Faut-il vacciner le Juge d`instruction
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Faut-il vacciner le Juge d`instruction
Faut-il vacciner le Juge d’instruction ? Cela fait 5 ans que j’exerce la médecine. Je viens tout juste de terminer de faire le tour du Palais. Les carnets de vaccination ne sont pas à jour ! Bactéries, germes et virus de toutes sortes pullulent et se promènent en toute quiétude. D’où l’intérêt de la vaccination ! Certains magistrats l’ont bien compris et s’y sont résignés, dans l’intérêt de tous. Je reviens à l’instant de vacciner le Juge des enfants. Vous imaginez le drame si on ne les vaccinait pas ? Rougeole, Rubéole, Roséole, Scarlatine et j’en passe… Tous les jours au contact de bambins explosifs… C’est un véritable danger de santé publique. Pourquoi croyez-vous que l’audience se tienne à huis clos ? C’est évidemment pour contaminer le moins de personnes possible. La semaine prochaine, je dois vacciner le Juge du Tribunal paritaire des baux ruraux. 1 Il y a des raisons évidentes à ce qu’on l’envoie au fin fond des tribunaux les plus reculés, loin de toute civilisation. C’est là encore une question de santé publique : Fièvre aphteuse, vache folle, langue bleue,… On vaccine, il faut éviter la propagation ! Alors pourquoi ne faudrait-il pas vacciner le Juge d’instruction ? La pandémie le guette pourtant ! Je lisais ce matin dans le Figaro : En pleine pandémie se pose le problème des juges d’instruction qui ne serviraient plus à rien puisque 96 % des affaires pénales sont en réalité menées par le Parquet. Il y a un phénomène d’aspiration évident. Seuls les gros dossiers demeurent encore au sein des cabinets des Juges d’instruction. • C’est ce que nous, Scientifiques appelons la maladie de PARQUETSON. Actuellement, nous sommes en présence d’une souche très virulente et contagieuse, à l’issue fatale dans bien des cas. On ne peut rien faire : le cabinet se vide de tous ses dossiers par le Parquet, c’est inexorable ! 2 Le Figaro poursuivait en précisant cette fois : « Les Juges d’instruction seraient aujourd’hui atteints de la maladie de PARQUETSON : le vaccin serait inefficace sur eux ! » Assez lu de ces inepties : Il est vrai que certains Juges d’instruction, les plus au fait de la maladie, n’ont pas hésité à fuir vers d’autres cieux prétextant pressions médiatico-politico-juridico-financière. Mais pour les autres ? Ceux qui restent. Que fait-on ? Faut-il vacciner ? Par Apollon et Esculape, il est de ma mission de les vacciner, eux aussi ! Arrivé à l’étage de l’instruction, j’ai beau secouer mon précieux passe : rien … deux autres tentatives frénétiques… et rien n’y fait, un mur de silence se dresse impavide devant moi. Mme la greffière ! Mme la greffière ! Ouvrez, vous dis-je ! Ouvrez ! Il en va de la survie d’un Juge ! Et si vous m’ouvrez je vous promets un vaccin « Grippe en tout genre, garantie toute tendance !! garantie virus en hyper mutation. Rien !… garantie sans adjuvant pour femme enceinte ! La porte s’ouvre enfin, 3 Me voici pénétré dans le Saint des Saints… Le cabinet du Juge dresse face à moi une porte blanche, aseptisée. Un panneau en mauvais plastique noir cabossé, pendu à une vieille punaise, affiche l’inscription suivante : « DESTRUCTION EN PLEIN COURS » Je n’y vois pour ma part qu’un message médical d’urgence. Sans réfléchir, je pousse la porte d’un futur grand malade. Le Juge est pourtant là, tranquillement assis, derrière un bureau blanc jonché de photos d’enfants, de dessins d’écoles primaires et de bonbons acidulés. Sa tête, toujours cachée derrière son journal à entête S.M., n’apparaît pas encore ( Entendez Syndicat de la Magistrature ! Je lis effrayé que le quotidien SM titre : les Juges d’instruction n’auront pas de vaccin cette année !). Il annone alors mollement, sans le moindre mouvement apparent et comme un automate : « J’ai lu votre dossier jeune homme. Acceptez-vous d’être entendu ce jour et de vous expliquer ou souhaitez-vous différer notre entretien ? » « Très bien, je vois que votre avocat est là, je lui rappelle : - ne pas avoir à entendre le moindre souffle de sa part durant l’interrogatoire - déclinez votre identité et votre lieu d’habitation, -L’interrogatoire commence… - Taisez-vous s’il vous plaît pendant que la greffière écrit… - il existe contre vous des indices graves ou concordants qui laissent présumer que… » 4 Je comprends à cet instant que mon esprit inventif entend sans doute le vieil écho d’un discours passé qui rebondit encore sur chacun des murs de la salle. Je m’annonce donc : « Monsieur le Juge, je suis le Médecin qui diagnostique les indices graves et concordants de la maladie, mais aussi celui qui vaccine lorsque l’on possède un bon ! ». Je pose classiquement ensuite la question qui précède tout vaccin : « Monsieur le Juge, ressentez-vous quelque fièvre ou courbature ?» « Mais enfin, Docteur ! Ne vous a-t-on jamais appris qu’aucune courbature ne peut atteindre un juge d’instruction tel que moi, toujours droit et assis, comme le veut la magistrature ?… je suis sur mon siège indépendant et, grâce à tout cela, parfaitement inamovible. Vous entendez : sans courbature ni courbure et inamovible ! Très bien, Monsieur le juge ; et de l’hypertension, en souffrezvous ? Mais mon Cher docteur ! Sachez que c’est dans le palais seulement que la tension est à son comble ; le temps y file à une telle allure qu’en l’implorant de suspendre son vol, mes collègues ne font que raviver sa course pénale et sa frénésie de condamnations. Si, eux, sont en hypertension… 5 dans mon cabinet à Moi, le temps est maîtrisé, sans courant d’air, sans précipitation ; il sommeille ici du sommeil du juste : le pouls de la Justice Pénale y est inaudible. La tension reste aussi basse que les dossiers : tous ceux-là, que mon dos douloureux ne parvient même plus à saisir pour que j’en étudie le moindre. Ici pas d’audience à la KALACHNIKOF. Ici, docteur, et en toute « sériosité », on prend le pouls du nécessaire, de l’utile, car la manifestation de la vérité sort de ce bureau et d’aucun autre, sachez- le bien. Vous pouvez donc me vacciner en toute confiance ! » « Très bien, monsieur le Juge, et votre appétit ? Mangez-vous équilibré ? Je vois ces bonbons sur votre bureau, ce n’est pas bon, vous savez ». « Mon cher docteur, ces niaiseries sucrées sont aux greffières, je mange, pour ma part, fort bien au restaurant judiciaire, à la différence du comparse qui traîne avec moi et tamponne maintenant les détentions à ma place, qui manque, pour sa part, cruellement de temps et ferme souvent seul les portes du palais. Ce pauvre J.L.D., vous connaissez ma fameuse blague : le Jamais Libre à Dîner, trop occupé, le pauvre, par son dévouement au tampon. Soyons sérieux : comment une contre-indication quelconque arriverait-elle à moi, ingrate qu’elle serait, pour toutes mes années sacrifiées au travail, à examiner au métronome la régularité de la procédure, à mettre charge et décharge entre chaque commission rogatoire et chaque pièce durement obtenue et sévèrement numérotée par mon greffe ? 6 A ce stade de palabres interminables, je me risque à ne rien dire de plus que : « Monsieur le juge, j’entends tous vos propos et je lis d’ailleurs sur votre journal S.M. un refus de vacciner auquel je ne peux me résoudre, sauf à risquer la non-assistance à personne en danger. Mais avant toute piqûre, et au vu de la quantité de café absorbée, n’êtes-vous pas sujet à de l’hypertension, des athéromes, des décompensations psychiatriques ou autres ? » « Docteur, cessez donc vos hyppocrateries et vaccinez ! » « Docteur… c’est gratuit au moins ? » «Ça doit l’être, tout au moins pour moi ! N’oubliez pas que je le suis moi-même, et pour tous !: « la gratuité de la Justice, l’égalité des citoyens !, …pour qu’une instruction cohérente soit menée à bien ». Je SUIS l’instruction GRA-TU-ITE! Imaginez, sans moi, ce que deviendraient les actes à décharge que de pauvres avocats aux clients impécunieux tenteraient vainement d’obtenir seuls, faute d’argent ? Eh oui, mon cher Docteur, face à un Parquet omnipotent, le justiciable devra faire la manche et vider ses bas de laine troués pour tenter sans espoir de payer ses propres expertises, et un ou deux avocats despécialisés et inaptes à mener l’enquête, faute d’avoir été nourris au biberon de l’américanisme ? 7 Sans aucun doute… Le plus pauvre sera contraint de faire le singe pleurnichard face aux caméras de Julien Courbet pour scénariser un cas d’une banalité affligeante et tenter le miracle improbable de la justice parallèle… Après le TELETHON on saluera demain, l’avènement d’un INSTRUCTHON ! Donnez ! L’instruction avance ! L’instruction deviendrait alors ce que Sganarelle est à la médecine dans « Le médecin malgré lui », avide d’argent et inutile en besogne ! Un instructeur Tartuffe qui n’entend et n’assiste que ceux qui lui tendent quelques écus. Il en ira ainsi demain si la maladie m’emporte ! Docteur, assez perdu de temps ! Vaccinez-moi ! Je comprenais soudain ce discours que j’entendais sourdre de la bouche de mon juge et qui résonnait dans ma tête comme une alarme face au temps perdu ; je me suis alors élancé, seringue en main… Alors que je préparais mon acte, Mon cher juge continuait de parler sans sourciller comme pour me convaincre encore : « Fini les riches, les pauvres, les puissants ou misérables, aujourd’hui plus personne n’est blanc ou noir. J’ai poursuivi toutes les couches sociales, Mon cher docteur : ouvrier, notaire, député, chef d’entreprise et même, et c’est là ma plus grande fierté, le Président de la République. 8 Les plus grands scandales ont été révélés par la ténacité de mes enquêtes : Le sang contaminé, Elf, les frégates de Taïwan,… Je suis l’empêcheur d’étouffer en rond, l’espion des délinquants, l’amanite phalloïde du truand ! Si demain je ne suis plus, il n’y aura plus qu’un Parquet pendu au Garde des Sceaux comme un gibier de potence, un nouveau-né de l’instruction dont le cordon ombilical ne sera jamais sectionné et qui deviendra bipolaire par la mort du schizophrène ! » Rouge de colère, je me suis relevé soudain plus droit que la Justice ! J’ai lancé qu’il fallait cesser de m’interrompre, que le vaccin était LÀ pour préserver tout ceLA, que tout ceLA devait évidemment être chéri comme un nouveau-né. Je sentais la foi en mon geste plus vive que jamais : j’aurais piqué, piqué sans modération, quand, tout à coup, je me suis ravisé comme un sage songeant aux questions préalables et aux vérifications que je me devais d’effectuer. Monsieur, tout d’abord , le protocole d’information au futur vacciné : liste des effets secondaires. - Le vaccin, récemment mis au point, peut déclencher, sachez-le, d’importants tremblements incontrôlés, incontrôlables et parfois irréversibles : ce n’est ni la vache folle, ni la dengue et n’ayez crainte, vous l’indiquer n’est que formalité. Monsieur le Juge: Instruction des puissants- instruction du tremblotant. 9 Mais, n’ayez crainte, la probabilité que cela vous arrive est aussi infime que celle d’une erreur judiciaire !!! La nouvelle des effets indésirables semblait l’avoir désarçonné violemment, je lui dis alors : « Pas de problèmes de santé récemment diagnostiqués, pas de traitements en cours, pas d’opérations ? » « Docteur, je dois tout de même vous faire quelques aveux peut-être nécessaires avant tout vaccin, car vous devez savoir que d’aucuns me disent un peu Schizophrène … un peu et même vraiment beaucoup… Non, je dirais en fait « immodérément schizo »… J’ai alors regardé le juge qui était transpirant d’angoisse, remaniant subitement son discours. Mais à quel stade diriez-vous que cette pathologie vous afflige car elle n’est évidemment pas sans conséquence sur un geste médical tel que celui que je m’apprête à pratiquer ! « eh ! bien, docteur, réfléchissez enfin ! je dois instruire à charge et à décharge : Quand j’accuse un individu le matin, je dois, le soir, l’imaginer innocent. Coupable ! innocent ! Je sais que non, je sais que oui ! je dois penser oui et non mais pas toujours oui en même temps que non, ni le contraire ! 10 Alors, je deviens parfois assassin et victime, innocent ou menteur… Voyez ! je deviens parfois tout ça !!! vous voyez ce que je veux dire : c’est une pathologie assez avancée. Je ne sais si tout cela n’est pas une entrave à la vaccination ? Mais dans ce tourment schizophrène, vous demeurez tout de même serein ? Vous m’avez bien promis n’avoir aucune hypertension ? » « Non, mais non ! simples ?! comment, Docteur, les choses seraient-elles si Dites-vous que lorsque j’instruis, je n’enquête que sur ce que l’on veut bien me donner et c’est le stress du carcan infernal qui débute. Si je viens à m’en écarter en enquêtant sur d’autres faits, je risque à tout instant quelques nullités. La procédure ! la procédure ! la procédure ! Il n’y a plus que ça ! Comme une discussion qui n’était plus maintenant si médicale se nouait , j’ai poursuivi, intrigué : « C’est ennuyeux, il est vrai, car, au fond ,l’instruction à charge est aussi paralysée que l’instruction à décharge et, si je vous entends bien, c’est la « vérité » qui doit en être malade ? La vérité est tortueuse docteur; à peine je la ressens à gauche qu’elle me transperce d’une flèche sur la droite ! la schizo, toujours la schizo … Parfois aussi ( et Chuttt ! je vous le dis en secret) je suis saisi par un avocat qui cherche à flanquer sur mes étagères un nouveau dossier et là, mon cœur s’emballe… c’est un peu comme … de la tachycardie … Je vois une plainte arriver boum boum boum boum … c’est mon cœur… j’attends, j’attends… car parfois on y est 11 contraint… je me précipite sur mon baril de café, je regarde le dossier avec mépris, je l’ouvre et le referme frénétiquement Alors d’abord, j’envoie une lettre-type à l’avocat, ensuite je reçois sa prétendue victime un jour où le temps maussade me donne envie de ne rien faire … je lui notifie un article ….. et toc Boum… boum… boum Mon corps devient plus léger et je dicte à ma greffière: ordonnance de non-lieu ! Je vois, ai-je dit d’un air accablé … et le noble corps de l’avocature doit, je suppose, vous être néanmoins salutaire ? « Docteur comment penser que ce corps-là me rende une santé quelconque ; ne m’avez-vous pas suffisamment entendu ?! » Songez qu’hier encore il faisait bon exercer la médecine, les morts avaient ceci de plaisant qu’ils ne se plaignaient jamais de celui qui les avait tués. Docteur, désormais, ils parviennent à les faire parfois revivre et, pire encore, les faire se plaindre… Docteur ce sont de vrais gourous mal léchés en robes noires élimées et qui s’agitent comme des forcenés !! Songez à ce qu’ils vous font parfois : une piqûre de travers et hop…Un procès en responsabilité ! » Oui c’est certain, sans compter, Mon cher juge, que votre responsabilité aussi doit être engagée parfois ? « Pardon Docteur ? Mais pas le moins du monde, vous n’y pensez pas : pas un centime ne sort de ma poche en cas d’erreur judiciaire, il en va de mon indépendance. Ce mot m’a d’ailleurs toujours servi à tout et il assure, à cet égard, la sauvegarde de mes privilèges ! 12 Je peux, sans sourciller, ruiner, imposer des années durant la douleur lancinante de l’instruction, briser une carrière politique, acculer à la ruine une entreprise florissante sans qu’il ne m’en coûte, et même si tout le monde est innocent !… » « Monsieur le Juge, les effets indésirables du vaccin vous ont tant fait parler que, puisque nous en sommes aux confidences, je m’interrogeais, c’est un peu gênant… mais, je sais que les magistrats « debout » et assis sont tous deux très différents ; ils ne doivent pas fricoter ensemble …. Monsieur le Juge, tout de même , faites-moi une confidence : Avec le parquet, avez-vous déjà vécu une…. Relation ? D’un air satisfait et lubrique, mon juge me jaugea alors et, avec un immense rictus qui m’inonda de dégoût, il fit un signe en hochant la tête de bas en haut . « Tant de fois, mon cher Docteur, que je n’aurai jamais assez de temps pour confesser tout». « Docteur, trouvez-vous que tout cela mérite que j’endure le risque de graves effets secondaires pour demeurer sur mon siège ? » D’une voix lente et sombre j’ai, droit dans les yeux, répondu au juge : Monsieur, il n’y aura pas de vaccin, pas de traitement ; il est trop tard! « Monsieur, avez-vous peur de la mort ? » Monsieur le Juge ne répondait plus. 13 Soudain, des odeurs de souffre et de miel mêlées envahirent la pièce. Le sol et le ciel se fendirent alors, laissant surgir de part et d’autre, deux archanges qui se disputèrent le malheureux. Un tournoiement s’en suivit. Une fin magistrale et une voix forte cria : « L’instruction est morte ! Vive L’INSTRUCTION ?! » Chacun des archanges repartit alors avec une part de mon juge, me laissant seul face à un siège vacant. Et tel un phénix, je vis apparaître des cendres mouillées de la terre, un ersatz d’instruction ! Dans le bureau d’à côté, un nouveau juge venait de naître… Peut-être n’était-ce qu’une simple renaissance ? 14