Examen d un mythe dangereux le petit prince

Transcription

Examen d un mythe dangereux le petit prince
Le bleu en exil
et autres mystères
dans
Le petit prince
Lika SPITZER
67 rue Rébeval
75019 Paris
01 44 84 76 13
blog : likaspitzer.com
1
2
Qui aime le Petit Prince ?
Le Petit Prince… Peu d’enfants aiment ce
livre. Quand on leur demande ce qu’ils en
pensent, ils prennent un air embêté. Ils se
doutent que les adultes qui leur ont offert
ce conte ont une sympathie particulière
pour le petit garçon blond en nœud
papillon sur la couverture, mais justement
ce personnage ne leur dit rien.
D’habitude, quand les enfants s’attachent
à un personnage, ils se mettent à faire des
dessins, des dessins, ils vous cassent la tête
avec les aventures enchevêtrées de leur
héros pendant des semaines, des mois, tous
les parents connaissent cela. Or, jamais un
enfant n’a réclamé mon attention pour me
parler avec enthousiasme du petit prince.
Jamais. Quand il est question de lui, on sent
chez les enfants une sorte de réflexe d’
« évitement ».
Je m’en suis clairement aperçue cet été
de l’an 2000 où les illustrations du Petit
Prince ont commencé à m’intriguer, je vous
dirai pourquoi. J’aurais aimé avoir l’avis des
enfants. Si j’insistais, j’obtenais des phrases
évasives : « …ah oui, le serpent… », ou
« c’était rigolo, cet homme qui faisait des
additions », ou encore, « il était gentil, le
renard… » Et ce qui m’a frappée, c’est
qu’aucun enfant ne se soit intéressé au petit
3
héros, me signalant tout au plus que leur
maîtresse leur en avait parlé, ou leur mère.
Quant aux adultes à qui j’ai parlé de mon
étonnement à propos des dessins de SaintExupéry, plusieurs m’ont regardée avec une
certaine ironie, étonnés que je ne trouve
rien de plus intéressant à faire qu’à scruter
ces illustrations plutôt gentillettes et pas
tellement passionnantes, à leur avis.
D’autres, par contre, ont cru sentir que je
voulais « attaquer » Le Petit Prince, ou les
attaquer eux-mêmes, qui sait ? D’autres
enfin m’ont annoncé carrément que Le Petit
Prince les avait toujours gonflés .
4
«
Agenda 2000 »
Voici comment a débuté mon intérêt
pour les bizarreries des aquarelles du Petit
Prince. À l’occasion de l’anniversaire de la
naissance de Saint-Exupéry, Elf avait
donné à ses clients un Agenda 2000-Petit
Prince.
La présence des illustrations de SaintExupéry m’avait gênée, c’est vrai, mais le
papier, le format, les caractères me
plaisaient, et je décide de me servir de cet
agenda à la maison. Compensation : de
superbes photos sépia d’avions de l’époque
de la conquête de l’air, et une préface en
quatre langues de l’historienne Nathalie des
Vallières, petite-nièce de Saint-Exupéry.
Comme ces images tirées du Petit Prince
se sont trouvées liées à ma vie quotidienne
pendant toute l’année 2000, ce qu’elles ont
d’énigmatique sous leur apparence ingénue
avait fini par m’intriguer et éveiller en moi
le désir de les confronter à celles du livre
lui-même. Il me fallait donc revoir ce
conte.
5
Sirop mortifère
Ce Petit Prince, je n’y avais plus mis le nez
depuis l’adolescence, et il me souvient – pas
agréable d’y repenser – que l’impression que
j’en retirais, consolatrice, était que moi aussi
j’étais ce petit être innocent, sensible et
aimant, solitaire et abandonné, livré au
monde borné des adultes.
Quand on a été élevé comme moi dans
un pensionnat de religieuses doucereuses et
obtuses, il vous reste longtemps une sorte
de diabète de l’âme ; le sucre vous domine,
la sensiblerie. Et les violences que vous
subissez, celles que vous faites subir aux
autres, restent cachées dans le sirop, vous
ne les sentez pas.
Je trouvais confortante l’idée qu’il était
inutile de chercher à rencontrer les autres,
inutile de quitter sa « petite planète »,
puisque dans le monde de la réalité, on est
seul, incompris, perdu. Sans me rendre
compte que, contrairement à tant d’autres
histoires merveilleuses que j’avais aimées
dans mon enfance, celle-là ne donnait à
espérer, en fin de compte que la mort.
C’est dans la mort, qu’avec une grâce de
funambule, Saint-Exupéry vous invitait
mine de rien, à entrer : comme si mourir,
renoncer à son corps, décidément trop lourd,
l’abandonner comme une vieille écorce avait seul
le pouvoir de rendre leur sens aux mots
6
amitié, amour, responsabilité, devenus
étoiles magiques, inaccessibles, qu’on ne
pouvait gagner qu’en se laissant glisser hors
de la vie. Quel message !
7
Le conte conforme à l’édition originale
Le jour où je me suis procuré ce conte
j’ai été étonnée de déouvrir chez les libraires
quantité d’ouvrages consacrés à SaintExupéry. Forcément, 2000 : l’anniversaire.
J’en achète un certain nombre, et parmi eux
Le Petit Prince en Folio, édité en 1999, où
Frédéric d’Agay, un petit-cousin, nous
apprend dans l’avertissement qu’il s’agit
pour la première fois de l’édition intégrale
du Petit Prince, strictement conforme à l’édition
originale américaine, la seule parue du vivant de
l’auteur, en 1943.
8
Saint-Exupéry met le bleu en exil
Revenue chez moi, je compare les
illustrations du Folio avec celles de mon
agenda, et je découvre – quel choc ! – que la
couleur bleue est absente dans les dessins
originaux du Petit Prince. Absente.
Dans mon agenda, non seulement les
couleurs sont ravivées, mais en plus nombre
de dessins tirés du Petit Prince y figurent sur
des fonds d’un beau bleu profond.
Je scrute toutes les pages du Folio. Pas
de bleu décidément. Enfin quoi, me dis-je,
l’auteur est un aviateur qui a parcouru les
mers, les ciels, survolé les continents, le
bleu a dû lui remplir les yeux maintes fois,
et voilà qu’il écrit un conte où un petit
enfant traverse l’espace, de planète en
planète jusqu’à notre planète bleue, et il ne
colorie rien en bleu.
Nathalie des Vallières écrit dans la
préface de cet Agenda 2000 : On raconte que
Saint-Exupéry aurait dévalisé un marchand de
couleurs et se serait lancé à corps perdu dans cette
aventure, froissant rageusement les dessins qui ne lui
convenaient pas et les lançant dans la corbeille à
papier. On voit donc que ce ne sont pas des
aquarelles fabriquées à la légère. Sans bleu.
9
Un choix occulté
Au début Saint-Exupéry avait, paraît-il,
pensé faire illustrer son conte par Bernard
Lamotte, mais ce n’était jamais « ça ». Il avait
donc besoin que ses dessins expriment
quelque chose de profond. Ce n’étaient plus
les dessins légers dont il émaillait ses lettres
ou les nappes de bistro. C’était du sérieux. Il
faisait poser sa femme ou ses amis pour
obtenir des attitudes naturelles, se donnait
beaucoup de mal.
Le bleu est l’une des couleurs
fondamentales. Si donc Saint-Exupéry,
ayant dévalisé un marchand de couleurs a
voulu éviter le bleu, c’est bien que quelque
chose en lui se refusait à employer cette
couleur.
Pourquoi Nathalie des Vallières, parente
de l’auteur et historienne a-t-elle toléré
qu’on remplace le vide contre lequel se
tiennent toujours les personnages du Petit
Prince par ce bleu violent – tant dans
l’Agenda 2000 préfacé par elle, que dans les
premières pages de son essai Saint-Exupéry
L’archange et l’écrivain ?
10
On n’y voit que du bleu
Ce mauve pâle omniprésent dans tout le
livre, ces ciels incolores, ces mers absentes,
on ne devrait pas y toucher, quelle que soit
la mélancolie qu’ils engendrent, quand on
sait avec quel soin l’auteur les a élaborés.
Mais dès qu’il s’agit du Petit Prince – et de
Saint-Exupéry – « tout le monde n’y voit
que du bleu ». Destin ordinaire des héros.
Alors on peut se réjouir que Gallimard
ait publié en 1999 cette édition fidèle au
travail de l’auteur. Mais combien se vendent
de cartes postales à fond bleu outremer
représentant le petit prince debout sur sa
planète ? combien de stylos ? combien de
babioles ?
« Et rappelle-toi les billets de cinquante
francs ! », me dit ma sœur. En effet, sur le
seul billet bleu de notre ex-monnaie de
papier, qui voyait-on, debout, tout petit, sur
l’astéroïde devenue bleue ? le petit prince
adossé – intuition du créateur du billet – à
une sorte de Golgotha, face au vide.
11
Debout sur un astre désolé
Inquiétante déjà, la couverture du livre.
Sur quoi est donc posé notre joli petit
prince, ici dans une de ces charmantes
tenues qu’on met aux enfants les jours où il
faut se tenir tranquille, ne pas aller dehors
jouer dans la terre, rester propre.
Sur quoi est posé cet enfant à nœud
papillon et petits souliers pointus, une
fleurette à sa droite, une autre à sa gauche ?
Il est posé sur un astéroïde grisâtre sans
autre relief que deux volcans sculptés en
forme de vieux seins arides, entre lesquels il
se tient debout, les yeux vides.
12
Des ronds vides pour les yeux
J’ai voulu regarder si les yeux du petit
prince étaient dessinés comme cela m’avait
frappée sur l’agenda. Oui : Saint-Exupéry
n’en a jamais fait que deux ronds vides qui
donnent au petit héros, même en pleine
action, quelque chose d’« évasif », alors que
dès le début du livre le fauve et le boa ont
une pupille, l’éléphant aussi. Même les yeux
des moutons dessinés de travers au chapitre
II ont un point en leur centre, mais les yeux
du petit prince, jamais.
13
Trois scènes de dévoration
Une seule fois – c’est la première image
du livre – deux êtres « voyants » se trouvent
face à face : c’est l’image du serpent boa qui
avalait un fauve.
Le boa regarde intensément l’ensemble
de ce qu’il va avaler – la grosse tête mauve
de l’ours (un fauve, ça ?) – et le fauve, lui,
regarde l’intérieur de la gueule de son
prédateur, l’air de lui dire : « Mais… qu’estce que tu fais ! »
Suivent aussitôt deux scènes, encore, de
dévoration : l’éléphant avalé par le boa,
dessin où les adultes de la famille du
narrateur ne voient qu’un chapeau, puis
recommencé en coupe. (Et avec quel air
piteux l’éléphant considère la paroi du
serpent collée à son crâne !)
L’histoire du Petit Prince s’ouvre donc par
trois scènes de dévoration – devant les
adultes de la famille, qui ne voient rien –
suivies aussitôt par l’apparition de cet
enfant irréel privé d’iris et de pupille. Peuton là aussi ne voir que pur hasard ?
Ensuite, plus jamais dans le livre, nous
ne verrons d’êtres vivants se regarder, ni se
trouver en contact physique l’un avec
l’autre, sauf dans le dessin en noir et blanc
où la rose fantasme, crâneuse : Ils peuvent
venir les tigres, avec leurs griffes ! quand le dessin
la montre reculant devant les dents du tigre.
14
Se nourrir est destructeur
Et puisqu’il est question de dévoration
dès le début du livre, comment ne pas faire
remarquer que dans ce conte le fait de se
nourrir est toujours destructeur.
Personne n’y mange innocemment une
tartine, n’offre un fruit. Le renard s’enquiert
des poules, le boa avale son fauve, le
baobab (il y a du « boa » dans baobab) fait
exploser les planètes, le mouton peut
manger la rose.
La seule personne dont il est dit qu’elle
« boit » est l’alcoolique du chapitre XII,
attablé tout seul devant son verre de vin et
sans autre compagnie que sa caisse de
bouteilles.
Se nourrir, dans Le Petit Prince ce n’est
jamais partager.
15
Cécité émotionnelle
Dès le chapitre II, tout de suite après
l’histoire du fauve et de l’éléphant avalés par
un boa, survient le petit prince et son histoire
de mouton. La première parole que prononce
le petit prince sera donc : Dessine-moi un mouton.
Le monde entier s’est attendri sur ce
charmant dessine-moi un mouton.
Il est vrai que c’est charmant d’imaginer le
petit garçon penché sur le croquis de la caisse
fermée, percée de trois trous, où il "voit" un
mouton : C’est tout à fait ça que je voulais ! Crois-tu
qu’il faille beaucoup d’herbe à ce mouton ?
Qu’on m’excuse de rompre le charme, mais
je dois noter que le petit prince n’a pas dit :
« Dessine-moi un ami pour ma rose, elle est
toute seule ». C’est à un mouton qu’il s’obstine
à penser.
On ne voit bien qu’avec le cœur, affirmera
pourtant l’auteur dans ce conte. Mais ni lui ni
le petit prince ne voient qu’un mouton, tout
imaginaire qu’il fût, (même pourvu d’une
muselière, comme l’aviateur le proposera plus
loin) peut faire peur à une petite rose sans
défense.
Ils ne voient pas – Cécité émotionelle, dirait
Alice Miller – que secourir la rose est plus
urgent que trouver un mouton. Les yeux vides
dont je parlais au chapitre 9 me semblent
exprimer cette cécité..
16
Le drame des baobabs
Ainsi, au lieu de se décider à retrouver sa
rose, dont le géographe vient de lui apprendre
qu’elle est réellement en danger (cela nous est
conté au chapitre XV et j’y reviendrai) le petit
prince a préféré poursuivre son voyage, et
parvenu sur la Terre, se préoccupe avant tout
de trouver un mouton contre la menace –
virtuelle, elle – des baobabs.
Et voilà le narrateur galvanisé : « Enfants !
Faites attention aux baobabs ! » Il les dessine pour
nous sur une page entière, au chapitre V.
L’auteur-narrateur a dessiné trois baobabs
agrippés à un minuscule astéroïde et,
semblable au petit prince, mais brun, un petit
bonhomme effaré, perché en haut sur des
racines.
Les baobabs sont de grosses masses vertes
chapeautant chacune une sorte de larve épaisse
sans tête, pâle et annelée comme les vers de
terre, et dont les pattes, fabriquées comme le
corps, rampent d’un côté dans la terre pour
l’étouffer, et de l’autre dans le feuillage pour le
tenir en respect.
On se demande pourquoi le sentiment de
l’urgence qui animait notre aviateur-dessinateur
devant les dangers encourus par les enfants qui
n’arrachent pas leurs baobabs, ne s’éveille pas
quand il apprend que le petit prince a laissé sa
rose toute seule sur un sol infesté de graines de
baobabs.
17
La vraie terre explose
Dans ce conte l’irruption du merveilleux
n’interviendra jamais pour faire triompher la
vie. L’arbre qui veut de toutes ses forces se
développer fait peur. Il est ressenti par le
narrateur et son petit prince comme dangereux
ou même monstrueux. Ce qui est trop vivant,
on le fuit – ou bien on le fait exploser.
Ainsi, les baobabs font éclater la seule terre
qui semble fertile, puisque tout livides que
soient les troncs, les racines et les branches de
ces baobabs, ils plongent dans un sol que pour
une fois Saint-Exupéry a coloré en marron,
comme de la vraie terre.
Ceux, appelés paresseux par le petit prince,
incapables de s’astreindre régulièrement à arracher les
baobabs, semblent, si l’on en juge l’illustration,
habiter une terre plus vivante que celle du petit
prince.
L’ astéroïde qu’habite le petit prince est
toujours incolore comme les ciels qui
l’entourent, et bordé d’un liseré si pâle qu’on le
croirait recouvert en toute saison d’une calotte
glacière.
18
La fuite devant la mère
Le petit prince s’aperçoit-il qu’il est debout
sur un astre dévasté ? Non, puisqu’il y besogne
avec ardeur. Oui, puisqu’il a un jour
l’impulsion de le fuir : la fuite devant la mère, dira
Eugen Drewermann dans L’essentiel est invisible
pour les yeux Une lecture psychanalytique du Petit
Prince.
Et puisqu’il est question de cet auteur, je me
permets de déplorer que le prêtre et théologien
qu’est Drewermann n’ait pas creusé ce
« fantasme de réincarnation » dans Le Petit
Prince.
Cela
aurait
peut-être
rendu
moins énigmatique ce langage paradoxal tenu
dans le conte, à propos de la mort, de la
responsabilité, de l’amour. Mais revenons à
nos moutons, si je puis dire.
19
Enfin, la rose
Bien après avoir exprimé son désir d’avoir
un mouton et bien après que l’aviateur lui ait
proposé pour le mouton une corde pour l’attacher
pendant le jour et un piquet, bien après la longue
conversation sur les baobabs, leurs dangers,
l’astreinte qu’il faut s’imposer pour les
empêcher de nuire, et après la digression
bucolico-mélancolique au chapitre VI sur les
couchers de soleil, enfin, grâce au mouton ( !)
comme il est dit dans la première phrase du
chapitre VII, on finira par entendre parler
d’elle : la rose.
Il a donc fallu attendre le chapitre VII pour
que le petit prince racontât qu’il possédait une
fleur unique, et qu’il se préoccupât de savoir si
un mouton, ça mange les fleurs. Ensuite, nous
aurons plusieurs pages sentimentales : Si
quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un
exemplaire dans les millions d’étoiles, ça suffit pour
qu’il soit heureux quand il les regarde, etc. Et le
narrateur ému, de le bercer, de le cajoler : La
fleur que tu aimes n’est pas en danger… Je lui
dessinerai une muselière à ton mouton…Je te
dessinerai une armure pour ta fleur… Je…
Le narrateur trouve le petit prince
tellement ravissant ! Il ne voit pas la situation.
20
Inconséquence
Pas en danger la fleur ? Alors qu’on l’a
abandonnée, qu’on fait semblant de ne pas
savoir qu’une fleur a moins besoin d’armure,
de mouton (avec ou sans muselière) que de
l’attention de son jardinier.
Un mouton. Voilà à quoi pense le petit prince.
Et notre narrateur sous le charme, (c’est
tellement mystérieux le pays des larmes…), de le
prendre dans ses bras pour le consoler.
Or, quand le petit fuyard – décidé à voyager
de planète en planète pour y chercher une
occupation et pour s’instruire (chapitre X) –
apprend par le géographe (chapitre XV) que sa
fleur est éphémère, voyez sa réaction :
Ma fleur est éphémère, se dit le petit prince, et elle
n’a que quatre épines pour se défendre contre le monde !
Et je l’ai laissée toute seule chez moi !
Ce fut là son premier mouvement de regret. Mais il
reprit courage :
– Que me conseillez-vous d’aller visiter ? demandat-il.
– La planète Terre, lui répondit le géographe. Elle
a bonne réputation…
Et le petit prince s’en fut, songeant à sa fleur.
Autrement dit, le petit prince « reprend
courage » quand il réalise qu’il a laissé sa fleur
éphémère seule et sans défense sur le sol de
l’astéroïde B 612, et il poursuit son voyage
jusque sur la Terre, songeant à sa fleur !
21
Idole au cache-nez d’or
Pourtant, n’a-t-il pas l’air angélique, ce petit
prince, avec cette écharpe-aile qui s’envole
derrière les cheveux légers ? Cette écharpe
magique qui bien rarement lui fait le tour du
cou, privée le plus souvent de la partie qui
retombe sur le corps comme il serait normal
pour une écharpe, le narrateur l’appellera son
éternel cache-nez d’or, destiné à cacher, la lecture
du conte nous y invite, l’enfant perdu sous son
apparence d’ange.
Sa grâce, l’admiration qu’elle inspire,
semblent pour le narrateur suffire à susciter
l’intérêt que l’on va porter à l’odyssée
mélancolique du petit bonhomme tout à fait
extraordinaire — qui a d’extraordinaire qu’il est
ravissant, surgi en plein désert, dans ses
vêtements princiers. Inutile de lui demander
son nom. Ce sera le petit prince. Comme SaintExupéry était le Roi-Soleil quand il était petit.
Une idole n’a pas besoin de prénom.
22
Le meilleur portrait
Et le lecteur d’être invité à contempler, au
chapitre II l’image bien connue du petit prince
en vêtements d’apparat, dont il nous est dit :
Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi
à faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est moins
ravissant que le modèle.
Pour qu’il devienne ce petit héros avec qui
on peut parler véritablement, Saint-Exupéry avait
donc besoin avant tout de s’appliquer à créer
un enfant « ravissant ».
Ce qui saute aux yeux c’est le manteau vert
doublé de rouge trop grand pour l’enfant, en
forme d’avion, posé non sur sa planète bien
qu’il semble en épouser la forme, non sur la
terre, mais dans le vide ainsi que les petits
pieds chaussés de mauve et l’épée. Dans le
vide, comme chaque étoile du livre. Comme
l’astéroïde lui-même, que n’entoure jamais
aucun ciel, aucun halo de lumière ou de
brume. Un manteau d’apparat qui semble
épouser le vide.
Sur ce dessin, le petit prince porte, en guise
d’épaulettes,
deux
anses,
produites
verticalement, et, juchée sur chacune de ces
anses, une petite étoile d’or debout, de la
même couleur que ses cheveux, accrochée à
l’anse par la pointe du rayon. On a ainsi
« épaulettes-étoiles »
l’impression que ces
l’aident à se tenir en l’air. Il semble avoir à
peine quatre ou cinq ans.
23
Un portrait de Goya
Ainsi paré, son corps sanglé par une large
ceinture dorée, le petit prince me fait penser au
portrait de Don Manuel de Zuñiga, par Goya.
Les deux enfants sont semblables par la taille,
le maintien, la tristesse songeuse dans ces
vêtements
qui
témoignent
de
leur
appartenance à une caste. Ce que dit Nizon
dans son Goya on pourrait le dire du petit
prince :
Il fait l’effet dans son accoutrement luxueux avec
collerette, chaussures dorées et écharpe dorée, du reste
rouge de la tête aux pieds, de n’être pas heureux. Il est
si beau, comme une poupée, auraient pu soupirer
maintes dames de la haute société. Dans son
accoutrement princier, il a l’air d’un arlequin, d’une
chose à cajoler et caresser, solitaire, perdu dans le vaste
monde, un ancêtre de ces artistes de cirque de Picasso,
étrangers à eux-mêmes, un petit clown triste ? Il a droit
à la profonde sympathie du portraitiste qui le traite,
avec les moyens dont il dispose, avec tant de prudence,
comme s’il était l’Enfant Jésus dans son innocence. Ce
petit bonhomme vient de loin, il n’est pas encore tout à
fait sur cette terre, et pourtant il supporte le poids du
monde.
24
Se protéger
Ah ! petit prince, j’ai compris, peu à peu, ta petite
vie mélancolique, écrit le narrateur. En effet, le
petit prince ne semble pas s’amuser beaucoup.
Il s’occupe avant tout à des travaux destinés à
sa protection.
Sur l’aquarelle qui illustre le chapitre IX, on
le voit ramoner soigneusement un volcan livide
dont rien n’indique qu’il soit en activité. Ce
volcan, il l’a entouré d’une barrière
comportant trois rangées de fil de fer, assez
semblable à celles qu’on trouve à la campagne
pour enfermer les vaches — on voit mal à
quoi peut servir cette barrière.
Sur sa gauche, le second petit tas «neigeux»
est le deuxième volcan coiffé, lui, d’une sorte
d’éteignoir qui me fait penser aux couvre-chefs
dont sont affublés certains personnages de
Jérôme Bosch. Plus bas en tournant autour de
la planète, on voit la rose déjà sous cloche,
alors que ce n’est pas l’heure encore, puisque
de son côté on voit le soleil et qu’elle n’est
mise sous cloche que le soir.
Dessous enfin – il faut retourner le livre à
l’envers pour le voir mieux - voilà le troisième
volcan, «neigeux» lui aussi, à cratère rouge mais
sage, sans ébullition. Le petit prince, on le voit,
ne peut admettre que des volcans calmes.
Celui-là est emprisonné entre les quatre pieds
d'un fourneau, sur lequel une casserole mauve
contient un liquide de la même couleur. Il n’est
25
pas entouré de fil de fer. Un peu de fumée
monte de la casserole. Cette casserole me fait
penser à ce que disait de l’amour un
personnage de Claudel : non pas le feu qui
ravage, mais le feu qui cuit la soupe.
26
Un aviateur au bord de l’abîme
Dans Terre des Hommes Saint-Exupéry
atterrit sur un plateau entre Cap Juby et
Cisneros : Mais notre terrasse aboutissait, dans
toutes les directions, à une falaise qui croulait, à la
verticale dans l’abîme, avec des plis de draperie. Toute
évasion était impossible. Et plus loin : On croit que
l’homme est libre. On ne voit pas la corde qui le
rattache au puits, qui le rattache, comme un cordon
ombilical au ventre de la terre. S’il fait un pas de plus,
il meurt.
Cette falaise croulant à la verticale dans l’abîme,
ces plis de draperie, ce sont bien eux que l’on
voit illustrés, par deux fois, dans le conte. Au
chapitre III le petit prince est debout au bord
de la falaise. Là aussi, s’il fait un pas de plus, il
meurt. Le dessin de sa main droite, de sa
bouche, montre qu’il s’en rend compte. Il est
clair que face à ce genre de situation, un avion
devient indispensable, et si possible avec un
moteur en état de marche.
L’illustration du chapitre XXIV montre, en
plein désert, perché sur une falaise croûlant
elle aussi à la verticale dans l’abîme, un puits.
27
Loin de la vie
Ce qui m’a intriguée dans cette aquarelle-là,
c’est qu’on aperçoit, dessinés loin des cassures
de la falaise et des chutes de pierres, tout au
fond, souples et délicats, deux minuscules
palmiers penchant l’un vers l’autre. Il est donc
clair que l’eau, l’oasis – la vie, autrement dit –
sont là-bas : du côté des gracieux palmiers vert
tendre; et non dans ce puits placé si haut, au
bord du vide (je me rappelle la citerne dangereuse,
interdite, dont parle Nathalie des Vallières, qui
fascinait les enfants Saint-Exupéry).
Si on en croit l’illustration, espérer trouver
de l’eau bonne pour le cœur à un endroit pareil est
non seulement irréaliste mais dangereux.
Pendant que vous tirez la corde, une pierre
peut venir vous écraser – ou du moins vous
effrayer et vous faire basculer dans le ravin.
Sur cette aquarelle le petit prince,
d’apparence moins enfantine regarde vers
nous, comme s’il nous exposait la situation :
voyez l’endroit où je cherche de l’eau !
D’ailleurs le narrateur avoue ne pas
comprendre ce que le petit prince entend par
l’eau peut être aussi bonne pour le cœur.
Semblable aux deux autres, on voit encore
un petit palmier dans l’aquarelle du chapitre
XXVI, dessiné lui aussi très loin du premier
plan où devant une ruine se dresse le serpent
doré venu lui proposer la mort.
28
L’arrosoir et le tigre
La rose a exigé un paravent. Le petit prince
obéit, mais c’est à partir de ce moment qu’il
commence à douter d’elle.
La forme de ce paravent illustrant le
chapitre VIII évoque pour moi les ailes des
premiers avions sur lequels Saint-Exupéry a
rêvé, et dont on voit les photos sépia sur mon
Agenda 2000 : le petit prince songerait-il déjà à
partir ? Car c’est la seule fois où on le voit ainsi
pâle, et le rouge au front, aux joues, et dans
des vêtements presque gris.
Ainsi, le petit prince ne se décide pas à
abandonner sa planète parce qu’elle est
infestée de trop de graines de baobabs, que ses
volcans exigent d’être ramonés, et qu’il doit,
c’est une question de discipline, s’astreindre à ces
travaux régulièrement. De cela il ne se plaint pas.
D’ailleurs il aime l’allumeur de réverbères fidèle à
la consigne, dont la planète et l’écharpe évoquent
les siennes. C’est avec la rose que le bât blesse.
Le petit prince quitte son astéroïde parce
que la rose, qui pourtant l’embaumait et l’éclairait,
attend de lui un globe, un paravent, et puis
d’être arrosée – ce qui le contrarie au point de
lui donner envie de fuir.
Et, remarquons-le, Saint-Exupéry ne
dessinera jamais le petit prince respirant sa
rose. Il l’a dessinée nez à nez uniquement avec
le tigre et avec l’arrosoir.
29
Rose ou dahlia : du souci
Le seul dessin où le petit prince se tient
debout devant sa rose sans le bouclier d’un
paravent, d’un arrosoir ou d’un globe, c’est le
jour où il la voit pour la première fois. Mais il
se tient en retrait. Le petit prince, qui assistait à
l’installation d’un bouton énorme, sentait bien qu’il en
sortirait une apparition miraculeuse. (…) elle ajustait
un à un ses pétales. Elle ne voulait apparaître que
dans le plein rayonnement de sa beauté.
Or la rose, sur la première aquarelle qui la
représente, toute seule, ressemble plutôt à un
dahlia (fleur originaire d’Amérique du Sud
comme Consuelo, l’épouse de Saint-Exupéry).
Ce dessin appartient au chapitre V.
Au chapitre suivant, celui qui illustre le petit
prince découvrant sa rose, le dessin est laissé
en noir et blanc et les contours vagues de la
rose montrent qu’elle est vue de loin – il en
sera toujours ainsi. Le petit prince garde ses
distances. Pour exprimer la perplexité, l’artiste
lui a dessiné des sourcils, ce qui n’arrive que
trois autres fois dans le conte.
Enfin ce dessin ne montre aucun bonheur
chez le petit prince à la découverte de sa rose.
Juste de la stupéfaction. Il lui a dit Que vous êtes
belle ! il l’a trouvée émouvante, mais il semble
effondré, et on va lire : Ainsi l’avait-elle bien vite
tourmenté avec sa vanité un peu ombrageuse. Bref,
avec cette rose, qui ressemble plutôt à un
dahlia ou à un chrysantème à épines, ce sont
30
juste des soucis qui arrivent.
Le seul dans les illustrations à avoir l’air
content est le vaniteux, au chapitre XI. Mais le
petit prince ? Une fois peut-être, au moment
où il va mettre sa rose sous cloche. C’est un
très dessin minuscule, mais on voit une sorte
de sourire sur le petit visage, et en même
temps quelque chose de fantomatique dans le
front trop haut, les cheveux épars et les pieds
ne touchant presque pas le sol. Prêt à s’en aller
avec les oiseaux sauvages, ce enfant est déjà un
être en apesanteur.
Ah petit prince comme j’aime entendre ton rire !
Mais sur les dessins, le petit prince ne rit
jamais. Et ses sourires, il faut presque les
inventer.
31
Étonnements
Et que penser de l’eau dans cette histoire ?
On n’y voit couler que deux pauvres filets :
l’un, couleur d’astéroïde B 612, sortant de
l’arrosoir, l’autre gris, sortant du « petit
robinet » de la fontaine solitaire, sur la Terre,
au chapitre XXII. – dessin charmant, mais
laissé en noir et blanc, quand l’eau bonne pour le
cœur, comme un cadeau, se trouve cachée dans un
puits formé de pierres agglutinées n’importe
comment, dont la précise laideur déconcerte,
au sein des passages les plus émouvants peutêtre du livre.
Et que penser aussi du serpent ? Pour
l’illustrer, je vois que Saint-Exupéry semble
plus à l’aise que pour le puits. Il le dessine cinq
fois – et quatre fois en couleurs. Appelé
d’abord un anneau couleur de lune, ce serpent sera
un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente
secondes… N’est-il pas étrange, dites, que
comme pour Eve, la rencontre du petit prince
avec le serpent soit la première rencontre
vivante sur la Terre ?
32
Orphée et le petit prince
Dans l’histoire d’Orphée et d’Eurydice,
Orphée va avec sa lyre dans le royaume des
Ombres supplier les dieux infernaux de lui
rendre Eurydice, morte d’avoir été piquée par
un serpent.
Mais le petit prince n’a rien d’un Orphée.
Sur son astéroïde, on voit des ustensiles, mais
pas d’instrument de musique. Ce n’est pas sa
rose morte qu’il recherche, de planète en
planète, pour la ramener à la vie, car les
oiseaux migrateurs il les a oubliés au profit du
serpent. C’est autre chose qu’il cherche.
Celui que je touche, dit le serpent, dans le
chapitre XVII je le rends à la terre dont il est sorti.
Voilà donc ce que recherche ce petit bonhomme
tout à fait extraordinaire : la terre dont il est sorti.
33
Énormité
On admire avec quelle tranquillité il est dit,
au début du chapitre IX, après l’épisode du
paravent : Je crois qu’il profita, pour son évasion,
d’une migration d’oiseaux sauvages.
Son évasion, vous vous rendez compte?
34
Une élégie
L’illustration des oiseaux migrateurs, on la
trouve tout au début du livre, avant même la
page du titre. Le petit prince a l’air d’avoir
construit un parachute de fortune avec ces
oiseaux qui ont le même mauve que sa planète
quand il y vivait – laquelle devient dorée
maintenant qu’il la quitte.
Mais pour rejoindre sa rose, il décidera de
se faire piquer par un serpent venimeux. Il a
déjà cela dans la tête quand il insulte les roses
ordinaires du jardin, vers la fin du chapitre
XXI : Vous êtes belles, mais vous êtes vides. On ne
peut pas mourir pour vous.
Le Petit Prince serait donc le chant de la fuite,
de la séparation. Ce serait une élégie.
35
Pulsion de fuite
Si, par la belle histoire d’amitié entre le petit
prince et le renard, Saint-Exupéry voulait nous
faire découvrir qu’on ne connaît que les choses que
l’on apprivoise, pourquoi lit-on ensuite : Et quand
l’heure du départ fut proche ?
Qui, dites-moi, a décidé que c’était l’heure
du départ pour le petit prince, et qu’il lui faille
quitter pour toujours le renard dont il était
devenu l’ami ? Le renard vient pourtant de lui
expliquer qu’avoir un ami, ça prend du temps.
Quant au petit prince, ne disait-il pas, je cherche
des amis ? Et n’avait-il pas confié au narrateuraviateur, parlant de sa rose : Je n’aurais jamais dû
m’enfuir ! Or il continue de fuir, et le narrateur a
l’air de le trouver normal, lui qui va – comme
la rose, comme le renard – se laisser quitter
sans réagir.
Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de
l’autre. Tu seras pour moi unique au monde, je serai
pour toi unique au monde, disait le renard. Ces
deux phrases, parmi les plus émouvantes du
livre, ne sont-elles pas énigmatiques si on
pense à cette « pulsion de fuite » chez le petit
prince ; dont ni lui, ni le narrateur ne semblent
conscients ? Le renard croit à ce qu’il dit, nous
n’en doutons pas, mais la deuxième aquarelle
du chapitre XXI censée illustrer qu’il
commence à être heureux le montre posté
sans joie à l’entrée de son terrier.
36
Un mot absent
Le petit prince, malgré son jeune âge
emploie les mots autorité, discipline, sérieux, utile,
consigne, les mots amitié, responsabilité, et même le
verbe aimer. Mais le mot confiance, il ne
l’emploie pas.
Quand le petit prince lui explique qu’il est
responsable de sa rose, le narrateur-aviateur ne
dit pas au petit prince, « Aie confiance, elle
t’attend. On y va ». Le mot confiance, un mot
dont tous deux auraient grand besoin dans le
désert où ils sont perdus, le petit prince n’a pas
l’air de le connaître, et quant au narrateur —
comparable en ce sens au businessman du
conte — il ne le prononce qu’à propos d’un
calcul arithmétique au chapitre XVII.
37
Étrange fatalisme
Un conte est un conte, et dans une histoire
merveilleuse le lecteur peut admettre n’importe
quelle invraisemblance, à condition que
l’auteur ait pensé à un artifice de construction
pour nous le faire accepter. Or, dans ce conte
la cohérence du texte ainsi que des illustrations
ne se trouve que dans ce cheminement du
petit prince, de séparation en séparation, du
petit désert à liseré mauve au grand désert
d’or, vers le suicide.
Le plus préoccupant, c’est l’aveuglement
idolâtre du narrateur devant cet enfant en
danger. Il écrit : De nouveau je me sentis glacé par le
sentiment de l’irréparable. Incapable d’essayer
d’arracher le petit prince à la violence de ce
faux idéal de responsabilité, idéal meurtrier il le
voit bien, il ajoute seulement : Et je compris que
je ne supportais pas l’idée de ne plus jamais entendre ce
rire. Et plus loin : Je le serrais dans mes bras comme
un petit enfant, et cependant il me semblait qu’il
coulait verticalement dans un abîme sans que je puisse
rien pour le retenir…
Face à cette violence inacceptable de l’idéal
du petit prince, le narrateur-aviateur est
seulement bouleversé :
Moi je m’assis, parce que je ne pouvais plus me
tenir debout.
Et surtout impuissant :
Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger.
38
Alors ce sera l’éclair jaune près de sa cheville –
chapitre XXVI.
39
Équivalence des destins
Si l’écrivain ne permet pas au petit prince de
retrouver sa rose bien vivante, qui l’aime
encore, si Saint-Exupéry est resté aveugle à ce
fait évident que son narrateur-aviateur se
rendait coupable de non-assitance à enfant en
danger, c’est, il me semble, que l’enfant et
l’aviateur ne font qu’un, embrassés dans le
même désespoir énigmatique.
40
Un conte autobiographique
Tom Wolfe affirmait que tout écrit
vraiment sérieux était autobiographique, et que
par exemple, il ne voyait rien de plus
autobiographique que Les Voyages de Gulliver.
De même, je crois que le conte de Noël que
l’éditeur américain avait commandé en 1942 à
Saint-Exupéry est autobiographique, Le Petit
Prince devenant à mesure que Saint-Exupéry
l’écrivait passionnément un conte sur l’enfant
idéalisé qu’il avait été lui-même, qu’il était
encore. Un petit prince perdu, dont on
pourrait résumer l’histoire comme suit :
Il était une fois un enfant qui, après avoir
été avalé par un boa, s’est transformé en petit
garçon irréel et mélancolique, sans souvenir
aucun de ce qui lui était arrivé pour le rendre
triste, triste au point d’accepter les services
d’un tueur complaisant.
41
S’aimer soi-même
Les lecteurs le sentent bien, ce petit prince
qu’on ne peut pas sauver, c’est lui, SaintExupéry, poussé à voler, malgré sa mauvaise
condition physique et morale, malgré les
conseils de ses supérieurs inquiets. Même ces
personnages solitaires sur leur astéroïde, – ces
hommes vieillissants, ridicules, auxquels il
craint tant de ressembler maintenant qu’à
quarante-trois ans il ne doit plus voler – c’est
lui encore. Et ce renard qui aime les poules…
Tous ces « lui », qu’il ne veut pas accueillir,
l’oppressent : car il n’a pas appris, il le disait
lui-même, à devenir son propre ami…
42
De l’influence des modèles
Il est sans doute une influence – cause peutêtre de ce sentimentalisme du ton dans Le Petit
Prince – de l’aveugle idôlatrie de l’auteur pour
ce petit enfant idéalisé. C’est qu’au début du
siècle dernier, il se racontait dans les familles
chrétiennes et les institutions religieuses
d’édifiantes histoires d’enfants morts jeunes,
admirables de vertu, dont on souhaitait la
canonisation (Anne de Guigné, Guy de
Fontgalland, et bien d’autres), histoires
destinées à servir de modèles aux enfants
vivants. Si on voulait être tendrement aimé de
sa pieuse mère, ou de ses professeurs
appartenant au clergé, il fallait essayer de
copier la vie de ces héros impatients de mourir
pour gagner le ciel.
Le livre de René Bazin consacré à la vie de
Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au
Sahara, paru en 1921, eut aussi une très grande
influence dans les collèges religieux et les
familles aristocratiques. Charles de Foucauld a
sûrement été le modèle par excellence
proposé au jeune Antoine de Saint-Exupéry.
L’héroïsme et la sainteté échauffaient les
esprits.
43
Tante Monot loue le Roi Soleil
Simone de Saint-Exupéry, sœur d’Antoine –
Tante Monot, pour la famille – semblait
atteinte, elle aussi, par cet échauffement. Voici
ce qu’elle écrit de son frère, à la page 22 de
Cinq enfants dans un parc. Il vient de naître :
Antoine, dit Tonio, est un enfant superbe. Ses
cheveux blonds qui frisent lui font une auréole
éclatante. On l’appelle le Roi Soleil. Il a de grands
yeux bruns avec de longs cils, une jolie bouche bien
dessinée, un front extraordinairement développé. Son
nez court est légèrement relevé du bout (…) Comment
les idées, les sensations n’afflueraient-elles pas à travers
ces narines largement ouvertes. Comment ne se
développeraient-elles pas derrière ce front, véritable
caisse de résonnance ; elles y prennent de l’amplitude,
de la sonorité. L’imagination étire puis gonfle en
volutes paisibles le butin de l’observation et de la
mémoire . Oui, la pensée sera à l’aise sous ce front
magistral. Le cerveau d’Antoine est sans relâche au
travail. Il lui est aussi naturel que la respiration l’est
au poumon. Vraiment sa mère pendant sa gestation a
modelé et mûri avec bonheur cet enfant.
Frédéric d’Agay nous apprend dans la
préface de ce livre que « Tante Monot » avait la
passion de l’écriture, et aussi qu’elle se distinguait
par son originalité et son érudition.
Mais nous, nous voyons une famille qui se
distingue par des attentes démesurées. Ce
n’était pas un être humain qui leur était né,
mais un être tout à fait extraordinaire (le
44
narrateur-aviateur découvrant pour la première
fois le petit prince) une merveille qui se devait
d’être à la hauteur de ces attentes.
Alors nous comprenons pourquoi, dès l’âge
de douze ans, Antoine allait rôder avec sa sœur
Gabrielle du côté du terrain d’aviation de
Chambéry, pourquoi malgré l’interdiction
maternelle, il avait décidé d’apprendre à voler.
Fuir, voilà l’important, écrivait-il dans Courrier
Sud.
45
Étoiles perdues dans le vide
Mais Saint-Exupéry n’a pas su ouvrir les
yeux sur ce besoin de fuir, chez son petit
prince, pare que ce désir était le sien.
Incapable de décoller de l’enfant admiré de
la famille, ravissant dans ce miroir affamé de
beauté, de perfection, de ce miroir exigeant
qui, malgré la vieillesse qui s’annonce, ne lui
permet pas de grandir réellement, (je suis de mon
enfance, dira-t-il) Antoine de Saint-Exupéry ne
s’est pas rendu compte que son livre « pour
enfants » ne chantait ni l’amour, ni l’amitié, ni
la responsabilité, mais qu’il était au contraire la
complainte narcissique de l’amitié, de la
fidélité, de la responsabilité impossibles,
toujours recherchés et toujours fuis.
Ces mots amitié, fidélité, responsabilité, n’ont pu
représenter que des virtualités infiniment
désirables, des étoiles perdues dans le vide, et
auxquelles il était seulement permis de rêver,
sans jamais pouvoir les apprivoiser, sauf à
mourir.
Que la dernière image du livre représente
une étoile n’est pas un hasard.
46
D’une histoire à l’autre
Certains de ses biographes remarquent que
depuis longtemps Saint-Exupéry dessinait un
bonhomme à ailes dans le dos. Rêverie, se diton, sur la personne angélique qu’Antoine se
sent être encore, malgré les années qui passent,
rêverie aussi sur son désir de s’envoler loin,
très loin. Mais on ne dit rien des sources
d’inspiration qui ont pu transformer les
dessins d’un bonhomme presque chauve à
ailes d’ange en ce petit prince à cache-nez
volant, fragile et mélancolique, fidèle à une
rose. Ces sources ne manquent pourtant pas.
47
De Rosebud à la rose
Cette rose par exemple, vers laquelle le petit
prince, après tant de voyages veut revenir,
n’évoque-t-elle pas le traineau Rosebud de
Charles Kane dans le film Citizen Kane ?
Le film de Welles, en 1941, a fait l’effet
d’une bombe. L’aviateur Saint-Exupéry vivait
alors en Amérique, où il se désolait de ne pas
pouvoir être utile à sa patrie. Or, c’est au cours
de l’été 1942, dans le manoir de Bewin House
dans le New Jersey, que Saint-Exupéry
s’absorbe dans l’écriture et l’illustration d’un
conte.
Comme Charles Foster Kane obligé
d’abandonner son traîneau et sa vie
insouciante d’enfant choyé, il avait fallu
qu’Antoine de Saint-Exupéry quitte ce parc de
Saint-Maurice-de Rémens dont il gardera la
nostalgie toute sa vie, pour aller en pension au
Mans chez les Jésuites, afin de faire les études
que réclamait sa condition.
C’était en 1909, l’année où l’astronome turc,
au chapitre IV découvre l’astéroïde B 612, la
planète-maison du petit prince ! Saint-Exupéry
ne s’est-il pas senti frappé par ce thème de
l’inanité des rôles virils que la société vous
pousse à remplir, tous ces bonhommes
dessinés chacun sur sa planète, dans Le Petit
Prince, fermés à tout ce qui n’est pas leur
occupation sérieuse ?
48
Après toute une vie de pouvoir, brillante,
stérile, privée de joie, Charles Kane va
retrouver en mourant sa vie émotionnelle.
Voir cet homme traversant le désert des salles
immenses de son palais en serrant dans son
poing la petite boule de verre où tourne la
neige, si précieuse parce qu’elle lui rappelle son
traîneau Rosebud, a dû émouvoir SaintExupéry tout particulièrement, et faire surgir le
thème de la rose abandonnée sur la planète de
l’enfance, paradis perdu que seule la mort peut
vous faire rejoindre.
49
Suggestions de Jean Renoir
J’ai voulu voir si mes intuitions pouvaient
trouver quelque vérification. Dans Lettres
d’Amérique, lettres écrites par Jean Renoir
pendant son exil en Amérique, de janvier 1941
à novembre 1949, j’ai la surprise de découvrir
que Saint-Exupéry et Renoir se connaissent !
Ils ont fait le voyage en Amérique sur le même
bateau, ils correspondent. Je trouve
confirmation qu’il est impossible que SaintExupéry n’ait pas vu Citizen Kane, puisque
Renoir, alors à Hollywood, lui écrit dans une
lettre datée du 26 mai 1941 : Prenons par exemple
le cas d’Orson Welles. Il a pu traiter une histoire avec
des méthodes absolument différentes de celles pratiquées
ici. Dans cette lettre, Renoir ne prend même
pas la peine, quand il est question de Welles,
de citer le titre de son film.
Nous sommes au mois d’avril 1941. Renoir
a envie d’adapter à l’écran Terre des Hommes, se
démène pour trouver des producteurs, fait des
suggestions : Et que ce serait peut-être amusant
d’imaginer ce rôle, tout de bon sens et d’entêtement un
peu agressif, sous les traits d’une petite fille…
N’est-ce pas ainsi que se créent les
personnages ? N’y aurait-il pas un peu du
Charles Foster Kane et de la petite fille
suggérée par Renoir dans Le Petit Prince ?
50
Du prince Mychkine au petit prince
Et comment ne pas penser au prince
Mychkine, de L’Idiot ?
On sait que Saint-Exupéry avait lu
Dostoïewski pendant ses années d’étudiant.
Nathalie des Vallières, dans Saint-Exupéry
L’archange et l’écrivain nous le confirme.
Saint-Exupéry n’aurait-il pas souhaité que le
petit prince fût une sorte de prince Mychkine,
tout d’innocence et de bonté ? Une
correspondance entre ces deux êtres se
retrouve même dans le ton de leur langage.
Dans le Livre I de l’Idiot, traduit par André
Markowicz, Alexandra dit au prince :
(…) et donc, c’est impossible de vivre, pour de bon,
«
en tenant le compte ». On ne sait pas pourquoi, mais
c’est impossible.
— Non, on ne sait pas pourquoi, mais c’est
impossible…, répéta le prince.
J’ai failli écrire ici : «répéta le petit prince»,
tant les tons sont les mêmes. Plus loin, le
prince Mycgkine dit encore :
Les grands ne savent pas qu’un enfant, même dans
l’affaire la plus difficile, peut donner des conseils de la
plus haute importance.
C’est l’idée aussi de Renoir, on l’a vu.
J’imagine que ce prince Mychkine, candide
et vulnérable, a contribué à l’identité du petit
personnage de Saint-Exupéry, inspirant même
à l’écrivain le titre de son conte. Ce sera Le
Petit Prince.
51
Le mythe du Petit Prince
Or, la voilà, cette trouvaille géniale de celui
qui fut dans l’enfance le Roi-Soleil : chaque
enfant ardemment contemplé ne se perçoit-il
pas comme le petit prince de sa maman ?
chaque mère ne désire-t-elle pas être mère
d’un petit prince ? La voilà, il me semble, la
clef du succès de ce livre ambigu : le
ravissement de tant de parents dans le monde
entier devant cette histoire idéalisée de leur
lien avec leur petit garçon.
Sous la plume de Saint-Exupéry c’est un
mythe qui apparaît : le mythe du Petit Prince.
52
L’orgueil
angoissant
d’un
fardeau
messianique écrase Saint-Exupéry
Le 31 juillet 1944, l’avion d’Antoine de
Saint-Exupéry s’est abîmé au fond de la
Méditerranée. On n’a jamais retrouvé le corps
d’Antoine.
Avoir été le petit Roi-Soleil de cette très
ancienne famille aristocratique, porter ce nom
de De Saint-Exupéry (Saint-Ex-eut-péri…)
peut, il me semble, vous pousser à devenir
exemplaire au point de penser à mourir quand
rien dans votre existence n’offre de nobles
perspectives.
Car jusqu’à l’ultime mission que tout seul il
s’est donnée, dont il ne reviendra pas, lui que
ses chefs, écrit Luc Estang, ont voulu en vain
protéger contre lui-même, Saint-Exupéry se ronge,
incapable de s’arracher à l’orgueil angoissant
d’un fardeau messianique : Si je suis tué en guerre,
je m’en moque bien, écrit-il la veille de sa mort
dans La Lettre au Général X. Si je rentre vivant de ce
job « nécessaire et ingrat », il ne se posera qu’un
problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?
53
Une simplicité impossible
Si Saint-Exupéry ne savait que dire « aux
hommes » était-ce si grave ? Pourquoi,
incertain de lui-même comme il l’était, vouloir
devenir un porte-parole ? lui qui avait tant
admiré la simplicité de Guillaumet, comparant
son ami au charpentier qui s’installe d’égal à égal en
face de sa pièce de bois, la palpe, la mesure et loin de la
traiter à la légère, rassemble à son propos toutes ses
vertus. Malgré ses efforts, Antoine de SaintExupéry, astreint à devenir exemplaire, n’a pas
su parvenir à cette simplicité.
Nous comprenons alors que l’auteur avait
cherché à créer, avec ce personnage du petit
prince une figure elle aussi exemplaire, toute
de sagesse et de bon sens.
Mais l’histoire que nous conte SaintExupéry est-elle si exemplaire ? En cet
aviateur-narrateur déçu d’être devenu une
grande personne, règne un enfant idéalisé : un petit
prince qui ne s’adaptera pas au monde des
adultes et se résignera à mourir pour regagner
la planète B 612 de l’enfance morte. Le petit
prince, alors, a pu tuer Antoine.
54
pages
3
5
6
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
27
28
29
30
32
33
34
35
36
37
38
Sommaire
Qui aime Le Petit Prince ?
Agenda 2000
Sirop mortifère
Le conte conforme à l’édition originale
Saint-Exupéry met le bleu en exil
Un choix occulté
On n’y voit que du bleu
Debout sur un astre désolé
Des ronds vides pour les yeux
Trois scènes de dévoration
Se nourrir est destructeur
Cécité émotionnelle
Le drame des baobabs
La vraie terre explose
La fuite devant la mère
Enfin, la rose
Inconséquence
Idole au cache-nez d’or
Le meilleur portrait
Un portrait de Goya
Se protéger
Un aviateur au bord de l’abîme
Loin de la vie
L’arrosoir et le tigre
Rose ou dalhia : du souci
Étonnements
Orphée et le petit prince
Énormité
Une élégie
Pulsion de fuite
Un mot absent
Étrange fatalisme
55
40
41
42
43
44
46
47
48
50
51
52
53
54
Equivalence des destins
Un conte autobiographique
S’aimer soi-même
De l’influence des modèles
Tante Monot loue le Roi-Soleil
Etoiles perdues dans le vide
D’une histoire à l’autre
De Rosebud à la rose
Suggestions de Jean Renoir
Du prince Mychkine au petit prince
Le mythe du petit prince
L’orgueil angoissant d’un fardeau
messianique écrase Saint-Exupéry
Une simplicité impossible
56
Bibliographie
René Bazin, Charles de Foucauld Explorateur du
Maroc Ermite au Sahara, Plon
Eugen Drewermann, L’essentiel est invisible. Une
lecture psychanalytique de « Petit Prince », Les Editions
du Cerf
Luc Estang, Saint-Exupéry par lui-même, Seuil
Saint Exupéry, Carnets, folio
Fédor Dostoïevski, L’Idiot, Babel, traduit du
russe par André Markowicz
Henri Ghéon, Sainte Thérèse de Lisieux,
Flammarion
André Green : Narcissisme de vie Narcissisme de
mort, Les Editions de Minuit
Béla Grunberger, Le narcissisme
Essai de
psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot
Etienne-Marie Lajeunie, La gracieuse histoire de la
petite Anne de Guigné, Editions de la Vie Spirituelle
Alice Miller, La connaissance interdite, Aubier
Alice Miller, Libres de savoir, Flammarion
Paul Nizon, Goya, Flohic Editions
Jacues Pradel et Luc Vanrell, St Exupéry, l’ultime
secret – Enquête sue une disparition, éditions du
Rocher – préface d’Alain Decaux
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Gallimard
Antoine de Saint-Exupéry, Courrier Sud, folio
Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage,
Gallimard
57
Antoine de Saint-Exupéry, Lettres à sa mère, folio
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, folio
Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes,
folio
Antoine de Saint-Exupéry,Vol de nuit, folio
Consuelo de Saint-Exupéry : Mémoires de la rose,
Plon
Simone de Saint-Exupéry, Cinq enfants dans un
parc, Gallimard
Nathalie des Vallières, Saint-Exupéry L’archange
et l’écrivain, Découvertes Gallimard
Paul Webster Saint-Exupéry vie et mort du petit
prince, Editions du Félin
Léon Werth, Saint-Exupéry tel que je l’ai connu…,
Viviane Hamy
58