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Œ REPÈRES ET TENDANCES Œ CONJONCTURES
˜DOSSIER
Œ LIVRES ET IDÉES
SPÉCIALISATION DE LA FRANCE
ALAIN VILLEMEUR
*
Spécialisation américaine :
une stratégie de nouveau
keynésienne ?
Pour comprendre comment se spécialiser face à la
mondialisation, un coup d’œil sur les Etats-Unis, économie dominante, n’est pas inutile. Plusieurs caractéristiques émergent : celle du maintien d’une action de type
keynésien avec soutien de la croissance par le déficit
budgétaire, celle d’un véritable « patriotisme économique » à la limite du protectionnisme, celle d’une
action déterminée en direction de l’innovation. Résultat,
une croissance forte mais aussi un déficit extérieur
colossal qui pose le problème de la réelle compétitivité
de l’économie américaine.
A
l’occasion de la mort de Milton
Friedman en novembre 2006, le
très libéral Financial Times reconnaissait
que Keynes et Friedman sortaient tous
les deux gagnants de la guerre d’influence qu’ils se livraient depuis plusieurs
décennies.1 Simultanément, l’ancien
conseiller du président George W. Bush,
Gregory Mankiw,2 estimait que les économistes de l’école monétariste avaient
disparu des sphères de l’administration
fédérale et que leurs conceptions n’avaient plus d’influence pratique.
Quel retournement de situation en
faveur de John Maynard Keynes, alors
que ses conceptions économiques
étaient jugées dépassées depuis le choc
pétrolier de 1973 ! Car, après la célèbre
déclaration en 1971 du président Nixon
« Nous sommes tous keynésiens », l’administration fédérale a renoncé officiel-
* Enseignant et chercheur à l’Université de Paris-Dauphine. Auteur de La Croissance américaine
ou la main de l’Etat, Seuil, 2007.
lement, dans la foulée des chocs pétroliers, aux politiques keynésiennes. La primauté de la lutte contre l’inflation, la
confiance absolue dans les marchés, la
recherche de l’Etat minimal, autrement
dit le laisser-faire, paraissent alors signer
irrévocablement la défaite de Keynes et
la victoire de Friedman, en d’autres termes celle des néolibéraux. En réalité, il
convient de revisiter cette vision naïve
et idéologique de l’histoire économique
des Etats-Unis.
La forte croissance américaine depuis le
début des années 1990, qui s’oppose
durablement à la croissance moyenne et
déclinante de la France et de l’Europe,
nous invite aussi à rouvrir le débat.
Depuis 1990, la croissance moyenne
annuelle aux Etats-Unis est supérieure
de plus de 1 % à celle de l’Europe, ce qui
se traduit par une plus forte augmentation du pouvoir d’achat, couplée à un
quasi-plein-emploi. Ce différentiel de
performances dans la durée donne le
1. M Wolf, « Keynes contre Friedman : le match
n’a fait que des gagnants », Financial Times,
22 novembre 2006.
2. G. Mankiw,“The Macroeconomist as Scientist
and Engineer”, NBER Working Paper, n°12349,
Juin 2006.
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SPÉCIALISATION DE LA FRANCE
vertige. Ces performances exceptionnelles sont-elles à mettre au crédit du
néolibéralisme ? Ou, au contraire, ne
doivent-elles pas davantage à Keynes et à
l’interventionnisme judicieux de l’Etat
plutôt qu’au laisser-faire ? On reconnaîtra l’importance de cette interrogation
alors que l’Union européenne et la zone
euro se sont construites en s’inspirant
de la pensée de Friedman.
REJET DU LAISSER-FAIRE ET
POLITIQUE INDUSTRIELLE
L’
ouvrage La Croissance américaine ou
la main de l’Etat vise à y répondre
en voyageant au cœur de l’économie
américaine et en mettant en évidence,
au-delà des discours convenus ou teintés
d’idéologie, les réalités des politiques
économiques poursuivies. Dans cet article, nous montrerons que les politiques
monétaires et budgétaires sont ouvertement keynésiennes depuis les années
1990. Nous exposerons la nouvelle politique industrielle qui donne une place
prépondérante à l’innovation ; elle est à
mille lieues de l’Etat minimal et du laisserfaire cher aux néolibéraux. Néanmoins, le
nouveau moteur économique de l’innovation, que les Etats-Unis savent si bien
stimuler, renouvelle la problématique de
l’intervention étatique. Enfin, nous nous
interrogerons sur les fondements de ce
nouveau rôle de l’Etat, fondements que
l’on trouve chez les grands économistes
comme Keynes, Schumpeter et Veblen.
Cette analyse met en valeur le contraste
avec les politiques économiques de
l’Europe et de la France.
DES POLITIQUES
MONÉTAIRE ET BUDGÉTAIRE
OUVERTEMENT
KEYNÉSIENNES
P
our les néolibéraux, la « révolution
monétariste » de Milton Friedman
imposait une banque centrale complètement indépendante du pouvoir politique
et chargée du contrôle de l’inflation ; la
monnaie est alors une affaire jugée trop
Depuis les années 1990,
une politique monétaire favorable à la croissance
Après la récession de 1991, l’économie est repartie grâce à la politique de forte
baisse des taux d’intérêt menée par Alan Greenspan. En 1995, la politique monétaire fait l’objet d’un grand débat et de profondes controverses : faut-il augmenter
les taux d’intérêt pour éviter tout risque inflationniste, comme le préconisent les
monétaristes, ou faut-il les maintenir faibles pour dynamiser l’économie ?
La Réserve fédérale décide de maintenir cette politique accommodante afin
d’asseoir encore plus solidement la croissance, estimant que le risque de forte
inflation est très faible, compte tenu de la mondialisation en cours et de la révolution technologique qui poussent à la baisse les prix industriels.
La suite lui donnera amplement raison et l’on reconnaîtra le coup de génie d’Alan
Greenspan. Les années suivantes sont celles de la « nouvelle économie », avec
une croissance annuelle de plus de 4 % et l’élévation rapide du niveau de vie. Sous
sa conduite, les Etats-Unis auront connu, de 1992 à 2001, le plus long cycle de
croissance de toute leur histoire ! Il y gagne le surnom de « Maestro » et acquiert
une aura sans précédent dans le monde économique.
Le deuxième grand rendez-vous avec l’histoire fut l’effondrement boursier. Dès
2000, Alan Greenspan fait chuter brutalement les taux d’intérêt, sans l’ombre
d’une hésitation. Car il se souvient du précédent de 1929, de ses terribles ravages
et de la mollesse des réactions d’alors, qui transformèrent un choc boursier en
crise économique majeure. Oserait-on affirmer que cette décision n’est pas motivée par l’urgence de relancer l’économie, et par l’effet puissant de redynamisation
des entreprises et de la demande des ménages lié à des taux d’intérêt faibles ? Aux
moments clés de ses mandats,Alan Greenspan aura montré qu’il n’était nullement
le faire-valoir d’une théorie monétariste, fusse-t-elle bien ancrée dans les esprits,
mais bien le farouche promoteur de la croissance et du plein-emploi.
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sérieuse pour être laissée aux mains
d’un gouvernement toujours tenté de
financer les déficits publics et de s’accommoder de l’inflation.
Penchons-nous sur les objectifs actuels de
la Réserve fédérale. La loi « pour le pleinemploi et la croissance économique3 » les
précise : la Réserve fédérale doit assurer
« la croissance à long terme des agrégats
monétaires et fiduciaires compatibles avec
le potentiel d’augmentation à long terme
de la production nationale, afin d’atteindre
effectivement les objectifs de plein-emploi,
de stabilité des prix et de modération des
taux d’intérêts à long terme ». Derrière le
paravent monétariste, on voit que le pleinemploi est placé au même rang que la stabilité des prix et vient même avant dans
l’énumération !
L’objectif de croissance et de plein-emploi
dans les statuts de la Réserve fédérale a
fait l’objet de nombreux débats récurrents, toujours tranchés en faveur de son
maintien. Joseph Stiglitz, Prix Nobel et
conseiller du président Bill Clinton,
raconte que ce dernier s’était fermement
opposé à une tentative de suppression de
l’objectif4. Ainsi, il existe un consensus
conscient et argumenté pour maintenir
l’objectif de croissance et de plein-emploi.
Mais, plus important, cet objectif a été
poursuivi avec ténacité et succès à plusieurs reprises, notamment à des
moments clés de la politique monétaire
en 1995 et en 2000, comme l’illustre l’encadré ci-contre.
En définitive, Alan Greenspan réhabilite
les préoccupations de relance chères à
Keynes pour contrer un choc boursier
majeur. Face au même choc boursier, la
BCE, fidèle à sa priorité de lutte contre
l’inflation, décale la chute des taux d’intérêt de quasiment deux ans. Il faudra
attendre 2003 pour que des taux réellement bas soient atteints, alors que
l’Allemagne est en quasi-récession et que
3. Humphrey-Hawkins, Full Employment Act
de 1978.
4. J. Stiglitz, « Une banque centrale indépendante ou démocratique ? », Le Monde, 27 février
2004.
SPÉCIALISATION AMÉRICAINE : UNE STRATÉGIE DE NOUVEAU KYNÉSIENNE ?
la France flirte avec la croissance nulle :
quasiment deux ans de perdus dans l’emploi de l’arme monétaire5. Le comportement de la BCE permet ainsi de mieux
apprécier le caractère peu orthodoxe de
celui de la Réserve fédérale.
L’indépendance de la Réserve fédérale
vis-à-vis du gouvernement américain est
sérieusement tempérée par le pouvoir
du Congrès de modifier ses statuts, ou
par celui du président qui peut renouveler ou non le mandat du président de la
Réserve fédérale. Par contre, côté européen, la BCE est la seule banque centrale
de la planète qui n’ait pas à rendre
compte de son action « devant une
instance qui dispose du pouvoir d’en
modifier les statuts, même si ce pouvoir
est soigneusement encadré », comme l’a
montré Jean-Paul Fitoussi6.
Dans la boîte à outils du parfait néolibéral, il n’est évidemment pas prévu d’utiliser massivement le budget fédéral, en le
poussant vers un large déficit, pour relancer une économie au bord de la récession, comme le préconisa Keynes pour la
première fois. Les néolibéraux expliquent
alors, de manière très savante, que les
ménages anticipent rationnellement une
future augmentation des impôts, ce qui
conduira à annihiler l’effet attendu.
C’est ce qui s’est pourtant produit à
grande échelle pour relancer l’économie
après l’effondrement boursier. Le président George W. Bush décide une relance
budgétaire massive, en mettant aussi à
profit les énormes excédents de l’ère de
son prédécesseur et de la « nouvelle
économie ». Il s’agit d’aider les entreprises et les secteurs sinistrés ; cette
relance sera faite dans la durée, compte
tenu des attentats terroristes du 11 septembre 2001 et de la guerre d’Irak. En
2003, le déficit budgétaire atteint même
le record de 5 % du PIB, confirmant par
là même le pragmatisme économique
américain.
Pendant ce temps, l’Europe en crise
entend limiter les déficits à 3 % du PIB
pour respecter le Pacte de stabilité et de
croissance. Les dirigeants européens ont
décidé qu’aucune circonstance ne pourrait justifier un déficit supérieur !
Refaisons un peu d’histoire. C’est sous la
présidence du « très » libéral Ronald
Reagan que le déficit fédéral devient
quasi permanent, en partie pour financer
sa fameuse « guerre des étoiles ». Ronald
Reagan aura pratiqué à grande échelle le
déficit américain afin de relancer l’économie au début des années 1980... et pour
en définitive ne plus s’arrêter, jusqu’à ce
que le président Bill Clinton décide de
profiter de la nouvelle économie pour
engranger des excédents. Ainsi, de
Reagan à Bush, le consensus le plus total
existe pour employer à grande échelle
l’arme budgétaire, conformément à la
pure tradition keynésienne.
L’INTERVENTION
EN FAVEUR DE L’INDUSTRIE
ET DE L’INNOVATION
L
a politique en faveur de l’industrie et
de l’innovation revêt d’autant plus
d’intérêt qu’un net décrochage de
l’Europe par rapport aux Etats-Unis a été
mis en évidence en termes de spécialisation industrielle, de recherche-développement, de brevets et de renouvellement
du tissu industriel7.
Un lieu commun sur les Etats-Unis veut
qu’ils n’aient pas mis en place de politique industrielle ; ils auraient renoncé à
intervenir sur les marchés, notamment
dans le secteur industriel, et feraient
totalement confiance à une concurrence
quasiment pure et parfaite.
On est là dans l’aveuglement le plus
total… Prenons les exemples les plus
récents. Face à la grippe aviaire, le président George Bush a immédiatement
demandé au Congrès plus de 7 milliards
de dollars pour subventionner les industries de vaccins aux Etats-Unis. Celles-ci,
on le sait, sont moins puissantes qu’en
Europe. Les Etats-Unis décident donc de
faire face à une menace et d’en profiter
pour bâtir une puissante industrie des
vaccins à coups de subventions massives ;
et avec l’espoir que, demain, ces industries
s’empareront du marché mondial !
Les clusters – désormais appelés pôles
de compétitivité en France – sont aussi
un autre exemple de politique industrielle de grande envergure. Depuis plu-
sieurs décennies, les pouvoirs publics ont
favorisé ces clusters, c’est-à-dire des
zones géographiques concentrant l’industrie, les centres de recherche et les
universités autour d’une même famille de
technologies. La Silicon Valley – à l’origine
de l’invention du transistor, du microprocesseur, du micro-ordinateur, et plus
récemment de l’iPod – en est le symbole.
Quelle est la nouvelle manne de la Silicon
Valley ? Les fonds gouvernementaux pour
financer de nouvelles technologies antiterroristes8. Les deux laboratoires fédéraux
de la région, le Sandia Lab et le Lawrence
Livermore National Lab ont vu leurs budgets exploser. Le budget R&D du ministère Homeland Security est passé à
2 milliards de dollars en 2006 et devrait
être multiplié par 5 dans les prochaines
années ! Et les processus de l’innovation,
qui ont fait leurs preuves, sont à l’œuvre :
les laboratoires travaillent en étroite association avec les entreprises technologiques privées et des jeunes pousses ont
déjà été créées. Car nombre de ces technologies seront utilisées dans un environnement quotidien (lieux publics, routes,
magasins…), et le marché mondial s’annonce évidemment des plus prometteurs.
Là aussi, à coups de milliards de dollars,
les pouvoirs publics financent sans réticence leurs pôles de compétitivité, et ils
sont en train de faire émerger une nouvelle industrie de l’antiterrorisme qui est
à l’heure actuelle sans concurrence en
Europe.
L’Etat intervient tous azimuts à partir du
moment où la croissance, l’emploi et la
suprématie technologique américaine
5. Les taux d’intérêt réels à court terme sont
négatifs aux Etats-Unis de juillet 2002 jusqu’en
2004, alors qu’ils sont toujours positifs en
Europe. J-P Fitoussi., J. Le Cacheux, Rapport sur
l’état de l’Union européenne, Fayard, Presses de
Sciences Po, 2003.
6. J.-P. Fitoussi, La règle et le choix. De la
souveraineté économique en Europe, coédition
Seuil/La République des Idées, 2002.
7. E. Cohen., J.-H. Lorenzi, Politiques industrielles
pour l’Europe, Conseil d’analyse économique, La
Documentation française, 2000.
8. « L’antiterrorisme, manne de la Silicon
Valley », Les Echos, 20 avril 2006.
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sont en jeu. Ici pour inciter les universités et les entreprises à collaborer, là
pour orienter les recherches sur les
sujets d’avenir, soutenir fortement le
déploiement des nouvelles technologies
ou refuser une OPA jugée contraire aux
intérêts américains9 ; mais aussi pour
inciter les étudiants étrangers à venir
faire des thèses, pour autoriser les brevets logiciels ou ceux sur les organismes
vivants, pour protéger la propriété intellectuelle des entreprises et des universités… Reconnaissons que la croyance
dans le progrès technologique est toujours aussi vive aux Etats-Unis, ce qui
facilite ce rôle de l’Etat10.
Le meilleur exemple, chargé de signification, est la loi dénommée « Bayh-Dole
Act » adoptée en 1980 afin de donner
aux universités la propriété industrielle
de leurs découvertes et le droit d’organiser les transferts de technologies.
Cette loi accorde la préférence aux PME
pour les transferts de technologie et
exige que les produits qui en sont issus
soient majoritairement fabriqués aux
Etats-Unis. L’Etat incite ainsi, par la loi, à
la discrimination positive envers les PME
et au patriotisme économique !
Depuis 1980, ce sont 158 universités qui
conduisent des actions de transfert de
technologies, soutenant la création de
nombreuses jeunes pousses11 (par exemple 400 en 2005) et contribuant ainsi à la
croissance américaine. Dans le cadre de la
révolution technologique, l’Etat fédéral
s’est montré à la pointe pour encourager,
voire imposer, la diffusion des technologies de l’information et de la communication. C’est ainsi que le programme
« National Information Infrastructure »12
(NII) a été mis en place par l’administration Clinton dès 1993, en affichant clairement l’objectif stratégique de la société
de l’information (voir l’encadré).
Pendant ce temps, l’Europe reste indifférente aux enjeux des technologies de
l’information et de la communication.
Faut-il s’étonner alors que l’investissement dans ces technologies soit, par
Les nouvelles technologies :
le soutien aux Etats-Unis, l’indifférence en Europe
Le programme « National Information Infrastructure » (NII) va fortement inciter,
d’une part les universités et l’enseignement secondaire à acheter des micro-ordinateurs et à se connecter à Internet, et d’autre part les administrations à s’informatiser et à développer l’e-administration. Ce faisant, il dope la demande en micro
au grand bénéfice des fournisseurs américains de matériels, en même temps qu’il
fera découvrir le réseau Internet à des millions d’Américains, petits et grands.
Ce programme a ainsi préparé l’avènement de « la nouvelle économie » qui verra
un investissement sans précédent dans les nouvelles technologies, en même temps
qu’une forte croissance économique apparemment sans fin. A l’évidence, le programme NII a jeté les bases d’une utilisation massive de ces technologies, à tel
point que les Américains battront tous les records, à la fois comme investisseurs
et comme utilisateurs. Faut-il alors s’étonner de compter un million d’ordinateurs
connectés en 1992, environ 9 millions en 1995 et d’envisager une future explosion
exponentielle du nombre d’utilisateurs ?
Le parallèle avec l’Europe est saisissant. Car à la même date, en 1993, Jacques
Delors, alors président de la Commission européenne, préconise une forte
relance économique pour créer des millions d’emplois et accélérer la diffusion des
innovations technologiques. Tout particulièrement, il recommande de créer des
infrastructures dans le secteur de l’information et de créer des réseaux transeuropéens dans les transports et l’énergie. Peine perdue, le Livre blanc élaboré à
cette occasion se heurte à un rejet en bloc. Là encore, les libéraux et les dogmatiques sont du côté européen. Le Livre blanc13 restera lettre morte malgré « la
bataille d’Hernani » livrée par Jacques Delors14 ; on ne peut que regretter vivement cette occasion ratée, en constatant le manque de dynamisme européen.
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habitant, deux fois plus important aux
Etats-Unis que dans la zone euro ?
Il n’y a pas que l’Etat fédéral pour impulser des investissements dans les nouvelles technologies. Les grandes villes
américaines se passionnent actuellement
pour l’Internet sans fil wi-fi et sont en
tête dans l’utilisation de cet outil. Au
début 2006, une centaine de villes ont
déjà déployé des réseaux wi-fi réservés
aux besoins municipaux ou à des besoins
de sécurité. Des grandes villes comme
Philadelphie et San Francisco sont en
train de déployer des réseaux à plus
grande échelle. Désormais, tout utilisateur pourra se connecter gratuitement
via son ordinateur (fixe ou portable) ou
tout appareil mobile équipé d’un wi-fi
– et demain via son téléphone mobile –
pour accéder à tous les services du Net,
aux informations locales, ainsi qu’aux services de pompiers et de police.
Toute politique industrielle ou de l’innovation se trouve confrontée à la politique
de la concurrence. Deux surprises nous
attendent de ce côté de l’Atlantique. La
première vient d’une loi, datant de
198215, dénommée « Small Business
Development Innovation Act » qui
concerne les PME (voir l’encadré). Elle
vise à leur assurer une part des marchés
publics, soit directement, soit par l’intermédiaire des grandes entreprises. Au
total, environ 100 milliards de dollars de
9. Citons le refus de la prise de contrôle de la
société Unocal (septième compagnie pétrolière
américaine) par la compagnie pétrolière chinoise
Cnooc.
10. J.-H. Lorenzi., A Villemeur, « La religion du
progrès au cœur de la croissance » in J.-M.
Chevalier., J. Mistral, La raison du plus fort, les
paradoxes de l’économie américaine, Robert
Laffont, 2004.
11. Depuis 1980, on les estime au nombre
de 5 171.
12. M. Catinat, « La politique communautaire de
stimulation de la société de l’information », in
P. Petit, L’économie de l’information, les enseignements des théories économiques, La Découverte,
1998, p. 37-52.
13. J. Delors, Pour entrer dans le XXIe siècle, Michel
Lafon-Ramsay, 1993, p. IV.
14. J. Delors, Mémoires, Plon, 2004, p. 424-427.
15. En réalité, une première version de cette loi
en faveur des PME a été promulguée dès 1953.
SPÉCIALISATION AMÉRICAINE : UNE STRATÉGIE DE NOUVEAU KYNÉSIENNE ?
contrats viennent doper la croissance des
jeunes entreprises !
Cette aide en faveur des PME est à
l’évidence une entorse de grande
ampleur à la concurrence pure et parfaite. Plusieurs raisons majeures la justifient. La première est tout simplement
qu’il convient d’aider les PME à devenir
les champions de demain, qui bouscule-
L’aide en faveur des PME
aux Etats-Unis
Une agence (Small Business
Administration – SBA)16 a été créée
pour mettre en œuvre le « Small
Business Act ». Les objectifs minimaux pour les PME (moins de 500
personnes) sont actuellement de
23 % des contrats directs et de 40 %
de la sous-traitance.
Des programmes permettent d’atteindre ces objectifs :
– sont réservés aux PME tous les
marchés inférieurs à un montant de
100 000 dollars ou les marchés auxquels au moins deux PME peuvent
répondre ;
– doivent obligatoirement donner
lieu à des plans de sous-traitance
tous les marchés supérieurs à
1 million de dollars, avec un engagement d’en confier une partie aux
PME. En cas de non-respect de cette
disposition, il y a obligation de rembourser à la SBA la différence entre
l’objectif fixé et l’objectif réalisé.
En outre, 2,5 % des budgets externes de R&D des principales agences
sont attribués directement à des
PME dans le cadre d’une procédure
spéciale (Small Business Innovative
Research).
Des programmes importants de
capital investissement sont également menés au travers des
SBIC (Small Business Investment
Company). Ils ont porté sur plus de
30 milliards de dollars depuis leur
création ; en 2003, les SBIC (118)
fournissent 8 % des fonds investis
en capital-risque mais 64 % des
fonds investis en amorçage.
ront les grandes entreprises vieillissantes
et qui partiront à la conquête du monde
entier. La deuxième raison réside dans la
formidable capacité des PME à générer de
la croissance et surtout de l’emploi.Tout
le monde sait que ce sont les PME qui
créent le plus grand nombre d’emplois17,
à l’inverse des grandes entreprises. Pour
lutter contre le chômage, l’intérêt public
bien compris est alors d’aider ces PME
car elles sont porteuses d’emplois en
nombre. Enfin, l’Etat américain a parfaitement perçu que les innovations fondamentales éclosent surtout dans les PME,
et l’économiste William Baumol18 a
estimé qu’elles sont en moyenne treize
fois plus inventives par salarié que les
grandes entreprises. On comprend alors
toute l’importance de choyer ces PME,
car c’est là que naîtra la plus grande partie des produits du futur.
En 1996 fut signé l’Accord sur les marchés publics (AMP) au sein de
l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) ; les Américains ont alors obtenu
une dérogation qui leur a permis de
maintenir le SBA. L’Europe, qui a donné
son accord à cette dérogation, n’a pas
pour l’instant pas le droit de développer
une telle politique en faveur des PME.
Une autre surprise vient de la forme
d’aide aux entreprises la plus répandue
au sein des clusters, qui est la subvention. A priori, dans les pays développés,
on trouve deux formes d’aide : la
subvention et le prêt remboursable.
La théorie voudrait qu’un libéral soit
opposé par principe à la subvention, car
elle ne fait que protéger les entreprises
incapables de répondre à la discipline du
marché, et qu’elle crée une distorsion
de concurrence plus forte que ne le fait
le prêt remboursable. Or, aux EtatsUnis, la subvention domine, tandis qu’en
France, c’est le prêt remboursable !
UN NOUVEAU RÔLE
POUR L’ÉTAT
A
l’évidence, les politiques économiques des Etats-Unis sont de pure
tradition keynésienne vis-à-vis des armes
monétaires et budgétaires, tandis que le
laisser-faire cher aux monétaristes n’est
qu’un mythe. Les distorsions de la
concurrence, qui sont pratiquées à
grande échelle, montrent la primauté de
la politique industrielle et de l’innovation.
Ces politiques réhabilitent-elles pour
autant les politiques économiques d’après
la Seconde Guerre mondiale qui ont été
dénommées le « keynésianisme » ? Ces
politiques ne sont plus d’actualité ; un des
leviers, la célèbre relance par les salaires,
n’est plus d’aucune efficacité. Car, comme
l’ont prouvé de nombreuses expériences,
elle induit la suppression de nombreux
emplois, surtout en bas de l’échelle,
ce qui déprime la demande, tandis que les
nouveaux produits risquent d’être achetés à l’étranger. Le bilan est alors désastreux, car il conjugue l’augmentation
du chômage et celle du déficit extérieur.
La politique économique des Etats-Unis,
que modèle « la main de l’Etat » de
manière pragmatique, conserve donc les
outils keynésiens de la monnaie et du
budget tout en récusant les autres outils
du keynésianisme. Face à cette conclusion, nous ne pouvons pas manquer de
nous interroger sur les fondements de ce
nouveau paradigme dans le rôle de l’Etat
et sur les économistes dont la pensée
l’influence fortement.
Pour y répondre, il convient tout d’abord
de rappeler qu’une nouvelle réalité se fait
jour : les économies compétitives sont
celles qui sont le plus avancé dans leur
transformation en économies de la
connaissance. Et les Etats-Unis ont pris la
tête de ce mouvement. Les dirigeants
européens l’ont reconnu par la déclaration de Lisbonne en mars 2000, en
fixant à l’Europe l’objectif de rattraper ce
mouvement.
16 P. Alphonse, J. Ducret), « Le financement
des PME américaines : l’action publique de la
Small Business Administration », Problèmes
économiques, n°2885, octobre 2005.
17. Aux Etats-Unis, dans les années 1990, les
PME de moins de 500 personnes ont contribué
à environ 75 % de la croissance de l’emploi ; les
entreprises de moins de 20 personnes, à hauteur
de 50 % des emplois créés.
18 W. Baumol, The Free-Market Innovation
Machine.Analysing the Growth Miracle of Capitalism,
Princeton University Pressn 2001.
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Keynes, Schumpeter et Veblen, les nouveaux inspirateurs
L’Europe a produit au XXe siècle deux grands économistes : John Maynard Keynes
et Joseph Schumpeter. Le premier fut porté aux nues durant les Trente Glorieuses,
le second fut longtemps méconnu.
Keynes est à l’origine du concept de relance qui fit merveille pour atténuer les conséquences de la crise de 1929, et surtout pour dynamiser les économies après la
Seconde Guerre mondiale. Mais il a complètement ignoré les travaux de Schumpeter,
pourtant son contemporain, et il a ainsi fait l’impasse théorique sur le moteur économique que constituent l’innovation et l’entrepreneur. Car, dès 1926, Schumpeter19
montre l’importance du rôle de l’entrepreneur qui vise à rassembler des moyens
autour d’un nouveau produit, bref celui qui cherche à innover. L’entrepreneur prend
souvent un risque important car la réussite n’est évidemment jamais garantie, mais il
ne courra ce risque que si les perspectives de profit sont importantes.
Schumpeter formule le concept connu de la « destruction créatrice », selon lequel
le capitalisme détruit en permanence des activités tout en en créant d’autres ; dans
ce processus, des emplois disparaissent continûment tandis que de nouveaux
emplois surgissent. Il n’est plus possible de l’ignorer dans un monde où des produits apparaissent quotidiennement, et où la destruction créatrice opère partout
de manière visible.
Comment comprendre l’efficacité d’une telle relance par l’innovation ? Pour y
répondre, il nous faut faire appel à l’économiste américain Thorstein Veblen (18571929), le premier à avoir mis en exergue le rôle des institutions dans les processus
économiques réels20, tout particulièrement en considérant qu’il existe une interaction dynamique entre la technologie et les institutions. Dans la lignée de Velben, les
institutions sont définies comme les « contraintes établies par les hommes qui structurent les interactions humaines »21, l’institution primordiale étant la propriété.
Les nouvelles institutions développées aux Etats-Unis durant ces dernières décennies – pour discrimination positive envers les PME (Small Business Act), pour le droit
des universités à breveter les produits de leur recherche (Bayh Dole Act) –, ou
encore les dispositions favorisant le capital investissement doivent être considérées
comme primordiales à l’heure de l’économie de la connaissance.
La relance par l’innovation reconnaît le
rôle clé de l’innovation mis en évidence
par Schumpeter, et ainsi réconcilie les
deux grands économistes (voir l’encadré). Nous la dénommons « relance
endogène » car elle puise ses fondements dans le progrès endogène et dans
les multiples acteurs de la chaîne de l’innovation.
Explicitons brièvement le mécanisme
d’une telle relance. Imaginons un investissement supplémentaire dans l’innovation
débouchant sur de nouveaux produits qui
suscitent l’engouement des consommateurs. Les entreprises vont créer de nouvelles installations de production, tout en
offrant de nouveaux services, et vont
embaucher du personnel, dont de jeunes
actifs, en pariant sur une certaine pérennité des produits. Les consommateurs, en
plébiscitant ces nouveaux produits, vont
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A
4e trimestre 2007
conforter ces stratégies entrepreneuriales. Les jeunes actifs, dont la propension à
consommer est forte, vont amplifier la
demande. Hausse de la croissance économique, création d’emplois et réduction du
chômage sont donc au rendez-vous.
La politique économique américaine
pour relancer l’économie après le choc
boursier de 2000-2001 est une parfaite
illustration. Le président George W.
Bush a accéléré les dépenses de R&D et
tiré argument du terrorisme pour
doper de nombreux programmes en
informatique et en biotechnologies. Les
projets de nouvelles activités et de nouveaux produits ont fleuri, favorisés par la
baisse des taux d’intérêt décidée par la
Réserve fédérale. En parallèle, l’augmentation du pouvoir d’achat et l’effet
richesse lié aux biens immobiliers a stimulé la consommation.
Mais pour comprendre l’efficacité de cette
relance, nous devons faire appel au rôle
des institutions mis en évidence dès la fin
du XIXe siècle par l’économiste américain
Thorstein Velben. Dans les années 1980,
l’Etat a su remarquablement adapter ses
institutions en faveur des entreprises et
de l’innovation, au travers par exemple du
SBA, du Bayh-Dole-Act ou encore des
dispositifs favorisant le capital-risque. Ces
institutions ont tout particulièrement
favorisé l’éclosion de nouveaux produits
et, à l’évidence, elles ont donné toute leur
mesure durant les vingt dernières années.
Elles ont accéléré le développement des
PME qui s’avèrent être le fer de lance de
cette nouvelle dynamique économique.
La France, qui ne dispose d’aucune de
ces institutions, illustre ce retard institutionnel, très handicapant à l’ère de l’économie de la connaissance.
En écho à la question formulée dans cet
article, deux conclusions nous paraissent
s’imposer. La première établit aux EtatsUnis le nouveau rôle interventionniste de
l’Etat, qui est fidèle à la conception générale de Keynes en matière de politique
monétaire et budgétaire, mais qui a aussi
abandonné les autres leviers du keynésianisme. La nouvelle politique en faveur de
l’industrie et de l’innovation repose sur
des institutions qui démultiplient l’efficacité des investissements dans l’innovation
et qui, à cette fin, remettent en cause la
primauté de la politique de la concurrence. La deuxième conclusion s’adresse à
l’Europe, qui veut par la stratégie de
Lisbonne devenir une économie plus
compétitive et rattraper l’économie
dominante des Etats-Unis : une des conditions est de s’inspirer, en matière d’industrie et d’innovation, de ce nouveau rôle de
l’Etat et de ses institutions. A
19. J.A. Schumpeter (1935), Théorie de l’évolution
économique, recherches sur le profit, le crédit,
l’intérêt et le cycle de la conjoncture, Dalloz,
1999 ; traduction de l’édition allemande parue
en 1926.
20. B. Chavance, L’économie institutionnelle, La
Découverte, 2007.
21. D. North, « Economic Performance Through
Time », American Economic Review, vol. 84, n° 3,
juin 1994.