Etude d`un Milieu d`Organisateurs-Rationalisateurs durant l`entre-

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Etude d`un Milieu d`Organisateurs-Rationalisateurs durant l`entre-
Etude d’un Milieu d’Organisateurs-Rationalisateurs durant l’entredeux-guerres. Essai d’une analyse conjoncturelle du découpage du champ
du savoir managérial
Introduction
L’expression “Organisation Scientifique du travail”(OST) est tombée aujourd’hui en désuétude .
Emblématique d’un taylorisme ou plus encore d’un fordisme triomphant, elle n’a pas résisté aux
critiques concernant le travail à la chaîne et l’abrutissement de l’ouvrier à l’usine. Est restée
attacher à ce terme l’image du “singe savant” utilisé par Taylor1. Il n’était plus acceptable
socialement après les grèves d’O.S2 et le mouvement intellectuel et culturel insistant sur
l’importance du contenu du travail3.
Cette “organisation scientifique” était le symbole de l’oppression par l’intensification du travail et
l’accélération des cadences décidées par le Bureau des Méthodes. Elle était censée considérer
l’ouvrier comme l’”aléa humain” à mettre au diapason de la machine . Elle était ce que les
ouvriers cherchaient collectivement à contourner par la construction de systèmes de normes
collectives, par ce qu’Alain Touraine appelait une “ conscience ouvrière4”. En ce sens, la vie
1
Dans son célèbre ouvrage, « Principles of Scientific Management», Taylor décrit aussi l’ouvrier Schmidt
comme « Ox-brained ».(l’équivalent familier en Français serait peut-être de qualifier quelqu’un de «veau»). Il
se vante d’avoir fait comprendre à ce travailleur limité intellectuellement qu’il avait intéret à accepter le
nouveau système de production proposé lors de la réorganisation d’une usine de la Bethlehem Steel.
Schmidt aurait ainsi pu augmenter considérablement sa production sans s’épuiser au travail et donc gagner
beaucoup plus d’argent dans le cadre d’une rémunération aux pièces. Cet exemple élevé à l’ état de mythe
par Taylor pour montrer l’efficacité de son système a été repris a contrario à partir des années 70 pour
souligner le caractère inacceptable et inhumain du système de production tayloriste.
2
Ouvriers Specialisés. Cela correspond aux ouvriers considérés comme non qualifiés. En France, à la fin des
années 60 et au début des années 70, de nombreuses grèves manifestant le refus du travail a la chaîne ont
été déclenchées par les O.S sans l’aide des syndicats traditionnels.
3
Sur ce mouvement et les transformations dans l’organisation du travail qu’il déclenche, voir Boltansky,
Luc et Chiapello, Eve, « Le Nouvel Esprit du Capitalisme », Paris, Gallimard, 1999
4
Touraine, Alain, «La Conscience ouvrière», Paris, 1966
1
du prolétaire n’avait de sens que dans l’échappatoire à ce travail réifiant. Ainsi, ItaloCalvino,
par exemple, magnifiait la flânerie et la rêverie de l’ouvrier dans le personnage de Marcovaldo5.
Cette stigmatisation conjoncturelle à l’heure de la mise à l’encan du Taylorisme ne peut, bien
sûr, permettre d’appréhender la réalité de ce concept durant l’entre-deux-guerres. Mais elle
nous met en garde contre l’utilisation de mots génériques ayant acquis, à une certaine époque ,
un sens qui a pris un caractère d’évidence. Ceux-ci souvent changent de signification et même
parfois s’éteignent quand, par trop connotés, leur utilisation gêne.
A la suite de la diffusion des écrits de Taylor (parfois aussi en réaction contre elle), des chefs
d’entreprises, des ingénieurs mais aussi des fonctionnaires et des syndicalistes, s’interrogent,
notamment aux Etats-Unis et en Europe, sur la manière la plus efficace de mettre en œuvre le
processus de production. Cette aspiration forte initie la création de «mouvements organisateurs
». Elle s’affirme dans la volonté de constitution et de propagation d’une doctrine appelée dans
les pays francophones « Organisation Scientifique du Travail », aux Etats-Unis et en GrandeBretagne « Scientific Management » ou tout simplement « Management»
ou encore en
Allemagne « Rationalisierung ».
L’Organisation Scientifique du Travail est conçue comme une discipline scientifique par essence
universelle. Son développement appelle la mise en œuvre d’un mouvement international
d’organisation en permettant la diffusion et l’enrichissement par la rencontre de différents points
de vue. Se constitue dans ce cadre un milieu international de gestionnaires-organisateurs où se
côtoient experts et chefs d’entreprise.
C’est ce milieu mouvant , riche de sa diversité et de ses contradictions que nous souhaitons
étudier afin de comprendre la dynamique du découpage du champ du savoir managérial et donc
redéfinir ce qu’on appelle un peu facilement des « politiques de rationalisation ».
5
Calvino, Italo, «Marcovaldo», Julliard pour la traduction française, 1979
2
I De l’intérêt d‘analyser la dynamique de transformation des concepts tayloriens
durant l’entre -deux-guerres
De nombreuses études historiques concernant les « politiques de rationalisation » ont été
menées dans le cadre de monographies d’entreprises. En s’appuyant sur ces analyses locales,
des ouvrages plus généraux
comme celui d’Aimée Moutet dans le cas français 6 offrent un
panorama national des pratiques. Ils montrent la difficulté des entreprises à se réorganiser. Elles
n’entreprennent que rarement cette étude
dite «scientifique » de tout le processus de
production et se contentent souvent d’actions sur la mesure des temps affectés aux différentes
tâches. Les dirigeants d’entreprises hésitent à remettre en question des statuts modelés par les
luttes et les compromis entre groupes sociaux. Ces politiques semblent donc n’avoir, notamment
en Europe, qu’un impact limité de par l’inertie des systèmes productifs. Mais la multiplication
des exemples dans leurs différences ne pallie pas le manque d’une étude de l’évolution de la
signification du concept même
de rationalisation .
Par exemple, les développements
concernant la « gestion du facteur humain » ne permettent pas vraiment de comprendre son
apparition, le pourquoi de son utilisation et surtout le lien cognitif qu’elle entretient avec les
politiques d’inspiration taylorienne.
De même , les définitions générales du taylorisme et du fordisme par A. Lanza reprises par
Patrick Fridenson dans son article fondateur de l’étude historique du mouvement taylorien en
France « Un tournant taylorien de la Société Française7»: « Par taylorisme , on entend un
ensemble de techniques de préparation, de mesure et de contrôle de travail dans les ateliers et
de paiement de tâches ainsi décomposées et uniformisées, que des professionnels de la
séparation entre conception et éxécution du travail développent à partir de bureaux spécialisés.
Par fordisme, on entend la réorganisation des usines selon un flux continu de matières et de
produits et l’obtention par les ouvriers de salaires supérieurs leur donnant accès à une
consommation de masse» ne constituent pas un fondement adéquat pour comprendre la
6
Moutet, Aimée, «Les logiques de l’entreprise. La rationalisation dans l’industrie française de l’entre -deuxguerres», EHESS, Paris, 1997
3
diversité dans le temps et dans l’espace des applications revendiquées du taylorisme que ce
soit sous le vocable de l’« Organisation Scientique du Travail» ou de la «Rationalisation».
De nouvelles recherches ont envisagé ce « processus de rationalisation »en l’analysant au plus
près de sa mise en pratique. Yves Cohen, dans un article novateur, sur l’expression de “facteur
humain8” note notamment:
“ Cette expression ne renvoie ni à une nature ni à une nécessité des modes d’actions , mais à
une histoire où l’action et les mots pour la nommer prennent forme dans les jeux de pouvoir”
A cette échelle « micro », il semble possible de comprendre le lien complexe entre action et
construction discursive, entre performativité du discours9 et effet en retour des pratiques10. Les
« politiques de rationalisation » ne sont
plus alors envisagées comme l’application d’une
doctrine prônée par les organisateurs et empêchée dans son déploiement par la résistance
d’individus ou de groupes réticents. C’est à l’intérieur même de l’entreprise que se construisent
de manière permanente et solidaire actions et discours de rationalisation dans l’interaction entre
une volonté réorganisatrice à prétention théorique et un système sociotechnique 11 aux acteurs
riches de leur savoir-faire12.
Par ailleurs, les historiens de la gestion Armand Hatchuel et Jean Pierre Ponsard, dans leur
article intitulé “Taylor et la théorie des incitations.13”, ont notamment bien montré les larges
implications d’une application complète de la pensée de Taylor concernant le système des
7
Fridenson, Patrick, “ Un tournant taylorien de la société française. 1904-1914”, Annales ESC, 1987,5, p10311061.
8
Cohen, Yves, «Lorsque le facteur humain paraît (1890-1920): Esquisse de l’histoire d’une préoccupation
collective», La lettre de la Maison française N°9, Hilary Trinity terms, pp 59-78, 1998
9
Le livre fondateur sur ce thème est, bien sûr, celui de J.L Austin, «How to do things with words»,
Cambridge, Harvard University Press, 1962
10
Cette démarche est bien illustrée dans l’étude par Yves Cohen de l’action d’un organisateur, directeur
chez Peugeot, Ernest Mattern : Cohen Yves, « Le système de la pratique: un organisateur directeur, le
automobiles Peugeot 1917-1939», Actes du GERPISA, N°2, Grenoble, IREP, 1986, pp3-23
11
On pense notamment ici aux développements récents de l’Histoire des techniques insistant sur
l’«Agency», l’ «interaction adaptative» entre un système social et un système technique.
12
Dans cette optique, il faut noter l’importance des chefs d’ateliers. A. Dewerpe le montre bien dans son
étude de l’Ansaldo à Gênes: " Le pouvoir du sens pratique. Carrières professionnelles et trajectoires des
chefs d' atelier de l' Ansaldo ( Gênes, 1900-1920)", in “L' usine et le bureau. Itinéraires sociaux et
professionnels dans l' entreprise, XIXème et XXème siècle”, Presses Universitaires de Lyon, 1990.
4
incitations. Elle entraîne une réorganisation totale de l’entreprise avec en particulier le
développement des tâches administratives et notamment de la gestion du personnel . Les
travaux de Sanford Jacoby14 et d’Olivier Zunz15 sur les Etats-Unis
pendant l’entre-deux-
guerres ont souligné l’importance de ce type de phénomène. La réorganisation taylorienne de
la production entraîne par un effet ‘boule de neige’ une modification rapide de la structure des
entreprises
caractérisée par une forte augmentation de la proportion de «cols blancs » dans
la main d’œuvre, une bureaucratisation accrue et le développement de techniques de gestion
permettant d’appréhender cette situation inédite.
Mais ces approches novatrices, stimulantes pour notre recherche,
d’embrasser l’ensemble du
champ d’action
ne permettent
pas
de cette volonté de « rationalisation » qui
s’exprime à l’époque dans tous les pays industrialisés. Celle-ci ne se limite pas à la réforme
technique d’entreprises prises comme des isolats. Elle s’identifie à ce que Taylor appelle une
“révolution mentale16” appliquée au processus de production. C‘est à dire la pratique d’une
13
Hatchuel Armand, Ponsard Jean-Pierre, ‘Taylor et la Théorie des incitations. Quelques réflexions tirées de
l’Histoire Economique’, Note issue d’une intervention à la table ronde d’ « Histoire et Economie de
l’Entreprise », Journées de l’AFSE, Caen, Avril 1996
14
Sanford Jacoby “ Employing Bureaucracy. Manager, Unions and the transformation of work in American
industry 1900-1945”, Columbia University Press, 1985
15
Zunz Oliver, « Why the American Century ?», Chicago, University of Chicago Press, 1998.Voir aussi du
même auteur mais concernant plutôt la période avant la première guerre « Making America Corporate.18701920 », Chicago, University of Chicago Press, 1992
16
« Scientific Management is not an efficiency device, nor is it any bunch or group of efficiency devices. It
is not a new scheme of paying men; it is not holding a stop watch on a man and writing things about him, it
is not time study; it is not motion study nor an analysis of the movement of men; it is not the printing and
ruling and unloading of a ton or two of blanks on a set of men and saying «there’s a system, go to it». It is
not divided foremanship or functional foremanship ; it is not any of the devices which the average man calls
to mind when Scientific Management is spoken of ...
Now, in its essence, Scientific Management involves a complete mental revolution on the part of the
workingman engaged in any particular establishment or industry - a complete mental revolution on the part
of these men as to their duties toward their work, toward their fellow man, and toward their employers. and
it involves the equally complete mental revolution on the part of those of the Management’s side - the
foreman, the superintendent, the owner of the business, the board of directors- a complete mental revolution
on their part of their duties toward their fellow workers in the management, toward their workmen, and
toward all of their daily problems. And without this complete mental revolution on both sides, Scientific
Management does not exist;
The great revolution that takes place in the mental attitude of the two parties under Scientific Management
is that both sides take their eyes off of the division of the surplus as the important matter and together turn
their attention towards increasing the size of the surplus...»
5
étude scientifique de tout ce qui peut l’influencer afin de déterminer des règles présidant à son
amélioration. Le Taylorisme et ses développements que sont l’ « Organisation Scientifique du
travail », le « Scientific Management » ou la « Rationalisation » peuvent essentiellement se
définir par leur caractère protéiforme. Judith A. Merckle 17 distingue notamment de manière
convainquante
un fordisme qui n’aurait pour objet qu’une
réorganisation interne des
entreprises liée à la maîtrise technique des cadences que permet la chaîne et un taylorisme plus
souple caractérisée par des formes écrites de contrôle (« Printed Work Forms ») ayant
d’emblée une prétention plus globale de réorganisation de la société.
Ainsi cette « volonté de rationalisation »peut concerner:
-une seule entreprise en tant qu’unité de production,
-une entreprise face à un marché en liant production et distribution. (L’ouvrier peut alors être
considéré en même temps comme travailleur et comme consommateur 18),
- des groupes d’entreprises ou des secteurs entiers de production cherchant à “rationaliser le
marché” ( Se posent alors plus globalement toutes les questions concernant le corporatisme),
- une entreprise considérée comme s’insérant
plus globalement dans un système social en
liaison avec son régulateur principal qu’est l’Etat.
Elle correspond à une recherche de redéfinition des relations entre l’entreprise et le social.
Aussi
Judith Merkle, dans la lignée de C. S Maier19 considérant le Taylorisme comme un
stabilisateur du système capitaliste, en fait une sorte d’idéologie de coopération entre classes
propagée par une classe moyenne cherchant à jouer un rôle privilégiée d’intermédiaire entre les
Citation de Taylor in Copley, Frank B. « Frederick W. Taylor : Father of Scientific Management», 2
volumes, New York, 1923. Ce texte vague et eminemment idéologique est considéré, par beaucoup
d’auteurs durant l’entre-deux-guerres, comme le texte fondateur du « Scientific Management».
17
Merckle Judith A. « Management And Ideology.The legacy of the international Scientific Management
Movement », Berkeley, University of California press, 1980
18
C’est l’idée de lier la production de la Ford T et le «Five-Dollar Day» que développe Henry Ford. Pour
une critique du contrôle social accompagnant cette mesure et une analyse des intuitions keynésiennes de
Ford, voir Coriat Benjamin, “L’atelier et le chronomètre”, Paris, 1979
19
Maier, Charles S., « In Search of Stability. Explorations in Historical Political Economy »,Cambridge,
Cambridge University Press, 1987. ou encore Maier, Charles S., « Recasting Bourgeois Europe.
Stabilization in France, Germany and Italy in the decade after WWI », Princeton, Princeton University Press,
1975 . Mon propos n’est pas ici de faire une critique de Maier mais de souligner l’incohérence de Merkle qui
abandonne une démarche, à mon avis fructueuse, pour adopter une approche plus générale qui ne
correspond pas à son intuition de départ.
6
possédants et les classes populaires. Cette thèse ne peut être totalement écartée dans le cas
américain et pour la période correspondant au début du développement du taylorisme mais elle
ne permet pas en tant que telle la compréhension des politiques de rationalisation en tous temps
et en tous lieux . Utilisant une vision dès lors figée d’une notion dont elle a contribué à montrer
la mutabilité, Merkle
ne réussit pas à rendre compte de la dynamique de transformation du
concept de « Scientific Management » durant l’entre-deux-guerres20’.
Durant cette période, ce mouvement d’« organisation scientifique du travail » ne constitue à
aucun moment et dans aucun pays une doctrine fixée durablement. Elle est l’objet de débats
passionnés au niveau international.
La compréhension des « politiques de rationalisation » nécessite donc l’étude globale de
l’évolution des différents développements cognitifs que recouvre le terme de « rationalisation».
C’est pourquoi je souhaite
fonder ma recherche sur l’analyse des discours tenus dans le
cadre de ce qu’on pourra définir comme un « milieu international de gestionnaires-organisateurs
». Le lien avec les pratiques sera alors envisagé, indirectement, au travers de l’étude précise
des locuteurs,
du contenu de leur discours et de sa
d’appartenances et des influences multiples. C’est
en dehors de l’entreprise,
détermination
par des liens
aussi dans cette confrontation discursive,
que se transmettent et se construisent les manières de penser
l’organisation du travail.
II Un objet difficile à appréhender : les Congrès Internationaux d’Organisation
Scientifique du Travail
20
Stephen Kreis, dans sa thèse concernant le développement du Scientific Management en Grande
Bretagne, souligne l’importance des applications partielles des principes tayloriens et donne à voir
l’adaptation de concepts américains au contexte britannique. Merkle, en appliquant un concept général à
des pays différents et a des périodes différentes, ne peut rendre compte de ce type de processus.
7
Une première étude liant le contexte d’organisation de Congrès Internationaux d’Organisation
Scientifique du Travail et les discours qui y sont tenus a été l’objet de mon DEA. Cette
approche continuée ici, a été notamment rendue possible par des recherches effectuées aux
archives du BIT à Genève. Elles contiennent notamment les comptes-rendus des discussions et
les recueils des rapports présentés21.
Le premier Congrès
International d’OST
gouvernement tchécoslovaque
américaines
eut lieu à Prague
en 1924 à l’initiative du
avec l’objectif d’organiser un transfert de technologies
permettant de faire face ,en particulier, à la concurrence allemande et ,en
conséquence de permettre les réformes sociales dans ce pays 22.Durant ce congrès, est crée le
“Permanent delegation of the Congress for the Scientific Management of Work” chargé de
poursuivre l’action initiée lors du Congrès en incitant à la création de Comités nationaux
d’Organisation dans les différents pays d’Europe et en organisant la tenue de futurs Congrès.
A son initiative, de nombreuses réunions
eurent lieu à Prague, Bruxelles, Varsovie, Milan,
Rome et Paris durant les années 1925 et 1926 afin de mettre en place un véritable mouvement
d’organisation au niveau international.
Les Européens y décident de refuser la domination américaine tant en reconnaissant Taylor
comme la référence du mouvement. Il ne s’agit pas d’organiser un transfert de technologie mais
de discuter sur un pied d’égalité des problèmes concrets que se posent les industriels.
Mais surtout, ce sont les entrepreneurs qui prennent le relais de l’initiative gouvernementale.
Les congrès seront donc à dominante patronale. Les objectifs affichés à Prague ne sont
cependant pas oublier. Il s’agit d’intégrer l’action organisatrice des entreprises dans un
21 Comptes-rendus et Recueils de rapports se rapportant aux Congrès d’OST: voir description des Archives
Consultées. ( IIIème partie du June paper non jointe ici)
22
Ainsi, le représentant du BIT exposait ainsi dans son rapport les idées des organisateurs tchèques du
Congrès:“ Base idéologique du Congrès : La série nécessaire des réformes sociales entraîne des charges
financières. pour établir l’équilibre et permettre la continuation des réformes sociales, il faut rendre la
production aussi économique que possible , c’est l’affaire de la science de chercher des systèmes de
méthodes appropriés. La culture technique doit aider les faibles ; elle doit aussi diminuer leur peine pendant
le travail.Les méthodes américaines sont susceptibles de devenir un point de départ de l’effort des nations
slaves pour rétablir leur capacité de concurrence avec l’Allemagne et diminuer leur chômage. (...)La
coopération des patrons et ouvriers en matière de l’organisation scientifique du travail peut aussi contribuer
au maintien de la paix mondiale , car c’est là au fond une question économique», Drbohlav, Chargé de
8
mouvement de prospérité générale. Ces congrès ne sont pas réservés aux industriels. Ils
laissent une place aux experts, garants de scientificité, mais aussi aux fonctionnaires et même
aux syndicalistes comme acteurs sociaux d’un même mouvement vers le progrès. Sept
Congrès vont ainsi se tenir pendant l’entre-deux-guerres23: donc à Prague en 1924 et à
Bruxelles en 1925 mais aussi à Rome en 1927, à Paris en 1929, à Amsterdam en 1932, à
Londres en 1935 et à Washington en 1938.
Le contexte d’organisation de ces Congrès est caractérisé par des tensions entre des groupes
hétérogènes qui n’envisagent pas de la même façon certains problèmes liés à la rationalisation.
Ces positionnements différents
structurent des discussions dont l’analyse montre qu’elles
associent des gens qui ne parlent en fait pas de la même chose. Ces discussions ont ainsi un
côté un peu absurde, surréaliste, par le passage sans vergogne du coq à l’âne.
Prenons ici l’exemple d’une discussion lors du Congrès de 1932 à Amsterdam autour du thème
suivant: “ Etude de marché d’un produit courant pouvant être lancé par la publicité”.
L’énoncé du sujet semble devoir induire une discussion
technique sur l’organisation de
campagnes de “réclames” avec la présentation d’exemples concrets. Certains chefs
d’entreprises auraient ainsi pu témoigner de leur réussite dans la mise en œuvre de la distribution
de leurs produits. Certes, certains intervenants proches des entreprises ou à leur service ( par
exemple Satet, comme délégué de la C.G.P.F24 ou encore Stalling qui, spécialiste du contrôle
budgétaire, envisage essentiellement ces études en terme de retour sur investissement) affirment
tout simplement la recherche par l’établissement d’une étude de marché de la méthode la plus
efficace pour écouler des produits25. Mais, dès l’ouverture de la discussion , Stalling regrette
correspondance de Tchécoslovaquie à Monsieur Albert Thomas , directeur du BIT, “Le premier Congrès
International pour l’Organisation Scientifique du travail et L’OIT”, 1924
23
Le mouvement reprendra après la guerre, en particulier avec le Congrès de Stockholm en 1948
Confédération Générale de la Production Français. Organisation patronale dominée par les grandes
entreprises de l’Union des Industries Métallurgiques et Minières (UIMM).
24
25
Stalling affirme ainsi: “In my opinion our starting-point should be the requirements and the aims of those
on whose behalf market-studies are undertaken namely businessman and especially producers. They do not
form a class of scientists , whose only aim is to know and to understand . Their purpose is exceedingly
practical , they wish to sell, and to sell at the best prices , in short, they wish to earn money”in Comptes rendus du Congrès d’Amsterdam, p33
9
que les mémoires proposés ne traitent que peu de l’intérêt porté par les chefs d’entreprises à ce
type d’études26.
C’est qu’à travers les modes d’appréhension du marché s’exprime la diversité des opinions
concernant la rationalisation et, en particulier, son échelle d’application. Il existe en particulier
une forte opposition entre ceux qui cherchent à comprendre le marché et ceux qui essayent de
le contrôler.
Ainsi, l’inévitable Urwick insiste sur la nécessité d’élaborer une méthode scientifique pour
comprendre le marché. Rejetant la méthode statistique comme ne démontant pas les causes de
l’évolution du marché, il en appelle à la sociologie et à l’anthropologie pour découvrir “ les lois
de la consommation”27.Il faut comprendre les interactions complexes entre l’entreprise et la
société pour mieux répondre à la demande. Au contraire, certains orateurs comme Dent refuse
de considérer comme satisfaisant l’utilisation prospective de ces sciences sociales et finalement
affirment leur renoncement à une approche proprement scientifique du marché :“ the speaker
(Dent ) did not agree with Mr Urwick that we can finally reach a stage of pure science
regarding market-research, where prediction is possible 28”
Aussi ils envisagent des méthodes d’“ economic planning” , souhaitent organiser une
coopération entre les industries. Celle-ci correspondrait principalement à des échanges
d’information permettant de créer des bases de données concernant les marchés . Ce type de
procédés pourrait être organiser par l’Etat au niveau national ou dans le cadre d’associations
d’entreprises. C’est pourquoi on retrouve réunis par ce type de discours des spécialistes des
statistiques espérant faire figure d’expert (Dent)
et des
“administratifs29” comme José
26
“ In one only of the seven memoranda are some hints given as to the value attached to the subject by
business-men and I am sorry to say that these comments do not sound very hopeful” Infra, p33
27
“ We must recognize the premier importance of social factor in order to be able to understand the laws
governing consumption”, Infra, p34
28
Infra, p 34
29
Sur les statisticiens et l’expertise, les travaux d’Eric Briant montrent bien les liens complexes entre
administration et statistique. cf Brian, Eric “ Statistique administrative et internationalisme statistique
pendant la seconde moitié du 19ème siècle” Histoire et Mesure, 4,1989, p 201-224
10
Mallart30. Ainsi, en arrière-plan, de ce débat, se dessinent, très clairement, des querelles pour
la légitimité de l’expertise entre statisticiens et spécialistes des sciences sociales.
Mais, la discussion ne s’ordonne pas autour de ce problème essentiel. Les différences d’échelle
dans l’appréhension du problème (unité de production, branches ou même économie nationale)
ne sont jamais explicitées ainsi que les courants idéologiques au sein de la rationalisation qu’elles
sous-tendent: rationaliser le marché ou l’étude de celui-ci? C’est finalement encore et toujours
l’appréhension du social par l’OST qui est en cause, qu’elle passe d’ailleurs par un lien avec le
politique ou non.
La discussion se distingue, dès lors, par son incohérence. La volonté
d’occulter la diversité des acteurs en les limitant à une discussion presque strictement technique
n’empêche pas le déplacement de la question mais ne permet pas un véritable débat sur ces
enjeux.
Ces Congrès Internationaux faisaient de plus
office de réunions nationales pour les «
mouvements organisateurs » des pays hôtes. Les thèmes retenus pour la discussion et la
présentation des rapports étaient souvent le reflet des préoccupations locales. L’utilisation du
vocable “international” ne peut donc permettre de négliger la détermination des Congrès par
les pays qui les accueillent. Il n’est pas étonnant que l’on s’intéresse au corporatisme en 1927
à Rome ou au “New Deal” à Washington en 1938.
Des facteurs structurels expliquent
directement cette influence en dehors même du
dépaysement que peut procurer certains voyages. Le Comité National organisateur discute les
thèmes à aborder pendant le Congrès avec le CIOS31 . Ceux-ci doivent être adaptés à la
conjoncture “managériale”du pays organisateur. En effet, ces congrès font aussi office de
réunions nationales pour les pays concernés.
De fait, les représentants du pays organisateur
sont surreprésentés à ces Congrès. Ce phénomène s’accentue lorsque le voyage à effectuer
devient long et coûteux pour les Européens, comme par exemple à Washington. 32
30
Représentant du gouvernement espagnol et habitué des Congrès.
Comité International d’Organisation Scientifique, élu à partir du Congrès de Rome à la fin de chaque
Congrès Internationaux par l’ensemble des congressistes présents.
31
32
On peut ainsi établir des ratio de nationaux par rapport au nombre total de participants aux différents
congrès . Pour le Congrès de Washington , il est de 80% ( d’amé ricains).
11
Il existe alors une tendance forte des “nationaux” à confisquer la parole et à toujours ramener
les discussions aux préoccupations spécifiques à leur pays.
Les participations étrangères à
certains débats sont ainsi souvent réinterprétées à la lumière des querelles à l’échelon national.
Par exemple, la première sous-section
concernant les problèmes de personnel intitulée
“Industrial Relations and collective coopération” au Congrès de 1938 n’est qu’une illustration
du débat entre les partisans et les adversaires du New Deal. Au rapport du représentant de la
Chambre de Commerce Américaine laudateur des syndicats-“maisons”33 répond celui du
Bureau d’éducation des travailleurs d’Amérique( Worker’s education Bureau of America)
exaltant le dynamisme des “vrais” syndicats34. Les deux rapports Européens35 présentés sont
utilisés, hors contexte, afin de fournir des références extérieures aux “belligérants” américains .
Les partisans du New Deal se targue notamment
de l’“exemple suédois” pour justifier
l’intervention de l’Etat dans l’encadrement des rapports entre patrons et syndicats , notamment
le NRLA36 plus célèbre sous le nom de Wagner Act37. La référence suédoise est ici
instrumentalisée afin de souligner la vertu de la négociation collective au sein des entreprises .
L’exemple présenté n’est pas étudié en détail. Il n’est qu’un élément de justification soutenant
la mise en œuvre d’une politique déjà énoncée. La volonté de contact international s’efface
ainsi souvent devant la confiscation du débat par les nationaux.
33
Greenman, Russel L.” Experience of the United States in handling Labor relations through Government
Agencies” Recueils des rapports du Congrès de Washington p12
34
Spencer Miller Jr “ The Trade Union Mouvement in the United States: recents developments and future
outlook” infra,p16
35
Members of the Institute of Labour Management ( Great Britain) “ Industrial relations in Great-Britain”
infra, p21 et Holmstrom N. “ Relations in the Labour Market in Sweden” infra, p25
36
National Labour Relations Act .
37
Celui-ci remplace le National Industrial Recovery Act de 1933 que la Cours Suprême avait déclaré non
conforme à la Constitution américaine en 1935. Cette loi fédérale garantit la possibilité pour les travailleurs
de constituer des syndicats. Il interdit l’intervention des employeurs cherchant à éviter la constitution de
syndicats ou voulant imposer un “Syndicat-Maison”. Il bannit toutes les sanctions visant à condamner
des activités syndicales. Il oblige l’employeur à négocier avec le représentant choisi par les employés.
Une Agence fédérale est constituée pour veiller à l’application de cette loi: le National Labour Relations
Board. Les employeurs protestent violemment contre ces mesures. Ils affirment notamment qu’elles
donnent les moyens aux syndicats de forcer l’employeur à n’embaucher que des travailleurs syndiqués.
Ces dérives conduisent à former des entreprises caractérisées par un système de “closed shop” . Le
“Thaft-Hartley Act” de 1947 interdira d’ailleurs ce genre de pratiques.
12
Mais , plus encore que l’appropriation du débat par le pays organisateur, le problème des
divergences dues aux différents “vécus” nationaux rend difficile la compréhension des acteurs
lors de ces congrès. Les interventions des différents acteurs sont évidemment fortement
influencés par leurs expériences personnelles qui s’insèrent dans un contexte national particulier
. De plus, lorsque des systèmes politiques, économiques et sociaux se trouvent en concurrence,
leurs représentants ( ou ceux qui se considèrent comme tels) se transforment en hérault de la
cause et exacerbent les oppositions .
Une bonne illustration de ces problèmes est l’analyse de la discussion organisée lors du
Congrès de Londres en 1935 sur le thème “The role of Institutions, Trade and other
Associations and similar Bodies”. Dès le début de la discussion, le rapporteur (Hunking)
souligne l’importance de bien distinguer les différentes formes d’associations:
“ the major line of demarcation is between:
a)Association activity under the aegis of the State , subvided intoi) State organizations ancillary to a economic structure and having a compulsory
background
ii)State-aided organizations of a management , research, and intelligence characteristic.
b) Voluntary associations of commercial and manufacturing units subdivided intoi)Associations of a management ,research and intelligence characteristic
ii)Trade Associaions, primarily economic but automatically including management
aspects38”
Est donc posée d’emblée la question des relations entre l’Etat et l’Industrie, l’Etat et
l’Economie. Celle-ci ne se pose évidemment pas de la même façon dans le cadre d’un Etat
exaltant le corporatisme et au sein de pays où le débat sur l’intervention étatique dans
l’économie fait rage entre partisans d’un marché le plus libre possible et partisans d’une
réglementation accrue ou même d’une certaine planification. Or, les expériences rapportées lors
de la discussion ne sont pas replacées dans ce contexte. Ainsi, à des discours sous -tendus par
l’exaltation du système fasciste et de son génie organisateur succèdent des credo libéraux.
38
Compte-rendus du Congrès de 1935 p128
13
Certes, le rapporteur libéral qu’est Hunking fait bien remarquer dans son commentaire du
rapport de l’ingénieur Gaudio39 la spécificité italienne:
“ Scientific Management problems have a somewhat special orientation in Italy , owing to the
minimizing of individualistic tendencies , and the unification of direction has, in fact, created a
single industrial organization aiming at management on scientific lines40”
Mais les intervenants refusant de se lancer dans un débat à forte connotation politique, la seule
manière de concilier les points de vue ( et de supprimer toute possibilité de véritable discussion)
est d’assumer cette juxtaposition des différences en insistant sur la nécessaire prise en compte
de la spécificité de chaque pays.
Ainsi, Emile Lhoste affirme la diversité des formes
d’associations “qui dépendra de chaque race41”. Dent affirme même:
“it was not feasible to lay down ideal forms of operation and collaboration in inculcating
management principles , owing to the wide differences of ideas and of approach to the subject
in different countries. The racial factor was too big; some went for regimentation as a cure,
others preferred voluntary methods. 42”
Ce constat fait, toute discussion un tant soit peu constructive semble vouée à l’échec. Les
particularités nationales semblent irréductibles à toute mise en débat internationale.
III Un « Flou terminologique » vecteur de la constitution et de la transformation d’un
milieu international d’organisateurs -rationalisateurs
La coexistence de conjonctures nationales
différentes en matière d’organisation et la
confrontation de congressistes hétérogènes dans leurs déterminations professionnelles, sociales
ou politiques entraînaient donc une grande difficulté de compréhension entre les intervenants.
La lecture des comptes-rendus donne donc parfois la désagréable impression d’un patchwork
insignifiant d’expériences et de propositions non reliées. L’analyse précise de certaines
39
40
41
42
Gaudio L. ” L’Ordinamento Razionale nella Rete Stradale Italiana”
Compte rendus du Congrès de 1935, p130
Infra, p136
infra, p132
14
discussions a mis en lumière de véritables dialogues de sourds. Comment dès lors expliquer
la pérennisation et le développement de ces Congrès ?
Il est certes possible de justifier cette perpétuation par les processus de mise en valeur
individuelle que permet la mise en scène congressiste43 ou encore considérer l’intérêt patronal
pour une réunion de type corporatiste. Si ces hypothèses ne peuvent être totalement écartées,
elles n’épuisent pas les potentialités de l’objet choisi. L’analyse de l’évolution des discours
tenus a notamment montré l’apparition précoce de sujets fondamentaux pour la réorganisation
des entreprises : applications des méthodes de Contrôle Budgétaire, utilisation moderne du
Marketing ou développements novateurs sur la notion de « gestion du personnel ».
Il m’a apparu alors intéressant de comprendre les motivations des acteurs à travers une étude
concernant les problèmes de terminologie durant ces Congrès. Si on limite l’étude aux trois
langues les plus utilisées lors de ces congrès (c’est à dire en ordre décroissant, l’Anglais, le
Français et l’Allemand) , trois termes principaux structurent ces mouvements « tayloristes » :
« Management, Organisation ( en français) et Rationalisierung44 ».
Le premier, repris directement des écrits de Taylor , est principalement utilisé aux USA et en
Grande-Bretagne mais aussi, sans traduction préalable, dans les pays scandinaves et aux Pays Bas.
Le terme d’« organisation »
s’impose
d’abord en France puis
dans les pays
francophones mais aussi dans certains pays de l’Est de l’Europe fortement influencés au niveau
politique, économique et culturel par la France
( Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie,
Yougoslavie ou encore Roumanie 45) . Quant à
l’expression « rationalisierung », elle est
couramment employée dans les pays germaniques (Allemagne, Autriche ou encore Suisse
Allemande).
43
Anne Rasmussen note,en particulier , dès 1900, l’existence de professionnels des Congrès souvent
avides d’un prestige qui, pour différentes raisons, ne leur est pas accessible dans le cadre national.
Rasmussen Anne, «L’internationale scientifique 1880-1914», Thèse soutenue à l’EHESS, 2 Volumes, 1996
44
Nous nous fondons ici sur l’étude de Von Haan : « Present developments in International Management
terminology » Rapport présenté par son auteur au Congrès de 1938, Archives BIT : N401/1000/7
45
Dans cette optique , il ne faut pas ignorer une certaine influence du contexte diplomatique sur les
Congrès. Par exemple, le premier Congrès est très clairement dirigé contre l’Allemagne et on y exalte l’amitié
entre slaves. Ainsi, le représentant du BIT note dans son rapport:
“Le Congrès a une importance politique (...) notamment à cause de la participation d’une première délégation
polonaise qui ne serait pas venue à Prague, il y a moins d’un an “
La France, dans le cadre de la Petite Entente, encourage, bien sûr, ce genre de sentiment.
15
L’étude lexicologique de ces termes, c’est-à-dire au niveau sémantique et dans leurs rapports
avec la société et la culture dont ils sont l’expression, permet de mettre en lumière des
« écarts » de
traduction qui
révèlent des processus de «réappropriation »des concepts
tayloriens. . Nous utilisons ce terme de “réappropriation”en faisant évidemment référence à
ce que nous ont appris les historiens de la lecture comme Roger Chartier46 sur l’appréhension
du rapport entre un texte et son lecteur. Il s’agit d’envisager la réception d’un texte par un
individu comme une interaction reconstructrice entre le texte dans toute sa matérialité (
importance des modes de mise en forme du contenu mais aussi du support-même du texte) et
une manière
de penser singulière inscrite dans un système social
particulier
et dans
l’appartenance à différents groupes modelant les moyens cognitifs de la personne concernée47.
Il s’agit ici d’étudier dans toute son historicité le transfert conceptuel afin de comprendre le
processus de cristallisation amenant la fixation (au moins à court terme ) d’un terme équivalent.
Ainsi, il faut s’intéresser aux individus qui font office de passeur entre Etats-Unis – Europe en
introduisant Taylor dans les différents pays et aux contextes économiques et managériales dans
lesquels ils s’inscrivent.
En France, Henri Le Chatelier48, par ailleurs métallurgiste éminent, va être un de ceux qui vont
introduire Taylor en France, en initiant la traduction de ses œuvres à partir de 1907. Si luimême ne s’affirme pas disciple de Fayol ( il y aura , en France, jusqu’au milieu des années 20
des querelles entre partisans de « Fayol »et partisans de « Taylor »49), les milieux français
46
Chartier Roger, Culture écrite et société .L’ordre des livres ( XIVème-XVIIIème siècle) Albin Michel, Paris,
1996.Pour un exposé plus théorique de l’approche :cf Chartier R.“ le Monde comme représentation”
Annales ESC novembre-décembre 89, n°6 pp1505-1520
47
Dans cette perspective, Carlo Ginzburg montre comment un meunier du Frioul au XVIème siècle se
construit sa propre cosmologie en associant et déformant des textes normalement réservés à l’élite d’une
manière qui révèle à l’historien l’existence d’une culture populaire issu d’une circulation ancienne de textes
impossible à détecter autrement. Cf Ginzburg C. “ Le Fromage et les Vers. L’univers d’un Meunier du
XVIème siècle”, Paris, Flammarion, 1980
Dans la même optique, Daniel Roche montre comment un compagon vitrier devient un passionné de la
pensée de Rousseau tout en la déformant.: “Journal de ma vie. Jacques -Louis Ménétra, Compagnon vitrier
au XVIIIème siècle »,présenté par Daniel Roche, Paris, Montalba, 1982
48
Le fils de Le Chatelier a publié une biographie de son père, intéressante à consulter dans cette optique .
Cf Le Chatelier F. “ Henry Le Chatelier. Sa vie, son oeuvre, son temps”, Paris, Revue de Métallurgie 1969
49
Il faut souligner ici les divergences de vue entre le Comité d’Etudes Administratives et le Comité de
l’Organisation Française. Encore en 1925, Fayol lui-même vient réaffirmer la compatibilité de ses idées avec
celles de Taylor lors du Congrès de Bruxelles. Le CNOF est, en 1926, le fruit de la fusion de ces deux
16
s’intéressant
à de nouvelles manières de produire sont très influencés par la doctrine
« administrative 50 ». On peut donc penser que la traduction de « scientific management » en «
organisation scientifique » et plus précisément encore en « organisation scientifique du travail »
est le résultat d’une lecture particulière du concept effectuée dans ce milieu alors considéré pour
reprendre une expression de Stanley Fish comme une « interpretative community51 ».
Dans l’acceptation/utilisation d’un terme forgé par ce que l’on pourrait appeler un « broker52 »
pour reprendre une terminologie utilisée par les
historiens des sciences, ce groupe se
l’approprie et le charge de sens. Cela permet de le rendre compatible avec une configuration
intellectuelle préexistante.
Ainsi, lors du processus de « cristallisation » de l’expression « organisation scientifique du
travail » , elle se différencie de vocables différents comme « direction », « administration » ou
encore «gestion » dite « scientifique ». Elle exprime un compromis sûrement inconscient entre
l’« administration » de Fayol et la « direction » de Taylor . Elle cherche à rassembler deux
exigences complémentaires mais issues de traditions différentes, le contrôle technique de
l’ingénieur et la nécessaire coordination de l’administrateur.
En Allemagne, on peut observer le même type de phénomène mais qui s’orchestre en deux
temps . Une première traduction de « scientific management » effectuée de la manière la plus
littérale possible fut l’expression « Wissenschaftliche Betriebfuhrung ». Mais, après la première
guerre, le mouvement « organisateur » en Allemagne fut conduit par des gens qui s’était investi
dans l’organisation de l’économie de guerre53. ( ce fut d’ailleurs largement le cas aussi en
tendances.
50
L’ouvrage de référence de cette doctrine est le livre de Fayol “ Administration Industrielle générale”
publié en 1917.
51
Fish. Stanley “Is there a text in this class ? The authority of interpretatives communities”, Cambridge,
Harvard University Press, 1980. Cet auteur explique comment la compréhension d’un texte, d’un livre peut
être influencée par la manière particulière de lire propre à chaque communauté de lecteurs.
On peut ,en suivant cette idée, comprendre ces milieux nationaux d’organisation se réunissant régulièrement
comme des sortes de communautés de lecture déformant et transformant collectivement, la pensée de
Taylor.
52
Se dit notamment d’individus à la frontière entre différentes disciplines scientifiques qui permettent, de par
leur position particulière dans le champ du savoir, des contacts, des emprunts et des interactions entre
celles-ci.
53
On pense, par exemple, ici à l’action organisatrice de Rathenau pendant la guerre.
17
France54). Bien que fortement influencés par Taylor, ils insistent plus sur une forme de
« raisonnement systématique » que sur une revendication scientifique. Dans cette optique, ils
élargissent l’objet de la méthode en cherchant à l’appliquer à des groupes d’entreprises , à des
branches ou même à l’économie nationale tout entière. Ainsi, le vocable développé intégrant ce
type d’exigences va éclipser la première traduction. Le terme de « rationalisierung » va ainsi
s’imposer en englobant des attitudes tayloriennes plus canoniques.
De même, on pourrait analyser l’utilisation souvent prioritaire du terme de « Management » en
Grande-Bretagne au détriment de l’expression complète de « Scientific Management ». Cela
permet ,en effet, d’intégrer au sein des préoccupations organisatrices le problème des relations
employés-patrons 55.
Il faudrait ,bien sûr, réaliser une étude
plus systématique de ces processus pour mieux
comprendre les « nuances terminologiques » .Ce passage en revue évidemment trop rapide et
partiel permet cependant de mettre en évidence des différences notables d’appréhension des
problèmes d’organisation à travers l’étude de la simple définition du terme générique désignant
les processus fondamentaux de changement initiés par les études de Taylor.
Il dessine un
éventail d’interprétations de l’OST (si on peut utiliser ce terme..) caractérisé
par des
différences dans les objets soumis à l’application de cette nouvelle méthode. Ces divergences
d’échelle ne sont pas anodines. Elles déterminent les développements futurs du mouvement .La
position française ouvre la voie à des travaux concernant les réformes administratives, l’anglaise
à une prise compte du problème des tensions et des négociations nécessaires au sein de
l’entreprise et l’allemande à l’étude de l’action planificatrice de l’Etat. L’utilisation conjointe de
ces trois termes induit donc des malentendus lors des Congrès. La recherche d’équivalent par
traduction gomme les « nuances » contenues dans les expressions originales.
Ces problèmes d’incompréhension sont d’autant plus aigus que les définitions des termes (
54
Voir , par exemple, in Fridenson P. (textes réunis par ) “L’autre front , 1914-1918” Paris, Editions Ouvrières,
1976. G Hardach “ La mobilisation industrielle en 14-18. Production, Planification, Idéologie” p83-110
55
Il existe un développement précoce de l’étude des « relations industrielles » en Grande-Bretagne. Au
travers de ces congrès, on constate notamment l’importance de l’activité de l’ « Institute of Industrial
Relations » .
18
certes toujours chargés de leur sens originel) ne sont pas bien sûr fixées définitivement et
évoluent très rapidement durant la période étudiée. En effet, ces expressions ne concernent pas
qu’un petit cénacle d’experts ou de scientifiques . Elles sont éprouvées socialement par la mise
en pratique en leur nom de méthodes au sein des entreprises. Ainsi, elles se trouvent modelées (
comme les concepts qu’elles signifient) par les appropriations qu’en effectuent les groupes et
même les individus concernés par le développement du mouvement taylorien dans le cadre de
l’évolution politique, économique et sociale de ce qu’on pourrait appeler la société
« englobante ». L’étude de l’objet « Congrès » ne permet pas une appréhension directe et
exhaustive de ce type de processus global. Mais la prise de conscience de ces phénomènes
permet d’en souligner l’effet en retour sur les modalités de discours de ces milieux organisateurs
perçues à travers les comptes-rendus de ces congrès
Une première approche de ces évolutions peut-être effectuée en étudiant les changements des
définitions émanant des instances nationales officielles d’Organisation. Le devenir du terme
« rationalisierung »
dans
les
définitions
données
par
le
« Reichkuratorium
fur
Wirtschaftlichkeit »56 entre 1925 et 33 est particulièrement frappant dans cette optique. (c’est
nous qui traduisons)
En effet, la première définition donnée en 1925 57 a un caractère technique prononcé et ne définit
pour objectif que l’amélioration de la production :. « La rationalisation est l’emploi de tous les
moyens d’accroissement de l’efficacité qui sont fournis par la science technique (appliquée ?) et
l’organisation systématique, cela dans l’intention d’accroître la production de produits de
meilleure qualité à un prix plus bas »
Une deuxième datant de 1927 58 associe à la notion d’« emploi » à celle de « connaissance »
et inclut la démarche dans une recherche d’élévation du « niveau général de prospérité ».
En 1933, en pleine crise, la signification donnée à ce mot devient beaucoup plus générale :« La
rationalisation est la connaissance, l’expérimentation et l’emploi de tous les moyens pour
56
« Conseil National pour l’Economie » Le mot « économie » doit être ici compris comme « l’action d’être
économe ». Le terme de « Wirtschaftlichkeit » est difficile à rendre en français. Il exprime l’idée générale de
l’utilisation la plus appropriée des ressources disponibles. Ainsi, selon le contexte d’emploi, il peut être
équivalent à des notions différenciées par la langue française : efficacité, productivité ou encore rentabilité.
57
Repris de Stump” Rationalisierung und Lohnpolitik”, p45
58
Reichskuratorium fur Wirtschaflichkeit, p3 Selbstverlag 1927
19
accroître l’efficacité ( efficience ?), au sens de la meilleure façon de travailler fournie par la
science, le développement technique , l’économie, l’organisation et tout autre branche de
l’activité humaine 59» Le panel des savoirs étudiés sous-entend clairement son application à un
objet beaucoup plus large que l’entreprise.
Si une étude minutieuse systématique de l’évolution de l’utilisation de ces termes
serait
nécessaire pour mieux appréhender ces processus, ce simple exemple met en lumière les fortes
possibilités d’évolution du sens des mots utilisés.
Par ailleurs, la relation asymétrique d’exportation de langages entre les Etats-Unis et l’Europe
fait long feu. Les transcriptions se croisent et ajoutent encore à la confusion. On parle de plus
en plus d’« organisation »en Anglais ou de « rationalisation » en Français. Les trois termes ne
correspondent plus aux divisions linguistiques et nationales mais coexistent dans une même
sphère. De transferts linguistiques
en réappropriations sociales , ces termes perdent de leur
précision sémantique. Ils ne peuvent plus faire office de points fixes guidant les discussions.
Devant ces problèmes de compréhension entre intervenants, les appels à la création d’une
terminologie commune parcourt tous les Congrès. Ils s’inscrivent
dans une logique de
justification de la scientificité de l’OST. L’universalité du langage permet en même temps que
vérifie l’universalité de la connaissance. L’utopie scientiste initie une doctrine de la transparence
de la communication.
En septembre 1927, L’IOST, suite à une demande de la Conférence Economique Mondiale,
demande à Mr Charles De Fréminville60 de préparer la création du Comité Internationale pour
l’étude de la terminologie de l’organisation scientifique. Pendant plus de dix ans, ce Comité va
travailler en relations avec les Comités Nationaux d’Organisation afin d’établir une terminologie
internationale.
Cela a , en particulier, abouti à la publication d’un article d’Hugo Von Haan61 dans
l’International Labour Review en Avril 1938 sous le titre « Present Developments in
59
Reichskuratorium fur Wirtschaftlichkeit: Veroffentlichung Nr99: Wirtschaft, Wirtshaftlichkeit, standische
Wirtschaftordnung, p78
60
A l’époque , De Fréminville est Président du CNOF. C’est à ce titre qu’il doit organiser la collaboration
internationale nécessaire à une telle étude.
61
Ancien Membre de l’IOST, Von Haan participe alors au Congrès en tant que représentant du BIT.
20
International Management Terminology ». Ce même document sera distribué par son auteur aux
congressistes durant le Congrès de Washington. Mais, ce texte ne peut que logiquement
souligner
le caractère hétérogène et changeant de la terminologie employée. Ce document
vaut plus par son essai de dresser un historique de l’emploi des termes que par ses
prescriptions normatives.
Les définitions adoptées par l’ « Advisory Council on Management » sont très floues. Le seul
point de repère net mis en exergue est une différenciation entre le terme de « rationalisation » et
ceux de « Scientific Management » et « Organisation Scientifique du travail », le premier insérant
un possible élargissement de l’OST à des questions économiques et sociales plus larges .
Aussi, le Secrétariat Général du CIOS ne peut qu’affirmer son insatisfaction en ce qui
concerne les définitions proposées:
“The Secretariat still consider, however, that they are still too vague to produce the result which
it originally had in view, namely to help to ensure unity of action among the National Comittees
by specifying in precise terms what the common aim is 62“
L’étude de ces Congrès révèle donc le règne d’un “flou terminologique “ en même temps que la
volonté de construction d’une terminologie commune. Ainsi, cette contradiction entre action et
résultat semble mettre en évidence un échec dans la précision du langage ne faisant qu’ajouter
aux problèmes d’appartenances multiples et contradictoires modelant les Congrès ou ,mieux ,
en étant la conséquence ultime.
Mais cette vision rétrospective des Congrès ne permet pas de comprendre la perpétuation dans
la diversité de la tenue de ceux-ci. Ne pas considérer cette série de rencontres comme allant de
soi, se rappeler l’improbabilité de la réunion de tendances aussi variées en un même lieu,
amènent à considérer différemment le problème de l’élaboration terminologique.
Celle-ci doit être étudiée comme en interaction avec les modalités du développement des
congrès. Ainsi, le “flou terminologique” constaté n’est pas seulement le fruit des tendances
diverses s’exprimant lors des congrès mais permet la continuation de la coexistence de celles62
« Report of the General secretary to the President of the International Comittee of Scientific Management
on the activities of the general Secretariat from 1935 to 1938 », p4, Archives BIT : N401/1000/7
21
ci . En effet, la précision des concepts participe à la constitution d’un “jargon”, d’un langage
d’exclusion qui définit le périmètre des discussions possibles. Il existe donc une tension
structurante entre “volonté de terminologie” et “volonté d’être ensemble”.
Le développement terminologique constaté
ne correspond certes pas
à l’idéal
de
communication transparente véhiculé par la rhétorique scientiste, mais il est le produit de la
conciliation de deux exigences contraires et complémentaires modelant l’organisation de tout
Congrès :le souhait de la constitution du semblable et la nécessaire confrontation à l’Autre, aux
autres, afin de se positionner, de forger son identité et de la faire évoluer.
Ainsi, le “flou terminologique” constaté est le produit d’un “accord implicite” réitéré entre les
acteurs autorisant la constitution d’un espace large de cohabitation/confrontation entre des
visions très différentes de l’OST. L’analyse de l’utilité de ce “flou” permet d’appréhender la
“formule des besoins”63 modelant les Congrès, c’est à dire le type et le degré des
interdépendances qui réunissent des individus et des groupes d’individus en cet endroit
particulier. A aucun moment de la période étudiée, que ce soit au niveau national ou
international, l’OST ne constitue une doctrine monolithique. Elle se construit continuellement
dans la confrontation/cohabitation d’acteurs très différents participant à la mise en oeuvre
sociale de la production ( dirigeants d’entreprises , représentants de l’Etat, syndicalistes et
même ouvriers) et d’experts associés à ce processus qu’ils soient universitaires ou encore
“organisateurs professionnels”
(Ingénieurs-consultants, psychologues , physiologues
etc...).Ceux-ci sont donc liés, dans leur position respective, par la gestion de la mise en oeuvre
des politiques d’OST et de leurs conséquences. Mais des assignations identitaires fortes
distinguent ces milieux et des conflits d’intérêts les opposent ( relations entre entreprises et
syndicats mais aussi entre entreprises et Etat.). Leur mise en relation, en dehors des pratiques,
hors d’un contexte conflictuel ou d’un rapport vendeur-client est donc très difficile.
Or, les Congrès internationaux peuvent être appréhendés comme des lieux où l’on essaye de
mettre en scène ces dissonances cognitives.
Le “flou terminologique” entretenu permet
l’expression de ces points de vue dans un langage indifférencié qui les fait participer du même
63
Expression d’Elias dans la” Société de Cours” reprise par Revel dans son article intitulé “L’institution et
le social” in Lepetit Bernard “ Les formes de l’expérience” Paris, Albin Michel,1995, pp63-84
22
mouvement. Dans cette optique, on peut reconsidérer la fonction de la rhétorique scientiste qui
s’exprime tout au long des Congrès . Si hérité de Taylor, le “désintéressement” qu’elle postule
n’est pas ici un élément de théorie, il est instrumentalisé et constitue l’”illusion nécessaire” qui
autorise sinon une coopération , en tout cas une coexistence de ces acteurs si différents.
Paradoxalement, le soi- disant “dégagement du social” que donne la Science
permet la
rencontre des formes diverses de son appréhension. Ainsi, la mise en scène de ces approches
doit permettre d’avoir une vision globale des différentes façons de penser le rapport entre
l’entreprise et le social64.
Cet accord implicite sur un “minimum communicationnel”
exprime une “volonté d’être
ensemble”. La mise en scène des divergences de détermination entre les différents acteurs
permet un repositionnement de leurs discours les uns par rapport aux autres.
IV Une méthode d’investigation biographique et bibliographique permettant
d ‘analyser la dynamique de transformation des développements relationnelles et
cognitifs de ce milieu.
Il ne s’agit pas bien sûr, d’envisager cette série de Congrès comme une sorte de “success
story”, comme le lieu unique permettant l’institution de ces découpages du savoir. Le poids des
appartenances et de leurs différences n’est pas à oublier.
Les Congrès doivent donc être
envisagés comme un objet donnant à voir l’évolution créatrice d’une conjoncture particulière.
Dans ce cadre, ils sont des lieux privilégiés de formation/ transformation du milieu international
de gestionnaires-organisateurs.
Celui-ci est structuré par le système complexe d’institutions présidant à l’organisation de ces
réunions internationales.
Il faudra donc
étudier le Comité International
d’Organisation
64
En fait, dans le cadre de ces congrès , cet idéal d’une possible figuration complète des différents points
de vue n’est jamais atteint. Ils restent beaucoup trop influencés par les entrepreneurs pour apparaître
comme un lieu neutre. L’idée d’un intérêt commun dans l’élaboration d’une technique de production
postule une volonté de coopération entre les ouvriers et leurs patrons. Si les syndicalistes ne sont pas
exclus, ils sont très faiblement représentés. Ils se refusent à cautionner ce qu’ils considèrent comme une
réunion patronale. Aussi , la mise en regard des positions est limitée à une rencontre entre les
entrepreneurs dans leur diversité , les représentants des Etats et les différents experts s’occupant
d’organisation.
23
Scientifique du Travail(CIOS65) ( sa création, sa pérennisation au fil des Congrès, l’évolution de
son statut au cours du temps) et comprendre ses relations avec les entités nationales
d’organisation ( comme le Comité Nationale de l’Organisation Française crée en 1926 suite au
Congrès de Bruxelles ou encore l’ENIOS66 en Italie) , les organisations ( le C.G.P.F par
exemple) ou même les associations patronales ( par exemple les « Management Research
Groups67 » très développés en Grande- Bretagne ou aux USA), les Institutions Internationales
de Coopération ( le BIT par exemple)ou encore les diverses fondations susceptibles de
soutenir le mouvement( par exemple des fondations américaines : soutien financier du XXth
Century Fond et de la Fondation Rockefeller68).
Le BIT a cherché à avoir un rôle de coordinateur du mouvement international d’OST,
notamment à travers l’activité de l’Institut International d’Organisation Scientifique du Travail
(IOST) entre 1927 et 1934. Dans ses rapports mensuels au conseil d’administration de
l’Institut, le Directeur de l’IOST rendait notamment compte du développement institutionnel du
mouvement international d’organisation. L’étude conjointe des séries d’archives N401 sur
l’Organisation Scientifique du travail et RA « Rationalization et Management (1927-1947 ) »
permet ainsi une approche synthétique du réseau d’institutions structurant ce mouvement et
une possible orientation vers d’autres sources possibles.
Mais les interactions
interstices
ayant lieu lors des Congrès ne peuvent s’effectuer que grâce aux
dans la détermination que laisse le réseau des appartenances. C’est dans
l’appréhension des relations interindividuelles que l’on peut discerner ce qui détermine
l’évolution des discours et la constitution de nouveaux groupes au sein du milieu étudié. Seule
une démarche biographique nous permettra d’appréhender ces transformations dans toute leur
65
Ce Comité est, après 1926, l’organisme officiellement responsablede l’organisation des Congrès. Ces
membres sont élues par les congressistes à la fin de chaque réunion.
66
Ente Nazionale Italiano per l’Organizzazione Scientifica
67
Ce sont des dirigeants d’entreprises qui se regroupent périodiquement pour parler des problèmes du
Management et engager ensemble des actions diverses de recherche pour les résoudre.
68
On a déjà rapidement consulté des livres consacrés à l’action des fondations :
notamment « Philanthropy and Cultural Imperialism. The Foundations at Home and Abroad » de Robert
Arnove ; « Men of ideas. A sociologist’s view » chapitre 25 « Foundations as gatekeepers of
contemporary life » de Lewis A.Coser; « The Story of Rockefeller Foundation » par Raymond B. Fosdick
24
dynamique. Les acteurs
y seront dotés « heuristiquement » d’une qualité fondamentale : la
compétence tel que l’a définie Bernard Lepetit, à l’usage de l’historien:
“ la capacité à reconnaître la pluralité des champs normatifs et à identifier leurs contenus
respectifs; l’aptitude à repérer les caractéristiques d’une situation et les qualités de ses
protagonistes , la faculté enfin à se glisser dans les espaces interstitiels que les univers de règles
ménagent entre eux, à mobiliser à leur profit le système des normes ou des taxinomies le plus
adéquat, à construire à partir de règles et de valeurs disparates les interprétations qui organisent
différemment le monde69”
J’ai donc constitué une première base de données rassemblant tous les noms des congressistes
( plus de 6000) et permettant de les différencier selon le
Congrès, la
nombre de participation aux
présentation ou non de rapports ou encore le repérage de prise de paroles
registrées dans les comptes-rendus.
L’objet étudié, une série de Congrès a un caractère périodique, discontinu .Aussi, si l’on veut
étudier les possibilités d’interactions entre acteurs , il parait évident de s’interroger sur la
possibilité mais aussi la fréquence de leurs rencontres. Il faut donc étudier l’évolution des
présences aux Congrès durant la période choisie:
- Certaines personnes ne viennent-elles que lorsque les Congrès se déroulent dans leur pays
d’origine ?
- Y-at-il ou non un fort phénomène de turn-over?
A l’aide de la base de données déjà constituée, on peut savoir combien de fois les individus ont
participé à ces Congrès Internationaux. Un premier tri a été effectuée en ne considérant que
les personnes ayant participé à au moins deux Congrès. Le nombre d’acteurs considérés chute
de 6000 à moins de 800.
Il est légitime de penser que la présence répétée aux Congrès permet une meilleure intégration
au sein des structures de ceux-ci. Ainsi, on pourrait lier une étude de la rotation des individus
à l’évolution dans la prise de parole lors des Congrès:
-Cette assiduité aboutit-elle à une participation accrue à des discussions ou même à la
69
Lepetit Bernard, «Histoire des pratiques, pratique de l’histoire»in Lepetit Bernard (sous la direction de), «
Les Formes de l’Expérience ? Une autre histoire sociale», Paris, A.Michel, 1995
25
participation à l’organisation de celle-ci?Il faut ici souligner l’importance du rôle des Présidents
de Séance qui souvent coupent court aux débats afin d’assurer officiellement le respect du
temps imparti mais, en fait, privilégient souvent un interlocuteur par rapport à un autre. De
même, les “rapporteurs généraux” (Chief rapporteur) orientent significativement le contenu
des discussions.
- Cette fidélité permet-elle la présentation de rapports et peut-être même de rapports de plus
en plus libres quant à leur contenu?
S’il faudra évaluer ce phénomène plus systématiquement, un rapide repérage concernant les
orateurs ( quel qu’ils soient) , semble bien indiquer une prépondérance de la prise de parole
des “habitués”.On peut donc mettre en évidence l’existence d’un groupe resserré d’individus
semblant établir des relations entre eux assez efficaces
pour leur permettre sinon de
s’approprier en tout cas de contrôler en partie le contenu des discussions durant ces Congrès.
L’étude précise des évolution des rapports entre ces acteurs, des positions qu’ils occupent au
sein de ce qu’on peut appeler le centre du milieu organisateur. peut constituer la base de
l’analyse des interactions permettant l’évolution des groupes d’appartenance en même temps
que celle des discours. Une réduction par échantillonnage a identifié un « milieu congressiste
élargie » de plus de 800 membres( personnes participant à au moins deux Congrès) et un
groupe plus restreint d’environ 300 individus assistant à plus de deux congrès et y jouant au
moins ponctuellement un rôle particulier ( rapports présentés, prises de parole enregistrées,
présidence de sessions, rôle de rapporteur). Conscient de l’arbitraire des critères présidant à
l’établissement de cet échantillon, l’étude institutionnelle devra être utilisée pour faire évoluer
ce corpus de départ, notamment en
repérant des phénomènes de délégation pondérant
l’importance de la présence de certains individus.
A partir de cette recherche biographique,
on pourra en évidence l’existence de “cliques”.
C’est à dire des groupes d’individus profondément liés par une appartenance institutionnelle
commune, le partage d’un événement marquant , d’un apprentissage effectué ensemble etc... et
qui, de ce fait, partagent une vision commune de l’OST ou de problèmes précis s’y rapportant.
Puis il faudra situer la position des acteurs à l’intérieur des cliques, par rapport aux autres
cliques ou en dehors de celles-ci. L’objectif étant de comprendre les interactions entre les
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individus permettant un repositionnement par rapport aux problèmes du Management, ce qui
nous intéresse ici est d’essayer de comprendre ce qui permet la communication , les échanges
d’influences entre ces groupes et donc d’appréhender leur dynamique de transformation70.
L’étude biographique 71 n’est donc pas séparable d’une étude bibliographique permettant de
suivre l’évolution discursive des acteurs. Ces « cliques » modèlent et sont modelés par
l’évolution des discours sur l’OST. Il faudra donc compléter l’analyse des discours prononcés
aux Congrès , par celle des livres publiés, le repérage d’articles dans les revues de Gestion, de
cours donnés dans des écoles intégrant des enseignements consacrés à l’« organisation» ou
même idéalement de textes à usage interne utilisés lors de la réorganisation d’une entreprise. De
nombreux ouvrages publiés par des personnalités participant à l’organisation de ces réunions
ont été d’ores et déjà repérés. Henri Le Chatelier, membre éminent du CNOF et organisateur
du Congrès de Paris, essaie dans un livre de définir ce qu’est le taylorisme. L.F Urwick,
propagandiste du mouvement outre-manche et directeur de l’ IOST, s’interroge sur la véritable
signification de la « rationalisation ». Emile Landauer, longtemps secrétaire général du CIOS et
Président du Comité Nationale Belge d’Organisation Scientifique, publie même une sorte de
manuel d’organisation intitulé « Organisation scientifique ». Une étude bibliométrique de
70
On s’inspirera notamment ici des développements novateurs en termes d’analyses de réseaux de
Granovetter Mark S. «The strength of weak ties» American Journal of Sociology n°78, pp1360-80, 1973 ou
encore de PadgettJ.f et Ansell C.K «Robust action and the rise of Medici 1400-1434» American Journal of
Sociology, 98, 1259-1319, 1989. Le “Que-sais -je” sur la Sociologie des Réseaux d’Emmanuel Lazega permet
également d’avoir un aperçu assez complet des récents développements de ce type de démarche.
Il ne s’agit évidemment pas de calquer ce modèle sociologique sur la réalité historique. Mais ces travaux
sont très stimulants car ils donnent à voir les possibilités et les impossibilités d’action de certains acteurs
dans un contexte donné. Des notions comme la “centralité de prestige” me paraissent féconde pour lier une
analyse de réseaux et une production discursive.
71
Un premier repérage des sources biographiques disponibles a également été effectué. On a eu recours
aux nombreux dictionnaires de contemporains publiés pendant l’entre-deux-guerres comme par exemple,
dans le cas des personnalit és françaises, le “Dictionnaire national des contemporains” ou encore “ Qui estce? Ceux dont on parle”. On a également consulté des dictionnaires biographiques publiés après la guerre
comme les « Who’s who » et « Who was who »américains et anglais , les « Who’s who in France” et les
Who’sWho in Italy ».
Des recueils nécrologiques pourront être également utilisés comme “ la biographie des principales
personnalités décédées au cours de l’année” ou les répertoires d’« obituaries » très nombreux notamment
aux USA. Les recueils biographiques consacrés aux anciens élèves des écoles d’ingénieurs ou aux
«patrons» pourront également nous être utiles.
Une étude biographique globale ne pourra être menée à bien seulement lorsque mon analyse des discours e t
des institutions sera plus avancé. Le corpus établi par échantillonnage est trop grand pour qu’il puisse être
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l’ensemble des textes disponibles permettra de souligner les citations et références communes.
En même temps que de la construction de cliques, elles sont les indices d’une circulation des
thèmes, des connaissances et des techniques liés à la « rationalisation ».
Dans le cas précis du développement de la notion de « gestion du personnel », on discerne ,
par exemple, l’importance initiatrice d’Elton Mayo et de Chester Barnard . Au Congrès de
Londres, en 1935, Mayo expose les conclusions qu’il tire des expériences effectuées dans une
usine de la Western Electric à Hawtorne 72. En 1938, au Congrès de Washington, il est le «
chief rapporteur » d’une section nouvellement créée et consacrée à la « gestion du personnel ».
Chester Barnard conduit, à ce même Congrès, une discussion sur le sens à donner au terme d’
« organisation
73
».Il y mène une réflexion originale, marquée par des références à
l’anthropologie et la sociologie, sur l’entreprise en tant qu’un groupe d’individus parmi d’autres.
Ces thèmes sont alors repris par certains européens présents à ces Congrès . Influencé par le
professeur Vaes, un groupe d’experts belges va, par exemple, publier un des premiers manuels
en langue française intégrant ces problématiques de « relations humaines74». Cet exemple fait
apparaître, à première vue, une forme d’ « américanisation » par l’importation de nouvelles
la base d’une recherche systématique. Cependant, de nombreuses données biographiques ont déjà
recueillies, notamment concernant les congressistes américains, britanniques et français.
72
Dans une usine de la Western Electric à Hawthorne, un groupe de chercheurs de Harvard dont font
partie Elton Mayo, F.J Roethlisberger ou encore T.N Whitehead , entreprend une grande enquête , dans
une perspective très taylorienne, sur les rapports homme-travail afin d’utiliser les progrès techniques pour
améliorer la satisfaction au travail et les rapports sociaux . Ils croient d’abord observer les effets des
variations de l’intensité de l’éclairage sur le rendement Puis, travaillant dans des ateliers dont on repeint les
murs de couleurs claires, les ouvriers semblent satisfaits et plus productifs. Mais les développements
ultérieurs de l’enquête vont montrer que ces changements matériels n’y sont pour rien. C’est parce qu’ils
avaient conscience qu’on s’intéressait à eux , que les chercheurs se posaient des questions à leur sujet et
qu’ils les associaient, en partie, à leur réflexion que le climat avait été modifié , le niveau de satisfaction
s’était élevé et la productivité avait cru. La conclusion, qu’en font les chercheurs est que le rendement de
l’ouvrier est fortement déterminé par la nature des relations sociales entre eux et la hiérarchie. Cette
expérience vécue retrospectivement comme un moment fondateur a acquis une sorte de dimension
mythique. Ainsi, la plupart de ceux qui cherchaient à penser les relations sociales dans les entreprises ont
dû se situer par rapport à elle et aux résultats qu’en a tirés Mayo., notamment dans deux ouvrages:
Mayo, Elton, “The Human Problems of an Industrial civilization” New york, MacMillan, 1933 et “ The social
problems of an industrial civilization” Boston, Graduate School of administration, 1945.
73
Comptes -rendus du Congrès de Washington, pp97-100
74
Mahieu et Collard, ”L’organisation du personnel dans l’industrie”, Louvain, Editions de l’université de
Louvain, 1940
28
méthodes de gestion. Une étude précise de l’ouvrage
belge montre
pourtant une
transformation des concepts américains et une certaine adaptation au contexte européen.
Conclusion
Les sources bibliographiques, biographiques et bibliométriques mobilisées constitueront le
fondement de l’analyse conjointe de l’évolution configurationelle des acteurs et de leurs
discours. Elles permettent d’appréhender, dans toute leur dynamique, les processus expliquant
l’échec de la diffusion d’une méthode , le transfert pur et simple d’une technique ou encore la
réappropriation possible d’une doctrine. Elles restituent l’indétermination des interactions entre
production doctrinale et structure relationnelle. Elles soulignent l’existence d’un espace
stratégique, d’un espace de liberté relative laissée aux acteurs.
Dans cette optique, on mettra en évidence le rôle joué par des personnalités atypiques, en
contact avec différentes « cliques » et influencées par différentes manières de concevoir l’OST .
Les historiens et sociologues étudiant la « construction sociale des sciences » les définissent
comme des « brokers », des passeurs . Par leurs positions d’entre-deux, ils rendent possibles
ou non la formation de nouveaux réseaux, la circulation et même la création de nouveaux
savoirs.
Le milieu international étudié constitue une formidable ressource pour l’établissement de
relations originales, de ces « liens
faibles » si importants pour permettre le changement .
Ainsi, la démarche poursuivie me permettra de préciser l’analyse institutionnelle de départ en
évaluant les conséquences vraisemblablement variées de ces rencontres dans la structuration
des différents mouvements nationaux d’organisation, des associations patronales ou d’experts
ou encore des institutions internationales. Le suivi biographique
des acteurs
autorisera
l’élargissement et le prolongement chronologique de cette étude d’impact . On montrera ainsi
la mobilisation
possible des ressources crées dans des domaines d’activités différents
(éducation, administration, groupes professionnel, conseil) et à des moments particuliers de
l’histoire d’un pays ( exemple français possible : les Comités de travail sous Vichy) ou de
29
l’Europe Occidentale. ( exemple de l’organisation des missions de productivité dans les années
50).
Au terme de cette recherche, il sera donc possible de différencier l’évolution des « politiques de
rationalisation » selon l’effet structurant ou non des productions cognitives et relationnelles
repérés au sein de ce milieu de gestionnaires organisateurs. Rendu à sa diversité et à sa
dynamique constitutive, la notion de « rationalisation » pourra peut-être alors devenir un outil
efficace pour comprendre la transformation de l’organisation du travail.
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