SAGESSE ET PHILOSOPHIE Par Léon Sobel
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SAGESSE ET PHILOSOPHIE Par Léon Sobel
Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie SAGESSE ET PHILOSOPHIE Par Léon Sobel Diagne Conseiller Pédagogique Itinérant PRF de Dakar Sagesse et philosophie ou philosophie et sagesse, l’ordre importe peu, dira-t-on. Ce qui n’est point évident. Car le plus souvent, c’est au renversement de la formule qu’on assiste, c’est-à-dire philosophie et sagesse. Pour quelle raison ? Nous nous gardons pour le moment de répondre à cette question, préférant accorder la priorité à l’objet de notre réflexion. Ainsi notre constat de départ est qu’il n’est certainement pas toujours aisé de faire la part des choses entre les mots sagesse et philosophie, tellement ils semblent si proches l’un de l’autre, si entremêlés l’un et l’autre. Toutefois, cette difficulté ne devrait pas entraîner le découragement au point de laisser s’installer ou perdurer la confusion ambiante. Il est donc nécessaire de revisiter ces deux notions pour savoir si la tendance à les confondre est fondée ou si elle procède d’une paresse intellectuelle néfaste, et devant être corrigée au plus vite. Une approche notionnelle, historique et comparative des deux termes aidera sans doute à tirer cette problématique au clair. Encore qu’il ne s’agira là que d’un avis que les uns et les autres pourront apprécier et, à coup sûr, enrichir. I. LA SAGESSE I.1. QUELLE SAGESSE ? En regardant autour de nous, dans la vie de tous les jours, la sagesse se manifeste et fait beaucoup parler d’elle, au moins à deux niveaux de la vie de l’homme. Deux niveaux assez opposés pour ne pas dire aux antipodes l’un de l’autre ; nous voulons parler de l’enfance et de la vieillesse. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 1 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie I.1.1. LA SAGESSE ET L’ENFANCE A ce stade de la vie, la sagesse apparaît comme une qualité à acquérir, des mécanismes comportementaux à installer chez l’enfant. Nous connaissons tous cette belle chanson des tout-petits au jardin d’enfants, quand le maître ou la maîtresse veut instaurer la discipline. «je suis sage (bis) les mains sur la table (bis) je ne bouge plus (bis)» Avec les parents, à la maison, la sagesse n’est plus suggérée à l’enfant par un moyen pédagogique orthodoxe, mais par un gentil chantage. «Mon enfant, dira maman, si tu es sage, je te donnerai des bonbons». Compte tenu du contexte dans lequel cette promesse lui avait était faite, l’enfant comprend ce qu’on attend de lui, c’est une bonne conduite. La sagesse pour l’enfant se résumerait donc à ceci : ne pas déranger sous quelque forme que ce soit, être poli et respectueux, prendre des initiatives louables dans le sens de ce que les scouts appellent la B.A.1 Mais ne s’agit-il pas là de la pseudo-sagesse que Platon stigmatise en ces termes ? «Or, donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ces derniers» ?2 «Pour moi (c’est Platon qui parle toujours) telle est mon opinion…, et il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée comme dans la vie publique».3 1 La bonne Action Quotidienne. La République, livre VII. 3 Ibid. 2 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 2 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie I.1.2. SAGESSE ET VIEILLESSE A l’autre bout de la vie, on ne parle plus de sagesse en termes d’acquisition, mais d’accumulation. Le vieillard ou la vieille, proportionnellement au nombre d’années égrainées, à tout ce qui a été vu, vécu et entendu, devient un grenier de savoir et de sagesse, finalement un lieu de refuge, celui auprès de qui on espère trouver la solution au problème qui bloque le sommeil. Mais tout change, devenant par le fait même insolite, quand il s’agit de l’ancien disciple de Sartre, soucieux de savoir s’il faut aller au front, en Angleterre, défendre la patrie, ou rester auprès de sa vieille mère qui a besoin de soutien. Pourquoi a-t-il laissé derrière lui cette vieille mère pour solliciter le secours d’un professeur de philosophie ? Est-ce à dire que la fonction, autrefois dévolue aux vieillards et aux vieilles, revient maintenant aux philosophes ? Nous savons, faut-il le rappeler, que Sartre n’a pas donné satisfaction à la requête du disciple. Sartre a-t-il trahi la sagesse reconnue au philosophe, à l’image des imperturbables peintres de ce tableau de Schopenhauer. «Accord intime, prédominance de la pensée pure sur le vouloir, cela peut se produire en tout lieu : témoins ces admirables peintres hollandais, qui on su voir d’une façon si objective des objets si minimes, et qui nous ont laissé une preuve si durable de leur détachement et de leur placidité d’esprit dans les scènes d’intérieurs. Le spectateur ne peut les considérer sans être touché, sans se représenter l’état d’esprit de l’artiste tranquille, paisible, plein de sérénité, tel qu’il le fallait pour fixer son attention à des objets insignifiants, indifférents et les reproduire avec tant de sollicitude ; et l’impression est d’autant plus forte que par un retour sur nous-mêmes, nous sommes frappés du contraste de ces peintures si calmes avec nos sentiments toujours obscurcis, toujours agités d’inquiétudes et de désirs». 4 Malgré tout, peut-on parler d’inter-changeabilité entre sagesse et philosophie ? Tout porte à le croire, mais il faut encore considérer la même hypothèse sous un angle historique. I.2. 4 LA SAGESSE D’UN POINT DE VUE HISTORIQUE Le Monde comme Volonté ou comme Représentation. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 3 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie I.2.1. LA SAGESSE OU LA PHILOSOPHIE AVANT LE MOT Si l’on part du fait que le mot philosophie (du grec philos = ami, sophia = sagesse) a été forgé par Pythagore à une date imprécise du VIème siècle avant notre ère, il est bien possible de dire que tout ce qui a précédé Pythagore, sur ce plan, répondait du nom de sagesse. Comme le confirme, du reste, l’argumentation par laquelle Pythagore préfère qu’on l’appelle «philosophos», c’est-à-dire philosophe, plutôt que «sophos», autrement dit sage. L’on rapporte que c’est par modestie que ce dernier avait préféré se donner comme philosophe, estimant que la sagesse est un idéal vers lequel on ne pouvait que tendre, au lieu de prétendre le posséder. Avant Pythagore personne ne semblait réunir suffisamment de sagesse pour être dérangé par ce titre. D’où le mérite de Pythagore d’avoir été à l’origine d’une grande révolution conceptuelle, et même idéologique. Du coup s’opéra une rupture inoubliable dans l’histoire de la pensée, une rupture si décisive qu’en pâtirent ceux qu’on a appelé jusque-là les sept sages de la Grèce, et qu’on a dû rebaptiser philosophes. I.2.2. LES SEPT SAGES DE LA GRECE «Les sept sages» – Nom donné par la Grèce à des philosophes et des tyrans du VIIe siècle avant notre ère, à qui on attribuerait des maximes devenues très populaires à l’époque hellénistique. La liste des sept sages varie selon les historiens, mais inclut le plus souvent les noms de : 1. Thalès de Milet, mathématicien, physicien, astronome qui aurait vécu entre la fin du VIIe siècle et le début du VIe siècle avant notre ère. Reconnu comme le plus ancien des sept sages, il fut considéré par Aristote comme le premier des philosophes ioniens… Dans sa doctrine philosophique qui constitue un premier essai de «philosophie de la nature», il existe une seule substance primordiale, l’eau : tout en procède et non seulement la vie, l’eau donne naissance aux autres éléments (transformation par condensation, raréfaction, etc.) Cette conception le conduisit à considérer notre univers comme une bulle d’air hémisphérique au sein d’une masse liquide infinie… Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 4 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 2. Pittacus ou Pittacos – vers -648 à vers -569 tyran de Mytilene (-589 à -579) délivra Lesbos de la tyrannie de Melanchros… et bâtit les athéniens. Investi de l’autorité suprême par ses concitoyens, il gouverna avec sagesse, il donna des lois à la cité… 3. Bias – vers -570, législateur, avocat ou arbitre entre ses concitoyens en discorde. Les aphorismes qu’on lui attribue traditionnellement sont des sentences morales, pleines de sens commun… 4. Solon d’Athènes – Législateur et poète athénien, vers -640 à vers -558. Très estimé par ses concitoyens pour son patriotisme et son honnêteté, il fut élu archonte avec des pouvoirs extraordinaires vers -594… Les poésies de Solon, dont il nous reste des fragments, étaient composées à l’appui de sa philosophie morale et politique évoquant son programme de réformes… 5. Cléobule (vers VIème siècle) personnage à demi-légendaire. Il aurait été tyran de Lindos (Rhodes – Initié à la sagesse égyptienne et auteur de nombreuses énigmes composées en vers…). 6. Périandre, tyran de Corinthe ( vers -627 – -585 ) ; plus grand tyran de la Grèce archaïque, il répondit à la crise agraire et démographique par des mesures hardies dont l’interdiction d’achat d’esclaves, la dévaluation monétaire, le développement de l’industrie et du commerce… ; de caractère violent, il tua sa femme, Melissa, lors d’une scène de ménage en la précipitant du haut d’un escalier. 7. Chilon (vers VIe siècle), Ephore de sparte vers -556, il fit confier aux Ephores5 le droit de déposer les rois. Il mourut de joie, dit-on, quand son fils fut couronné aux jeux olympiques. I.2.3. PREMIERE REMARQUE : MODESTIE OU INDIGNATION CONSTRUCTIVE DE PYTHAGORE. Ce que nous venons de découvrir avec les notes biographiques des sept sages ne permet pas toujours de comprendre pourquoi certains noms figurent sur cette liste, tellement leurs actes sont parfois en contradiction avec ce qu’on attend d’un sage. Il se peut d’ailleurs que l’écart entre l’idéal de sagesse et le comportement desdits sages ait été à l’origine de l’indignation de Pythagore. 5 Ephore : chacun des cinq magistrats de Sparte, établis pour contrebalancer l’autorité du roi et du Sénat. Le Petit Robert des noms propres. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 5 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie I.2.4. DEUXIEME REMARQUE : UNE MENTION SUSPECTE Cléobule est présenté comme personnage demi-légendaire qui aurait été initié à la sagesse égyptienne. Pourquoi le seul des sept sages à avoir été initié à la sagesse égyptienne est un personnage demi-légendaire ? N’y a-t-il pas là une volonté inavouée de refuser une origine égyptienne de fait ? I.3. QU’EST- CE QUE LA SAGESSE ? La réponse qu’appelle cette question, nous l’emprunterons à Renouvier [1815-1903], selon qui «le plus ancien nom de la philosophie fut sagesse. Elle apparaissait alors comme l’unité de la science»6. Au vu de ce qui est dit là, tout se passe comme si la philosophie, «totalité du savoir» selon Aristote, avait hérité de cet encyclopédisme de la sagesse. I. II.1. PHILOSOPHIE DEFINITION DE LA PHILOSOPHIE Contrairement à ce qu’on a coutume d’entendre, à savoir la philosophie est indéfinissable, c’est-à-dire qu’on ne peut pas enfermer la philosophie dans une seule et unique définition, nombreux sont ceux qui pensent que la philosophie n’est pas difficile à définir. Pour ceux-là, tout le monde est philosophe dès l’instant que chacun a «une conception, une vision des choses». Hegel a vivement réagi contre cette prétendue définition plutôt dévalorisante pour la philosophie. «Il paraît particulièrement nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse, pour toutes les sciences, les arts, les talents, les techniques, prévaut la conviction qu’on ne les possède pas sans se donner de la peine et sans faire l’effort de les apprendre et de les pratiquer. […] De nos jours domine le préjugé selon lequel chacun sait immédiatement philosopher et apprécier la philosophie puisqu’il possède l’unité de mesure nécessaire dans sa raison naturelle. […]» 6 Charles Renouvier, Manuel de philosophie, cité dans le Vocabulaire Technique et Critique de Lalande. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 6 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie Comme pour emboîter le pas à Hegel, Ludwig Wittgenstein esquisse une définition négative de la philosophie avant de dire ce qu’elle est : «la philosophie n’est aucune des sciences de la nature. La philosophie n’est pas une doctrine […] le mot «philosophie» doit signifier quelque chose qui est au-dessus ou au-dessous, mais pas à coté des sciences de la nature.» C’est le même souci de définir la philosophie et de montrer qu’elle n’est pas ce que n’importe qui veut en faire qui habite Auguste Comte quand il dit : «j’emploie le mot philosophie dans l’acception que lui donnaient les anciens, et particulièrement Aristote comme désignant le système général des conceptions humaines (…) par philosophie positive, comparée à sciences positives, j’entends seulement l’étude propre des généralités des différentes sciences, conçues comme soumise à une méthode unique, et comme formant les différentes parties d’un plan général de recherche … »7 Mais cette philosophie qui ne laisse personne indifférent, d’où vient-elle ? II.2. LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE Comme sa définition, l’origine de la philosophie n’est pas facile à déterminer. D’ailleurs, il n’y aurait pas une, mais plusieurs origines. L’origine égyptienne Des savants grecs auraient importé la philosophie d’Egypte sous la forme d’une méditation pratiquée par les prêtres égyptiens. Le seul mérite des grecs auraient alors été de rationaliser cette activité en la rendant plus critique. En parlant de sagesse plus haut, nous avons noté que la sagesse est le plus ancien nom de la philosophie. La preuve, c’est que la plupart des sages antérieurs à Pythagore sont perçus par la postérité comme des philosophes. Mais, c’est surtout au VIe siècle, avec Pythagore, que l’on situe d’habitude la naissance de la philosophie, précisément quand ce dernier a dit que la philosophie, c’est l’amour de la sagesse. 7 Cours de philosophie positive, I. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 7 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie Pourtant, Socrate qui est postérieur à Pythagore se donne quelque part, ou est présenté par Platon, comme le père de la philosophie. Aujourd’hui encore, certains n’hésitent pas à faire commencer la philosophie par Socrate (-470 – -399). Platon, son disciple, le considéraitil comme tel ? Il y a de quoi le croire quand on pense à ces mots du livre VII de La République. «Il nous incombera donc à nous fondateurs, d’obliger les meilleurs naturels à se retourner vers cette science que nous avons reconnue tout à l’heure comme la plus sublime, à voir le bien et à faire cette ascension.» Aristote, parlant de manière un peu plus explicite, donne son point de vue sur l’origine de la philosophie. «Ce qui dès l’origine poussa les premiers hommes aux recherches philosophiques c’était comme aujourd’hui l’étonnement. Entre les objets qui les étonnaient et dont ils ne pouvaient rendre compte ils s’appliquèrent d’abord à ceux qui étaient à leur portée… si les premiers philosophes philosophèrent pour échapper à l’ignorance, il est évident qu’ils poursuivaient la science pour savoir et non en vue de quelque utilité».8 Jacques Maritain (1883- 1973) s’en remet à Platon quand il dit : «la philosophie lui doit l’éclair qui l’a fait naître, l’instinct aberrant dont elle aurait pu mourir».9 III. PHILOSOPHIE ET SAGESSE L’Egypte, terre d’origine Aussi bien pour la philosophie que pour la sagesse, l’Egypte est souvent cité comme une terre d’origine, un lieu de ressourcement. Ainsi Cléobule, l’un des sept sages de la Grèce, a, dit-on, été initié à la sagesse égyptienne. Malheureusement, cette mention est minimisée quand un certain européocentrisme mal déguisé voudrait que Cléobule soit un personnage demi-légendaire. Tout cela mérite réflexion. Sagesse et philosophie d’un point de vue sémantique 8 9 Métaphysique, livre I. Le Paysan de la Garonne. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 8 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie Avec Alain, on est certainement en droit de penser que la sagesse est un sens vulgaire de la philosophie : «le mot philosophie, pris dans son sens vulgaire, enferme l’essentiel de la notion. C’est aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets… »10 L’on se rappelle aussi que de l’avis de Renouvier, «la sagesse est le plus ancien nom de la philosophie». Descartes, quant à lui, pousse la relation sémantique entre sagesse et philosophie jusqu’à définir la dernière par la première. «Ce mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts».11 Sagesse et philosophie corrélativement à la raison La raison qu’on a tendance à établir comme une spécificité de la philosophie est aussi revendiquée par la sagesse. D’un coté comme de l’autre, sa prépondérance se passe de commentaires. «Concevoir ce qui est, est la tâche de la philosophie, car ce qui est, c’est la raison» affirme Hegel dans la Philosophie du Droit. Bien avant cela Platon se demandait dans le livre IV de La République : «N’appartient-il pas à la raison de commander, parce qu’elle est sage ?» Il affirmera quelques ligne après : «Et il (l’homme) est sage par cette petite partie (la raison) qui a commandé en lui». Sagesse et philosophie : quel rapport avec la science ? Platon ne voit aucun inconvénient à établir un rapport entre la sagesse et la science. 10 11 Eléments de Philosophie. Principes, préface. Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 9 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie «Soit qu’il (l’homme) travaille à s’enrichir, soit qu’il soigne son corps, soit qu’il s’occupe de politique… il juge toujours et nomme juste et belle, l’action qui maintient et contribue à réaliser cet état d’âme, et qu’il tient pour sagesse la science qui inspire cette action».12 Parlant de la science au sens moderne, Brunschvicg l’inscrit dans une complicité constructive avec la philosophie. «La science refuse son appui à une métaphysique de la nature, à un réalisme : elle l’accorde à une philosophie de la pensée, à un idéalisme».13 Ainsi, précisera le même Brunschvicg : «La philosophie que justifie la science moderne est un rationalisme ouvert ou un idéalisme critique».14 Quand sagesse et philosophie se réclament de la réflexion, Alain assigne à la réflexion la noble fonction de rendre plus sage. «On appelle réflexion le mouvement critique, qui de toutes les connaissances revient toujours à celui qui les forme, en vue de le rendre plus sage».15 Tournant davantage son regard du coté de la philosophie, Karl Jaspers retient ceci : «La philosophie est une réflexion critique, c’est-à-dire un retour de l’esprit sur lui-même». Philosophie et Sagesse : la commune utilité Tout comme la sagesse, la philosophie vise l’utilité, malgré le préjugé défavorable qui pèse sur elle. «Les hommes dont la principale partie est l’esprit devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse qui en est la vraie nourriture».16 Dans le prolongement du constat d’utilité de la sagesse, Descartes rappelle qu’il en est de même pour la philosophie. «Et le plaisir de voir toute les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie… Cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas».17 12 Platon, livre IV de La République. La Philosophie de l’esprit. 14 Ibid. 15 Eléments de philosophie. 16 Descartes, préface des Principes. 17 Ibid. 13 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 10 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie Au moment de conclure cette réflexion, il importe de dire clairement que, certes, sagesse et philosophie ont beaucoup de points communs, partagent un certain nombre de choses, mais de là à établir qu’elles se confondent sur toute la ligne, nous émettons des réserves. Par exemple, le rapport que la sagesse entretient avec la prudence, la philosophie ne s’en mêle pas forcément, pour ne pas dire qu’elle n’a rien à y voir. La sagesse est au-dessus de la prudence. «Puisque la prudence concerne les choses humaines et la sagesse au contraire la cause suprême, il ne se peut pas que de prudence soit la vertu plus grande que la sagesse».18 Plus que le fait d’être supérieur à la prudence, la sagesse commande à la prudence : «la prudence ne commande donc pas la sagesse, mais la sagesse à la prudence».19 Ainsi se présentent le rôle et la place de la prudence par rapport à la sagesse : «la prudence en effet n’a pas à se mêler des choses sublimes que considère la sagesse ; elle commande dans les matières qui la lient à la sagesse, et prescrit notamment ce que l’homme doit faire pour y parvenir : si bien que la prudence ou vertu politique, est en cela servante de la sagesse, car elle y introduit et en prépare la route comme le serviteur qui se tient au seuil du roi».20 La sagesse comme perspective eschatologique ou le point culminant de la consécration de la sagesse pour Platon : «Socrate : Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après la mort».21 Dans un tout autre ordre, la philosophie se voit, elle aussi, rehaussée par son effort de rationalité, par le recours à toutes les méthodes qui font sa fierté aujourd’hui. La maïeutique socratique, par exemple, ou le jeu questions-réponses. «Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leur âme en 18 St Thomas d’Aquin, La Somme Théologique. Ibid. 20 Ibid. 21 La République, Livre VII. 19 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 11 Coordination Nationale de la Formation Continuée du Moyen et du Secondaire / Philosophie / Documents de formation de 2004 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie travail et non leur corps. Mais le principal avantage de mon art, c’est qu’il rend capable de discerner si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai».22 La dialectique platonicienne. - «Comprends maintenant que j’entends par deuxième division du monde intelligible celle que la raison même atteint par la puissance de la dialectique en faisant des hypothèses, qu’elle ne regarde pas comme des principes, mais réellement comme des hypothèses c’est-à-dire des points de départ et des tremplins pour s’élever jusqu’au principe universel qui ne suppose plus de conditions, une fois ce principe saisi, elle s’attache à toutes les conséquences qui en dépendent, et descend ainsi jusqu’à la conclusion sans avoir recours à toute donnée sensible, mais aux seules Idées, par quoi elle procède et à quoi elle aboutit».23 La dialectique hégélienne ou la loi de la contradiction - «La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale ; c’est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu’une chose est capable de mouvement, d’activité, de manifester des tendances ou impulsions».24 «Une chose n’est donc vivante que pour autant qu’elle renferme une contradiction et possède la force de l’embrasser et de la soutenir».25 La dialectique marxiste - «Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transporté dans le cerveau de l’homme».26 Les quatre règles de la méthode cartésienne - «Au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que, j’aurais assez des quatre suivants et se résumant en l’évidence, la division, l’analyse et le dénombrement.»27 22 Platon, Théétète. Livre VI de La République. 24 Science de la Logique. 25 Ibid. 26 Le Capital, I, Ed. Sociales. 27 René Descartes, Discours de la Méthode. 23 Léon Sobel Diagne, Sagesse et Philosophie 12