Prévenir la maltraitance, nos responsabilités collectives
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Prévenir la maltraitance, nos responsabilités collectives
Prévenir la maltraitance des adultes vulnérable Actes du colloque du 10 octobre 2006 AFBAH - APHP - UNAFTC 1 Sommaire Présentation Docteur Diane Pulvénis, Politique gériatrique de l'AP-HP .......................................... 3 Monsieur Patrick Gohet, délégué interministériel aux personnes handicapées : ........... 4 introduction ....................................................................................................... 4 Bernard Duportet : introduction............................................................................ 6 Matinée : Management, quels engagements ? Témoignages de Professionnels ............................................................................ 9 Hôpital Ambroise Paré - AP-HP ............................................................................. 9 Maltraitance : des frontières, mes limites - Madame Catherine Goor, directrice de la maison de repos New-Philip, Bruxelles..................................................................13 Alice Casagrande : Quel manager pour une institution bien-traitante ? .....................16 Madame Francine Amalberti, Directrice EHPAD Cousin de Méricourt et Foyer logement de l'Aqueduc .....................................................................................................19 Maltraitance des personnes handicapées en institution Monsieur Jacques Sibel, directeur du foyer d'accueil médicalisé, les Tamaris, Champol (28) ..........................21 Monsieur Morin, directeur des affaires juridiques et des droits du patient, AP-HP .......26 Objectif Bientraitance .........................................................................................27 Docteur François Piette, chef de Service - Hôpital Charles Foix - AP-HP ....................27 Table ronde /questions du public .........................................................................28 Après-midi : Quiproquos et handicaps invisibles Professeur Jean-Luc Truelle, C.H.U. Raymond-Poincaré - Garches - AP-HP ................33 Un malade maltraitant / maltraité - Madame Catherine Ollivet - France Alzheimer 93.37 Parcours dans la maladie et maltraitance par inadvertance .....................................40 Docteur Marie- France Maugourd et Madame Christiane Faucher, Hôpital G. Clemenceau ......................................................................................................40 Table ronde et questions du public .......................................................................44 2 Docteur Diane Pulvénis, Politique gériatrique de l'AP-HP Bonjour à tous, Je représente le Professeur Navarro, directeur de la politique médicale de l'AP-HP, qui n'a pas pu être présent ce matin. Je suis responsable de la mission gérontologie à l'AP-HP. Cette journée est centrée sur la prévention de la maltraitance des adultes vulnérables au sens large, personnes âgées ou personnes handicapées. C'est la raison pour laquelle cette journée est co-organisée par l'AP-HP, l'AFBAH, Association Francilienne pour la Bientraitance des Aînés et/ou Handicapés et par l'Union Nationale des Familles de Traumatisés Crâniens. C'est un des axes majeur de la politique mise en place par l'AP-HP sur la prévention de la maltraitance. L'autre axe majeur est le fait de favoriser la parole. J'espère que ce colloque en sera une illustration. Dans la salle des professionnels AP-HP et hors AP-HP sont réunis. Tous les corps de métier sont représentés, de l'agent hospitalier au directeur. Nous avons l'honneur d'accueillir M. Gohet, Délégué interministériel aux personnes handicapées, à qui je vais passer la parole dans un instant, après vous avoir présenté le déroulé de la journée. La matinée sera centrée sur la thème du management : comment une équipe peut-elle prévenir la maltraitance ? Comment favoriser l'engagement de tous, de l'agent au directeur ? L'après-midi sera centrée sur les troubles du comportement, avec deux éclairages complémentaires, les troubles du comportement des traumatisés crâniens et ceux des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer. Ces patients sont en quelque sorte, les vulnérables des vulnérables. Il peut y avoir envers eux une maltraitance due à de l'incompréhension. 3 Monsieur Patrick Gohet, délégué interministériel aux personnes handicapées : introduction Mesdames et messieurs, je voudrais saluer chacune et chacun d'entre vous, et remercier l'AP-HP pour son invitation et l'occasion qu'elle me donne d'intervenir devant vous. Je voudrais vous saluer madame la directrice, ainsi que le président de l'AFBAH et le président de l'UNAFTC. Je voudrais avoir un mot pour mon amie Geneviève Laroque qui est parmi nous ce matin et qui, je n'en doute pas, contribuera avec toute l'expérience qui est la sienne à la qualité de vos échanges, je voudrais saluer aussi le professeur Truelle. Mon propos étant un propos introductif, il est inévitablement assez général. Je le tiendrais autant en tant que délégué interministériel aux personnes handicapées en exercice que comme ancien directeur général de l'UNAPEI . Lorsque j'ai exercé cette fonction pendant une quinzaine d'années, la question de la maltraitance était déjà loin d'être négligeable dans ce secteur. La prévention de la maltraitance, la lutte contre la maltraitance, l'accompagnement des personnes maltraitées sont des éléments importants de la politique du handicap, qui est globalement à la croisée des chemins entre deux lois. La question de la maltraitance doit être étudiée à la lumière des portes qu'ouvrent ces deux législations. En 1975 il y a eu la loi d'orientation, dite en faveur des personnes handicapées, et une loi sur les institutions sociales et médico-sociales. Ce n'est pas par hasard si elles ont été promulguées ensemble. 25/30 ans plus tard, la loi sur les institutions a été réformée, et pour le sujet qui nous réunit aujourd'hui elle est importante. C'est la loi de rénovation sociale et médicosociale du 2 janvier 2002. Elle comporte, dans le dispositif juridique, des dispositions qui concernent le sujet d'aujourd'hui. L'autre loi est la loi du 11 février 2005. Il est important de citer son titre qui n'est pas sans impact sur la question de la maltraitance et ce qu'elle signifie : " Egalité des droits et des chances, participation et citoyenneté de la personne handicapée ". Nous avons un arsenal juridique qui se compose de ces deux textes. Le lieu principal de maltraitance, d'après toutes les enquêtes et études qui ont été réalisées, est d'abord la famille, puis l'espace public et enfin le secteur institutionnel : l'hôpital, dans une certaine mesure, mais surtout le secteur médico-social. Pour cela je vous renvoie à un rapport intéressant fait par le sénateur Paul Blanc. Les personnes handicapées, les personnes malades, les personnes qui présentent des troubles du comportement sont des personnes vulnérables et exposées à la maltraitance. En fait, tout ce qui conduit à un état de dépendance expose à la maltraitance. Il est clair qu'en raison de leurs réactions, de leurs initiatives, qui peuvent paraître étranges ou inquiétantes, ces personnes sont exposées à la maltraitance aussi bien dans le cadre de leur entourage familial qu'amical ou professionnel. Parfois même la maltraitance s'ignore et le processus va crescendo. Mais n'oublions pas non plus que ces personnes peuvent être aussi maltraitantes, envers l'environnement et elles-mêmes. D'ailleurs il serait grand temps que la nation se dote d'un arsenal juridique rénové en matière de protection juridique car les choses ont vieilli et ne sont plus adaptées. Il est probable - mais je suis encore prudent- que le dispositif législatif entre en révision avant la fin de l'année 2006. Nous avons eu de nombreux rapports et propositions sur le sujet, il est grand temps de passer à l'acte. Je sais que dans cette salle il y a beaucoup de professionnels et je voudrais saluer les métiers que vous représentez. Ce sont des métiers qui ne sont pas toujours faciles, pas toujours connus et reconnus comme ils mériteraient de l'être, qui ne sont pas sans risque et qui exposent à l'usure. Il est important d'intégrer la question de la maltraitance dans la formation initiale et 4 continue et, surtout dans le secteur médico-social, dans les projets d'établissement. C'est une ouverture forte de la loi du 2 janvier 2002. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que cette réforme de 2002 ait déjà produit tous les effets qu'elle comporte en puissance. Ce dispositif juridique est une ouverture, un support pour cela. Pour les métiers qui sont les vôtres, il ne faut pas hésiter à réfléchir à la question du répit, de la prise de distance épisodique et au traitement collégial de la question de la maltraitance, pour éviter l'isolement du professionnel face un certain nombre de phénomènes. Pour conclure je voudrais dire un mot du statut de la personne malade ou handicapée à l'intérieur de notre société. Soyons clairs, il y a un préalable qui ne souffre plus de discussion : cette personne est un sujet de droit. Quelles que soient ses apparences, les formes que son comportement revêt, elle est un sujet de droit. La protection juridique ne doit pas être considérée seulement comme un acte protecteur des autres, mais aussi comme un élément des droits dont cette personne dispose. C'est un sujet très actuel qui peut être envisagé également sous l'angle des projets législatifs qui portent sur la prévention de la délinquance. Il y a un débat important actuellement sur ce sujet. Ce n'est pas sortir du nôtre que de l'évoquer quelques minutes. Il est clair que l'hospitalisation d'office ne saurait être traitée sous l'angle de la seule sécurité. C'est aussi une mesure de soin pour la personne tant lorsqu'on la décide que lorsqu'on la lève. Il faut faire très attention aux engagements que l'on prend. La sécurité est la première raison d'être d'une société, la première raison pour laquelle des êtres humains se regroupent. Ce n'est pas uniquement la sécurité des personnes et des biens, mais aussi la sécurité sanitaire, la sécurité alimentaire, écologique etc. Pour traiter cette question équitablement et sereinement, il faut donc la voir sous tous ses aspects. De surcroît, il ne faut pas en faire une règle de conduite unique et absolue. Pour les populations dont on s'occupe c'est très important. Le débat est engagé, va se poursuivre puisque le Sénat a traité du sujet et que c'est maintenant à l'Assemblée Nationale de le faire. Quand on traite de maltraitance, ce sont toutes ces questions là qui viennent à l'esprit et qu'il faut traiter avec mesure, retenue et discernement. Je tenais vraiment a ce que la conclusion de mon propos porte sur le statut de la personne malade ou handicapée. D'ailleurs j'emploie le mot statut pour l'abandonner tout de suite. Ces personnes sont sujet de droit et doivent être respectées dans leur dignité et dans leur intégrité physique, morale, intellectuelle. Ce qui pose pour les métiers qui sont les vôtres la question de la déontologie professionnelle. Dans les établissements sociaux et médico-sociaux, lorsqu'on y accueille des personnes atteintes d'un handicap intellectuel, psychique, ou moteur, cette déontologie commande de s'abstenir le plus possible d'être un élément de substitution, de faire à la place, de contraindre. Cette question de la déontologie est primordiale et va de paire avec la notion de sujet de droit. Cela encore confirme l'importance des métiers qui sont les vôtres, des métiers que je salue, des métiers que je vous remercie d'exercer, que la société, encore une fois, ne reconnaît pas suffisamment. Vous êtes des éléments de lien dans la société avant toute chose. Je souhaite à cette journée d'être fructueuse. De vos échanges sans doute naîtront des idées, des propositions, dont je suis tout à fait preneur. Je ne pourrai pas malheureusement rester très longtemps parmi vous car il y a d'autres endroits où il faut que je fasse la même chose qu'ici, c'est-à-dire intervenir à la tribune, mais j'ai été heureux de passer ces quelques minutes avec vous et je vous souhaite une très bonne journée. 5 Bernard Duportet : introduction Monsieur le délégué, Mesdames, Messieurs et chers collègues, Lorsque j'ai commencé à m'intéresser, il y a presque 10 ans maintenant, au problème de la maltraitance, il était très difficile de réunir les professionnels concernés par cette problématique. Quelle joie aujourd'hui de voir que nous avons pratiquement fait du surbooking pour cette réunion et que nous avons été dans l'obligation de refuser un certain nombre d'entrées. C'est très dur pour les exclus mais c'est très réconfortant pour nous. Pourquoi suis-je ici aujourd'hui ? Parce que dans le cadre du département de l'Essonne j'ai eu le privilège de développer une action importante dans le domaine de la maltraitance et que j'ai pris l'initiative en 2002 d'interpeller le directeur général de l'APHP, Mr Durrleman et de lui dire que dans le cadre du développement d'une action régionale importante de dépistage, prise en charge et prévention de la maltraitance, il m'apparaîtrait inconcevable que l'AP-HP ne participe pas à cette aventure. Sa réponse a été immédiate, il m'a dit qu'il engageait délibérément l'AP-HP dans la lutte contre la maltraitance et la prévention. Il a confié à Madame Desaulle la responsabilité d'organiser un groupe de travail auquel nous avons participé et qui a donné naissance au dispositif qui se met en place actuellement. Je voudrais insister sur 2 ou 3 points qui me paraissent essentiels. Je ne voudrais pas que l'on entre dans une discussion qui pourrait être sans fin sur la définition de la maltraitance, sur ses limites et sur les différentes formes que l'on a pu décrire et qui ont même été codifiées dans le cadre de ce qui a été proposé par le conseil de l'Europe et qui a été repris par l'OMS. Je voudrais insister sur le fait qu'en ce qui concerne les personnes vulnérables et plus particulièrement les personnes âgées que je connais un peu mieux que les personnes handicapées, on ne se trouve que de manière exceptionnelle devant des maltraitances monomorphes, uniques, qui se prêtent à des statistiques extrêmement pointues. Dans l'immense majorité des cas, et je dis bien immense, nous sommes confrontés à des situations complexes, surtout pour les personnes âgées dont ce qui les caractérise est la longueur de leur histoire qui fait que se sédimentent tout au long de cette vie des conflits, des divergences familiales, des ruptures, des deuils, des accidents. Toutes ces choses vont progressivement façonner un ensemble qui va, peut-être et trop souvent, être le lit de la maltraitance. Dans un tel contexte, notre rôle est de ne pas s'engager à l'aveugle, trop rapidement, fermement, administrativement ou judiciairement mais de le faire en considérant qu'il y a là des situations d'une grande complexité qui demandent, pour être analysées de ne pas être seul mais plusieurs, de plusieurs horizons professionnels différents, pour avoir une appréciation la plus réaliste possible des situations et éviter les solutions simples et les procédures trop rapides. Je voudrais également insister sur deux points : - Notre tendance est forte, pour des raisons claires et parfaitement justifiées, de mettre dans nos actions de santé des protocoles, des procédures extrêmement précises. Ceci est indispensable mais n'a de sens que si, par ailleurs, on développe un état d'esprit critique et une vision humaine des situations. Une procédure sans un minimum d'humanisme est infiniment plus nocive que l'absence de procédure. Il est dangereux de vouloir enfermer dans nos organisations des procédures trop précises qui permettent à ceux qui ne le souhaiteraient pas de s'abstenir de réfléchir et de s'abstenir de regarder la réalité de l'autre. Nous voyons bien que nous sommes à l'aube d'une organisation qui va véritablement prendre en compte cette prévention de la maltraitance, qui va permettre de l'intégrer dans la gestion de la qualité et d'apporter ce surcroît d'humain à la qualité technique. 6 - La prudence est nécessaire pour traiter ces questions. Il ne doit pas y avoir de procédures disciplinaires et judicaires automatiques ni de culpabilisation des agents qui sont dans des situations délicates. Robert Hugonot, qui est à l'origine de tout notre mouvement, concluait il y a quelques années presque toutes ses Interventions en disant " n'oublions jamais que le maltraitant souffre souvent autant et parfois plus que le maltraité ". Pourquoi ? Tout simplement parce que le passage à l'acte d'une situation de maltraitance, qu'il s'agisse d'une maltraitance physique, psychologique ou d'une négligence, est souvent le fruit d'une évolution dont celui qui en est l'auteur n'est pas toujours le responsable volontaire. Il en est très souvent la victime et notre action doit être avant tout dans l'analyse, le soutien, l'accompagnement de ces situations, beaucoup plus que dans la répression. Je vous souhaite un excellent colloque. 7 Matinée : management, quels engagements ? 8 Témoignages de Professionnels - Hôpital Ambroise Paré AP-HP Abstract La maltraitance des personnes âgées et des personnes majeures handicapées est une priorité pour l'AP-HP. En cela elle s'inscrit dans le dispositif régional et national de vigilance contre la maltraitance. L'hôpital Ambroise Paré, à Boulogne-Billancourt, 1er SAU des Hauts de Seine, s'est engagé collectivement dans la mise en œuvre d'une procédure de repérage et de traitement des situations de maltraitance (interne, et externe à l'établissement) concernant cette population. Une équipe pluridisciplinaire constituée de deux cadres supérieurs de santé, d'un cadre expert en soins et d'un cadre socio-éducatif, auxquels se sont joints un médecin gériatre et une responsable de formation, a élaboré le dispositif. La mise en place de celui-ci s'est accompagnée, localement, d'actions de formation des personnels, des bénévoles, des stagiaires, des élèves infirmiers. (600 personnes formées au cours de 24 sessions de formation, dont 6 de nuit, réparties sur 4 semaines). La maltraitance a été intégrée dans le dispositif de Coordination des Vigilances et des Risques Sanitaires (COVIRIS), au même titre que les vigilances réglementées. Le dispositif est fonctionnel depuis avril 2006. Intervention Madame Marie-Laure Loffredo, Directeur 1. Ce qui m'a intéressée personnellement, c'est la nouveauté du sujet que l'on découvre seulement au 21ème siècle, sur une pratique très ancienne, il planait une espèce d'omerta, de déni, on se protégeait… la réalité dérangeait. J'ai feuilleté ce week-end pas mal de revues sociales et éthiques. Rien sur le thème avant 1999, le mot n'était même pas cité. En effet, la réflexion éthique investissait plutôt la science, des terrains privilégiés comme la génétique, l'embryon, c'est-à-dire l'exceptionnel, le héroïque, elle ne trouvait peut-être pas de volupté dans le quotidien des maisons de retraite, des hôpitaux ou dans le secret des familles. Nous sommes restés très marqués par le serment d'Hippocrate, pas simplement les médecins mais la société " dans toute maison où je serai appelé, tout ce que je verrai ou entendrai autour de moi, dans l'exercice de mon art ou hors de mon ministère, et qui ne devra pas être divulgué, je le tairai et le considérerai comme un secret ". Ce qui se passait dans les maisons était de l'ordre du privé. 2. Ce qui est intéressant dans l'expérience d'Ambroise Paré, c'est que nous sommes un hôpital d'aigus, moins concerné - peut-on penser - par le sujet : 7 jours de DMS. La relation malsaine, pathologique n'a pas le temps de se nouer ou d'être observée. On ne fait que passer à l'hôpital… Il est vrai qu'en court séjour, on a moins à faire aux actes de violence sanctionnés par le Code Pénal qu'à la maltraitance que je qualifierai d'ordinaire, de rampante, plus sournoise, plus difficile à appréhender. C'est, par petites touches, le défaut de la relation d'aide, majoritairement, l'atteinte à la dignité du patient, l'atteinte aux droits du citoyen malade, le manque de respect, le manque d'humanité, le défaut d'écoute, le soin douloureux. Comme je dis : on n'en meurt pas mais ce qui nous bouleverse, c'est que l'on passe complètement à côté du métier du soignant, à côté de notre mission. A cet égard, j'aime beaucoup un précepte latin " d'abord ne pas nuire " " primum non nocere " qui nous guide aussi dans l'action administrative, c'est une forme de déontologie. 9 3. Il nous fallait piloter sur le terrain un dispositif d'alerte d'accès facile pour secouer les responsabilités individuelles et les responsabilités collectives. La responsabilité individuelle ne peut se dérober, à mon sens, et se cacher derrière le collectif. La procédure qui va vous être décrite libère le regard et la parole en ce qu'elle veut banaliser, déculpabiliser l'alerte, en la mettant au rang des autres vigilances, alors que c'est de violence rentrée dont il s'agit et de droits du patient. 4. Enfin, l'implication du chef d'établissement me paraît essentielle. Elle n'est pas simplement de l'ordre du symbolique ou formelle. Il a une responsabilité personnelle liée à sa fonction. Il incarne la règle, rappelle les valeurs du service public, donne le sens et les limites, doit savoir dire non (un non construit collectivement) : " non, ceci n'est pas permis, ceci n'est pas tolérable ". Il a la distance pour le dire. Il va, à un moment, nommer et qualifier les choses, du coup il va soulager l'agent ou les agents qui auront transmis l'alerte. Ne nous y trompons pas, ce qui est en jeu, c'est le soin dans sa représentation, dans sa définition, dans son unité, il n'est pas seulement médical, pas seulement technique, il est humain dans le même temps, il n'est pas sécable, il est global. A travers votre vigilance, c'est une certaine idée du soin et de l'homme que vous défendez. Madame Dominique Burre-Cassou, cadre socio-éducatif Madame Louisette Coignet, cadre supérieur de santé En septembre 2004, Madame Rose-Marie Van Lerberghe, directrice générale de l'AP-HP demandait aux hôpitaux de mettre en œuvre un dispositif de prévention et de lutte contre la maltraitance des personnes âgées et des personnes majeures handicapées. Dans ce cadre, Madame Marie-Laure Loffredo, Directeur de l'hôpital Ambroise Paré a chargé un groupe de cadres de l'établissement de construire, de mettre en œuvre, et de déployer le dispositif demandé par la Direction Générale. Ce travail a débuté en décembre 2004, réunissant un groupe transversal de 4 cadres : 3 cadres supérieurs de santé dont 2 responsables paramédicaux de service et un cadreexpert en soins, et un cadre socio-éducatif responsable du service social hospitalier. Ce groupe s'est attaché à définir une méthodologie de projet. Tout d'abord il s'est agi de construire la procédure en elle-même : calquée sur celle de l'institution, mais adaptée à la spécificité de l'hôpital Ambroise Paré. Celle-ci devait intégrer la maltraitance dans ses deux dimensions que sont la maltraitance externe, découverte à l'occasion d'un passage à l'hôpital, et la maltraitance interne, survenue au sein même de l'hôpital. A chaque étape de la construction, cette procédure a été validée et enrichie par un " comité d'experts " pluri-professionnel et multi-disciplinaire, constitué de représentants des usagers, du directeur et de directeurs-adjoints, de membres du personnel et de cadres administratifs, soignants, sociaux, et de médecins. La maltraitance a été intégrée dans le dispositif de coordination des vigilances et des risques sanitaires (COVIRIS) et est donc, à Ambroise Paré, la première des vigilances non strictement réglementées (telles la matério-vigilance ou l'hémo-vigilance) a avoir rejoint ce dispositif réglementaire. Afin de permettre à chacun de s'approprier ce nouveau dispositif, des formations ont été mises en œuvre. Pour constituer l'équipe de formateurs, le comité de pilotage s'est adjoint 2 experts : un médecin gériatre, responsable de l'équipe Interventionnelle de gériatrie et le cadre supérieur de santé, responsable local de formation. En un mois, 24 séances de formation, dont 6 de nuit ont été organisées en interne. La durée en était d'une heure et quart. Celles-ci réunissaient en une même séance toutes les catégories 10 professionnelles de l'établissement (médecins, pharmaciens, para-médiaux, sociaux, administratifs) et des stagiaires. 600 personnes ont été formées. Ce dispositif de formation a été étendu aux étudiants d'IFSI, ainsi qu'aux bénévoles du VMEH (Visite Médicale des Etablissements Hospitaliers), ceci portant l'effectif des " formés " à 700 personnes. Les séances ont été articulées en 3 temps : un exposé didactique sur la définition de la maltraitance, puis une explication de la procédure ellemême, et enfin " une mise en situation " (ou cas papier). Chaque étape était résolument interactive. La phase de déploiement est en cours. La procédure est mise en œuvre sur l'établissement depuis avril 2006, par étape. Elle a été présentée au Comité Consultatif Médical; elle le sera au Comité Technique Local d'Etablissement, à la Commission de Surveillance et à la CRUQPC (Commision des Relations avec les Usagers et de la Qualité de la Prise en Charge) dans les semaines qui viennent. Plusieurs cas de maltraitance externe et interne ont déjà été recensés. Tout ceci n'est pas sans avoir fait surgir en nous des interrogations. En effet, nous partions pour élaborer et mettre en œuvre une procédure, à la demande de la Direction Générale. Le sujet en était certes sensible, mais géré au quotidien dans nos établissements. Il nous semblait indispensable toutefois de lui donner visibilité, lisibilité et transparence, dans la gestion au quotidien. Les formations ont été un moment d'échange tout à fait riche avec les formateurs et entre les participants eux-mêmes. Elles ont permis de mettre en mots la réalité de chacun, spontanément, sans jugement ni culpabilisation. Les participants ont été nombreux, l'engagement des formateurs fort en terme de temps et de management des séances. L'engagement des formateurs a sans doute été l'un des éléments clé du succès de ces formations. Les séances et leur contenu ont été construites en interne et, bien sûr, en s'appuyant sur l'aide méthodologique apportée par les formations de " formateur-relais " mises en place par l'AP-HP et animées par le Docteur Duportet et son équipe. Les agents ont été " formés " par leurs pairs, par ceux qui travaillent avec eux, au plus près du malade dans la même structure hospitalière. La connaissance commune du terrain a facilité les échanges. Chaque formateur pendant ces séances a réinterrogé ses pratiques, son positionnement professionnel, son engagement au quotidien. La crédibilité forte de cet engagement a sans doute permis aux formations de remplir pleinement leur rôle : amener chacun à un questionnement sur ses pratiques professionnelles et faire adopter une procédure nouvelle. D'ailleurs l'essence même de notre fonction de cadre est là. En effet, le cœur de notre métier est d'entendre, d'accompagner, de motiver nos équipes. Nous parlions de la formation par les " pairs ", attention toutefois à ne pas jouer les " pères ", dans notre système organisationnel hospitalier si mandarinal et si patriarcal ! Ce dispositif nous semble devoir permettre à chacun de se repositionner autour de la personne soignée. On parle souvent du malade sujet, du malade acteur, il faut parler aussi du soignant sujet, du soignant acteur et du soignant citoyen. Il est possible de dire aujourd'hui que cet outil peut permettre de libérer la parole du soignant. Jusqu'alors nos services fonctionnaient selon un principe d'autorité, avec une parole souvent pleine de sous-entendus, n'intégrant qu'un circuit autorisé et hiérarchique :" si vous saviez ", dit-on fréquemment au cadre. Il est maintenant possible de développer, au plus près du malade, un fonctionnement véritablement autonome, responsable, avec une parole libérée, qui doit nous amener à réinterroger nos pratiques et nos organisations qui sont potentiellement maltraitantes. Docteur Tristan Cudennec, gériatre Le rôle que peut occuper un médecin et notamment un gériatre dans la mise en place d'un dispositif de dépistage et de signalement des situations de maltraitance envers une 11 personne âgée ou un adulte handicapé est probablement de faire le lien entre un dispositif administratif et juridique et des situations cliniques concrètes pouvant s'observer en ville comme à l'hôpital. En effet, l'annonce d'une formation concernant la mise en place de ce dispositif sur le Centre Hospitalier Universitaire Ambroise Paré à Boulogne a reçu un véritable " succès " auprès des différentes catégories professionnelles, même si la faible fréquentation des médecins est à déplorer. Le caractère encore tabou de ce sujet dans notre société actuelle a probablement en partie justifié l'intérêt et la curiosité des membres du personnel de l'hôpital envers cette sensibilisation. Malheureusement, le thème de la maltraitance est encore souvent associé, dans l'esprit commun, à la notion de violences physiques. L'évocation des autres situations, et notamment des négligences actives et passives, a suscité un large débat lors des sessions de formation. La mise en place de cette nouvelle vigilance a permis de nombreux et riches échanges lors de l'évocation des différents types de maltraitance et de cas concrets. Ce dialogue a pu être poursuivi avec les soignants des différents services cliniques de l'hôpital à l'occasion des passages réguliers du gériatre de l'équipe mobile auprès de leurs patients. L'ensemble des personnels de l'hôpital a ainsi pu s'exprimer librement autour de ce thème, en l'absence de tout rapport hiérarchique. Quelques mois après la mise en place de ce dispositif, le constat est rassurant. Cette vigilance n'a pas été utilisée comme politique de dénonciations systématiques en tout genre, mais bel et bien employée pour signaler des situations de maltraitance ou à risque de maltraitance interne comme externe. Cette formation a favorisé le dialogue entre les différents professionnels de santé intervenant auprès des patients. Ce dispositif avait pour vocation première d'organiser et de structurer la prise en charge des situations de maltraitance envers les personnes âgées et adultes handicapées survenant à l'hôpital comme au domicile. Cette organisation qui était censée cadrer et cloisonner ce dépistage a en fait permis de décloisonner les rapports existant entre les différentes catégories professionnelles. L'objectif de la mise en place d'un tel dispositif dans les hôpitaux n'est pas tant de révéler des situations de maltraitance que de sensibiliser l'ensemble des intervenants à ce risque et de favoriser une prise en charge plus adaptée. Respecter la dignité de la personne âgée doit être une priorité, quel que soit son lieu de vie ! On peut conclure en évoquant une réflexion de Nelson Mandela lorsque l'Organisation Mondiale de la Santé a publié le 30 octobre 2002 son premier rapport Mondial sur la Violence et la Santé : " La sécurité n'est pas un effet du hasard : c'est le résultat de consensus collectif et d'investissement public ". 12 Maltraitance : des frontières, mes limites - Madame Catherine Goor, directrice de la maison de repos NewPhilip, Bruxelles Abstract "La prévention est en principe le meilleur remède. En ce qui concerne la maltraitance, il en est de même. Pourquoi devient-on maltraitant ? Pourquoi a-t-on tant de difficultés à rencontrer ses propres limites ? La rencontre de "soi" est probablement une partie de la solution à la maltraitance, la conscience qui nous mène à savoir pour mieux faire. Les dérives peuvent nous aider à devenir meilleur, elles peuvent aussi nous amener à perdre l'estime de soi nous entraînant dans la spirale de la victimisation. Quand on est victime, on n'est pas coupable. Si la conscience de ses limites est essentielle, les limites posées par l'institution le sont tout autant et peuvent faciliter le repérage d'un être face à un autre ; encore faut-il que les limites institutionnelles ne soient pas maltraitantes ellesmêmes." Intervention Je travaille dans une petite institution qui a la particularité de n'accueillir que des personnes démentes. Une maison de retraite est un lieu de vie alors que l'hôpital est normalement un lieu de passage. Dans un lieu de vie, l'implication affective semble plus grande puisqu'on vit entre individus avec le quotidien et tout ce que ça implique. Le premier cas de maltraitance auquel j'ai été confrontée est un cas où la personne maltraitante n'a pas reconnu ses actes. Je vous disais qu'une maison de retraite est un lui de vie. Apprendre la maltraitance d'un pensionnaire par un membre de l'équipe m'a sans doute tant bouleversée à cause de cette atmosphère familiale. Des actes de violence physique vrais, de la maltraitance pure. Quand les témoins sont venus me raconter les faits, j'aurais voulu être sourde, j'aurais voulu prendre mes jambes à mon cou et m'enfuir très loin. Cette réalité était trop difficile à entendre, la déception était terrible parce que j'appréciais beaucoup la personne qui a maltraité et que j'avais confiance en elle. Choquée, j'étais incapable de réagir. Les faits n'avaient pas vraiment de dates car entre collègues on ne se donne pas. Il m'a fallu deux nuits d'insomnie pour avoir le courage de prendre mes responsabilités et d'affronter le soignant maltraitant. La non reconnaissance globale des faits par l'accusé, malgré les nombreux témoignages recueillis, m'a naturellement amenée à le licencier sans discussion. Je ne pense pas que le rôle de l'institution soit de faire la thérapie des gens qui travaillent pour nous mais en tout cas de leur proposer. Un deuxième cas est une situation où la personne est venue me trouver en pleine reconnaissance de ses actes de maltraitance. Christine, une infirmière, vient spontanément dans mon bureau un matin. Elle est effondrée : " j'ai fait quelque chose de moche, j'ai giflé Émilie " (82 ans toujours alerte et dynamique). " Je faisais sa toilette, elle m'a giflée par deux fois, (dans le monde de la démence ça arrive souvent) je ne m'y attendais pas du tout et instinctivement je l'ai giflée en retour". Je l'ai laissé raconter son histoire. Je lui ai demandé ce qu'elle ressentait et ce qu'elle aurait pu faire pour éviter sa réaction violente. Jamais auparavant elle n'avait eu ce genre d'attitude. Son discours était empreint de tant d'honnêteté et de désespoir que la sanctionner m'aurait paru injuste. Je lui ai proposé de rencontrer une de nos psychologues et de travailler à l'éveil de la conscience de ses propres limites. L'évènement malheureux de son acte violent et sa conscientisation ont contribué à l'évolution positive de cette infirmière. 13 Si je l'avais jugée, elle aurait pu perdre sa propre estime et se dévaloriser. Je ne veux certainement pas dire que pour évoluer il faut déraper, mais dans certains cas l'erreur permet de grandir et l'écoute que j'ai eue pour elle a renforcé nos liens de confiance dans le travail. Aujourd'hui cette infirmière a un poste à responsabilités et est épanouie dans son travail. Comment j'entrevois mon rôle de dirigeant dans cette situation ? En tant que dirigeant il m'appartient d'analyser mes propres réactions, de chercher la cause de mon mal être mais aussi de voir où sont les manquements qui ont permis que cela arrive. Que faire pour éviter ces situations qui font souffrir tout le monde ? Comme en médecine la prévention est le meilleur remède. De plus on plus on met en place des lieux de paroles, des formations ce qui est une réelle évolution vers un mieux être, une plus belle approche de la personne. Cependant, rarement j'entends qu'on travaille l'estime de soi, l'éveil à sa conscience, qui nous rend observateur de la réalité et nous permet non plus de fonctionner dans la peur des représailles mais dans l'amour et la créativité. Quand je suis en contact avec ma conscience, je suis entièrement responsable de mes actes. Rendre les gens responsables, ne pas en faire des moutons apeurés qui avancent sans réfléchir, forcer à la réflexion, à son examen de conscience, percevoir ses limites non comme des ennemis mais comme des amis qui permettent de grandir et de s'améliorer, voilà un bon démarrage vers la bienveillance. Un travail de tous les jours. Chaque jour se repositionner dans le monde qui nous entoure. Il y a des questions qu'on ne se pose pas assez souvent. Avant de répondre à quelqu'un qui demande de l'aide, vous posez vous parfois la question " Ai-je envie de répondre à cette demande ? Ai-je le temps de répondre à cette demande ? Ai-je les compétences pour répondre à cette demande ? ". Des questions simples qui peuvent nous éviter de nous fourvoyer dans des situations mal gérées. Des questions qui peuvent nous éviter de nous positionner en sauveur. Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'aborder un résident quémandeur d'attention et de lui dire que malheureusement je n'avais pas le temps de répondre à sa demande mais que je pouvais chercher quelqu'un d'autre ou le rencontrer plus tard. Peut-être ne sera-t-il pas heureux de ma réponse mais au moins il se sentira respecté et non ignoré. Se responsabiliser et ne pas déresponsabiliser l'autre. La personne âgée ou la personne démente même si elle est vulnérable, n'a pas le droit d'être déresponsabilisée, ou on la réduit à un objet. Combien de fois n'ai-je pas entendu un conjoint, un enfant me dire alors que je parlais à un résident dément " oh ce n'est pas la peine il ne comprend plus rien ". Si on déresponsabilise complètement la personne démente, alors bien sûr, elle perdra sa propre estime ou du moins ce qu'il lui en reste. La bienveillance c'est la considérer comme un interlocuteur à part entière avec toutes ses difficultés, ses incapacités, mais surtout avec tout son potentiel existant qui ne demande qu'à remonter à la surface. Au cours de ma vie avec des personnes âgées démentes j'ai rencontré tant de personnes brillantes. Leur cheminement, leurs peurs, leurs colères, tant de deuils affrontés les ont amenées à une sagesse rare. Elles sont devenues de petits bouddhas. Celles-là ont donné un sens à ma vie, à l'amour que j'avais à donner. Aujourd'hui j'ai le sentiment d'avoir engrangé grâce à elles de nombreuses leçons de vie. Une vie qui se passe non pas dans le monde du faire et du paraître mais dans le monde de l'être, ce monde qui rend capable du pire et du meilleur. Le pire et le meilleur, reflet de notre société. J'ai le sentiment que beaucoup de soignants ont tendance à se déresponsabiliser, à se victimiser parce que, quand on est victime, on n'est pas coupable. Cette attitude mène à une voie sans issue, ne laissant aucun espace à l'amélioration, aucun espoir de vivre sous un ciel étoilé. Cet état peut nous rendre vulnérable si nous ne sommes pas assez vigilants face à notre propre être. Nos limites varient en fonction des moments de notre vie. Quand nous ne sommes pas suffisamment en éveil, nous nous mettons en danger et pouvons mettre l'autre en danger également. Les balises posées par l'institution peuvent 14 alors nous venir en aide comme une main qui se tend quand nous trébuchons et risquons de tomber. Cette main peut-être des règles, des collègues qui veillent, la présence de l'équipe. Lydia, une psychologue de notre résidence, lors d'une réunion pluridisciplinaire hebdomadaire nous a fait remarquer que l'attitude de certains d'entre nous s'éloignait du respect tant prôné. A la résidence nous pratiquons le tutoiement, non de pouvoir mais affectif, qui permet à la personne résidente de mieux se reconnaître. Je précise que nous ne tutoyions pas d'emblée. Voila que certains d'entre nous s'éloignent de cette ligne de conduite, vers un tutoiement irrespectueux. Quelle que soit la raison de ce dérapage, l'important est que Lydia nous a éveillés à ce fait et qu'ensemble nous avons pu analyser les raisons de cette dérive. Nous sommes tous potentiellement capables d'être maltraitants. Le fait d'en être conscient nous en protège déjà. Y a t il des solutions avant l'irréparable ? Je pense que oui. L'institution a la charge de poser des frontières, en harmonie avec sa philosophie, dans le respect de chacun. Dans la résidence que je dirige, la philosophie est de fonctionner avec un résident qui coiffe la pyramide de nos préoccupations. Nous tentons de tout mettre en œuvre pour accepter le résident comme il est, là où il est, au moment où il est sur son chemin. Nous n'attendons rien de lui. Nous ne faisons aucun projet sur lui. Il nous guide et nous lui faisons confiance, nous lui emboîtons le pas. Nous sommes surpris alors de réaliser la cohérence du lieu où il nous mène. Cette attitude demande une ouverture à l'autre, dans un climat de compassion et de bienveillance, de curiosité. Parce que nous ne savons pas toujours où la personne démente veut nous emmener. Souvent c'est un coin secret d'elle-même qu'elle prend plaisir à nous faire découvrir. C'est un moment de sa vie, un moment de l'histoire du monde. En conclusion je voudrais simplement vous citer trois phrases d'Hubert Reeves, astrophysicien canadien, tirées de son livre " L'espace prend la forme de mon regard " : " J'ai l'intime conviction que la relation aux autres êtres, nos compagnons de voyage, est l'élément à la fois le plus mystérieux et le plus significatif de notre vie personnelle et en définitive de toute l'évolution cosmique. La conscience permet la rencontre des êtres, la reconnaissance de l'autre en tant qu'autre. ". " La compassion naît de la prise de conscience de la souffrance et de l'angoisse de l'autre et est source de bienveillance. Comme l'affection elle n'existerait pas sans la conscience ". J'ajouterais personnellement que la pitié naît de la prise de conscience de l'angoisse et de la peur qui nous conduirait plutôt à la maltraitance. 15 Alice Casagrande : Quel manager pour une institution bien-traitante ? Abstract Les remarques qui suivent sont issues d'une expérience d'une dizaine d'années auprès d'équipes travaillant en gériatrie en secteur hospitalier public ou en maisons de retraite privées. Elles concernent le rôle incontournable du manager dans la mise en place d'une culture de la bien-traitance et mettent en exergue notamment : - l'importance de donner du sens à des pratiques soignantes souvent mal considérées ; - la nécessité de poser clairement aux équipes des limites aux comportements : ce qui est permis ou proscrit dans l'institution doit faire l'objet d'un message clair, rappelé constamment, et cette nécessité appelle la plus grande fermeté en matière de comportements déviants (ceux des équipes comme ceux des familles de résidents) ; - la vigilance institutionnelle, pour être équitable, doit mettre le plus grand soin à éviter que certains personnels ne puissent transgresser les règles en toute impunité (parce que ce sont des personnels difficile à recruter, ou parce que ce sont des personnels présents dans l'institution depuis tant d'années que l'on a développé envers eux une tolérance inappropriée) ; - enfin, présence du cadre sur le terrain (pour éviter que les équipes ne se sentent abandonnées à leurs difficultés) et exemplarité du manager (pour éviter l'écueil du "deux poids, deux mesures" en matière d'éthique) figurent aussi parmi les garants incontournables du respect de la personne âgée en institution. Intervention Il m'a été demandé de traiter de cette question du manager, de faire donc le portrait d'une personne - oserais-je dire bien souvent d'une femme - vous verrez que cela peut avoir une incidence. Portrait d'une personne en situation, et la situation pour ce qui concerne la gériatrie je la résumerais ainsi : pénurie d'infirmière, faible reconnaissance portée aux métiers de la gériatrie, et, en conséquence, faible estime de soi des personnels de ce secteur, et, enfin, difficultés propres d'un métier qui ne guérit pas alors qu'il se dit soignant, qui ne pratique l'accueil que dans la contrainte alors même qu'il se dit hôtelier. Quelques éléments sont à mon avis fondamentaux : Le manager est un garant du fonctionnement. Il faut qu'il soit présent dans les unités. Une équipe qui se porte mal dit toujours " il faudrait qu'il soit là pour voir ce qui se passe ". Ce point semble une évidence, et pourtant, ça ne l'est pas. Vous connaissez peut être la formule du philosophe Martin Heidegger sur l'être humain : il le qualifie d'être-pour-lamort. Quant à moi, je dirai qu'au lieu de rencontrer des cadres sur le terrain, j'ai souvent hélas rencontré des êtres-pour-le-planning, ou des êtres-pour-l'auto-évaluation… je ne crois pas qu'ils avaient choisi la mission de cadre pour cela, et je crois que cela pose problème du point de vue de la bien-traitance. La tentation de toutes les équipes devant les dysfonctionnements du secteur est ce que je qualifierais de mécanisation auto-protectrice. Je vous citerai ici les propos d'un géronto-psychiatre, Louis Ploton, qui écrit : " en fait nous sommes prisonniers d'un système d'interactions qui, sauf exceptions, n'est satisfaisant pour personne, car, quel que soit le nombre de soignants, quelle que soit l'importance des moyens utilisés, notre action s'articule avec des symptômes dont la fonction, est, entre autres, de neutraliser notre esprit critique. Car la souffrance des soignants, n'est-ce pas une façon de nommer le ressenti, de ne jamais pouvoir prendre, 16 en situation de soin, de recul suffisant pour ne plus être prisonnier de la situation, pour la maîtriser intellectuellement, et cela à cause du bombardement d'informations et d'émotions qui viennent neutraliser tout ou partie de la capacité de penser et obligent à s'abriter derrière des automatismes, sans jamais être sûrs d'avoir choisi les bons ". Le rôle du manager est d'empêcher la mécanisation du soin, et cela ne peut passer que par une tentative de tous les instants de promouvoir l'autonomie et le pouvoir de réflexion des équipes sur leurs pratiques - le moment du staff, des transmissions est irremplaçable, comme une respiration et un partage des sens (signification / direction) au sein de l'équipe et avec le manager qui y a une place essentielle. Un médecin coordinateur nous a dit un jour " le staff, c'est le moment où les filles sont autre chose que quelqu'un qui nettoie ". Ne pas supposer que tout va se mettre en place tout seul, qu'on peut " faire confiance aux équipes ". Montesquieu ici peut nous accompagner dans notre réflexion, car bien avant nous il a réfléchi au gouvernement des hommes, c'est-à-dire aux modalités d'organisation des individus pour mettre en place un objectif donné : " Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mais, malgré l'amour des hommes pour la liberté, malgré leur haine contre la violence, la plupart des peuples y sont soumis. Cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir : donner, pour ainsi dire, un lest à l'une pour la mettre en état de résister à l'autre ; c'est un chef-d'œuvre de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux ; il est uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela. " . En d'autres termes, il est dangereux de se reposer sur l'idée que " les équipes sont des adultes " car toutes adultes soient-elles, elles n'en sont pas moins les proies de ce que Montesquieu nomme les passions : emportement, intérêt, fatigue… Ainsi le manager doitil plutôt faire preuve d'un pessimisme instrumental que d'un optimisme consubstantiel à sa mission : ce n'est pas parce que sa généreuse vocation soignante le porte à croire en l'homme qu'il doit croire que l'aide soignante du 2ème étage donnera à celle du 3ème étage la consigne concernant l'horaire de la réunion de mardi prochain. Il y a une fonction structurante de la sanction et tant que cette fonction n'aura pas été acceptée et comprise par les managers, ils feront toujours preuve de plus de compréhension envers leurs équipes défaillantes, qu'ils ne construiront une réelle culture de la bien-traitance. Ils auront toujours plus de compréhension pour un membre de leur équipe qu'ils connaissent bien, et qui est en difficulté passagère maintenant, qu'envers la détresse du résident. Car une équipe où le cadre, le règlement, les limites permises et celles qui ne sont pas permises, ne sont jamais rappelées par un moment de conflit ou de sanction, est une équipe qui perd le sens des limites. Et ceci est source de trois sentiments possibles : - Le sentiment d'impunité " elle, elle n'a pas été sanctionnée, moi je ne le serai pas non plus ". - Le sentiment d'injustice " ah, oui, les infirmières, quand elles arrivent en retard, on ne leur dit rien, alors que nous… ". - Le sentiment d'angoisse " ici tout le monde peut faire n'importe quoi, c'est décourageant ". Mon hypothèse est qu'une équipe qui ne connaît pas les limites est une équipe qui dysfonctionnera forcément à un moment ou à un autre, et j'ajouterais que je considère qu'hélas, le tabou de la sanction est dans le monde soignant au moins aussi considérable que le tabou de la maltraitance. Pour que le manager soit manager d'une institution bientraitante, il faut que jamais sa compassion pour l'auxiliaire de vie en grande détresse sociale - et elle l'est quasiment invariablement - ne lui fasse oublier toutes les conséquences destructrices qu'il y a à passer l'éponge. 17 Mais pour autant qu'il faut qu'il y ait sanction - c'est-à-dire travail autour de la limite certaines précautions sont naturellement indispensables. Il faut que les limites soient : - Prévisibles : annoncées d'abord, équitables ensuite - Compréhensibles : une limite a toujours un sens, et il est infantilisant de ne pas dire à une personne qui la transgresse quel est ce sens - Détachées au maximum de l'humeur du manager De ce point de vue, tout débordement de comportement est une attaque à la culture de la bien-traitance, qu'il s'agisse du retard du médecin en réunion parce qu'il est très occupé " (les autres ne le sont pas ?), des accès de colère de la surveillante parce qu'elle " a des problèmes de couple en ce moment " (les autres n'en ont pas ?) ou encore des refus de communiquer du cuisinier parce qu' " il n'est pas d'un naturel causant " (les soignants eux, seraient donc par nature sociables ?). On ne peut pas mettre une limite et la disqualifier de l'autre côté, sans voir le sentiment d'absurde et d'arbitraire grandir parmi les équipes. La maltraitance est l'enfant de ces parents là, un acte sans parole ni conscience par lequel le soignant récupère un peu de pouvoir (le pouvoir sur le plus faible) et un peu de liberté (celui de décider pour l'autre en fonction de ses propres impératifs). Le manager d'une institution bien-traitante est celui qui donne la possibilité de penser et la liberté d'être avec l'autre, en lieu et place de ces dérives là. Je vous remercie. 18 Madame Francine Amalberti, Directrice EHPAD Cousin de Méricourt et Foyer logement de l'Aqueduc Abstract La Résidence Cousin de Méricourt (EHPAD) s'est inscrite dans le cadre d'un programme national relatif à la prévention et à la lutte contre la maltraitance depuis 2002 (DGAS/SD2 n°2002-280 du 3 mai 2002 relative à la prévention et à la lutte contre la maltraitance envers les adultes vulnérables et notamment les personnes âgées). Dans un premier temps un questionnaire a été élaboré par un groupe de travail associant les membres de l'équipe de direction, le médecin coordonnateur, les cadres de santé et la psychologue du personnel. Ce questionnaire avait pour objectif d'évaluer les connaissances des différents professionnels et de les sensibiliser à cette problématique. Après dépouillements quantitatifs et qualitatifs, les résultats ont fait l'objet d'une large présentation aux personnels de la structure. Le deuxième temps du travail, devant conduire à l'élaboration de plans de prévention et de formation. En s'appuyant sur les réponses obtenues à ce questionnaire, un groupe de travail pluridisciplinaire, créé sur la base du volontariat et intitulé "prévention de la maltraitance" a été constitué et s'est rattaché tout naturellement au Projet d'établissement. Un livret destiné à l'ensemble des acteurs travaillant auprès des personnes âgées (soignants et non soignants) a été produit, puis présenté aux différents professionnels lors de réunions débats. Cet outil se veut avant tout une aide à la prévention en apportant des éléments de réflexion sur les pratiques professionnelles institutionnelles. Il est remis à chaque agent exerçant dans l'établissement et constitue l'une des pièces maîtresses du livret d'accueil destiné aux professionnels nouvellement recruté. Il s'agit d'un outil pédagogique, dont la présentation se veut attractive, volontairement épurée, mais qui apporte néanmoins des réponses claires aux nombreuses questions que peuvent se poser celles et ceux qui travaillent auprès de personnes âgées dépendantes. Des rubriques tels que les facteurs de risque de maltraitance, les signes qui doivent alerter, les conduites à tenir en cas de suspicion de maltraitance ou de maltraitance avérée y sont abordées sans détour. Ce travail reflète la volonté de l'établissement de donner à la personne âgée sa place de sujet, digne de respect quelques soient ses convictions philosophiques et religieuses, son statut social, son état de santé physique et/ou psychique. Le livret a reçu le Prix spécial du Jury 2006 des Intitiatives de la Bientraitance de la Ville de Paris. Vous pouvez le consulter ici. Intervention Je dirige deux établissements gérés par le Centre d'action Sociale de la ville de Paris dont un est un EHPAD qui accueille des personnes âgées très dépendantes. L'autre est un foyer logement qui accueille des personnes âgées en très grandes difficultés sociales, avec leur cortège de conduites addictives qui peuvent faire le nid à des conduites professionnelles maltraitantes. Nous avons donc été très sensibilisés à ce problème et notamment nous nous sommes inscrits dans le programme national depuis 2002 de lutte contre la maltraitance suite aux circulaires qui sont sorties sur ce sujet. Dans un premier temps, notre objectif a été de savoir ce que pensait le personnel de ce terme, ce que ça pouvait vouloir dire dans leurs pratiques quotidiennes. Dans cet état d'esprit, la direction, avec les cadres et psychologues a souhaité réfléchir à un questionnaire adressé à l'ensemble du personnel des deux structures. Les résultats ont été ensuite dépouillés en équipe pluridisciplinaire. Nous avons eu à peu près 30 % de retour. Nous nous sommes dit qu'il fallait aller plus loin, et pas seulement identifier ce qu'était la 19 maltraitance pour eux. Tout naturellement nous avons créé au sein du projet d'établissement qui était en cours d'élaboration à ce moment là un groupe de travail thématique sur la prévention de la maltraitance. Immédiatement ce groupe formé sur le principe du volontariat nous a permis d'asseoir dans le projet d'établissement cette valeur importante de prévention du risque de maltraitance qui est un vrai risque au sein de nos structures gérontologiques. Ce groupe multidisciplinaire a réfléchi sur la façon de mettre en place au sein de l'établissement une réflexion de l'ensemble des soignants. On a décidé de produire un livret destiné à tous les professionnels qui pouvait permettre de s'auto-évaluer dans la pratique tout en étant un outil de travail tout à fait personnel. Ce livret fait partie intégrante du livret d'accueil donné aux agents qui arrivent sur l'établissement, ainsi qu'à tous les remplaçants que nous pouvons avoir pendant les périodes de vacances. Ce travail va maintenant plus loin puisque nous l'articulons avec la charte de la personne âgée dépendante. Les cadres de l'établissement et les autres professionnels travaillent également avec ce livret. Je voudrais insister sur l'engagement de la direction de l'établissement et sur l'importance que cela requiert pour poser un cadre, des limites et travailler en partenariat complet avec les professionnels, sans jamais préjuger de leurs pratiques au quotidien qui sont, on le sait, très difficiles en gérontologie. 20 Maltraitance des personnes handicapées en institution Monsieur Jacques Sibel, directeur du foyer d'accueil médicalisé, les Tamaris, Champol (28) Abstract 1. La maltraitance et les violences possibles pour les personnes handicapées en institution Violence et vulnérabilité : - définition de ce qui est violent - définition de ce qui peut-être violent en institution ( les résidents dans leur relation, les accompagnants et le savoir faire de la prise en charge, les familles) Vulnérabilité : - née d'un handicap physique - née de la pathologie du résident traumatisé crânien ou cérébro-lésé - née de l'absence de la famille 2. Comment remédier à ces violences en institution - repérer et définir le problème - élaborer des solutions pour enrayer le phénomène - agir - évaluer 3. Les outils institutionnels pour les professionnels - les réunions - la formation du personnel sur le handicap - les transmissions - le soutient des équipes - l'analyse des pratiques - le référent du suivi et de l'évaluation - le rappel à la règle par l'autorité Conclusion : la prise en charge du résident en institution en lien avec la loi du 02/01/2002, droit au respect et à la dignité de la personne accueillie. Les textes de droits civil et pénal. Intervention Je dirige un établissement pour adultes traumatisés crâniens avec une spécificité dans la prise en charge. Nous accueillons 20 résidents et nous travaillons en équipe pluridisciplinaire, ce qui n'est pas simple, car nous avons des acteurs du secteur social, du secteur médical, qu'il faut faire travailler ensemble. Nous sommes confrontés à un problème de culture : culture de formation et de prise en charge. Le médical, ce à quoi j'ai dû faire face depuis l'entrée dans cet établissement, ce sont tous ces protocoles qui, pour moi, parfois, posent un cadre peut-être rigide. Il a son intérêt mais, pour nous éducateurs, nous empêche parfois d'en sortir et de travailler avec l'essence même du résident, tant sur le plan cognitif que sur le plan psychologique ou psychique. La maltraitance dans les établissements médico-sociaux accueillant des adultes qui vivent avec un traumatisme crânien a toujours été au cœur des débats des équipes soignantes. Quand je parle d'équipes soignantes je ne parle pas uniquement d'infirmières, d'aides soignantes ou de médecins. J'y inclus aussi les éducateurs spécialisés qui partagent un 21 certain nombre d'informations concernant la santé, au sens large, des résidents. Les équipes sont constituées de professionnels de formation et de cultures différentes. Les membres qui la composent, médecins, rééducateurs, infirmiers, aides-soignants, éducateurs, ont ceci de particulier qu'ils prennent soin, pour une longue durée, de résidents souvent lourdement handicapés du fait de leur pathologie, ou qui arrivent à un tournant de leur existence suite à un accident ou une maladie remettant en cause leur propre équilibre de vie. Cette idée est essentielle. Il ne faut pas oublier que ces gens là ont, à un moment donné, une rupture dans leur cadre de vie. Il faut tenir compte de ce qu'ils ont vécu, de ce qu'ils vont être amenés à vivre, et se demander comment les amener à mieux vivre ce handicap. Il n'est pas question de résorber ce handicap, dire cela ce serait leurrer nos résidents, les duper, et on pourrait déjà parler de maltraitance. Le handicap spécifique de ces personnes les rend évidement vulnérables. Avec le risque majeur d'être exposées à la " maltraitance ". La maltraitance peut naître des relations entre les résidents, entre le personnel et les résidents, entre les familles et le résident. La maltraitance n'est pas seulement l'affaire des professionnels, il faut aussi réfléchir avec les familles. Il ne s'agit pas de critiquer, de porter un jugement, mais d'ouvrir les yeux de chacun pour que la prise en charge prenne tout son sens et soit la mieux adaptée possible. J'ai tendance à dire souvent dans mon établissement : " on ne fera jamais le mieux, on essaiera de faire ce qu'il y aura de moins mauvais ". La maltraitance peut se manifester sous différents aspects, mais parfois elle reste insignifiante car elle a été banalisée dans un rituel quotidien. Cela on le vit chaque jour dans tous les établissements. On croit que la situation est normale, hors il n'y a rien de normal, il faut reprendre de la distance, notion à travailler avec l'ensemble des personnes qui vivent dans un établissement. Chacun doit alors signaler sans crainte, pour la sécurité et le bien-être de tous. N'ayons pas peur de dire, il faut savoir parler, oser parler. Ce n'est pas remettre en cause quoi que ce soit, mais interpeller et peut-être remettre en place ce que l'on peut considérer comme une déviance. Cela ne veut pas dire qu'il faut excuser la personne qui maltraite comme l'a dit Madame Casagrande. L'autorité a son mot à dire à ce moment là. Il y a des choses acceptables et des choses inacceptables. Mais il est essentiel que la sanction soit constructive. Comment remédier à ces violences institutionnelles ? Dans mon établissement on travaille à repérer et définir le problème et son origine, pour élaborer ensuite des solutions pour enrayer le phénomène. Ce n'est pas le directeur, le médecin, ou le cadre responsable qui va apporter une recette miracle, cela n'existe pas. On va réfléchir avec l'ensemble de l'équipe, car chacun a son statut et son rôle dans l'établissement. Après on va agir puis évaluer pour voir si ce qui a été mis en place est toujours d'actualité ou doit être réactualisé. Quels sont les outils institutionnels ? - Les réunions, nombreuses dans les secteurs médicaux et médico-sociaux. Mais il faut que la discussion ait du sens, qu'elle soit fondée, qu'il y ait des objectifs fixés et que ce ne soit pas de la " parlotte". - La formation, car il y a souvent maltraitance en raison d'une méconnaissance du handicap. Quand j'ai commencé à travailler auprès d'adultes traumatisés crâniens, j'ai souvent entendu dire, et je le disais moi aussi, " Ce n'est pas possible ils n'y comprennent rien ". Ce n'est pas qu'ils ne comprennent pas, ils ont des difficultés à élaborer. Ce n'est pas évident à accepter et à entendre. - Les transmissions : j'ai découvert les transmissions dans le secteur médical. Il et essentiel que les accompagnants aient un temps de parole. Tout comme les résidents que nous accueillons ont eux aussi un temps de parole. - le soutien des équipes : nous avons mis en place un psychologue institutionnel qui intervient auprès des équipes. Les équipes s'inscrivent pour parler de certains thèmes. L'équipe de direction n'y participe pas pour laisser libre cours à la parole. 22 - l'analyse des pratiques : on travaille avec un médecin neurologue de la Salpêtrière. Cette analyse est essentielle : je rassure le professionnel dans ce qu'il a mis en place pour la prise en charge d'un résident. Ce n'est pas faux, ce n'est pas mauvais, il faut juste l'aider à comprendre pourquoi il y a eu tel état de fait. Et on ne fait jamais " bien, on fait " le moins mauvais possible " au niveau d'une prise en charge. - le référent. Chez nous un médecin suit l'évolution des projets. Il fait des évaluations avec l'ensemble du personnel. - le responsable d'établissement, en tant que manager, doit faire des rappels à la règles, à un moment donné. Pour conclure, il n'y a pas lieu de tenir secret ce qui peut simplement se parler. La loi du 2 janvier 2002 s'inscrit dans la continuité d'une politique de lutte contre les mauvais traitements engagée depuis de nombreuses années et étendue progressivement aux personnes âgées et aux personnes handicapées. 23 Docteur Chantal Régnier, hôpital Charles Foix Je vous propose de vous rapporter aux Abstracts en votre possession pour connaître les grandes lignes de la démarche que nous avons adoptée à l'hôpital Charles Foix dans le cadre du projet de lutte contre la maltraitance. Je choisi plutôt de m'adresser à vous par deux petites histoires qui retracent une étape des réflexions que nous avons eues en équipe sur le sujet particulier de la prévention, en outre par le repérage des situations les plus risquées. Nous sommes tous capables de maltraiter. Il n'y a qu'à voir la capacité que nous avons à nous maltraiter nous-même, souvent sans prendre en compte l'aspect " maltraitant " de nos actes (par exemple, pourquoi fumons-nous ? Ca coûte cher, ça nous assure de nombreux soucis et pourtant nous fumons). La maltraitance, nous la côtoyions partout, nous la vivons et nous l'agissons (en dépit de toutes nos bonnes intentions). Alors, pourquoi est-ce si compliqué de la dire et de la voir ? Peut-être par ce que nous sommes " soignants ", ce qui rend difficile le fait de se dire " peut-être que ce que je fais, ce que j'ai dit, le choix que j'ai pris, conduit à mal- traiter ". ? La première histoire se passe il y a longtemps, auprès de monsieur Vincent, prêtre et fondateur d'un hospice qui a accueilli les pauvres et indigents au moyen âge. Il travaillait avec un ordre religieux de sœurs. Il voit un jour dans un couloir une sœur qui balaie, s'approche d'elle et lui demande " Est-ce pour la gloire de Dieu que vous balayez ?", elle lui répond " bien sûr, mon père, c'est pour la gloire de Dieu ! ". Monsieur Vincent la regarde et lui dit " c'est bien ce que je pensais, car si vous balayiez pour balayer ce couloir, vous vous y prendriez différemment !". Voilà un exemple de la perte du sens de notre mission première, ou confondre le but et les moyens. Ne plus savoir où l'on va ; il s'agit là de l'imprudence. Une des étapes de l'acte prudent est de bien cerner l'objectif ciblé, pour ensuite en choisir les moyens adaptés. Autre petite histoire, tirée d'un roman de Morris West : Le héros, navigateur, arrive avec son équipage dans un port, dans une situation de détresse totale. Il croise un autre capitaine qui voit sa détresse et lui dit " si tu veux, je te donne un nouveau bateau, tu es le capitaine, tu reprends tous tes hommes et tu pars dans les conditions que je vais te préciser. Si tu es d'accord, tu ne poses pas de question, il n'y a pas de discussion, c'est à prendre ou à laisser ". Le héros lui répond " je laisse ". Interloqué, son interlocuteur lui demande pourquoi, il répond :" si notre arrangement ne supporte pas d'être discuté, c'est un mauvais arrangement ". Voilà un autre signe de l'imprudence : ne pas supporter le questionnement, la discussion. On a parlé longuement ce matin de l'importance de parler, de demander conseil, de l'importance des réunions, qu'elles soient " de synthèses " ou " multidisciplinaires ", pour prendre le temps de donner du sens à ce que l'on fait et s'interroger sur la pertinence des décisions à prendre. Nous avons vu aussi que l'injustice pouvait devenir le lit de la maltraitance. Mais qu'est-ce que la justice ? Rendre à chacun ce dont il a besoin, dans sa singularité. Comment chercher à a-juster littéralement un acte mis en œuvre par tout un groupe ? La première étape est de se reporter à l'universel : les lois, le protocole, l'HAS. La deuxième étape est de se reporter au particulier : pour les personnes que j'accompagne, personnes âgées ou enfants handicapés mentaux, comment est-ce que ce protocole, cette règle, cet algorithme médical va s'appliquer ? La troisième étape est de se rapporter au singulier, à Madame X ou Monsieur Y pour savoir comment ce protocole va être mis en oeuvre au respect de la singularité de cette personne. 24 Chaque étape est essentielle. Ne traiter que de l'universel s'appelle " l'éthique des mains pures " : une éthique sans les mains, avec la seule pensée (souvent satisfaite d'ellemême), sans les actes. Au contraire, ne se questionner qu'en terme de singulier, " qu'est ce qui est bon pour cette personne là ", est une éthique des mains seules, sans la tête, sans hauteur et sans autorité : sans référence, cette éthique est une position subjective changeante selon les personnes. C'est pourquoi le respect de ces démarches peut aider à être " plus juste " et " plus prudent ", sachant où l'on va et en choisissant les moyens adaptés. 25 Monsieur Morin, directeur des affaires juridiques et des droits du patient, AP-HP Nous avons vu ce matin que nous avons tous les outils pour lutter contre la maltraitance. Le véritable problème est la mise en œuvre, et ce que j'ai appelé un jour lors d'une Intervention à Charle Foix " l'Omerta ", ou le tabou sur la maltraitance, qui pose de vraies difficultés. Au niveau de la direction des affaires juridiques, nous avons très peu d'affaires concernant la maltraitance des personnes âgées. On voit bien que la sanction ou le rappel à la règle est quelque chose qui n'est pas naturel, ce qui m'inquiète. C'est un peu comme dans d'autres dossiers où il y a une situation de maltraitance et où l'on nous dit qu'il faut tout de suite exclure le professionnel etc… Lors qu'on se penche sur le dossier on s'aperçoit qu'il n'y a jamais eu de rappel à la règle auparavant. Que globalement il y a eu un glissement, que chacun avait pris ses habitudes, que les équipes elles-mêmes, au lieu de profiter de la force que peut donner une équipe, se sont auto-protégées plutôt que de tenter de trouver des solutions. Madame Casagrande nous en parlait en disant qu'il ne fallait pas penser qu'un groupe était " adulte ". Nous avons, au niveau de la direction des affaires juridiques, les réclamations et les demandes faites par les patients qui sont un indicateur : Nous voyons bien par moment qu'il y a dans certains services (pas seulement en gériatrie) des difficultés. Nous essayons par des enquêtes internes de voir s'il n'y a pas des choses à améliorer. Je crains, je fais là acte d'impuissance, que nous n'ayons pas encore trouvé la solution à ces difficultés. Le rappel à la règle est d'autant plus important que sans lui la sanction n'est absolument pas comprise. On a le même souci en matière de licenciement. Lorsque l'on qualifie quelqu'un de remarquable pendant des années sur les notations, que du jour au lendemain on dit que c'est un imbécile et qu'on veut le licencier, les gens sont surpris et ne comprennent pas. Le principe est le même partout. Il doit y avoir régulièrement des rappels qui permettent aux personnes de savoir que la sanction va tomber, peut tomber et va tomber, sinon cela ne sert strictement à rien. Je rappelle très rapidement les sanctions : - Maltraitance sur les personnes vulnérables, comme sur mineur, 3 ans d'emprisonnement et 45000 € d'amende pour la violence simple. - Pour la violence habituelle, considérée comme bien plus grave, les peines sont plus lourdes : lorsqu'il y a plus de 8 jours d'ITT, 10 ans d'emprisonnement ; lorsqu'il y a moins de 8 jours d'ITT, 5 ans. Les sanctions sont extrêmement graves. Elles ne sont peut-être pas assez nuancées, je le reconnais. Pour avoir eu l'occasion quelque fois de trancher ces questions en juridiction, on s'aperçoit que nous n'avons peut-être pas les bonnes armes pour permettre qu'un certain nombre de personnes viennent dire ce qui se passe. Pour la prévention, on l'a dit et on l'a redit, je crois qu'il faut un lieu de parole. Un lieu sans culpabilisation, où les gens puissent s'exprimer réellement et traiter un cas de façon neutre. Si on pointe du doigt la personne qui a commis une maltraitance, on peut être certain qu'il n'y aura jamais de solution à ce problème très lourd aujourd'hui, et qui, compte tenu de la population actuelle, risque de s'aggraver de jour en jour. 26 Objectif Bientraitance Docteur François Piette, chef de Service - Hôpital Charles Foix - AP-HP Abstract La bien-traitance des personnes vulnérables est ou devrait être l'objectif essentiel de prise en charge tout le long des filières de soins. Il faut être conscient que nous en sommes assez loin. On peut distinguer des actes de maltraitance physique, psychologique et financière. En majorité, les hommes ne sont pas bons naturellement. Il suffit pour s'en convaincre d'observer le comportement des enfants entre eux ! Les sociétés développées répriment les violences physiques mais inconstamment les violences verbales ou psychologiques (harcèlement, incivilités). Il y a finalement 4 sortes d'individus : ceux (rares) qui n'ont jamais aucune pensée violente, ceux (rares) qui en ont mais qui les répriment constamment toute la vie, ceux qui passent à l'acte parfois, enfin ceux qui le font souvent. En principe, l'orientation des individus vers les métiers de la santé évite la 4e catégorie quand l'impulsivité est un trait de caractère, mais les individus de la 3ème catégorie peuvent facilement passer dans la 4e à l'occasion d'une surcharge de travail, de difficultés personnelles, de dépression, de prise de toxiques etc... L'impulsivité menant à la violence est alors un symptôme. La maltraitance financière suppose une préparation et un calcul et de fait la malhonnêteté est plus souvent un trait de caractère. Les individus maltraitants des personnes vulnérables ne sont en général dangereux que pour leur victime. Contrairement aux situations de violence urbaines, il n'y a pas de danger à interpeller le maltraitant quand on est témoin de sa maltraitance. Les autres grandes caractéristiques ne sont pas finalement différentes de la violence en général : beaucoup de maltraitances intrafamiliales, rareté des plaintes par rapport à la forte incidence (supposée) des faits, conscience parfois faible de la maltraitance psychologique par les maltraitants, tendance naturelle des organisations à minimiser ou occulter les faits, forte incidence des maltraitances occasionnelles, PLACE CAPITALE DE L'EXPRESSION DES " CAREGIVERS " ET DU DIALOGUE INTRA ET INTERDISCIPLINAIRE POUR LA PREVENTION DES ACTES DE MALTRAITANCE ET DE LEURS RECIDIVES. Des réflexions en commun du système de santé avec la police, le système social scolaire, et les éducateurs de jeunes ne seraient sans doute pas inutiles. 27 Table ronde /questions du public Quelle ouverture, quelle participation, quel tiers, dans un dispositif opérationnel de lutte contre la maltraitance ? Madame Alice Casagrande Mon métier est d'être un tiers. Nous sommes appelés dans des institutions qui ne vont pas bien en tant que philosophes, en tant que regard extérieur utilisant des concepts différents de ceux des soignants. On peut être un tiers, il y en a beaucoup d'autres. Ne pas appartenir à la structure est incontestablement un énorme atout. Nous avons aussi l'atout de ne pas être de la famille, avec tout ce que cela suppose d'hostile de la part des équipes et d'ambivalence de la part des familles, qui pour certaines peuvent être très constructives et d'autres pas du tout. Ce tiers qui pourrait être les familles est une question très débattue. De plus nous avons l'avantage de ne pas faire partie de tous les organismes de tutelle et d'accompagnement. Quoi qu'il en soit, l'idée d'être externes me parait extrêmement précieuse pour l'apport que cela peut amener aux équipes. Docteur Bernard Duportet A l'évidence nous avons travaillé dans cette direction depuis bientôt 10 ans pour mettre à la disposition de celles et ceux qui se posent des questions par rapport à des situations de maltraitances, qu'ils soient les victimes ou qu'ils en soient les témoins, des dispositions qui leur permettent de s'exprimer avec plus de liberté qu'ils ne pourraient le faire dans un cadre hiérarchique habituel. C'est ce que le réseau alma a fait à l'initiative du professeur Hugonot, c'est ce que nous même avons mis en place au niveau de la région Ile de France. Nous n'avions pas à côté de nous des philosophes (je dois dire que nous n'en connaissions pas à l'époque qui avaient et cette culture et cette pratique) mais nous avons fait appel à des psychologues, cliniciennes pour l'essentiel ayant des orientations diverses. Elles sont à même de recueillir la parole de ceux qui sont en difficulté, de les écouter réellement, sans préoccupation de sanction ou de solution immédiate, en laissant s'établir un espace de parole, une écoute attentive et sans jugement. A ce titre je voudrais intervenir sur une chose qui me parait essentielle, Alice Casagrande y a fait une allusion très précise tout à l'heure : c'est l'humeur de celui qui reçoit une information. Il y a un message à faire passer à l'intérieur de nos institutions, en particulier au niveau de la hiérarchie : lorsqu'une situation est mise en évidence, le problème, démarche essentiellement clinique, est de ne pas porter un jugement de valeur mais d'analyser les faits, tous les faits, rien que les faits, pour essayer d'en comprendre le déterminisme. Si on met d'emblée les gens dans ces catégories très simplistes des bons et des mauvais, on ferme absolument toute possibilité de règlement équitable pour l'avenir, on perd même toute crédibilité vis-à-vis de ceux qui font appel à nous. Docteur Chantal Régnier A Charles Foix, après un temps de formation dans chaque service, nous proposons que chacun d'entre eux mette en place son propre projet de prévention, à partir des points qui auront été mis en avant lors de notre travail avec eux. Nous ne voulons pas un guide des bonnes pratiques distribué tout fait mais souhaitons que ce soit l'affaire et la responsabilité de chacun. 28 Professeur François Piette Je crois qu'il faut distinguer trois niveaux : Signalement toujours : y compris les suspicions, y compris les cas incertains etc… car l'information doit circuler " on suspecte que Madame X a été maltraitée ". Sanction souvent : parce qu'il faut éliminer les cas où c'est une erreur, il faut qu'il y ait des enquêtes qui débouchent sur des sanctions pouvant aller de " l'engueulade avec surveillance " à des sanctions plus graves sur l'inaptitude à telle ou telle fonction. Plaintes devant les tribunaux : rarement voire exceptionnellement. Tant qu'on mélange les niveaux, tant que le signalement peut aboutir au procureur on n'en sort pas. Il faut rompre l'omerta, en signalant tout et en en discutant. Equipe d'Ambroise Paré Je suis une " vieille " de l'assistance publique et je crois beaucoup à la capacité des gens qui constituent cette institution à se rénover et à avancer. Ceci dit, le tiers est essentiel comme catalyseur. Souvent nous ne voyons plus et nous avons besoins d'autres qui sont peut-être l'AFBAH, peut-être des philosophes, qui nous aident à réfléchir et qui nous redynamisent. Je crois que sur Ambroise Paré c'est ce qui s'est passé : on nous a repointé une réalité, on nous a redynamisés, nous avons pris le phénomène à bras le corps. Dans nos institutions nous avons une très grande richesse, un multiprofessionalisme, beaucoup de partenaires, de compétences, pour faire de nombreuses choses. Remarques diverses : La médiation Professeur Jean-Luc Truelle Derrière le tiers dont vous parlez madame Casagrande, je crois qu'il y a un mot qu'il est important de citer : médiation. La médiation c'est à la fois un esprit, une pratique et un métier. A votre avis quelle est la place de la médiation dans ces situations de maltraitance ? Madame Alice Casagrande Le médiateur, comme a dit Bernard Duportet, est celui qui entend sans juger, comme beaucoup de professionnels, dans un contexte extraordinairement passionnel. Quand nous établissons des diagnostics, ce que nous appelons des audits éthiques, nous sommes dans un contexte où personne n'est calme, personne n'est paisible, personne n'est innocent et tout le monde nous prend à partie. Il faut savoir vivre cette prise à partie extrêmement forte, où personne ne va bien. La première chose est de savoir écouter et de savoir se mettre à distance de cette passion. Ensuite il faut être capable, comme beaucoup d'autres métiers le savent très bien, de reformuler, d'une manière qui amène une réponse possible. Lorsqu'une équipe vous dit " on est maltraitant parce qu'on n'est pas assez ", il faudrait le reformuler pour savoir si effectivement il y a un problème de recrutement, de bassin d'emploi, d'absentéisme... Il faut préciser les choses. C'est donc reformuler, entendre une prise à partie parfois très forte et parfois très caricaturale parce que très accusatrice ou autoaccusatrice, reformuler et essayer d'arriver à élaborer avec le manager, avec les équipes, des solutions. C'est aussi une capacité à garder une créativité et une envie de faire malgré la passion et la détresse. Garder cette créativité, cette envie de faire et cette neutralité, est très difficile. 29 Monsieur Frédéric Marandon, Fassad 92 La question de la médiation par rapport aux équipes soignantes et aux personnes maltraitées se fait malheureusement peu aujourd'hui. On observe généralement que les personnes maltraitées ne le disent pas voire l'acceptent. On se retrouve avec des personnes pour qui, finalement, la maltraitance est normale. On parle de maltraitance quotidienne (ne pas frapper à la porte quand on rentre, pas dire bonjour automatiquement, bousculer les personnes). Comment faire dire aux personnes maltraitées que ce n'est pas normal, avant même que l'équipe se pose la question ? Madame Evelyne Gaudin, cadre supérieur à l'Hôpital Charles Foix Depuis deux ans maintenant nous avons mis en place un conseil de résidents et toutes les institutions recevant des personnes âgées sont censées le mettre en place, ou au moins un conseil de vie sociale. Beaucoup de situations ont été évoquées par les résidents qui ont pu faire réfléchir les équipes sur leur manière de faire (notamment ne pas fermer la porte au moment de la toilette, entrer sans frapper, le tutoiement intempestif…). Ce conseil de résidents est un moyen de recueillir ce que disent les patients en toute sécurité, puisqu'ils sont dans un lieu ou ils peuvent s'exprimer sans être gênées par d'éventuelles retombées. Ces propos sont en effet rapportés anonymement en réunion d'encadrement ou aux professionnels. Ils ne savent pas d'où ils émanent, mais la parole des patients est citée très précisément, ce qu'on appelle dans d'autres secteurs une parole protégée. Intervenant Nous avons nous aussi des conseils de la vie sociale qui sont des espaces de parole réservés à l'expression des personnes âgées. Il est extrêmement important qu'elles aient un rôle social dans l'établissement. Ce qui m'interpelle beaucoup plus ce sont les personnes qui ne peuvent pas s'exprimer. Nous savons que la plupart des personnes que nous accueillons souffrent de troubles des fonctions supérieures. Toute cette frange de personnes âgées ne peut pas s'exprimer, et on sait aussi que ce sont celles là souvent qui sont les plus vulnérables, forcément. Donc je crois à la collaboration intime avec les familles. Il est extrêmement important de développer le partenariat et l'ouverture de l'établissement. Les établissements sont restés à mon sens bien trop fermés et je crois qu'aujourd'hui il ne faut plus avoir peur de les ouvrir. Si c'est ouvert, à priori, on " cache moins ". On doit développer ce type de politique d'établissement, au même titre qu'on doit développer des échanges avec des générations jeunes, avec des actions intergénérationnelles etc… La collaboration avec les familles est fondamentale, il faut accepter leurs critiques qui aident à avancer, si on sait se remettre en question. Quand je parle d'auto-évalution en interne c'est aussi savoir accepter le regard de l'extérieur vers l'intérieur. Docteur Chantal Régnier Cette matinée me fait prendre conscience que nous avons une difficultés à reconnaître, devant la personne qui a été maltraitée : " Oui, vous avez subi une maltraitance, nous le reconnaissons ", ceci indépendamment de l'idée que le maltraitant soit responsable ou non de ses actes etc… Reconnaissons que si j'ai été frappé, si j'ai été giflé, malmené, quelles qu'en soient les explications : j'ai subi une maltraitance. Si nous n'allons pas dire à celui qui a subi " vous avez subi une injustice ", nous contribuons à ne pas laisser la possibilité à l'autre de le penser lui-même comme tel. 30 Intervenant Ont dit beaucoup qu'il faut que le personnel s'exprime, mais quels sont les actes que nous, professionnels, allons poser pour que cela puisse se faire ? Il faut réfléchir aux gardes fous que je vais mettre en place moi, en tant que directeur, avec mes collègues, pour que la parole puisse s'exprimer. Il faut permettre à ce professionnel de pouvoir s'exprimer sans crainte, d'être entendu, sans qu'il y ait une forme de maltraitance de la part de ses collègues. D'autre part, nous avons dans notre établissement des aides soignants. L'aide soignant a une formation au niveau du nursing. Quand vous lui demandez de s'exprimer dans une réunion sur ce qu'il a pu voir, entendre ou comprendre il ne dit rien au départ. Confronté à cela, on m'a dit " c'est la première fois qu'on me demande de m'exprimer "… Qu'est-ce que je vais mettre en place pour que la personne aide soignante ait une autre relation que le nursing pour comprendre quelle est la pathologie et la problématique du résident que l'on accueille ? Nous allons faire travailler à certains moments, l'après-midi par exemple, en complémentarité des éducateurs, des aides soignants sur des activités toutes simples, peinture, sport, mais au cours desquelles le résident va exprimer certaines choses. Là, l'aide-soignant va pouvoir entendre le résident, prendre en compte ses envies et les rapporter dans le cadre d'une équipe pluridisciplinaire où il pourra dire " je sais que cet homme veut faire telle chose, moi je peux apporter ceci mais j'ai des limites et j'ai besoin de complémentarité. ". Ce projet, qui sera amené via la demande du résident, après les observations de l'aidesoignant, institue une autre position de ce professionnel en reconnaissant qu'il a des compétences qu'on peut utiliser. Cela demande aussi de la part du personnel d'être humble. L'humilité est importante : Ce n'est pas parce que je suis éducateur que je me sens au dessus de l'aide-soignant. Il est aussi capable d'amener des idées, laissons lui ce temps de parole. Parce que ce travail sera fait avec l'équipe, sera compris par l'équipe, il pourra avoir une répercussion au niveau des résidents. Madame Catherine Goor Je n'ai que des personnes démentes dans mon établissement donc le conseil des résidents ne s'adresse qu'aux familles. Mais ce n'est pas parce que la personne est démente qu'on ne peut pas parler de son bien-être avec elle. Elle peut dire si elle maltraitée ou non, peut répondre à nos questions, d'une manière ou d'une autre, avec des mots ou sans. On a tous un outil extraordinaire, des yeux. Mais il faut les ouvrir. Trop souvent nos yeux voient des choses que le cerveau ne veut pas intégrer. Il y a une température qu'il est important de prendre dans une institution, celle du calme et de la quiétude, surtout avec les personnes démentes. On dit souvent qu'elles sont agitées, agressives, crient, déambulent sans arrêt. Il y a des moments comme cela, mais il y a aussi beaucoup de quiétude, je crois que c'est lorsqu'elles se sentent respectées. Madame Denise Bertrand, association des familles long séjour de l'hôpital Paul Brousse Nous n'avons pas pour l'instant de conseil de résidents. Nous faisons remonter tout ce qui ne va pas par nos assemblées générales de familles. Nous ne convoquons jamais de personnel médical, car les familles ont peur que cela retombe sur le malade. La crainte des représailles est plus forte que les représailles elles-mêmes d'ailleurs. Il n'y a rien à faire. Nous faisons surtout remonter les mauvaises informations, ce qui est souvent mal pris par les médecins. 31 Monsieur Jean-Marc Morin C'est un vrai problème rencontré dans tous les domaines. A chaque fois qu'il y a une situation à risques ou une situation de crise, l'entourage a peur que ça se retourne sur le malade. On voit cela aussi à l'école entre un professeur et un enfant. Nous faisons actuellement un grand travail avec les représentants des usagers pour essayer d'investir cet aspect particulier, avec les gérants de tutelle, avec certaines familles, avec les tuteurs. Nous avons tout ce qui faut pour agir, mais il faut réussir à mettre cela en œuvre. Même si je suis là en quelque sorte pour la sanction, même s'il la faut et qu'elle est nécessaire, je crois profondément à la prévention et aux lieux de parole où les personnes peuvent s'exprimer sans culpabilisation. Madame Dominique Burre Cassou Nous avons mis en place une devise " ne plus passer sans voir, ne plus voir sans agir, ne pas devenir soi-même maltraitant par inadvertance " . Concernant les signalements faits par les personnes elles-mêmes, nous sommes un hôpital d'aigu, avec beaucoup de personnes ayant encore toutes leurs capacités intellectuelles. Nous avons souhaité mettre en place un dispositif qui permette à chacun de signaler les choses en fonction de ses limites. Il y a une fiche, mise dans le livret d'accueil des patients, qui peut être remplie pour signaler un comportement qui ne parait pas comme ils le souhaitent. Ces fiches seront aussi à la disposition des familles à l'accueil, dans les consultations, et pourront être remplies ou non de façon anonyme, pour éviter la crainte des représailles. Concernant la question de savoir si les patients sont au courant de ce qu'on fait pour leur bien, il est important que celui potentiellement maltraité sache qu'on rappelle la règle. Dans le cadre de notre procédure, les familles et les malades, s'ils le souhaitent, seront associés à chaque étape et informés de ce qui se fait. 32 Maltraitance et traumatisés crâniens Professeur Jean-Luc Truelle, C.H.U. Raymond-Poincaré Garches - AP-HP Abstract Il s'agit, le plus souvent, de jeunes victimes d'accidents de la route. Chaque année, en France, 100 000 personnes sont admises à l'hôpital pour un traumatisme crânien. Les plus sévèrement touchés, au nombre d'au moins 10 000 chaque année, sont atteints d'un handicap singulier, souvent invisible. Ils retrouvent, le plus souvent, leur autonomie de déplacement. Leur handicap est essentiellement d'origine mentale : troubles intellectuels - de l'attention, de la mémoire, de la communication, du raisonnement, lenteur et, plus encore, de l'humeur - fluctuante - et du comportement : passivité, défaut de contrôle émotionnel, voire agressivité et violence. Mal connus, insuffisamment pris en charge, et du fait même de leurs troubles , ils sont souvent victimes de maltraitance :dans leur famille , à l'hôpital , en institution médicosociale , au travail, mais aussi dans la rue et la vie sociale. Il peut s'agir, de la part de l'entourage, d'incompréhension, de quiproquo, d'irritation, de rejet, d'agressivité verbale voire physique face à la lenteur, la passivité, le comportement du blessé, trivial, incongru, violent, ou au contraire passif. Le blessé, par ses exigences, son adhésivité, sa dépendance, son humeur fluctuante, peut lui aussi épuiser son entourage et le maltraiter. Intervention Le témoignage de Suzanne Aubert, que vous venez d'entendre, est - hélas ! - une réalité fréquente. Il est important, après toutes les tentatives et les efforts qui ont été faits, en particulier par l'AP-HP, de ne pas oublier que la réalité, est aussi souvent celle là. Des références peu nombreuses : Lorsqu'on m'a demandé de traiter du rôle des troubles intellectuels et, surtout, du comportement, dans la maltraitance du traumatisé crânien, j'ai eu un réflexe de médecin : regarder la littérature scientifique et faire ce qu'on appelle une interrogation PUBMED sur internet. J'ai cherché les meilleurs mots anglais, " maltreatment " pour maltraitance, et " head injuries ", pour traumatisme crânien. J'ai trouvé 20 publications, toutes, sans exception, consacrées à l'enfant et surtout au bébé secoué. Je me suis fait alors deux réflexions. D'abord, il faudrait un colloque sur l'enfant maltraité ; ensuite, la maltraitance n'est pas arrivée au rang d' " objet scientifique ", ce qui est dommage. Peut-être les médecins ont-ils là une responsabilité, car la sémiologie médicale est un " bunker " dans lequel il est difficile d'entrer. Pourtant la maltraitance est un élément très important de la sémiologie des patients, des handicapés et des personnes âgées. Comment comprendre le handicap singulier et souvent invisible des traumatisés crâniens ? Il est justifié d'en rapprocher d'autres victimes de lésions cérébrales acquises, qu'il s'agisse d'AVC qui peuvent atteindre le sujet jeune, qu'il s'agisse d'une anoxie cérébrale, à l'occasion d'un arrêt cardiaque, d'une encéphalite, d'une tumeur cérébrale, bref d'un certains nombre de situations pathologiques qui entraînent des lésions cérébrales et qui vont aboutir à des troubles du comportement ? Ce qui fait la singularité de ce handicap, c'est que la plupart des traumatisés crâniens, même parmi les plus graves, retrouvent assez souvent leur autonomie de mouvement. 33 C'est dire que les séquelles physiques ne sont pas au premier plan. C'est un premier quiproquo. Si vous voyez quelqu'un, surtout s'il est jeune, qui se déplace normalement, vous n'avez pas l'image du handicapé, du fauteuil roulant. Vous n'avez pas cette image physique si importante, qui pourtant, paradoxalement, exclue ces traumatisé crâniens. C'est un handicap souvent " invisible ". C'est évidemment un déficit intellectuel ou cognitif, mais différent de celui d'une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer, car le blessé est généralement plus jeune et la sémiologie différente. Mais ce handicap comprend une troisième dimension encore plus importante, ce sont les troubles du comportement eux-mêmes. Ce n'est pas simplement un constat de tous les jours mais aussi scientifiquement prouvé. Dans le handicap du traumatisé crânien le cognitif est plus important que le physique, et le comportement est plus important encore que le cognitif. C'est le facteur principal de handicap, de rejet et d'exclusion. Pour mieux comprendre ce handicap singulier, je propose une approche multidisciplinaire triple, ce qu'on a appelé le modèle " bio-psycho-social ". Si on interroge un neurologue ou un neuro-psychologue, il dira que ce patient a des lésions, qui expliquent ses troubles du comportement. C'est vrai, mais ce n'est pas la seule explication. Un psychiatre ou un psychologue demanderont de se souvenir de son histoire, de sa personnalité, qui expliquent son comportement. Il diront également qu'après un tel drame qui a brisé sa vie, le blessé a le droit d'avoir des réactions adverses, en comparant ce qu'il était à ce qu'il est devenu. Un troisième angle d'attaque est l'environnement. Toutes les personnes qui s'occupent d'institutions savent qu'il n'est pas toujours facile de traiter les lésions, pas toujours facile d'avoir un impact sur une telle fracture psychologique . Il est peut-être un peu plus facile de structurer l'environnement, et ainsi d'infléchir - ou d'aggraver - les troubles du comportement. Les troubles intellectuels sont source de maltraitance. Il n'y a pas tellement de troubles du langage au sens classique, il y a peu d'aphasie. En revanche, il y a des troubles de la communication : ces patients sont lents, n'arrivent pas à s'exprimer, ont quelques fois des troubles de l'élocution et ne comprennent pas forcément très bien ce qu'on leur dit, si ce qu'on leur dit est un tant soit peu compliqué. Tout cela rend la communication source de handicap et de maltraitance. La lenteur est aussi frappante. Ils ne peuvent pas suivre le rythme, le raisonnement est lent, la phrase est hachée et, dans ce monde de vitesse, vous comprenez facilement combien cette lenteur aura des conséquences néfastes. Ils ont des troubles de l'attention ; ils sont distractibles, ont du mal à se concentrer sur une tache, à traiter deux problèmes en même temps. Ils ont des troubles de la mémoire. Ils ont aussi des troubles du raisonnement. S'ils peuvent répondre à des questions ponctuelles, dès qu'il s'agit de résoudre un problème à plusieurs facteurs, cela devient beaucoup plus difficile. Enfin, il y a une caractéristique très importante, qu'on voit aussi chez les malades Alzheimer, c'est l'anosognosie ", trouble de l'autocritique, c'est-à-dire l'inconscience, la méconnaissance ou la minimisation de ses propres difficultés, qui est un facteur majeur de quiproquos et de difficultés de communication. Voilà pour les troubles intellectuels. Mais le plus grave, ce sont les troubles de l'humeur et du comportement. Quand on demande à un spécialiste, Georges Prigatano, ce que sont, en deux mots, les troubles du comportement des traumatisés crâniens, il répond " il y a deux choses, un défaut d'initiative et un défaut de contrôle ". On a là l'essentiel. Défaut d'initiative, c'est-à-dire passivité. C'est ce jeune qui reste assis à regarder la télévision toute la journée, avec un bock de bière, qui ne fait rien, y compris se laver ou s'habiller, s'il n'y a personne pour l'y inciter. 34 Le défaut de contrôle émotionnel est tout aussi ennuyeux. D'abord défaut d'hygiène, si un tiers n'y fait pas attention. Désinhibition, c'est-à-dire tendance à parler grossièrement, ou désinhibition à caractère sexuel. Cela peut avoir des conséquences dramatiques. Ainsi ce jeune garçon, qui avait peut-être fait des allusions salaces, d'un balcon, à des jeunes filles qui passaient. Immédiatement, dans l'atmosphère actuelle, à l'appel des jeunes filles, les policiers arrivent, menottent le jeune homme qui se retrouve en garde à vue. J'ai même connu plusieurs traumatisés crâniens graves, qui se sont retrouvés en prison. Comme l'un deux récidivait dans ses agressions, l'un d'eux a fait deux ans de prison, alors qu'il était largement irresponsable. Maltraitance par méconnaissance ! Tout cela peut aller jusqu'à la violence. Cela commence par un désir de prise de parole, comme vous l'avez vu tout à l’heure, avec ce comédien qui mimait, très bien, le comportement d'un traumatisé crânien. Ce dernier ne se rend pas bien compte, car il a une mauvaise autocritique, qu'il gène tout le monde et, comme on cherche à s'opposer à lui, ça ne fait qu'accentuer sa violence. Vous avez vu tout à l'heure les réactions de la salle (pourtant pour la plupart des soignants habitués à ce genre de situation), ce mouvement unanime de rejet et d'exclusion, compréhensible. D'autres troubles du comportement peuvent être rencontrés : -la tendance à la toxicomanie : le blessé est, après son accident, un être influençable, qui n'a plus sa capacité d'opposition : il lui est difficile de résister à l'emprise du groupe et à son entraînement vers les toxicomanies. En outre, si vous donnez des drogues ou de l'alcool à un cerveau lésé, vous multipliez l'impact habituel, sur un cerveau sain et vous ne faites qu'accentuer les troubles du comportement. - l'égocentrisme : l'incapacité à prendre en compte les désirs des autres. - la dépression : elle n'est pas toujours visible, car la personne s'exprime mal. Un beau jour, on la retrouve suicidée. Le risque de suicide est multiplié par quatre. On ne s'en était pas aperçu car on ne l'écoutait pas beaucoup et elle ne s'exprimait pas beaucoup. - l'anxiété est aussi fréquente. - la difficulté à accepter de ne plus être le même : l'obsession est de redevenir comme avant. Combien de fois ai-je entendu " mais vous m'avez dit qu'il faudra du temps, mais que je redeviendrai comme avant ". Je n'ai jamais dit cela, mais l'espoir est tellement fort qu'ils l'expriment. Accepter une telle frustration est, malheureusement, dans beaucoup de cas, impossible. Il faut accepter, déjà le mot est un peu excessif, de vivre avec le handicap et de s'ajuster à une nouvelle situation. Comment ces troubles, cognitifs et du comportement, conduisent-ils à la maltraitance ? Voici une première situation, qui illustre les quiproquos dus à l'aphasie. Je suis avec un patient, attendant un rendez-vous avec un orthophoniste, par ailleurs régulièrement en retard. Nous devisons devant l'entrée du service, lorsque arrive une personne qui demande son chemin. Je vois à côté de moi l'aphasique qui, en quelque sorte, se " met en branle ". Mais rien ne sort de sa bouche. A ce moment-là, la personne qui cherche son chemin s'adresse à moi. Au moment où elle s'adresse à moi, l'aphasique se met à parler d'une voix un peu maladroite. L'autre personne lui dit " vous, je ne vous parle pas, car vous ne m'avez même pas dit bonjour ". Voici une autre raison, le tutoiement ou la familiarité. Ils sont devenus une habitude chez un certain nombre de soignants, d'éducateurs, qui ont peut-être l'habitude des enfants. Ils vont conduire souvent à une familiarité " hypertrophiée " par le sujet, qui a un besoin affectif considérable. Cela peut aboutir, je l'ai vu un certain nombre de fois, à une agression sexuelle, surtout vis-à-vis des femmes. Il y a aussi ce blessé, " adhésif " qui répète tout le temps la même chose, vient faire des remarques, qui ne " lâche pas les baskets " des éducateurs et des autres résidents, qui finit par être battu, rejeté, et qui se terre dans sa chambre, avec de envies de suicide. Il a été maltraité, on n'a pas compris ses difficultés et comment les gérer. 35 Il y a aussi ce professionnel qui, agressé de façon verbale par un résident, résident effectivement très exigeant, monte le ton pour faire valoir son autorité et prend un coup dans la figure. Maltraitance dans les deux sens. Il y a enfin le rejet ou la négligence de ce patient passif, qui ne veut rien faire, reste au lit, dont tout le monde se désintéresse jusqu'à ce qu'il fasse une embolie pulmonaire tardivement prise en charge. Comment bien traiter ? Je voudrais d'abord insister, vu la relative méconnaissance des traumatisés crâniens, sur l'importance de la formation. Il est nécessaire que des formations, extérieures et dans l'établissement, aient lieu pour apprendre la réalité du traumatisme crânien, savoir quelles sont les bases des troubles du comportement, pour mieux adapter la prise en charge. La " bien-traitance ", c'est aussi l'analyse des situations de maltraitance en réunion, où l'on peut exposer des angles d'attaques différents, celui du psychologue, de l'éducateur, du médecin, du directeur. Un problème limité à une ou deux personnes va devenir le problème de l'ensemble, pour essayer, en dehors de toute culpabilisation excessive, de tirer parti de cette crise pour rebondir. Ce sont souvent des moments féconds où le partage va permettre à l'équipe de grandir. Il est important aussi que la réunion ne touche pas que les professionnels, mais qu'elle concerne aussi les résidents. Qu'ils aient la possibilité de s'exprimer les uns avec les autres, qu'ils comprennent que d'autres ont des difficultés du même ordre. C'est ainsi qu'un groupe va se former, s'équilibrer, partager, construire. Les attitudes à avoir face aux troubles du comportement et à la maltraitance doivent être consignées dans un règlement intérieur : respect mutuel, disponibilité, exclusion des toxicomanies et traitement de ceux qui en sont atteints. Comment construire la non-violence dans un monde hélas trop violent ? C'est une question d'attitude, qui commence par des choses relativement simples : le temps du blessé, le temps du résident, le temps du patient n'est pas celui du professionnel. Il est plus lent, il a des difficultés de communication, d'autocritique, il dérange. Mais il a un grand besoin d'échange, de contact, et si une réponse lui est donnée, c'est un élément de diminution des troubles du comportement et, par là même, du risque de maltraitance. Donner du temps à celui qui en a apparemment beaucoup mais qui n'arrive pas à attirer l'autre dans son champ. Pour terminer, laissons la parole, de manière œcuménique, à un chrétien, un musulman et un athée : " Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse " " la tendresse te couvre, toi, l'étranger, tel un manteau " " la politesse n'est pas une vertu, elle est la porte d'entrée à toutes les vertus. " 36 Un malade maltraitant / maltraité - Madame Catherine Ollivet - France Alzheimer 93 Abstract Maladies au long cours, évolutives et encore inguérissables, les maladies de type Alzheimer modifient chez le malade sa perception et son interprétation du monde qui l'entoure et perturbent fortement sa relation avec sa famille. Chacun des membres de cette famille va aussi, en réaction, modifier son regard et son comportement envers la personne malade. L'aidant familial principal, surtout celui qui vit 24 h/24 avec le malade, va parfois vivre des situations extrêmes, quotidiennes, lancinantes, éventuellement honteuses, toujours incompréhensibles et pour certains inacceptables, en raison des troubles importants du comportement liés à certaines étapes de la maladie et aggravés par un environnement inadapté : la peur face aux violences physiques, la révolte face aux accusations injustes, le dégoût devant des comportements alimentaires ou sexuels inappropriés…. Ces périodes particulièrement atroces chez certains malades sont vécues le plus souvent dans " l'enfermement " à 2 du domicile. Cela peut conduire certains aidants familiaux à une maltraitance réactionnelle, parfois même à la solution finale : " je le tue et je me tue ". Les actions qui permettent d'éviter cet enfermement et d'apporter aux aidants familiaux informations, conseils et soutien, contribuent à prévenir ce risque de maltraitances. Intervention Il nous arrive à tous de vivre des situations gênantes, hors de nos normes sociales habituellement admissibles : Voisin bruyant au restaurant, parlant fort et gesticulant Conversation intime offerte à tous grâce au portable dans un RER bondé Scène de ménage virulente dans la queue d'une caisse de super marché… Ces situations sont ponctuelles. Elles nous énervent ou nous déplaisent pendant quelques minutes et sont vite oubliées. Que l'on soit une personne subissant les séquelles d'un traumatisme crânien de 20 ans ou 60 ans, ou une personne atteinte d'une maladie de type Alzheimer de 40 ou 80 ans, les situations gênantes, excessives, injurieuses, vexantes deviennent un état de fait quotidien, répétitif, usant et imprévisible : notre proche que nous connaissons si bien depuis tant d'années devient autre. Pathologies au long cours, évolutives et encore inguérissables, les maladies de type Alzheimer modifient chez la personne atteinte sa perception et son interprétation du monde qui l'entoure et perturbent en tout premier lieu sa relation avec sa famille et ses proches qui ne savent plus comment réagir face à ce choc permanent qui les agresse. Chacun des membres de cette famille va aussi, en réaction, modifier son regard et son comportement envers la personne malade, selon les caractères propres de chacun et la nature des liens affectifs qui les unissait. Il y a cependant trois grandes différences entre les familles et les professionnels du soin et de l'aide : La famille est la seule à connaître ce que la personne malade était avant de perdre peu à peu bon nombre de ses capacités. Elle est donc la seule à pouvoir réellement mesurer l'océan des pertes qu'elle a déjà subi et à en avoir le cœur chaque jour déchiré. Le professionnel prend toujours le " train de la maladie " en marche. Cela lui permet de beaucoup mieux évaluer ce qu'on appelle les capacités restantes et d'avoir ainsi une vision plus positive pour le plus grand bien d'ailleurs de la personne malade. Le professionnel peut garder en grande partie la possibilité d'évaluer le verre encore à moitié plein. La famille est obnubilée, focalisée sur le verre qui se vide car elle sait d'où la personne est partie. 37 Lorsqu'il a fini ses horaires de travail, le professionnel peut passer à autre chose et trouver dans sa vie personnelle des ressources. L'aidant familial qui vit sous le même toit avec son malade, est " de service " 24 h sur 24, 7 jours/7, 365 jours par an, dans une vision d'un avenir qu'il ne peut même plus envisager, et cela en moyenne pendant 6 ans à domicile. Enfin, les professionnels sont tous, en principe, âgés de moins de 60 ans. Compte tenu de l'âge le plus fréquent des malades, les aidants familiaux conjoints ont très souvent plus de 75 ans, et lorsqu'on vit en permanence avec un tel malade, les années comptent double, les forces de résistance diminuent, tout devient plus difficile, physiquement mais aussi nerveusement pour ce contrôler, ne pas s'énerver, face aux " agressions " lancinantes de la personne malade. Professionnels et aidants familiaux, nous partageons bien des enjeux communs et très souvent les mêmes erreurs : L'infantilisation : Cette personne en situation de faiblesse, qui va avoir un comportement décalé, on va l'infantiliser très vite, surtout, pour la famille, quand arrive ce jour terrible où votre propre mère vous appelle maman. Comment résister au piège de l'infantilisation ? il devient très difficile de garder une juste distance, comme quand son mari se met à manger avec ses doigts, car il ne sait plus se servir du couteau et de la fourchette. C'est tellement plus apaisant de donner à manger plutôt qu'accepter qu'il mange avec ses doigts, ce qui est d'une folle violence à laquelle on a envie d'échapper. C'est la même chose pour les professionnels, mais pour une autre raison, pour gagner du temps.Ca va plus vite de faire manger, de laver, que d'aider à manger, d'aider à se laver. Autres exemple : une professionnelle d'une voix claironnante au beau milieu de la salle à manger d'un établissement : " Et bien alors petite cochonne, on mange avec ses doigts ? Vous auriez pu demander de l'aide ! " Une autre à l'heure de la distribution du goûter " Mme X. vous aurez votre jus d'orange quand vous serez assise à votre place " Une épouse de malade " Mais qu'est ce que tu m'as encore fait comme bêtise " Une fille de malade : " Allez mon bébé, ouvre la bouche et mange " L'exaspération : " non, on ne peut pas sortir maintenant, on attend la visite du docteur " "on attend l'infirmière " etc… Je sais le poids de la lourdeur de l'organisation professionnelle (je parle du domicile), mais si les professionnels savaient ce que signifie faire patienter une heure ou deux un malade qui n'a plus de repères dans le temps, pour lequel seul le présent existe et pour qui la réponse doit être immédiate quand il veut quelque chose… Je vais vous citer un autre exemple, plein de bonne volonté : le médecin généraliste qui dit à l'épouse " je passerai demain dans la matinée ". Mais la matinée d'un médecin généraliste surchargé commence à 8 heures et finit à 14 heures. Comment faire pour faire patienter un malade jusqu'à 14 heures ? " Non on ne peut pas sortir on attend le docteur " " Non on ne peut pas faire des courses on attend le docteur ". Il y a aussi le " j'arrive " crié du bout du couloir…. Un j'arrive qui n'arrive jamais, laissant un malade plus de 5 heures dans une position atrocement tordue et douloureuse dans son fauteuil. Et cette fille, énervée, hors d'elle " mais je te l'ai déjà dit 20 fois en ¼ d'heure, tu le fais exprès pour m'embêter ou tu es complètement bouchée ". La honte : Parfois en raison de références culturelles de ce qui se fait et ne se fait pas, surtout pour les personnes âgées, en décalage magistral avec ce qui se fait ou ne se fait pas dans les plus jeunes générations. Je pense à cette épouse de plus de 80 ans, découvrant son mari malade qui se masturbe pendant sa sieste. Quand on a plus de 80 ans trouver son mari entrain de se masturber c'est terrible : " je n'aurais jamais pensé qu'il deviendrait un vieux cochon ", même si ça peut faire sourire des générations plus jeunes, plus habituées 38 à aborder ce type de choses. Et quand la même chose se passe parfois dans le salon devant ses petits enfants, on ne les invite plus. De cette aide ménagère traitée de voleuse par une malade dans un grand état d'énervement parce qu'elle ne retrouve pas son porte monnaie, et qui jette la malheureuse à la porte en la couvrant d'injures devant quelques voisins. L'aidant familial principal, surtout celui qui vit 24 h/24 avec le malade, va parfois vivre des situations extrêmes, quotidiennes, lancinantes, éventuellement honteuses, toujours incompréhensibles et pour certains inacceptables, en raison des troubles importants du comportement liés à certaines étapes de la maladie et aggravés par un environnement inadapté : la peur face aux violences physiques, la révolte face aux accusations injustes, le dégoût devant des comportements alimentaires ou sexuels inappropriés…. Ces périodes particulièrement atroces chez certains malades sont vécues le plus souvent dans " l'enfermement " à 2 du domicile. Cela peut conduire certains aidants familiaux à une maltraitance réactionnelle, parfois même à la solution finale : " je le tue et je me tue ". D'autant qu'il n'est pas obligatoire d'aimer la personne malade dont l'aidant familial a la responsabilité : une longue histoire de vie commune, qu'elle soit conjugale ou parents âgés/enfants, peut comporter bien des épisodes difficiles, des rancunes, des jalousies, des revanches à prendre… L'amour n'est pas ou plus toujours présent, rendant encore plus difficiles à supporter ces contraintes énormes d'une vie quotidienne partagée avec une telle personne malade. On connaît très bien aujourd'hui les actions à mettre en œuvre pour prévenir cet enfermement et les risques de maltraitances réactionnelles qui s'ensuivent : Ecouter et reconnaître la parole de la personne malade comme SA vérité… même si ce n'est pas obligatoirement LA vérité, Connaître et reconnaître les troubles du comportement liés à la maladie elle-même et liés à l'environnement matériel et humain, Se former pour trouver des stratégies, des réponses adaptées aux différents stades de la maladie, Connaître, reconnaître et accepter ses limites physiques et morales, Prévenir le risque grâce à des groupes de parole pour l'aidant et des accueils temporaires pour la personne malade, Trouver des réponses rapides aux situations de crise. Mais si l'on connaît bien le " mode d'emploi " de la bientraitance pour l'aidé et pour l'aidant, encore faut-il avoir les moyens matériels de mettre en œuvre la prévention, l'accompagnement et les réponses adaptées. La plus grande injustice règne en ce domaine sur notre territoire : soutien ou non du médecin généraliste à la démarche diagnostique, délais d'attente pour les rendez-vous de consultation mémoire, solitude de la personne malade ou entourage familial très présent, possibilités d'accès ou non à des accueils de jour ou temporaires, présence ou absence d'une coordination gérontologique active, et enfin possibilité ou non de financer soimême les aides, les moyens octroyés éventuellement par l'APA étant très loin de répondre aux réels besoins de présence humaine pour les personnes malades. OUI, IL FAUT DES FORMATIONS pour les professionnels comme pour les aidants : on ne peut pas soigner et prendre soin sans SAVOIR. OUI, IL FAUT DES LIEUX DE PAROLE pour les professionnels comme pour les aidant, permettant de relativiser, de remettre en place des priorités et de ne plus se sentir seul face à l'incompréhensible. CELA NE SUFFIT PAS. Il faut que chacun d'entre nous, personnellement, soit intimement convaincu de cette valeur incommensurable de l'autre, et de la valeur encore plus grande de la personne malade, vulnérable dans son corps et dans son esprit, que cette vulnérabilité même doit nous rendre encore plus précieuse. La maltraitance ce n'est pas que des bleus sur le corps, c'est aussi des bleus à l'âme. 39 Parcours dans la maladie et maltraitance par inadvertance Docteur Marie- France Maugourd et Madame Christiane Faucher, Hôpital G. Clemenceau Abstract Les patients souffrant de maladie d'Alzheimer ou de démence apparentée ont au fil du temps une atteinte progressivement croissante des fonctions supérieures qui retentissent sur les activités de la vie quotidienne et les conduisent à être dépendants de leurs proches pour tous les actes de la vie. Cette dépendance est certes une charge pour leur famille, mais n'est pas la cause principale des réactions adverses qu'ils suscitent dans leur entourage et des situations qui peuvent devenir intolérables qu'ils engendrent. Les troubles du comportement, qui accompagnent l'évolution de la maladie sont moins souvent évoqués que les troubles de mémoire, de l'orientation et des praxies, et pourtant ce sont eux qui génèrent la souffrance et l'épuisement des familles. Le tout premier d'entre eux l'apathie est souvent prise pour un signe de dépression et négligée par l'entourage, alors que le repli sur soi, le refus d'activité et l'humeur sombre qu'elle engendre sont des signes qui agressent un conjoint aimant ou des enfants attentifs. Dans un registre différent, le début apparent de la maladie peut se traduire par des lubies, une logorrhée incessante, une activité répétitive, inutile et dérangeante (vidage des armoires, manipulation et vol d'objets …) ou des " bêtises " qui génèrent un stress de l'aidant et des réactions adverses. La toilette, l'habillage peuvent devenir une source de conflits quotidiens, ainsi que le nécessaire abandon de la conduite automobile. La perte des repères dans le temps et l'espace lorsque la démence est modérée à sévère enlève au sujet toute possibilité d'indépendance et l'attache à son aidant, lui même piégé par les soins qu'il doit lui donner. Il convient, dès le diagnostic posé d'envisager l'évolution de la maladie et d'en expliquer au fur et à mesure les symptômes à l'aidant, afin qu'il rattache ces situations à la maladie, plutôt que d'en rendre le malade responsable. Il convient de faire intervenir le plus tôt possible des tiers à même de soutenir malade et aidant en graduant les Interventions selon le stade de la maladie (orthophoniste, infirmière, aide-soignate…). Il faut ainsi éviter l'inadvertance, c'est à dire l'absence de connaissance, qui génère des quiproquos et donc l'agressivité réciproque. Intervention La Maladie d'Alzheimer est un déficit acquis global et progressif de l'intelligence d'origine organique dégénérative se manifestant par des altérations de la mémoire, et d'un certain nombre de fonctions cognitives dans le cours de l'évolution, altérations d'intensité différente selon les individus et dans le temps: langage, praxie, gnosie, pensée abstraite, jugement et raisonnement. Porter le diagnostic de maladie d'Alzheimer chez un patient, c'est savoir qu'il va vivre avec sa famille un parcours difficile dont l'issue sera le plus souvent une entrée en institution qui précèdera d'une ou plusieurs années la mort. C'est pourquoi les médecins redoutent d'évoquer le diagnostic, alors qu'il est quasi certain, et qu'on voit arriver en consultation mémoire des patients dont les familles, victimes d'un déni qu'il partage avec leur médecin n'ont " rien vu venir ". Dans certains cas, assez fréquents d'ailleurs pour les patients dont les enfants sont de profession médicale ou para-médicale, tout est bon pour rattacher les manquements aux convenances et aux règles sociales à un caractère fantasque, les oublis à des inattentions, les maladresses dans l'utilisation des objets à des rhumatismes… 40 Quand éclate la vérité, parfois bien trop tardivement, l'énoncé de ce diagnostic tant redouté " Maladie d'Alzheimer " peut aussi avoir comme conséquence inattendue d'induire un certain soulagement dans l'entourage, en fait excédé par les troubles du comportement du malade qui ont progressivement envahi la vie familiale, c'est alors la maladie qui en devient responsable, plus le malade. Un interrogatoire rigoureux, s'appuyant sur des tests comme le Neuro Psychiatric Inventory va révéler aussi bien au médecin consultant qu'à l'aidant qu'il interroge l'étendue des troubles, l'aidant va alors prendre conscience de leur intensité et de leur lien avec la maladie, et va pouvoir s'exprimer sur l'intensité du retentissement familial et de la gêne induite par ces manifestations souvent anti-sociales. Ainsi vont être exprimés et quantifiés des troubles comme le retrait social qui frappe près de la moitié des patients, avec un pic de fréquence 3 ans avant le diagnostic, la dépression qui atteint son maximum de fréquence 2 ans avant le diagnostic, avec un risque suicidaire non négligeable, le délire paranoïde si destructeur car il s'attache aux personnes proches qui sont mises en accusation, existe chez 10% des patients. On constate aussi alors souvent que cette " entrée apparente dans la maladie " que représente le diagnostic qui vient d'être porté a été précédée depuis longtemps par ces troubles du comportement, qui peuvent avoir gravement atteint l'équilibre familial. Toutes ces manifestations sont du registre psychiatrique ceci explique que les malades Alzheimer sont dirigés vers les hôpitaux psychiatriques et que dans le passé, ils pouvaient y finir leur vie. Trouver une étiologie somatique rationnelle à ces comportements qui ne cadraient pas avec la psychologie connue de leur proche peut quelque peu rassurer les aidants du patient Alzheimer. C'est à ce moment qu'il peut y avoir une accalmie dans le désordre familial induit par la maladie et que les soutiens apportés par les rencontres formelles avec des équipes et des rencontres informelles entre aidants naturels ont tout leur intérêt. Lorsque le patient conserve un bon raisonnement et des possibilités suffisantes d'expression verbale, la vie au domicile est longtemps possible à condition de guider les aidants pour les aider dans la communication et gérer les troubles du comportement, ce sont ces troubles qui précipitent l'entrée en institution et qui peuvent aussi dans ce cadre-même engendrer inconfort et maltraitance pour le patient. Dans le cadre de l'institution ou dans le cadre familial, au stade évolué de la maladie, c'est l'apathie qui reste symptôme le plus fréquent. Elle irrite et " décourage les bonnes volontés " de ceux qui pensent " tout faire pour le patient "….Il importe de proposer de façon suffisamment incitative mais pas trop des activités qui peuvent encore être faites ensemble. C'est alors que les activités de la vie quotidienne prennent une place considérable car elles restent motivantes très longtemps, elles sont répétitives et rassurantes. Il faut avoir des objectifs atteignables pour éviter la mise en échec, valoriser les succès et ne pas prévoir des activités durant trop longtemps. L'agitation motrice est un comportement qui rend souvent invivable l'existence avec un patient Alzheimer : par exemple, il ou elle ouvre toutes les armoires, mélange linge sale et linge propre, déplace tous les objets. On peut retrouver dans des actes apparemment incohérents un objectif décelable : par exemple une focalisation sur l'entretien du linge…Dans ce cas, la solution peut être de tout enfermer, mais que fera la (la) patient(e) tout au long de la journée ? On peut par exemple prévoir de lui laisser l'accès à un placard où seront rangés des vêtements usagés et sans importance. L'activité sera conservée, mais sans danger pour l'économie domestique, les autres affaires, rangées sous clef seront indemnes… De même, la cleptomanie peut se développer chez certains patients. Les empêcher de prendre les biens qui ne leur appartiennent pas relèvent de l'impossible. Une fouille de leurs affaires pendant qu'ils dorment peut être plus judicieuse que des interdits qu'ils ne 41 comprennent plus et qui les agressent. C'est dans ce registre qu'une institution de qualité a un caractère d'environnement " prothétique ". L'agitation motrice peut se manifester aussi par des actes incohérents, sans objectif décelable : par exemple passer sa journée à déchirer des serviettes en papier…Il faut essayer de trouver une activité qui satisfasse le patient, lui confier une activité de ménage avec un chiffon qui sera promené toute la matinée... Agitation et déambulation vont souvent de pair. La déambulation est rarement possible en ville, en appartement, certains couples déménagent à la campagne pour laisser au malade la possibilité de déambuler. Laisser divaguer est plus simple à réaliser en institution, dans les couloirs où l'on constate qu'en fait la déambulation génère moins de chutes que ce qu'on attendrait. Elle se calme souvent avec le temps, si elle correspond plus à un processus exploratoire qu'à une fuite en avant anxieuse. La réassurance et l'écoute du patient sont de mise, il ne faut pas ajouter à leur détresse en leur expliquant " que leur mère qu'il recherchent est morte depuis bien longtemps " et créer des évènements pouvant leur donner l'occasion de s'arrêter pour un bref instant : la chorale qui chante dans le grand salon, le jeu de boule, une danse où on les entraîne... Pour ceux qui ont un parcours régulier, il faut ne pas entraver la déambulation, un établissement fermé est nécessaire, dans l'attente d'en trouver un, il y aura toujours un risque de chute ou de " fugue " qui peut être minimisé par une prise en charge protocolisée, mais les décisions qui sont prises doivent être discutées avec les familles et leur consentement doit être consigné sur le dossier… Un problème très difficile à gérer est celui du patient qui veut rentrer chez lui, qui malgré le bracelet de sécurité saura se jouer de la surveillance. Le protocole de recherche doit être déclenché dès que leur absence excède un temps raisonnable. Dans un établissement gériatrique, c'est l'ensemble du personnel administratif qui est réquisitionné pour cette recherche. Certains patients veulent être dehors, il faut prendre des précautions et les couvrir chaudement , les faire boire au retour,leur donner une ration calorique suffisante sous une forme ingérable malgré la déambulation (sandwich, pizza, tartine…) L'agressivité des patients Alzheimer peut être dirigée vers une seule personne : ils ont " quelqu'un dans le nez ", alors quand ils le croisent, il va y avoir une agression verbale ou physique, il s'agit donc d'éviter les croisements : par exemple quelqu'un faisant l'objet d'un délire de jalousie est accusé d'avoir pris le mari de la patiente… Plus souvent l'agressivité se manifeste envers l'aidant parce qu'on l'oblige, notamment à faire sa toilette, à aller quelque part où il ne veut pas aller. Il faut savoir laisser du lest et revenir secondairement proposer ce qui a été refusé, souvent le refus est oublié et l'humeur est meilleure. Les variations de l'humeur dépendent beaucoup de l'environnement, notamment du climat qui doit être calme, sans bruits inutiles. L'utilisation de la lumière, de la musique pour attirer les malades est plus efficace que la stimulation verbale. Il faut savoir recréer des rituels autour des activités quotidiennes : la lecture du journal, la lecture du menu, le chant en fin de repas, rendre plaisants les moments collectifs en créant l'événement … Le regard est un outil remarquable, l'arrivée près du patient de face en le regardant le sécurise, la politesse le rassure, il,ne faut pas lui donner d'ordre, mais lui faire des propositions. L'angoisse vespérale est rencontrée très fréquemment, génère des refus d'aller au lit, des conflits. Le départ de la salle à manger pour le coucher peut générer des conflits avec le personnel ou l'aidant familial. La fermeture des volets, l'éclairage des lampes permet de l'environnement nocturne, et pourquoi pas habiller le personnel de nuit en pyjama (expérience canadienne de la maison Carpe Diem) Ce sont quelques exemples et quelques réflexions sur les moyens de prendre en charge les troubles du comportement pour éviter qu'ils envahissent la vie familiale. L'intérêt de 42 leur mise en commun dans des lieux comme les réunions de famille, cafés mémoire, les groupes de parole est évident. Il ne faut pas faire de l'angélisme, à un moment ou un autre un aidant sera excédé par les activités répétitives, les vocalises, les " bêtises "... Un point fort est la déculpabilisation des aidants, qui à un moment ou un autre vont s'être laissés aller à l'agressivité, verbale ou physique…Le médecin à domicile, la hiérarchie en institution doit être capable d'entendre " l'épuisement de l'aidant " et lui permettre de passer le relais. Les molécules spécifiques ont un effet bénéfique sur la réduction des troubles du comportement et l'on constate depuis quelques années que le placement en institution est de plus en plus tardif. Les malades de plus en plus nombreux ne sont plus cachés comme auparavant, la tolérance sociale s'améliore avec la dédramatisation liée la connaissance de la maladie que des associations médiatisent enfin. La maladie d'Alzheimer devient un phénomène social avec lequel il faut apprendre à vivre au 21° siècle en attendant les progrès de la thérapeutique. 43 Table ronde et questions du public Madame Colette Richart Je remercie Suzanne Aubert de son témoignage, car j'ai vécu la même situation pendant pendant 13 ans, et Catherine Ollivet qui a fait une description de la vie familiale quand un homme est passé d'un père et d'un papa brillant à un traumatisé crânien tel que vous avez pu le décrire. J'ai regretté qu'on ne parle pas de la famille, des enfants, de tout l'entourage qui est vraiment maltraité par la situation. Cette famille est tellement maltraitée qu'elle devient aussi maltraitante. Une infirmière en gériatrie à Saint-Denis Dans les écoles ne devrait-on pas faire intervenir des gens qui parleraient des personnes âgées ? Pour moi la prévention passe par là. J'emmène mes garçons à mon travail, ils ont vu des personnes âgées dépendantes, maintenant ils ont un autre regard sur les gens dépendants qu'ils rencontrent dans la rue. Ce regard des tout petits est important car les trois quarts des soignants arrivent avec déjà une image péjorative des personnes âgées et quand on voit le peu de gens qui veulent venir travailler en gériatrie c'est catastrophique. Madame Catherine Ollivet Dans ce domaine, il y a depuis de nombreuses années beaucoup d'établissements qui ont favorisé avec réussite le lien entre les personnes âgées, les enfants et les jeunes enfants en particulier. Mais ce ne sont pas les jeunes enfants qui vivent une situation de gêne, ce sont plutôt les adolescents ou jeunes adultes (je pense aux enfants de traumatisés crâniens), eux-mêmes à l'âge de la fragilité qui vivent en plus les aberrations de comportement, les colères, les injures, de leur père ou de leur mère par exemple. Favoriser le lien entre les petits-enfants de personnes âgées ou les enfants de traumatisés crâniens est beaucoup plus difficile qu'avec les tout-petits. Madame Sandra Sapio, coordinatrice de l'AFBAH Nous recevons des appels téléphoniques concernant des cas de maltraitance et d'autres traitant de problèmes différents mais pour lesquels nous nous sommes rendu compte empiriquement qu'il y a toujours une situation de conflit familial. Lorsqu'on essaie d'analyser ce que les personnes nous disent, il en ressort une grande difficulté à vieillir aujourd'hui, une grande difficulté pour l'entourage familial, social ou professionnel à accepter le vieillissement de l'autre, les pathologies. Du coup il y a incompréhension. Il me semble que c'est la représentation collective qui a changé. Le vieux auparavant avait sa place bien définie, déterminée, au sein du clan, de la tribu, il était porteur de la lignée familiale, d'un héritage et il apportait comme dirait Geneviève Laroque, de la cohésion sociale. Aujourd'hui cette place a disparu et le vieux avec ses pathologies nouvelles fait peur. Nous sommes dans l'action, on n'a jamais autant fait pour la personne âgée mais il y a un paradoxe car la représentation reste négative. Tant que nous n'aurons pas remis les représentations en lien avec les actions nous nous heurterons à un grand problème. Pour illustrer très vite ce propos, je citerai une anthropologue, Bernadette Puijalon qui dit que dans nos société occidentales nous allons parler de la personne âgée atteinte de surdité en disant " t'embête pas à parler, de toute façon, elle est sourde comme un pot ". Dans d'autres sociétés, peut-être plus tribales, où on a gardé le sens des générations et du transgénérationnel, comme au Kenya, on dira " il est tellement grand que nos paroles n'arrivent pas jusqu'à lui ". 44 Docteur Jérôme Pellerin, chef de service, hôpital Charles Foix, APHP Les malades hospitalisés dans mon service sont pour la plupart atteints de troubles du comportement qui nous font réfléchir sur quelques points. Il est très important de se parler, et, quand on se parle, de ne pas savoir tout à fait ce que l'autre va dire, sinon on ne lui parle plus. Ce qui est en jeu c'est simplement la reconnaissance de l'autre avec ses faiblesses et sa vulnérabilité, et la reconnaissance de l'autre ne se décrète pas. Pour aimer quelqu'un, il ne faut pas un tiers pour dire aime celui-ci ou aime celui-là. La reconnaissance de l'autre est non seulement dans la capacité qu'on a de supposer que l'autre a encore quelque chose à dire mais aussi dans la confiance qu'on a en ce qu'on est soit même. Ce qui me semble le plus bientraitant dans les projets présentés par Madame Maugourd et Madame Faucher, ou le plus protecteur contre la maltraitance, c'est qu'elles ont un projet, et qu'avec ce projet elles peuvent écouter ce que l'autre a à dire. Ce qui compte probablement ce n'est pas tant qu'il ait un placard avec 2 ou quelques habits mais surtout que pour tout le monde ce soit le placard de cette dame. Que le jour où elle a le nez dans ce placard on lui demande ce qu'elle farfouille, et que je jour où elle n'a pas le nez dans son placard on peut peut-être se demander ce qu'elle n'y farfouille pas. Ceci appartient à l'incertitude de ce qu'est l'autre. S'appuyer sur cette reconnaissance qu'on ne sait jamais ce que l'autre va avoir à nous dire nous garde probablement le plus de la maltraitance. Il est essentiel d'avoir des colloques sur la maltraitance mais je souhaite qu'un jour la prévention de la maltraitance soit une pratique tellement intégrée qu'on n'ait plus besoin de se réunir pour en parler. Madame Elodie Métivet, psychologue, hôpital Avicenne, AP-HP On a évoqué les traumatisés crâniens, on peut aussi évoquer les patients victimes d'AVC, les conséquences du VHI sur le cerveau, les démences vasculaires, les démences frontotemporales… Toutes ces pathologies ont des conséquences sur les fonctions cognitives. On oublie cependant que les troubles de l'humeur (une dépression chez le conjoint ou le proche du malade) ont des conséquences sur les fonctions cognitives aussi ! Les soignants peuvent être mal à l'aise face à certains patients comme un soignant jeune face à un patient jeune dans une chambre au moment de la toilette, car il se joue quelque chose de la sexualité psychique entre ces deux individus. Il en va de même pour un aidant informel à la maison pris dans des problématiques complexes voire dans la dépression. Il peut ne pas être au meilleur de sa " forme cognitive " et comprendre de travers les recommandations données. Par exemple, au cours d'un groupe de parole, une dame s'inquiète pour sa mère qui habite à 3 arrondissements de chez elle. Nous imaginons différentes possibilités, aménagement du domicile, déménagement. La séance suivante elle revient : " on a décidé de mettre en vente la maison de Maman et elle va venir vivre chez nous ". Je rencontre la patiente quelques temps après qui me dit : " ma fille me vole ma maison, elle veut me mettre à la rue "… situation explosive. Cette situation peut être à l'origine de tensions, de conflits et de situations maltraitantes. Il faut faire attention au fait que les troubles cognitifs ne sont pas dus seulement à des lésions neurologiques, les aidants sont aussi victime d'un handicap invisible. Les émotions perturbent nos processus de pensées. Un autre point que je voudrais aborder c'est la question des représentations de la vieillesse, je voudrais rajouter un mot sur la représentation de la maladie d'Alzheimer. Si vous demandez à des patients ou à des soignants (professionnels et familles) ce qu'est 45 la démence d'Alzheimer, ce qu'est un traumatisé crânien, vous allez entendre des choses difficiles, des verbalisations qui font peur. Face aux troubles du comportement qui émergent chez un traumatisé crânien par exemple, les familles peuvent avoir des propos blessant pour le malade, dire des choses très dures. J'ai pour exemple une mère de famille qui ne peut plus assumer ses fonctions de bonne mère et de bonne épouse, elle ne peut plus faire à la fois le ménage, suivre les devoirs des enfants et s'occuper du dîner. Il y a des enjeux essentiels qui dépassent la simple aide aux aidants et le simple groupe de familles. On en revient toujours au fameux réseau, plus on est nombreux, mieux on peut les aider. Madame Sylvie Chevalier, IDE, hôpital Charles Foix, AP-HP Depuis 4 ans avec une assistante sociale nous avons animé à titre expérimental des ateliers collectifs d'aide aux aidants dont le parent était atteint de la maladie d'Alzheimer ou d'une maladie apparentée. 43% des aidants sont des conjoints dont 68% des épouses ; 48% sont des enfants L'âge moyen des aidants est de 71 ans pour l'entourage et 52 ans pour les enfants. Nous avons proposé deux programmes de soutien. Le premier s'appelait fils mauve et s'adressait aux aidants dont le parent était atteint de la maladie d'Alzheimer depuis déjà plusieurs années. Il comprenait 4 ateliers collectifs et 2 séances individuelles. Le deuxième programme s'appelait persona et s'adressait aux aidants de patients dont la maladie venait d'être diagnostiquée. Les ateliers durent environ deux heures et sont espacés d'une à trois semaines. Pour nous aider à animer ces ateliers, nous avons des photographies et de petites histoires courtes de la vie courante, des plans virtuels de maisons, des résolutions de problèmes. Ces outils ont pour but de faciliter et de valoriser l'expression des aidants, pour qu'ils puissent exprimer leurs angoisses et leurs souffrances au quotidien. L'interactivité de ces ateliers permet aussi aux aidants de partager des émotions entre eux et créé un climat de convivialité, d'écoute, de réconfort, dans un grand respect et de non jugement. Ces programmes peuvent être une aide dans la prévention de la maltraitance, comme on l'a vu on peut être maltraitant en voulant bien faire, par ignorance, inconscience, inadvertance. Mais on peut l'être aussi par souffrance ou épuisement. Ils sont axés sur des besoins prioritaires dont le but est de permettre à l'aidant d'acquérir des compétences pour mieux vivre avec son parent malade, de prévenir la souffrance, l'isolement, l'épuisement, mais aussi de renforcer sa confiance en ses qualités d'aidant, de mieux tirer parti des ressources offertes par les institutions médicales, sociales et juridiques. Pour ces aidants, l'annonce de la maladie d'Alzheimer, chronique et inexorable, entraîne un statut définitif dans une autre vie pour le patient et son entourage. L'entourage a un rôle majeur, difficile et lourd au quotidien, d'où l'importance de mettre en place une démarche éducative afin de les soutenir et de les accompagner. L'aide aux aidants s'inscrit donc dans une démarche d'éducation thérapeutique qui vise à aider les patients et leur famille à mieux comprendre le traitement et la maladie, à vivre plus sereinement, maintenir et améliorer la qualité de vie, éviter les dérives vers la maltraitance. Madame Alice Casagrande J'ai une question pour les 3 médecins présents. Nous avons vu que tout le monde est responsable, que tout le monde a un rôle à jouer dans la prévention de la maltraitance. Est-ce que vous médecin vous pensez que vous avez un rôle spécifique à jouer dans l'institution et dans le service dont vous avez la responsabilité ? 46 Docteur Jérôme Pellerin J'ai coutume de dire que dans le service la loi c'est moi. Je considère que je suis le premier garant pour les malades et pour les soignants qu'il n'y ait pas de maltraitance et aussi le premier responsable qu'il y ait à la fois de la maltraitance ou qu'il n'y en ait pas. Je m'attache beaucoup à ce qu'on puisse se parler entre nous pour se dire ce qui est acceptable et ce qui n'est pas acceptable. Professeur Jean-Luc Truelle Cette position me convient car c'est un des rôles du premier responsable de savoir dire non et d'établir des limites. Cette fonction de " père fouettard " n'est pas forcément très agréable mais je crois que c'est justement une dignité de l'accepter et de l'assumer. Ce que je voudrais dire ce n'est pas une opinion mais un témoignage d'existence. Assez vite je me suis aperçu que lorsqu'il y avait des crises dans le service, que ce soit des crises de violence, que ce soit des problèmes de maltraitance, les gens faisaient appel au chef de service. C'est une bonne chose car il faut descendre sur le terrain dans les situations les plus difficiles, ça a une valeur pédagogique, de partage avec l'équipe et d'exemple qui me parait très importante. Pour la gestion des crises, je crois que nous avons à faire un travail structurant et exemplaire. Cela suppose une grande disponibilité et qu'on puisse faire appel au responsable quand il y a une crise d'une certaine dimension. Il est aussi très important de partager la situation de crise et ne pas laisser seul celui qui a été pris dans cette situation, que cela fasse l'objet d'un partage et qu'on en tire la leçon. Paradoxalement c'est souvent de ces crises qu'on a grandi et qu'on a pu construire une équipe. On voit les équipes se construire avec de la bonne volonté, avec de la formation mais aussi par la gestion des crises. Docteur Marie-France Maugourd Pour moi on a d'abord un rôle de prévention. Il y a 30 ans j'arrivais dans certains staffs en disant " madame machin je peux pas la voir, elle est vraiment trop insupportable, elle m'énerve etc.. ". Je souhaitais créer la parole autour d'une personne pour éviter les passages à l'acte. il y a aussi un rôle d'éducation du personnel au respect réciproque les uns par rapport aux autres. Si dans un service le personnel se respecte, il respecte aussi les patients. Il y a donc tout ce travail de respect de la personne, du vouvoiement, etc qui a été fondamental dans le service pendant des années. Enfin, même si on a des familles parfois " difficiles ", il faut toujours les recevoir, les écouter, prendre note de ce qu'elles disent. Si elles ont des plaintes spécifiques, les écouter et faire une enquête. Une enquête n'est pas un acte violent, c'est discuter avec tout le monde, rendre compte après à la famille de ce qu'on a fait, parler de la plainte au service, car même si l'on pense qu'elle n'est pas motivée, son existence prouve que quelque part on a dysfonctionné. Le problème c'est qu'il faudrait 3 chefs de service à la place d'un pour arriver à tout bien faire mais c'est comme ça… 47