Ladislav Klíma Les Souffrances du prince Sternenhoch
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Ladislav Klíma Les Souffrances du prince Sternenhoch
Lessouffrances.2.indd 5 Ladislav Klíma Les Souffrances du prince Sternenhoch roman grotesque traduit du tchèque par Erika Abrams nouvelle édition revue et corrigée Minos La Différence 06/07/12 20:24 I Je vis Helga pour la première fois à un bal ; j’avais 33 ans, elle 17. Dès l’abord, la garce me parut carrément laide. Une vraie asperge, grande et mince à faire peur ; le visage honteusement pâle, presque blanc, émacié ; un nez juif, les traits pas mal au fond, mais fanés en quelque sorte, somnolents, soporifiques ; elle avait l’air d’un cadavre mû par un ressort, – et ses gestes étaient tout aussi horriblement mous et moribonds que son visage. Elle gardait toujours les yeux baissés comme la plus timide des fillettes de cinq ans. Ce qu’elle avait encore de mieux, c’était sa grosse chevelure, noire comme suie.. Quand je la frôlai du regard pour la première fois, j’eus carrément mal au cœur ; et lorsque le comte M., peintre dilettante, me dit : « Cette demoiselle a un visage extrêmement intéressant, d’une beauté toute classique », – je ne pus retenir un ricanement. Je ne sais vraiment pas comment il se fait que tous ces artistes et gens d’un « goût raffiné » manquent mais complètement de goût, – apparemment ils l’ont si bien affiné qu’il n’en est rien resté ; ce qui me plaît ne leur plaît justement pas, et ce qui me déplaît leur plaît, comme un fait exprès. Moi, par exemple, je n’échangerais pas le visage d’une Lessouffrances.2.indd 13 06/07/12 20:24 14 grosse dondon de Berlinoise sur deux contre les têtes de pierre de toutes les déesses grecques, et le premier fantassin venu est à mon avis plus joli que ces espèces de Goethe et Schiller à grand nez qu’on nous vante toujours comme modèles de noblesse et de beauté. Et pourtant, le croiriez-vous ? je ne pouvais en détacher le regard.. Et quand, la danse l’ayant amenée tout près de moi, elle leva soudain les yeux, sans même me remarquer, je fus comme traversé par une puissante décharge électrique... À compter de ce jour, elle se mit à hanter mes pensées. Des mois durant. Je commençais enfin à oublier, – lorsque je la revis ; cette fois encore, à un bal de la noblesse. Cela me bouleversa de façon tout à fait insolite ; j’entendais battre mon cœur. Je restai longtemps comme sur des épines, – et finalement l’invitai à danser, me disant à part moi, pour me justifier : « En tant que premier magnat de la Germanie, conseiller et favori de Guillaume, à la tête, qui plus est, d’une fortune de 500 millions, c’est de ma part un acte de magnanimité, de noblesse et de haute courtoisie * que d’inviter à danser la descendante d’une famille jadis célèbre, mais à présent obscure, appauvrie, réduite quasiment à la mendicité », comme je venais de l’apprendre ; « personne ou presque ne danse avec elle, * Les mot et phrases en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. Les mots et phrases en latin et en allemand dans le texte sont traduits en fin de volume. Lessouffrances.2.indd 14 06/07/12 20:24 15 tout le monde louera mon initiative, – et elle – comme elle sera heureuse ! » Pourtant, elle ne manifesta pas le moindre signe de joie. Elle se leva comme un automate, dansa comme un pantin de bois. Dérouté comme il m’arrive rarement de l’être, je parlai peu et avec bêtise. Je ne sais ce que j’avais, quelle torpeur m’envahissait au contact de cette carcasse osseuse. Pendant toute la danse elle ne leva pas une seule fois les yeux et ne prononça que deux ou trois paroles, d’une voix blanche, presque rauque. Lorsque la musique se tut, je la serrai plus fort et sortis je ne sais plus quelle plaisanterie un peu salée. Elle eut un petit geste pour me repousser, leva les yeux. Et soudain, libérés de l’écran des paupières, ils s’ouvrirent invraisemblablement, comme des yeux de chat, – tout aussi verts, tout aussi farouches, fauves, effroyables. Ses lèvres, jusque-là flasques, indolemment détendues ou même entr’ouvertes, se serrèrent, fines et effilées comme une lame de rasoir, son nez se contracta, les narines, dilatées, se mirent à palpiter violemment... Cela passa comme un éclair ; puis, sans mot dire, elle alla – furie reconvertie en cadavre – rejoindre son chaperon, une petite vieille à l’air passablement miséreux. Je pense qu’à cet instant je n’étais pas moins pâle qu’elle. Qu’est-ce qui me fit alors frémir, jusqu’au tréfonds de moi-même ?... n’était-ce pas un pressentiment mystique des horreurs à venir ?.. Je vous le dis : jamais encore je n’avais vu de visage même approximativement aussi terrible, terrifiant, et jamais je n’aurais cru que des traits aussi cadavériquement ternes, tels, je le Lessouffrances.2.indd 15 06/07/12 20:24 16 répète, que je n’en ai vu les pareils ni avant ni depuis, pussent ainsi s’embraser, comme un éclair dans un ciel de plomb. Les dés étaient jetés. La semaine d’après, j’allai chez son père faire ma demande – – –. Pourquoi fis-je cela ? Je l’ignore ; tout ce que je sais, c’est que ma raison n’y était pour rien. Je n’étais pas amoureux d’elle, pas du moins pour autant que l’amour est quelque chose de beau et de doux. En tout état de cause, s’il y avait de cela dans ce que je ressentais, mon dégoût était dix fois plus fort. Et il est certain qu’il y avait une bonne douzaine de femmes que j’avais aimées bien autrement, sans jamais avoir l’idée d’en conduire une à l’autel. Et pourtant, quelque chose m’attirait vers elle, quelque chose d’obscur, de plus qu’étrange, quelque chose de diabolique.. Oui, le diable s’en est mêlé, en personne ! Il m’avait si bien ensorcelé que je la voyais par moments – vous allez rire – comme un joyau fabuleux, capable de rendre heureux quiconque la posséderait ; si bien – croyez-le ou non ! – que même sa maigreur et sa pâleur en venaient à me paraître excitantes ! Grande est la puissance du diable.. Et puis – je suis très enclin à l’excentricité. L’idée de la prendre, rejeton d’une race ancienne et illustre, mais pauvre comme Job, et, sans crier gare, presque sans la connaître, d’en faire mon épouse, flattait ma vanité. Quelle sensation cela fera dans le monde ! Je brillerai comme un météore – désintéressé, magnanime, idéal. Et qu’en dira Sa Majesté ! Et quel plaisir Lessouffrances.2.indd 16 06/07/12 20:24 17 je ferai à son pauvre père ! Et à elle donc ! – Je dois dire que j’avais déjà appris que son papa la traitait très mal, – elle m’invoquera certainement comme son sauveur ! Je pourrais facilement me marier avec une riche héritière ; mais quel besoin mes 500 millions ont-ils de se multiplier ? Prendre la fille d’un milliardaire américain ayant fait fortune dans le commerce du cochon hongrois ? je ne doute pas que je ne puisse obtenir même une princesse du sang, gracieuse et belle, un parangon de toutes les qualités ; sans parler ni de ma naissance ni de ma fortune, j’ose dire que je suis bel homme, malgré quelques défauts… Ainsi, je ne mesure que 1 m 50 pour un poids de 45 kg, je n’ai presque plus de dents, ni de cheveux, ni de poil au menton, je suis un peu bigleux et plus qu’un peu boiteux ; mais le soleil lui-même a des taches. J’allai donc voir son père, lieutenant en retraite sexagénaire ; il n’était jamais monté plus haut et avait été renvoyé du service actif il y avait belle lurette, non qu’il manquât de courage, d’intelligence ou de zèle, mais c’était un homme qui ne pouvait s’entendre avec personne. Il était célèbre dans son entourage par sa bizarrerie et sa misanthropie. Oh, comme j’étais impatient de voir l’impression que lui ferait ma proposition magnifique ! Néanmoins, en frappant à sa porte, mon cœur battait la breloque. Ils habitaient deux pièces minuscules sous les toits. Helga n’était pas à la maison. J’en fus soulagé ; à cet instant, je ne sais pourquoi, elle m’inspirait une peur atroce. Le vieux était couché par terre, la tête Lessouffrances.2.indd 17 06/07/12 20:24 18 posée sur une espèce de boîte ; pieds nus, en chemise ; il fumait la pipe en crachant sur les murs. Il parut d’abord ignorer ma présence, ne rendit pas mon salut, ne me regarda pas ; puis il bondit si brusquement que je m’enfuis dans un grand cri, croyant qu’il voulait m’étrangler.. Il faut dire que son visage aurait pu épouvanter un peu n’importe qui : si étrange, féroce, avec pourtant un côté gamin, un visage de toqué avec un je ne sais quoi d’imposant. Ses yeux, noirs comme le charbon, étaient ardents comme la braise. Ils me firent penser aux yeux de sa fille, au dernier regard qu’elle m’avait lancé, mais, hormis cela, il n’y avait pas entre eux la moindre ressemblance. Je me présentai. Il me prit par les épaules, me regarda un bon moment bien en face, puis sans mot dire me jeta sur une chaise. Je me sentis effrayé, mais point offensé : j’interprétais sa rudesse et sa grossièreté comme une manifestation de la joie débordante que lui causait une visite aussi éminente. Et sans plus attendre, de but en blanc, fidèle à mon intention, je dis, ramassant tout mon courage : « Je prends la liberté, monsieur, de vous demander la main de Mlle Helga. » Mais qu’arriva-t-il alors ? J’eus à peine prononcé ces mots que ma vue s’obscurcit, ainsi que mon esprit, comme si je venais de franchir le seuil de la porte infernale au-dessus de laquelle on lit : « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez... » Il garda le silence une bonne minute, pas un muscle de son visage ne tressaillit. Puis il bougonna : Lessouffrances.2.indd 18 06/07/12 20:24 19 « Si tu es vraiment Sternenhoch, la garce est à toi ; sinon, je te vire ! Fais voir tes papiers ! » Alors seulement je me sentis piqué au vif, j’étais sur le point de me lever pour, au choix, m’en aller ou flanquer une gifle à cette espèce de malappris. Je ne fis ni l’un ni l’autre, sentant, d’une part, que pareille demande-minute me rendrait partout infiniment ridicule et, d’autre part, parce que le fou me faisait un peu peur. Je jetai sur la table ma carte de visite. « Hum, grogna-t-il, ce n’est pas ce qu’on appelle une pièce d’identité, mais pour le moment je ne te vire quand même pas. Alors c’est toi le conseiller principal et la favorite de Willy ? Ouais – tu en as bien l’air, il n’y a pas à dire, ton visage établit ton identité mieux que ce bout de papier. À quand les noces ? – Cela dépendra de l’accord des deux parties, balbutiai-je, ne sachant absolument pas quoi penser. – Plus tôt on me débarrasse de cet épouvantail, mieux ça vaudra. – Fi donc ! répliquai-je, retrouvant enfin mon énergie. C’est un père qui parle ainsi de son propre sang ? » Le vieux eut un rire retentissant – il me tapa sur les deux épaules, à me faire tomber presque de ma chaise. « Puisque tu es assez âne pour vouloir devenir son époux et mon gendre, je veux bien me déboutonner un peu. Mon propre sang, ce monstre pourri ? Le diable sait quelle souche, quel mâle de tortue ou esprit de boue a bien pu se payer ma vieille. – Fi donc, vous dis-je ! Lessouffrances.2.indd 19 06/07/12 20:24 DU MÊME AUTEUR aux éditions de la différence Ce qu’il y aura après la mort et autres textes, 1988 ; 2e éd. 1991. Némésis la Glorieuse, 1988 ; 2e éd. 1990. Instant et Éternité, 1990. La Marche du serpent aveugle vers la vérité, 1990. Traités et Diktats, 1990. Le Grand Roman, 1991. Le Monde comme conscience et comme rien, 1995. Je suis la Volonté Absolue, 2012. Œuvres complètes I : Tout. Écrits intimes, 1909-1927, 2000. Œuvres complètes II : Dieu le ver. Correspondance 1905-1928, 2005. Œuvres complètes III : Le Monde etc…, 2010. Œuvres complètes IV : Le Grand Roman, 2002. Cet ouvrage a été publié pour la première fois à La Différence en 1987. Titre original : Utrpení knížete Sternenhocha. © SNELA La Différence, 30, rue Ramponeau, 75020 Paris, 2012, pour la traduction en langue française. Lessouffrances.2.indd 4 06/07/12 20:24
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