LES QUIPROQUOS DU DEBAT SUR LA MONDIALISATION

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LES QUIPROQUOS DU DEBAT SUR LA MONDIALISATION
LES QUIPROQUOS DU DEBAT SUR LA
MONDIALISATION
IGNACY SACHS*
Rarement un débat aura été plus mal engagé par la confusion
savamment entretenue entre le discours idéologique et l’analyse des faits, le
maniement d’agrégats statistiques de commerce extérieur qui trompent plus
qu’ils n’enseignent, enfin la polysémie du terme ‘mondialisation’ recouvrant
plusieurs problématiques qui ne se recoupent que très partiellement1.
Ainsi l’on parle de mondialisation à propos de certains processus
anthropogéniques aux effets cumulatifs et irréversibles, telle la surchauffe de
l’atmosphère provoquée par l’émission des gaz à effet de serre, leur
incidence planétaire appelant une réponse concertée de la communauté
internationale, voire à terme un gouvernement mondial.
Il en va de même pour les problèmes de sécurité et de survie de l’espèce
humaine face au danger, aussi improbable soit-il à l’heure actuelle, de
l’holocauste nucléaire et de ceux, hélas très présents en cette fin du XXe
siècle, du génocide, de la prolifération des réseaux internationaux du crime
organisé et du trafic des narcotiques, enfin de l’apparition des épidémies et
des pandémies nouvelles (comme le SIDA). Tous ces défis ont en commun
un caractère global.
Faut-il accorder le même statut à la généralisation de la fracture sociale
provoquée au premier chef par la montée du chômage et du sous-emploi
structurels, qui touchent à l’échelle mondiale près d’un tiers de la force de
travail selon les estimations plutôt incomplètes de l’OIT ?
* Directeur d’études honoraire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales,
Directeur du CRBC, Paris.
1
Cet article reprend certaines analyses contenues dans l’étude réalisée par l’auteur à
la demande du Ministère Royal de la Coopération du Danemark (Sachs I., 1996a).
Une première version de cet article a également été publié, dans la revue La Pensée,
1997, n°309.
Cahiers du Brésil Contemporain, 2000, n°41/42, p. 15-30
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Par une ironie cruelle de l’histoire, les modèles dualistes, élaborés
naguère pour interpréter les situations observées dans les pays coloniaux et
dépendants, s’appliquent aujourd’hui aux pays industriels et, à plus forte
raison encore, aux pays post-soviétiques. La modernisation était censée
homogénéiser les sociétés dites sous-développées, caractérisées par la
coexistence d’asynchronismes (Kula W.), le trop-plein de la main-d’oeuvre
cantonnée dans le secteur traditionnel devant être absorbé par le secteur
moderne en plein essor. Or, même dans les pays qui connaissent une
croissance économique non-négligeable, les inégalités sociales ne font que
s’approfondir, les nouveaux pauvres exclus du marché du travail dans le
secteur moderne venant s’ajouter aux pauvres traditionnels. Tel est
notamment le cas de la majorité des pays d’Amérique Latine, comme on a pu
le constater lors d’une conférence sur la théorie et la pratique du
développement organisée en septembre 1996 par la Banque Interaméricaine
du Développement (voir Sachs I., 1996b). Mais la croissance
s’accompagnant d’une involution sociale, d’un développement à rebours,
n’est pas l’apanage exclusif des pays du Sud, loin s’en faut. Une véritable
tiers-mondialisation planétaire est en cours, montrant une fois de plus que le
sous-développement est la résultante de configurations historiques
particulières et non l’étape nécessaire d’un processus linéaire.
La convocation par les Nations-Unies, en mars 1995, d’un Sommet des
chefs d’Etats sur le développement social aurait dû déboucher sur un
ensemble de propositions concrètes de lutte contre le fléau mondial de
l’exclusion sociale, l’attaquant à ses racines moyennant la mise en oeuvre
d’un ambitieux programme de création d’emplois et d’auto-emplois à la
mesure du défi. Il n’en a pas été ainsi.
Or la montée des inégalités entre en collision avec la rhétorique des
droits universels de l’homme, y compris le droit au développement
longtemps combattu par la diplomatie nord-américaine, mais reconnu enfin
en 1993 à la Conférence de Vienne. Aux nombreuses définitions du
développement vient s’ajouter désormais celle qui l’interprète en termes
d’appropriation effective, par tous, de tous les droits - politiques, civils,
sociaux, économiques et culturels (Sachs I., 1995). Elle me paraît utile parce
qu’elle permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir, ici et là, pour
parvenir à une démocratie pleine.
L’universalisation des droits de l’homme, pourtant consignée dans les
documents fondateurs des Nations Unies, ne fait pas l’unanimité. Certains
pays asiatiques invoquent, pour s’y opposer, un relativisme culturel de
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mauvais aloi. Les droits prétendument universels ne seraient qu’une
imposition des valeurs occidentales qui se heurtent à d’autres traditions
culturelles1. Pourtant ces valeurs, héritées du Siècle des Lumières,
constituent ce que l’Europe a de meilleur à offrir en cette fin du vingtième
siècle au cours duquel elle s’est distinguée par deux guerres mondiales,
l’invention des camps de la mort et la pratique du génocide. Nous nous
devons de défendre vigoureusement le concept même de valeurs universelles
s’appliquant à toute l’humanité, en donnant aux Nations Unies les moyens de
leur fonction de protecteur efficace de ces droits.
Chemin faisant, il faut veiller à ne pas s’engager, à propos de la clause
sociale, dans un faux universalisme, masquant un protectionnisme larvé des
pays industriels alarmés par la concurrence sur leurs marchés des produits
industriels originaires des pays aux salaires bas (ces produits étant souvent
fabriqués par les entreprises des pays riches qui s’y sont délocalisées)2.
1 Le discours opportuniste des représentants de régimes politiques musclés ne suffit
pas à légitimer les thèses très peu convaincantes de Samuel Huntington sur le conflit
des civilisations.
2 La concurrence des pays du Sud est souvent présentée chez nous comme la cause de
notre fracture sociale. Peu importe que ce soit faux, aussi longtemps que c’est
commode et que, de surcroît, on peut théoriser à ce propos (voir Giraud P. N., 1996).
La France s’est distinguée aux côtés des Etats-Unis comme championne de la clause
sociale à la conférence de Marrakech en 1994, puis à Singapour en décembre 1996 en
s’opposant à l’ensemble des pays du Tiers monde, mais aussi au Japon, à l’Australie,
à la Suisse, la Nouvelle Zélande et au Royaume-Uni. Les pays du Sud reconnaissent
l’importance d’un débat approfondi sur les droits des travailleurs dans l’enceinte de
l’Organisation Internationale du Travail, en la dissociant toutefois de la question du
commerce extérieur. Selon L. F. Lampreia (1996), ministre des affaires étrangères du
Brésil, faire usage d’instruments internationaux de politique commerciale pour traiter
des questions sociales reviendrait à “ajouter une arme puissante à l’arsenal
protectionniste dont disposent encore les pays qui, au nom du libre commerce et du
commerce loyal, ferment leurs marchés à nos produits”. En tout état de cause, on
n’aidera pas les enfants contraints à travailler dans des conditions scandaleuses et
leurs parents réduits à la misère en boycottant le produit de leur travail. Il ne suffit pas
non plus de créer un nombre suffisant de places dans les écoles. Cristovam Buarque,
ex-gouverneur de Brasilia, a donné l’exemple d’une solution positive en instaurant
des bourses d’études primaires pour les enfants des familles pauvres, payables à leurs
familles à condition que les écoliers fréquentent régulièrement l’école. La création
d’un Fonds Mondial de Bourses d’Etudes Primaires, financé par les pays industriels,
serait autrement plus efficace que brandir la menace de la clause sociale.
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Le respect des valeurs universelles ne doit pas être confondu avec la
diffusion planétaire par la télévision des images uniformisantes de la belle
vie misant sur l’effet de démonstration pour inculquer aux habitants des
bidonvilles et des campagnes profondes l’idéologie aliénante du
consumérisme, gage de l’acceptation du statu-quo social inique.
Notons aussi l’opposition foncière entre l’universalisme, tel que nous
l’avons défini, et la poursuite des desseins globaux par les grandes
puissances, les conglomérats financiers et les entreprises multinationales.
Toutes les doctrines impérialistes se sont toujours appuyées sur le
‘globalisme’.
Venons-en maintenant à la mondialisation stricto sensu entendue
comme l’émergence d’un marché et d’une sphère de production uniques à
l’échelle planétaire, avec des sous-secteurs régionaux et nationaux, prenant la
place d’un ensemble d’économies nationales interconnectées par des flux de
commerce et d’investissement (UNCTAD 1996, p.6).
Mythes et réalités de la mondialisation
L’avalanche des livres et des articles consacrés à la mondialisation
pourrait suggérer qu’il s’agit d’un phénomène nouveau. Or, il n’en est rien.
Dans le Manifeste Communiste, Marx et Engels écrivaient déjà : “Poussée
par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le
globe entier. Il lui faut pénétrer partout, s’établir partout, créer partout des
moyens de communication. Par l’exploitation du marché mondial, la
bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la
consommation de tous les pays” (Marx Engels, 1994).
L’économiste indien Deepak Nayyar (1995) vient d’analyser les
parallèles et les différences entre les phénomènes de la mondialisation de la
fin du XIXe et de la fin du XXe siècle. De 1870 à 1914, l’économie mondiale,
inspirée par le laissez-faire et portée par les progrès techniques en matière de
transport et de communication, a connu au niveau du flux de marchandises et
de capitaux une période d’ouverture tout aussi significative que celle que
nous venons de vivre depuis 1950. Concentrons-nous cependant sur les
différences.
Pour ce qui est du flux des marchandises, les phénomènes nouveaux
sont l’importance prise par les biens finis et intermédiaires au détriment des
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matières premières ainsi que l’essor des échanges à l’intérieur des entreprises
transnationales.
La nature des flux financiers a changé alors que, dans la première phase
de globalisation, il s’agissait surtout d’investissements à long terme. Depuis
le début des années 70, ils sont dominés par les mouvements de capitaux à
court terme extrêmement attentifs aux taux de change et d’intérêt. Nous
assistons en même temps à une explosion des transactions spéculatives sur
les marchés des changes. Alors que ces transactions représentaient un
multiple de 9 par rapport aux besoins du commerce mondial en 1973, en
1992 elles dépassaient ces besoins de 90 fois1.
Les mouvements de la force de travail ont connu dans les deux périodes
des dynamiques très différentes. Entre 1870 et 1914, près de 50 millions
d’Européens vinrent s’établir pour les deux tiers aux Etats-Unis et pour le
reste au Canada, en Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Argentine
et Brésil. L’émigration a touché un huitième de la population européenne en
1900. En même temps, près de 50 millions d’Indiens et de Chinois furent
envoyés pour travailler dans les mines et les plantations en Amérique latine
et dans les colonies africaines des grandes puissances européennes. Au
lendemain de la seconde guerre mondiale, certains pays européens affectés
par la pénurie de main-d’oeuvre ont favorisé l’immigration. Cependant,
depuis 1970, l’accès aux marchés du travail des pays industriels est
drastiquement limité. En tout état de cause, les flux migratoires sont
insignifiants par rapport au nombre de chercheurs d’emploi dans les pays du
Sud.
Mais la différence la plus significative consiste dans le changement des
principaux acteurs de la mondialisation. Dans la première phase, il s’agissait
d’Etats impériaux. Aujourd’hui, nous avons à faire aux entreprises
transnationales qui dominent l’investissement, la production et le commerce
mondiaux et aux banques et intermédiaires financiers qui contrôlent la sphère
financière, de plus en plus dissociée de la sphère de l’économie réelle2.
1 En cette année, chaque jour les transactions sur les marchés des changes totalisaient
900 milliards de dollars, à comparer avec le Produit Mondial Brut journalier de 64
milliards et les exportations de 10 milliards. A la même époque, les réserves de toutes
les banques centrales étaient évaluées à 693 milliards de dollars.
2 Pour l’analyse de la financiarisation, voir entre autres le petit livre de Piot O.
(1995).
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Ces nouveaux acteurs aspirent à infléchir l’action des Etats nationaux et
des organisations internationales qui entravent leur liberté d’action.
L’effondrement du socialisme réel les a rendus arrogants. Tout se passe
comme s’ils voulaient mettre entre parenthèses la période allant de la crise de
1929 à l’époque actuelle, consolider la dictature incontestée de l’économique
et renforcer la primauté du privé dans la conduite des affaires publiques.
Au plan idéologique, ils prônent le laissez-faire en réclamant à grands
cris la dérégulation. Mais en même temps ils sont intéressés à profiter des
largesses des Etats des pays où ils s’installent sous forme de subventions
directes ou indirectes, de manipulation de taux de change, d’exonérations
fiscales et douanières, d’offre de terrains équipés, de crédits bonifiés et de
protection contre la concurrence des produits importés1. Leur but est donc de
privatiser l’Etat autant que faire se peut et pour cela le maintenir en situation
de faiblesse, voire de corruption (le soft State de Myrdal), caractéristique des
Etats patrimoniaux. Les liens entre l’appareil de l’Etat et les grandes
1 Les pays du Tiers monde se livrent à des surenchères exorbitantes pour attirer les
investissements du capital étranger. Il en est de même entre les provinces à l’intérieur
de chaque pays, puis entre les villes à l’intérieur de chaque province. Le Brésil offre à
ce sujet des exemples saisissants. Les grands constructeurs automobiles qui s’y
installent bénéficient de toute la gamme d’incitations. Ils ont obtenu, de surcroît, un
tarif qui les protège efficacement de la concurrence de voitures importées ; la baisse
simultanée des tarifs sur les pièces importées et la surévaluation de la monnaie
brésilienne assurent aux constructeurs une marge de profits intense, augmentée encore
par les bénéfices que procure la vente à crédit, du fait des taux d’intérêt extrêmement
élevés pratiqués au Brésil (une façon d’attirer les capitaux étrangers). Les
constructeurs automobiles ont donc le vent en poupe, alors que les industries locales
de pièces détachées sont acculées à la faillite ou reprises par leurs concurrents
étrangers. Quant aux grands projets miniers et métallurgiques en Amazonie, ils
fonctionnent tous sur la base de l’énergie électrique vendue à un prix inférieur aux
coûts de production. A ces subventions s’élevant à une centaine de millions de dollars
par an, il faut ajouter le service de la dette extérieure encourue pour financer la
construction du barrage de Tucurui qui a demandé un investissement de 9 milliards de
dollars. Ces grands projets procurent peu de devises car ils exportent des minerais ou
des produits semi-élaborés ; ils ne créent que très peu d’emplois directs et sont de
surcroît exempts d’une grande partie d’impôts (voir Gazeta Mercantil, Balanço anual
96/97 - Para, septembre 1996). La “guerre fiscale“ que se font les différentes
provinces entraîne aussi des délocalisations à l’intérieur d’un pays de taille
continentale comme le Brésil. Les industries textiles et de chaussures quittent les
Etats du Sud, en laissant derrière elles des villes sinistrées par le chômag,e pour
s’installer dans le Nordeste où elles sont accueillies par des incitations généreuses et
une main-d’oeuvre bon marché.
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entreprises publiques et privées, nationales et étrangères prennent la forme
d’anneaux bureaucratiques finement analysés par Fernando Henrique
Cardoso (1993).
Les multinationales qui mènent le jeu sont donc intéressées à accréditer
l’image suivante de la mondialisation :
- La mondialisation est un phénomène nouveau, une lame de fond
irrésistible, de surcroît avantageuse pour toutes les parties, un jeu à somme
positive qui apportera une prospérité généralisée ; l’économie de marché a
montré sa supériorité en termes de capacité de croissance par rapport aux
différents avatars de socialisme réel et d’étatisme.
- Au lieu de lui résister, ce qui serait un effort vain et futile, somme
toute un anachronisme, tous les pays feraient mieux de s’y adapter en
promouvant la dérégulation et en créant des conditions favorables à
l’investissement étranger sous toutes ses formes - investissements directs,
notamment par le truchement de l’achat (à bon compte) des entreprises
publiques privatisées, mais aussi les allées et venues du capital volatil à la
recherche des gains financiers.
- Le cap sur les investissements privés doit être activement soutenu par
les institutions de Bretton Woods, seules à compter vraiment dans le système
international. La dernière née, l’Organisation Mondiale du Commerce, qui
prit le nom mais pas l’esprit de l’institution proposée en 1944 par Keynes, a
une fonction doublement importante :
a) élargir le champ du commerce international privé aux produits
immatériels de la science et de la technique (dont il y a vingt ans
encore on pouvait espérer qu’ils obtiendraient le statut de patrimoine
commun de l’humanité) ;
b) sous prétexte d’égalité de traitement de tous les partenaires,
s’opposer à la construction d’un ordre économique international
équitable, qui favoriseraient les partenaires plus faibles. Il est
significatif que l’OMC fût créée à partir du GATT et non pas de la
CNUCED. M. Dubey (1996) considère avec raison que les accords
de Marrakech furent une défaite pour les pays du Tiers monde.
Ce qui frappe dans ce discours, largement véhiculé par les médias, c’est
qu’à quelques détails près il n’a pas changé depuis la fin des années
quarante. A cette époque déjà, les pays d’Amérique Latine étaient invités à
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s’ouvrir largement aux investissements étrangers privés, la Banque Mondiale
ayant pour mission de co-financer avec les Etats locaux les infrastructures
nécessaires. Cette proposition de (mal)développement dépendant était,
comme on pouvait s’y attendre, relayée par les partis de droite et les
représentants de la bourgeoisie locale désireuse d’accéder au rôle d’associée
au capital étranger.
Cette offensive idéologique suscita à l’époque des réactions
nationalistes plus ou moins vigoureuses, se traduisant entre autres par une
vague de nationalisations dans les secteurs stratégiques du pétrole, de
l’énergie électrique, des télécommunications et des transports. Tout se passe
comme si l’on devait revenir à la case départ, en effaçant de l’histoire un
demi-siècle pendant lequel les Etats-développeurs se sont efforcés de
promouvoir, avec plus ou moins de bonheur, une industrialisation tournée
vers les marchés intérieurs.
Pour justifier ce virage à 180 degrés, il faut donc dénigrer le bilan des
réalisations passées, affirmer contre le bon sens que seule une croissance
extravertie est désormais possible indépendamment de la taille du pays
concerné, présenter comme dégâts inéluctables du progrès les coûts sociaux
exorbitants entraînés par la modernisation accélérée des entreprises qui se
préparent à affronter individuellement la compétition extérieure dans des
pays notoirement dépourvus de compétitivité systémique à cause d’une
infrastructure défaillante, de taux de change surévalués et de taux d’intérêt
qui feraient pâlir un usurier1, condamner le secteur public pour sa prétendue
inefficacité, postuler (avec raison) une réduction drastique de l’appareil
d’Etat pléthorique et, chemin faisant, proclamer l’obsolescence des courants
de pensée structuraliste et nationaliste qui ont connu un essor remarquable en
Amérique Latine, sous l’influence de la CEPAL, et en Inde.
Le moins que l’on puisse dire c’est que cette offensive idéologique a du
mal à aligner des arguments convaincants et à s’accommoder des faits.
On voudrait nous faire croire que l’effondrement du socialisme réel
constitue une preuve a contrario de l’excellence du capitalisme pur et dur.
Or, depuis la montée des doctrines néo-libérales, la croissance de l’économie
mondiale s’est considérablement ralentie. Son taux est passé de 5% au cours
1 Pour une analyse des distorsions auxquelles mène la compétitivité érigée au rang
d’une idéologie, voir Petrella et alii (1994).
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des années soixante à 3,6% au cours des années soixante-dix, à 2,8% au
cours des années quatre-vingt-dix et à 2% à peine dans la première moitié de
la décennie en cours. Leslie Thurow (1996) à qui nous empruntons ces
données écrit qu’en deux décennies le capitalisme a perdu 60% de son essor.
Les Etats-Unis n’échappent pas à ce changement structurel. Selon J.
Madrick (1995) ce pays a connu une croissance de 3,4% de 1870 à 1973 et
de 2,3% à peine entre 1973 et 1993. La productivité du travail s’est accrue de
2 à 2,5% entre 1870 et 1950, à plus de 2,5% entre 1948 et 1973, pour tomber
à moins d’1% de 1973 à 1993. Contrairement à une vue largement répandue
dans les médias, les Etats-Unis n’ont pas résolu leur problème de chômage.
Le même Thurow (Thurow, 1995), dans un autre texte, estime qu’au moins
15% des travailleurs américains sont à la recherche d'un emploi si l’on
additionne les chômeurs déclarés, ceux qui ne sont plus officiellement
demandeurs d'emploi et aussi à ceux qui travaillant à temps partiel et
voudraient passer au plein temps. La réduction des salaires réels touche 80%
de la force de travail alors qu’en vingt ans le PIB réel par tête a augmenté
d’un tiers. Tout ce revenu additionnel est allé au cinquième le plus riche de la
population, avec une forte concentration au sommet représenté par 1%.
“Sans doute aucun pays n’a jamais connu un changement aussi considérable
dans la répartition des revenus sans avoir subi une révolution ou perdu une
guerre importante”.
La situation sociale n’est guère brillante dans les pays du capitalisme
périphérique contraints à pratiquer les différents avatars d’ajustement
structurel. L’hebdomadaire britannique The Economist, pourtant très
favorable aux réformes libérales, a admis récemment que celles-ci ont eu en
Amérique Latine, à l’exception du Chili, des effets mitigés et furent
lourdement payées en termes sociaux : “la perspective économique
fondamentale est favorable. Mais les pauvres ne peuvent pas manger les
‘fondamentaux’. Ce qu’ils voient, c’est que l’écart des revenus
traditionnellement large dans la région est en train de s’élargir encore plus”
(30 novembre 1996, p.24).
Pour ne citer qu’un seul exemple, prenons l’Argentine, un pays qui a
réussi à stabiliser sa monnaie et, à ce titre, a été couvert d’éloges. Mais à quel
prix ? L’Argentine se débat actuellement avec un chômage ouvert de 2,2
millions de personnes pour une force de travail de 14 millions. Le sousemploi frappe en outre 1,3 million de personnes et le sous-emploi déguisé
(travail précaire très mal rémunéré dans le secteur informel) 2,8 millions. Les
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salaires réels ont chuté de 15% en trois ans (O Estado de São Paulo, 5 et 7
décembre 1996).
Mais il y a pire. La situation de la Russie et de plusieurs autres pays exsoviétiques ne cesse d’empirer, n’en déplaise aux nombreux conseillers
occidentaux qui entraînèrent ces pays dans les réformes de choc censées
amener presqu'instantanément un capitalisme à visage humain et non pas une
réédition du capitalisme sauvage du XIXe siècle. S. F. Cohen (1996),
professeur d’études russes à l’Université de Princeton, vient de publier un
article indigné contre les procédés des médias occidentaux qui s’acharnent à
voir dans ce qui se passe en Russie des signes de progrès sur la voie des
réformes devant mener ce pays à la démocracie et à l’économie de marché.
Les médias se gardent bien d’expliquer à l’opinion publique que, pour la
majorité des Russes, il s’agit bel et bien d’un “effondrementtotal de tout ce
qui est indispensable à une existence décente : salaires réels, prévoyance
sociale et services de santé, taux de natalité et espérance de vie ; production
industrielle et agricole, éducation supérieure, science et culture
traditionnelle ; sécurité dans les rues et répression du crime organisé et des
bureaucrates voleurs ; les forces militaires encore énormes et la sûreté des
engins et des matériaux nucléaires”.
Il n’y a qu’une exception, celle des pays de l’Asie du Sud-Est qui
connaissent des taux de croissance spectaculaires grâce au fonctionnement
des économies mixtes organisées par les Etats développeurs. Selon
l’observation judicieuse du dernier Rapport de la CNUCED (1996, p. 79), les
stratégies d’industrialisation qui y sont mises en oeuvre sont “compatibles
avec le marché mais nullement guidées par le marché”. En tout cas, nous
sommes loin du laissez-faire1.
Quant à l’emprise de la mondialisation sur l’économie des différents
pays, il suffit de regarder les statistiques pour se rendre compte qu’elle est
grandement exagérée à dessein. De nombreux gouvernements sont contents
de pouvoir justifier tantôt des mesures impopulaires, tantôt l’absence des
résultats des politiques suivies en invoquant une force majeure à laquelle ils
doivent se plier. Pourtant, Aldo Ferrer (1996) a raison lorsqu’il écrit que les
marchés intérieurs continuent à absorber 80% de la production mondiale, que
1 Pour une excellente analyse de l’interventionnisme dans les pays de l’Asie du SudEst, voir Singh A. (1996). La notion de l’Etat développeur est discutée par Christian
Sautter (1996) dans son dernier ouvrage comparant la France et le Japon.
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l’accumulation du capital se fait à plus de 90% à partir de l’épargne interne et
que près de 9 travailleurs sur 10 travaillent pour satisfaire les besoins des
marchés intérieurs. Parmi les économistes américains qui critiquent
l’importance exagérée donnée à la lutte pour les parts de marché mondial au
détriment d’une politique tournée vers le développement du marché intérieur,
citons Paul Krugman (1994). Comme nous l’avons déjà dit, le degré
d’ouverture de l’économie mondiale n’est pas très différent aujourd’hui de
celui atteint en 1914. Hirst et Thompson (1996), auteurs d’un ouvrage fort
documenté, arrivent à la conclusion que la mondialisation relève en grande
partie d’un mythe, opinion partagée à des degrés divers par Paul Bairoch
(1996), Paul Streeten (1996) et M. Guaino1.
Plus que jamais il s’agit de bien comprendre la dialectique entre le
développement du marché intérieur et l’essor des échanges extérieurs pour
bien apprécier les marges de liberté dont disposent les Etats-nations. Plutôt
que de s’enfermer dans la dichotomie stérile -croissance extravertie ou
intravertie- il faut donner raison à Osvaldo Sunkel (1993) lorsqu’il postule le
développement à partir de l’intérieur. Seuls les pays disposant d’un marché
intérieur dynamique et d’une politique industrielle autonome peuvent aspirer
à se trouver du côté des gagnants dans la course à la mondialisation.
Les gagnants et les perdants de la mondialisation et de la
libéralisation
Car, sous ses formes actuelles, la mondialisation constitue un instrument
puissant de polarisation exacerbant le développement inégal. Les idéologues
de la mondialisation et ses critiques s’accordent là-dessus. Les différences
d’opinion concernent le jugement porté sur le darwinisme social, un
mécanisme vertueux de sélection pour les inconditionnels du marché, une
forme perverse du capitalisme sauvage pour les héritiers de la critique
socialiste du capitalisme.
Selon Broad et Cavanagh, deux chercheurs nord-américains (1995), les
marchés globaux intègrent approximativement un tiers de la population
mondiale, une majorité des habitants des pays riches et l’élite des pays
1 Ce dernier publia dans Le Monde du 24 mai 1996 un article intitulé “Le mythe de la
mondialisation” où nous lisons notamment : “... on a fini par perdre de vue que le
coeur de l’économie est à l’intérieur même du pays et que l’essentiel se joue d’abord
dans la proximité”.
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pauvres. L’écart entre le Nord et le Sud est en train de diminuer pour une
douzaine de pays ; en revanche, il s’élargit pour une centaine d’autres. Leur
verdict est sans appel : “sans un changement majeur de politique, le monde
au XXIe siècle sera celui d’un apartheid économique” (p. 24).
Ce scénario catastrophe n’est pas encore entièrement joué. N’en
déplaise à ceux qui ont déjà enterré les Etats-nations, ce sont eux qui
détiennent la clé de l’avenir. Parmi les dirigeants des pays du Sud, Fernando
Henrique Cardoso, le sociologue éminent élu président du Brésil, est celui
qui a le plus réfléchi sur la mondialisation, ayant prononcé des conférences à
ce sujet lors de ses visites au Mexique, en Inde et, plus récemment, en
Afrique du Sud. Pour lui, la mondialisation impose de nouvelles tâches à
l’Etat qui, “au lieu de s’affaiblir doit plutôt se renforcer pour être à même de
promouvoir le développement. En réalité, le rôle de l’Etat est bien plus
complexe. Outre les fonctions classiques comme la sécurité, la santé ou
l’éducation, il doit accueillir dans un cadre démocratique les demandes
croissantes pour plus d’équité, pour plus de justice, pour un environnement
sain, pour le respect des droits humains. A une citoyenneté plus exigeante
doit correspondre aussi un raffinement plus grand des actions de l’Etat. Un
Etat uni et organisé, donc fort, aura de meilleures conditions pour faire face
aux besoins découlant de la mondialisation”1.
En même temps, les Etats se doivent d’oeuvrer en faveur d’une
redéfinition des règles du jeu internationales qui appellent une négociation :
“Ce serait une erreur grossière que de voir la mondialisation comme
résultant uniquement des forces du marché. Les limites à l’intérieur
desquelles le marché fonctionne sont déterminées politiquement dans un
contexte où le jeu du pouvoir entre les nations est toujours très clairement
présent” (Ibidem).
Cardoso poursuit dans ce domaine une politique extérieure très active,
soulignant l’urgence d’une réforme des Nations-Unies mais aussi des
institutions de Bretton Woods, faisant de l’intégration de l’Amérique du Sud
un objectif majeur et proposant une plus grande entente entre les puissances
moyennes comme le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud2.
1 Cette citation et la suivante sont extraites de la conférence prononcée par Fernando
Henrique Cardoso à l’Université de Wirwatersrand à Johannesburg, publiée par O
Estado de São Paulo le 29 novembre 1996.
2 Pour une analyse de sa politique extérieure, voir Sachs I. (1996c).
Les quiproquos du débat sur la mondialisation
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Cependant, le problème des gagnants et perdants ne se pose pas
uniquement au niveau des pays. A la polarisation à l’échelle planétaire
correspond l’approfondissement des fractures sociales à l’intérieur des pays,
y compris au sein des pays gagnants1.
Il convient à ce propos de distinguer la mondialisation de la
libéralisation qui la sous-tend. Un rapport récent du secrétaire exécutif de la
CNUCED contient un chapitre au titre significatif : Le développement dans
une économie libéralisée en voie de mondialisation (Ricupero R., 1996).
Alors que l’ampleur des processus de mondialisation, comme nous l’avons
déjà dit, est souvent exagérée à dessein (la mondialisation et la délocalisation
ont bon dos), c’est dans la libéralisation et la dérégulation excessives et trop
rapides qu’il faut voir une des causes principales de la crise sociale actuelle.
C’est particulièrement vrai pour les pays du Sud qui se sont ainsi privés
d’instruments nécessaires à une insertion autonome dans l’économie
mondiale, se condamnant à subir la mondialisation dans des modalités
imposées de l’extérieur. L’excellent livre de Badhuri et Nayyar (1996)
montre le prix que les classes populaires en Inde paient pour la libéralisation.
Leur analyse fondée sur une base théorique très solide a une valeur générale.
Il est à craindre que les ravages de la libéralisation soient bien difficiles à
rattraper, le Brésil n’échappant pas à la règle.
Pourtant, il n’y aura pas de salut en dehors d’une recomposition des
Etats autour de leur fonction de développeurs et de la construction d’un ordre
économique international plus équitable. La remarque d’Eric Hobsbawm
(1994, p.574) que tous les miracles économiques du XXe siècle se sont
réalisés contre le laissez-faire - et non pas par son biais - indique la direction
dans laquelle doit s’engager le débat.
1 C’est ce qui pousse E. B. Kapstein (1996, p.16) à postuler pour l’Etat national
américain le rôle d’un pare-chocs par rapport à l’économie mondiale.
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Ignacy SACHS
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