ethique du care et comportement pro-environnemental

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ethique du care et comportement pro-environnemental
ETHIQUE DU CARE ET COMPORTEMENT PRO-ENVIRONNEMENTAL
Emmanuel Petit
Dalloz | Revue d'économie politique
2014/2 - Vol. 124
pages 243 à 267
ISSN 0373-2630
Article disponible en ligne à l'adresse:
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2014-2-page-243.htm
Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Petit Emmanuel, « Ethique du care et comportement pro-environnemental »,
Revue d'économie politique, 2014/2 Vol. 124, p. 243-267.
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Ethique du care – Comportement Pro-Environnemental – Emotions – Economie Expérimentale – Distance
The Ethics of Care and Pro-Environmental Behavior
The ethics of care is a moral philosophy which proposes an alternative to the dominant
moral approach. It offers a behavioral model that challenges the concept of a rational
and selfish individual on which standard economics is based. The ethics of care emphasizes the moral sensibilities of individuals and their ability to “take care” of others. In
this paper, we analyze how the theory of care can help us to understand economic
pro-environmental behavior. We consider at first the founding moral principles of the
ethics of care. We then show that the ethics of care provides the conceptual tools to
address environmental issues and that several experimental economics studies reveal
1. Université de Bordeaux, GREThA, UMR CNRS 5113, Avenue Léon Duguit, 33608 Pessac.
Courriel : [email protected] ; Site Internet : http ://ecopsycho.prod.lamp.cnrs.fr/
Une version préliminaire de ce texte a été présentée lors du séminaire de recherche « Rationalité
et Comportements Pro-Environnementaux » organisé par Alain Marciano et Sébastien Roussel,
les 13 et 14 décembre 2012 à Montpellier au LAMETA. Je remercie les participants à ce séminaire pour leurs remarques et leurs suggestions. Je remercie également deux rapporteurs anonymes de la Revue d’Economie Politique qui ont contribué très sensiblement à améliorer la
version initiale de cet article, ainsi qu’Alain Marciano et Sébastien Roussel pour leurs nombreux commentaires et leurs encouragements.
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L’éthique du care est une philosophie morale, née au début des années quatre-vingt à
la suite des travaux de Carol Gilligan [1982], qui renverse la perspective donnée par la
philosophie rationaliste. Elle propose un modèle de comportement qui conteste la
conception de l’individu égoïste et rationnel sur lequel repose la science économique
moderne. L’éthique du care met en avant la sensibilité morale d’un individu ordinaire et
son aptitude à « prendre soin » d’autrui. Elle rejoint, en ce sens, une littérature en
économie comportementale qui souligne le rôle majeur des émotions et des préférences sociales. Dans cet article, nous analysons ce que la théorie du care peut apporter
à la compréhension des comportements économiques pro-environnementaux. Nous
regardons, dans un premier temps, les éléments moraux fondateurs du care et son
positionnement vis-à-vis de l’éthique de la justice rawlsienne. Nous montrons ensuite
que l’éthique du care dispose des outils conceptuels lui permettant d’aborder la question environnementale et que les résultats de nombreux travaux menés récemment en
économie expérimentale attestent de la fécondité de son analyse. Nous interrogeons
enfin sa capacité à appréhender les enjeux environnementaux mondiaux lorsque
ceux-ci sont éloignés et distants des préoccupations quotidiennes des individus.
COMPORTEMENTS PRO-ENVIRONNEMENTAUX
Emmanuel Petit1
• LES
Ethique du care
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the fruitfulness of its analysis. Finally, we consider the thorny issue of “caring at a
distance” regarding global environmental issues.
The Ethics of Care – Pro-Environmental Behavior – Emotions – Experimental Economics – Distance
Classification JEL: A12, D03, Q50
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En économie, la question éthique est généralement posée dans le cadre
de la déontologie, du conséquentialisme, du libertarisme, ou encore de
l’égalitarisme, sur la base des principes moraux mis en lumière par Emmanuel Kant, Jeremy Bentham, Friedrich von Hayek ou John Rawls (Hausman
et McPherson [1996], Arnsperger et van Parijs [2000]). Les principes moraux
et les règles de justice sont ainsi mis en concurrence, discutés et départagés,
en essayant d’expliquer les raisons pour lesquelles certains comportements
peuvent être défendus ou non d’un point de vue éthique. Les règles éthiques
reposent notamment sur la conception d’un individu autonome et rationnel,
pleinement conscient et indépendant.
Dans le champ de l’environnement, au-delà des principes posés par l’éthique contractualiste ou par l’utilitarisme, pré existent aussi de nombreuses
théories éthiques alternatives, portées par les philosophies « essentialistes »
de l’environnement (Larrère [1997], Afeissa [2007]), ou plus spécifiques
comme c’est le cas de l’éthique des vertus (van Staveren [2007], Goffi [2009])
ou de la philosophie bouddhiste (Daniels [2010a, 2010b]). Plus récemment,
l’éthique du « care », issue des travaux innovants de Carol Gilligan [1982] et
initialement axée sur la question du genre, du soin ou du travail, a investi le
champ de l’environnement (Laugier [2012]). L’éthique du care offre un
regard critique qui renverse complètement la perspective donnée par la
philosophie rationaliste. En décrivant le monde sous la forme de la relation
à l’autre, et non en tant que juxtaposition d’individus autonomes et indépendants, le care associe le sens de la responsabilité aux vertus de la sensibilité et à l’implication active des pourvoyeurs de care.
L’éthique du care propose un modèle de comportement qui conteste la
conception de l’individu égoïste et rationnel – l’homo oeconomicus – sur
lequel repose la science économique moderne. A une éthique rationnelle
focalisée sur le calcul, l’obligation ou la justice, elle oppose des fondements
moraux de « souci d’autrui », de respect, de confiance ou encore de responsabilité. Elle rejoint, à ce titre, et sous certains aspects, une littérature en
économie comportementale, qui souligne le rôle majeur des émotions et
des relations entre acteurs de la décision, et qui met en évidence l’existence
de préférences sociales comme la coopération, l’altruisme ou la confiance.
Se pose ainsi la question de savoir si l’éthique du care est capable de fournir
les éléments conceptuels qui permettent d’expliquer et de justifier les
comportements individuels en matière environnementale. Les fondements
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1. Introduction
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2. Qu’est-ce que l’éthique du care ?
2.1. Le care, une éthique de « l’ordinaire »
En philosophie morale, la théorie du care est une théorie du souci d’autrui
et de l’attention portée à l’autre2. Elle est née au début des années quatrevingt avec les travaux de la psychologue Carol Gilligan [1982]. Celle-ci se
démarque de la psychologie du développement impulsée par Lawrence
Kohlberg [1981] dans laquelle les individus acquièrent des aptitudes morales
au fur et à mesure que s’accroissent les capacités cognitives leur permettant
de comprendre la nature de leurs relations morales. D’après ce modèle, la
maturité morale se constitue en suivant une progression à travers six étapes, regroupées en trois niveaux : un premier niveau pré-conventionnel
défini par un rapport particulier à l’obéissance à l’autorité (punition et
récompense) ; un second niveau conventionnel où prédomine l’ajustement
au groupe et à la conformité aux règles ; enfin un niveau critique postconventionnel où les règles et les principes sont soumis à une analyse
2. Voir, en particulier, Paperman et Laugier [2005], Tronto [1993, 2012a, 2012b, 2013],
Brugère [2011], Garreau et Le Goff [2012], Pulcini [2012]. La question de savoir par quelle
expression traduire la « care ethics » a été traitée abondamment dans la littérature. Chez
certains auteurs, l’éthique du care est « synonyme » d’éthique de la sollicitude, du souci
d’autrui, d’éthique du soin ou de l’attention à autrui. Aucune de ces traductions ne réussit
cependant à saisir la pluralité des dimensions associées au care (« to care for » = « s’occuper
de » et « to care about » = « se soucier de »). Pour cette raison, nous conserverons (le plus
souvent) dans cet article le terme général de care sans proposer de traduction. L’éthique du
care est également largement associée à la perspective féministe, nous évoquerons en ce
sens les travaux des théoriciennes du care.
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moraux identifiés par l’éthique du care sont-ils confirmés par les éléments
de preuves accumulés en économie expérimentale ? L’éthique du care peutelle proposer de nouveaux arguments incitant les individus à adopter des
comportements pro-environnementaux ? Comment une éthique de la relation et de la proximité peut-elle appréhender des enjeux environnementaux
globaux ?
Dans cet article, nous proposons d’analyser ce que la théorie du care peut
apporter à la compréhension des comportements économiques proenvironnementaux. Nous regardons, dans un premier temps, les éléments
moraux fondateurs du care et son positionnement vis-à-vis de l’éthique de la
justice rawlsienne (2). Nous montrons ensuite que l’éthique du care dispose
des outils conceptuels lui permettant d’aborder la question environnementale et que les résultats de nombreux travaux menés récemment en
économie expérimentale attestent de la fécondité de son analyse (3). Nous
interrogeons enfin sa capacité à appréhender les enjeux environnementaux
mondiaux lorsque ceux-ci sont éloignés et distants des préoccupations quotidiennes des individus (4).
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critique. Selon Gilligan [1982], la morale ne peut être construite de façon
abstraite à partir de dilemmes moraux hypothétiques ou sur la base de
principes moraux universels. La simple énumération de principes ne permet
pas de comprendre les normes morales concrètes qui caractérisent la
société ou la communauté.
Dans de nombreuses disciplines, comme la sociologie (Paperman [2013]),
la philosophie (Pulcini [2013]), les sciences politiques (Tronto [2013]), le
management (Lawrence et Maitlis [2012]), l’éthique des affaires (Simola
[2012]), l’économie (Adams et Nelson [2009]), la psychologie (Molinier
[2013]) ou encore la géographie (Lawson [2007]), de nombreux travaux ont
permis de donner du corps et du sens à la notion de care. Au sein des
organisations et des entreprises, par exemple, l’éthique du care s’incarne
dans les pratiques narratives qui permettent aux équipes de confronter leurs
expériences, leurs oppositions ou leurs perspectives futures (Lawrence et
Maitlis [2012]). Pour les géographes (Lawson [2007]), le care fournit des
éléments conceptuels sur la nature des relations d’interdépendance, d’inégalité ou de pouvoir, qui séparent ou unissent des territoires. En psychologie, le care renouvelle les enjeux psychiques du travail en soulignant à la
fois les tensions entre les pourvoyeurs de care et les mécanismes d’empathie chez les professionnels de la santé (Molinier [2013]).
Le care est devenu une éthique à part entière dont la sphère d’influence
s’étend aujourd’hui au-delà du champ académique. A la suite de la perspective donnée par Carol Gilligan [1982], la philosophe Joan Tronto prolonge,
dans les années quatre-vingt-dix, le concept de care dans le champ du
politique. Dans « Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of
Care », Tronto [1993] dénonce les « frontières morales » qui conduisent à la
relégation du care au rang d’activités secondaires, tant au niveau politique
qu’éthique. Ces frontières morales désignent notamment (1) le cloisonnement existant entre la sphère du politique et celle de la morale, (2) l’étroitesse du « point de vue moral » donné par la philosophie rationaliste
contemporaine, symbolisée par l’exigence d’impartialité et de distance visà-vis du sujet moral, et, enfin, (3) la séparation entre la sphère privée et la
sphère publique, qui conduit notamment à cantonner la morale des femmes
au domaine privé.
Quelles sont les principales caractéristiques de l’éthique du care au regard
de la théorie morale rationnelle ? La théorie du care introduit dans la théorie
morale (i) le domaine du sensible et des affects, (ii) elle met au centre de la
vie morale la relation entre des individus « ordinaires », (iii) elle renonce à
l’idéal d’autonomie et décrit la vulnérabilité constitutive de la personne, (iv)
elle constitue, davantage que les théories essentialistes, une théorie de la
pratique ou de l’action morale.
— (i) L’un des apports central de la théorie du care est de renouer avec la
philosophie morale écossaise du siècle des Lumières (Hutcheson [1725],
Hume [1740], Smith [1759]) qui porte une attention au rôle des « sentiments » dans la construction de la morale (Biziou [2000], Prinz [2006]). Dans
cette optique, « la forme morale fondamentale n’est pas le raisonnement
mais la perception » Le Goff [2012, p. 47]. Les théories du care ne défendent
cependant pas l’émotion contre la raison, mais dénoncent davantage l’illusion d’une raison pure et abstraite. Le sentiment fait partie intrinsèquement
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— (ii) Dans la perspective du care, le soi et les autres ne sont pas représentés comme des entités séparées mais plutôt via un entrelacement de
relations. Ce qui caractérise en particulier les relations est la nature de
l’engagement dont fait preuve le sujet moral vis-à-vis de l’être avec lequel il
est en relation3. Tronto [2013] souligne en particulier comment la reconnaissance de « relations partielles mais robustes » permet d’interroger les différents enjeux de la responsabilité (relationnelle) à l’échelle mondiale. En
opposition aux théories de la morale universelle, l’éthique du care donne la
priorité au contexte particulier dans lequel naissent les sentiments moraux
et s’enracine dans la relation vivante à autrui. Elle situe les sources de
l’éthique dans le quotidien de nos vies : il s’agit d’une « éthique de l’ordinaire » Laugier [2009, p. 172].
— (iii) La théorie du care critique la conception d’un sujet autonome,
autosuffisant, indépendant et rationnel portée par la théorie morale contemporaine. Elle met l’accent a contrario sur l’interdépendance qui existe dans
le monde du vivant et développe une conception de l’individu très éloignée
de l’homo oeconomicus. A l’abstraction d’êtres humains isolés et autonomes, le care oppose la « vulnérabilité » comme étant notre condition originelle, en symétrie, selon Nel Noddings [1984], à la « position originelle »
de John Rawls [1971]4. « Au cours de notre vie, chacun de nous passe par
des degrés variables de dépendance et d’indépendance, d’autonomie et de
3. Par exemple, dans l’un des dilemmes proposés par Lawrence Kohlberg [1981], le
dilemme de Heinz, la femme de Heinz va mourir si elle ne reçoit pas le médicament (hors de
prix) que le pharmacien refuse de lui donner (et que Heinz n’a pas les moyens de payer). Que
doit faire Heinz ? Pour la théorie du développement cognitif, la justification que l’on donne au
comportement de Heinz permet de situer le niveau de réflexion éthique du sujet, son stade
de développement moral. Pour Gilligan [1982], la résolution du dilemme pousse à une forme
d’abstraction alors qu’une situation morale est avant tout un entrelacement de responsabilités que les agents ont les uns à l’égard des autres. Pour donner du sens au dilemme, il faut
construire une histoire, y apporter ou demander des précisions (comme le font le plus
souvent les sujets féminins interrogés pas Carol Gilligan), de façon à sortir du cadre binaire
dans lequel nous enferme le dilemme (voler ou non le médicament). Ainsi, la jeune Amy ne
conçoit pas le dilemme comme un problème mathématique mais plutôt comme une narration de rapports humains dont les effets se prolongent dans le temps.
4. La « position originelle » est une façon commode d’exprimer l’idéal d’une citoyenneté
libre et autonome, caractéristique des sociétés démocratiques. John Rawls [1971] place les
individus rationnels dans une situation hypothétique où ils agiraient comme des contractants
désireux d’établir un accord relatif aux principes d’organisation de la société. Pour aboutir à
un résultat équitable, aucun des partenaires ne doit connaître sa place dans la société, son
statut social ou même ses dons naturels, ni même sa conception du bien ou ses caractéristiques psychologiques particulières. Les individus sont ainsi placés derrière un « voile
d’ignorance ».
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du processus moral au sens où il rend possible le jugement moral et la
conduite qui y est associée. L’exigence de justice ne prend sens et ne
s’impose que là où un problème a été remarqué. Or, c’est la sensibilité ou
l’intuition (morale) qui permettent de voir ce que l’on ne voit pas. Par conséquent, loin de s’opposer à la raison, la sympathie prépare le terrain à la
raison en définissant les contours de l’espace moral qui sont ceux de l’attention que l’on accorde « à ce qui est important ». En affirmant le rôle de la
sensibilité morale, la nécessité de son extension ou de son éducation, la
théorie du care permet ainsi de changer le regard, de se tourner vers ce que
l’on ne voit pas.
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vulnérabilité » Tronto [1993, p. 181-182]. Ceci implique de reconnaître que la
dépendance et la vulnérabilité – propre aux jeunes enfants, aux souffrants
ou aux personnes âgées – ne sont pas des accidents de parcours qui
n’arrivent qu’aux autres. La vulnérabilité s’adresse également à ceux qui
semblent les plus indépendants : « à contre-courant de l’idéal d’autonomie
qui anime la plupart des théories morales, le care rappelle que nous avons
tous besoin d’autres pour satisfaire nos besoins primordiaux » Laugier
[2012, p. 11].
— (iv) Davantage qu’une théorie purement essentialiste de la morale,
l’éthique du care est aussi bien une éthique de l’action morale qui s’enracine
dans la pratique, au quotidien, du soin porté à autrui. Alors que, dans le cas
des théories de la justice, « le lien nécessaire entre le raisonnement logique
et les pratiques effectives est soit étouffé soit nié » Kittay [2012, p. 142], la
théorie du care comporte une réelle dimension d’action ou de pratique sur le
terrain. A ce qu’il serait opportun de faire dans un monde idéal, prédictible
et rationnel, le care oppose ce qu’il est possible de faire dans le monde
imprévisible qui est le nôtre. Le centre de gravité de l’éthique est ainsi
déplacé du « juste » à « l’important ». Comme le souligne Joan Tronto [1993,
p. 37], nombreux sont les philosophes qui s’intéressent à la nature de la
pensée morale et « non à ce qui permet de s’assurer que les acteurs agissent
moralement ».
2.2. Les étapes du processus de care
Tronto [1993, p. 147] distingue quatre phases dans le care, « analytiquement distinctes, mais intimement liées » : se soucier de (« caring about »),
prendre en charge (« taking care of »), prendre soin (« care-giving ») et recevoir le soin (« care-receiving »). Chaque phase est associée à un unique
élément moral qui, lorsqu’il n’advient pas, rend problématique la mise en
œuvre concrète du soin. Les quatre éléments moraux associés à ces quatre
phases sont respectivement l’attention à autrui, la responsabilité, la compétence et la réactivité5.
Lors de la première phase, le care implique la reconnaissance de sa nécessité. Il s’agit donc de constater l’existence d’un besoin et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse. L’aptitude au « souci des autres » est façonnée culturellement et dépend également de caractéristiques personnelles.
Ainsi, les images des victimes du changement climatique présentées dans
les médias peuvent nous inciter ou non à un don. La dimension morale qui
sous-tend le souci d’autrui est donc l’attention. En conséquence, l’ignorance,
la négligence ou la méconnaissance des besoins d’autrui, qu’ils soient délibérées ou le simple reflet d’habitudes de pensées, conduisent à la perturbation du processus de care.
5. Tronto [2013] a ajouté une cinquième phase (« caring with ») qui souligne la dimension
politique du care. Cette phase finale requiert que les besoins associés au care et la façon
dont ils sont pourvus soient compatibles avec les engagements démocratiques de justice,
d’égalité et de liberté pour tous. La dimension morale qui y est associée intègre notamment
la confiance et le respect, la solidarité et la pluralité.
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Lors de la troisième phase, le « prendre soin » (« care-giving ») suppose la
rencontre directe des besoins du care. Ceci implique un travail matériel et
exige de ceux qui prennent soin d’autrui qu’ils aient un contact direct avec
les objets du care. Il est possible de concevoir le don d’argent comme l’une
des formes dans lesquelles le care est dispensé. Procurer de l’argent à
quelqu’un correspond cependant davantage à le prendre en charge
(deuxième phase) qu’à prendre soin de lui. La dimension morale associée à
l’activité de donner le soin est la compétence. En conséquence, des actions
non appropriées vont à l’encontre de l’activité de soin. La délégation d’activités de care, au sein de la famille ou dans le cadre de l’entreprise, à
quelqu’un d’incompétent est donc moralement condamnable.
La quatrième phase du care correspond à la reconnaissance de ce que le
sujet de la sollicitude réagit au soin qu’il reçoit et qu’il possède la capacité à
le recevoir. Il est essentiel d’inclure la « réception » du care dans le processus car c’est la seule façon de savoir si une réponse appropriée a été apportée aux besoins initiaux de care : la réponse est-elle suffisante ? Complète ?
Ou imparfaite ? Cette étape permet la définition d’un « bon » care issu de
l’interaction entre celui qui le procure et celui qui le reçoit. Dans certains cas,
celui qui reçoit le care n’est pas en mesure de formuler une réponse mais
d’autres peuvent alors se substituer à lui en évaluant le processus de care.
Le facteur moral inhérent à cette phase est la « réactivité » ou la « réceptivité » (« responsiveness »). Elle se réfère aux qualités d’ouverture et de
sensibilité aux besoins et aux vulnérabilités des autres.
2.3. Care et Justice
D’après Noddings [1984], l’éthique du care se définit en opposition à la
notion de justice proposée par John Rawls [1971]. D’un côté se présente la
théorie de la justice, reposant sur les principes et les règles de droit qui
s’appliquent à tous ; de l’autre, une éthique du care, soulignant l’attention et
la responsabilité qui, au cœur de la relation, s’adressent à des êtres particuliers. La lecture que les économistes de la théorie du choix rationnel ont
du principe de la position originelle accentue cette opposition : les individus
disposent de préférences monotones croissantes pour les biens premiers
sociaux « qui sont, par hypothèse totalement exemptes d’envie et de sympathie, c’est-à-dire qu’elles manifestent une totale indifférence au sort
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La « prise en charge » constitue l’étape suivante du processus de care. Elle
implique d’assumer une certaine responsabilité par rapport à un besoin
identifié et de déterminer la nature de la réponse à lui apporter. La prise en
charge implique de reconnaître que l’on peut agir pour traiter ces besoins
non satisfaits. Si l’on pense que rien ne peut être fait pour résoudre un
problème lié au care, alors il n’existe pas de manière appropriée de le
« prendre en charge ». L’élément éthique correspondant est ici la responsabilité. A contrario, l’indifférence aux circonstances et à la situation de besoin
dans laquelle sont les nécessiteux interrompt le processus et est contraire à
l’éthique du care.
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6. Clément [2009] rappelle également que les économistes appliquent le critère du « maximin » (lorsque le décideur public choisit la distribution des richesses qui maximise le niveau
de bien-être individuel le plus faible atteint dans cette distribution) sur des fonctions d’utilité
alors que John Rawls prévoit qu’il s’applique aux biens sociaux premiers. La métrique
retenue comme support des comparaisons interpersonnelles n’étant pas la même, elle est
source d’un malentendu initial entre la théorie du choix social et la théorie de la justice.
7. Selon Rawls [1963], le sens de la justice, aptitude inhérente à la personne morale
(présupposée dès la position originelle), est bien le fruit de la formation des sentiments
moraux. Le sens de la justice est lié en particulier « au ressentiment ou à l’indignation, ainsi
qu’à des attitudes naturelles (confiance, affection) » Spector [2012]. Se déploie en ce sens
l’idée d’une psychologie morale progressant par stades, par généralisation de l’empathie et
de la confiance.
8. Les économistes féministes qui ont introduit la notion de care ont en effet insisté sur la
nature des relations (affectives) qui existent entre les salariés au sein de l’entreprise ou entre
les consommateurs et les producteurs dans le cadre des échanges marchands (Nelson et
England [2002]). En opposition à une fonction de production néoclassique purement « mécanique », le « caring labor » insiste sur la dimension sociale du travail en se situant d’emblée
au niveau de la relation individuelle. La connexion entre la théorie du care et l’approche
économique standard recouvre également l’adhésion à une forme de conséquentialisme. En
économie, seules les conséquences des décisions sont jugées en regard du critère de bienêtre. Dans la théorie du care, c’est la qualité de la pratique de care (sur le terrain) qui permet
d’évaluer si l’action est opportune ou non (Tronto [1993]).
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d’autrui » Arnsperger et Van Parijs [2000, p. 65]6. Pourtant, comme le souligne Okin [1989], le care ne s’oppose pas à la justice puisqu’il s’appuie sur
des sentiments tels que l’empathie ou la bienveillance qui forment les fondements des principes de justice rawlsiens7. Ceci illustre la complémentarité, plutôt que l’opposition, entre les éthiques du care et de la justice. Cette
position, proche de l’analyse de Martha Nussbaum [2006], d’Elena Pulcini
[2013] ou encore d’Armatya Sen [2009], met en lumière la contribution que
l’éthique du care peut apporter à la compréhension des comportements
économiques. L’intérêt de l’éthique du care est qu’elle repose sur une approche méthodologique qui met au centre de l’analyse le comportement individuel de souci d’autrui. Elle demeure en ce sens sur le terrain de l’individualisme méthodologique qu’elle partage avec l’analyse économique
standard (Danby [2004])8. Pour autant, en se focalisant sur la relation affective, en décrivant une personne vulnérable et dépendante, en articulant une
analyse conceptuelle avec une pratique sur le terrain, elle prend le contrepied de la conception de l’humain propre à l’homo oeconomicus et illustre a
contrario l’émergence d’une économie moderne du comportement qui intègre le rôle des affects ou de la personnalité et qui permet de repenser le rôle
de l’intervention des autorités publiques (Petit [2013]).
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3. Le care et l’économie
de l’environnement
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La plupart des travaux dédiés à l’éthique du care concernent la thématique
de la santé et de la dépendance mais aussi celle du genre, de l’éthique des
affaires et, enfin, notamment chez les économistes, celle portant sur le travail de care « non rémunéré » au sein de la cellule familiale, de l’entreprise
ou dans le cadre d’associations9. De nombreux travaux situent également le
rôle du care dans l’espace de l’entreprise, au niveau de la gestion des crises
et des risques, dans la structuration de l’organisation de la firme ou dans la
conduite des ressources humaines (Simola [2007, 2012]). Si les tenants du
care s’intéressent principalement à ces domaines, la dimension environnementale liée au care est également soulignée dans la définition très générale
qu’en donnent Fischer et Tronto [1991] :
« Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré
comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour
maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nousmêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier
en un réseau complexe, en soutien à la vie »
Fischer et Tronto [1991, p. 40], cité dans Tronto [1993, p. 143].
Sous cette forme, le care se rapproche de la conception que les économistes féministes ont du champ recouvert par l’économie, qui porte d’après
Julie Nelson [2009, p. 4, notre traduction] sur « la façon dont les sociétés se
structurent pour promouvoir la pérennité et la prospérité de la vie ». Dans ce
cadre, le champ du care recouvre également celui de l’environnement et de
l’écologie, le care ne se limitant pas aux interactions que les humains ont
avec les autres. On peut dès lors introduire « la possibilité que le care
s’applique non seulement aux autres, mais aussi à des objets et à l’environnement » Tronto [1993, p. 144]. Tronto [1993] s’inscrit ici dans le prolongement des écoféministes, notamment Karen Warren et Val Plumwood qui, les
premières, ont porté les valeurs du care dans le champ de l’environnement
(Larrère [2012a]). D’après Larrère [2012b, p. 235], cependant, « la plupart des
éthiques environnementalistes pourraient se réclamer du care (…) mais, pas
plus que l’écoféminisme, elles ne parviennent à développer une véritable
éthique du care ». Une raison centrale est que de nombreuses éthiques
environnementalistes sont associées à la conception d’une nature sauvage
9. Taylor [1998], Folbre et Nelson [2000], Himmelweit [2007], van Staveren [2005], Adams
et Nelson [2009].
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3.1. L’éthique du care peut-elle concerner
l’environnement ?
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(« wilderness ») qui se situe en dehors des intrusions humaines. Plutôt que
de vénérer une nature idéale, le care environnemental s’attache davantage à
la considérer dans nos relations à la nature ordinaire dans le cadre de la vie
économique quotidienne. Ainsi, « à partir du moment où l’on abandonne la
wilderness, et l’opposition rigide entre le naturel et l’artificiel sur laquelle
elle repose, on peut parler de care » [Ibid., p. 248]. On passe d’une éthique
non interventionniste de respect dû à la nature à une éthique du care dans
laquelle la terre devient « l’objet de notre sollicitude » [Ibid., p. 256].
Les théoriciennes ont cherché récemment à identifier ce que l’éthique du
care pouvait apporter à la compréhension de la crise écologique (Le Goff
[2012], Raïd [2012], Gaille [2012], Larrère [2012b], Barnes [2012]). En mettant
au centre la notion d’interdépendance au sein du vivant, la conception
même de l’humain suggérée par le care – la priorité donnée à la vulnérabilité
de chacun – transforme notre rapport aux animaux et à l’environnement. La
vulnérabilité ne renvoie plus étroitement à une catégorie de « vulnérables »
– des humains à qui nous devrions une attention spécifique et que nous
négligeons habituellement. Elle peut ainsi être étendue au non-humain, à la
vulnérabilité animale (Le Goff [2012], Gaille [2012]), mais aussi à celle de
tout ce qui dans la nature est fragile et doit être protégé – la biodiversité, la
préservation des espaces naturels, des paysages ou des espèces, la qualité
de l’air ou de l’eau. Raïd [2012, p. 175] montre que les réflexions sur le care
« peuvent fournir de nouveaux arguments aux pensées de l’environnement » en déplaçant « le questionnement de la valeur de l’objet aux relations que nous entretenons avec lui ». Larrère [2012b] soutient que, parce
que la Terre est devenue elle-même fragile et vulnérable, le monde environnemental requiert une protection qui relève du care. Barnes [2012] identifie
comment le care est relié à la façon dont les individus conçoivent et protègent leur environnement proche (la maison, le lieu de travail).
La pertinence du care pour la préservation de l’environnement vient également du fait que la notion de « souci d’autrui » s’applique dans la durée,
en tant que disposition morale, à des attitudes et à des pratiques de prise en
compte de l’environnement très diverses et quotidiennes (tri des déchets,
calcul et limitation de son empreinte carbone, consommation réduite d’énergie, de matériaux ou de biens de consommation, etc.). Ces comportements
individuels respectueux de l’environnement évoquent en particulier les
notions de coopération, d’altruisme, de réciprocité ou de sens de l’équité,
mis en évidence par de nombreux travaux expérimentaux récents en économie de l’environnement. Dans cette optique, les conceptions éthiques
avancées par le care renvoient à de nombreux comportements proenvironnementaux observés dans le champ de l’économie comportementale.
3.2. Comportements de care et préservation
de la ressource commune
L’économie du comportement regroupe un ensemble d’analyses qui
contribuent à élargir la conception de l’individu parfait et autonome caracREP 124 (2) mars-avril 2014
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téristique de la théorie standard. L’économie comportementale introduit
notamment la limitation des capacités cognitives des individus (une forme
de « rationalité limitée ») ainsi qu’une aptitude à adopter des comportements non égoïstes qualifiés de « préférences sociales » (« other-regarding
preferences »). C’est par l’intermédiaire de l’expérimentation que l’existence
de ces comportements sociaux (initialement perçus comme des « anomalies » ou des « erreurs de décision ») a pu être confirmée. En économie de
l’environnement, le thème de la coopération entre les individus au moment
de la construction de biens publics ou de l’exploitation de ressources naturelles communes a notamment été l’objet d’une littérature abondante (List et
Price [2013]). Lorsque, en particulier, des ressources naturelles (comme les
nappes phréatiques ou halieutiques, la flore ou la faune) sont en accès libre
ou en propriété commune, l’absence de droits de propriété clairement définis et la propriété de « rivalité » de ces ressources (si je pêche un poisson
dans l’océan, celui-ci n’est plus disponible pour les autres pêcheurs) jouent
sur la dynamique de leur exploitation. Dans la lignée des travaux novateurs
d’Elinor Ostrom [2006], les expérimentations dans le jeu de la ressource
commune10 ont montré une aptitude des individus à limiter la surexploitation de la ressource induite par le comportement opportuniste de chacun.
Des mécanismes incitatifs classiques pour l’économiste, comme l’effet de la
réputation, mais aussi dans une moindre mesure la sanction, favorisent
l’adoption de comportements coopératifs. D’autres, comme la communication non stratégique (« cheap talk »), ont aussi un effet dans le même sens.
Lorsque, par ailleurs, les individus sont eux-mêmes acteurs des règles de
régulation par l’intermédiaire d’une convention, ceci renforce la coopération
et l’efficacité de la préservation de la ressource.
En correspondance plus étroite avec les fondements éthiques revendiqués
par le care, de nombreux travaux plus novateurs mettent également en
évidence le rôle du contexte de la décision, de l’expérience individuelle,
sociale ou culturelle, ou de la sensibilité des acteurs, dans la capacité à
résoudre le problème posé par la tragédie des ressources communes (Anderies et al. [2011]). Expérimentalement, la question n’est plus tant de savoir si
les comportements observés dans le jeu infirment ou non la solution théorique rationnelle (égoïste), mais plutôt d’analyser dans quelle mesure le
contexte, les institutions, l’information et la personnalité des joueurs modifient ou non les comportements individuels. Comme c’est le cas dans les
nombreux jeux expérimentaux en interaction sociale, l’optique est donc
davantage de cerner les différentes motivations des joueurs qui manifestent
des comportements d’altruisme, de réciprocité ou d’équité, plutôt que de
partir du principe inverse que les sujets raisonnent comme le ferait un économiste (Smith [2010]), c’est-à-dire de façon rationnelle et égoïste.
10. Dans ce jeu, chaque joueur a la possibilité de retirer (ou non) des jetons d’un pot
commun. Retirer un jeton s’assimile à prélever une ressource naturelle et identifie la tendance des individus à surexploiter les ressources environnementales au détriment de la
collectivité (phénomène connu sous le nom de « tragédie des ressources communes » Hardin [1968]). Alors que l’optimum social implique de ne pas puiser dans la ressource, chaque
joueur a intérêt unilatéralement à s’en approprier une partie en escomptant que les autres
joueurs ne se comporteront pas comme il s’apprête à le faire. Une version plus sophistiquée
du jeu a été développée par Ostrom [2006], les joueurs puisant dans une ressource naturelle
épuisable mais dont le niveau optimal d’exploitation n’est pas nul.
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Une littérature plus conséquente encore met en lumière l’impact des relations affectives dans l’émergence de la coopération. L’étude récente de
Cubitt et al. [2011] révèle ainsi notre aptitude à désapprouver, à la place d’un
observateur impartial, le comportement opportuniste d’un joueur dans un
jeu du bien public. Le jugement moral – de - 50 (extrêmement mauvais) à
+50 (extrêmement bon) – dépend en particulier du contexte dans lequel
s’effectue l’action : le « passager clandestin » avait-il connaissance (ou non)
du niveau de contribution de son partenaire au moment de jouer ? A quel
niveau se situe cette contribution ? Le partenaire s’est-il lui-même comporté
en « passager clandestin » ? D’après les auteurs, les comportements observés dans l’étude sont « davantage en ligne avec un modèle affectif du raisonnement moral » [Ibid., p. 263, notre traduction] qu’avec une approche
purement conséquentialiste ou raisonnée (les observateurs intégrant notamment les intentions ou les attentes des différents acteurs). On en conclut que
les problèmes associés à la production des biens publics environnementaux
possèdent une réelle dimension morale et responsable perçue par les individus. Dans le jeu de la ressource commune, Czap et al. [2013] vont plus loin
en évaluant la capacité du processus affectif à jouer directement sur le
comportement pro social. Les auteurs font l’hypothèse que des individus
capables d’empathie seront plus en mesure de restreindre leur penchant
égoïste que les autres joueurs. Pour tester cette hypothèse, le jeu est
« contextualisé » et met en scène un agriculteur (le sujet) qui a le choix entre
une technologie plus ou moins respectueuse de l’environnement et, en
conséquence, plus ou moins coûteuse. Deux traitements sont envisagés :
dans le premier (« Self-Interest Frame »), le scénario insiste sur la logique de
profit inhérente à l’activité du secteur agricole ; dans le second (« Empathy
Frame »), le sujet (l’agriculteur) prend davantage conscience des conséquences de la production agricole sur la pollution des eaux de rivières qui
nuit à leur utilisateur (le second joueur). Les résultats expérimentaux révèlent effectivement que le fait de « se mettre à la place de l’autre » et de
partager ses sentiments tempère la recherche de l’intérêt personnel. Avec un
scénario similaire, mais dans un contexte environnemental plus global, celui
du changement climatique, Ovchinnikova et al. [2009] montrent que les
sujets qui présentent une personnalité empathique ont davantage tendance
(que les autres sujets) à acheter des unités de réduction des émissions de
carbone pour préserver l’environnement. Ces résultats confirment une large
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Dans le jeu de la ressource commune, les travaux récents témoignent de
cet intérêt pour l’étude d’un sujet véritable et incarné, au centre de l’éthique
du care. Cardenas et al. [2000], mais aussi Castillo et al. [2011], montrent
qu’une expérience menée sur le terrain, avec des sujets concernés (« attentifs à ») par le problème de la préservation de la ressource, conduit à des
niveaux d’exploitation plus faibles de la ressource. Prediger et al. [2011]
comparent l’efficacité de la préservation des ressources dans deux localités,
situées en Namibie et en Afrique du Sud, et attribuent le comportement
« atypique » des Namibiens au respect des normes traditionnelles et à un
contexte historique qui favorise la gestion coopérative des pâturages. Fehr
et Leibbrandt [2011] établissent le lien entre l’aptitude à la coopération (dans
un jeu du bien public) des pêcheurs brésiliens, leur taux de préférence pour
le présent, et leur comportement de captation des ressources (mesuré par la
taille de la maille des pièges à crevettes).
Emmanuel Petit —————————————————————————————————————————————————————— 255
littérature en économie expérimentale dans laquelle la motivation des
comportements pro sociaux ou moraux réside dans l’attention que les individus portent à l’expression des besoins ou des attentes de leurs partenaires
de jeu (voir, par exemple, Andreoni et Rao [2011]). L’intérêt des études de
Czap et al. [2013] et d’Ovchinnikova et al. [2009] est toutefois de montrer à la
fois que l’empathie est une source de motivation des comportements proenvironnementaux et qu’il est possible de créer un contexte favorable au
souci d’autrui. Ceci implique, en particulier, qu’il est possible de provoquer
des changements dans les préférences des individus de façon à promouvoir
le bien-être collectif.
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4. L’éthique du care et la responsabilité
environnementale
Focalisée sur la personne et la relation à l’autre, appuyée par une pratique
sur le terrain, le care permet de rendre compte des comportements proenvironnementaux lorsque ceux-ci se manifestent dans l’entourage d’autrui,
au sein d’une collectivité ou d’une communauté réduite. Privée de cette
proximité et de la relation affective qu’elle suggère, l’éthique du care peutelle être encore étendue, comme le proposent Joan Tronto [1993] et Virginia
Held [2006], à la sphère publique ou à une communauté regroupant des
agents plus anonymes ? Nous illustrons ici les frontières de la théorie du
care en questionnant sa capacité à se confronter à la question de la responsabilité environnementale lorsque les enjeux sont distants et éloignés du
quotidien des individus ordinaires.
4.1. Extension du domaine du care et
responsabilité environnementale
Les développements récents de la théorie du care ont cherché à prolonger
son domaine d’analyse au-delà de la sphère privée ou familiale où se nouent
les relations affectives (Barnes [2012]). On peut établir, en suivant
Engster [2007], une hiérarchie dans la façon dont nous devrions accepter
nos responsabilités morales vis-à-vis d’autrui. Notre responsabilité comREP 124 (2) mars-avril 2014
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En résumé, la littérature en économie expérimentale environnementale
présentée ci-dessus atteste de la pertinence de l’éthique du care en décrivant des individus sensibles au contexte de la décision, dotés de capacités
affectives ou empathiques, et qui sont capables d’arbitrer entre la recherche
de leur intérêt personnel et l’attention qu’ils portent à autrui ou à la protection de leur environnement. Ceci rejoint les analyses plus larges d’une « économie du care » dans laquelle les émotions, la personnalité des individus et
les préférences morales jouent un rôle central (Petit [2013]).
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En tenant compte de cette dimension globale, il est possible d’envisager
que la théorie du care puisse analyser les enjeux environnementaux même
lorsque ceux-ci apparaissent très éloignés des préoccupations quotidiennes
des individus. Pour de nombreux problèmes environnementaux – comme la
question de la biodiversité, l’épuisement des ressources naturelles, le changement climatique, la pollution nucléaire, l’appauvrissement génétique des
populations, etc. – les risques encourus se situent très souvent au niveau
global. Ces risques, non directement perceptibles par les individus, peuvent
être sous-estimés dès lors qu’ils concernent des lieux inconnus ou distants
ou bien des temps plus éloignés, et que, de fait, ils apparaissent sous une
forme très abstraite. C’est le cas, en particulier, des différents problèmes
environnementaux dont les risques concernent aussi bien les générations
présentes que les générations futures. Dans ce cas, il peut être nécessaire de
penser la façon dont nous arbitrons le bien-être des générations présentes
et futures (Gosseries et Meyer [2009]). Que peut apporter, dans ce cas, une
éthique reposant sur la « relation à autrui », au problème de la prise en
compte des générations futures ?
L’intérêt du care est de pouvoir penser la justice inter générationnelle à
partir de la relation affective asymétrique entre les générations. En considérant la relation qui unit ceux qui sont en mesure de prendre soin à ceux qui
sont dans la position de vulnérabilité, le care rend visible et perceptible la
responsabilité des générations présentes à l’égard des générations futures.
Comme l’évoque Pulcini [2012], mais aussi Nelson [2013], on trouve dans le
« principe responsabilité » proposé par Hans Jonas [1979], les fondements
d’une éthique de la relation dont pourrait se revendiquer le care. Alors que
le « principe responsabilité » est un appel au devoir qu’une génération présente nourrit vis-à-vis de la génération future, Jonas [1979] fait reposer la
source de son éthique sur le modèle parental et maternel du care et sur la
figure du nouveau-né :
« Le concept de responsabilité implique celui de devoir, pour commencer celui du devoir-être de quelque chose, ensuite du devoir-faire de
quelqu’un en réponse à ce devoir-être… (T)outes les preuves de la validité des prescriptions morales se ramènent en dernière instance à
l’éventuelle mise en évidence d’un devoir « ontologique »… (E)n
réponse à l’injonction : montrez-nous un seul cas…où cette coïncidence
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mence par le souci que l’on porte à soi-même, s’étend aux amis et à la
famille, à ceux qui, par leur proximité, peuvent être considérés comme les
membres de la communauté à laquelle on appartient, et enfin, à tous ceux
qui sont dans le besoin et auxquels s’appliquent nos « obligations générales » (« general duties »). Les propriétés morales du care s’appliquent
notamment aux relations que nous tissons avec des « étrangers », qu’il
s’agisse de ceux avec lesquels nous sommes en contact à distance, de ceux
que nous ne connaissons pas ou de ceux que nous ne rencontrerons jamais.
Le care a également vocation à interroger la façon dont nous « prenons
soin » de notre environnement proche, des lieux que nous habitons, mais
aussi, à un niveau plus général, de la planète dans laquelle nous vivons
(Barnes [2012], Larrère [2012b]). De nombreux auteurs soulignent en particulier l’aptitude du care à aborder la question de la responsabilité morale
au niveau mondial (Held [2006], Tronto [2013], Pulcini [2013]).
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En raison de la vulnérabilité de son existence, le nouveau-né exige des
attentions et invite la figure maternelle à la prise de responsabilité. Ainsi, se
détache « dans son caractère parfaitement incomparable la responsabilité à
tout moment aiguë, univoque et ne laissant aucun choix, que réclame le
nouveau-né » qui crée « une obligation irrécusable à l’égard de l’être qui
existe maintenant de manière autonome du fait qu’il en dépend totalement »
Jonas [1979, p. 257]. La présence du nourrisson crée le sens de l’obligation
qui est nécessaire au dépassement de soi. Sa demande repose non sur la
conception d’individus indépendants mais, au contraire, sur la reconnaissance de sa profonde vitalité et de son extrême fragilité. Elle implique une
perception viscérale ou affective de la profonde interdépendance du milieu
vivant et de l’asymétrie complète qui existe entre le parent et son enfant
dans la capacité à promouvoir la vie et à la soutenir. « C’est ce type de
responsabilité et de sentiment de responsabilité, et non pas la « responsabilité » formelle et vide de n’importe quel acteur à l’égard de son action, que
nous avons en vue lorsque nous parlons de l’éthique de la responsabilité
pour l’avenir dont nous avons besoin aujourd’hui » Jonas [1979, p. 183].
Ainsi, le care renforce et étend le principe de responsabilité sur lequel
Hans Jonas [1979] a fondé sa proposition d’éthique du futur. Le care n’est
pas en effet simplement « un principe moral (…) mais aussi un « travail », un
engagement capillaire et concret qui nécessite, en plus de l’implication émotive des sujets, la capacité de se mettre en jeu dans la multiplicité des
situations dans lesquelles ils se retrouvent, la volonté d’obtenir certains
effets et d’atteindre des objectifs » Pulcini [2012, p. 59]. Il implique d’entrée
de jeu un passage à l’action et une praxis qui limite le risque de s’en tenir à
l’abstraction d’un principe moral pur, devenant, par là même, « une application pratique et active de l’éthique de la responsabilité » Pulcini [2012, p. 59].
De ce point de vue, les avancées proposées par Tronto [1993] sont essentielles au sens où les différentes phases du care mettent l’accent aussi bien
sur la notion d’attention et de responsabilité que sur le moment actif où le
care est dispensé. C’est cette expérience de care et d’engagement qui permet à l’individu de traduire ses convictions en actions et de témoigner de
ses choix moraux.
Le care ne peut devenir cependant un concept pertinent pour une éthique
environnementale globale qu’à partir du moment où il est n’est pas réduit,
comme l’illustre l’image du nouveau-né, et comme le propose Noddings
[1984], à une relation duelle (féminine ou maternelle) entre le soignant et le
soigné. Cette image ne peut s’appliquer en effet à toutes les formes d’inégalités écologiques produites par les activités humaines. Elle ne peut pas,
non plus, se généraliser à toutes les situations mettant en jeu les générations présentes et futures. En particulier, lorsque le modèle parental se développe hors de la relation parents-enfants pour s’étendre aux générations
futures, l’individu appartenant à la génération présente semble agir de façon
purement altruiste, seulement au nom du devoir moral, laissant en suspens
« le problème de la motivation du care » Pulcini [2012, p. 55]. Ceci pose la
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se produit, on peut renvoyer à ce qui est le plus familier : le nouveau-né
dont la simple respiration adresse un « on doit » irréfutable à l’entourage, à savoir : qu’on s’occupe de lui. Vois et tu sauras ».
Jonas [1979, p. 250-251]
258 ———————————— Ethique du care et comportement pro-environnemental
question de savoir s’il est possible d’inciter les individus à considérer la
dimension éthique de leurs relations avec autrui au-delà du cercle restreint
des relations interpersonnelles (famille, amis) auxquelles ils attachent de la
valeur.
4.2. La question de la « sollicitude à distance »
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4.2.1. Le « care à distance »
La question de la « sollicitude à distance » a été évoquée notamment par
les géographes du care (Silk [1998, 2004], Sack, [1997], Smith [1997], Proctor
et Smith [1999], McKie, Gregory et Bowlby [2002], Lawson [2007], Barnett et
Land [2007]). Leur point de départ réside dans le constat que la sollicitude
dont font preuve les individus vis-à-vis de leurs proches, de leurs voisins ou
de leurs compatriotes, se manifeste plus difficilement à distance. La question de la distance recoupe également celle de la différence lorsque le care
s’adresse aux anonymes, à ceux qui se situent en dehors de la relation de
proximité. La distance et la différence posent problème dans la mesure où le
besoin de care correspond à un lieu spécifique, à un moment particulier, et
s’adresse à des individus (ou à des environnements) bien identifiés. Autrement dit, la responsabilité morale est associée le plus souvent à un contexte
spécifique et répond à une demande partielle. Pourtant, comme le suggère
Tronto [2012b, p. 119], le fait que « nos responsabilités ne soient pas universelles n’empêche pas qu’elles aient une portée très étendue ». La question
centrale posée à la géographie du care est donc de savoir comment conserver les caractéristiques affectives et relationnelles sous-tendues par le care
tout en étendant géographiquement son domaine d’investigation.
Pour certains auteurs (Sack [1997], Silk [2004]), l’extension géographique
du domaine du care repose sur le prolongement des qualités morales qui se
tissent au sein même des relations de proximité. On retrouve ici l’analyse du
partisan de l’éthique des vertus, Michael Slote [2000], d’après lequel l’aptitude empathique peut être étendue à partir de nos relations affectives ordinaires. Il faudrait distinguer ainsi un care « intime », basé sur les relations
personnelles que nous entretenons avec nos proches, d’une sollicitude plus
« humanitaire » qui s’étend à ceux dont on a simplement entendu parler.
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L’éthique du care présente l’avantage d’une morale concrète qui prend
appui sur les conditions réelles dans lesquelles s’effectue sa pratique. Pour
dépasser cependant les frontières naturelles de l’activité de care (la famille,
le cercle des amis, la communauté) et l’étendre au-delà de la sphère des
relations de proximité entre humains, le care doit pouvoir envisager que
celui qui reçoit le care soit éloigné – affectivement, socialement, spatialement ou temporellement – de celui qui le lui procure. Le problème de la
distance soulève deux défis à l’éthique du care : (1) un « care à distance »
est-il envisageable ? (2) peut-il motiver les individus à modifier leurs
comportements en matière environnementale ?
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Slote [2000] maintient que l’épaisseur du lien qui nous attache à nos proches n’est pas nécessairement incompatible avec l’extension de notre sollicitude. Il suggère une « loi de sollicitude à rebours », d’après laquelle on
ressent moins de sollicitude envers autrui (sans qu’elle soit pour autant
négligeable) à mesure que les autres sont éloignés de nous socialement ou
personnellement. Est donc vertueuse la personne qui rend compatible la
profondeur et l’étendue de son aptitude au souci d’autrui en se sentant
concernée par ses proches tout en portant un intérêt général au bien-être
des autres êtres humains.
La position de Slote [2000] ravive cependant la distinction, présente chez
Noddings [1984], entre la première étape du care – « l’attention à autrui » –
et la seconde étape – « la prise en charge » effective associée à la responsabilité. Distinguer un « care intime », plus authentique, d’une sollicitude
« humanitaire », revient à accentuer la dimension de proximité propre à
l’activité de care et à reléguer au second plan le care que l’on destine aux
étrangers. Or, les pratiques du care impliquent la coordination de toutes les
phases de l’activité dans des univers temporels et spatiaux souvent différents, ce que McKie, Gregory et Bowlby [2002] nomment les « paysages du
care » (« caring-scapes »). L’idée selon laquelle la valeur du care repose sur
la partialité ou la familiarité de nos relations personnelles n’est plus soutenable si l’on reconnaît que le care se délivre dans le cadre de relations
professionnelles précises à l’intérieur d’infrastructures ou d’institutions
variées (Tronto [2010]). Le care étant à la fois attention à l’expression, à la
reconnaissance et à la délivrance des besoins exprimés par autrui, la compétence du pourvoyeur de care implique de fait une certaine prise de distance
ou de passivité dont témoignent les professionnels du care. La distance ne
serait donc pas, dans l’absolu, une barrière naturelle au care, pour cette
raison, mais aussi parce que les relations de proximité peuvent être le lieu
des dérives d’un « mauvais » care sous la forme d’une négligence ou de la
malveillance.
Dans l’approche relationnelle proposée par Tronto [2012b], la responsabilité morale ne dérive pas principalement des actions et des intentions des
acteurs, comme le suppose la forme traditionnelle de la responsabilité liée
aux « obligations » ou aux « droits ». L’éloignement des individus, leur
méconnaissance ou leur ignorance des effets nuisibles de leurs actions ne
les dégage pas de toute forme de responsabilité. Dans la perspective relationnelle, en effet, ce sont « les conséquences de l’action irresponsable »
(Tronto [2012b, p. 113] qui peuvent permettre aux individus de mieux comprendre quels sont leurs devoirs à l’égard de ceux qui vivent ailleurs dans le
monde. La thèse relationnelle évacue ainsi en partie la question de la distance mais suppose cependant que « les individus aient une connaissance
approfondie et élargie de la manière dont ils sont en relation avec le
monde » (Tronto [2012b, p. 126].
4.2.2. La motivation des comportements
pro-environnementaux
L’un des enjeux majeurs de la géographie du care consiste à sonder la
motivation spécifique que procure le comportement de care lorsque l’on
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Dans la « géographie de la responsabilité », les individus prennent conscience que les actions de chacun sont imbriquées dans des réseaux complexes et étendus dont ils ne maitrisent pas les conséquences environnementales. Faire comprendre au grand public les connexions via lesquelles
l’accumulation de gestes ou de comportements (parfois anodins) conduit à
une détérioration globale de l’environnement constitue la motivation centrale de l’éthique de la responsabilité. La connaissance raisonnée des conséquences lointaines associées aux actes de la vie quotidienne est donc une
condition primordiale pour une action responsable. La démonstration de
cette connexion et de sa causalité s’accompagne d’un appel aux sentiments
de culpabilité ou de crainte (« l’heuristique de la peur » propre à
Jonas [1979]) qui est relayé par des campagnes actives de publicité. En
faisant miroiter les implications de la destruction du système environnemental sur la santé, la vie ou la sécurité des individus ou de leurs petitsenfants, on leur fait porter le poids de la responsabilité pour les inciter à
modifier leurs pratiques quotidiennes.
Comme le soulignent cependant Barnett et Land [2007], cette logique
argumentative est limitée car elle dilue (de fait) la responsabilité au point
que l’individu, s’il perçoit effectivement les conséquences non attendues
de ses actions, a tendance à en minorer l’impact dès lors que les effets
globaux paraissent éloignés et distants (Lorenzoni et Pidgeon [2006]).
Nosgaard [2006] a notamment montré comment la crainte ou la culpabilité
pouvaient inciter les individus à adopter des stratégies de protection ou
même de déni qui leur permettent de justifier leur absence de participation
à la réduction des émissions de carbone dans l’atmosphère. Comme le
révèlent également l’enquête menée en Grande-Bretagne par Spence, Poortinga et Pidgeon [2012], une grande majorité d’individus considèrent que
l’activité humaine contribue au réchauffement climatique. Nombreux sont
ceux qui pensent également que les effets du réchauffement sont déjà perceptibles, qu’ils interviendront dans un futur proche (moins de 25 ans) et
qu’ils auront un impact sur leur lieu de vie. Pour autant, il semble qu’il y ait
un écart notable entre cette prise de conscience et la mise en œuvre de
comportements environnementaux vertueux (Shepard [2005]). Roeser
[2012] explique ce décalage en soulignant l’inefficacité d’une stratégie de
communication qui se limite à présenter de façon neutre les informations
statistiques liées aux risques environnementaux. En s’appuyant sur une littérature abondante, qui révèle le rôle crucial des processus affectifs dans
l’évaluation des risques (Slovic et al. [2004], Gigerenzer [2007]), Roeser
[2012] montre que les émotions et la sympathie favorisent une meilleure
compréhension des enjeux climatiques. Les émotions jouent également un
rôle crucial dans la motivation des individus, notamment lorsque la mise en
contexte des enjeux environnementaux (via, par exemple, la narration)
accentue la saillance et la visibilité des conséquences locales du changement climatique.
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prend en compte la diversité spatiale et temporelle. Les géographes du care
(Lawson [2007], Barnett et Land [2007]) contestent en particulier les apports
d’une « géographie de la responsabilité » (Harvey [1990]) qui ne reposerait
que sur le schéma d’un individu (i) rationnel et bien informé, d’une part, et
(ii) égoïste, d’autre part.
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L’autre écueil majeur de la « géographie de la responsabilité » dénoncé
par la géographie du care (Lawson [2007], Barnett et al. [2006], Barnett et
Land [2007]) repose sur l’insistance des analyses rationnelles à considérer le
sujet comme partie prenante d’une « communauté d’intérêts étendus » qui
dépassent les frontières politiques des espaces nationaux (Massey [2004]).
En posant d’emblée, comme le font également majoritairement les économistes, que les individus sont à la recherche de leur intérêt individuel, on
part du principe que la conduite morale peut être motivée par des appels
aux sentiments de culpabilité, de honte ou de peur, lorsqu’une explication
causale explicite est fournie au sujet. Implicitement, l’efficacité d’une campagne d’information repose donc sur l’idée que les individus sont égoïstes
et que faire appel à leur sens de la responsabilité, c’est avant tout les sensibiliser aux conséquences de décisions qui nuiront à terme à leur bien-être
où à ceux de leurs descendants. Pour quelle raison les géographes ou les
économistes mettent-ils tant d’insistance à présupposer que les individus
sont égoïstes ? Pourquoi a contrario le souci d’autrui, la générosité, la
responsabilité, l’altruisme, ne sont-ils pas reconnus comme des pratiques
communes et quotidiennes de la vie ordinaire ? Comme l’atteste une littérature en économie expérimentale environnementale (section 3.2), les individus manifestent également des comportements pro sociaux dans le cadre
de leurs activités quotidiennes. La motivation des comportements pro environnementaux ne repose donc pas uniquement sur un appel à l’intérêt individuel mais aussi via une réponse au besoin exprimé par autrui ou à la
nécessité de « prendre soin de l’environnement » (Barnes [2012]). Ceci justifie le fait que des émotions positives – comme l’espoir ou la sympathie –
peuvent être mobilisées pour renforcer l’adoption de comportements environnementaux vertueux.
Une possibilité de conciliation de l’appel à la responsabilité et de la position défendue par les géographes du care consiste à mobiliser le « modèle
social » (« social connection model ») proposé par Iris Young [2002]11. L’idée
de « responsabilité relationnelle » évoquée par Young [2006] et relayée par
Tronto [2012b] permet en effet de dépasser la notion étriquée de responsabilité individuelle associée à la culpabilité ou à la réparation d’un tort. L’idée
n’est pas de « blâmer, de punir, ou de chercher réparation auprès de ceux
qui ont commis (le préjudice), mais plutôt d’inciter ceux qui ont participé par
leurs actions au processus d’action collective à le modifier » Young [2006,
p. 121, notre traduction]. Le « modèle social » pose en effet que les individus
sont responsables parce qu’ils contribuent au processus qui produit structurellement des injustices (comme c’est le cas, par exemple, des inégalités
écologiques). Même lorsqu’il n’est pas possible d’attribuer un lien causal
direct entre notre action et le préjudice en question, notre responsabilité est
en jeu car nous participons avec les autres au processus de création de ces
injustices. Le modèle fournit une approche adaptée aux situations dans lesquelles la responsabilité est collective et partagée, où il est impossible
d’attribuer le préjudice à des individus isolés et où les individus prennent
11. Je remercie vivement un rapporteur anonyme de m’avoir suggéré cette piste d’analyse.
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5. Conclusion
Devant des questions environnementales qui demandent une attention
spécifique aux situations et une réelle capacité à l’empathie, les appels aux
droits issus des principes de la théorie de la justice peuvent apparaître trop
abstraits pour mobiliser les comportements pro environnementaux. Ainsi,
les pratiques négligentes, insouciantes ou indifférentes, à l’égard de l’environnement – symbolisées par l’expression « I don’t care » – sont plus facilement analysables aujourd’hui en termes de « carelessness », de manque
d’attention ou de soin, qu’en termes juridiques ou économiques via un
calcul coût-avantage. A contrario, l’étude des comportements sociaux bénéfiques pour l’environnement – comme la coopération, la réciprocité ou
l’altruisme – peuvent se comprendre grâce à une éthique qui donne un
espace central à la collectivité, à la reconnaissance d’autrui et au sentiment
de responsabilité. En économie comportementale environnementale,
comme nous l’avons évoqué, le focus récent sur le rôle prééminent des
normes sociales et culturelles, de l’identité, de la communication ou des
affects, sur l’émergence des comportements de préservation des ressources
naturelles communes, illustre la pertinence de l’éthique du care.
En prolongeant la philosophie morale du care dans le champ de l’environnement, comme le proposent les analyses récentes (Laugier [2012]), les
12. Ainsi, dans le cas du changement climatique, une illustration, sans doute, de la notion
de « responsabilité relationnelle » réside dans l’appel des associations environnementales à
la création au sein l’Organisation des Nations Unies d’un médiateur pour les générations
futures (« ombudsman ») susceptible de faire valoir les droits de ceux qui sont « sans voix ni
droit » (Caron [2012]).
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conscience des relations qui les unissent au sein d’un système globalisé12.
En particulier, la reconnaissance de l’imbrication de chacun dans un vaste
réseau d’interdépendance et de la reproduction structurelle des injustices
globales se justifie pour de nombreux enjeux environnementaux (changement climatique, inégalités écologiques). Cette reconnaissance implique
cependant de dépasser l’antagonisme entre l’égoïsme et l’altruisme et implique de « penser l’être comme être-avec » en proposant « une priorité ontologique de la relation » Pulcini [2012, p. 54]. L’éthique du care permet de
penser la connexion entre les individus, au-delà de la distance, en soulignant la fragilité constitutive du sujet. Si le care s’adresse avant tout à la
personne vulnérable, celle dont le besoin s’exprime et qui requiert assistance, elle expose aussi le pourvoyeur de care à la condition de manque et
de dépendance qui caractérise tout sujet. A contrario de l’idéal d’autonomie
et d’autosuffisance qui caractérise l’individu moderne, la condition ontologique de vulnérabilité nous incite à repenser notre insuffisance et notre
dépendance à autrui, à reconnaître que nous sommes inéluctablement liés
aux autres, à d’autres vies ou à d’autres destinées. La sollicitude environnementale nait ainsi de la reconnaissance que notre propre vulnérabilité se
prolonge et se perpétue dans les générations futures.
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principes de sollicitude se confrontent cependant à la difficulté de penser
l’autre – l’étranger, celui qui n’est encore pas né, l’animal ou même la Nature
– lorsque s’accroît la « distance » entre le pourvoyeur de care et celui (ou
celle) à qui il est destiné. La distance sociale fait écho aux limites à la
« bienveillance universelle » évoquée par les penseurs écossais des Lumières (Hutcheson [1725], Hume [1740] et Smith [1759]) et qui constituent aussi
celles de la théorie contextuelle des « sentiments moraux ». En supposant
que nos relations aux autres ou à notre environnement ont un rôle central
dans la compréhension de notre propre vulnérabilité ontologique, la théorie
du care propose cependant de penser une autre communauté que celle
générée par l’intérêt. Dans un monde moderne où le réseau social prend
corps à l’échelle globale, il devient possible d’envisager une « géographie de
la générosité » (Barnett et Land [2007]) qui conduise à une communauté de
care. Il ne s’agit plus seulement de penser le care sous un aspect personnel
et politique, « mais aussi comme un care du monde » Pulcini [2013].
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Emmanuel Petit —————————————————————————————————————————————————————— 267