Télécharger l`article - Institut de l`entreprise
Transcription
Télécharger l`article - Institut de l`entreprise
# REPÈRES ET TENDANCES # CONJONCTURES $DOSSIER # LIVRES ET IDÉES DÉBAT 2007 RUTH-CAMILLA BERSCHENS * France morose Nos voisins et amis d’outre-Rhin suivent avec beaucoup d’intérêt l’évolution de la France. Les deux pays sont désormais liés par un même destin et leur torpeur économique semble traduire un même défaut d’adaptation à la mondialisation. Mais tandis qu’à Berlin les réformes avancent, Paris s’enfonce dans la morosité. Fin de règne avant un nouveau départ ou fascination morbide pour une exception nationale largement fantasmée ? Et il est facile de trouver d’autres signes de cette dépression collective grave qui frappe les Français. En octobre dernier, une recherche du mot « crise » dans les archives électroniques du journal Le Monde, le journal de référence de la presse parisienne, donnait un résultat édifiant. Au cours de ce seul mois, le quotidien évoquait, dans ses articles sur la situation intérieure, la crise des banlieues, la crise de la justice, la crise de la démocratie, la crise du modèle social et la crise de l’industrie. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas d’aspects mineurs de la vie du pays. Il s’agit bel et bien du cœur du fonctionnement politique et économique national. FRANCE ET ALLEMAGNE DANS LA MÊME SITUATION I l était une fois… une France heureuse et fière d’elle-même. Le fameux poète allemand Henri Heine, qui fut en son temps un grand admirateur de la France, connut encore cette France-là. En revanche sa propre patrie l’affligeait : « O Allemagne, mon lointain amour. Quand je pense à toi, les larmes me viennent aux yeux… », écrivait-il tandis qu’il louait « la gaie France » et son « peuple léger ». Le poème cité date des années 1840. Si Heine vivait aujourd’hui serait-il toujours d’accord avec son opinion d’autrefois ? On peut sérieusement en douter. Jadis Heine était fasciné par une France sûre d’elle-même et confiante en l’avenir. Aujourd’hui il devrait faire face à un pays rongé par le doute et envahi par la peur. Un sondage Ipsos du journal économique LaTribune révélait récemment que 54 % des Français pensaient que leur pays était en plein déclin. Cette explosion de morosité se voit aussi dans les vitrines des librairies parisiennes. Prenons quelques titres récents de la littérature politique et économique : La dérive des classes moyennes, Adieu Sécu, La tragédie du Président, Du pessimisme social… * Journaliste allemande, correspondante à Paris du quotidien Handelsblatt. 66 Sociétal N° 55 ! 1er trimestre 2007 À première vue, on peut dire que la France partage ce destin avec tous les pays du Vieux Continent. Tout l’Occident industrialisé est concerné par certaines conséquences douloureuses de la mondialisation, notamment les échanges d’emplois avec ce qu’on appelait autrefois le tiers-monde. Ces échanges prennent deux formes, une arrivée massive de main-d’œuvre immigrée, un départ tout aussi significatif d’emplois par délocalisation. L’immigration est ressentie partout en Europe comme une menace par la population locale qui vieillit et diminue. Partout les citoyens « anciens » ont du mal à reconnaître ce que beaucoup de FRANCE MOROSE leurs compatriotes « nouveaux » ont à apporter à la société : l’énergie de la jeunesse et la volonté absolue de réussir leur ascension sociale. Ce constat vaut pour les beurs en France comme pour les Turcs en Allemagne. consommation avec tout ce que cela signifie pour l’évolution du PIB allemand. La France et l’Allemagne ont toutes les deux des problèmes structurels difficiles à résoudre. Même si, à y regarder de près, on voit que ces problèmes sont de Les délocalisations des emplois vers la nature très différente. La France doit Chine, l’Inde ou la Roumanie sont égalefaire face à un taux de chômage des jeument mal vécues par les pays de l’Union nes nettement au-dessus de la moyenne européenne dont le chômage est élevé. européenne. En Allemagne, ce sont les Partout on a tendance à ignorer le fait quinquagénaires qui ne trouvent plus que ces délocalisations font croître la d’emploi. Dans plus de la moitié des compétitivité des entreprises et permetentreprises allemandes, les salariés âgés tent ainsi de sauver ou même de créer de plus de 50 ans ont disparu. En France, des emplois en Europe. La crise grave une durée du temps de travail plus basse des systèmes sociaux révélée par la que dans tous les autres pays industriamondialisation est aussi un problème de lisés gêne considérablement la dynapresque toute l’Europe occidentale. mique économique. En Allemagne, Partout la vie de beaucoup de salariés l’éloignement de beaucoup de femmes est devenue plus dure avec des salaires du marché du travail devient un proqui stagnent, voire baissent. blème pour l’avenir économique du pays. À ce problème s’ajoute un taux de Par conséquent, on peut dire que natalité toujours en baisse qui fait crainl’Allemagne, le partenaire le plus impordre un énorme manque de personnels tant de la France sur le plan politique et qualifiés à partir de l’année 2010 – une économique, souffre de problèmes simidifficulté surtout pour les très perforlaires à ceux de la France. mantes PME d’outreLes deux pays connaissent Rhin. Comparée au Au correctif près de une croissance éconoMittelstand allemand, très certaines particularités mique structurellement exportateur, la France faible. Ils ont aussi en souffre de l’absence de nationales, on observe commun la stagnation de grosses PME industrielles, une réalité tout l’emploi, stagnation qui dont le pays aurait besoin à fait comparable en malheureusement ne peut pour combler le déficit de s’expliquer uniquement sa balance commerciale. Allemagne, en Italie, par les évolutions de en France : il n’y a court terme. Si les deux pays se posent pas assez de aussi des questions sur Certes, l’économie alleleur système politique, là croissance économique, mande va mieux depuis encore, elles sont en fait d’innovation, de dynaquelque temps : preuve radicalement opposées. misme sur le marché en est la croissance de L’Allemagne s’interroge e 0,6 % au 3 trimestre sur l’évolution de son du travail. 2006, résultat d’autant fédéralisme alors que le plus remarquable que le partage du pouvoir entre même taux a été nul en France. le gouvernement national d’un côté et L’économie française souffre d’une faible les gouvernements régionaux de l’autre compétitivité industrielle sur les marmène trop souvent à un blocage polichés émergents de l’Asie et de l’Europe tique. La France, elle, cherche à corriger de l’Est qui n’affecte pas une Allemagne son centralisme excessif. Celui-ci a championne de l’exportation. Pourtant donné le pouvoir à une bureaucratie l’image conjoncturelle franco-allemande étouffante qui n’est plus à l’écoute de la peut s’inverser rapidement. La hausse population. massive de la TVA allemande en 2007 de 3 points à 19 % risque d’entamer le pouTout cela prouve que la France n’est pas voir d’achat des Allemands, freinant la la seule à connaître des problèmes d’adaptation à la mondialisation. Au correctif près de certaines particularités nationales, on observe une réalité tout à fait comparable en Allemagne, en Italie, en France : il n’y a pas assez de croissance économique, d’innovation, de dynamisme sur le marché du travail. FRUSTRATION ET COMPLEXE D’ASTÉRIX P ourtant la réalité perçue n’est nulle part ailleurs aussi négative qu’en France. La frustration des citoyens français a atteint un degré qu’on n’observe dans aucun autre pays. Cette morosité ambiante qui contient aussi un grain de pitié de soi renforce malheureusement un phénomène politique typiquement français. C’est la tendance à l’isolationnisme. Le pays a l’air de vouloir se replier sur lui-même au lieu de chercher à tirer des enseignements des réformes réussies ailleurs. Les Français donnent l’impression qu’ils veulent se battre seuls contre tous. Ils défendent désespérément l’ « exception française », que ce soit dans le domaine culturel ou sur le plan social. Comme le célèbre petit village gaulois d’Astérix face à l’Empire romain, la France veut se protéger contre la mondialisation sans changer quoi que ce soit. Astérix et Obélix peuvent rester attachés à une vie relevant d’un passé très lointain. Mais les Français croient-ils sérieusement pouvoir s’identifier à un peuple gaulois refusant les enjeux du moment ? Question d’autant plus cruciale que cette image d’immobilisme nostalgique, même si elle peut paraître exagérée, correspond de plus en plus à leur réputation à l’étranger. C’est pourquoi la candidate socialiste Ségolène Royal a raison lorsqu’elle demande aux Français et à leur classe politique d’admettre certaines réalités. Elle a aussi raison quand elle affirme que la France est parfaitement à même « d’affronter les mutations sans renoncer à son idéal de liberté, d’égalité et de fraternité ». Mais la France n’y arrivera pas en pratiquant la politique de l’autruche ! La situation est telle qu’on est en droit de se demander si la France d’aujourd’hui Sociétal N° 55 ! 1er trimestre 2007 67 # REPÈRES ET TENDANCES # CONJONCTURES $DOSSIER # LIVRES ET IDÉES DÉBAT 2007 admet toujours les principes fondamentaux de la Révolution de 1789. Le service public, le pilier le plus important de la République une et égalitaire, y parvient manifestement de moins en moins. Il n’est pas possible de donner ici une analyse profonde du fonctionnement du service public français. Néanmoins, il y a un grand nombre d’exemples qui illustrent son malaise. Regardons le système de santé : en France, il arrive, assez souvent malheureusement, qu’un malade touché par une attaque cérébrale doive passer toute la nuit en pleine lumière dans le couloir bruyant d’un service des urgences. Regardons la police : même dans les arrondissements les plus riches de Paris, les commissariats se trouvent parfois dans un état lamentable digne de la fin du XIXe siècle. Regardons l’Éducation nationale : comment ne pas s’interroger face à la fuite massive des élèves des écoles et universités publiques vers des établissements scolaires privés ? Tous ces problèmes ne résultent clairement pas d’un manque de moyens financiers, puisque l’État français a toujours été richement pourvu. Même si, en ce moment, c’est au prix d’une accumulation de déficits qui a conduit à un endettement public jamais vu dans l’histoire du pays. Le service public n’en est pas moins à la dérive. Et cette évolution regrettable ne peut pas être mise sur le compte de la mondialisation. Elle est le fruit d’une mauvaise gestion politique de long terme qui a abouti à un sérieux manque d’efficacité et à une absence d’équité de plus en plus insupportable. Ainsi, pourquoi les grandes écoles publiques n’accueillent-elles quasiment que les enfants des familles les plus aisées du pays ? Est-il juste que les professeurs ne soient présents que 18 heures par semaine à l’école publique tandis que nombre d’entre eux ont assez de temps pour gagner un deuxième salaire en donnant des cours dans des écoles privées ? Comment comprendre que les cheminots s’offrent un départ très confortable à la retraite à l’âge de 55 ans et que beaucoup d’entre eux soient 68 Sociétal N° 55 ! 1er trimestre 2007 UN INQUIÉTANT ensuite réembauchés par la SNCF ? Ceci EUROSCEPTICISME est d’autant moins compréhensible que les subventions pour les régimes spéciaux de retraite viennent gonfler ette attitude de blâmer les autres d’une façon considérable la dette prend parfois une tournure eurospublique. Est-ce cela l’orceptique inquiétante.Ainsi dre juste auquel la France tous les candidats à la Tous les candidats à attache un si grand prix ? présidentielle affirment plus ou moins vouloir la présidentielle Certes, les Français sont remettre en cause le affirment plus ou de plus en plus conspacte de stabilité et de moins vouloir remettre cients des défauts de croissance de la zone leur société. Les débats euro. Leurs discours préen cause le pacte de tendent que les limites dans les médias en stabilité et de budgétaires du pacte témoignent tous les croissance de la zone empêcheraient une polijours. Mais au lieu de tique économique frans’attaquer directement euro. Leurs discours çaise efficace. Est-ce à aux problèmes « faits prétendent que les dire que la France veut maison », la classe polilimites budgétaires du s’endetter sans entraves ? tique française aime bien Ne pense-t-elle jamais à chercher les coupables à pacte empêcheraient la prochaine génération, l’extérieur du pays. C’est une politique qui devra rembourser la la faute de l’euro fort économique française dette en payant des si les produits français impôts plus élevés ? Ne en général et l’Airbus efficace. Est-ce à dire voit-elle pas qu’un État en particulier se vendent que la France veut trop endetté se prive de moins à l’étranger, coms’endetter sans toute marge de manœume le Premier ministre vre dans le domaine de la Dominique de Villepin entraves ? politique sociale ? Les nous l’a expliqué lors de présidentiables critiquent sa visite au siège social aussi vivement l’indépendance de la de l’avionneur à Toulouse. Dominique Banque centrale européenne. Pourtant, de Villepin évite soigneusement de rares sont les économistes français qui mentionner les erreurs de gestion liées prétendent sérieusement qu’une poliaux interventions politiques de l`actiontique monétaire plus généreuse aurait un naire principale d’EADS qu’est l’État effet positif réel sur la croissance éconofrançais. En ce moment, il est devenu mique française. très à la mode en France de critiquer les Allemands pour leur hausse de TVA Cette classe politique qui ne cesse de en 2007, sous prétexte qu’elle nuirait montrer les autres du doigt cherche aux exportations des produits de luxe probablement à faire oublier ses propres français vers l’Allemagne. Cependant, erreurs. Mais râler, bouder et se plaindre les Allemands ne sont pas responsables des autres ne change rien à la situation. de la relative dépendance française visAu contraire, l’image de la France à à-vis du marché allemand. La France l’étranger continue de se dégrader. Le devrait plutôt se demander pourquoi sondage annuel de l’American Chamber elle est si peu présente sur les marchés of Commerce (AmCham) a révélé que asiatiques aujourd’hui très dynamiques. 79 patrons de filiales américaines instalEn France, on aime aussi accuser la lées en France estiment que la politique Pologne et d’autres pays de l’Europe de du gouvernement décourage les investisl’Est de dumping fiscal. Mais c’est la France elle-même qui chasse les invessements étrangers en France. Le palmatisseurs avec un impôt sur la fortune rès de compétitivité internationale 2007 pénalisant et des charges sociales écrade la fondation allemande Bertelsmann santes. Les Polonais n’y sont pour rien. place la France au rang 20 dans son index « activité » et au rang 19 dans son index « succès ». La France se retrouve C FRANCE MOROSE donc – comme d’ailleurs l’Allemagne – très loin derrière d’autres pays européens comme les Pays-Bas, le Danemark, l’Irlande, l’Autriche ou l’Espagne. Un peu plus de pragmatisme et d’honnêteté politiques seraient certainement utiles afin de donner un meilleur rang à la France. Avant tout il faudrait songer à remettre à plat le rôle de l’État. La conception républicaine selon laquelle l’Etat est là pour résoudre n’importe quel problème, l’idée que le président de la République serait la personne à tout faire n’est plus appropriée pour répondre aux défis d’aujourd’hui. Les institutions politiques et les administrations françaises ont visiblement besoin d’une sérieuse modernisation afin de devenir plus efficaces, plus flexibles, plus adaptées à la réalité et aussi plus justes. Cela ne veut pas du tout dire qu’il faudrait affaiblir et amoindrir l’État et tout laisser entre les mains de marchés déchaînés et d’un secteur privé incontrôlé. Mais un État fort n’est pas forcément un État qui se mêle de tout. Deux exemples concrets pour illustrer le type de réforme à mettre en œuvre : pourquoi le président de la République intervient-il dans la fixation du Smic ? En Angleterre la low pay commission composée d’économistes, de sociologues, de syndicalistes et d’employeurs fait régulièrement des enquêtes de grande échelle pour trouver le niveau du salaire minimum convenant le mieux à l’économie. Les recommandations de la low pay commission sont normalement suivies par le gouvernement. Cette pratique anglaise paraît beaucoup mieux adaptée à la réalité économique qu’un geste de générosité présidentiel qui dépend souvent de la situation politique personnelle du Président. Le second exemple concerne le temps de travail. Pourquoi l’État doit-il imposer les 35 heures de façon générale et centralisée ? Ne vaudrait-il mieux déléguer ce problème aux intéressés, aux partenaires sociaux ? Les salariés et les employeurs ne sont-ils pas mieux placés pour négocier un temps de travail bien adapté aux besoins individuels soit d’une entreprise soit d’un secteur économique ? cause d’une façon ou d’une autre un interventionnisme étatique aujourd’hui dévoyé. Pour être complet et honnête, il faut aussi constater que la paralysie politique française actuelle tient à la fin d’une ère politique, celle de Jacques Chirac. Ce qui compte désormais, ce sera l’avenir politique défini par un nouveau président. Ce n’est pas seulement la France mais aussi l’Allemagne et toute l’Europe qui l’attendent impatiemment – notamment pour retrouver le peuple gai et léger qui a fasciné des générations d’Européens. ! La France est revenue sur le débat des 35 heures à l’occasion de la campagne présidentielle. Cette campagne montre plus que jamais que les citoyens français souhaitent profondément un changement, voire un renouvellement du pays. Ceux qui paraissent avoir le plus de chances d’être élus à droite et à gauche répondent à ce souhait. Nicolas Sarkozy le fait entre autres avec ses propositions libérales sur la fiscalité et sur le financement des systèmes sociaux. Ségolène Royal, quant à elle, prône un nouvel effort de décentralisation. Malgré leurs différences de conception politique, les deux candidats ont en commun de vouloir remettre en Sociétal N° 55 ! 1er trimestre 2007 69