Psycho du Dev_5_Auto..
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Psycho du Dev_5_Auto..
COURS 5 : Autonomisation, enveloppes psychiques et ancrage symbolique du corps PLAN 1) Entre autonomie et dépendance : le primat de l’individuation 2) L’imitation au service de la pensée et de l’autonomie 3) Frontières et psychisme 3.1) 3.2) La limite, un « concept carrefour » Les topiques freudiennes, deux versants pour aborder la « limite » a) Limites somato-psychiques b) Limites intrapsychiques c) Federn, un penseur de la limite 3.3) 3.4) Le Moi et la pensée, points de convergence des limites L’adolescence comme paradigme de la limite 4) Moi-Peau, enveloppes psychiques, et signifiants formels 4.1) 4.2) Le Moi-peau Rôle des enveloppes psychiques dans la constitution de l’autonomie a) Notion d’enveloppe psychique b) Quatre dénotations du terme d'enveloppe psychique c) Paliers de construction de l'enveloppe psychique et du Moi 4.3) Les signifiants formels 5) « Capacité d’être seul » et « autonomie mentale » au service de la subjectivation 5.1) Capacité d’être seul 5.2) L’autonomie « mentale » 6) L’ « imagination symbolique », fonction de rééquilibration La compréhension du concept de « limite », ainsi que les travaux d’Anzieu (Moi peau, enveloppes psychiques, etc.) nous donnent un éclairage novateur dans l’optique de cet enseignement, et notamment autour de l’axe de l’autonomisation au fil du développement jusqu’à son achèvement. Ce cours se terminera par la présentation du point de vue de G. Durand (1968) sur les fonctions fondamentales de l’« imagination symbolique » et de leurs enjeux en terme de l'équilibre psychique. 1) Entre autonomie et dépendance : le primat de l’individuation « L’autonomie n’atteint jamais qu’une vérité partielle, elle reste toujours incomplète » (Touati, 1991) Le devenir psychique impose à chaque phase de la vie une reconstruction des autonomies par la prise de conscience des dépendances nécessaires, par l’élaboration de nouveaux choix, vers une autodétermination certes illusoire. Si l’autonomie renvoie à un idéal qui est celui de l’ « auto institution » (Geadah, 2005), l’être humain se trouve malgré lui pris dans un héritage ancestral, une forme de déterminisme qui s’intègre dans l’éducation et la relation à l'autre en général. Geadah parle d’une « dette » qui s’impose à l’être humain, dette qui le fait se mouvoir dans des mouvements de contradictions, entre la recherche d’une autonomie utopique et un retour aux racines de son existence, c'est-à-dire un retour à l’autre dont il dépend de façon originelle. « Dans un perpétuel remaniement de l'héritage humain (biologique, matériel et spirituel), l'histoire sociale ne cesse de féconder, pour le mettre à jour, ce que des ancêtres lointains avaient initié. (…) Auréolée de la foi des vivants en un récit multiforme narré par des « prêtres », des parents, des enseignants et des éducateurs, la parole ancestrale – essentiellement mythique - devient constitutive des langages, des groupes et des institutions. (…) elle nous fait entrer dans une sphère du sacré, en cimentant les mouvements de construction identitaire et d'apprentissage, ainsi que les sentiments de sécurité ou d'enracinement. Dans tous les cas, se présente une dette fondamentale qui enlève à toute personne la prétention de s'auto instituer, c'est-à-dire de se croire individuellement à l'origine d'un système ou totalement libre dans son élan psychique, son zèle politique et ses prétentions éducatives » (Geadah, 2005). A travers les souvenirs tutélaires, qui nous rassurent et qui véhicule l'image de la protection, l’autonomie est donc sans cesse à négocier, à reconstruire dans l’intermédiaire et la différenciation, la relation limite à l’autre (sans coupure ni fusion) Dans le passage de la dépendance à l’indépendance, l’autonomisation s’opère dans la remise en question permanente de limites, dans un espace à conquérir, à construire et à reconstruire : c’est un cheminement intégratif impliquant un retour aux stades précédents, qu’il faut comprendre à la fois dans ses aspects régrédients (régression à des stades appartenant au passé) et progrédients (retour intégratif dans l’actuel). Dans son processus de construction, l’autonomie ne « vaut le détour que par le chemin parcouru » (Touati, 1991). « Des rives de l’enfance aux voyages existentiels, les autonomies nous ramènent immanquablement vers les illusions premières. La prise de conscience des nécessaires dépendances, mais aussi la capacité de penser, permettent la décision, incarnation d’autonomies relatives, leurs reconstructions incessantes dans un environnement en changement. » (Ibid.) Après la séparation physiologique, la dépendance mère - enfant « permet au continuum psychique de faire son office de différenciation progressive » (Ibid.), en limitant les excitations trop violentes donc non pensables, les traumas. La séparation ne doit ni être trop précoce ni trop tardive par rapport au rythme de développement du bébé dans la satisfaction de ses besoins. Que l’indicateur du processus d’autonomie soit le contrôle sphinctérien (référence à Erikson ou Freud), la capacité de dire non (Spitz), l’aptitude à marcher donc à s’éloigner de la mère (Malher), ou encore le dépassement du fantasme de peau commune (Anzieu), ils convergent tous vers l’idée essentielle d’une dépendance mutuelle, première et fusionnelle, facilitant peu à peu l’émergence d’espaces différenciés. Si la construction première de l’autonomie se fonde dans une estime de soi maintenue dans la relation à l’autre, inversement, le mode d’autonomisation va largement influencer la capacité de construire des relations satisfaisantes, écartant l’illusion fusionnelle ou le repli. La « juste distance » évoquée par Winnicott, entre soi et l’autre, favorise la formation d’un espace – au départ transitionnel- pour exister et pour se penser soi-même.. La conquête de la liberté psychique intérieure permet ainsi d’acquérir un équilibre relationnel satisfaisant, ce qui n’est pas sans évoquer la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958) qui est en réalité celle d’être seul avec l’autre, résultante d’un processus d’intériorisation de l’objet. Dans toute thérapeutique, les mécanismes du transfert consistent en la réactivation des images des dépendances infantiles premières. La thérapie vise un travail psychique de réparation et de séparation, mettant en cause la perte et le deuil des objets de l’enfance. C’est dans ce sens que la prise de conscience de nos dépendances est intriquée au processus d’autonomisation. Face aux ruptures subies dans le réel et dans le sentiment de continuité du soi (Winnicott), l’espace psychothérapeutique vise à rétablir une historicité, une dynamique réparatrice de l’autonomie. Cette position du thérapeute permet de suivre le sujet dans son sillage en lui donnant des clefs pour évoluer vers un mieux être : « Le psychologue doit pouvoir assurer au sujet une capacité à soutenir un cadre tout en n’en maîtrisant pas la condition première, l’engagement du sujet lui-même (…) Le processus de séparation traumatique représente un frein pour la décentration, la mobilisation de ressources, la réalisations d’objectifs personnels et de projets : elle induit des répétitions inconscientes et défensives, sur le registre de la dépendance. Les interventions du psychologue visent à reconstruire sur un mode transitionnel la capacité à assumer son autonomie tout en reconnaissant ses limites. La relation de dépendance réactivée (…) reçoit alors la possibilité d’une transformation de la perception antérieure, par attribution d’une nouvelle signification» (Touati, 1991). 2) L’imitation au service de la pensée et de l’autonomie Au cours du développement précoce, les progrès acquis sur le plan somatopsychique s’accompagnent de la formation de mécanismes de défenses, particulièrement l’identification, dont le précurseur est l’imitation. Schèmes d’actions, identification et imitation constituent les moyens d’une autonomie croissante par rapport à la mère, élargissant les expériences relationnelles. Dans la période de l’intelligence symbolique ou pré-opératoire (Piaget, 1987), l’intelligence devient représentative, chaque objet pouvant alors être évoqué en images. Les moyens de cette évocation sont le langage, l’image mentale, mais aussi l’imitation différée, qui favorisent ainsi l’ouverture au domaine du symbole. La pensée peut ainsi se détacher de l’action, et, sous l’impulsion du modèle et de l’imitation, l’enfant se crée des représentations en s’appropriant un système de signification personnel. « Les images mentales (…) résultent d’une imitation intériorisée, leur analogie avec la perception ne témoignant pas d’une filiation directe, mais du fait que cette imitation cherche à fournir une copie active des tableaux perceptifs » (Piaget, 1966). Wallon pense que la posture est l’élément central dans les premières phases de cette imitation. C’est dans une deuxième période que l’enfant oppose son imitation au modèle. Dans cette distance qui se crée, s’instaure la première différenciation entre le modèle et l’imitant, aux sources de l’intentionnalité, de l’initiative. Bergès fait un lien entre les apports de Wallon et la dynamique en jeu dans les thérapies corporelles : « Cette imitation – opposition est essentiellement tonique et posturale ; elle se module, prend un sens, dans les fluctuations même du fond tonique, alternance d’états de tension tonique et de détente, liée aux rythmes biologiques propres de l’enfant et aux aléas de l’harmonisation de ses rythmes à ceux des autres, et de la mère en particulier, (…) véritable ébauche d’une auto communication, (…) alternance dont on connaît la relation étroite qu’elle contracte avec les moments de satisfaction et les moments de besoin, ou de manque (…) C’est dans le processus de régression que peut-être ainsi franchi le pas entre l’auto communication et la relation à l’autre. Cet aspect du dynamisme de l’imitation se trouvant en quelque sorte vécue à nouveau dans la cure, sous-tendu par les expériences liées à la sensibilité profonde, musculaire articulaire et tactile » (Bergès, Bounes, 1974) Pour évoquer enfin la question du plaisir associée à l’activité de penser, nous devons revenir aux travaux de Bergès sur le rôle du plaisir (1985). Originellement, le plaisir prend sa source à travers les phénomènes d’imitations. Fonction de construction du sujet, le plaisir est structurant autant sur le versant de la présence que de l’absence, à l’opposé de la frustration qui s’inscrit dans la négation. « La dynamique du plaisir est recherchée au niveau de l’équipement neurobiologique de base (fonction posturale, imitations précocissimes) qui met en cause le plaisir de la mère, à la fois l’attente et l’anticipation. Il l’est aussi au niveau du fonctionnement de la fonction, dans ses rapports avec l’organe et l’articulation de la maturation des structures et de l’évolution de la fonction. Enfin le rôle structurant du plaisir est envisagé dans la réalisation elle-même et notamment dans le passage de l’imitation à la représentation » (Bergès, 1985) 3) Frontières et psychisme La figuration de l’appareil psychique est une tâche très créative ; les notions de « limites », ou d’« enveloppes », si elles renvoient avant tout à la théorisation et donc à des « créations de l’esprit sur l’esprit », fournissent un angle de réflexion original et complémentaire du point de vue psychanalytique pour se représenter la dynamique des rapports entre interne (moi) et externe (l'autre), mais aussi entre le sensitif (corps) et le pensable (pensée). Cette orientation de pensée se trouve condensée dans l’extrait suivant : « La construction de l’appareil psychique implique le tissage de multiples enveloppes, la construction de multiples frontières, la création d’espaces de transition » (Scelles, 2003) Les limites permettent de concevoir des modèles qui aident à penser les processus de modulation de la vie intrapsychique du sujet, mettant en scène des éléments entre lesquels une séparation se crée, évolue, donne lieu à l’établissement de liens, garant de la possibilité de transformation, de son adaptation aux changements. Pour se sentir lié à un autre, chacun doit se protéger par de multiples enveloppes qui assurent des fonctions de liaisons, de protections, de transformations, enveloppes constituées et sans cesse remodelées du fait des rapports à l’externe. 3.1) La limite, un « concept carrefour » Depuis la naissance, le sujet est exposé à des stimulations venues de la réalité extérieure, d’abord non perçues comme telles, du fait de son omnipotence (sentiment tout puissant d'être le monde à lui seul). Dans le meilleur des cas, il intègre ces objets, venus du dehors, en les transformant et en s’enrichissant de leur apport. Ce cheminement est rythmé par des mouvements de formation et de modulation de frontières : limites intrapsychiques, et limites situées entre le sujet et l’environnement. Doron (Anzieu & al, 2000) énonce que le premier niveau de construction est la constitution de limites : « C’est une ligne de démarcation séparant deux territoires et constituant en même temps un espace de rencontre ». Cette définition permet de penser la limite comme une interface, comme un « contenant qui va permettre l’émergence de phénomènes instables » (Scelles, 2003). Si tout équilibre psychique se caractérise par ses aspects dynamiques et ses réajustements permanents, les limites donnent justement un nouveau regard sur la façon dont l’individu construit ou utilise ces passages. Il lui est alors possible d’atteindre et de franchir de nouveaux seuils, d’évoluer face à un réalité interne et externe mouvante, il devient capable de changement en s’appuyant sur des ressources nouvelles. Scelles (2004) donne aux « limites » le statut de « concept-métaphore » : « Il s’agit de construire des passages, d’organiser la circulation des flux autour d’un point, d’une ligne qui protège chacune des parties, sans interdire pour autant les échanges entre elles (…) pour prendre le risque d’exister, d’investir une relation, le sujet doit expérimenter la possibilité de construire des limites suffisamment souples et protectrices » (Ibid.) Quelle que soit la nature de ces limites - limites intrapsychiques, entre soi et l’autre, entre l’humain et l’inhumain, etc.- elles sont toujours intersubjectivement vécues, et fondent les invariants psychiques. Scelles décrit les modalités de cette maturation progressive : « Dans ce processus, le sujet perd, acquiert ou conquiert la maîtrise de leur délimitation, de leur perméabilité et crée des marges de transformation possible, acceptables pour lui et/ou pour celui qui les lui a imposées (…) Imposées au sujet de l’extérieur ou coconstruites dans le cadre de liens familiaux, sociaux, elles font l’objet d’une appropriation singulière qui les transforme partiellement » (Ibid.) Dans cette évolution, les moments de retour en arrière, au temps où les limites étaient floues, les processus moins secondarisés, les mécanismes de défenses plus archaïques, offrent au sujet un temps de repli, préparant l’acceptation de changements nécessaires. L’aspect positif des mouvements de régression se trouve donc au centre de cette réflexion. Winnicott (1992) insiste beaucoup sur l’importance du corps dans la construction des limites, ceci, non seulement dans le cadre du contact peau à peau, mais également dans celui du dialogue tonique (holding), dans la façon de manipuler physiquement le corps de l’autre (handling) ou encore de lui présenter le monde visuellement, tactilement, auditivement et olfactivement (object-presenting). Dans l'approche de Winnicott, suite à une phase de fusion, l’enfant continue à vivre ces expériences d’illusions et d’omnipotence, dans le cadre de l’espace transitionnel et avec des « quasi-objets ». Via ces objets trouvés et remodelés dans cet entre-deux, le sujet peut rêver, manipuler les multiples facettes de sa réalité interne comme externe. Ce processus amène le sujet à jouer souplement de ses capacités à se dédoubler, à réparer, à lier le temps du réel et de l'imaginaire, l’espace du réel et de l’imaginaire, le corps et l’esprit. Bion décrit le rôle de contenant psychique de la mère, qui, par sa capacité de rêverie, propose l’utilisation de son propre « appareil à penser les pensées », l’aidant à construire progressivement une cohérence propre. La mère est capable de transformer ses sensations brutes en des stimulations pensables, ayant un sens pour lui, intégrables psychiquement. Stern (1989) introduit la notion d’ « accordage affectif » entre la mère et le bébé, accordage se situant à la fois dans le même mode communicationnel (« unimodal ») et dans un mode nouveau (« transmodal »). Le bébé se développe donc grâce à l’identique et au différencié, et l’écart, qui s’y crée, source d’étonnement, enrichit les gammes interactives. Stern fait le postulat d’une unité primordiale de la pensée, nommée « enveloppe narrative », définie comme « ensemble d’expériences représentée psychiquement » (Stern, 1989). Ainsi, le bébé est capable très tôt de différencier des invariants pour trouver de la constance, de repérer une certaine unité dans les images et les expériences vécues. La pensée, devenant réflexive (se penser soi-même), repose notamment sur l’établissement de frontières à partir de ces invariants. La limite semble donc constituer un support pertinent pour se représenter la mise en cohérence du fonctionnement psychique. La construction de limites rend possible la formation d’enveloppes, organisant des distinctions essentielles, des échanges entre des espaces complémentaires mais différenciés. Il parait aussi naturel de penser que les changements thérapeutiques se jouent dans le sens du dépassement de seuils, de rééquilibrages, de modulations de frontières, avec un assouplissement défensifs associé : « La limite sépare en discriminant, relie en mettant en communication » (Touati, 1991). Elle permet notamment d’organiser le passage des processus primaires aux processus secondaires, au service de la culture et des capacités d'adaptation au monde réel. Houssier décrit ainsi l’accordage qui se tisse entre le patient et son thérapeute en thérapie: « il s’agit d’instaurer un cadre suffisamment contenant, et qui permette au soignant de mettre à disposition du soigné ses capacités à penser les sensations brutes et les souffrances, à alléger les charges affectives brutes et non pensables, à soutenir une transformation des éprouvés en représentations. Le thérapeute se place dans un entre deux où se mobilise et s’élabore un sens toujours en construction, facilitant la relance de processus transitionnels. » (Scelles, 2003) 3.2) Les topiques freudiennes, deux versants pour aborder la « limite » a) Limites somato-psychiques : Au départ, Freud part d’un postulat biologique pour construire une représentation de l’appareil psychique, incluant notamment l’inconscient. Il s’agit d’un premier modèle opérant une essentielle distinction entre le monde du dedans et celui du dehors. Il est déjà question de perméabilité (ou de rétention) et de recherche d’équilibre dans la mise en tension entre l’interne et l’externe. Deux catégories de neurones sont distinguées, les premiers totalement perméables et les seconds opposant une résistance totale et retenant des quantités. Ensuite Freud met en évidence la fonction pare-excitatrice du psychisme, établissant une correspondance avec le somatique et le traitement des excitations extérieures au niveau des neurones. Les neurones dits « exogènes » servent de régulateurs de quantités, de « tamis » s’adaptant par période à l’excitation., opérant un filtrage contre la menace de ses excés. Lorsque la perspective de Freud devient métapsychologique, c’est désormais le préconscient (instance située entre le conscient et l'inconscient) qui acquiert cette fonction d’interface. Cet effet de filtrage rappelle d’ailleurs le modèle neurobiologique de la cellule et ses fonctions membranaires : protection et communication. Le système conscient-préconscient, en interaction avec les informations perceptives, introduit ainsi une autre dimension à la limite somato-psychique : la perception implique d’emblée le soma et met en jeu les organes sensoriels, comme interface entre soi et l’environnement. Jusqu’en 1920, Freud prolonge cette première topique : il note la structure à double couche de ce qu’il nomme « l’appareil perceptif psychique ». Une première couche tournée vers l’extérieur, visant la réduction des excitations du dehors : c’est le « pare excitations ». La seconde, en arrière plan, est la surface à laquelle parvient le stimulus une fois filtré, c’est le système perception conscience. Dans la première topique, la limite est une aire de croisement, de transitionnalité, située à la surface du psychisme et en lien direct avec l’environnement. b) Limites intrapsychiques : L’apport de la seconde topique freudienne réoriente le fonctionnement de l’appareil psychique dans une dynamique majoritairement tournée vers l’intérieur à savoir la lutte contre les représentations inconscientes. « Une part essentielle du travail de la limite se poserait donc en terme de contention de désirs, de capacité à adapter ceux-ci au monde externe, de canaliser les mouvements pulsionnels. Quel que soit l’investissement accordé à l’externe, le référent restera interne, en réponse aux désirs qui le régissent » (Ibid.) Cela introduit une réflexion en terme de formation de compromis, de conflits inter-instanciels. Le Moi occupe alors toute la surface de l’appareil psychique, et il s’étaye sur les sensations de la surface du corps. Le jugement permet l’évaluation du psychique en comparaison avec les objets du dehors. L’histoire, mémorisée de l’intérieur, influence la perception de l’environnement en lui donnant une trajectoire. Le Moi utilise la pensée du jugement (activité intrapsychique du Surmoi) devant une excitation externe ou interne. Il s’agit alors d’une conscience dite « réflexive », introduisant la dimension du méta. c) Federn, un penseur de la limite : La pensée de Federn (1979) a la particularité de reprendre les propos de Freud tout en opérant une synthèse des deux formes de limites que ce dernier a permis de dégager. Federn s’intéresse notamment à la dépersonnalisation et à la théorie du traumatisme, constituant deux situations pour penser le désinvestissement des frontières du Moi. Comme tout symptôme, les troubles de la limite représentent une opération défensive vis-à-vis du déplaisir angoissant que constitue l’advenue de contenu inconscient à la conscience. Le risque encouru (illustré par dépersonnalisation) est celui que les divers sens ne soient plus sentis comme appartenant au Moi. Le désinvestissement des frontières apparaît alors comme une forme d’état transitoire, corrélé avec la survenue d’une pathologie. Lorsque le Moi est désinvesti, les représentations inconscientes gagnent de la réalité : leurs qualités deviennent assimilables à celles de la réalité extérieure, ce qui les met en concurrence avec les perceptions. Les frontières du Moi sont donc sujettes à toutes les modifications, fluctuantes, malléables ; leur investissement assure l’évidence des perceptions et se trouve à l’origine de la construction de la subjectivité. Federn différencie le « Moi mental » et le « Moi corps ». La frontière joue un rôle d’interface entre le monde extérieur, le « Moi corps », et le « territoire étranger interne » (citant Freud en 1953), le « Moi mental ». Le « Moi corps » réunit les sensations relatives à la surface du corps (contours, superficie, étendue) mais aussi à la position du corps dans l’espace ou la position du corps vis-à-vis d’autres corps. Dans ces deux cas, le corps est la limite première. Le « Moi mental » est quant à lui lié aux représentations ou impressions provenant de l’activité de penser. Les contours, les périphéries du corps et de la psyché constituent des frontières dynamiques séparant le Moi d’un non Moi, base de la construction identitaire. A partir de la surface du corps (à travers les échanges et le soin) se forment les premières représentations, à partir des éprouvés corporelles se construisent le désir et le fantasme. L’investissement des traces mnésiques des expériences corporelles satisfaisantes permet le déploiement des représentations. Cette conception rejoint le modèle de l’hallucination du plaisir, qui associe l’activité représentative au désir de retrouver l’objet manquant, et qui fonde l’anticipation. 3.3) Le Moi et la pensée, points de convergence des limites Les dimensions somato-psychique et intrapsychique de la limite se rencontrent au cœur du Moi et impliquent, dans le cadre de la seconde topique, des phénomènes psychiques d’origine inconsciente. Le Moi est ainsi une zone carrefour de régulation des deux dimensions de la limite. Si les frontières les plus précoces semblent être celles du corps, Federn pose le Moi comme le noyau central des frontières du sujet, noyau prenant en charge toutes les limites, dans un registre corporel ou intrapsychique. Dans cette optique, Houssier s’intéresse au rôle du refoulement : « Dans le sens où le refoulement censure et transforme les représentations, il s’agit d’un agent intrapsychique de la limite ». (Scelles, 2003). L’auteur distingue ainsi le sentiment du Moi (« censé être constant, se référant au noyau du Moi ») et le sentiment des limites du Moi (« périphérique … impressions de fluctuation permanente des frontières, correspondant au fonctionnement préconscient »). Il conclut ainsi par l’idée selon laquelle le processus préconscient fait tiers entre le psychique et le corporel. « Les frontières du Moi fonctionnent par contre investissement par rapport aux contenus refoulés : elles jouent le rôle de digue contre le retour du refoulé à l’état brut, non transformé par le préconscient. La frontière entre ces perceptions corporelles et les matériaux inconscients ne peut que se situer au niveau du préconscient » (Ibid.) Cette réflexion évoque le principe de constance freudien (dynamique de la frontière), dépendant de l’investissement libidinal (versant économique de la frontière). Selon Federn, l’énergie libidinale permet en effet l’édification des frontières, détermine la malléabilité voire la porosité de la limite. La pathologie perturbe le fonctionnement du Moi et son homéostasie. « La formation de symptôme pourrait dans cette optique correspondre à l’attaque du point d’équilibre au niveau de la frontière, une remise en cause de la balance énergétique de la limite ». (Ibid.) Au carrefour des limites se trouve le monde de la pensée. Elle traite de l’alliance entre le dedans et le dehors, se situe entre principe de réalité et principe de plaisir. « La pensée est réceptrice des sensations corporelles, et, recevant les rejetons de l’inconscient à travers des expressions diverses comme la rêverie diurne, l’abstraction, le jeu (…), elle est l’interface à la jonction entre le somato-psychique –la pensée du jugementet l’intrapsychique – la pensée du fantasme ». (Ibid.) La pensée a un ancrage spatial et temporel, elle permet de manier le symbolisme et l’abstraction. Le plaisir du fonctionnement de la pensée, lié au plaisir de passage entre le dedans et le dehors, apparaît comme une compensation de la perte de l’omnipotence, et favorise la prise en compte du principe de réalité. Houssier évoque à ce propos la capacité créatrice prônée par Winnicott, qui correspond pour lui au reflet d’un fonctionnement « suffisamment bon » de la limite. 3.4) L’adolescence comme paradigme de la limite Pendant l’adolescence, les limites changeantes de corps redessinent l’identité du sujet. La géographie corporelle trouve un nouvel agencement, en lien avec l’histoire psycho affective ancrée dans le somatique. Cette nouvelle identité entraîne une remise en question de la structure de ces limites, et intègre la double dimension des limites du psychique et du somatique. Pendant l’adolescence, il ne s’agit pas seulement de séparer, d’identifier et de différencier, mais aussi de réunir et de regrouper, de rendre signifiant. Parler de limite c’est inscrire cette réalité dans un champ symbolique, un champ de distinction qui ne met pas seulement de l’ordre dans le chaos, mais qui autorise aussi le mouvement. A ce titre, l’adolescence est une expérience de la limite, expérience mouvante du rapport à soi même et à l’autre. L’état amoureux et la période adolescente représentent deux épisodes de l’existence qui interrogent et remettent en chantier la souplesse des limites construites au cours du développement. Moi-Peau, enveloppes psychiques, signifiants formels : les 4) limites selon Anzieu Anzieu a toujours voulu traiter des articulations -unification et séparation- entre l’externe et l’interne. Comme le souligne Lavallée (Scelles, 2003), le « Moi-peau » et « le Moi-pensant » d’Anzieu peuvent s’inscrire dans la continuité du « Moi corporel » et du « Moi mental » de Federn. Sa réflexion sur les limites reprend les questions du «Moi-peau », mais aussi des « enveloppes psychiques » et des « signifiants formels ». La position et la réflexion d’Anzieu, originales et fidèles à l’esprit de la psychanalyse, est donc assimilable dans le corpus analytique. 4.1) Le Moi-peau Anzieu définit le Moi-peau comme une création de l’esprit, une invention métaphorique qui renvoie à un système d’interface se construisant sur la base d’un « fantasme de peau commune » avec la mère. Le Moi-peau est une limite parce qu’il est interface. Il est la base de construction vers la subjectivation, un cheminement vers le « Moi-pensant ». « Le Moi-peau est une réalité fantasmatique : à la fois figurée dans les fantasmes, les rêves, le langage courant, les attitudes corporelles, les troubles de la pensée, et fournisseur de l’espace imaginaire constituant du fantasme, du rêve, de la réflexion de chaque organisation psychopathologique (…) Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques (…).L’instauration du Moi-peau répond au besoin d’une enveloppe narcissique et assure à l’appareil psychique la certitude et la constance d’un bien être de base » (Anzieu, 1985) Le Moi-peau requiert différentes fonctions, associées à celles remplies par la peau dans l’organisme. Anzieu lui attribue huit fonctions : Maintenance du psychisme (à l’instar du holding de Winnicott) Contenance (le Moi-peau comme une écorce autour d’une structure nucléaire du Ça) Protection (pare –excitation devant les stimulations externes) Individuation (sentiment d’être unique) Inter sensorialité (fonction d’unification des données sensorielles) Décharge libidinale Recharge libidinale Fonction d’inscription et de mémoire (le « parchemin originaire » au sens de Chabert). De ces fonctions, le Moi dégage la possibilité d’établir des frontières en filtrant, en modulant les éléments qui lui parviennent, mais aussi en s’enrichissant de ces échanges en circulation. 4.2) Rôle des enveloppes psychiques dans la constitution de l’autonomie a) Notion d’enveloppe psychique : Les travaux d’Anzieu suivent le mouvement qui associe le corps et la pensée. Entre 1975 et 1986, Anzieu donne à la métaphore de l’enveloppe, déjà développée par Freud, un statut de concept. Il s’agit pour lui de décrire des « fonctions contenantes diversifiées à partir de la sensorialité », l’appareil psychique se contenant lui-même grâce à certain nombre de processus, depuis la vie intra-utérine jusqu’aux développements les plus élaborés dans le processus d’autonomisation. La notion d’ « enveloppe », souple et métaphorique, permet d’articuler le perçu et le pensé, le sensible et l’intelligible. L'autonomie repose sur ce que les biologistes ont décrit comme une auto organisation interne et auto référencée ; elle concerne le rapport du sujet au dedans, tout comme l'indépendance traite de son rapport au dehors. On ne peut concevoir l'existence d'un sujet autonome que si l’auto organisation de son organisme biologique est complétée par le fonctionnement de son appareil psychique -et de son unité psyché soma-, comme système auto référencé. Si un système se définit comme « ensemble organisé délimité dans l'espace, séparé d'un environnement par une surface idéale où une paroi matérielle », il paraît nécessaire de traiter des enveloppes contenantes de l'organisation interne, et de leurs rôles . b) Quatre dénotations du terme d'enveloppe psychique - Perspective évolutionniste de l'enveloppe : La pulsion animale de cramponnement, d'attachement, l’enveloppe du pelage permet la protection de l'équilibre thermique. L'espèce humaine développe une grande sensibilité tactile à partir de laquelle son intelligence et son affectivité se déploient. « La peau ainsi dénudée met les êtres humains au contact étroit du monde (…) ce qui stimule le développement du cerveau, dont la peau est le parent ectodermique (…) notre angoisse, peut-être originaire, et celle de la chute, du vide, de l'abandon, de la perte des étayages, d'être laissé tomber (…) la demande d'être porté, d'être tenu serré et au chaud peau contre peau atteint une intensité considérable et ses inévitables frustrations ouvrent des blessures profondes, constituant un des plus importants obstacles au désir d'autonomie » (Touati, 1991) - Le sens topologique de l’enveloppe : L'enveloppe est une surface fermée, une sphère où apparaissent des ouvertures. Les orifices assurent les entrées, les sorties, les échanges. L'appareil psychique est par analogie une poche qui abrite les pensées, les tient au chaud, les fait regarder au dehors. Le Moi est une métaphore de la surface : « des pores parsèment la surface de la peau pour expulser des sécrétions, signaux de certaines émotions de base (…) et qui entretiennent la souplesse, la perméabilité, la douceur, la température de l'épiderme (…) l'appareil psychique se décharge de ses tensions en les suant au propre et au figuré, avant de le faire par des actions musculaires ». L'autonomie requiert l'alternance de fermeture protectrice sur soi et d’ouverture stimulante sur l'extérieur, au rythme discontinu des poussées pulsionnelles. - L'enveloppe psychique par maternage : Selon Brazelton, la mère enveloppe l'enfant de ses soins en s'efforçant de satisfaire les besoins psychiques et physiques de celui-ci. Dans l’approche de Winnicott, lorsque l'enfant intériorise une mère « suffisamment bonne », c'est le self, enveloppe du Moi, qui assure son identité, la continuité sentiment d’exister, qui le protège et qui prend soin de lui : « le Soi reproduit avec le Moi la relation contenant contenu exercée par la mère à l'égard des émois et des fantasmes de l'enfant ». Un second fondement de l'autonomie, plus tardif, est l'intériorisation des interdits parentaux sous forme d'un Surmoi qui vient se construire sur la périphérie du psychisme. « Le Moi est ainsi entouré d'une enveloppe nourricière, le soi, et d'une enveloppe régulatrice des pensées et des actes, le Surmoi (…), le Moi-peau peut alors se faire l'enveloppe des pulsions, qui les contient, les filtre, les suspend, les détourne, les oriente vers leur décharge » (Winnicott, cité par Anzieu, 1991) . Le psychisme acquiert ainsi une structure en « enveloppes emboîtées », il devient autonome en combinant les fonctions des différentes instances. - Enveloppe langagière ou narrative : Par métaphore, l'enveloppe psychique véhicule des messages langagiers qui sont nommément destinés et qui peuvent rester archivés dans le psychisme, en venant inscrire l’enfant dans des scenarii qui orienteront son destin. Parmi ces messages, les malédictions du langage peuvent emprisonner le sujet, handicaper sa liberté en le privant de l’accomplissement de ses désirs, de ses possibilités et de ses choix propres. c) Paliers de la construction de l'enveloppe psychique et du Moi L'autonomie du Moi, jamais complète ni définitive, passe par des paliers successifs. Ces différents stades peuvent être à nouveau sollicités dans la mémoire et l’imaginaire, remis en chantier tout au long de l’existence, en des mouvements de régression constructive. - L'enveloppe utérine : Elle correspond à l’ébauche d'un système de perceptionconscience. L'utérus maternel, contenant anatomique du fœtus, fournit l'ébauche d'un contenant psychique. Ce contenant anatamo-psychique indifférencié est le contenant originaire. Dès la naissance, il préexiste une forme de conscience sensorielle, fragmentaire, construite notamment sur la base de la rythmicité corporelle. La pare-excitation est constituée par le corps de la mère, spécialement par son ventre. Un champ de sensibilité commun au fœtus et à la mère se développe. - L'enveloppe maternante : Elle est nommée comme telle par Brazelton. Les soins donnés par la mère et l'entourage constituent une enveloppe de sensations et de gestes plus active et plus unifiante que l'enveloppe utérine. Winnicott la rattache à la « sollicitude maternelle primaire », qui anticipe les besoins de l'enfant par fusion des psychés et des corps de la mère et de l’enfant. - L'enveloppe habitat : Cette notion correspond à l’acquisition par le bébé de la distinction des besoins corporels et psychiques, des types de communication correspondants. Elle fonde la distinction entre l’unité d'un soi psychique et celle d’un soi corporel différencié. - L'enveloppe narcissique : Elle s’accompagne de la distinction des parties miennes et non miennes. Cette enveloppe ne forme pas un tout par simple juxtaposition des parties, mais par un agencement complexe les mettant en relation. Elle inaugure la construction identitaire. - L'enveloppe individualisante imaginaire : Elle assure la formation du Moi et celle d'un sentiment d’individualité. L’image donnée à voir est renvoyée en miroir par l’environnement, formant un écart entre ce que « je pense être », et « l’image que l’autre reconnaît en moi ». - L’enveloppe transitionnelle : Elle assure à la fois la séparation et l'union, apporte à l'enfant le sentiment de confiance dans sa propre existence et dans celle d'un monde extérieur maîtrisable. L’expérience de l'aire transitionnelle correspond à ce champ d’expérimentation entre le réel et l’imaginaire qui permet de recevoir, de traduire, et même de transformer les informations de l’environnement, sous une forme assimilable pour le psychisme. - L'enveloppe tutélaire : C’est l’expérience d'être seul en présence de quelqu’un (Winnicott), corrélative de l'acquisition du sentiment de continuité de soi et de la stabilité des objets internes, garante du sentiment de sécurité et d’autonomie psychique. Par la suite, cette enveloppe, qui repose sur une introjection satisfaisante de l’objet maternel, garantit la présence symbolique de celle-ci au sein du psychisme, et permet d’apprécier les bienfaits de la solitude. L'autonomie psychique fait donc intervenir des étayages successifs, qui s’intègrent les uns aux autres. « Elle est le fond pensant sur lequel peut émerger une pensée réflexive qui se prend en charge elle-même» (Anzieu, in Touati & al, 1991). Elle suppose aussi la constitution de ce que Bion appelle un « appareil à penser les pensées ». 4.3) Les signifiants formels Dans sa réflexion sur les signifiants formels, Anzieu analyse les mouvements hallucinés du corps dans l’espace et leurs avatars angoissants. Ils signent la rupture des fonctions contenantes du Moi à travers des sensations de transformation du corps propre, dans une trajectoire d’indistinction dedans dehors. Il développe ainsi un point de vue dynamique complémentaire du modèle plus statique du Moi-peau. Les signifiants formels, figures intermédiaires entre la sphère et le plan, renvoient à l’image d’un contenant crevé, à la perte de volume, à l'inconsistance, à la dépression, à « l'inquiétante étrangeté » de la dépersonnalisation, à des impressions qui signent l’émergence du Pathos, constituées cénesthésiques, kinesthésiques, tactiles, posturales. d’images proprioceptives, Plusieurs formes de décontenance ont été identifiées par Anzieu : Une configuration spatiale opère ou subit une modification irréversible, dont le paradigme semble être l’idée d’une peau commune arrachée. (Un axe vertical s’inverse, un appui s’effondre, un trou aspire, un sac fuit, etc.) La dynamique des états de base de la matière (un corps solide est traversé, un corps gazeux explose, un corps liquide s’écoule). La réversibilité de la transformation (un orifice s’ouvre, se referme, un objet disparaît, réapparaît, une cavité se vide, se remplit, etc.). La symétrie ou la dissymétrie de la transformation, supposant acquise l’individuation (mon double me quitte ou me contrôle, mon ombre m’accompagne où je l’accompagne, mon dedans est cherché ou trouvé audehors, un être du dehors et conservé au-dedans). Le passage de signifiants formels aux scénarii fantasmatiques étayés sur l’organisation linguistique : un objet qui s’approche me persécute, un objet qui s’éloigne m’abandonne » Les signifiants formels, par métaphorisation, permettent le repérage des enveloppes psychiques. Leur identification est utile pour interpréter les altérations de l’espace psychique ou des fonctions du Moi. C’est au thérapeute qu’il incombe de produire des signifiants formels verbalisés structurants et pouvant contenir les mouvements pulsionnels du sujet, pour rétablir la fonctionnalité des enveloppes psychiques. Selon Lavallée, les travaux d’Anzieu permettent de saisir la manière dont la mise en mots de l’analyste permet de lier des représentations qui touchent des configurations du corps dans l’espace, ainsi que ses mouvements. La production de signifiants formels verbalisés fait partie des solutions psychiques qui permettent au Moi de contenir le mouvement pulsionnel. Si les images fournies par les signifiants formels associent les enveloppes psychiques et les états affectifs. Elles façonnant les sensations de contenance. Les métaphores corporelles utilisées en relaxation favorisent l’entrée du sujet dans un système symbolique, de contenance et de signification qui lui permet d’apprécier (en se les figurant) ses enveloppes corporelles et aussi psychiques. Les images métaphoriques utilisées en thérapie, notamment corporelles, sont des signifiants formels donnant à penser l’être somato-psychique sous le signe de la cohérence, de l’unité, de la rythmicité, de la liberté. Elles proposent des réponses imagées semblant pouvoir contrecarrer, ou anticiper les cinq formes de décontenance évoquées plus haut, et qui constituent les premiers reflets du Pathos. 5) « Capacité d’être seul » et « autonomie mentale » au service de la subjectivation 5.1) Capacité d’être seul La capacité d'être seul, selon Winnicott, représente l'un des signes les plus importants de la maturité du développement affectif. « Du point de vue clinique, cela peut se traduire par un épisode de silence ou une séance silencieuse. Loin d'être une manifestation de résistance, ce silence constitue en fait pour le patient un aboutissement. C'est peut-être là qu'il est capable, pour la première fois, d'être seul. C'est sur cet aspect du transfert dans lequel le patient est seul au cours de la séance analytique que j'aimerais attirer l'attention » (1958) Se fondant sur les écrits de Freud à propos de la relation anaclitique (1914), Winnicott tente de définir les aspects positifs de la capacité d’être seul, faisant remarquer que la littérature traite de la peur ou de la volonté d’être seul, sans jamais se pencher sur l’aptitude à être seul. « Il se peut qu'un homme soit seul dans une cellule et soit incapable de supporter sa solitude [c’est là pour l’auteur le fait d’être effectivement seul] Beaucoup de personnes cependant sont capables, avant d'être sorties de l'enfance, d'apprécier la solitude, elles peuvent même la considérer comme une possession des plus précieuses ». Voici quelques extraits essentiels de sa réflexion dorigine : « L'enfant qu'on appelle normal est capable de jouer, de s'exciter pendant qu'il joue, et de trouver une satisfaction dans le jeu sans se sentir menacé par un orgasme physique d'excitations locales. Au contraire, un enfant carencé, avec une tendance antisociale ou n'importe quel enfant souffrant d'une instabilité maniaco-dépressive, est incapable de trouver une satisfaction dans le jeu parce que celui-ci entraîne une excitation physique, etc. (…) Le fondement de la capacité d'être seul est l’expérience d'être seul en présence de quelqu'un. De cette façon, un petit enfant, qui possède une faible organisation du Moi, est capable d'être seul grâce à un support du Moi sûr (…). Ce type de relation, qui existe entre le petit enfant et la mère, qui agit en tant que support du Moi, mérite une étude particulière. Bien que d'autres termes aient été utilisés, je suis d’avis que l'expression « relation au Moi » pourrait convenir temporairement. Dans le cadre de la relation au Moi interviennent des relations instinctuelle qui fortifient, plutôt que ne le troublent, le Moi qui n'est pas encore organisé. » « Peu à peu, l'environnement qui sert de support du Moi est introjecté et sert à l'édification de la personnalité de l'individu, si bien que se forme une capacité d'être vraiment seul. Même ainsi, théoriquement, il y a toujours quelqu'un de présent, quelqu'un qui, en fin de compte et inconsciemment, est assimilé à la mère, celle qui, durant les premiers jours, les premières semaines, s'identifie temporairement à son enfant et pour laquelle rien ne compte, au cours de cette période, que les soins à lui apporter. (…) Je considère que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l'existence ininterrompue d'une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu'elle apporte ainsi lui rend possible d'être seul et de jouir d'être seul, pour une durée limitée (…) j'essaie de justifier ce paradoxe que la capacité d'être seul est basée sur l'expérience d'être seul en présence de quelqu'un, et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d'être seul ne parvient pas à se développer ». (Ibid.) 5.2) L’autonomie « mentale » Winnicott a souligné l'importance essentielle de l'accès pour l'enfant à cette capacité d'être seul, qui repose sur la faculté à convoquer et à se figurer l’objet absent. Schmid-Kitsikis (Touati, 1991) donne une appréciation supplémentaire sur les conditions participant au processus d' « autonomisation mentale ». Elle attribue une grande importance à la période de l’égocentrisme décrite par Piaget, considérant les expériences qui en découlent comme fondamentales pour la cohésion identitaire : « L'expérience de l'égocentrisme psychologique, jugée généralement comme un état empêchant l'accès à l'autonomie mentale, offre en tant qu'expérience vécue, au moyen des conditions psychiques et temporelles qui lui sont propres, les matériaux dynamiques indispensables pour l'évolution de la pensée individuelle (…). Le concept d'égocentrisme est selon nous directement lié à l'histoire de la construction de la stabilité des objets introjectés ou invariants psychiques, selon une dimension d'expérience qui tient compte de la source et de la nature des dépassement » (Ibid.) conflits, des systèmes de défense, et des processus de L'égocentrisme semble responsable du foisonnement des croyances individuelles, de la richesse du monde psychique et mental du sujet : « Cette expérience serait nécessaire au sujet en tant qu'étape transitionnelle pour la mise en place de la capacité à créer le fantasme, l'objet et le symbole individuel, et contribuerait à la mise en place des capacités de différenciation permettant au sujet de s'éprouver et d'éprouver, de se penser et de penser, de créer des pensées » (Ibid.) Schmid-Kitsikis pense que les conditions nécessaires pour l'élaboration de monde interne se révèlent en grande partie responsables de l'établissement de la période d'égocentrisme, période par excellence transitionnelle car nécessaire pour l'accès du sujet à l'autonomie dans sa capacité de penser, mais aussi dans celle d'utiliser la pensée émotionnelle pour ses constructions cognitives. La triple fonction maternelle -de rêverie, de pare excitation et de discontinuité relative dans la relation- détermine le système psychique de la mère et se trouve à l'origine d'un système de régulation analogue chez l'enfant. Ce système est rendu possible par les conditions de l'égocentrisme psychologique, pour le développement des conduites processuelles de « l'abstraction individuante » (prise en compte de l’externe et de l’interne). Cette expérience de rêverie maternelle, introjectée par l'enfant, rend possible le développement de son activité d'assimilation, par conséquent celui de son activité de mise en sens. La mère développera cette capacité de rêverie en accord avec son système de pare excitation, ce qui aidera l'enfant à réunir progressivement ses conduites d'accommodation différenciées aux qualités du monde extérieur : « En somme, l'enfant tout en pouvant compter sur la continuité relationnelle que lui offre la fonction maternante, doit également vivre la discontinuité créée par le système conflictuel d'alternance de gratification-frustration, lequel le placera dans une position active face à son propre développement » (Ibid.). Il est essentiel que le sujet bénéficie de ces conditions relationnelles afin de créer, maintenir et développer ses capacités psychiques de liaison, de l’aider à supporter les expériences de séparation. « C'est ainsi seulement qu'il pourra accéder à la capacité d'être seul en présence de l'autre et à être en relation avec l'autre en son absence » (Ibid.) La première phase de l'égocentrisme est celle qui concerne le processus de différenciation des premières représentations : différenciation progressive de l'intérieur et de l'extérieur, de l'intérieur des objets internes et de l'intérieur des objets externes. Cette « géographie du fantasme » (Ibid.) va créer l'espace nécessaire pour la permanence du self de l'objet, fondateur du sentiment continu d’existence. A travers sa propre omnipotence fantasmatique et la disponibilité maternelle, l'enfant amorce ses premières constructions spatio-temporelles. La seconde phase est constituée par l'expérience égocentrique de la relation elle-même : l’enfant, préoccupé de reproduire son histoire émotionnelle et corporelle, va chercher à créer des réunions d'objet ou d'événements, pour confirmer et enrichir ses expériences vécues, se construire des scénarii propres. Progressivement, il cherchera aussi à créer des opérations pouvant satisfaire les conventions sociales. Cette capacité symbolique va permettre à la capacité de réinvention et de création de symboles de se perpétuer. Ensuite, l'enfant se doit d’entrer dans une phase d'activité plus consensuelle, nécessaire à son insertion sociale. Il utilise alors ses productions symboliques privées avec un regard sur le socius, adoptant une position davantage inscrite dans attente ou le retrait. Le troisième âge de l'égocentrisme est celui de la pensée dite formelle, intervenant en fin de latence, à l'entrée à l'adolescence : le besoin narcissique d'utiliser les connaissances et les compétences, et l’élaboration de théories personnelles, vont amener le sujet à se tourner vers son monde intérieur, à prendre sa pensée propre comme objet d'investissement, en quelque sorte à « penser sa propre pensée ». Cette recherche interne sera stimulante, déterminante pour le développement de l’image narcissique. Cette croissance des capacités mentales s’intègre dans le processus d’« abstraction individuante », défini comme tel par Schmid-Kitsikis : « mouvement d'élévation psychique issu des premiers investissements et indiquant des possibilités du sujet à un moment donné de son développement, de se mobiliser et de transformer à différentes fins ses constructions mentales, les mises en forme psychiques -fantasmes, symboles- élaborées dans son histoire psychologique, sexuelle et cognitive » (Ibid.) L' « abstraction individuante » garantit l'évolution du narcissisme, soutenu par les mouvements psychiques prenant en compte les exigences du monde interne en relation avec celles du monde externe. Elle place aussi l’individu dans un relation différente au temps : « C'est aussi à ce processus qu’incombe la mise en place progressive de la capacité d'attente nécessaire à l'anticipation mentale et relationnelle » (Ibid.) Paradoxalement, tout en accédant à des niveaux supérieurs d'autonomie mentale, le sujet éprouve la nécessité interne de revaloriser son fonctionnement égocentrique, afin de préserver son individualité, de se positionner en tant que sujet pensant, auteur et protecteur de ses pensées. La pensée progresse ainsi par intégration et réactualisation de ses acquis antérieurs, garantissant ainsi l'évolution de son individualité et de sa créativité. A travers l’appréhension de données spatiales et temporelles, le rapport dialectique entre l’interne et l’externe, la tentative d’associer par la pensée le fantasme et la perception (1er âge de l’égocentrisme), le déploiement d’une activité symbolique (2ème age), les enfants et les adultes qui vivent des expériences thérapeutiques (individuelles ou groupales) sont amenés à remettre en chantier les acquis des premiers âges de l’égocentrisme, au profit de l'adaptation et du développement personnel. 6) L’ « imagination symbolique », comme fonction de « rééquilibration » (Durand, 1968) Le symbole, création psychique et culturelle, est une caractéristique propre à l’être humain. Il signifie étymologiquement « mettre ensemble ». Dans son essence, le symbole se déploie à travers la négation de la mort, du néant, du temps lui même. Il ne s’agit pas de se croire éternel ou omnipotent mais d’accéder -par la rêverie et la création imaginative- à des ressources permettant d’aborder sainement des angoisses s’imposant à chaque être humain, liées à son destin et à sa finitude, à ses questionnements existentiels. Durand attribue à l’imagination symbolique une « fonction d’ euphémisation » : « non pas simplement comme opium négatif, masque que la conscience dresse devant la figure hideuse de la mort, mais bien au contraire dynamisme prospectif qui, à travers toutes les structures du projet imaginaire, tente d’améliorer la situation de l’homme dans le monde » (Ibid.) Redresseur d’équilibre, la pensée symbolique fait sentir ses bienfaits dans cinq secteurs : biologique, psychosocial, socio-historique, anthropologique et spirituel. Bergson a établi le rôle biologique de l’imagination, qu’il appelle « fonction fabulatrice » (1932). Il définit l’imagination comme une « réaction défensive de la nature contre les représentations, par l’intelligence, de l’inévitabilité de la mort (…) [qui] suscite, au sein de l’intelligence même, des images et des idées qui tiennent en échec la représentation déprimante ou qui l’empêche de s’actualiser ». La fabulation se range alors du côté l’instinct, de l’adaptabilité vitale. Lacroze (1935) compare ce point de vue à la thèse freudienne : le monde des images apparaît bien comme « une position de repli en cas d’impossibilité physique ou morale », comme « évasion loin de la dure réalité », une forme de « mise en suspend » du principe de réalité. L’imagination symbolique est aussi facteur d’équilibre psychosocial. La psychanalyse avait déjà souligné le rôle tampon que joue l’imagination, entre la pulsion (réservoir libidinal du Ça) et sa répression (le Surmoi, représentant du consensus social). Chez Jung (1912), grâce à la notion d’ « archétype », le symbole est considéré comme une synthèse équilibrante par laquelle l’âme individuelle est raccordée à la psyché de l’espèce c’est à dire à son inconscient collectif. Il émerge de cette dialectique des solutions apaisantes pour l’individu. Comme l’avait constaté Jung (Ibid.), la maladie est une perte des fonctions symboliques. Le malade est un désadapté, par rapport au milieu et l’action dans laquelle il s’inscrit. Selon Desoille (1952) ou Séchehaye (1947), le symbole constitue un moyen thérapeutique direct, garant de l’équilibre psychosocial : le « rêve éveillé » (Desoille, 1952) est très proche de la rêverie bachelardienne : injection dans le psychisme d’images antagonistes, d’ascension, de conquête verticale, (évasion et dépassements), de descentes souterraines (pour « désapprendre » la peur), etc. La thérapie de Séchehaye (1947) s’appuie sur le rôle équilibrant d’un régime de l’image, de ses résonances symboliques par rapport à l’autre. La cure de « réalisation symbolique » cherche à tempérer l’hégémonie d’un régime de l’image sur un autre : « Le changement de régime institue dans le champ de l’imaginaire, et de la conduite ensuite, une rééquilibration symbolique ». (Durand, 1968) L’histoire culturelle suit un double mouvement qui est source de rééquilibration : chaque génération s’opposant à la précédente, les régimes symboliques se renforcent, résistent, puis changent brusquement lorsque les enfants sont devenus adultes, avides de changements ou d’évasion. « L’équilibre socio-historique ne serait rien d’autre qu’une constante réalisation symbolique, et la vie d’une culture serait faite de ces diastoles et systoles, plus ou moins rapides selon la conception même que ces sociétés se font de l’histoire » (Durand, 1968). Il y a aussi un autre rééquilibrage, de portée anthropologique : si la raison et la science relient les hommes aux choses naturelles, ce qui relie les hommes entre eux, dans leur bonheur ou leurs peines, est l’empire des images, sous forme de représentations et d’affects ressentis, vécus, présents dans les mythes de notre civilisation. L’anthropologie de l’imaginaire dessine un tableau dans lequel l’homme peut se reconnaître, se confirmer, « reconnaître le même esprit de l’espèce à l’œuvre dans la pensée primitive comme dans la pensée civilisée, dans la pensée normale ou pathologique » (Ibid.). L’imagination permet enfin d’instaurer un rééquilibrage de nature existentielle et de portée théologique qui engloberait tous les autres. « Si tant de symboles, tant de métaphores poétiques animent les hommes, n’est ce pas (…) parce qu’ils sont les hormones (Bachelard) de l’énergie spirituelle ?» (Durand, 1968) La vie consciente organise une lutte perpétuelle contre la mort et l’évocation de notre finitude. Elle est sous tendue par une « vie de l’esprit » (Ibid.) qui se détache des exigences de la finitude, dépasse les angoisses existentielles et prend une dimension que l’on pourrait qualifier de numineuse. La rêverie constitue dans cette optique la plus précieuse des ressources pour l’Homme pour se déployer comme être de désir, et aussi pour dépasser les angoisses et les souffrances inhérentes à son statut d’être humain : « Le symbole débouche sur une épiphanie (connotation sacrée et révélation sacrée) de l’esprit et de la valeur dans son dynamisme à la quête de sens, constitue le modèle de la médiation de l’Eternel dans le temporel. Dans l’irrémédiable déchirure entre la fugacité de l’image et la pérennité du sens que constitue le symbole, s’engouffre la totalité de la culture humaine, comme médiation perpétuelle entre l’Espérance des hommes et leur condition temporelle. Si l’imagination symbolique a pour scandaleuse fonction de nier éthiquement le négatif, elle constitue l’activité dialectique même de l’esprit. Au niveau du sens propre de l’image, copie de la sensation, elle dessine toujours un sens figuré, la création perceptive » (Ibid.). L’imagination symbolique représente ainsi un levier pour être épanoui dans ses relations intra et intersubjectives, s’ouvrir au changement, aux rééquilibrages constants de l’appareil psychique, notamment dans les périodes de vie lors desquelles le développement est particulièrement opérant.