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LA LIBERTÉ SAMEDI 28 MAI 2016
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PORTRAIT Nellie Bly, journaliste de choc
YVES BONNEFOY Un testament intime
PHOTO Tinguely et Siffert en clichés inédits
ÉRIC LEVI Il a composé la musique des «Visiteurs 3»
LECTURE Des enfants participent à des joutes
MAGAZINE
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CULTURE
Mandryka,
déliremasqué
BD. Le dessinateur n’en
a pas fini avec son fameux
concombre masqué,
chantre de l’absurde.
a
THIERRY RABOUD
Au royaume de l’absurde les légumes sont des princes. Et
leur monarque un concombre masqué. Voilà un demisiècle que ce cucurbitacé se fout du monde, lequel le lui
rend bien. Les bédéphiles s’arrachent ses aventures potagères et légendaires, mais leur créateur Nikita Mandryka
est resté ce modeste dessinateur, soucieux surtout de
planter des pierres dans son jardin pour les regarder
pousser. C’est à Genève que l’on rencontre ce père lapideur, venu au Salon du livre en voisin, lui qui habite le
bout du lac depuis une vingtaine d’années.
A la table des dédicaces, aquarellistes impeccables
et graphistes proprets drainent de longues files d’admirateurs. Mandryka, lui, divague et dérive dans le rêve,
prend son temps pour les rares amateurs de nonsense
venus faire l’acquisition de son intégrale des années Pilote, de ses petits contes zen ou de la réédition des premières apparitions de son personnage de vert vêtu (lire
ci-contre). L’homme pourtant est un maître, un mythe,
un inébranlable pilier de ce neuvième art qu’on faisait
alors naître des noces du crayon et de la gomme.
Légumes anthropomorphes
A tout mythe ses nébuleuses origines. Le grandpère maternel, commandant de torpilleur, s’échoue en
Tunisie après avoir été chassé de Russie par les bolcheviques. Il y deviendra gardien de citerne. C’est donc à
l’ombre de celle-ci que naît, en 1940, Nikita. L’exubérance slave dégivrée par les torpeurs nord-africaines:
terreau fertile pour qui entend faire converser des légumes anthropomorphes. Les premiers Spirou y seront
aussi pour quelque chose, même si c’est dans le cinéma que Nikita se projette après avoir émigré en
France avec sa famille.
«Mais quand j’ai vu ce qu’il fallait faire pour tourner
un film…» lance-t-il de sa voix discrète. «Trouver de
l’argent, écrire le scénario, diriger des acteurs, et en
plus devoir se soumettre à l’idéologie du moment pour
avoir du succès, c’était au-dessus de mes forces. J’ai
préféré faire ce que je savais faire depuis que je suis
gosse, des bandes dessinées.» Et de plaider ainsi la paresse et son envie de liberté.
Pour la première, on peut en douter: l’homme s’insurge contre le travail forcé mais n’a pas la trempe d’un
fainéant. Pour la seconde, son art inclassable tient lieu
de preuve. «Ma valeur suprême a toujours été la liberté. Je me suis sans cesse faufilé pour avoir le plus de
liberté possible dans mon être et mon activité. C’est
pour cela que j’ai choisi la BD. Toutes les autres professions me semblaient imposer des carcans impossibles
à supporter.»
«Ce personnage est le seul
à penser ce qu’il pense.
Pour moi, il représente
la liberté totale!»
NIKITA MANDRYKA
Le voilà donc parti, crayon et pinceau en main, en
quête de l’Ultime Vérité, qu’il croit cerner sur les voies
du bouddhisme zen dans les années 1960. «C’est à ce
moment-là que j’ai fait cette petite histoire avec le
concombre masqué qui construit un jardin uniquement pour y regarder pousser des rochers. J’ai présenté
ça à Goscinny pour qu’il le publie dans Pilote. Il l’a refusé au prétexte que la France profonde n’allait rien y
comprendre!» Pour répondre au père d’Astérix soucieux de vendre son journal, Mandryka en créera un
autre, avec Gotlib et Bretécher: L’Echo des Savanes. Son
nihilisme jubilatoire y prend racine, avant d’irradier du
côté de Charlie Mensuel ou de revenir aux commandes
de Pilote.
Les scies aboient, les caravanes passent
Et fleurissent ces histoires hautement improbables,
qu’il serait inconvenant de résumer ici. Car ce concombre alerte, sorti de son cactus-blockhaus avec son ami
Chourave pour affronter les clafoutis financiers, les tabous laids et autres patatosaures, ne recule devant aucune trouvaille langagière, aucune digression. Les fils
Trois cases tirées du dernier album du concombre masqué, «La vérité ultime» (2012). DARGAUD
«Arrivé de nulle part en revenant de tout», le dessinateur français Nikita Mandryka continue
d’offrir d’improbables aventures à son mythique personnage, le concombre masqué. DARGAUD
rouges s’entremêlent en cordes servant à pendre les
pendables: financiers véreux, positivistes béats et technocrates. Portrait d’une société en crise où les scies
aboient, les caravanes passent et les impudents dépassent les borgnes – lesquels n’y voient de toute façon
plus très clair. Oui, «quelle époque opaque».
Au fond du puits, la mort alitée
Oser le rire quand tout fout le camp, quitte à rire
tout seul? «J’ai toujours eu cette propension à ne pas
rester dans les clous. Cela a donné ce personnage qui
est seul à penser ce qu’il pense. Pour moi, il représente
la liberté totale.» Tout est possible quand plus rien ne
fait sens. Pourtant, n’allez pas croire que cet éloge de
l’absurde ne soit qu’un grand éclat de rire lancé à la
face du capitalisme. Mandryka a pour psychanalyste
un concombre, mais se pique de philosophie, cite
Tchouang-tseu, Freud, Lacan et Hegel dans le texte,
avant de dévoiler ce précepte en guise d’ultime vérité:
«Chasse de ton esprit toute croyance et ton moteur intérieur se mettra à fonctionner de lui-même, sur ses
propres ressources, de façon spontanée et naturelle.»
Penché sur le puits de vérité, l’homme de Mandryka ne voit donc que son reflet. Au fond de chaque
histoire, faut-il voir une mort alitée? Ultime pirouette:
«Je fais le sage qui a tout compris. Mais toute théorie est
un délire! D’ailleurs, vous pouvez biffer tout ce que je
vous ai dit, ce ne sont que des foutaises!» Sourire malicieux. On ne biffera rien, bien que la réponse se trouve
ailleurs: dans les premières cases où apparaît le
concombre, en 1965. A la question «Qui êtes-vous?»
posée au légumineux, sa réponse, impénétrable et universelle: «Je n’en sais rien, je suis masqué.» I
Nouvelles petites
aventurespotagères
«Il faut bien que j’occupe mon
temps jusqu’à la chute finale», sourit
Mandryka lorsqu’on lui demande
pourquoi, à 75 ans, il continue de
masquer son concombre. Sur le site
internet (www.concombre.com)
plutôt foutraque qu’il nourrit régulièrement, mais aussi en cases qu’il
publie avec parcimonie.
Ainsi, la réédition de la magistrale
intégrale des années Pilote (Ed. Dargaud), où l’on trouve notamment
l’inoxydable Comment devenir maître
du monde?, puis le dernier tome paru
chez ce même éditeur, La vérité
ultime (2012), ont laissé place depuis
quelques années à ces délicieux fascicules parus en tirages limités chez
l’éditeur Alain Beaulet. Comme si l’indocile truculence de Mandryka ne
pouvait plus se contenir aux formats
des albums traditionnels. Quel bonheur de lire cette petite dizaine d’historiettes décalées mais en prise
directe avec l’état du monde tel qu’il
ne va pas! C’est, comme toujours,
échevelé, acerbe et pétri d’une absurdité qui en dit bien plus long que ce
qu’elle veut faire croire.
Enfin, l’éditeur Mosquito réédite ce
mois Les aventures potagères du
concombre masqué, qui virent le jour
en avril 1956 dans l’hebdomadaire
Pif. Sous le pseudonyme de Kalkus,
Mandryka y donnait vie, pour la première fois, à ce personnage qu’il ne
quittera plus. Dans ce fac-similé d’un
élégant format à l’italienne, on se
plaît à découvrir, en une trentaine de
planches en noir et blanc, ce concombre au visage encore incertain, mais à
l’esprit déjà libertaire. En bonus,
une postface de
l’auteur revient
sur la germination du cucurbitacé masqué. TR