Mise en page 1

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Mise en page 1
L’un des plus grands acteurs de son temps était aussi un photographe exceptionnel : il a laissé 8 000 photos, soigneusement classées, que personne n’avait vues ! Roi de Siam, Pharaon, roi de la steppe, mais aussi roi des plateaux. Pendant
vingt ans, il a travaillé comme le fait un envoyé spécial de
grand magazine, mais uniquement pour son plaisir. En dépit
de son charisme, de sa notoriété, il savait passer inaperçu
sur le tournage. Tous lui faisaient confiance, personne ne se
demandait ce qu’il ferait des photos. Comment dire « non »
à Yul, le plus charmant des hommes ? Sa fille Victoria a
retrouvé ce trésor dans le grenier de l’acteur près de Pontl’Evêque. Des moments d’intimité, d’amitié, qui nous racontent les années fastes du cinéma. A la fois chronique de l’âge
d’or de Hollywood, et journal intime d’un fou d’images.
TOUTE SA
VIE, L’ACTEUR A
PHOTOGRAPHIÉ SES
CAMARADES DE
TOURNAGE ET
SES AMIS LES PLUS
CÉLÈBRES
L’œil de Pharaon,
le sourire de Moïse.
Yul Brynner au travail avec son
Leica. Sujet: Charlton
Heston en Moïse enchaîné
dans «Les dix commandements»
(1956). Yul est Ramsès II.
Il reçoit cette année-là l’Oscar
pour «Le roi et moi».
PROFESSION REPORTER
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ILS SONT SI COMPLICES QUE,
DEVANT LUI, FRANK SINATRA NE SONGE PAS
À CACHER SON VERRE DE WHISKY
Ingrid Bergman. Yul Brynner la défend face aux puritains de Hollywood.
Ici, mutine pendant le tournage d’«Aimez-vous Brahms?» (1961) dans les studios de Boulogne-Billancourt.
Une amitié exceptionnelle les unissait, c’est lui qui l’avait imposée dans «Anastasia»,
alors que les patrons des majors la «punissaient» de sa liaison adultère avec Rossellini.
PHOTOS YUL BRYNNER
PA R I S M ATC H DU 3 0 S E P T E M B R E AU 6 O C TO B R E 2 0 1 0
Frank Sinatra. En costume de travail,
il débarque de son hélicoptère le verre à la main.
Les deux hommes n’ont fait qu’un film
ensemble, «L’ombre d’un géant». Ils n’étaient
pas intimes mais c’étaient deux excellents
camarades qui partaient souvent en virée le
week-end à Palm Springs.
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PIED DE NEZ AUX INACCESSIBLES
STARLETTES D’AUJOURD’HUI : YUL BRYNNER
ENTRAIT CHEZ LES VRAIES STARS
Mister et Mrs Chaplin. Charlot en peignoir,
avec sa femme Oona, à l’heure du bain, près de la piscine du milliardaire et
mécène Paul-Louis Weiller, surnommé «le commandant»
à cause de ses exploits aériens pendant la guerre de 1914-1918. Sa villa La Reine
Jeanne, près du fort de Brégançon, attirait la jet-set. Août 1960.
Jean Cocteau. Le poète accueille Doris, la seconde femme de Yul Brynner, devant la tapisserie dont il a conçu le carton:
«Judith et Holopherne». Cocteau a réalisé toute la décoration de la villa Santo Sospir, appartenant à Francine Weisweiller, à Saint-Jean-Cap-Ferrat.
Yul Brynner l’avait connu dans le milieu du théâtre parisien d’avant-guerre. Eté 1959.
Salvador Dali et Amanda Lear. Chez lui à Cadaquès, le peintre immortalise sa muse. Yul Brynner, qui tournait «Le phare du bout du monde»
sur la côte catalane avec Kirk Douglas, était venu en admirateur de l’artiste surréaliste. Eté 1971.
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SUR LES IMAGES, PERSONNE N’A L’AIR DE POSER
NI DE PRÊTER ATTENTION À L’OBJECTIF DE YUL BRYNNER.
LA STAR DE CINÉMA SAIT SE RENDRE INVISIBLE
VICTORIA BRYNNER
PAPA PRENAIT DES PHOTOS COMME
ON TIENT UN JOURNAL INTIME
PROPOS RECUEILLIS PAR MARION MERTENS
Yul et sa fille Victoria
En 1979, lors d’une première à Broadway.
Elle a voulu rendre hommage au talent de son
père. Karl Lagerfeld, qui est aussi
photographe, l’a soutenue dans son aventure.
«
Richard Burton. Doris Brynner se penche
sur Richard. Le couple Brynner est très lié avec les Burton-Taylor; Liz et son mari
sont marraine et parrain de Victoria. Hollywood 1959.
Sophia Loren. Surprise dans un de ses rôles les plus étranges, «La péniche du bonheur»,
avec Cary Grant, en 1957. Yul était venu en voisin.
PA R I S M ATC H DU 3 0 S E P T E M B R E AU 6 O C TO B R E 2 0 1 0
’ai ouvert le bureau de mon
père. La fenêtre donne sur
le parc. Sur la table, il y a
son Oscar, reçu pour “Le
roi et moi”. Une partie de
sa collection de montres est
là aussi. Et puis, son chapeau
noir des “Sept mercenaires ”, avec
ses initiales. Sur le sol, dans son
étui, la petite guitare sèche à quatre
cordes qui ne le quittait jamais, souvenir du temps où il jouait des airs
tsiganes dans les bars parisiens...
J’ai mis du temps avant de
trouver la force de retourner dans
cette maison. J’ai attendu des années après la mort de papa. Finalement, je me suis décidée à pousser
la porte du manoir de Cricquebœuf,
à quelques kilomètres de Deauville.
Une grande demeure normande du
XVIe siècle, qu’il aimait par-dessus
tout. C’était sans doute l’endroit au
monde qu’il préférait. Papa appelait
ce lieu sa “vraie maison”. Il y avait
rassemblé ses meubles, ses objets
et ses tableaux favoris... Tout cela
allait être vendu. Alors, pour la dernière fois, avant qu’il ne me reste
que les souvenirs, j’avais loué une
grosse voiture à Paris et demandé à
une amie proche de m’accompagner. J’y étais... Après la chambre et
ce bureau, j’ai eu envie de me rendre au grenier. Bien que mon père
ait toujours été un homme méticuleux, je n’étais pas préparée à ce que
j’ai trouvé là – sur des étagères, des
piles de boîtes parfaitement rangées
de négatifs, de tirages, de diapositives, toutes organisées avec beaucoup de méthode. Alors que j’étais
perchée sur un tabouret, je découvris, dans de petits coffrets de métal
gris, des centaines de diapositives
couleur prises pendant le tournage
des “Dix commandements” :
Charlton Heston aux pieds de Cecil
B. DeMille répétant une scène, les
accessoiristes en pleine action et
des gros plans sur les décors grandioses. Je suis restée plusieurs jours
assise dans le grenier, explorant ce
qui était devenu mon trésor, et
suis repartie bientôt avec une
grande malle. Sur toutes les images,
portraits ou coulisses de films,
personne n’avait l’air de poser, ni de
prêter attention à mon père derrière
l’objectif. Comment un homme avec
une telle présence et une telle notoriété dans la vie réussissait-il à se
rendre aussi invisible de ses modèles ? Je crois que cela venait de sa
personnalité et de son histoire. Il
avait beau être devenu une star du
cinéma, il n’était pas du tout mondain. Sa vie sentimentale complexe,
avec quatre femmes qui se sont
succédé, l’avait amené à vivre entre
l’Europe et les Etats-Unis. Chacune
a été très importante pour lui,
comme l’ont été ses enfants, dont
il était fou.
Pour moi, papa, c’était l’homme
des cadeaux et des moments cool.
Il m’emmenait sur les tournages
de ses films ou en coulisses des
représentations du “Roi et moi”.
Ce n’était pas un père ordinaire,
puisqu’il n’avait pas à gérer ma vie
de tous les jours. Il s’était séparé de
Jeux de lumière
Soleil provençal dans
un verre géant: c’était
la photo préférée de
l’acteur, une des seules
qu’il ait montrée de son
vivant. Réalisée en
1956 chez Paul-Louis
Weiller.
ma mère quand j’avais 6 ans et
s’était remarié. Nous étions restées,
elle et moi, et habitions la maison en
Suisse. Avec papa, c’était toujours
la fête. Il avait l’art de rendre les
moments magiques.
Je me souviens de cette soirée
au Studio 54 où mes parents et moi
étions pour une fois sortis tous les
trois, après une de ses représentations au théâtre. Et puis, papa et moi
avons construit un dialogue autour
de la photographie. Je devais avoir
15 ans quand je lui ai montré mes
premières images, prises avec un
appareil emprunté à ma mère.
Mes cadrages lui plaisaient, alors il
décida de m’offrir mon propre appareil pour Noël. Où qu’il aille, par la
suite, il gardait avec lui cette image
que j’avais faite de la route qui
conduisait à la maison de Normandie. Là-bas, nous nous plongions
inlassablement dans les livres de
ceux qu’il considérait comme ses
grands maîtres, André Kertész,
Henri Cartier-Bresson et son ami
Ernst Haas. Il aimait me raconter
son reportage pour les Nations
unies avec Inge Morath, la photographe de l’agence Magnum devenue une amie. Nous commentions
ensemble nos derniers clichés et il
immortalisait chacun de mes séjours
par un portrait de moi. Papa prenait
des photos comme on tient un journal intime, il relatait en images
l’histoire de sa vie et de ceux qu’il
aimait. Je n’ai pris conscience de
l’ampleur de son extraordinaire
chronique photographique qu’après
sa mort. Aujourd’hui, cette fabuleuse collection est devenue un très
beau livre, un témoignage historique
d’une certaine époque de la société
et du cinéma. Je ne ressens plus
de manque, ni de tristesse, mais la
fierté de pouvoir mettre en avant
son talent. » n
Photos Yul BRYNNER/
Trunk Archive/Photosenso
« Yul Brynner : A Photographic
Journey », éd. 7 L. Exposition à la
galerie du Passage Pierre-Passebon, 20-26, galerie Véro-Dodat,
Paris Ier. Jusqu’au 23 octobre.
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