Peindre l`Histoire

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Peindre l`Histoire
Peindre l’Histoire
La peinture ne consiste pas toujours à « peindre une date », objectif qui sera en partie relevé
par la photographie, mais à donner une vision d’un évènement, tenter de faire comprendre par le jeu
des émotions son contexte historique et parfois attirer l’attention de ses contemporains sur l’intérêt
d’un fait.
L’artiste peut avoir pour but de représenter l’histoire de manière subjective (l’artiste prend
parti dans un évènement, il émet une opinion) ou de la dévoiler de manière objective (l’artiste ne fait
que restituer la réalité d’un évènement).
La représentation de l’histoire en peinture n’est pas un sujet fermé. Elle peut prendre de
nombreuses formes. Ces formes sont au nombre de trois dans la peinture de Richter : des
reproductions d’œuvres d’art classiques, une mémoire picturale de sa famille et enfin la représentation
d’évènements marquants de son époque.
La relation de Gerhard Richter avec l’histoire nous amène alors à séparer cette histoire en
deux : histoire de la peinture et histoire politique et sociale du 20ème siècle. La distance entre ces deux
sujets nous amènera à traiter de son implication pour les œuvres qui l’ont précédé puis de son rapport
avec le monde de son époque.
Un panorama de l’histoire de l’art (portraits et paysages)
Richter réalise dès les années 1960 la reproduction de chefs-d’œuvre, témoignant de son
attachement aux formes artistiques du passé : il affirme ainsi la possibilité de revoir une œuvre, de la
retravailler, sans jamais qu’elle soit finie. Violence du geste, violence de la quête, Richter note
d’ailleurs en 1985 son « l'incapacité, l’impossibilité de réaliser, d’achever, de peindre une toile
réellement valable ». Copies fidèles et interprétations jalonnent son travail, avec la prétention toujours
marquée de s’identifier à ces artistes revisités : Titien, Poussin, Vermeer, Chardin, Ingres et Morandi
en font partie, nous n’étudierons que ces derniers.
Titien (1488 – 1576) est un peintre italien issu de l’école vénitienne, grand portraitiste de son
temps, il tente de faire ressortir les traits de caractère de ses personnages. Il « libère la peinture des
contraintes de la ligne et de la forme […] pour donner tout pouvoir à la couleur ». L’influence de
Titien est considérable sur Richter puisque l’école vénitienne avait établi le modèle du portrait :
sculpter la matière picturale puis dissoudre le contour des formes. Enfin, ils minimisent l’importance
du dessin préparatoire. Vous vous apercevrez que ces caractéristiques se retrouvent dans l’œuvre de
Richter.
Poussin (1594 – 1665) incarne le classicisme français à l’époque de Louis XIV et influence Richter
par ses paysages riches et naturels, imitation des phénomènes de la nature. Le classicisme prône
l’équilibre, la mesure et la vraisemblance, moyens d’accession à la perfection et à la beauté.
“Le classicisme est ce qui me permet de tenir debout. C’est ce qui me donne la forme. Il est l’ordre
que je n’irai jamais contester.” “The classical is what holds me together. It is that which gives me
form. It is the order that I do not have to attack.”
L’Orage (Poussin)
Chinon (Richter)
La peinture néoclassique du XIXème siècle d’Ingres (1780 – 1867) se retrouve chez celle de
Richter dans le tableau Betty qui reprend le modèle du peintre français Baigneuse de Valpinçon.
L’ascendance de Titien resurgit dans cette peinture par sa prédilection du portrait à mi-corps.
Betty (Richter)
Baigneuse de Valpinçon (Ingres)
Chardin (1699-1779) et Morandi (1890-1964) exercent une force majeure sur le peintre
allemand par leurs natures mortes. Le premier est considéré comme l’un des plus grands peintres du
XVIIIème siècle, le second est un peintre italien de la deuxième moitié du XXème siècle, il se
distingue par le positionnement des objets dans le cadre où l’on peut lire la géométrisation de l’espace.
De gauche à droite : Chardin, Richter et Morandi.
Enfin, il s’affilie à l’œuvre de Marcel Duchamp, inspirateur au XXème siècle de plusieurs
courants artistiques (Pop Art, néo dadaïsme, etc.), lui-même appartenant au dadaïsme et au
surréalisme. Le Nu descendant un escalier n°2 révèle bien le même engouement de Richter et
Duchamp pour peindre le mouvement. Si Marcel Duchamp le reproduit grâce au mouvement du
cinéma, aux tendances cubistes et futuristes, Richter le simule par le flou du tableau. Cependant, le
peintre allemand s’écarte de celui français par le réalisme de sa peinture. Avec ce tableau, Richter
reste alors, jusque dans l’abstraction, résolument classique. On se souvient de la création du « réalisme
capitaliste » qui le définit comme un « artiste pop-allemand », le tableau Ema cherche-t-il à donner
une déconstruction du réel plus valable que la réponse qu’avait pu offrir le mouvement futuriste ?
Gerhard Richter affirme, avec Ema, sa volonté de rompre avec le cubisme et le futurisme, le nu étant
un objet méprisé par ces derniers.
Dans tous les cas, pour le peintre allemand, l’accès à la modernité se fait dans la perfection
(voir précédemment), maître mot du classicisme du XVIIème. Remarquez la différence du tableau
rigoureux, vraisemblant, léger et réaliste de Richter par rapport à celui dense de Duchamp qui
s’affranchit de la perspective pour mettre en valeur les plans dans l’éclatement des volumes. Enfin,
l’unicité de point de vue du motif qui est conservée par Richter est délaissée par Duchamp, qui lui
oppose la multiplicité des plans.
Ema
Nu descendant un escalier n°2
Le dernier volet de cette histoire de la peinture dans l’œuvre de Gerhard Richter sera consacré
à l’inspiration romantique pour ses paysages. Le romantisme allemand commence en 1770 et se
termine vers 1830. Il réunit des peintres tels que Caspar David Friedrich et Johann Heinrich Füssli.
Les bases du romantisme sont jetées autour du sentiment, l’individualité, l’âme torturée mais aussi
l’union des contraires en un monde harmonieux. On retrouvera l’ensemble de ces caractéristiques dans
Morceau de mer ou Chinon, l’artiste photographiant cette nature immense et songeuse, tout comme
Caspar Friedrich. Gerhard Richter résume ainsi son travail : « Comme dans les paysages romantiques
du XIXe siècle, le ciel occupe une place énorme mais ici l’image est volontairement floue,
insaisissable, aucun élément ne permet de situer un lieu. »
Mondaufgang am Meer (C. D. Friedrich, 1821)
Morceau de mer
Nous voici à la fin de la première partie. Vous avez donc constaté que Richter s’inscrit dans de
nombreux mouvement de l’histoire de la peinture (Ecole vénitienne, Classicisme, néo-classicisme,
romantisme) pour en prouver la pérennité. Si l’artiste allemand s’inspira de ces anciens mouvements,
il ne leur réserve pas le sort d’antiquités revisitées mais au contraire affirme leur perpétuel
enrichissement.
Histoire personnelle, et peinture d’histoire (portraits et série 18 octobre 1977)
Nous aborderons cette partie sous deux angles : une histoire personnelle de Gerhard Richter
qui retrace celle de l’Allemagne puis la peinture d’histoire qui rend hommage aux leaders du groupe
révolutionnaire Baader-Meinhof.
L’histoire personnelle de Gerhard Richter est étroitement associée à celle de la 2 ème Guerre
Mondiale, ce dont atteste sa biographie. Il peindra sans relâche durant des années ce moment de
l’histoire des hommes, rappelant le « devoir de mémoire ». Il a 15 ans à la fin de la guerre, impossible
donc pour lui de faire abstraction de cette histoire allemande. Il la retranscrit dès 1960 avec des photos,
de famille ou extraites de journaux, qu’il peint. Portraits d’inconnus, de parents, de scènes de guerre
ou de villes, tout est là pour rappeler la guerre vue par Richter, mémoire délavée et violente.
Tant Marianne
Père Horst
Oncle Rudi
En 1965, Gerhard Richter réalise les portraits de ses proches : son oncle Rudi, sa tante
Marianne ainsi que son père Horst. Cette reconstitution du passé de la part de Richter n’est pas
gratuite, elle rappelle invariablement le destin tragique des personnes immortalisées : sa tante
Marianne mourra de faim dans un camp, victime du « programme d’euthanasie » des malades
héréditaires de l’eugénisme hitlérien ; et son oncle Rudi, posant en uniforme nazi, sera tué à la guerre
quelque temps après la prise de la photo le présentant souriant et ravi face à la caméra. Les couleurs
utilisées par le peintre (noir et blanc) renforcent cette atmosphère lugubre et rend aux photographies
utilisées leur pigment d’origine. Si la peinture permet à l’artiste de faire transparaître des émotions, la
mémoire n’est pas retravaillée et paraît retranscrire à l’identique ces moments douloureux. Cependant,
si l’artiste parait retranscrire les photographies à l’identique, il peut aussi donner y faire passer des
impressions personnelles, c’est le cas par exemple du portrait « clownesque » de son père. La mémoire
devient alors « vivante ». Néanmoins, un sentiment d’intimité émane des portraits de sa femme et de
ses enfants et de ses proches.
Les peintures suivantes ont été créées à partir d’images de guerre prises par l’aviation audessus des villes allemandes, témoignant de la violence des bombardements. A nouveau, la mémoire
personnelle de Gerhard Richter ne se sépare pas de l’histoire allemande puisque sa propre ville natale
a été largement détruite par les bombardements du 13 au 15 février 1945. En deux jours, 1300
bombardiers libèrent 3900 tonnes de bombes sur la ville : il fera 305 000 morts, beaucoup de victimes
disparues en fumée sous l'effet d'une température souvent supérieure à 1 000 °C. Ce jour-là, éloignés
de la ville, les yeux de Gerhard fixeront le brasier et les flammes resteront à jamais gravées sur sa
rétine. Ces œuvres uniques en font un artiste engagé face à l’histoire. S’il évoque certains paysages
urbains de Paris ou la reconstruction de villes allemandes après la guerre, en les peignant à grand
coups de brosse, Richter détruit cet objectif et semble les détruire à nouveau.
Nous abordons pour terminer les peintures retraçant les évènements du 18 octobre 1977, date
de la mort dans la prison de Stammheim, des leaders du groupe révolutionnaire Baader-Meinhof.
Peints 11 ans après les évènements, les tableaux rendent hommage à ces jeunes activistes. Ces œuvres
retracent l’arrestation des terroristes de la RAF (Rote Armee Fraktion), guérilla urbaine d’extrême
gauche, qui tentaient de déstabiliser durant « les années de plomb » (1968-1998) le régime ouest
allemand. Quelques jours après leur arrestation, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe
sont retrouvés morts et quelques semaines plus tard, la membre fondatrice du groupe, Ingrid Schubert
est retrouvée pendue dans sa cellule. L’enquête officielle conclut au suicide mais le doute persiste.
Cette œuvre fait-elle preuve de compassion à l’égard de ces jeunes gens morts cruellement pour leurs
idées ? Il n’en reste pas moins qu’elle fait scandale à l’époque, accusée de raviver les braises de
l’extrême gauche.
“It’s about grief - compassion and grief. Certainly also fear.” (« Fixer la tristesse, la pitié et la peine.
Mais sûrement, aussi, la peur. »)
Gerhard Richter retraverse peut-être dans ces œuvres le traumatisme qu’il avait lui-même vécu
quelques années auparavant : la mort incompréhensible d’êtres humains destinés à vivre. Quoi qu’il en
soit, il livre un nouveau visage de l’histoire de l’Allemagne au travers de ses tableaux, que ce soit au
travers de l’histoire de la peinture ou de la peinture d’histoire. S’il se considère comme « l’héritier,
dit-il, d’une immense, fantastique et féconde culture de la peinture que nous avons perdue », il
n’oublie pas que l’artiste « est l’homme des utopies, / Les pieds ici, les yeux ailleurs ».
Ouverture
Pour clore cette rétrospective, la réflexion sur l’idée de mémoire m’a paru appropriée. Suite à
la conférence l’année dernière de M. Michel Wieviorka et M. Hervé Le Bras sur le thème du sujet,
revenir sur la notion de mémoire me paraît primordial.
Je rappelle que les années 1930 voient le retour de l’intérêt pour le retour de la mémoire
collective. Ce thème, le retour de la mémoire collective, ne s’affirme tout à fait qu’après la seconde
guerre mondiale avec la prise de conscience de la destruction de mémoires (bâtiments, archives, etc.).
De nombreuses mémoires sont alors créées et diffusées dans l’espace public comme les listes de noms
dans les camps d’extermination ou les photographies de la déportation. Mais beaucoup de mémoires
restent enfouies par des choix délibérés : c’est justement le cas de l’Allemagne. Ernest Renan affirme
que « la nation a besoin d’oublier » ; mais pour cela, elle doit construire un récit national.
Cependant, les mémoires pèsent dans un premier temps sur l’histoire puisqu’elles peuvent
faire l’objet de récits différents, faisant obstacle à sa fabrication. Le travail de l’historien est d’ailleurs
de les confronter.
Dans un deuxième temps, si la mémoire est confuse ou trouble, si l’individu (le sujet) n’a pas
réussi à l’assimiler, il ne pourra se construire : c’est la désubjectivation de l’individu. Si elle est claire,
nette, avérée et établie, l’individu (le sujet) pourra alors se construire : c’est la subjectivation.
Or, la subjectivation est souvent réalisée par les peuples ou individus victorieux dont la
mémoire ne fait pas de doute. Mais l’ « histoire des vaincus », elle, prête généralement à confusion.
Michel Wieviorka notait que « le problème dans l’histoire reste les perdants, les prostituées, les
pauvres qui ont été écartés du développement de l’histoire. Leur passé a donc été possible. » Et il
propose en fin de séance de réfléchir sur le débat de victime. Voilà le point où nous rejoignons Gerhard
Richter.
En effet, son œuvre retrace l’histoire d’une nation vaincue dont il se propose de faire la
mémoire. Gerhard Richter, au travers de la peinture, reconstruit pas à pas depuis la fin de la guerre une
histoire qui reste à écrire. Pour pouvoir construire le présent, il revendique tout au long de son œuvre
le droit d’étudier le passé.
Lors d’un entretien pour Le Monde, Gerhard Richter livre à propos de l’histoire : « Si je crée
une œuvre en rapport avec le présent, c'est parce que l’événement m'importe, comme il importe au
reste du monde. »
Jules CHANCEL,
Le 16 septembre 2012
ANNEXE : Biographie de Gerhard Richter
Gerhard Richter est un peintre allemand. Né en 1932 à Dresde, il a l’âge de raison durant la 2 ème guerre
mondiale, évènement qui laissera une trace indélébile dans les yeux de l’enfant. Sa ville natale sera
arrosée de bombardements le 13 février 1945, deuxième évènement marquant de son histoire. Durant
la guerre froide, Dresde est annexée à l’URSS et se trouve donc du côté est-allemand. Gerhard Richter
s’engage dans le réalisme socialiste pour servir la politique de l’état soviétique, la production des
artistes étant alors censurée, et l’art rigoureusement figuratif. Il se rendra du côté ouest allemand avant
de fuir définitivement l’Allemagne de l’est en 1961 pour Düsseldorf. Le changement est radical. Il
quitte alors une Allemagne de l’est pauvre pour une Allemagne de l’ouest en pleine expansion. A
l’inverse du Réalisme Socialiste formel et strict de l’URSS, le Pop Art de l’ouest une peinture libérée
qui produit des images de la société de consommation (Andy Warhol). Richter ne suit pas ce
mouvement et crée le « Réalisme Capitaliste ». Il réalise des tableaux en s’inspirant de photographies
anodines d’amateurs, des « photo-peintures ».