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Workshop « Renoncement aux soins, inégalités de santé, précarité » 26 novembre 2014 (IRIAF, Niort) Périnatalité, renoncement aux soins et santé : une analyse empirique à partir de l'Enquête Nationale Périnatale 2010 Lydie ANCELOT et Marc-Hubert DEPRET Maîtres de conférences, Centre de Recherche sur l'Intégration Economique et Financière (Université de Poitiers), Institut des Risques Industriels, Assurantiels et Financiers, 11 rue Archimède, 79000 Niort [email protected] et [email protected] Code JEL : I14 ; I32 Mots-clés : Inégalités de santé ; Périnatalité ; Précarité ; Renoncement aux soins ; Santé Version préliminaire (09/11/2014) La réduction des inégalités de santé constitue aujourd’hui un des nouveaux enjeux des politiques de santé en France. Dans un contexte économique et social difficile, l’accès aux soins tend en effet à se détériorer (Desprès et al., 2011a ; Dourgnon et al., 2012a), excluant ainsi les populations les plus vulnérables (Moulin et al., 2005 ; Leclerc et al., 2008). Ceci pose alors la question de l’équité horizontale d’accès aux soins que les politiques de santé cherchent à atteindre (Jusot, 2013). Cette question fait pourtant régulièrement l’objet de rapports officiels (Oheix, 1981 ; Wresinski, 1987 ; HCSP, 1996, 2009 ; Moleux et al., 2011 ; etc.). Parallèlement, des observatoires spécialisés (Observatoire des inégalités, Observatoire du Samu Social, Observatoire National de la Pauvreté et de l'Exclusion Sociale, etc.) ont été créés afin d’étudier ce phénomène. Plus récemment, les plans se sont multipliés afin de réduire les inégalités sociales de santé (Plan national d’action pour l’inclusion sociale 20082011, plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale 2013-2017). C’est dans ce cadre que s’inscrit le dernier plan périnatalité (2005-2007) du Ministère de la Santé dont un des volets vise à diminuer les inégalités en améliorant l’accès aux droits et l’accompagnement des populations des femmes enceintes les plus en difficultés. Les femmes enceintes en situation de précarité constituent en effet une des populations parmi les plus fragiles et les plus isolées. Il y a quelques années, une étude de l’Observatoire du Samu Social de Paris observait ainsi qu’un grand précaire sur cinq était une femme (Brunet et al., 2005). De nombreuses associations constatent régulièrement une augmentation de leur nombre, en particulier dans les grandes villes où la précarité se polarise (Demeure, 2005 ; Parigi et al., 2010 ; Fondation Abbé Pierre, 2013 ; MIPES, 2013). Cette situation de précarité concernerait ainsi de 10 % (Bachelard, 2007) à 16,4 % des femmes enceintes (Gayral-Taminh et al. 2005). D’après la dernière enquête nationale périnatale, 9,25 % des femmes ayant accouché en 2010 déclarent avoir des ressources précaires (Blondel et Kermarrec, 2011) ; elles étaient 7,7 % en 2003 (Blondel, 2010). Selon la même enquête, 4,4 % des femmes ayant accouché en 2010 déclarent avoir connu des difficultés financières pour se faire suivre durant leur grossesse (Blondel et Kermarrec, 2011). Plus grave encore, 11,6 % des femmes enceintes précaires n’ont pas consulté durant leur premier trimestre de grossesse (contre 0,8 % des femmes enceintes non précaires) selon Coutin (2006). De fait, une partie des femmes enceintes en situation de précarité se voit quasiment exclue du système de soins (Blondel et Kermarrec, 2011). Ces femmes vivent généralement seules, sont souvent de nationalité étrangère, ont un niveau d’études plus bas que les femmes non 1 précaires, sont moins nombreuses à avoir des ressources provenant d’une activité professionnelle ou une couverture sociale en début de grossesse (Rivera, 2007 ; ZaoucheGaudron et al., 2007 ; Blondel et Kermarrec, 2011 ; Scoazec, 2011 ; Saurel-Cubizolles et al., 2012 ; Ancelot et Depret, 2013). Elles résident généralement dans des quartiers défavorisés, ce qui induit souvent une offre de santé réduite, des conditions de vie difficiles et un manque de solidarité du voisinage (Blondel et Kermarrec, 2011). Ces femmes semblent enfin plus fragiles psychologiquement (Blondel, 2010). Or, cette précarité peut avoir plusieurs conséquences graves sur l’état de santé de ces femmes et de leurs nourrissons (Wilcox et al., 1995 ; Bachelard, 2007 ; Blondel, 2010 ; GayralTaminh et al. 2005 ; Convers, 2010 ; Blondel et Kermarrec, 2011 ; Scoazec, 2011 ; Convers et al., 2012). Les femmes enceintes en situation de précarité ne bénéficient pas en effet du même suivi prénatal que la plupart des femmes enceintes (Scheidegger et Vilain, 2007 ; Vilain et al., 2013). Elles ont généralement aussi une prévalence plus forte à certaines pathologies liées à leur situation d’exclusion sociale. Les femmes enceintes en situation de précarité peuvent également avoir une méconnaissance des risques (notamment infectieux) liés à leur grossesse et faire l’objet d’un moindre dépistage (pour le diabète notamment) (Vilain et al., 2013). Ce manque de suivi (tardif ou insuffisant) n’est malheureusement pas sans conséquence sur leur état de santé et sur celui de leur nourrisson (Gayral-Taminh et al. 2005 ; Blondel et Kermarrec, 2011). La précarité peut également constituer un facteur de risque pour l’issue même de la grossesse. Cela se traduit alors souvent par un recours gynécologique et obstétrique en urgence plus fréquent, par davantage d’hospitalisation durant la grossesse, par une durée de séjour plus longue en maternité, et par des carences dans le suivi postnatal (Ancelot et Depret, 2013). Paradoxalement, la question des inégalités sociales de santé en médecine périnatale n’est abordée qu’à travers la notion de précarité. Ainsi, il n’existe pas, à notre connaissance, d’études spécifiques sur le renoncement aux soins des femmes durant leur grossesse et sur son impact sur la santé des mères et de leurs nourrissons. Cette question fait pourtant l’objet d’un intérêt croissant des économistes de la santé (cf. Fleurbaey et Schokkaert, 2009 ; Trannoy et al., 2010 ; Dourgnon et al., 2012a, 2012b ; Jusot et al., 2012). Dans ce contexte, l’objet de cet article est double. Il vise, d’une part, à identifier les différents déterminants individuels du renoncement financier aux soins. Nous montrerons que celui-ci ne dépend pas uniquement de facteurs socio-économiques (revenus, âge, niveau d’étude, etc.), 2 mais qu’il peut également résulter de déterminants psycho-sociaux (présence de l’entourage proche, état psychologique, etc.), comportementalistes (comportements à risque), institutionnels (organisation du système de santé) ou médicaux (état de santé avant le renoncement). Cet article vise, d’autre part, à mesurer l’impact du renoncement aux soins pour raisons financières sur la santé des femmes enceintes (durant la grossesse) et de leur nourrissons (in utero et après la naissance). Dans cette optique, nous procéderons en quatre temps. Dans un premier temps, nous présentons une brève revue de la littérature récente sur le renoncement aux soins pour raisons financières. Nous décrirons ensuite notre méthodologie et l’enquête nationale périnatale à l’origine de cette étude. Dans un troisième et quatrième temps, nous présenterons les principaux résultats de notre étude, avant d’en discuter leur portée en guise de conclusion. 1) Le renoncement aux soins pour raisons financières : un indicateur objectif des inégalités sociales de santé aux multiples dimensions La question du renoncement aux soins pour raisons financières et celle du non-recours aux services de santé ont fait l’objet de nombreux travaux1. En France, l’intégration de questions sur le renoncement aux soins dans un certain nombre d’enquêtes statistiques a, en particulier, permis de mieux cerner les causes et les conséquences du renoncement ou du nonrecours aux soins. La dernière enquête Santé Protection Sociale a ainsi permis de montrer que près de 15,4 % de la population française déclare avoir renoncé à des soins pour raisons médicales durant l’année (Dourgnon et al., 2012b). Cet indicateur semble en effet particulièrement adapté pour quantifier des besoins de soins non satisfaits alors même que l’état de santé des personnes concernées les justifierait (Desprès et al., 2011a ; Jusot, 2013). On observe en effet un recours différencié (tant en fréquence qu’en nombre) des patients (à âge, sexe et santé donnés) aux services de santé selon les groupes sociaux (Couffinhal et al., 2004 ; Van Doorslaer et al., 2004 ; Bago d’Uva et Jones, 2009 ; Or et al., 2009). De ce fait, sa mesure et son suivi réguliers contribuent aujourd’hui à faire du renoncement aux soins un véritable marqueur des inégalités sociales de santé qui contribue à évaluer les politiques de santé (Desprès et al., 2011a ; Dourgnon et al., 2012b ; Jusot, 2013). 1 Pour une revue de la littérature sur le renoncement aux soins pour raisons financières, cf. tout particulièrement : Dourgnon et al. (2012b). 3 Le renoncement aux soins peut prendre deux formes complémentaires (Després et al., 2011b). Le patient peut ainsi renoncer à des soins parce qu’il fait face à un certain nombre de barrières (notamment financières) qui l’empêchent d’accéder aux services de santé : on parle alors de « renoncement-barrière » (ibid.). Le patient peut également refuser certains soins de son propre fait, soit parce qu’il privilégie d’autres formes de médecines (alternatives), soit parce qu’il refuse de se soigner : on parle alors de « renoncement-refus » (ibid.). L’étude menée ici s’inscrit dans une optique de « renoncement-barrière » dans la mesure où les patients interrogés dans le cadre de l’ENP 2010 ont déclaré avoir renoncé à des soins pour raisons financières (et non pas avoir délibérément refusé des soins). Les déterminants du renoncement aux soins pour raisons financières (renoncementbarrière) sont multiples et ne se limitent pas à la question de la prise en charge financière des soins (Bazin et al., 2006 ; Mackenbach, 2006 ; Desprès et al., 2011a, 2011b). Le profil socio-démographique (ou socio-économique) du patient joue ainsi un rôle important dans le fait de renoncer financièrement (ou pas) à des soins. Les femmes semblent ainsi renoncer à des soins pour raisons financières davantage que les hommes (Desprès et al., 2011a ; Dourgnon et al., 2012b). L’âge joue également2. , tout comme le niveau d’éducation3 . Les patients de nationalité étrangère renoncent souvent davantage que les patients de nationalité française (Berchet, 2013). Le fait d’avoir des enfants peut également impliquer des choix (budgétaires en faveur de ces derniers) qui peuvent contribuer à davantage de renoncement aux soins (Bazin et al., 2006 ; Desprès et al., 2011b ; Berchet, 2013). De la même manière, la méconnaissance des droits, des filières de soins et du système français de santé constitue souvent une explication aux non-recours aux services de santé (Warin, 2009 ; Jusot, 2010 ; Wittwer et al., 2010 ; Desprès et al., 2011b ; Berchet, 2013). Le taux de renoncement (ou du non-recours) diminue aussi proportionnellement avec le pouvoir d’achat (ou le revenu) et la couverture maladie (mutuelle, CMU-C) des patients (Raynaud, 2005 ; Bazin et al., 2006 ; Boisguérin et al., 2010 ; Desprès et al., 2011a ; Dourgnon et al., 2012b ; Berchet, 2013). L’origine sociale (ou le statut social) et le degré de précarité du patient jouent également dans le fait de renoncer (ou pas) à des soins pour raisons financières (Raynaud, 2005 ; Bazin et al., 2006 ; Allin et Masseria, 2009 ; Mielck et al., 2009 ; Boisguérin et al., 2010 ; Desprès et al., 2011a ; Dourgnon et al., 2012b). 2 On renonce ainsi de plus en plus entre 18 et 40 ans puis de moins en moins après 50 ans (Desprès et al., 2011a). Le renoncement aux soins s’accroit ainsi de manière inversement proportionnelle au niveau d’éducation (Dourgnon et al., 2012b). 3 4 Le renoncement à des soins pour raisons financières s’explique également par des facteurs psycho-sociaux. Le fait d’avoir connu des expériences de difficultés4 au cours de sa vie ou les perspectives d’avenir (crainte du chômage ou de l’isolement social) impactent ainsi la probabilité de renoncer à des soins pour raison financière (Bazin et al., 2006 ; Jusot, 2010 ; Desprès et al., 2011a, 2011b). La pression de l’entourage (Desprès et al., 2011b), la participation sociale (Berchet, 2013), la place dans la hiérarchie sociale (Jusot, 2010) et l’estime de soi (Bazin et al., 2006) peuvent également jouer dans le fait de (ne pas) renoncer à des soins pour raisons financières. De la même manière, le renoncement financier à des soins peut résulter de préférences différentes des patients pour la santé (Bazin et al., 2006 ; Dourgnon et al., 2012b), d’un rapport différent au corps et à la maladie (Bazin et al., 2006 ; Jusot, 2013) ou de l’hygiène de vie des patients (Berchet, 2013). De fait, les patients adoptant davantage de comportements à risque (consommation d’alcool, de tabac ou de cannabis, obésité, etc.) ou ayant une forte préférence pour le présent renoncent davantage que les autres ou sont davantage touchés par les inégalités sociales de santé (Mackenbach, 2006 ; Jusot, 2013). Le niveau de gravité du problème de santé contribue également dans la décision de renoncer à des soins pour raisons financières (Desprès et al., 2011b). Parallèlement, le rôle joué par le système de soins est également mis en avant par une partie de la littérature pour expliquer le renoncement aux soins pour raisons financières. Les pratiques tarifaires (honoraires libres) des professionnels de santé peuvent ainsi expliquer une partie du renoncement financier à des soins (Desprès et al., 2009), tout comme l’existence de barrières liées à l’accessibilité territoriale des services de santé (Allin et al., 2010 ; Coldeffy et al., 2011 ; Desprès et al., 2011b ; Dourgnon et al., 2012b ; Berchet, 2013). La distance culturelle entre le médecin et son patient est également un facteur d’inégalité sociales de santé (Jusot, 2013) et donc de renoncement aux soins. La participation des patients dans des programmes, des dispositifs ou des réseaux de santé semble aussi contribuer à réduire leur probabilité de renoncer à des soins pour raisons financières (Reschovsky et al., 2000 ; Desprès et al., 2011b ; Ancelot et Depret , 2013). Des études (Bago d’Uva et Jones, 2009 ; Or et al., 2009 ; Devaux et de Looper, 2013) montrent enfin que lorsque le système national de santé accorde au médecin généraliste un rôle de coordinateur de soins en amont de la filière 4 Ces évènements passés peuvent avoir différentes natures : isolement, inactivités, absence de logement fixe, drames survenus durant l’enfance, abus sexuel, physiques ou psychologiques, non-départ en vacances, etc. 5 de soins (comme cela est le cas dans les pays « beveridgiens »), les patients ont davantage recours aux soins (Jusot, 2013). Enfin, le taux de renoncement aux soins pour raisons financières dépend aussi de l’état de santé du patient. Ainsi, la proportion de personnes renonçant à des soins augmente dès lors que leur état de santé se dégrade (Desprès et al., 2011a) ou lorsqu’ils déclarent avoir des maladies chroniques (Bazin et al., 2006). Le sens de la causalité fait cependant débat (Jusot, 2010 ; Dourgnon et al., 2011b) dans la mesure où le recours aux soins augmente généralement avec la dégradation de l’état de santé du patient (Berchet, 2013). La nature des soins auxquels les patients renoncent jouent également. Ainsi, les patients renoncent financièrement davantage pour des soins dentaires, des soins d’optique, des soins ambulatoires ou des soins curatifs (comparativement à des soins requérant une consultation chez un généraliste ou un spécialiste, ou à des soins préventifs) (Boisguérin et al., 2010 ; Desprès et al., 2011a). Paradoxalement, peu d’études ont cherché à montrer l’impact du renoncement aux soins pour raisons financières sur l’état de santé des patients ayant renoncé. Azogui-Lévy et Rochereau (2005) montrent ainsi que le renoncement financier à des soins dentaires a un effet significatif sur l’état de santé buccodentaire des patients. A partir de données longitudinales issues de différentes vague de l’enquête Santé Protection Sociale, Dourgnon et al. (2012b) établissent également un lien entre le fait de renoncer à des soins pour raisons financières et le fait d’observer une dégradation de l’état de santé perçu du patient quatre ans après (la décision de renoncer). D’autres études (Newhouse, 1993 ; Couffinhal et al., 2002 ; Finkelstein et al., 2011) soulignent enfin un effet indirect du renoncement aux soins sur l’état de santé dans la mesure où elles mettent en évidence une corrélation entre le (faible) volume de soins consommés et l’état de santé (dégradé) des populations les plus modestes (Jusot, 2013). 2) Données et méthodologie Cette étude s’appuie sur les données de la vague 2010 de l’Enquête Nationale Périnatale (ENP)5. A partir d’un échantillon représentatif6 constitué de toutes les naissances7 enregistrées 5 Les ENP, organisées à intervalles réguliers (1995, 1998, 2003 et 2010), sont réalisées par l’Unité 953 de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) sous l’égide de la Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques (DREES) en coordination avec la Direction Générale de la Santé (DGS) et les médecins coordinateurs départementaux des centres de Protection maternelle et infantile (PMI)Elles sont menées au sein de l’ensemble des maternités (publiques et privées) françaises en métropole et outre-mer (Guadeloupe, Guyane et La Réunion). Les ENP contribuent ainsi au suivi et à l’évaluation des plans périnatalité 6 pendant une semaine donnée, l’ENP 2010 a permis de recueillir des informations anonymisées sur la situation sociodémographique des femmes ayant accouché, leurs facteurs de risque périnatal, les soins qu’elles ont réalisés durant leur grossesse, le déroulement de l’accouchement et l’état de santé de leurs nourrissons. L’ensemble des informations ont été obtenues à partir des dossiers médicaux des patientes, des entretiens avec les femmes avant leur sortie de la maternité et/ou des certificats de santé du 8ème jour. L’ENP 2010 recence ainsi à la fois des données déclaratives et des données objectives relatives au profil socio-écodémographique et à l’état de santé des femmes et des nourrissons. L’ensemble des données récoltées ont été ventilées dans trois bases de données8 Cette étude recence les 14326 naissances uniques et vivantes9 ayant eu lieu en France métropolitaine durant la semaine d’enquête de l’ENP 2010. Pour chacune de ces naissances, l’ENP 2010 renseigne jusqu’à 247 variables essentiellement qualitatives (codées par classe). Ces variables donnent des informations sur la situation sociodémographique de la femme enceinte (âge, niveau d’étude, situation matrimoniale, nationalité, revenus, temps de travail, situation du conjoint, logement, couverture médicale, entourage, etc.), sur son état de santé (physique et mental) avant et pendant la grossesse (hypertension, diabète, gestité, parité, indice de masse corporelle, consommation d’alcool, de tabac et de cannabis, pathologies de grossesse, etc.), sur la nature et le nombre des soins réalisés durant la grossesse (échographies, visites prénatales, consultations, hospitalisations, dépistages, etc.). La base de données contient aussi des variables sur l’accouchement (terme et mode d’accouchement, temps de transport domicile-maternité, etc.) et sur l’état de santé du nourrisson (poids, taille, résultats des tests d’Apgar, anomalies fœtales, durée de séjour à la maternité, etc.). Elle renseigne enfin sur la région de naissance du nourrisson et sur la nature et la taille de la maternité. mis en œuvre par le Ministère de la Santé, et permettent de guider les décisions en santé publique dans le domaine périnatal. Pour plus de détails, cf. Blondel et Kermarrec (2011). 6 Le nombre de naissances recensées est en effet très voisin de celui attendu, le taux de participation des maternités et des femmes apparait très élevé et les caractéristiques des femmes interrogées sont relativement similaires à celles issues des données de l’état civil sur une année entière (Blondel et Kermarrec, 2011). 7 La base de données intègre l’ensemble des 14 903 nouveaux nés (vivants ou mort-nés) et des interruptions médicales de grossesse (IMG) dès lors que la naissance ou l’issue de la grossesse a eu lieu à au moins 22 semaines d’aménorrhée ou si le nourrisson pesait au moins 500 g. à la naissance (Blondel et Kermarrec, 2011). 8 La première (« Etablissements ») porte sur les (552) maternités (hors Martinique) ayant participé à l’ENP. La deuxième (« Région_Dom ») concerne les naissances uniques et vivantes survenues dans chaque région française. La troisième (« ZEAT ») concerne les naissances uniques et vivantes enregistrées en France métropolitaine au niveau de la Zone d'Etudes et d'Aménagement du Territoire (ZEAT). Ces trois bases de données sont accessibles auprès du centre Maurice Halbwachs du réseau Quételet. 9 Les nourrissons mort-nés, les IMG et les naissances multiples ont été exclus de cette base de données. 7 Dans le cadre de cette étude, nous nous focalisons sur 51 des 247 variables de la base de données. Elles ont été retenues pour leur capacité à caractériser le renoncement aux soins, les déterminants de celui-ci et l’état de santé des femmes enceintes et de leurs nourrissons. L’ENP 2010 comprend ainsi une variable qui caractérise explicitement le renoncement aux soins. Le questionnaire administré comprend en effet une question où il est demandé aux femmes enceintes « pendant votre grossesse, avez-vous dû renoncer à des consultations, des examens médicaux ou des soins dentaires pour des raisons financières ? ». C’est cette variable « renoncement » qui constitue notre variable d’intérêt dans les spécifications économétriques de cette étude10. Conformément à la littérature sur la question (cf. supra section 2), des variables explicatives potentielles du renoncement aux soins ont été identifiées. Après élimination des variables auto-corrélées et des variables contenant trop de valeurs manquantes, 32 variables ont été retenues et classées en 5 catégories (cf. Tableau 1). Tableau 1 : Variables explicatives potentielles du renoncement aux soins Nature des variables Déterminants socioéconomiques Déterminants psycho-sociaux Comportements à risque pendant la grossesse Rôle du système de soins Etat de santé avant grossesse Variables retenues Age maternel en années, Niveau études, Nationalité, Année arrivée en France, Vie en couple, Situation actuelle de la mère, Temps plein ou partiel (si emploi pendant grossesse), Situation actuelle du père, Revenu mensuel du ménage, Salaire ou revenu du travail, Allocation chômage, RMI / RSA / API, Autres ressources, Couverture médicale, Logement, Nombre enfants de moins de 14 ans au foyer Présence de l'entourage, Sentiment à la découverte de la grossesse, Etat psychologique pendant la grossesse, Nombre total de grossesses antérieures à celle-ci, Antécédent d'enfant(s) né(s) hypotrophe(s), Antécédent d'enfant(s) né(s) prématuré(s) Trimestre de déclaration de la grossesse, Nombre de cigarette(s) par jour au troisième trimestre de grossesse, Prise de cannabis pendant la grossesse, Fréquence de consommation d’alcool pendant la grossesse Temps transport pour aller accoucher, Grandes régions de naissance Indice de Masse Corporelle de la mère avant grossesse, Nombre de cigarette(s) par jour avant la grossesse, Hypertension antérieure, Diabète antérieur à la grossesse 10 D’autres variables peuvent également constituer une mesure du renoncement aux soins (aux examens ou consultations prises en charge à 100 % par l’Assurance maladie : échographie du troisième trimestre, visites prénatales, séances de préparation à l’accouchement, etc.) ou du non-recours à certains examens vitaux ou généralement incontournables (échographies des premier et deuxième trimestres, consultations chez un généraliste, un gynécologue, une sage-femme ou un psychologue, mesure de la clarté nucale, dépistage sanguin du risque de trisomie 21, dépistage du cancer de l’utérus, etc.). Elles n’ont pas été retenues dans le cadre de cette étude, en particulier parce qu’elles ne permettent pas de différencier le renoncement financier du non-recours volontaire. Ces variables seront toutefois prises en compte dans le cadre des extensions possibles de cette étude. 8 Nous testons ainsi l’influence respective des déterminants socio-économiques et psychosociaux, des comportements à risque, de l’organisation du système de soins et de l’état de santé de la femme avant sa grossesse. Au final, nous cherchons à montrer que le renoncement financier aux soins est multifactoriel et peut s’expliquer par des facteurs à la fois socioéconomiques, psycho-sociaux, comportementaux, institutionnels et médicaux. Différents éléments caractérisant la situation économique de la femme enceinte peuvent expliquer le renoncement financier aux soins. On pense ici au fait d’être au foyer, au chômage ou étudiante, de travailler à temps partiel, d’avoir de faibles revenus, de bénéficier d’une allocation chômage, du RSA ou de l'Allocation de parent isolé (API), d’avoir un conjoint au chômage ou étudiant ou de ne pas posséder de logement personnel. L’absence d’une couverture médicale avec mutuelle ou le fait de bénéficier d’une couverture maladie universelle (CMU) devrait également contribuer à expliquer le renoncement aux soins, tout comme l’âge de la mère, son niveau d’éducation, sa situation matrimoniale (célibataire ou vivant en couple) et le nombre de ses enfants en bas âge. La nationalité de la mère et son degré d’intégration constituent d’autres vecteurs potentiels de renoncement aux soins. Le renoncement à des soins pendant la grossesse peut également s’expliquer par des facteurs d’ordre psycho-sociaux. Ainsi l’isolement social (l’absence d’un entourage familial ou amical proche), le « non-désir » de l’enfant à naitre, l’état psychologique de la femme pendant sa grossesse, le fait d’avoir accouché d’enfants prématurés ou hypotrophes peuvent jouer dans le fait de renoncer à des soins. Parallèlement, nous faisons l’hypothèse que le renoncement à des soins pendant la grossesse peut s’expliquer par une aversion au risque moindre. Ainsi, adopter des comportements à risque pendant la grossesse pourrait se traduire par un renoncement plus important. Ces comportements à risque peuvent prendre différentes formes : déclaration tardive de grossesse11, consommation de cigarettes, d’alcool et/ou de cannabis. Parallèlement, le renoncement financier aux soins peut être la conséquence de barrières liées à l’accessibilité géographique des professionnels de santé (gynécologues, sages-femmes, infirmiers, personnels des centres PMI, etc.) et des équipements médicaux (maternités, cabinets de radiologie, etc.). On pense ici principalement aux femmes vivant dans des 11 Les déclarations tardives de grossesse (après la 15ème SA) renvoient, selon la littérature, à des situations de fragilité (Scheidegger et Vilain, 2007 ; Vilain et al., 2013). 9 « déserts médicaux ». C’est pourquoi nous avons cherché à savoir si le temps de transport pour aller accoucher et la région (ZEAT) d’origine de la femme permettaient d’expliquer le renoncement aux soins des femmes enceintes. Enfin, l’état de santé de la femme avant sa grossesse a été intégré à notre analyse. Nous espérons ainsi « capter » un rapport différent des femmes (ayant renoncé à des soins durant leur grossesse) à leur corps et à la maladie. De notre point de vue, l’obésité, une certaine dépendance au tabac, l’hypertension ou certaines formes de diabète pourraient constituer des marqueurs de ce rapport différencié à la santé. En nous focalisant uniquement sur les variables relatives à l’état de santé de la femme avant sa grossesse, nous pensons ainsi éviter d’observer une relation de causalité inverse (cf. Dourgnon et al., 2012b) du renoncement vers la santé. L’état de santé de la mère et de son nourrisson a été établi à partir des données issues de leur dossier médical et de leurs réponses au questionnaire de l’ENP. Au total, 18 variables caractérisent cet état de santé (cf. Tableau 2). Tableau 2 : Variables retenues pour caractériser l’état de santé des femmes enceintes et des nourrissons durant la grossesse et après l’accouchement Nature des variables Santé de la mère durant la grossesse Santé du nourrisson pendant la grossesse Santé de la mère après l’accouchement Santé du nourrisson après l’accouchement Variables retenues Age gestationnel à l'arrêt de l'activité professionnelle, Hospitalisation pendant la grossesse, Prise poids pendant grossesse, Date de l'hospitalisation si menace d'accouchement prématuré, Hypertension Artérielle pendant la grossesse, Diabète gestationnel Suspicion anomalie de poids fœtal, Transfert in utero d'une autre maternité pour hospitalisation ou accouchement, Age gestationnel < 37 SA Transfert de la mère Réanimation, Poids du bébé à la naissance, Apgar à 1 minute, Apgar à 5 minutes, Anomalie congénitale, Taille du périmètre crânien, Transfert de l'enfant mutation ou hospitalisation particulière dans la maternité, Jours passés en maternité après l'accouchement, mode d’allaitement Pour caractériser l’état de santé nous avons procédé à une double distinction. D’une part, en distinguant l’état de santé de la mère et celui de son nourrisson. D’autre part, en distinguant la période de grossesse et celle de l’accouchement et de ses suites (jusqu’à la sortie, de la mère et de son nourrisson, de la maternité). Dans cette optique, l’état de santé de la femme durant la grossesse est estimé à l’aide de différents variables. Celles-ci indiquent si la femme enceinte a dû (pour raisons de santé) arrêter son activité professionnelle avant le début légal de son congé prénatal, si elle a été hospitalisée pendant la grossesse (en particulier en cas de menace d'accouchement prématuré) 10 ou si sa prise de poids durant la grossesse peut être considérée médicalement inadéquate (prise de poids excessive, ou au contraire insuffisante). Une HTA ou un diabète gestationnel peuvent aussi être des indicateurs d’un état de santé dégradé de la femme durant sa grossesse. De la même manière, le fait que la mère soit transférée (en réanimation, en soins intensifs ou en surveillance continue, dans un autre service, en en Centre Périnatal de Proximité, etc.) nous renseigne sur son état de santé après l’accouchement. Concernant l’enfant, plusieurs variables peuvent indiquer son état de santé. Durant la grossesse, l’ENP nous renseigne sur les nourrissons dont le corps médical suspecte une anomalie fœtale, ceux dont l’état de santé implique un transfert in utero anticipé pour hospitalisation ou accouchement, et les nourrissons prématurés. Après l’accouchement, le dossier médical du nourrisson nous indique si l’enfant a dû être réanimé à la naissance, s’il est victime d’anomalies congénitales, s’il a satisfait aux exigences des tests d’Apgar ou s’il n’est pas hypotrophe. L’ENP nous indique enfin si le nouveau-né a été transféré ou hospitalisé et combien de jours il a passé en maternité après l’accouchement. D’un point de vue méthodologique, cette étude a été menée en deux temps. Dans un premier temps, à l’aide d’un modèle logit, nous avons cherché à identifier les déterminants individuels du renoncement financier aux soins à partir des 13620 réponses dichotomiques à la question posée sur le renoncement. Différentes modélisations ont été mises en œuvre en mobilisant différentes combinaisons de variables explicatives identifiées (cf. Tableau 1) suite à notre revue de la littérature (cf. supra Section 1). Les odds-ratios ont ainsi été déterminés afin de comparer l’influence des différentes modalités prises par chacune des variables du modèle. Dans un second temps, nous avons étudié l’impact du renoncement aux soins sur la santé des femmes enceintes et de leurs nourrissons à la fois durant la grossesse et après l’accouchement. Nous avons ainsi cherché à savoir si le fait de renoncer à des consultations (comparativement au fait de ne pas y renoncer), des examens médicaux ou des soins dentaires pour des raisons financières durant la grossesse avait un impact sur la santé des mères et des nouveaux-nés. 11 3) Résultats 3.1) Analyse des déterminants du renoncement aux soins pour raisons financières L’analyse des déterminants individuels du renoncement financier aux soins à partir des données de l’ENP 2010 fait ressortir trois séries de résultats intéressants. Tout d’abord, seules 4,43 % des femmes enceintes déclarent avoir renoncé à des soins pour raisons financières. Notre étude montre que les femmes étrangères (notamment issues de l’Afrique du Nord) renoncent, en proportion, plus que les femmes de nationalité française. De même, on observe clairement un gradient social selon lequel le taux de renoncement décroit avec le revenu. Parallèlement, le taux de renoncement est sensiblement plus important pour les femmes bénéficiant de la CMU, d’une couverture maladie sans mutuelle, voire d’aucune couverture maladie (comparativement à celles qui ont une mutuelle). Parallèlement, les femmes enceintes isolées socialement, qui psychologiquement « se sentent mal » et qui ne désirent pas leur enfant à naitre sont proportionnellement plus nombreuses à renoncer à des soins pendant leur grossesse. Enfin, le taux de renoncement des femmes croit de manière significative avec la consommation d’alcool, de tabac et/ou de cannabis durant la grossesse. Notre étude montre ensuite que différents variables sont susceptibles d’expliquer le fait de renoncer (ou pas) à des soins durant une grossesse. Le modèle logit retenu12 identifie ainsi neuf déterminants significatifs du renoncement aux soins (cf. Tableau 3 page suivante). La nationalité de la mère joue ainsi de manière significative. Les femmes issues des continents européens et africains renoncent ainsi davantage que les femmes de nationalité française. On observe ensuite un gradient social très marqué selon le revenu du ménage. Ainsi, plus le revenu du ménage est faible, plus la probabilité de renoncer de la femme enceinte est important. De la même manière, la couverture maladie joue de manière significative dans la mesure où les femmes couvertes par une mutuelle renoncent moins que celles qui n’en ont pas, qui bénéficient de la CMU ou qui n’ont pas de couverture maladie. Au total, les déterminants socio-économiques expliquent donc bien en partie le renoncement financier aux soins des femmes interrogées dans le cadre de l’ENP 2010. Toutes les autres 12 Le modèle retenu intègre 19 variables au total. Certaines variables initialement identifiées comme potentiellement explicatives du renoncement n’ont finalement pas été intégrées dans le modèle retenu : année arrivée en France, temps plein ou partiel, salaire ou revenu du travail, allocation chômage, RMI / RSA / API, autres ressources, logement, nombre enfants de moins de 14 ans au foyer, antécédent d'enfant(s) né(s) hypotrophe(s), antécédent d'enfant(s) né(s) prématuré(s), trimestre de déclaration de la grossesse, Indice de Masse Corporelle de la mère avant grossesse, hypertension antérieure, diabète antérieur à la grossesse. 12 variables relatives aux déterminants socio-économiques apparaissent non significatives. On pense ici à l’âge de la mère, au « statut matrimonial » (vivre seule ou en couple) et à la situation du père au moment de l’accouchement (en emploi, au chômage, étudiant, etc.). Le niveau d’étude ne semble jouer qu’à la marge et parait difficilement interprétable13. Il en est de même de la situation actuelle de la mère dans la mesure où l’effet ne semble jouer (négativement) que pour les femmes au chômage (comparativement à celles en emploi). Tableau 3 : Les déterminants du renoncement aux soins durant la grossesse Familles de variables Variables Modalités des variables Age maternel x non scolarisée et niveau primaire Collège Niveau études BEP-CAP Lycée général Lycée professionnel Bac, et plus x Français Nationalité Europe Afrique du nord Déterminants Autre socio-économiques Vie en couple Situation actuelle de la mère Situation actuelle du père x moins de 500€ moins de 1000 € moins de 1500 € Revenu mensuel du ménage moins de 2000 € moins de 3000 € moins de 4000 € 4000 € ou plus Couverture médicale x Très bien entourée Présence de l'entourage Bien entourée Peu entourée Pas du tout entourée Déterminants x psycho-sociaux Vous étiez heureuse que cette grossesse Sentiment à la découverte arrive maintenant de la grossesse Vous auriez aimé qu’elle arrive plus tôt Vous auriez aimé qu’elle arrive plus tard Vous auriez préféré ne pas être enceinte 13 x 0,808 0,709 0,962 1,144 0,916 ref x ref 1,655 1,876 0,882 x 7,802 4,756 4,851 3,473 2,044 1,096 ref 1,731 x ref 1,323 1,592 2,617 x ref Valeur p (1) ns ns ns * ns ns ns *** ref *** *** ns ns ns ns *** *** *** *** *** *** ns ref *** *** ref *** *** *** ** Ref 0,900 1,442 1,068 ns *** ns Odds-ratios Le niveau d’étude n’est significatif que pour la modalité « collège ». Ce résultat signifierait que les femmes ayant arrêté leurs études au collège renoncent moins que celles qui ont niveau d’étude supérieur au baccalauréat. 13 x x *** Bien ref ref Etat psychologique pendant *** assez bien 1,558 la grossesse ** assez mal 1,495 *** mal 3,078 ns Aucune grossesse ref ref Nombre total de grossesses 1 grossesse 1,195 ns antérieures * 2 grossesses 1,296 3 grossesses 1,345 ns ** 4 grossesses et plus 1,492 x x * Consommation tabac au aucune ref ref troisième trimestre ** entre 1 et 9 0,990 10 et plus 1,094 ns x x *** Prise de cannabis pendant Oui ref ref la grossesse 2,561 *** Non Comportements à x x * risque pendant la Jamais ref ref grossesse 1 fois par mois ou moins souvent 1,422 *** 2 à 4 fois par mois 1,364 ns Consommation d’alcool 1,041 ns 2 à 3 fois par semaine pendant la grossesse 4 fois par semaine ou plus mais pas tous les 8,653 ns jours Tous les jours 1,585 ns Seulement avant de se savoir enceinte 0,644 ns ns Temps transport pour aller Jusqu'à 30 minutes ref ref accoucher Entre 31 et 60 minutes 0,986 ns 61 minutes et plus 2,008 * ns Région Parisienne ref ref Rôle du système de Bassin Parisien 0,938 ns soins Nord ** 0,554 Grandes régions de naissance Ouest 0,690 ** Est 0,747 ns Sud-Ouest 0,828 ns Centre Est 0,863 ns Méditerranée 0,990 ns Etat de santé avant Nombre de cigarette(s) par ns grossesse jour avant la grossesse Aucune ref 1 : entre ref 1 et 9 Entre 1 et 9 0,990 ** Plus de 10 1,094 ns Source : ENP 2010 - : les modalités ne sont pas indiquées si la variable testée et l’ensemble de ses modalités ne sont pas significatives. Les Odds-ratio de la variable et de ses modalités ne sont alors pas indiquées. (1) : * si p<10% ; ** si p<5 % ; *** si p<1 % ; ns : non significative au seuil de 10% L’étude fait également ressortir l’influence significative de certains facteurs psycho-sociaux. L’état psychologique de la femme pendant la grossesse a ainsi un pouvoir explicatif important. Les femmes déclarant se sentir psychologiquement « assez mal » ou mal » durant leur grossesse renoncent en effet davantage que celles se déclarant se sentir 14 psychologiquement « bien »14. Parallèlement, les femmes qui auraient aimé que leur grossesse arrive plus tard renoncent davantage à des soins que les femmes qui se sont senties heureuses que leur grossesse arrive maintenant15. Enfin, l’étude fait ressortir l’importance du rôle de l’entourage sur le fait de renoncer à des soins durant la grossesse. Les femmes se déclarant « pas du tout entourées » ou « peu entourées » renoncent davantage que les femmes se déclarant « bien entourées » ou « très bien entourées ». Ici également, on observe un gradient « social » très marqué puisque le taux de renoncement croit de manière significative avec le degré d’isolement « social » des femmes enceintes. La seule variable psycho-sociale qui ne semble pas impacter le renoncement aux soins est la gestité16. Ainsi, le nombre de grossesses antérieures n’impacte pas globalement le fait de renoncer à des soins pour raisons médicales17. Nos résultats confirment ensuite le rôle joué par les comportements à risque durant la grossesse. Ainsi, les résultats du modèle tendent à montrer que le renoncement à des soins pendant la grossesse peut également s’expliquer par une aversion pour le risque moindre. En effet, les femmes qui continuent de consommer de l’alcool, du tabac et du cannabis durant leur grossesse renoncent davantage que les autres. Le lien entre comportements à risque et renoncement semble toutefois plus net pour la consommation de cannabis18 que pour celles d’alcool19 et de tabac20. A contrario, les variables relatives aux systèmes de soins et à l’état de santé de la femme avant sa grossesse ne semblent pas expliquer le renoncement aux soins. Ainsi, la région d’origine ne joue globalement pas dans le fait de renoncer financièrement à des soins durant la grossesse. On observe cependant un effet partiel de la région d’origine 14 Paradoxalement, les femmes se sentant « assez bien » renoncent légèrement davantage que celles se sentant « assez mal ». 15 A contrario, le fait que les femmes auraient aimé que leur grossesse arrive plus tôt ne joue pas sur le fait de renoncer (ou pas) à des soins, tout comme paradoxalement le fait qu’elles auraient préféré ne pas être enceinte. 16 La variable parité (nombre d'accouchements antérieur à celui-ci) a également été testée et introduite dans le modèle. Fortement corrélée à la variable gestité, elle n’améliorait pas la valeur prédictive du modèle. 17 On observe cependant un léger (au seuil de 15%) effet partiel (difficilement interprétable) pour les femmes ayant déjà connu plus de deux grossesses. Ainsi, les femmes ayant déjà connu plus de deux grossesses antérieures à celle qu’elles vivent actuellement renoncent davantage que les femmes qui connaissent actuellement leur première grossesse. 18 On observe ainsi un clivage très net entre les consommatrices de cannabis et celles qui n’en consomment pas (le risque de renoncer pour les premières étant, en moyenne, 2,561 fois plus grand que celui des secondes). 19 On n’observe pas de différences dans le fait de renoncer (ou pas) à des soins selon le nombre de verres consommés chaque mois durant la grossesse à une exception près : les femmes qui déclarent consommer moins d’un verre d’alcool par mois renoncent davantage que celles qui déclarent n’en consommer aucun. 20 Concernant la consommation de tabac, l’effet joue sur les femmes ayant déclaré fumer entre une et neuf cigarettes par jour durant le troisième trimestre de grossesse Par contre, cet effet n’est plus significatif chez les femmes fumant plus de dix cigarettes par jour durant le troisième trimestre de grossesse. 15 pour les femmes habitant les régions Nord-Pas de Calais, Bretagne, Pays de la Loire et Poitou-Charentes. Les femmes issues de ces régions renoncent significativement moins à des soins durant leur grossesse que les femmes issues de la région parisienne. Il en est de même pour les femmes habitant à plus d’une heure d’une maternité comparativement à celles dont l’habitation se situe à moins d’une demi-heure d’une maternité23. Parallèlement, le fait d’avoir un regard différent vis-à-vis de son corps et de la maladie ne semble pas expliquer le renoncement aux soins pour raisons financières. Le nombre de cigarettes fumées par jour avant la grossesse n’a ainsi aucune influence significative sur le fait de renoncer à des soins durant la grossesse, et ce quel que soit le nombre de cigarettes. 3.2) Analyse de l’impact du renoncement aux soins sur l’état de santé Nous cherchons à présent à déterminer si le fait de renoncer financièrement à des soins affecte la santé des femmes et des nourrissons durant la grossesse et suite à l’accouchement. Cette question est relativement peu abordée dans la littérature sur le renoncement aux soins et n’a jamais été traitée à partir de données de santé périnatale (cf. supra Section 1). L’analyse de l’impact du renoncement aux soins sur la santé a été différenciée en distinguant, d’une part, la santé de la mère et celle de son nourrisson, d’autre part, la période prénatale (grossesse) et la période postnatale (de l’accouchement à la sortie de la maternité). Plusieurs résultats ressortent de cette étude (cf. Tableau 4 page suivante). Le renoncement financier aux soins semble tout d’abord avoir un impact relativement marginal sur la santé de la mère durant sa grossesse24. Il impacte ainsi (au seuil de 1 %) le risque d’être hospitalisé et la prise de poids durant la grossesse. En moyenne, une femme qui a renoncé à des soins pour raisons financières a ainsi un risque plus important d’être hospitalisé et de prendre moins de 9 kg durant sa grossesse. De la même manière, le risque d’être (médicalement) arrêté avant le début du congé prénatal est significativement lié (au seuil de 5 %) à la variable « renoncement ». Les femmes ayant renoncé à des soins pour raisons financières sont ainsi proportionnellement plus nombreuses à être arrêté avant la 28ème 23 Cet effet « d’éloignement » ne joue cependant pas pour les femmes dont l’habitation se situe entre une demiheure et une heure d’une maternité. 24 Les variables significatives ici possèdent en effet un V de Cramer relativement faible (< 0,3), ce qui limite la pertinence de ces résultats. 16 semaine aménorrhée (SA)25. On observe également un (léger) effet du renoncement sur le risque d’être hospitalisé avant terme (en cas de menace d’accouchement prématuré) et sur le risque de développer un diabète gestationnel durant la grossesse. A l’inverse, le risque d’hypertension artérielle pendant la grossesse ne diffère pas entre les femmes qui déclarent avoir renoncé à des soins pour raisons financières et les autres. Tableau 4 : L’impact du renoncement aux soins pour raisons financières sur l’état de santé des femmes enceintes et des nourrissons durant les périodes prénatale et postnatale Valeur p (1) Age gestationnel à l'arrêt de l'activité professionnelle ** Hospitalisation pendant la grossesse *** Prise poids pendant grossesse ** Santé de la mère durant la grossesse Date de l'hospitalisation si menace d'accouchement prématuré ** Hypertension Artérielle pendant la grossesse ns Diabète gestationnel *** Suspicion anomalie de poids fœtal ns Santé du nourrisson Transfert in utero d'une autre maternité pour hospitalisation ou accouchement ns pendant la grossesse Age gestationnel < 37 SA ns Familles de variables Variables Santé de la mère après l’accouchement Transfert de la mère ns Santé du nourrisson après l’accouchement Réanimation Poids du bébé à la naissance Apgar à 1 minute Apgar à 5 minutes Anomalie congénitale Taille du périmètre crânien Transfert de l'enfant mutation ou hospitalisation particulière dans la maternité Jours passés en maternité après l'accouchement Mode d’allaitement ns ns ns ns ns ns ns ns *** Source : ENP 2010 (1) : * si p<10% ; ** si p<5 % ; *** si p<1 % ; ns : non significative au seuil de 10% A contrario, le fait que sa mère ait renoncé à des soins durant la grossesse ne semble pas affecter l’état de santé in utero du fœtus. En effet, les données de l’ENP 2010 ne font pas ressortir de liens significatifs entre le renoncement financier de la mère et le risque pour le fœtus de développer une anomalie de poids fœtal ou de naitre prématurément. Après la naissance de leur enfant, les femmes qui ont renoncé financièrement à des soins durant leur grossesse ne sont pas davantage transférées dans un autre service ou une autre maternité (suite à des complications survenues durant l’accouchement). 25 Elles sont cependant moins nombreuses (que celles qui n’ont pas déclaré avoir renoncé à des soins) à être arrêté entre la 29ème et la 33ème SA. 17 Enfin, le renoncement de la mère à des soins durant la grossesse ne semble pas non plus affecter l’état de santé du nourrisson à la naissance et durant ses premiers jours à la maternité. Ainsi, les nourrissons dont les mères ont renoncé à des soins durant la grossesse ne sont pas davantage réanimés à la naissance ou transférés dans un autre service (néonatalité, réanimation) ou une autre maternité suite à l’accouchement. Ils n’ont pas davantage d’anomalies congénitales (que ceux dont les mères n’ont pas renoncé à des soins), ne sont pas davantage hypotrophes (poids, taille et périmètre crânien faibles) ou ne font pas moins preuve de vitalité (mesurée par les tests d’Apgar). La durée de séjour à la maternité après la naissance n’est pas non plus significativement plus longue pour les nourrissons dont les mères ont renoncé financièrement à des soins durant leur grossesse. A contrario, le renoncement financier à des soins durant la grossesse n’impacte que (très légèrement) le mode d’allaitement du nourrisson26. 4) Discussion L’objectif de cet article était double. Il visait, d’une part, à identifier les déterminants individuels du renoncement financier aux soins des femmes durant leur grossesse. Il visait, d’autre part, à déterminer si ce renoncement aux soins avait un impact sur la santé des femmes enceintes et sur celle de leur nourrisson à la fois durant la grossesse et après l’accouchement. De ce point de vue, notre étude apporte des éléments de réponse originaux à ces questions et permet d’en interpréter les sens. Ainsi, les données de l’ENP 2010 font tout d’abord apparaitre que 4,4 % des femmes déclarent avoir renoncé à des soins durant leur grossesse pour des raisons financières. Ce taux de renoncement nous apparait relativement paradoxal. D’un côté, en effet, il est conforme au taux de renoncement estimé par les récentes études de l’IRDES27. D’un autre côté, ce taux de renoncement des femmes durant leur grossesse peut cependant sembler relativement élevé compte tenu de leur « pathologie ». 26 Ainsi, si les deux populations privilégient, dans les mêmes proportions, l’allaitement maternel exclusif, les femmes ayant renoncé financièrement à des soins durant la grossesse sont proportionnellement moins nombreuses à privilégier l’allaitement artificiel (au biberon) et sont proportionnellement plus nombreuses à privilégier l’allaitement mixte (sein et biberon). On notera cependant que ce résultat est à relativiser dans la mesure où V de Cramer est faible (< 0,3) : le mode d’allaitement dépendant largement d’autres facteurs (cf. Ancelot et Depret, 2013). 27 Dourgnon et al., (2012b) estime ainsi que 3,5 % des français déclarent avoir renoncer financièrement à des soins pour des visites chez le généraliste ou le spécialiste. Cette proportion est légèrement plus élevée chez les femmes (qui renoncent en moyenne davantage que les hommes). 18 Trois explications peuvent a priori être avancées pour tenter d’expliquer ce paradoxe. Il semblerait tout d’abord que le taux de renoncement soit plus faible pour les femmes qui attendent leur premier enfant (3,63 %). Un « effet d’expérience » pourrait ainsi expliquer un taux de renoncement (pour certains examens ou soins) plus important chez les femmes ayant déjà des enfants. Les résultats de notre modèle économétrique nous amène cependant à rejeter cette hypothèse dans la mesure où le nombre de grossesse antérieure n’explique pas, de manière significative, le renoncement aux soins. Il se peut ensuite que les femmes ayant déclaré avoir renoncé à des soins pour raisons financières durant leur grossesse n’aient pas renoncé aux soins ou examens les plus vitaux. Enfin, il convient de noter que le suivi de grossesse des femmes enceintes en France est particulièrement bien pris en charge par la Sécurité sociale28. Des dispositifs supplémentaires (réseaux de proximité, permanences d’accès aux soins de santé, services de PMI, programmes régionaux d’accès à la prévention et aux soins, unités de gynécologie-obstétrique médico-psycho-sociale, maisons maternelles, consultations médicales gratuites dans certains hôpitaux, etc.) existent par ailleurs pour les femmes précaires ou vulnérables les plus susceptibles de renoncer à des soins pour raisons financières durant leur grossesse. Nos résultats confirment ensuite le caractère multifactoriel des déterminants du renoncement aux soins pour raisons financières. Les déterminants socio-économiques constituent une des explications du renoncement financier à des soins des femmes enceintes durant leur grossesse. Toutes choses égales par ailleurs, celles-ci renoncent ainsi davantage à des soins pour raisons financières si le revenu de leur ménage est faible, si elles ne sont pas couvertes par une mutuelle et/ou si elles sont de nationalité française. A contrario, leur âge, leur niveau d’étude et leurs situations « matrimoniales » et « professionnelles » ne semblent pas jouer un rôle discriminant sur le fait (ou non) de renoncer. Parallèlement, notre étude souligne aussi le rôle joué par l’entourage de la femme enceinte, son désir initial de maternité et sa manière de « (bien) vivre » psychologiquement sa grossesse. Ces résultats sont en adéquation avec les quelques travaux ayant déjà souligné l’importance des déterminants d’ordre psycho-sociaux du renoncement financier aux soins. 28 Celle-ci prévoit en effet la prise en charge de la consultation du premier trimestre, de six autres consultations à partir du quatrième mois de grossesse, de certains examens biologiques et de huit séances de préparation à l’accouchement (Vilain et al., 2013). 19 Une partie de la littérature a également montré que le renoncement financier aux soins pouvait s’expliquer également par un rapport différencié au corps et à la maladie. A notre connaissance, peu d’études sont parvenues à le mesurer, en particulier pour expliquer une partie du renoncement financier aux soins. Notre étude montre précisément que les femmes qui durant leur grossesse ont adopté des comportements à risque (consommation de tabac au troisième trimestre, prise de cannabis, consommation d’alcool) renoncent, en moyenne, davantage à des soins pour raisons financières que les autres. Notre étude ne permet cependant pas de démontrer le rôle joué par le système de soins sur le renoncement aux soins. La région (ZEAT) d’origine et la distance d’accès à la maternité ne jouent pas ainsi un rôle significatif dans le renoncement financier aux soins. De la même manière, l’impact de la santé de la femme (avant sa grossesse) sur le renoncement aux soins ne ressort pas de manière significative. Un état de santé affecté (avant la grossesse) ne semble ainsi pas expliquer un taux de renoncement moindre (durant la grossesse). Ce résultat doit cependant être nuancé compte tenu du faible nombre de variables concernant les antécédents médicaux des femmes enceintes. Parallèlement, l’étude fait ressortir l’effet cumulatif de ces déterminants sur la probabilité de renoncer à des soins pendant la grossesse. En effet, prises une à une, ces vulnérabilités sociales ne suffisent pas à expliquer le renoncement aux soins pour raisons financières. A contrario, lorsque ces vulnérabilités se conjuguent, le renoncement aux soins augmente sensiblement. La probabilité de renoncer à des soins pour raisons financières augmente ainsi significativement dès lors que la femme est de nationalité étrangère, qu’elle vit seule et isolée, que les revenus de son ménage sont limités, qu’elle a une faible (ou pas de) couverture maladie, qu’elle a mal vécu psychologiquement sa grossesse et/ou qu’elle consomme du tabac, du cannabis ou de l’alcool. En ce sens, nos résultats confirment les travaux existants sur les inégalités sociales de santé qui soulignent l’influence du cumul de vulnérabilités sociales sur le renoncement financier aux soins (Desprès et al., 2011a). Enfin, l’analyse comparée de l’état de santé des nourrissons et des femmes enceintes (selon que ces dernières aient renoncé à des soins durant leur grossesse) fait apparaitre un impact limité du renoncement financier aux soins sur la santé. Celui n’impacte pas significativement l’état de santé (prénatal et postnatal) du nourrisson. De la même manière, le 20 renoncement financier aux soins n’impacte que très marginalement l’état de santé de la femme durant sa grossesse et il est sans effet sur la santé de la mère après l’accouchement. De ce point de vue, les résultats de cette étude tranchent avec ceux de la littérature sur le renoncement aux soins et les inégalités sociales de santé. Au moins trois pistes peuvent être avancées pour expliquer ces résultats. Le renoncement peut, tout d’abord, ne concerner que les soins ou examens non « vitaux » pour la femme enceinte ou le nourrisson. Il a ainsi un effet limité sur l’état de santé (in utero) du nourrisson. La prise en charge des femmes enceintes peut également contribuer à expliquer le faible impact du renoncement sur la santé de la mère et de son nourrisson. Cette hypothèse est cependant à relativiser dans la mesure où certaines études soulignent la persistance des disparités sociales dans le suivi de grossesse des femmes enceintes (Scheidegger et Vilain, 2007 ; Vilain et al., 2013). On peut également suspecter le caractère relativement endogène de l’état de santé des femmes et des nourrissons. Les déterminants des variables relatives à l’état de santé sont ainsi souvent d’autres variables relatives à l’état de santé29 . Il se peut enfin que l’effet du renoncement aux soins sur la santé s’inscrive, en réalité, davantage dans le temps. Dourgnon et al., (2012b) étudient ainsi l’impact sur la santé du renoncement financier aux soins près de quatre ans que le renoncement se soit produit. D’autres études montrent également que l’existence d’inégalités sociales (intergénérationnelles) de santé dès le plus jeune âge (Bois et Guillemot, 2013). Les données de l’ENP 2010 ne permettent malheureusement pas ce suivi longitudinal. 5) Perspectives Au terme de cet article, plusieurs autres pistes de recherche peuvent être explorées. Nous pensons ici tout d’abord à l’étude des soins et examens médicaux auxquels les femmes enceintes ont objectivement renoncé durant leur grossesse. Notre étude se fonde en effet sur une variable du renoncement déclarée par la mère. Parce qu’elle se fonde aussi sur les données du dossier médical des patientes, l’ENP 2010 permet aussi d’avoir des informations objectives, quantitatives et individuelles sur la nature des soins et des examens pratiquées (ou non) par les femmes durant leur grossesse. Il sera dès lors possible de mettre en parallèle les deux aspects du renoncement aux soins pour raisons financières. Autrement dit, il s’agira de comparer les déclarations individuelles de renoncement aux soins et le recours effectifs de ces 29 Pour une illustration en santé périnatale, cf. Ancelot et Depret (2013). 21 mêmes patients aux soins30. Nous serons alors en mesure de déterminer dans quelle mesure les femmes ayant déclaré avoir renoncé à des soins durant leur grossesse ont véritablement renoncé et à quels types de soins ou examens elles ont (éventuellement) renoncé. Une analyse par décomposition non linéaire (cf. Wagstaff et al., 2001 ; Fairlie, 2005) pourrait également compléter notre analyse. Comme le soulignent Couffinhal et al. (2004) et Berchet (2013), cette technique économétrique permet en effet de distinguer, d’une part, l’impact qui est lié à la distribution d’un variable explicative donnée (par exemple l’état psychologique) et, d’autre part, celle qui est due à l’impact de cette variable elle-même sur la variable à expliquer (par exemple le renoncement financier aux soins ou l’état de santé). Une évaluation des politiques périnatales, au regard du critère du renoncement financier aux soins, semble également nécessaire31. Les différentes vagues de l’ENP devrait permettre cette évaluation en comparant les déterminants et les effets du renoncement aux soins pour raisons financières d’une vague à une autre et ainsi de mesurer l’efficacité des plans périnatals à réduire les inégalités sociales de santé relative à la périnatalité. Une analyse plus fine territorialement parait également pertinente a priori. Les informations contenues dans la base de données nommée « Région_dom » de l’ENP permettent en effet d’agréger les données au niveau de chacune des régions administratives françaises et apportent un certain nombre d’informations nouvelles non contenues dans la base « ZEAT » utilisée dans le cadre de la présente étude. La prise en compte de variables agrégées au niveau régional (densité médicale, nombre de maternité, mortalité périnatale, équipements, présence de réseaux de proximité, etc.) permettrait sans doute d’affiner notre analyse et de montrer éventuellement quelques disparités régionales dans le renoncement financier aux soins. Enfin, pour affiner davantage notre étude de l’impact sanitaire du renoncement financier aux soins, il conviendra de procéder à des analyses multivariées des variables de santé. Il s’agira alors de mesurer précisément l’influence du renoncement financier aux soins (étudié comme variable explicative) sur l’état de santé des femmes et des nourrissons (comparativement à d’autres déterminants, notamment médicaux)32. 30 Pour une approche similaire, cf. Allin et al. (2010). Les différents plans périnatalité ont fait déjà l’objet d’évaluations dans le passé (cf. Rumeau-Rouquette, 2004 ; Planète Publique, 2011), mais jamais à travers le prisme du critère de renoncement aux soins. 32 On cherchera ainsi, par exemple, à déterminer les raisons des hospitalisations des femmes enceintes durant leur grossesse et à mesurer le poids du renoncement financier aux soins dans ces hospitalisations. 31 22 Bibliographie Allin S., Grignon M. Le Grand J. (2010) “Subjective Unmet Need and Utilization of Health Care Services in Canada: What are the Equity Implications?”, Social Science and Medicine, Vol. 70, pp. 465-472. Allin S., Masseria C. 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Remerciements Les enquêtes nationales périnatales ont été subventionnées par le ministère en charge de la santé (Direction Générale de la Santé et Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques) et coordonnées par l’Unité 953 de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médiale. Elles ont été réalisées grâce à la participation des services départementaux de PMI, des services de maternité, des enquêteurs et de toutes les femmes qui ont accepté de répondre aux questionnaires. 25