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LA LIBERTÉ SAMEDI 28 MAI 2016 28 29 30 31 35 PORTRAIT Nellie Bly, journaliste de choc YVES BONNEFOY Un testament intime PHOTO Tinguely et Siffert en clichés inédits ÉRIC LEVI Il a composé la musique des «Visiteurs 3» LECTURE Des enfants participent à des joutes MAGAZINE 27 CULTURE Mandryka, déliremasqué BD. Le dessinateur n’en a pas fini avec son fameux concombre masqué, chantre de l’absurde. a THIERRY RABOUD Au royaume de l’absurde les légumes sont des princes. Et leur monarque un concombre masqué. Voilà un demisiècle que ce cucurbitacé se fout du monde, lequel le lui rend bien. Les bédéphiles s’arrachent ses aventures potagères et légendaires, mais leur créateur Nikita Mandryka est resté ce modeste dessinateur, soucieux surtout de planter des pierres dans son jardin pour les regarder pousser. C’est à Genève que l’on rencontre ce père lapideur, venu au Salon du livre en voisin, lui qui habite le bout du lac depuis une vingtaine d’années. A la table des dédicaces, aquarellistes impeccables et graphistes proprets drainent de longues files d’admirateurs. Mandryka, lui, divague et dérive dans le rêve, prend son temps pour les rares amateurs de nonsense venus faire l’acquisition de son intégrale des années Pilote, de ses petits contes zen ou de la réédition des premières apparitions de son personnage de vert vêtu (lire ci-contre). L’homme pourtant est un maître, un mythe, un inébranlable pilier de ce neuvième art qu’on faisait alors naître des noces du crayon et de la gomme. Légumes anthropomorphes A tout mythe ses nébuleuses origines. Le grandpère maternel, commandant de torpilleur, s’échoue en Tunisie après avoir été chassé de Russie par les bolcheviques. Il y deviendra gardien de citerne. C’est donc à l’ombre de celle-ci que naît, en 1940, Nikita. L’exubérance slave dégivrée par les torpeurs nord-africaines: terreau fertile pour qui entend faire converser des légumes anthropomorphes. Les premiers Spirou y seront aussi pour quelque chose, même si c’est dans le cinéma que Nikita se projette après avoir émigré en France avec sa famille. «Mais quand j’ai vu ce qu’il fallait faire pour tourner un film…» lance-t-il de sa voix discrète. «Trouver de l’argent, écrire le scénario, diriger des acteurs, et en plus devoir se soumettre à l’idéologie du moment pour avoir du succès, c’était au-dessus de mes forces. J’ai préféré faire ce que je savais faire depuis que je suis gosse, des bandes dessinées.» Et de plaider ainsi la paresse et son envie de liberté. Pour la première, on peut en douter: l’homme s’insurge contre le travail forcé mais n’a pas la trempe d’un fainéant. Pour la seconde, son art inclassable tient lieu de preuve. «Ma valeur suprême a toujours été la liberté. Je me suis sans cesse faufilé pour avoir le plus de liberté possible dans mon être et mon activité. C’est pour cela que j’ai choisi la BD. Toutes les autres professions me semblaient imposer des carcans impossibles à supporter.» «Ce personnage est le seul à penser ce qu’il pense. Pour moi, il représente la liberté totale!» NIKITA MANDRYKA Le voilà donc parti, crayon et pinceau en main, en quête de l’Ultime Vérité, qu’il croit cerner sur les voies du bouddhisme zen dans les années 1960. «C’est à ce moment-là que j’ai fait cette petite histoire avec le concombre masqué qui construit un jardin uniquement pour y regarder pousser des rochers. J’ai présenté ça à Goscinny pour qu’il le publie dans Pilote. Il l’a refusé au prétexte que la France profonde n’allait rien y comprendre!» Pour répondre au père d’Astérix soucieux de vendre son journal, Mandryka en créera un autre, avec Gotlib et Bretécher: L’Echo des Savanes. Son nihilisme jubilatoire y prend racine, avant d’irradier du côté de Charlie Mensuel ou de revenir aux commandes de Pilote. Les scies aboient, les caravanes passent Et fleurissent ces histoires hautement improbables, qu’il serait inconvenant de résumer ici. Car ce concombre alerte, sorti de son cactus-blockhaus avec son ami Chourave pour affronter les clafoutis financiers, les tabous laids et autres patatosaures, ne recule devant aucune trouvaille langagière, aucune digression. Les fils Trois cases tirées du dernier album du concombre masqué, «La vérité ultime» (2012). DARGAUD «Arrivé de nulle part en revenant de tout», le dessinateur français Nikita Mandryka continue d’offrir d’improbables aventures à son mythique personnage, le concombre masqué. DARGAUD rouges s’entremêlent en cordes servant à pendre les pendables: financiers véreux, positivistes béats et technocrates. Portrait d’une société en crise où les scies aboient, les caravanes passent et les impudents dépassent les borgnes – lesquels n’y voient de toute façon plus très clair. Oui, «quelle époque opaque». Au fond du puits, la mort alitée Oser le rire quand tout fout le camp, quitte à rire tout seul? «J’ai toujours eu cette propension à ne pas rester dans les clous. Cela a donné ce personnage qui est seul à penser ce qu’il pense. Pour moi, il représente la liberté totale.» Tout est possible quand plus rien ne fait sens. Pourtant, n’allez pas croire que cet éloge de l’absurde ne soit qu’un grand éclat de rire lancé à la face du capitalisme. Mandryka a pour psychanalyste un concombre, mais se pique de philosophie, cite Tchouang-tseu, Freud, Lacan et Hegel dans le texte, avant de dévoiler ce précepte en guise d’ultime vérité: «Chasse de ton esprit toute croyance et ton moteur intérieur se mettra à fonctionner de lui-même, sur ses propres ressources, de façon spontanée et naturelle.» Penché sur le puits de vérité, l’homme de Mandryka ne voit donc que son reflet. Au fond de chaque histoire, faut-il voir une mort alitée? Ultime pirouette: «Je fais le sage qui a tout compris. Mais toute théorie est un délire! D’ailleurs, vous pouvez biffer tout ce que je vous ai dit, ce ne sont que des foutaises!» Sourire malicieux. On ne biffera rien, bien que la réponse se trouve ailleurs: dans les premières cases où apparaît le concombre, en 1965. A la question «Qui êtes-vous?» posée au légumineux, sa réponse, impénétrable et universelle: «Je n’en sais rien, je suis masqué.» I Nouvelles petites aventurespotagères «Il faut bien que j’occupe mon temps jusqu’à la chute finale», sourit Mandryka lorsqu’on lui demande pourquoi, à 75 ans, il continue de masquer son concombre. Sur le site internet (www.concombre.com) plutôt foutraque qu’il nourrit régulièrement, mais aussi en cases qu’il publie avec parcimonie. Ainsi, la réédition de la magistrale intégrale des années Pilote (Ed. Dargaud), où l’on trouve notamment l’inoxydable Comment devenir maître du monde?, puis le dernier tome paru chez ce même éditeur, La vérité ultime (2012), ont laissé place depuis quelques années à ces délicieux fascicules parus en tirages limités chez l’éditeur Alain Beaulet. Comme si l’indocile truculence de Mandryka ne pouvait plus se contenir aux formats des albums traditionnels. Quel bonheur de lire cette petite dizaine d’historiettes décalées mais en prise directe avec l’état du monde tel qu’il ne va pas! C’est, comme toujours, échevelé, acerbe et pétri d’une absurdité qui en dit bien plus long que ce qu’elle veut faire croire. Enfin, l’éditeur Mosquito réédite ce mois Les aventures potagères du concombre masqué, qui virent le jour en avril 1956 dans l’hebdomadaire Pif. Sous le pseudonyme de Kalkus, Mandryka y donnait vie, pour la première fois, à ce personnage qu’il ne quittera plus. Dans ce fac-similé d’un élégant format à l’italienne, on se plaît à découvrir, en une trentaine de planches en noir et blanc, ce concombre au visage encore incertain, mais à l’esprit déjà libertaire. En bonus, une postface de l’auteur revient sur la germination du cucurbitacé masqué. TR