1 RECHERCHE BIOMEDICALE SUR LA MALADIE D`ALZHEIMER
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1 RECHERCHE BIOMEDICALE SUR LA MALADIE D`ALZHEIMER
1 RECHERCHE BIOMEDICALE SUR LA MALADIE D’ALZHEIMER : QUESTIONS ETHIQUES David RODRIGUEZ-ARIAS VAILHEN Universidad de Salamanca/Université Paris-5 Résumé Le vieillissement de la population dans les pays technologiquement développés est une réalité sociale qui n’existait pas il y a 40 ans. La longévité de la population entraîne nécessairement une augmentation de l’incidence des maladies propres au grand âge. Le paradigme est illustré par les démences séniles, et notamment par la maladie d’Alzheimer. Toute solution pour ces patients doit venir de la main de la recherche biomédicale, ce qui implique de réaliser des essais cliniques sur les malades. Or, l’inclusion de ces patients dans des protocoles de recherche est très problématique: même s’il s’agit de sujets irremplaçables pour tester des thérapeutiques expérimentales, il sont, de par leur état de santé, par la relation de dépendance qu’il existe entre eux et les médecins, et par leurs capacités psychiques altérées, des personnes vulnérables. La recherche clinique sur la maladie d’Alzheimer est à la fois risquée d’un point de vue moral et nécessaire d’un point de vue scientifique et social. Dans cet article, les enjeux éthiques posés par la recherche biomédicale sur les personnes qui ont la maladie d’Alzheimer sont analysés. Il est argumenté que le respect et la protection de ces sujets participant à la recherche ne découle pas fondamentalement du respect des principes de bienfaisance (bénéfice potentiel de la recherche) et d’autonomie (consentement éclairé), mais du principe de non-malfaisance. En effet, ce qui peut justifier la recherche sur les malades d’Alzheimer n’est pas le bénéfice potentiel qu’ils peuvent en tirer -quand ce bénéfice est difficilement mesurable-, ni leur consentement –lorsqu’il est donné par des patients qui ont perdu leur pleine compétence- mais la preuve qu’ils ne peuvent subir des préjudices significatifs. L’absence de risques constitue une condition nécessaire, mais insuffisante. Tel qu’établi dans la loi française du 9 août 2004, ces recherches se justifient au regard du bénéfice escompté pour d'autres personnes placées dans la même situation. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 2 Introduction La maladie d’Alzheimer est une affection dégénérative du cerveau qui atteint des capacités psychiques, telles que la mémoire, la parole ou le jugement, mais aussi d’autres capacités motrices limitant de façon progressive l’autonomie du patient. Son nom est dû à Alois Alzheimer, disciple du professeur Emil Kraepelin, qui en 1907 décrivit pour la première fois la maladie : « Les malades régressent mentalement, leur mémoire et leur pensée dépérissent, ils sont égarés, désorientés, ne sachant plus où ils se trouvent ne reconnaissant plus les gens. Par la suite ils développent une certaine agitation, transpirent beaucoup, marmonnent et rient sans raison, courent, se recroquevillent, se mettent à gratter, à déchiqueter les tissus et deviennent incontinents. Plusieurs désordres asymboliques apparaissent, les malades ne comprennent plus les demandes ni les signes, ne reconnaissent plus les objets ni les images. Les troubles du langage sont particulièrement profonds, jusqu'au mutisme. Ils sont incapables de manger et de s’occuper d’eux-mêmes, mettent à la bouche ce qu’on place dans leur main et sucent les objets présentés. Les malades mettent plusieurs années à atteindre le stade final et la mort est généralement provoquée par une cause extérieure. »1 Il est difficile d’estimer la prévalence de cette maladie, notamment parce qu’elle est difficile à dépister. Selon quelques estimations, en France, environ 500 000 personnes sont atteintes par la maladie d’Alzheimer2, ce qui représente 60 a 75 % de l'ensemble des démences. L’Alzheimer touche 4,4 % de la population de plus de 65 ans ainsi que 15 % de celle de plus de 85 ans. Selon certains, jusqu'à 47% de la population âgée de plus de 85 ans serait atteinte de la maladie (Evans et al. 1989). Le vieillissement général de la population rend tout pronostic sur la prévalence de la maladie très préoccupant. En France, le nombre de personnes en institution à cause de cette maladie pourrait augmenter de 440 000 personnes en 1999 à 550 000 cas en 2010. Face à cette réalité, la médecine a le devoir de combattre la maladie sur deux fronts : le soin et la recherche biomédicale. L’objectif de cet article sera d’analyser les enjeux éthiques posés par la recherche biomédicale sur les personnes qui ont la maladie d’Alzheimer.3 On 1 Cité par Lebert, F. Révolution du soin, évolution des mentalités, La Recherche. Hors série. Alzheimer Cerveau sans mémoire, nº 10, 2003, p. 11 2 Berr, C. Combien de démences dans 20 ans ? La Rechche. Hors série. Alzheimer Cerveau sans mémoire, nº 10, 2003, 16-17 3 Cette recherche s’est basée sur deux ouvrages consacrés aux problèmes éthiques et légaux que pose la recherche biomédicale sur l’Alzheimer : Melnick, V. and N. Dubler, Eds. (1981). David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 3 verra que ces enjeux ont beaucoup à voir avec le fait que ces malades présentent des difficultés pour donner un consentement libre et informé étant donné le déclin cognitif progressif que la maladie comporte. Une tension morale apparaît lorsque le besoin scientifique d’inclure ces patients dans des recherches pour obtenir les connaissances nécessaires à l’amélioration des procédures cliniques actuelles compromet les exigences de protection et de respect à l’égard de ce type de patients, dont le consentement éclairé serait en partie garant. Mise à part la difficulté à obtenir le consentement éclairé à la recherche de la part de ces malades, deux spécificités méritent d’être soulignées: 1. La difficulté technique et scientifique à trouver des modèles animaux ou à étudier la maladie chez des sujets sains ou aptes à consentir. Ceci est dû fondamentalement à l’intérêt de connaître l’impact de la maladie sur la conscience et sur les capacités cognitives et affectives humaines. 2. La difficulté à attribuer à la procédure expérimentale un bénéfice individuel direct pour des patients en phase avancée de la maladie, ainsi que la difficulté qui en découle à prouver une balance positive bénéfice-risque. Nous verrons que l’acceptabilité d’inclure ce type de patients dans des essais cliniques, en particulier lorsqu’ils ne peuvent pas consentir, s’évalue fondamentalement par l’existence ou non de risques pour le sujet. Notre thèse sur les circonstances dans lesquelles ce type de patients devraient être inclus dans des protocoles de recherche se veut une proposition, dont l’objectif est plus d’aider à formuler des questions qu’à donner des réponses. L’Alzheimer, un problème de santé publique L’Alzheimer atteint les capacités psychiques qui sont souvent considérées essentielles à la condition humaine et à la personnalité. C’est ce qui la rend dévastatrice, non seulement pour le patient mais aussi pour son entourage familial. Au fur et à mesure que la maladie s’installe, les soins qu’exige un Alzheimer's Dementia: Dilemmas in Clinical Research. Clifton, The Humana Press, Berg, J., H. Karlinsky and F. Lowy (1991). Alzheimer's Disease Research. Ethical and Legal Issues. Vancouver, Carswell. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 4 patient atteint sont de plus en plus importants. Dans les phases les plus évoluées, le patient finit par perdre aussi des capacités de locomotion, de contrôle des mouvements et reste au lit dans un état semi végétatif, avec éventuellement des périodes de répit. L’augmentation de la durée de la vie est un acquis bivalent de la médecine. Les personnes veulent à la fois vivre le plus longtemps possible tout en conservant leur qualité de vie. Le défi de la médecine actuelle consiste justement à tenir en compte ces deux facteurs. Tant que la médecine ne trouvera pas une solution, l’Alzheimer poursuivra sa progression, jusqu'à devenir la maladie grave la plus répandue des pays technologiquement développés. La maladie d’Alzheimer constitue donc un problème grave de santé publique : des institutions adaptées à ce genre de patients manquent. Malgré le fait que ces patients souffrent souvent de douleurs aiguës, ils ne sont pas prioritaires dans les critères d’hospitalisation des unités de soins palliatifs : leur pronostic très incertain –il s’agit de patients irréversibles mais pas nécessairement en phase terminale- est une raison probable à la difficulté pour ces patients d’accéder aux soins palliatifs. Fréquemment, les personnes démentes sont institutionnalisées dans des résidences spécialisées. Les thérapeutiques actuelles pour la maladie ont une portée curative limitée, car elles servent plus à réduire les symptômes qu’à arrêter le déclin des capacités cognitives des patients. Beaucoup d’efforts ont été mis dans le dépistage. Si la maladie est dépistée précocement, elle peut être prévenue temporairement chez les personnes à risque et peut être également soulagée. La restitution des fonctions n’est pour l’instant pas à la portée de la médecine, mais des espoirs sont fondés sur la thérapie génique cellulaire régénérative issue de la recherche sur les cellules souches. Beaucoup d’espoirs pour trouver des solutions pour ces patients sont ainsi placés sur la recherche biomédicale, ce qui implique de réaliser des essais cliniques sur les malades. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 5 Cadre légal en France pour la recherche sur des personnes sans capacité à consentir Jusqu’en 2004, la recherche biomédicale en France était encadrée par la Loi n° 88-1138 du 20 décembre 1988 (J.O. du 22 décembre 1988) relative à la protection des personnes se prêtant à des recherches biomédicales — dite «loi Huriet-Sérusclat ». Compte tenu de la transposition obligatoire de la directive européenne relative aux essais cliniques des médicaments, des modifications de cette loi ont été faites afin de mieux garantir la protection des personnes et d’organiser une recherche de qualité en cohérence avec les directives européennes. La loi du 9 août 2004, en vigueur, dans son art. l. 1121-8, concernant les majeurs incapables, établit ce qui suit : « Les personnes majeures faisant l'objet d'une mesure de protection légale ou hors d'état d'exprimer leur consentement ne peuvent être sollicitées pour des recherches biomédicales que si des recherches d'une efficacité comparable ne peuvent être effectuées sur une autre catégorie de la population et dans les conditions suivantes : - soit l'importance du bénéfice escompté pour ces personnes est de nature à justifier le risque prévisible encouru ; - soit ces recherches se justifient au regard du bénéfice escompté pour d'autres personnes placées dans la même situation. Dans ce cas, les risques prévisibles et les contraintes que comporte la recherche doivent présenter un caractère minimal.» Afin de commenter et d’étudier la signification de la loi dans le cas des malades d’Alzheimer, on analysera trois aspects : le consentement éclairé, le rapport entre le bénéfice et le risque de la recherche et le processus de sélection des sujets de recherche. Consentement éclairé et compétence La capacité est une question de degré La maladie d’Alzheimer n’implique pas nécessairement une incompétence à décider. Comme il a été signalé, la maladie elle-même comporte une dégradation progressive et inexorable des capacités cognitives. Le caractère progressif de la maladie, ainsi que la possibilité de la diagnostiquer de manière prématurée, oblige à évaluer au cas par cas si le patient est ou non capable de consentir. Une étude de Kim et al.5 montrait en 2002 que les patients atteints d’Alzheimer étaient capables de distinguer, pour des situations hypothétiques, David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 6 des recherches avec des niveaux de risque différents. Elle montrait aussi que les patients plus atteints de la maladie sont moins susceptibles de vouloir participer à de telles recherches. La capacité à participer à une étude ne doit pas se déduire d’une évolution générale sur les aptitudes mentales d’un patient: quelqu’un peut ne pas être en condition de prendre des décisions sur des sujets financiers et cependant pouvoir donner un consentement authentiquement valide pour participer à une recherche. Il ne faut donc pas assumer trop facilement l’incapacité du patient. Pour éviter ce préjugé, il est recommandé de présumer de la capacité et de démontrer l’incapacité. Le bioéthicien James Drane articule une idée similaire en partant du concept d’ « escale mobile »4. Ce concept permet de penser la compétence selon une perspective non dualiste, mais gradualiste : les niveaux d’exigence de compétence que l’on impose à un sujet de recherche pour que son consentement soit valide doivent varier, selon lui, non seulement en fonction des aptitudes mentales du patient mais aussi en fonction de la gravité des conséquences des décisions en jeu. Plus les conséquences de la décision sont graves, dangereuses et irréversibles pour la santé du patient, plus les critères de compétence requis doivent être exigeants. Dans le cadre des pratiques de soins, cela voudrait dire que, si le patient refuse une mesure dont sa vie dépend, les médecins doivent trouver des preuves convaincantes attestant que ce patient possède, à ce moment, la capacité suffisante pour comprendre la portée de sa décision et de refuser l’intervention. Ils devront également s’assurer que son choix n’est dû à aucune pression. A l’inverse, si un patient demande une intervention qui lui est recommandée et dont les risques peuvent être assumés selon les professionnels et selon l’entourage du patient, le questionnement sur la pleine compétence de celui-ci n’aura plus la même importance. Là où il fallait un consentement formulé et bien argumenté, un simple assentiment suffira. Dans le cadre des recherches biomédicales, des niveaux différents d’exigence devraient être requis, en fonction qu’il s’agisse de recherches sans risque (ou comportant un risque minimal), ou avec des risques significatifs. Ainsi, la simple absence d’opposition pourrait être suffisante pour accepter la participation d’un sujet à une recherche sans risques pour lui, 4 DRANE, J. F. (1985). "The many faces of competency." Hastings Cent Rep 15(2): 17-21. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 7 nonobstant les doutes sur sa capacité. En revanche, un niveau plus important de capacité de compréhension devrait être exigé lors qu’il s’agit de recherches avec des risques élevés pour le sujet. Consentement substitué Dans le cadre de la recherche biomédicale sur des personnes inaptes à consentir, la loi du 4 mars 2002 considère que, à défaut de l’avis des membres de la famille, c’est « l’avis de la personne de confiance prévue à l’article 11116 » qui sera sollicitée. Mais cela signifie-t-il que l’avis favorable de la personne de confiance peut vraiment remplacer le consentement du sujet de recherche ? Quelle valeur peut-on accorder à l’avis de la personne de confiance lorsqu’elle se prononce au nom des intérêts du patient ? Quelques études ont été faites sur la capacité de représentation concernant l’inclusion des personnes dans des protocoles de recherche. L’objectif d’une étude de J.W. Warren et al.5, réalisée aux USA en 1986, était justement d'étudier les bases sur lesquelles les proches fondaient leurs décisions. Il en ressortait que, parmi les proches qui donnaient leur consentement à l’inclusion d’une personne âgée à la recherche, 31% savait que celle-ci ne serait pas d’accord. Dans une étude similaire réalisée en France6, on constate que les personnes de confiance commettent deux types d'erreurs dans leur consentement substitutif : - Elles se trompent, croyant que le patient aurait voulu participer à une recherche médicale, - Elles se trompent, croyant que le patient n’aurait pas voulu participer à une recherche médicale. L’objectif d’une enquête publiée en 20058 était d’évaluer les opinions des personnes présentant un haut risque de subir la maladie d’Alzheimer sur l’acceptabilité du consentement substitué, pour des recherches biomédicales hypothétiques avec des niveaux différents de risques et de bénéfices potentiels. Sur 259 patients, une grande majorité trouvait que ce type de consentement 5 Warren, J. W., J. Sobal, J. H. Tenney, et al. (1986). "Informed consent by proxy. An issue in research with elderly patients." N Engl J Med 315(18): 1124-8. 6 CANARELLI, T. (2003). "Le consentement des proches en recherche biomédicale." from www.ethique.inserm.fr. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 8 était acceptable pour des recherches avec un risque minimal ainsi que pour des essais cliniques randomisés dans lesquels on testait des médicaments nouveaux. Une majorité plus faible estimait que ce type de consentement était acceptable lorsqu’il s’agissait d’interventions plus invasives. L’évaluation des risques de chaque intervention ainsi que l’attitude générale des participants vis à vis de la recherche biomédicale étaient deux facteurs associés à l’acceptation du consentement substitué. Du point de vue de la protection de la personne soumise à une recherche biomédicale, le fait que le sujet lui-même donne le consentement – et non pas une autre personne, fut-elle de confiance–, n’est pas sans importance. Il suffirait de rappeler l’exemple historique des expériences menées sur les enfants handicapés mentaux à Willowbrook, pour lesquelles tous les parents avaient signé des formulaires de consentement : Au cours des années 1950, à l'Institution publique Willowbrook pour enfants handicapés mentaux, située dans l'Etat de New York, on a délibérément inoculé le virus de l’hépatite à plusieurs centaines d’enfants qui n'avaient pas contracté la maladie7. La concentration des résidents dans un espace restreint et le manque d'hygiène, conditions dans lesquelles se trouvaient les enfants, étaient déjà identifiés comme des facteurs favorisant le développement et la propagation de l'hépatite. Beaucoup d'entre eux vivaient nus et entourés de leurs propres excréments. L'étude – dont la validité scientifique n'a pas autant été mise en doute que son acceptabilité morale, puisqu'elle a permis d’identifier deux expressions de la maladie (hépatite A et B) – avait comme objectif d'évaluer l'efficacité d'un vaccin, que l'on injectait en même temps que le virus. Lorsque le docteur S. Krugman, directeur du centre, fut accusé d’avoir exploité la situation des enfants handicapés mentaux et de leurs parents, il plaida son innocence, argumentant que les enfants allaient, de toute manière, contracter la maladie ; que tous les parents avaient consenti par écrit à l'implication de leurs enfants dans l’étude et que celle-ci, loin d’être nuisible, était bénéfique car l’injection du virus aidait à développer les défenses immunitaires contre l’hépatite. Il est intéressant de signaler que les circonstances dans lesquelles ces parents ont donné leur consentement ont été, elles aussi, très discutées car elles impliquaient 7 KRUGMAN, S. (1971). "Experiments at the Willowbrook State School." Lancet 1(7706): 966-7. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 9 l'admission automatique des enfants à Willowbrook tandis que le nonconsentement les reportait sur une longue liste d'attente.8 Lorsqu’on autorise une intervention sans compter sur le consentement -explicite ou implicite- du patient ou du sujet de recherche, on crée en même temps un déficit de protection qui doit automatiquement déclencher toute une série de questionnements éthiques. La validité du consentement substitué dépend du fait que le patient ait désigné ou non le substitut comme personne de confiance. Pour les patients incapables de prendre des décisions, ce type de consentement devient une condition nécessaire à l’inclusion du patient dans un protocole de recherche. Cette condition n’est néanmoins pas suffisante pour justifier l’inclusion. Consentement préalable De la même façon que les directives anticipées servent à établir les traitements que l’on voudrait recevoir ou non en cas d’inconscience ou d’incapacité, il est possible de prendre des décisions à l’avance sur les volontés de participation à la recherche. Dans certains pays, comme le Canada ou les USA, les personnes peuvent signer des directives anticipées concernant leur participation à la recherche biomédicale. C’est ce qu’on appelle les directives pour la recherche, ou research directives9. Ce type de consentement se révèle particulièrement adapté pour toutes les maladies qui, comme l’Alzheimer, évoluent avec un pronostic dégénératif engendrant un déclin des capacités cognitives. Or, les souhaits exprimés à un moment donné sont-ils fiables dans la durée ? En effet, on peut douter de la validité des choix de vie qu’une personne a effectués avant de devenir incompétente, en particulier lorsque la maladie implique des changements significatifs sur le comportement ou sur ce que, conventionnellement, on appelle la « personnalité ». Cependant, plusieurs études témoignent d’une stabilité considérable des décisions, du moins dans le contexte des soins : 82 % à 30 mois pour l’étude de Patrick et al.12, sachant que 8 Rodríguez-Arias, D., G. Moutel, et al. (2006). Recherche biomédicale et populations vulnérables. Paris, L'Harmattan. : 34-35 9 Ce n’est pas le cas de la France ou l’Espagne, où les directives anticipées concernent fondamentalement la clinique, la désignation d’une personne de confiance, ou la volonté sur le don d’organes et de tissus. Moorhouse, A. and D. N. Weisstub (1996). "Advance directives for research: ethical problems and responses." Int J Law Psychiatry 19(2): 107-41. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 10 les personnes interrogées ne sont pas confrontées à la maladie lors des 2 temps de l’enquête ; plus de 70 % à deux ans pour Carmel et al.13 Le philosophe R. Dworkin10 avance un argument qui pourrait servir de fondement sur la validité des directives anticipées, à partir de la notion d’intérêts critiques. Il considère que, lorsqu’on évalue les intérêts d’une personne incompétente mais consciente – tel est le cas des personnes qui souffrent d’Alzheimer en phase non terminale – il faut prendre en compte deux sortes d’intérêts du patient. D’une part, l’intérêt que les personnes prennent à certaines activités dans leur vie parce que le simple fait de les réaliser les satisfait (par exemple, fumer une cigarette, jouer au scrabble ou lire une bande dessinée). La valeur de ces expériences tient simplement au fait qu’on les considère précieuses en tant qu’expériences. L’intérêt que l’on a à les achever est donc un intérêt d’expérience, ponctuel, qui tend à être oublié dès que l’expérience est terminée. D’autre part, les personnes possèdent un type d’intérêts, dont la valeur fondamentale est indépendante de toute expérience ponctuelle. Le sentiment d’avoir donné le meilleur de soi, d’avoir vécu intensément et honnêtement ou bien d’avoir été loyal envers soi-même et envers les êtres aimés, est une expérience qui donne aux individus la sensation de ne pas avoir gaspillé leur vie. Ce type d’intérêt est généralement prioritaire pour les personnes qui sont capables de sacrifier des plaisirs personnels immédiats pour préserver certaines valeurs, telles que l’amitié ou l’honnêteté. Autrement dit, les personnes prennent aussi un intérêt à une vie d’accomplissement. Voilà ce que R. Dworkin appelle les intérêts critiques. La valeur qu’on accorde à ces intérêts, à la différence de celle des intérêts d’expérience, est indépendante d’une satisfaction immédiate. On découvre ces intérêts lorsqu’on prend du recul par rapport à sa vie, considérée dans son intégralité (par exemple, choisir son métier, décider le type de vie qu’on veut mener, avoir ou non des enfants, etc.). Quand les individus prennent des décisions qui concernent leurs intérêts critiques, ils ne mesurent pas d’un côté les expériences agréables, et de l’autre les expériences douloureuses. Quand on défend les intérêts critiques, chacun valorise un projet qui constitue pour lui une fin en elle-même, et non pas en tant que source d’expériences agréables. 10 Dworkin, R. (1998). El dominio de la vida. Barcelona, Ariel. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 11 En considérant ses intérêts critiques, la personne décide qui elle est et qui elle veut être à long terme. Ne pas souffrir lors d’une intervention médicale fait partie des intérêts que Dworkin classifierait comme intérêts d’expérience. Par contre, la décision de contribuer à la connaissance afin que dans le futur on puisse traiter des personnes qui subissent sa propre maladie peut faire partie des intérêts critiques. En cas de conflit entre les deux sortes d’intérêts, R. Dworkin privilégie les intérêts critiques, éventuellement représentés dans les directives pour la recherche du patient. Il justifie cette option dans une deuxième phase de son argumentation qui porte sur l’objectif du respect de l’autonomie. Ce n’est pas pour les empêcher de se nuire que l’on respecte l’autonomie des personnes car, dans ce cas, on interdirait aux gens de fumer ou de pratiquer des sports à risque. On respecte l’autonomie des personnes pour leur permettre, justement, de continuer à être autonomes11. Une circonstance particulièrement problématique apparaît lorsqu’un patient en état de décider exige que sa volonté de participer soit respectée dans une situation future, lorsqu’il aura perdu partiellement ou totalement ses capacités, même si à ce moment il refuse l’intervention à laquelle il avait préalablement consenti. Imaginons ainsi qu’un patient atteint d’Alzheimer, mais encore capable de décider, autorise son inclusion à un protocole de recherche à risques et exige que son choix actuel soit respecté même si le cas échéant –et après avoir perdu sa capacité à consentir- il exprime son opposition. Il s’agit d’une sorte de «contrat d’Ulysse»12. Dans la mythologie, Ulysse, ayant peur de succomber au Chant des Sirènes s’était fait attacher et avait fait promettre à ses hommes de ne pas lui obéir lorsqu’il demanderait à être détaché. 11 Pour un commentaire critique sur la thèse de Dworkin, Dresser, R. (1995). "Dworkin on dementia. Elegant theory, questionable policy." Hastings Cent Rep 25(6): 32-8. 12 Les questions éthiques et légales concernant les volontés anticipées dans la recherche sur les patients atteints de démence, ont été traitées par Dresser, R. (2001). "Advance directives in dementia research: promoting autonomy and protecting subjects." Irb 23(1): 1-6. Sur les contrats d’Ulysse, Quante, M. (1999). "Precedent autonomy and personal identity." Kennedy Inst Ethics J 9(4): 365-81. Cf. aussi le volume édité par Thomasma, D.C, Weisstub D.N. and Hervé, C. (eds.) Personhood and Health Care, (2001) Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, pp. 253-263; Silbereld, M. (2001). Les conditions de l'état de personne chez les sujets inaptes. Réflexions philosophiques & historiques. D. N. Weisstub, C. Mormont and C. Herve. Paris, L'Harmattan: 163-178. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 12 Bénéfice-risque L’une des nouveautés de la loi du 9 août 2004 sur la recherche biomédicale est l’abolition de la distinction entre recherches avec un bénéfice individuel direct (BID) et les recherches sans bénéfice individuel direct (SBID). Une telle distinction apparaissait dans la loi Huriet-Sérusclat –ainsi que dans la plupart des régulations internationales en matière de recherche médicale jusque dans les années 1990. Elle attribuait un statut légal différent à deux types de recherche : les recherches dites non-thérapeutiques ne pourraient jamais être réalisées sans le consentement du sujet ; les recherches thérapeutiques pourraient être pratiquées sur les personnes incapables de consentir, justifiées au nom du même raisonnement que, dans le contexte des soins, certaines interventions sous contrainte sur des sujets incapables sont autorisées. Vraisemblablement, la distinction entre recherche thérapeutique et recherche non-thérapeutique suggérait que la protection et le respect dus aux sujets de recherche se mesuraient, ou bien en garantissant leur consentement, ou bien assurant qu’ils pourraient trouver un bénéfice individuel dans ces recherches.13 Autrement dit, le consentement éclairé et l’existence de BID étaient des conditions suffisantes pour qu’une recherche puisse être acceptée. Dans des Guidelines pour la recherche biomédicale sur des patients atteints d’Alzheimer sponsorisés dans les années 80 par le National Institute of Aging, on pouvait lire : « Pour une analyse éthique et légale, les classes de recherche impliquant des patientssujets atteints d’Alzheimer sans capacité à donner un consentement éclairé peuvent être regroupées en trois catégories. […] Ces catégories ne s’appliquent pas lorsque le patient fait objection à participer. Les catégories sont : a. Le recueil de données et l’observation, non intrusive et non invasive, qui ne pose pas plus de « risque minimal14 » aux sujets. Cette recherche peut être approuvée si : 1. le protocole de recherche est acceptable pour le comité de protection des 13 On retrouve dans une telle régulation la matrice kantienne de la dignité de la personne, qui exige des chercheurs la non instrumentalisation de l’individu, c'est-à-dire, l’obligation de ne jamais traiter les personnes comme de simples moyens, mais toujours, en même temps comme des fins. Cette régulation sur les recherches dites thérapeutiques semblerait prétendre restituer la dignité des sujets de recherche incapables, leur assurant la possibilité d’un bénéfice individuel. 14 Le risque minimal était défini comme la probabilité et la dimension d’un dommage physique ou psychologique auxquelles on fait généralement face dans le quotidien, ou dans les examens médicaux de routine. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 13 personnes (CPR) ; 2, la recherche est significative (relevant) pour la condition du patient et 3. le représentant légal du patient donne le consentement à la place du sujet de recherche […] b. Les interventions de recherche invasives entraînant un risque plus que minimal qui offrent une possibilité réaliste de bénéfice thérapeutique direct au sujet. Une telle recherche peut être approuvée si : 1. le protocole de recherche est acceptable pour le comité de protection des personnes (CPR) ; 2, la recherche est significative (relevant) pour la condition du patient et il existe une prospection de bénéfice direct pour les sujets individuels de la recherche ; 3. le risque est justifié par le bénéfice prévu pour le sujet et 4. le représentant légal du patient donne le consentement à la place du sujet de recherche […] c. Des interventions de recherche invasives entraînant un risque plus que minimal et qui ne sont pas associées a une possibilité réaliste de bénéfice thérapeutique direct pour le sujet. […] Lorsqu’elles sont menées sur des personnes qui manquent de capacité à donner un consentement légal (ou qui n’ont pas désigné un représentant ni écrit de directives anticipées à ce propos) ces recherches posent, dans sa forme la plus dramatique, le conflit entre, d’une part, l’intérêt social dans la poursuite d’une recherche importante et prometteuse et, d’autre part, les intérêts du sujet potentiel ; ces intérêts sont protégés par la doctrine du consentement éclairé […] »15 La distinction entre recherche thérapeutique (BID) et recherche nonthérapeutique (SBID) s’est avérée problématique. En effet, les recherches dites « thérapeutiques » ne le sont que potentiellement. Il semble donc quelque part erroné de prétendre justifier l’inclusion d’un sujet atteint d’Alzheimer dans un protocole de recherche au seul nom de son bénéfice potentiel. Le bénéfice de ces recherches ne peut pas être, en tant que tel, un argument suffisant pour déterminer l’acceptabilité morale des recherches biomédicales sur des individus incasables, car, à lui seul, le bénéfice individuel potentiel ne suffit pas pour garantir, ni le respect, ni la protection du sujet de recherche. Un sujet de recherche peut être exposé à des risques inacceptables, même si le protocole comporte des bénéfices potentiels. La justification est en réalité d’ordre utilitaire : d’autres sujets qui se trouvent dans la même situation bénéficieront des résultats. Les Guidelines reconnaissent que l’importance de la recherche -pour les futurs patients- peut 15 MELNICK, V. and N. DUBLER, Eds. (1981). Alzheimer's Dementia: Dilemmas in Clinical Research. Clifton, The Humana Press : « Guidelines » David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 14 justifier à titre exceptionnel la réalisation d’essais cliniques sans bénéfice individuel et comportant des risques, sur des personnes inaptes à consentir (catégorie c) : Il se peut qu’au moins dans certains cas, l’importance de la recherche pourrait justifier éthiquement des interventions qui entraînent un risque plus que minimal sur un sujet qui accepte mais qui manque de capacité pour assurer un consentement éclairé légalement effectif, même dans l’absence de tout probabilité réaliste de bénéfice thérapeutique direct pour le sujet. Les abus historiques subis par les secteurs les plus vulnérables de la population au nom du progrès scientifique montrent qu’une logique strictement utilitariste peut aboutir à une légitimation des abus les plus odieux. C’est pour cette raison que deux conditions d’acceptabilité supplémentaires sont désormais légalement exigées: 1. que le risque pour le sujet soit minimal et 2. que les résultats attendus ne puissent pas être obtenus à partir de sujets aptes à consentir16. Sélection des sujets L’une des questions classiques en éthique de la recherche médicale concerne les critères d’élection des sujets. Le philosophe Hans Jonas a traité cette question. Il considère que le processus de sélection des sujets de recherche doit remplir trois règles : consentement, spontanéité et identification. Nous avons déjà parlé du consentement. La condition de spontanéité fait appel à la volonté du participant et non pas à une volonté étrangère, influencée ou soumise par une coercition quelconque. Ce critère implique, selon Jonas, des restrictions d’admission lorsqu’il s’agit de catégories de populations hautement manipulables. Enfin, la dernière condition est celle que Jonas appelle le principe d’identification qui pourrait être formulé de la façon suivante : le recrutement d’une personne pour la recherche sera d’autant plus éthique que ses intérêts personnels s’identifieront avec les objectifs de cette recherche. 16 Nous avons abordé cette question dans l’ouvrage Rodríguez-Arias, D., G. Moutel and C. Hervé (2006). Recherche biomédicale et populations vulnérables. Paris, L'Harmattan., p. 72 et ss. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 15 Les personnes qui remplissent le mieux ces trois conditions sont, selon lui, les investigateurs eux-mêmes17. Ils sont les mieux placés pour comprendre les risques et les bénéfices des études et sont censés avoir les compétences mentales suffisantes pour consentir librement ; leur volonté n’est pas, a priori, influencée par des questions économiques et, par-dessus tout, il existe chez eux une parfaite identification entre le succès de la recherche et leurs intérêts personnels. Aussi Hans Jonas se montre-t-il très enthousiaste à l’égard de l’auto-expérimentation, circonstance qui, pour lui, rend la recherche acceptable, même si elle comporte des risques et non pas des bénéfices sanitaires. Les investigateurs sont pour lui les premiers à être recrutés. Les problèmes majeurs surgissent lorsque les patients ont perdu définitivement leur capacité à consentir. Leur situation de dépendance les rend plus vulnérables à la coercition, ce qui met en danger le respect de la règle de la spontanéité. Concernant la règle d’identification, on doit distinguer l’intérêt direct de l’intérêt indirect. L’intérêt direct pour le sujet de recherche est difficile à déterminer, car le bénéfice n’est que potentiel. De plus, les malades d’Alzheimer qui ont déjà perdu leur capacité à consentir ont une courte espérance de vie : cela rend encore plus incertaine la possibilité d’un bénéfice direct. L’intérêt indirect de la recherche biomédicale est celui qu’une personne peut avoir dans le fait que d’autres individus soient soignés par les résultats d’une recherche sur elle-même. Les progrès de la recherche sur une maladie intéressent surtout les patients qui en souffrent. Certaines personnes accordent de l’importance aux actes de solidarité (devenir sujet de recherche pour aider ceux qui auront la même maladie qu’eux dans le futur). Priver une personne de la possibilité de participer à ce type d’action solidaire pourrait donc aussi constituer un manque de respect. La justification serait donc au nom des intérêts indirects. L’analyse de H. Jonas respecte en grande partie l’impératif kantien de ne jamais instrumentaliser les personnes. Il alerte sur les implications éthiques qui découlent du fait que le recrutement des sujets de recherche puisse être soumis à une demande quantitative, à une logique qui s’approcherait de celle du marché. En effet, plus les personnes sont disponibles ou facilement 17 Lawrence Altman exprima cette question dans son livre « Who goes first » sur l’histoire de l’auto expérimentation. Altman, L. (1986). Who goes first? The History of self-experimentation in Medicine. Los Angeles, University of California Press. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 16 manipulables (traitées comme des simples moyens, comme dirait Kant), plus le « coût » que les chercheurs doivent payer pour elles (à les convaincre) est faible. Les sujets de recherche risqueraient de devenir de simples objets instrumentalisés pour des fins et par des volontés qui leur sont complètement étrangères. Pour combattre cette dynamique de réification, Jonas propose une quatrième règle de recrutement: « plus le savoir, la motivation et la liberté de décision sont réduits et, malheureusement, ceci signifie une plus grande disponibilité en termes de nombre et de manipulation possible, plus le réservoir doit être utilisé avec modération et réticence, et, partant, la justification qui fait le contrepoids doit être encore plus forte »18. Il nomme cette règle l’ordre décroissant, qui est gouverné par un principe de contre-utilité : elle mène en fait à une inversion de la conduite de marché, de sorte que les sujets « peu chers » à convaincre sont ceux pour lesquels les exigences de recrutement doivent être les plus rigoureuses et aller en dernier lieu. Parmi ces populations, il mentionne les personnes dépendantes, les étudiants, les « prisonniers » au sens large, les ignorants, ceux qui pourraient facilement être objets de suggestion, les malades mentaux et les soldats. La caractère extrêmement problématique des recherches sur les patients atteints d’Alzheimer dérive du fait qu’ils réunissent deux circonstances paradoxales : ils sont en même temps les sujets idéaux pour prouver des thérapeutiques expérimentales et aussi les plus vulnérables à l’abus, de par leur état de santé, par la relation de dépendance qu’il existe entre eux et les médecins, et par leur capacité diminuée ou inexistante... H. Jonas a conscience du fait que le progrès de la recherche biomédicale dépend directement du nombre de sujets qui sont recrutés pour les études. L’efficacité est liée à l’instrumentalisation, et par là même, à la transgression de la maxime kantienne qui prétend que chaque personne doit être considérée comme une fin et jamais seulement comme un moyen. Même si la recherche peut être abusive, le fait est qu’elle est nécessaire. Les régulations sur la recherche ont assumé l’esprit des exigences de Jonas concernant l’ordre décroissant. La loi du 9 août 2004 établit que le recours aux 18 Jonas, H. (1982). Réfexions philosophiques sur l'expérimentation humaine. Médecine et Expérimentation. M. A. M. Wachter, D. J. Roy, H. Doucet and E. Baril, Presses de l'Université de Laval: pp. 303-340., p. 327. David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 17 personnes hors d’état d’exprimer leur consentement n’est acceptable qu’à titre exceptionnel : « que si des recherches d'une efficacité comparable ne peuvent être effectuées sur une autre catégorie de la population ». Par ailleurs, on retrouve la règle de l’identification, ainsi que le souci de respecter les intérêts indirects, dans le paragraphe suivant : « ces recherches se justifient au regard du bénéfice escompté pour d'autres personnes placées dans la même situation».19 Conclusions La maladie d’Alzheimer pose dans toute sa radicalité le problème déjà exprimé par Jean Bernard: la recherche biomédicale est moralement nécessaire et nécessairement immorale. L’inclusion dans des essais cliniques de patients incapables de donner un consentement valide, ne peut se faire ni au nom de son autonomie, ni au nom de son propre bénéfice. Dans ces cas, l’absence de tout risque plus que minimal pour le sujet de recherche devient une condition pratiquement nécessaire pour que l’inclusion des patients incapables de consentir à un essai clinique ne soit pas interdit. L’absence de risque, associé au bénéfice des futurs patients et le caractère pratiquement insubstituable de ces sujets de recherche, sont sans doute les vraies raisons qui justifient ce type d’interventions. La justification ne dérive pas, comme le suggère implicitement la distinction entre recherche thérapeutique et non thérapeutique, du bénéfice individuel potentiel que pourrait recevoir le sujet de recherche lui-même. Et cela pour deux raisons : d’un côté, contrairement à ce qui arrive dans le contexte des pratiques thérapeutiques, les procédés employés dans la recherche, par définition, n’ont pas été validés. Un bénéfice qui n’est que potentiel ne peut pas, prima facie, justifier en soi-même l’inclusion d’un patient incapable de consentir. Le second motif concerne surtout et qui ont déjà perdu leur capacité à décider et qui se trouvent en situation terminale. Pour eux, le bénéfice individuel peut difficilement être significatif. Pour cela, le bénéfice individuel du patient incapable ne devrait pas être invoqué comme raison fondamentale de son inclusion à un essai clinique. 19 (Cursives rajoutées) David Rodriguez-Arias Janvier Janvier 2008 © Cet article est protégé et ne peut être reproduit ou copié sans l’autorisation de l’auteur. En cas de citation celle-ci doit mentionner : l’auteur (Nom et prénom), le titre, la rubrique du site Internet, l’année,et l’adresse www.ethique.inserm.fr 18 Contrairement à ce qui vient d’être dit, on peut imaginer que certains essais non validés donnent d’excellents résultats thérapeutiques en phases préliminaires. Ces essais, s’ils présentaient des risques significatifs, pourraient être acceptés à titre exceptionnel. Une telle permissivité exigerait dans chaque cas une justification ad hoc de la part du chercheur, qui devrait montrer que le bénéfice potentiel individuel dépasse le risque potentiel individuel20. Par précaution, et pour privilégier la protection du sujet, la charge de la preuve (sur le bénéfice et l’absence de risque) devrait retomber sur les promoteurs de l’étude et non sur ses détracteurs (sur le manque de bénéfice ou la présence de risques). Je voudrais remercier Nathalie Duchange pour ses corrections qui ont servi à améliorer à la fois la forme et le contenu de ce travail. Bibliographie Révue La Recherche. (2003) Hors série. Alzheimer Cerveau sans mémoire, nº 10, ALTMAN, L. (1986). Who goes first? The History of self-experimentation in Medicine. Los Angeles, University of California Press. BERG, J., H. KARLINSKY and F. LOWY (1991). Alzheimer's Disease Research. Ethical and Legal Issues. Vancouver, Carswell. CANARELLI, T. (2003). 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