Saveur du temps
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Saveur du temps
Saveur du temps 2 Jean d’Ormesson de l’Académie française Saveur du temps A vue d’œil 3 © Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009. © À vue d'œil, 2010, pour la présente édition. ISBN : 978-2-84666-536-0 www.avuedoeil.fr À vue d'œil 27 Avenue de la Constellation B.P. 78264 CERGY 95801 CERGY-PONTOISE CEDEX Numéro Azur : 0810 00 04 58 (prix d’un appel local) 4 Avant-propos 5 6 J’ai hésité, je l’avoue, à publier ce livre. Il y a déjà de longues années, un premier recueil d’articles où se mêlaient politique et littérature avait été accueilli avec indulgence : c’était Jean qui grogne et Jean qui rit. Il y a à peine plus de deux ans, je donnais à ma fille Héloïse qui venait de lancer, avec Gilles Cohen-Solal, sa maison d’édition, un deuxième recueil de chroniques consacrées surtout à un certain nombre d’écrivains, à quelques films, à des voyages, à des souvenirs d’enfance et de jeunesse : Odeur du temps. Fallait-il tenter une troisième expérience ? Les risques étaient grands. Odeur du temps avait été reçu par la critique et par le public avec autant d’amitié que Jean qui grogne et Jean qui rit. Il me semblait que proposer une troisième série d’articles, c’était tenter le diable. Les journaux, la radio, la télévision, à qui je dois beaucoup, en avaient peut-être, et je peux les comprendre, un peu par-dessus le dos de mes exhibitions. Et il 7 n’était pas impossible que les lecteurs eux-mêmes commencent à se lasser. Dans les deux préfaces à mes recueils précédents, j’avais beaucoup parlé d’Hérodote et de Xénophon, des merveilleuses Choses vues d’Hugo, poète de génie, romancier de génie et journaliste de génie, de Kessel, de Mauriac et des rapports entre journalisme et littérature. J’avais cité Oscar Wilde – « Le journalisme est illisible et la littérature n’est pas lue » –, André Gide – « J’appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » – et Péguy – « Rien n’est plus vieux que le journal de ce matin, et Homère est toujours jeune ». La répétition est un des écueils majeurs qui menacent l’écrivain. Le sujet me paraissait épuisé. Je me disais aussi que la comparaison était inévitable entre mes deux premiers recueils et le troisième. J’entendais déjà les murmures courtois des lecteurs – et des lectrices – et les avanies de mes confrères : « La vieillesse est un naufrage » ou « Il y a un moment où il faut savoir quitter la table… » 8 L’affection et le goût du risque ont eu raison de ces scrupules. L’affection d’abord. Dans les circonstances difficiles que chacun connaît – la crise, bien sûr, et, à l’intérieur de la crise, la concurrence toujours plus vive entre l’édition et la télévision, puis surtout Internet qui menace non seulement l’imprimé mais le petit écran lui-même –, j’ai vu avec fierté le succès constant de l’entreprise de ma fille. À force de travail et de fidélité à ses ambitions, sa maison d’édition devenait de plus en plus « une petite qui a tout d’une grande ». J’avais gardé le meilleur souvenir de ma collaboration avec toute l’équipe des éditions Héloïse d’Ormesson. J’ai cédé au désir de renouveler l’expérience. Le goût du risque ensuite. Les textes ici réunis couvrent une période de temps plus longue encore que les chroniques du recueil précédent. Odeur du temps courait sur une trentaine d’années. Saveur du temps s’étend sur soixante ans. Le lecteur y trouvera le premier article que j’aie jamais publié : dans Le Monde, en 1948. Je le remercie avec soixante et un ans de retard. Et un article 9 paru il y a à peine trois mois dans Le Figaro, qui m’a toujours accueilli avec une générosité dont je lui suis reconnaissant. Reste le problème le plus sérieux : ces différentes chroniques valaient-elles la peine d’être exhumées et livrées au jugement des critiques et du public ? Ce n’est pas à moi d’en décider, mais je prends le risque avec une espèce d’allégresse. Je n’ai pas honte de ce que j’ai écrit. Je me suis souvent trompé. Certains textes sont plus faibles que d’autres. Quelques-uns, pourtant, qui datent de près d’un demi-siècle, abordent des problèmes qui se posent encore aujourd’hui. Et je suis heureux d’avoir pu rendre hommage, une fois encore, à des écrivains, à des livres, à des hommes et à des femmes de notre temps que j’ai admirés et aimés. Ce qu’est ce livre au fond, c’est un exercice d’admiration – tempérée, ici ou là, par l’inquiétude ou l’ironie. Admiration pour les hommes, admiration pour leurs œuvres, admiration pour la beauté du monde. Dans une époque plus portée à la dérision qu’à l’admiration, voilà un défi un peu audacieux. Je le relève sans trop 10 de crainte. Nous vivons une période suffisamment préoccupante pour que, de temps en temps, nous essayions de viser un peu plus haut et de rendre à l’espérance des couleurs trop souvent défraîchies. 11 12 Malaise dans la culture 13 14 Commençons par l’inquiétude. Depuis les sombres journées du printemps radieux de 1940, les Français s’interrogent sur leur situation et sur leur avenir, sur leur langue qui se délite, sur leur littérature en roue libre, sur leur art, sur leur façon de vivre. Ils ont cessé d’être de bonne humeur. Ils risquent de devenir moins drôles, moins insouciants, moins charmants qu’ils ne l’ont été longtemps aux yeux des étrangers. Les mots déclin et décadence rôdent à l’arrière-plan. À quoi nous est-il encore possible de croire ? Et que nous est-il permis d’espérer ? 15 16 La crise du roman La crise de la littérature et plus particulièrement du roman, dont chacun parle aujourd’hui avec insistance mais dans le vague, vient d’abord sans doute de l’absence de grands écrivains. Cette absence contraste singulièrement avec la profusion et l’éclat des années 1920 et 1930. Dans un dictionnaire des auteurs de l’entre-deuxguerres, la seule lettre M – privilégiée, j’en conviens – fournissait Mauriac, Maurois, Montherlant, Morand, Maurras, Malraux et Martin du Gard – sans parler des Charles Morgan et des Somerset Maugham. Plusieurs d’entre eux doivent venir, de nos jours encore, à la rescousse de Michel Mohrt, que j’estime beaucoup, et qui vient de fournir à l’Académie française une belle occasion de discernement et d’équité, mais dont les compagnons en M ne sont pas si nombreux, même en comptant Moravia. J’ai bien peur que l’alphabet entier ne mène aux mêmes conclusions. On pourrait s’arrêter là et constater que le 17 talent est tout de même une denrée assez rare. Mais il est peut-être utile d’aller un peu plus loin et d’esquisser à grands traits une espèce de sociologie élémentaire de la littérature. La première constatation est si banale qu’il est important de la faire : la littérature est d’abord menacée par deux mouvements corrélatifs et opposés et également catastrophiques d’appauvrissement et de surabondance. Si – un peu en termes électoraux – on n’examine plus seulement la quantité absolue des réussites, mais leur proportion par rapport à l’ensemble des écrits, la déception se transforme en horreur. Le nombre de bons livres est très faible sur le nombre de livres imprimés, et le nombre des livres imprimés est infime sur le nombre de manuscrits refusés. Tout cela est très désolant et l’esprit chavire un peu devant tant d’encre inutile et tant de papier insipide. L’invention de l’imprimerie n’est pas, à cet égard, une grande date dans l’histoire de la culture et de l’esprit humain. L’abandon de toute forme de mémoire, la mise sur le même plan de l’excellent et du très médiocre, et surtout l’envahissement, le déferlement de la matière 18 imprimée devraient faire prononcer avec beaucoup de réserve le nom de Gutenberg. Le flot pratiquement ininterrompu des ouvrages imprimés, renforcé stupidement à la saison des prix, comme le métro aux heures de pointe, déroute, affole et dégoûte non seulement le grand public égaré mais les critiques épuisés et écœurés. Dans cette avalanche de titres où presque rien n’est très bon, le public ne peut que se fier aveuglément à un petit nombre d’administrateurs délégués à qui est confiée la corvée de feuilleter les dossiers : ces petits fonctionnaires écrasés par la tâche – ce sont les critiques –, ces malheureux font ce qu’ils peuvent, souvent avec conscience et parfois même avec quelque talent. Il est bien évident que, même génie et talent mis à part, la critique d’aujourd’hui n’a que le nom de commun avec ce qu’elle pouvait être dans tout l’éclat du XIXe siècle, de Sainte-Beuve à Brunetière et Lemaître, puis à Faguet et Doumic, puis à Kemp et Henriot et Thiébaut. Il n’est plus question d’étudier une œuvre, des tendances, une époque ; il ne peut plus s’agir que d’élever une digue 19