ETHIQUES ET CHAOS A PROPOS D`UNE AVALANCHE

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ETHIQUES ET CHAOS A PROPOS D`UNE AVALANCHE
DIPLOME INTERUNIVERSITAIRE
D’ ETHIQUE ET PRATIQUES MEDICALES
ETHIQUES ET CHAOS A PROPOS D’UNE
AVALANCHE MEURTRIERE
Effets de l’ingérence du politique et du médiatique en situation de catastrophe,
sur la dimension éthique de l’accompagnement des victimes et de leurs proches
Alain Derniaux
FACULTE DE MEDECINE DE MARSEILLE
2004-2005
Responsable de l’enseignement : Professeur J-P. HARLE
1
"on ne questionne pas un homme ému"
René Char
2
PLAN DU MEMOIRE :
4 introduction
page 4
4 description chronologique de l’événement
et places tenues par les membres de l’EMSP
page 6
4 analyse des décisions prises au regard
des principes éthiques
page 10
4 discussion, questions et hypothèses
page 28
4 conclusion
page 35
4 bibliographie
page 37
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Introduction
L’équipe mobile de soins palliatifs des Hautes-Alpes ( EMSP 05 ) dont je suis le
responsable a ouvert en août 1995.
Fruit d’une collaboration inter institutionnelle entre les hôpitaux de Laragne, Gap, Embrun
et Briançon, sa vocation départementale, inter hospitalière était inscrite dans son acte de
naissance. Sa résidence administrative Embrunaise – décision "géopolitique" situant
l’EMSP 05 au centre du département, donc ni à Gap ni à Briançon – va jouer un rôle
majeur dans son implication/réquisition à l’occasion du déclenchement de plusieurs plans
rouges dans notre région.
Ainsi ce sont :
la résidence administrative,
les missions si particulières d’écoute, de soutien et de conseils des équipes qui sont
son lot quotidien,
- la familiarité à approcher des situations émotionnellement difficiles en période de fin
de vie,
- et enfin l’absence de déclenchement préalable de cellule médico-psychologique dans
notre département
qui expliquent que lors de l’avalanche des Crots, survenue le 23 janvier 1998, le directeur
du centre hospitalier d’Embrun, à la demande du service des urgences, ait alors
réquisitionné notre équipe et qu’il m’ait demandé d’être le médecin coordinateur de la
cellule médico-psychologique.
-
Par la suite l’EMSP 05 sera à nouveau sollicitée lors de l’accident du télécabine du pic
de Bure (21 morts, en juillet 1999), lors de l’accident d’hélicoptère du pic de Bure (5
morts, en décembre 1999 ), lors de l’avalanche de Prapic (5 morts, en février 2000 ).
Ces confrontations répétées à des catastrophes d’ampleur nationale, de par leur grand
nombre de victimes, ont mêlé les membres de l’EMSP 05 à l’ensemble des dispositifs de
soins imposés par la gravité des évènements ainsi qu’aux différentes réactions politiques
et médiatiques qui les accompagnent.
Ces expériences marquantes ont donné lieu à une gestion "interne" au sein de l’équipe et
à une gestion "externe" lors des supervisions psychanalytiques que nous avons sollicitées
par la suite, faute d’un débriefing satisfaisant.
Nous avons ressenti le besoin d’en témoigner lors des journées nationales des équipes
mobiles de soins palliatifs qui se sont déroulées en juin 1999 à Paris.
18 mois après ce drame, nous avons pu mesurer, pendant notre communication, combien
la charge émotionnelle était encore présente, quasiment identique, comme si rien n’avait
pu effacer ce vécu.
Le Dr Claude Deronzier, présent à ces journées, a confirmé l’ampleur de ces émotions en
témoignant lui aussi d’un vécu tout à fait similaire comme victime et comme acteur de
soins lors de l’inondation catastrophique de Vaison La Romaine en septembre 1992
D’ailleurs, comme nous l’avait dit un des psychologues présent avec nous dans la cellule
médico-psychologique : "il y a un avant et il y aura un après… ; c’est précisément cela qui
caractérise une catastrophe,… elle nous altère profondément et laisse ses traces".
4
Depuis, il se passe peu de semaines sans qu’on n’entende parler dans les médias de la
constitution d’une cellule médico-psychologique à l’occasion de tel ou tel fait inhabituel,
qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de victimes !
Cette multiplication m’interroge et me conduit, plus de 7 ans après ce drame à reprendre
le déroulement des 24 heures qui ont suivi l’avalanche des Crots, afin de tenter de
l’analyser à l’aide des principes éthiques que sont notamment le principe d’autonomie, le
principe de bienfaisance et le principe de non malfaisance.
Quelles questions émergeront alors :
Que signifie le déclenchement d’une cellule médico-psychologique ?
A quel souci majeur veulent elles répondre : souci de justice, de bienfaisance, de
solidarité… ?
Intègrent-elles le principe d’autonomie ?
Quel principe éthique est mis en avant de façon prioritaire ?
En outre, l’intrusion, voire l’immixtion du politique et du médiatique interfère t’elle sur le
choix hiérarchique de ces principes éthiques ?
Le temps, la géographie, le climat, les distances, le nombre et l’âge des victimes sont
autant d’éléments à prendre en compte dans l’analyse. Cependant un tel événement n’est
pas réductible à une analyse, aussi performante soit elle ; sa complexité nous renvoie à
l’extrême complexité de la vie elle-même, qui dépasse notre entendement.
De plus, la brutalité de ces drames nous rappelle violemment notre fragilité et notre
finitude.
Je ne prétends donc pas être exhaustif, ni porteur d’une quelconque vérité dans mon
analyse ; je me contenterai de poser quelques questions et de soumettre aux lecteurs
quelques hypothèses.
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DESCRIPTION CHRONOLOGIQUE DE L’ÉVÉNEMENT ET PLACES
TENUES PAR L’UNITÉ MOBILE SOINS PALLIATIFS
Le vendredi 23 janvier 1998, une classe entière (4ème) d’un collège de la région parisienne
entreprend une randonnée en raquettes, encadrée par 7 adultes dont un guide.
Au pied de la crête du Lauzet, 6 enfants, fatigués, renoncent à la voie directe. Ils se séparent
alors de leurs camarades et vont contourner la montagne, accompagnés par un adulte.
Le groupe restant entreprend alors l’ascension, en file indienne, suivant le parcours en lacets
établi par leur guide. Celui ci, suivi de près par 2 enfants, atteint le sommet vers 13 h 10.
C’est à ce moment précis que l’avalanche se déclenche, des tonnes de neige engloutissent les
enfants et les adultes non encore parvenus sur la crête et les projettent contre les arbres en
contrebas.
Quelques dizaines de secondes ont suffi…
9 enfants et 2 adultes périssent.
L’organisation des secours, l’accueil des enfants survivants, l’accueil des familles, les soins
aux victimes ont nécessité une gestion très inhabituelle du "temps" comme s’il était concentré
sous la pression de l’angoisse déclenchée par l’ampleur de la catastrophe et l’implication de
tant d’enfants.
Pour la première fois, une équipe mobile de soins palliatifs allait, après avoir été
"réquisitionnée", participer de près à la gestion d’un tel événement.
D’abord surpris par cette réquisition, les membres de l’EMSP confrontés à la situation, n’ont
pas tardé pourtant à se sentir utiles dans cet exercice de solidarité.
Le descriptif chronologique qui va suivre, a été rédigé quelques heures après le drame, pour
être exposé au débriefing de la cellule d’urgence médico-psychologique.
Son "style" n’a strictement rien de littéraire, sa forme ramassée, concise, est fermée et brutale.
Il paraît rigide, figé, comme pris lui-même dans un bloc de neige durcie, il ne "respire" pas et à
l’intérieur de ce texte, paradoxalement mal contenue, toute l’émotion liée au drame est là,
tapie derrière ce style télégraphique;
On mesure bien, par une telle présentation, à quel point ce genre d’événement agit sur le
temps lui-même en le suspendant, en le condensant, comme s’il fallait le vider de la substance
amère et froide qu’il contient
Chronologie :
13 h 10 : Déclenchement de l’avalanche
13 h 30 : l’appel de détresse du guide parvient au PGHM de Briançon
13 h 37 : l’appel est transmis au SAMU de Gap
14 h 20 : un 1er hélicoptère se pose sur le site avec 2 médecins
14 h 23 : le SAMU demande le déclenchement du plan rouge
14 h 41 : le Préfet déclenche le plan rouge
14 h 55 : appel de la gendarmerie à l’hôpital d’Embrun : « combien de places sont disponibles
dans le funérarium ? »
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15 h 00 : 2 enfants survivants arrivent à l’hôpital d’Embrun
15 h 30 : début des interventions médiatiques
15 h 45 : arrivée du 1er blessé à l’hôpital de Gap
16 h 00: le Directeur de l’hôpital d’Embrun suggère à la Préfecture et au Médecin Inspecteur
de la DDASS la réquisition de l’UMSP
16 h 25 : le service des urgences de l’hôpital de Gap prévient les services psychiatriques
16 h 30 : le Directeur de l’hôpital d’Embrun sollicite l’intervention de l’EMSP des Hautes –
Alpes sur le site d’Embrun
17 h 00 : arrivée à l’hôpital d’Embrun des premières victimes décédées
17 h 30 : arrivée à l’hôpital d’Embrun de l’équipe mobile de soins palliatifs.
Le Directeur demande au médecin de l’EMSP d’assumer les fonctions de
Coordinateur médical
17 h 45 : collaboration de l’EMSP à la prise en charge des enfants survivants, ainsi que des
adultes accompagnateurs ;
Organisation de la cellule médico-psychologique. C’est à dire prise de contact
téléphonique avec les services psychiatriques de secteur et le service de psychiatrie
infanto-juvénile ;
Mise en route du dispositif de lutte anti-médiatique.
21 h 00 : arrivée des services de psychiatrie.
Transmissions.
Répartition des rôles.
Reconnaissance des corps déposés à la chapelle par le professeur de sport
22 h 00 : Négociations avec les autorités de tutelle pour tenter d’obtenir un acheminement
séparé des familles endeuillées et des familles épargnées.
23 h 00 : passage de monsieur JOSPIN, premier ministre, de mesdames Ségolène ROYAL,
ministre de l’éducation nationale et Marie Georges BUFFET, ministre de la jeunesse
et des sports ;
Recueillement devant les victimes
Rencontre des enfants.
Examen des corps par le médecin légiste.
0 h 00 : réunion avec administratifs, psychiatres et gendarmerie, pour organiser la journée du
lendemain : accueil des familles, circuit dans l’hôpital, locaux… dans le respect de
leur intimité par rapport aux médias.
3 h 00 : arrivée de la famille de l’animatrice décédée, originaire de Bourgogne, donc venue
par ses propres moyens.
7 h 00 : appel d’un thanatopracteur par l’EMSP
8 h 00 : contact médiatique (radios – télévisions).
Arrivée d’un médecin scolaire et des psychologues scolaires, mis à disposition par
l’inspection académique.
Réunion préparatoire rassemblant la cellule médico-psychologique, l’EMSP et les
autres intervenants pour l’accueil des familles.
Renforcement du dispositif de lutte anti-médiatique.
10 h 00 : tous les enfants survivants sont accompagnés dans la chapelle ardente afin de se
recueillir devant les corps de leurs camarades, après que la pédo-psychiatre leur
a annoncé le nom de leurs camarades décédés.
13 h 00 : arrivée des familles à l’hôpital d’Embrun, accompagnées par Monsieur
KOUCHNER et le SAMU psychiatrique de Paris.
13 h 10 : appel des familles d’enfants survivants.
13 h 15 : début de l’accompagnement des familles endeuillées auprès du corps de leurs
enfants
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15 h 00 : négociations avec les pompes funèbres pour autoriser les familles à assister à la
fermeture des cercueils.
15 h 30 : repas, dialogue avec les familles
16 h 00 : arrivée Monsieur CHEVENEMENT, ministre de l’intérieur
16 h 30 : départ d’Embrun
Places tenues par les membres de l’EMSP :
Place du médecin :
• La coordination de la cellule d’urgence médico-psychologique et le lien avec les
autres services :
Préfecture, DDASS, direction, gendarmerie, SAMU de Paris, croix rouge
médecin légiste, services médicaux, services psychiatriques, inspection académique,
pompes funèbres, UCPA
• Sur le terrain :
- Mise en contact téléphonique des enfants survivants avec leur famille.
-
•
Ecoute et collaboration auprès des médecins de l’hôpital d’Embrun
- Ecoute et aide clinique auprès des adultes impliqués (encadrement).
- Aide à l’organisation de la chapelle ardente.
- Organisation et participation à l’accueil des familles
- Rencontre des médias.
L’après :
l’analyse au cours d’un débriefing à la préfecture avec le SAMU, et le ministère.
Le travail de supervision entrepris avec les autres membres de l’EMSP
Place de l’infirmière :
• Sur le terrain
Avec les enfants survivants :
le soir :
- Contact, accompagnement à l’interrogatoire de la police
- écoute, et aide à la circulation de la parole, "maternage"
- transmissions – coordination
le lendemain matin :
- "maternage" et accompagnement à la chapelle
- organisation – collaboration – transmissions
Avec les adultes impliqués et hospitalisés :
- écoute
- présence – accompagnement
Avec les professionnels sur place :
- écoute des infirmières investies dans l’accompagnement des enfants vivants
- accompagnement de l’équipe aide-soignante ayant réalisé les toilettes
mortuaires
- coordination – transmissions
Avec les familles :
- accueil et accompagnement
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• L’après :
- accueil participation aux réunions de soutien organisées par la psychologue de
l’U.M.S.P.
- écoute individuelle des soignants
Place de la psychologue:
• Le juste après
- mise en place de plusieurs espaces de parole au Centre Hospitaler d'Embrun
- réalisation d’entretiens individuels formalisés pour certains, informels pour
d’autres
• Suivis à plus long terme :
- personnels de l’U.C.P.A.
- personnels de la préfecture
A l’issue de cette catastrophe, au cours d’une réunion départementale, nous avons alors su
trouver les mots justes pour faire passer notre désir d’être enfin soutenu nous-mêmes par
rapport à ce travail d’accompagnement, et c’est donc depuis que nous bénéficions d’une
supervision régulière au cours de laquelle nous avons pu, progressivement gérer les flux
d’émotions et tenter d’en élaborer un sens.
Ce travail de mémoire (dans tous les sens du terme) est partie intégrante de l’événement
vécu ce jour là.
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ANALYSE DES DÉCISIONS PRISES À L’AIDE DES PRINCIPES ÉTHIQUES
Il convient en premier lieu de définir la liste des principaux acteurs ayant été impliqués
dans cette catastrophe. Chacun d’entre eux a vécu l’évènement à une place spécifique dont il
nous faut tenir compte au cours d’un questionnement d’ordre éthique.
-
Il s’agit :
des victimes décédées
des victimes blessées
des enfants survivants
des familles et des proches
des accompagnants adultes impliqués dans l’avalanche, mais peu ou non blessés
des enfants n’ayant pas gravi la crête du Lauzet et ayant regagné le chalet
des accompagnants restés au chalet, dont les responsables administratifs du séjour
des services de secours : SAMU, pompiers, infirmières, médecins, pisteurs, secouristes…
des membres de la Croix Rouge
des membres du CH de Gap
des membres du CH de Briançon
des personnels du CH d’Embrun, dont l’UMSP
des personnels du CHS de Laragne (services de psychiatrie adulte et enfant )
du curé d’Embrun et des membres de l’aumônerie de l’hôpital
des personnels du funérarium
des personnels de la mairie d’Embrun
des personnels du SAMU psychiatrique de Paris
des personnels du collège St François d’Assise de Montigny le Bretonneux
des responsables administratifs départementaux, régionaux et nationaux
des membres de l’inspection d’académie
des fonctionnaires de la gendarmerie
des membres du gouvernement
des médias
de tous les bénévoles qui ont spontanément proposé leur aide
des spectateurs, téléspectateurs, auditeurs, lecteurs et autres curieux…
Toutes ces personnes ont participé, de près ou de loin, à cet événement humain dramatique.
Leur très grand nombre, les nécessaires interactions que cela suppose, rendent compte de
l’extrême complexité de la réalité vécue par chacun, ainsi que de l’extrême complexité d’une
réalité historique ; nous ne saurions l’appréhender dans toutes ses dimensions, et ne pouvons
que l’approcher très partiellement et très partialement, en raison même de notre propre
participation à cette réalité et du champ limité de notre participation.
En deuxième lieu, le contexte dans lequel cette catastrophe s’est déroulée a joué un rôle
majeur ; il s’agissait d’une classe entière d’un collège de la région Parisienne, en séjour
sportif à la montagne. Les enfants étaient donc loin de chez eux, en milieu naturel mais
hostile, loin de leurs parents, de leurs frères et sœurs, sous la responsabilité de leurs
enseignants et de l’encadrement de l’UCPA. Le risque d’avalanche était connu mais sous
estimé .Le séjour a priori marqué par le plaisir de la découverte, les joies de la neige et du
soleil s’achèvera dans l’horreur et l’odeur de la mort.
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"Tant d’enfants, innocentes victimes, menées à la mort par des adultes irresponsables, loin de
leur maison, loin de leurs parents…projetées par des tonnes de neige durcie contre des
arbres , englouties à jamais !" : telles sont les pensées les plus fréquemment exprimées dans
les heures , les jours et les semaines qui ont suivi.
Ce contexte, largement investi par les médias a amplifié de toute évidence, par le jeu de
l’imaginaire social, le sentiment d’injustice ressenti par tous.
Le rappel du contexte ne se veut pas accusateur pour qui que se soit. Il est là pour tenter de
révéler ce qui paraissait être en jeu au moment où les faits se sont déroulés. Il nous interroge
sur la part d’influence des médias, sur leur rôle dans la genèse et le développement des
émotions associées à de tels drames.
Ce travail de mémoire n’a pas de prétention en matière de jugement sur le plan des
responsabilités à établir ; il se veut simple témoignage.
Notre analyse nécessairement réductrice, se concentrera sur certains éléments décisionnels
qui ont entraîné des conséquences observables de notre place, ce qui nous permet d’en tenter
"une lecture" à la lumière des principes éthiques d’autonomie, de bienfaisance, de non
malfaisance et de justice.
D’une manière générale on peut dire que dans toute catastrophe (et encore plus si des
enfants sont impliqués ), après un moment de sidération et d’incrédulité, c’est le sentiment
d’injustice qui domine, vite suivi et même renforcé par un sentiment d’extrême impuissance.
L’angoisse est là aussi, immédiatement présente, nécessitant pour la contenir des réponsesactions rapides.
Ces deux sentiments et cette émotion ont joué un rôle déterminant dans les décisions qui se
sont enchaînées par la suite car rien n’est plus contagieux que l’émotion en général, et
l’angoisse en particulier !
Chacun à son niveau, dans sa propre fonction, dans sa propre expérience, dans sa propre vie
a ressenti la menace que représentent pour tous, de telles catastrophes. L’angoisse diffuse
vite, et chacun d’entre nous "s’approprie" tout ou partie de l’événement, s’y implique, voire
s’y engouffre…
En quelques heures, ce drame sera, à juste titre, d’ampleur nationale.
On attendra alors des réponses en conséquence, sous le regard implacable des médias.
Impuissance, injustice et angoisse ne vont pouvoir "s’atténuer" que par le développement
réactionnel de toutes formes de maîtrise et de contrôle.
En effet, il n’est pas possible de laisser s’installer le chaos provoqué par une telle catastrophe.
Pulsions de vie et pulsions de mort vont s’affronter, en nous tous, et sous les yeux de tous,
puisque les images seront véhiculées sans pudeur par les différentes chaînes de télévision, à
l’affût de tout ce qui peut fasciner, jusque dans l’horreur, car tout en montrant ce qui arrive à
d’autres, elles prouvent aussi que le drame est circonscrit et que ceux qui regardent sont
épargnés, du moins cette fois ci…
Serait ce un prolongement de la règle du double effet, à savoir qu’en montrant drame et
angoisse ailleurs , on rassure ici et maintenant ?
Le contexte décrit plus haut explique que la réponse à un tel drame a dû intégrer, au-delà du
désir politique et social de maîtrise, le désir de justice né de l’injustice ressentie, donc le désir
de trouver un coupable et/ou un responsable (c’est encore une façon de contrôler
l’événement).
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On comprend mieux alors le caractère urgent qu’a pris l’enquête de gendarmerie auprès des
enfants survivants dont nous avions la charge au CH d’Embrun.
Moins de 3 heures après le déclenchement du plan rouge, les enfants encore choqués et
sidérés sont entendus par des gendarmes, alors qu’ils commencent à peine à être pris en
charge par les infirmières. Ils auront donc été interrogés avant de savoir précisément qui est
mort, qui est blessé, et surtout pour certains d’entre eux, avant d’avoir eu un contact avec leur
propre famille.
On voit bien là ce que la multiplicité des intervenants concernés par la gestion de cette
avalanche meurtrière a entraîné comme confrontation potentiellement violente entre plusieurs
champs de compétences, dans une simultanéité d’espace et de temps. Des logiques différentes
sont en jeu, au même moment, au même endroit, concernant les mêmes personnes.
De telles confrontations seront récurrentes, tout au long des 24 premières heures ; on pourrait
dire que cela peut se représenter comme une suite de choc d’éthiques professionnelles
différentes, ne correspondant pas aux mêmes impératifs, ni tout à fait aux mêmes valeurs.
Ces différents impératifs sont en lien avec des règles et des principes éthiques régissant
chacun de ces différents domaines ; l’application de ces valeurs peut provoquer des tensions
voire des conflits selon que l’on se place au niveau de la sphère publique ou au niveau de la
sphère privée, que l’on soit "dominé" par un souci de justice, un souci d’information, un souci
de cohésion sociale, un souci soignant, un souci humain, affectif, un souci de cohérence
administrative, ou encore un souci de recherche de scoop.
Il existe un élément particulier qui à lui seul, joue un rôle majeur et perturbateur ; c’est la
notion d’urgence qui, déjà au quotidien nous pousse à bien des décisions hâtives, et qui se
trouve là bien évidemment renforcée dans sa prégnance : il a fallu colmater cette brèche
sociale au plus vite, et donc agir au mieux bien sûr mais surtout au plus vite, afin de montrer
et démontrer notre capacité à gérer la crise.
Il s’agit là aussi d’une réponse spontanée à l’angoisse qui nous pousse littéralement à agir ,
à faire (et parfois à fuir ) plutôt qu’ à s’asseoir, à écouter "l’autre" (quand il parle..), et à rester
attentif et disponible.
Puisque nous ne savons pas empêcher les drames et que, malgré notre haut degré de
technologie, nous ne parvenons pas à prévoir l’avenir, ni à contrôler les forces de la nature, il
nous reste à briller dans la gestion du présent, de l’immédiat. C’est notre façon, ô combien
humaine, de nous rassurer les uns et les autres.
Il a donc fallu répondre, tous ensemble, à différents impératifs, d’ordre public :
-
impératif judiciaire
impératif médiatique
impératif politique et social
impératif administratif
impératif sécuritaire
tout en respectant d’autres impératifs, d’ordre privé :
-
le respect du corps des enfants et des adultes décédés, de leur dignité
le respect de l’intimité des enfants survivants
le respect de leur santé physique et psychique
le respect de leurs liens amicaux, familiaux et sociaux
le respect des parents et des proches, de leur intimité
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-
le respect du temps de recueillement
le respect de tous les accompagnants
le respect de la déontologie médicale
le respect du code de la santé
ce mélange des genres n’est pas sans poser de dilemme d’ordre éthique.
Quelles décisions sont les plus justes, dans le contexte ?
Sont elles toutes soumises à débat éthique, a priori et / ou a posteriori ?
Essayons de voir, à propos des décisions qui nous ont paru importantes, comment s’y
inscrivent les différents principes éthiques.
Décisions prises en fonction d’impératifs d’ordre public :
-
-
déclenchement du plan rouge
regroupement des enfants survivants acheminés au CH d’Embrun dans une même salle et
laissés sous la responsabilité du personnel de l’hôpital
réquisition de l’équipe mobile de soins palliatifs
interrogatoire des enfants survivants, par la gendarmerie
regroupement des parents et proches des enfants dans une salle du collège St François
d’Assise, à Montigny le Bretonneux
organisation du rapprochement des familles de façon groupée, avec mise à disposition
d’avions et de bus militaires
gestion de l’attente, au sein du collège concernant l’annonce de l’identité des enfants
décédés
dissuasion vis-à-vis des familles ayant manifesté le désir de rallier Embrun par leurs
propres moyens, en leur disant qu’ils partiraient tous ensemble très tôt pour être sur place
vers 8 heures du matin.
Annonce publique, en présence des médias de l’identité des enfants décédés, au sein du
collège où les parents sont toujours dans l’attente à 23 heures.
Passage de 5 ministres dont le premier ministre au CH d’Embrun, afin de rendre hommage
aux victimes et de témoigner leur compassion aux enfants survivants.
Acheminement groupé c'est-à-dire sans avoir séparé les familles partant récupérer le corps
d’un enfant décédé, des familles partant retrouver leur enfant survivant.
Acheminement, de l’aéroport de Marignane à Embrun dans d’antiques bus militaires, avec
de multiples arrêts sur aires d’autoroute.
Nécessité d’un nouvel appel à l’arrivée des familles au CH d’Embrun pour séparer les
familles endeuillées des autres.
Dans la chapelle ardente, annonce faite aux parents et aux proches par les pompes
funèbres de devoir quitter la chapelle pour fermer les cercueils hors de la présence des
familles, afin "d’éviter des crises d’hystérie". Cette annonce venant sonner la fin du temps
de recueillement, finalement réduit à moins de 2 heures, afin de respecter le programme
horaire du retour, fixé par les politiques.
Retenue dans une aile de l’hôpital d’Embrun des parents et de leurs enfants survivants,
jusqu’à l’arrivée du ministre de l’intérieur qui désirait les saluer.
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Décisions prises en fonction d’impératifs d’ordre privé :
-
-
réchauffer les enfants survivants à leur arrivée
réalimenter ces mêmes enfants
les occuper en leur proposant de la lecture, des jeux, de quoi écrire et/ou dessiner
les accompagner auprès des gendarmes lors de leur interrogatoire
les mettre en lien téléphonique avec leur famille
réconforter les accompagnants blessés et hospitalisés
appel des services de psychiatrie infanto-juvénile, pour encadrer la prise en charge des
enfants survivants, et encadrer l’annonce de l’identité de leurs camarades décédés.
Aider les enfants survivants à surmonter la vision des images retransmises par les
journaux télévisés du soir.
écouter et réconforter les adultes accompagnants, responsables du groupe, hospitalisés à
Embrun
accueillir leur détresse avec leurs différentes modalités d’expression
écouter les membres du personnel de l’hôpital, eux-mêmes en souffrance
attention toute particulière portée aux aides-soignantes s’occupant du corps des enfants
décédés et déposés dans la chapelle ardente sur des brancards militaires. Elles ne
disposaient pas de prise d’eau et ont donc pratiqué les toilettes mortuaires à la cuvette et
au ras du sol. Il n’était pas question pour elles, le travail étant fait, d’abandonner ces si
jeunes morts ; elles les ont "veillés" toute la nuit et au-delà..
accompagnement du médecin légiste, chargé de déterminer les causes des décès, en
examinant les corps
On pourrait de façon binaire, arbitraire, distinguer :
-
d’une part les décisions d’ordre public avec leurs conséquences néfastes sur la sphère
privée sans respect pour le principe d’autonomie et sans souci de non malfaisance
d’autre part les décisions d’ordre privé, toutes prises dans le souci de bienfaisance, de non
malfaisance et dans le respect du principe d’autonomie
Cette distinction simpliste nous permettrait d’en finir au mieux et au plus vite avec le débat
éthique en opposant de façon radicale l’ordre public à l’ordre privé, l’intérêt général aux
intérêts particuliers, le social à l’affectif, l’humanisme à la politique.
Nous ferions allègrement l’amalgame entre médias et démons, état et tyran… ; nous pourrions
évoquer la dictature de l’audiovisuel et l’obscurantisme de la classe politique sans oublier
l’incompétence du service public.
Mais comme nous l’avons dit plus haut, une réalité historique est un événement complexe, et
à ce titre, résiste invariablement à notre sagacité. C’est sûrement pour cela que nous avons une
prédilection pour les schémas simplificateurs. Ils ont tendance à flatter notre ego souffreteux
et à soulager nos désirs de puissance et de maîtrise.
Nous nous concentrerons sur quelques décisions afin de mesurer l’extrême complexité des
processus décisionnels au cours d’évènements "chaotiques".
Le choix de l’analyse m’appartenant, je vais me laisser guider vers les décisions qui m’ont
naturellement "touché" à la place que j’occupais pendant cette catastrophe :
14
-
la décision d’avoir regroupé des familles au collège en leur suggérant de rester ensemble,
puis dans ce prolongement, ne pas avoir séparé les familles d’enfants morts des familles
d’enfants survivants
la "décision" de politiser ce drame et le passage de cinq ministres en 24 heures à Embrun
la décision de réduire le temps de recueillement dans la chapelle ardente et de fermer si
rapidement les cercueils
1°- Le regroupement des familles
L’angoisse engendrée par l’annonce de la catastrophe, le grand nombre de victimes non
identifiées, le grand nombre d’enfants parmi les victimes, la distance séparant le lieu du
drame du lieu de vie familiale habituel sont autant d’éléments déterminants dans la prise de
cette décision.
Mais qui a réellement pris cette décision ?
A-t-elle seulement été réellement prise ?
N’est elle pas la réponse commune d’un groupe social meurtri ?
Il est un fait que les familles se sont regroupées au collège, institution responsable du séjour
de leurs enfants dans les Hautes-Alpes. Il n’y a pas eu de temps d’élaboration, de réflexion
argumentée ; l’heure n’était pas à cela.
A noter, à titre d’illustration de la puissance des phénomènes de groupe qu’un des parents,
en déplacement à Montpellier le même jour est rentré précipitamment à Paris plutôt que de
rejoindre au plus vite le lieu du drame, par ailleurs beaucoup plus proche (350 Kms contre
850 Kms ).
Il semble donc que le "regroupement" d’une population traumatisée soit naturel, spontané, en
réponse quasi réflexe à une agression extérieure, à une menace vitale immédiate.
De plus, il s’agissait d’une classe entière, en déplacement, mais sous la responsabilité d’un
établissement scolaire ; il paraît naturel que chaque famille se soit adressée en toute première
intention au service administratif de ce collège.
La discussion commence, à mes yeux, quand nous évoquons la notion de maintien du
regroupement des familles au-delà du moment de l’annonce initiale, donc après la phase de
sidération et d’incrédulité.
Au fil des toutes premières heures qui passent, un grand nombre d’enfants vont eux-mêmes
prévenir leur famille, et ainsi les rassurer assez vite sur leur état de santé. Il n’en va
évidemment pas de même pour les enfants décédés.
On peut donc dire que, très vite (avant 18 heures) ne restent dans l’ignorance que les familles
dont l’enfant est décédé ; pourquoi dès lors, ne pas commencer à les préparer, à les
accompagner, à les "envelopper" comme le disent nos amis psychiatres ?
Pourquoi maintenir le regroupement alors que chacun connaît la liste des survivants ?
D’ailleurs, certaines familles sollicitent "l’autorisation" de se rendre immédiatement sur les
lieux ; on peut s’interroger sur cette démarche car après tout, ont-ils besoin d’une autorisation
ces parents adultes, autonomes et responsables dans leur vie quotidienne ?
Que s’est il passé pour qu’ils perdent ainsi leur propre capacité à décider et à agir en
conséquence ?
15
Ils ont eu, semble t-il "besoin" d’en référer au chef, au groupe, comme si, un tel événement
portait en lui-même un potentiel régressif avec introduction en soi d’un doute sur ses propres
capacités décisionnelles.
Et le groupe est resté groupé par la force sécuritaire attractive qui le caractérise.
S’agit-il du retour d’un réflexe archaïque, d’une manifestation de notre instinct grégaire ?
Quoi qu’il en soit, le "porte-parole" du groupe fait son travail de maintien du groupe en
interdisant la dispersion de ses membres, en invoquant les risques d’un déplacement long,
tardif, sous le coup d’une trop vive émotion ; en contre partie le groupe uni sera acheminé au
plus vite et en toute sécurité par les services de l’état, il sera l’objet de tous les soins et n’aura
donc rien à gérer – la prise en charge proposée est totale, et ne peut guère se refuser On voit bien là, précisément, l’application du principe de bienveillance dans ce souci qu’a la
société d’assurer au mieux l’accompagnement de ses membres frappés par un drame ; on peut
aussi y associer le principe de non malfaisance :on ne laisse courir aucun risque à ces familles
meurtries et on veut leur éviter une confrontation trop hâtive avec cette réalité .
La société agit comme si le degré d’autonomie des parents se trouvait amputé par le stress et
l’angoisse, comme si c’était aussi son moyen à elle de lutter contre l’ injustice ressentie,
contre l’impuissance, de montrer sa capacité préservée à encadrer toute situation, à ne jamais
abandonner les siens quel que soit le drame vécu.
Elle trouve là, dans ce genre d’événement sa propre justification ; elle y puise sa force à
venir.
Elle prend fait et cause pour les victimes et en fait des objets, en les manipulant de telle
façon que le drame puisse avoir l’air d’être circonscrit ; l’événement se maîtrise, se contrôle
ainsi peu à peu. Il faut donner forme humaine à ce qui n’en a plus, il faut faire disparaître les
traces d’effraction de l’innommable au cœur de nos vies paisibles, donner le sentiment de
vouloir, au plus vite réparer l’injustice (d’où l’importance de la chasse aux coupables et aux
responsables).
Peut on voir dans cette dynamique de regroupement "forcé" les raisons qui ont en quelque
sorte interdit de pratiquer une scission dans ce groupe, jusqu’à l’arrivée à l’hôpital d’Embrun
où là, à l’approche de la chapelle ardente et des corps qui y reposaient, il ne pouvait plus être
question d’échapper au sordide du réel ; la bulle sécuritaire devait éclater, provoquant une
violence supplémentaire à ces familles puisqu’il a fallu, dès leur arrivée à l’hôpital, procéder à
un appel des familles pour séparer les familles de survivants des familles d’enfants décédés.
Des familles ont témoigné de leurs douloureuses interrogations à ce sujet et à ses
prolongements possibles :
Pourquoi tant de retard pris avant de pouvoir quitter la région Parisienne ?
Pourquoi tant de lenteur et tant d’arrêts le long de l’autoroute entre Marignane et Embrun ?
Mais aussi, pourquoi une telle cérémonie d’annonce des noms d’enfants victimes, en public
et en présence des médias, au cœur du collège, à plus de 23 heures, soit 10 heures après
l’avalanche ?
Que se joue-t-il là sur un plan éthique ?
Puisque la société se doit d’organiser, de maîtriser, de contrôler des évènements dramatiques
et que le principe d’autonomie s’en trouve bafoué, la porte s’ouvre à un certain nombre de
réactions et de dérives en lien avec un sentiment de toute puissance, corollaire de la réduction
des victimes et de leur famille au rang d’objets. Ces réactions sont d’autant moins
contrôlables que, comme nous l’avons vu plus haut, de telles catastrophes nous plongent dans
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une forme de chaos (KO ?), d’où vont nécessairement émerger de multiples réactions
incontrôlées.
D’un autre côté, l’angoisse est telle que tout ce qui peut, en quelque sorte temporiser, éviter,
retarder de nouvelles bouffées d’angoisse va s’imposer comme solution immédiate.
Nous voyons ainsi que lors de ces évènements effrayants, angoisse et chaos vont inciter les
uns et les autres à des réactions contradictoires comme des "passages à l’acte" à l’emporte
pièce (annonce des noms d’enfants victimes, fermeture anticipée des cercueils) ou de
l’abstinence décisionnelle et du maintien d’un "couvercle d’anxiolyse"(non scission du
groupe).
Cependant, l’écoute des familles et des enfants survivants nous apprend beaucoup de choses
tout en leur restituant ainsi, par cette écoute, leur pleine autonomie ; ce qu’il en ressort est
qu’ils souhaitent avant tout savoir et ensuite qu’ils souhaitent agir, bien évidemment. Ils
ressentent aussi le désir d’être accompagnés tout au long de l’épreuve et au-delà. Ils ne
veulent surtout pas être dépossédés de leur potentiel à vivre cette épreuve sur tous les plans y
compris celui de l’émotion, cette émotion étant une façon de rendre hommage, par son
intensité, à la victime aimée.
Combien de familles nous ont dit leur détresse de ne pas se souvenir de ces moments
tragiques car on les avait abreuvés de "calmants"en omettant de leur signaler que ces
médicaments risquaient de les rendre amnésiques.
On voit bien là les intérêts apparemment contradictoires d’une société qui veille au retour au
calme et de familles qui souhaitent vivre leurs émotions et veiller leurs morts.
En réalité, y a t il contradiction ?
Que serait une société qui interdirait toute émotion non cadrée, non balisée ? que serait une
société qui d’une certaine façon mettrait l’émotion en scène, autorisant tantôt les rires, tantôt
les pleurs, selon un schéma pré- écrit, prédéterminé, comme dans les émissions de télé
réalité ?
En sommes-nous si loin ?
Nous sommes en droit de nous interroger dans une société dite post-moderne, dans laquelle
dominent le souci de maîtrise et d’efficacité, le culte du corps et de ses performances, et le
goût effréné de l’individualisme.
Toute défaillance sera bientôt suspecte et il conviendra de la pallier au plus vite ou de la
dissimuler au mieux.
A quand les"protocoles de travail de deuil", disponibles au bureau des "sorties" des
hôpitaux, et en mairies ?
Pourquoi pas non plus, dans le même registre, imaginer des "protocoles de fin de vie" ?
Là aussi, en sommes-nous si loin ?
Tout s’est passé comme si l’impératif du regroupement dominait tous les autres, puisque
même après la séparation des familles lors du bref recueillement dans la chapelle ardente, le
retour dans la région Parisienne s’est effectué de la même façon qu’à l’aller, c'est-à-dire dans
le même autobus militaire.
La poursuite du regroupement réunissait dans le même espace des familles ramenant un
enfant survivant et des familles ramenant un cadavre !
Ce "restez groupés" est bien le signe du déni du principe d’autonomie, au profit des principes
de bienveillance et de non malfaisance, tels qu’ils ont été perçus par la société et non par les
familles de victimes. Toutes les décisions en ont découlé. Il s’agissait de se donner les moyens
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d’encadrer un seul et même groupe, donc d’en suivre plus aisément les mouvements, les
réactions afin, bien sûr de pouvoir, le cas échéant aider plus vite et mieux.
Cet impératif social s’est poursuivi jusqu’à l’organisation et le déroulement des funérailles,
elles aussi "groupées", afin de donner, bien sûr une dimension nationale à la solidarité qui
s’était exprimée à travers l’intervention politique et médiatique.
Il n’y avait guère de place pour l’intimité, celle-ci étant en outre menacée en permanence par
le risque d’intrusion médiatique.
A ce propos, c’est l’occasion de dire qu’il nous a fallu gérer ce risque très tôt à l’hôpital
d’Embrun puisque dès le milieu de l’après midi des journalistes ont tenté de rejoindre le
groupe des enfants survivants, en s’insinuant parmi les soignants avec des blouses blanches.
Nous avons dû alors mettre en place un véritable dispositif de lutte anti médiatique qui s’est
révélé assez efficace, au prix d’une mobilisation des forces de l’ordre, au cœur de l’hôpital.
2°- Politisation du drame et passages de cinq ministres en 24 heures sur
Embrun
La catastrophe, en raison de son ampleur, de l’âge des victimes, de l’éloignement des
familles, du contraste entre un séjour banal, a priori sans danger et le basculement si violent
dans l’horreur, a suscité une réaction d’angoisse et d’effroi immédiate. La nouvelle a été
diffusée très rapidement par les médias locaux et nationaux, et l’émotion a gagné la France
entière en quelques heures.
Un tel retentissement émotionnel, encore majoré par le jeune âge des victimes, n’épargne
personne ; tout le monde s’y projette sans retenue.
Tant d’enfants, victimes innocentes des éléments naturels alors qu’ils étaient sous la
responsabilité d’adultes … Onze morts, … dont neuf enfants,… tous de la même classe !
Le traumatisme est profond, tous les services publics concernés vont se mobiliser et cette
avalanche devient un événement national, "traité" nationalement.
A partir de là, la gestion de la situation va se dérouler à trois niveaux différents :
- le niveau local, au plus près des enfants survivants et des victimes, dans les Hautes-Alpes
- le deuxième niveau local, au plus près des familles réunies au collège, dans les Yvelines
- le niveau gouvernemental, à Paris dans les ministères concernés
Tout le déroulement de ce drame sera bien évidemment observé, et même scruté par les
différents médias locaux, nationaux et internationaux.
La constitution du classique binôme politico - médiatique va donner à la gestion de
l’événement une teinte particulière. Leur présence va bien évidemment conditionner le mode
d’organisation de la prise en charge ainsi que le déroulement proprement dit des 24 premières
heures du drame.
A mon niveau, c'est-à-dire au niveau local, à l’hôpital d’Embrun, j’ai été en lien
téléphonique régulier avec le professeur Louis Crocq, psychiatre des armées et fondateur du
réseau des CUMP. Nos communications ont porté sur la transmission d’informations
médicales classiques au sujet des enfants et des adultes encadrants survivants hébergés à
l’hôpital ; informations probablement transmises ensuite au ministère de la santé.
Ce sont les tutelles départementales, donc la DDASS et la préfecture qui m’ont informé, via le
directeur de l’hôpital du passage du premier ministre et de deux ministres en fin de soirée.
18
Mon rôle de coordinateur et les missions de chaque acteur semblaient s’arrêter dès qu’une
décision administrative supérieure arrivait ; il nous fallait alors intégrer cette décision au
dispositif que nous avions mis en place.
Je n’ai pas pu, de cette place de coordinateur influencer quelque décision que ce soit, en
particulier celle qui concernait le rapprochement des familles. Il n’a pas été possible d’obtenir
une prise en charge différente des familles endeuillées par rapport aux autres.
Comme nous l’avons vu plus haut, au chapitre précédent, rien ne pouvait venir disloquer le
regroupement des familles, à ce stade du drame.
Tout se passait comme s’il était impossible de se donner un temps de réflexion ; les
décisions étaient prises et il fallait les appliquer.
On pourrait dire que la situation paraissait "sous contrôle" et que l’itinéraire était balisé,
jusqu’à la sortie de crise. En quelque sorte, une Haute Autorité nous chapeautait, et c’est bien
normal puisque la réalité nous fait obligation de rendre compte à nos tutelles, en tant que
responsable. Chacun à sa propre place, vivait le même événement et c’est bien le cœur du
paradoxe d’être à la fois dans une forme de chaos (l’urgence, le drame, les morts) et dans le
même temps, dans un système de type obsessionnel, et très rigoureux (l’administratif, le
judiciaire, le policier).
La difficulté est probablement d’avoir à gérer lors de telles catastrophes une forme de
cohabitation inhabituelle entre des mondes différents.
En référence aux travaux de René Barbier, je pourrai dire que nous avons vécu une rencontre
entre "deux niveaux de réalité" c'est-à-dire deux systèmes dont les règles de fonctionnement et
les concepts diffèrent, voire s’opposent comme le monde politico médiatique, sous les
projecteurs et le monde du quotidien, habituellement dans l’ombre.
Quoi qu’il en soit, le passage de Lionel Jospin, premier ministre, accompagné de Marie
Georges Buffet, ministre de la jeunesse et des sports et de Ségolène Royal, ministre de
l’éducation, a représenté un temps fort et important pour l’hôpital d’Embrun.
Tous les trois ont rendu visite aux enfants survivants hébergés sur place, se sont assis au
milieu d’eux sur des matelas posés à même le sol, et ont à la fois témoigné de la solidarité
nationale et de leur propre compassion personnelle. Ils sont restés là, avec les enfants plus
d’une demi heure, parlant et écoutant, sans paraître ni pressés, ni condescendants. Ils sont
restés aussi naturels que possible.
Ils ont également, lors de ce passage, souhaité rencontrer et remercier les équipes de soins
présentes.
Sur un plan éthique, cette visite a répondu à l’exigence de reconnaissance d’une catastrophe
d’ampleur nationale, que requérait l’implication des plus hautes fonctions de l’état ;
Rien n’interdit de penser qu’une telle visite s’inscrit certes dans le souci du politique d’être au
contact du peuple qui souffre injustement, mais aussi de le faire savoir puisque les médias
sont présents. Il nous est naturellement impossible d’envisager de telles hypothèses sans
tomber dans le procès d’intention, avec ce qu’il comporte de réduction dans un débat éthique.
La fonction politique est une fonction publique qui, par là même, impose l’exposition
médiatique.
On peut toutefois observer que parfois, la présence des médias agit comme un aimant sur
tout un chacun, y compris bien sûr, nos hommes politiques ;
Je crois néanmoins que ce jour là, le doute n’était pas permis quant à la sincérité d’une telle
démarche.
Si cette visite a marqué toute la solidarité et toute la compassion de la France à l’égard des
enfants survivants, en revanche, elle a également contribué à renforcer la couverture
médiatique de l’événement ; la pression est montée dans les rangs des journalistes et il a fallu
y répondre dès 8 heures du matin.
19
A ce moment là, j’ai effectivement réalisé la force représentée par les médias, parqués
devant et dans le hall de l’hôpital, convergeant vers moi en masse dès mon arrivée dans ce
même hall, où je devais me livrer, à la demande de mon directeur, à leurs questions et
sacrifier à l’actualité.
Au cours de cet exercice, j’ai mesuré notre "isolement" entretenu depuis la veille. Nous nous
étions mis en quelque sorte à l’écart du monde, détachés, totalement concentrés sur ce que
nous vivions à l’intérieur de cet hôpital ; nous n’avions eu aucun contact avec ce monde
depuis la veille 17 heures, nous étions au cœur de l’évènement sans pouvoir en mesurer
l’impact populaire.
Il est vrai que cette pression médiatique nous a réellement fait prendre l’exacte mesure de
l’impact de cette catastrophe. Avant cela, nous étions dans une intervention clinique certes
particulière et difficile, mais sans bien prendre conscience de son ampleur, malgré le passage
des ministres en pleine nuit, comme si cela avait été virtuel, un rien surréaliste.
Là, dans le hall, en plein jour, face aux micros, aux caméras et aux projecteurs, le réel m’a
sauté à la figure. De plus, la rapidité de la mise en situation ne m’a pas laissé le temps de
stresser avant d’être brutalement projeté face à ce monde médiatique qui m’était parfaitement
inconnu.
Questions, réponses, autres questions, autres réponses,… en quelques dizaines de secondes,
l’affaire était jouée, sans préparation, sans répétition.
Mes propos parfaitement "spontanés" seront enregistrés, passeront en même temps en direct
sur les ondes et les écrans, puis repasseront en boucle, tout au long de la journée.
Quelques secondes sur les écrans et, dans les semaines qui vont suivre, je serai contacté par
des collègues de lycée, perdus de vue depuis plus de trente ans !
Cette "puissance" médiatique me paraît stupéfiante.
On mesure alors la rapidité, la dimension du rayon d’action, et le pouvoir d’influence que
contiennent les informations médiatisées.
On comprend du même coup l’extrême vigilance qu’il faut développer, et tout l’apprentissage
qui devrait se faire avec cet outil d’information.
Dans de telles circonstances, il y va de l’effraction dans l’intime, et de la diffusion
immédiate des images et des mots enregistrés lors de cette effraction.
L’aspect voyeur est réellement contenu dans cette démarche, c'est-à-dire le fait d’être à l’affût
de ce que cet intime traumatisé va donner à voir. Mais est-ce condamnable ? Est-ce
critiquable ? Est-ce humainement acceptable ?
Les rires , les sourires, comme les larmes et le désespoir apparaissent quotidiennement sur nos
écrans et dans les journaux, parce qu’ils existent au quotidien.
Il paraît difficile d’imaginer une censure et cependant, nous savons bien que toutes les images
ne sont pas exposées à nos regards et que parfois, le journaliste nous prévient de la dureté des
images à venir, nous laissant alors le temps de nous éloigner de l’écran potentiellement
traumatisant.
Il ne s’agit pas là de censure mais de l’application des règles de déontologie. Mais en réalité,
qui juge, qui applique et qui analyse après ?
Y a-t-il alors une éthique du regard ?
Que se passe t-il lorsque des millions de gens regardent les mêmes images et écoutent les
mêmes discours ?
Qui le sait ?
Une chose apparaît avec certitude, c’est l’impact émotionnel qui s’en trouve surmultiplié.
20
Un événement concernant quelques dizaines ou quelques centaines de personnes va, sur le
plan purement émotionnel indirect, en toucher des dizaines de millions.
On pourrait dire qu’alors, l’émotion est "dans le poste" piégée, cadrée, voire manipulée, et
soumise, à partir de cela à l’exposition universelle du regard, ou à l’exposition du regard
universel ( ?).
Que deviennent dans ce contexte les décisions évoquées et/ou prises devant la presse ?
Elles deviennent aussitôt des engagements politiques qu’il convient donc de tenir, faute de
quoi, la fiabilité de la chaîne décisionnelle sera remise en cause par des millions de gens.
On pourrait donc dire que l’intervention des médias et des politiques associés, est une entrave
à la qualité du moment philosophique de la décision médicale, puisqu’en quelque sorte elle la
sacrifie sur l’autel de l’urgence et de la pression médiatique.
Tous les propos médiatisés nous enferment dans ce qu’ils contiennent.
L’image et son contenu qui se recueillent en urgence, dans l’immédiateté et l’émotion,
semblent avoir plus de valeur, plus de vérité qu’une pensée travaillée, réfléchie puis écrite.
Il paraît très difficile voire impossible, dans ces circonstances, de revenir sur ce qui a été dit,
annoncé et proposé. On serait alors pris en flagrant délit de mensonge public !
D’une certaine manière, on pourrait poser en hypothèse que, certes, les médias nous
enferment mais qu’ en contre partie ils nous encadrent dans un système protecteur vis-à-vis
du chaos lui-même, en circonscrivant l’émotion et en recueillant le système de "balisage" de la
suite des évènements. Le parcours à venir nous paraissant alors indiqué, tracé et sécurisé.
Le droit à l’information, donc à la justice viendrait là, dominer l’expression des principes
d’autonomie, de bienveillance et de non malfaisance.
Il s’exprimerait au nom de l’intérêt supérieur de toute une société, à savoir et à voir.
Mais la revendication des journaux à ce droit à l’information, au savoir paraît indissociable de
la recherche des émotions, encore dénommée recherche de scoop, course à l’audience, etc.
Rien ne nous permet aujourd’hui de nous y repérer aisément.
On assiste, impuissant, me semble t-il, à une inflation de supports audiovisuels qui
représentent autant de moyens de diluer l’information dans l’émotion et l’émotion dans
l’information, sans quasiment jamais avoir accès à des émissions chargées de nous aider à
faire la part des choses.
Un événement survient, et la course est lancée : à qui le meilleur sujet, le meilleur angle
d’attaque, la plus grande émotion, le meilleur orateur, le plus grand scandale, le plus
déroutant, etc..
Rien ne semble pouvoir résister bien longtemps à de tels sièges, et les sirènes médiatiques
connaissent des refrains envoûtants…"mais méfiez vous", comme le dit la chanson de Dutronc,
"c’est un tr… !"
L’acharnement médiatique existe bel et bien….et lorsque l’os est bien rongé, il n’intéresse
plus personne.
Il faut vite un coupable et ce coupable doit être montré avant de mourir, au moins sur le plan
médiatique !
La mission des politiques est de garantir ("tous les moyens seront mis en oeuvre") l’imminence
d’une justice déjà en marche, mais surtout, de bien le faire savoir ; à ce niveau là, le support
médiatique est indispensable, il fonctionne comme une énorme caisse de résonance (c’est
notre "tambour"africain).
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A Embrun, nous avons du consacrer du temps le samedi matin, au choix de celle ou celui
d’entre nous qui se libèrerait de ses tâches pour aller "faire le 13 heures de TF1", puisqu’ on
nous le demandait et qu’il ne nous semblait pas possible ni même pensable de refuser.
L’idée de pouvoir dire "non" nous était inaccessible !
C’est finalement notre collègue pédopsychiatre qui s’est sacrifiée en notre nom à tous, mais là
encore, sans préparation ni répétition.
C’était comme une obligation, au même titre que le reste des soins à prodiguer.
On pourrait, ou l’on devrait peut être, considérer ce type d’intervention comme un travail à
part entière ; ce serait alors plus clair pour chacun, et cela nous permettrait un peu
d’anticipation et de préparation.
Lors de cette phase de politisation et de médiatisation, la nécessaire revendication du droit à
l’information et au savoir pour tous s’est retrouvée en rivalité avec le droit à la nécessaire
intimité de chacun.
L’exposition médiatique et politique s’impose, quoi qu’on en dise ;
Il nous appartient donc à nous, soignants témoins et acteurs, d’en limiter les éventuels effets
délétères, en instaurant au mieux un véritable dispositif de lutte anti-médiatique qui va, sans
les occulter totalement, permettre le respect de l’intimité des victimes et de leurs familles.
Nous n’avons pas, dans ces situations, vocation à interdire l’accès des familles aux médias,
voire des victimes elle mêmes, mais notre vocation nous fait un devoir de dresser un filet de
protection aux mailles souples, adaptables.
Tout cela nous conduit à nous interroger sur notre propre place à nous, accompagnants
ponctuels des victimes et de leurs proches.
Qui sommes nous pour dire, proposer, et participer à ces évènements ?
Que nous demande la société en nous mettant là ?
Au nom de quoi serions nous plus particulièrement "protecteurs" que les autres et que
protégerions-nous, précisément ?
De quelle vérité souhaitons-nous témoigner ?
Quel(s) principe(s) éthique(s) nous guide(nt) ?
Il apparaît ainsi, à ce stade de l’analyse que chacun, que chaque groupe constitué, tentent
d’apporter en fonction de la place qu’il occupe et des principes qu’il représente, du bien et du
juste, sans penser à mal, à un autre groupe lui-même en détresse, meurtri par une
catastrophe,donc en perte d’autonomie, cette dernière étant en quelque sorte relayée par les
autres, les épargnés.
Mais alors, si tout le monde a tenté d’agir au mieux dans le cadre qui est le sien, cela veut il
dire que nous étions dans le "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil…"
œcuménique, bien pensant mais un peu lisse et réducteur ?
La réalité vécue témoigne d’autres choses, de tensions, de conflits, survenus plutôt dans
l’après.
Et puis, y aurait-il questionnement s’il n’y avait pas inconfort ?
22
3°- Réduction du temps de recueillement dans la chapelle ardente et
fermeture rapide des cercueils
Les corps des victimes, neuf enfants et deux adultes, ont été disposés dans leurs cercueils,
eux-mêmes alignés dans la chapelle de l’hôpital, et posés sur des tréteaux, les uns à coté des
autres.
Depuis leur arrivée à l’hôpital, ils ont été l’objet de soins divers et en particulier d’une toilette
mortuaire, puis le samedi matin de soins de thanatopraxie afin d’atténuer sur leurs visages les
signes trop visibles de traumatisme et de frayeur.
Pendant ces premières 24 heures ils sont restés essentiellement sous la surveillance des aidessoignantes de l’hôpital ; celles-ci ont veillé sur ces corps d’enfants comme s’il s’était agi de
leurs propres enfants. Elles ont d’une certaine manière, "pallier" à l’absence de leurs proches,
conscientes qu’elles étaient de ce qu’une absence aussi prolongée était choquante. Il leur était
insupportable de ne pas rester là, donc de laisser ces jeunes corps sans quiconque à leurs
cotés.
Leur dur travail accompli (onze toilettes mortuaires à même le sol, sans eau sur place), elles
ne pouvaient plus les abandonner, et ont donc refusé de rentrer chez elles. Elles ont ainsi
passé la nuit et même une partie de la journée dans cette chapelle !
Les familles tout d’abord annoncées vers 8 heures du matin, ne sont arrivées à Embrun qu’à
13 heures, accompagnées de M. Bernard Kouchner, ministre de la Santé.
Pas loin de 5 heures de retard que certaines familles ont eu bien du mal à accepter. Elles
étaient persuadées que ce retard avait quelque chose d’organisé, comme si l’on craignait le
moment de la confrontation avec une réalité sordide, insupportable, impensable. Réalité
"contenue" virtuellement jusqu’à cette heure par l’éloignement d’une part, et par le maintien
d’un seul et même groupe d’autre part.
Malgré tout, cette réalité a fini par s’imposer d’elle-même à la fin du voyage, c'est-à-dire
presque 24 heures après l’heure du déclenchement de l’avalanche !
Il n’est pas inutile de rappeler que, même en train, parent pauvre du transport et en l’absence
du moindre tronçon fait en TGV, il ne faut jamais plus de 9 à 10 heures pour relier Paris à
Gap.
La question reste donc, à ce jour, entière : pourquoi un tel délai, pourquoi une telle durée de
voyage, pourquoi une telle attente avant d’organiser le rapprochement de ces familles ?
Quelles que soient les réponses à ces questions légitimes, le fait est là que les familles sont
arrivées à l’hôpital d’Embrun 24 heures après la mort de leurs enfants, et qu’elles quitteront
ce même hôpital moins de 4 heures après y être arrivées, dans le même bus et à nouveau
séparées du corps de leurs enfants décédés mais accompagnées cette fois des enfants
survivants ayant eux retrouvé leurs parents.
N’y a-t-il pas là, déjà, de quoi nous questionner sur les modalités d’un tel accompagnement ?
Quel genre d’effet peut engendrer le maintien, au-delà des nécessités de départ, d’un tel
regroupement ?
A qui et à quoi pensons-nous alors ?
A qui faisons nous du bien et qui souhaitons nous protéger du mal et de quel mal ?
Qui respectons nous, quel principe éthique est alors mis en avant ?
Il me semble qu’à partir de ce moment là, les décisions sont plutôt des décisions de maintien
de l’ordre public et sont, au moins en partie, prises sous la pression médiatique.
23
Poursuivons le cheminement des familles depuis leur arrivée :
Malheureusement les circonstances de leur arrivée groupée nous ont alors obligé à refaire un
appel afin de les séparer, puisque leur routes et leurs destins allaient clairement et
tragiquement se séparer ici même à Embrun.
L’appel va concerner les familles de survivants pour ne pas infliger en moins de 24 heures un
deuxième appel aux familles endeuillées.
Celles-ci, une à une, accompagnées de deux bénévoles, vont être guidées jusqu’à la chapelle
ardente, auprès de leur enfant, de leur frère, de leur sœur.
Les instants qui vont suivre seront terriblement émouvants et il nous faudra être vigilants,
rester présents mais discrets et cependant prêts à intervenir pour soutenir "physiquement"et
pour envelopper parfois.
Chacun des accompagnants jouera son rôle, y compris bien sûr le "ministre accompagnant",
M. Bernard Kouchner, lui-même très ému, très présent et très actif, comme nous tous.
Si l’émotion était là, palpable, si le chagrin, la tristesse et les pleurs dominaient, nous vivions
aussi des moments d’amour intense, exprimés par des mots, d’ultimes caresses, accompagnés
parfois aussi de lettres ou d’autres preuves d’amour, déposés près du corps.
Il y avait un vrai besoin de voir, de toucher, d’embrasser, de parler…
C’était le temps des retrouvailles dramatiques car les toutes dernières et c’était aussi le temps
des adieux déchirants à l’enfant adoré.
C’était le tout début du temps de recueillement, et si ce temps se déroulait sans la moindre
intimité, devant de nombreux témoins, il se déroulait aussi avec une infinie pudeur.
Il allait malheureusement être interrompu très rapidement !
En effet, moins d’une heure après l’accompagnement des dernières familles, un ordre
circulait qu’il nous fallait les faire évacuer, fermeture des cercueils obligeant et heure du
retour arrivant (l’heure du départ pour le retour ayant été fixé à 16 heures )!
L’ordre fut d’ailleurs exprimé à haute voix par le représentant des pompes funèbres, ce qui
entraîna certaines familles à s’exécuter sans attendre le contre ordre qui allait suivre, puisque
nous nous sommes assez violemment opposés à cet ordre inepte et que nous avons été
entendus après une brève discussion.
La raison avancée pour une fermeture des cercueils sans la présence des familles était le
risque de survenue de crises qualifiées d’hystérie et le risque d’enjambement intempestif du
cercueil par des mères effondrées et devenues incontrôlables !
En réalité, tout s’est passé sans crise particulière, mais avec une émotion encore plus forte.
Après ce trop bref temps de recueillement, nous avons accompagné les familles à la salle à
manger où celles qui le désiraient ont alors pu se restaurer, tout en nous posant et reposant les
mêmes questions : comment sont ils morts ? en combien de temps ? ont-ils souffert ? se sont
ils vus mourir ? sont-ils morts de froid, d’asphyxie, de traumatismes multiples ?
Nous avons aussi recueilli l’expression d’une culpabilité à n’avoir pas été là, près d’eux, de
les avoir laissés seuls, à affronter la mort, loin de leur famille.
Pendant ce temps, d’autres familles avaient retrouvé un enfant vivant et exprimaient leur
désir de partir au plus vite, de quitter cet hôpital.
Il est intéressant de noter qu’un certain nombre d’enfants survivants ont eu d’authentiques
difficultés à quitter le groupe qu’ils avaient constitué entre eux, depuis la veille, pour
rejoindre leurs parents et leur fratrie.
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Ces familles intactes et regroupées sont restées jusqu’à l’heure du départ, bloquées au premier
étage de l’hôpital, dans un couloir, car priées de bien vouloir attendre que M. Chevènement,
ministre de l’intérieur, puisse les saluer à son tour.
C’est seulement après ce passage que ces familles ont enfin pu se disperser quelques minutes
à l’extérieur de l’hôpital avant de remonter dans les bus réquisitionnés.
Il me semble, à la relecture de ces évènements, que cette journée a été marquée avant tout
par l’application du principe de non malfaisance aux dépens, encore une fois, du principe
d’autonomie.
Comment s’expliquer autrement ce qui paraît relever d’une extrême lenteur dans
l’acheminement vers Embrun d’une part, et l’extrême "urgence" à vouloir quitter Embrun pour
ne pas dire en déguerpir.
Mais ce qui m’a paru le plus violent sur le moment, c’est cette réduction, pour ne pas dire
cette amputation du temps de recueillement des familles ; à mes yeux cette violence s’ajoute à
la violence de l’annonce de la mort. Nous savons bien qu’il faut des limites à tout, y compris
au temps de recueillement auprès d’un mort, fût ce un enfant mort. Il faut se détacher de la
présence physique de celle ou de celui qu’on aime, et cela pour l’éternité. C’est terriblement
difficile, mais enfin, chacun d’entre nous le sait, au plus profond de lui-même, et finit donc
par laisser aller le mort à la mort !
Dès lors, pourquoi avoir délibérément réduit ce temps là ?
C’était comme si le temps semblait compté, le compte à rebours lancé, et cela, dès que les
familles ont posé un pied à l’hôpital, comme si on avait voulu éviter une confrontation trop
longue au réel qui là précisément s’imposait, sans fioriture, en toute crudité et dans toute son
horreur!
Bien sûr, cela partait d’un "bon sentiment", protecteur vis-à-vis de la détresse annoncée de ces
familles ; on peut toutefois se demander si cette gestion si "protectrice" ne visait pas
également à épargner les témoins civils, les accompagnants et toute la société?
Que dire aussi de cette impression de timing quelque peu forcené auquel nous avons assisté ?
L’heure de départ, elle aussi annoncée, semblait incontournable, imposée en quelque sorte par
une autorité supérieure et extérieure, dégagée des contingences du réel donc paraissant peu
influencée par l’ampleur émotionnelle du drame.
On pourrait voir là un effet du désir de circonscrire le drame, le traumatisme, dans un espacetemps le plus réduit possible, afin peut être d’en limiter les effets délétères, et de donner le
sentiment rassurant que la situation était alors sous contrôle.
A ce moment là, j’ai eu le sentiment de faire corps avec les familles de victimes et, comme
elles je me suis laissé guidé par ce mouvement qui nous englobait ; il m’était devenu plus
facile de ne plus avoir à réfléchir, à penser. Nous attendions les ordres, pour la suite, en
finissant de manger et de boire, assis avec ces familles qui se nourrissaient certes un peu
machinalement mais aussi avec appétit, comme s’il fallait remplir un vide.
Dès que M. Chevènement a pu saluer les enfants survivants et leurs familles, l’ordre de départ
a été donné. Tout le monde a été prêt en quelques minutes, enfants et parents sont montés
dans les bus qui sont partis aussitôt.
On peut donc dire que le séjour des familles à l’hôpital s’était déroulé sans "temps mort"!!
Tout s’était joué à un niveau politico médiatique qui nous dépassait, en fonction d’autres
impératifs que les nôtres ou ceux des familles. Nous étions tous fatigués, voire épuisés par la
tension de ces 24 heures éprouvantes, nous souhaitions aussi que cela puisse enfin s’arrêter,
que l’on puisse souffler, se dégager de toute cette angoisse ; ce départ était donc aussi quelque
25
part une délivrance, nous pouvions alors, libérés, reprendre le cours normal de notre
existence, comme si rien ne s’était passé !
L’impératif de justice, représenté par le passage du ministre de l’intérieur a été largement
présent et s’est imposé à tous : justice serait rendue. Par ailleurs son passage, étendu auprès
des services de l’état, des forces de police, de gendarmerie, des pompiers, de la croix rouge
traduisait l’hommage de la France entière à tous ceux qui avaient œuvré au cours de cette
catastrophe.
Avec le passage de M. Chevènement cela amenait à cinq le nombre des ministres venus sur
place, dans cet endroit excentré de France. Ils sont tous venus dire leur solidarité et leur peine
aux enfants survivants, à l’ensemble des familles, et se recueillir devant le corps des onze
victimes.
Il s’agit là d’éléments clés, synonymes de reconnaissance en ce qui concerne l’ampleur du
drame et de l’émotion ressentie ; reconnaissance de la douleur, du traumatisme et de leur
légitimité.
Il est clair que, face à un tel impératif, et face à ce qu’il représente pour la nation tout entière,
le principe d’autonomie des uns et des autres, quels qu’ils soient, ne pouvait pas être pris en
compte en priorité.
Est-ce à dire que la République peut parfois s’affranchir des règles de la démocratie, quand
l’intérêt national l’exige ?
Avec le départ des bus, accompagnés de nos regards et suivis en pensées, s’achevait une
partie de ce drame, la partie strictement Embrunaise et ce qui s’était déroulé ici et maintenant
avec les enfants survivants, avec les familles et avec les accompagnants professionnels.
Les suites de la catastrophe se sont gérées tant au niveau de la région Parisienne qu’au
niveau de notre département, dans les domaines psychologiques, scolaires, familiaux, sociaux
comme dans les domaines judiciaires, administratifs, institutionnels et médicaux.
Après la cérémonie officielle des obsèques, les médias ont investi d’autres évènements,et
l’angoisse s’est dissipée peu à peu.
Quelques années après, le procès s’est déroulé à Gap, réactivant, via les médias, les séquelles
inavouées et enfouies que l’on croyait avoir oubliées.
-
Le jugement a été rendu le 13 janvier 2000, en concluant :
la relaxe pour le professeur de gymnastique
la relaxe pour le guide qui a reconnu le parcours
la relaxe pour le directeur de l’UCPA
deux ans de prison avec sursis et 8000 francs d’amende pour le guide accompagnateur
ce jugement n’a pas répondu aux exigences de justice et de lutte pour le développement de la
prévention que souhaitait l’association regroupant les familles ;
le jugement rendu en appel à Grenoble a confirmé celui du tribunal correctionnel de Gap.
Les familles, ont donc été très déçues par le jugement rendu.
Le sentiment dominant est un sentiment d’injustice de colère, d’incompréhension, avec
comme témoignages recueillis :
"on a l’impression que la justice n’a pas été rendue",
" c’est comme si on tuait nos amis une deuxième fois"
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"le jugement ne correspond pas au procès"
"le Président attaquait les quatre prévenus , pourquoi ne les a-t-il pas condamnés ?"
"un gendarme qui a refait le chemin a dit que c’était fatigant. On ne l’a pas écouté ! mais on a
écouté les professionnels et le spécialiste de la montagne qui disaient le contraire. On n’est
pas des professionnels, on avait de 12 à 14 ans. Ils ont même osé dire que c’était une balade
pour le troisième âge !"
"j’ai le sentiment d’avoir perdu mon frère une seconde fois"
Ces témoignages indiquent à quel point l’impératif de justice domine tout particulièrement
ceux qui subissent, à l’occasion d’une catastrophe la perte d’un être cher.
Il s’impose donc en toute priorité ; il importe que ce souci soit géré à la hauteur des espoirs
portés par les rescapés, par les familles et les proches.
Il y va, semble t-il de la notion de réparation, de la difficile traversée du deuil, et du devoir de
mémoire.
A ces niveaux, les intérêts collectifs et individuels sont totalement mêlés, preuve que ce type
d’événement nécessite une approche multiple, nécessairement complexe.
Chaque étape compte, chaque élément guidera, s’il est recueilli, vers une meilleure résolution
de la crise, et cela permettra alors peut être une prévention ultérieure plus efficace.
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DISCUSSION, QUESTIONS ET HYPOTHÈSES
Dans l’introduction de ce travail de mémoire apparaissaient certaines questions concernant le
travail et le sens donné aux cellules d’urgence médico psychologiques (CUMP), la priorité
donnée à certains principes éthiques et les répercussions de la participation des politiques et
des médias à de telles catastrophes.
Cette façon de poser le problème sous entendait déjà un parti pris, à savoir celui des équipes
de soins qui seraient en quelque sorte soumises, à leur corps défendant, à l’autorité judiciaire,
administrative et politique.
Le développement de l’analyse des décisions et de leurs conséquences au regard des principes
éthiques, fait assez vite apparaître la "stérilité" du moindre parti pris par rapport à la grande
complexité d’un événement de cette nature, et qui en fait une réalité historique qui appartient
à l’ensemble de la société et non à un corps de métier, ou à un groupe humain quel qu’il soit,
constitué pour la circonstance.
Un seul regard ne peut donc pas représenter la totalité du drame vécu, mais chaque regard
compte et se doit de témoigner de ce qu’il a vu.
La mise en commun des différentes analyses permettra alors d’enrichir notre culture sociétale
d’une approche transversale, donc plus globale.
Principe de justice :
Comme nous l’avons vu tout au long de notre travail descriptif et analytique, le souci de
justice, donc de lutte contre l’injustice ressentie, est en arrière plan dès l’annonce de
l’avalanche (intervention de la gendarmerie auprès des rescapés), et n’aura de cesse de
s’amplifier jusqu’à son apogée, au tout premier plan, lors du procès.
Tout témoigne de ce souci de vouloir réparer l’injustice vécue par les uns et ressentie par tous,
que ce soit l’enquête de gendarmerie déclenchée immédiatement, la présence dans les
premières 24 heures du procureur de la république à l’hôpital d’Embrun, les déclarations
accusatrices des médias à l’encontre du guide qui n’aurait pas tenu compte du risque majeur
d’avalanche, des interviews du gardien du refuge pour l’accusation, et des interviews des
spécialistes de la montagne pour la défense.
Le monde politique s’est alors lui aussi rapidement impliqué, pour garantir précisément qu’
au-delà de l’expression de sa compassion aux victimes et à leurs familles, il veillerait à ce que
justice puisse être rendue.
On voit là comment le souci de justice, garant de l’ordre public vient immédiatement assumer,
via ses représentants légitimes, ses responsabilités face au chaos.
L’action de chacun des intervenants se revendique à l’évidence, au nom de ce principe : il faut
tenter de réparer cette injustice !
Autonomie, bienveillance et non malfaisance :
Le principe de bienveillance va s’appliquer, immédiatement aussi, en direction des victimes
en premier lieu, puis des rescapés et puis enfin des familles.
Déclenchement des secours, du plan rouge, constitution d’une cellule d’urgence médico
psychologique, etc.
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En réalité, tout va interagir, tout va s’enchevêtrer pour constituer, sous l’observation des
médias une réalité historique dramatique au cours de laquelle chaque acteur influencera par
ses actions ou par ses dires le déroulement évènementiel.
Le principe d’autonomie va s’appliquer au collectif, en priorité, amputant d’autant
l’accès à l’autonomie des individus.
Quant au principe de non malveillance, il est poussé en quelque sorte à l’extrême, par la
privation relative du droit à l’autonomie des rescapés et des familles.
Même le guide, responsable du groupe d’enfants, sera lui-même "protégé" en étant placé, sans
autre justification, en détention provisoire (ce qui représente bien la privation complète
d’autonomie).
Au nom de quoi survient et opère ce besoin de protéger ?
Qui protège qui ?
Ne peut-on pas envisager une protection qui respecterait le principe d’autonomie ?
Protégeons-nous les familles ou nous-mêmes, soignants et accompagnants lorsque nous
retardons l’heure de la confrontation des familles avec leurs enfants morts ?
Que craignons nous vraiment à ce moment là : la détresse, le désespoir, les cris et les larmes
des familles ou notre difficulté voire notre incapacité à gérer l’angoisse que cela va
déclencher en nous ?
Cette crainte paraît totalement légitime et parfaitement humaine, mais est elle réellement prise
en compte dans notre système de soins ?
Certes l’annonce d’une telle catastrophe, dans laquelle un enfant est impliqué sans qu’on
puisse savoir s’il est blessé, mort ou indemne, sidère, submerge d’une angoisse sourde,
profonde, ravageuse et prive probablement de certaines capacités physiques et cognitives…
mais cela concerne avant tout ses parents, et face à cela, le premier réflexe consiste à agir, à se
rapprocher de son enfant, donc du lieu de l’avalanche.
Le désir de non malfaisance, porté par le collectif (en l’occurrence, le collège), va s’opposer à
un tel réflexe individuel, au nom de l’ignorance de l’identité des victimes, du danger à prendre
la route sur une telle distance, rongé d’angoisse, et au nom d’une solidarité de groupe qui se
propose de lutter contre la solitude du malheur, etc.
Qui peut affirmer que tous ces arguments n’en sont pas, et qu’ils sont faux ?
Ils sont là aussi pour exprimer, comme dans toute forme de collectivité, la pression de
conformité, garante de la cohérence et de la cohésion groupale. Le groupe veille à sa propre
intégrité, à sa propre survie et à son homéostasie.
Déjà qu’en temps normal il est très difficile d’y résister, alors là, dans un tel contexte, cela
ressemble à une mission impossible !
Il y va là de ce que l’on pourrait décrire comme le processus conduisant à l’aliénation de
l’individu au collectif ; sa justification passant par l’application du principe de non
malfaisance et donc au nom de l’humanisme et de la solidarité.
Le prix à payer est le renoncement à son autonomie au profit de l’autonomie d’un groupe,
donc d’un chef,…qui nous veut du bien… !
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Est-ce là aussi la manifestation de notre archaïque instinct grégaire, que l’on croit avoir
enfoui au plus profond de nous, comme s’il était incompatible avec le développement de
l’individualisme contemporain mais qui, somme toute, réapparaît bien vite quand un danger
menace.
On pourrait dire que le principe d’autonomie, certes essentiel dans la vie quotidienne, et que
chacun d’entre nous revendique haut et fort, perd de sa prévalence au moment où notre
intégrité physique et psychique est menacée et que nous ne saurions affronter seul cette
menace.
Tout se passerait alors comme si nous déléguions alors ce droit à des personnes dont le devoir
s’inscrit précisément dans cette défaillance.
La question concerne donc ces personnes là, celles qui sont chargées des secours et de leur
organisation : en recevant ce transfert d’autonomie qui ne leur appartient pas, ils en
deviennent donc les gardiens et les garants ; comment en tenir compte, comment ne pas en
abuser, puisqu’ils disposent alors d’un pouvoir décisionnel qui concerne un tiers fragilisé ?
C’est donc leur propre façon d’appréhender le principe d’autonomie qui va s’appliquer.
De plus, leur priorité professionnelle est d’être au service des autres, et de la société.
Ils sont censés œuvrer au quotidien pour le bien être de tous et de chacun.
Ils sont missionnés pour pratiquer la bienveillance et pour veiller à la non malfaisance.
Armés de ces dimensions, il peut être facile de penser que toutes les décisions prises sont
nécessairement les bonnes, voire les meilleures et les plus justes.
Maintenant, si nous examinons ce même principe d’autonomie et son application au sein de
chaque corps d’aidants ( secouristes, SAMU, gendarmerie, services judiciaires, administratifs,
hospitaliers, etc.) ainsi que le respect de l’autonomie de chacun de ces "systèmes", nous
constatons précisément qu’il y a interdépendance et que malgré cela, chacun ne semble pas
disposer de la même quantité d’autonomie.
Peut-on réellement comparer, dans le déroulement d’un tel drame, l’autonomie d’un préfet
avec celle du SAMU et celle du curé de la paroisse ?
Et pourtant, personne ne vient contester l’expertise de chaque système d’intervention et
d’organisation, du moins officiellement mais tout le monde connaît aussi les rivalités existant
entre différentes administrations, entre différents services d’un seul et même état et la
difficulté à obtenir parfois de bonnes collaborations entre ces services (voir la guerre des
polices, par exemple !).
On peut donc supposer que dans ce contexte, il y a eu, sur le terrain, conflit entre plusieurs
systèmes par ailleurs autonomes, mais soumis ce jour là à une autorité politico administrative
dominante, agissant au nom de l’intérêt national donc pour le bien de tous et la sauvegarde
des institutions.
L’individu, pour lequel tout le monde travaille, n’a qu’à bien se tenir puisqu’on le fait pour
son bien !
Le problème, si c’en est un ( ?) concerne le choix : le sujet impliqué "dispose" t il des
informations d’une part et des moyens de réellement choisir d’autre part ?
Peut-il vraiment refuser une assistance qu’on lui propose au nom de la solidarité nationale ?
Quant au groupe de soins, par exemple la cellule d’urgence médico psychologique, de quelle
autonomie dispose t elle face aux décisions administratives et politiques ?
Elle non plus ne peut pas refuser ce qu’on lui "impose", puisqu’elle est réquisitionnée par cette
autorité administrative ; on peut même dire qu’elle en dispose encore moins que le sujet
impliqué.
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Le conflit d’ordre éthique, s’il apparaît pendant l’événement, se révèlera dans ses
dimensions plus profondes plus tard et ne peut donc se gérer que dans l’après.
Il nous faut alors faire valoir dans cet après là, le principe d’autonomie qui nous appartient
néanmoins et en user par l’analyse, les témoignages et les recherches entreprises sur ces
évènements.
Que s’est-il passé ce jour là, en France ?
Quelles réactions ont eu lieu, en réponse à cette terrible effraction dramatique d’un réel
aveugle et mortel ?
Des réactions politiques, médiatiques et administratives d’une ampleur nationale, et de
résonance européenne, comme s’il avait fallu montrer toute notre capacité à réagir en
symbolisant notre "puissance", pour se donner l’illusion de pouvoir conjurer un sort aussi
funeste.
L’autonomie se situait, me semble t-il à ce niveau là, c’est à dire à un niveau social, sociétal,
public, donc politique, en réponse à une catastrophe qui, par son injustice fondamentale, a
frappé et abattu nos certitudes les plus profondes quant à l’innocence et à la protection de
l’enfance.
Il a fallu alors, au plus vite et au mieux, tenter de restaurer une parade à l’angoisse
existentielle fondamentale qui s’est emparée alors de tout un chacun ; ce n’était pas tout à fait
les familles de victimes dont il fallait s’occuper, mais plutôt du reste de la population et des
institutions.
Il fallait rassurer…en assurant !
Priorité à l’autonomie du pouvoir politique, sous la pression médiatique.
On retrouve là encore le fameux "circulez, il n’y a rien à voir.. !"!; mais malheureusement,
grâce ou à cause des médias, chacun a pu voir ce qui n’était pas à voir. Il n’était donc plus
possible d’en faire abstraction.
Quel impact peuvent bien avoir les cellules d’urgence médico-psychologiques dans de
tels dispositifs ?
On peut mettre en hypothèse, que l’objectif socio-politique de la gestion d’une catastrophe
consiste à effacer ce qu’une telle vision laisse apparaître, à savoir la possibilité du chaos d’un
coté et notre impuissance intrinsèque face à la mort de l’autre.
La création des cellules d’urgencemédico psychologique vient, à mes yeux, étayer cette
hypothèse dans le sens où elles laissent entendre, et permettent de croire que par leurs
interventions, elles vont contribuer à remettre de l’ordre, voire réparer le traumatisme.
Elles entretiennent ainsi l’illusion qu’un tel drame humain est gérable en urgence et qu’il va
donc être rapidement circonscrit, à l’image des incendies.
On voit bien là la fonction de réassurance collective que ces cellules assument.
Elles représentent aussi, pour les acteurs sociaux et les acteurs politiques, une réponse adaptée
à ce besoin irrépressible de tout gérer dans l’immédiateté, en urgence et de façon "visible".
Enfin, et ce n’est pas le moindre, la mise en avant du soutien psychologique aux victimes et
à leurs familles, laisse à penser que l’accompagnement humain dans de telles circonstances
appartient dorénavant à des spécialistes, psychologues experts en catastrophes !
Il y va là encore, d’un excès iatrogène de vanité humaine et de discrimination très négative.
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L’effet pervers contenu dans cette approche exclusive, renforce le pouvoir du collectif en
amputant gravement l’autonomie humaine.
Nous ne pouvons que constater au quotidien, dans notre expérience de travail en équipe
mobile de soins palliatifs, que la population en général, mais aussi les professionnels de santé,
se sentent et se croient, aujourd’hui encore plus qu’hier, dépourvus de ressource relationnelle
face au malheur d’autrui, alors que c’est bien évidemment faux.
Il nous faut certes des spécialistes dans presque tous les domaines, mais doit on déposséder
chaque homme de son capital "inné" d’empathie, base essentielle de ce qui fait la solidarité
humaine.
De tels traumatismes provoquent une douleur psychique insupportable qui envahit tout,
inhibe tout, diffusant autour d’elle un sentiment d’angoisse majeur, qui bute sur notre
impuissance individuelle et collective face au réel de la mort.
A ce stade la recherche d’un sens quelconque est vaine, inutile, et même les mots manquent.
La blessure psychique est profonde et béante ; elle appelle des soins, donc de la bienveillance.
Pour autant, les soins requis doivent être évalués à l’usage et au regard de tous leurs effets,
qu’ils soient positifs et/ou négatifs.
L’application du principe de non malfaisance doit s’intégrer là, précisément, et permettre ainsi
de discuter le bien fondé et le risque de chaque type de soins proposé lors de
l’accompagnement des blessés, des rescapés et des familles.
Ne faudrait il pas subordonner l’application du principe de non malfaisance à la prise en
compte de la sauvegarde de l’autonomie de l’autre, même si, et peut être encore plus parce
que l’autre est meurtri, sidéré, voire inhibé dans ses capacités à penser ?
Il me semble que la spécificité humaine s’inscrit avant tout dans le partage de notre
condition de mortel. Tout ce qui pourrait amputer ce sentiment profond de partage, tend à
rompre le lien habituel qui fait de chacun est un être à part entière, membre de la
communauté.
Dans ce contexte de cellule d’urgence psychologique, il y aurait des surhommes d’un côté,
aptes à accompagner le malheur d’autrui, et des sous hommes de l’autre, inaptes à cette noble
tâche.
Il me semble que notre société se devrait de restaurer la justice en son sein, et s’il faut bien sûr
coordonner de telles organisations de secours à l’aide de spécialistes, il serait bienvenu d’y
impliquer toute la société en y intégrant des bénévoles et des volontaires.
Quant au mot psychologique, mis en avant dans ce contexte, il n’y a pas plus sa place que
d’autres, et en particulier que le mot social.
Si de telles cellules doivent probablement poursuivre leur existence, elles devraient, à mes
yeux, changer de nom et clarifier leurs missions.
Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends qu’à l’occasion du dixième anniversaire de la
création des cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP), lors de l’attentat du RER
Saint-Michel en juillet 1995, la Direction générale de la santé (DGS) a annoncé le lancement
d’une enquête pour évaluer leur efficacité.
Je me réjouis, à titre personnel, de la perspective d’une telle enquête, car à ma place de
coordonnateur de CUMP au cours de cette catastrophe, je me suis interrogé sur le sens de leur
mission et sur l’impact qu’elles pouvaient avoir, tant sur les patients qui ont pu en "bénéficier"
que sur les médias et le reste de la population.
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S’il y a une place et il y en a une, pour l’approche psychologique, elle se situe, à mes yeux, à
l’intérieur de cette indispensable cellule de coordination ainsi que dans l’après ; sa place ne
me paraît pas relever de l’ici et maintenant, au contact primaire des victimes, des blessés et de
leurs proches, mais bien plutôt à distance dans le temps pour victimes et proches, et dans
l’espace pour les soignants et sauveteurs impliqués dans le dispositif de secours.
Elle devrait être, en quelque sorte, à disposition de tous ceux qui le souhaitent, mais elle
devrait par ailleurs s’imposer et exprimer son point de vue au cœur de la cellule de
coordination, chargée plus particulièrement à cet endroit de veiller à ne pas nuire d’avantage,
donc garant du principe de non malfaisance.
Les catastrophes nous déstabilisent profondément et déstabilisent peut être plus
profondément encore les institutions qui nous représentent ; il y a comme un effet délétère
majeur vis-à-vis de ce qui se présente comme une parade au chaos, à l’anarchie, au désordre.
Les dispositifs habituels sont débordés, pris en défaut de façon publique grâce ou à cause de
l’intervention médiatique.
Les politiques sont convoqués et soumis alors à la "question".
Ils ne peuvent pas se défiler et en règle générale ne se défilent pas.
Sont-ils pour autant mieux préparer que tout un chacun face au mystère universel de la vie et
de la mort ?
Avons-nous les moyens de tout prévoir et de tout anticiper ?
Où plaçons-nous l’homme dans ce contexte ?
Est il pensable pour des politiques de dire simplement qu’ils n’y avaient pas pensé, qu’il est
impossible d’imaginer que l’on puisse tout contrôler et tout anticiper, alors qu’ils font
précisément promesse de l’inverse ?
Par son goût du pouvoir et par son désir de maîtrise, l’homme politique au contact de ces
situations extrêmes, renforce son sentiment de toute puissance et justifie sa fonction.
"Primum non nocere" dit une célèbre maxime Hippocratique :
Cette phrase connue de toutes et de tous perd néanmoins de sa prévalence aussitôt qu’un
sentiment d’urgence s’approche !
A qui s’agit-il de nuire ou de ne pas nuire ?
Cette question ne me semble pas être assez souvent évoquée alors qu’elle devrait s’imposer
avant toutes les autres.
Que se passe t il donc dans nos milieux de soins et ailleurs ?
L’intérêt collectif existe bien sûr, mais doit il systématiquement occulter l’intérêt de l’individu
prisonnier d’un fait où d’un événement qualifié de collectif ?
Qui fait la balance ? Qui équilibre les données du problème ?
Qui restaure l’autonomie du sujet en rappelant tout simplement le principe de non
malfaisance ?
Il me semble donc que dans un tel contexte le respect de l’autonomie passe par le respect du
principe de non malfaisance, dès que la phase de sauvetage immédiate est passée, pour ce qui
concerne les victimes et en toute priorité pour les proches et les familles, puisque leur vie à
eux n’est pas menacée.
33
Kairos et chronos :
A la relecture de ce drame et de sa gestion, il me semble qu’une partie des difficultés vécues
touche à l’opposition qui s’est manifestée entre deux notions du temps : le chronos et le
kairos.
Le chronos étant bien sûr le temps de l’heure, celui qui défile et qui se mesure
Le kairos étant le temps opportun, le temps propice, le temps suspendu, celui du
recueillement, etc.
Chronos pour les services de secours, les hôpitaux, les politiques, les administratifs, les
médias ; c’est la classique course contre la montre.
Kairos pour les victimes et leurs familles, elles mêmes ramenées par le drame à la futilité
contenue dans le chronos et à la vanité contenue dans le désir de maîtrise de ce qui,
nécessairement, fuit et échappe à l’homme.
Maîtrise et contrôle s’accommode assez mal d’un temps en quelque sorte incontrôlable et
non mesurable.
L’application du principe de bienveillance ne passait il pas alors par le respect du kairos,
dont les familles ont exprimé le besoin, en particulier dans la chapelle ardente ?
Notre difficulté à répondre à ce besoin de recueillement est il en lien avec ce besoin d’action,
mécanisme de défense contre l’angoisse, qui nous amputerait alors de nos capacités d’écoute
sensible, de notre devoir d’empathie ?
Le temps nous échappe et l’angoisse nous gagne !
La gestion prioritaire de l’urgence y est probablement pour quelque chose, ainsi que les
phénomènes de zapping, de téléphone portable et d’internet ; autant d’éléments qui peuvent
donner l’illusion d’ubiquité, de puissance immédiate et d’autonomie.
Face aux catastrophes, l’homme revient à sa juste taille… !
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CONCLUSION
En quelques secondes à peine, une avalanche a englouti onze vies dont neuf d’enfants…
La France entière s’est impliquée dans ce drame inacceptable, et semblait même ne plus
respirer librement, comme oppressée par une angoisse et une émotion dont la contagiosité a
été démultipliée par les images et les discours médiatiques.
La nécessité d’une analyse s’est peu à peu imposée à moi par la force émotionnelle de ce que
j’ai pu vivre en participant à la prise en charge des rescapés et des familles impliquées.
Au terme de ce travail difficile à construire par la complexité de l’événement dramatique, sa
portée émotionnelle et sa dimension socio politique, il me semble qu’il est avant tout
inachevé, car plus la réflexion progressait, plus l’analyse s’enrichissait d’éléments nouveaux,
et plus nombreuses étaient les pistes de travail.
Je n’en ai parcouru que quelques unes sans parvenir vraiment à en faire le tour complet.
C’est donc le sentiment d’inachevé et le sentiment de devoir poursuivre un tel travail qui
dominent en moi.
Je n’avais pas mesuré l’ampleur de la tâche, ni d’ailleurs l’intransigeance du chronos !
Aujourd’hui, je crois qu’il y a nécessité à élargir cette réflexion afin d’arriver à construire
une approche plus transversale encore, plus globale, où pluri et interdisciplinarité seraient à la
place centrale.
En effet, comment pourrions-nous nous passer de l’avis d’anthropologues, de sociologues, de
philosophes, et d’associations d’usagers et de bénévoles pour évaluer la gestion d’une telle
crise ?
Une mention spéciale doit être accordée au rôle majeur mais peu reconnu que joue le médecin
légiste, chargé de la recherche de la "vérité" à propos de l’origine précise de la mort des
victimes, ainsi que des conditions mêmes de cette mort.
Le témoignage des familles est à ce sujet, édifiant par sa constance et sa récurrence.
Quoi qu’il en soit, certaines "conclusions", pour partielles et partiales qu’elles soient, peuvent
s’envisager :
Le besoin de justice s’inscrit en toute priorité pour tout un chacun, en réponse à un drame
inacceptable. Qui est mieux placé qu’un homme politique en pleine responsabilité du groupe
humain qu’il représente, pour porter le discours visant à restaurer la justice ?
Nous avons tous besoin de ces engagements publics.
Ceci étant, il apparaît clairement que dans de tels contextes l’impératif de l’institution juste,
du respect de l’éthique s’imposent, comme s’impose de façon éclatante, la nécessaire
réflexion philosophique, trop souvent entreprise dans l’après, et trop souvent occultée et
même exclue des dispositifs anticipatoires.
Le regroupement des structures et des fonctions concernées par la gestion de ces évènements
catastrophiques, paraît essentielle ; leur regroupement au sein de cellule de coordination peut
permettre une moins mauvaise appréhension de ces drames "inhumains" et cependant con
substantiels à la vie.
Les indéniables dérives observées lors de l’accompagnement des rescapés et des familles,
trouvent une partie de leur origine dans le "passage" et le "traitement" médiatique de
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l’événement ; les impératifs d’immédiateté, d’efficacité, de temps réel et du direct s’opposent
de façon radicale à l’impératif de respect d’un temps beaucoup plus précieux, plus intime,
moins définissable, moins contrôlable, mais malheureusement pour lui, trop anxiogène.
Ce temps là est aussi inacceptable que la catastrophe elle-même car intimement lié à elle et
par là, à la finitude de l’homme et à son impuissance.
Dans le non respect de ce temps se trouvent engloutis le respect d’une partie essentielle de la
vie elle-même, de sa fragilité, de son mystère et de ses limites.
A ce niveau un lien semble se dessiner entre le souci de performance et le déni de la mort, en
opposition avec le souci historique de nos sociétés de développer une culture de la vie
intégrant la mort, celle-ci paraissant devenir peu à peu une "exception culturelle", un
phénomène inacceptable sur un plan social, presque réduit à une grave injustice.
La gestion de ce temps si particulier aura été, semble t-il soumis, à l’image de la vie
économique et sportive (voire sociale et culturelle), à l’impératif d’efficacité, comme si, au
moment même où la vie paraissait si fragile, il fallait donner des signes de force, de puissance
pour rassurer la population épargnée.
La gestion publique d’un drame semble ainsi s’adresser autant aux victimes qu’aux épargnés ;
elle s’inscrit alors dans un principe de maintien d’une continuité politique et sociale, garant de
la cohésion du groupe humain face au chaos.
Dans ce contexte, le principe d’autonomie devient subalterne, largement dominé par
l’application des principes de bienveillance et de non malfaisance.
C’est précisément là, dans une quasi disparition du respect de l’autonomie individuelle que
peut se situer l’origine des dérives et des confusions concernant les cellules d’urgence
médico-psychologiques ; il me semble que la description et l’analyse de la prise en charge
effectuée à l’hôpital d’Embrun, prouve qu’au moment d’un tel drame, l’urgence n’est pas du
côté de la psychologie mais bien plutôt du côté de l’humain au sens social et affectif du terme.
S’il y a un rôle particulier à proposer, il appartient aux citoyens eux-mêmes de l’assumer, via
des associations de bénévoles formés et encadrés bien sûr.
Si l’on peut comprendre les impératifs publics et même y souscrire, il paraît cependant tout
aussi essentiel de garantir à chacun le respect de son domaine d’autonomie, en particulier dans
l’expression si humaine du malheur.
Le deuil, la longue et douloureuse traversée du deuil d’un proche, d’un parent et a fortiori
d’un enfant est une des épreuves humaines les plus difficiles à vivre, mais il s’agit de quelque
chose d’universel et d’inéluctable.
Cette épreuve nous est infligée par la nature même de la vie ; elle se doit d’être intégrée
comme expérience culturelle fondamentale, fondatrice du genre humain et à ce titre respectée
dans toutes ses dimensions.
Dans ce contexte, le travail de "mémoire" tient une place importante.
Ma contribution à cette mémoire me semble mériter une suite que j’orienterais volontiers
vers une analyse plus approfondie des relations et des conflits existants entre le kairos et le
chronos, donc une réflexion sur la temporalité, sur la notion d’urgence et ses conséquences
sur nos capacités à envisager l’avenir.
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