En français - Francisco Vergara

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En français - Francisco Vergara
LA NOUVELLE FINANCE A-T-ELLE VRAIMENT ACCELERE
LA CROISSANCE MONDIALE ?
par : Francisco VERGARA1
Les économistes sont divisés sur l’effet que la libéralisation de la finance
mondiale a eu sur l’économie réelle. Selon une idée très répandue (par Alain Minc,
par exemple), elle a permis au monde de croître « dans des proportions sans égal
depuis l'histoire de l'humanité ». Les statistiques du FMI et de la Banque mondiale
ne confirment pourtant pas cette opinion si répandue.
Les économistes sont profondément divisés sur l’intérêt qu’il y aurait à préserver le
système financier faiblement réglementé et globalisé qui s’est développé ces dernières années.
Pour les uns, il s’agit d’un système opaque et dangereux dont les bénéfices réels pour
l’économie sont discutables. Il a provoqué la récession la plus profonde depuis les années
1930, il a contribué à aggraver l’inégalité des richesses, à amputer les retraites sur lesquelles
comptaient des centaines de millions de personnes à travers le monde, … et sans vraiment
apporter des avantages tangibles.
Les autres (qui semblent en train de l’emporter) mettent en avant le fait que la nouvelle
finance a permis, pendant dix ans, une croissance mondiale sans précédent. Il est vrai, disentils, qu’elle contient de nombreuses imperfections (une réglementation prudentielle souvent
pro-cyclique, un périmètre de surveillance trop exigu, des pratiques de rémunération qui
encouragent la spéculation, etc.) mais, si on corrige ces défauts, on devrait pouvoir continuer
à se servir de ce système si bénéfique pour la croissance.
Une erreur très courante
L’idée selon laquelle le monde aurait connu une croissance exceptionnelle, avant
l’effondrement de 2008, est assez répandue. Le 7 juillet dernier, par exemple, Alain Minc
déclarait à Radio BFM que « pendant près de 10 ans on a eu 5% de croissance mondiale …
Le monde a crû dans des proportions sans égal depuis l'histoire de l'humanité »
(www.fvergara.com/Minc.mp3)2. L’idée est avancée aussi par Florence Pisani et Anton
Brender dans leur dernier livre La crise de la finance globalisée où les deux économistes du
Groupe Dexia parlent de « la vigueur de la croissance observée pendant une grande partie des
années 2000 » qui peut être attribuée, en partie au moins, à « la finance globalisée » et à « la
1
Economiste, auteur de Les fondements philosophiques du libéralisme, éditions La Découverte, Paris, 2002.
2
Alain Minc, BFM, Le 12-15, Mardi 07 Juillet 2009 13h-13h30 .
2
vague d’innovations permises par la déréglementation »3. L’idée d’une croissance
remarquable est avancée aussi dans la dernière publication du CEPII, L’économie mondiale
2010, où les auteurs parlent d’une « croissance mondiale exceptionnelle » pendant dix ans4.
Pourtant, les statistiques des institutions internationales ne confirment pas cette opinion.
La croissance a-t-elle vraiment été si vigoureuse ?
Si on se base sur les derniers chiffres du Fonds monétaire international (FMI) et de la
Banque mondiale (BM), on constate qu’entre 1997 et 2007 – pendant la décennie qui a
précédé l’effondrement de 2008 – la croissance du monde a été de 3,9% par an selon le FMI
et de 3,1% par an selon la Banque mondiale (qui donne moins de poids aux pays en
développement dans sa pondération)5. Loin d’être ‘sans égal dans l’histoire de l’humanité’,
ces taux sont très en dessous du 5,4% par an que notre planète a connu entre 1960 et 1973,
avant l’essor de la finance globale déréglementée.
Bien que la comparaison avec les années 1960 lui soit défavorable, il est vrai que la
croissance ‘moyenne’ du monde a accéléré après l’an 2000 (voir figure 1). Elle (la moyenne
mobile sur 10 ans) tournait autour de 3,1% par an lorsque, après 2000, elle prend de la vitesse
Figure 2 : Taux de croissance du PIB en % (moyenne 10 ans)
Figure 1 : Taux de croissance du PIB mondial en %
(moyenne mobile 10 ans)
Asie en en dév
5
Etats-Unis
Union Européenne
9
4
6
3
3
2
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
2004
2006
2008
Source : FMI, WEO database, avril 2009, http://www.imf.org
Fig. 3 : Taux de croissance du PIB en % (moyenne sur 10 ans)
Reste du monde hors CEI
0
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
Source : FMI, WEO database, avril 2009, http://www.imf.org
2004
2006
2008
Tableau 1 : Part dans le PIB mondial (en %)
CEI (ex URSS et Mongolie)
6
Asie en développement
Etats-Unis
Union européenne (à 27)
CEI et Mongolie
Reste du monde
0
-6
1990
1992
1994 1996
1998
2000 2002
Source : FMI, WEO database, avril 2009, http://www.imf.org
2004
2006
1988
2000
2008
9,5
22,9
27,4
7,8
32,4
15,1
23,5
25,2
3,6
32,5
21,0
20,7
22,1
4,6
31,6
2008
Source : FMI, WEO database, avril 2009, http://www.imf.org
pour atteindre presque 3,9% en 2007 et 2008, ce qui semblerait être un argument en faveur de
la nouvelle finance. Mais, si on regarde de plus près (figures 2 et 3), on constate que cette
3
Pisani, F. et Brender , A. La crise de la finance globalisée, Editions La découverte, avril 2009, p. 3.
4
CEPII, L’économie mondiale 2010, Editions La découverte, avril 2009, p. 9.
3
accélération ne provient pas d’une amélioration des performances des différents pays et
régions mais de ce que les statisticiens appellent un « effet de structure ».
L’explication est simple. Pendant les vingt-cinq dernières années, le taux de croissance de
l’Asie en développement est resté très stable, autour de 7,5% par an. Comme la croissance de
l’Union européenne, des Etats-Unis et du reste du monde était nettement plus faible, la part de
l’Asie en développement, dans le PIB mondial, a fortement augmenté, passant de 9,5% à 21%
du total (tableau 1). La « structure » du monde (le poids respectif des régions qui le
composent) a évolué, tirant mécaniquement vers le haut le taux de croissance moyen de la
planète, sans que la croissance ait accéléré dans aucune de ces régions. Comme l’explique le
FMI, dans une discrète note de bas de page : « le poids des économies ayant un taux de
croissance plus élevé augmente avec le temps, ce qui donne à la courbe représentant le taux de
croissance moyen une pente ascendante » (aggregates shift over time in favor of fastergrowing economies, giving the line an upward trend)6.
Remarquons qu’une partie de l’accélération mondiale après l’an 2000 s’explique aussi par
le retour à la croissance de la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan (l’actuelle
CEI, figure 3). Mais ce groupe de pays représente une très petite partie de l’économie
mondiale (3,6% du PIB mondial en 2000) et son retour à la croissance a bien d’autres causes
que la libéralisation de la finance mondiale.
Déréglementation et croissance ne coïncident pas toujours
L’impact de la nouvelle finance faiblement réglementée et globalisée sur le taux de
croissance des différents pays et régions n’est pas aussi évident qu’on le pense. L’excellente
croissance de l’Asie en développement, par exemple, a commencé bien avant la
dérèglementation et la prolifération des innovations financières dont parlent Pisani et Brender.
Elle a été très stable avant comme après l’an 2000 (autour de 7,5% par an) et elle est le fait de
pays où le système financier est resté plutôt traditionnel. Comme le rappelait Kishore
Mahbubani, Doyen de la Lee Kuan Yeu School of Public Policy de Singapour, lors de la
présentation du dernier rapport de l’UNESCAP (Commission économique des Nations unies
pour l’Asie et le Pacifique) : « pratiquement tous les pays asiatiques ont hésité à suivre les
5
World Economic Outlook Database, October, 2009, http://imf.org et World Developement Indicators
Database, avril 2009 http://worldbank.org
6
FMI, World Economic Outlook, avril 2009, p. 1, note 2.
http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2009/01/pdf/text.pdf
4
Etats-Unis dans la déréglementation de leurs marchés financiers » (virtually all Asian states
hesitated to copy America in deregulating their financial markets)7.
Quant aux Etats-Unis (le pays ayant mis en place le système financier le plus sophistiqué),
leur performance économique a plutôt eu tendance à se détériorer après l’an 2000. Non
seulement leur taux de croissance annuel (moyenne mobile sur 10 ans), qui fluctuait autour de
3,1% avant l’an 2000, a commencé à diminuer, pour atteindre 2,5% en 2008 (voir figure 2),
mais la phase d’expansion du cycle économique américain, qui devenait de plus en plus
longue (92 mois d’expansion sous la présidence de Ronald Reagan et ensuite 120 mois sous
Bill Clinton), a prématurément pris fin en décembre 2007, après seulement 73 mois de
croissance8, comme le montre la figure 4.
Mds dollars
chainés 2000
Figure 4 : Durée des phases d'expansion américaines
PIB réel
12 000
10 000
73 mois
8 000
6 000
120 mois
4 000
92 mois
58 mois
2 000
1971-75 1976-80
1981-85 1986-90
1991-95 1996-00
2001-05 2006-10
Source : Bureau of Economic Analysis, http://bea.gov
Tout cela a soulevé des doutes sur la véritable utilité pour les Etats-Unis d’un système
financier si complexe, mystérieux et dangereux. Comme le constate Paul Krugman dans la
New York Review of Books : « La part de la finance, dans le PIB américain, est passée de 4% à
8% … mais il n’y a aucune raison pour croire que quelque chose de productif en ait résulté »
(there is no reason to believe that anything productive happened as a result)9. Opinion allant
dans le même sens que celle de Barack Obama qui soutenait dernièrement que « à peu près
40 % de notre croissance économique d’ensemble venait du secteur financier ces dernières
7
United Nations Economic Comission for Asia and the Pacific, New York, mars 2009,
http://www.unescap.org/survey2009
8
National Bureau of Economic Research, « US Business Cycle Expansions and Contractions »,
www.nber.org/cycles
9
« The Crisis and How to Deal with It », New York Review of Books, 11 juin 2009.
http://www.nybooks.com/articles/22756
5
années. Maintenant nous découvrons qu’une bonne partie de cette croissance n’était pas réelle
(http://fvergara.com/Obama.mp3)10 ».
Conclusion
Nous ne proposons pas, bien sur, ni l’interdiction des innovations financières, ni l’autarcie
bancaire, ni aucune des autres mesures caricaturales qu’on met en avant afin de ridiculiser les
doutes légitimes que soulève le système financier actuel. Nous attirons simplement l’attention
sur une erreur très répandue qui pourrait obscurcir le débat qui se déroule actuellement sur le
type de système financier qui convient le plus à notre époque.
Ce n’est pas utile, pour la clarté de ce débat, d’exagérer les vertus du système financier
faiblement réglementé et globalisé qui est apparu ces dernières années, de même que ce n’est
pas nécessaire de dénigrer les systèmes financiers d’après guerre qui ont, avec tellement de
succès, accompagné la croissance européenne et japonaise d’après guerre, celle de la Corée du
Sud et du Taïwan un peu plus tard, ainsi que celle des Etats traditionnellement moins
développés de l’Amérique, comme la Virginie et la Georgie dans les années 1960 et 1970.
10
Interview dans le « Tonight Show », CNBC, 19 mars 2009.