EXT. ROUTE - DAY 1 1 Des pieds nus qui courent sur le macadam

Transcription

EXT. ROUTE - DAY 1 1 Des pieds nus qui courent sur le macadam
1
EXT. ROUTE - DAY
1
Des pieds nus qui courent sur le macadam enneigé. Longtemps.
On n’entend que le souffle de l’homme.
Puis Musique. Guitarre sèche, pop-folk, très douce.
Générique.
Titre.
MACADAM PEAU ROUGE
Noir
2
EXT. RESTAURANT - EVENING
2
Les lumières d’un modeste restaurant de parking, style
“Amérique du Nord”.
3
INT. CUISINE / RESTAURANT - NIGHT
3
Un steak que l’on retourne sur une plaque de cuisson.
Des frites sorties de l’huile. Du fromage étalée sur les
frites.
L’assiette Hamburger-Poutine, attrapée par des mains de
serveuse.
4
INT. SALLE / RESTAURANT - NIGHT
4
Louise, la trentaine tristouille, timide, est assise sur une
banquette en face de Stéphane, même âge, beau mec un peu
fâlot.
La main de Louise joue nerveusement avec un porte-clef orné
d’un portrait de chef Indien. Ca fait un petit bruit agaçant.
Elle essaie d’attraper le regard de Stéphane qui ne relève
pas, concentré sur les messages écrits de son mobile.
Il lui sourit distraitement.
L’assiette Hamburger-Poutine arrive sur la table.
Stéphane range son téléphone portable.
STEPHANE
(machinal, à la serveuse)
Merci.
2.
SERVEUSE
(blasée, machinale)
A vot’ service.
La serveuse, la quarantaine fatiguée, force un sourire à
destination d’un client, un colosse à chapeau de trappeur,
qui vient d’arriver.
Carnet en main, elle donne une carte au client, et prend
commande, debout...
SERVEUSE (CONT’D)
(machinale, au “trappeur”)
Bienvenue chez Casse-croûte. Qu’estce que vous désirez pour votre
bonheur?
COLOSSE
Salut Jenny. Met moi... Deux
doubles cheesburgers, frites
ketchup et une bière, s’il te
plaît.
... puis le client va s’assoire.
On découvre la totalité de la salle de restaurant. Fast-food
rétro fait d’alignement de banquettes en moleskine flashy.
Quasi-déserte.
Les autres clients:
Deux papys à casquette américaine, visage usé, qui mangent en
silence. Et un jeune Hindou à lunettes (originaire d’Inde).
Depuis l’intérieur du restaurant, à travers la vitre, on suit
la silhouette d’un homme à capuche qui va jusqu’à la porte.
La silhouette passe la porte d’entrée. Sa capuche, masque la
quasi-totalité de son visage.
Louise, distraitement a suivi l’entrée de l’homme. Son
attention revient à Stéphane.
LOUISE
(à Stéphane)
Pardon?
STEPHANE
(avalant une frite, à
Louise)
T’es sure, tu veux pas piocher
dedans?
3.
LOUISE
(tendue)
Euh... J’ai pas trop faim, merci.
Stéphane est beau, même quand il mange.
Louise le dévore des yeux. Elle continue de jouer
nerveusement avec son porte-clef “Chef indien”.
STEPHANE
(agacé, désignant le porteclef)
Euh... Tu peux arrêter ça, s’te
plaît...
LOUISE
Excuse-moi.
Louise cesse son bruit. Elle grimace. Merde, elle craque pour
ce mec, et elle l’agace.
Stéphane s’est remis à manger. En silence.
Le regard de Louise, gênée, se porte sur l’homme à capuche.
Il attend son tour derrière un autre client qui prend sa
commande.
Par petites touches, par impressions.
Sous sa capuche, on devine une couleur de peau différente. Un
faciès indien, peut-être. Il regarde autour de lui, inquiet.
Un bijou “ethnique” à l’oreille, peut-être.
Des peintures sur ses mains.
Ses mains qui enlèvent sa capuche, puis son manteau.
On ne le voit pas encore...
On reste dans le point de vue de la serveuse qui s’avance
vers lui. C’est à son tour de commander.
Elle fait des yeux ronds, tétanisée.
Face à elle se tient un indien Mohawak, majestueux. Le visage
et le torse nu, recouverts de peintures de guerre.
Comme une apparition d’un “authentique” indien d’il y a 400
ans.
4.
Un long couteau et un casse-tête sont fichés dans sa
ceinture.
La tête de Louise, bouche bée. Machinalement, elle sert fort
son porte-clef en forme de Chef-Indien.
La tête impassible du premier papy, qui ne rate rien de la
scène tout en continuant tranquillement à mâcher.
L’indien porte ses doigts à sa bouche et faits des grands
gestes comme s’il jettait de la poudre imaginaire aux quatre
coins de la pièce.
Passé le premier instant de sidération, la serveuse, tendue,
s’efforce de redevenir pro.
SERVEUSE
Bienvenue chez “Casse-croûte”...
Qu’est-ce... Qu’est-ce qu’on peut
faire pour votre bonheur?
L’indien, le menton, haut, se met à lui parler... en Indien.
C’est calme et beau.
INDIEN
Faux texte indien faux texte indien
faux texte indien faux texte indien
faux texte indien
Le colosse a remarqué le manège de l’indien. A la serveuse:
COLOSSE
Y’a un problème Jenny?
SERVEUSE
(tendue)
Je... Je sais pas trop...
(à l’indien)
Vous pouvez répéter? Plus
lentement...
Stéphane et Louise en ratent pas une miette de la scène.
INDIEN
Faux texte indien faux texte indien
faux texte indien faux texte indien
Le vieux papy machonne sans rien dire. Son collègue qui
tourne le dos à la scène n’a toujours rien remarqué.
PAPY 1
Quand même, c’est beau un vrai
indien...
5.
Le deuxième papy se retourne...
PAPY 2
Ouais. C’est connu.
... et revient à ses frites.
INDIEN
Faux texte indien faux texte indien
faux texte indien faux texte indien
STEPHANE
(à Louise)
C’est dingue. Il parle pas du tout
Français. Comment c’est possible...
Pourquoi tu vas pas traduire?
LOUISE
Je sais pas... C’est bizarre. On
dirait un dialecte Mohawk vachement
ancien...
STEPHANE
Tu sais pas parler Indien ou quoi?
Tu m’as raconté des bobards?
LOUISE
Mais non, pas du tout.. La culture
amérindienne, c’est toute ma vie...
Bien sûr que je parle couramment...
STEPHANE
(charmé)
Génial...
Louise sourit à Stéphane. Elle se lève, et, intimidée,
s’approche de l’indien et de la serveuse.
SERVEUSE
(sourire pour l’indien,
tout bas, à Louise)
Vous approchez pas trop... Il a des
gros couteaux de cuisine, là...
LOUISE
(saluant l’indien)
Kwé-kwé.
INDIEN
Faux texte indien faux texte indien
Louise hésite, puis se lance. Toute la salle est suspendue à
ses lèvres.
6.
LOUISE
(pas sure d’elle)
Il dit... Il dit que... Il est fier
de vous accueillir... chez lui...
INDIEN
Faux texte indien faux texte.
LOUISE
Içi, tout lui appartient... les
objets... l’air et la terre...
(ravie, détendue)
Mais nous sommes les bienvenues.
SERVEUSE
(dubitative)
Ca m’étonne. Je connais bien le
patron. Il aurait pas vendu le
restaurant sans me prévenir...
LOUISE
Je... Je crois qu’il parle surtout
du lieux sur lequel est construit
le restaurant... La terre, qui,
avant lui appartenait à son père et
au père de son père... Le chef
“Castor assis”... Bien avant
l’arrivée de l’homme blanc au
Québec, quoi...
L’indien, figé, tendu. Regard circulaire sur la salle.
SERVEUSE
(soufflée, pour elle)
Mais c’est qui ce type?
Le colosse arrive en renfort.
COLOSSE
(agacé, à l’indien)
Ecoute, mec. Le mieux pour tout le
monde c’est que tu retournes
gentiment chez toi, ok?
LOUISE
(prenant le parti de
l’indien)
Mais, c’est ici chez lui. Il était
là avant vous.
Stupeur du colosse et de la serveuse. Le jeune Hindou,
serviette autour du cou, s’est approché du groupe.
7.
HINDOU
Bien sûr, il raconte que c’est lui
qui a construit ce pays tout
seul... Et nous alors? On se tourne
les pouces toute l’année?
(énervé, à Louise)
Dites-lui de sortir, maintenant!
A table, le papy fait la moue:
PAPY 1
Hé, silence. Les frites, ça
refroidit vite!
L’indien et l’Hindou s’engueulent.
INDIEN
(à l’Hindou)
Faux texte indien.
HINDOU
(en colère, fort, à
l’indien)
Faux texte d’Inde. Faux texte
indien d’Inde.
Ca grogne dans la salle.
Stéphane se lève, inquiet.
STEPHANE
Ca suffit, Louise. Viens t’assoire.
Le colosse s’approche. L’indien recule d’un pas, sur la
défensive.
Puis dans un geste guerrier assuré, il sort son long couteau
et son casse-tête.
Et les fiche violemment sous la gorge de Louise qu’il tient
collée contre son corps.
Silence lourd dans la salle. Tension. Ca dure.
INDIEN
(fort, menaçant, indiquant
le sol)
Faux texte indien! faux texte
indien! faux texte!
8.
LOUISE
(voix étouffée, flippée)
A terre... La tête contre le sol...
Ou... il... il me coupe la gorge...
Tension. Temps suspendu. Mélange de peur et de détermination
chez l’indien.
Soudain, une charge de cavalerie retentit.
L’indien sert le couteau sur la gorge de Louise.
Stéphane, morveux, sort le téléphone de portable de sa poche
et coupe sa sonnerie de cavalerie, sous le regard noir du
reste du groupe.
STEPHANE
(à l’indien, comme à un
débile)
Cavalerie dans téléphone. Cavalerie
pas vraie. Toute petite. Dans
téléphone.
L’indien ne bronche pas.
Puis, lentement, le groupe - la serveuse, Stéphane, le
colosse, l’hindou - se met face contre terre.
Les deux papys, restés assis, ont posé leur tête à même la
table, très calmes.
PAPY 1
C’est quand même sauvage un indien.
PAPY 2
Ouaip. C’est connu.
Le deuxième papy essaie malgré tout de manger une frite dans
cette position inconfortable.
L’indien recule en tirant Louise. Ils sortent de la pièce.
Le groupe, la tête sur le sol ou sur la table, ne bronche
pas.
5
INT. CUISINE / RESTAURANT - NIGHT
5
L’indien et Louise déboulent dans l’arrière-cuisine du
restaurant.
Le cuisinier - tablier et casquette blanche - en reste bouche
bée, pétrifié. Il tient une fourchette à la main.
9.
L’indien jette Louise à terre. Il a des yeux fous - mélange
de sauvagerie et de peur panique.
Le cuisinier, terrifié, fait mine de se défendre avec la
petite fourchette, puis détalle comme un lapin.
L’indien, torse nu, sauvage et beau, toujours armé de son
long couteau et de son casse-tête, domine Louise,
recroquevillée, à demi-dévêtue.
LOUISE
S’il vous plaît, non...
(fort accent, en indien)
Faux texte indien, faux texte
indien.
Ca dure. Tension. L’indien, en rage.
LOUISE (CONT’D)
(qui recule, à terre)
Pitié...
INDIEN
(français parfait)
Vous êtes fière de vous?
Stupeur de Louise.
L’indien pose ses armes sur une table, et fait les cent pas,
soucieux, semblant chercher une solution...
INDIEN (CONT’D)
On fait comment maintenant, hein?
Louise, debout, qui réajuste ses vêtements.
LOUISE
Vous... Vous êtes pas un vrai
indien? Enfin, je veux dire...
INDIEN
Qu’est-ce qui vous as pris
d’inventer toutes ces conneries? Le
chef “Castor Assis”, n’importe
quoi... Mon grand-père, il
s’appelle Léon Tremblay. Il répare
des 4x4.
L’indien jette régulièrement un coup d’oeil à la salle ou
sont allongés les clients, par l’entrebaillement de la porte.
10.
LOUISE
Je... Je comprenais pas bien votre
dialecte... J’ai un peu...
inventé... Pour pas avoir l’air
bête.
L’indien souffle la fumée de sa clope, tente de se calmer.
LOUISE (CONT’D)
(sidérée)
Pourquoi vous êtes habillé commme
ça?
INDIEN
D’habitude, ca marche très bien.
Vous avez tout fait rater avec
votre traduction idiote. Ca les a
énervé.
LOUISE
(qui n’en revient pas)
Vous faites quoi, “d’habitude”?
INDIEN
(hésitant, puis qui avoue)
Je choisis un magasin... en
fonction de mes besoins. Je
rentre... Je parle Mohawak... Au
bout d’un moment, les gens me
trouvent... “poétique”. Et en
général, je repars avec quelque
chose... Sans payer.
LOUISE
(outrée)
Comment vous pouvez vous abaissez
à...
INDIEN
(la coupant, fixant
Louise)
Les gens aiment les indiens quand
ils ont des plumes. Comme à la
télé, ou sur les porte-clefs... Je
fais avec.
Gêne de Louise, ébranlée par le discours de l’indien.
LOUISE
(qui se radouçit)
Et... ça marche?
11.
INDIEN
Ca me permet de nourrir ma famille,
tout juste.
L’indien avise la salle où sont toujours allongé les clients.
INDIEN (CONT’D)
Je dois filer avant que quelqu’un
n’appelle la police. Merde, j’avais
promis un hamburger à mon fils...
Attendez!
LOUISE
L’indien, étonné.
LOUISE (CONT’D)
(grave, résolue)
On va y retourner.
Air interrogateur de l’indien.
Cut to...
6
INT. SALLE RESTAURANT - NIGHT
6
Ellipse.
Le groupe de clients arbore un air admiratif.
Stéphane, l’Hindou, le Colosse, se tiennent debout. Les deux
papys sont restés assis à leur table. Seule la serveuse n’est
pas là.
Pendant les premières secondes on ne sait pas ce qu’ils
regardent.
Puis la caméra se retourne. Découvrant Louise et l’indien.
Le groupe leur rend leur sourire. Ils se regardent en
silence, longtemps.
La serveuse arrive de la cuisine:
SERVEUSE
(toute gentille)
Voilà, voilà. Trois hamburgers
façon “Casse-croute”, trois
Poutines sauce brune et trois
Cocas... (gourmande) J’ai rajouté
des Brownies maison.
12.
LOUISE
Merci. Merci pour lui.
SERVEUR
(à Louise)
Il va retrouver sa famille dans la
forêt?...
Louise acquiesce.
... C’est magnifique. Dites lui
quand même de se dépêcher. Avant
que ca refroidisse...
INDIEN
(solannel)
Faux texte indien, faux texte
indien, faux texte indien, faux
texte indien, faux texte indien...
LOUISE
(qui traduit en simultané)
“Castor debout” dit que... Quand le
dernier arbre sera abattu... la
dernière rivière empoisonnée... le
dernier poisson pêché... il saura
qu’il pourra toujours compter sur
ses frères du restaurant “Cassecroûte”...
Emotion dans le groupe.
Puis l’indien souffle dans ses mains et fait mine de répandre
une poudre imaginaire aux quatre coins de la pièce.
Les deux papys, à table finissent leurs frites, impassibles.
PAPY 1
C’est rusé quand même un indien.
PAPY 2
C’est connu.
L’indien va jusqu’à la porte, marque un temps d’arrêt. Il
regarde une dernière fois Louise.
Puis regarde le groupe, tend très haut le sac de fast-food en
papier et pousse un déchirant cris de guerre, avant de
disparaître.
Tout le groupe applaudit, fasciné, ravis. Stéphane et
l’Hindou font des bruits d’indien avec la bouche.
Louise fait mine de sourire.
13.
Ses yeux tristes ne savent pas ou regarder.
Elle a abandonné sur la table son porte-clef Chef Indien.
FIN