M. Rigoni Stern, 1971, En guerre. Campagnes de France et d`Albanie

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M. Rigoni Stern, 1971, En guerre. Campagnes de France et d`Albanie
M. Rigoni Stern, 1971, En guerre. Campagnes de
France et d'Albanie (1940-1941), La fosse aux ours,
181 pages.
Radio-bidasse nous apportait les premières nouvelles
de la frontière. Bientôt, disait-on, on entrerait en
Savoie ; le bataillon Aoste du 4e régiment avait déjà
commencé. Les premiers blessés étaient arrivés à La
Thuile. Une nuit, la canonnade n'avait cessé
d'augmenter ; le matin, quand l'alerte sonna, on nous fit
partir sans café.
Le ciel était gris ; de temps en temps il pleuvait. On
traversa Morgex, Pré-Saint-Didier. À La Thuile, on fit
halte dans une forêt au-delà du village. Au-dessus de
nos têtes nous entendions passer les bombes qui allaient
éclater en France, sur un fort. On vit aussi un avion
tomber : il laissait derrière lui une traînée de fumée et il
finit par s'écraser sur une montagne.
Ce soir-là, enfin, on nous donne un peu de soupe
chaude, mais pas assez cuite et avec un goût de métal.
On nous remet aussi des vivres de réserve pour quatre
jours et des grenades supplémentaires. Nous sommes
déçus de voir que les vivres se composent de pâtes
crues, de lard, de viande crue, de sauce tomate en
conserve, de sel, de café en grains, d'un peu de confiture
compacte, et de vieux pain mouillé, déformé par les
bâts. Nous nous répartissons ces vivres et chacun, dans
son escouade, porte sa quote-part. Ma gamelle est
remplie de pâtes crues.
Il fait nuit quand nous repartons. Il pleut et la toile de
tente dans laquelle nous enfilons la tête pour couvrir dos
et sac laisse s'écouler sur nos jambes des petits
ruisseaux qui pénètrent dans nos chaussures. Le bruit
court que nous nous joindrons aux bataillons Val d'Orco
et Valcordevole. En attendant, nous montons par un
sentier muletier dans une obscurité absolue; nous
suivons attentivement le halètement du camarade qui
nous précède. A certains endroits, nous sommes obligés
de garder le contact en nous donnant la main.
Dans la colonne montante s'intercalent des groupes
de mulets qui portent les caisses de munitions, les armes
lourdes des compagnies, les postes de radio. La sueur
s'évapore des mulets qui avancent dans l'obscurité avec
une grande assurance. Ils nous servent presque de
guides. Seulement, de temps en temps, quand le sentier
muletier devient impraticable, il faut quatre chasseurs
alpins pour pousser chaque mulet.
En haut, la pluie se change en neige et le sentier sur
lequel nous marchons s'enfonce aussi dans la neige.
L'aube grise et froide nous surprend sous une crête
rocheuse gris fer. Maintenant seulement, pendant cette
pause, nous prenons conscience que les canons ont tiré
toute la nuit sans interruption.
Là où la crête rocheuse se termine se trouve la
frontière. Un sentier monte dans la neige vers le col. Sur
cette neige, des objets abandonnés et des taches laissées
par les explosions qui ont mis le glacier à nu. Comme
des blessures. Je regarde autour de moi, maintenant que
le ciel s'est un peu dégagé ; il me semble reconnaître ces
lieux: le mont, là-haut, devrait être le Grand Assaly, et
ce glacier-là, le Rutor. L'an dernier, pendant l'été, j'avais
traversé ces montagnes en allant du Grand Paradis au
Mont-Blanc; il y a tout juste un an, mais la nuit passée
m'a semblé plus longue.
Les mulets reviennent sur leurs pas; leurs
chargements passent sur notre dos, au-dessus de nos
sacs. Je ne sais combien de temps nous avons fait halte
sous ces rochers. Nous sommes le 21 ou le 22 juin. Les
pelotons, courbés sous leurs charges, escaladent le
glacier ; juste après avoir dépassé le sommet, ils
s'arrêtent pour reprendre haleine; puis, en s'espaçant, les
hommes descendent de l'autre côté.
La première partie est à découvert et sous le tir de
l'artillerie française. Les coups, tirés haut, effleurent la
crête, sifflent et vont éclater sur le névé, là-devant, où il
n'y a personne.
La fatigue s'empare de nos membres ; la neige gèle
sur nos vêtements. Je mange un morceau de pain avec
un peu de confiture compacte, mais le sommeil
l'emporte : je m'allongerais volontiers sur cette vire pour
dormir.
Une file de brancards se dirige vers nous. Les
brancardiers marchent péniblement, lentement, en
enfonçant dans la neige épaisse. Quand ils sont près de
nous, nous leur laissons la piste tracée. Certains blessés
ont le visage brûlé : est-ce sous l'effet du soleil des jours
passés ou des explosions? Je ne saurais le dire. Ils ne se
plaignent pas, ne font aucun geste; ils nous regardent en
silence ; c'est tout. L'un d'eux est d'une blancheur
cireuse, presque transparente ; on dirait que tout le sang
s'est échappé des veines de sous cette peau tirée. Je lui
adresse un salut et un souhait de la main, mais le second
brancardier au visage décomposé par la fatigue me
chuchote : « II est mort. »
Je déduis de leurs insignes qu'ils font partie du
quatrième régiment, bataillon Aoste. Cette brève
réponse en langue étrangère me trouble autant que ce
corps que je ne croyais pas sans vie. Ce fut le premier
de tant et tant d'autres que j'ai vus jusqu'en 1945.
Maintenant, c'est à nous de monter et de passer de
l'autre côté. De là-haut, nous entendons aussi les
mitrailleuses et la fusillade.
Comment va être la France ? À la fin de l'automne
1939, quand je patrouillais du col de la Seigne vers la
pointe de Léchaud ou vers l'aiguille d'Estelette, je
regardais là-bas, d'où montait toujours de la fumée. Sous
cette fumée devaient se trouver les baraques des soldats
français; le lieutenant Del Curto disait que ce n'étaient
pas des Français, mais des Marocains ou des Sénégalais.
Moi, je pensais: « Dieu sait ce qu'ils doivent avoir
froid. »
Maintenant, moi aussi je suis en France: je descends
en sautant, en glissant sur la neige sale où s'inscrivent
les traces de ceux qui m'ont précédé. Je n'ai pas le temps
de regarder autour de moi : soudains comme des coups
de vent, des projectiles arrivent, éclatent avec un bruit
déchirant. Je n'éprouve plus que de la peur. Rien que de
la peur. Je fais de grands bonds pour essayer d'aller vite,
encore plus vite et parvenir derrière ces rochers où les
escouades sont occupées à se rassembler.
Je cours. La neige est moins épaisse; les pierres
affleurent, puis l'herbe. Encore quelques plaques de
neige, puis de l'herbe fraîche et verte. Des fleurs aussi :
avec des tiges courtes et des couleurs vives comme on
en voit en montagne dès la fonte des neiges. Je cours
toujours et me voici à l'abri. Mes camarades me
regardent, Marco me sourit.
On déploie les toiles de tente entre les éperons
rocheux à l'orée du bois encore clairsemé ; sous les abris
on essaie d'aplanir un peu le terrain en creusant avec les
piolets. Il n'est pas possible d'allumer du feu, de faire
cuire la nourriture ; on ne peut consommer nos vivres de
réserve, alors on mange du pain sec, de la viande crue et
on boit de l'eau fraîche. Deux compagnies sont en avant;
des patrouilles essaient d'obtenir la liaison avec les
unités qui ont traversé la montagne en passant par le
Valgrisenche.
Je m'éloigne d'une centaine de pas du bivouac;
derrière un mamelon, au milieu d'un pâturage
verdoyant, j'aperçois des vacheries. Je n'entends pas de
fusils tirer, de grenades éclater. C'est un paysage
tranquille au milieu des montagnes. Comme chez moi.
Comme un chalet d'estivage qui attend l'alpage du
premier mercredi de juin. J'y vais en sifflotant, oubliant
que j'ai un fusil sur l'épaule. Une porte est ouverte; que
dis-je ? défoncée ! J'entre.
Tout est pêle-mêle, en désordre. Hier encore, peutêtre, ces maisonnettes étaient habitées. Sur le fourneau
de briques il y a un chaudron avec de la polenta restée à
mi-cuisson et sur la table, la moitié d'une miche de ce
pain noir et sec que l'on conserve tout l'hiver. Je goûte
cette polenta et ne la trouve pas aussi mauvaise qu'elle
semblait. Je cherche du lait ou du fromage; je n'en
trouve pas. Par contre, je trouve un verre plein à ras
bords de sucre, du café moulu, quatre pommes de terre
et de nombreux oignons. Des pièces de lingerie pauvre
et sale, des cartes postales, des cahiers et des livres
d'écolier sont épars sur le pavé de dalles de pierre.
Je mets de côté le chaudron de polenta et je rallume
le feu en l'attisant avec du bois sec. Je place sur le feu
une casserole d'eau : l'idée m'est venue de faire du café
pour y tremper le pain noir. Pendant que l'eau chauffe,
je furète dans la maison ; alors je me rappelle le moment
où, en mai 1916, ma famille aussi avait dû tout
abandonner devant l'invasion autrichienne et s'en aller
pour chercher refuge à travers l'Italie. Je sens croître en
moi une sympathie, un sentiment d'affection pour ces
gens qui sont partis comme les miens. Où peuvent-ils
être maintenant ? Je voudrais les faire revenir dans leurs
montagnes que la guerre les a contraints d'abandonner.
Sans m'en rendre compte, je ramasse les objets épars
sur le pavé pour les remettre en ordre. Sur un lit très
rustique, j'aperçois quelques lettres; en mettant à profit
le peu de français que je n'avais pas envie d'apprendre à
l'école, je les lis. L'écriture est enfantine, simple; celui
qui écrit est un chasseur des Alpes. Dans l'une de ces
lettres, il dit que les Italiens, « ces salauds », vont peutêtre entrer en guerre contre eux, mais qu'ils ne se fassent
pas de soucis : lui, il va bien.
La pluie a recommencé à tomber. Je l'entends frapper
les pierres du toit et couler dans les chéneaux avec un
bruit doux. Je me sens pris d'une grande nostalgie pour
l'âtre de ma maison, pour ma chambre au-dessus de la
cuisine avec son lit blanc, la commode et la petite table
avec ses quelques livres ; pour les bruits du matin quand
mon grand-père venait en chantonnant ouvrir ma fenêtre
toute grande. Au lieu de cela, je suis seul dans une
maison abandonnée et étrangère.
Le pain est très dur et je n'arrive pas à le rompre. Le
mordre avec les dents me fait saigner les gencives. Je
bois le café et, dans un tiroir, je laisse un mot d'excuses
et de remerciements. En sortant, je ferme bien la porte
comme si je me trouvais l'hiver dans une maison qui m'a
donné l'hospitalité.
Le soir monte de la vallée imbibée d'eau et les
glaciers du Rutor sont dans les nuages. Je retourne à
mon escouade et je ne dis rien. Je m'allonge sous la toile
de tente pour attendre l'aube.
………………
Je choisis une bonne place, me semble-t-il, et je
m'enveloppe dans ma pèlerine. Le bois et le torrent
bruissent dans la nuit ; la lune apparaît et disparaît entre
les nuages. Rien d'autre. Je voudrais que le rêve se
poursuive, mais j'ai l'impression de voir des ombres
bouger. Je fouille l'obscurité des yeux ; je m'aplatis sur
le sol et je rampe sur quelques mètres: ce n'était qu'un
buisson que l'air remuait sous la lumière de la lune.
Mais dans le bois aussi les branches des arbres bougent.
Ou est-ce une patrouille ?
Je dois seulement me maîtriser pour ne pas tendre
mon doigt sur la gâchette de la carabine en position de
tir. Les nuages continuent à couvrir et découvrir la lune.
Quand il fait clair, j'ai peur parce que les ombres
semblent des hommes; quand il fait sombre, j'ai peur
parce qu'on ne peut rien voir et que le bruit de fond du
torrent et du vent entre les branches couvre les autres
bruits éventuels que je n'entendrais pas.
Soudain, en bas, au plus profond de l'obscurité et du
bois, l'explosion d'une grenade et aussitôt après une
rafale de mitrailleuse me surprennent ; puis des voix que
je n'arrive pas à identifier. Le monde n'est pas habité
d'ombres ; mon cœur bat dans ma gorge, mes mains
serrent le fusil ; je sens que je ne réussirais à remuer les
jambes qu'au prix d'un grand effort. Des silhouettes
courent à l'orée du bois; cette fois j'entends des pas : ce
n'est pas la lumière de la lune qui les déplace.
Une autre rafale de mitrailleuse, longue, isolée : un
chargeur entier. Qui sont-ils donc? Italiens ou Français ?
Je me cache dans un buisson de rhododendrons, les
yeux toujours fixés dans l'obscurité, l'oreille tendue,
comme un fauve. Des projectiles d'artillerie passent tout
en haut en sifflant et vont éclater dans un grand fracas
en bas, au fond du bois, là où la mitraille avait été tirée.
J'entends un chien aboyer au loin, un autre lui répondre.
Dans la maisonnette du colonel, personne ne bouge, ne
sort voir ce qui se passe. Comment peuvent-ils donc
m'abandonner ainsi en une pareille nuit ?
Je suis mort de fatigue ; parfois le sommeil essaie de
m'emporter. Alors je change de position en glissant sur
l'herbe mouillée et les cailloux; puis je reste immobile
jusqu'au moment où le froid pénètre mes entrailles.
Nous étions en paix quand, pendant les vacances, je
partais à l'aube pour aller dans la forêt chercher du bois,
ou monter aux pièges à oiseaux de Nino, ou bien cueillir
des cyclamens sur le mont de la vieille forteresse. En ce
temps-là, il faisait chaud, il y avait du soleil et les jeunes
filles riaient beaucoup. Au loin, la plaine était plongée
dans la canicule. Au printemps, les narcisses aussi
étaient enivrants comme les cheveux de mon amie que
le vent m'envoyait sur le visage.
Les ombres courent dans le bois ; les nuages
couvrent et découvrent la lune. On tire et personne ne
vient me dire un mot. Si au moins Raoul ou Marco
étaient ici ! L'aube n'arrive jamais ; la terre est froide, et
les souvenirs de mon adolescence ne parviennent même
pas à chasser la peur, les bruits et les ombres de la
guerre. Ma peur se tortille comme un serpent.
qui tira sur moi un coup de fusil de l'autre berge du
torrent. Tandis qu'il se préparait à tirer une seconde fois
− moi, je le regardais, immobile, stupéfait −, deux
chasseurs alpins sortirent du bois en lui jetant des
grenades. Il laissa son fusil et mit les mains en l'air.
Je marchais pour porter des ordres et chaque fois,
maintenant, je prenais avec moi, à tour de rôle, un
camarade de mon escouade pour qu'il apprenne à
connaître les sentiers. Le peu que nous réussissions à
manger, nous le prenions dans les vacheries
abandonnées. Je me suis senti privilégié le jour où j'ai
trouvé le sac d'un Français avec une ration de galettes à
l'intérieur. Elles étaient rondes, friables, bien meilleures
que les nôtres.
Quand le soir arriva, les unités recommencèrent à
avancer vers le fond de la vallée mais, bien vite, elles
furent arrêtées par le feu des fortifications.
……………
En bas, dans la vallée, on aperçoit des incendies. Les
flammes montent, rougeâtres, éclairent les maisons du
village : les Français ont peut-être incendié les
entrepôts, ou bien c'est notre artillerie. C'est triste de
voir brûler un village mais là-bas, autour de ces feux, je
pourrais aussi me sécher et trouver à manger.
……………
……………
D'autres aventures me sont sûrement arrivées en ce
premier jour de guerre ; je me souviens bien du soldat
Je marche en ayant perdu la notion du temps à travers
bois et pierraille. Je monte, descends, traverse, remonte
sans jamais rencontrer personne. De temps en temps, en
bas dans la vallée, des coups de canon éclatent. D'un
éperon rocheux, je vois même les salves partir d'un fort
français. Il semble proche. Maintenant, il ne pleut pas,
et je recommence à marcher. Mais je suis fatigué au
point de ne plus arriver à m'orienter, à raisonner. Assis
sur cette pierre, mort de fatigue. Désormais, mes jambes
ne sont plus capables de me porter, mes yeux de rester
ouverts. Si je pouvais trouver un fenil, m'étendre sur un
peu de paille fraîche, comme je dormirais !...
Je regarde rageusement le village qui brûle ; je
voudrais avoir la force d'y arriver. Même si je devais
rencontrer des Français; je m'en moque.
La lune se fraie un chemin entre les nuages ; audessous de moi, au loin, je vois l'ombre du bois noir et,
dominant des éboulis, des rochers et les séracs d'un
glacier. Où suis-je donc arrivé ? Dieu sait où j'ai
marché ! Mes jambes allaient de leur côté et ma tête
aussi : j'ai peut-être dormi en marchant. Où le poste de
commandement peut-il bien être ? Va-t-on aller à ma
recherche ?
Je me lève de la pierre où je me retrouve assis et
j'essaie à nouveau de marcher en biais, vers le bas.
……………
En bas, au fond de la vallée, ils ont recommencé à
tirer. Les sifflements des obus déchirent l'air. On entend
jusqu'ici l'impact des éclats contre les toits des maisons.
Le tir se déplace aussi vers notre bois: peut-être
cherchent-ils à nous atteindre. On dirait maintenant que
l'ensemble de l'artillerie des fortifications françaises
veut épuiser toutes ses munitions. Avec la rage du
désespoir. Pour quelle raison ?
La vallée résonne du vacarme des explosions; les
montagnes répercutent l'écho. Nous écoutons en silence,
cachés derrière le tronc des arbres jusqu'au moment où
le sergent-major Forti vient nous dire que les Français
ont demandé un armistice. Il l'a entendu à la radio et
assure qu'après une heure et demie ils ne devraient plus
tirer. Je regarde ma montre à la lueur des tirs: sous peu,
tout sera terminé. Mais est-ce bien vrai ?
Pour ma part, je ne trouve rien à dire et m'éloigne.
Les explosions diminuent d'intensité jusqu'au moment
où la vallée devient silencieuse.
Avant l'aube, les patrouilles reviennent: un chasseur
alpin des vallées Giudicarie, que tous appellent Trente,
remonte avec deux jambons pendant à son épaule : un
devant, un derrière. Il a sans doute trouvé aussi à boire
car il est très euphorique. D'autres apportent des galettes
françaises, du fromage fort, du chocolat. Ce n'est pas
beaucoup pour le nombre que nous sommes, mais on
fait la répartition entre tous. Sans aucun doute, là-bas,
ils ont trouvé à boire : même les blessés souffrant de
brûlures, d'écorchures, de coups, sont excités.
……………
Toujours de mauvaise humeur et toujours
accompagné de son alpenstock, le colonel passe en tête
et nous partons à la conquête de la France. Par des
sentiers et des chemins muletiers, nous rejoignons la
route du fond de la vallée. Quand il donne l'ordre de
faire halte pour se reposer, il me demande de poursuivre
tout seul pour reconnaître le chemin.
Je marche au milieu de la chaussée, sans sac, d'un
pas léger, même si le silence et la solitude m'oppressent.
Le mur d'une vieille maison noircie par les siècles porte
écrit LE MOUSSELARD. C'est peut-être le nom du
village.
Portes et fenêtres sont barricadées. De certains
balcons pend un chiffon blanc. Mon regard tombe sur
une vieille femme qui, prestement, contourne une
étable. J'entends barricader une porte. J'ai l'impression
que tous les yeux des villageois m'épient de derrière les
portes et les fenêtres, qu'ils tendent l'oreille au bruit de
mes pas − les seuls.
À un escalier de bois noirci est accroché un unique
drapeau français ; je le détache avec soin, le plie et le
mets dans la poche de ma veste. (Par la suite, je lai
retrouvé chez moi ce drapeau, parmi de vieux papiers,
des lettres et des objets hétéroclites. Un jour où les
enfants jouaient, je le leur ai donné pour qu'ils le
refassent flotter au sommet d'une colline couverte de
près en fleurs.)
Après avoir traversé le village, je retourne sur mes
pas par la même route et je sens toujours les regards de
ceux qui n'ont pas voulu se faire voir.
Dans l'après-midi, nous arrivons à Séez, et nous
dressons notre camp au-dessus du village ; mais, cette
fois, il n'est pas nécessaire de se cacher, et les tentes
sont alignées à la suite des maisons. Il règne aussi une
certaine liberté, et beaucoup pénètrent dans les maisons
abandonnées pour chercher à manger ou pour saccager.
On voit arriver sous les tentes des objets insolites :
chaises, coussins, miroirs, courtepointes, tricots. Un
chasseur alpin revient avec de la lingerie féminine ; un
autre porte une grande horloge en noyer et cuivre : il
s'amuse à faire tourner les aiguilles avec les doigts pour
entendre sonner les heures. Ce tintement inhabituel et
doux me rappelle les après-midi dans la salle à manger
de ma maison, quand mon grand-père s'assoupissait sur
le divan ; tout était silencieux car le tintement de
l'horloge qui emplissait la maison éliminait les autres
bruits ; le nez sur les vitres, je regardais neiger.
Maintenant, je suis ici, assis dans l'herbe, occupé à
grignoter une galette que Marco m'a apportée, et à
regarder le monde: là où nous sommes, le pays est
occupé, mais là-bas, dans la vallée de l'Isère et au-delà
de Bourg-Saint-Maurice, les pendules sonnent encore
dans les maisons.