La strategie de la marine francaise de l`arrivee de sartine a la

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La strategie de la marine francaise de l`arrivee de sartine a la
LES MARINES DE GUERRE EUROPEENNES
XVII-XVIIIe siècles
Martine Acerra – José Merino – Jean Meyer (eds.)
Presse de l’Université de Paris-Sorbonne
LA STRATEGIE DE LA MARINE FRANCAISE DE L’ARRIVEE DE SARTINE A LA
VICTOIRE DE LA CHESAPEAKE
Patrick VILLIERS,
Université d’Orléans.
Une stratégie à décripter : l’importance des contraintes techniques et budgétaires,
la querelle des choix stratégiques, la stratégie apparente : le stationnement des
escadres, la stratégie voulue : les instructions aux lieutenants-généraux, la
pression des événements : les résultats de 1778 et 1779, l’année 1780, la
Chesapeake : apogée de l’initiative individuelle ou succès de la stratégie
périphérique ?
Sous Louis XV comme sous Louis XVI, la stratégie de la Marine n’est pas
élaborée par un état-major général. Les lieutenants-généraux envoient des
mémoires au ministre. Les Grands de la Cour comme les simples capitaines de
vaisseau font aux aussi leurs propositions. En ce début de 1778, si Sartine a su se
faire apprécier de Louis XVI, Vergennes a un point de vue très écouté. Or Vergennes
ne croit pas au succès de la France sans l’Espagne. Son raisonnement repose sur
les renseignements que lui fournissent ses espions en Angleterre. Un rapport du 9
janvier 1778, précise que 56 vaisseaux anglais sont armés, 16 en armement mais
sans équipage, 8 sont en état d’être armés. 29 sont en construction et 6 en refonte.
Les Anglais manquent d’équipages. Il leur faut 80.000 marins au moins pour armer
leurs 80 vaisseaux, frégates et corvettes. Mettre à la mer l’intégralité de ces forces
implique de désarmer les navires marchands pour en prendre les équipages et de
dépendre alors des bâtiments étrangers. Le recours à la presse ne pourra pas
donner de bons équipages avant un an.
La flotte française, estime Vergennes, totalisera 50 à 55 vaisseaux en juillet
mais son rythme de construction et ses réserves de bois ne lui donneront que 80
vaisseaux en 1780. A cette date, les anglais en auront 100. Deux stratégies en
découlent : vaincre l’Angleterre très rapidement en profitant de l’effet de surprisse ou
attendre l’entrée de l’Espagne dans le conflit. Les forces espagnoles sont inférieures
en nombre et e qualité aux Français et aux Anglais mais elles apportent plus de 50
vaisseaux de ligne et dons une supériorité numérique décisive à long terme.
Lorsque Sartine est nommé secrétaire d’Etat à la Marine le 24 août 1774, il
pressent qu’une guerre de revanche contre l’Angleterre est inévitable. Mais préparer
une guerre contre la première puissance maritime ne s’improvise pas. Des choix
techniques et budgétaires s’imposent. Les décisions prises vont peser lourdement
sur la stratégie et la tactique de la Marine française pendant les premières années de
la guerre d’Indépendance. Elles auraient pû être différentes.
Au moment où il arrive à la tête de la Marine, celle-ci est à un tournant dans
les constructions navales. L’état des connaissances et des réalisations techniques
permet de faire des choix radicalement nouveaux en matière de conservation et de
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construction des vaisseaux : créer des cales couverte et uniformiser, les plans de
vaisseaux avec comme conséquence la suppression des radoubs et des refontes.
Sartine va longuement hésiter.
Dans un mémoire de 1770, Groignard, l’ingénieur-constructeur qui domine
cette période, résume parfaitement les choix faits par Choieul et ses successeurs 1 :
L’on convient de la nécessité d’avoir en France une Marine composée en
temps de guerre de quatre-vingts à cent vaisseaux de lignes. Comme il en coûterait
fort cher pour construire et entretenir ce grand nombre de vaisseaux et qu’il serait
très difficile de les loger tous sans confusion dans nos ports, on a pensé :
1.
Qu’il suffisait d’avoir en temps de paix environ soixante vaisseaux dans les
différents ports toujours en bon état et prêts à être armés aux premiers ordres.
2.
Qu’il était nécessaire d’avoir en dépôt dans nos ports les bois, fers et autres
matières pour construire le plus promptement aux premiers bruits de guerre
les vingt ou quarante autres vaisseaux pour le supplément de notre Marine.
Voici les grands inconvénients qui résultent de ce système que l’n suit et que
l’on croit malheureusement le meilleur :
1.
Il est reconnu depuis longtemps que les vaisseaux ne durent pas plus de dix
ans ; plusieurs ont été refondus au bout de six à huit ans.
Il faut encore pour les faire durer dix ans leur donner plusieurs radoubs estimés à la
moitié de la valeur de leur première construction.
Il faut tous les ans les goudronner, les calfater, les peindre, les caréner fréquemment,
changer leur amarres, ce qui fait par an pour chaque vaisseau l’un dans l’autre, une
dépense d’entretien au moins de 10.000 livres.
Ainsi, en évaluant la dépense de la première construction pour chaque
vaisseau l’un dans l’autre, en argent à 500.000 livres, en bois de 80.000 pieds cubes,
en fer à 150.000, il est constant que chacun des soixante vaisseaux de la Marine
pour être en temps de paix toujours en état d’être armé, dépensera :
Savoir
Pour la 1ère construction
Radoubs pour durer dix ans
Entretien pendant dix ans
Total de la dépense pour
chaque vaisseau pendant
dix ans qu’il veut durer
Pieds
cubes de
bois
500.000
80.000
150.000
40.000
100.000
Sommes
850.000
1
120.000
Fer
150.000
75.000
225.000
Archives Nationales, fonds Marine D1.11, Groignard, Lorient 1770. Mémoire où l’on démontre les
inconvénients du système adopté dans la Marine pour la construction des Vaisseaux.
Pour la reproduction des plans de vaisseaux et frégates voir Patrick VILLIERS, Marine de Louis XVI, coffret 1.
de Choiseul à Sartine. Grenoble 1982, J.P. Debbane Editeur.
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Il faut compter tous les dix ans pour la construction, les radoubs et l’entretien
des soixante vaisseaux de la Marine en temps de paix, soit une somme de cinquante
et un millions en argent, sur une quantité de huit millions deux cent mille pieds cubes
et sur une quantité de treize millions cent mille livres pesant de fer.
Est-il surprenant que les fonds destinés à la marine soient toujours insuffisants
et que les bois et autre matières deviennent si rares ?
2.
Quant aux vaisseaux qui doivent servir de supplément en temps de guerre, et
dont les bois doivent être mis en dépôt dans les ports, depuis que la Marine
existe on cherche les moyens de conserver les bois de construction et de
prolonger leur duré. En attendant que l’on soit d’accord et qu’on ait trouvé ces
moyens, on dépense des sommes immenses pour faire des hangars mal
combinés pour y empiler à grands frais sur douze à treize rangs de hauteur
des bois dont on ne pourra jouir à propos par la façon dont les pièces sont
rangées et engagées…
… Il est possible de former une Marine qui serait en temps de paix toujours
neuve, toujours complète et toujours prête à servir aux premiers bruits de
guerre. Les vaisseaux de cette Marine, jusqu’au moment où on voudrait s’en
servir, ne dépenseraient en argent, en bois et en fer que ce qu’il faudrait pour
leur première construction ; ils n’auraient besoin ni de radoub ni d’entretien, ni
de refonte, et dureraient infiniment plus longtemps… ».
Sous l’impulsion du conseiller maritime de Boynes, le capitaine de vaisseau
Boux, ce mémoire connait un début de réalisation. En 1778, Groignard qui vient de
réaliser la forme de radoub de Toulon propose de généraliser l’expérience de
Rochefort au vu de ce qu’il vient de voir à Toulon 2 :
… Conserver les bois et les vaisseaux a été parfaitement remplis par les
halles que j’ai fait faire à Rochefort sur les cales des vaisseaux. Le Fendant et
Le Réfléchi de 74 et 64 canons, dont l’expérience a démontré tous les
avantages puisque ces deux vaisseaux qui ont été commencés à peu près en
même temps que Le Destin et le Caton se sont conservés pendant cinq ans
sous ces halles et même desséchés de façon à promettre la plus longue
durée, tandis que le Destin et Le Caton, construits ici en plein vent, ont essuyé
plusieurs radoubs sur les chantiers et qu’il a fallu changer encore la plus
grande parie des pièces principales avant de border ces vaisseaux.
Ces halles réunissent le double avantage de mettre à couvert et de conserver
les bois et les vaisseaux, et ne coûtent pas plus cher à proportion que les
hangars projetés qui ne peuvent remplir qu’imparfaitement le premier objet de
conserver les bois. En divisant et établissant ces halles au bord de l’eau sur
chaque cale de construction, elles ne prennent pour ainsi dire aucune place
2
A.N. Marine D1.11, Groignard, Mémoire… 1778.
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dans l’intérieur du port et l’on peut les multiplier autant que les cales sur
lesquelles elles sont établie ».
A partie du moment où les vaisseaux ainsi construits peuvent être conservés
très longtemps sans avoir jamais été essayés en mer, il est absolument nécessaire
que ces bâtiments soient réussis. Il ne peut être question de laisser chaque ingénieur
construire son navire. Une flotte homogène, bâtie sur les mêmes plans devient une
nécessité absolue. Groignard s’en rend parfaitement compte et en 1773, il écrit un
rapport dans ce sens 3 :
« L’architecture navale en France a été poussée à un point de perfection que
n’ont point atteint les nations étrangères. On doit les progrès de cet art aux
connaissances et à l’application de quelques ingénieurs constructeurs instruits
et surtout à la confiance et à la liberté qu’on leur a données de sortir des
règles et des proportions ordinaires pour trouver approché de la perfection,
sentent la nécessité de fixer et de rendre uniformes dans les différents ports
toute les proportions des vaisseaux qui servent de mesure aux agrès, aux
appareils et aux munitions de guerre, afin que tous ces objets puissent
indifféremment et successivement servir à tous les vaisseaux de même rang,
d’où ils résulterait la plus grande économie et la plus grande simplicité dans le
service des ports.
Mais il leur paraîtrait encore plus important, après avoir fixé les proportions, de
donner la même figure à tous les vaisseaux de même rang. On ajouterait alors
à l’économie et à la simplicité du service des ports, l’avantage fort estimable
d’avoir des escadres dont tous les vaisseaux ayant à peu près la même
marche et les mêmes qualités, feraient des évolutions plus promptes, des
traversées plus courtes, des opérations plus sûres et mieux combinées (on
sait que quelques mauvais vaisseaux dans une escadre arrêtent et dérangent
l’ordre des choses, et font souvent manquer les expéditions importantes)…
Un vaisseau qui marche mieux fait de plus courtes traversées, qui coûtent
moins cher et conservent la santé des équipages. Il remplit sûrement en
temps de guerre une mission délicate, il joint un vaisseau qui veut l’éviter et le
prend ; enfin il se sauve s’il est chassé par un plus fort. Il en est de même
d’une escadre qui a l’avantage d’engager un combat qu’elle croit avantageux,
et d’éviter celui où il faudrait céder à la force ».
Un tel point de vue est confirmé après la guerre d’Indépendance par le
chevalier de Borda. Soutenu par Castries, il réalise cette réforme qu’il justifie en ces
termes 4 :
3
4
Id., Groignard, Mémoire… 1773.
A.N Marine D1.4., chevalier de Borda 1787, Etat actuel de notre Marine : des vaisseaux.
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« Il y a eu autrefois dans notre Marine un grand nombre de rangs de
vaisseaux. On en compte jusqu’à dix dans les états de règlement de 1765.
Outre cela, les vaisseaux d’un même rang avaient souvent des dimensions
différentes et variaient encore pour leurs formes. Il résultait de là beaucoup de
difficultés et d’embarras dans les travaux des ports, une grande dépense dans
les approvisionnements et, ce qui était beaucoup plus préjudiciable encore,
une grande inégalité dans les qualités des vaisseaux, de manière que nos
escadres ne pouvaient ni naviguer ni manœuvrer ensemble.
Les rangs des vaisseaux doivent être réduits à l’avenir à trois seulement,
savoir : le rang des vaisseaux à trois ponts, celui des vaisseaux de 80 et celui
de 74. Outre cela, les vaisseaux d’un même rang doivent tous être construits
sur un seulet unique plan. Et enfin, le plan de chaque rang de vaisseau a été
choisi de manière que les trois espèces de vaisseaux puissent avoir à peu
près la même marche, la même batterie et la même force pour porter la voile
M. le Maréchal de Castries a commencé à suivre ce nouveau système de
construction. M. de la Luzerne l’a maintenu pendant son ministère…
On ne peut douter que le système de construction suivi par les deux ministres
ne mérite de beaucoup la préférence sur l’ancien. Le principal avantage d’une
escadre est de pouvoir naviguer ensemble. En effet, si l’on donne chasse à un
ennemi inférieur, mais dont l’infériorité ne soit pas trop grande, il est
intéressant que la majeure partie de l’escadre puisse le forcer à combattre ; et
si l’on prend chasse devant un ennemi supérieur, les mauvais vaisseaux
retarderaient la marche de l’escadre et la forceraient à accepter un combat
supposé désavantageux : il est donc d’une grande importance que les
vaisseaux d’une même escadre aient à peu près le même avantage de
marche, et pour cela, il convient ou que tous les vaisseaux soient du même
rang et construits selon le même plan, ou s’il est nécessaire d’avoir des
vaisseaux de rangs différents, qu’il y ait le moins de rangs possible ».
Mettre simultanément en pratique les deux propositions de Groignard
permettrait de supprimer la politique en vigueur dans toutes les marines
européennes : les refontes. Par rapport à une construction neuve, la refonte permet
une économie de 20 à 40 %. A une époque où les constructions navales étaient très
empiriques, la refonte permettait en outre de prolonger les vaisseaux dont les
qualités nautiques étaient indiscutables. Cette politique commencée sous Louis XIV
se poursuit sous Louis XV et même Louis XVI. Elle a ses partisans.
En 1776, les ingénieurs-constructeurs de Toulon proposent la refonte du
Guerrier de 74 canons avec l’appréciation suivant 5 :
« Ce vaisseau a une marche et des qualités supérieures… Il est énormément
arqué. Son dernier sabord arrière tombe au point que si la mer était grosse ou
5
Voir l’historique du Guerrier de 74 canons. Marine de Louis XVI. Patrick Villiers p.362.
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que l’on se battait sous le vent on ne pourrait risquer de l’ouvrir à bâbord
qu’avec des doubles cargues… ».
Mais la refonte peut faire perdre des qualités. Réputé excellent après
construction en 1759 puis sa première refonte, le Guerrier est considéré par l’amiral
d’Estaing en 1778 comme un des plus lents de l’escadre. Bougainville, son
commandant, ne l’apprécie guère. Il serra cependant refondu pour la troisième fois
en 1782 et finira ses jours au combat d’Aboukir.
En août 1774, la flotte française comprend quarante quatre vaisseaux se
décomposant ainsi : un 100 canons, un 90 canons, cinq 80 canons, vingt-neuf 74
canons, vingt et un 64 canons et sept vaisseaux armés de 60 à 50 canons 6 . Un tel
nombre est trompeur. Tous ne sont pas en état, loin de là. Une analyse navire par
navire révèle que vingt-deux vaisseaux seulement peuvent aller à la mer sans
refonte. On peut y ajouter les deux vaisseaux en achèvement. Dans ce total, cinq
sont des bâtiments de moins de 64 canons dons inaptes à se battre en escadre. Le
potentiel réel se limite à dix-sept vaisseaux de ligne qui peuvent être armés dans un
délai de trois mois. On devrait y adjoindre trois vaisseaux en cours de construction.
Leurs bois sont prêts mais pour des raisons de personnel et d’économie, les travaux
vont très lentement. Ils pourraient aisément être accélérés.
Le tableau suivant révèle la conduite adoptée par Sartine :
Constructions et refonte des vaisseaux français de 1775 à 1779 7 .
Mis en construction
1775
1776
1777
1778
1779
En refonte
1 (+ 4 déjà commencés)
9 (dont 7 mis à la mer)
8 (dont 5 mis à la mer)
7
13
7
5
3
Dépenses de la
Marine (Colonies non
comprises) en
millions de livres
20,5
27,2
41,1
74,0
Comme ses prédécesseurs, Sartine débute avec peu de crédits. Il reçoit 17,7
millions en 1774 soit autant que Boynes l’année précédente. La dette des années
1770 et 1774 est épongée en 1775 par un emprunt dit « de hollande » mais Turgot
exige les plus grandes économies 8 :
6
A.N. Marine B5.11.
Id.
8
Cf. J. Michel Sartine, Du Paris de Louis XV à la Marine de Louis XVI, Paris éditions de l’Erudit, tome 2 f°49,
1984.
7
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« Je sais que la disposition actuelle exige des dépenses extraordinaires. Je ne
puis que m’en rapporter à vous sur le moyen de supprimer celles qui ne
seraient pas indispensables de régler les autres avec la plus stricte
économie… Les Finances sont hors d’état de fournir actuellement quoi que ce
soit, mais vous pouvez compter sur l’emprunt dont nous sommes convenus ».
Il est à peu près certains que Sartine a choisi la politique des refontes pour
des raisons d’économie. Ce faisant, il a privilégié le nombre des vaisseaux à leur
qualité. A quarante vaisseaux qui auraient été les meilleurs du monde, il en a préféré
soixante homogènes. Ces choix se retrouvent dans la construction de navires neufs.
Leur mise en chantier est tardive. Les plans sont dessinés et approuvés en 1777.
Les bâtiments ne seront opérationnels qu’au cours de l’automne e de l’hiver 1778.
Boynes, influencé par Boux, s’était résolument déclaré en faveur des plans types.
Sartine s’y refuse. Les raisons sont inconnues mais je risquerai les hypothèses
suivantes.
Si Groignard a réussi les meilleurs 64 canons, les rapports sont unanimes
pour dire que Coulomb avec le César a construit le meilleur 74 canons. Rodney dans
son compte rendu de la bataille de Saintes écrira d’ailleurs : « le César a sauté,
c’était probablement le meilleur des vaisseaux français ».
En 1778, Groignard est nommé ingénieur-général par Sartine après la réussite
de la forme de radoub de Toulon mais son idée de plan type de 74 canons n’est pas
retenue. Sartine estimant que le plan de Groignard n’est pas le meilleur, il valait
mieux ne pas le généraliser.
Une hypothèse complémentaire se greffe sur ce raisonnement. En adoptant
un plan type, Sartine aurait valorisé un ingénieur et se serait attiré l’hostilité de tous
les autres. Or, il a besoin de tous pour son programme de refonte de 1777 et 1778.
La dernière hypothèse repose sur la méconnaissance par Sartine des
problèmes techniques de constructions navales. Il aurait choisi la refonte comme ses
prédécesseurs avant lui, préférant privilégier la rationalisation des stocks et
l’uniformisation des armements : canons, affûts, etc.… Sartine a mis l’accent sur la
forme de Toulon qui permet de refondre la flotte de Toulon sans renvoyer les
vaisseaux à Brest ou Rochefort. Il a reconstitué les stocks de mâture et de bois de
chêne. Les forges de canons et d’ancres sont passées sous contrôle royale. Loin
d’être hostile à l’uniformisation dans la Marine, il ne l’a pas jugé possible dans le seul
domaine de la construction des coques des vaisseaux.
Il en résulte une flotte construite par douze ingénieurs différents et des
vaisseaux dont la date du plan va de 1776 à 1778. Les conséquences en sont très
importantes. Les escadres françaises étant composées de vaisseaux excellents mais
d’autres totalement démodés laisseront échapper des occasions décisive de
combattre une flotte anglais dont les vaisseaux sont moins bons mais plus
homogènes surtout avec le doublage en cuivre.
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Sartine n’a pas laissé de mémoires sur sa stratégie. La plupart des plans
d’opérations conservés dans les archives de la Marine sont de la main de Fleurieu et
annotés par le ministre. Ils prouvent que Sartine a subi la pression de partisans de
stratégies très différente qu’une présentation thématique fait nettement apparaitre.
Quatre conceptions très différentes se sont opposées entre lesquelles Sartine a dû
composer :
-
le débarquement en Angleterre, le projet Broglie – Fleurieu
le soutien aux Insurgent et la guerre des convois
la guerre de course
les projets indiens.
Le projet du comte de Broglie est remis à Sartine en décembre 1777.
Maurice de Broglie n’est pas inconnu : après divers commandements dans les
armées de Louis XV, il avait été chargé par le roi de sa diplomatie secrète. Tenu à
l’écart au début du règne de louis XVI, il tente de revenir au premier plan en
devenant l’homme de l’Amérique et en soumettant un projet audacieux. Point de
petites escadres, point de convois, point d’expéditions lointaines : de grosses flottes,
toutes nos forces dans une seule mer, une bataille décisive dans le début ; une
guerre courte et vive. Il faut rassembler les escadres de Toulon, Rochefort et Brest
en une seule. Utiliser les Espagnols pour disperser la flotte anglaise puis attaquer et
traverser la Manche : Avec une escadre de quarante vaisseaux, une armée de
soixante mille hommes, le succès est infaillible…
Le projet de Broglie est réalisable. La France dispose des vaisseaux de guerre
et des troupes nécessaires, mais il faut une flottille de débarquement et réunir les
approvisionnements pour une telle armée. Tout repose sur une bataille si complète
qu’elle ait ôté aux Anglais la possibilité d’en livrer une seconde 9 .
Fleurieu reprend ce plan et le propose à Sartine avec ce préambule révélateur
du nouvel état d’esprit des officiers français.
« La guerre défensive n’est pas celle des Français : elle humilie la nation, elle
glace le courage, détruit l’énergie, elle est incompatible avec l’impatience et
l’ardeur du militaire français » 10 .
Mais la version Fleurieu n’envisage pas une attaque de la France seule. Elle
repose sur une alliance espagnole avec la répartition suivante : en Atlantique ; à
Brest 25 ; au Ferrol 10 ; à Cadix 10 – en Méditerranée ; Toulon 7 ; Carthagène 5 –
aux îles d’Amérique ; 10 français aux îles du vent ; 10 espagnols à la Havane pour
agir en Amérique – aux mers du Sud ; 4 ou 5 espagnols ; en Inde un seul français –
Réservés à des missions particulières ; 3 français.
9
A.N. Marine B4.214 et B4.215.
A.N. Marine B4.214 et B4.215.
10
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Ce projet sera repris et appliqué sou une forme modifié en 1779.
Défendu par La Fayette, le soutien aux Insurgent passe par la nécessité
d’utiliser les escadres pour protéger les convois destinés à ravitailler les colons
d’Amérique du Nord. De 1776 à juillet 1778, les Anglais se sont emparés de 132
navires français soupçonnés d’aider les Insurgents. Les bâtiments saisis
représentent une valeur de 15.600.000 livres soit l’équivalent de un an du budget de
la Marine en temps de paix ou la valeur de quinze vaisseaux de 74 canons. Les
Anglais n’ont pas toléré que sous couvert du pavillon neutre, les Français ravitaillent
les colons en révolte. Dès le début de la guerre, les Anglais vont tenter d’intercepter
l’aide française par des croisières et des corsaires. Les milieux armateurs partagent
ce point de vue car ils estiment que les forces anglaises en profiteront pour
s’attaquer aussi au commerce colonial français qui empruntent une partie des
mêmes routes maritimes 11 .
Ternay et Lapérouse sont eux aussi partisans d’une intervention sur un
théâtre d’opération extra-européen. Le chef d’escadre Ternay s’était révélé en
sortant de Vilaine, malgré le blocus anglais, les vaisseaux qui s’y étaient réfugiés à la
suite du désastre des Cardinaux. Il s’était ensuite illustré dans un raid contre TerreNeuve. Il avait été nommé commandant général des îles de France et de Bourbon du
23 août 1772 au 2 décembre 1776. a peine arrivé à Lorient le 1 mai 1777, Ternay fait
le siège des bureaux. Son filleul et protégé Lapérouse rédige mémoire sur mémoire
pour vanter ce projet.
1.
2.
3.
4.
5.
Les idées en sont les suivantes :
fortifier Pondichéry qui sera le premier objectif des Anglais et en faire la base
opérationnelle française.
ruiner le commerce ennemi en attaquant tantôt le côte de Coromandel, tantôt
celle du Malabar en fonction des moussons.
s’appuyer sur les princes indiens par des opérations combinées.
un chef enthousiaste. « Il faut seulement que l’officier général qui
commandera l’escadre française soit ferme, opiniâtre et ne se laisse point
abattre aux moindres difficultés. Un homme tel que M. de la Bourdonnais dont
l’opération à la baie d’Antongil lorsqu’il y a relaté son escadre étonne encore
mon imagination parce que je connais les difficultés locales qu’il a eues à
vaincre ; un homme enfin qui ne quitte point la côte de l’Inde tant qu’il y restera
un seul vaisseau ennemi ».
maintenir la pression sur l’ennemi en ne revenant pas à l’Ile de France : « la
dernière guerre a été pour moi un sujet de méditation, les différents combats
de M. d’Aché n’ont pas été plus utiles à M. de Lally, que celui de M. de la
Galissonnière dans la Méditerranée. Relâcher à l’Ile de France après une
bataille, c’est la perdre entièrement. Il faut nettoyer les côtes de manière que
tous les approvisionnements, toutes les munitions de guerre puissent être
11
Cf. Patrick VILLIERS, Le commerce colonial atlantique et la guerre d’Indépendance américaine - New-York
1977, p.218 et suiv.
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transportées par mer sur les plus petits bâtiments, que toutes les places
maritimes attaquées soient bloquées et ne puisse recevoir aucun secours par
la rade ».
Lapérouse qui croit décrire le chevalier de Ternay résume toute l’originalité de
la campagne de Suffren.
Les projets de guerre de course se rattachent à une très ancienne chez les
armateurs, les officiers et le roi. Les uns y voient matière à profit, les autres gloire et
actions individuelles loin des grands vaisseaux du roi où les actions individuelles sont
rares. Pour les équipages des navires du roi, elle est un moyen d’augmenter la solde
mais il faut les inciter davantage. Telle est l’idée du Du Chaffault en 1777 :
« Vous me permettrez, Monseigneur, de vous représenter ici combien il serait
utile de rendre une Ordonnance concernant les parts de prise, soit pour les droite
accordés au capitaine commandant, soit pour la forme à observer dans la vente des
bâtiments pis. Cette récompense si capable d’attacher au service, de consolider les
équipages et même d’augmenter leur zèle, a été administrée jusqu’ici avec la plus
grande négligence… il m’a paru digne de fixer votre attention sur u objet dont les
conséquences sont vraiment sérieuses ».
Sartine reprend cette idée et fait publier le 28 mars 1778 une ordonnance très
favorable à la course royale comme le prouve les deux premiers articles :
Article 1 :
Tous les vaisseaux, frégates et bâtiments de guerre et tous les corsaires
ennemis qui seront pris par les vaisseaux, frégates et autre bâtiments de S.M.
appartiendront en totalité aux officiers et équipages des bâtiments preneurs,
S.M. leur faisant entièrement abandon.
Article 2 :
Tous les navires marchands pris par les bâtiments de S.M. appartiendront :
- pour les deux tiers, aux officiers et équipages des bâtiments preneurs,
- pour un tiers, à la Caisse des Invalides de la Marine.
Reprenant les idées de Vauban, Kerguelen propose la course comme un
élément déterminant de stratégie. Pas de grandes escadres car une bataille perdue
est alors une catastrophe définitive. Il faut utiliser les vaisseaux pour fixer la flotte
anglaise et pour escorter le commerce colonial. Des frégates et des chaloupes
canonnières attaqueraient les grands ports du Canada ou de l’Inde comme les
escales des Indiamen. D’autres attaqueraient les convois. La course est ainsi le fait
de la marine et non des armateurs privés. Il s’agit d’attaquer l’Angleterre dans son
commerce et son économie 12 .
12
Cf. Amiral Brossard, Kerguelen tome1, p.454, Paris 1968.
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L’idée de fixer une flotte ennemie sans la combattre sera justifier par l’amiral
Hardy en 1779 commandant ka flotte anglaise chargée d’empêcher le débarquement
en Angleterre. A ses subordonnés qui lui reprochent sa mollesse et de na pas oser
attaquer l’armée combinée supérieure en ombre, il répond que non seulement il juge
plus utile de refuser le combat mais que si ses instructions l’y avaient autorisé, il
aurait laissé la flotte à Portsmouth. Il vaut mieux l’utiliser comme une menace que de
risquer de la voir détruire par gloriole 13 .
La guerre d’Indépendance connait des théâtres d’opérations multiples. La
chronologie est souvent complexe. Plutôt que de suivre dans le détail les actions de
chaque division, chaque escadre et chaque flotte, j’ai essayé de construire un
tableau volontairement simplifié voire simpliste des principales actions de la Marine
française avec simultanément la répartition géographique des vaisseaux à certaines
dates arbitrairement choisie qui m’ont semblé représentatives.
Cette simplification fait apparaitre des lignes directrices incontestables de la
stratégie. La division des escadres est évidente. La plus forte concentration de la
guerre a lieu à Brest en juillet 1778 mais elle ne représente que 32 vaisseaux sur 52.
Plus élevé en nombre mais plus faible en pourcentage avec 36 vaisseaux la flotte
des Antilles du comte de Grasse en 1782 doit être minorée du Saint-Esprit en
réparations et de deux vaisseaux de 50 inaptes au combat en ligne de file. Elle ne
représente plus que 45 % des forces françaises contre 61 % pour l’escadre
d’Orvilliers en 778. Jamais la concentration des forces chère au comte de Broglie n’a
été réalisée.
L’importance de Brest comme arsenal et comme port d’attache est écrasante.
Toulon et dans une moindre mesure Rochefort servent de lieu de concentration et de
réparations mais pas comme base d’opérations. Avec l’alliance espagnole, Cadix, en
1779, 1780 et à l’automne 1782, devient véritablement la deuxième base française.
Sur l’ensemble de la guerre, le théâtre des côtes atlantiques françaises et
espagnoles est celui qui a reçu le plus de moyens. Au niveau des succès, le
phénomène st inverse. L’Europe connait peu d’actions décisives à l’exception
d’Ouessant, de la prise de deux convois anglais et de la prise de Mahon. Le
débarquement en Angleterres et un échec et les Anglais ont toujours pu ravitailler
Gibraltar. Les théâtres d’opérations extérieures ont vu les actions les plus nettes et
connu les plus d’initiatives. La bataille de Saintes est humiliante mais ne remet pas
en cause le sort de la guerre ni le potentiel naval. Le commerce colonial est
parfaitement protégé et la course française se révèle efficace.
Il apparait donc dans une première approche que les autorités françaises n’ont
pas choisi particulièrement un projet stratégique. L’absence d’un grand état-major et
d’un bureau des opérations semble l’explication principale. Plus qu’à la stratégie, le
roi influencé par Sartine puis par Castries a fait confiance à des hommes. Ces chefs
d’escadre ou ces lieutenants généraux n’ont pas tous les pouvoirs, ils doivent
13
Cf. A. Temple-Patterson, The other Armada, p.174 et suivantes. Manchester 1960.
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appliquer des instructions. Souvent très détaillées, elles sont une des clefs pour
comprendre la stratégie française. Ces instructions, par définition secrètes, n’ont pas
toutes été conserves. Certaines ont été largement publiées et il serait trop long de
toutes les analyser mais une étude, même rapide, se révèle significative.
A l’automne 1776, Sartine prévoit d’envoyer aux Antilles une escadre
d’évolution chargée de protéger les îles française. La tension s’apaisant, cette
escadre est désarmée mais les instructions avaient été rédigées. Elles contiennent
les principaux points suivants 14 :
Il suffit qu’il soit prévenu que l’objet de sa mission est de protéger le
commerce de ces îles, d’empêcher qu’il ne soit fait aucune insulte ou violence
soit aux bâtiments de la Nouvelle-Angleterre, soit à tous les autres qui
viendraient y commercer ou s’y réfugier, et de faire en toute occasion
respecter le pavillon de Sa Majesté.
Il sera en conséquence moins occupé de poursuivre le commerce interlope
que les Américains peuvent continuer qu’à tenir ses croisières à d’assez
grandes distances des îles pour en écarter les frégates anglaises et empêcher
qu’elles n’osent s’approcher de la côte en deçà des limites fixées, et encore
moins de fouiller les ports et les différents mouillages comme elles ont
entrepris de le faire…
Duchaffault ne devra, cependant pas rechercher la rencontre des forces du
vice-amiral Young qui dispose de deux vaisseaux de 50 et plusieurs frégates
et corvettes. S’il ne peut les éviter il usera de la plus grande courtoisie…
« Suivant la bonne entente qui règne entre les deux couronnes », et évitera
toute hostilité mais ne permettra en aucun cas qu’il soit manqué au respect dû
à son pavillon.
Dans le cas où un bâtiment de la Nouvelle-Angleterre appartenant aux
Insurgents serait poursuivi par un vaisseau anglais et réclamerait la protection du
pavillon de la France, le sieur Duchaffault la lui accordera, et si nonobstant la
déclaration qu’il en aura faite, ce vaisseau anglais s’obstinait à la poursuite de
l’Insurgent et voulait s’en emparer, le sieur Duchaffault emploiera pour s’y opposer
les forces que S.M. lui a confiées, mais il n’en viendrait à cette extrémité qu’après
avoir hélé le vaisseau anglais et lui savoir déclaré à la voix que les ordres du roi lui
prescrivent d’accorder l’asile de son pavillon à tous les bâtiments qui pourront le
réclamer, et de s’opposer par la force à ce qu’il leur soit aucune violence sous on
pavillon.
Il s’agit d’instructions qui vont extrêmement loin puisque la protection des
Insurgents doit être accordée même au prix d’une bataille navale. En 1776, la flotte
française commence à peine son réarmement. Malgré cela le gouvernement français
14
A.N. Marine B4.126 fos 83-88. Mémoires du Roi pour servir d’instructions…
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a donc fermement choisi de soutenir les Insurgents. Il prend le risque d’un
affrontement alors que les stocks ne sont pas reconstitués et que les réformes de la
Marine viennent justes d’être promulguées. Néanmoins, Duchaffault doit éviter toutes
provocations. La dissolution de l’escadre évite une croisière qui aurait entrainé
l’affrontement.
Les instructions de l’escadre d’Amérique ne sont connues que par es extraits
écrits au cours de la traversée vers l’Amérique de la main même du comte d’Estaing.
Ces extraits étaient destinés, à M. Gérard.
D’Estaing est averti que l’armée anglaise commandée par le Général Howe,
formée de mercenaires pour la plupart d’origine allemande, occupe trois ports :
Philadelphie avec 15.000 hommes. New-York avec 6.000 et Newport avec 4.000.
Son frère l’amiral Howe commande six vaisseaux de 64 canons, sept de 50 canons
et une soixantaine de frégates et corvettes. Cette force est basée dans la Delaware.
Elle assure les liaisons et le ravitaillement de l’armée et fait le blocus des ports
insurgents.
Il est donné au comte d’Estaing d’atterrir sur la baie de la Delaware et
d’attaquer les Anglais en tous points de la côte américaine. Il lui est encore donné
ordre exprès et permission positive de faire ce qu’il croira le plus convenable dans
les différents cas qui pourront se présenter… il lui est ordonné de faire une action
d’éclat avantageuse aux Américains et glorieuse pour les Armes du Roi et propre à
manifester la protection que Sa Majesté accorde à ses alliés.
Pour ce faire, il peut combiner ou non des actions avec les troupes
insurgentes, il ne doit pas faire d’établissement sur le continent… mais peut
éventuellement prendre et garder les îles propres à la pêche et au commerce comme
Terre-Neuve ou Saint-Jean. Il peut aider les entreprises des Américains contre la
Nouvelle Ecosse mais le roi déclare sa répugnance à un projet contre le Canada.
Les renseignements contenus dans ces instructions sont assez juste puisque
les forces anglaises sont exactement de 33.756 hommes. En refusant de déclare la
guerre à la France, les Anglais lui ont laissé l’initiative. En obtenant un succès sur la
côte américaine, d’Estaing rétablirait le commerce avec les Insurgents et assurerait
leur ravitaillement en armes et en munition. Faire capituler Philadelphie affaiblirait la
présence anglaise. Le moment semble bien choisi car les forces anglaises sur mer
sont peu importantes. La capacité des Anglais à renforcer l’Amérique semble sousestimée. L’élément de la vitesse et de la surprise qui doit être déterminant chez les
français n’est pas assez souligné et le secret de la destination de la flotte française
est mal protégé.
Après l’Amérique du Nord, d’Estaing doit aller aux Antilles françaises mais là,
sa mission est résolument défensive : protéger les îles, le commerce et défendre
l’honneur du pavillon.
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Ces instructions sont écrites par les services de Sartine au début de mars et
communiquée à l’amiral le 27. Sartine pense que les hostilités seront engagées par
la flotte de Toulon. La lenteur de l’amiral qui passe beaucoup de temps – trop peutêtre – à faire manœuvrer ses vaisseaux fait que c’est l’escadre de Brest qui va livrer
la première bataille navale.
Le 3 avril, Sartine envoie à d’Orvilliers une longue lettre commentant les
instructions qu’il vient e lui envoyer. Deux idées dominent : ne pas subir de défaite
navale et avoir des officiers qui obéissent 15 .
Ils doivent sentir que toute l’Europe et la marine de Sa Majesté en particulier
ont les yeux ouverts sur la première escadre qui soit sortie de nos ports
depuis la guerre dernière, et qu’ils seront responsables au roi et à la nation de
tout ce qu’ils auraient pu faire et de tout ce qu’ils n’auront pas fait. Il s’agit de
rendre au pavillon français tout l’éclat dont il brillait : il s’agit de faire oublier
des malheurs et des fautes passés : ce n’est que par les actions les plus
signalées que la marine peut espérer d’y parvenir… les forces dont vus
disposez suffisent pour assurer la supériorité ; votre courage et celui des
officiers que vous commandez doivent faire le reste.
Mais, quelles que soient les circonstances dans lesquelles l’armée navale du
roi puisse se trouver, l’instruction de Sa Majesté, qu’elle me charge
expressément de vous faire connaître, ainsi qu’à tous les officiers
commandants, est que ses vaisseaux attaquent avec la plus grande vigueur et
se défendent, en toute occasion, jusqu’à la dernière extrémité…
Il me reste un article dont Sa Majesté m’a souvent fait l’honneur de
m’entretenir : c’est celui de la subordination. Je ne puis que m’en rapporter à
vous, monsieur, sur les moyens que vous croirez devoir employer pour
l’introduire et la maintenir dans l’armée dont vous avez le commandement Sa
Majesté vous autorise et vous ordonne même de démonter les
commandements et d’en nommer d’autres à votre choix.
Les instructions particulières données au comte d’Orvilliers se résument à
engager la flotte anglaise et la battre. Mais, en cas de succès rien n’est prévu pour
exploiter la victoire. En mai 1778, le maréchal de Broglie a bien reçu le
commandement d’une armée de trente mille hommes rassemblés de Dunkerque à
Nantes, mais leur disposition montre qu’il s’agit plus de préparer une riposte à un
débarquement anglais qu’à tenter une descente française sur la côte anglaise. Cette
manœuvre fixe une escadre anglaise très importante mais aucune offensive n’est
véritablement en préparation. La victoire d’Ouessant, le 27 juillet 1778, n’est suivie
d’aucune exploitation stratégique. Sartine attend un succès en Amérique.
15
A.N. Marine B4.138, 3 avril 1778.
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La deuxième sortie de l’escadre d’Orvilliers en août et septembre, se résume
à une croisière sur les côtes françaises et l’entrée de la Manche. En Méditerranée,
l’escadre de Fabry, forte de cinq vaisseaux, patrouille pour empêcher toute tentative
contre la Corse. Sa force insuffisante ne lui permet aucune expédition contre
Gibraltar ou Minorque. La dernière offensive de l’année 1778 est l’envoi d’une
division commandée par Vaudreuil pour ravager les établissements anglais du
Sénégal puis renforcer le comte d’Estaing aux Antilles.
La France pendant cette année 1778 pratique dons une stratégie périphérique
dont le premier objet est de disperser les forces anglaises supérieures en nombre. Le
second est de les battre en sachant qu’une défaite ou un demi-succès ne tire pas à
conséquence. D’après l’abbé de Véri, Sartine lui aurait confié que 16 :
Toute la campagne de 1778 a été perdue par l’espoir et l’attente de la
déclaration de l’Espagne. Ce point est de la dernière conséquence dans toute
guerre avec les Anglais, leur constitution nationale ou l’esprit de leur
gouvernement les rendra toujours faibles dans une première campagne parce
qu’ils ne savent pas la prévoir pendant les années de la paix. Mais le premier
danger échappé, leur activité se réveille et toute l’énergie de la nation se
développe. Ainsi la politique de M. de Vergennes a laissé perdre une première
année de force, où la France pouvait, par son activité seule, troubler tout le
commerce dispersé de l’Angleterre et s’emparer même de plusieurs de ses
colonies à sucre qui sont une des bases secondes de sa richesse.
Il semble que Sartine ait eu des doutes quant à la capacité de la Marine
française à vaincre son ennemi, doutes compréhensibles si in se souvient des
désastres de la guerre de Sept Ans. Cette conception défensive se retrouve
aux Antilles. Sartine interdit au bouillant gouverneur des îles du Vent, le
marquis de Bouillé, toute action offensive avec les troupes en garnison sur
place ; ce qui permet aux Anglais de s’emparer de l’île de Sainte-Lucie au
moment de l’arrivée du compte d’Estaing à la Martinique. A Sartine s’étonnant
que cent quatre-vingt soldats seulement aient été laissés en garnison pour
défendre cette île tactiquement si importante, Bouillé répond le 3 juillet
1779 17 :
Je vous répèterai encore ce que vous m’avez prescrit dans mes
instructions secrètes qu’il fallait abandonner à leurs propres forces les
dépendants de la Martinique et de la Guadeloupe, que monsieur le
Comte d’Estaing était ici, qu’il n’était pas présumer qu’une escadre
inférieure de moitié viendrait à sa vue attaquer Sainte-Lucie et que luimême avait trouvé mauvais que quelques jours avant son arrivée et
lorsque les recrues me sont parvenues, j’eusse envoyé un renfort de
deux à trois cents hommes à la Dominique…
16
17
Cf. J. Michel, Sartine tome 2, opus cit., F° 181.
A.N Colonies C8A 78, 1779, F°79 Bouillé à Sartine.
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Ulcérés de cet échec et des remarques de Sartine, Bouillé et d’Estaing ne
vont plus tenir compte des instructions du ministre.
L’entrée de l’Espagne aux côtés de la France en février 1779 va permettre
une stratégie offensive. Des tractations entre les deux Cours va naître un projet à la
dynamique étonnante exposé dans les instructions reçues par d’Orvilliers en avril
1779. Malgré leur longueur elles méritent d’être publiées 18 :
Mémoire du roi pour servir d’instruction particulière à M. le comte d’Orvilliers,
lieutenant général commandant l’armée navale :
(29 mai 1779, à Versailles).
… Le sieur comte d’Orvilliers doit être prévenu que l’Espagne s’est déterminée
à joindre ses forces navales à celles de la France, et que le premier objet de l’armée
du Roi, doit être d’effectuer une jonction d’après laquelle toutes les opérations de la
campagne seront déterminées.
A cet effet, l’intention de Sa Majesté est que son armée appareille de la rade
de Brest aussitôt que le comte d’Orvilliers aura 28 vaisseaux réunis sous son pavillon
sans attendre ceux qui pourraient encore manquer.
… Il est possible que l’armée des ennemis devance à la mer l’armée du Roi,
et qu’elle prenne station sur l’île d’Ouessant, dans la vue d’attaquer l’armée de Sa
Majesté à sa sortie de la rade de Brest, et de s’opposer à la réunion des forces
navales de la France à celles de l’Espagne, que l’Angleterre peut prévoir, et dont elle
doit redouter les effets ultérieurs. L’intention de Sa Majesté n’est point que son
armée livre combat à l’armée anglaise avant d’être réunie à l’armée de Sa Majesté
Catholique, et elle recommande très expressément au sieur compte d’Orvilliers
d’éviter avant cette époque une action présumée inutile, à moins que la supériorité
du nombre n’assurât à l’armée du Roi un avantage décisif sur l’armée anglaise…
… L’intention de Sa Majesté est, qu’excepté dans le cas d’une nécessité
absolue et indispensable, le sieur comte d’Orvilliers ne permette à aucun des
vaisseaux sous ses ordres de relâcher dans les ports de France.
Aussitôt qu’après la sortie de la rade de Brest les circonstances du temps et la
position des ennemis auront permis que l’armée du Roi suive sa destination, le sieur
comte d’Orvilliers fera route pour atterrir directement sur l’île de Sisarga, située à
quatre lieues un tiers de la Tour de Fer de la Corogne.
Sa Majesté Catholique a destiné le sieur Gaston, lieutenant général de
marine, pour commander la partie de ses forces navales, consistant en 20 vaisseaux
de ligne et 6 frégates, qu’Elle se propose de joindre à l’armée du Roi, sous le
commandement du sieur comte d’Orvilliers. Elle a prescrit à la division de cette
18
A.N. Marine B4-155, 1779, Mémoire…
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escadre, qui a armé au port du Ferrol sous le commandement su sieur d’Arce,
pareillement lieutenant général, de passer immédiatement à la Corogne, pour se
joindre à la première des deux escadres française ou espagnole, qui paraître dans le
golfe de ce nom.
L’escadre de Cadix se mettre en mer à peu près vers les premiers jours de
juin, sous le commandement de don luis de Cordova, lieutenant général, et,
lorsqu’elle aura rencontré l’armée, le sieur Gaston se rangera sous le pavillon du
sieur comte d’Orvilliers et remettre à ses ordres le nombres de vaisseaux nécessaire
pour compléter, avec ceux qui auront été pris à la Corogne, la totalité de 20
vaisseaux de ligne que Sa Majesté Catholique s’est proposée de joindre à l’armée
navale du Roi…
… Le sieur comte d’Orvilliers doit être prévenu que l’Angleterre attend, au
commencement de juin, des flottes de l’Amérique et des ses autres possessions audelà des mers, et que, d’ailleurs, d’autres flottes peuvent être expédiées des ports
d’Angleterre. Celle qui a fait voile en dernier lieu des ports de la manche, sous les
ordres du contre-amiral Arbuthnot, doit être escortée jusque vers les Açores, par 10
vaisseaux de ligne, en outre des 5 vaisseaux qui doivent la convoyer jusqu’à newYork. Il est bien à souhaiter que, soit en se rendant au point de rendez-vous, soit
après la jonction, le sieur comte d’Orvilliers puisse intercepter quelqu’une de ces
flottes, et s’emparer des 10 vaisseaux qui doivent revenir en Europe, après avoir
décapé (sic) la flotte destinée pour New-York.
Il observa pareillement d’accorder protection autant qu’il le pourra, aux flottes
françaises et aux bâtiments des sujets du Roi, s’il en rencontre sur sa route…
… Lorsque l’escadre d’Espagne sera réunie à l’armée du Roi, l’armée
combinée sera forte de 50 vaisseaux de ligne. Le sieur comte d’Orvilliers n’en fera
entrer que 45 dans la ligne de bataille, et réservera les 5 de moindre force, tant
espagnols que français, pour en former une escadre légère qu’il emploiera suivant
les occurrences, soit comme corps de réserve, pour se porter d’après l’ordre du
général partout où le besoin serait indiqué, pendant une action, soit pour des
expéditions particulières, qu’il faudrait entreprendre ou protéger sans déplacer la
grande armée.
La ligne de bataille sera composée de neuf divisions de 5 vaisseaux chacune,
formant trois escadres, sous les dénominations d’escadre blanche, escadre blanche
et bleue, et escadre bleue. Et, en y comprenant l’escadre légère, composé comme la
division de 5 vaisseaux formant l’armée combinée sera partagée en dix divisions…
… L’intention des deux monarques, en convenant de cette disposition, si
conforme à l’étroite union des deux couronnes, a été que dans ce combat, aucun
vaisseau espagnol ou français ne puisse donner ou recevoir un coup de canon, sans
qu’il ne lui soit commun avec son allié ; et que, dans les événements de la
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campagne, les vaisseaux des deux puissances partagent également le danger et la
gloire…
Le comte d’Orvilliers devra exercer l’armée… Mais il ne donnera à ces
exercices et évolutions, que le moins de temps qu’il sera possible, et ce qu’il en
estimera absolument nécessaire, l’objet essentiel pour profiter de la saison étant de
joindre et combattre l’ennemi, afin de pouvoir agir ultérieurement suivant le plan qui
aura été arrêté entre les deux cours…
… Comme l’intention des deux couronnes alliées est que leur armée
combinée exécute une grande entreprise contre les côtes d’Angleterre, l’objet
principale du sieur comte d’Orvilliers doit être de calculer ses mouvements de
manière à pouvoir se porter à l’entrée de la Manche le plus promptement qu’il sera
possible…
Mais le plan tracé dans cette instruction ne pourra voir son exécution,
qu’autant que l’armée combinée sera maîtresse du canal, soit par la destruction ou la
disparition de l’armée ennemie, soit par la destruction ou la disparition de l’armée
ennemie, soit par sa rentrée dans ses ports, alternative qui exigera de régler et
modifier les opérations, suivant les circonstances et les événements…
… Lorsque l’expédition ordonnée dans la manche sera terminée, le sieur
comte d’Orvilliers fera rentrer l’armée navale du Roi à Brest si elle est à la fin des
vivres ; mais s’il lui reste des subsistances, il lui fera tenir la mer aussi longtemps que
l’état des vivres le comportera.
Sa Majesté Catholique a demandé que son escadre soit congédiée au
commencement de septembre. Le sieur comte d’Orvilliers la congédiera à cette
époque en prenant, suivant les circonstances, toutes les mesures nécessaires pour
assurer son passage. Il doit, en conséquence, combiner les opérations de l’armée de
manière que l’exécution puisse en être terminée à la fin du mois d’août.
Sa Majesté, qui connait le zèle du sieur comte d’Orvilliers et l’habileté dont il
lui a donné des preuves aussi utiles pour son service que glorieusement pour son
pavillon, ne peut que s’en rapporter à ses lumières et à son expérience sur les partis
qu’il devra prendre dans les circonstances et les cas qui n’ont pas été prévus par la
présente instruction. Elle est assurée que la prudence du sieur comte d’Orvilliers lui
suggéra, dans toutes les occasions, les moyens d’employer les forces qui lui sont
confiées de la manière qui pourra assurer le plus d’avantages à son service, en
même temps qu’elle procurera le plus de gloire à ses armes.
Mémoire du Roi pour servir de second supplément aux instructions
particulières de M. le comte d’Orvilliers, lieutenant général commandant
l’armée navale combinée :
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Le sieur comte d’Orvilliers verra, par copie qui lui est adressée de l’instruction
expédiée au sieur comte de Vaux que l’intention de Sa Majesté est que l’armée
qu’Elle a fait rassembler dans ses ports du Havre et de Saint-Malo dirige son attaque
contre le comté de Cornouailles. Le sieur comte d’Orvilliers combinera, en
conséquence, se mouvements de manière que l’armée navale sous ses ordres
occupe dans la Manche une position telle que dans toutes les circonstances, elle
puisse couvrir et protéger le passage des convois du Havre et de Saint-Malo ; le
sieur comte d’Orvilliers fera protéger immédiatement ce passage par des divisions de
vaisseaux et frégates qu’il détachera de la Grande Armée sans trop l’affaiblir. Il est
prévenu par la lettre du Roi du 14 juillet que, s’il le juge nécessaire pour conserver
aux forces navales sous son commandement une supériorité décidée sur celles des
ennemis, il peut requérir de Don Luis de Cordova de détacher de l’escadre sous ses
ordres tel nombre de vaisseaux dont il jugera convenable de renforcer l’armée
combinée.
Le sieur cote d’Orvilliers prescrira aux commandants des divisions destinées à
protéger immédiatement les convois du Havre et de Saint-Malo, de se porter le plus
tôt qu’il sera possible sur les deux points où ces convois sont rassemblés, tandis
qu’avec le grand corps de l’armée combinée, il combattra ou contiendra l’armée
anglaise, suivant la position que celle-ci aura prise dans la Manche.
Le sieur comte d’orvilliers communiquera les présentes dispositions à Don
Luis de Cordova, afin que ce général combine ses mouvements de manière à
protéger, avec les vaisseaux sous ses ordres, le passage des convois chargés des
troupes de l’expédition et à conserver toujours ces convois entre l’armée combinée et
l’escadre sous son commandement.
Le sieur comte d’Orvilliers prescrira à l’officier général qui commandera la
division qui aura passé la première, ou à celui qui se trouvera commandant des deux
divisions, si elles passent en même temps, de concerter avec le sieur comte de Vaux
sur quel point de la côte il paraîtra préférable de faire le débarquement, soit dans le
port même de Falmouth, qui n’est défendu que par deux vieux château, soit dans le
port d’Helfort, situé à une lieue et demi dans le sud de Falmouth.
S’il est décidé que le débarquement sera fait à Falmouth, l’officier général de
la marine jugera, à l’inspection du port et d’après les sondes qu’il aura fait prendre,
s’il peut faire canonner et détruire les forts ou batteries de l’ennemi par l’artillerie des
vaisseaux, et, s’il le juge praticable, il fera pareillement usage des chaloupes
canonnières et des galiotes à bombes qui auront été remises à ses ordres pour
multiplier ses moyens d’attaque. Enfin, sur quelque point que se fasse le
débarquement, il emploiera es forces qui auront été confiées pour protéger la
descente et favoriser, par tous les moyens possibles les opérations su sieur comte
de Vaux.
Comme l’intention de Sa Majesté est que ses troupes s’établissent dans de
Cornouailles et l’occupent pendant l’hiver, le sieur comte d’Orvilliers concertera avec
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le sieur comte de Vaux un plan capable de mettre le port de Falmouth en état de
défense, au moyen des batteries qui peuvent être établies à terre et des défenses
maritimes que le sieur comte d’Orvilliers peut joindre à ces premières. Il mettra tout
en usage pour faire de Falmouth un port de sûreté pour les bâtiments de Saint-Malo,
afin qu’ils puissent y trouver un abri pendant l’hiver et que les communications soient
assurées entre les côtes de France et celles de Cornouailles.
Lorsque les troupes de Sa Majesté, rassemblées dans les ports du Havre et
de Saint-Malo, auront été débarquées dans le comté de Cornouailles, et que le sieur
comte d’Orvilliers jugera qu’il peut abandonner la station qu’il aura occupée dans
l’intérieur de la Manche, il se portera à l’entrée du canal et établira sa croisière des
Sorlingues à Ouessant, tandis que l’escadre aux ordres de don Luis de Cordova
pourra établir la sienne du cap Clear aux Sorlingues.
D’après ces nouvelles dispositions, Sa Majesté ne peut fixer le terme de la
campagne pour l’armée navale combinée, mais comme, si cette entreprise a le
succès que Sa Majesté doit en attendre, un des premiers soins du sieur comte
d’Orvilliers et su sieur comte de Vaux aura été de faire du port de Falmouth un
établissement solide et une retraite assurée pour les vaisseaux, Sa Majesté y fera
passer les vivres, agrès et autres munitions, dont l’armée navale combinée pourra
avoir besoin, pour prolonger le campagne au-delà du premier terme qui avait été fixé.
Fait à Versailles, le 7 août 1779.
Ce qui frappe le plus à la lecture des instructions complètes c’est le contraste
entre des indications détaillées pour des points secondaires et l’absence de
directives pour résoudre les problèmes essentiels. Le comte d’Orvilliers est ligoté par
des instructions tatillonnes tout en ayant des pouvoirs exorbitants. Un tel projet
nécessite un amiral hors du commun, d’Orvilliers l’est-il ? Le choisir, n’est-ce pas
condamner le projet ?
L’échec de l’expédition de la Manche implique la fin de l’espoir d’une guerre
courte. Le 3 septembre, l’escadre d’Orvilliers a débarqué à Brest neuf mille malades.
Le 5 décembre, les vaisseaux de l’escadre d’Estaing sont venus désarmer dans les
ports de l’Atlantique. Aux Antilles, les vaisseaux de la motte-Picquet et de Grasse
sont à peine suffisants pour une politique défensive.
Dans un mémoire de novembre 1779 adressé à la Cour d’Espagne, Sartine
décide de ne plus recommencer une telle tentative mais il ne définit pas clairement
une stratégie de guerre d’usure. La France doit reprendre l’initiative. Le 3 janvier,
Sartine renvoie à Cadix les vingt vaisseaux de l’amiral Gaston, qui stationnaient
inutilement à Brest depuis le 3 septembre 1779, et une division de quatre vaisseaux
sous les ordres de Beausset.
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Si les vaisseaux sont en état les équipages français sont piteux 19 :
Je vous avoue qu’il est effrayant pour une commandant de sortir avec un
équipage tel que celui que nous avions. Plus de la moitié n’ayant jamais vu la
mer, qu’on n’a eu le temps d’exercer d’aucune manière, ne mettant que la pus
grande confusion dans les manœuvres sans y pouvoir être utiles à rien, dans
l’hiver avec des nuits de seize heures et pouvant rencontrer l’ennemi ! Le mien
commence un peu à se dégrossir et j’emploie utilement le temps qui se passe
dans ce mouillage en leur faisant donner des leçons de manœuvre et e
canonnage quand on n’a pas de besoin de les faire travailler aux réparations à
faire au vaisseau pour le remettre en état de tenir la mer. Nous avons essuyé
pendant vingt jours des temps si affreux que nous avons infiniment souffert…
Sartine retire de l’arsenal de Brest surchargé et affaibli, vingt vaisseaux
espagnols inutiles et les renvoie avec quatre vaisseaux français à Cadix. Il pense
avec raison que le climat est meilleur et que les novices et matelots gardes-côtes
français pourront être formés et fournir ultérieurement de bons équipages. L’étude de
sa correspondance avec Beausset montre que l’épidémie à bord des quatre
vaisseaux français a été résorbée. En mai, Sartine juge la division en état de croiser
seule et lui envoie les instructions suivantes 20 :
Sartine à M. de Beausset :
Instructions secrètes :
Ordre d’aller croiser depuis le cap Saint-Vincent jusqu’à la hauteur de Vigo en
poussant les bordées jusqu’à 30 et 40 lieues au large pour intercepter les
vaisseaux et frégates aux ordres su commodore Johnstone et les corsaires
répandus sur ces parages, pour protéger l’atterrage des bâtiments espagnols
et français qui viennent sur ces côtes, pour assurer le commerce de Ferrol à
Cadix…
On cherchera toujours à remplir avec exactitude ces trois points. Ce plan de
navigation ne saurait être assez déterminé pou que les circonstances ne puissent y
apporter des changements.
A la suite de cette lettre, Beausset envoie à l’escadre l’instruction suivante :
Mrs les capitaines s’occuperont essentiellement pendant leur croisière de
l’instruction des gardes de la Marine et des officiers, d’exercer fréquemment
leurs équipages au canons, de tenir leurs vaisseaux dans l’état de propreté le
plus parfait et de veiller avec exigence à tous ce qui pourra conserver la santé
des équipages.
19
20
A.N. Marine B4-175, 7 février 1780, F° 98. Beausset à Sartine.
A.N. Marine B4-175, 3 mai 1780, D° 47. Sartine.
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A l’issue de cette croisière Beausset est très satisfait de ses équipages à
l’exception de celui du Héros récemment joint à l’escadre et qui a eu cent dix-neuf
malades et sept mots. En envoyant ces quatre vaisseaux à Cadix, Sartine dégage
l’arsenal de Brest, maintien une présence française aux côtés es Espagnols et forme
plus de mille deux cents nouveaux marins : mais il en faut encore beaucoup plus.
Tous les efforts de Brest sont alors consacrés à l’exception aux Antilles de
l’escadre Guichen. Celle-ci part le 2 février, composée de seize vaisseaux escortant
quatre-vingt neuf navires marchands ; elle arrive sans encombre le 29 mars au Fort
Royal. Les instructions reçues par Guichen sont très révélatrices du changement des
objectifs de Sartine 21 :
Le premier objet qui doit occuper le sieur Comte De Guichen est d’empêcher
que les ennemis ne réussissent dans les entreprises qu’ils pourraient tenter
contre quelques unes des Iles du Vent…
Le second objet de sieur Conte De Guichen doit être de protéger le navire de
commerce, de maintenir la libre communication entre les Iles appartenant à
Sa Majesté et d’assurer leurs subsistances.
Le sieur De Guichen doit pour cette raison ne rester dans le port que le moins
de temps qu’il sera possible et de tenir la mer autant que les forces que
l’Angleterre entretient aux Iles du Vent pourront le lui permettre sans trop
compromettre celles qui lui sont confiées.
Il s’agit toujours d’une stratégie défensive. Rodney, le meilleur amiral anglais
vient d’être envoyé aux Antilles et Sartine peut en être légitimement inquiet. Aucune
instruction n’est donnée quant à la conquête de nouvelles îles ou pour une action sur
les côtes américaines. Cependant, pour soutenir l’effort des Insugents, Sartine
prépare une escadre sous la direction de Ternay. Partie le 2 mai, cette escadre de
set vaisseaux doit escorter vingt-huit transports chargés des six mille soldats de
l’armée de Rochambeau. Une telle armée oblige les Anglais à immobiliser des forces
importantes en Amérique du Nord.
Sartine ne croit plus aux vertus du plan des partisans de la guerre courte ;
mais il reste fidèle à la combinaison : vaisseaux plus troupes terrestres. L’escadre
Ternay en est la preuve. Arrivée le 12 juillet devant New-Port, elle est bloquée
jusqu’en mars 1781 par les onze vaisseaux anglais regroupés. La présence des
Français redonne du courage aux insurgents même si aucune action décisive n’a
lieu.
En Europe, la stratégie de l’année 1780 est très confuse. Sartine donne
priorité aux escadres de l’Amérique et à l’escorte des convois. Progressivement les
équipages malades guérissent, les nouveaux marins sont formés. Des divisions
françaises sortent par petits groupes et se rassemblent à Cadix. Dix de ces
21
Cf. Patrick VILLIERS, le Commerce colonial atlantique et la guerre d’Indépendance des Etats-Unis
d’Amérique, Arno Press, New-York 1977, F° 239.
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vaisseaux se joignent, le 9 juillet à l’armée espagnole sous les ordres de Cordova,
pour une croisière d’interception des convois anglais.
Pendant ce temps ? Sartine donne ordre à Guichen de ramener des Antilles,
sous la protection des dix-sept vaisseaux de son escadre, un convoi doit arriver à
Cadix pour éviter une rencontre avec les Anglais susceptibles de croiser au large de
Brest. Profitant de la concentration des forces françaises qui va réaliser à Cadix,
Sartine envoie à la Cour d’Espagne le comte d’Estaing très apprécié des Espagnols.
Tirant les leçons de l’échec de 1779, dû en grande partie à l’éloignement des centres
de décision, Sartine lui donne les pleins pouvoirs.
D’Estaing explique aux Espagnols que le blocus de Gibraltar ne sera jamais
efficace. Il leur propose un débarquement à la Jamaïque. Avec les nouveaux
vaisseaux arrivés de Brest, les Français réunissent à Cadix au 30 octobre : trentetrois vaisseaux montés par vingt sept mille six cent cinquante quatre hommes dont
cinq mille deux cent soixante sept soldats de l’infanterie de marine ou de l’armée de
terre. Un tel projet avait toutes les chances de réussir mais les Espagnols refusent.
Comme en France l’opinion publique émet des critiques très violentes, d’Estaing
propose une politique de gages. La Jamaïque conquise pourrait s’échanger à la paix
contre Gibraltar. Mais les Espagnols croient toujours à la possibilité de reprendre
aux-même cette forteresse. En France, Sartine démissionne le 17 octobre.
Castries n’a pas le temps de réfléchir à de nouvelles instructions et laisse les
décisions à d’Estaing. Le 4 novembre, l’escadre française, seule, quitte l’Espagne
pour une croisière dans le golfe de Gascogne et l’entrée de la Manche. Elle rentre le
3 janvier, sans avoir rencontré l’ennemi. Castries sait qu’il doit obtenir des résultats. Il
est fort probable qu’il partage l’opinion émise par l’Abbé de Véri le 3 aoûte 1780 22 :
Le public, qui ne juge que par les résultats, s’en prend à M. de Sartine… du
peu de succès que nos dépenses maritimes produisent. Il ne veut entrer dans
aucun détail. Il ne veut pas savoir qu’aucun vaisseau n’a encore montré de
défaut de construction ou de radoub ; qu’aucun n’a fait eau dans ses longs
séjours à la mer ; que les magasins ont été très approvisionnés dans tous les
genres : que la discipline militaire a été maintenue sur tous les vaisseaux et
dans les ports ; que la bravoure des subalternes n’a jamais mérité le moindre
reproche, et que la tête seule de quelques commandants, que M. de Sartine
n’avait pas choisi lui seul a mis obstacle aux succès qu’on pouvait espérer.
Le même public veut encore ignorer que c’est la politique de M. de Vergennes
qui a empêché M. de Maurepas et M. de Sartine de faire usage de notre
supériorité décidée sur la marine anglais pendant les dix huit premiers mois du
conflit. Dans ce temps-là les îles anglaises étaient ouvertes en Amérique, mes
matelots anglais étaient dispersés sur toutes les mers sans aucune
précaution ; les ports de la Grande-Bretagne étaient sans défense, les
22
Cf. J. Michel, Sartine tome 2, opus. Cit. F° 187.
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carcasses de leurs vaisseaux manquaient de tout ainsi que leurs magasins,
les établissements de l’Inde pouvaient être enlevés… On a eu des égards
déplacés pour irrésolutions de Madrid dont les délais ont donné le temps à la
marine anglais de se réhabiliter. Jusqu'à présent on ne voit pas que la France
ait retiré le moindre avantage de sa liaison avec l’Espagne, et l’on voit se
réaliser une partie des prédictions qu’on faisait à M. de Maurepas, dont il était
d’ailleurs bien convaincu lui-même, sur les embarras de l’inutilité des secours
espagnols dans les opérations militaires.
Castries a acquis la certitude que la Marine française peut gagner et qu’il faut
lui donner de bonnes instructions et de nouveau chefs, plus dynamiques, capables
de supporter les fatigues extrêmes de longues campagnes. Sartine, lié à l’alliance
espagnole, a privilégié le théâtre d’opérations européen. Castries, qui peut souffrir
Vergennes, va extérieurement manifester sont attachement aux opérations avec les
Espagnols. En réalité, il va considérer la marine espagnole comme un moyen de fixer
des forces anglaises en Angleterre dans la crainte d’un nouveau débarquement.
Le succès ne peut venir que d’une stratégie périphérique, simultanée et
offensive : il nomme trois nouveaux chefs, connus pour leurs talents et leur
dynamisme ; Barras pour reprendre en mains l’escadre commandée par Des
Touches depuis la mort de Ternay : Suffren pour relancer l’initiative aux Indes ; De
Grasse pour les Antilles.
Leurs instructions ayant été maintes fois publiées, il s’agit surtout d’en
dégager les lignes directrices. La protection des convois demeure un objectif
essentiel car ils comprennent, en plus des navires marchands, des troupes terrestres
et des approvisionnements militaires. De Grasse emporte avec lui des troupes mais
aussi des vivres et des munitions pour plus d’un an. Suffren escorte huit bâtiments
de transport ayant à leurs borde mille hommes de troupes qui doivent composer la
garnison du Cap de Bonne Espérance, pour éviter que les Anglais ne s’en emparent.
Il doit ensuite se mettre sous les ordres d’Orves et agir le plus efficacement possible
aux Indes.
A la suite de la Praya, Suffren écrit à Castries 23 :
A vous, monseigneur, j’avouerai que j’ai été les attaquer de propos délibéré,
espérant qu’à la faveur de la surprise, du désordre du mouillage, je les
détruirais… je les aurais détruits effectivement si les cinq vaisseaux eussent
exécuté l’ordre de mouiller… J’ai manqué l’occasion précieuse de faire des
grandes choses avec de petits moyens. J’en suis inconsolable…
Et Castries répond le 24 novembre 1781 24 :
23
24
A.N. Marine B4.198, 10 août 1781, Suffren à Castries.
A.N. Marine B4.198, 24 novembre 1781, Castries à Suffren.
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Le roi vous a annoncé dans vos Instructions, monsieur, que toutes les actions
courageuses que ses généraux feraient lors même qu’elles n’auraient pas le
succès que leur audace aurait mérité, n’en seraient pas moins honorées par
lui, et qu’il n’y aurait que leur inaction dont il serait mécontent.
Sa Majesté n’avait pas connu, sur les premiers comptes qui lui avaient été
rendus, tous les caractères du parti que vous avez pris lorsque vous vous êtes
déterminé à attaquer M. Johnstone à Praia. Elle a reconnu depuis, par divers
détails qui lui sont parvenus, que vous vous êtes conduit, dans cette
circonstance importante, comme un homme de guerre qui annonçait de
grands talents.
Dans la même lettre, Castries donne raison à Suffren qui a démonté de leur
commandement deux capitaines qui n’ont pas voulu lui obéir à la Praya. Là encore le
ton a changé, Castries veut des résultats, il est prêt à pardonner la violation de ses
instructions si le succès est au bout.
Il est moins encourageant dans cette lettre adressée à de Grasse. Le ministre
attend l’attaque de la Jamaïque. De Grasse lui annonce la prise de Tobago 25 .
J’ai vu monsieur par la lettre que vous m’avez écrite le 13 juin les raisons qui
vous ont déterminé à vous porter avec toutes vos forces au secours des
vaisseaux le Pluto et l’Experiment que vous aviez envoyé à Tabago. Le
détachement de six vaisseaux qu’avait formé l’amiral Rodney et le départ de
l’armée anglaise avaient mis ces deux vaisseaux dans le cas d’être
interceptés. Vous les avez couverts et votre arrivée devant Tabago a
déterminé la réduction de cette île.
Il est malheureux que les ennemis n’ayant pas jugés à propos de vous
attendre, ou que le peu de vitesse de vos vaisseaux ne vous aient pas permis
de les joindre ; j’aurais désiré que vous n’eussiez fait connaître ce qui s’est
passé depuis le 5 jusqu’au 8 juin, et pendant combien de temps vous avez
chassé l’armée anglaise, pour savoir s’il y a eu plus d’ensemble dans cette
seconde chasse que dans la première.
J’ai rendu compte au roi des plaintes que vous portez contre M. Renaud
d’Aleins. Vous ne laisseriez pas ignorer à cet officier le mécontentement de
Sa Majesté sur sa mauvaise manœuvre qui a mis le vaisseau dont elle lui a
confié le commandement hors d’état d’opérer avec vous si l’occasion s’en fut
présentée. Elle lui ordonne de redoubler de zèle et d’attention pour faire
oublier cette faute qui eût pu entraîner après elle les suites les plus fâcheuses.
Mais Castries ne ménage plus ses compliments lorsqu’il félicite De Grasse
pour le Chesapeake. Il confirme son choix pour une victoire décisive en Amérique : le
25
A.N. Marine B4.185, le 15 septembre 1780, Castries à Grasse.
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sort de l’Europe est entre vos mains. Le document reproduit est un brouillon raturé
de la lettre originale, encore plus intéressant car il témoigne de la première pensée
du ministre, Castries veut la paix le plus vite possible.
… Je désirerais qu’il fût aussi aisé de vous faire passer des matelots mais il
est bien difficile de vous en procurer. Je vous envoie cependant cent vingt
cinq hommes par chacun des vaisseaux de M. de Vaudreuil, ce petit secours
joint à çà que vous pourrez tirer des bâtiments marchands, et aidé des troupes
de terre, vous mettra dans le cas de suppléer à peu de chose près à ce qui
vous manque en nombre d’hommes. Je sais parfaitement que l’espèce n’est
pas le même, mais ils sont français et sous vos ordres, vous obtiendrez
sûrement de nouveaux succès.
Vous verrez par l’état des munitions navales ci-joint que je ne vous ais pas
oublié, mais vous jugerez mieux qu’un autre combien dans les expéditions de
mer, les vents contrarient la bonne volonté. J’espère que votre retour dans les
pays chauds rétablira votre santé et qu’elle vous permettra de donner une
suite glorieuse aux opérations que vous avez commencées avec un aussi
brillant succès. Le sort de l’Europe est en quelque sorte entre vos mains. Je
vois bien que votre bonne conduite justifie pleinement le chois que sa majesté
a fait de vos talents. Elle me demande de vous témoigner toute sa
satisfaction ; le nouvel éclat que vous venez d’ajouter à ses armes ne pouvait
que la flatter infiniment. Votre valeur lui fait espérer une paix avantageuse sur
ses ennemis.
Versailles le 25 novembre 781, Castries.
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TABLEAU SYNTHETIQUE DES PRINCIPAUX MOUVEMENTS
DE LA MARINE FRANCAISE DE 1778 A 1783
Principales actions des flottes françaises.
Répartition de la flotte française a certaines
dates.
1778 Brest : 1ère sortie de l’escadre d’Orvilliers, 32
er
vaisseaux : 8 juillet – 1 août.
Ouessant : 27 juillet.
2ème sortie : 17 août – 19 septembre ; 15 décembre,
escadre Vaudreuil. 2 vaisseaux : expéditions du
Sénégal, puis Antilles.
Toulon : Escadre d’Estaing, 12 vaisseaux, partie le
13 avril, 10 août, combat
contre Howe, échec
devant Newport et New York. Barrington capture
Ste Lucie le 30 décembre, échec de d’Estaing.
Escadre Fabry, 5 vaisseaux, 26 juillet – 28 octobre :
protection de la Corse et du commerce.
27 juillet 1778
Armée d’Europe, en mer 32 vaisseaux
Escadre d’Amérique, en mer
12 vaisseaux
Méditerranée, à Toulon
5 vaisseaux
Océan Indien, à l’ile de France
2 vaisseaux
Antilles, en route vers la France
1 vaisseaux
1779 Rochefort : 14 janvier, départ de Grasse, 4
vaisseaux de renforts pour les Antilles. 1er mai.
Départ La Motte-Piquet. 5 vaisseaux de renforts
pour les Antilles.
Brest : Escadre d’Orvilliers. 30 vaisseaux, 3 juin -14
septembre. Campagne de la Manche.
Antilles-Amérique : Escadre d’Estaing. Grenade 4
juillet, 25 vaisseaux. Echec de St-Christophe 22
juillet – 25 vaisseaux. Savannah : 31 août – 17
octobre, 24 vaisseaux. Retour en France. 3
décembre, 15 vaisseaux.
Antilles : 18 décembre. La Motte-Piquet. 4
vaisseaux, combat Hyde-Parker.
4 juillet 1779
Armée d’Europe, en mer 28 vaisseaux
A la Corogne
2 vaisseaux
Toulon, en armement pour Cadix 6 vaisseaux
Antilles
25 vaisseaux
Océan Indien
2 vaisseaux
En route pour l’Océan Indien
1 vaisseaux
1780 Brest : Division Beausset, 3 janvier, 4
vaisseaux à Cadix. Escadre Guichen : 2 février. 16
vaisseaux et 1 convoi. 3 combats contre Rodney :
17 avril, 15 et 19 mai. Escorte l’escadre de Don
Saleno à St-Domingue. Retour à Cadix avec un
convoi. 30 octobre.
Escadre Du Chauffault, en station à Brest, petites
divisions à Cadix.
2 mai, départ Ternay pour l’Amérique avec l’armée
Rochambeau. En juillet, à Rhode-Island.
Antilles : Division Monteil, 6 vaisseaux.
Versailles : 14 octobre 1780 : Castries remplace
Sartine.
1781 Brest : 22 mars, départ escadré Suffren. 5
vaisseaux, pour l’Inde. La Praya 16 avril.
22 mars, départ escadre de Grasse. 20 vaisseaux
er
et 1 convoi pour les Antilles, 29 avril, 1 combat
contre Hood. 2 juin.
Tabago. 5 septembre. Chesapeake.
2 mai – 23 mai, escadre La Motte-Picquet, 6
vaisseaux, en croisière, 12 mai. Capture du convoi
de St-Eustache.
25 juin – 5 septembre. Escadre Guichen, 24
vaisseaux, armée combinée. Croisière de Minorque,
6 août.
27/43
3 août 1780
Avec l’armée combinée et en route
vers Cadix
Brest-Rochefort
Antilles
Amérique du Nord
Océan Indien
En route pour l’océan Indien
16 vaisseaux
12 vaisseaux
28 vaisseaux
7 vaisseaux
4 vaisseaux
2 vaisseaux
8 juin 1781
Brest-Rochefort
En route pour Cadix
Toulon
Escadre d’Amérique
St Domingue
Escadre De Grasse
Océan Indien
En route pour l’Océan Indien
20 vaisseaux
2 vaisseaux
1 vaisseaux
26 vaisseaux
4 vaisseaux
24 vaisseaux
6 vaisseaux
5 vaisseaux
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12 décembre : échec de l’escadre Guichen :
Kempenfeit prend 24 transports.
12 décembre : départ division Vaudreuil, 2
vaisseaux pour les Antilles.
Antilles : Monteil, 4 vaisseaux, 9 mai Pensacola.
Amérique centrale : bouillé. 26 novembre, reprise
de St-Eustache et d’îles des Antilles.
1782 Brest : 11 février, division Mithon de Genouilly
3 vaisseaux, départ pour les Antilles
11 février, départ division Peyrier, 3 vaisseaux, pour
l’Inde.
11 février, escadre Guichen, 8 vaisseaux. Cadix
armée combinée.
11 février, escadre La Motte-Picquet. 4 vaisseaux,
rentrés le 29 février.
19 avril : prise du convoi de l’Actionnaire, 2
vaisseaux.
2 juillet – 6 septembre : La Motte-Picquet, 6
vaisseaux, armée combinée.
Cadix : 5 mars – 30 avril, Guichen, armée
combinée, 13 juin – 6 septembre. Guichen, 2ème
croisière armée combinée.
12 juillet Howe s’échappe.
Antilles : De Grasse, prise de St-Christophe. 28
vaisseaux.
er
combat de la Dominique. 33
12 février. 1
vaisseaux. 9 avril. Défaite de la Dominique-lesSaintes, 30 vaisseaux, 12 avril.
Vaudreuil, 2 convois pour la France.
Amérique centrale : Kersaint : Demerary, 22
janvier ; Essequibo, 5 février.
Amérique septentrionale : Vaudreuil à Boston, 18
vaisseaux.
Expédition La Pérouse, 1 vaisseau.
Indes : Suffren, 12 vaisseaux ; Sadras, 17 février ;
Prodidien, 12 avril ; Negapatam, 6 juillet ;
Trincomalé, 3 septembre.
9 avril 1782
Ports de l’Atlantique
Cadix
Toulon, pour Cadix
En route pour Brest
De Grasse (+ convois)
Aux Indes, Suffren
En route pour les Indes
En armement pour les Indes
1783 Cadix : D’Estaing, 23 vaisseaux.
Amérique : Vaudreuil, 17 vaisseaux.
Indes : Suffren, 15 vaisseaux, Gondelour, 20 juin.
Versailles : Préliminaires de paix, 20 janvier.
Annonce de la paix, 28 juin.
28/43
7 vaisseaux
5 vaisseaux
2 vaisseaux
5 vaisseaux
36 vaisseaux
12 vaisseaux
6 vaisseaux
3 vaisseaux
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La comparaison de la répartition des forces françaises en 1779, 1780 et 1781
est éloquente. Le nombre des vaisseaux envoyés aux Antilles augmente peu. 25 au
4 juillet 1779, 28 au 9 août 1780, 24 avec De Grasse et 4 à Saint-Domingue avec
Monteil au 2 juin 1781.
La nouveauté de 1780 est l'envoi en Amérique du Nord d'une escadre
permanente commandée par Ternay et, après sa mort, par Destouches. Sur ce
théâtre d'opérations, l'arrivée de Castries ne change rien : il reprend la stratégie
périphérique de Sartine. L'escadre Suffren a pour but de relancer la guerre dans
l'Océan Indien. La dynamique de Castries est surtout au niveau des hommes ; elle
connaît, cependant, des limites puisque Suffren ne reçoit pas ses provisions de chef
d'escadre avant de partir.
La prise des îles de la Grenade et de Tobago, aller sur la côte américaine, se
battre à Savannah comme à Yorktown sont des initiatives personnelles des comtes
de Grasse et d'Estaing ne résultant pas d'instructions précises. Il devient alors
indispensable d'étudier les principaux résultats militaires de 1778 à 1781 pour
essayer de distinguer la stratégie voulue de la stratégie subie et voir dans quelle
mesure les événements politiques, stratégiques ou guerriers ont exercé leurs
pressions.
LA BATAILLE D'OUESSANT
27 juillet 1778
Les instructions complémentaires envoyées fin juin au comte d'Orvilliers lui
signalent l'arrivée prochaine d'un convoi anglais venant de la Jamaïque. Ce convoi
est très important pour l'économie anglaise et pour financer son effort de guerre.
L'amirauté anglaise envoie à sa recherche l'escadre de l'amiral Keppel forte de 25
vaisseaux. Ayant appris par les papiers saisis à bord des frégates la Rallas et la
Licorne la sortie prochaine de la flotte de Brest forte de 29 vaisseaux, Keppel rentre
à Portsmouth chercher des renforts. Il en ressort le 9 juillet avec 30 vaisseaux. La
veille les Français avaient appareillé.
Les premiers jours vont être mis à profit pour exercer les capitaines français.
D'Orvilliers est assez inquiet de leurs manœuvres d'ensemble et cherche à
améliorer les évolutions en ligne de file. Le 23 juillet, les Anglais sont en vue.
Pendant quatre jours, les deux flottes s'observent. Le 27 au matin, d'Orvilliers
profitant de l'avantage du vent, prend la flotte anglaise sous un tir d'enfilade et lui
inflige de sévères dégâts. Voulant exploiter ce premier avantage, il donne l'ordre
de virer de bord par ordre successif pour envelopper la flotte anglaise. La manœuvre
est mal comprise et mal exécutée par le duc de Chartres, dont l'escadre bleue,
manquant de décision laisse s'échapper l'armée navale ennemie.
Le combat a duré trois heures et demie et fait 161 tués et 513 blessés chez
les Français, 404 tués et 773 blessés parmi les Anglais. Cette différence s'explique
par le tir anglais à couler bas alors que les Français ont visé à démâter. Les Anglais
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avaient trente vaisseaux dont sept à trois ponts et les Français vingt-sept dont deux
de 100 canons, la Bretagne et la Ville de Paris. Le nombre de canons anglais était
de 2.288 et celui des Français de 1.934. Trois vaisseaux français, gardés en réserve
ne prirent pas part à l'action: le Saint-Michel, le Triton et le Fier.
Le lendemain, ayant l'avantage du vent donc celui d'attaquer, Keppel refuse le
combat. Le tir français à démâter a fortement ébranlé le gréement des vaisseaux
anglais. Le mauvais temps se lève et Keppel ne veut pas d'un désastre. Il préfère
rentrer faire réparer sa flotte dans ses arsenaux.
Dans ce combat peu décisif, la victoire est finalement du côté français, la flotte
anglaise à dû s'enfuir avec 6 vaisseaux gravement endommagés.
Dans toute la France, la nouvelle de ce succès engendre une multitude de
chansons à la gloire de Sartine et d'Orvilliers. Une des plus célèbres est écrite par le
fils d'un négociant de Bordeaux, Péricy dont les deux refrains suivants sont
révélateurs de cet état d'esprit :
D'Orvilliers qui partout veille
Chauffe l'Anglais amiral
Qui bientôt baisse l'oreille
Devant l'affreux bacchanal
Que faire ? A quoi se résoudre ?
II se sauve au fil de l'eau.
Disant qu'il a vu la foudre
Embraser tout son vaisseau...
Sartine accourt de Versailles
La joie était dans son cœur...
D'un avenir bien sinistre.
Je voie l'Anglais menacé,
Laissons faire ce ministre,
II a si bien commencé... 26
En revanche tout le monde ne parle que de la "lâcheté" du duc de Chartres et
de son ostentation à parler de ses exploits maritimes et de se faire voir à l'Opéra :
Quoi ! vous avez vu la fumée ?
Quel prodige ! la renommée
le publiera :
Revenez vite : il est bien juste
D'offrir votre personne auguste
A l'Opéra 27 .
Dans la victoire d'Ouessant, l'opinion publique voit avec raison le renouveau
de la Marine et le résultat heureux des sacrifices consentis pour l'entretien et le
développement de la flotte. Les Anglais découvrent une France décidée à protéger
son empire et à jouer un rôle. Les amiraux anglais vont dorénavant s'attaquer aux
escadres françaises avec beaucoup de prudence.
26
27
Mémoires de Bachaumont tome 2, Paris 1809 F° 226.
Id. F° 268.
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Du point de vue stratégique, il faut bien reconnaître que cette bataille, est peu
utile à court terme. La victoire de d'Orvilliers ne débouche sur aucun objectif militaire
: le convoi de la Jamaïque n'a pas été intercepté et il n’y a aucune armée d'invasion
prête à traverser la Manche. En revanche, une défaite française signifiait
l'interruption du commerce colonial et le refus de l'Espagne à s'engager aux côtés
d'une France incapable de s'imposer sur le plan militaire.
L'amiral français rentre lui aussi réparer à Brest. Le 1er août, il fait sauter une
division de trois vaisseaux peu engagés dans le combat. Le 17 l'escadre française
ressort avec 22 vaisseaux renforcés de 5 vaisseaux le 19 août. Elle croise à l'entrée
de la Manche jusqu'au 27 août protégeant le commerce côtier ; puis descend
jusqu'aux côtes espagnoles. Pendant ce temps l'amiral Keppel sorti de Plymouth
croise en Manche sans volonté d'engager à nouveau le combat.
Pendant ce temps les hostilités s'engagent le long des côtes d'Amérique du
Nord.
Lorsque l'amiral d'Estaing quitte Toulon en juin 1778, il a ordre de prêter main
forte aux Insurgents. Il tente alors de s'emparer de Sandy-Hook protégé seulement
par la petite escadre de Howe. Devant l'échec de sa tentative, il décide l'attaque de
Rhode-island et de la garnison anglaise de Newport, forte de 5.000 hommes. Suffren
sur le Fantasque est chargé de tester les passes : son entrée inopinée force les
Anglais à brûler 3 frégates et 3 transports. Howe dont l'escadre a été renforcée par
celle de Byron décide d'attaquer les Français pour mettre fin au blocus de Newport.
Le combat d'abord indécis est arrêté par une violente tempête qui sépare les
combattants. Tout finit par la relâche de l'escadre française à Boston. La présence
française sur la côte américaine oblige les Anglais à concentrer leurs forces
permettant le ravitaillement des Insurgents. Elle force les Anglais à maintenir une
escadre pour protéger leurs convois d'approvisionnement et leurs bases... Ce
séjour trop long sur la côte américaine permet le 30 décembre à l'Anglais Barrington
de s'emparer de l'île française de Sainte-Lucie avec deux vaisseaux de 64 et trois de
50.
Le 7 septembre 1778, Bouillé s'était emparée de l'île de la Dominique située
entre la Guadeloupe et la Martinique. Cette île est précieuse car elle permet une
liaison sûre entre les deux possessions françaises. Pour pallier la menace anglaise à
Sainte-Lucie. Bouillé conseille d'aborder la Martinique par le nord et l'est en
empruntant le canal de la Dominique.
D'Estaing aurait pu reprendre la Sainte-Lucie mais il va échouer par suite
d'une grossière erreur tactique. Au lieu d'attaquer la petite escadre de Barrington et
de la détruire grâce à sa supériorité numérique, il tente un débarquement terrestre
qui échoue sous le feu des batteries côtières et des canons de Barrington. L'arrivée
de Byron avec une escadre de 10 vaisseaux redonne la supériorité numérique aux
Anglais.
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La perte de Sainte-Lucie est lourde de conséquences pour le commerce
français aux Antilles. Située au vent de la Martinique, Sainte-Lucie la protège. Sa
capture permet à la flotte anglaise et surtout aux corsaires de bénéficier d'une base
de départ idéale.
Pendant cinq mois, Anglais et Français vont s'observer aux Antilles se prenant
tout à tour une poussière d'îles qui servent de bases corsaires. Le 3 janvier les
Anglais capturent la partie française de l'île de Saint Martin. Le 25 février, la frégate
la Lively la reprend. En mars et avril, le marquis de Vaudreuil, après avoir détruit les
comptoirs anglais du Sénégal et de Sierra Léone, rejoint d'Estaing à la Martinique. Le
départ de Byron, appelé pour protéger l'arrivée d'un grand convoi va permettre aux
forces françaises de reprendre l'offensive aux Antilles. Le chevalier du Rumain,
protégé par d'Estaing, s'empare de Saint Vincent au mois de juin 1779, avec 3
frégates, 3 corvettes et un corps de débarquement de 300 hommes. Sainte-Lucie se
trouve maintenant isolée entre Saint-Vincent, au vent, et la Martinique, sous le vent.
La situation stratégique et commerciale française se trouve ainsi très améliorée.
Le 5 juillet, d'Estaing renforcé par l'escadre de La Motte-Picquet s'empare de
l'île de la Grenade, une des meilleures îles à sucre des possessions anglaises.
D'Estaing attaqué par l'amiral Byron, le repousse. D'Estaing obsédé par la défense
de sa conquête, ne donne pas l'ordre de s'en emparer. Suffren laisse alors éclater sa
colère dans une lettre souvent citée : si notre général avait été aussi marin que
brave, nous n'aurions pas laissé échapper quatre vaisseaux démâtés.
Très critiquée sur la côte américaine, l'action de d'Estaing est aussi très
discutée aux Antilles. Le marquis de Bouille et Suffren n'ont jamais caché dans leurs
écrits ou leurs propos que si l'amiral était brave, il laissait trop souvent échapper les
occasions décisives pour des demi-succès. Suffren écrit ainsi à propos des cinq mois
passés à Fort Royal 28 :
Notre séjour à Fort Royal est, je crois, motivé par plusieurs bonnes raisons :
1) défendre la colonie,
2) faire consumer les Anglais à Sainte-Lucie.
Mais la vérité est que notre général ne sait, ne veut et ne peut rien faire et
qu'en restant dans un port on ne fait qu'une sottise qui est celle d'y être. Nous
avons eu la douleur d'avoir les plus belles occasions et de n'avoir profité
d'aucune, et nous avons la certitude de n'être capable de rien.
Certes d'Estaing s'est principalement attaqué à des îles d'importance
secondaire. La reconquête de Sainte-Lucie, qu'il n'a pas réussie, est plus
importante stratégiquement parlant que Saint Vincent ou la Grenade. Pourtant le
principe de ces conquêtes est excellent car il oblige les Anglais à immobiliser de
fortes garnisons dans les îles et à retirer des vaisseaux du théâtre nord-américain ce
28
Castex, les idées militaires de la Marine du XVIIIe siècle, de Ruyter à Suffren, Paris 1904, F° 244.
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qui allège la pression des troupes anglaises sur les Insurgents. Il s'agit d'une
stratégie de gages efficace à long terme, tout à fait complémentaire de la stratégie
périphérique de Sartine mais elle implique une guerre d'usure donc l'alliance avec les
Espagnols. D'Estaing y est probablement favorable car il a de solides amitiés en
Espagne et il est très apprécié à la cour de Madrid.
D'Estaing a une formation terrestre et n'est venu à la Marine qu'après ses
succès corsaires de la guerre de Sept Ans. Il ne domine pas la tactique navale et
manifestement croit plus aux conquêtes d'objectifs terrestres qu'à l'efficacité d'un
combat naval. Il n'a reçu aucun ordre de conquérir la Grenade. Au contraire, Sartine
avait ordonné, dans une politique défensive, de concentrer les troupes en garnison
aux Antilles à Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe. Bouillé et d'Estaing
ulcérés des critiques reçues après la prise de Sainte-Lucie s'emparent de la Grenade
à titre de revanche. Sartine les félicite ensuite, légitimant leur action. Voyant que le
ministre accepte que ses instructions soient outrepassées, d’Estaing entreprendra
sans ordre la campagne de Savannah.
L'année 1778 a été très favorable pour la France ; malgré une infériorité
numérique manifeste, la Marine n'a subi aucune perte en vaisseaux. L’année 1779
se présente plus mal car l'effet de surprise est passe. La marine royale dispose de
66 vaisseaux de ligne au lieu de 52 l'année précédente mais les Anglais en ont 90.
Comme Vergennes l'a prédit, en cas de guerre longue l'alliance avec
l’Espagne devient une nécessité. Une remarque s'impose : la mauvaise stratégie de
l'Angleterre. Avec vingt-quatre vaisseaux de plus soit le double de l’escadre
d’Estaing ou les trois quart de la flotte de Brest, les Anglais ont des réserves que
n'ont pas les Français. Au contraire les Anglais vont jouer le jeu des Français en
dispersant leurs escadres sur chaque point que les Français peuvent attaquer. En ce
sens, 1778 est un succès pour les Français puisque les Anglais qui avaient choisi
l’offensive à Ouessant se réfugient dans une défensive qui leur sera fatale a long
terme.
La campagne de la Manche ou la tentative de débarquement en Angleterre
3 juin - 11 septembre 1779
L'Espagne a elle aussi un lourd contentieux avec l'Angleterre. Elle lui
reprochées possessions en terre espagnole : Gibraltar et Minorque ainsi que les
intrusions permanentes de navires de commerce anglais dans ses ports coloniaux et
en particulier dans le golfe du Mexique. Mais le Roi d'Espagne est oppose a la
guerre avec l'Angleterre et n'admet pas la révolte des Insurgents contre leur
métropole.
Après de longues négociations, les deux ministres des affaires étrangères,
Floridablanca et Vergennes, parviennent à un accord : l'Espagne accepte d'entrer
dans le conflit si l'Angleterre est envahie. L'Espagne veut une guerre courte et ses
dirigeants sont persuadés que l'Angleterre ne leur restituera Gibraltar et Minorque
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que s'ils détiennent une portion du territoire anglais. A la convention d’Aranjuez,
l'Espagne s'engage définitivement dans la guerre. Français et Espagnols se mettent
d'accord sur un projet de débarquement a l'île de Wight.
Pour réussir, ce plan qui allie la conquête précise d'un objectif limite mais
spectaculaire à la relative simplicité, a besoin d'une couverture navale absolument
sûre.
Les forces anglaises en manche sont estimées à 36 vaisseaux dont plusieurs
de 90 canons. Celles des Français sont de 30 vaisseaux réunis sous le
commandement de d’Orvilliers. Les Espagnols promettent 12 vaisseaux dont
plusieurs de 80 canons venant de la flotte de Cadix et 8 de la flotte du Ferrol. La
supériorité navale semble donc acquise.
C'est alors que vont jouer les impondérables météorologiques et
diplomatiques qui vont déformer le projet. L'intervention des diplomates, en
particulier des Espagnols, va amener des problèmes logistiques insolubles. La
rentrée de l'armée navale du comte d'Orvilliers le 11 septembre avec plus de 9.000
malades marque la fin de cette tentative.
L'échec de cette tentative de débarquement, repose sur une mésentente des
deux alliés qui ne disposent pas d'un état major commun chargé d'élaborer les plans.
Chaque projet fait l'objet de réunions ministérielles et d'une correspondance très
abondante. La lenteur et la lourdeur de cette organisation empêchent de saisir les
occasions favorables. Stratégiquement les résultats ne sont pas nuls : les Anglais ont
dû immobiliser une flotte de 36 vaisseaux, les corsaires sont restés prudemment au
port et le commerce a été paralysé pendant près d'un trimestre. Psychologiquement,
le coup porté au moral anglais est sévère. Pour la première fois depuis longtemps, la
Manche a été une mer franco-espagnole pendant plus de deux mois.
Après cet échec, disparaît la possibilité d'une victoire franco-espagnole
décisive, la guerre d'Indépendance, comme toutes celles du XVIIIe siècle, se
transforme en une guerre d'usure. Les alliés vont changer de stratégie, et multiplier
les théâtres d'opérations terrestres et maritimes. Ils veulent pratiquer une politique de
grignotement de l'empire anglais qui ne peut se protéger partout à la fois.
Sans en avoir l'ordre précis, d'Estaing avait mis cette politique en pratique en
reprenant la Grenade et différentes petites îles antillaises. Bravant les ordres lui
enjoignant de rentrer, l'amiral d'Estaing décide de porter assistance aux Insurgents
attaqués par les troupes anglaises qui ont envahi la Géorgie et menacent
Charleston. Il part de Saint-Domingue avec en renfort 3.600 hommes de troupes
pour tenter un coup de main sur Savannah, base des Anglais dans le sud. Prévu à
l'origine pour durer huit jours, le débarquement va durer un mois et demi.
Entrepris en hâte sur une côte inhospitalière et inconnue des Français, cette
expédition va être très coûteuse en hommes et en matériel. Le 17 octobre, d'Estaing
blessé au combat décide de rentrer en France avec les vaisseaux ayant le plus
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besoin de réparations.
C'est un échec si l'on excepte la capture d'un convoi anglais et du vaisseau de
50 canons l'Experiment. Le comte d'Estaing n'a pas obtenu le succès qui lui était
demandé sur la côte américaine. Néanmoins, cette tentative prouve une volonté
offensive que ne possèdent pas les Chefs de l'armée d'Europe. Elle oblige les
Anglais à dégarnir le nord des Etats-Unis pour renforcer le sud, aidant
considérablement ainsi les Insurgents. Grâce à l'expédition de Savannah, l'escadre
de Ternay pourra débarquer sans difficulté l'armée de Rochambeau. Elle s'inscrit
pleinement dans le nouveau cadre de la stratégie périphérique et de la guerre
d'usure.
L'année 1780 débute mal pour les Espagnols. L'amiral anglais Rodney, après
avoir capturé un riche convoi espagnol venant de Caracas décide de forcer le blocus
espagnol devant Gibraltar. Fort de ses 22 vaisseaux, il attaque l'escadre espagnole
composée de 11 vaisseaux seulement. Malgré les rapports de ses espions, l'étatmajor espagnol n'a pas voulu renforcer l'escadre chargée du blocus. Rodney en
capture quatre navires, en coule deux et réussit à débarquer un important contingent
de troupes à Minorque. Une violence tempête s'abat sur la flotte anglaise et dé mate
un tiers des vaisseaux mais les Espagnols, encore sous le coup de leur défaite,
laissent passer cette occasion de prendre leur revanche. Pour rassurer l'allié
espagnol, une division française va renforcer celle qui bloque Gibraltar. Cette armée
combinée interdit pratiquement tout commerce anglais en Méditerranée et fournit des
escortes aux convois français et espagnols entre les Açores et la Corogne.
Sartine, pour obliger les anglais à disperser leurs efforts, envoie Guichen aux
Antilles avec un grand convoi chargé de troupes et d'approvisionnements.
L'escadre forte de vingt-deux vaisseaux a des instructions uniquement défensives :
protéger les îles à sucre et le commerce colonial. Agé de soixante sept ans, Guichen
est considéré comme le meilleur tacticien français. Face au meilleur amiral anglais :
Rodney, il livre les 17 avril, 15 et 17 mai trois combats que l'on peut considérer
comme des chefs d'œuvre de la tactique navale classique 29 . Encore plus nettement
qu'à Ouessant, il apparaît que deux flottes égales, bien manœuvrées et bien
entraînées sont condamnées au match nul. L'épaisseur de la coque annihile
l'efficacité des canons. Dans ces conditions, la bataille navale ne peut déboucher sur
une victoire si elle n'est pas liée à la conquête d'un objectif, Guichen a protégé les
îles et ses convois mais le sort de la guerre n'est pas avancé quand il quitte les
Antilles le 16 août avec un convoi de cent navires coloniaux.
L'offensive est prévue aux Etats-Unis. Elle repose sur l'escadre Ternay et
l'armée de Rochambeau. 1780 commence mal pour les Insurgents qui éprouvent une
suite de revers ; Charleston est pris le 12 mai par les Anglais. Les Insurgents perdent
dix régiments, 400 canons et 3 frégates sur les 7 qui composent la flotte américaine
alors naissante. Après cette défaite, les Insurgents ne disposent plus que de l'armée
29
A.N. Marine, C7 135 dossier Guichen. Guichen à Sartine, lettre résumant les 3 combats, 3 juillet 1780.
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du nord-est composée de 10.500 hommes et commandée par Washington, et de
celle du sud-est de 8.000 hommes dirigée par Gâtes. Face à eux, 30.000 soldats
anglais sont commandés par Clinton et Cornwallis.
Retardé par les vents, Ternay appareille de Brest le 2 mai avec sept
vaisseaux, deux frégates et deux corvettes. La nouveauté réside dans l'envoi d'un
convoi de trente deux navires transportant les six mille hommes de l'armée
Rochambeau, leurs approvisionnements et les armes pour les Insurgents. Sartine tire
les leçons de l'expédition de la Manche qui a prouvé la possibilité et l'intérêt de
transporter des troupes mais il en limite le nombre pour des raisons de logistique. Le
20 juin, l'expédition engage un combat contre une escadre anglaise de cinq
vaisseaux commandée par Cornwallis, frère du général vaincu à Yorktown l'année
suivante. Le combat tourne à l'avantage des Français, quand Ternay donne ordre de
cesser la poursuite et d'exécuter la mission fondamentale : amener le convoi en
Amérique. Le 4 juillet, Ternay aperçoit dans la baie de la Chesapeake quinze voiles.
Refusant le combat, il remonte vers Rhode Island, son deuxième point de rendezvous.
Les bâtiments aperçus sont en réalité un convoi qui aurait pu être aisément
capturé mais le risque était grand. Ternay comme Guichen montre une fidélité
absolue aux instructions reçues. Ternay peut raisonnablement croire qu'il se trouve
en présence de l'autre escadre anglaise. Sa mission est claire : éviter tout combat
qui aurait pu compromettre le succès de l'expédition. Ternay n'est pas Suffren. Ce
passage devant la Chesapeake n'a pas été une anticipation de la Praya. Ternay
cependant a eu raison. Débarquer les troupes de Rochambeau est plus important
que la capture d'un vaisseau anglais ou de bâtiments de commerce. Sa mission
dépend de la rapidité. Le 11 juillet, le jour même où il mouille à Newport, les deux
divisions anglaises qui assurent le blocus des Insurgents font leur jonction. Le 19
juillet, ces onze vaisseaux commandés par Graves se présentent devant Rhode
Island que Ternay vient à peine de fortifier. Comme en 1778, Ternay est bloqué mais
les troupes de Rochambeau sont à terre et peuvent commencer à aider celles de
Washington.
Une nouvelle fois, l'effectif des vaisseaux français est insuffisant. Trop de
navires français sont restés en Europe. Au 1er juillet, douze sont à Brest, et huit en
route pour Cadix où se trouvent les huit vaisseaux de la division Beausset. Ces seize
vaisseaux vont se joindre aux Espagnols pour une croisière de la côte espagnole aux
Sorlingues contre le commerce anglais et pour protéger le retour du convoi de
Guichen.
Dans la nuit du 8 au 9 août, cette armée combinée s'empare d'un convoi de
soixante-sept navires venant de la Jamaïque et de Saint-Christophe. Dans le
domaine économique, la politique de guerre d'usure de Sartine marque ainsi des
points. Confirmant ce succès, le convoi de Guichen arrive sans encombre à Cadix le
6 octobre.
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L'année 1780 apparaît comme l'année de l'équilibre des forces sur le plan des
escadres et des combats navals. Dans le domaine des convois et de la guerre de
course, il en va tout autrement. 3e ne rapporterai ici que les grandes conclusions
valables pour les années 1778-1780 30 .
La France a commencé la course et la protection de ses convois en situation
de faiblesse. Ayant eu à se protéger contre les corsaires insurgents depuis plus de
deux ans, les Anglais disposent en 1778 d'une imposante flotte d'escorteurs et de
corsaires. Tirant la leçon des guerres précédentes, ils appliquent dès le début la
navigation obligatoire en convois. Du côté français, la tactique adoptée est celle
qu'on appellera en 1914, la "route patrouillée".
Au départ de métropole ou des Antilles, les marchands sont escortés jusqu'à
40 lieues de toute terre : à l'arrivée, ils essaient de retrouver des frégates en croisière
qui les accompagnent alors jusqu'au port. Le risque est grand de ne pas rencontrer
cette patrouille. Autre inconvénient, au-delà de 40 lieues les bâtiments français sont
sans protection contre les corsaires de haute-mer.
La faiblesse de cette tactique est illustrée par les chiffres suivants :
Bâtiments français capturés avant l'ouverture des hostilités :
Nombre
132
Valeur
15.600.000
Bâtiments preneurs connus : 54
Navires du roi d'Angleterre 32
Corsaires anglais
22
Avant le mois de juin 1778, les corsaires anglais ont déjà porté des coups non
négligeables au commerce français. La valeur de la marine royale n'est pas à mettre
en cause. Au nom du privilège de l'exclusif, les Anglais s'arrogent le droit de visiter et
de capturer les bâtiments fraudeurs. N'ayant pas d'ordre, les marins du roi de France
ne pouvaient pas intervenir contre les corsaires. En revanche, dès réception de
l'ordre de venger la prise de la Pallas et de la Licorne, le Courageuse et le Rossignol
capturent trois corsaires armés de 10 et 6 canons entre le 20 et le 28 juin. Cette
tactique va se poursuivre jusqu'en octobre 1778.
Le 30 octobre 1778, Sartine avise les chambres de commerce qu'il accepte de
faire escorter durant tout le trajet les bâtiments destinés aux îles du Vent et sous le
Vent. Cette circulaire n'arrivera à Saint-Domingue qu'à la fin du mois de
janvier 1779.
On assiste alors, dans la correspondance échangée entre le gouverneur de
30
Cf. Patrick VILLIERS, le commerce colonial atlantique opus.cit. Chapitre V et VI, le tome 3 et le coffret 3 de
Patrick VILLIERS Marine de Louis XVI (à paraître en 1986) seront entièrement consacrés au thème des convois
et des corsaires.
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cette île et Sartine, au paradoxe suivant : Sartine félicite Argoud d'avoir fait partir une
flotte de près de cent navires sous la protection de la frégate la Concorde et la flûte
la Ménagère alors qu'il n'avait aucun ordre à ce sujet et lui reproche vivement d'avoir,
quelques jours plus tard, laissé partir un convoi sans escorte : "Quoique vous
n'eussiez point d'ordre précis à cet égard, les événements antérieurs dont vous étiez
instruits vous en donnaient le conseil" 31 .
Dans la même lettre, le ministre interdit de laisser partir sans escorte les
bâtiments marchands car les risques sont trop grands. Dorénavant et jusqu'à la fin
de la guerre, aucun bâtiment marchand ne pourra quitter sans escorte un port de
France, soit pour faire du cabotage, soit pour aller aux colonies ou aux Etats-Unis
sous peine de perdre le bénéfice de l'assurance en cas de capture par l'ennemi. Il en
est de même pour le retour.
Durant quatre ans, la parade française aux corsaires sera le convoi
obligatoire. Dès le 30 octobre 1778, Sartine avait envoyé une circulaire en précisant
le mécanisme. Les dates de départ étaient tenues secrètes et communiquées
huit à dix jours à l'avance par méfiance des espions anglais. Sur le trajet vers les
Antilles, deux variantes étaient possibles.
Dans le premier cas, l'escorte se scindait en deux peu avant l'arrivée à la
Martinique, les bâtiments pour les îles du Vent quittant le convoi avec une partie de
l'escorte, les autres continuant jusqu'à Saint-Domingue. A leur arrivée, les navires du
Roi avaient ordre de repartir le plus rapidement possible avec les bâtiments de
commerce prêts à rentrer en métropole.
Dans le deuxième cas, le convoi allait d'abord à la Martinique puis à SaintDomingue, ce qui évitait de diminuer le nombre de navires escorteurs dans la zone la
plus dangereuse. Dans les deux cas, les armateurs n'étaient pas prévenus de la
solution choisie.
La Touche-Tréville, responsable de la majorité des convois, souhaitait des
départs fréquents pour les Antilles, au moins deux par mois. Pour la façade
atlantique, le regroupement s'effectuait à l'île d'Aix. N'excédant pas 20 bâtiments, le
convoi était seulement escorté par une frégate et une corvette, nombre
suffisant face aux corsaires éventuels. Cette tactique limitait les pertes en cas de
rencontre avec une flotte de guerre ennemie. En réalité, les vents contraires
retardent les départs, et les convois de 50, 60 à 100 voiles ne sont pas rares. La
Touche oblige alors le convoi à partir sous l'escorte de l'armée navale qui tous les
ans part aux Antilles puis le long de la côte est des Etats-Unis. On atteint quelquefois
jusqu'à trois mois de retard entre la date prévue et la date effective.
Vers les Etats-Unis ou pour les Indes sont organisés des convois spéciaux
dont certains partent avec les armées navales destinées à ces théâtres d'opérations.
31
A.N. Colonies B.167, 5 mars 1779, F° 13. Sartine à Argoud.
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Le long des côtes de France, le va-et-vient incessant des corvettes et des
frégates assure une protection régulière du cabotage de Bayonne à Dunkerque.
Parallèlement aux convois, Sartine avait autorisé en 1778 les missions de
croisière contre les corsaires et les corvettes anglaises. Au début du conflit, lorsque
les frégates et les corvettes avaient débouqué, c'est-à-dire mené au-delà des
parages dangereux les bâtiments destinés aux iles ou aux Etats-Unis, elles avaient
quartier libre au retour pour chasser les corsaires ou les bâtiments marchands
anglais. Certaines vont capturer un nombre impressionnant de corsaires : la corvette
le Rossignol en deux missions en capture 4 et la frégate la Belle-Poule se rend
maître, entre le 24 septembre et le 13 octobre 1778 de 5 corsaires et ramène 500
prisonniers. En attendant la constitution de ces convois, plutôt que de laisser les
bâtiments de l'escorte au port les commandants de Brest et Rochefort leur ordonnent
des patrouilles de quinze jours dans le golfe de Gascogne, au large de Belle-lsle ou
à l'embouchure de la Manche.
La Touche-Tréville, fils du commandant de Rochefort s'était illustré sur le
Rossignol Sartine lui accorde en 1779 la frégate de 12, l'Hermione. Avec ce navire il
accomplit deux croisières exceptionnelles 32 . Les officiers apportent beaucoup de
cœur à l'accomplissement de ces missions car elles sont l'occasion de se faire
remarquer par le ministre et d'obtenir ensuite le commandement d'un vaisseau.
Le succès de la lutte contre les corsaires par les bâtiments du Roi peut se
mesurer de deux manières : d'une part en étudiant le nombre de leurs captures,
d'autre part en analysant les pertes du commerce français. La première met en
valeur les résultats de la tactique offensive, la seconde celle de l'organisation des
convois.
La marine royale captura, de 1778 à 1783, 124 corsaires dont la vente se
monta à 1.949.000 livres. Sur ces 124 cas, 68 nous sont connus avec précision. Les
circonstances de ces prises peuvent être divisées en quatre catégories. La première
et la plus importante regroupe 27 anglais pris lors de croisières de corvettes ou de
frégates. On peut y adjoindre la suivante, celle de 10 corsaires capturés alors qu'ils
attaquaient les convois. Dans les deux autres cas, les corsaires ont été pris, soit par
les armées navales françaises qui sillonnaient l'Atlantique (21 cas), soit par des
frégates détachées de l'armée navale et envoyées en éclaireur (10 cas).
Dans le cas des navires de commerce, il est très difficile de dresser les
statistiques des pertes françaises pour les premières années de la guerre et les
chiffres obtenus ne peuvent qu'être indicatifs. Néanmoins, ils fournissent un assez
bon aperçu de la tendance générale.
A ces chiffres, il faudrait rajouter ceux de la Méditerranée mais surtout ceux de
32
CF ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI, coffret 1 : plan de l’Hermione et tome 1, historique de
l’Hermione. Grenoble 1983 et 1984.
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l'océan indien et des corsaires des Antilles. Ces derniers font les prises les plus
riches : celles des négriers et des navires coloniaux.
Cette stratégie de la guerre d'usure est mal comprise par l'opinion publique qui
y voit un enlisement. Necker critiquant habilement les méthodes financières de
Sartine obtient sa disgrâce et son remplaçant par Castries. La guerre coûte très cher
aux Français mais beaucoup plus encore aux Anglais comme le prouve le tableau
suivant :
Dépenses des Marines françaises et anglaises
en millions de livres
FRANCE
1777
1778
1779
1780
1781
1782
ANGLETERRE
Marine 33
Marine 34
100
100
135
130
170
168
198
185
217
223
251
192
Marine
41
74
105
123
113
184
La différence entre les deux colonnes de la Marine anglaise s'explique par des
calculs différents.
L'Abbé de Véri analyse avec beaucoup de finesse l'attitude de l'opinion
publique française quant il écrit le 3 août 1780 :
Le public, qui ne juge que par les résultats, s'en prend à M. de Sartine... du
peu de succès que nos dépenses maritimes produisent. Il ne veut entrer dans aucun
détail. Il ne veut pas savoir qu'aucun vaisseau n'a encore montré de défaut de
construction ou de radoub ; qu'aucun n'a fait eau dans ses longs séjours à la mer ;
que les magasins ont été très approvisionnés dans tous les genres ; que la discipline
militaire a été maintenue sur tous les vaisseaux et dans les ports ; que la bravoure
des subalternes n'a jamais mérité le moindre reproche, et que la tête seule de
quelques commandants, que M. de Sartine n'avait pas choisi seul, a mis obstacle
aux succès qu'on pouvait espérer.
L'étude de la stratégie de Castries fin 1780 et en 1781 confirme les vues de
l'abbé de Véri. La répartition de la flotte ne change pas. La dispersion des forces
reste la règle, seul le théâtre de l'océan indien connaît une augmentation sensible.
33
Archives Nationales, fonds Marine D1.11, Groignard, Lorient 1770. Mémoire où l’on démontre les
inconvénients du système adopté dans la Marine pour la construction des Vaisseaux.
Pour la reproduction des plans de vaisseaux et frégates voir Patrick VILLIERS, Marine de Louis XVI, coffret 1.
de Choiseul à Sartine. Grenoble 1982, J.P. Debbane Editeur.
34
A.N. Marine D1.11, Groignard, Mémoire… 1778.
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La véritable innovation de Castries réside dans le changement des chefs. Seul
Guichen est gardé mais sa nomination à Brest est révélatrice. En nommant le
meilleur tacticien de la défense à la tête des vaisseaux de Brest, Castries montre
qu'il attend des succès sur les autres théâtres d'opérations. De Grasse, Barras et
Suffren sont tous connus pour leur esprit d'offensive.
La victoire de la Chesapeake est en germe dans la stratégie de Sartine. Les
forces aux Antilles et en Amérique sont les mêmes en 1780 et en 1781. En revanche,
leur emploi est totalement différent. De Grasse pratique l'offensive permanente.
Comme d'Estaing, il s'empare d'une île sucrière. Comme lui, il outrepasse ses
instructions en décidant d'aller se battre sur la côte américaine ; mais autant
l'expédition de Savannah était mal préparée autant celle de la Chesapeake est un
chef d'oeuvre. Cependant, si De Grasse n'avait pas engagé ses biens aux Antilles
auprès des prêteurs de La Havane, s'il n'avait pas vu la faute de Cornwallis a
Yorktown et s'il n'avait imaginé son plan d'opérations combinées, jamais une telle
victoire n'aurait eu lieu. Elle n'était entrevue ni dans la stratégie de Castries ni dans
les instructions particulières.
Castries a choisi des hommes révélés dans les escadres d'évolution. Il n'a pas
invente une stratégie nouvelle. Il est resté fidèle à la stratégie périphérique et à la
guerre d'usure. En lui donnant les chefs qu'il faut, il la rend victorieuse.
Bâtiments de commerce ponantais
allant ou venant des Iles en convois 35
1778
1779
1780
1781
1782
Nombre de bâtiments
Aller
?
175
194 + ?
256
288 + ?
Nombre de convois
Aller
7
6
6
7
8
149 + ?
273
226
176
490
Nombre de convois
Retour
3
7
6
3
6
Nombre de corsaires
Anglais pris
36
26
20
27
15
Nombre de bâtiments
Français pris
110 + ?
63 + ?
11 + ?
26 + ?
16 + ?
37
29
10
9
6
Nombre de bâtiments
Retour
Dont originaires de
Nantes
35
Cf. J. Michel, Sartine tome 2 op.cit. F° 187.
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Sur le plan défensif, l'année 1779 marque un tournant décisif confirmé par
1780 : les convois sont au point. Les navires de commerce qui acceptent de subir la
lourdeur du système des escortes connaissent des pertes négligeables.
Sur le plan offensif, les navires du roi sont eux aussi corsaires. Les nouvelles
réglementations de Sartine encourageant la course royale ont été d'une grande
efficacité puisque plus de 500 bâtiments ennemis valant plus de vingt millions de
livres ont et capturés de 1778 à 1780 36 .
La course privée n'est pas en reste. La aussi 1780 marque un sommet comme
en témoigne le tableau suivant qui ne concerne que le Ponant :
Répartition des prises faites par les corsaires français
d'après les ports où elles ont été conduites de 1772 à 1780
(d'après A.N., fonds Marine F° 68).
Dunkerque
Calais
Boulogne
Dieppe
Le Havre
1778
Nombre Tonnage
61
6.614
37
(43)
(3.704)
2
560
1
90
2
70
6
725
1779
Nombre Tonnage
86
13.444
(66)
(10.101)
1
80
8
1.880
4
11
7
1
4
1780
Nombre Tonnage
145
15.644
(11.926)
190
2
5
35
(20)
9
18
6
590
4.863
(2.168)
1.117
2.435
1.085
3
550
Granville
Saint-Malo
Brest
Lorient
La Rochelle
Bordeaux
1
4
5
240
355
950
1
90
Bayonne
Bergen
Total
(Méditerranée
exclue)
Rançons
Prises seules
Tonnage
moyen des :
Rançons
Prises
1
10
3
2
710
1.190
1.050
120
900
?
280
300
84
9.704
127
19.874
231
28.534
43
41
3.704
6.000
67
60
10.101
9.773
121
110
14.094
14.430
086
146
153
162
36
1
7
160
1.840
116
127
Chiffres établis par moi-même à partir des archives Marine et Colonies des Archives Nationales. Les côtes
sont trop nombreuses pour être citées.
37
Les chiffres entre parenthèses indiquent les rançons.
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