Amy Hempel, Jesus is Waiting 2
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Amy Hempel, Jesus is Waiting 2
Amy Hempel, Jesus is waiting À l’origine ne désirer ni toit ouvrant, ni porte-bagages, mais pas question d’attendre trois mois pour pouvoir me passer de l’un ou de l’autre. Alors tant pis, j’ai pris la blanche, et l'ai poussée à plus de cinquante mille miles en moins d'un an. De Lincoln Tunnel à l'aéroport international de Baltimore-Washington : deux heures quarante cinq. De Holland Tunnel à Washington (par Connecticut Avenue) : trois heures et quart. En Virginie, à présent, n'importe quel chiffre au dessus de 90 égale conduite dangereuse, et conduite dangereuse ça coûte plus cher qu'un simple excès de vitesse et tolérance zéro, comme ils disent, voilà qu'on doit se pointer au tribunal, mais c'est des conneries : je les ai appelés pour dire que j'étais malade le jour de ma convocation et un greffier m'a simplement donné l'adresse où poster le chèque. Encore une amende pour conduite dangereuse en Virginie et je devrais subir un de ces stages de conduite qui suppriment d'office trois points sur le permis de conduire. Ou bien, qui sait, sur l'espérance de vie ? Le Maryland et New-York, voilà les états où je peux forcer sur l'accélérateur. S'en tenir aux autoroutes principales, rien de touristique. En pleine tornade proche Baltimore, dans un quartier pourri frôlé par l'autoroute 95, j'ai demandé à l'employé d'une station Mobil : « Où est passé tout le reste ? ». Le type n’a même pas pris la peine de tendre un bras. * * * J'écris au crayon car c'est un crayon qui est rattaché à la boite à idées. « Vos commentaires sont les bienvenus. » J'écris : « D’abord j’ai essayé à côté, mais la file d'attente m'a fait chier alors j'ai choisi ici et j'ai bien fait. » Ça ne s'est pas aussi bien passé à la septième sortie. La machine à glaçons était cassée. D'accord, j'avais plus de Dr Pepper dans mon gobelet, mais ce Dr Pepper était chaud. Je ne mange jamais où je m'arrête pour prendre de l'essence. J'aime bien laisser tourner le compteur. Parfois il m'arrive de conduire jusqu'à la sortie suivante, tout juste prendre une rue, l'avenue centrale la plus proche. Jamais les grands boulevards. Ensuite je m’arrête quelque part dans le quartier, m'enfonce dans une impasse, me gare, un oeil, toujours, sur les arbres le long de la rue. Peut-être aller jusqu'à poster une carte achetée sur une aire de repos, l'envoyer à celui qui ne veut plus m’adresser la parole et lui demander : « Avoir soif en permanence, est-ce que c'est un symptôme ? » Ou bien avoir des démangeaisons, est-ce que c'est un symptôme ? Estce qu'avoir la bouche sèche c'est un symptôme ? Avoir du mal à pisser ? Peutêtre que faire chier le monde c'est un symptôme. Je roule moins vite depuis mon dérapage sur cette plaque de verglas. Cette saleté d’ABS, elle était passée où ? Alors que je suis sous la vitesse limite autorisée sur une longue ligne droite, tout d'un coup une épave m'arrache mon porte-bagages. À priori pas de bobo (comment faire pour voir une entorse ?) mais j'ai dû m'arrêter plusieurs jours pour qu'on puisse vérifier le toit ouvrant. À côté il y avait un multiplex et un restaurant mexicain qui mettait des haricots noirs dans ses burritos. La Caroline du Nord : pas très Carolingien. Le type qui m'a vendu une carte routière à la station Exxon de Greensboro m'a demandé ce que j'avais prévu d'écouter pour les cent prochains miles. Là-bas, avant qu'il ait commencé à se taire, celui auquel je pense m'avait préparé une cassette pour la route. C'est le même morceau, en boucle et sur les deux faces : « Jesus is waiting », par Al Green. À part ces trois là, les mots qu'on entend le plus sont « Thank You ». Sur l’autoroute du New Jersey, l'aire de repos Walt Whitman. Une boîte de gâteaux en forme d'animaux coûte presque deux dollars. Voilà quelque chose que j'ignorais : la « traînée » qu'on provoque en baissant les vitres d'une voiture consomme autant de carburant que de faire fonctionner l'air conditionné. D'après la radio, Dorothy Love Coates est morte aujourd'hui ; je ne savais même pas qu'elle avait un jour existé. Une espèce de fierté : ne pas s'arrêter quand on fatigue. Continuer sur cent ou deux cents miles de plus. À Saint Louis, ils disent que quand on arrive à Indianapolis on est déjà chez soi. Et par chez moi j’entends un hôtel Days Inn ou Comfort Inn, à moins qu'il y ait plus d'un poids lourd garé sur le parking. Le matin, dans le hall, des beignets et du café gratuits. J'aime bien faire passer les touillettes, le sucre et la crème autour de moi. Il y a toujours une télévision d'allumée, l'oeil a toujours quelque chose à mordre. Quelqu'un dira toujours « Bon voyage », et moi toujours répondre « Vous aussi ». J'ai tout le temps envie de m'arrêter quelque part pour aller chez Ikea. Avant que je prenne la route, un ami a essayé de me traîner dans un grand magasin. D'après lui c'était pour me permettre d'améliorer mon aména- gement intérieur. Il disait : « J'ai besoin de savoir que c'est sous cette lampe que tu vas lire. » Ce mec était mourant. Il le savait, moi pas. Je crois qu'il essayait de me border. Il s'assurait que tous ces amis posséderaient bien les bonnes lampes, les oreillers les plus confortables, les draps les plus doux. Il nous bordait tous pour la nuit. Dans un motel sur une aire d'autoroute, une cliente avec qui je partage le petit-déjeuner me met en garde contre l'impétigo. Mais qui de nos jours attrape l'impétigo ? Elle me conseille d'éviter l'eau stagnante. Ou peut-être de ne pas stagner dans l’eau ? Quoiqu'il en soit l'éviter. Avec Al Green en tâche de fond, l'odeur du goudron frais, une coulée d'asphalte qui vient d'être étalée, je pourrais m’en foutre. Prêt d’une route en lacets, une ferme. Là que j'ai acheté un sac de piments rouges bien brillants. Ne serait-ce pas bon pour tout ce pour quoi on veut que les choses soient bonnes ? Aujourd'hui veille de Thanksgiving. À en croire la radio, les gens voyagent en voiture. Cent pour cent si l’on s'en tient à moi. Toujours le sourire quand je vois des plots de signalisation. Ils ne pèsent presque rien et n'abîment jamais la voiture. Ce n'est pas pour cette raison que je les fauche. Une espèce de fierté : conduire à fond sans réfléchir sur la file du milieu ou l'inverse, se mettre à l'arrêt sur la voie de gauche pendant un bouchon et ne ressentir aucun changement dans son rythme cardiaque ou sa respiration. J'ai souvent les larmes aux yeux lorsque la voie sur laquelle je roule vient fusionner avec une autre. Je peux fondre littéralement lorsque j'atteins cette zone, juste après Petersburg en Virginie, où l'autoroute du New Jersey devient l'autoroute 95 et où la 95 devient la 85. Une veille de vacances, on a l'impression d’avoir un endroit où aller simplement en étant sur la route au milieu de tant d'autres foules qui en ont. Voilà : un endroit où aller, ou une destination. J'écris sur une carte postale : « Une fièvre d'origine inconnue, est-ce que c'est un symptôme » ? Je signe la carte « Comme d'hab ». * * * Je mise beaucoup sur mes pneus. Je ne fais pas de roulement : je remplace. Je choisis les meilleures nouveautés. Ne suis jamais en retard pour aucune révision. J'ai appris à mes dépends qu'il fallait faire attention à ce qu’on ne dilue pas le liquide lave-glace. Mis à part l'ABS, qui marche une fois sur deux, si quelque chose cloche, ce n'est pas la voiture qui est en cause. On ne reproche pas à quelque chose un dégât provoqué par quelqu'un. Moi, je me contente juste de les faucher, et puis je reprends la route. La campagne : bleu clair un épicéa bleu, au centre d'une mare, dessus : des cygnes. La ville : une pub pour téléphone portable, couleur bleue électrique, des miettes sur le trottoir happées par les pigeons. Est-ce que quelqu'un a posé des petits soldats dans le ciment frais ? Une brigade miniature marche sur le coin de la rue. Chez MacDonald les frites sont meilleures et leur jus d'orange est servi dans un gobelet qui tient dans le porte-gobelet de la voiture. Chez Burger King le jus d'orange est servi en brique, mais leur fish-machin est meilleur que ceux de chez Macdo. Pour le café, dans les deux cas, je ne sais pas ce que ça vaut. Du café je n'en prends que s'il est servi dans le hall d'un hôtel, et gratuit. À la télé, dans un Days Inn, j'ai vu une émission spéciale autopsies : enquête sur la mort de trois chasseurs, leurs corps retrouvés sur leur lieu de campement. Des analyses poussées ont permis de trouver traces d'un triton dans leur cafetière : lorsqu'ils ont versé l'eau chaude à l'intérieur, des toxines mortelles ont été libérées par le corps du triton. Le look du conducteur type est généralement le suivant : jean noir, pull en coton à col roulé, veste en canvas doublé laine jetée sur le siège passager, prête à être enfilée quand il faut faire le plein dans une station essence. Est-ce qu'on dit encore « station essence » ? Pompiste ? Où sont passés ceux qui parlaient de station service ? Si j'étais propriétaire d'une station essence, est-ce que je l'appellerais Exxon ou bien Hess ? Quant aux chaussures, peu importe, du moment que ça s'enlève vite. Je conduis pieds nus, sauf s'il neige. Ce soir la nuit avant Thanksgiving, je m'arrête sur l'ère de repos Thomas Edison. Dans la boutique cadeaux j'achète une carte postale, dessus photo d'un chien qui trotte sur la Route 66. Je lui demande si le fait d'avoir une chanson dans la tête dont on n'arrive pas à se débarrasser c'est un symptôme, puis je signe « pire que comme d'hab ». Les routes le jour de Thanksgiving sont aussi calmes qu'elles étaient saturées la veille. J'imagine que les destinations ont été atteintes. Je peux encore reconnaître une Mustang de 1967. Je n'avais pas pour vocation de remplir mon propre réservoir mais c'est devenu un plaisir, c'est vrai. J'aime l'odeur de mes mains après la pompe, les toilettes jamais sans panneau « plus de savon ». Chaque fois que j'arrive dans un nouvel état, je passe au Welcome Center pour demander mon chemin. Qu'est-ce qu'on se marre. Puis, retour en voiture, reprendre tranquillement sa place au coeur du trafic, voir jusqu'où on peut aller avant de se payer encore « Jesus is waiting ». Aujourd'hui Thanksgiving. Je remonte l’autoroute du New Jersey. Je dépasse la sortie où j'ai acheté une fois un chapeau fait à partir d'emballage de pain de mie. Plus loin, celle où se trouve cette maison, j’y avais passé une soirée, on jouait à un jeu appelé « Empty Hands ». Plus que trois sorties. Toutes les dépasser. Cette thérapie géographique, ces crises de conduite, c'est comme ce vieux dicton : « peu importe où on va, on y est ». Peut-être qu'on devrait dresser les gens comme on dresse les chiens. Mais les gens ne sont pas des chiens. Et puis qui sait si un chien, lui, me parlerait. Est-ce que l'excitation c'est un symptôme ? Une incapacité à rester sans rien faire ? La corne sur la paume de mes mains prouve que je n'ai pas compté mes heures ; j'ai pris la route tôt et souvent, suis toujours très flexible et disponible pour partir sous délais réduit, voire sans délais du tout. Dans mes bagages, des vêtements, des bouteilles de jus de fruit, un badge d'accès pour divers ponts, tunnels et péages, une brochette de cartes routières inutiles, et la cassette qu'il a faite exprès pour moi : « Jesus is waiting ». Je ne m'arrête jamais pour dormir sans avoir fait le plein. Dans mon coffre une valise, le mot « SOS » écrit dessus. Elle contient des câbles de démarrage, des fusées de détresse, une lampe torche, des Rustines. J'aurais dû rajouter de l'aspirine et un couteau. Nom de Dieu, quelle sale route. Et maintenant on est en train de me suivre. Une voiture noire. Elle est même pire que le pick-up qui m'a coupé la route en Virginie, le type allumant la lumière côté conducteur pour que je puisse voir sa tronche. Cet autre type n'est pas vilain, mais il a une queue de cheval et je ne vois aucun désir dans son regard. Du désir, mon oeil. Je vais bientôt devoir choisir entre un pont et un tunnel. Ces dernières années, celles dont je parle, je n'ai choisi le tunnel qu'une seule fois. Depuis que j'ai le choix, quand j'ai le choix, je prends toujours les ponts. Derrière moi, sur le siège arrière, une amaryllis en pot est en train de fleurir. Un jour, en admettant que je ne sois pas sur le point de reprendre la route, j'appellerais un agent immobilier directement depuis le motel. Je choisirais un nom au hasard dans l'annuaire, demanderais à visiter des maisons. Je lui donnerais mon budget. On m'emmènerait voir des maisons de styles colonial, Saltbox, Cape Cod. Je garde les cartes de visite dans l'une des poches de ma valise, celle où il est écrit SOS. Conduire : une pulsion résolument. La plupart du temps, conduire c’est écouter le son de la voiture, les enchaînements fondus-enchaînés à la radio, faire abstraction de toute ce qui n’est pas le corps en mouvement dans l'habitacle, l'instant au cours duquel on passe d'ici à là-bas, n'être jamais où l'on était, Jésus qui t’attend. Méditation, mettons. Ou, mettons : drone. Et comment mieux l’atteindre, Jésus, que sans passé, sans raison, sans contrainte ? Car stimulée par le mouvement, par l'être loin de tout, c’est la tête qui propulse jusqu’à ce que la voiture s’arrête : qui sait Jésus pourra peut-être s’y trouver ? Est-ce que perdre la foi c'est un symptôme ? Ou, qui sait, avoir foi en perdre ? Sur le chemin du retour, je m'arrête pour faire le plein. Qu'est-ce que j'aimerais me faire brouiller et servir avec des saucisses dans un diner de nuit. Tout ça, est-ce que c'est le monde ? Je respire l'odeur sur mes doigts. Pas mal. Cette fois, plutôt que d’envoyer une carte, je téléphone. Je lui laisse un message. Lui dis que je serai là dans une heure. Je dis : « Est-ce qu'on peut se reprendre ? » De retour dans la voiture, je règle le siège pour que mon dos soit droit. Je prends une pastille à la menthe dans la boite à gants et je défais le plastique. Me voilà dans le reflet du rétroviseur. J'appuie sur l'accélérateur et je rejoins les autres conducteurs en direction de la ville, celle où Jésus m’attend, ou pas.