1/1 - Ressources en histoire

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1/1 - Ressources en histoire
Fiches réalisées par Arnaud LEONARD
(Lycée français de Varsovie, Pologne)
à partir de sources diverses, notamment des excellents « livres du professeur »
des éditions Nathan (dir. Guillaume LE QUINTREC)
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HMA – L’Empire byzantin
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
A. Ducellier, M. Kaplan, B. Martin, F. Micheau, Le Moyen Âge en Orient. Byzance et l’islam, Hachette supérieur, nouv. éd.,
Paris, 2006.
A. Ducellier, Byzance et le monde orthodoxe, Armand Colin, coll. «U», Paris, 1997.
DUCELLIER Alain, BALARD Michel (dir.), Constantinople 1054-1261. Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale grecque,
Autrement, n° 40, Paris, janvier 1996.
A. Ducellier, Le drame de Byzance, idéal et échec d’une société chrétienne, Hachette, coll. « Pluriel », 1976, nouv. éd., Paris,
1997.
A. Ducellier, Les Byzantins, histoire et culture, Le Seuil, coll. « Points Histoire », Paris, 1988.
M. Kaplan, Tout l’or de Byzance, Gallimard, coll. « Découvertes », Paris, 1998.
M. Kaplan, Les hommes et la terre à Byzance du VIe au XIe siècle : propriété et exploitation du sol, éd. Sorbonne, 1992. (these,
1987)
Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Étude sur le " césaropapisme " byzantin, Bibliothèque des histoires, 1996.
Gilbert Dagron, Décrire et peindre, Essai sur le portrait iconique, Gallimard, « Bibliothèque illustrée des histoires », 2008
(réflexion historique et philosophique sur le portrait dans l’Antiquité et l’art byzantin qui éclaire le débat idéologique actuel sur
les rapports entre le sacré et l’image).
R. Mantran, Histoire d’Istanbul, Fayard, Paris, 1996.
P. Lemerle, Histoire de Byzance, PUF, coll. « Que sais je ? », 13e éd., Paris, 1998. (1903-1989, par le fondateur, avec Robert
Boutruche, de la collection "Nouvelle Clio")
A. Guillou, La civilisation byzantine, Arthaud, coll. « Les grandes civilisations », Paris, 1990.
A. Grabar, L’âge d’or de Justinien, de la mort de Théodose à l’islam, coll. «L’Univers des formes», Gallimard, Paris, 1966. (par
un historien de l'art français d'origine russe 1896-1990 considéré comme l'un des fondateurs de l'histoire de l'art byzantin au XXe
siècle).
Documentation Photographique et diapos :
M. Kaplan, Byzance, Dossier de la Documentation photographique, n° 7015, La Documentation française, Paris, 1993.
Revues :
Vladimir Vodoff, « Le millénaire de la nation russe », L’Histoire, n° 112, juin 1988.
Revue L'Histoire, sur Byzance, n° 6, 47, 49, 5l
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
Enjeux didactiques (repères, notions et
savoirs, concepts, problématique) :
méthodes) :
Au collège (y compris dans les futurs
L’utilisation du qualificatif byzantin pour définir l’Empire romain d’Orient est
programmes), l’étude est centrée sur le IXe s
récente. C’est un terme contemporain utilisé par les historiens. Les Byzantins
(XIIe s au Lycée).
eux-mêmes se sont toujours désignés comme Romains (d’où le mot « Roumi »
BO actuel : « Une carte permet de présenter
employé par les Arabes et les Turcs). Au Moyen Âge et à l’époque moderne, les
l’Empire byzantin (+ le monde musulman et
Occidentaux utilisaient le terme de «Grecs ».
l’Occident chrétien) au IXe siècle et
L'histoire de Byzance prend fin en 1453 (prise de Constantinople par les
d’étudier l’évolution territoriale (de
Ottomans) mais il est difficile de lui donner une date de naissance. La fondation
ces trois ensembles).
de Constantinople est certes un acte fondateur (330) mais en fait, l'Empire romain Deux aspects sont privilégiés : l’héritage de
continue. Les habitants de la « nouvelle Rome » se nomment eux-mêmes
Rome, le christianisme grec et sa diffusion.
Romains et non Byzantins. Cet Empire a longtemps été considéré soit comme le
• Carte : l’Empire byzantin au temps de
modèle décadent d'un système politique et culturel autrefois brillant, soit comme
Justinien.
la caricature d'un régime théocratique.
• Repères chronologiques : l’évangélisation
L'historiographie récente offre une vision plus juste. C'est l'intégration combinée
des Slaves par Cyrille et Méthode (IXe
d'éléments romains, chrétiens, grecs et orientaux qui a fait l'identité de Byzance.
siècle) ; rupture avec Rome (1054) ; fin de
l’Empire byzantin (1453).
Les aspects économiques et sociaux sont à la fois mal connus et peu originaux
• Documents : Sainte-Sophie ; mosaïques de
(économie principalement rurale, contraction des villes, développement des
Ravenne.
échanges avec le monde musulman). Leur présentation risque donc, au niveau
scolaire, de faire double emploi avec la présentation de l'Occident médiéval.
BO futur programme : 6e - LES EMPIRES
Les études dans ce domaine ont été renouvelées depuis les travaux de l'historien
CHRÉTIENS DU HAUT MOYEN ÀGE
yougoslave Georg Ostrogorsky (1902-1976, dont la grande œuvre Histoire de
Les deux empires de l’orient byzantin et de
l'état byzantin parue initialement à Munich en 1940 est aujourd'hui encore une
l’occident carolingien, sont situés et
référence) mais sont bien souvent en anglais. Les sources nouvelles proviennent
caractérisés dans leurs dimensions politique
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surtout de la sigillographie, de la numismatique et de quelques actes nouveaux
(Athos ; Pathmos). Il ne faut pas oublier que l’abondante production
administrative de cet empire a été détruite. L’essentiel du renouvellement de la
question provient donc du regard sur les sources : une vision moins marquée par
l’idée d’un Etat responsable du mal être économique et nationaliste mais par une
histoire plus culturelle. On admet désormais que l’expansion économique
démarre lentement au milieu du VIIIe s et se poursuit jusqu’à la fin du XIVe s
(évidemment sans comparaison avec la croissance d’aujourd’hui). Les
aristocraties sont souvent l’image du pouvoir à l’échelle locale. Se concilier ces
élites reste donc un enjeu pour le pouvoir central. Le concept de féodalisation ne
peut s’appliquer à la société byzantine. Les relations de personne à personne
existent dans cette société mais, le pouvoir impérial ne renonce pas à son contrôle
sur la redistribution des terres et la justice n’est pas cédée aux seigneurs.
L’Empire byzantin, multiséculaire, se présente comme l’héritier de l’Empire
romain. La fonction impériale est une magistrature qui s’appuie sur une
bureaucratie centralisée, tentaculaire pour l’époque, notamment dans le domaine
fiscal. La culture antique se maintient mais les controverses religieuses ont
partiellement sclérosé sa vitalité. La religion chrétienne est constitutive de
l’Empire byzantin. L’Empire est le royaume de Dieu sur terre et l’empereur est
son lieutenant. Il remplit ses obligations politiques et religieuses dans le cadre
d’une théocratie, où la séparation entre spirituel et temporel, telle qu’elle existe
en Occident, est inimaginable.
Le fossé entre l’Église occidentale et orientale s’est creusé progressivement au
cours des siècles : elles ont déjà, au début du XIe siècle, une langue et une
pratique liturgique différentes, et ont connu des phases successives de
désaccord et de réconciliation. Au XIe siècle, les divergences entre Église
d’Orient et papauté sur la question du filioque, sur la liturgie et sur l’organisation
de l’Église s’aggravent. Le patriarche de Constantinople Michel Cérulaire
cherche à renforcer sa fonction vis-à-vis de l’empereur byzantin (il avait échoué à
devenir empereur à cause d’un complot) et du pape. De son côté, le pape Léon
IX, intronisé en 1049, fait preuve d’un zèle réformiste considérable. Voyageur
infatigable, il multiplie les conciles nationaux. Depuis le printemps 1054,
d’intenses débats opposent les légats du pape au patriarche. La mort du pape en
avril rend caduc le mandat des légats. Malgré tout, Humbert, légat du pape,
dépose une bulle d’excommunication sur l’autel de Sainte-Sophie en juillet 1054,
avant d’être lui-même excommunié par le patriarche. La portée de cet épisode
doit être relativisée. Aucun chroniqueur byzantin n’évoque l’évènement et sa
validité est douteuse en raison de la vacance papale. Rappelons que l’appel de
l’empereur Alexis Ier contre les Turcs trouve ensuite l’oreille attentive d’Urbain
II en 1095 et mène à la croisade. Les contemporains n’ont pas eu la conscience de
vivre un schisme ; la vraie rupture est le sac de Constantinople par les croisés
latins en 1204. Le schisme de 1054 ne sera perçu qu’au XIIIe siècle comme le
moment décisif de la rupture entre chrétiens d’Orient et d’Occident.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
I. Christianisme et civilisation byzantine
Une carte présente d’abord les limites de l’Empire romain au IVe siècle et la
ligne de partage tracée par Théodose en 395, délimitant les deux Empires romains
d’Orient et d’Occident. Sont également indiquées l’étendue de l’Empire byzantin
à l’avènement de Justinien, ainsi que les conquêtes de cet empereur. Il est ainsi
possible de montrer que les limites de l’Empire byzantin au début du VIe siècle
correspondent à peu près à celles de l’Empire romain d’Orient à la fin du IVe
siècle, et que les conquêtes de Justinien se situent toutes dans les limites de
l’Empire romain d’Occident, alors disparu depuis moins d’un siècle. Cette
politique d’expansion vers l’Ouest correspond à la volonté de reconstituer un
nouvel Empire romain. La conquête par Justinien de Ravenne, dernière capitale
de l’Empire romain d’Occident, se comprend parfaitement dans la perspective
d’une reconstitution de l’Empire romain. Elle permet à l’empereur de se dire
unique héritier des deux parties de l’Empire divisé et explique pourquoi a été
défini pour Saint-Vital un programme iconographique aussi complexe.
Il faut cependant insister sur la fragilité de cette reconquête (527-564). Les
(empires chrétiens), culturelle (grec et latin)
et religieuse (une religion, deux Églises).
La caractérisation de chacun des deux
empires se fait à partir d’exemples au choix :
- de personnages (Justinien et Théodora,
Irène…) ;
- d’événements (le couronnement d’un
empereur byzantin…) ;
- ou d’oeuvres d’art byzantines (SainteSophie, mosaïques, icônes …).
L’étude débouche sur une carte de l’Europe
où sont situées les chrétientés latine et
orthodoxe.
Connaître et utiliser les repères suivants
− L’empire byzantin : IVe –XVe siècle
Décrire quelques grandes caractéristiques de
l’empire byzantin au IXe siècle
Reconnaître une oeuvre d’art byzantine
BO Seconde :
« III - La Méditerranée au XIIe siècle :
carrefour de trois civilisations
– Les espaces de l'Occident chrétien, de
l'Empire byzantin et du monde musulman
– Différents contacts entre ces trois
civilisations : guerres, échanges
commerciaux, influences culturelles »
Activités, consignes et productions des
élèves :
Accompagnement Collège :
« L’étude de l’Empire byzantin doit, comme
l’indique le programme, se limiter à
quelques thèmes. Plusieurs démarches sont
possibles. Partir de Constantinople en
s’appuyant sur les acquis de la classe de 6e
permet de montrer la filiation avec l’Empire
romain (Code Justinien) et la splendeur de la
civilisation byzantine et de présenter le
basileus (mosaïques de Sainte-Sophie et de
Ravenne) sans pour autant entrer dans
l’examen des structures du pouvoir et de
l’économie. Pour l’orthodoxie, il est inutile,
en classe de 5e, d’expliquer les raisons
complexes du schisme ; il suffit d’évoquer le
patriarche et sa soumission de fait au
basileus, le rôle des icônes, le mariage des
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expéditions menées par le général Bélisaire ont été menées au coup par coup et
dans une certaine confusion. Ainsi les progrès archéologiques laissent à penser
que la reconquête de l'Italie, loin de recréer les conditions de la splendeur passée,
fut dramatique. Les terres sont dévastées, les structures sociales bouleversées.
Rome continue de décliner, et la Pragmatique sanction de 584 qui essaie de
rétablir la classe sénatoriale, n'est d'aucun effet, faute de postulants. Par ailleurs,
Justinien a fait le choix de reconstruire l'Empire méditerranéen mais au détriment
de régions vitales. Il a négligé la défense de la frontière des Balkans face aux
Slaves et celle de l'Orient face aux Perses.
Capitale de l'Ostrogoth Théodoric, Ravenne est prise par les armées du général
Bélisaire en 540, sous le règne de Justinien, à la suite de leur victoire sur les
Lombards. Elle devient ainsi la capitale de l'Italie byzantine. Commencée en 525
sous les Ostrogoths, l'église Saint-Vital est donc achevée par les Byzantins en
548, sur le lieu même où serait mort le soldat Vital, martyr chrétien du IIe siècle.
Un ambitieux programme iconographique à visée politique fut décidé pour
l’abside de l’église Saint-Vital : il s’agissait, pour l’Empire byzantin, d’inscrire sa
présence dans la dernière capitale de l’Empire romain d’Occident. L’objectif était
donc d’effacer la division de l’ancien Empire romain et de montrer dans le même
temps que cette volonté impériale était l’expression de la volonté divine. Cette
conception d’un pouvoir impérial reflétant le pouvoir de Dieu est ancienne : dès
le IVe siècle, sous le règne de Constantin, alors que l’Empire romain n’est pas
encore définitivement partagé, Eusèbe de Césarée fait du pouvoir impérial un don
de Dieu. Dans cette optique, si le pouvoir impérial est à l’image du pouvoir divin,
l’empereur ne peut être que le seul à diriger l’Empire – et le monde, ce qui fonde
l’universalisme byzantin.
L’organisation de l’abside de l’église Saint-Vital reprend cette conception d’un
pouvoir unique d’origine divine. Dans l’abside, partie de l’église réservée aux
clercs et à l’empereur, derrière l’autel, une scénographie articulée en trois parties
se déploie. Dans la partie haute, le Christ est représenté en maître du monde, assis
sur le globe terrestre, entouré d’anges et de clercs (à droite saint Vital, à gauche
un évêque). Sur la partie médiane, de part et d’autre de l’abside, deux autres
mosaïques sont construites sur le même modèle : elles présentent Justinien et sa
femme Théodora entourés des membres de leur cour. Si l'art de la mosaïque n'est
pas né à Ravenne, il atteint ici son apogée. La technique employée est
révolutionnaire : les tesselles sont des petits cubes de verre coloré (les smalts) et
non de pierre. Leur utilisation permet d'alléger, donc d'agrandir la mosaïque mais
aussi de varier les couleurs. Le fond doré est typique de l'art byzantin. Les tessons
dorés sont inclinés de façon à réfléchir la lumière vers le fidèle. Intégrée à
l'architecture, la mosaïque devient une « tapisserie somptueuse et inaltérable,
tendue pour l'éternité » (L. Bréhier).
Justinien est entouré de personnages à la fonction bien marquée : à gauche, un
groupe d’officiers formant une escorte (dont l’un tient un bouclier orné du
labarum – symbole du Christ, un chi et un rhô croisé, premières lettres de son
nom en grec), puis deux fonctionnaires de l’administration impériale – celui de
droite, barbu, représente sans doute Bélisaire, qui avait mené la campagne
militaire en Italie. Les dignitaires du palais sont vraisemblablement des sénateurs
reconnaissables à leur toge bordée de pourpre. Les trois personnages à droite sont
des clercs – le plus à droite tient un encensoir rougeoyant, celui du centre une
Bible à la couverture constellée de joyaux, celui de gauche, Maximianus
(Maximien), évêque de Ravenne, en habits liturgiques, une croix. Maximianus
dont le nom est écrit en latin, porte le pallium, écharpe blanche à croix noire.
Entre Maximianus et l’empereur, la tête d’un personnage apparaît : c’est celle
d’un dénommé Argentarius (Julien l’Argentier), qui permit le financement de
l’église. L’empereur, la tête nimbée d’une auréole, porte le diadème et a revêtu la
chlamyde de pourpre, tenue par le clavus broché d’or, qui était déjà le vêtement
d’apparat des empereurs romains. Il dirige la procession (de la gauche vers la
droite) lors de la consécration de l’église. Il porte le pain fermenté pour
l’eucharistie. La place de l’empereur est significative : elle permet de montrer
qu’il dirige tous ceux qui l’entourent. Il est au centre, est le seul à porter autant de
pourpre (couleur réservée à l’empereur et à ceux qui le servent) d’or et de joyaux.
Sa couronne et le nimbe, qui entoure sa tête et le désigne comme un personnage
sacré, le rendent visuellement plus grand. Enfin, il est le seul dont le corps
apparaisse entièrement, sans être masqué en partie par le corps d’un autre : la
mosaïque est ainsi construite qu’il semble que Justinien se tienne en avant des
autres. La mosaïque représentant Justinien et celle représentant le Christ sont
prêtres. On peut enfin aborder le
rayonnement de la civilisation byzantine et
la diffusion de l’orthodoxie (Cyrille et
Méthode, rôle de l’alphabet cyrillique) qui
marquent durablement les Balkans et
l’Europe de l’Est. On peut, pour conclure,
revenir à Sainte-Sophie ; ses minarets, et
donc sa transformation en mosquée,
rappellent la chute de Constantinople en
1453 et la fin de l’Empire byzantin. »
Accompagnement Lycée : « Il convient de
présenter rapidement le cadre géographique
à partir de cartes, et d'expliciter les limites
chronologiques du sujet (1095-1204). S'il
faut éviter de dresser un tableau exhaustif
conduisant à l'étude détaillée des trois
civilisations du bassin méditerranéen, il est
souhaitable d'en souligner les fondements
religieux (catholicisme romain, islam,
orthodoxie) et politiques. »
Les leçons peuvent s’articuler autour de trois
adjectifs : « romain, chrétien, oriental de
langue grecque » selon la définition de M.
Kaplan.
L’Empire byzantin est, dans un premier
temps, l’héritier de l’Empire romain, après
476. L’un des objectifs de ce chapitre est de
faire comprendre aux élèves que ce que nous
nommons aujourd’hui l’Empire byzantin
était, pour ceux qui le peuplaient, l’Empire
romain. Pour cela, nous pouvons privilégier
deux thèmes : la capitale et l’empereur.
L’étude de Constantinople permet d’établir
un lien avec le chapitre consacré à l’Empire
romain en 6e. Pour ce dernier, les
instructions officielles demandent
d’accorder un temps à l’étude de Rome et
des monuments qui la caractérisent.
Demander le même type de travail pour
Constantinople, c’est permettre de
comprendre que l’une est construite sur le
modèle de l’autre. L’étude de l’institution
impériale poursuit le même but. Que ce soit
par la titulature, par le recours à des
références iconographiques antiques (ivoire
Barberini…) ou par la définition et la mise
en scène du pouvoir (mosaïques de SaintVital de Ravenne…), l’empereur se dit, et
est vu, comme le successeur des empereurs
romains.
Mais il est aussi un empire oriental comme
le montrent ses limites à l’Est. Nous
retrouvons cet aspect avec les costumes
d’apparat de l’impératrice Théodora et le rite
de la prosternation devant l’empereur
(proskynèse) décrit notamment par Corippe,
évêque et poète latin du VIe siècle lors de la
réception de l’Avar Targitès (« Poème à la
gloire de Justinien »).
L’Empire byzantin est un Empire grec, son
apogée se situant aux Xe et XIe siècles sous
les empereurs macédoniens. Justinien,
représenté sur les mosaïques de Ravenne, est
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donc élaborées de manière très similaire : même position centrale, même «
différence » de taille, même cour constituée par ceux qui les servent et leur
obéissent – anges et clercs pour le Christ, fonctionnaires, soldats et clercs pour
Justinien. Le pouvoir de l’empereur, dans son unicité et son étendue, est donc
présenté comme la version terrestre, humaine, de celui du Christ. Le Christ, du
haut des cieux, règne sur la destinée des hommes et l’empereur les gouverne en
son nom depuis ce monde. Cette interprétation est renforcée par la position de ces
mosaïques : le Christ est représenté au plus haut de l’abside et domine
l’empereur, qui lui-même domine les fidèles et le célébrant. Sa position est
intermédiaire entre Dieu et les hommes. Le nimbe qu’il est le seul homme vivant
à porter sur ces mosaïques renforce, aux yeux des Byzantins, la réalité de cette
élection divine. Cet ensemble iconographique semble donc bien être une
illustration du texte d’Eusèbe de Césarée : l’empereur est choisi par Dieu (le
nimbe) pour diriger les hommes sur terre (la position médiane de la mosaïque,
entre le Christ et les fidèles). Dans cette optique, il ne peut qu’être le seul à
gouverner : les autres hommes ne peuvent que le servir (similitude de
l’organisation des mosaïques).
Dans le choeur de l’église, les deux mosaïques, celle de l’empereur Justinien et
celle de l’impératrice Théodora, sont symétriques ; elles se font face. La
composition rigoureuse et figée (les personnages, raides, sont tous alignés sur le
même plan) de ces deux mosaïques accentue le caractère solennel de la
procession. L'impression de froideur est cependant atténuée par l'éclat des
couleurs, le fond doré et l'intensité des regards (les yeux sont grands et cernés de
noir). L’impératrice Théodora porte le calice pour l’eucharistie, orné de pierres
précieuses. Théodora porte un diadème ou une couronne sertie de joyaux et de
pendentifs en perles. Ses vêtements drapés sont très raffinés et son manteau porte
en bas la bande pourpre. Sur le bas de son manteau figure une broderie d'or des
Rois mages. Elle est également nimbée. Ses dames de compagnie sont également
richement vêtues. Par sa taille et sa place identiques à celle de l'empereur, cette
mosaïque montre toute l'influence qu'exerçait Théodora sur son époux, ainsi que
la légitimité de la dynastie. Elle était la fille du gardien des ours attaché à
l’hippodrome de Constantinople, et danseuse. Pourtant, Justinien l’épousa. Elle
fut vraiment l’impératrice, s’associant à toutes les décisions importantes de
Justinien.
Le Digeste fait partie d’un ensemble de textes dont le but était de rassembler la
totalité du droit en vigueur dans l’Empire romain. Entre 529 et 534 sont ainsi
rédigés le Code, qui rassemble les lois, le Digeste, constitué par la jurisprudence
romaine, et les Institutes, manuel à l’usage des étudiants. Est ainsi compilée la
totalité des lois et du droit romains. Justinien s’inscrit donc dans la lignée des
empereurs romains, en reprenant le droit dont ils sont à l’origine, et en
l’inscrivant – mais pour l’une des dernières fois – dans la langue de l’ancien
Empire, le latin. C’est ce que montre aussi, dans la préface de l’empereur
Justinien au Digeste, datée du 15 décembre 530, sa titulature, qui reprend des
titres romains : « César, […] pieux, heureux, glorieux, vainqueur et triomphateur,
toujours Auguste […]. »
Pour les Byzantins, nul ne peut gouverner sans le consentement divin : celui qui
perd le pouvoir prouve par là qu’il n’est plus le lieutenant de Dieu sur Terre, que
Dieu l’a abandonné pour soutenir celui qui l’a chassé. C’est ce qu’illustre le récit
que fait le moine Théophane du renversement d’Irène par Nicéphore en 802 :
dans ce texte, sa chute est imputée à ses péchés, au mécontentement de Dieu.
L’Epanagôgè jus græco-romanum a été élaboré entre 879 et 886, entre les règnes
de Basile Ier (restaurateur de la puissance impériale) et de Léon VI. Ce recueil
brosse l’esquisse d’une constitution et tente notamment de faire la lumière sur la
répartition des pouvoirs au sein de l’Empire byzantin. C’est la meilleure
évocation (y compris par la suite) des rôles respectifs du patriarche et de
l’empereur.
L’empereur byzantin (basileus) est le maître incontesté de l’Empire, qu’il
contrôle dans tous ses domaines. Le texte décrit clairement l’empereur comme
étant à la fois un chef militaire (à l’image de l’imperator romain), un magistrat
(comme le princeps romain) et un chef religieux contrôlant toute l’Église
chrétienne d’Orient. L’empereur doit garantir l’intégrité de l’Empire et conquérir
de nouveaux territoires. Cette thématique est fondamentale pour un État qui vient
de convertir la plus grande partie de l’Europe centrale, et qui doit faire face aux
poussées hongroises, arabes et bientôt turques. L’empereur est l’héritier de Rome,
il doit assurer la pérennité de l’Empire.
le dernier empereur à parler le latin et le
grec. Constantinople est une ville avec des
bâtiments romains, mais aussi grecs.
L’Empire byzantin est un Empire chrétien de
rite orthodoxe. Le christianisme grec est
indissociable de la définition du pouvoir
impérial. C’est pourquoi, dans presque tous
les documents choisis pour montrer la
romanité de l’Empire, des références au
christianisme sont présentes. Les deux
bâtiments religieux présentés (Saint-Vital de
Ravenne et la basilique Sainte-Sophie)
permettent de présenter les liens entre
christianisme grec et conception du pouvoir
impérial, et d’en faire la synthèse. La
basilique Sainte-Sophie en est le monument
le plus majestueux, les églises byzantines
étant plutôt de petite taille. La séparation
entre Église orthodoxe et Église chrétienne
de rite romain s’est faite progressivement.
La séparation définitive date de 1204. À
cette date, l’incompréhension est à son
comble, comme le montre le pillage de
Constantinople par les croisés. Cette
séparation est le résultat conjugué de conflits
d’autorité entre le pape à Rome et le
patriarche de Constantinople, de rites et
d’une liturgie de plus en plus différenciés, et
de l’invention de la langue slave pour
traduire les textes saints en Europe centrale.
Enfin, le christianisme orthodoxe est
présenté à la fois dans sa relation au
christianisme d’Occident et dans son rôle de
propagateur de la civilisation byzantine hors
de l’Empire. L’aspect culturel de la
civilisation byzantine peut être un autre fil
conducteur du chapitre. C’est la raison pour
laquelle de grands documents
iconographiques sont proposés afin que les
élèves « voient » ce que sont une icône russe
ou bulgare, des mosaïques, la basilique
Sainte-Sophie, une église en Grèce…
Le monastère d’Hosios Loukas, près de
Delphes, est un important lieu de pèlerinage
de Phocide. Il s’élève à proximité de la
tombe d’un ermite thaumaturge local, saint
Luc. Le succès du pèlerinage, dès la mort du
saint en 953, nécessite la construction d’une
vaste église, achevée en 1031, exemple
classique d’architecture byzantine. Une autre
église, dédiée à la Vierge, jouxte cet édifice.
Les bâtiments monastiques (réfectoire,
dortoirs) sont disposés autour des deux
églises. Hosios Loukas domine la campagne
de Phocide. Les moines s’y consacrent à la
prière. Deux églises sont placées au centre
de la cour du monastère et accolées : une
église dédiée à la Vierge, appelée Panagia
(érigée mi-Xe siècle), et le Catholicon dédié
à saint Luc (début XIe siècle et vers 1100
pour les mosaïques intérieures). Les
dépendances se situent sur les côtés de cette
cour : cellules des moines sur le côté ouest,
communiquant avec la cour par un couloir
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L’empereur a aussi des devoirs religieux. Modèle du chrétien, il est chargé de
faire respecter les articles du dogme fixés par les Écritures et par les conciles. Il
apparaît soumis à plusieurs obligations, comme celle de défendre la religion (« il
doit maintenir d’abord toutes les prescriptions de la Sainte Écriture, ensuite les
décisions prises par les sept saints conciles ») et de se conformer à ses principes
(« l’empereur doit exceller en orthodoxie et en piété »). Il a aussi l’obligation
morale de faire le bien. Si ses attributions religieuses sont complémentaires avec
les attributions du patriarche de l’Église byzantine, il garde la primauté
(césaropapisme), ce qui constitue une différence majeure avec le modèle
d’organisation de l’Église d’Occident. Pouvoir spirituel et pouvoir temporel sont
étroitement liés. Le patriarche est sous la tutelle de l’empereur, dont il subit
l’autorité. Choisi par le basileus, il a pour fonction la lutte contre les hérésies et
l’évangélisation (« ramener autant qu’il lui est possible à l’orthodoxie tous les
hérétiques et de les réunir à l’Église »). « Image vivante et animée du Christ », il
doit oeuvrer pour le salut des âmes et doit « s’exprimer sans peur devant
l’empereur lorsqu’il s’agit de la vérité et de la défense des dogmes ». Le texte
souligne que l’équilibre des pouvoirs entre le patriarche et l’empereur, ainsi que
leur bonne entente, sont indispensables au bon fonctionnement de l’Empire.
Au moment de la crise iconoclaste, à la fin du VIIIe siècle puis au milieu du IXe
siècle, le pouvoir impérial a rétabli l’orthodoxie, en affirmant sa vocation à être
l’interprète terrestre des volontés divines. La tradition romaine n’est certes pas
oubliée : l’armée, le peuple et le Sénat continuent de jouer leur rôle dans la
désignation de l’empereur, mais de manière formelle, et l’aspect religieux de la
monarchie devient fondamental. La cité terrestre n’est que l’image terrestre de la
cité divine et l’empereur occupe sur terre la place du Christ dans le royaume de
Dieu (comparer avec la situation en Occident où, à partir de la réforme
grégorienne, le pape s’affirme vicaire de Dieu sur terre et tente de soumettre à
son autorité les empereurs qui contestent peu sa prééminence spirituelle). «
Lieutenant de Dieu », le basileus communie sous les deux espèces et la tonsure
qu’il reçoit nourrisson lui confère un caractère sacré qu’il garde toute sa vie,
même s’il ne fait jamais partie du clergé. Le patriarche a autorité sur son Église et
est au XIIe siècle le seul patriarche de l’Empire (d’où le titre de patriarche
oecuménique). Mais il est très dépendant de l’empereur. En effet, le synode des
évêques propose au choix impérial une liste de trois noms dans laquelle figure le
candidat de l’empereur (si tel n’est pas le cas, le synode recommence son travail).
Une fois élevé à la dignité épiscopale par un prélat, le candidat est élevé au
patriarcat par l’empereur dans le Palais impérial, selon un cérémonial et un
formulaire qui sont ceux de la promotion d’un fonctionnaire. Si le patriarche ne
lui convient plus, l’empereur a toujours la possibilité de le faire destituer par un
synode complaisant.
Le christianisme grec a peu à peu investi les icônes, représentations peintes du
Christ, de la Vierge ou d’un saint, du même pouvoir miraculeux que les reliques.
Dans les premiers temps du christianisme, les images se sont développées dans
un but pédagogique, avant que la recherche populaire d’un contact direct avec le
divin ne leur donne une valeur réservée d’abord aux reliques. Cette pratique
religieuse, d’abord individuelle, s’est peu à peu intégrée à la pratique publique :
ainsi, en 717, lors du siège de Constantinople par les Arabes, la délivrance de la
ville a été portée au crédit d’une icône de la Vierge menée en procession sur les
murailles. Cette croyance en un pouvoir miraculeux des icônes est l’un des
éléments qui distinguent l’orthodoxie du catholicisme. Autre différence, le
mariage des prêtres, autorisé en Orient, interdit en Occident, ou leur aspect
physique : les Orientaux sont barbus, les Occidentaux imberbes. La relation au
pouvoir temporel diffère également : alors que le patriarche de Constantinople,
promu dès 451 au deuxième rang de l’Église, après le pape, est nommé par
l’empereur, auquel il reste soumis, le pape se veut indépendant du pouvoir des
princes, et s’en dit même, après la réforme grégorienne, le dispensateur. Cette
incompréhension débouche au XIe siècle sur le schisme de 1054. À la fin du XIe
siècle, le début du mouvement des croisades accentue ce phénomène : les croisés
occidentaux refusent de reconnaître la souveraineté de Constantinople sur les
territoires anciennement byzantins repris aux Arabes. Cette rupture culmine avec
la prise et le pillage de Constantinople par les Occidentaux le 13 avril 1204.
Les Églises chrétiennes d'Occident et d'Orient ont des pratiques différentes. Les
Orientaux ont conservé l'observance de la triple immersion, alors que les Latins,
par réaction contre l'arianisme, n'immergent qu'une fois le sujet. Les Byzantins
reprochent aux Latins de judaïser les pratiques (pain azyme). De même pour les
qui forme une galerie ouverte ; le réfectoire
rectangulaire sur le côté sud, bâti au XIe
siècle ; il y a aussi une cuisine et une grande
citerne couverte.
Le plan originel de l’église d’Hosios Loukas
est en croix grecque ; des ajouts postérieurs
en ont fait un plan basilical. L’édifice est
surmonté d’un petit dôme. La décoration
extérieure utilise la brique et des moellons
de pierre, lui donnant ainsi un aspect
bicolore. L’édifice est de petite taille. Dans
les églises byzantines, mosaïques et
peintures ont une signification particulière :
loin d’être purement décoratives, ou même
seulement didactiques, elles incarnent la
splendeur du royaume de Dieu. Les
décorations sont composées de mosaïques (à
fond doré depuis le VIe siècle) qui
représentent des figures religieuses
hiératiques. On y trouve généralement un
Christ Pantocrator et les représentations
mariales sont privilégiées. Des icônes ornent
les murs et en particulier l’iconostase. Au
XIIe siècle, la peinture remplace souvent la
mosaïque.
Dans l’architecture orthodoxe, l’iconostase,
sorte de cloison décorée d’images qui sépare
la nef, réservée aux croyants, du sanctuaire
où le prêtre célèbre l’eucharistie, apparaît au
XIe et au XIIe siècles. Les fidèles
orthodoxes n’assistent donc pas à
l’eucharistie.
Baptisé en 988, Vladimir, le Prince de Kiev,
accepte que son Église soit subordonnée au
patriarche de Byzance, toujours aux ordres
de l’empereur. Il a épousé la sœur de Basile
II, Anne, et les Russes fournissent des
soldats à l’armée impériale. Enfin, on
raconte qu’il a été émerveillé par la
description de Sainte-Sophie faite par ses
ambassadeurs et choisit la religion orthodoxe
pour cette raison (cf. l’article de V.Vodoff,
L’Histoire, juin 1988). Sa conversion est
prouvée par la destruction des idoles, par son
baptême et celui de son peuple dans le
Dniepr. En effet, le prince Vladimir ordonne
de « renverser les idoles, de les tailler en
pièces et d’y mettre le feu ». Il organise
ensuite son baptême, celui de sa famille puis
celui de tout son peuple. Enfin, il décide de
faire construire des églises. Son peuple est
en accord avec sa décision puisque tous
acceptent le baptême. On notera la similitude
avec le baptême de Clovis : une épouse déjà
chrétienne, un baptême collectif.
Au XIIe s
Au XIIe siècle, malgré son déclin progressif,
l’Empire byzantin continue de fasciner. Le
cosmopolitisme de sa capitale au carrefour
des cultures occidentales et orientales, le
faste impressionnant déployé autour du
basileus et le raffinement architectural et
artistique de ses réalisations monumentales
6
orthodoxes, le célibat des prêtres occidentaux est une marque de manichéisme.
Ces divergences concernent surtout la vie religieuse quotidienne des croyants et
n'ont pas provoqué de véritables querelles dogmatiques. Elles ont pourtant
entraîné à la longue un éloignement de mentalité des deux communautés qui se
renvoient des accusations mutuelles. Pour les orthodoxes, l'Église de Rome est
une monarchie soucieuse de puissance temporelle au détriment de la puissance
spirituelle. Les Occidentaux reprochent aux orthodoxes d'être dominés par un
pouvoir césaropapiste. Chacune est convaincue de défendre un christianisme
authentique.
Le christianisme grec s’étend aux peuples slaves : ils sont évangélisés et
abandonnent le paganisme. La Vie de Cyrille et Méthode montre les deux frères
choisis par l’empereur pour christianiser les Moraves dans leur langue, le slavon,
à la demande de leur roi, Ratislav. C'est Ratislav, roi chrétien de Moravie, qui fait
appel en 862 à l'empereur byzantin pour aider à la conversion de son peuple. Son
royaume, situé aux limites est de l'Empire carolingien, avait pourtant déjà reçu
des missionnaires francs venus de Bavière. Mais Ratislav voulait se débarrasser
de la tutelle carolingienne. L'empereur Michel III et le patriarche Phôtios
envoient en Moravie deux frères parlant le slavon, Cyrille (827-869, de son vrai
nom Constantin) et Méthode (825-885). Issus d'une famille de hauts
fonctionnaires byzantins de Thessalonique, ils avaient l'expérience de
missionnaires. Les deux moines ont permis l'organisation d'une Église morave
alors que la Moravie dépendait du patriarcat romain. Même si les Moraves
finirent par préférer le catholicisme, on peut montrer le succès de l’orthodoxie
dans le monde slave : Bulgares, Serbes, Russes se convertirent. Certains peuples
devinrent membres de l’Empire (les Bulgares, les Serbes) : dans la conception
universaliste du pouvoir byzantin, tous les peuples ont vocation à être convertis et
inclus dans l’Empire. Cette évangélisation a été rendue possible par la création de
l’alphabet cyrillique, permettant d’écrire en langue slave les principaux textes
chrétiens. Cyrille met au point un alphabet glagolitique (du slavon glagol, «
parole »), qui donnera naissance plus tard au cyrillique. Il leur permet de traduire
en slave la Bible et les textes liturgiques, car devenir chrétien implique de
connaître les enseignements des Écritures et d’être capable de suivre et
d’organiser les différentes cérémonies religieuses. L’alphabet glagolitique est
formé de 43 lettres, dont 24 viennent du grec et 3 de l’hébreu. Il a été conçu entre
842 et 864 et a été diffusé en Russie au Xe siècle lorsque ce pays a été converti à
son tour par des missionnaires byzantins. Cette langue écrite permettait de lire
l’Évangile et de dire la messe. Aujourd’hui, ce même alphabet ne comporte que
32 lettres (20 consonnes, 10 voyelles et 2 signes : un signe mou et un signe dur)
et est utilisé dans toute la Russie, la Biélorussie, la Bulgarie, la Serbie, en Ukraine
et en Géorgie. Les États nouveaux et les Églises slaves s’inspirent de Byzance (le
titre de Tsar par exemple).
II. Constantinople et l’héritage romain
Constantinople fut fondée en 330 par l’empereur Constantin, sur le site de
Byzance, colonie mégarienne, et sur le détroit du Bosphore, lieu de rencontre des
routes terrestres et maritimes entre l’Europe et l’Asie. Le Bosphore offre une
protection contre les agresseurs venus de la mer Noire et les Dardanelles contre
ceux qui viendraient de Méditerranée. La presqu’île où s’est établie
Constantinople est protégée du côté terrestre par deux murailles, celle de
Théodose et celle de Constantin. Une ria de 11 km de long, dont l’entrée étroite
est barrée par une chaîne qui empêche les navires de passer, la protège
naturellement au nord-est : c’est la Corne d’Or. Sa façade donnant sur la mer de
Marmara, au sud-est, offre les mêmes avantages. Notons que tout le périmètre
maritime de la ville est doublé d’imposantes murailles qui rendent la ville encore
plus inexpugnable. La ville sur le détroit de la mer Noire, pour être la capitale
de l’Empire romain d’Orient, porte d’abord le nom de son fondateur
(Constantinopolis). Au IVe siècle, elle porte aussi le nom de « deuxième Rome »
avant de retrouver au VIIIe siècle son nom grec de Byzance. Avec la conquête
turque, elle prend le nom d’Istanbul et sera capitale de l’Empire ottoman jusqu’en
1920.
La cité médiévale de Constantinople a gardé les traces de son antique passé
impérial, notamment la muraille de Théodose. La ville comporte plusieurs forums
et un aqueduc, qui sont autant de traces de l’urbanisme romain.
Constantinople se substitue très vite à Rome. Elle est, pour ses habitants, la Ville
par excellence, la Polis, comme Rome, l’Urbs, l’était pour les Romains (c’est de
suscitent l’émerveillement des visiteurs et
contribuent au rayonnement de la civilisation
byzantine.
L’historien byzantin Nicétas Choniatès
présente, dans un texte qui rappelle un
panégyrique, une image idéale des
empereurs. Il insiste sur l’excellence
de leurs qualités et sur l’assise divine de
celles-ci : vigueur, sagesse et connaissance,
ce qui lui permet d’être un juge infaillible.
L’empereur a par ailleurs un rôle religieux
primordial, puisqu’il définit les dogmes. Y
est mentionné aussi l’impossibilité de toute
opposition. Celle-ci est en effet impensable
puisque les souverains tiennent leur pouvoir
de Dieu lui-même. L’empereur cumule donc
autorité politique et religieuse.
Cette icône sur bois doré nous montre
l’origine sacrée du pouvoir de Jean II
Comnène et de son fils Alexis, debout sous
la protection du Christ souverain, assis sur
un trône et assisté de la Justice et la
Clémence. Jean II Comnène (Basileus de
1118 à 1143) fut surnommé « le plus grand
des Comnènes » en raison de sa politique qui
amena à la fois la paix intérieure et des
conquêtes à l’extérieur, notamment en Asie
Mineure contre les Turcs. L’empereur et son
fils – qui, en réalité, ne succéda pas à son
père – sont vêtus de la pourpre impériale et
gardent une position figée. Les auréoles qui
entourent leurs visages rappellent le
caractère sacré et héréditaire de leur pouvoir.
Autour de ces personnages figurent des
textes explicatifs écrits en grec, la langue
officielle de cet empire et de la religion
orthodoxe. L’empereur et son fils héritier
sont divinisés par leur auréole ; ils sont
protégés par le Christ qui légitime leur
pouvoir par l’imposition de ses mains sur
leurs têtes ; ils sont directement inspirés par
la Clémence et la Justice. Ils sont donc toutpuissants et représentent les lieutenants de
Dieu sur terre.
Constantinople, vitrine du luxe et de la
splendeur byzantine, est un objet de
fascination pour tous ses visiteurs. Son
charme et sa richesse lui seront fatals car ils
attisent les convoitises : en 1204, la cité
byzantine est mise sac lors de la 4e croisade,
pillage qui porte un coup terrible à l’Empire
byzantin.
Benjamin de Tudèle, un voyageur juif
espagnol, rédige en hébreu le récit de ses
voyages, à l’intention de pèlerins juifs. Luimême séjourne à Constantinople entre 1166
et 1171. La splendeur de Constantinople
apparaît ici à travers la grandeur du palais, la
richesse et le luxe développés par la capitale
: pierreries, or, riches tributs, édifices
surprenants. L’auteur insiste, par une série
de superlatifs, sur le caractère exceptionnel
de cette cité. Il mentionne enfin la richesse
des Grecs habitant Constantinople.
La ville est décrite par Al-Idrîsî, géographe
7
cette manière que l’on indiquait en grec sa direction aux Turcs, « is tin polin », «
vers la Ville », ce qui donna Istanbul). Constantin y construit un hippodrome, à
l’image du Circus Maximus de Rome : il peut contenir entre 30000 et 50 000
spectateurs (cf le quadrige volé en 1204 par Venise). Autres éléments qui font de
Constantinople une nouvelle Rome, les forums de Constantin, de Théodose, du
Boeuf et d’Arcadius, reliés par une voie triomphale, la Mésé, qui conduit à la
Porte Dorée, porte principale de la ville. L’aqueduc de Valens et le Sénat (qui,
dès le VIIe siècle, a perdu son rôle d’assemblée délibérante pour devenir une
simple dignité) sont aussi des références à Rome, tout comme le Grand Palais,
équivalent du Palatin. Ce Grand Palais est le centre du pouvoir impérial, même
s’il n’est pas le seul palais occupé par les empereurs (il sera d’ailleurs peu à peu
supplanté par le palais des Blachernes, au Nord de la ville : le Grand Palais,
abandonné, est déjà en ruines à l’arrivée des Turcs). À l’inverse de Rome,
Constantinople est une ville chrétienne dès sa fondation : en témoignent les
nombreuses églises (les Saints-Apôtres ou la basilique Sainte-Sophie, proche du
Grand Palais).
La reconstitution de Constantinople au XIIe s a été réalisée essentiellement à
partir des textes du Xe siècle et on ne peut prétendre à l’exactitude archéologique.
Seul l’emplacement de l’hippodrome est connu grâce à l’emplacement d’un
obélisque. La Corne d’Or, large échancrure maritime qui sépare la cité du
faubourg de Galata, permet aux bateaux d’accoster dans un site abrité et facile à
défendre. Les comptoirs italiens ont préféré s’installer dans cette partie de la ville.
Les marchands italiens peuvent ainsi bénéficier de ce carrefour commercial
qu’est Constantinople, point de passage entre la mer Égée et la mer Noire, entre
l’Europe (Balkans) et l’Asie (plateau Anatolien et au-delà, Levant).
Constantinople demeure le grand carrefour commercial de la Méditerranée
orientale. La basilique Sainte-Sophie est située dans la partie antique de la ville, à
proximité du Grand Palais impérial, qui donne sur la mer de Marmara. Le second
palais impérial est le palais des Blachernes, au nord de la ville, au bout de la
Corne d’Or : il sert de demeure ordinaire aux empereurs depuis sa construction
par Alexis Ier Comnène dans un faubourg de la ville antique, néanmoins situé à
l’intérieur des remparts. L’église des Saints-Apôtres est au nord-ouest de la ville,
à proximité des remparts de Constantin. Les quartiers italiens – vénitien, pisan et
génois – sont concentrés au nord-est de la ville. Le quartier du palais impérial se
trouve à l’extrémité Est de la ville, en face du Bosphore. Il rassemble le palais des
empereurs, le Sénat, qui réunit les membres de l’aristocratie, l’hippodrome,
centre des spectacles et des cérémonies impériales, et Sainte-Sophie. La
domination de l’empereur se lit par la position centrale de la salle du trône et par
la présence du Sénat et de l’hippodrome. Le lien entre politique et religion est
symbolisé par la proximité de Sainte-Sophie. Comme le palais des Blachernes,
l’église des Saints-Apôtres a disparu sans laisser de traces. Édifiée au
VIe siècle, elle présente le plan du type de la croix libre (c’est-à-dire avec des
branches saillantes) avec coupoles dont s’inspirèrent les architectes de la
basilique Saint-Marc à Venise.
La basilique Sainte-Sophie est l’un des symboles de l’étroitesse des rapports entre
l’empereur et l’Église orthodoxe. La basilique, « gloire de l’Empire byzantin » est
dédiée à Haghia Sophia (la Sagesse Divine, attribut du Christ). Fondée en 325 par
Constantin sur la première colline de Constantinople, la basilique Sainte-Sophie
est incendiée en janvier 532 lors de la sédition dite de Nika. Elle est rebâtie en
moins de cinq ans à l’initiative de l’empereur Justinien qui l’inaugure en
décembre 537. L’empereur Justinien chargea deux ingénieurs (et non des
architectes) Anthémios de Tralles, mathématicien, et le géomètre Isidore de Milet
de la construction pour résoudre le problème du poids de la coupole. Cette église,
située face au Grand Palais est séparée de lui par la place de l’Augustéon, le
forum constantinien. Son plan est celui d’une basilique romaine, édifice laïc
servant à la justice, au commerce… Il a été repris par les chrétiens pour
construire leurs églises et rassembler le peuple chrétien, mais surmonté d’une
coupole. C’est une basilique à coupoles, à trois nefs avec atrium, narthex et
exonarthe. Les églises byzantines, dont le modèle est Sainte-Sophie, symbolisent
par leur plan la structure du monde : le carré au sol représente la Terre, surmonté
par une coupole qui est l’image du ciel. La coupole s’effondre lors du
tremblement de terre de 557 et est immédiatement reconstruite. Si Procope de
Césarée en 561 peut la décrire « comme suspendu[e] depuis le Paradis, tenu[e]
par une fabuleuse chaîne en or », c’est en raison de la série de 170 fenêtres
situées au bas du dôme : la lumière qu’elles diffusent semblent détacher la
arabe au service de Roger, roi normand de
Sicile, pour lequel il écrit une description du
monde connu. Il s’attarde surtout sur le
sentiment de grandeur qu’elle inspire : tout y
semble plus vaste, plus riche, plus raffiné
qu’ailleurs. Pour lui, Constantinople est
incomparable, sinon à Rome.
Eudes de Deuil est frappé par les palais
impériaux, notamment par celui des
Blachernes, et par la cathédrale SainteSophie. Évaluée par un croisé occidental qui
est aussi un religieux, la richesse de
Constantinople réside dans ses palais, où
abondent les matériaux précieux et les
trésors, et dans ses églises, qui abritent de
précieuses reliques. La richesse de la ville
est autant matérielle que religieuse. On
notera cependant que cette fascination est
aussi teintée d’un certain mépris (sa
richesse est à la mesure de ses vices, selon
Eudes).
L’hippodrome, édifice grandiose construit en
marbre au Xe siècle, pouvait accueillir
40000 spectateurs. Il joue un rôle politique :
le souverain y est élevé sur le pavois et il
peut y dialoguer directement avec son
peuple, lors de fêtes, anniversaires impériaux
ou victoires. Une plaquette d’ivoire du VIe
siècle (Musée chrétien de Brescia)
représente l’empereur assistant à une course
de char depuis sa loge de l’hippodrome, la
cathisma. Ce document montre que, comme
à Rome, les courses de chevaux sont
importantes dans la vie de la ville : elles
accompagnent jusqu’au XIIe siècle fêtes et
cérémonies (couronnement, victoire…).
L’empereur y paraît entouré des plus hauts
dignitaires de l’Empire, symbolisés ici par
les personnages placés de part et d’autre de
l’empereur (comme souvent dans
l’iconographie byzantine, la taille des
personnages représentés est proportionnelle
à leur importance officielle). Les trois
personnages à la tribune sont, comme des
Romains, habillés d’une toge. L’empereur
assiste à une course de quadriges. Il tient le
sceptre impérial. C’est ici que l’empereur est
acclamé par le peuple au moment de son
couronnement. Même si l’hérédité s’impose
parfois, aucune famille ne peut prétendre à
l’exclusivité de la fonction impériale. C’est
la cérémonie qui sacralise l’empereur :
acclamation à l’hippodrome, puis sacre par
le patriarche de Constantinople.
L’hippodrome est à Constantinople le seul
endroit où le peuple peut entrer en contact
avec le pouvoir central. C’est là que les
différents dèmes ou associations expriment
leur opinion sur la politique du
gouvernement. Bien souvent, les dèmes
(verts et bleus) revendiquent leurs droits
avec beaucoup d’énergie. Lors de la révolte
Nika de 532, Justinien a bien failli être
8
coupole du reste de la construction. Sainte-Sophie paraît donc être une fenêtre
ouverte sur le royaume céleste. C’est pour cette raison que les empereurs, pour
leur couronnement et pour certaines grandes cérémonies religieuses, se placent au
centre de la basilique, à l’aplomb du sommet de la coupole : ils montrent par là
leur lien privilégié à Dieu, et la protection qu’il leur accorde. Procope de Césarée
témoigne de son faste et de sa grandeur : « Personne ne pourrait se lasser d’un
tel spectacle, mais ceux qui pénètrent dans l’église sont émerveillés par ce qu’ils
voient et, lorsqu’ils quittent cet endroit, la splendeur ressort de leurs paroles. »
De nombreux éléments montrent l’intérêt accordé par Justinien à sa construction :
Procope de Césarée en relève le coût exorbitant, l’importance du nombre des
ouvriers, la richesse de sa décoration. Il reprend également le thème de l’élection
divine, en relevant que le succès du chantier ne peut s’expliquer que par la faveur
accordée par Dieu à Justinien. La virtuosité et la richesse de la décoration de ces
églises, couvertes de marbres et illustrées de mosaïques à fonds dorés, mettent en
évidence la ferveur religieuse qui règne dans l’Empire byzantin, où patriarche et
basileus dirigent côte à côte une Église d’Orient dont les fastes fascinent tous les
visiteurs étrangers. La coupole de la basilique, qui mesure 32 m de diamètre et
symbolise la dimension cosmique de la puissance divine, est la plus grande du
monde. Sainte-Sophie est restée, jusqu’à sa transformation en mosquée, la plus
grande église de la chrétienté. Lors des cérémonies les plus solennelles,
l’empereur se place à la verticale de la représentation du Christ Pantokrâtor qui
orne la coupole. Le décor de mosaïques fut complété ou aménagé au cours des
siècles. Le pillage de Constantinople par les croisés, en 1204, marque pour
l’édifice le début du déclin. En 1453, le sultan Mehmet le Conquérant, à la tête
des Turcs qui s’emparèrent de la ville, fit célébrer la prière du vendredi à SainteSophie, y fit ajouter les minarets. Les mosaïques ont été peu à peu couvertes d’un
enduit. Sainte-Sophie devient dès lors une mosquée, l’Aya Sofya Camii, privant
ainsi le monde chrétien de son plus vaste édifice religieux. En réaction à cette
perte, Rome entreprend de faire bâtir une nouvelle basilique : Saint-Pierre de
Rome (à l’origine de la rupture de Luther qui trouva indigne que la papauté
collecte des dons auprès des fidèles…). La mosquée a perdu sa fonction
religieuse pour devenir un musée en 1934. L’enduit sur les mosaïques a été en
partie enlevé.
La mosaïque de la Vierge à l’Enfant entourée de Jean II Comnène et de
l’impératrice Irène en est un bon exemple, puisque ce décor date du début du
XIIe siècle (1118). Les inscriptions grecques précisent : « Jean fidèle empereur
en le seigneur Christ, porphyrogénète et autocrate des Romains, Comnène » et «
Irène la plus pieuse Augusta». La bourse, que tient Jean, et le parchemin, que
tient Irène, symbolisent l’opulence et la justice dispensées par les souverains,
devoirs soulignés dans l’Épanagogé. La titulature portée par l’empereur est
intéressante car elle résume bien la nature du pouvoir impérial byzantin : il est
basileus, terme grec qui désigne le roi et que l’Empire s’approprie après les
victoires sur les Perses au début du VIIe siècle ; il est fidèle envers Dieu qui lui
confère son pouvoir absolu comme le souligne le qualificatif d’autokrâtor ; ce
pouvoir s’exerce sur l’Empire par excellence, le seul légitime et universel, le seul
qui corresponde à la terre entière, l’Empire des Romains. Il est aussi
porphyrogénète, c’est-à-dire « né dans la pourpre », ou plutôt dans la porphyra,
salle du Palais impérial dallée de marbre rouge et réservée aux accouchements
impériaux.
renversé et n’a dû son salut qu’au sang-froid
de sa femme, Théodora. L’hippodrome
mesurait 450 mètres de long et 120 mètres
de large, dont 80 mètres de piste. Il pouvait
contenir 40 000 spectateurs.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir)
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
L’Église orthodoxe est intimement liée au
pouvoir impérial, dont elle dépend puisque
le patriarche est nommé par l’empereur
(rappelons toutefois la relative
indépendance des moines dans ce système).
Les moines disposent du monastère de
Stoudios, qui s’est illustré dans la lutte
contre l’iconoclasme.
Nombreux sont les empereurs à s’être fait
représenter sur les murs de la basilique
(ainsi, Constantin IX et sa femme Zoé ou
Léon VI). De telles mosaïques poursuivent
le même objectif que celles de Saint-Vital de
Ravenne : montrer la relation privilégiée
entre l’empereur et Dieu. La mosaïque de
Justinien et Constantin devant la Vierge à
l’Enfant se trouve au-dessus du portail sud
dans le narthex intérieur. Au centre, la
Vierge tenant l’Enfant Jésus dans ses bras
est assise sur un trône en forme de maison.
Elle reçoit la prière de deux empereurs, à
droite, l’empereur Constantin, et à gauche,
l’empereur Justinien. Chacun présente à la
Vierge et à l’Enfant deux constructions
réduites, symbolisant les réalisations
majeures de ces deux empereurs. Constantin
offre une maquette de la ville de
Constantinople symbolisée par les
fortifications. Justinien offre la basilique
Sainte-Sophie symbolisée par la coupole
surmontée d’une croix. Quatre lettres sont
inscrites de chaque côté de la Vierge et de
Jésus. Il s’agit des premières et dernières
lettres des mots grecs Mètèr Théou, « Mère
de Dieu » : « M »,« P», «Θ», «Y».
:
9
HMA – Mahomet et les débuts de l’Islam
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
La biographie du Prophète Mahomet, Ibn Hichâm (?-vers 834), Texte traduit et annoté par Wahib Attalah, Fayard 2004, 432 p.
Ouvrages généraux :
Alfred-Louis de Prémare (1930-2006), Les Fondations de l'islam. Entre écriture et histoire, Paris 2002, Seuil collection L'Univers
historique.
Jacqueline Chabbi, Le Seigneur des tribus. L’Islam de Mahomet, Paris, Noêsis, 1997, 725 p. (préface d’André Caquot) (glossaire,
bibliographie commentée, index, cartes).
François Déroche, Le Coran, 2ème édition mise à jour, Presses universitaires de France, QSJ ?, 2008
Hichem Djaït, La Vie de Muhammad, Révélation et Prophétie, t. 1, Ed. Fayard, 184 pages, 2007.
Anne-Marie Delcambre, Mahomet, la parole d’Allah, Gallimard, coll. « Découvertes », 1987.
Sabrina Mervin, Histoire de l’islam, doctrines et fondements, Flammarion, coll. « Champs Université », 2000.
Nicolle Samadi, Islams, islam. Repères culturels et historiques pour comprendre et enseigner le fait islamique, Créteil, Scérén, «
Histoire des religions », CRDP de Créteil / CDDP du Val-de-Marne, 2003, 308 p.
Maurice Lombard, L’islam dans sa première grandeur, Flammarion, Paris, 1971 (ouvrage posthume, réédition 1989).
Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil collection politique, 1961, édition revue et augmentée, 1968. (par un historien et sociologue
marxiste et orientaliste 1915-2004, une étude rationaliste qui essaya d'expliquer les origines économiques et sociales de l'islam).
Documentation Photographique et diapos :
Pascal BURESI, « Histoire de l’islam », Documentation photographique, n°8058, juillet-août 2007.
Revues :
L'Islam et le Coran: Un livre, une religion, des empires / Collectif, in LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE N° 30, JanvierMars 2006 : Mahomet, prophète et guerrier (Gabriel Martinez-Gros, Aux origines de l'islam, Mahomet : prophète, chef de guerre,
homme d'État.), L'islam n'est pas né dans un désert ! (Joëlle Beaucamp, Françoise Briquel-Chatonnet, Christian Robin, Un siècle
avant Mahomet, l'Arabie n'est pas un désert mais une terre déjà largement pénétrée par les grandes religions monothéistes,
ouverte aux influences culturelles), entretien avec Alfred-Louis de Prémare (Qui a vraiment écrit le Coran ? Et quel est son
contenu ? A quelle date a été établi le texte définitif ? Dans quelle mesure est-il héritier de la Bible hébraïque et chrétienne ? Pour
répondre à ces questions, encore taboues dans le monde musulman, l'historien du monde arabo-islamique Alfred-Louis de
Prémare remonte aux sources de l'islam.)
L'HISTOIRE N° 272, Janvier 2003 (Les Arabes, de la Mecque aux banlieues de l'islam) / Collectif : Les TRIBUS DE L'ARABIE
DÉSERTE (Christian Julien Robin, Qui sont les premiers Arabes ? Il y a 3'000 ans, des agriculteurs et des pasteurs nomades
vivant aux marges du désert. Des tribus qui parlent des langues apparentées mais adorent chacune leurs dieux, sans avoir
conscience d'appartenir à un même ensemble), Les ARABES, UN PEUPLE, UNE LANGUE, UNE RELIGION (Gabriel
Martinez-Gros, Et l'ISLAM vint... La nouvelle religion fondée au VIIe siècle par Mahomet fait des tribus d'Arabie une
communauté élue par Dieu. Un peuple est né, qui va bâtir un empire et diffuser la langue du Coran)
Alfred Louis de Premare, « La Bible, le Coran et le savant », L’Histoire, n°274, mars 2003.
« La vérité sur l’islam », L’Histoire, n° 260, décembre 2001.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Lorsqu’il étudie Mahomet, l’historien se heurte au traitement des sources
disponibles : le Coran et les source islamiques tardives.
La tradition musulmane fait de Uthman ou Othman (644-656) le quatrième calife,
celui qui ordonna vers 653 la recension du Coran, fixant les sourates considérées
comme authentiques, écartant et détruisant celles considérées comme apocryphes.
Certains historiens acceptent cette version, d’autres estiment qu’une datation
plus tardive, sous les Omeyyades, serait plus probable, le Coran ayant été rédigé
sur une période bien plus longue (les versions des VIIe-VIIIe s n’étant fixées en
une version unique qu’au Xe s). Le paléographe François Deroche, de l'Ecole
pratique des hautes études, ne croit pas que les textes aient été définitivement
fixés sous le calife Othman. : "La tradition islamique affirme qu'il a voulu fixer le
texte afin d'éviter les divergences dans sa récitation. Or l'écriture hedjazienne
d'alors, trop imparfaite, ne permet pas d'empêcher ces divergences. Au mieux,
elle offre un support minimal, acceptable par les différents lecteurs". Jacqueline
Chabbi est convaincue que le Coran a été mis par écrit sous le calife Abd alMalik, à Damas, à l'aube du VIII° siècle. Lorsque l'islam est devenu une
civilisation d'écriture.
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Le monde musulman
(4 à 5 heures)
L’essentiel est de présenter Mahomet, le
Coran et la diffusion de l’Islam et de sa
civilisation.
• Carte : le monde musulman au VIIIe siècle.
• Repère chronologique : l’hégire (622).
• Documents : extraits du Coran. »
Nouveau commentaire (socle) :
« L’essentiel est de présenter l’Islam et sa
civilisation. »
Futur programme :
« LES DEBUTS DE L’ISLAM (environ
10% du temps)
Les musulmans sont abordés dans le
contexte de la conquête et des premiers
10
S’est également posé le problème de la transcription de l’arabe. Seules les
voyelles longues étaient parfois notées et certaines consonnes étaient rendues par
un même signe : ont été alors introduits les points diacritiques pour les
différencier, permettant une lecture – orale en particulier – bien plus facile
Le Coran est un corpus, une compilation de traditions dont certaines sont très
anciennes. La diversité des autorités a conduit à une pluralité des interprétations
du Coran jusqu’au Xe siècle et au-delà. Dans le Coran, le nom de Mahomet
n’apparaît que quatre fois seulement, dont deux fois comme « envoyé de Dieu ».
Le récit de sa vie n’est le fruit que de réinterprétations tardives et apologétiques
compilées dans la seconde moitié du VIIIe siècle. L’histoire de Mahomet qui est
désigné comme le prophète des musulmans relève d’autres livres que l’on nomme
les sira dont la plus ancienne est celle rédigée par Ibn Ishâk (767). Il n’y a aucune
mention dans le Coran des quatre compagnons de Mahomet : Abou Bakr, Omar,
Othman et Ali qui sont aussi les fondateurs de l’Islam. Le nom de la Mecque
n’apparaît qu’une seule fois, et il n’y a que très peu d’allusions aux batailles
célèbres. Le nom de Médine où s’est installée la première communauté
musulmane n’apparaît qu’une fois et par un texte très allusif. Le Coran est donc
une source insuffisante pour faire une biographie de Mahomet.
Les sources archéologiques font défaut pour la période où est né l’Islam car les
fouilles ne sont pas autorisées. Par contre, il existe des documents concernant la
période précédente : les documents épigraphiques du Yémen qui datent de la fin
du VIème siècle de notre ère. Ces sources mentionnent l’existence d’un royaume
juif yéménite mais aussi d’un royaume chrétien. Le Yémen est une vieille terre
d’implantation du monothéisme. Les historiens ne possèdent aucun document sur
les religions de l’Arabie centrale à l’époque de Mahomet, pour comprendre le
paganisme pré-coranique les seuls documents sont le Coran et l’histoire sainte
islamique qui est bien postérieure.
L’historien doit sortir du cercle fermé des sources islamiques traditionnelles pour
aller vers des sources plus vastes. Il faut élargir le domaine de recherche vers les
territoires situés hors de la péninsule arabique (Syrie, Jordanie, Mésopotamie) et
pour lesquels nous sommes mieux documentés. Ces données sont intéressantes
pour situer la naissance de l’Islam. Et après la mort de Mahomet, des chroniques
syriaque, grecque, arménienne, copte sont des sources littéraires très intéressantes
sur les conquêtes arabes. Il faut donc dépasser la simple étude du Coran, élargir
les sources mais aussi le contexte étudié : avant et après la vie de Mahomet afin
de mieux comprendre la naissance de l’Islam et l’ancrer dans l’histoire.
Alfred-Louis de PRÉMARE préconise surtout de placer ce « beau modèle » dans
un contexte arabe plus large et plus ancien qui dépasserait le seul Hedjaz,
méconnu, du VIIe siècle , ce que les manuels ne font évidemment pas, les Arabes
semblant être sortis de nulle part, ce qui rejoint, comme le fait remarquer Oissila
SAAIDIA, certains propos islamistes radicaux .
empires arabes, dans lequel la tradition
islamique est écrite (VIIe - IXe siècle).
Quelques uns des récits de la tradition
(Coran…) sont étudiés comme fondements
de l’islam.
L’étude commence par la contextualisation
des débuts de l’islam.
Elle est fondée sur des sources historiques, le
récit d’un événement (la conquête de la
Palestine—Syrie, de l’Égypte…) ou d’un
personnage.
Les textes (Coran, Hadiths et Sunna, Sîra)
sont datés en relation avec ce contexte. Ils
permettent d’aborder le personnage de
Mahomet.
Connaître et utiliser les repères suivants
- L’Hégire : 622
Raconter et expliquer
- Un épisode de l’expansion musulmane
- Quelques épisodes de la tradition
musulmane significatifs des croyances »
Certains proposent d’introduire dans les
pratiques enseignantes le mot Islams au
pluriel pour prendre en compte la variété des
comportements religieux et culturels et la
diversité spatiale et temporelle des structures
politiques et sociales.
Prétendre que Mahomet recommande aux
musulmans de convertir les non-musulmans
par "le djihad" ne s'accorde pas avec le
verset "point de contrainte en matière de
religion" (Coran, sourate 2, verset 256).
Les racines bibliques de l'Islam ne sont aussi
guère mis en relief.
Les cartes proposées sur l’expansion de
l’Islam donnent une idée erronée du monde
musulman les minorités (chrétiennes,
coptes…) n’y figurant pas. D’où l’intérêt de
travailler à grande échelle sur un plan de
ville afin d’identifier les quartiers occupés
par les différentes communautés.
Les conquêtes arabes ont longtemps été interprétées comme le résultat du
fanatisme des soldats récemment convertis à l'islam, animés par le djihad. Mais
les faits démentent cette analyse puisque cette expansion n'a pas été suivie de
conversions forcées. Après la mort de Mahomet, ses héritiers se sont violemment
opposés pour la succession. Les califes ont cherché par les conquêtes à unifier les
Arabes autour d'un but commun et à donner naissance à un État dépassant le
cadre de la péninsule. En ce sens, leur politique est impérialiste, les califes
voulant étendre leur domination politique. Les conquêtes ont été relativement
rapides (elles s'achèvent au VIIIe siècle) et les Arabes se sont trouvés confrontés
au problème du gouvernement d'un vaste Empire. Ils se sont appuyés sur
plusieurs modèles : les traditions des chefs de tribus dans l'Arabie préislamique,
la théocratie médinoise exercée par Mahomet, l'exemple du basileus byzantin ou
du souverain sassanide.
La notion de djihad telle qu'elle est définie dans le Coran soulève bien des
polémiques entre historiens et exégètes. Le terme djihad (ou jihad) vient du verbe
jahada, définissant un effort important et constant vers un but difficile à atteindre.
Deux conceptions du djihad ont coexisté. La première repose sur la division du
monde en deux parties : celle du dar al-islam, territoire de l’islam, et celle du dar
al-harb, domaine de la guerre contre ceux qui ne se sont pas convertis. Dans cette
conception, les musulmans doivent, pour propager l’islam, combattre les
infidèles, sauf si ces derniers croient à une religion monothéiste : ils peuvent alors
avoir le statut de dhimmî, de protégé. Dans la première phase de conquête, le
djihad fut offensif mais, dans le reste de l’histoire du monde musulman, il fut
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surtout défensif. Le Coran fait des appels sans équivoque à la lutte armée.
Cependant ces appels concernent l'action de Mahomet contre les Médinois ou
plus largement le territoire de l'Arabie. Il n'est pas question de guerre sainte. Au
départ, le djihad signifie effort de guerre. D'ailleurs, les Arabes n'ont pas cherché
à convertir les populations soumises mais à leur extorquer un tribut. En revanche,
après les conquêtes, les Arabes ont interprété leurs victoires comme un signe du
soutien d'Allah dans l'expansion de l'islam. La notion de djihad a alors pris le
sens de « guerre légale » plutôt que « guerre sainte », comme un appel à une
expansion universelle de l'islam, par les armes si nécessaire (Ducellier et
Micheau, Les Pays d'Islam). Cependant le message religieux du combat ne peut
pas être nié non plus. Le Coran promet bien le butin aux guerriers et le paradis
dans l'au-delà. L’autre conception fait du djihad un combat intérieur, que doit
mener tout musulman pour devenir un meilleur croyant : ce djihad a été qualifié
de majeur.
Restent les points de contact et les rapports entre les communautés. Du côté
musulman existe le statut de dhimmi dont l’application dépend du contexte local
et du pouvoir en place. Il autorise le maintien d’un nombre important de chrétiens
en Orient et, dans une bien moindre mesure, en Italie du Sud et en Espagne.
La sourate IX, 29 fonde la réflexion des juristes musulmans pour établir le statut
des dhimmi. La dhimma est la « protection » accordée par la Loi musulmane aux
« gens du Livre » (juifs et chrétiens) qui vivent sous domination de l’islam. Elle
est parfois étendue à d’autres croyances religieuses (par exemple aux hindouistes
après la conquête de la vallée du Gange). Pour continuer à pratiquer leur religion
et obtenir le droit de gérer les affaires de leur communauté avec une certaine
autonomie, les « minoritaires » paient un tribut particulier, la jizya ; ils sont
frappés par un certain nombre de mesures vexatoires (des interdits vestimentaires
par exemple), signe de leur soumission et de leur exclusion de la vie publique. Ils
sont des sujets de seconde zone. Dans les faits, les situations sont très variables
d’une époque ou d’une région à l’autre. La présence de nombreux minoritaires
dans les grandes administrations califales aboutit à une application souple (chez
les Fatimides d’Égypte par exemple), alors que la rigueur est la règle dans les
territoires touchés par les mouvements de renouveau sunnite (par exemple, chez
les Almoravides et plus encore chez les Almohades qui remettent en question
l’existence du statut de dhimmi). Il faut donc se garder des généralités à leur
égard, l’interprétation de leur statut dépendant moins d’une quelconque idée de
tolérance que du contexte politique et des desseins du pouvoir musulman.
En revanche, jusqu’à l’occupation de la Sicile, la Reconquête et les croisades, il
n’existe pas de statut des minoritaires dans la chrétienté latine, qui emprunte au
monde musulman les principaux traits du statut des mudéjars en Espagne et des
paysans musulmans, très mal connus, dans les États croisés. Mais au XIIe siècle,
de part et d’autre, la tendance générale est à l’exclusion et à la purge. En
Espagne, les élites musulmanes fuient devant l’avance des chrétiens, qui
substituent de nouvelles populations aux anciennes et ne soumettent que ceux qui
n’ont pas pu fuir (paysans et artisans qui sont groupés dans les morerias à
l’extérieur des enceintes urbaines ou qui habitent les zones rurales). À cette
époque, les mozarabes passant sous domination chrétienne ne sont que des
communautés résiduelles que le raidissement almoravide puis almohade a déjà
fait fuir vers les royaumes chrétiens du Nord. Il n’y a que dans la Sicile normande
que le maintien des anciennes communautés (grecques, musulmanes, juives) a
une réelle consistance, les rois normands se servant des éléments utiles à leur
puissance. Mais là encore, les musulmans ne sont pas tous traités à la même aune
(il y a les élites qui fréquentent la cour, et les autres qui subissent régulièrement
vexation et massacres, au gré des évolutions du pouvoir). Ils sont totalement
chassés de l’île par Frédéric II, dans le premier tiers du XIIIe siècle. Ainsi, si
l’arabisation des minorités en terre d’islam et les emprunts faits par les chrétiens
à la civilisation arabo-musulmane ont créé des cultures particulières aux allures
syncrétiques et ont suscité des échanges culturels (du monde arabe vers
l’Occident, non dans le sens inverse), il ne faut en aucun cas en conclure que la
tolérance est à la base de ces échanges inégaux. Et il faut se garder de généraliser
ce qui ressort des contacts, bien réels, entre individus qui appartiennent toujours
aux élites sociales de l’une ou l’autre religion.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
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I. Conquêtes et écriture de la tradition islamique (VIIe - IXe siècle)
Le Prophète meurt sans laisser d’héritier mâle, sans désigner de successeur et
sans avoir eu le temps d’organiser un État solide. Au lendemain de la mort de
Mahomet, de multiples rivalités surgissent entre Médinois et Mecquois, entre les
membres de sa famille et ceux de la tribu des Qoraishites. La question de la
succession est donc résolue par l’élection d’un lieutenant du prophète, le calife.
Les trois premiers sont tous de vieux compagnons et disciples du Prophète. Abu
Bakr (632-634), père d’Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet, est le premier.
Omar (Umar, 634-644), le second, conduit et organise les conquêtes sur les
Byzantins et les Perses et forge un embryon d’administration. Le troisième est
Othman (Utman, 644-656), un aristocrate de la tribu qoraishite à laquelle
appartenait Mahomet. Il s’attire le mécontentement des membres de la famille du
Prophète, notamment de sa veuve, Aïcha, et de son gendre et cousin, Ali. Il meurt
assassiné en 656, ce qui constitue la première rupture véritable de la communauté
des Croyants et la première guerre civile de l’islam (656-661) entre les partisans
d’Ali et ceux de Moawwiya, chef du clan omeyyade, qui sort victorieux du
conflit et obtient le califat (661-680). Après les Omeyyades (661-750), les
Abbassides (750-1258) s’emparent du califat et fondent Bagdad (762), nouvelle
capitale établie dans la région la plus prospère du monde musulman de cette
époque, l’Irak. Au problème initial de succession, qui a donné naissance à des
sectes dont les deux principales sont le shi’isme, qui rassemble les partisans
d’Ali, et le sunnisme, qui soutient les Omeyyades, puis les Abbassides, s’ajoute
très tôt l’impossibilité d’unir sous une même autorité effective l’immensité du
monde musulman issu de la conquête dans lequel les Arabes deviennent très vite
minoritaires. Dès le XIe siècle, l’histoire de l’islam est une histoire régionale.
Il nous semble nécessaire de préciser
certains partis pris. Tout d’abord, le nom du
prophète de l’islam. Nous avons conservé
l’usage de Mahomet, plutôt que Mohammed
ou Muhammad, afin de respecter le choix
fait par les programmes. En revanche, nous
avons précisé qu’il s’agit de la forme
francisée d’un nom arabe. De la même
manière, on trouvera à la fois Allah et Dieu
dans la mesure où Allah signifie en arabe
Dieu (plus précisément Dieu par excellence,
Dieu unique). Nous avons aussi fait le choix
de ne présenter que des sources ou des
bâtiments antérieurs au XVIIe siècle, afin de
respecter les limites chronologiques du
programme de 5e. Dans la même optique,
nous avons rejeté toute photographie
montrant des musulmans. Il s’agit de
combattre l’idée, trop souvent répandue, que
l’islam actuel est nécessairement identique à
l’islam des origines. Cette conception est
trop souvent attachée à l’étude des religions,
en particulier révélées.
Faut-il évoquer les schismes, intervenus
parfois très tôt (ainsi entre sunnisme et
chiisme) dans l’histoire de l’islam ?
Une carte montre l'ampleur des conquêtes arabes : en un siècle, ils sont à la tète
d'un immense empire qui va de l'Atlantique à l'Indus et qui n'est pas sans rappeler
l'empire d'Alexandre. On donc diviser trois moments de l’extension du monde
musulman : d’abord, les conquêtes réalisées sous la direction de Mahomet,
jusqu’en 632, date de sa mort. Ces premières conquêtes constituent
essentiellement un processus d’unification des tribus arabes, et une lutte contre
celles qui refusent de reconnaître Mahomet à la fois comme chef et comme
prophète. À la mort de Mahomet, seule une partie de la péninsule Arabique est
musulmane. Puis, les conquêtes réalisées par les quatre premiers califes, installés
comme Mahomet à Médine : Abû Bakr, Omar, Uthman et Ali. Ces quatre califes,
qui règnent entre 632 et 661, défont les armées des empires perse et byzantin : le
premier est entièrement démantelé et intégré au califat arabe, alors que le second
voit lui échapper le contrôle de la Syrie, de l’Égypte, de la Mésopotamie et de la
Tripolitaine. Abu Bakr doit maintenir la cohésion d'une communauté encore
fragile. Il lance une série d'expéditions vers la Syrie, dans la pure tradition des
razzias menées par les nomades. Face à la faiblesse de l'adversaire, les opérations
de pillage deviennent de véritables conquêtes. Le Proche-Orient passe rapidement
sous domination arabe. Ce succès s'explique par la sagesse et l'habileté des
Arabes qui pratiquent une politique de tolérance à l'égard des peuples soumis et
qui maintiennent le système administratif, fiscal et foncier dans les territoires
conquis. L’assassinat d’Ali, quatrième calife et gendre de Mahomet, permet
l’accession au pouvoir de la famille des Omeyyades (à laquelle Uthman,
troisième calife, lui aussi assassiné, appartenait). Les califes omeyyades, dont la
capitale est Damas, entreprennent, à la toute fin du VIIe siècle, la conquête des
dernière provinces byzantines d’Afrique du Nord, avant que la défaite des
Wisigoths en 711 ne leur ouvre les porte de l’Espagne (à l’exception d’une étroite
bande au Nord de la péninsule, comprenant le pays des Basques et le royaume
des Asturies). La conquête du Maghreb, menée depuis Kairouan, fut laborieuse
en raison de la résistance des Byzantins et des Berbères. L'Espagne fut très vite
prise aux Wisigoths, dès 711. Quant à la Gaule, elle n'échappa pas à des raids
violents dans le Sud (Languedoc, Provence, vallée du Rhône). En 732, lorsque
Charles Martel, maire du palais du royaume des Francs, repousse des Arabes à
Poitiers, il s’agit plus de s’opposer à une razzia à l’intérieur du territoire franc que
d’empêcher une conquête massive et concertée. La victoire de Charles Martel ne
stoppa pas les expéditions, mais elle fut utilisée par la propagande carolingienne
pour justifier la prise du pouvoir en 751 par Pépin le Bref. En réalité, les Arabes
furent présents en Gaule jusqu'en 759. Enfin, en 750, les califes omeyyades sont
renversés et remplacés par les califes abbassides qui fondent en 761 une nouvelle
capitale, Bagdad. À partir de la fin du VIIIe siècle, leur pouvoir temporel
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s’affaiblit : les gouverneurs (émirs) les plus éloignés de Bagdad tendent à prendre
leur indépendance et les émirats deviennent héréditaires. Au milieu du Xe siècle,
cette division s’accompagne d’un rejet de l’autorité religieuse des Abbassides : le
monde musulman compte alors trois califats rivaux, omeyyade, abbasside et
fatimide.
L’enthousiasme religieux a joué un rôle important dans l’expansion musulmane,
expansion d’abord arabe, puis islamique (c’est un Berbère converti à l’islam qui
conquiert l’Espagne). Cet enthousiasme apparaît dès les premières victoires
musulmanes. Ainsi, après la mort de Mahomet, qui avait déjà donné une
orientation militaire à l’expansion de l’islam, quelques milliers de Bédouins ont
mis en déroute les armées des empires Byzantin et Perse. Si ces conquérants
étaient d’excellents cavaliers, habitués à des guerres de razzia, ce n’est pourtant
pas la supériorité militaire qui peut expliquer l’ampleur de leurs succès. Mais
l’enthousiasme n’explique pas tout et on pourra préciser que les puissants
adversaires des musulmans ont été aussi vaincus en raison de leur affaiblissement
– dû aux guerres qui les ont opposés entre 590 et 630 – et à cause de l’oppression
politique, fiscale et religieuse que ces empires exerçaient sur les populations
qu’ils dominaient (par exemple, Byzance sur l’Église monophysite de Syrie). Les
conquérants musulmans se sont montrés souvent plus tolérants avec les
populations soumises.
Pour les musulmans, le Coran (mot syriaque quran, « récitation ») est la «
récitation » faite par le prophète Mahomet, sa « prédication », qui reprend le
message de Dieu que lui aurait dicté l’archange Gabriel lors de sa révélation.
Pour les musulmans, le Coran est incréé, parole de Dieu donnée à Mahomet qui
n’est qu’un enregistreur, sans la déformer. Aussi le Coran dans son contenu ne
peut être assimilé à la Bible qui est avant tout une construction de l’Homme, avec
plusieurs auteurs, parfois compilation de traditions orales (Pentateuque). Le
Coran est le message de Dieu, la parole même de Dieu, et non pas une oeuvre
écrite sous l’influence divine comme la Bible. La Bible est une histoire, le Coran
est un recueil de préceptes, de dogmes. La beauté et la perfection de la langue du
Coran sont pour les musulmans un signe de son caractère divin. Puisqu’il s’agit
de la parole de Dieu, le Coran dans sa version écrite est aussi un objet sacré : la
calligraphie arabe est pour cette raison dotée d’une valeur particulière. Le Coran
est un message religieux qui est également doté d’une portée politique, juridique
et morale car il n’admet aucune distinction entre le sacré et le profane. Le texte
s’organise en 114 sourates (chapitres), organisées (à l’exception de la Sourate de
l’Ouverture) par ordre de longueur décroissante (pour en faciliter la
mémorisation) et surmontées d’un titre. Il compte 6211 versets.
Le prophète Mahomet l’aurait reçu par fragments depuis la première révélation
(vers 610) jusqu’à sa mort. Ce message aurait été recueilli au fur et à mesure (et
souvent mémorisé) par les proches du Prophète au cours de sa vie. D’abord
conservés par la mémoire, ces fragments ont été rassemblés en chapitres ou
sourates par ordre de longueur.
Idiome de quelques tribus nomades, l’arabe accède au statut de langue écrite et
sacrée grâce au Coran et commence alors, parallèlement à l’expansion de l’islam,
sa structuration (codification grammaticale) et sa diffusion à une aire plus large.
II. Mahomet
La littérature traditionnelle islamique (Coran, Hadiths et Sunna, Sîra) est très
importante, voire pléthorique, mais elle est tardive. Le Coran a été complété, par
des traditions (Hadiths) qui sont à l’origine de la sunna, ensemble des faits et des
gestes, des paroles et des prises de position imputés au prophète. Les Hadiths sont
des récits courts des actes et des propos du prophète, rapportant ses conseils, ses
rapports avec les autres, ses comportements en diverses circonstances, Ces récits
d’épisodes de sa vie censés avoir été rapportés par les compagnons du prophètes
(mais parfois forgés plus tardivement) furent transmis d’abord oralement. Dans la
multitude de Hadiths recueillis, deux grands recueils du IXe s appelés chacun
Sahih, « L’Authentique », sont réputés excellents : celui du Persan El-Bokhâri
(810-870) et celui de Muslim. Les Hadiths comprennent de volumineux corpus de
traditions relatant les faits et gestes de Mahomet (début de rédaction dans la
seconde moitié du VIIIème siècle, les textes sont définitivement établis au IXème
siècle). Ces textes répondent à un projet particulier qui est de montrer comment
chacun des faits et gestes de Mahomet a une valeur normative, morale ou légale
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pour la communauté musulmane. Le Coran ne fournit que très peu d’indications
sur Mahomet lui-même. Une Sîra est une biographie sacrée du prophète ; ces
biographies se sont construites à partir des Hadiths. Le premier à avoir organisé
les Hadiths qui parlaient de la vie de Mahomet est Ibn Ishaq (mort aux environs
de 767), mais on ne le connaît qu’à travers des recensions postérieures et
notamment celle d’Ibn Hisham. C’est la recension la plus crédible, elle date du
IXème siècle, l’auteur a sélectionné et mis en forme les hadiths pour faire une
Sîra du prophète (une vie de Mahomet). Mais l’historien doit rester prudent à
l’égard de ces sources religieuses. Une biographie de Mahomet paraît donc très
difficile.
Né en Arabie an début du VIIe siècle, Mahomet était conducteur de caravanes.
L'ange Gabriel lui révèle la parole divine. Chassés de La Mecque en 622,
Mahomet et les croyants se réfugient à Médine. C'est l'hégire. Ils se retrouvent
dépendants de l'hospitalité des musulmans médinois. Il a pour mission de
convertir à l'islam les tribus arabes. Alors Mahomet, le Prophète, n'hésite pas à
renouer avec l'ancestrale tradition des nomades : la razzia. Il devient le guerrier
de Médine pour assurer la survie de sa communauté. L'islam se diffuse le long
des routes caravanières. À sa mort en 632, il a gagné toute l'Arabie. Mahomet a
donc réussi à unifier les tribus arabes autour d'une religion. A l'époque, nul ne
peut deviner les conquêtes qui vont suivre. En 631, Mahomet lui-même échoue
dans son expédition en Jordanie, au nord de l'Arabie. Pourtant il a donné
l'exemple et laisse après lui une communauté de croyants organisée. Son double
rôle de chef religieux et politique rend sa succession difficile, d'autant plus qu'il
n'a pas désigné de successeur. Ses compagnons choisissent Abu Bakr comme
calife (successeur et lieutenant). Cependant des divergences apparaissent entre les
sunnites pour qui le calife doit être élu parmi les membres de la tribu du Prophète.
Pour les chiites, il ne peut être qu'un membre de la famille de Mahomet. Pour les
kharéjites, minoritaires, il doit être le plus pieux des musulmans, « fût-il un
esclave noir ».
Le texte de l’historien chrétien, Guibert de Nogent (1053-1124), est l’un des
premiers textes occidentaux à s’intéresser au prophète musulman Mahomet. Il
procède à partir d’informations orales, mais n’a lu aucun livre susceptible de le
renseigner. Aucune tolérance n’apparaît dans ce texte qui rejette entièrement
l’islam.
III. L’apparition de l’islam
La plus grande partie de la péninsule arabique – le nord et le centre – constitue un
véritable « désert des déserts », incluant d’immenses étendues de sable et de
rocailles ponctuées d’oasis isolées, tandis que le sud et l’ouest reçoivent des
pluies et sont cultivables. Cette «Arabie heureuse » attire les convoitises des deux
grands empires voisins : l’Empire byzantin et l’Empire perse. Le désert est
sillonné de pistes caravanières venant d’Arabie du Sud, de Syrie ou de
Mésopotamie, qui relient la péninsule à des contrées beaucoup plus lointaines.
Les habitants de la péninsule arabique avaient des modes de vie différents.
Certains étaient des nomades conduisant leurs troupeaux de dromadaires, de
chevaux et de chèvres d’une oasis à une autre. Ces bédouins vivaient dans des
conditions très dures. D’autres étaient des agriculteurs sédentaires dans les oasis
ou des commerçants et artisans dans les petites villes marchés. Les bédouins
étaient divisés en tribus descendant d’un ancêtre commun. La misère ou les
guerres privées (vengeances) les poussaient parfois à la razzia, au pillage. Ces
nomades avaient donc des habitudes guerrières qui ont trouvé leur exutoire dans
les conquêtes qui ont constitué l’Empire musulman.
Au début du VIIe siècle les Arabes étaient polythéistes. Superstitieux, ils
vénéraient, au sanctuaire de la Kaaba à La Mecque, plus de trois cents idoles –
dont le grand dieu Hobal, idole en cornaline rouge, Al-Lât, Al-’Ozza et Manât –
qui attiraient de nombreux pèlerins. La Kaaba, qui signifie littéralement « cube »,
est le lieu de référence symbolique et spirituelle de la totalité des sanctuaires
musulmans construits dans le monde. Temple anté-islamique, construit bien avant
la naissance de Mahomet, cet édifice (15 mètres de haut, 10 mètres de large sur le
petit côté et 12 mètres sur la façade) « accueille » la Pierre noire qui était à
l’époque qui nous intéresse – et reste aujourd’hui - vénérée par tous les
musulmans. Il est construit en pierre et recouvert d’une tenture noire (la kiswa).
La pierre noire (vraisemblablement une météorite) enchâssée à l’angle était – est
– aussi objet de culte. La Kaaba est le pôle (qibla) vers lequel se tournent tous les
15
croyants lorsqu’ils prient Allah.
Selon la tradition, la Kaaba aurait été construite, sur l’injonction de Dieu, par
Abraham et son fils Ismaël autour de la Pierre noire envoyée par Dieu à
l’emplacement de la première maison construite par Adam et détruite par le
Déluge. La Pierre noire, fragment de la maison construite par Abraham d’après la
Tradition islamique, la Sunna, aurait été confiée à Abraham par l’ange Gabriel
(Djibril) et, de blanche, serait devenue noire en raison des péchés des hommes.
C’est donc, pour les musulmans, la seule et unique maison de Dieu – les
mosquées n’étant que de simples lieux de prière et de rassemblement des
croyants. Enfin, Abraham aurait institué, toujours sur l’injonction de Dieu, le
pèlerinage autour de cette maison. Mahomet, en retournant à La Mecque en
janvier 630 à la fin de l’exil à Médine (débuté en 622 par l’Hégire) et en
détruisant les idoles placées près de la Kaaba, aurait ainsi restauré le
monothéisme originel. Chaque année, La Mecque, centre spirituel incontesté du
monde musulman, accueille plusieurs millions de musulmans venus en
pèlerinage. Ceux-ci perpétuent le rite anté-islamique de la ‘omra, qui consiste à
tourner sept fois de suite autour du sanctuaire. Les pèlerins terminent leur périple
en baisant la Pierre noire.
Il faut montrer la proximité géographique des communautés juive et chrétienne et
souligner que les Arabes – et notamment Mahomet – avaient une certaine
connaissance des grandes religions monothéistes en raison des contacts noués
avec les juifs et les chrétiens vivant en Arabie ou rencontrés lors des transactions
commerciales.
Si la période préislamique est souvent appelée la djahiliya (« l'époque sauvage »),
c'est en référence au mode de vie païen des tribus sédentaires ou semi-nomades
habitant les quelques zones hospitalières de l'immense plateau désertique de
l'Arabie. Chaque tribu, elle-même composée de clans, vit principalement du
commerce. Celle des Qurayshites voyait s'opposer les Hâshimites (d'où est issu
Mahomet) et les Omeyyades, installés dans l'oasis de La Mecque. Clientélisme et
razzias forment le quotidien de ces marchands. En quelques années, Mahomet
parvient à transcender cette société fragmentée et à incarner tous les aspects du
pouvoir (religieux, politique et social). Mais à sa mort, il laisse un problème
considérable : comment désigner un successeur alors que rien n'a été prévu pour
cela ? Les futures guerres fratricides de l'islam trouvent leur origine dans cette
absence de règle successorale.
Le rôle joué par l’ange Gabriel – qui apparaît dans le judaïsme et le christianisme
– dans la naissance de l’islam et le statut de Jérusalem, troisième ville sainte de
l’islam et première qibla, montrent que la religion musulmane se présentait non
comme une rupture avec le judaïsme et le christianisme mais comme leur
épanouissement. Ainsi, si Mahomet est le « Sceau des Prophètes », celui qui clôt
la Révélation jusqu’à la fin des temps, le musulman doit également croire à des
prophètes vénérés par les fidèles des deux autres religions monothéistes,
notamment Abraham (Ibrahim), Moïse (Moussa), Joseph (Youssef), Jean
(Hanna), Jésus (‘Issa). Néanmoins, les tribus juives furent expropriées et
expulsées de Médine par les partisans de Mahomet, certaines furent tuées. On
peut voir un signe de cette rupture avec les juifs dans le changement de la
direction de la prière. En effet, si elle reste la troisième ville sainte de l’islam,
Jérusalem ne sera plus la qibla ; c’est désormais vers La Mecque que les
musulmans doivent se tourner pour prier. La nouvelle qibla est donc orientée vers
La Mecque, et plus précisément vers la Kaaba, le temple sacré.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
16
HMA – Une ville musulmane (Damas, Bagdad…)
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
A partir du Xe siècle, un genre littéraire est très apprécié dans le monde musulman : les Maqâmât. Ce terme signifie littéralement
« procès-verbaux de séances » et désigne des nouvelles, parfois dialoguées, qui sont une source précieuse pour la connaissance de
la vie urbaine de l’époque. Al-Hariri de Basra (1054-1122) est l’auteur des Maqâmât les plus célèbres.
Ouvrages généraux :
Gérard Degeorge Histoire de Damas, 3tomes (Damas, des origines aux Mamluks ; Damas, des Ottomans à nos jours ; Damas,
répertoire iconographique, éditions l'Harmattan, 1997.
A. Ducellier, F. Micheau, Les Pays d’islam (VIIe-XVe siècle), Hachette supérieur, 2000.
G. Peyronnet, L’Islam et la civilisation islamique. VIIe-XIIIe siècles, Armand Colin, Paris, 1992.
C. Picard, Le monde musulman du XIe au XVe siècle, Armand Colin, Paris, 2001.
Christian Heck (dir.), Moyen Âge, Chrétienté et Islam, Flammarion, coll. « Histoire de l’Art », 1996.
D. et J. Sourdel, La Civilisation de l’islam classique, Artaud, Paris, 1968 (réédition en livre de poche, 1991).
Y. Thoraval, Dictionnaire de civilisation musulmane, Larousse, Paris, 1995.
Stierlin H., L'Architecture de l'Islam, Au service de la foi et du pouvoir, Gallimard, coll. « Découvertes », n° 443, 2003.
Documentation Photographique et diapos :
Françoise Micheau, Les Pays d’islam (VIIe-XIVe siècle), Dossier de la Documentation photographique, n° 8007, Paris, 1999.
Revues :
L'Islam et le Coran: Un livre, une religion, des empires / Collectif, in LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE N° 30, JanvierMars 2006 : Entretien avec Françoise Micheau: La conquête arabe, un projet impérial (En un siècle, partis d'Arabie, les
musulmans conquièrent un immense empire qui s'étend de l'Espagne à l'Indus. Quel fut le moteur de cette irrésistible expansion
?), L'âge d'or de l'islam (Christophe Piccard, Du VIIIe au Xe siècle, la ville de Bagdad a été au coeur d'un extraordinaire
bouillonnement de la pensée. Philosophie, médecine, géographie, astronomie: dans tous les domaines, la connaissance a
progressé, encouragée par les califes, pour qui le savoir était un attribut du pouvoir. Bagdad fut à la source de bien d'autres "âges
d'or")
« Les Arabes », L’Histoire, Hors série n° 272, janvier 2003 dont J. Loiseau, « De Bagdad au Caire. Des bâtisseurs de villes », p.
52-55, Les plus grands savants du monde (Entretien avec Ahmed Djebbar, L'Occident doit à la science arabe les chiffres et
l'algèbre, et aussi des connaissances renouvelées en médecine, en astronomie, en optique. Enfin, de grands savants comme
Avicenne. Un âge d'or qui a duré 500 ans, du IXe au XIIIe siècle)
Revue L'Histoire, sur l’islam n° 281.
« La mosquée : plus qu’un lieu de culte », Textes et documents pour la classe, n° 748, 15 janvier 1998.
La science arabe, TDC, N° 686, du 15 au 31 décembre 1994
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
Enjeux didactiques (repères, notions et
savoirs, concepts, problématique) :
méthodes) :
BO actuel : « Le monde musulman
L'historiographie récente préfère parler des pays d'Islam plutôt que du monde
(4 à 5 heures)
musulman. L'Islam (avec une majuscule et non islam, avec une minuscule pour
L’essentiel est de présenter Mahomet, le
signifier la religion) désigne au départ un petit groupe d'Arabes convertis à une
Coran et la diffusion de l’Islam et de sa
religion monothéiste révélée par le prophète Mahomet. Les conquêtes arabes des
civilisation. On insistera davantage sur cette
Vile et Ville siècles ont soudé ces hommes et les nouveaux convertis en une
dernière et son rayonnement, abordés à partir
communauté musulmane. Malgré l'islamisation, l'unité politique fut de courte
de l’exemple d’une ville, que sur les
durée : au Xe siècle, l'Empire éclate en trois califats rivaux ayant pour capitale
constructions politiques qui résultent de
Bagdad, Cordoue et Le Caire. En fait, les pays d'Islam se caractérisent par leur
l’expansion.
extrême diversité et les particularismes provinciaux ont vite repris le dessus.
• Carte : le monde musulman au VIIIe siècle.
Ainsi coexistent ou se chevauchent les périodes des Omeyyades, des Abbassides, • Documents : une mosquée. »
des Seljukides, des Almohades, des Mamlouks et des Ottomans.
Nouveau commentaire (socle) :
La société musulmane médiévale est en majorité composées de paysans.
« L’essentiel est de présenter l’Islam et sa
Cependant, les villes y jouent un rôle plus important que dans la chrétienté
civilisation. A partir de l’exemple d’une
latine. Si l’islam a vu le jour sur une terre désertique, c’est dans les villes, et
ville, on insistera surtout sur ses
grâce aux élites citadines, qu’il s’est répandu sur le double plan de la foi et de la
caractéristiques et sur son rayonnement,
culture. Il s’agit de comprendre les fonctions qu’elles assurent, et de relever
notamment scientifique. Les constructions
l’existence d’une culture urbaine.
politiques qui résultent de l’expansion de
l’Islam ne seront évoquées que pour
Le fait urbain, étroitement associé au fait commercial, est au coeur de la
montrer les ruptures qu’elles introduisent au
17
civilisation musulmane. On estime aujourd’hui qu’à leur apogée, les villes de
Damas, Cordoue, Le Caire ou encore Samarkand, comptent environ 500 000
habitants. Bagdad, elle, atteint le million d’habitants. Dans le Bassin
méditerranéen, seule Constantinople peut rivaliser, par sa taille, avec ces cités.
Venise, plus grande cité d’Occident au Xe siècle, compte alors seulement 50 000
habitants (et n’atteint 100 000 habitants qu’au XIVe siècle). La cité du Caire s’est
développée sur la base de plusieurs noyaux urbains. Le premier noyau urbain, qui
correspond aujourd’hui au vieux Caire, est Fustat, né lors de la conquête de
l’Égypte par les Arabes, et qui est devenu rapidement un centre économique
important. Deux autres noyaux urbains s’y agrègent au VIIIe siècle et font du
Caire au XIIe siècle une des cités les plus importantes du monde musulman.
Les califes de la dynastie abbasside furent de grands fondateurs de villes. Al
Mansur (754-775) fut à l’origine de Bagdad. Capitale de l’islam de 762 à 1258,
Il reste très peu de vestiges archéologiques de Bagdad à cause des pillages des
Mongols qui l’assiégèrent en 1258 et de l’emploi généralisé de la brique crue
dans les constructions. Ce sont donc surtout des sources littéraires qui ont permis
de reconstituer Bagdad à son apogée. L’une des sources les plus détaillées est la
description qu’en donne Al Ya’Qûbi, géographe du IXe siècle, grand voyageur,
qui consacre le début de son Livre des pays à cette ville, considérée comme le
coeur de l’Empire.
sein de la civilisation musulmane. »
Futur programme :
« LES DEBUTS DE L’ISLAM (environ
10% du temps)
L’extension et la diversité religieuse et
culturelle de l’Islam médiéval sont
présentées au temps de l’empire omeyyade
ou de l’empire abbasside.
L’étude est conduite à partir de la vie
urbaine (à Damas, Cordoue, Bagdad…)
et/ou de personnages (Moawwiya et Ali,
Haroun el Rachid…). Elle comprend la
présentation d’une mosquée. Elle débouche
sur une carte qui situe le monde musulman
médiéval par rapport à ses voisins.
Connaître et utiliser les repères suivants
- L’extension de l’islam à l’époque de
l’empire omeyyade ou abbasside sur une
carte du bassin méditerranéen
Décrire
- Une mosquée (Médine, Damas,
Cordoue…)
- Une ville (Bagdad, Damas, Cordoue…) »
BO Seconde :
« III - La Méditerranée au XIIe siècle :
carrefour de trois civilisations
– Les espaces de l'Occident chrétien, de
l'Empire byzantin et du monde musulman
– Différents contacts entre ces trois
civilisations : guerres, échanges
commerciaux, influences culturelles »
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
Les califes de la dynastie abbasside furent de grands fondateurs de villes. Al
Mansur (754-775) fut à l’origine de Bagdad. Capitale de l’islam de 762 à 1258,
Bagdad est une des plus grandes villes du monde au Moyen Âge : étendue sur des
kilomètres, elle était peuplée d’environ un million d’habitants.
L’emplacement de la ville a été choisi pour sa situation, entre le Tigre et
l’Euphrate, au croisement des axes routiers reliant la Syrie à l’Iran et le golfe
Persique à la haute Mésopotamie. La ville a été construite en quatre ans, suivant
un plan circulaire d’inspiration orientale (les villes parthes comme Ctésiphon). La
description de Al Ya’Qûbi peut être complétée en évoquant l’extension ultérieure
de la ville. En effet, bien que de dimension importante (diamètre de 3 km), la
ville ronde d’Al Mansur se développa rapidement : faubourgs des artisans et des
commerçants établis autour des rues partant des quatre portes, palais du fils d’Al
Mansur sur la rive gauche du Tigre (quartier de Rusafa), palais et mosquées
construits par les califes successifs déterminant de nouveaux quartiers. On peut
expliquer la répugnance des califes à utiliser le palais d’un prédécesseur et le
symbolisme du palais comme signe de puissance (un calife en fit ainsi construire
trois en 10 ans !). Sous le califat de Haroun el Rachid, vers 790, le papier est
fabriqué à Bagdad. La technique de fabrication du papier est introduite au
Moyen-Orient par des ouvriers chinois faits prisonniers à la bataille du Talas, en
751. En Occident, la technique n’est introduite qu’au Xe siècle par les
Omeyyades (au Maghreb et en Espagne l’usage du parchemin persiste cependant
jusqu’au XIVe siècle).
L’architecture et la décoration de la mosquée reçurent les influences des
sanctuaires existants et s’en trouvèrent fortement enrichies. Le meilleur exemple,
car le plus célèbre et le plus somptueux, est celui de la mosquée des Omeyyades
construite à Damas par al-Walid Ier au début du VIIIe siècle. Les califes
omeyyades régnaient alors sur un vaste empire qui s’étendait du Maghreb aux
confins de l’Asie centrale et tentaient d’abattre l’Empire byzantin. Pour affirmer
Accompagnement Lycée : « Il convient de
présenter rapidement le cadre géographique
à partir de cartes, et d'expliciter les limites
chronologiques du sujet (1095-1204). S'il
faut éviter de dresser un tableau exhaustif
conduisant à l'étude détaillée des trois
civilisations du bassin méditerranéen, il est
souhaitable d'en souligner les fondements
religieux (catholicisme romain, islam,
orthodoxie) et politiques.
Le coeur de la question est bien l'idée de
carrefour de civilisations. À l'aide d'un petit
nombre d'exemples et de documents
librement choisis, il s'agit de mettre en
valeur la diversité des contacts que
développent ces différentes civilisations :
affrontements guerriers (croisades,
Reconquista, etc.), échanges commerciaux
(comptoirs), influences culturelles
(syncrétisme).
Entrées possibles : un carrefour exemplaire :
la Sicile, un espace de contacts :
l'Andalousie, etc. »
18
cette puissance, il convenait de dresser une mosquée dans la nouvelle capitale
califale. L’ancienne basilique Saint-Jean, elle-même édifiée à l’emplacement du
temple de Jupiter, fut confisquée aux chrétiens et détruite, mais les matériaux en
furent gardés, notamment les colonnes. Des artistes byzantins, ou plutôt syriens
formés à la tradition byzantine, furent appelés à travailler sur ce vaste chantier.
Le plan et le décor de cette mosquée montrent leur influence, en particulier le
plan basilical de la salle de prière et les riches mosaïques ornant la façade et les
portiques de la cour. Pour marquer la suprématie de l’islam, religion des
conquérants, dans une ville en majorité chrétienne, quatre minarets furent bâtis
sur les tours romaines du temenos – l’aire sacrée – du temple. La mosquée des
Omeyyades de Damas a servi de modèle à la plupart des mosquées dites de « plan
arabe » construites dans les pays arabo-musulmans aux premiers siècles, telles la
mosquée d’Ibn Tûlûn au Caire, la mosquée des Aghlabides à Kairouan, la
mosquée de Cordoue.
Le caravansérail est une sorte d’auberge qui sert de halte aux voyageurs. On y
trouve aussi un marché où se vendent les produits apportés par les caravanes.
Avec les souks, les caravansérails sont les grands pôles commerciaux du monde
musulman. Le souk est un marché couvert situé au coeur de la ville, près de la
mosquée du vendredi. Les marchands proposent leurs produits à la vente dans
leurs ateliers ou dans des « magasins » (de l’arabe makhzan, makhazin au
pluriel).
Avec la conquête d’une partie du bassin méditerranéen, les mosquées se
multiplièrent, soit par le remploi de bâtiments préexistants (ainsi la mosquée des
Omeyyades à Damas réutilisant les colonnes et les arcades de la basilique
byzantine), soit par la construction de nouveaux bâtiments (lorsque les
conquérants s’arrêtaient dans un endroit inhabité, ils construisaient une mosquée
et s’installaient autour). La mosquée, dans les premiers siècles de l’islam, reprend
le plan de la maison du Prophète à Médine, qui était organisée autour d’une cour
centrale et dont un des murs indiquait la direction de La Mecque. Toutes les
mosquées ont la même structure de base. Elles se composent d’une cour, qui
rappelle le temps où Mahomet et les premiers musulmans pratiquaient la prière en
commun dans la cour de la maison du Prophète à Médine. Cette cour ouverte
mène à un espace couvert – la salle de prière – dont la forme permet à de longues
files de croyants menées par un imam de se tourner dans la direction de La
Mecque pour prier. Le minaret (de l’arabe manara qui signifie « phare » car il
portait une lanterne) est la tour depuis laquelle le muezzin lance son appel, pour
chaque prière, aux quatre coins de l’horizon, récitant la profession de foi (dans les
premiers temps de l’islam, l’appel à la prière se faisait du haut du toit de la
salle de prière). Le muezzin était de préférence aveugle afin qu’il ne puisse pas
voir les femmes dans les cours en contrebas. Les croyants se disposent en rangs
parallèles au mur de qibla, en largeur puis en profondeur, de manière à bien voir
l’imam et à répéter avec lui les prières. Cette nécessité a influencé le plan de la
salle, plus large que profond. Le mihrab est une niche qui indique la direction de
La Mecque. Cette niche vide symbolise l’inaccessibilité divine. Elle se trouve à
proximité immédiate du minbar, chaire d’où prêche l’imam. La mosquée est le
centre de la vie religieuse urbaine mais elle est aussi un lieu d’enseignement, un
lieu où on débat de politique et où en rend la justice. Le minaret permet au
muezzin de lancer l’appel à la prière. Avant de se réunir dans la salle des prières,
les fidèles pratiquent leurs ablutions purificatrices autour de la fontaine. Ils se
retrouvent tous le vendredi dans la salle des prières, sous la direction de l’imam,
installé sur une chaire (le minbar, rappel du siège d’où Mahomet s’adressait à ses
disciples). Le mihrab, une niche située dans un mur, indique aux croyants la
direction de
La Mecque.
La culture musulmane est brillante. Ce prestige repose sur l’avance des savants
musulmans dans tous les domaines du savoir, en particulier dans les sciences.
Les souverains jouent un rôle important dans le dynamisme culturel musulman.
Ce sont souvent des lettrés, qui financent artistes et savants. Ils se montrent très
curieux de la philosophie antique. Les dirigeants du monde musulman accordent
une grande importance au développement scientifique, artistique et culturel. Le
calife al-Mamun (calife abbasside de 813 à 833) sollicite les empereurs byzantins
et obtient par leur intermédiaire, grâce à de riches présents, des ouvrages de
l’Antiquité grecque, qu’il fait traduire. Les califes abbassides construisent à
Les conquêtes des XIe-XIIe s.
Au XIe siècle, l’unité du califat a disparu car
l’empire musulman s’est fragmenté en
plusieurs entités indépendantes. On y trouve
des forces régionales dont certaines
dynasties qui mettent fin au califat unique :
c’est le cas des shi’ites fatimides qui
s’emparent du pouvoir en Ifriqiya, se
proclament califes (909), s’emparent de
l’Égypte (969) puis du sud de la Syrie et des
Lieux saints d’Arabie ; ou encore du prince
omeyyade de Cordoue, qui prend également
le titre de calife en 929 pour contrer le calife
fatimide et défendre le sunnisme. Mais aussi
des territoires soumis à de nouveaux
conquérants convertis à l’islam, comme les
Turcs ou encore les Berbères. Au XIIe
siècle, l’islam politique comme religieux est
donc très éclaté. À l’Est, le califat sunnite de
Bagdad, de plus en plus contrôlé par les
Turcs seldjoukides ; en Égypte, le califat
chiite fatimide disparaît en 1171, et un émir
sunnite, Saladin, établit au Caire le sultanat
ayyubide, étendant son autorité sur l’Arabie
et la Syrie ; enfin, au Maghreb et en
Espagne, les souverains berbères
almoravides puis almohades règnent. À
l’ouest, al-Andalus (où le califat omeyyade a
disparu officiellement en 1031, donnant
naissance à plus de vingt royaumes de taifas
ou « factions ») passe sous la domination des
Berbères originaires de l’Occident
maghrébin : les Almoravides (1086-1147),
puis les Almohades (1147-1266) unifient
sous leur autorité l’ensemble du Maghreb et
al-Andalus (qui ne cesse de se rétrécir sous
l’effet de la Reconquista). Le domaine
fatimide, centré sur l’Égypte et Le Caire,
s’étend jusqu’à la Syrie et aux Lieux saints
de l’islam en Arabie. Enfin, l’Orient
musulman est sous domination seldjoukide,
mais ce vaste empire est lui-même divisé en
de multiples principautés.
Un calife mécène
Septième calife abbasside, al-Mamun régna
à Bagdad de 813 à 833. À la mort de son
père Harun al-Rashid en 809, le pouvoir fut
partagé entre son frère aîné al-Amin et luimême. Mais, après quatre années d’une
guerre civile acharnée et meurtrière, il
s’imposa comme seul successeur. Toute la
politique d’al-Mamun fut dictée par la
volonté d’assurer l’unité et la grandeur d’un
vaste empire, notamment par le contrôle
personnel de l’administration et de l’armée,
par la lutte contre toutes les formes de
dissidence, par la reprise de la guerre contre
l’Empire byzantin, par l’adoption du
mutazilisme (école de théologie qui
argumente en faveur de l’unicité divine par
le recours à la philosophie grecque) comme
doctrine officielle. Le soutien apporté par le
calife al-Mamun aux sciences s’inscrit dans
19
Bagdad en 832 une « Maison de la Sagesse », attenante au palais califal. Elle
comporte un observatoire astronomique et une école supérieure et accueille un
groupe de traducteurs et de savants chargés de recueillir et d’approfondir les
connaissances collectées. Cela illustre le rôle de « mécènes » joué par les califes
abbassides jusqu’au Xe siècle dans la diffusion de la science et la recherche
intellectuelle. Les autorités politiques, l’aristocratie ou les riches négociants du
monde musulman se font un devoir de promouvoir l’accès à la science : de
nombreuses madrasas ou medersas (collèges, universités sous l’autorité
religieuse), des universités et d’impressionnantes bibliothèques construites sur
leur ordre, permettent un épanouissement scientifique sans pareil.
L’art du livre, une des disciplines les plus prestigieuses de la culture musulmane,
s’est principalement développé autour de la réalisation des manuscrits reprenant
la récitation de Mahomet, livre sacré par excellence. L’interprétation de plusieurs
hadiths du prophète a conduit à l’interdiction de la figuration d’êtres animés. Cela
a conduit au développement de l’art de la calligraphie, de l’enluminure décorative
et de la reliure, qui se sont particulièrement épanouis dans la confection du
Coran. Cela permet de souligner l’importance de la religion dans le monde
musulman et son rôle moteur dans le développement culturel et scientifique de
l’islam.
La science arabe s’appuie sur les connaissances acquises lors des siècles passés
(Antiquité grecque, notamment) mais aussi sur celles d’autres civilisations (Inde,
Chine…). Contrairement à ce qu’on a longtemps laissé entendre, le rôle des
scientifiques musulmans ne se borne pas à celui d’intermédiaires : les
connaissances recueillies servent de point d’appui à de nouveaux développements
scientifiques. La civilisation arabe a recueilli l’héritage grec – qui a été perdu
dans sa presque totalité en Occident – qu’elle s’est approprié en le complétant
(notamment d’apports persans ou indiens) et en lui imprimant des marques
propres.
Les musulmans s’illustrent en géographie avec la figure d’al-Idrisi. AlMuqaddasi, grand voyageur et géographe arabe du Xe siècle originaire de
Palestine, nous a transmis une description détaillée du monde. Ses sympathies
chiites sont évidentes, notamment envers le califat fatimide du Caire. Son oeuvre
est remarquable par son extraordinaire accent de vécu, dont témoigne
l’abondance des qualificatifs élogieux qui parent chaque aspect de la vie urbaine.
Cette observation personnelle rend l’étude géographique vivante et concrète.
Ils s’illustrent aussi en histoire. Ibn al-Athîr est l’un des plus grands historiens du
Moyen Âge musulman. Bien qu’il ait été un moment volontaire du Jihad contre la
troisième croisade et qu’il ait plusieurs fois voyagé à Bagdad, il a passé
l’essentiel de sa vie à Mossoul. Son œuvre se caractérise par sa recherche
d’universalité et son ambition. Plus objectif que la moyenne de ses
contemporains, Ibn Al-Athîr nous livre une oeuvre toujours utile pour qui étudie
la communauté musulmane médiévale.
Ils sont aussi célèbres pour la qualité de leurs médecins. Au XIIe siècle, la
médecine arabe a déjà une longue et forte tradition scientifique conservée dans de
nombreux ouvrages. Ibn Sina, connu dans l’Occident médiéval sous le nom
d’Avicenne, voit le jour en août 980 dans une famille persane. Passionné de
sciences et de philosophie mais rétif à Aristote, il s’oriente vers les sciences
médicales et écrit le Canon de la médecine dont la rédaction dura sept ans. Il veut
faire mieux qu’Hippocrate et Galien réunis. Le Canon rassemble tout le savoir
médical de l’époque, enrichi des observations de l’auteur. Il prescrit, en cas de
maladie grave – conseil devenu célèbre – de soigner en urgence les symptômes
avant de s’attaquer aux causes. Il donne des prescriptions pour préparer 760
médicaments.
Célèbres aussi pour leurs connaissances en astronomie. La science arabe ne remet
pas en cause la disposition géocentrique de l’univers mise en place par Ptolémée,
dont la traduction de l’Almageste est réalisée en 825. La terre est ronde et
immobile au centre de l’univers. Autour d’elle, la toile du ciel pivote avec des
étoiles fixes les unes par rapport aux autres ; des cercles emboîtés tournent autour
de la terre, d’autres cercles non centrés sur la terre (les Excentriques) et d’autres
encore dont le centre est lui-même mobile dans l’univers (Les Épicycles)
composent l’univers observable. Des observatoires sont mis en place à Bagdad et
à Damas. L’astronomie est indispensable pour des raisons religieuses et pratiques
: l’heure des prières, la direction de La Mecque, l’apparition du croissant lunaire
indiquant le début du jeûne du ramadan.
Le développement des astrologues n’a rien de très original tant l’idée qu’il existe
cette politique générale : élaborer une culture
nouvelle, d’expression arabe, intégrant
l’ensemble des héritages persans et
hellénistiques. Par quels moyens ? En
accordant de larges pensions aux savants qui
trouvaient ainsi un moyen d’existence en
favorisant les traductions du grec, du
syriaque, du pehlvi en arabe, en enrichissant
la bibliothèque de son palais (appelé en
arabe « Bayt al-hikma » ou « Maison de la
sagesse ») d’ouvrages nouveaux et en
l’ouvrant aux hommes de sciences et de
religion qui s’y réunissaient volontiers, en
finançant les travaux scientifiques
(notamment de longues séries d’observations
astronomiques), en commandant des livres
sur les sciences nouvelles (al-Khwarizmi
écrit un traité d’algèbre à sa demande), en
réunissant à sa cour traducteurs, lettres et
savants, de toutes origines et de toutes
confessions, pour de longues soirées de
discussions et de controverses.
20
une influence astrale et que l’homme peut la lire dans le ciel est répandue dans les
milieux de cour (les astres influent sur les différentes parties du corps, c’est
pourquoi les astrologues sont souvent aussi des médecins). En Occident,
l’astrologie renaît au XIIe siècle par l’intermédiaire des traductions de traités
arabes.
Enfin, ils innovent dans les techniques d’irrigation. La maîtrise des techniques
hydrauliques est vitale dans un environnement où l’eau est rare et précieuse. Ibn
al-Razzaz Jazari est un des plus grands ingénieurs et mécaniciens du Moyen Âge.
Ses travaux décrivent plusieurs types d’horloges à eau et de machines pour
pomper l’eau. On lui attribue l’invention de la saqiya. La « pompe hydraulique »
a été décrite par le savant vers 1206 dans son ouvrage « le Livre des Automates ».
De l’eau se déverse dans un bassin. Elle s’écoule ensuite vers une roue à godets
qu’elle actionne, mettant ainsi en mouvement une série d’engrenages (roues
dentées). Ces engrenages ont une double action : ils font tourner un boeuf
accroché à l’axe vertical (comme si le boeuf était la force motrice de l’ensemble)
et actionnent une roue élévatrice où sont fixées des jarres, roue qui déverse de
l’eau dans une rigole située en haut de l’automate. La civilisation musulmane
disposait d’une réelle avance technique en matière d’irrigation. Après la prise de
Tolède en 1085, les chrétiens ont le plus grand mal à préserver les systèmes
d’adduction d’eau et d’irrigation. De nombreuses cultures périclitent faute
d’entretien.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
21
HMA – Al Andalus au XIIe siècle, un espace de contacts ?
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Pierre Guichard, L’Espagne et la Sicile musulmanes aux XIe et XIIe siècles, Presses universitaires de Lyon, 1990, 3e éd., 2000.
P. GUICHARD, El Andalous, Hachette Littératures, 2001.
R. Durand, Musulmans et Chrétiens en Méditerranée occidentale, Presses Universitaires de Rennes, 2000.
D. Urvoy, Penseurs d’Al-Andalus, la vie intellectuelle à Séville et Cordoue au temps des empires berbères, PU Mirail, 1990.
A. Rucquoi, L’Espagne médiévale, Les Belles Lettres, Paris, 2002.
J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, Sindbad, 1985, 2e éd., 2000.
L. CARDAILLAC (dir.) Tolède XIIe-XIIIe siècles. Musulmans, chrétiens et juifs : le savoir et la tolérance, Autrement, n° 5,
Paris, février 1991.
CARIOU D., la Méditerranée au XIIe siècle, PUF, coll. Que sais-je, 1997.
G. Jehel, La Méditerranée médiévale de 350 à 1450, Armand Colin, coll. « Cursus », Paris, 1992.
CARPENTIER J., LEBRUN F. (sous la dir. de), Histoire de la Méditerranée, Le Seuil, 1998.
E. LEVI-PROVENÇAL, Histoire de l'Espagne musulmane, Maisonneuve et Larose, 1999.
« Le mythe andalou », M.A.R.S. (Le Monde Arabe dans la Recherche Scientifique), revue éditée par l'Institut du monde arabe, n°
9,1998.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
Les collections de L’Histoire, « L’Espagne », n° 31, avril-juin 2006 : Chrétiens, Juifs, musulmans... (Joseph Pérez, L'Espagne
doit-elle pour autant être considérée comme un modèle de tolérance ?), Les Mozarabes: des chrétiens qui parlent l'arabe, La
véritable histoire du Cid (Patrick Henriet, sur cette figure énigmatique de guerrier chrétien dans l'Espagne musulmane), Las
Navas de Tolosa: Le grand choc (Denis Menjot, La victoire des armées des 5 royaumes chrétiens coalisés sonne le glas de la
présence de l'islam en Espagne), "Reconquista" contre "Jihad": un même idéal de guerre sainte.
L'Islam et le Coran: Un livre, une religion, des empires / Collectif, in LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE N° 30, JanvierMars 2006 : Comment être non-musulman en terre d'islam (Esther Benbassa, De fortes minorités juives et chrétiennes ont vécu
dans les sociétés musulmanes après la conquête. Ces "peuples du livre" bénéficiaient d'un statut particulier, tout à la fois de
protection et d'infériorité), Musulmans et chrétiens, l'entente cordiale (Pierre Riché, Les croisades ont tendance à faire oublier que
de nombreux échanges ont existé entre chrétiens et musulmans au VIIIe siècle. De l'envoi par le calife de Bagdad d'ambassadeurs
chargés de présents à Charlemagne à la coexistence pacifique entre les "gens du livre" dans l'al-Andalus)
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Une carte peut montrer la rapidité de la conquête musulmane dans la péninsule
Ibérique. En 711, un chef berbère, Târiq ibn Ziyâd, franchit le détroit qui sépare
l'Afrique de l'Espagne, à la tête d'une troupe de berbères islamisés. Il laisse son
nom au rocher (Jebel Târiq ou Gibraltar). La conquête est facilitée par
l'affaiblissement de l'emprise wisigothique dans la péninsule et par l'absence de
soutien de la population locale. En 711, le roi Rodrigue est battu, Târiq ibn Ziyâd
marche sur Cordoue, Tolède... Rapidement, la quasi-totalité de la péninsule est
sous domination musulmane et une nouvelle province, al-Andalus, y est créée.
Comme les Romains ou les Wisigoths avant eux, les musulmans délaissent les
montagnes du Nord, réputées inhospitalières. Ils tentent quelques incursions au
nord des Pyrénées, vers la Gaule.
Le peuplement de l’Andalousie est une véritable mosaïque, où les conquérants
musulmans ne sont qu’une faible minorité. L’énorme majorité de la population
est formée d’Espagnols, notamment mozarabes, dont les communautés sont
régies par les évêques. Les mozarabes sont les chrétiens qui ont accepté la
domination de l’islam après la conquête du VIIIe siècle. Sur le plan religieux, on
distingue trois espaces en Espagne : dans le Nord les chrétiens sont majoritaires,
dans le Sud ce sont les musulmans même s’il subsiste de nombreux mozarabes.
En revanche, dans les régions du Centre, les différentes communautés cohabitent
sans qu’aucune ne soit dominante. Sur le plan politique l’Espagne est divisée en
deux ensembles. Le Nord comprend plusieurs royaumes chrétiens, notamment la
Castille et l’Aragon qui s’unit à la Catalogne en 1137. Le Sud appelé Al-Andalus
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO Seconde :
« III - La Méditerranée au XIIe siècle :
carrefour de trois civilisations
– Les espaces de l'Occident chrétien, de
l'Empire byzantin et du monde musulman
– Différents contacts entre ces trois
civilisations : guerres, échanges
commerciaux, influences culturelles »
Le programme de Seconde s’articule autour
de l’étude de quelques moments clés de
l’Histoire aux fondements du monde
contemporain. Le XIIe siècle en
Méditerranée apparaît à ce titre capital : les
trois civilisations qui la bordent sont à un
tournant de leur histoire.
On souligne l’évolution divergente des trois
civilisations avec l’essor des chrétiens
d’Occident, le déclin irrémédiable des
Byzantins et le maintien de l’influence
musulmane malgré des divisions.
L’Occident chrétien occupe l’Europe du
22
est aux mains des musulmans almoravides. En effet entre 1090 et 1094, Ibn
Tachfine rétablit l’unité de l’Espagne musulmane. Les souverains almoravides
sont les champions d’un islam austère, ils protègent la culture de l’Andalousie
musulmane et la diffusent dans le Maghreb.
La Reconquista est un bon exemple de la complexité des situations. Elle n’est pas
une entreprise obstinée de huit siècles (711-1492) menée par les royaumes
chrétiens du nord pour récupérer ce que l’invasion musulmane leur a ôté depuis
711, dans la mesure où la frontière entre islam et chrétienté est globalement stable
entre le VIIIe et le XIe siècle. Elle s’inscrit en revanche dans l’expansion
occidentale qui prend corps à partir des Xe et XIe siècles et participe donc d’une
logique commune, fondée sur le développement et les progrès du système féodal
en Europe, qui prend des formes différenciées sur chacun des fronts de
l’expansion. Elle est l’une des phases de constitution du nouvel espace
méditerranéen.
La prospérité d’Al-Andalus repose sur le dynamisme de l’artisanat (métallurgie,
textile) et les performances d’une agriculture disposant de moyens techniques
modernes (moulins). La richesse vient aussi de la vitalité commerciale des villes :
les marchands vivent dans l’aisance à Cordoue, le port d’Almeria est une plaque
tournante du commerce méditerranéen entre l’Occident et l’Orient (Alexandrie,
Syrie).
Centre et de l’Ouest, il se caractérise par la
puissance de l’Église catholique, une
société féodale hiérarchisée et un grand
dynamisme des villes et des campagnes.
L’Empire byzantin s’étend sur les Balkans
et l’Anatolie et se caractérise par
l’orthodoxie, son unité politique, son
administration centralisée. Il connaît une
crise économique et sociale. La civilisation
musulmane domine le sud du bassin
méditerranéen de l’Anatolie à l’Espagne.
L’islam, une culture urbaine raffinée, une
impossible unité religieuse et politique
malgré un idéal universel en sont les
principales caractéristiques. L’hostilité
réciproque de ces trois civilisations
s’explique surtout par les différences
religieuses.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. La cohabitation des communautés
Musulmans, chrétiens et juifs cohabitent en Espagne depuis le VIIIe siècle. Cette
longue histoire explique l’originalité des relations entre les communautés.
Datant de 960, la Bible de Saint-Isidore (Léon, bibliothèque de San Isodoro)
contient 78 miniatures illustrant des passages de l’Ancien Testament. La
miniature est le résultat du travail du miniator, peintre chargé de rehausser au
rouge minium les lettrines et les passages importants d’un texte, et qui désigne
par extension les représentations figurées illustrant un manuscrit (l’enluminure,
qui contient la racine latine lumen, « lumière », est un terme plus générique qui
désigne le décor des manuscrits, en même temps que l’art de créer ce décor).
Même si la région a été épargnée par la conquête arabe, la Bible est fortement
influencée par les traditions arabes. On remarque en particulier les entrelacs
stylisés de l’arbre et les formes géométriques qui composent le feuillage, à
l’opposé de toute influence naturaliste. Cette Bible mozarabe manifeste la
tolérance accordée aux chrétiens installés en terre musulmane. Bénéficiant du
statut de dhimmi, ils peuvent continuer à exercer leur culte. Les couleurs très
vives, les lignes courbes, les motifs géométriques sont directement empruntés à
l’art islamique.
Autre exemple de style mozarabe : le manuscrit des Commentaires sur
l’Apocalypse de saint Jean (Gérone). Ce manuscrit contient des Commentaires
sur l’Apocalypse de saint Jean par le moine Beatus. Il date de 975 et est
aujourd’hui conservé dans le Trésor de la cathédrale de Gérone. L’enluminure
représente une église mozarabe stylisée avec en son centre, dans un arc
outrepassé (en fer à cheval), un autel en forme de « T » sur lequel est posé un
calice. Au-dessus de l’autel, des tentures embrassées. L’ensemble témoigne de
quelques aspects de la liturgie mozarabe. Outre l’usage de l’arc en fer à cheval,
typique de l’architecture mozarabe, on notera le schématisme du dessin qui est
caractéristique de la peinture des manuscrits mozarabes. Cet art reflète bien les
influences de l’art islamique dans les communautés chrétiennes de la péninsule
Ibérique.
Même pendant la Reconquista, les Aragonais reconnaissent le droit aux
musulmans de continuer à habiter en territoire chrétien. Après la prise des villes
musulmanes par les Aragonais, des traités de capitulation sont signés et fixent les
conditions de la cohabitation entre les deux communautés. Celui de Tudèle est le
seul de ces textes qui soit parvenu jusqu’à nous. La charte a été rédigée en 1119.
À cette date, selon la carte, la ville vient d’être reprise par les chrétiens aux
musulmans. Située dans la province actuelle de Navarre, Tudèle (Tudela) est une
place forte fondée en 802 par les musulmans pour défendre le nord-est du
royaume d’al-Andalus. Sa position stratégique sur un pont traversant l’Ebre fait
d’elle un avant-poste musulman au rôle décisif face aux attaques des chrétiens de
Pampelune ou de Castille. Les rois d’Aragon, soutenus par des seigneurs du sud
Accompagnement Lycée : « Le coeur de la
question est bien l'idée de carrefour de
civilisations. À l'aide d'un petit
nombre d'exemples et de documents
librement choisis, il s'agit de mettre en
valeur la diversité des contacts que
développent ces différentes civilisations :
affrontements guerriers (croisades,
Reconquista, etc.), échanges commerciaux
(comptoirs), influences culturelles
(syncrétisme).
Entrées possibles : un carrefour exemplaire :
la Sicile, un espace de contacts :
l'Andalousie, etc. »
Les contacts entre les civilisations sont
définis selon trois types de relations : les
guerres, le commerce, le mélange des
cultures. Au-delà de cette séparation en trois
domaines, l’étude des contacts doit faire
ressortir plusieurs grandes idées. Les
civilisations ne sont pas fermées sur ellesmêmes mais entretiennent au contraire des
liens qui s’intensifient au XIIe siècle. Ces
relations sont loin de se limiter aux guerres,
même si celles-ci en constituent un aspect
essentiel. Le programme insiste
particulièrement sur le syncrétisme culturel.
Les terres de confrontation entre mondes
musulman, chrétien et byzantin (Palestine
franque, Espagne de la Reconquista, Sicile
normande) sont en effet celles où
s’épanouissent le plus nettement syncrétisme
artistique et échanges culturels. Ces
échanges particulièrement fructueux ont
laissé leur trace dans l’architecture, la
science et la littérature, et ont eu un impact
formidable sur le destin de l’Occident.
23
de la France, luttent avec ardeur au XIe siècle pour élargir leur domination aux
dépens d’al-Andalus. Le roi Alphonse le Batailleur (1104-1134) réussit, après de
longs combats, à prendre Tudèle en février 1119, après avoir conquis la ville de
Saragosse. Tudèle devient alors un poste défensif pour la frontière sud du
royaume de Navarre. Le roi Alphonse d’Aragon, qui vient de s’emparer de la
ville, autorise les musulmans à « rester dans les maisons qu’ils ont à l’intérieur
pendant un an », année au terme de laquelle ils devront s’installer dans les
faubourgs de la ville. Il garantit aussi aux musulmans l’usage de leur mosquée et
l’exercice de leur religion, la liberté de déplacement et le droit de garder tous les
biens qu’ils possèdent. Il les place aussi sous la seule autorité de leurs juges
(cadis) et d’un système juridique particulier : ils ont leurs propres tribunaux, leurs
lois, leurs juges. Le roi chrétien accorde donc une large tolérance aux musulmans.
En fait, le roi tente de préserver une partie des populations musulmanes en place
car il en a besoin pour cultiver la terre et maintenir le commerce tant que la
colonisation n’a pas produit ses effets. Mouvement de conquête militaire, la
Reconquista est aussi un mouvement de repeuplement des zones enlevées aux
musulmans par des chrétiens du Nord, car beaucoup de musulmans fuient devant
l’avance chrétienne (en accord avec les prescriptions de la sharî’a qui leur
déconseille fortement de vivre sous le joug infidèle) et que souvent les nouveaux
maîtres les expulsent. Le maintien de ce statut dépend aussi de l’évolution des
rapports avec les territoires frontaliers, demeurés sous domination musulmane.
De manière tout à fait significative, le texte précise un peu plus avant : « Sous
réserve que les Almoravides ne modifient pas le statut des mozarabes, les
chrétiens maintiendront celui des Maures de Tudèle. »
Roi de León et de Castille, mélomane averti, Alphonse X le Sage s’entoure de
musiciens espagnols, maures ou français (comme le troubadour Giralt Riquier de
Narbonne). Il fait écrire et composer des centaines d’hymnes et de chansons à la
gloire de la Vierge Marie. Le Cantigas de Santa Maria (1250. Madrid,
bibliothèque de l’Escurial) est écrit en galicien sur le modèle du zéjel (forme de
poésie araboandalouse) et contient de nombreuses et superbes miniatures. Sur
l’une d’elles, deux joueurs de luth sont représentés. Le luth est l’instrument
traditionnel de la musique arabe. L’harmonie musicale rejoint l’harmonie entre
les deux communautés.
II. Les échanges culturels et les exemples de Tolède et Cordoue
Un célèbre document (une partie d’échecs entre un chrétien et un musulman,
manuscrit du Livre des jeux d’Alphonse X de Castille dit le Sage, XIIIe siècle,
bibliothèque de l’Escurial, Madrid) met en scène un musulman et un chrétien
jouant aux échecs sous une tente. Le Franc est reçu sous la tente du musulman.
On identifie très facilement le musulman grâce à son turban. Le jeu illustre le
mélange des influences. Il a existé dans tout l’Orient antique de nombreux « jeux
de tables » simulant un combat et consistant à déplacer des pions sur un damier,
mais il est impossible de donner une date de naissance au jeu d’échecs. La Perse
du VIe siècle semble avoir été le cadre où le jeu a pris une forme suffisamment
proche du jeu moderne (Échec vient du persan shâh, « roi ». Employé dans
l’expression shâh mât, « le roi est mort », à l’origine de l’expression « échec et
mat »). Mais c’est l’expansion arabe qui a assuré au jeu d’échecs une diffusion
internationale et, à la fin du Xe siècle, l’élite de la société musulmane joue aux
échecs et toute une littérature leur est consacrée. Rapporté d’Inde, le jeu pénètre
en Occident aux environs de l’an mil par deux voies : l’une est septentrionale, les
Scandinaves commerçant sur les bords de la mer Noire rapportant l’usage arabopersan chez eux ; l’autre est méditerranéenne, par l’Espagne, la Sicile et l’Italie
méridionale. Aux XIe et XIIe siècles, le jeu se diffuse dans les couches
supérieures de la société occidentale, en dépit de l’hostilité de l’Église. Il devient
un jeu de cour et suscite la rédaction de petits traités ou de recueils de parties
comme en témoigne le Livre des jeux du roi de Castille Alphonse X (1252-1284).
La miniature renvoie à ce jeu devenu courtois, auquel s’adonnent les serviteurs
ou les proches du prince. Toutefois, dans la miniature, l’entente cordiale semble
démentie en partie par le fait que lances et épée restent à portée de main de l’hôte
arabe, montrant ainsi une certaine méfiance par rapport aux envahisseurs.
L’Espagne, qui reçut le canal souterrain (qanat) d’Iran et la roue à eau (noria) de
Syrie, donne l’exemple des transformations apportées par les conquérants : les
activités agricoles ont été développées grâce à l’extension des surfaces irriguées
et à l’introduction par les Arabes de produits nouveaux (artichaut, abricot, canne
à sucre, coton, orange, riz, etc.).
Flux commerciaux, échanges intellectuels et
artistiques autant que confrontations
culturelles permettent d’introduire les élèves
à des concepts géographiques et
géopolitiques qui prennent tout leur intérêt
dans le contexte actuel de la mondialisation
des échanges. En termes de savoir-faire, leur
analyse permet d’aborder une nouvelle fois
l’analyse et la construction de cartes
historiques (cette fois sous forme de «
tableau » et en valorisant la notion de « flux
»), de se familiariser avec les changements
d’échelle (échanges à l’échelle régionale,
locale et urbaine) et de s’initier à la
confrontation critique de sources mettant en
valeur des points de vue différents et souvent
divergents. Les apports fructueux qui
résultent de ces échanges doivent aussi
permettre de donner une dimension civique à
ce chapitre, qui met en relief de façon
particulièrement nette l’importance de la
tolérance et la richesse des apports de la
mixité culturelle.
L’analyse des rapports de force qui règnent
dans la Méditerranée du XIIe siècle enrichit
aussi la réflexion géopolitique menée avec
les élèves sur les impacts multiformes des
confrontations entre civilisations.
L’Occident, fort d’un dynamisme nouveau,
nourrit son essor économique au contact
d’autres peuples, s’appuie sur eux pour
redécouvrir des connaissances perdues et en
tire un nouvel élan culturel et scientifique.
Ce constat permet de trouver dans ce
chapitre la matière à une transition vers le
chapitre suivant, qui concerne la
Renaissance, et à une réflexion plus
générale sur certains ressorts de l’histoire de
l’humanité.
Il existe sans doute des manières plus
contemporaines d’analyser les relations au
sein de l’espace méditerranéen, en étudiant
la colonisation au XIXe siècle ou la
décolonisation au XXe siècle, mais il ne faut
jamais oublier que c’est entre le Xe et le
XIIIe siècle que se mettent en place les
principaux traits des relations politiques,
économiques ou culturelles entre les
différents pays bordiers de la Méditerranée.
Le XIIe siècle est un bon point
d’observation des relations comme des
mutations, qui permet de comprendre les
fondements de la complexité des situations
actuelles.
24
La ville de Tolède, sur le Tage, est attestée depuis l’époque romaine, mais ne joue
véritablement de rôle qu’après que les Wisigoths en eurent fait leur capitale. La
période islamique de l’histoire de la ville (711-1085) est complexe. Elle est
soumise aux Omeyyades de Cordoue au début du Xe siècle, avant de devenir une
taifa après la chute du califat de Cordoue au milieu du XIe siècle. C’est alors
qu’elle connaît son étendue la plus grande et son plus vif éclat culturel. Elle est
conquise par les chrétiens en 1085. Le débat le plus important au sujet de
l’histoire de Tolède concerne la question de l’arabisation et de l’islamisation de la
ville après plus de trois siècles et demi de domination islamique. L’opinion selon
laquelle la ville n’aurait jamais abandonné le catholicisme romain durant cette
période est aujourd’hui plus que contestée. Il apparaît clairement qu’elle est «
mozarabe », au sens non pas de « chrétienne soumise à un pouvoir islamique »
mais « d’arabisée ». La faiblesse du christianisme local au moment de la
Reconquête est un fait désormais peu contestable et l’empreinte laissée par
l’arabisation très profonde. La période qui s’étend de 1085 à la fin du XIIIe siècle
constitue la phase proprement mozarabe de l’histoire tolédane : l’arabe constitue
la langue de l’expression écrite et aussi pendant longtemps de la communication
orale alors que les musulmans sont une très petite minorité. Aux mozarabes
présents au moment de la Reconquête s’en ajoutent d’autres venus du sud de la
Péninsule, resté sous pouvoir musulman, notamment après l’installation des
Almohades (1147). Ils assimilent peu à peu les apports des populations du Nord,
Castillans et Francs en particulier.
Après quatre siècles de domination musulmane, Tolède, ancienne capitale du
royaume wisigothique, est reconquise par les chrétiens (Alphonse VI de Castille)
en 1085. Elle retrouve alors son statut de capitale politique et religieuse
chrétienne. En schématisant un peu la situation, la ville abrite désormais quatre
communautés :
– des musulmans, qui appartiennent à des milieux socialement peu favorisés, car
les élites musulmanes ont fui lors de l’arrivée des chrétiens ;
– des mozarabes, chrétiens arabisés qui parlent l’arabe et sont restés fidèles à leur
religion sous domination musulmane ;
– une importante communauté juive qui parle l’arabe au quotidien et dont l’élite
intellectuelle produit dans cette langue les écrits scientifiques et philosophiques,
l’hébreu étant alors réservé à la liturgie et éventuellement à la poésie ;
– les chrétiens ibériques, arrivés au moment de la Reconquête, qui parlent le
castillan et utilisent le latin pour la liturgie et certains actes de la pratique, ainsi
que des « Francs », chrétiens venus du nord des Pyrénées.
Jusqu’à la bataille de Las Navas de Tolosa (juillet 1212), Tolède est la ville
frontière par excellence qu’Almoravides et Almohades cherchent à reconquérir et
à partir de laquelle les expéditions chrétiennes vers le Sud s’organisent.
Cette situation culturelle et linguistique explique en grande partie le rôle de
Tolède dans l’histoire des traductions de l’arabe en latin : des savants chrétiens
venus de diverses régions d’Europe (surtout Italie et Angleterre) trouvent dans
cette ville les textes scientifiques arabes qu’ils recherchent ; mozarabes et juifs
arabophones sont les intermédiaires indispensables à la traduction de ces textes
en latin. Les traductions se font parfois « à quatre mains » : un arabophone
chrétien ou juif traduit le texte de l’arabe en castillan, avant qu’un chrétien ne le
traduise à nouveau du castillan en latin.
Tolède est le grand foyer culturel de l’Espagne chrétienne au XIIe siècle. La ville
de Tolède comprend des édifices des trois grandes religions monothéistes : des
synagogues, des mosquées et des églises. L’impression générale est celle d’un
mélange des communautés, puisque l’on trouve ces lieux de culte dans toute la
ville. Santa-Maria-la-Blanca était la plus ancienne synagogue de Tolède.
Construite en 1180, elle se situe dans le quartier juif à l’Ouest de la ville. Son
architecture reprend des formes islamiques : murs blancs, frises à partir de motifs
géométriques, arcs outrepassés. Elle utilise aussi des éléments gothiques comme
les colonnes polygonales.
L’architecture de l’enceinte qui protège Tolède et d’une porte du XIVe siècle est
clairement marquée par l’influence musulmane : la porte est en forme d’arc lobé,
surmontée de bas-reliefs ornementaux typiques de l’art musulman (arcs brisés et
arcs polylobés) ; enfin, les créneaux surmontant les remparts sont typiques de
l’architecture musulmane. Construite au XIVe siècle par l’ordre des Hospitaliers,
cette porte est une réalisation de l’art mudéjar. L’art mudéjar (mot inventé en
1859) se développe à la fin du XIIIe et au XIVe siècle en Espagne, alors que la
25
domination chrétienne sur la péninsule ibérique est durablement établie. Il
désigne des formes artistiques aboutissant à la synthèse entre l’art hispanomauresque et l’art occidental (roman et gothique). Il se caractérise par un art du
décor particulièrement somptueux (reliefs en stuc, mosaïques florales,
incrustations de céramiques, plafonds à stalactites), la présence de formes
architecturales d’inspiration musulmane (arcs lobés, entrelacs géométriques)…
L’art des mudéjars (population musulmane restée sous domination chrétienne
après la Reconquête) reflète bien la part prise par l’esthétique islamique dans la
civilisation chrétienne de la péninsule Ibérique. Les maîtres d’œuvre et artisans
mudéjars, célèbres pour leur remarquable savoir-faire dans l’art de la
construction, ont bâti pour les chrétiens de très nombreux palais, couvents et
églises auxquels ils ont appliqué des schémas rigoureusement islamiques.
L’église San Roman, qui existait peut-être déjà à l’époque wisigothique,
comporte deux parties. L’une du XIIe siècle avec des arcs en fer à cheval et des
baies, situées dans la partie supérieure de l’édifice, qui n’ont pas pour fonction
d’en éclairer l’intérieur mais qui servent à alléger le mur. Cette partie est assez
typique d’une première phase du style mudéjar tolédan. L’autre, de la première
moitié du XIIIe siècle, est visible dans le chevet et les peintures murales dans
lesquelles on trouve également des influences islamiques (les faux claveaux
rouges et blancs sur les arcs des nefs et certains motifs végétaux dans les
écoinçons des arcs par exemple).
Au XIe s., Daniel de Morley oppose l’enseignement de ses maîtres tolédans à
l’obscurantisme du savoir dispensé dans les écoles latines, notamment à Paris, qui
repose uniquement sur l’autorité des auteurs antiques autorisés.
Tolède apparaît comme un centre de traduction majeur qui permet aux savants de
l’Occident d’entrer en contact avec des textes de savants arabes ou de l’Antiquité.
Sous la direction des Arabes et des savants musulmans, un enseignement de
qualité y est dispensé. Sous la domination musulmane (qui dure trois siècles),
Tolède (Tulaytula pour les musulmans) est une ville où cohabitent chrétiens, juifs
(qui sont installés à partir du IXe siècle dans un quartier séparé, à l’ouest de la
ville) et musulmans. Elle compte environ 20 000 à 30 000 habitants et s’affirme
comme un grand centre culturel, notamment grâce au mécénat du calife Al
Ma’mun, qui s’entoure de savants et d’écrivains et promeut le développement
artistique et culturel. Prise par les chrétiens (Alphonse VI de Castille et Leon) le
25 mai 1085, elle devient un des postes avancés des royaumes chrétiens dans leur
lutte contre les Maures. À partir du milieu du XIIe siècle, Tolède redevient un
grand centre culturel : elle compte de riches bibliothèques, accueille des savants
polyglottes qui permettent l’accès aux textes des différentes cultures et accueille
du fait de ces atouts des savants occidentaux avides de savoir.
Les savants chrétiens qui affluent à Tolède cherchent d’abord l’accès aux textes
grecs : les commentaires d’Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198), concernant
Aristote, sont particulièrement appréciés.
Gérard est né à Crémone, en Lombardie, vers 1116. Il y fait des études
scientifiques et philosophiques et se passionne donc pour les écrits des Grecs.
N’en trouvant que des bribes, il décide de se rendre en Espagne où il sait, comme
d’autres de ses contemporains, que la domination musulmane a laissé des livres
en arabe qui contiennent une part essentielle des écrits scientifiques des Grecs.
Au départ, il cherche l’Almageste de Ptolémée (savant grec du IIe siècle après J.C. qui vécut à Alexandrie, auteur d’ouvrages mathématiques, géographiques,
astrologiques et astronomiques), un traité d’astronomie d’un très haut niveau
technique. Il a été traduit du grec en arabe sur l’ordre du calife abbasside alMa’amûn vers 827-828 et est devenu alors la principale référence de l’astronomie
islamique. Arrivé à Tolède en 1141, Gérard est fasciné par le nombre d’ouvrages
ignorés des Latins qui s’y trouvent : il s’y installe et apprend l’arabe. La mention
de ce texte montre que Gérard de Crémone cherche en priorité des ouvrages ayant
trait au quadrivium (la partie « scientifique » des arts libéraux sur lesquels se
fonde encore l’enseignement médiéval) mais il ne néglige pas non plus les
œuvres philosophiques. On lui prête aujourd’hui 87 traductions, nombre élevé qui
laisse supposer qu’il animait sans doute une équipe de traduction.
L’Espagne musulmane (l’Al Andalus) se rendit indépendante du califat de Damas
sous le prince omeyyade Abd al-Rahman qui, réfugié en Andalousie, se proclama
émir et fixa sa résidence à Cordoue en 756. Depuis 717, le gouvernement d’Al
Andalus était installé à Cordoue, au détriment de Séville. Cette primauté de
Cordoue fut donc confirmée par l’installation de la dynastie omeyyade, qui réunit
26
sous son autorité toute l’Espagne musulmane. Elle est le bastion de la dynastie
omeyyade et est une ville tout à fait considérable à la fin du Xe siècle : peut-être
200 000 habitants à cette époque et seconde ville du monde musulman d’alors,
après Bagdad. D’où sa célébrité dans le monde arabe, et encore au XIIe siècle au
moment où écrit le savant Idrîsî (vers 1100-vers 1164). À la fin du Xe siècle, la
ville est ruinée par la guerre civile et les pillages ; au début du XIe siècle, après
trois ans de siège (1010-1013), elle est mise à sac par les Berbères. Après les
événements, Cordoue est réduite au rôle d’une taifa (en arabe, « morceaux,
parties » ; on désigne ainsi les principautés issues du démembrement du califat de
Cordoue, entre 1019 et 1031) mais elle garde un prestige lié à son passé, dont
l’immense mosquée témoigne. La ville se soulève à plusieurs reprises contre le
pouvoir berbère mais ne tombe définitivement aux mains des chrétiens qu’en
1236.
Cordoue était une cité prospère. Le fleuve offrait une voie d’eau pour importer les
denrées et matières premières nécessaires à l’alimentation et à l’industrie. Dans
les plaines environnantes, le blé et les autres produits agricoles dont la ville avait
besoin étaient cultivés sur des terres irriguées, exploitées grâce aux techniques
importées du Proche-Orient. Parmi les activités artisanales de la ville, l’une était
particulièrement renommée: Cordoue produisait un cuir de chèvre de grande
qualité, utilisé dans la fabrication de chaussures réputées jusqu’en France ou en
Angleterre. Les musulmans ont également introduit à Cordoue la fabrication de
cuirs décoratifs, peints et dorés. Cordoue était aussi un carrefour routier et un
marché où plusieurs régions échangeaient leurs produits.
Quatre fonctions dominent à Cordoue : la fonction politique, la fonction
commerciale, la fonction culturelle et enfin la fonction religieuse, symbolisée par
la Grande Mosquée. La croissance de Cordoue s’explique en grande partie par
son site. La ville est située dans la moyenne vallée du Guadalquivir. Son
emplacement a été déterminé par un pont datant de l’époque romaine qui,
pendant des siècles, fut un passage obligé pour de vastes régions. Parmi les
avantages offerts par le site favorable de Cordoue, le Guadalquivir, les ruisseaux
et les sources de la Morena fournissaient toute l’eau désirable, la vallée et les
terrasses alluviales permettaient de riches cultures. La multiplication des quartiers
en dehors de l’enceinte et les agrandissements successifs de la mosquée montrent
le développement urbain et l’accroissement de la population. L’ancienne capitale
de la Bétique romaine, Corduba, était une petite cité endormie à l’arrivée des
musulmans. L’installation du gouverneur pour le compte des califes de Damas,
en 716, a inauguré le développement de la ville : premiers travaux d’édilité,
restauration du vieux pont romain, début des faubourgs sud. La croissance de la
ville s’est accélérée au cours du Xe siècle quand Cordoue est devenue la capitale
du royaume indépendant d’Abd al-Rahman III. En dehors de Al Madina, vingt-etun quartiers se sont formés, dans toutes les directions, et des résidences
califiennes comme Madinat az-Zahra et Madinat az-Zahira ont constitué le noyau
de nouvelles villes.
Cordoue se présente comme la ville islamique typique avec ses fonctions de base
: religieuse, politique et économique. L’importance de la fonction religieuse
apparaît dans la splendeur de la mosquée, construite, agrandie et modifiée entre
785 et 987, remarquable par ses dimensions (rectangle de 130 mètres de large sur
180 mètres de long) et la beauté de son mihrab. Le nombre de mosquées de
quartier prouve également l’importance de cette fonction religieuse. Centre
politique, Cordoue possédait un palais (al-Qasr ou Alcazar) situé face au
Guadalquivir : résidence du calife, il abritait aussi ses serviteurs et les
fonctionnaires. La fonction économique apparaît dans le grand marché
(tisserands, marchands de soie et de lin, parfumeurs, droguistes, etc.), les
caravansérails et la richesse des négociants.
Cordoue était le foyer d’une brillante civilisation ; capitale de l’islam espagnol,
elle rivalisait alors avec les villes musulmanes d’Orient et restait sans égale dans
le monde occidental. Cordoue a un rayonnement culturel important grâce à la
splendeur d’une mosquée qui fait l’émerveillement des musulmans et des
chrétiens. Cette ville est aussi réputée pour ses savants illustres à une époque où
la science musulmane est à son apogée.
Commencée au VIIIe siècle, la Grande mosquée de Cordoue est constamment
agrandie jusqu’au XIIe siècle. Elle occupe une place considérable au centre de la
ville. Cette immense salle de prières est constituée de nefs perpendiculaires à la
qibla, sur le modèle de la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem. Les arcs outrepassés se
caractérisent par une alternance de pierres blanches et rouges qui rappelle l’art
27
byzantin, tandis que leur forme lobée les rattache à l’art musulman. Il se dégage
une impression de calme, de sérénité renforcée par la sobriété de la décoration,
composée de motifs géométriques et végétaux. À partir de 1523, une cathédrale
est érigée au centre de la Grande Mosquée à l’initiative de l’évêque et du chapitre
cathédral, en dépit des protestations de la municipalité. En 1526, Charles Quint
déclare : « Ce que vous avez fait, on le trouve partout, ce que vous avez détruit
était unique »…
Construit entre 785 et 987, cet édifice associe des formes et des motifs d’origine
orientale, romaine et wisigothique. Agrandie à trois reprises, parallèlement à la
croissance de la ville, la grande mosquée a été tout d’abord édifiée par
l’Omeyyade Abd al-Rahman Ier. L’édifice rectangulaire, en pierre, comprend
onze nefs orientées nord-sud, perpendiculairement au mur de la qibla. Les nefs
sont séparées par de fines colonnes de marbre, unies dans le sens longitudinal par
deux rangées d’arcs très originaux, à claveaux alternés rouges et blancs. Les arcs
inférieurs sont outrepassés – en fer à cheval –, ne jouant pas de réel rôle de
support, et sont surmontés d’arcs en plein cintre de soutien. Cette disposition,
unique en son genre, a permis la construction d’un vaste édifice reposant sur des
piliers dont le faible encombrement donne aux fidèles une visibilité maximale.
On parle de la « forêt de colonnes » de la mosquée de Cordoue. La salle de prière
en compte environ 850, contre plus de 1 000 au départ. Elles ont été récupérées
sur les ruines de monuments romains ou wisigothiques. Dans la partie la plus
ancienne, les chapiteaux sont tous différents. Les colonnes sont de granit, de
jaspe et de marbre. Les arcs dits « en fer à cheval » semblent se superposer sans
fin. Comme ces arcades n'étaient pas très hautes, l'architecte, dont le nom est
resté inconnu, a en l'idée de les assembler par deux, l'une au-dessus de l'autre,
s'inspirant probablement de l'aqueduc romain de Los Milagros à Mérida. Les
voussoirs sont tous semblables, peints en blanc et ronge. L'effet visuel est
surprenant : l'espace semble fuir dans tontes les directions en se répétant à l'infini.
Elle fut agrandie plusieurs fois mais la structure et l'harmonie ont été respectées.
La salle compte 19 vaisseaux et 36 travées mais la hauteur n'est que de 11 mètres.
Au fond se trouve un magnifique mihrab orné avec raffinement, construit au Xe
siècle sous Al-Hakam II, fils d'Abd al-Rahman III. Le mihrab de la mosquée est
surtout une niche en arcade, le mihrab évoque le toit d’une mosquée ou encore la
voûte céleste. Une étude du mihrab de la mosquée de Cordoue peut permettre de
remarquer quelques aspects de l’art islamique – arc outrepassé, arcs trilobés,
utilisation de la mosaïque pour réaliser des décors végétaux ou calligraphiques –,
expression artistique raffinée au service de la foi.
Al- Idrîsî décrit avec émerveillement la Grande Mosquée de Cordoue, qu’il a sans
doute visitée, et reste fasciné par les éléments de son architecture : les arcs
superposés qui donnent l’impression d’une forêt d’arcades hautes de près de 6
mètres, le plafond à caissons ouvragés où l’on trouve des mosaïques dont on sait
qu’elles ont été réalisées par des maîtres byzantins appelés pour l’occasion, qui
ont su adapter les motifs au goût et aux exigences de l’islam. Entreprise par Abd
al-Rahman Ier en 785, elle est agrandie une première fois par son petit-fils Abd
al-Rahman II au milieu du IXe siècle, remaniée à partir de 962 par Abd alRahman III et encore agrandie sous le successeur de ce dernier, al-Hakam II, à
partir de 961. À cette époque, la mosquée est une véritable oeuvre d’art et aussi
un centre d’enseignement très renommé. Idrîsî est bien conscient de la situation
de la ville à son époque. À la fin du Xe siècle et au début du XIe siècle, la ville
est ruinée par la guerre civile et les pillages. Nombreuses sont les élites qui
prennent le chemin de l’exil. Elles diffusent alors le savoir jusque-là
farouchement gardé dans le palais des califes : tel est le cas des livres de la
bibliothèque d’al-Hakam II. Les foyers de sciences se multiplient et ouvrent la
voie aux traductions du XIIe siècle en pays chrétien.
La ville de Cordoue, aux XIe-XIIe siècle, est un centre intellectuel très important
avec plus de 70 bibliothèques où travaillent de grands savants ou philosophes.
Abulcasis (Abu l-Qasim az-Zahravi, 936-1013) est un des plus grands chirurgiens
arabes du Moyen Âge. Abulcasis naît à Cordoue, où il étudie la médecine et
devient bientôt, du fait de ses talents, médecin de la Cour, auprès du calife AlHakam II. Riche de près de 1 500 pages, son ouvrage principal, connu sous le
nom d’Al Tasrif (« La pratique »), est une encyclopédie médicale divisée en 30
traités. Le plus célèbre de ces traités est le dernier, exclusivement consacré à la
chirurgie, qui a durablement influencé la médecine musulmane et occidentale. Il
rassemble les descriptions de nombreux actes chirurgicaux et est agrémenté de
schémas explicatifs, parmi lesquels près de 200 dessins d’outils chirurgicaux. Ces
28
illustrations représentent différents types de scalpels, de trépans, de curettes, de
forceps, de crochets… pour la pratique de la chirurgie et de l’obstétrique. Il
révèle la maîtrise des médecins musulmans dans les domaines de la chirurgie
oculaire, des trépanations et de l’obstétrique. Ces illustrations ont été reprises et
dans de nombreux manuscrits postérieurs. Cet ouvrage fut traduit en latin près
d’un siècle et demi après sa parution par Gérard de Crémone et son influence fut
telle qu’il resta inscrit au programme de médecine de l’université de Montpellier
pendant près de cinq siècles. Le texte présenté ici donne une description pratique
de la technique de l’amputation et doit servir à l’enseignement de cette pratique
aux jeunes médecins. Le premier traitement appliqué est l’administration de
médicaments. Suit l’amputation si les médicaments restent sans effet. Le texte est
clairement structuré selon un processus scientifique et rationnel : à la description
des causes de la gangrène succède l’évocation des différents traitements
possibles, envisagés sous leurs aspects pratiques. Ces traitements sont décrits
avec précision et les différents cas de figure possibles sont envisagés (« Si une
hémorragie survient au cours de votre travail… »). Ils laissent apparaître un
véritable souci du patient et une parfaite étude de l’acte décrit. Ce texte atteste de
l’incontestable avance de la médecine musulmane au XIIe siècle, à une période
où la médecine occidentale en est encore à ses balbutiements.
Shemuel Ha-Naguid est un personnage très représentatif de la communauté juive
d’Espagne. Tout en continuant à professer sa foi (contre le versement d’un impôt
spécial), il considérait la culture arabe comme un modèle à imiter. Grand poète,
auteur d’ouvrages de droit et de théologie, formé dans les derniers temps de la
splendeur cordouane, Shemuel Ha-Naguid occupa des fonctions administratives
importantes à Grenade. Son existence correspond à une période de tolérance qui
fut remise en question dans la deuxième partie du XIe siècle, lorsque des tribus
musulmanes plus fanatiques (Almoravides puis Almohades) prirent le pouvoir en
Andalousie et démembrèrent le califat de Cordoue.
Doué de tous les talents, médecin et juriste, Ibn Rushd est le principal philosophe
musulman de l’Occident. Ibn Ruschd est né à Cordoue dans l’Espagne
musulmane. Issu d’une grande famille de juristes, fidèles serviteurs du régime
almoravide, il perpétue la tradition familiale au service des émirs almohades en
qualité de juge (cadi) de Séville (1169) puis de grand cadi à Cordoue (1180).
Parallèlement, il s’exerce à la médecine, devenant même le médecin personnel de
l’émir almohade, Abu Yaqub Yusuf (1163-1184). Il a écrit des traités de droit, de
médecine, de physique, de grammaire mais aussi d’astronomie et de théologie qui
s’inscrivent dans le courant rationaliste qui se développe à la suite de la
révolution almohade (depuis 1146). Mais l’essentiel de son activité d’écrivain est
de caractère philosophique : il est un grand commentateur de l’œuvre d’Aristote.
Il veut retrouver la pureté de la philosophie d’Aristote en éliminant les diverses
interprétations de ses prédécesseurs musulmans et des commentateurs grecs.
Dans ses commentaires, il développe une interprétation personnelle de l’oeuvre
du philosophe qu’il s’efforce de concilier avec sa foi en l’islam (le principe
aristotélicien de l’éternité du monde met en cause l’idée de création du monde
dans le temps qui est l’un des fondements des religions prophétiques, judaïsme,
christianisme et islam). L’idée que l’on retrouve sans cesse dans l’oeuvre
d’Averroès est que la connaissance rationnelle est nécessaire et même obligatoire
pour le croyant. Il considère que philosophie et religion relèvent de domaines
séparés et refuse donc de les opposer. Il affirme pour l’intellectuel le droit de
penser librement. C’est son oeuvre philosophique qui lui vaudra une grande
célébrité dans les universités du monde chrétien, au point qu’il est appelé « le
Commentateur » (sous-entendu « d’Aristote »). Yaqub al-Mansur, fils et
successeur de l’émir Yusuf, le comble encore de ses faveurs, puis lui retire sa
protection entre 1195 et 1197, au plus fort de la guerre avec les chrétiens (bataille
d’Alarcos en 1195), sans doute pour se concilier les ulémas (théojuristes)
andalous, utiles à la mobilisation des énergies et très hostiles au philosophe
pourtant issu de leurs rangs. Les livres d’Averroès sont brûlés à Cordoue en 1197.
Peu de temps avant sa mort, il rentre en grâce mais n’en profite guère. Sa
réputation de médecin et juriste est établie tant chez les musulmans que chez les
chrétiens. En revanche, son oeuvre de philosophe a été bien reçue en Occident
alors qu’elle est occultée en terre d’islam. Il doit son influence posthume à des
juifs et à des chrétiens.
C’est aussi Cordoue qui accueille le médecin et théologien juif Maimonide
(1135-1204).
La splendeur de Cordoue semble avoir marqué ses contemporains puisque de
29
nombreux hommes de lettres l'évoquent dans leurs écrits (Ibn Hazm, Al-Bakri,
Al-Idrisi, Ibn Hawqal...). Ils avancent tous des statistiques : il y aurait eu à
Cordoue plusieurs centaines de mosquées (de 400 à 1 600 !), plus de 80 000
échoppes, environ 200 000 habitations dont 30 000 à 60 000 réservées à
l'aristocratie et aux hauts fonctionnaires, des hôpitaux, des bains publics, la
bibliothèque du calife composée de 400 000 ouvrages. Si les chiffres se
contredisent souvent, ils témoignent néanmoins de l'admiration suscitée par
Cordoue. Sa population nombreuse, son dynamisme, son éclat intellectuel
impressionnent. Le géographe Al-Idrisi, né au Maroc en 1100, a fait ses études à
Cordoue, qu’il appelle « ville des lumières ».
Les découvertes de la science antique sont donc transmises au monde occidental
enrichies de commentaires qui les réactualisent. Les savants chrétiens apprennent
également beaucoup des traités de médecine et d’astronomie arabes. La
découverte de tous ces textes aura des conséquences considérables dans
l’évolution scientifique de l’Occident, en retard dans ces domaines face au monde
musulman. Ils seront à l’origine du renouveau intellectuel et artistique que
connaîtra l’Occident à la fin du Moyen Âge.
III. Une hostilité toujours perceptible et les enjeux de la Reconquista
Pierre le Vénérable veut traduire le Coran pour mieux démontrer que l’Islam est
une religion hérétique et pour faire reculer son influence. Ce document démontre
que les contacts culturels restent marqués par l’hostilité entre les religions.
Dans la ville de Tolède, il existe des quartiers réservés : un quartier juif s’est
constitué au Sud-Ouest de la ville.
À partir de 1100, la Reconquista progresse. En 1125, l’archevêque de
Compostelle, Diego Gelmirez, persuade les chevaliers espagnols que la
reconquête est une guerre sainte au même titre que la libération du SaintSépulcre, bien qu’elle n’ait pas valeur de pèlerinage : mourir sur le Tage devient
aussi glorieux que mourir sous Jérusalem. Les croisés d’Espagne reçoivent
l’absolution de tous leurs pêchés. Diego Gelmirez instrumentalise encore le
mythe de Jérusalem en usant d’une géographie pour le moins étonnante : le plus
court chemin pour « le Sépulcre du Seigneur » passe par Cordoue et Séville !
Les chrétiens parviennent à contrôler le port d’Almeria tout au sud de la
péninsule (1147-1157). Cette guerre prend la dimension d’une croisade, elle
entraîne la radicalisation des musulmans sous l’impulsion des Almoravides puis
des Almohades, qui prônent le Jihad pour sauver Al-Andalus. L’intolérance
réciproque s’installe. La Reconquista aboutit en 1212 à la bataille de Las Navas
de Tolosa qui marque le recul définitif des musulmans d’Espagne.
La progression des armées chrétiennes aux dépens des musulmans s’accompagne
d’une politique destinée à pérenniser l’emprise du conquérant sur ses nouveaux
territoires. Les fueros accordés prévoient des conditions avantageuses pour les
colons chrétiens tout en préservant quelques droits pour les mudéjars et les juifs
dont la présence est indispensable à la mise en valeur du territoire. La violence
n’est pas absente de la frontière. Les musulmans sous domination chrétienne
peuvent posséder la terre et commercer. Ils sont reconnus par la justice. Mais
l’organisation ternaire de la justice, qui oblige les plaignants à se faire
accompagner de témoins d’autres communautés, ne peut faire oublier la
prédominance évidente accordée aux chrétiens. Les mudéjars peuvent pratiquer
leur culte et paient un tribut en échange de leur statut.
La hisba est une police des moeurs qui se préoccupe en tout premier lieu du
marché, lieu des échanges, et de la fraude, que surveille un magistrat spécifique
(le muhtasib). Les premières ébauches de ce type de traité datent du IXe siècle ;
les plus anciens conservés dans leur forme la plus achevée sont andalous et datent
du XIe siècle. Celui d’Ibn Abdun, qui date du début du XIIe siècle (vers 1130),
est remarquable. Notable de Séville, alors soumise aux Almoravides (10911147), ce juge montre une grande méfiance à l’égard des nouveaux maîtres de la
région (les Almoravides), comme envers les juifs et les chrétiens, condamnés à
une stricte ségrégation. On voit que les relations entre les différentes
communautés sont loin d’être pacifiques et tolérantes même si les contacts au
quotidien peuvent être nombreux. Le passage sur la circoncision révèle moins une
ignorance des pratiques chrétiennes qu’une volonté de convertir, y compris par la
force, les chrétiens de la ville. La défiance est de règle, comme l’indique le
passage sur la médecine. Le juge vise à interdire les contacts quotidiens entre les
représentants des différentes communautés, ce qui prouve qu’ils existent. Il
30
prohibe aussi la vente de livres scientifiques aux juifs et aux chrétiens, bien
conscient du retard scientifique occidental que certains savants commencent à
vouloir combler à cette époque en Espagne.
Tolède est la ville où le Coran fut traduit en latin. Pierre le Vénérable est le
neuvième abbé (de 1122 à 1156) de la puissante abbaye de Cluny. Il a laissé une
oeuvre très importante, liturgique, épistolaire, hagiographique mais aussi
polémique. C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent divers traités contre
les hérétiques, contre les juifs et contre les Sarrasins qui visent à régler leur
compte à tous ces « déviants » mettant en péril la chrétienté, selon lui. Sarrasin
est le nom donné par les Occidentaux aux musulmans. Il dérive du mot arabe
charqîyyîn, qui signifie « oriental », et désigne une tribu du nord de la
péninsule Arabique. La traduction en latin du Coran, entreprise pour la première
fois à son initiative, s’inscrit dans son ecclésiologie de défense et d’illustration du
christianisme. Arrivé en Espagne en 1142 pour visiter certaines abbayes
clunisiennes, il rencontre sur les bords de l’Èbre (Tolède) des traducteurs
scientifiques et leur commande alors la traduction d’une série de textes relatifs à
l’islam, dont le Coran. Il convient de ne pas faire de contresens ni
d’anachronisme dans l’interprétation de cette entreprise. Contrairement aux
traductions contemporaines ou postérieures, qui visent à accéder à un corpus
scientifique que les Latins ont conscience d’ignorer et révèlent un intérêt pour le
monde et la langue arabes, la traduction du Coran est une oeuvre polémique. Si
Pierre le Vénérable explique bien sa volonté de mieux connaître l’islam, il ne
s’agit pas d’une quelconque curiosité irénique ou désintéressée : son seul but est
de trouver dans le texte sacré des musulmans les arguments pour confondre
l’islam, considéré comme la somme de toutes les hérésies. Il s’agit donc de le
combattre. L’équipe de traduction comporte quatre personnes : deux traducteurs
scientifiques versés dans l’astronomie, l’Anglais Robert de Ketton et le Slave
Hermann de Carinthie auxquels sont adjoints Pierre de Tolède, probablement un
mozarabe, et un Sarrasin. Cette méthode de traduction dite « à quatre mains » ou
« à deux interprètes » est la mieux connue : mozarabes ou juifs arabophones
traduisent de l’arabe en langue vulgaire (castillan ou catalan) un texte arabe qu’un
ou plusieurs clercs transcrivent en latin. La présence d’un Sarrasin, signalée ici,
est sans doute rare dans la mesure où les musulmans demeurés sous le joug
chrétien ne sont pratiquement jamais des intellectuels. Il est donc sans doute
difficile de trouver un arabophone musulman en mesure de donner des précisions
utiles sur la phase arabovulgaire de la traduction.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
31
HMA – Charlemagne, empereur d'Occident
Approche scientifique
Approche didactique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude Insertion dans les programmes (avant,
spatiale) :
après) :
En quoi l’Empire carolingien (et les 46 années du règne de Charlemagne) marque
une rupture dans le haut Moyen Age ? Pourquoi commence-t-il à être appelé
Europe, par opposition à l’Empire byzantin et au monde musulman ?
Parmi tous les personnages historiques, Charlemagne apparaît comme celui dont
la figure demeure brouillée par le mythe et la poésie, et cela malgré l’abondance
de sources contemporaines qui nous le font mieux connaître. Roi barbare ou
héritier des césars romains, chevalier ou tyran, allemand ou européen : les
portraits ne manquent pas pour définir l’empereur Charles.
Sources et muséographie :
Les sources, peu nombreuses mais variées (annales, récits historiques, vies de saints et vestiges archéologiques), permettent de
reconstituer la période. En majorité ecclésiastiques, elles sont à prendre avec précaution, à cause de leur partialité et des erreurs
chronologiques, mais elles montrent la vitalité culturelle du haut Moyen Age malgré les troubles politiques.
Ouvrages généraux :
Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Hachette, 1983 (1997).
Pierre Riché, De Charlemagne à Saint Bernard : culture et religion, Paradigme, coll. « Varia », Caen, 1995, 223 p.
Renée Mussot-Goulard, Charlemagne, coll. « Que sais-je ? », n° 471, PUF, Paris, 1998.
Philippe Depreux, Charlemagne et les Carolingiens 687-987, Talandier, Paris, 2002, 159 p.
L. Halphen, Charlemagne et l’Empire carolingien, Albin Michel, 1995.
M. Balard, Ph. Genêt, M. Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette Université, Paris, 1990.
S. Lebecq, Les origines franques (Ve-IXe siècles), Nouvelle histoire de la France médiévale, coll. « Points-Histoire », Le
Seuil, Paris, 1990.
Werner K.-F, Les Origines, in Histoire de France sous la direction de Jean Favier, Fayard, 1984, chapitres X à XVII. Une
excellente somme des connaissances sur cette période.
Jean Favier, Charlemagne, Fayard, Paris, 1999 (réimpr. 2002), 769 p.
Robert Folz (1910-1996), Le Couronnement impérial de Charlemagne : 25 décembre 800, (1964) Gallimard, coll. « Folio /
Histoire », Paris, 1989, 348 p.
Henri Pirenne (1862-1935), Mahomet et Charlemagne, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige / Grands textes », Paris,
1937 (réimpr. 1992, 2005), 224 p.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
L. Joffredo, « Charlemagne », TDC n° 778, 15-30 juin 1999. Pour la description très précise du palais d’Aix et de ses fonctions,
voir les pages 20 à 23.
« Comment Charlemagne gouverne son empire » L'HISTOIRE N°328, février 2008 ; au IXe siècle, les Carolingiens sont à la tête
d'un empire de près d'un million de km2. Sans langue commune ni capitale unique, rassemblant des territoires disparates, cet
empire n'est ni centralisé ni unifié. Il est pourtant une réalité
Michel Rouche, « Roland à Roncevaux », L’Histoire, n°3, juillet-août 1978.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Le haut Moyen Age du Ve au Xe siécle est une période importante de peuplement
de l'Europe. Les différentes invasions ont contribué à lui donner sa physionomie
actuelle. Les Germains ont repris des éléments romains comme les titres de
comtes, ducs, venant de l'Empire romain tardif et le latin, langue de l'écrit, mais
ils en ont aussi apporté de nouveaux. De ce mélange est née la société médiévale.
Quelques traits dominent la période :
- le rôle croissant du clergé qui, très structuré, sert de relais à l'administration
royale. Gardien de la foi et du salut, il perpétue le souvenir de l'Empire romain
garant de la paix civile. Par le sacre, il donne aux rois leur pouvoir. Il prend en
charge les pauvres et l'enseignement, maintient le latin comme langue écrite (on
lui doit la plupart des sources sur cette période). Les évêques remplacent les
magistrats du Bas-Empire romain qui ont fui vers les campagnes, ils dirigent les
villes, toujours capitales des cités, mais devenues des centres religieux ;
- le morcellement du pouvoir politique car, pour les Germains, l'idée d'empire est
inconnue, seule la valeur guerrière compte. Le roi est un chef de guerre qui doit
mener ses hommes à la victoire. Sa succession se fait entre tous ses fils, ce qui
provoque des guerres fratricides pour récupérer la totalité de l'héritage paternel
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Après avoir rappelé la
naissance des royaumes barbares (ce qui
permet d’évoquer Clovis et le royaume des
Francs), les élèves étudient l’organisation et
le partage de l’Empire de Charlemagne.
• Carte : l’Empire carolingien.
• Repères chronologiques : baptême de
Clovis (496) ; couronnement de
Charlemagne (800) ; partage de Verdun
(843).
• Documents : Aix-la-Chapelle ; les
Serments de Strasbourg.
BO futur programme : 6e - LES EMPIRES
CHRÉTIENS DU HAUT MOYEN ÀGE
Les deux empires de l’orient byzantin et de
l’occident carolingien, sont situés et
caractérisés dans leurs dimensions politique
32
Les périodes d'unification, donc de paix civile, sont toujours l'œuvre d'un seul roi
et sont précédées du massacre des rivaux de sa parentèle ;
- la vassalité qui apparaît, reposant sur des relations d'homme à homme avec
serments devant témoins, remplace les liens administratifs romains ;
- l'importance des campagnes est accrue au détriment des villes car la richesse
vient de la terre, source de nourriture à une époque de refroidissement du climat.
Les villae, grands domaines fonciers, vivent en autosuffisance. Les échanges
commerciaux, réduits à cause des invasions, ne concernent que des produits de
luxe (soieries, épices...) apportés par des « Syriens » (Byzantins).
Selon Henri Pirenne, il existe s un rapport étroit entre l'expansion de l'Islam conquête arabe et la formation du Moyen Age occidental. En 1922, il écrit sur le
sujet un article, "Mahomet et Charlemagne" dans la Revue belge de philologie et
d'histoire qui aura un certain retentissement. L'article se conclut par « Sans
l'Islam, l'Empire franc n'aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne sans
Mahomet serait inconcevable. » Dès lors, il va enchainer articles, colloques et
conférences pour appuyer sa thèse mais n'écrira que tardivement, peu avant sa
mort en 1935, son ouvrage synthétisant toutes ses recherches et portant le titre de
son premier article, Mahomet et Charlemagne. Le livre aura une publication
posthume, en 1937. Dans cette thèses sur les origines, il développe deux idées
principales :
* Une continuation de la civilisation méditerranéenne après les invasions
germaniques ; les peuples dits "barbares" se romanisent tant que la Méditerranée
a pu jouer son rôle d'unité politico-économique et culturelle. L'empire romain
fondé sur une structure de cités et dont le commerce est centré sur la
Méditerranée est donc peu touché par les invasions barbares du Ve siècle. La
culture romaine peut se maintenir au bord de la Méditerranée, le rayonnement de
Constantinople prenant le relai de Rome.
* La conquête musulmane en Afrique du Nord, en Occident (Espagne, Corse,
Sardaigne et sud de l'Italie) et en Orient rompt l'unité méditerranéenne, sépare
l'Orient de l'Occident. La Méditerranée occidentale n'est plus le lieu d'échange
entre Europe, Afrique et Orient mais est devenue une mer musulmane.
L'Occident est alors obligé de vivre en vase clos, le pouvoir politique remonte
vers le nord de l'Europe occidentale, l'État franc va se développer et une
économie purement terrienne va naitre.
Les historiens ont longtemps débattu de la thèse de Pirenne. Aujourd'hui, si on
reconnait que la conquête arabe et l'expansion de l'Islam réduisit l'influence de
l'empire romain d'Orient, les raisons d'une bascule vers le nord de l'économie par
l'arrivée de l'Islam est beaucoup plus discutée. Ainsi à la fin des années 1960,
Jacques Le Goff et Jean-Noël Biraben avancent l'hypothèse que la peste qui
ravagea les ports de Méditerranée et les villes du sud de l'Europe ont joué un plus
grand rôle dans ce basculement. De plus les contacts commerciaux en
Méditerranée ne cessèrent jamais. Les historiens avancent aussi comme cause du
développement nord-européen au Moyen-Age une paix relative, une cohésion
religieuse et une période climatique favorable.
(empires chrétiens), culturelle (grec et latin)
et religieuse (une religion, deux Églises).
DÉMARCHES
La caractérisation de chacun des deux
empires se fait à partir d’exemples au choix :
- de personnages (Charlemagne …) ;
- d’événements (le couronnement de
Charlemagne …) ;
- ou d’oeuvres d’art carolingiennes (la
chapelle d’Aix, orfèvreries…).
L’étude débouche sur une carte de l’Europe
où sont situées les chrétientés latine et
orthodoxe.
CAPACITES
Connaître et utiliser les repères suivants
− L’empire carolingien sur la carte de
l’Europe au IXe siècle
− Le couronnement de Charlemagne : 800
Décrire quelques grandes caractéristiques de
l’empire carolingien au IXe siècle
Reconnaître une oeuvre d’art carolingienne
Il s’agit d’aider les élèves à prendre
conscience que l’Empire carolingien veut
fait renaître l’Empire romain d’Occident
tombé en 476. Ainsi, Charlemagne est un
empereur chrétien et romain comme le
manifeste son couronnement à Rome
par le pape Léon III à la Noël de l’an 800.
Grâce à l’appui du pape, Charlemagne peut porter le titre impérial romain trois
siècles après le dernier empereur romain, continuer la politique de conquêtes des
Mérovingiens (notamment de Clovis) et unifier une partie de l’Occident. Selon R.
Mussot-Goulard, « entre la période mérovingienne, novatrice mais troublée, et le
milieu du IXe siècle marqué par les invasions scandinaves, le règne de
Charlemagne apparaît comme la réussite de l’unification d’un large territoire qui
s’étend de l’Elbe à l’Ebre ». L’organisation carolingienne s’appuie sur
l’aristocratie laïque et les évêques. Les services centraux sont renforcés (les missi
dominici).
Eginhard, biographe et contemporain de Charlemagne, écrit en latin en imitant
Suétone. Eginhard est né vers 770 dans la vallée du Main. D’abord élevé à
l’abbaye de Fulda, il est accueilli à la cour de Charlemagne et formé par Alcuin.
L’oeuvre consacrée à Charlemagne (Vie de Charlemagne) n’est pas objective.
C’est un panégyrique à la façon antique. Il est tout à la gloire de Charlemagne et
de la dynastie carolingienne. C’est aussi un moyen de ternir la réputation des
Mérovingiens.
Charlemagne, fils de Pépin le Bref, est le souverain carolingien le plus marquant
33
par la longévité de son règne (46 ans), son charisme, ses conquêtes militaires et
ses réformes. Le principal fait du règne est le couronnement impérial. Présenté
comme une restauration de l'Empire romain d'Occident, il semble cependant que
Charlemagne ait pu considérer ce titre d'empereur comme confié à lui seul. Il
n'envisage de le transmettre que le jour où il ne lui reste plus qu'un fils, Louis,
qu'il couronne empereur en 813. Après sa mort en 814, son règne apparaît vite
comme un âge d'or perdu et la légende s'empare de lui. La figure de
Charlemagne, empereur mythique à la barbe fleurie (fausse, car il ne portait que
la moustache), survécut dans les chansons de geste (la Chanson de Roland, la
Chanson des Saisnes), comme infatigable défenseur de la foi et de la justice.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
Charlemagne est à la fois roi des Francs, seigneur suzerain, conquérant, père de
l’Europe et « empereur Auguste ». Parmi tous ces titres, c’est en tant
qu’empereur d’Occident qu’il est le plus connu.
Nous avons peu de représentations de
Charlemagne. C’est pourquoi la statuette
équestre (24 cm de haut) du IXe siècle
conservée au musée du Louvre (et qui vient
du trésor de la cathédrale de Metz) est
célèbre. Elle était à l’origine dorée. Son
intérêt réside dans les attributs impériaux : la
couronne, le globe que tient l’empereur, et le
manteau impérial. Le cheval date du IVe
siècle et le cavalier du IXe siècle. On ne sait
si elle représente Charlemagne ou Charles le
Chauve. Elle montre un empereur franc avec
les insignes du pouvoir mais qui garde un
aspect romain (toge, représentation
équestre). Les arguments qui plaident pour
une représentation de Charlemagne viennent
de la comparaison avec la description de
l'empereur dans la Vie de Charlemagne
d'Eginhard, chroniqueur franc : grand (1,92
m), massif, ventru, un cou très court, portant
une moustache épaisse (et non la barbe),
avec une voix aiguë.
I. Charlemagne, chef de guerre et grand administrateur
Les rois mérovingiens finissent par être renversés et remplacés par une nouvelle
dynastie, les Carolingiens. Bien que Pépin le Bref détienne, en tant que maire du
palais, la réalité du pouvoir, renverser le dernier roi mérovingien (Childéric) n’est
pas chose facile : à la jalousie, à l’opposition des autres grandes familles
franques, il faut ajouter l’hérédité du pouvoir dans la dynastie mérovingienne.
Pour réussir, Pépin (mort en 768) a dû faire appel au pape Étienne II. Élu roi des
Francs en 751, il est sacré par le pape à Saint-Denis en 754. La même année,
Ravenne est prise par les Lombards et l’Empire byzantin hésite à intervenir. Le
pape demande l’aide des Francs. En contrepartie, il obtient la souveraineté sur ce
que l’on appelle les États du pape. En 754, Pépin (que les chroniqueurs
nommeront « le Bref » en raison de sa petite taille) est devenu le plus sûr garant
de l’intégrité du « patrimoine de saint Pierre » contre les dangers de l’ennemi
lombard ; nanti du titre de « patrice (protecteur) des Romains », il reçoit l’onction
sacrée de la main du pape : la royauté franque est donc depuis lors de droit divin.
LE ROI DES FRANCS
Eginhard brosse le portrait de l’empereur. Le personnage a frappé ses
contemporains par sa taille (« sept pieds », plus d’1,90 m), sa longévité (72 ans).
Charlemagne est grand, d’une forte corpulence. Ses qualités physiques sont
indéniables. Il a un visage avenant. Il aime l’équitation, la chasse, la natation,
prendre les eaux pour soigner ses rhumatismes. Il aime à recevoir jusque dans sa
piscine. Il est profondément chrétien. Il se rend fréquemment aux offices et fait
construire la basilique d’Aix-La-Chapelle. Il marque aussi par les nombreux
voyages qu’il impose à ses proches et les campagnes militaires. Son autorité et
son sens du gouvernement sont incontestés. Il est issu d’une famille réputée
d’Austrasie. Sa facilité à s’exprimer et sa curiosité insatiable lui ont permis
d’attirer la sympathie des intellectuels. Il s’applique à apprendre les langues
étrangères, il parle le latin correctement, il apprend le calcul, l’écriture, etc.
Le premier portrait de Charles que l’on peut tracer et le premier titre dont il
s’enorgueillit est celui de rex Francorum, le roi des Francs. Sa puissance, il la
tient d’une nation qui, dans la seconde moitié du VIIIe siècle, reste sur le
continent européen le seul ensemble politique barbare issu de la dislocation de
l’Empire romain. Ce dernier demeure certes une référence en bien des domaines,
notamment culturel. Cependant, jamais Charles ne renie ses origines barbares,
cultivant la simplicité d’une vie parfois rustre, le goût de l’engagement physique,
de la guerre et de la chasse, et le respect de traditions ancestrales. Les rares
représentations qui nous sont parvenues montrent un personnage portant une
épaisse moustache, compromis entre la tradition barbare et le modèle romain. Il
comprend le latin, mais, peu instruit, il le parle mal, préférant le dialecte mosellorhénan de sa famille (la lingua teudisca). Il se marie quatre fois selon le rite
catholique romain, mais s’autorise quelques concubines et de nombreux bâtards,
conformément aux mœurs franques. Enfin, s’il goûte aux plaisirs de la culture
latine, il ne néglige pas pour autant l’histoire de son peuple et les poèmes
germaniques dont il commande la transcription. En somme, Charles est encore un
barbare. Mais le roi des Francs appuie son pouvoir sur un lien nouveau qui l’unit
à l’Église. Charles, sacré « par l’autorité apostolique » en même temps que son
père, hérite donc d’une distinction dont il tire un grand prestige. On tient son
Une tablette en ivoire du IXe siècle (musée
du Bargello, Florence) montre un soldat
carolingien terrassant un ennemi. Ce
document nous permet de décrire un
fantassin de l’armée de Charlemagne. Ce
soldat est protégé par un casque, des
jambières et une tunique de cuir et de métal :
la « brogne ». La nuit, en campagne, il
s’enroule dans sa cape. Le grand bouclier
rond le protège des coups et il attaque avec
la lance. Ici, on le voit en train de menacer,
peut-être d’exécuter un ennemi. La victoire
du soldat ne fait aucun doute : il est debout,
bien droit, alors que l’ennemi est à terre,
vaincu. Peut-être ce dernier demande-t-il
grâce ? Enfin, la scène est enfermée dans un
arc roman, les chapiteaux des colonnes sont
cependant corinthiens.
Le texte relatant le couronnement de
Charlemagne est un «classique ». On pourra
faire précéder le questionnement par
l’identification des personnages («Charles»:
Charlemagne; le «Très Saint pape»). Le
questionnement permet alors de retrouver
dans le texte les gestes du pape (« de ses
propres mains, il couronna Charlemagne
», « il oignit de l’huile sainte le roi Charles
34
royaume pour un État « biblique », dont le roi exerce un sacerdoce et dont les
peuples étrangers qu’il a sous son autorité s’honorent d’être désormais les «
esclaves des Francs ». Cette force morale est d’autant plus grande que la
réputation de cette nouvelle dynastie qu’on qualifiera plus tard de « carolingienne
» est immense : si Pépin, vainqueur des Lombards et conquérant de l’Aquitaine,
inspirait le respect de tous, son père Charles Martel est resté dans la mémoire de
l’Occident comme le sauveur de la Chrétienté face à l’invasion sarrasine, à
Poitiers en 732. Depuis les palais d’Austrasie, et surtout ceux des vallées de la
Meuse et du Rhin, berceau de la famille, les Carolingiens règnent sur un immense
territoire ici ou là vide d’hommes. Il faut se représenter le pays comme une
gigantesque forêt aux densités faibles (la France dans ses contours actuels ne
comprendrait pas plus de 12 millions d’âmes), trouée de villes peu peuplées (6
000 habitants à Metz, 4 000 peut-être à Paris !) et de domaines agricoles parfois
vastes. De ces riches villæ d’Austrasie, les prédécesseurs de Charles,
propriétaires fonciers ou simples gestionnaires (les « maires du palais ») pour les
rois mérovingiens, ont tiré une puissance matérielle qui leur permet d’entretenir
une clientèle de vassaux fidèles, rétribués généralement en biens d’Église.
LE CHEF DE CLAN
Le gouvernement du roi des Francs s’exerce sur des hommes plus que sur une
terre. Durant le haut Moyen Âge, les notions d’État et de res publica, si
essentielles à Rome, sont floues. Le royaume des Francs est une propriété
personnelle du roi qui, à sa mort, la divise en parts égales entre ses fils. De même,
les rapports qu’il établit avec les fortiores (les grands du royaume) sont des liens
personnels qui obligent les uns et les autres à la fidélité mutuelle. Déjà en usage
sous les Mérovingiens, ce lien vassalique est peu à peu marqué par un rite qui
s’organise autour du serment prêté sur des reliques sacrées, du geste des mains
que le vassal place entre celles de son seigneur, voire, en certains cas, de
l’établissement d’un acte écrit (convenientia) qui conforte l’engagement. Charles
va développer cette institution jusque-là privée et l’incorporer au fonctionnement
de son royaume. Multipliant les liens qui l’unissent aux vassi dominici (vassaux
du maître), il s’arroge le « droit de ban », qui lui permet de punir celui qui n’obéit
pas, et la gratia, dont il use pour récompenser les plus loyaux ; mais surtout, il
encourage ses vassaux à procéder de même avec leurs subordonnés.
Ainsi est tissé, de proche en proche, un réseau d’hommes libres, dont la tête est le
roi. En 789, celui-ci impose en outre à tous les habitants du royaume, dès l’âge de
douze ans, un serment à l’imitation de ceux que les Romains prêtaient à
l’empereur.
Le système n’est pas sans danger. Bientôt complété par la remise au vassal d’un
coûteux « bénéfice » (généralement une terre) qui lui permet de maintenir ses
droits et devoirs, ce don l’encourage aussi à prétendre toujours plus. De surcroît,
ces liens personnels, vite contractualisés, font perdre à l’homme libre l’idée d’une
appartenance à un État et d’une obéissance, in fine, à un souverain trop lointain.
Il n’empêche, durant le règne de Charles, l’institution fonctionne tant bien que
mal.
Mais le gouvernement d’un territoire de plus d’un million de kilomètres carrés
requiert sans cesse habileté et autorité. Charles emprunte à la fois à l’organisation
de la Gaule romaine et aux traditions de commandement des Francs les structures
qui vont régir son royaume. Il n’y a pas là de grandes innovations.
L’administration locale s’appuie sur un réseau de circonscriptions, les pagi (les
pays), dans lesquelles des comtes exercent, par délégation, l’autorité royale, ou
sur des missatica, régions plus vastes sillonnées par les missi dominici (envoyés
du maître), qui font exécuter les ordres du roi et rapportent à celui-ci les
observations de ses lointains sujets. Ce sont là des héritages antiques, mais
rénovés et intégrés à un gouvernement qui doit encore beaucoup aux usages
barbares.
Ainsi, afin de maintenir le plus de contacts possible avec ses sujets, le roi
convoque à chaque printemps les assemblées constituées autour des comtes dans
un plaid général (placitum generale), proche dans sa forme des rassemblements
de tribus germaniques. Des décisions politiques y sont débattues, « consenties »
par les hommes libres présents et enregistrées dans des capitulaires. Au centre de
l’État royal, le palais (palatium), itinérant jusqu’en 794, ressemble encore à celui
des royaumes barbares. Tantôt à Herstal, à Worms, à Mayence ou ailleurs, il
comprend la famille du roi, des hauts clercs et les grands du royaume requis pour
leur haute valeur, mais aussi de jeunes aristocrates, parfois fils de chefs vaincus,
venus là pour s’initier à l’art du bon gouvernement.
»). Le titre que prend Charlemagne est «
empereur, très pieux auguste, couronné par
Dieu » : il est bien l’héritier des empereurs
romains (« auguste »), il tient son pouvoir de
Dieu (la monarchie franque est de droit
divin) et sa mission est d’étendre la religion
chrétienne en Occident. Il a été couronné en
la basilique Saint-Pierre « le jour de Noël»,
le 25 décembre de l’an 800. Son
couronnement a eu un grand retentissement
dans tout l’Occident. Il faut faire remarquer
aux élèves l’inversion des rituels du
couronnement par rapport aux empereurs
byzantins : le sacre par le pape puis
l’acclamation par l’armée. Les « fidèles
Romains » sont les chrétiens, parce qu’ils
sont restés fidèles au pape.
Le couronnement de Charlemagne
(miniature du IXe siècle figurant dans le
sacramentaire de Jumièges) :
Charlemagne est placé au centre. Revêtu des
habits impériaux, il est couronné par une
main sortant des nuages, manifestant ainsi
l’origine divine et sacrée du pouvoir
impérial. L’empereur est entouré de deux
clercs, reconnaissables à leur tonsure, le
bénissant d’une main et tenant de l’autre
l’évangile. Tous trois sont représentés avec
des auréoles, symbolisant leur sainteté.
Le palais d’Aix-la-Chapelle permet de faire
découvrir aux élèves le patrimoine en tant
que source historique. Le palais est doté de
multiples fonctions. Son étude permet de
concrétiser les notions de capitale, de centre
du pouvoir, d’organisation de l’Empire. Elle
permet également d’illustrer la notion de
«mise en scène » du pouvoir, déjà utilisée
dans le premier chapitre sur l’Empire
byzantin dans l’étude de l’église de Ravenne
et de la basilique Sainte-Sophie de
Constantinople.
Charlemagne veut rivaliser avec les
empereurs byzantins en construisant une
nouvelle capitale. Impressionné par
Ravenne, ancienne capitale impériale, et par
Pavie, capitale lombarde, Charles fait édifier
dès 794 un palais à Aix-la-Chapelle, où il
résidera souvent après l'an 800. L'ensemble
est imité des palais byzantins avec une
entrée monumentale, siège de la garnison et
tribunal, une grande salle de réception avec
la chapelle en face, les deux édifices étant
rattachés entre eux par un double couloir.
Siège du gouvernement, c'est aussi une
résidence agréable avec piscine en plein air,
thermes d'eau chaude et ménagerie. Ce lieu
de naissance de la renaissance carolingienne
en devient aussi le centre. L’étude sur Aixla-Chapelle permet de montrer que c’est une
capitale à la fois politique, religieuse et
35
Ces administrations locale et centrale souffrent cependant d’une insuffisance
grave de personnel et relaient mal les ordres du palais. À son apogée, le royaume
de Charles ne dispose que de 3 000 agents environ ! Le roi a beau régner en
despote, faire preuve parfois d’une sévérité exemplaire, les oppositions à son
gouvernement existent bel et bien, des rébellions même se déclarent (celle du
comte de Thuringe en 785, ou celle de Pépin le Bossu, bâtard du roi, en 792).
Alors les armes parlent...
LE CONQUÉRANT
La représentation du Charlemagne conquérant domine l’imagerie postcarolingienne. Elle traduit une réalité : la guerre demeure une institution majeure
sur laquelle le roi fonde sa puissance. Toujours dans le cadre des liens d’homme à
homme, le vassal devient un miles, un soldat appelé par le comte, lui-même
convoqué au ban de l’ost (l’armée, de hostis, l’ennemi). Chaque printemps,
durant l’essentiel de son règne, Charles, en un endroit déterminé par lui en
fonction de ses objectifs militaires, rassemblera ses troupes, équipées et armées
par les vassi dominici, pour quatre à cinq mois d’une expédition qui s’achèvera
avec les travaux agricoles. Si l’armée permanente se révèle plutôt réduite (5 000
soldats), l’effectif engagé en moyenne à chaque campagne avoisine
vraisemblablement les 30 000 à 40 000 hommes. Disciplinée, endurante, pourvue
d’un armement de métal, cette armée, dont le fer de lance est une cavalerie
puissante et très mobile, utilise un efficace réseau de stratae (routes) pour
traverser rapidement le royaume et relier monastères et abbayes, qui sont autant
de dépôts d’armes et de relais fortifiés. Par l’épée, Charles a considérablement
repoussé les limites de son royaume, justifiant cette dilatatio par la seule nécessité
de la guerre. À la fois pour protéger des frontières sans cesse menacées, faire
triompher la parole du Christ dans des contrées païennes, mais aussi pour tenir en
main les familles aristocrates en leur promettant le butin des campagnes.
L’expansion du royaume des Francs s’est exercée selon deux grands axes. Au
sud, l’Italie et l’Espagne faisaient jadis partie intégrante de l’Empire romain. En
restaurant l’autorité pontificale en Italie (pour mieux la contrôler aussi) par
l’élimination de la menace lombarde en 774, il renoue symboliquement le lien
fort qui unissait Rome à la Gaule. L’intervention au-delà des Pyrénées participe
sans doute de cette même nostalgie implicite de confondre l’aire d’influence
franque avec l’Empire modèle : l’échec de l’expédition de 778, parachevé par le
très célèbre épisode de Roncevaux, fait durablement renoncer le roi des Francs à
dominer l’Andalousie sarrasine. À l’est, l’armée carolingienne fait mieux que les
légions romaines. L’annexion de la Bavière et la victoire sur les Avars, barbares
de l’actuelle Hongrie, repoussent l’antique limes loin le long du Danube. Vers la
Germanie et au-delà, l’inlassable guerre contre des Saxons imperméables à la
civilisation romaine mobilise toutes les énergies conquérantes de Charles trente
années durant ! Conduites par le roi lui-même, les entreprises de soumission des
Saxons, tantôt sur le mode de la brutalité, tantôt sur celui de la clémence,
illustrent les difficultés éprouvées à imposer le christianisme aux barbares.
Conversions forcées, massacres de chefs vaincus (4 500 Saxons sont exécutés à
Werden en 782 !), capitulaire draconien instaurant un régime de terreur n’ont pas
réduit leur esprit de résistance. Alors est mise en place une politique plus habile
et profitable, définie par une omniprésence dissuasive de l’armée, par la
séduction et la vassalisation de la noblesse saxonne et par l’octroi à la Saxe d’un
régime administratif plus souple.
C’est un empereur guerrier qui cherche à étendre toujours plus loin les limites de
son Empire. Au nord-est, après de nombreuses luttes, il soumet les Saxons et
étend ses conquêtes jusqu’à l’Elbe. Dans le sud-ouest pyrénéen, la frontière de
l’Empire est fixée à l’Èbre après de rudes combats contre les Sarrasins. En 778,
en effet, Charlemagne, rappelé par une révolte des Saxons, repasse les Pyrénées à
Roncevaux. Son arrière-garde est surprise et massacrée par les Basques le 15 août
778. Cet épisode inspira la Chanson de Roland et participa à rendre légendaire le
règne de Charlemagne. Après l’échec de l’expédition de 778 et la destruction de
l’armée franque à Roncevaux, Charlemagne se lance à la conquête des terres audelà de la Germanie. La soumission des Saxons (profondément attachés à leurs
croyances) lui demande trente ans. Il utilise parfois la force et la violence, parfois
il recommande la clémence. Eginhard parle de 4500 Saxons exécutés en 782 mais
ce chiffre ne peut être vérifié. À l’intérieur de ses frontières, l’Empire carolingien
se forge progressivement une identité propre, distincte de celle de l’Empire
byzantin ou du monde musulman. On commence à parler d’Europe.
La guerre est l’une de ses principales préoccupations : elle servait à conquérir de
culturelle. Charlemagne habite à Aix avec sa
famille et la cour. C’est de là qu’il gouverne
tout le reste de l’Empire. Aix est bien la
capitale politique de l’Empire. La chapelle
est le bâtiment le plus prestigieux du palais.
Charlemagne a voulu construire un
monument richement décoré à la gloire de
Dieu et faire d’Aix la capitale religieuse de
l’Empire. Aix-la-Chapelle témoigne de la «
renaissance » carolingienne. L’empereur a
toujours porté une grande attention à la
culture écrite. Il impose la restauration de
l’orthographe traditionnelle et encourage la
copie de livres par les moines pour créer des
bibliothèques. La bibliothèque et les ateliers
pour recopier les manuscrits montrent
l’intérêt que portait l’empereur à
l’instruction et son souci de faire d’Aix une
capitale culturelle.
Aix est la capitale de l’Empire et
Charlemagne y réside les vingt dernières
années de sa vie. Cette ville est située près
de la Saxe qu’il est en train de conquérir. Il
entreprend alors des travaux importants. À
l’origine, c’était une villa que fréquentait
déjà Pépin le Bref. Aix devient résidence
régulière à partir de 794. Le pape Léon III
consacre l’édification en 805. Aix-laChapelle est surnommée la « Nouvelle Rome
» ou la « Nouvelle Byzance ». Ces
expressions manifestent l’influence
esthétique de Rome et de Byzance pour la
décoration du palais mais aussi la volonté
politique de faire d’Aix-la-Chapelle une
capitale de grande envergure. Charlemagne y
installe sa cour ainsi que son trésor, ses
archives, une école de grand prestige appelée
l’école palatine.
Le marbre – dont la Gaule est dépourvue – et
le porphyre vert ont été acheminés à grands
frais depuis les ruines antiques de Rome et
de Ravenne jusqu’à Aix. Des relevés
archéologiques ont permis de retrouver avec
précision les vestiges des édifices et d’en
faire une reconstitution. Le visiteur arrivant
au palais de l’empereur franchit d’abord le
porche d’entrée, gardé par une garnison de
soldats. C’est ici que Charlemagne rend la
justice depuis une fenêtre donnant sur
l’extérieur (tribunal royal). Après l’entrée,
s’élèvent vers le nord des bâtiments à
fonction politique, et vers le sud des
bâtiments à fonction religieuse, dont la
chapelle. Ces deux ensembles sont reliés par
une longue galerie de 120 mètres de long de
chaque côté de l’entrée du palais. Ainsi
Charlemagne exprime-t-il dans l’architecture
sa manière d’être empereur chrétien
d’Occident.
Le premier bâtiment construit à Aix n’est
pas la chapelle mais les thermes, vestiges
d’une ville romaine appelée Aquae Granni,
encore très fréquentés au VIIIe siècle.
Charlemagne, perclus de rhumatismes,
apprécie très tôt la vertu curative des eaux et
36
nouveaux territoires et à maintenir la sécurité de l’Empire (cf. les marches tenues
par des marquis). L’armée de Charlemagne est plutôt réduite, environ 5 000
soldats, mais cet effectif peut monter jusqu’à 30 000 ou 40 000 hommes à chaque
campagne, qui dure quatre à cinq mois. Elle est très disciplinée. La guerre est,
pour Charlemagne, le fondement de sa puissance. C’est aussi un moyen de
protéger les frontières, de diffuser le christianisme et de tenir en main les familles
aristocratiques. L’équipement et le cheval de bataille sont à la charge des
guerriers et coûtent très cher. Seuls les aristocrates sont cavaliers.
Le monogramme de Charlemagne : c’est sa signature sur les documents
impériaux. Les lettres du nom CAROLUS et les barres qui les relient étaient
tracées par les clercs. L’empereur traçait la dernière barre horizontale.
Charlemagne, si l’on en croit Eginhard, est resté analphabète, malgré ses efforts
pour s’approprier la lecture et l’écriture. Les barres croisées rappellent la lettre «
χ » du Christ, comme sur les mosaïques de Ravenne (cf aussi les plissés des
vêtements qui rappellent Byzance).
L’Empire de Charlemagne est centré sur l’Austrasie, entre Seine et Rhin, avec
Aix-la-Chapelle comme capitale et il est éloigné du centre de gravité
méditerranéen. Il est composé du royaume franc, d’autres terres conquises par
Charlemagne et de marches. Il déborde largement à l’est des anciennes frontières
de l’Empire romain. C’est un territoire comparable à l’Europe du traité de Rome.
Charlemagne introduit dans l’Empire de nouvelles méthodes de gouvernement et
d’administration. Charlemagne est soucieux de bâtir une administration efficace
en s’appuyant sur un personnel fidèle. Il est tout puissant car il se situe au
sommet de l’organisation. Au niveau central, il s’appuie sur des proches, laïques
et clercs qui résident à Aix-la-Chapelle. Sur le plan local, l’empereur confie aux
comtes, issus de la haute aristocratie, les affaires militaires, la justice et les
finances des comtés. Charlemagne découpe son empire en comtés ; dans les
zones moins « pacifiées », il crée des duchés (à caractère militaire) dirigés par des
ducs ou des « marches ». L’empereur exige que les comtes deviennent ses
vassaux et peut les déposer. Les guerriers, jurant fidélité aux comtes, sont
indirectement vassaux de Charlemagne. À la fin du IXe siècle, la fonction
comtale devenue héréditaire donne naissance à des dynasties de plus en plus
puissantes. Pour contrebalancer l'aristocratie, il s'appuie sur l'Église, en soutenant
les évêques qu'il nomme, en dotant les principales abbayes et en plaçant les abbés
sous son autorité. Pour la surveillance générale dans les comtés et les évêchés,
l’empereur nomme des inspecteurs, appelés missi dominici, les « envoyés du
seigneur ». Ceux-ci, au nombre de deux, un clerc (un évêque ou un abbé) et un
laïc (un comte), parcourent la circonscription assignée par l’empereur. Ils sont
chargés de publier dans les comtés les décisions royales et d’en vérifier
l’application (d’où l’importance de la caroline minuscule pour rédiger les
rapports). Ils réunissent autorités locales et population, écoutent les doléances des
uns et des autres, examinent et jugent au nom de l’empereur dont ils sont « les
yeux et les oreilles ». Le souverain quant à lui, convoque au mois de mai le plaid
qui réunit les grands de l’Empire. Les liens d’homme à homme entre l’empereur
et les grands laïcs et ecclésiastiques y sont renouvelés, garantissant ainsi la paix
de l’Empire. L’empereur y reçoit des informations, transmet des règles de
conduites classées en articles ou capitula. L’ensemble de ces règles est appelé
capitulaires. Le souci constant de Charlemagne a été d’établir une règle générale
de conduite pour ses sujets en tenant compte des usages différents dans chaque
partie de son Empire. Il a donc eu une action législative importante. Les
capitulaires répondent à deux objectifs majeurs. Le premier est de fournir un
aide-mémoire permanent aux missi dominici dans leurs tâches administratives.
L’inlassable répétition des ordres et interdictions contenus dans les textes
montrent en effet à quel point les serviteurs du roi et les administrés pouvaient se
révéler oublieux. En outre, ces actes, aussi hétéroclites dans leur forme et leurs
contenus soient-ils, manifestent le constant souci de Charlemagne d’établir une
règle générale de conduite à l’usage de ses sujets. On ne peut évidemment pas
parler de code civil, comme celui qu’avait pu édicter l’empereur byzantin
Justinien, mais de tentatives législatives qui, au-delà des cas particuliers et des
intérêts individuels, visent à régler, unifier et consigner par écrit les rapports entre
le pouvoir et les sujets.
II. Charlemagne, un empereur romain et chrétien
Les circonstances du couronnement nous sont connues par plusieurs sources dont
fait procéder à la restauration des bâtiments.
Il fait construire deux bains : le bain privé de
l’Empereur et le grand bain public, capable
de rassembler plus de cent invités selon
Eginhard. Devant le palais, deux bâtiments
rectangulaires servent d’habitation et de
bains aux domestiques du palais.
La chapelle est le premier édifice
proprement carolingien. La chapelle palatine
était située en face du palais impérial, avec
un double couloir reliant les deux édifices.
On y retrouve l'influence de l'art des
chapelles byzantines d'Italie : Saint-Vital de
Ravenne a inspiré le plan du bâtiment. Les
colonnes de marbres antiques viennent aussi
de Ravenne. Les chapelles voûtées en arc en
plein cintre à deux étages, la coupole ainsi
que des images du Christ et des saints
(visages et drapés) s'inspirent de Byzance.
Charlemagne y fut enterré en 814 et les
empereurs y furent couronnés jusqu'au XVIe
siècle. C'est le seul vestige du palais. Il est
formé d’un choeur de forme octogonale et de
deux transepts nord et sud. Avant d’entrer
dans la chapelle par l’ouest, les fidèles se
rassemblent dans un atrium de grande
dimension, espace ouvert bordé d’un
portique. Le passage de cet espace ouvert
vers la chapelle se fait par un narthex ou
vestibule couvert qui a l’aspect d’une tour de
défense avec une passerelle de bois.
L’ensemble a une trentaine de mètres de
haut. La chapelle est dédiée à la Vierge. Son
choeur octogonal sépare les deux bras du
transept d’orientation Nord-Sud. Cette
chapelle est construite sur deux étages. Les
offices religieux sont célébrés au rez-dechaussée. Le trône du souverain, qui
renfermait des reliques, est installé au
premier étage face à l’autel, en haut de cinq
marches pour manifester sa grandeur et la
dignité de sa fonction. L’emplacement au
premier étage permet à l’empereur de suivre
les cérémonies en surplombant l’assemblée.
Seul le Christ, représenté sur la mosaïque de
la coupole de la chapelle, se trouve audessus de lui. L’empereur, situé entre le
Christ et les hommes, se place comme
intermédiaire entre les deux, à l’instar des
empereurs byzantins. L’utilisation du chiffre
8 dans la construction de la chapelle et la
symbolique liée à la Résurrection du Christ
montrent la ferveur de Charlemagne. Il veut
se référer à la Jérusalem idéale. Son trône est
bâti à l’imitation de celui de Salomon (cf. les
paroles de Justinien au moment de consacrer
Sainte-Sophie).
À l’opposé de cet ensemble religieux s’élève
un très grand bâtiment : la salle de réception
ou salle des audiences dont les murs sont
décorés de peintures. C’est là qu’il recevait
doléances et ambassades. Chaque année, il
réunissait lors des plaids les comtes dans
cette même galerie afin de maintenir le plus
de contacts possible avec ses sujets. Tout à
37
Les Annales royales et le Liber Pontificalis, traduit par R. Mussot-Goulard : « Le
25 avril 799, une émeute a soulevé, à Rome, une partie de l’aristocratie et de la
population romaine contre le pape, dont la moralité est suspectée. Maltraité,
mutilé et humilié, Léon III chercha refuge à Paderborn auprès du roi des Francs.
Charlemagne l’écouta puis le fit reconduire à Rome avec honneur : il restait le
pape à ses yeux. Connaissant l’événement, prenant de nouveaux renseignements,
il se donna le temps de méditer, pendant tout l’hiver, sur ce que serait sa
conduite. Au mois d’août 800, à l’assemblée de Mayence, il fit connaître sa
décision de se rendre en Italie pour faire établir l’innocence du pape. »
L'idée de l'instauration d'un empire est probablement envisagée à ce moment-là.
Ce doit être une restauration de l'Empire romain, mais adapté par des lettrés de la
cour de Charlemagne à l'opinion qu'ils ont du pouvoir impérial. Il faut envisager :
- une conception romaine : l'empereur est le souverain suprême du monde civilisé
(voir le globe de la statuette). A cette date, c'est l'empereur d'Orient qui l'incarne
depuis 476 ;
- une conception religieuse : l'empereur doit être le chef temporel d'un empire
chrétien, protecteur de l'Église, responsable du salut de son peuple ;
- une conception territoriale : l'empereur est celui qui domine plusieurs royaumes.
Charlemagne à l'époque remplit tous ces critères. Il a acquis la majeure partie de
l'ancien Empire d'Occident, en pratiquant la christianisation forcée comme en
Saxe. A Byzance, l'impératrice Irène a déposé son fils pour régner à sa place. La
dignité impériale en Orient étant détenue par une usurpatrice, les lettrés de la cour
préparent activement la restauration de l'Empire romain en Occident par une
propagande qui compare Charles à Constantin et au roi David. Le pape a pris
l'initiative de la cérémonie selon le rite byzantin pour le 25 décembre 800 à SaintPierre de Rome. Charlemagne arrive en Italie en novembre et le 23, il est reçu par
le pape avec tous les honneurs. Le 23 décembre se tient l’assemblée chargée
d’écouter la défense du pape. Celui-ci, rétabli dans sa dignité, couronne
Charlemagne deux jours plus tard. Cependant, il conserve le titre de roi des
Francs et des Lombards qu’il porte depuis 774. En le couronnant empereur, le
pape s'attribue un pouvoir qui mécontente Charlemagne, lequel refuse de
dépendre de la papauté. C'est pourquoi, en 813, il couronne lui-même son fils,
Louis, à Aix-la-Chapelle, en terre franque et sans l'accord du pape. Il existe trois
versions de cet événement, parfois contradictoires : celle d'Eginhard, celle des
Annales du Regnum Francorum, et la version qui vient de l'abbaye bavaroise de
Lorsch et qui est plus complète et plus proche de la réalité. Elle met en valeur
deux raisons du couronnement impérial : l'extension du territoire et la faiblesse
du pouvoir impérial à Byzance.
L’« EMPEREUR AUGUSTE »
Durant tout son règne, le fils du prestigieux Pépin est convaincu d’accomplir une
mission dans un cadre universel. Les clercs, tout à sa propagande, réinterprètent
sans cesse la vie du roi et y discernent en toutes circonstances, même les plus
défavorables, l’intervention de Dieu. Dans la société chrétienne du VIIIe siècle,
imprégnée d’atmosphère biblique, le souverain est perçu à l’image des rois de
l’Ancien Testament, Samuel, Moïse, mais surtout David. Élu par le Seigneur pour
préparer l’établissement ici-bas de la Cité de Dieu telle qu’elle fut imaginée par
saint Augustin, Charles s’emploie à être un guide (rector) des fidèles dans la voie
du salut. Or le titre d’empereur ne s’impose pas forcément. Sa portée, aux yeux
d’un germanique dans la langue duquel le mot n’existe pas, est mal définie. De
plus, la dignité n’existe à l’époque que pour les souverains byzantins, seuls ayants
droit des césars romains depuis le partage de l’Empire, et particulièrement de
Constantin, le premier empereur chrétien. Céder au rêve nostalgique de restaurer
l’Empire romain ne va quand même pas jusqu’à s’emparer d’une dignité réservée
au seul basileus d’Orient.
Le couronnement de Rome est-il un coup d’État mûri par Charles ? Ou un
traquenard du pape finalement consenti par le roi ? Peut-être les deux. Comme il
y a un empereur d’Orient, il y a donc désormais un empereur d’Occident. Mais
s’il est une différence essentielle entre le couronnement de l’empereur byzantin et
celui de Charles, c’est dans l’inversion des rituels qu’il faut la trouver. Selon le
rituel byzantin, les acclamations de l’armée précèdent la consécration par le pape,
réduit alors au rôle de simple mandataire du peuple. En couronnant Charles de sa
propre main, Léon III affirme la suprématie de l’Église et l’exclusivité pontificale
sur l’octroi de la dignité impériale. Cette inversion, dont Charles, dit-on, était fort
mécontent, allait régir pour longtemps les rapports entre l’Église et le pouvoir
temporel en Occident. Est roi ou empereur celui que Dieu, par la main du pape ou
côté se trouve une tour fortifiée dont le
troisième étage abritait le Trésor. La
garnison de l’empereur loge dans la galerie
ouest. Charlemagne et sa famille étaient
installés dans des appartements à l’écart, de
manière fort simple, d’après les témoignages
de l’époque. Il allait à la messe dans la
chapelle aussi souvent qu’il le pouvait,
parfois la nuit.
Ce qui rappelle les monuments romains : le
grand espace central comme une basilique,
les colonnes, les arcs cintrés, l’absence de
décoration intérieure et la couleur ocre.
Ce qui rappelle les monuments byzantins : A
l'extérieur, la forme polygonale de la
chapelle s'inspire de Saint-Vital de Ravenne
et la tour-coupole, au-dessus, rappelle
Sainte-Sophie. A l'intérieur, l'image du
Christ s'apparente aux icônes byzantines. Les
colonnes proviennent de Ravenne. Les
formes voûtées avec alternance de pierres
noires et de pierres blanches font penser à
Sainte-Sophie. Les trois niveaux, la lumière
venant par le haut…
L’EMPEREUR À LA BARBE FLEURIE
Il reste de Charles un portrait à brosser, non
moins important : celui du roi légendaire.
Déjà de son vivant, l’empereur fait l’objet
d’une dévotion exceptionnelle. Sa mort, en
814, à l’âge extraordinaire pour l’époque de
72 ans, amorce une longue période où le
culte de Carolus Magnus (devenu
Charlemagne) verse dans l’hagiographie et
le merveilleux, et brouille la réalité du
souverain.
Le triomphe posthume du « phare de
l’Europe, qui répand une lumière plus
resplendissante que le soleil », est largement
lié à la nostalgie de ces temps heureux que
regrette l’historien Nithard vers 845 : « La
paix et la concorde régnaient en tous lieux...
C’était alors partout l’abondance et la joie,
c’est maintenant partout la misère et la
tristesse. » Le siècle qui suit la mort de
Charles est en effet marqué par le partage de
son empire et son affaiblissement sous les
coups de boutoir des invasions normandes,
sarrasines et hongroises. Divisée par les
héritages et les prétentions féodales,
l’Europe de la fin du premier millénaire vit
dans le souvenir d’un règne qui savait
imposer l’unité et la justice. Sur un grand
nombre de représentations, Charlemagne est
ce personnage de vieillard sage, « à la barbe
chenue », portant écu et bannière aux armes
frappées à la fois des aigles germaniques et
des fleurs de lys. Ni la partie allemande, ni la
partie française de l’Occident n’en font donc
en apparence l’objet d’une revendication «
nationale ».
Cependant, la dynastie allemande des
Ottoniens (du nom de son fondateur, Otton
38
d’un archevêque, désigne comme tel. Une préséance qui ne sera brisée qu’en
1804, lorsque Napoléon se couronnera lui-même...
LE « PHARE DE LA CHRÉTIENTÉ »
Charles, dont la piété exemplaire n’est plus à démontrer, même si elle a été
exagérée par ses thuriféraires, est rector du peuple chrétien, mais il est aussi
defensor des Églises, une mission inséparable de son pouvoir royal. À ce titre, il
se veut le grand réorganisateur du clergé.
Ce dernier est, au VIIIe siècle, dans une situation difficile. Impuissant à enraciner
la foi chez des peuples encore suspects de paganisme, le haut clergé, « plus adroit
à cheval, aux exercices armés et à l’arc qu’à célébrer le rituel chrétien », peine à
extraire le bas clergé de sa précarité et de son ignorance. Charles, se comparant
au roi biblique Josias, qui avait la haute main sur la vie religieuse de son
royaume, assène alors une législation au clergé par l’Admonitio generalis de 789,
qui fixe les bases de l’enseignement des prêtres et de la vie monastique.
L’État et l’Église se pénètrent réciproquement. Si le haut clergé participe
largement au gouvernement, il est aussi soumis au bon vouloir du roi. Les clercs
dirigent la politique de renovatio de Charles et sa propagande, mais ils sont aussi
astreints, comme tous ses sujets, au serment d’allégeance. Enfin, si l’institution
de la dîme contribue à entretenir les biens de l’Église, ceux-ci sont souvent
sollicités et arbitrairement offerts en bénéfice à des vassaux.
En outre, le roi, sans ménagement, intervient constamment dans la législation
canonique, voire dans les affaires théologiques.
La couronne du sacre, attribuée à Charlemagne, est en fait celle du Saint-Empire
romain germanique réalisée au Xe siècle par les premiers Ottoniens, pour
rappeler l’héritage carolingien.
L’Empire carolingien est chrétien (cf. la conversion des Saxons).
De plus, comme à Rome, Charlemagne crée le denier. En 781, Charlemagne
décide d'unifier les anciennes monnaies. Faute d'or, il crée une nouvelle monnaie,
le denier d'argent. En demandant de tailler 240 deniers dans une livre d'argent
(409 g), il inaugure un système monétaire qui durera en France jusqu'à la
Révolution : 1 livre = 20 sous, 1 sou = 12 deniers. Seul le denier en argent est
frappé, le sou et la livre ne sont que des monnaies de compte. Aujourd'hui encore,
le mot argent est utilisé pour la monnaie. L'empereur y est représenté de profil,
couronné de lauriers et portant une toge. Si les titres Imperator et Augustus
rappellent les anciens empereurs romains, le mot Romanorum (des romains) ne
figure pas, le titre « empereur des Romains » étant réservé en principe à
l'empereur byzantin. La volonté de l'empereur de restaurer l'ancien Empire
romain est contrebalancée par l'envie de ménager Byzance que Charles ne
souhaitait pas affronter. En 812, l'empereur byzantin le reconnaît empereur.
III. Charlemagne, un empereur européen
Charlemagne tente d’unifier cet espace disparate constitué de nombreux pays, de
lois et de coutumes différentes en imposant le latin, le denier d’argent, en unifiant
les poids et mesures, en consignant les lois en usage. Les marches sont les limites
de cette Europe. Les habitants du royaume, puis de l’Empire, n’ont pas
conscience d’être européens. Ils se considèrent comme Celtes bretons, Slaves,
Francs, Aquitains, ou Italiens. En revanche, Charlemagne et ses successeurs se
sont entourés de conseillers et d’intellectuels de toute l’Europe et nous ont légué
l’esquisse d’une civilisation commune.
LE PÈRE DE L’EUROPE
Charles connaît son immense royaume parce qu’il l’a vu. L’empereur a voyagé
dans cette Europe, beaucoup en Italie et en Aquitaine, peu en Bourgogne et en
Neustrie. Certes, il n’a séjourné qu’une fois en Aquitaine et quatre fois en Italie,
il n’a fait que traverser la Bourgogne et néglige de plus en plus la Neustrie. Mais
il est le seul souverain, avant Napoléon peut-être, à avoir sillonné l’Europe de
l’Espagne à l’Elbe et de Rome à la Frise. Il confie bien à ses très jeunes fils les
gouvernements de l’Italie et de l’Aquitaine, mais se réserve la direction générale
de ces royaumes de sous-ordre. De son vivant déjà, on le désigne Pater Europæ,
Père de l’Europe. Les vainqueurs à Poitiers sont alors dénommés Europenses par
un chroniqueur espagnol. Ces Européens sont peu à peu assimilés aux Francs,
puis aux chrétiens de langue romane.
Mais quelle réalité à l’Europe au VIIIe siècle ? La notion, d’origine grecque,
n’avait que peu de densité chez les Romains, dont l’Empire avait été partagé non
Ier) distingue vite en Charlemagne une
figure spirituelle tutélaire qui justifie la
renaissance de l’autorité impériale en 962.
Otton III, dit-on, lorsqu’il fit procéder à
l’ouverture du tombeau à Aix, vint adorer la
dépouille de Charles, assise sur son trône,
comme vivante, n’ayant en tout cas pas subi
les atteintes de la corruption. Apothéose de
ce culte édifiant, la canonisation de
l’empereur intervient en 1165, voulue par
Frédéric Ier, le « nouveau Charlemagne ».
Les restes du « saint », enchâssés dans un
reliquaire, font alors l’objet d’un culte
liturgique de grande ampleur.
Vénéré et prié en Allemagne, Charlemagne
est davantage chanté en France. Il accomplit,
sous la plume des poètes et des clercs, un
parcours mythologique des plus prodigieux.
Dans les chansons de geste, qui racontent les
temps héroïques d’une nation en devenir, il
incarne d’une manière très mouvante un
personnage selon les exigences du moment.
Élu « roi de Saint-Denis » lorsque l’abbaye
s’impose dans le royaume, Charlemagne
devient, au temps des croisades, un roichevalier bataillant en Espagne ou
accomplissant même un pèlerinage à
Jérusalem, mais aussi un tyran coléreux et
cruel lorsque les conflits entre l’aristocratie
féodale et le souverain ternissent la figure
royale. Bien qu’issus d’une dynastie qui mit
un terme à la période carolingienne, les rois
capétiens continuent de porter le titre de rex
Francorum, tout du moins jusqu’à Philippe
Auguste, premier rex Franciae (roi de
France, donc) ; et ils puisent dans la
mémoire de Charlemagne une légitimité
historique lorsqu’ils prétendent à la
couronne impériale : Philippe Auguste,
François Ier, Louis XIV, et jusqu’à
Napoléon lui-même, invoquent le glorieux «
ancêtre » pour justifier leurs entreprises
d’expansion.
Avec le XVIIIe siècle des Lumières et le
XIXe siècle des nations, Charlemagne est
perçu positivement en Allemagne et plus
négativement en France. Vieux souverain
absolutiste aux yeux de Voltaire, il séduit
toutefois les romantiques dans leurs rêves
européens. Mais, après 1870, l’empereur «
germain » ne figure plus au panthéon de la
IIIe République que sous l’image d’un
souverain paternel et « républicanisé » que
popularisent les manuels scolaires.
Aujourd’hui encore, ce « sacré Charlemagne
» est une figure double. Symbole d’une
Europe en construction (chaque année, un
prix Charlemagne récompense un de ses
artisans), il continue pourtant de faire l’objet
de revendications à caractère « national » :
lorsque, l’an dernier, son sarcophage est
envoyé à Berlin afin d’y être restauré,
comment ne pas voir dans ce voyage vers la
nouvelle capitale allemande le symbole de la
renaissance d’un pays ?
39
en un nord européen et un sud africain, mais selon une coupure Oriens-Occidens.
La conquête par les Arabes de la rive sud de la Méditerranée a réactivé la réalité
de l’Europe : leurs vainqueurs à Poitiers sont alors dénommés Europenses par un
chroniqueur espagnol. Ces Européens sont donc peu à peu assimilés aux Francs,
puis aux Chrétiens de langue romane. Charles, « père » de ce populus christianus,
gouverne logiquement l’Europe. Or les habitants du royaume n’ont guère
conscience d’appartenir à un ensemble homogène. Agrégat de peuples disparates,
le territoire de Charles comprend une infinité de « pays », de langues, de lois.
C’est contre cette réalité des particularismes que le roi veut imposer le rêve
nostalgique des clercs de voir renaître un empire qui, par-delà les frontières
décidées par les partages successoraux, unirait les peuples de l’aire non seulement
franque, mais chrétienne. Avec persévérance, il cherche à promouvoir le latin,
seule langue de communication possible dans le royaume, à instituer une noblesse
rassemblée par des liens spirituels, à unifier les poids et mesures, à réformer la
monnaie afin d’imposer le denier d’argent frappé à son seul nom, à recueillir et
consigner enfin les nombreuses lois en usage, transmises jusqu’alors par tradition
orale. Une tâche titanesque, parfois vaine. Si ceux qui font partie de l’Europe de
Charles ne sont pas toujours clairement identifiés, en revanche ceux qui ne
peuvent en faire partie sont évidemment désignés par les contemporains. Les
Celtes bretons (« semblables à des bêtes sauvages »), les « Infidèles » (Sarrasins)
au sud, les Slaves (slavi, car ils ne sauraient être que des « esclaves ») à l’est sont
définitivement ignorés, à défaut d’être dangereux pour la sécurité du royaume.
Cette sécurité est l’obsession du roi. Bornant les limites de son « Europe »,
Charles les « marque » par des seuils et les fortifie. Des « marches », sortes de
provinces-tampons, sont instituées et placées sous le commandement de comtes
établis comme marchiores (marquis ou margraves). Des fortifications à l’est, puis
un réseau de provinces ecclésiastiques dirigées par des archevêques fidèles
maintiennent, militairement et spirituellement, l’autorité du roi aux marges de son
Europe. Sous le règne de Charles, les principales lignes de force du continent sont
donc fixées. Son centre de gravité, contrairement aux précédentes grandes
civilisations antiques, se place très au nord. La Gaule y occupe le premier plan,
et, plus encore, l’Austrasie des Carolingiens. C’est là qu’en 794 Charles décide
d’établir son palais, d’en faire un centre définitif, une « nouvelle Rome », ou
plutôt une « nouvelle Byzance » : Aix-la-Chapelle. La cour fait venir des
ambassades, celles du calife de Bagdad ou des rois anglo-saxons, et des papes
qui, jusqu’alors, n’avaient jamais franchi les Alpes. En accomplissant de si longs
voyages pour rendre hommage au Magnus rex (Grand roi), tous viennent honorer
le souverain le plus important de l’Occident chrétien.
C’est à l’Irlande, l’Italie, l’Espagne que Charlemagne emprunte des éléments
vivifiants. Il ramène de son voyage en Italie, Pierre de Pise qui lui apprend la
grammaire, Paul Diacre et Paulin d’Aquilée. Théodulf Espagnol et Alcuin, moine
anglais, sont les réorganisateurs de l’enseignement dans l’Empire carolingien.
Alcuin est anglo-saxon, Paul Diacre et Pierre de Pise italiens, Dungal irlandais,
Théodulf et Agobard espagnols, Angilbert franc. C’est la première « renaissance
européenne » qui unit le christianisme et la grande culture romaine antique
retrouvée. « L’Europe a pris forme dans ce très court moment de calme et d’unité
» (environ 40 ans), selon Georges Duby.
A cela s'ajoute une renaissance artistique : le décor architectural et la sculpture
sont calqués sur l'art byzantin. L'influence irlandaise se manifeste dans l'usage
croissant des enluminures de manuscrits et l'influence byzantine dans le décor à
mosaïques, les drapés et les églises. Les constructions religieuses évoluent selon
les besoins de la piété populaire (grandes églises, cryptes et déambulatoires pour
abriter les reliques).
L’Empire carolingien se caractérise aussi par la Renovatio regni Francorum ou
Renaissance carolingienne. Ce renouveau de la culture se manifeste par la volonté
politique de l’empereur de promouvoir les études. L’école du palais accueille les
fils de la haute aristocratie et les forme à leurs futures fonctions politiques et
administratives. Charlemagne fait venir à Aix-la-Chapelle des érudits d’origine
diverses, tels que Pierre de Pise, le Franc Eginhard, le Lombard Paul Diacre, ou
encore Alcuin, diacre originaire de York. Par son Admonitio generalis de 789,
Charlemagne ordonne la création d’une école dans chaque cathédrale ou
monastère de l’Empire. Destinés avant tout à la formation des clercs et des
fonctionnaires de l’État, ces écoles profitèrent aussi à beaucoup d’autres enfants.
Pour disposer d'administrateurs compétents et pour réformer l'Église (religieux
ignares de la liturgie, ne sachant pas le latin, vivant en concubinage et vendant les
40
sacrements), Charlemagne favorise les études en créant l'école du palais, que
dirige le célèbre Alcuin et en créant des écoles près des cathédrales et des
monastères. L'enseignement classique, surtout le latin, est remis à l'honneur,
après avoir été délaissé à la fin du VIIe siècle. La langue latine, désormais langue
du clergé, est une langue morte. Les écoles voulues par Charlemagne se trouvent
dans les monastères et les évêchés. On y enseigne les psaumes, l'écriture, le
chant, le calcul et la grammaire.
les églises et monastères servent la gloire de Charlemagne. Ils sont les théâtres de
la « renaissance carolingienne », ce renouveau intellectuel qui prend appui sur la
vivacité des écoles épiscopales et des scriptoria, véritables conservatoires de la
culture antique. Charles a donné l’impulsion nécessaire de cette renovatio,
distribuant des consignes pour développer l’enseignement ecclésiastique (d’où
l’image d’« inventeur de l’école » que la mémoire populaire lui a attribuée),
commandant manuscrits et ouvrages d’art et s’entourant d’une académie de
maîtres qui contribueront à son « éducation » personnelle. Il est intéressant de
constater qu’à Aix, cette « nouvelle Athènes » où les lettrés et leur souverain
s’affublent de noms antiques (David, Homère, Flaccus...), les proches «
conseillers culturels » appelés par le roi sont souvent originaires de contrées très
périphériques où avaient subsisté des traces de culture antique : Alcuin est anglosaxon, Paul Diacre et Pierre de Pise italiens, Dungal irlandais, Théodulf et
Agobard espagnols. En somme, au-delà des frontières de son empire, Charles a
déjà une vision large de l’Europe culturelle ! De plus, « sans les copistes du VIIIe
et IXe siècles, la plupart des auteurs antiques dont nous possédons aujourd’hui le
texte, ne nous serait connus au mieux que de nom » affirme Philippe Depreux. La
copie des manuscrits est longue et minutieuse. Le copiste écrit sur du parchemin,
peau de bête séchée et tendue puis découpée et reliée avec soin. Il trace des lignes
afin d’écrire droit, puis commence la copie. Il doit être instruit car il faut savoir
lire et écrire et maîtriser le latin.
La minuscule caroline résulte d’une longue recherche graphique durant les VIIe
et VIIIe siècles. À la fin du VIIIe siècle, une Bible en 5 volumes conservée
aujourd’hui à la bibliothèque municipale d’Amiens, est exécutée pour l’abbé
Maurdramne, mort en 780. Elle est considérée comme le premier ouvrage écrit en
minuscule caroline. Ce type graphique s’impose à toute l’Europe sous le règne de
Charlemagne et avec elle le latin.
Enfin, on peut évoquer l’importance de l’Empire en Europe de l’Est (karol a
donné krol, roi en slave).
À la mort de Charlemagne, cet Empire ne sera pas partagé selon la coutume
franque parce que les autres héritiers meurent avant Louis le Pieux. Louis le
Pieux en 817 associa à l'Empire son fils aîné, Lothaire. Lors des partages
successifs qu'il élabora, Louis le Pieux prévoyait une vie communautaire entre
ses fils, tous rois mais restant sous l'autorité de leur frère Lothaire, associé à
l'Empire avec le titre d'empereur. En réalité, deux des fils de Louis le Pieux,
Louis le Germanique et Charles le Chauve, se sont unis par les serments de
Strasbourg pour se protéger de Lothaire. Au traité de Verdun, en 843, l’Empire
carolingien est divisé en trois royaumes. Dès la fin du IXe siècle, des aristocrates
(ducs, comtes) qui ne sont pas carolingiens, accèdent au pouvoir. En 888, après la
mort de Charles le Gros, Béranger Ier accède au trône d'Italie. Au Xe siècle, la
dynastie carolingienne disparaît, soit faute de descendants (en 911 en Germanie)
soit écartée du pouvoir (987, Hugues Capet en Francie). L’analyse déclin du
pouvoir royal doit dissocier les causes des grandes invasions (Normands venus du
Nord, les Sarrasins au Sud et les Hongrois venus de l’Est) pour que celles-ci ne
masquent pas les faiblesses internes de l'Empire, à savoir les problèmes de
succession et l'indépendance grandissante des comtes.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
41
HMA – L’Eglise et les femmes au Moyen Age
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
La difficulté a construire une histoire mixte est souvent invoquée au nom de l’invisibilité des femmes dans les sources. Ceci n’est
qu’en partie vrai car à partir du XIIe les images de femmes sont désormais très nombreuses et permettent de mieux les saisir dans
leurs activités quotidiennes.
Ouvrages généraux :
Dalarun Jacques, « Dieu changea de sexe, pour ainsi dire ». La religion faite femme, XIe-XVe s., Paris, Fayard, 2008 (médiéviste
de réputation internationale, a dirigé l’édition du Moyen Âge en lumière, Fayard 2002)
KLAPISCH-ZUBER Christiane, « Masculin/féminin », dans Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, J. Le Goff et J.-Cl.
Schmitt dir., Paris, Fayard, 1999, p. 655-668.
Histoire des femmes, Georges Duby et Michelle Perrot, T 2, Le Moyen âge, sous la direction de Christiane Klapisch-Zuber, Plon,
1991
DALARUN Jacques, BOHLER Danielle et KLAPISCH-ZUBER Christiane, « La différence des sexes », dans Les tendances
actuelles de l’histoire du Moyen Âge en France et en Allemagne, J.-Cl. Schmitt et O.G. Oexle dir., Paris, Presses Universitaires
de la Sorbonne, 2002, p. 561-582.
Genders and Others Identities in the Middle Ages. The Interplay of Differences, S. Farmer et C. Braun Pasternack éd., University
of Minnesota Press, Minneapolis, 2002.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
BÜHRER-THIERRY Geneviève, LETT Didier et MOULINIER Laurence, « Histoire des femmes et histoire du genre dans
l’occident médiéval », Historiens et Géographes, 392, 2005, p. 135-146.
Jacques Le Goff, « Le Christianisme a libéré les femmes », L’Histoire n° 245, juillet-août 2000
Georges Duby, La femme, l’amour et le chevalier, L’Histoire n° 1, mai 1978
RÖCKELEIN, Hedwig, «Entre société et religion : l’histoire des genres au Moyen Age en Allemagne », in Les tendances
actuelles de l’histoire du Moyen Age en France et en Allemagne, Paris, 2002, p. 583-594.
LAUWERS Michel, « L’institution et le genre. À propos de l’accès des femmes au sacré dans l’Occident médiéval », Clio,
Histoire, Femmes et Sociétés, 2, 1995, p. 279-317.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Être chrétien au Moyen Âge, c'est participer aux rites prescrits par l'Église, vivre
an même rythme, celui des fêtes religieuses, avoir une conduite de vie conforme à
l'idéal de l'Évangile. Mais l'emprise de l'Église est-elle bien réelle ? Cette
question a été relancée par l'historiographie contemporaine, qui considère que la
christianisation moyenâgeuse s'est révélée superficielle et que l'enracinement
profond du dogme date en fait du XIXe siècle.
Telle qu’elle se structure entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, la
religion chrétienne ne faisait pas la part belle aux femmes : assimilées à Ève,
l’alliée du Serpent, elles étaient exclues du sacerdoce et cantonnées dans une
position mineure au sein de l’Église. Pourquoi, à la fin du Moyen Âge, la religion
s’est-elle féminisée, par une adhésion plus forte des femmes à la foi et à la
pratique, par une féminisation du discours religieux, par une alliance ambiguë du
prêtre et de la dévote communiant dans une religion de la Mère et du Fils ?
Pourquoi, selon l’audacieuse expression de Michelet, « Dieu a-t-il changé de
sexe, pour ainsi dire » ?
Au tournant des XIe et XIIe siècles, au temps de la réforme dite grégorienne, la
tradition interdisait aux femmes de pénétrer dans certains sanctuaires ; mais se
met en place une triade Marie, Ève et Madeleine où, entre les deux premières
images, antinomiques, s’ouvre par la troisième l’interstice d’un accès au salut au
prix de la pénitence. C’est l’époque de la fondation du monastère mixte de
Fontevraud où les hommes étaient soumis aux femmes.
Le vrai retournement survient au XIIIe siècle avec François d’Assise qui,
célébrant des allégories féminines telle « dame Pauvreté », se présentant luimême en mère de ses fils spirituels, offre aux femmes une icône à laquelle
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Sans omettre les évolutions, le
XIIIe siècle est choisi comme observatoire
privilégié.
L’Église est présentée comme une structure
et un acteur essentiels de l’Occident
médiéval. Elle participe à son expansion
(évangélisation, pèlerinages, croisades).
L’enracinement social et les manifestations
de la foi sont étudiés à partir des monuments
et des oeuvres d’art.
• Carte : diffusion de l’art roman et de l’art
gothique.
• Repères chronologiques : la première
croisade (1095) ; Bernard de Clairvaux (XIIe
siècle) ; François d’Assise (XIIIe siècle).
• Documents : une abbaye ; une cathédrale. »
Socle : Ajout à la fin du commentaire
« L’étude de l’organisation interne de
l’Église est menée en relation avec la société
médiévale : elle montre que la
prépondérance pontificale s’impose dans un
cadre de lutte avec les pouvoirs politiques, et
que les différents clergés (séculier, régulier)
contribuent à l’encadrement de la société. »
42
s’identifier. Claire d’Assise, de son côté, échappe à ces jeux d’inversion pour
atteindre à une vision de l’humanité au-delà des genres.
Aux XIVe et XVe siècles, une floraison de saintes de très modeste renommée,
surtout en Italie, marque ce mouvement de féminisation du religieux. Leur parole
se fait entendre, telle celle d’Angèle de Foligno. Elles se mettent à jouer la
Passion du Christ par les places et les rues, telle Claire de Rimini. Elles fédèrent
la mémoire des cités et accèdent enfin à une écriture autonome où s’exprime leur
désir d’explorer les mystères de la foi avec toute la force de leur raison.
Accompagnement :
« Il n’est pas envisageable de proposer une
histoire chronologique de l’Église
médiévale. L’Église est présentée comme
l’élément fédérateur de l’Occident chrétien
en montrant que son autorité s’exerce aussi
bien dans le domaine religieux et politique
que dans la vie privée de chacun. »
La recherche historique s’est articulée autour de plusieurs pôles :
- un pôle littéraire qui a survalorisé l’amour courtois, les troubadours du midi de
la France, ainsi que Marie de France et Christine de Pisan. Plusieurs approches
dominent : l’étude des genres dans les grands monuments de la littérature
médiévale ; l’étude des grandes figures de la littérature féminine, mystiques,
troubadoures, femmes de lettres de la fin du Moyen Age, etc ; mais aussi, l’étude
de la construction des genres et le « gender trouble », transsexualité,
travestissement, etc…
- l’histoire sociale
L’histoire sociale a certainement joué un rôle moteur dans l’introduction de
l’histoire des femmes dans l’historiographie médiévale, notamment à travers les
nombreuses études d’histoire urbaine, soutenue par une grande masse
archivistique
- l’histoire de l’Eglise et de la spiritualité au sens large.
L’histoire religieuse a développé plusieurs aspects de l’histoire des femmes,
d’une part un aspect presque institutionnel à travers l’histoire des nombreux
couvents féminins et de leurs activités à toutes les époques (ici la bibliographie
est vraiment immense), d’autre part un aspect plus « biographique » avec les très
nombreuses études portant sur les femmes célèbres de l’Eglise, notamment
Hildegarde de Bingen, mais aussi toutes les mystiques, plus ou moins connues
(par exemple celles de Helfta), enfin les femmes de pouvoir versées dans la
spiritualité. Dans ce champ, ce sont probablement les études sur la transmission
écrite des mystiques ou des béguines qui fournissent les études les plus novatrices
sur le genre, grâce à des projets interdisciplinaires où on trouve des historiens,
des philologues du latin médiéval et des spécialistes de littérature. Mais si la
recherche sur les mystiques peut paraître comme un des domaines les plus avancé
en matière de recherche sur le genre, elle comporte néanmoins un immense
problème qui reste celui de la réelle qualité d’auteures de ces femmes qui ont
rarement consigné elles-mêmes leurs écrits.
Mais, hormis en Allemagne, les chercheurs se sont peu intéressés à l’histoire des
femmes de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Age.
On discerne encore deux grandes tendances, d’une part celle qui s’intéresse aux
femmes de pouvoir, aux « fortes femmes », d’autre part celle qui considère avant
toute chose l’exploitation des femmes, ce qu’on peut caractériser comme «
l’écriture héroïque » contre « l’écriture tragique », certains thèmes pouvant
participer des deux catégories à la fois, comme par exemple les sorcières, à la fois
héroïnes et persécutées. Globalement, il faut bien dire que l’impact des études sur
le genre en histoire médiévale est vraiment très mince, ce qui n’est pas tout à fait
étonnant puisqu’on en est encore à publier des synthèses qui ignorent absolument
la problématique de l’histoire des femmes. L’histoire des femmes et du genre
reste bien souvent une sous-catégorie de l’histoire de la famille et reléguée dans
le domaine « privé ».
Compte tenu de ce panorama, il semble que les approches les plus prometteuses
aujourd’hui en matière d’histoire du genre sont les projets interdisciplinaires : en
Allemange, dès 1996, Hans-Werner Goetz et Hedwig Röckelein ont publié un
volume qui portait sur les « réseaux de relations entre femmes » qui mettait au
centre du propos les relations des femmes entre elles, dans le but de découvrir s’il
existe vraiment des « espaces féminins » au Moyen Age, et des distinctions
substantielles de comportement masculin/féminin, ce qui était déjà une vraie
thématique du genre. Ils concluaient qu’il n’existe nulle part d’espace (réel ou
métaphorique) qui soit exclusivement réservé aux femmes. Quelles que soient les
sources considérées, ce n’est ni l’espace féminin ni les liens des femmes entre
elles qui dominent le discours : la question du genre est toujours dominée par des
aspects plus importants comme le rang social, le fait d’être marié ou pas, l’âge ou
l’appartenance à une génération, l’intention religieuse, morale ou littéraire de
l’auteur. Les considérations de genre se cachent derrière des intérêts plus
Futur programme :
« LA PLACE DE L’ÉGLISE
On fait découvrir quelques aspects du
sentiment religieux.
La volonté de l’Eglise de guider les
consciences (dogmes et pratiques, lutte
contre l’hérésie, inquisition…) et sa
puissance économique et son rôle social et
intellectuel (insertion dans le système
seigneurial, assistance aux pauvres et aux
malades, universités…) sont mises en
évidence.
L’étude est conduite à partir:
- de l’exemple au choix d’une abbaye et de
son ordre religieux masculin ou féminin ;
- de l’exemple au choix d’une oeuvre d’art:
statuaire, reliquaire, fresque, chant… ;
- de l’exemple au choix d’un grand
personnage religieux, homme ou femme.
Raconter quelques épisodes de la vie d’un
grand personnage religieux, homme ou
femme »
43
puissants. On a l’impression que pour les auteurs du Moyen Age, alors qu’une
attitude différente est affichée envers chaque genre – on ne juge pas de la même
manière les actes d’un homme et d’une femme, etc… - cette différence d’attitude
n’est pas problématisée. C’était déjà cette approche interdisciplinaire qui guidait
une publication de 1991, émanant de l’université de Bochum, où on ne décide pas
dès le départ qu’on peut savoir où sont les femmes et comment les circonscrire,
mais qu’on se pose la question de la construction de la femme en tant que genre.
On peut rapidement la liste des thèmes les plus souvent rencontrés dans l’espace
germanique en matière d’histoire des femmes (surtout) et du genre (un peu) :
Capacité juridique et le droit de propriété des femmes
Mariage, famille et maternité
Les femmes dans l’Eglise – avec développement sur l’oppositon virgo/matrona,
place de Marie
Monastères féminins
Mouvements religieux féminins : les cathares mais surtout les Béguines
Education, formation, production littéraire et artistique – où la littérature
mystique joue un grand rôle
Souveraines et femmes d’exception (avec jubilée pour certaines
reines/impératrices comme Theophano)
Sans doute un peu en recul aujourd’hui :
Magie et sorcellerie
Travail des femmes
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. La femme au Moyen Age
Si la société médiévale reste fondamentalement masculine, les femmes, dont
l’image et la place évoluent, jouent un rôle essentiel dans le processus
civilisateur.
« En ma folie, je me désespérais que Dieu m’ait fait naître dans un corps féminin.
» Cette réflexion de Christine de Pizan (vers 1364-vers 1430) dans Le Livre de la
Cité des Dames (1405) illustre à merveille l’ambiguïté ou l’ambivalence du statut
féminin au Moyen Âge : si elle met bien au jour, quoique de manière allusive,
l’état de dépendance et de soumission auquel furent généralement réduites les
femmes, elle révèle en même temps une prise de conscience et une protestation
qui témoignent, a contrario, d’une certaine autonomisation !
Une image contradictoire
Ève impure ou Vierge Notre-Dame, matrone ou dame des tournois… Dans les
mentalités médiévales (mais c’est sans doute vrai de toute civilisation à toute
époque), les images de la femme sont multiples et parfois contradictoires.
Descendante d’Ève – cette figure de l’impureté et du péché responsable de
l’expulsion du Paradis terrestre –, la femme est associée à la chair et au péché.
Mais le XIIe siècle est aussi celui de l’essor du culte rendu à la Vierge Marie.
Placée au-dessus de tous les saints, médiatrice de sagesse et de salut, Marie
s’oppose à Ève, comme la virginité à la sensualité, l’esprit au corps, l’idéal au
péché. À cela s’ajoute le fait que la plupart des œuvres d’art consacrées à la
Vierge la représentent en compagnie de l’Enfant Jésus, ce qui contribue à
identifier la femme à la mère.
La femme rachetée par la mère
Car la maternité est alors une étape essentielle dans la vie de toute femme. Si
celle-ci ne peut rester chaste, elle se doit au moins de procréer, et de le faire dans
la douleur, afin de racheter la faute d’Ève et, ce faisant, les péchés de l’humanité
tout entière. Souvent au péril de sa vie. Le nombre de femmes qui meurent en
couches est considérable, ce que résume une formule usitée au XIIe siècle : «
Toute femme arrivée au moment des couches a d’ordinaire la mort à sa porte. »
Contrairement à ce qu’on a pu croire à une certaine époque, le Moyen Âge a bien
connu l’attachement maternel : la naissance d’un enfant réjouit tout le foyer (on
comptait environ sept enfants par famille), et les indices archéologiques comme
les œuvres d’art (celles qui sont consacrées à Marie, mais aussi à sa mère, sainte
Anne) sont là pour témoigner de l’amour que la mère portait à ses enfants. C’est
elle qui leur transmet les valeurs, leur fait la lecture (pour le milieu noble) et les
instruit des rudiments de la religion, mais elle participe aussi à l’éducation des
adolescentes et prépare la future jeune femme à l’entrée dans le monde des
adultes, qui se fait généralement dès l’âge de 12 ans !
Au Moyen Age chaque monastère, outre la
Bible, avait son « livre de base », sorte de
manuel qui servait à l'instruction et à l'«
édification » de la communauté. Dans les
couvents de femmes, ce livre avait souvent
comme titre « le jardin des délices » (Hortus
Deliciarium), expression empruntée au
Cantique des Cantiques, ce livre de l'Ancien
Testament où se trouve évoquée la « scène
du fiancé qui accueille sa bien-aimée dans
un jardin où elle peut admirer et goûter
toutes sortes de délices ». Au couvent, c'est
le Christ qui est le fiancé. Le Hortus
Deliciarum d'où est extrait ce document a été
composé au XIIe s., au couvent du MontSainte-Odile en Alsace, par l'abbesse
Herrade de Landsberg et ses moniales ; ce
manuscrit a donné une réputation universelle
au couvent. C'était un gros volume de 255
feuilles de parchemin dans le format de nos
grands journaux (55 cm sur 37 cm) avec 69
feuillets de moindre dimension intercalés.
L'ensemble était illustré de 344 miniatures,
véritables chefs-d'œuvre aux couleurs vives
occupant un quart de l'espace total. Certaines
d'entre elles, comme celle-ci, occupaient une
page entière. Ce précieux manuscrit a brûlé
lors du bombardement de Strasbourg en
1870. Il a été reconstitué dans les années
1980 grâce à des copies dispersées dans le
monde entier. Le document représenté ici
était annoté en latin, en écriture
protogothique. Grâce à ces annotations, nous
savons que les échelons principaux, à
compter du bas, représentent la chasteté, la
tempérance, l'humilité, l'obéissance, la
patience, la foi et la charité. Les chrétiens
qui, suivant leur place dans la société,
devraient pratiquer Tune ou l'autre de ces
44
Le mariage : servitudes et libertés
Le temps du mariage suit ainsi aussitôt celui de l’enfance. Pour l’Église, le couple
doit être consentant. Mais, dans la réalité, il s’agit davantage d’un contrat
d’intérêts passé entre deux familles, et plus la jeune fille est de bonne condition,
moins elle aura de liberté de choix. Clairement défini comme monogame et
indissoluble, le mariage ne crée pas pour autant uniquement de l’oppression,
même si le sentiment amoureux est rarement la condition première pour mener à
bien une vie conjugale. Avant tout, dans la noblesse, la femme est la
représentante de la position sociale du mari : elle est sa vitrine, mais aussi sa
conseillère. Christine de Pizan, dans le Livre des Trois Vertus, précise même que
l’épouse peut devenir le guide spirituel de l’homme pour son propre salut.
Pour devenir de bonnes épouses, les femmes de l’aristocratie peuvent s’instruire
dans des manuels d’éducation, comme le Speculum dominarum (le miroir des
dames) écrit par Durand de Champagne pour la reine Jeanne de Navarre, épouse
de Philippe le Bel. Ces manuels témoignent de l’importance de la dame de la
noblesse, vue comme un modèle de rigueur et de moralité pour toutes les
femmes.
Aux XIVe et XVe siècles, certaines femmes possèdent des biens propres, bijoux,
argent, etc. D’ailleurs, dans toute l’Europe, à la fin du Moyen Âge, les grandes
familles pratiquent généralement la gestion séparée des biens de l’épouse et du
mari. Toute femme peut disposer d’un personnel et d’appartements privés pour sa
propre liberté d’action. Mais le couple se doit au moins de partager le lit conjugal.
La valeur émancipatrice du travail
Dans la bourgeoisie, si gouverner la maison reste sa principale activité, et si elle
demeure soumise à son mari à qui elle doit respect, obéissance et fidélité, la
femme n’en connaît pas moins une certaine promotion par le travail. En 1268,
dans son Livre des métiers, Étienne Boileau, prévôt de Paris en 1261 sous Saint
Louis, établissant la liste des métiers parisiens, nous apprend que, sur cent
métiers, vingt-six sont ouverts aux femmes. Environ 1,5 % des médecins sont des
femmes, même si elles n’ont pas accès à l’Université : l’indispensable sagefemme (la « ventrière ») apprend le métier par la pratique. En 1351, une
ordonnance de Jean le Bon fixe pour les femmes, notamment dans l’artisanat, des
salaires largement inférieurs à ceux des hommes : au XIVe siècle, une femme
gagne par jour 12 deniers, un homme, 16 en hiver et 20 en été. Il n’en reste pas
moins que le travail confère à la femme une certaine importance. En ville, elle
exerce essentiellement des activités dans l’artisanat textile (peignage, cardage,
filage), dans la cordonnerie, dans la vente ou dans les arts, comme Jehanne la
Verrière qui réalisait des vitraux. À la campagne, elle s’occupe de la tonte des
moutons, de la moisson, des vendanges, de la surveillance du troupeau, sans
oublier le travail au jardin (« la terre natale des femmes » selon Abélard), très
utile pour nourrir et soigner la famille. Ainsi Le Ménagier de Paris, ouvrage écrit
par un anonyme parisien au XIVe siècle, est un véritable manuel d’éducation de
la jeune femme, avec ses nombreuses recettes de cuisine, mais aussi ses « leçons
» de bonne conduite.
La femme dans la vie publique
Dans l’aristocratie, certaines circonstances peuvent favoriser une forme
d’émancipation féminine : veuve ou momentanément séparée de son mari,
comme lors des croisades, la femme peut devenir chef de famille, et détentrice de
seigneuries, de fiefs, voire de royaumes. Mais déjà au VIIe siècle, Bathilde,
veuve de Clovis II, avait exercé le pouvoir au nom de son fils aîné, Clotaire III,
avant de se retirer au monastère de Chelles. Et, en 1226, à la mort de son mari
Louis VIII, la reine Blanche de Castille, mère de douze enfants, veuve à trentehuit ans, garde le royaume pour son fils Louis IX, futur Saint Louis.
Mais malgré ses capacités à gouverner, la femme ne peut accéder à la tête de
l’État que pour une période transitoire : la loi salique l’éloigne en effet de la
succession directe et du trône, à la différence d’autres pays occidentaux. Cela
explique que l’iconographie médiévale présente surtout la femme de l’aristocratie
durant le temps des loisirs : la danse (parfois jugée scandaleuse), la musique, les
festins, les spectacles, et autres distractions. Cet amour du divertissement est
chanté par le poète Eustache Deschamps : « Elles désirent les cités/les doux mots
qu’on leur dit/les fêtes, les marchés et le théâtre/lieux de délices qui leur
permettent de s’ébattre. »
Une reconnaissance littéraire
Dès le XIIe siècle apparaît la fin’amor, qui établit un nouveau type de relation
amoureuse, faite de générosité et de sublimation du désir. La femme devient la
vertus, essaient de s'élever jusqu'à la
couronne de la vie éternelle. Mais ils
succombent le plus souvent aux différentes
tentations figurées de chaque côté de
l'échelle par un détail concret. Ce sont de bas
en haut : pour les gens du monde et les
chevaliers, des chevaux, des voitures, des
gens de guerre, des villes, de beaux
vêtements ; pour la religieuse, le luxe du
siècle et le prêtre séducteur ; pour le clerc, le
repas plantureux et sa maîtresse dont la robe
cache une partie de l'église ; pour le moine
l'argent et la richesse ; pour le reclus un lit
moelleux ; pour l'ermite, les soins excessifs
prodigués à son jardin. Seule la septième et
principale vertu, la charité, protégée par les
anges contre les flèches des diables, atteint le
paradis.
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domina, l’épouse du seigneur, et le vassal, son amant. À travers une construction
de l’esprit assez complexe sont mises à l’honneur les prouesses chevaleresques
pour la dame, suzeraine à laquelle est rendu un véritable culte. Si des jeux réels
furent élaborés dans les cours d’amour, il faut garder à l’esprit que la fin’amor fut
avant tout un jeu poétique, et la promotion féminine qu’il établissait demeura
largement fictive. Il n’en reste pas moins que la fin’amor s’inscrit dans un
contexte général où la femme – de l’aristocratie – joua un rôle important, comme
commanditaire et destinataire (les romans de Chrétien de Troyes pour Aliénor
d’Aquitaine), mais aussi comme auteur. Ainsi, dans la seconde moitié du XIIe
siècle, Marie de France, première grande poétesse française, écrit ses Lais,
nouvelles relatant des épreuves amoureuses.
Un siècle plus tard, Christine de Pizan, admirée par le roi Charles V en personne,
fait des lettres son métier. Veuve à 25 ans, elle s’insurge contre la misogynie des
propos du Roman de la Rose, le best-seller de l’époque, et développe une
réflexion autour de la condition féminine. Dans son œuvre allégorique, Le Livre
de la Cité des Dames, elle crée un royaume, Féménie, dirigé par Raison, Justice et
Droiture. Dans la cité, de nobles dames peuvent se libérer par les loisirs, leurs
conversations et l’écriture. Disposant d’un scriptorium avec artisans, Christine de
Pizan livra même ses idées sur l’iconographie de ses manuscrits.
Mécènes et bienfaitrices
Quand elle n’écrit pas elle-même, la femme de l’aristocratie fait souvent écrire.
La commande d’œuvres, notamment de manuscrits enluminés, est fréquente de la
part des dames des XIVe et XVe siècles, désireuses de beauté et d’édification
morale. Jeanne d’Évreux, reine de France, troisième femme de Charles IV, est
connue pour son amour des livres. Elle commande au célèbre Jean Pucelle son
Livre d’heures (certainement l’un des plus beaux de cette époque), ainsi que
plusieurs objets précieux pour l’abbaye de Saint-Denis : deux statues de la
Vierge, une châsse dite de la Sainte-Chapelle, une statue d’or de saint Jean et une
couronne royale. Elle se préoccupe également de son vivant de l’exécution de son
gisant pour son futur tombeau.
À la fin du XVe siècle, Anne de France, fille aînée de Louis XI, se lance, en
accord avec son époux, le duc de Bourbon, Pierre II de Beaujeu, dans une
politique de travaux d’art, avec un grand artiste, le Maître de Moulins. On peut
encore citer les bienfaitrices de noble naissance comme la reine Jeanne de
Bourgogne, femme de Philippe V le Long, qui, en 1319, patronne la fondation de
l’hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins, laquelle avait déjà reçu l’aide de sa propre
mère, Mahaut d’Artois.
Une influence profonde
L’image du Moyen Âge, ces « temps obscurs » d’avant la Renaissance, a
longtemps été celle d’un monde brutal et sauvage, exclusivement religieux et
guerrier, et donc profondément misogyne. Comme toutes les caricatures, celle-ci
n’est pas totalement fausse. Sans doute, la société médiévale a-t-elle été une
société essentiellement masculine. Sous l’influence de la religion (ou y trouvant
comme une légitimation), qui voit en elle un être excessif et dépendant en raison
de sa faiblesse physique et morale, elle réserve à la femme une position inférieure
et véhicule d’elle une image volontiers négative. Il n’en reste pas moins qu’une
étude plus approfondie des textes et des indices archéologiques tempère cette
vision univoque et révèle que la femme, surtout il est vrai dans les classes
élevées, joua entre le VIIIe et le XVe siècle un rôle social et culturel non
négligeable, contribuant notablement à la « civilisation des mœurs ».
II. Les représentations de la femme par l’Eglise
Le Moyen âge est une époque contradictoire. Les discours sur la femme et les
images qui la montrent sont nombreux et variés. La représentation imposée est
souvent sans nuances. Elle est infiniment défavorable aux femmes. Ici, comme
ailleurs dans l’histoire des femmes, le regard porté sur les femmes est masculin. Il
est de plus celui d’une couche particulière de la société : les clercs. D’autres
sources, mais aussi une approche différente de la religiosité, permettent de
construire une réalité plus diverse. La construction des rapports entre les hommes
et les femmes ne peut se réduire à l’image que nous en renvoient les clercs.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer la femme est omniprésente au Moyen
âge. Elle l’est dans le discours, elle l’est par les images. Elle l’est surtout grâce à
l’Église, grande pourvoyeuse de représentations sociales au Moyen âge.
Une idée majeure structure l’ensemble de ces représentations : la femme est du
46
côté du péché. Le Moyen Âge est marqué par une forte distinction et une
hiérarchie entre les deux sexes légitimées par la Bible. La femme doit être
soumise à l’homme car Ève est une création seconde et une création dérivée :
l’homme a été créé avant la femme ; cette dernière procède de lui et n’est pas à
l’image de Dieu ; c’est Adam qui a nommé la femme après la Chute dont Ève est
rendue responsable. Parmi beaucoup de miniatures, il en est une qui se présente
comme un commode résumé de la pensée de l’Église à l’égard de la femme. Il
s’agit de la reproduction d’un épisode biblique, la tentation d’Adam et Ève qui se
trouve dans un psautier du XIIIe siècle. L’image est classique, Ève tend à Adam
le fruit défendu. Au milieu, les séparant, l’arbre de la connaissance et le serpent
qui enroule ses anneaux tout le long du tronc. C’est dans la figuration de l’animal
que réside toute l’originalité de cette miniature : le serpent a figure féminine.
Pour le « pauvre » Adam, le péché est ainsi doublement offert à sa tentation : par
Ève et par le serpent auquel l’artiste a donné le joli visage d’une femme. Le point
de vue est exclusivement masculin. Or ces miniatures pouvaient être utilisées à
des fins éducatives : les psaumes servaient aux enfants à apprendre le latin et à
construire des phrases que l’on pouvait ensuite adapter pour raconter l’histoire
décrite par ces miniatures ; on apprenait ainsi, avec les premiers rudiments de la
langue, le danger que pouvait constituer le sexe féminin.
Ainsi dans la plupart des représentations figurées, les femmes sont-elles montrées
comme pécheresses. Dans « la gueule de l’Enfer », ce sont des femmes qui
servent de pâture au loup, symbole des tortures de la géhenne.
Cependant, même ici on aurait tort de croire qu’elles y sont représentées comme
des « actrices de l’histoire ». C’est toujours dans un rapport aux hommes que leur
culpabilité est établie. Elles ne sont pas sujet commettant un péché, mais un
moyen de pécher offert à l’homme. Ce sont des clercs qui forgent pour d’autres
clercs et pour des laïcs, les représentations figurées autour d’une image centrale
de la femme tentatrice et pécheresse. La Bible devient le réservoir essentiel des
stéréotypes féminins sur lequel se fonde la peur du sexe féminin.
Pourtant le caractère univoque de beaucoup de discours et d’images ne doit pas
cacher une réalité plus nuancée. L’Église qui paraît si misogyne a également
valorisé des pratiques et des rôles qui contredisent cette apparence.
III. Les réalités de la vie quotidienne des femmes
La religion offre aussi aux femmes une autre voie possible de valorisation
sociale, en leur permettant d’entrer dans les monastères, de créer des fondations,
et parfois même de rendre compte par écrit de leur expérience. C’est le cas
notamment d’Hildegarde de Bingen, la Prophétesse du Rhin, née à la fin du XIe
siècle. Entrée à l’âge de 8 ans au service du Seigneur, devenue abbesse
bénédictine de Disboden et de Rupertsberg, près de Mayence, elle ose prendre la
parole, exposant son interprétation scientifique de l’univers dans des traités de
médecine et de sciences naturelles et composant des œuvres religieuses où elle
évoque ses visions mystiques (Le Livre des œuvres divines). Ses écrits circulent,
ses lettres sont lues par les plus grands du royaume, tels Aliénor d’Aquitaine, des
empereurs, des évêques.
C'est uniquement pour protéger la femme d'un trop grand pouvoir de son mari
que l'Eglise a fait du mariage un sacrement au XIIe s. Les représentations du
mariage sont rares au Moyen âge. Il faut dire que dans la hiérarchie de la pureté,
telle que les clercs l’établissent, les femmes mariées arrivent en dernier ; après les
veuves et loin derrière les vierges. Néanmoins il existe des images du couple.
Ainsi cette sculpture représentant Hugues de Vaudémont et sa femme. Tandis
qu’Hugues tient le bâton du pèlerin, son épouse l’enlace tendrement dans des
retrouvailles d’après croisade. Cette sculpture est contemporaine du mouvement
qui a fait du mariage un sacrement. Dans son souci de réguler tout à la fois les
mœurs de l’aristocratie et la propension « naturelle » de la femme à pécher, le
discours des clercs valorise l’amour conjugal. L’Église par l’horreur qu’elle
professe à l’égard du charnel, entend privilégier dans le couple l’accord des
volontés, le consentement mutuel, lequel institue à ses yeux le mariage. Devant
les devoirs que celui-ci impose, elle proclame l’homme et la femme égaux. Certes
on sait peu de choses sur ce qui pouvait se passer dans les autres couches de la
société. Mais ceci est finalement de moindre importance devant cette attitude
désormais massive de l’Église à l’égard du mariage.
Le Moyen âge voit se développer de nouveaux cultes. Parmi ceux-ci l’importance
de celui rendu à Marie est largement établie. À partir du XIe siècle, le culte de la
47
Vierge s'affirme, Marie étant montrée dans son rôle de mère. Les fidèles la voient
surtout comme une femme sensible qui a de la compassion à l'égard de tout être
humain. Mais il faut constater que c’est dans son rôle de mère, et de mère du
Christ, que la femme est ici valorisée. Pourtant, on aurait tort de croire que c’est
dans ce seul rôle que des femmes furent l’objet d’un culte religieux. Ainsi que le
note Jacques Le Goff : « Pendant les premiers siècles du Moyen âge, le modèle
masculin de la sainteté : c’est la figure de l’évêque […] ensuite s’impose la
sainteté des abbesses, telle Hildegarde de Bingen, grande abbesse rhénane du
XIIe, grande mystique, mais aussi grande savante rationnelle hardie, dont
l’autorité et le prestige ont été très forts à cette époque. »
Au fur et à mesure que l’on s’avance dans le Moyen âge, les représentations des
femmes dans leur quotidien se multiplient. Certaines conduisent à remettre en
cause des préjugés largement établis. Sur cette miniature, un vieil homme est
couché, sans doute malade. À droite de l’image, une servante. Elle tient dans ses
bras un récipient et paraît attendre les ordres de sa maîtresse. Celle-ci, assise au
coin du feu, remue une cuillère dans un vase. Un détail dément l’idée qu’il
pourrait s’agir de l’accomplissement d’une tâche ménagère : un livre est ouvert
sur ses genoux. La lecture, très attentive, est destinée à la réalisation d’une potion
médicamenteuse. Cette image et bien d’autres contredisent le stéréotype d’une
femme écartée des activités les plus prestigieuses par excellence : la lecture et …
l’écriture. Dans la Bologne universitaire des XIIIe et XIVe siècles, la demande de
livres était forte. Les sources livrent les noms de nombreuses femmes
miniaturistes et calligraphes. Elles devaient sans doute travailler en famille, avec
leur mari ou leur père. Mais le fait est que, pour apprendre le métier il leur a bien
fallu, au préalable, apprendre à lire et à écrire.
Jeanne d’Arc est incontestablement la femme la plus connue du Moyen âge.
Pourtant, c’est une autre femme, Christine de Pisan qui par sa destinée et ses
écrits est à même de mieux représenter le caractère contradictoire de cette
époque. Fille d’un astrologue de Charles V, elle reçoit une éducation soignée.
Elle devient savante et se mêle de politique en un temps où les querelles
dynastiques ne paraissent relever que des hommes. Elle rédige un poème à la
gloire de Jeanne d’Arc, convaincue, avant bien des hommes, de la justesse de son
action. Enfin, rompant avec le lyrisme et l’introspection de ses premiers poèmes,
elle met à jour dans le Livre de la Cité des Dames les stéréotypes sur lesquels se
fonde l’abaissement des femmes. Et dans une époque qui semble tant en manquer
elle s’appuie sur Raison et Droiture. « Leur esprit ... est-il capable ? Je souhaite
vivement connaître la réponse, car les hommes affirment que les femmes n’ont
que de faibles capacités intellectuelles. Elle (Raison) me répondit : «... si c’était
la coutume d’envoyer les petites filles à l’école et de leur enseigner
méthodiquement les sciences, comme on le fait pour les garçons, elles
apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les
sciences tout aussi bien qu’eux. (...) »
Il faut mettre un pluriel à féminin, c’est-à-dire de montrer l’extrême hétérogénéité
du groupe des femmes. On sait combien, pour les femmes médiévales, le critère
d’âge et de position dans le cycle de vie et dans la parenté, est prédominant : elles
sont tour à tour, « fille de », « épouse de », « veuve de », identités qui impliquent
des statuts, des rôles sociaux et un pouvoir très différents. De la même manière,
les rapports sociaux de sexe varient profondément en fonction du milieu social
considéré dans chaque segment de la société en opposition à une autre catégorie :
pour les chevaliers, la masculinité se comprend comme le contraire de la féminité
et comme la domination par la violence sur les autres (hommes et femmes).
Notons enfin qu’il existe au Moyen Âge une contradiction majeure entre la
condamnation sans appel de l’homoaffectivité ou l’homoérotisme et la
survalorisation d’un monde profondément homosocial.
48
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Ainsi une étude attentive du Moyen âge apporte-t-elle des surprises quant à la
place des femmes dans les sociétés médiévales. Cela conduit Jacques Le Goff à
affirmer dans un article au titre volontairement provocateur : « Le christianisme a
libéré les femmes ». Au Moyen âge, le fait religieux est capital pour comprendre
le rôle, le statut et la représentation des femmes dans la société. Les clercs
assignent à chacun et à chacune une place dans la société. Ils le font en raison
d’une vision du monde et de la société étroitement dépendante du christianisme.
Mais c’est aussi au nom de valeurs chrétiennes que s’opèrent des transformations
majeures qui assurent plus d’égalité entre les sexes. De telles observations sont de
nature à remettre en cause la vision de l’histoire conçue sur le mode d’un progrès
linéaire de la situation des femmes dans l’histoire.
Dans un contexte médiéval de survalorisation de la chasteté, on ne peut faire
l’économie d’une réflexion sur ce que Ann McNamara a appelé la « question de
l’homme » (Herrenfrage) ou une crise d’identité masculine dans le cadre de la
réforme dite grégorienne, avec la victoire du célibataire sur l’homme marié dans
la lutte pour le pouvoir : « Peut-on être un homme sans déployer les plus évidents
attributs biologiques de la masculinité ? ».
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
49
HMA – Le monachisme
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Marcel Pacaut, Les Ordres monastiques et religieux au Moyen Âge, Nathan Université, Paris, 1993.
M. PACAUT, Les Moines blancs. Histoire de l'ordre de Cîteaux, Paris, Fayard, 1993
DALARUN (Jacques), François d’Assise ou le pouvoir en question. Principes et modalités du gouvernement dans l’Ordre des
frères mineurs, Bruxelles, 1999 (Bibliothèque du Moyen Age, 15) (médiéviste de réputation internationale, a dirigé l’édition du
Moyen Âge en lumière, Fayard 2002).
Léon PRESSOUYRE, Le Rêve cistercien, coll. « Découvertes », Gallimard, n° 95.
Davril Anselme, Palazzo Eric, La Vie des moines au temps des grandes abbayes, Hachette, 2000.
Jean Chélini, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Hachette, Paris, (1968) 1991.
Michel Mollat (1911-1996), Les Pauvres au Moyen Âge, Hachette, Paris, 1978.
Suire E., Vocabulaire historique du christianisme, Armand Colin, 2004.
Jacques Berlioz (dir.), Moines et religieux au Moyen Âge, Paris, Points Seuil, 1994 (recueil d'articles de L'Histoire)
Jacques PAUL, Le Christianisme occidental au Moyen Âge, Paris, Armand Colin, 2004
A. VAUCHEZ, La Spiritualité du Moyen Âge occidental (VIIIe-XIIIe), Paris, Points Seuil, 1994 (ch. 3 et 4, p. 68-168)
J.-M. Mayeur, C. et L. Pietri, A.Vauchez et al. (sous la dir. de), Évêques, moines et empereurs in Histoire du christianisme : des
origines à nos jours, vol. 4, Desclée, Paris, 1995.
Merdrignac Bernard, La Vie religieuse en France au Moyen Âge, Nathan, coll. «Université», 1993.
Documentation Photographique et diapos :
A.Vauchez, « Chrétiens du Moyen Âge », Documentation photographique, n° 6104 (déc. 1989)
Revues :
« L’Église médiévale », Textes et documents pour la classe, n° 898, 15-30 juin 2005.
« L'Âge d'or des grandes abbayes », L'Histoire, n° 217, janvier 1998.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Pour la période du Moyen Âge central (fin XIe - XIIIe s), on s'intéressera aux
transformations du monachisme (institutions, économie, enjeux spirituels et
intellectuels, etc.) dans le contexte de la Réforme de l'Eglise et des mutations
religieuses. Seront privilégiées les nouvelles expériences monastiques (semiérémitisme, réclusion féminine, ordres mendiants) avec une attention particulière
au mouvement cistercien.
Futur programme :
« LA PLACE DE L’ÉGLISE
On fait découvrir quelques aspects du sentiment religieux.
La volonté de l’Eglise de guider les consciences (dogmes et pratiques, lutte
contre l’hérésie, inquisition…) et sa puissance économique et son rôle social et
intellectuel (insertion dans le système seigneurial, assistance aux pauvres et aux
malades, universités…) sont mises en évidence.
L’étude est conduite à partir:
- de l’exemple au choix d’une abbaye et de son ordre religieux masculin ou
féminin ;
- de l’exemple au choix d’une oeuvre d’art: statuaire, reliquaire, fresque, chant…
;
- de l’exemple au choix d’un grand personnage religieux, homme ou femme.
Décrire une abbaye et expliquer son organisation »
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Sans omettre les évolutions, le
XIIIe siècle est choisi comme observatoire
privilégié.
L’Église est présentée comme une structure
et un acteur essentiels de l’Occident
médiéval. Elle participe à son expansion
(évangélisation, pèlerinages, croisades).
L’enracinement social et les manifestations
de la foi sont étudiés à partir des monuments
et des oeuvres d’art.
• Carte : diffusion de l’art roman et de l’art
gothique.
• Repères chronologiques : Bernard de
Clairvaux (XIIe siècle) ; François d’Assise
(XIIIe siècle).
• Documents : une abbaye »
Socle : Ajout à la fin du commentaire
« L’étude de l’organisation interne de
l’Église est menée en relation avec la société
médiévale : elle montre que les différents
clergés (séculier, régulier) contribuent à
l’encadrement de la société. »
Activités, consignes et productions des
élèves :
50
I. Le développement du monachisme
la naissance du monachisme marque une étape originale et, par bien des aspects,
décisive dans l’histoire du christianisme antique et d’une société désormais
marquée par le christianisme. Nous suivons cette expérience spirituelle de ses
origines orientales (Egypte, Palestine, Syrie) à sa diffusion en occident où
l’apparition du monachisme gaulois en Aquitaine, avec Martin de Tours, est
largement documentée par Sulpice Sévère, qui, en rapport avec Paulin de Nole,
Aquitain lui aussi, adapte l’ascèse à une modalité aristocratique et la fonde sur le
culte des saints. Dans une toute autre perspective, le monachisme provençal,
appuyé sur les textes de Jean Cassien, est lieu de débat théologique en particulier
avec Augustin qui, depuis l’Afrique, engage le débat sur la Grâce.
Le monachisme est né en Orient où, très tôt, des chrétiens avaient choisi de vivre
à l’écart de leur communauté, soit dans la solitude totale (anachorétisme), soit en
communauté (cénobitisme). Notons que le monde byzantin ne connaît pas
l’équivalent des ordres religieux tels qu’on les trouve en Occident et le
mouvement monastique est marqué par une très grande diversité : moines
gyrovagues (qui se déplacent perpétuellement et que l’on cherche à stabiliser) ;
vie anachorétique, dont saint Antoine est le type ; vie cénobitique, où les moines
vivent en commun sous la direction d’un supérieur appelé higoumène ; formes de
vie mixtes, qui mélangent anachorétisme et cénobitisme…
L’Occident a suivi le mouvement avec retard. Les premières règles ont été
rédigées au IVe siècle, certaines traduites de modèles orientaux, d’autres
originales comme celle de saint Augustin, de Benoît de Nursie (début du VIe
siècle), de saint Colomban. Mais c’est surtout sous les Carolingiens que s’est
imposée la règle de saint Benoît, grâce à Benoît d’Aniane. Depuis Louis le Pieux,
la règle bénédictine est suivie dans tous les monastères de l'Empire carolingien.
Le succès de cette règle s'explique surtout par son contenu à la fois spirituel et
pratique qui bannit les excès : l'humilité, l'obéissance et le silence sont les vertus
du moine. C'est par un emploi du temps très concret, partagé entre le travail et la
prière qu'il peut atteindre ces vertus. La règle bénédictine réalise la synthèse
d’une longue expérience chrétienne en matière de spiritualité et de vie
communautaire. On y retrouve l’influence des grands auteurs chrétiens, presque
jamais cités, et surtout des Écritures, qui elles, apparaissent comme une référence
régulière. La règle répond au but de son auteur : « constituer une école au service
du Seigneur ». Outre l’organisation de la communauté, la règle propose une
norme d’ascèse monastique, nourrie par une doctrine centrée sur la personne du
Christ. Beaucoup de points sont laissés à la libre appréciation de l’abbé. À la fois
souple et précise, cette règle, rédigée à une époque de dissolution de la société,
explique la remarquable solidité de la communauté bénédictine. Plus ou moins
respectée, elle a influencé la vie de milliers d’hommes à travers l’ordre fondé par
saint Benoît. La journée d’un moine bénédictin montre l’application stricte de la
règle bénédictine suivie par les Cisterciens. Prime est la première heure de la
journée. Les heures canoniales (matines, laudes…) sont carillonnées par les
cloches de l’abbatiale et rythment aussi le temps des paysans. La devise des
moines, Ora et labora, est mise en pratique à travers l’importance du nombre
d’heures consacrées à la prière et au travail. On peut faire observer qu’il y a deux
repas et que l’horaire imposé comprend environ 4 heures pour les prières, 4
heures pour les lectures, 7 heures de travail manuel et intellectuel, 8 heures pour
le sommeil interrompu pour chanter les matines.
La tradition monastique, au XIIe siècle, est à la fois ancienne et tout à fait
vivante. L’ordre de Cluny, fidèle à la règle de saint Benoît, réformé au Xe siècle,
domine l’Europe entière, mais il n’est pas le seul : Chartreux, Grandmontains
(deux ordres nés autour du XIe siècle) suscitent également des vocations. Tous
ces ordres se définissent d’abord par l’observance d’une règle, plus ou moins
contraignante, léguée par leur fondateur. Un monastère est l’ensemble des
bâtiments où vit une communauté de moines. On y trouve des lieux de prière, des
bâtiments communautaires et des lieux de travail. L’abbé est en principe élu par
la communauté des moines, mais, dans la réalité, cela variait selon les périodes et
les monastères.
Située non loin de Maçon, Cluny est la plus connue des abbayes bénédictines.
Elle ne dépendait que de Rome et eut la chance de voir se succéder à sa tête une
série d'abbés de grande valeur. Parmi eux, Pierre le Vénérable, abbé de 1122 à
1156, promulgua définitivement les statuts de l’ordre et se mit au service du pape
Innocent III. Esprit très cultivé, il s'efforce de développer les études, traduit le
Coran en latin afin de mieux réfuter l'islam tout comme il réfuta le manichéisme
Accompagnement :
« Il n’est pas envisageable de proposer une
histoire chronologique de l’Église
médiévale. L’Église est présentée comme
l’élément fédérateur de l’Occident chrétien
en montrant que son autorité s’exerce aussi
bien dans le domaine religieux et politique
que dans la vie privée de chacun.
Les monuments et les oeuvres d’art ne
doivent pas être considérés comme des
illustrations. Ils sont au centre du
programme.
Les représentations de l’abbaye disent, de
Cluny à Cîteaux, le sens de la vie et de la
prière des moines. L’étude des édifices
religieux permet enfin d’analyser les
pratiques religieuses pour lesquelles ils ont
été édifiés.
Ainsi, dans cette partie du programme
comme dans l’ensemble de l’enseignement
de l’histoire au collège, les oeuvres ne
doivent pas être d’abord analysées d’un
point de vue formel. Il est essentiel
d’expliquer prioritairement aux élèves leur
sens et leur fonction. »
Le monastère est choisi comme document
patrimonial en classe de cinquième. L’étude
est placée dans la séquence sur l’Eglise au
Moyen Âge. On ne précise pas un monastère
en particulier ce qui laisse le choix à
l’enseignant. Les exemples développés dans
les manuels présentent 3 caractéristiques
communes :
- Un site capable de suggérer l’isolement.
- Une architecture préservée des
restructurations tardives pour contextualiser
l’étude patrimoniale : Le vocabulaire des
formes est appliqué à l’architecture romane
ou gothique.
- Un plan type qui traduit l’adaptation du
monument à un genre de vie monastique.
51
et le judaïsme. Dans la controverse entre clunisiens et cisterciens, il fut
l'adversaire de saint Bernard. Cluny exerça un rôle de premier plan dans la
chrétienté médiévale. L'abbaye fut le centre de la réforme monastique en
Occident et groupa dans sa mouvance jusqu'à 1400 maisons avec plus de 10 000
moines formant l’« empire de Cluny ». Elle joua également un rôle important
dans l'évolution artistique ; son abbatiale (1088-1250), chef-d'œuvre de l'art
roman fut la plus grande église de la chrétienté (183 m de long) jusqu'à la
construction de la nouvelle basilique Saint-Pierre de Rome au XVIe s.
Cependant l'afflux des richesses amena, dès la fin du XIIe s,, la décadence de
l’ordre clunisien et suscita la réforme de Cîteaux.
II. La réforme religieuse
A la fin du XIe siècle, l’Église, omniprésente, entend, après s’être réformée,
encadrer l’essor de l’Occident et en tirer profit. La construction de nombreuses
cathédrales et le développement du monachisme témoignent de ses succès. Elle
réaffirme son autorité sur le monde laïc en imposant la « Paix de Dieu » et en
encourageant le départ en croisade pour éviter les débordements d’une
aristocratie violente. Les constructions magistrales qu’elle fait réaliser pour son
compte et qui permettent l’épanouissement de nouvelles formes d’art (art roman,
notamment) témoignent de la puissance et de la confiance retrouvée d’une Église
catholique qui a su tirer parti des inquiétudes millénaristes et du dynamisme
économique retrouvé de la société de l’Occident médiéval.
L’Occident est au coeur de la querelle des investitures qui met aux prises Empire
et Papauté. Face au pouvoir grandissant des rois et des empereurs, l’Église de
Rome affirme son projet de monarchie pontificale en développant la Réforme
grégorienne. Définissant les principes de l’indépendance de l’Église et de la
supériorité du spirituel sur le temporel, le pape de Rome se heurte aux prétentions
et prérogatives des rois. Les 27 propositions du Dictatus Papae de 1075 (Grégoire
VII) montrent la volonté du pouvoir pontifical de prendre le pas sur les
puissances temporelles. Le pape devient le représentant de Dieu sur terre, son
pouvoir s’étend sur le spirituel comme sur le temporel. Le nouveau principe de la
théocratie pontificale s’affirme. Pour affirmer son pouvoir, le pape s’appuie sur la
donation de Constantin. L’empereur, avant de s’installer à Byzance, aurait alors
délégué tous ses pouvoirs au pape Silvestre, notamment de gouverner sur tout
l’Occident. On découvre au XVe siècle que c’est un faux élaboré à l’époque
carolingienne. Le Dictatus Papae tente d’établir la nomination des papes par les
seuls cardinaux, au détriment des princes. Le pouvoir du pape est renforcé par sa
capacité à attribuer les sièges des évêchés et à nommer les prélats. Les Dictatus
papae de 1075 ont la particularité de ne jamais avoir été publiées. Ces 27 «
déclarations sans appel » ont été dictées par le pape Grégoire VII, grand
législateur, à la communauté des chrétiens en 1075. En pleine réforme de l’Église
catholique, celui-ci manifeste la volonté d’avoir la suprématie sur le pouvoir des
« princes », à savoir des souverains temporels – empereurs et rois, notamment en
matière religieuse. Les deux premiers articles présentent l’origine de ce pouvoir
papal. Les articles 3 à 6 insistent sur la supériorité de ces décisions en matière
religieuse, dans quelque État que ce soit, en particulier pour l’investiture des
évêques détenue par le pape seul. Les articles suivants vont plus loin, puisqu’ils
précisent la prééminence du pape sur les souverains les plus puissants, y compris
les empereurs qu’il peut déposer. C’est ce qui arrive à Frédéric II, empereur
germanique excommunié par le pape en 1227, mais aussi à Philippe Ier, roi de
France, exclu de la première croisade en raison de son excommunication.
À la fin du XIIIe siècle, par sa richesse matérielle, par son administration, par la
cohérence de sa doctrine, par son contrôle de la majorité des lieux de la vie
intellectuelle et artistique de l’époque, par son influence sur les esprits, par le
prestige de ses saints et les victoires des armées chrétiennes contre les païens, les
hérétiques ou les musulmans d’Espagne, l’Église catholique a atteint l’apogée de
sa puissance. L’époque voit l’institution s’avancer vers des voies nouvelles. La
canonisation des laïcs (le premier laïc est canonisé au XIIe siècle) annonce de
nouveaux modèles de sainteté, hors du clergé, plus portée sur une vie spirituelle
personnelle, intérieure. La lutte avec Frédéric II, si elle a été menée au nom de la
théocratie a finalement obligé l’institution à reconnaître le principe de la
séparation des pouvoirs temporels et spirituels. Louis IX, au nom même de
ce principe issu de l’Évangile, n’hésitera pas à s’opposer au pape. L’autonomie
de la sphère politique par rapport au religieux prend naissance dès cette époque.
52
Le tympan de Conques illustre en partie le programme de réforme qui agite alors
l’Église. Les mauvais clercs (simoniaques et nicolaïques) sont damnés tout
comme les seigneurs belliqueux ou les rois impies. Seul un roi trouve grâce aux
yeux des sculpteurs, encore est-il mené au Paradis par un prêtre qui lui prend la
main comme à un enfant !
À partir des XIe et XIIe siècles, l’enrichissement de la société occidentale rejaillit
aussi sur l’Église. Or l’appétit des richesses est diamétralement opposé à l’idéal
de pauvreté et de charité évangélique que l’Église a cherché à vivre jusque là.
L’objet est de présenter les figures de deux réformateurs majeurs de l’Église
catholique aux XIIe et XIIIe siècles. L’ardeur spirituelle radicale de saint Bernard
et de saint François correspondent à des attentes et des thèmes importants de la
société de l’époque. Les deux figures retenues sont emblématiques d’un
mouvement qui travaillait la société en profondeur, comme en témoigne
l’étonnant succès de leurs ordres. On peut donc commencer par exposer le besoin
de réformes avant de présenter les deux personnages et la réaction de l’institution
face à cette évolution. Mais si l’action de saint Bernard s’est déployée dans le
cadre du monachisme occidental traditionnel, saint François a affirmé son ordre
en partie par opposition à cette tradition.
Créée en 1098 par Robert de Molesmes et des moines soucieux d’observer la
règle de saint Benoît dans sa pureté, l’abbaye de Cîteaux se trouve en Bourgogne,
près de Dijon. Les moines de cette abbaye s’écartent à l’époque du modèle
clunisien pour retrouver la pureté de la règle bénédictine, et la grande pauvreté
inhérente à l’état monastique. Celle-ci est largement négligée à l’époque
(plaisanteries, discours frivoles, plats nombreux et riches). Issu d’une famille de
moyenne noblesse, le chevalier Bernard de Fontaine (futur saint Bernard de
Clairvaux) devient moine à Cîteaux en 1113. Bernard (1090-1153) s’enflamme
pour cette réforme : alors que la communauté religieuse de Cîteaux doit se
disperser faute de prospérité, Bernard entraîne avec lui un groupe de jeunes
nobles bourguignons pour fonder l’abbaye de Clairvaux, bientôt suivie de
nombreux autres établissements. Il dénonce le luxe dans l’Église et cherche à
polémiquer en donnant au clergé régulier et à l’ordre cistercien en particulier une
primauté sur le clergé séculier, alors que son interlocuteur, l’archevêque de Sens,
en est un des hauts dignitaires. Il fut abbé de Clairvaux jusqu’à sa mort. L’ordre
cistercien a bénéficié du zèle de Bernard et a connu un rapide développement. À
l’austérité et à la pauvreté originelles prônées par l’ordre, Bernard ajoute la mise
en valeur de la pureté et le refus de toute diversion de l’esprit. Placés directement
sous l’autorité du pape, les moines cisterciens rejettent tout superflu, recherchent
le « désert » (c’est-à-dire l’isolement, l’éloignement du siècle) et souhaitent
trouver les moyens de leur subsistance par le travail et non par les revenus de la
propriété foncière. Les moines s’installent donc dans des lieux reculés, aux
confins des diocèses et des seigneuries, dans des zones à défricher. Un ordre se
forme au milieu du XIIe siècle. Aux XIIe et XIIIe siècles, la congrégation
cistercienne se diffuse dans tout le royaume. Chaque monastère est autonome tout
en restant attaché à l’une des cinq abbayes mères (Cîteaux, La Ferté, Pontigny,
Morimond et Clairvaux). Voyageur infatigable, Bernard commence en 1125 à
parcourir l’Occident chrétien. Il joue un rôle politique important, s’engageant
avec passion dans toutes les affaires de l’Église ou de la société : conseiller du
pape et du roi de France Louis VII, c’est lui qui lance en 1145 la seconde
croisade. Il favorise la méditation de l’Écriture et des Pères de l’Église par le
retrait et le silence du cloître. Insistant sur le dépouillement nécessaire de l’art
monastique, il fonde une esthétique cistercienne qui, sobre à l’extrême, porte
l’homme « des choses visibles aux invisibles ». Axée sur les mystères de
l’humanité du Christ, assez affective, sa méditation a marqué tout le Moyen Âge
par le relais du courant franciscain. L’austérité n’empêche pas l’amour des lettres.
Bernard et l’ordre de Cîteaux cultivent un raffinement littéraire remarquable : le
style alerte et vif des documents conservés en témoigne. La copie des manuscrits,
très développée dans les abbayes clunisiennes, continue d’être encouragée, mais
saint Bernard, quoique fin lettré, écrivain, orateur, se méfie d’une science qui
peut éloigner le moine de Dieu.
L’architecture cistercienne se caractérise par son dépouillement et son austérité.
Le complexe monastique regroupe des lieux d’habitation et de prière mais aussi
de travail manuel avec des terres sur des zones très étendues et des granges pour
leur exploitation.
L’abbaye de Noirlac, dans le Cher, fondée par saint Bernard présente la
53
disposition habituelle des bâtiments composant une abbaye cistercienne. Le
cloître, au centre, favorise la prière et le recueillement : les moines y déambulent
en silence, sans se croiser. L’église abbatiale très sobre est orientée est-ouest ; un
escalier la fait communiquer avec le dortoir situé à l’étage afin que les moines
descendent facilement la nuit pour chanter les matines. Le monastère s’organise
autour du cloître. Autour de ce jardin carré, sont disposés successivement l’église,
puis la sacristie, qui est une petite pièce attenante où sont rangés tous les objets
nécessaires au culte. À côté de la sacristie, la salle capitulaire, puis le parloir et le
chauffoir forment un côté du cloître. Un autre côté est constitué par le dortoir, le
réfectoire, la cuisine et le cellier. On pourra présenter l’unité organique, qui, dans
la pensée des moines, ordonne l’architecture du monastère. Celui-ci est conçu
comme un abrégé de la Création, réalisant l’harmonie entre le corps (chauffoir,
cuisine, cellier, lavabo), l’âme (église) et l’intellect (salle capitulaire, parloir, salle
de travail, bibliothèque). Au centre de tout cela, le cloître, jardin délicatement
travaillé, rappelle le premier jardin où l’homme et Dieu se promenaient ensemble
avant le péché originel. Le monastère est, comme l’église de pierre, à la fois le
lieu de la rencontre avec Dieu et une figure de l’humanité déjà sauvée par Dieu,
restaurée dans l’unité de son être.
L’abbaye de Fontenay est située en Bourgogne, au nord de Cîteaux. Elle
appartient à l’ordre cistercien. Les bâtiments de l’abbaye de Fontenay sont
disposés de façon classique. L’église abbatiale est le bâtiment principal ; une
porte permet d’accéder aisément au cloître carré situé au centre de l’abbaye et un
escalier en vis la relie au dortoir de façon à permettre aux moines de se rendre
rapidement à l’église dès l’aube pour chanter les matines. Les autres bâtiments
s’articulent harmonieusement autour du cloître, rappelant l’unité organique de
l’abbaye à travers les différents travaux des moines qu’ils soient intellectuels ou
manuels. Il est possible de montrer la prospérité économique de ces abbayes
ayant su mettre en oeuvre des techniques très productives en matière de culture et
d’élevage. En témoignent encore les immenses granges cisterciennes souvent
éloignées des abbayes, servant à stocker le grain. L’église, le cloître et la chapelle
sont consacrés à la prière ; le dortoir et le réfectoire servent à l’habitation ; le
colombier, la forge et les moulins sont destinés à l’exploitation de l’abbaye. Les
lieux strictement réservés aux moines sont le dortoir, le chapitre, le scriptorium,
le logement des abbés. Sont prévus pour l’accueil des visiteurs la porterie, le
réfectoire. Enfin, le travail manuel se répartit entre la cuisine, le moulin, la forge,
la boulangerie. Le dortoir communique avec l’église car les moines vont prier au
milieu de la nuit. L’église abbatiale est le lieu où les moines célèbrent les offices
religieux. La nef de l’abbatiale est couverte d’un large berceau brisé renforcé par
des arcs doubleaux qui renvoient sur les collatéraux. Le choeur est plat et laisse
discrètement passer la lumière. L’ensemble de l’église reste relativement sombre
et dépouillé de sculpture ou décoration figurative hormis les quelques feuillages
qui ornent les chapiteaux. Une porte donne sur le cloître. De forme carrée, le
cloître de Fontenay, construit en 1150, est une galerie couverte, construite en
pierre. Sa décoration est extrêmement sobre et épurée. Il comporte de grandes
arcades en plein cintre, séparées en deux arcs plus petits qui s’appuient sur des
colonnades assez lourdes. La voûte du cloître quant à elle est à croisée d’ogives,
ce qui fait dire à Jean-Pierre Willesme que ce style constituerait « une sorte de
transition entre l’art roman et le premier art gothique ». Les moines se promènent
dans le cloître en silence, sans se croiser afin de favoriser le recueillement et la
prière.
L'étude de l'abbaye de Sénanque présente plusieurs objectifs : observer une
abbaye de style roman, comprendre comment l'architecture est ici le reflet de
l'idéal cistercien, enfin par une étude de cas, faire vivre les moines dans un lieu
précis. L'abbaye cistercienne de Sénanque est fondée en 1148 à 30 km kilomètres
à l'est d'Avignon. La nature hostile qui entoure l'abbaye rappelle la lutte éternelle
entre le bien et le mal. Les moines cisterciens mettent rapidement en valeur ce
site sauvage. Ils assèchent la vallée, endiguent la rivière et défrichent les terres
environnantes. Par le dépouillement de son architecture et la simplicité de son
décor, l'abbaye est un superbe exemple de l'art roman. Saint Bernard souhaite un
retour au décor simple dans les églises et les monastères. Il refuse le luxe, la
couleur, les figures qui éloignent de Dieu. Il s'agissait en fait d'une réaction à
l’encontre des abbayes clunisiennes. Les chapelles permettaient aux prêtres de la
communauté de célébrer tout au long de l'année des messes privées pendant le
temps de lecture des autres religieux. Les chapelles sont des copies réduites de la
grande abside. Un schéma permet d'évoquer la voûte en berceau dont la solidité
54
nécessite la construction de contreforts. Les flèches montrent la répartition de la
poussée sur plusieurs piliers. À noter que sur les chantiers, les murs sont souvent
construits par des ouvriers locaux tandis que les voûtes sont confiées à de petites
équipes itinérantes spécialisées, les Lombards par exemple. La salle capitulaire
est avant tout la salle de réunion de l'abbaye dans laquelle la communauté se
rassemblait après la messe ou lors des grandes occasions. Toute cérémonie
débutait par le commentaire d'un chapitre de la règle de Saint Benoît, c'est pour
cela que l'on appelait ce lieu la salle du chapitre. C'est aussi là que l'on
accomplissait et ratifiait les actes importants de la vie du monastère, comme
l'élection du nouvel abbé. Une vue générale de l'abbaye permet de comprendre
l'ordonnancement du bâti, le plan est conforme aux autres abbayes médiévales.
Les bâtiments s'organisent autour du cloître dont l'église borde un des côtés. À
Sénanque, à cause des contraintes du terrain, l'église est orientée au nord. On peut
ensuite identifier les différentes salles nécessaires à la vie des moines (salle
capitulaire, dortoir, etc.). Les moines travaillent dans le scriptorium qui est la
seule pièce chauffée du monastère. Le cloître est au centre du monastère, les
moines empruntent ses galeries plusieurs fois par jour pour se rendre à l'église, ils
y lisent et méditent. Quatre galeries, supportées par des colonnes géminées,
courent autour d'un préau de forme carrée et forment le cloître. Entièrement
fermé, ce cloître sert de cadre aux occupations domestiques ou aux activités
intellectuelles. Les galeries sont empruntées plusieurs fois par jour par les moines
lorsqu'ils se rendent à l'église. A Sénanque, les chapiteaux du cloître sculptés sont
les seuls éléments qui égayent le décor de l'abbaye. L'abbaye de Sénanque, par
son caractère dépouillé (cadre austère, façade sans sculpture, chapiteaux au décor
sobre) est donc conforme aux volontés de saint Bernard : c'est un lieu qui favorise
la méditation.
Le XIIIe siècle voit la naissance des ordres mendiants, actifs dans les villes et
partisans d’une pauvreté radicale, par opposition aux excès de l’époque. François
Bernadone (vers 1182-1226) est un jeune bourgeois d’Assise, fils d’un riche
marchand, qui mène d’abord une vie facile et aisée. Il se convertit à l’âge de 25
ans, rompt avec son milieu familial, se fait ermite, et adopte un mode de vie
austère. Son charisme et sa prédication lui attirent de nombreux disciples. Cet
esprit de pauvreté totale a longtemps retenu François Bernardone de fonder un
ordre doté d’une règle : selon lui, l’Évangile seul suffisait. Sous la pression des
disciples que son extraordinaire popularité lui attire, et sous le conseil du pape
Innocent III lui-même, il consent à accepter un règlement, à la rédaction duquel il
ne prend d’ailleurs qu’une faible part. Ce fils de marchand, esthète (il parle
couramment français, connaît les premiers développements de l’amour courtois
dont s’inspirent les poèmes qu’il écrit notamment à « Dame Pauvreté »), désire
s’identifier tout à fait au Christ. Il vit donc pauvrement au milieu du monde,
exhortant ses contemporains à la conversion avec une douceur et un talent
oratoire célèbres. Les Fioretti, « fleurs » composées dans les années qui suivent
sa mort, racontent ses exploits, et notamment les prêches qu’il aurait adressés aux
animaux : aux oiseaux comme la fresque de Giotto de 1296-1297 (église
supérieure de Saint-François, Assise) le montre, mais aussi au loup de Gubbio.
Giotto (1267-1337) a peint sur les murs de l'église supérieure d'Assise des scènes
racontant la vie légendaire de saint François selon le récit laissé par saint
Bonaventure. À travers ces événements, s’exprime le souvenir d’un François
désireux d’évangéliser tous les aspects de l’homme et de la Création, afin que
tout sur terre rende grâce à Dieu, dont la gloire est manifestée par la beauté du
monde et de l’homme. L’influence des ordres mendiants est considérable dès le
XIIIe siècle jusqu’à la fin du Moyen Âge. Prêcheurs (ordre des Dominicains) et
mineurs (Franciscains) suppléent en partie le clergé séculier dans les tâches
essentielles, la prédication et l’enseignement, surtout dans les villes en pleine
expansion. Ils se heurteront au milieu du XIIIe siècle à ce clergé séculier à propos
des universités.
L’ordre dominicain appelé aussi ordre prêcheur, est fondé par le chanoine
castillan Dominique de Guzman au début du XIIIe siècle. Celui-ci, grand
prédicateur, acquiert renommée et prestige grâce à l’austérité et à la pauvreté de
sa vie. Il attire vite nombre de jeunes désirant mener une vie de pauvreté et de
prédication. Le pape Honorius III reconnaît l’ordre dès 1216 et lui confère ses
statuts favorisant ainsi son expansion rapide dans toute l’Europe. Les
dominicains, tout comme les franciscains nés à la même époque, installent leurs
couvents au cœur des villes afin d’y être plus proches des fidèles et faciliter la
55
transmission du message chrétien. La prière et la prédication sont deux activités
essentielles des dominicains.
III. Le rôle social, économique et culturel
Moines et convers défricheurs (Enluminure du XIIe siècle. Bibliothèque
municipale, Dijon).
Le moine se reconnaît à sa tonsure et à son habit monastique, composé d’un
scapulaire (vêtement de travail long) et d’une tunique de tissu plus clair
comportant une capuche, tenus à la taille par une ceinture de corde. Il s’agit d’un
cistercien, moine « blanc » dont le vêtement n’est pas teint (par opposition aux
moines « noirs » clunisiens). L’autre homme, vêtu d’une tunique courte et portant
des cheveux mi-longs, est un frère convers, c’est-à-dire un laïc qui a choisi de
vivre sa vie religieuse au service des moines, dans un autre état que le statut
monacal. L’organisation de ce type de vie laïque au service du monastère est
propre à l’ordre cistercien. Le travail renvoie aux défrichements, dont les
cisterciens sont les champions, qui se traduisent souvent par des gains de terres
sur la forêt (c’est ce que montre la miniature) ou sur les marécages.
Figures :
Suger (1081-1151) est à la fois abbé de Saint-Denis et conseiller des rois Louis
VI et Louis VII, ce dernier lui confiant même la régence du royaume pendant la
deuxième croisade (1147-1149). Il tient donc particulièrement à donner l’exemple
d’un seigneur entreprenant et minutieux, portant par écrit les droits et devoirs des
nouveaux tenanciers en matière d’impôts, de réquisition militaire et de justice. On
le voit dans une charte de franchise concédée en 1145 par Suger. Ce type de
document atteste des défrichements en cours puisqu’il s’agit d’octroyer aux
habitants d’une « ville neuve » des droits et des exemptions particuliers, en
particulier celle de la taille.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
56
HMA – Art roman, art gothique
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
S’ils sont à manier avec prudence et sans rigidité, les termes de « roman » et de «
gothique » n’en aident pas moins à saisir l’évolution de l’architecture religieuse
médiévale.
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Henri Focillon (1881-1943), L'art des sculpteurs romans : recherches sur l'histoire des formes, Paris, PUF, 1931.
Henri Focillon, Arts d’Occident : Le Moyen Âge roman, le Moyen Âge gothique, Éditions Armand Colin, 1938, Le Livre de
poche, LGF, 1988.
L'Art roman, DURLIAT Marcel (1917-2006), Paris : Citadelles et Mazenod, 1997. (Coll. « L'art et les grandes civilisations »).
L'Art gothique, ERLANDE-BRANDENBURG Alain, Paris : Citadelles et Mazenod, 2004 (Coll. « L'art et les grandes
civilisations »).
Éditions Zodiaque, Collectif : 200 volumes sur l'art roman.
Documentation Photographique et diapos :
Colette Deremble, L’Art et la foi au Moyen Âge, Dossier de la Documentation photographique, n° 7040, 1997.
Jérôme Baschet, La chrétienté médiévale. Représentations et pratiques sociales, Paris, Dossiers de la Documentation
photographique, 4e trimestre 2005, n°8047
Revues :
L'église médiévale, Du roman au gothique, Xavier Dectot, TDC, N° 898, du 15 au 30 juin 2005
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Il peut être bon de rappeler en premier lieu que l’opposition art roman/art
gothique date du XVIe siècle, et qu’elle est donc postérieure à ces mouvements,
qui traduisent une évolution technique continue, voire simultanée. Au moment où
les derniers édifices romans voient le jour, l’art gothique connaît alors son « âge
d’or », appelé art rayonnant, aux XIIIe et XIVe siècles selon les États européens
concernés. On pourra donc insister sur la continuité entre les deux mouvements,
continuité évidente si l’on insiste sur « le sens et la fonction des oeuvres
architecturales ». De ce point de vue, l’unité de l’art médiéval est très claire.
Une sensibilité artistique différente, un souci esthétique plus marqué, des
orientations spirituelles neuves : s’il convient de ne pas les opposer, il est clair
que l’art gothique se distingue du roman à plus d’un titre. Tous ces caractères
apparaissent d’abord grâce à un progrès technique qui mérite d’être expliqué, car
il révolutionne le monument dans ses dimensions en offrant à l’architecte une
liberté extraordinaire, liberté à nouveau mise au service des récents
développements de ce qu’on nomme alors « la reine des sciences » : la théologie.
Roman, gothique… il n’est guère de termes qui, en histoire de l’art, soient plus
directement évocateurs pour l’homme contemporain. Chacun sait, ou croit savoir,
que les églises romanes sont petites, sombres, avec des voûtes en berceau et des
arcs en plein cintre, quand celles de l’époque gothique sont grandes, claires,
voûtées d’ogives et rythmées par des arcs brisés, et que l’époque gothique
succède brutalement à l’époque romane le 14 juillet 1140 (jour de la pose de la
première pierre du chevet de l’abbaye de Saint-Denis) ou le 31 décembre 1200
(dernier jour du XIIe siècle), selon les goûts ! La réalité, on s’en doute, est bien
plus complexe, comme en témoignent, parmi d’autres, les premières travées du
chevet de la cathédrale de Laon, édifiées dans le troisième quart du XIIe siècle et
dont les tribunes, portées par des arcs brisés, s’ouvrent par des arcs en plein
cintre.
Une histoire de mots
Le problème principal vient de ce que « roman » et « gothique » ne sont pas des
termes employés au Moyen Âge mais des inventions plus tardives. Le mot «
gothique » est inventé par les artistes italiens de la Renaissance pour désigner
l’art du siècle antérieur, auquel ils s’opposent, et qu’ils accusent, entre autres
maux, d’être étranger, en l’occurrence allemand. Par extension, le mot en viendra
à s’appliquer à tout l’art médiéval. Le terme « roman » n’apparaît que bien plus
tard, au XVIIIe siècle, et encore, dans un contexte tout différent, celui des
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Sans omettre les évolutions, le
XIIIe siècle est choisi comme observatoire
privilégié.
L’Église est présentée comme une structure
et un acteur essentiels de l’Occident
médiéval. Elle participe à son expansion
(évangélisation, pèlerinages, croisades).
L’enracinement social et les manifestations
de la foi sont étudiés à partir des monuments
et des oeuvres d’art.
• Carte : diffusion de l’art roman et de l’art
gothique.
• Documents : une abbaye ; une cathédrale. »
Futur programme :
« LA PLACE DE L’ÉGLISE
On fait découvrir quelques aspects du
sentiment religieux.
La volonté de l’Eglise de guider les
consciences (dogmes et pratiques, lutte
contre l’hérésie, inquisition…) et sa
puissance économique et son rôle social et
intellectuel (insertion dans le système
seigneurial, assistance aux pauvres et aux
malades, universités…) sont mises en
évidence.
L’étude est conduite à partir:
- de l’exemple au choix d’une église romane
et une cathédrale gothique, dans leurs
dimensions religieuse, artistique, sociale et
politique ;
- de l’exemple au choix d’une oeuvre d’art:
statuaire, reliquaire, fresque, chant… ;
Connaître et utiliser les repères suivants
− L’âge des églises romanes : Xe - XIIe
siècle
57
philologues qui l’utilisent pour désigner l’ensemble des langues dérivant du latin.
Le premier à appliquer le terme à l’art est un érudit normand, Charles de Gréville,
en 1818, établissant un parallèle, dont on sait aujourd’hui qu’il est faux, entre la
période chronologique et la zone géographique de naissance des langues romanes
et l’intense activité architecturale du XIe siècle. Deux termes ne suffisent guère
plus qu’un seul à rendre compte d’un foisonnement artistique qui dura cinq
siècles. Pourtant, pour imparfaits qu’ils soient, ces deux mots n’en recouvrent pas
moins avec une certaine justesse deux phases essentielles de la création artistique
médiévale en Europe occidentale.
− L’âge des églises gothiques : XIIe – XVe
siècle
Décrire une église »
Pendant longtemps, les historiens de l'art ont opposé un art roman, produit d'une
société soumise à un Dieu effrayant, et un art gothique emprunt d'un optimisme
triomphant d'une société glorifiant le Créateur. On identifiait simplement le style
roman à la forme de ses arcs, à son élévation modeste et à sa voûte en berceau ;
or de nombreux édifices de l'époque romane adoptent très tôt la croisée d'ogives.
L’observation attentive des bâtiments dément la thèse de la rupture : au XIIe
siècle, en effet, pendant la phase expérimentale du gothique, des éléments romans
subsistent dans les nouvelles cathédrales ; au sud de l'Europe, il existe bel et bien
une continuité du roman au XIIIe siècle : la cathédrale d'Albi présente une
silhouette très massive et peu de vitraux alors que les cathédrales du nord
connaissent l'élan gothique ; Colette Deremble évoque plutôt une «mutation du
roman en gothique». En Angleterre, l'art roman n'arrive qu'au XIIIe siècle et
persistera jusqu'au XVe dans l'est de l'Europe. D'autre part, les premiers édifices
gothiques apparurent vers les années 1130-1150 en Île-de-France. C'est pourquoi
ce style est appelé par ses contemporains en latin francigenum opus ou « art
d'origine française », « art français ». Le mot « gothique » fut utilisé à la période
romantique pour nommer cette architecture a posteriori, dans une acception
péjorative. L'art gothique était l'art des Goths, autrement dit des « barbares » qui
auraient oublié les techniques et les canons romains. Un certain nombre
d'historiens de l'art réfutent aujourd'hui ce jugement et montrent que l'architecture
gothique n'est pas en rupture avec l'architecture romane.
Deux âges romans
Nikolaus Pevsner distingue le premier art roman, de l'an mil à la Première
Croisade vers 1100, et le roman classique, de 1100 au triomphe du gothique vers
1200. Gabrielle Demians D'Archimbaud identifie un premier âge et un deuxième
âge roman, de part et d'autre du milieu du XIe siècle.
Le terme d'art roman définit, en histoire de l'art, la période qui s'étend de 1030 à
la moitié du XIIe siècle, entre l'art préroman et l'art gothique. Il a été forgé en
1818 par l'archéologue normand Charles de Gerville et est passé dans l'usage
courant à partir de 1835. L'art roman regroupe aussi bien l'architecture romane
que la sculpture ou statuaire romane de la même époque. L'expression recouvre
une diversité d'écoles régionales aux caractéristiques différenciées. Il n'a pas été
le produit d'une seule nationalité ou d'une seule région mais est apparu
progressivement et presque simultanément en Italie, en France, en Allemagne et
en Espagne. Dans chacun de ces pays, il a des caractéristiques propres (par
exemple : l'utilisation de pierres différentes dans chaque région), bien qu'avec une
unité suffisante pour être considéré comme le premier style international, avec un
cadre européen.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
Un blanc manteau d’églises
« Trois années n’étaient pas écoulées dans le millénaire que, à travers le monde
entier, et plus particulièrement en Italie et en Gaule, on commença à reconstruire
les églises, bien que pour la plus grande part celles qui existaient aient été bien
construites et tout à fait convenables. Il semblait que chaque communauté
chrétienne cherchait à surpasser les autres par la splendeur de ses constructions.
C’était comme si le monde entier se libérait, rejetant le poids du passé et se
revêtait d’un blanc manteau d’églises. Presque toutes les églises épiscopales et
celles de monastères dédiées aux divers saints, mais aussi les petits oratoires des
villages étaient rebâtis mieux qu’avant par les fidèles. » Ainsi parle, vers 1040, le
moine Raoul Glaber. Il est vrai que toute l’Europe, à partir des années 950, est
Accompagnement :
« Il n’est pas envisageable de proposer une
histoire chronologique de l’Église
médiévale. L’Église est présentée comme
l’élément fédérateur de l’Occident chrétien
en montrant que son autorité s’exerce aussi
bien dans le domaine religieux et politique
que dans la vie privée de chacun.
Les monuments et les oeuvres d’art ne
doivent pas être considérés comme des
illustrations. Ils sont au centre du
58
prise d’une véritable frénésie de construction alors que, comme le confirme Raoul
Glaber, les églises sont en bon état, contrairement à ce que l’on a longtemps
affirmé (les destructions dues aux Normands ayant été très exagérées).
L’architecture de cette époque, quoique encore très marquée par le style
carolingien, fait preuve d’un grand esprit d’innovation. La cathédrale de
Clermont-Ferrand, construite dès avant la fin du millénaire, est ainsi la première à
proposer pour le chevet un type de plan qui devait avoir un retentissement
durable dans l’ensemble de la chrétienté : le déambulatoire à chapelles
rayonnantes. Imitée de manière avouée par Saint-Aignan d’Orléans, la cathédrale
de Clermont est le premier de ces grands chantiers romans dont l’ambition sera
perçue bien au-delà des limites du diocèse ou de la principauté. C’est cependant
la personnalité de Guillaume de Volpiano qui va le plus marquer la première
moitié du XIe siècle. D’origine italienne, promoteur de la réforme de la règle
bénédictine voulue par Cluny, il sera successivement abbé de Saint-Bénigne de
Dijon, de Notre-Dame de Bernay, dans l’Eure, et de Saint-Germain-des-Prés, à
Paris. Dans chacun de ces édifices, il lance (ou poursuit, dans le cas de l’abbaye
parisienne) un vaste chantier. Si la formule de Dijon – celle d’une monumentale
rotonde prolongeant l’église à l’est – ne fut guère reprise tant elle paraissait
ambitieuse, la construction de Bernay, en revanche, marqua profondément la
Normandie et les solutions qu’elle proposait furent reprises par les grands
chantiers de la région, comme celui, contemporain, de Notre-Dame de Jumièges
ou ceux, plus tardifs, de la Trinité et de Saint-Étienne de Caen. Deux autres
recherches majeures, intimement liées, rythment cette première moitié du XIe
siècle. L’une est attachée à la multiplication des messes et à la mise en place
d’une liturgie complexe, notamment sous l’influence clunisienne. Ainsi s’impose
l’idée d’une délimitation de plus en plus nette de l’espace liturgique, qui s’appuie
sur une division verticale de l’édifice, avec la mise en place de cryptes permettant
souvent de rattraper les inégalités du terrain, mais aussi de surélever l’autel
majeur, et surtout de chapelles hautes susceptibles de devenir, comme à SaintMartin-du-Canigou, de véritables églises supérieures. Le même besoin entraîne, à
Saint-Philibert de Tournus ou à Notre-Dame de Jumièges, des recherches sur la
composition de la partie occidentale de l’église, signalée par une façade
monumentale et tripartite qui abrite, en son sein, une chapelle haute, souvent
dédiée aux archanges.
I. L’art roman
L’architecture romane apparaît dans les régions méridionales puis s’étend
rapidement. Une carte met en évidence deux traits majeurs : la notion de foyer
d'apparition ou de développement de l'art roman et l'extension maximale de ce
style en Europe. Le terme roman fut employé au XIVe siècle par référence à
l'architecture du monde romain. Un premier âge roman s'est élaboré dans les
dernières années du Xe siècle, surtout dans les régions qui ont échappé à la forte
emprise de l'art carolingien, puis un second âge roman, qui correspond à la
maturité de ce style apparaît dans le dernier tiers du XIe et s'épanouit au XIIe
siècle. Pendant tout le XIIe siècle, la coexistence des deux styles n'est pas rare.
Son innovation essentielle est l’adoption d’une voûte en pierre en berceau pour
recouvrir la nef de l’église. Sur les bas-côtés est souvent construite une voûte
d’arêtes. Cette architecture repose sur un jeu d’équilibre des volumes et des
poussées. Pour renforcer l’édifice, des contreforts extérieurs sont ajoutés. Les
ouvertures restent rares pour des raisons de solidité. Ce sont des églises
relativement sombres.
La basilique de Vézelay, en Bourgogne, construite entre 1120 et 1140, est un des
chefs-d’oeuvre de l’art roman en France. La basilique de Vézelay a été édifiée
dans l’Yonne, sur le lieu d’un important pèlerinage à Marie-Madeleine. Saint
Bernard y prêcha la deuxième croisade en 1146. La troisième croisade en part en
1190. Bâtie sur un modèle typiquement bourguignon dont le premier prototype
fut Anzy-le-Duc, elle s’en distingue par la largeur de ses volumes et son élévation
particulièrement remarquable et soignée. La nef centrale est couverte de voûtes
d’arêtes ; elle est caractéristique de l’art roman tandis que le choeur est gothique.
Sa nef principale, longue de dix travées séparées par des arcs doubleaux
polychromes, s’élève sur deux étages par de grandes arcades en plein cintre. Des
fenêtres hautes donnent à l’édifice une luminosité exceptionnelle, en permettant
un éclairage direct de la nef par de larges baies. Les arcades sont soutenues par
des piliers cruciformes et des colonnes engagées aux chapiteaux sculptés. Une
archivolte décorée souligne les arcades. Elle offre une perspective
programme. Leur architecture et leur décor
sculpté ne sont pas d’abord destinés, comme
on l’a cru longtemps, à l’enseignement des
humbles mais, conçus par des théologiens,
ils expriment une vision de Dieu et des
hommes qu’il faut expliquer.
L’étude des édifices religieux permet enfin
d’analyser les pratiques religieuses pour
lesquelles ils ont été édifiés.
Ainsi, dans cette partie du programme
comme dans l’ensemble de l’enseignement
de l’histoire au collège, les oeuvres ne
doivent pas être d’abord analysées d’un
point de vue formel. Il est essentiel
d’expliquer prioritairement aux élèves leur
sens et leur fonction. »
Les monuments et les oeuvres d’art sont au
centre de cette question. Plus qu’un prétexte
ou une simple illustration, ils constituent des
points de départ pour une analyse descriptive
à laquelle on donnera progressivement un
sens (Saint-Sernin de Toulouse, Noirlac,
Notre-Dame de Reims). Dans cette optique,
les problèmes architecturaux et artistiques
n’ont d’intérêt que s’ils contribuent à faire
comprendre aux élèves l’évolution de la
vision de Dieu par les hommes du Moyen
Âge, et l’enracinement social des pratiques
religieuses.
L’apogée du roman
Ainsi se trouvent établis, dès les environs de
1050, les grands principes de l’architecture
religieuse romane : les édifices devaient être
monumentaux et rigoureusement ordonnés
en fonction de la liturgie. Restait un
problème majeur, celui du couvrement.
Jusqu’alors, les églises n’étaient voûtées que
sur leurs bas-côtés, le vaisseau central, plus
large, étant, quant à lui, charpenté. Les
recherches des architectes, en accroissant la
portance des berceaux, permettent, dès la
seconde moitié du XIe siècle, d’abandonner
la charpente visible au profit de la voûte. À
Saint-Jacques de Compostelle comme à
Sainte-Foy de Conques, à Saint-Sernin de
Toulouse ou dans l’église aujourd’hui
disparue de Saint-Martin de Tours, ce choix
a cependant une conséquence majeure, qui
n’est sans doute pas pour peu dans la
réputation d’obscurité de l’architecture
romane : le vaisseau central a une élévation à
deux niveaux, de larges tribunes assurant le
contrebutement des voûtes, et la lumière
naturelle ne vient que du chevet et des
fenêtres basses des bas-côtés. Toutefois,
l’ampleur de ces églises leur permet de rester
très claires. Les recherches sur le
couvrement se poursuivent dans les
premières décennies du siècle suivant,
certaines églises anglaises ou normandes
(ainsi de la Trinité de Lessay ou de SaintGeorges, à Saint-Martin de Boscherville)
introduisant rapidement un nouveau type de
59
particulièrement harmonieuse et lumineuse et s’ouvre sur un choeur gothique
parfaitement intégré à l’ensemble. La décoration – chapiteaux, alternance de
couleurs – y est particulièrement riche. Les chapiteaux sont ornés de scènes
rappelant les épisodes les plus significatifs de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Ils font office d’outils « pédagogiques » dans un monde où l’écrit est encore rare.
Héritier de l’art romain, l’art roman lui emprunte ses plans basilicaux et son
réalisme iconographique. Il est aussi cependant fortement influencé par l’Orient :
on y retrouve parfois un répertoire décoratif inspiré de ces régions, des plans en
croix grecque ou encore des coupoles byzantines. L’importance des coûts de
construction et des efforts engagés pour la construction des églises, ainsi que le
caractère monumental de celles-ci témoignent du rôle fondamental de la religion
dans l’Occident chrétien.
Saint-Sernin de Toulouse permet de présenter l’un des chefs-d’oeuvre de
l’architecture romane. L’ampleur du plan avec déambulatoire, qui se poursuit
avec le transept, et les doubles collatéraux dans la nef, l’extraordinaire équilibre
du chevet dont les courbes calmes créent un effet puissant, la tour, qui, par son
élan donne un certain dynamisme à cette architecture paisible, attestent de la
maîtrise de l’architecte. L’emploi simultané de la pierre et de la brique, puis de la
brique seule lorsqu’on s’avance vers l’ouest, ajoute à l’édifice un caractère
pittoresque qui n’est pas négligeable. Une simple description des formes de
l’édifice permet d’introduire une explication de la fonction et du symbole
constitué par chaque partie du bâtiment. Le plan de Saint-Sernin est, à quelques
variations de détails près, celui de la plupart des églises de son temps. Les
éléments essentiels en sont le plan en forme de croix latine, dérivé de celui de la
basilique romaine auquel se serait superposée l’expression du mystère de la
crucifixion par le développement du transept. L’église de pierre dessinant la croix
est ainsi le reflet de l’Église de chair constituée par les fidèles réunis : celle-ci,
selon une image de saint Paul ne forme qu’un seul corps, qui s’identifie au Christ
(1 Cor 12, 27). L’église de pierre est aussi le lieu où par le sacrement de
communion le chrétien reçoit le corps du Christ. C’est ici pour les chrétiens que
l’homme et Dieu se rencontrent et s’unissent : l’architecture est bien là au service
de la théologie pour dessiner un espace sacré chargé de sens. Rappelons en outre
qu’à cette époque la croix n’a pas la connotation doloriste que les siècles suivants
lui donneront : elle est avant tout le symbole glorieux de la victoire du Christ sur
la mort, et donc du salut de l’humanité. Significativement, c’est à la tête du corps
de pierre que se concentre le sacré : le choeur, réservé au clergé, est le lieu de la
célébration de l’Eucharistie, qui pour les catholiques non seulement rappelle le
sacrifice du Christ, mais engendre également la présence réelle du Sauveur. Ce
choeur est orienté vers le Levant : la présence de Dieu illumine le monde,
chassant les ténèbres, et la résurrection du Christ dont veut témoigner
l’Eucharistie fait espérer la venue du jour éternel, du retour définitif du Christ.
Les fidèles, entrés par l’Occident, demeurent dans la nef tournés vers le Levant,
et vers cette perspective eschatologique. Autour du choeur, un déambulatoire
permet aux croyants de circuler face aux absidioles, petites chapelles consacrées à
divers saints. Il est peut-être nécessaire de rappeler que l’immense majorité de la
population à l’époque où cette église a été construite, n’habite pas dans des
bâtiments de pierre. Il faut imaginer leur sentiment en pénétrant dans un lieu
comme celui-là : la ferveur religieuse, que la multiplication des symboles
intensifie, se double d’une forte impression physique. La voûte en berceau de la
nef est peinte, décorée de motifs géométriques, de feuillages, de scènes
religieuses. La pierre est habitée : les chapiteaux abritent une population plus ou
moins mythologique, très présente à Saint-Sernin. La technique de la construction
romane, directement héritée de l’Antiquité, s’est beaucoup affinée en peu de
temps : les dimensions de Saint-Sernin en témoignent.
II. L’art gothique
Né au milieu du XIIe siècle dans le Bassin parisien, l'art gothique s'est développé
partout en Europe à la fin du Moyen Âge. Le terme gothique est apparu à la
Renaissance, terme méprisant qui fait référence aux envahisseurs goths. La carte
de l’art gothique révèle une plus forte concentration, surtout pour l’art gothique
dit primitif, du XIIe siècle. Son berceau, lié à la personnalité du célèbre abbé de
Saint-Denis, Suger (qui se fait le théoricien de cette architecture de lumière), et à
la centralisation capétienne, fait de l’Île-de-France un lieu privilégié incontestable
de cette diffusion (les plus célèbres sont Paris, Reims, Chartres, Amiens,
Bourges, Saint-Denis ; citons aussi Canterbury). Ici, les édifices gothiques se
voûte, posée sur des ogives, dotée d’une plus
grande capacité de portance et promise à
l’avenir que l’on sait. C’est pourtant ailleurs
que les architectes romans innovent. Dans la
quête de monumentalité d’abord. La
construction, entre 1088 et les années 1120,
de la troisième église abbatiale de Cluny,
avec ses 150 mètres de long, fixe ainsi pour
cinq siècles, jusqu’à l’achèvement de SaintPierre de Rome, un modèle insurpassé de
gigantisme. D’autre part, la communication
avec l’extérieur fait l’objet d’un intérêt de
plus en plus marqué. On ne se contente plus
de simples portes mais on perce dans le mur
de larges portails qui reçoivent un décor
sculpté encore assez simple, à la fin du XIe
siècle, à la porte Miègeville de Saint-Sernin
de Toulouse ou à la porte des Orfèvres de
Saint-Jacques de Compostelle, mais qui va
vite devenir imposant, notamment dans le
Midi, à Moissac ou à Conques, et en
Bourgogne, à Autun, à Vézelay ou, là
encore, à Cluny.
La naissance du gothique
Pendant ce temps, dans la région parisienne,
quelques chantiers, notamment celui de la
priorale clunisienne de Saint-Martin-desChamps, ouvrent la voie à une nouvelle
conception de l’architecture fondée sur une
plus grande respiration des masses, sur la
continuité de l’espace architectural (que, ne
l’oublions pas, les clôtures de chœur et de
chapelles continuent à diviser) et, surtout,
sur l’union de tous les arts – architecture,
sculpture, orfèvrerie et arts de la couleur –
au service d’une même cause, la louange de
la création divine. Cet art nouveau, qu’un
document allemand du XIIIe siècle appelle
opus francigenum et que nous nommons «
gothique », trouve son manifeste dans la
reconstruction, par l’abbé Suger, de l’église
abbatiale de Saint-Denis. Tandis qu’à la
façade les statues-colonnes permettent à la
sculpture de prolonger les portails et de les
ouvrir sur la ville, au chevet l’architecte a
profité des possibilités de la voûte d’ogive
pour supprimer ou presque les éléments
marquant la division entre les
déambulatoires, les remplaçant par des fines
colonnettes en délit, tandis que les chapelles
rayonnantes, largement ouvertes sur
l’intérieur, sont percées de vastes baies qui,
par le biais de leurs vitraux, font jouer la
lumière dans le sanctuaire. Tout au long de
la deuxième moitié du XIIe siècle,
l’architecture gothique reste avant tout un art
local, celui de l’Île-de-France et, dans une
moindre mesure, de la partie continentale du
monde Plantagenêt. En même temps que
sont lancés les grands chantiers de ce
premier art gothique, qui est avant tout un art
de cathédrales, à Senlis, à Laon, à Bourges, à
Sens, au Mans ou à Poitiers, d’autres régions
explorent d’autres voies. Il importe, en ce
domaine, de ne pas se laisser aveugler par la
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localisent dans les grandes villes ; étroitement liés au pouvoir laïc dès son origine,
il n’est pas étonnant qu’ils aient inspiré l’art profane, comme le beffroi de Bruges
ou la Ca d’Oro à Venise. Cette extension à toute la chrétienté témoigne de la
vigueur des échanges culturels entre les religieux.
On peut commencer l’étude par une rapide comparaison avec Saint-Sernin, afin
de décrire l’évolution architecturale. L’élancement gothique est d’abord le
résultat de l’usage de la clé de voûte, qui répartit mieux le poids de la voûte et de
la toiture dans les colonnes (dès le début du XIIe siècle) et des arcs-boutants
(1180), beaucoup plus efficaces que les contreforts romans, et qui permettent de
multiplier les audaces. On rappellera que ces découvertes sont largement
empiriques, fruits de multiples observations et tentatives dont notre époque
conserve peu de traces. A la fois plus hauts et plus légers, la concentration
maximale des forces se fait en un point précis, la croisée d'ogives et les arcsboutants permettent un contre-butement extérieur de ces forces. Cela a permis de
faire disparaître les tribunes et d'agrandir les fenêtres hautes. Le triforium, que
l'on peut considérer comme une galerie, est une réminiscence de la tribune. Ce
document permet de rappeler que les cathédrales gothiques ont parfois dérié les
lois de l'équilibre. L’architecte est à l’époque le chef d’une maîtrise d’artisans
spécialisés : conception et construction sont collectives. Ceci ne va pas sans
erreurs : ainsi le 28 novembre 1284, à peine construites, les voûtes de la
cathédrale de Beauvais s'effondrent. Le premier ouvrage issu d’un modèle «
abstrait », conçu personnellement par l’architecte Brunelleschi, est la cathédrale
de Florence au XVe siècle : à ce titre, il apparaît révolutionnaire. Ces découvertes
permettent de changer de proportions dans la construction. On pourra mesurer les
dimensions des deux édifices proposés grâce à l’échelle des plans fournis. Les
cathédrales, plus vastes, plus travaillées, sont aussi plus onéreuses : on pourra
achever la comparaison entre les deux périodes romane et gothique en étudiant
les cartes de leurs diffusions. L’art roman, plus diffus dans la localisation, est
d’inspiration plus méridionale. Il est encore issu du monde féodal, tandis que la
cathédrale est une production de la ville. Quelques pôles ressortent là où,
finalement, certains féodaux s’imposent déjà (Bourgogne, Aquitaine, Normandie,
Poitou). Tandis que l’art roman recherchait avant tout l’harmonie et l’équilibre
des volumes, l’art gothique, sans trahir la période précédente, tend à exprimer
l’élan de l’âme vers Dieu. Les tours élevées, le motif récurrent des portails et des
niches répétant l’arc gracieux pointé vers le ciel, la dominante de la ligne
verticale servent ce projet. À cette fin, le développement de l’église en hauteur,
l’élargissement des fenêtres ne semblent plus connaître de limites. À l’extérieur,
le bâtiment devient monument : tandis que de nombreuses façades romanes
restent relativement dépouillées, ne sachant employer l’espace du mur, la façade
gothique se construit rationnellement et déploie tous les ornements possibles. Une
profusion excessive
caractérisera d’ailleurs la période tardive, celle du « gothique flamboyant ».
Notre-Dame de Reims est la cathédrale du sacre des rois de France en souvenir
du baptême de Clovis. À Notre-Dame de Reims, un équilibre heureux est réalisé
entre la richesse du décor et la clarté de l’ensemble : le nombre impressionnant de
statues ne nuit pas à la lisibilité de la façade, notamment grâce à une organisation
géométrique rigoureuse. L’espace intérieur, par son élévation, par son
organisation harmonieuse en étages distincts, par sa luminosité graduelle porte le
visiteur à la contemplation de la transcendance, sans jamais l’écraser. Sans rien
perdre de la richesse symbolique du roman, l’art gothique gagne en majesté et en
complexité ; il rend l’idée de Dieu immédiatement présente par la puissance de
l’impression qu’il produit. Les maîtres d’oeuvre ont pu être influencés par les
constructions rationnelles des philosophes et des théologiens : l’époque est celle
des «sommes» théologiques, dont la plus célèbre, celle de saint Thomas d’Aquin
tente une synthèse magistrale des idées chrétiennes. Le paradis y est présenté
comme le lieu de la vision béatifique de Dieu ; la vérité y est une lumière qui
irradie et transfigure celui qui la connaît. On peut rappeler que les récits du
Nouveau Testament présentent l’Esprit Saint (troisième personne divine) comme
une flamme (Ac 2, 3), tandis que dans l’Ancien Testament, l’image du feu
dévorant, purificateur, désigne régulièrement Dieu. L’art de la cathédrale
gothique, souvent appelé « art de la lumière », bientôt qualifié de « flamboyant »,
appartient bien à cette culture.
L’élan vigoureux de la cathédrale gothique est aussi un élan de confiance,
souvent empreint de tendresse, vers un Dieu qui appelle à lui l’humanité entière.
conception évolutionniste de l’art qui
demeure en grande partie la nôtre : ces
constructions, que l’on regroupe
généralement sous l’appellation de « roman
tardif » ne sont pas plus « rétrogrades » que
ne le sera le gothique du XVIe siècle sous
prétexte qu’il tardera à adopter le goût italien
! Pour ne prendre qu’un exemple, SaintGilles-du-Gard manifeste dans sa façade un
esprit d’innovation, en l’occurrence une
conception monumentale de l’accès des
fidèles, que l’on ne retrouve, à la même
époque, ni à Chartres, ni à Paris, ni à SaintDenis, ni à Senlis, ni à la collégiale de
Mantes, dont les tentatives en ce domaine
paraissent au contraire bien timorées.
Le XIIIe siècle, âge d’or du gothique du
Nord
Peu après 1200, cependant, les principes de
construction énoncés à Saint-Denis et
développés dans le domaine royal français
semblent s’imposer assez rapidement à
l’ensemble de l’Europe occidentale, sans que
l’on ait pour autant, d’ailleurs, d’unification
stylistique totale, l’architecture du nord de
l’Allemagne restant, par exemple, fidèle à
son goût pour des murs particulièrement
épais jusque fort tard dans le siècle, y
compris pour des bâtiments dont les textes
nous disent, par ailleurs, qu’ils ont été
voulus en opus francigenum. L’art d’Île-deFrance, lui, est marqué par une course à la
monumentalité, avec des façades de plus en
plus puissantes, soulignées, à partir des
années 1220, par des galeries hautes figurant
les rois de Juda, ancêtres de la Vierge, et des
vaisseaux centraux de plus en plus larges et
de plus en plus élevés. Cette recherche de
l’exploit impose aux architectes une
évolution technique permanente qui
permettra, sous l’impulsion d’un
commanditaire exigeant, le roi Louis IX, de
porter à son comble la volonté de
suppression du mur qui, au fond, sous-tend
l’architecture gothique depuis sa naissance.
S’appuyant sur un édifice bas extrêmement
puissant et quasiment aveugle, la SainteChapelle du Palais de la Cité, à Paris, rejette
totalement les éléments de soutènement à
l’extérieur, au profit du verre et de la
sculpture. Sous l’influence de saint Louis,
durant près d’un siècle et demi, se développe
l’architecture gothique rayonnante, dont le
canon est défini à la Sainte-Chapelle. Le
goût de la prouesse architecturale n’en reste
pas moins présent, malgré quelques
accidents, dont l’ampleur doit néanmoins
être nuancée, tel l’effondrement des voûtes
du chœur de la cathédrale de Beauvais en
1284.
Un autre architecture gothique : le gothique
méridional
Il est pourtant une forme de gothique qui se
déploie, à partir de la fin du XIIIe siècle, en
proposant d’autres solutions, non moins
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Cette confiance en Dieu et en l’homme est issue de la spiritualité du XIIe siècle,
largement portée sur le mystère de l’Incarnation par lequel Dieu se fait homme.
Significativement, Notre-Dame de Reims voit son portail orné non plus d’un
Jugement dernier, mais du couronnement de la Vierge ; il est également renommé
pour son ange au sourire, chef-d’oeuvre de la sculpture médiévale. Celle-ci se
dégage lentement des traditions romanes. Le développement va dans le sens de la
simplicité, de l’harmonie et de la clarté, en même temps que se renouvellent les
thèmes iconographiques, notamment dans les vitraux. Au foisonnement d’êtres
imaginaires, à la flore capricieuse, aux animaux grouillants, succèdent des
personnages animés plus proches de l’homme, qui gardent les mystères
impénétrables des réalités qui les habitent. Des compositions claires et
harmonieuses déroulent l’histoire sainte sur les cathédrales, des Prophètes à
l’Apocalypse, constituant des sommes théologiques, la Bible des illettrés.
Le couronnement de la Vierge
Selon le mystère catholique, la Vierge Marie est la première créature à entrer
dans la gloire divine. Tout comme Salomon fait de sa mère Bethsabée une reine,
le Christ après sa résurrection continue d’honorer sa mère selon la loi de Moïse :
devenu roi lui-même, Il lui offre le trône de l’Univers. Marie préfigure l’humanité
sauvée par le Christ, introduite par lui dans la parenté et la gloire de Dieu. Le
destin de tout baptisé est de devenir « saint, prophète et roi » : c’est cette royauté
qui est exaltée sur le portail de Reims. La Vierge y est représentée dans un geste
caractéristique de la piété médiévale : la tête légèrement inclinée, les mains
jointes en signe d’hommage, elle est bien la « femme pleine de grâce » de
l’Évangile. Le XIIe siècle voit se développer une intense spiritualité mariale.
Sans l’adorer, les chrétiens vénèrent la Vierge : selon l’Évangile, elle est aussi
celle qui intercède pour l’humanité auprès de son Fils. Un grand nombre de
cathédrales gothiques portent son nom.
L’ange au sourire
Statue anonyme du portail septentrional de la façade principale, cette statue est
l'une des 2 303 figures sculptées qui ornaient la cathédrale. Cette statue permet
d'évoquer l'ange, intermédiaire entre Dieu et les hommes. Saint Augustin a défini
les principales fonctions des anges : « tournés à la rois vers Dieu qu'il glorifie et
vers un monde visible dans lequel il intervient ». Selon les Écritures, l’ange est un
être spirituel, « messager » de Dieu selon l’étymologie, qui « voit la face du Père
» et intervient auprès des hommes. Le christianisme médiéval dota peu à peu
chaque homme et chaque femme d'un ange veillant spécialement sur lui ou sur
elle, c'est « l'ange gardien ». Les anges ont un attribut distinctif, les ailes. Celui de
Reims a une attitude profondément humaine que le sculpteur a traduit par la tète
inclinée, le geste de la main, les plis de la robe et surtout le magnifique sourire.
On remarquera l’équilibre gracieux de cette statue célèbre : la courbe légère de la
tunique continuée par le mouvement de l’aile permettant de mettre en valeur une
tête légèrement inclinée, souriante, penchée sur les passants. L’ensemble illustre
le naturalisme, la grâce, la profonde humanité de la statuaire gothique. L'ange au
sourire est devenu durant la Première Guerre mondiale le symbole de la ville
martyre des bombardements allemands.
La grande rosace de la façade occidentale et un vitrail représentant un roi
Le développement des verrières dans le monument gothique devait naturellement
donner une place nouvelle au vitrail. On peut en rappeler la technique : morceaux
de verre colorés dans la masse et réunis par des points de plombs. Par rapport à
l’époque antérieure, déjà riche d’oeuvres remarquables, le dessin s’affine, les
couleurs se diversifient (quoique le bleu et le rouge continuent à dominer), les
compositions prennent de l’ampleur. Rosaces et vitraux concourent à la même
œuvre didactique que les sculptures des portails. La grande rosace présentée ici
participe à la dévotion mariale déjà évoquée : ici, c’est la Création, hommes et
anges, qui glorifient la mère de Dieu, conformément à la parole de l’Évangile :
«tous les âges te diront bienheureuse». Cette grande rosace, prouesse technique
remarquable, magnifique dentelle de verre est le joyau de l’édifice gothique; elle
illustre à nouveau l’importance caractéristique de la lumière dans cette
architecture aérienne. Le roi d’Israël représenté sur le vitrail est un ancêtre du
Christ, « fils de David » selon les Écritures. Il est ici représenté sous les traits
d’un roi du XIIIe siècle dont il porte tous les attributs : la couronne, le sceptre et
la fleur de lys.
monumentales que celles du rayonnant, mais
sans doute trop éloignées de Paris pour avoir
reçu, avant une période récente, l’attention
des historiens de l’architecture. À Barcelone,
avec Santa Maria del Mar et la cathédrale, à
Rodez, à Auch, à Albi, c’est une tout autre
conception de l’espace qui est proposée. Le
verre y tient beaucoup moins de place dans
le vaisseau central, dont l’éclairage direct se
trouve réduit à rien ou presque au profit
d’immenses arcades qui ouvrent sur les bascôtés largement éclairés. Le fait que la
plupart de ces églises aient conservé leurs
clôtures de chœur (souvent de véritables
chefs-d’œuvre de la sculpture) nous aide à
comprendre combien ce choix de très hautes
arcades permet, malgré le maintien de la
partition horizontale entre les divers espaces
liturgiques de l’église, d’obtenir une
dilatation de l’espace architectural. C’était là
l’une des recherches majeures de
l’architecture rayonnante où, hormis les
édifices n’ayant qu’une seule fonction et où
le nombre de personnes admises était très
restreint, telle la Sainte-Chapelle, la
diffusion de la lumière se heurte rapidement
aux partitions horizontales de l’édifice.
Du « decorated style » à l’architecture
flamboyante
Pendant ce temps, les architectes anglais
exploraient une tout autre voie. Alors que les
architectes français utilisent nervures,
doubleaux et autres remplages avant tout
pour leur fonction architecturale, leurs
confrères d’outre-Manche, au contraire,
choisissent de les dissocier de plus en plus
manifestement de l’architecture et de leur
confier une fonction décorative. On voit
ainsi, notamment, les nervures se disposer en
éventail sur l’ensemble de la surface des
voûtains ou, comme à la cathédrale de
Wells, le jubé conçu comme la juxtaposition
tête-bêche de deux gigantesques arcs brisés.
C’est sans doute dans ces recherches des
architectes anglais du XIVe siècle (le
decorated style puis le perpendicular style)
que prendra racine le goût des XVe et XVIe
siècles pour une architecture extrêmement
décorative, cultivant les effets, appelée «
flamboyante » depuis le XIXe siècle en
raison de l’impression de flammèches que
donne, dans les remplages, la succession des
soufflets et des mouchettes. En Italie, cette
architecture, assez éloignée de la pratique
encore marquée par le roman des architectes
locaux, semble avant tout avoir été le fait
d’architectes d’origine germanique.
L'étude de Notre-Dame de Chartres permet de saisir tous les éléments de l’art
gothique. Celle que Péguy surnommait « l'inaccessible reine » a servi de modèle
62
à beaucoup d'autres cathédrales. Il s’agit de comprendre le style gothique aussi
bien en ce qui concerne l'architecture que le décor, et de le lier à l'art urbain.
L'accent est tout particulièrement mis sur les vitraux ; en effet les hasards de
l'histoire font qu'à Chartres a été conservé le plus vaste ensemble de vitraux
médiévaux au monde ce qui en fait un lieu d'exception. Cette étude permet enfin
d'illustrer l'apparition d'une nouvelle forme de piété. On peut aussi rapidement
rappeler l'histoire de cette cathédrale. En 1194, un incendie détruit les trois quarts
de la ville de Chartres et endommage très sévèrement la cathédrale construite au
XIIe siècle par l'évêque Fulbert, pour abriter la tunique que l'on disait avoir été
portée par la Vierge au moment de l'Annonciation. Un nouvel édifice gothique est
entrepris ; il est en partie achevé vers 1220 grâce aux donations des fidèles, des
princes et des rois comme Philippe Auguste ou Richard Cœur de Lion.
Élevée sur une butte qui domine la ville, la cathédrale est vraiment le cœur de la
cité. Il faut donc associer l'art gothique à l'art urbain. Au XIIIe siècle Chartres
connut une grande période de prospérité, de nombreux artisans travaillaient le
cuir et le drap et les habitants s'installent en dehors des remparts où de nombreux
moulins transforment en farine le blé de la Beauce. Cette richesse, les dons des
pèlerins ou celui exceptionnel de Philippe Auguste en 1210 permirent de
poursuivre l'embellissement de la cathédrale. À Chartres s'établit au XIIe siècle
une école épiscopale. De toute l'Europe, les étudiants accourent pour assister à
l'enseignement des maîtres. Leur présence donne naissance à un artisanat et un
commerce du livre et « dynamise » l'économie locale.
Les vitraux de couleur correspondent à un besoin mystique, cher au Moyen Âge,
pour qui la lumière éblouissante des verrières était la plus pure manifestation de
Dieu (à Chartres il faut insister sur la beauté des bleus). Le vitrail remplace la
fresque et laisse passer la lumière. Les artistes, pour la plupart itinérants, sont très
nombreux à participer à la construction d'une cathédrale comme celle de Chartres.
Ces images livrent aussi le miroir de la société médiévale : on y voit, outre la vie
du Christ et de la Vierge, l'Église célébrer la liturgie, les chevaliers combattre, les
artisans au travail. Ces deux vitaux proviennent d'une grande verrière où quatorze
vitraux de forme circulaire représentent la passion du Christ. La forme circulaire
imposée par le cadre a permis à l'artiste de ployer les corps, ce qui dramatise
encore ces scènes. La première scène évoque la crucifixion du Christ : celui-ci,
représenté cloué sur la Croix, le torse violemment projeté en avant, incline la tète
sur l'épaule droite en signe de souffrance. Trois personnages accompagnent le
Christ. La seconde scène évoque la déposition de la Croix avant la mise au
tombeau : le corps du Christ est porté sur les épaules d'un homme, tandis que l'un
des personnages se prosterne. Certes, une part de l'argent vient des dons des
pèlerins, mais quarante-deux vitraux ont été offerts parles métiers, ils y exposent
la vie de leur saint patron et s'y représentent accomplissant diverses tâches,
comme les marchands de vin (XIIIe siècle) transportant leurs tonneaux vers la
ville. Il s'agit certes quasiment d'une « publicité » pour les professions
représentées mais surtout de donner au travail humain une portée mystique : le
geste laborieux devient un acte quasi liturgique
III. L’unité artistique
Il s’agit de présenter les croyances et les pratiques religieuses à travers les
oeuvres d’art qu’elles ont inspiré. L’horizon de l’humanité chrétienne est alors
dominé par la perspective du Jugement dernier, qui confère à chaque acte de
l’existence une portée eschatologique.
On peut donc commencer par l’étude d’un tympan, qui permet de présenter deux
aspects de l’action de l’Église : imposer sa vision de la société et enraciner sa
conception de la vie dans l’au-delà. Le tympan rappelle à chaque homme
l’importance du jugement en jouant sur la peur de l’Enfer. Il insiste aussi sur le
rôle médiateur du clergé, dont on retrouve beaucoup de représentants à la droite
du Christ. C’est en suivant les préceptes de l’Église que le fidèle pourra sauver
son âme. Enfin, il s’agit de montrer que la vie dans l’au-delà est plus importante
que la vie ici-bas.
Le tympan de Saint-Lazare d’Autun figure le Jugement dernier. Le retour
définitif du Christ, la résurrection des morts et le Jugement dernier sont des
principes de la foi chrétienne. Si l’interprétation théologique du Jugement,
différemment présenté par les Évangiles, reste de l’ordre du mystère, la
sensibilité médiévale entretient de cet évènement une image sévère. Les peintures
de l’enfer abondent, aussi bien dans la sculpture que la peinture ou la littérature.
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Par la terrifiante condamnation des vices qu’elles illustrent, elles ont une fonction
politique évidente. Cependant, la spiritualité connaît une évolution, et le XIIIe
siècle voit apparaître des Christs miséricordieux. Celui d’Autun, apparaissant les
mains ouvertes dans la glorieuse lumière figurée par la mandorle, n’est déjà plus
le juge au bras levé de Conques. À Reims, c’est la perspective paradisiaque de
l’union entre le Créateur et la créature qui domine, avec le couronnement de la
Vierge. À Autun, comme sur les autres tympans romans, le souci didactique est
clair. La composition est simple, s’ordonnant autour du Christ en majesté. À sa
droite, les apôtres et les portes du ciel, figurées par des voûtes en plein cintre,
comparables à celles de l’église. Saint Pierre, qui possède les clés du paradis, se
tient devant les portes du ciel. À la gauche du Christ, la pesée des âmes divise
l’humanité ; une partie rejoint l’enfer. Dans le registre supérieur, figure Marie,
qui selon la tradition catholique n’a pas connu la mort, mais a rejoint son fils dans
la gloire. Dans le registre inférieur, les défunts sont dirigés vers l’enfer ou le
paradis. La présence de nombreux anges illustre l’Apocalypse : « le Christ
apparaîtra accompagné de tous ses anges », et « ils rassembleront les élus aux
quatre coins de l’horizon ».
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
Les bâtisseurs des cathédrales vont employer des éléments d'architectures au
service d'une conception religieuse nouvelle qui repose sur l'idée que « Dieu est
lumière » et que la lumière est une manifestation divine. Les nouvelles techniques
de construction (la voûte sur croisée d'ogives et les arcs-boutants) permettent
d'élever les édifices et d'alléger les murs. Les vitraux introduisent la lumière qui
de Dieu pénètre jusqu'aux clercs puis jusqu'aux fidèles.
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HMA – La cathédrale au Moyen Age
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
G. Duby (1919-1996), Le temps des cathédrales, L'Art et la société (980–1420), Gallimard ,1976 (une série d’émissions inspirée
de cette étude fut diffusée au début des années 1980).
H. Focillon, Arts d’Occident : le Moyen Âge roman, le Moyen Âge gothique, Le Livre de poche, LGF, 1988.
Documentation Photographique et diapos :
C. Deremble, L’Art et la foi au Moyen Âge, Dossier de la Documentation photographique, n° 7040, avril 1997.
Revues :
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Le Temps des cathédrales est d’abord l’une des œuvres historiques les plus
généreuses qui soit. Ce n’est pourtant pas la méthode historique que l’on admire
dans ce livre devenu un classique. Il y aurait beaucoup à redire en ce domaine : la
démarche, loin d’être rigoureuse, fait encore grincer les dents des historiens de
l’art qui la trouvèrent impressionniste. Quant à la chronologie, elle semble
artificiellement découpée en trois périodes, comme s’il y avait toujours un
événement ou une création qui entraînait la fin d’un art et le passage à un autre.
Au temps des monastères (980 - 1130) succède ainsi le temps des cathédrales
(1130-1280) que suivra le temps des palais (1280-1420).
Si ces reproches académiques sont justifiés, Le temps des cathédrales n’en
demeure pas moins un grand ouvrage d’histoire dont la puissance d’évocation et
la liberté de ton demeurent inégalées. Cette sociologie de la création artistique
médiévale qui oscille en effet entre histoire et roman permet de replacer
l’ensemble des hautes productions de l’Occident médiéval dans « le mouvement
général de la civilisation ». L’historien nous offre des clefs pour pénétrer cet
univers des formes aussi complexe que fascinant, pour comprendre l’architecture,
la sculpture ou les vitraux à une époque où l’art pour l’art n’existe pas, où tout est
hommage, prière à Dieu et où l’artiste s’efface devant son Créateur.
Ce parcours nous montre donc comment la féodalité transféra des mains des rois
à celles des moines le gouvernement de la production artistique avant que celle-ci
ne s’épanouisse au cœur des villes, dans les cathédrales qui deviennent les centres
d’innovations majeurs au temps de la renaissance urbaine. La dernière partie nous
montre comment au XIVe siècle l’initiative de l’art revint aux grands princes et
s’ouvrit aux valeurs profanes. Peut alors s’épanouir la peinture qui devient pour
des siècles l’art majeur de l’Europe.
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Sans omettre les évolutions, le
XIIIe siècle est choisi comme observatoire
privilégié.
L’Église est présentée comme une structure
et un acteur essentiels de l’Occident
médiéval. Elle participe à son expansion
(évangélisation, pèlerinages, croisades).
L’enracinement social et les manifestations
de la foi sont étudiés à partir des monuments
et des oeuvres d’art.
• Carte : diffusion de l’art roman et de l’art
gothique.
• Documents : une cathédrale. »
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Futur programme :
« LA PLACE DE L’ÉGLISE
On fait découvrir quelques aspects du
sentiment religieux.
La volonté de l’Eglise de guider les
consciences (dogmes et pratiques, lutte
contre l’hérésie, inquisition…) et sa
puissance économique et son rôle social et
intellectuel (insertion dans le système
seigneurial, assistance aux pauvres et aux
malades, universités…) sont mises en
évidence.
L’étude est conduite à partir:
- de l’exemple au choix d’une église romane
et une cathédrale gothique, dans leurs
dimensions religieuse, artistique, sociale et
politique ;
- de l’exemple au choix d’une oeuvre d’art:
statuaire, reliquaire, fresque, chant… ;
Connaître et utiliser les repères suivants
− L’âge des églises romanes : Xe - XIIe s
− L’âge des églises gothiques : XIIe – XVe s
Décrire une église »
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Le siège de l’évêque et un quartier religieux
L’évêque, ou épiscope (la fonction est déjà mentionnée dans le Nouveau
Testament), est à l’origine le pasteur d’une Église locale, et son représentant
auprès des autres Églises. Choisi par les notables et les prêtres, accepté par le
pape dont il reçoit l’ordination sacerdotale, il possède des fonctions multiples :
sociales (organisation de la charité envers les plus démunis), économiques,
Accompagnement :
« Il n’est pas envisageable de proposer une
histoire chronologique de l’Église
médiévale. L’Église est présentée comme
l’élément fédérateur de l’Occident chrétien
en montrant que son autorité s’exerce aussi
65
culturelles. À la tête du clergé séculier, l’évêque, ayant reçu la plénitude du
sacerdoce, se voit charger comme successeur des apôtres, d’une partie de l’Église
universelle, c’est-à-dire d’un diocèse. Il est responsable des ordinations
sacerdotales, de la formation des clercs, de l’enseignement et de la discipline dans
son diocèse. Les insignes de sa dignité sont importants : la mitre, la crosse, la
croix pastorale, l'anneau porté au majeur droit depuis le VIIIe siècle. L'aspect de
la mitre a varié en fonction des traditions nationales. Certains y voient la
figuration de l'Ancien et du Nouveau Testament. Chaque évêque, considéré
comme un successeur des apôtres, exerce un pouvoir analogue à celui du pape sur
une portion de territoire (dont les limites se calquent souvent sur d'anciennes
provinces romaines), le diocèse, qu'il administre a l'aide de quelques
ecclésiastiques, les chanoines. Certains évêques sont responsables d'une province
réunissant plusieurs évêchés, ce sont les archevêques. L'évêque, délègue une
partie de ce pouvoir aux curés qui ont la charge des fidèles dans la paroisse.
L'évêque est un personnage puissant (il a l'autorité sur de nombreux monastères
et dispose d'un tribunal), il est à la tète de grandes richesses et perçoit la dîme.
Être évêque est une fonction très convoitée par les fils de grandes familles. On
peut rappeler que l'installation des évêques a commencé sous Constantin (au IVe
siècle). Ces clercs séculiers ont joué un rôle important en Occident, surtout lors
des invasions des IVe et Ve siècles, puisqu’ils ont permis de maintenir le
christianisme, principalement dans les villes. De nouveaux sièges ont été créés au
fur et à mesure de la christianisation de l'Occident, avec une période
particulièrement active entre le VIIe et le XIIe siècle.
L’évêque est le seul à disposer de la totalité des sacrements. Entre le Ve et le Xe
siècle, il a été amené à déléguer progressivement une partie de ses pouvoirs, car,
à l’intérieur du territoire sur lequel il veille, le diocèse, les églises se sont
multipliées dans les bourgs et les campagnes. Elles sont devenues des paroisses,
succursales qu’il a confiées à des curés. La cathédrale reste l’église-mère. Elle
affirme sa prépondérance par sa monumentalité. Et aussi par une animation
intense, car à son ombre vit et s’active une foule de clercs. D’abord, les chanoines
du chapitre, qui forment le conseil de l’évêque, et ont pour mission essentielle
d’accomplir la prière au nom de l’Église du diocèse, au cours des sept offices
quotidiens qui sanctifient le déroulement du temps (les « heures »). Mais s’y
trouvent aussi tous les personnels qui travaillent à l’officialité (tribunal
ecclésiastique), à la chancellerie (administration), dans les bureaux financiers, à
la bibliothèque et aux archives, à l’école cathédrale. Et encore celui de l’hôtelDieu (l’hospice). Ces bâtiments ont la plupart du temps disparu. L’isolement
actuel des cathédrales nous empêche d’imaginer la vie intense qui animait alors
ce quartier, véritable cité dans la cité.
Le quartier cathédral
L’hôpital au Moyen Âge est un établissement charitable destiné à secourir les
pauvres, les malades, les pèlerins, pratiquant moins les soins médicaux que
l’hospitalité. Fondation pieuse, parfois de taille infime (à partir de deux lits),
l’hôpital est placé sous la tutelle de l’évêque, gardien du bien des pauvres,
bénéficiant de certains privilèges attachés aux biens ecclésiastiques
(inaliénabilité, soustraction aux dîmes et aux impôts, droit de sépulture et d’asile).
Souvent, le personnel est composé de frères et de soeurs, formant des sortes de
congrégations religieuses sous la direction d’un recteur nommé par l’évêque ou
par un patron laïc, élu par la communauté. L’hôpital est doté de possessions
immobilières qu’il exploite directement ou non, reçoit des quêtes et des legs
pieux. Du XIIIe au XVe siècle, on assiste à une concentration hospitalière dans
de grands ensembles nommés hôtels-Dieu. L’hôtel-Dieu a toujours été situé près
de la cathédrale dont il dépendait ; à Paris, il a été reconstruit à partir de 1165 à
côté de Notre-Dame de Paris, encore en chantier à l’époque. À la fin du Moyen
Âge, les autorités municipales prennent de plus en plus en charge ces
établissements.
bien dans le domaine religieux et politique
que dans la vie privée de chacun.
Les monuments et les oeuvres d’art ne
doivent pas être considérés comme des
illustrations. Ils sont au centre du
programme.
Les cathédrales affirment la montée en
puissance de la ville et l’affirmation du
pouvoir épiscopal. Leur architecture et leur
décor sculpté ne sont pas d’abord destinés,
comme on l’a cru longtemps, à
l’enseignement des humbles mais, conçus
par des théologiens, ils expriment une vision
de Dieu et des hommes qu’il faut expliquer.
L’étude des édifices religieux permet enfin
d’analyser les pratiques religieuses pour
lesquelles ils ont été édifiés.
Ainsi, dans cette partie du programme
comme dans l’ensemble de l’enseignement
de l’histoire au collège, les oeuvres ne
doivent pas être d’abord analysées d’un
point de vue formel. Il est essentiel
d’expliquer prioritairement aux élèves leur
sens et leur fonction. »
La société médiévale est une société
religieuse. L’Église lui fournit les cadres de
sa culture et les fins de son action. Ces
cadres et ces fins, issus du christianisme se
donnent comme perspective l’édification de
la cité céleste dans la cité terrestre, l’union
du ciel et de la terre, de l’homme et de Dieu.
L’image de cette union peut être présentée
par celle de la cathédrale (de Paris par
exemple). Elle illustre aussi bien la place
centrale qu’occupe l’institution dans la
société de son temps que le projet
chrétien dont elle se réclame.
II. La construction
Une miniature du XIIIe siècle (BNF, Paris) montre un chantier de cathédrale
au XIIIe siècle. Il évoque à la fois la prospérité de l’époque, et l’aspect collectif
que revêt la construction de ces monuments. C’est tout le peuple de Dieu qui
participe à la gloire de sa maison, selon l’image, relativement vérifiée, que les
chroniqueurs ont voulu garder de ces évènements.
D’un balcon, le roi assiste à la scène et montre du doigt la cathédrale à un
visiteur. Tandis qu’un pèlerin, reconnaissable à son bâton et à sa besace, entre
66
dans la cathédrale, le clergé en procession en fait le tour. Au premier plan, les
artisans taillent des blocs de pierre, sculptent des statues, font du ciment pour
assembler les pierres. Au sommet de la cathédrale, on aperçoit le système de
levage à poulie qui permet de hisser les pierres. L’ensemble donne une
impression voulue d’effervescence, de dynamisme, de renouveau.
La cathédrale de Laon se dresse sur une colline au coeur de la ville ; c’est le siège
de l’évêque du diocèse. Commencée vers 1150-1155, sa construction précède de
quelques années celle de Notre-Dame de Paris qu’elle inspire. L’édifice est
achevé en 1205. Les dimensions du vaisseau central sont exceptionnelles. La
cathédrale s’élève sur quatre étages, du chevet à la façade ouest. La cathédrale est
autant un symbole de prestige et de puissance qu’un lieu liturgique et
administratif.
L’édifice en pierre de taille est très imposant et adopte un plan en croix latine. La
découverte d’une série de techniques ingénieuses, comme la voûte à croisée
d’ogive et l’arc-boutant, qui caractérisent l’art gothique, permet de gagner en
élévation grâce à une meilleure répartition du poids. L’édifice s’allonge et s’élève
vers le ciel, la luminosité s’accroît. L’art du vitrail peut enfin trouver sa pleine
expression.
La cathédrale de Laon offre une décoration assez austère. Les vitraux forment
l’essentiel du projet ornemental. C’est l’architecture qui décore l’édifice.
La cathédrale de Laon appartient au groupe des premières réalisations gothiques
d’Europe, avec l’abbatiale de Saint-Denis, commencée par l’abbé Suger vers
1135, la cathédrale de Sens, commencée vers 1128-1130 et achevée vers 1165, ou
encore la cathédrale de Noyon, qui s’inspire de Saint-Denis, dont le choeur et le
transept sont élevés entre 1150 et 1185. La cathédrale (du latin cathedra qui
signifie chaire) est l’église principale d’un diocèse où se trouve le siège
(cathedra) de l’ecclésiastique qui le dirige, l’évêque. Des éléments révèlent le
souci d’élévation :
– d’une part, l’élévation de la nef sur quatre étages qui offre la séquence suivante,
en partant du sol : grande arcade, tribune biforée (deux ouvertures), triforium
(galerie de circulation placée au-dessus des tribunes, à trois ouvertures) et
fenêtres hautes ;
– d’autre part, les voûtes d’ogives sexpartites (à six quartiers).
La lumière entre par les nombreuses ouvertures que permet ce type d’architecture
: ouvertures latérales dans l’élévation de la nef, du choeur et de l’abside, lesquels
reçoivent la lumière filtrée par des vitraux ; on remarque plus particulièrement la
rosace centrale de l’abside et encore les ouvertures ménagées dans l’élévation du
choeur.
La hauteur sous voûte est de 24 mètres (34 mètres à Notre-Dame de Paris). Il
s’agit d’une cathédrale, c’est-à-dire de l’église de l’évêque du diocèse de Laon.
Comme souvent dans les églises chrétiennes, la cathédrale de Laon est orientée
vers l’est, vers Jérusalem et vers le soleil levant, symbole de la Résurrection. Le
plan en forme de croix évoque la crucifixion de Jésus dont les bras s’étendent sur
le transept et la tête repose dans le choeur. Située entre l’entrée et le choeur, la
nef est le lieu où se tiennent les fidèles. Les clercs officient dans le choeur où se
trouve l’autel principal et où l’on célèbre la messe. On notera que la nef est
séparée du choeur par un vaste transept que domine à la croisée une tour lanterne.
Un des éléments clés des cathédrales gothiques correspond aux quatre étages de
la nef percés de nombreuses ouvertures qui laissent passer la lumière. Au fond de
l’abside une rosace est ornée d’un vitrail multicolore. Les colonnes renforcent
l’élévation.
Espace symbolique en raison de sa forme et de sa fonction, la cathédrale est le
lieu où se retrouvent les chrétiens pour suivre l’office divin. Lieu de culte, la
cathédrale n’a en elle-même pas d’autres fonctions, sinon de symboliser aussi
dans l’espace la présence de l’évêque et de servir, comme n’importe quelle église,
de lieu d’asile. Mais au XIIe siècle, nombreuses sont les écoles qui fleurissent à
l’ombre des cathédrales, en raison de la vocation d’enseignement des clercs. Les
écoles cathédrales de Paris (arts libéraux et théologie), de Chartres (arts libéraux
surtout) ou de Laon sont particulièrement renommées alors.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
67
HMA – Les croisades
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
L’apparition de l’islam et le schisme chrétien ont abouti à la mise en place de
nouveaux rapports de force dans le Bassin méditerranéen. L’islam poursuit son
expansion aux dépens du monde byzantin, tandis que l’Occident, fort de son
dynamisme, se lance dans un nouveau type de combat qui la met aux prises avec
le monde musulman : la croisade. Les affrontements et heurts entre les
civilisations n’entravent en rien les échanges pacifiques entre elles. Croisades
et Reconquista jouent même souvent un rôle d’accélérateur dans le brassage
commercial et culturel qui est déjà à l’oeuvre depuis de longs siècles dans la
Méditerranée.
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Demurger Alain, Croisades et croisés au Moyen Age, Champs histoire, Flammarion, 2006 (spécialiste de l'histoire des croisades,
des ordres militaires).
Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Age, Points Seuil, (2005) 2008.
Alain Demurger, La croisade au Moyen Âge, Nathan Université, coll. « 128 », Paris, 1998.
Pierre Aubé, Jérusalem 1099, Actes Sud, 1999 (un spécialiste du Moyen Âge central et des croisades).
Pierre Aubé, Un croisé contre Saladin. Renaud de Châtillon, Fayard, 2007.
Jonathan Riley-Smith, Atlas des croisades, Autrement, Paris, 1996. (un des meilleurs spécialistes de l’histoire des croisades).
Jean Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l'islam, Paris, 2002, éd. du Seuil : Point
Histoire (par un spécialiste des XIe et XIIe siècle siècles, de la chevalerie et des idéologies guerrières).
Jean Flori, Pierre l'Ermite et la première croisade, Paris, (éd. Fayard), 1999.
Jean Flori, Bohémond d'Antioche, chevalier d'aventure, Paris, (éd. Payot), 2007
Claude CAHEN (1909-1991), L'Orient et l'Occident au temps des croisades, Aubier, 1983. (par un spécialiste du monde
musulman qui restitue les croisades dans le contexte d'une histoire méditerranéenne).
Georges Tate, L’Orient des Croisades, Gallimard, coll. « Découvertes », Paris, 1991.
Jean Richard, Histoire des croisades, Fayard, 1996.
Michel Balard, Croisades et Orient latin. XIe-XIVe siècles, Armand Colin, coll. « U », Paris, 2003.
Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, J.-C. Lattès, Paris, 1984.
Cécile Morrisson, Les Croisades, PUF, QSJ ?, 1969, nouvelle édition : 2006
René Grousset (1885-1952), L’Epopée des Croisades, Paris, Plon, 1939 et Histoire des croisades et du royaume franc de
Jérusalem, 1934-1936 (constamment réédités, comptent encore parmi les ouvrages de référence sur les Croisades, tant par leur
richesse que par la beauté classique de leur style ; très marqués par l'utopie colonialiste des années 1920-1930).
Documentation Photographique et diapos :
G. Tate, Les Croisés en Orient, Dossier de la Documentation photographique, n° 7019, Paris, 1993.
Revues :
« Le Temps des Croisades », Les collections de l’Histoire, Hors-série n° 4, février 1999.
M. Balard, «Le Sac de Constantinople», L’Histoire, n° 268, septembre 2002, p. 44-45.
« Enquête sur les Templiers », L’Histoire, n° 198, avril 1996.
« Paix et guerre en Méditerranée », L’Histoire, n° 157, juillet 1992.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Les croisades du Moyen Âge sont des pèlerinages armés prêchés par le pape.
La vision traditionnelle identifie l'époque des croisades à la période 1095-1291,
du concile de Clermont à la prise de Saint-Jean-d'Acre, et se limite aux
expéditions qui ont eu la Terre Sainte pour objectif et l'Orient pour théâtre
d'opérations. Dans la définition large, toutes les guerres contre les Infidèles et les
hérétiques, sanctionnées par le Pape qui y attache des récompenses spirituelles et
des indulgences, sont des croisades. La Reconquista, croisade de la péninsule
ibérique, en fait ainsi partie. Les dates sont alors beaucoup plus larges et mènent
jusqu'à la bataille de Lépante (1571) dans la seconde moitié du XVIe siècle. C'est
la définition dite traditionnelle qui est retenue ici.
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Sans omettre les évolutions, le
XIIIe siècle est choisi comme observatoire
privilégié.
L’Église est présentée comme une structure
et un acteur essentiels de l’Occident
médiéval. Elle participe à son expansion
(évangélisation, pèlerinages, croisades).
L’enracinement social et les manifestations
de la foi sont étudiés à partir des monuments
et des oeuvres d’art.
• Carte : diffusion de l’art roman et de l’art
gothique.
• Repères chronologiques : la première
68
Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lance un vibrant appel à la
chrétienté : il faut aller libérer Jérusalem et les Lieux saints de la tutelle des
musulmans. À compter de là et jusqu'au milieu du XIIIe siècle, les croisades se
succèdent, la dernière se soldant par la mort de Saint Louis. En réalité, les choses
sont moins simples qu'il n'y paraît : Urbain II n'a jamais employé le mot «
croisade », pour commencer. Et le Moyen Âge tout entier est travaillé par des
mouvements collectifs, des pèlerinages exaltés, des guerres saintes, qui rendent la
notion de croisade très difficile à appréhender. Aujourd'hui encore, elle suscite
des débats houleux parmi les historiens.
Que faut-il pour qu'il y ait croisade ? Un contexte - favorable - de réforme, un
pape inspiré, l'idée de la libération des Églises d'Orient, la guerre sainte, le
pèlerinage pénitentiel, la rémission des péchés et Jérusalem. De cet amalgame
(divin, car inspiré par Dieu) naît la croisade : une idée neuve, un objet historique
nouveau.
A tout lecteur contemporain des Evangiles, le terme milites Christi est une
contradiction dans les termes quel peut alors être le sens des croisades ? La
réponse à cette question excite un intérêt d’autant plus vif à une époque où la
guerre religieuse apparaît dans d’autres religions que le christianisme et que
l’interrogation relative au rôle des religions dans les conflits se pose de façon de
plus en plus aiguë. Outre cette question, essentielle pour l’histoire des religions,
se pose la question de ce que furent les croisades pour l’Occident chrétien qui les
mena ainsi que pour ses victimes. Personne n’ignore le récit du sac de Jérusalem,
qui commença par un bain de sang et un pillage en règle, avant de s’achever dans
la dévotion, faute de victimes et de butin disponibles. Réduire les croisades à ce
triste épisode n’éclaire cependant pas davantage le lecteur. Pourquoi partir à
l’autre bout du monde connu en dépit des risques encourus ? Pourquoi se faire
moine soldat ? Pourquoi s’accrocher à une terre hostile pendant deux siècles ? Si
fanatisme il y eut de part et d’autre, le simple succès de l’appel à la guerre sainte,
qui n’avait jamais fait partie des traditions occidentales, est déjà révélateur de
l’identité des croisés. Il suffit de se souvenir que jamais les Byzantins, qui
menèrent pourtant une vraie guerre défensive multiséculaire, ne se considérèrent
comme des milites Christi et ce en dépit du rôle de l’Eglise dans l’Empire. A en
croire les récits d’Anne Comnène, ils comprenaient d’ailleurs assez mal les
motivations des Francs débarqués en Orient avec cette idée saugrenue de milites
Christi. Ils avaient appelé des mercenaires après Manzikert, ils voient fondre sur
l’Orient des conquérants dont beaucoup, sans préjudice de motifs moins
avouables, croyaient sincérement à l’absolution par la guerre.
Sans méconnaître les préoccupations politiques et économiques, il faut rappeler
que la croisade est d’abord un phénomène religieux qui s’inscrit dans le
mouvement long de l’expansion de la chrétienté, du VIIe au XIIIe siècle.
Certains historiens ont vu dans le développement économique de villes
commerçantes comme Venise, Bari, Gènes… les causes matérielles des
croisades. Si cet aspect prend une place croissante dans les croisades ultérieures,
en particulier celle de 1204, ce sont les motifs idéologiques et religieux qui ont
été ici les plus importants. La croisade de 1095 résulte d’un double courant : la
tradition des pèlerinages et l’idée nouvelle d’une guerre pour Dieu. Jusqu’au XIIe
siècle, on ne dissocie d’ailleurs pas les deux termes, chacun visant la pénitence du
chrétien. La croisade est le prolongement d’un vaste mouvement de pèlerinage
vers la Terre sainte qui s’amplifie au XIe siècle. Les dangers du voyage et
l’hostilité des Turcs seldjoukides justifient l’équipement armé des pèlerins.
L’innovation de la croisade par rapport au pèlerinage armé réside dans l’esprit de
guerre sainte. Il s’agit pour le peuple chrétien de reconquérir la Terre sainte des
mains des « infidèles ». Les croisades en Orient comme la Reconquista en
Espagne manifeste l’expansion de l’Occident chrétien. Urbain II définit au
concile de Clermont la notion même de croisade – on disait alors « voyage de
Jérusalem ». C’est, d’après le pape, un pèlerinage en armes placé sous l’autorité
de l’Église (un légat représentera le pape), inauguré par une bulle pontificale.
C’est aussi un appel à lutter contre les infidèles. Cet appel de Clermont a eu un
retentissement considérable grâce aux relais joués par les évêques, ce qui
explique dans un premier temps le succès populaire de la croisade sous la
houlette de quelques prédicateurs, dont le plus célèbre est Pierre l’Ermite. Cette
croisade dite « des pauvres », écrasée près du Bosphore dès l’année suivante, sera
relayée par la croisade dite des « barons ». Si pour les premiers croisés,
croisade (1095) ; Bernard de Clairvaux (XIIe
siècle) ; François d’Assise (XIIIe siècle).
• Documents : une abbaye ; une cathédrale. »
Socle : Ajout à la fin du commentaire
« L’étude de l’organisation interne de
l’Église est menée en relation avec la société
médiévale : elle montre que la
prépondérance pontificale s’impose dans un
cadre de lutte avec les pouvoirs politiques. »
Dans les futurs programmes, les croisades
sont séparées de l’Eglise et rattachées à
d’autres formes de contacts (ce qui rappelle
le programme de Seconde).
« L’EXPANSION DE L’OCCIDENT
L’expansion de l’Occident, d’abord
économique (développement du commerce,
affirmation des marchands et des banquiers)
est aussi religieuse et militaire (Reconquista,
croisades). Elle se concrétise dans le
développement de villes.
L’étude est conduite à partir :
- d’un exemple au choix d’un circuit
commercial et de ses pôles ou d’une famille
de banquiers ou de marchands ;
- d’un exemple au choix d’une grande ville
et de son architecture ;
- d’un exemple au choix de l’expansion de la
chrétienté occidentale.
Connaître et utiliser les repères suivants
− Première croisade : 1096-1099
− Les espaces de l’expansion de la chrétienté
sur une carte de l’Europe et de la
Méditerranée, XIe– XIVe siècle
Raconter et expliquer un épisode des
croisades ou de la Reconquista. »
BO Seconde :
« III - La Méditerranée au XIIe siècle :
carrefour de trois civilisations
– Les espaces de l'Occident chrétien, de
l'Empire byzantin et du monde musulman
– Différents contacts entre ces trois
civilisations : guerres, échanges
commerciaux, influences culturelles »
69
l’indulgence – c’est-à-dire la rémission par l’Église des peines temporelles – avait
son importance, pour les nobles et les chevaliers l’esprit d’aventure, la soif de
richesses, mais aussi le fait de ne plus pouvoir se battre librement en Occident à
cause des institutions de paix incite au départ vers ces terres lointaines.
À la veille des croisades, le monde musulman a une vision très limitée de
l’Europe latine et un peu moins étroite de l’Empire byzantin dont il a conquis une
partie ; l’Occident ne connaît presque rien du monde musulman et guère plus du
monde byzantin. On a longtemps affirmé que dans l’histoire d’un Occident
profondément barbare, les croisades auraient été un événement soudain
permettant à l’Europe de sortir brusquement de sa léthargie économique, grâce à
l’ouverture de la Méditerranée au commerce des cités maritimes italiennes, et de
la barbarie, en s’abreuvant à la culture orientale. On sait désormais que cette
vision est schématique et fausse : la croisade, qui s’inscrit dans un contexte de
profond renouvellement politique, social et religieux, ne naît pas de l’appel de
Clermont (1095). Dès le Xe siècle, l’essor économique européen est en marche
(cf. l’expansion des cités maritimes, Amalfi, Venise, Pise et Gênes dans une
moindre mesure à cette haute époque). La domination de la Méditerranée change
de mains aux Xe-XIe siècles, passant de celles des marins-soldats byzantins et
des pirates musulmans à celles des cités maritimes italiennes.
Après avoir été, au début du XIe siècle, à l’apogée de sa puissance militaire et
territoriale, Byzance entre, dans la deuxième partie du siècle, dans une période de
crise. L’héritier de l’Empire romain d’Orient voit ses frontières menacées de
toutes parts par de nouveaux protagonistes des territoires méditerranéen,
balkanique et anatolien. La dynastie des Comnènes, qui règne sur des terres
réduites aux régions helléniques, doit solliciter l’aide de l’Occident pour espérer
pouvoir redresser sa situation militaire, aggravée encore par des difficultés
économiques internes. L’islam, lui, semble, au XIIe siècle, au sommet de son
expansion territoriale dans le Bassin méditerranéen : son influence, après des
siècles de conquêtes et de razzias, s’étend de l’Espagne à la vallée de l’Indus. Le
monde musulman impressionne par l’activité de ses villes, par le dynamisme de
ses marchands, par le niveau de ses savants et le raffinement de sa civilisation.
Mais les divisions internes du monde musulman (entre chiites et sunnites
notamment) commencent à représenter un obstacle à la poursuite de son
expansion, qui semble partiellement s’essouffler. L’Occident chrétien, qui
apparaît encore au XIe siècle, comme un monde « barbare » au regard des
civilisations qui l’entourent, commence à cette période à se distinguer et à
s’affirmer : son essor démographique, le renouveau de son Église et son
dynamisme économique font de lui la civilisation la plus conquérante et lui
permettent de prendre la tête du commerce méditerranéen. Malgré des conflits
internes, l’Occident latin met en oeuvre son expansion militaire tant dans la
péninsule Ibérique qu’en Orient. Cette expansion s’appuie sur une domination
commerciale de plus en plus grande et s’accompagne d’un transfert de savoirs qui
permet à l’Occident de réaliser une véritable révolution culturelle qui se
développe au XIIIe siècle.
Les quatre premières croisades (XIe-XIIIe siècles)
Il existe deux types de routes pour les croisades : routes de terre et routes de mer.
Cette carte permet de noter qu’à la fin du XIe siècle, aucun des chefs croisés ne
songe à emprunter la voie maritime, qui devient plus courante à partir de la
troisième croisade. Les routes terrestres passent par l’Europe centrale, longeant la
plaine danubienne pour atteindre la péninsule balkanique, puis franchir les
Détroits soit à Constantinople, soit plus à l’ouest (les Dardanelles), et ensuite
rejoindre les plateaux de l’Anatolie et déboucher par les passes du Taurus dans la
plaine cilicienne et de là gagner Antioche, porte de la Syrie dont elles longent les
côtes pour atteindre ensuite Jérusalem. Une variante s’offre aux croisés venant du
Midi et de l’Italie qui rejoignent Durazzo (Dyrrachium) sur la côte albanaise (par
voie de terre ou en traversant l’Adriatique depuis Bari), pour gagner ensuite
Thessalonique, Héraclée et la route d’Andrinople qui mène à Constantinople ; de
là, on rejoint l’itinéraire précédent (ou bien on traverse en bateau l’Égée pour
rejoindre la côte syrienne). Les voies maritimes montrent la prééminence
dans un premier temps d’une traversée par Gênes et l’Italie du Sud, avant que
Venise ne devienne le point de départ de la quatrième croisade.
70
On dispose de peu d’images du XIIe siècle représentant un affrontement guerrier
entre Occident et islam. La mosaïque provenant de l’église Sainte-Marie-Majeure
à Rome (XIIe siècle. Italie, Vercelli, musée Leone) est un fragment du pavement
de la cathédrale originelle de Sainte-Marie-Majeure, illustrant des épisodes de la
Bible et des scènes profanes. Bien que difficile d’interprétation, un détail
représente un combattant chrétien croisant le fer avec un musulman, représenté
ici sous des traits plus africains qu’arabes.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
I. La croisade, une expédition militaire
En 1095, le pape Urbain II appelle les chrétiens d’Occident à partir en croisade
pour protéger les chrétiens d’Orient et pour délivrer Jérusalem. On ne connaît
l’homélie prononcée par Urbain II à l’issue du concile de Clermont que par des
témoignages de chroniqueurs.
Robert le Moine est l’un d’eux. Il s’appuie sur les récits des chevaliers ayant
participé à la croisade et sur sa propre expérience. On peut comparer utilement
cette version au témoignage de Foucher de Chartres.
Foucher de Chartres assiste sans doute au discours pontifical, prononcé le 27
novembre 1095, et il en restitue la substance. Foucher de Chartes a vécu
l’aventure de la première croisade à laquelle il participe en 1096. Il devient le
chapelain de Baudouin de Boulogne, frère de Godefroy de Bouillon et premier roi
de Jérusalem, se fixant dans la Ville sainte où il meurt en 1127. Il compose une
Historia Hierosolymitana entre 1100 et 1127, destinée aux chevaliers occidentaux
qu’il veut inciter à se croiser et à s’installer dans les États latins. Il rapporte dans
ce texte, plusieurs années après les faits, le discours tenu à Clermont par le pape
Urbain II. Il s’agit donc d’un témoignage indirect sur l’événement : le discours
pontifical a été réécrit longtemps après avoir été prononcé, pour s’intégrer à
l’histoire des croisades rédigée par Foucher de Chartres. Le pape Urbain II lance,
à l’issue du concile de Clermont, en 1095, un appel aux « Francs de tout rang,
gens de pied et chevaliers, pauvres et riches ». Il leur demande de constituer une
expédition armée pour aller aider les chrétiens d’Orient face à la menace
musulmane. Les Byzantins, menacés depuis 1067 par l’avancée des Turcs
seldjoukides, ont demandé lors du concile de Plaisance l’aide militaire de
l’Occident, au nom de la solidarité entre chrétiens. Il semble en effet que des
récits alarmistes de pèlerins revenus de Terre sainte et les interventions de
Byzance, qui tente de monnayer une intervention d’armées occidentales pour
l’aider à repousser l’avance turque en échange d’une union des Églises (séparées
depuis le schisme de 1054), aient poussé le pontife à lancer cet appel. L’appel du
pape est aussi lancé dans un contexte de réforme de l’Église chrétienne entamée
avec Léon IX (1049-1054) et Grégoire VII. Il demande plus qu’une simple aide
militaire : il lance un combat de la chrétienté contre l’islam et fixe pour but la
délivrance de Jérusalem (non mentionnée directement dans ce texte), mettant
ainsi au point le concept de croisade, véritable « pèlerinage en armes ». Dans ce
climat de réforme, la papauté entend réaffirmer son pouvoir sur l’Église mais
aussi sur le monde laïc. Le pape assigne une mission nouvelle aux chevaliers
chrétiens qui doivent désormais mettre leur ardeur au combat au service du Christ
: ils deviennent des milites Christi, des chevaliers du Christ. Face aux succès
musulmans qui menacent la chrétienté, le pape se pose en protecteur du monde
chrétien. Il veut délivrer le Saint-Sépulcre et les Lieux saints de l’emprise
musulmane. Les évêques auxquels le pape s’adresse (« les hérauts du Christ »
dans l’extrait) doivent relayer cet appel. Le vœu de croisade est lié à des
avantages spirituels (la rémission totale des péchés) et aussi matériels (suspension
des dettes et immunité des biens des croisés par exemple). Le pape Urbain II
promet aux croisés l’indulgence plénière, c’est-à-dire la rémission des peines
terrestres encourues pour ses pêchés (la croisade est donc conçue comme un acte
de pénitence). Le croisé bénéficie d’autres privilèges, matériels, eux : sa famille,
ses biens et lui-même sont placés sous la protection de l’Église ; il ne peut
temporairement faire l’objet de procédures judiciaires et est exempté de tout
prélèvement du roi et de son seigneur. Les obligations contractées par le croisé à
son départ devaient cependant être honorées à son retour : les richesses de ceux
qui n’en ont pas été capables sont tombées dans l’escarcelle de l’Église. Notons
enfin que si la papauté avait donné à la croisade un but purement religieux, les «
barons » et Baudouin Ier parviennent à évincer le parti clérical et à imposer une
monarchie laïque dans un cadre féodal totalement importé.
Activités, consignes et productions des
élèves :
Accompagnement :
« Il n’est pas envisageable de proposer une
histoire chronologique de l’Église
médiévale. L’Église est présentée comme
l’élément fédérateur de l’Occident chrétien
en montrant que son autorité s’exerce aussi
bien dans le domaine religieux et politique
que dans la vie privée de chacun.
Les monuments et les oeuvres d’art sont au
centre du programme. »
Accompagnement Lycée : « Le coeur de la
question est bien l'idée de carrefour de
civilisations. À l'aide d'un petit
nombre d'exemples et de documents
librement choisis, il s'agit de mettre en
valeur la diversité des contacts que
développent ces différentes civilisations :
affrontements guerriers (croisades,
Reconquista, etc.), échanges commerciaux
(comptoirs), influences culturelles
(syncrétisme).
Entrées possibles : un carrefour exemplaire :
la Sicile, un espace de contacts :
l'Andalousie, etc. »
Dans la Jérusalem médiévale, c’est en
premier lieu par les édifices sacrés que la
présence des différentes communautés
religieuses se manifeste dans l’espace.
Autour des lieux saints se groupent
les fidèles des trois religions, formant des
quartiers qui révèlent une forme de
ségrégation.
Le plus ancien vestige religieux de la ville
est juif. Le mur occidental du site du
Temple, surnommé mur des Lamentations
(aujourd’hui « Mur occidental »), correspond
au dernier vestige du temple qu’Hérode avait
dressé sur le mont Moriah à Jérusalem.
Détruit par Titus en 70, il est devenu un lieu
de pèlerinage et de prière pour tous les juifs.
Au IVe siècle ap. J.-C., la mère de
l’empereur Constantin, Hélène, fait déblayer
le soubassement d’un forum érigé par
Hadrien en 135 sur l’emplacement présumé
du tombeau du Christ. L’empereur
Constantin y fait alors construire plusieurs
édifices dont le Saint-Sépulcre, qui est le
seul encore en état au XIe siècle, au nordouest de Jérusalem. Le règne de l’empereur
Constantin inaugure la période chrétienne de
la ville. En 326, sa mère Hélène fait édifier
la basilique du Saint-Sépulcre. Pour cela, les
71
Robert le Moine, à la différence de Foucher, met clairement en avant la
destination. Robert insiste sur la destruction des Lieux saints et leur souillure par
les musulmans ; il est moins question d’aide à l’empereur byzantin. Les
arguments utilisés ici sont sans doute plus à même de soulever l’enthousiasme
des masses chrétiennes d’Occident. Conçue comme une mission divine, cette
croisade mêle enthousiasme populaire et victoire militaire.
En 1095, les chrétiens sont peu nombreux à Jérusalem. Mais le flux des pèlerins
d’Occident vers la Ville sainte n’a jamais cessé en dehors de rares périodes de
crises. Les monuments chrétiens ne sont pas détruits par les Arabes musulmans,
mais l’absence d’entretien entraîne leur ruine.
La prise de Jérusalem lui donne un retentissement considérable, amplifié par des
récits élaborés a posteriori.
Avant le départ des chevaliers, la « croisade populaire » menée par Pierre
l’Ermite est entièrement décimée après son passage par Constantinople par les
Turcs Seldjoukides
Comme les musulmans, les chrétiens témoignent de la violence qui accompagne
la prise de Jérusalem.
Le 15 juillet 1099, les armées de Godefroi de Bouillon parviennent à s’emparer
de la ville après un siège de plus de 40 jours. Elle devient alors la capitale du
royaume de Jérusalem.
L’armement des combattants :
les enluminures permettent d’évoquer les méthodes de combat des adversaires
musulmans et chrétiens. Les croisés utilisent des catapultes et des tours mobiles
dans l’armement. Ces armes étaient particulièrement importantes lors des sièges
(on protégeait les tours mobiles des flèches enflammées en les recouvrant de
peaux de bêtes encore ensanglantées). On constate aussi que les chevaliers
chrétiens sont lourdement équipés (casques, cottes de maille, armures) et qu’ils
utilisent épées et archers. Les combattants musulmans apparaissent, par contraste,
équipés de façon beaucoup plus légère : pas d’armure ni de cotte de maille, un
sabre pour toute arme, ce qui leur conférait une plus grande mobilité. Les
chrétiens assiègent la ville en construisant des tours de bois qu’ils avancent contre
la muraille. Les musulmans et les juifs sont massacrés ou chassés. Jérusalem
devient une ville strictement latine.
Le comportement des croisés après la prise de Césarée est d’une extrême violence
à l’égard de la population musulmane : « on massacra un si grand nombre (…)
que les pieds de ceux qui tuaient baignaient dans le sang des morts ». Des
familles entières sont massacrées. Les croisés semblent guidés par la seule
cupidité et l’appât du gain. Le comportement barbare des croisés est attesté par de
nombreux témoignages tant chrétiens que musulmans et a durablement marqué
les esprits, creusant pour longtemps le fossé entre islam et chrétienté.
La Chronique est l’oeuvre d’un chevalier français, écrivant en latin, qui aurait
participé aux sièges d’Antioche et d’Édesse avant de prendre Jérusalem. C’est
une source inépuisable d’informations sur le déroulement de la croisade malgré
une certaine désinvolture narrative. Observateur remarquable, le chevalier écrit
pour ses contemporains et ses compagnons d’aventure. Visiblement mal
accueillis, les croisés éprouvent de grandes difficultés à s’approvisionner en
nourriture et en eau. Devant Jérusalem, la soif les contraint même à « boire leurs
chevaux », c’est-à-dire à en boire le sang.
Le comté d’Édesse (fin 1097-1144) est chronologiquement le premier État fondé
par Baudouin Ier de Boulogne, frère de Godefroi de Bouillon, aux dépens d’un
prince arménien qui avait fait appel à ses services pour contrer l’avancée
musulmane. Puis sont créés la principauté d’Antioche (1098-1268 fondée par le
fils du duc normand de Sicile, Bohémond Ier), le royaume de Jérusalem (10991187 créé par Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine) et, plus tardivement,
le comté de Tripoli (1109-1289 avec à sa tête Raimond IV de Toulouse). En
1191, lors de la troisième croisade, Richard Coeur de Lion s’empare de Chypre.
Mais c’est le royaume de Jérusalem (1099-1187) qui devient rapidement
l’élément dominant au sein de cet ensemble de seigneuries latines : son souverain
est souvent sollicité pour trancher les différends opposant les comtes et princes de
la Palestine franque. Les croisés transposent dans leurs États l’organisation
féodale en vigueur dans leurs terres d’Occident : des princes ou des comtes se
voient attribuer des fiefs dont ils ont la responsabilité, devenant ainsi hommes
liges du roi de Jérusalem.
Pour défendre leurs territoires, véritables enclaves en terre musulmane, les
temples de Vénus et de Jupiter sont détruits
pour mettre au jour « le véritable et très saint
témoignage de la Résurrection du Sauveur »,
selon Eusèbe de Césarée. Constantin offre
marbres et colonnes et, en 335, l’église,
d’une cinquantaine de mètres de longueur et
qui possède cinq nefs, est consacrée. Du IVe
au VIIe siècle, elle connaît un très grand
succès, devenant un lieu très important de
pèlerinage pour les chrétiens. En 638, le
calife Omar s’empare de Jérusalem et
dégage le site du Temple. Le sépulcre du
Christ est, avec le Saint Suaire, la seule
relique de la Résurrection. C’est un tombeau
creusé dans le roc qui fut prêté par Joseph
d’Arimathie pour qu’y soit déposé le corps
du Christ le soir du Vendredi, et qui fut
retrouvé vide par les Apôtres au matin de
Pâques. Authentique ou pas, le SaintSépulcre est conforme aux données de
l’Évangile et est chargé d’une forte valeur
symbolique depuis le début du IVe siècle.
C’est pour commémorer la mort sur la Croix
et la Résurrection, et préserver cette relique
unique, que la basilique est construite sur le
tombeau du Christ. L’édifice a été de
nombreuses fois altéré : tremblement de
terre au IXe siècle, incendie qui précède une
destruction totale par le calife Hakim en
1009. Lors de la prise de la ville, le calife
Al-Hakim chasse chrétiens et juifs. La
période d’intolérance pendant ce califat
d’Al-Hakim n’empêche pas la reconstruction
partielle du bâtiment par les Byzantins en
1048 (basileus Constantin IX). À partir de
1071, les Turcs Seldjoukides s’emparent de
la ville.
La domination franque s’accompagne au
XIIe siècle d’une importante restauration et
reconstruction. Le Dôme du Rocher ou
mosquée al-Sakhra (Qubbat al-Sakhra)
domine l’espace sacré de l’esplanade du
Temple de Salomon. Édifié par le calife Abd
al-Malik entre 687 et 691 sur les ruines du
Temple, le Dôme du Rocher, improprement
appelé aujourd’hui mosquée d’Omar, est le
plus ancien monument musulman conservé.
L’édifice, de plan octogonal, se compose
d’une salle à coupole centrale et d’un double
déambulatoire. Les céramiques polychromes
qui ornent les parois en pierre sont du XVIe
siècle. La signification traditionnelle de
l’édifice (comme point de départ du voyage
nocturne du Prophète vers le ciel) est
postérieure à sa construction ; à l’origine le
monument symbolise tout simplement la
gloire de la dynastie omeyyade et, par le
choix de son emplacement, la victoire de
l’islam sur le judaïsme et sur le
christianisme. Entre 705 et 715, la mosquée
al-Aqsa est érigée à proximité. Jérusalem
(al-Quds, la Sainte) est un des trois lieux
saints de l’islam avec La Mecque et Médine.
C’est vers elle que les musulmans font leur
prière jusqu’en 624.
72
seigneurs chrétiens président aussi à la construction de plusieurs forteresses
comme le Krak des Chevaliers, en Syrie, les châteaux de Margat et de Saone.
Comme en Occident, ils servent de résidence, de base administrative et
économique au seigneur et à sa famille. Les ordres militaires jouent aussi un rôle
essentiel tant dans les opérations de combat que dans le maintien de certaines
positions. Au XIIe siècle, ils disposent de moyens importants qui leur permettent
de construire et d’entretenir de nombreux châteaux : Chastel Blanc ou Safed pour
les Templiers, le Krak (à 40 km à l’ouest de Homs, en Syrie) ou Chastel Rouge
pour les Hospitaliers. De tels ouvrages fortifiés parsèment les États latins
d’Orient, notamment vers l’intérieur, à la fois pour faire face à d’éventuelles
attaques musulmanes, mais aussi pour accueillir et protéger les pèlerins.
L’historiographie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a voulu démontrer
que les châteaux étaient disposés selon des lignes défensives précises. Il n’en est
rien, d’autant moins que nombre de châteaux et forteresses ont été construits sur
des sites occupés antérieurement par les Byzantins et les musulmans. Dominant la
campagne alentour, ces imposants châteaux sont placés sous la responsabilité des
ordres militaires, comme les Templiers ou les Hospitaliers ou Chevaliers
teutoniques (ordre hospitalier, puis militaire, formé d’aristocrates allemands).
Créés à la suite des croisades, les ordres des Hospitaliers (assistance matérielle) et
des Templiers (sécurité des routes) se mettent au service des pèlerins venus
visiter les sanctuaires. Ces deux ordres de moines-chevaliers à caractère militaire
deviennent rapidement des puissances politiques. Fondé en 1120 à Jérusalem, la «
milice des pauvres chevaliers du Christ » est le premier des ordres religieux
militaires. L’ordre est plus connu par le nom de sa maison principale située à côté
du Temple de Salomon, à Jérusalem. Sa mission consiste en la protection des
pèlerins. Les Templiers se sont très vite engagés dans la défense des États latins
de Terre sainte formés à l’issue de la première croisade. Avec l’ordre des
Hospitaliers (fondé en 1113), ils jouent un rôle essentiel dans la survie de ces
États, constituant une ébauche d’armée permanente. Les chevaliers teutoniques
sont un ordre religieux de chevalerie. Créé par des bourgeois allemands lors de la
prise d’Acre, ils ont d’abord pour but de servir les pèlerins de la Terre sainte.
Pour cela, ils étendent bientôt leurs possessions en Palestine, mais aussi en
Allemagne, devenant l’une des principales puissances de l’Empire germanique (le
maître de l’ordre a rang de prince). Ils participent au mouvement vers l’Est,
s’étendant jusqu’à la Lituanie (construction du château de Malbork au XIIIe
siècle ; plus grande enceinte fortifiée d’Europe). Le Krak des Chevaliers est un
excellent exemple de ces châteaux conçus pour défendre les États latins d’Orient,
ici le comté de Tripoli. Construite sur un éperon rocheux, cette forteresse montre
tout l’art militaire des Occidentaux. Édifiée sur le modèle du double rempart
épousant les replis du relief, doté d’un impressionnant donjon, elle ne permet
l’accès que du côté muni d’une barbacane. Le Krak est ceint d’un rempart
extérieur construit au XIIIe siècle, époque à laquelle les défenses intérieures ont
été renforcées. Il est pris par les Mamelouks en 1271, après un siège d’à peine
plus d’un mois.
Les principales cités, comme Tripoli ou Acre, sont fortifiées. Les marchands
italiens tirent parti du soutien qu’ils procurent aux croisés et installent leurs
comptoirs dans les ports de la côte syrienne. Des « colons » chrétiens suivent les
croisés et s’installent durablement dans ces États latins d’Orient. Les populations
musulmanes sont dépossédées et soumises au nouveau pouvoir. Elles gardent la
liberté de pratiquer leur religion jusqu’au XIIIe siècle, période à laquelle se met
en oeuvre une politique de conversion forcée.
Constantinople est un point de convergence des croisés jusqu’à la troisième
expédition, lors de laquelle Richard Coeur de Lion et Philippe-Auguste
choisissent la voie de mer pour rallier la Terre Sainte. À partir de la troisième
croisade, les croisés prennent la direction de la Terre Sainte par bateau, la route
terrestre étant trop lente et peu sûre. Le transport par mer est une nouvelle
occasion d’enrichissement pour les grands ports italiens qui fournissent aux
croisés navires et ravitaillement.
Le comté d’Édesse est le premier des États croisés du Levant, fondé dès mars
1098 par Baudouin de Boulogne. Dénué de façade maritime, ce qui l’empêche de
recevoir des secours occidentaux par voie de mer, il subit très tôt les attaques des
Turcs. En 1144, après un siège de quatre semaines, la ville d’Édesse tombe aux
mains de Zengi, l’atabeg de Mossoul et d’Alep (et père de Nur al-Din qui a
ressuscité et mené à grande échelle le jihad). C’est le premier grand revers franc
et cet événement, suscitant une émotion considérable en Occident, déclenche la
73
deuxième croisade.
Antioche, sur l’Oronte, est conquise sur Byzance par les Arabes au VIIe siècle,
reconquise par les Byzantins à la fin du Xe siècle et reprise au XIe siècle par les
musulmans. Gouvernée par un émir turc au moment de la première croisade, elle
est assiégée par les Francs de l’automne 1097 au 28 juin 1098, date à laquelle ils
s’en emparent. Selon les accords négociés avec Alexis Ier Comnène, la ville
aurait dû être restituée aux Byzantins, mais le prince Bohémond de Tarente, venu
d’Italie du Sud, s’en saisit en écartant un autre prétendant, Raymond IV de SaintGilles, comte de Toulouse. Très disputée entre Francs et Byzantins, et entre
Francs même, la ville est prise par les troupes du sultan mamelouk Baybars en
1261.
Le royaume de Jérusalem est créé après la prise de la Ville sainte en 1099 : les
chevaliers croisés imposent leur volonté aux ecclésiastiques et à la papauté qui
souhaitent que le pouvoir sur la ville soit confié au patriarche latin de Jérusalem.
Le conseil des barons choisit Godefroy de Bouillon qui prend le titre, non de roi,
mais d’avoué du Saint-Sépulcre (dans les seigneuries ecclésiastiques de
l’Occident chrétien, l’avoué est un seigneur laïc nommé par le pouvoir religieux
pour gérer matériellement et accomplir les tâches indignes du pouvoir
ecclésiastique). Mais le pouvoir religieux est vite marginalisé et Baudouin, frère
de Godefroy, lui succède en 1100 et est couronné roi à Bethléem. Baudouin Ier
est donc le véritable fondateur du royaume de Jérusalem. Il conquiert la côte et
s’impose de l’autre côté du Jourdain. En 1187, à la suite de la bataille de Hattin,
Saladin conquiert la totalité du royaume, à l’exception de Tyr. Évincé d’Antioche
par Bohémond de Tarente, le comte Raymond de Saint-Gilles s’empare de
Tartous (Tortose), sur la côte, en 1102. Il s’intitule alors comte de Tripoli même
s’il n’a pas encore conquis la ville. Située un peu plus au sud, elle ne tombe qu’en
1109. Le comté est constitué d’une étroite plaine côtière indispensable à la survie
des États latins dont la défense côté terre est assurée par une série de forteresses,
Chastel Blanc, Chastel Rouge, Montfort et surtout le Krak des chevaliers qui
commande la route de la Syrie centrale (plaine de la Bekaa). Il demeure entre les
mains des héritiers de Raymond de Saint-Gilles jusqu’en 1187, puis passe aux
descendants du prince d’Antioche. Les forteresses tombent les unes après les
autres entre 1260 et 1277 et la ville de Tripoli est prise par le successeur de
Baybars en 1289.
À ces quatre États, il convient d’ajouter le royaume de Chypre. L’île de Chypre
est une étape stratégique pour la navigation vers le Levant. Richard Coeur de
Lion s’en empare en 1191 alors qu’elle est sous l’autorité d’un usurpateur
byzantin, Isaac Comnène. Il la vend à Guy de Lusignan, roi de Jérusalem déchu.
Elle devient alors une étape importante dans le commerce méditerranéen et les
Génois y reçoivent de nombreux privilèges commerciaux.
Tous les États latins d’Orient se sont constitués indépendamment. Leur faiblesse
stratégique apparaît sans difficulté. Ces États sont très morcelés, l’application du
modèle féodal n’allant pas dans le sens de l’unité des territoires mais bien dans
celui de leur division. Les Byzantins cherchent à reprendre Antioche et Édesse.
Ces États latins disparaissent progressivement au fur et à mesure de la reconquête
musulmane, conduite dans un premier temps par Nûr-al-Din et par Saladin.
Quand Saladin (d’origine kurde) unifie l’Égypte fatimide et le califat abbasside,
les États latins d’Orient ne sont plus que des îlots de latinité encerclés par des
musulmans soucieux de reconquérir les territoires perdus de l’Umma. Les routes
maritimes permettent d’approvisionner les quelques ports assiégés pendant
presque un siècle. Ce n’est qu’en 1187 que le chef musulman Saladin, qui a alors
établi son pouvoir sur l’Égypte et entend réunifier le Proche-Orient à son profit,
entreprend de la reprendre aux Francs et se lance à la reconquête des États latins
d’Orient. La victoire qu’il remporte contre les croisés à Hattin (1187) près du lac
de Tibériade (en Galilée) est décisive (on imposa un jeûne dans tout l’Occident
pour pleurer cette défaite chrétienne) et lui permet de s’emparer dans la foulée de
Jérusalem. Saladin accorde la vie sauve et la liberté aux habitants contre la
somme de 10 dinars par personne (rançon dont furent exemptés les plus pauvres
des habitants). La prise de Jérusalem est un tournant dans les croisades puisque
désormais les croisés ne reprendront plus jamais pied dans la ville. Les récits
arabes de cette victoire musulmane prennent bien soin de relier l’événement à la
prise de la ville par les croisés en 1099. Ibn al-Athîr montre à loisir la mansuétude
de Saladin, qu’on rapproche inévitablement de la furie et de la cruauté des croisés
en 1099. Après avoir laissé la tempérance l’emporter sur la passion, Saladin
entend purifier la Ville sainte des souillures liées à l’occupation croisée. Il rétablit
74
le Dôme du Rocher et la mosquée al-Aqsa dans leurs fonctions primitives. Enfin,
il règle le sort des chrétiens de souche qui sont distingués des Francs venus avec
la croisade. Alors que les seconds doivent tout abandonner et payer le prix de leur
liberté sous peine d’esclavage, les premiers retrouvent leur situation antérieure de
dhimmis. Finalement, Saladin apparaît comme un souverain sage, évitant le
massacre qui aurait ruiné son image et renforçant aussi sa légitimité. Le texte
donne l’image d’un islam magnanime, sinon tolérant.
Le royaume de Jérusalem est alors réduit à une étroite bande côtière. Une
troisième croisade (1189-1192) est prêchée en 1189 par le pape Grégoire VIII à la
suite de la prise de Jérusalem ; celle-ci réunit les plus puissants souverains
d’Occident : l’empereur germanique Frédéric Barberousse qui meurt noyé en
chemin, Philippe II Auguste roi de France et Richard Coeur de Lion roi
d’Angleterre. Partis de Vézelay en 1190, ils se heurtent à Saladin, Salâh ad Din
(1137-1193), sultan d’Égypte, de Syrie et de Mésopotamie, qui unit derrière lui la
plupart des musulmans dans le « djihad », la guerre sainte. Acre tombe aux mains
des croisés en 1191, mais le roi d’Angleterre signe une trêve avec Saladin en
1192, comme le montre la miniature de 1394 représentant Saladin au camp de
Richard Coeur de Lion. Les Francs obtiennent la côte avec Tyr et Jaffa, ainsi que
l’accès libre aux lieux saints, tandis que Saladin garde l’intérieur des terres en
Syrie et Palestine. Acre prend alors un rôle décisif au sein de la Palestine franque,
dont les territoires sont réduits à une étroite bande côtière. Elle en est la capitale
effective, centre économique majeur : elle offre le meilleur mouillage de toute la
côte orientale du fait de son site protégé, qui rend le port accessible quel que soit
le temps ou la saison. Les principales pistes caravanières du Proche-Orient y
aboutissent, les commerçants de la région en ayant fait leur débouché maritime.
Elle sert très souvent de point de débarquement pour les armées des croisés, mais
aussi pour les pèlerins qui y voient un accès facile vers les lieux saints et
notamment le tombeau du Christ. D’où l’implantation d’ordres religieux
militaires chargés d’assurer la protection de ces pèlerins. Par ailleurs, elle est
idéalement placée, à la limite entre le monde oriental et occidental, pour être une
place de commerce de premier ordre. On voit que les Italiens – pisans, génois et
vénitiens – y détiennent des quartiers spécifiques proches du port. Enfin, les
remparts démontrent l’insécurité permanente de ces implantations chrétiennes en
Orient. Acre est reprise et pillée par les Mamelouks en 1291
II. La croisade, un pèlerinage et de nombreux échanges
La dimension religieuse de la croisade est rappelée par le rôle mobilisateur du
clergé et la correspondance des dates avec la passion du Christ. Le croisé porte
une tunique marquée de la croix.
La propagande religieuse et l’iconographie autour des croisades : deux points de
vue.
Une vision chrétienne des croisades : Pour l’anonyme, la prise de Jérusalem
s’apparente à un miracle. Les processions religieuses et les actes de contrition
semblent avoir autant d’importance militaire que les dispositifs qui permettent
d’assiéger les villes. L’intervention divine permet d’«entrer dans Jérusalem y
adorer le Sépulcre de notre Seigneur ». Une miniature illustre l’épisode de la
prise de Jérusalem. On y reconnaît « les deux tours de bois et plusieurs autres
machines » qui ont servi à l’assaut. Aux fenêtres d’un Saint-Sépulcre à
l’architecture imaginaire, l’artiste place des épisodes de la vie du Christ : la
flagellation, le chemin de croix, la Passion, la mise au tombeau, etc., insistant
ainsi sur le pèlerinage au tombeau du Christ. L’enluminure du manuscrit chrétien
assimile le combat des croisés à la Passion du Christ, qui apparaît sur les vitraux
d’une église située en arrière-plan. On reconnaît les différentes étapes de la
Passion : le Christ devant Pilate, la flagellation, le chemin de croix, la crucifixion,
les saintes femmes devant le corps du Christ. Apparaissent aussi sur le côté
gauche la naissance du Christ et l’Ascension. Cette présence du Christ en arrièreplan du document rappelle à la fois la dimension religieuse essentielle de
Jérusalem et met en évidence la valeur sacrificielle et pénitentielle du combat des
croisés.
Une vision musulmane du djihad musulman : La reconquête de Jérusalem en
1187 par Saladin est, elle aussi, dotée d’une dimension religieuse forte dans
l’enluminure musulmane qui y fait allusion. Saladin apparaît en effet la tête
entourée du nimbe flammé théoriquement réservé dans l’iconographie
musulmane aux prophètes et symbole de la grâce divine. Ce nimbe de feu désigne
75
un personnage illuminé de l’aura divine (sur le même principe que l’auréole dans
le monde chrétien), faveur confirmée par la présence de l’ange. La vivacité des
couleurs utilisées ici reflète le goût du monde musulman pour l’usage de couleurs
vives aussi bien dans l’habillement que dans l’art ou l’architecture. Afin
d’appuyer l’étude de ces deux miniatures, il peut être intéressant de lire avec les
élèves des textes racontant la prise de Jérusalem du point de vue chrétien et du
point de vue musulman
Selon Foucher de Chartres, une cohabitation harmonieuse existe entre les
communautés franques et musulmanes dans les États latins d’Orient. L’auteur
évoque des mariages entre Occidentaux et Orientaux, parle de mariages entre
Francs et une Syrienne ou une Arménienne, de la conversion au christianisme
d’une « Sarrasine » et du multilinguisme qui règne dans les États latins d’Orient.
Il évoque aussi les propriétés (terres et demeures) que possèdent les Francs dans
la région et leur attachement à ces domaines. À la suite du succès de la première
croisade, certains croisés choisissent de s’installer durablement en Terre sainte,
afin de défendre les Lieux saints : une véritable « société coloniale » se met en
place, rapidement renforcée par l’arrivée de nouveaux venus occidentaux.
III. Un fossé d’incompréhension qui se creuse.
Les auteurs musulmans expliquent la chute de Jérusalem par la défaite turque
devant Antioche et par les dissensions entre les Turcs et les Fatimides d’Égypte.
C’est un argument classique utilisé pour provoquer une réaction d’unité face aux
Infidèles. C’est l’appel à la guerre sainte fait par un lettré musulman, Al-Sulamî,
qui s’inquiète des divisions du monde arabe face au déferlement des Occidentaux.
Il interpelle essentiellement les souverains musulmans, qu’il rend directement
responsables de l’avancée des croisés. Il lance donc un appel au djihad, guerre
sainte que tout musulman doit mener contre les infidèles. Ses arguments sont
surtout d’ordre religieux. Le massacre des habitants et le pillage des richesses de
Jérusalem prouvent, selon les auteurs, que les chrétiens sont sanguinaires et
cupides.
Ibn Al-Athîr, un des plus grands historiens du Moyen Âge musulman évoque
les causes de la première croisade. Vivant à Mossoul au XIIIe siècle, il est
volontaire pour la guerre sainte contre la troisième croisade. Il passe surtout sa
vie à écrire une histoire des musulmans depuis leurs origines. Dans ce passage, il
considère que les motivations des Francs ne sont pas seulement religieuses. Ce
sont plutôt les motivations classiques de la guerre : la conquête territoriale et les
pillages. Le roi de Sicile est responsable selon lui d’avoir détourné la guerre de la
Tunisie vers la Syrie et Jérusalem. Ibn Al-Athîr nous présente un roi normand
prompt à préserver ses bonnes relations avec les princes d’Afrique et qui n’hésite
pas à manipuler le roi Baudoin. De cette manière, l’auteur enlève toute dimension
religieuse à la croisade, qui n’est plus qu’une simple aventure organisée par un
roi manipulateur. L’auteur ne semble pas connaître (ou ne souhaite pas évoquer)
le rôle pourtant crucial du pape Urbain II. L’auteur propose une autre
interprétation qui lui permet de rendre responsable de la croisade le califat
fatimide du Caire. Mal accepté par les sunnites, le califat chiite au Caire est
d’autant plus contesté que la majorité des populations d’Égypte reste sunnite. De
plus, le calife du Caire multiplie les accords avec les Byzantins afin de se
prémunir contre les sunnites. La querelle entre sunnites et chiites resurgit ici au
détour d’un texte historique. Les divisions du monde musulman semblent
profondes, au point d’amener un historien sunnite à faire porter la responsabilité
de l’attaque des Francs sur d’autres musulmans.
L’islam, généralement tolérant envers les autres religions du Livre, durcit ses
rapports avec les dhimmis après l’agression des croisés en Syrie et la Reconquista
espagnole.
Les relations entre communautés sont marquées par la méfiance consécutive aux
massacres perpétrés par les Latins. Ces relations furent beaucoup moins
nombreuses qu’en Espagne à la même époque. À la description idéalisée de
Foucher de Chartres répond la vision pessimiste et sans concession d’Usama Ibn
Munqidh. L’Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres débute en 1095 par
l’évocation du concile de Clermont et s’achève en 1127, date de la mort du
chroniqueur. L’auteur, chapelain de Baudouin de Boulogne, comte d’Édesse puis
roi de Jérusalem, décrit l’intégration rapide des croisés en Orient. Cette
76
description ressemble fort à une justification téléologique et théologique de la
conquête et de ses exactions, comme en témoigne l’allusion au jardin d’Éden.
Ousama Ibn Mundidh, prince syrien qui termina sa vie au service de Saladin, fait
preuve de beaucoup de dédain pour la plupart des Francs, récemment arrivés, et
pas encore « civilisés » au contact des musulmans. L’auteur a pourtant entretenu
des relations amicales avec certains Occidentaux, dont des Templiers. Un
document célèbre évoque un épisode tragi-comique qui révèle la supériorité de la
médecine arabe sur la médecine franque. Les Francs pratiquent une médecine
fondée sur des causes religieuses ou mystiques. De son côté, Ousama propose un
diagnostic rationnel fondé sur l’observation de signes cliniques. La médecine
arabe utilise des traitements chirurgicaux et une pharmacopée raisonnée qui
contraste avec la médecine franque, inadaptée et disproportionnée. Si les Francs
ont apporté au monde musulman la «voile latine», les tours franques, et
l’armement en général, le flux des échanges culturels part principalement de
l’Orient musulman vers l’Occident latin. Les musulmans disposent d’une avance
scientifique considérable.
Fille aînée de l’empereur Alexis Ier (1081-1118), Anne Comnène brigue en vain
la couronne impériale. L’échec de ses ambitions politiques lui vaut une retraite
forcée au couvent. Elle entreprend alors d’écrire la chronique du règne de son
père, l’Alexiade. Anne y montre le fossé séparant les Byzantins des croisés et
dépeint les Latins comme des êtres courageux mais incultes. Elle emprunte à
l’Antiquité nombre de références et de techniques d’écriture. Le cadre mental
d’Anne Comnène est profondément gréco-romain : allusions à la suprématie
impériale romaine sur le reste du monde, au « char impérial ». Elle utilise
également des termes antiques pour qualifier les ennemis de l’Empire byzantin :
les Scythes n’existent plus au XIIe siècle. L’auteur doit plutôt évoquer les
poussées slaves au nord de l’Empire byzantin. De même, les « Celtes » sont sans
doute les Normands qui s’emparent alors des possessions byzantines d’Italie du
Sud. Pour Anne Comnène, Bohémond de Tarente, fils du roi normand de Sicile,
est le prototype du barbare. Il n’est qu’un soldat de basse extraction, sa famille
n’ayant pas l’ancienneté de la noblesse byzantine. Sa participation à la croisade
n’est motivée que par l’enrichissement et le désir d’accroître ses possessions.
Anne Comnène a très bien vu que les chrétiens d’Occident sont autant des
adversaires que des alliés contre les musulmans. Les craintes d’Anne Comnène se
vérifient un siècle plus tard, lorsque les croisés se présentent devant la double
ligne de fortifications qui défend Constantinople, à bord des navires armés par
Venise.
La quatrième croisade (1202-1204) est détournée et conduit au pillage de
Constantinople par les croisés et les Vénitiens, le 13 avril 1204. L’Égypte est la
destination initiale de la quatrième croisade mais elle n’y parviendra jamais. C’est
l’aboutissement d’une dérive progressive de l’idéal de la croisade. Les relations
entre Byzantins et Latins ont toujours été marquées du sceau du soupçon. En
1183, les Byzantins n’ont pas hésité à s’allier à Saladin. En 1202, les croisés
attaquent Zara, ville chrétienne, pour satisfaire les Vénitiens. Les croisés de cette
4e expédition n’ont pas réuni la somme suffisante pour régler les frais de passage
dus aux Vénitiens. Le fils de l’empereur byzantin Isaac II l’Ange, Alexis IV,
sollicite l’aide des croisés pour récupérer le trône dont il a été évincé : ces
derniers acceptent et prennent une première fois Constantinople en 1203, donnant
le pouvoir à celui qui devient Alexis IV. Le nouvel empereur a pris des
engagements qu’il ne peut tenir auprès des croisés et des Vénitiens (parmi
lesquels l’attribution d’une somme de 200 000 marcs, l’union des Églises et
l’entretien d’une armée de 10 000 hommes au service des croisades), les caisses
du trésor étant vides. Les émeutes anti-latines se multiplient et fournissent aux
croisés les prétextes de leur politique : ces derniers pillent alors Constantinople
pour leur propre compte. En dépit des protestations du pape Innocent III, ils
mènent une attaque maritime contre les murailles de la Corne d’Or et parviennent
finalement à prendre la ville au bout de 4 jours. Pendant 3 jours, elle est mise à
sac : les vainqueurs détruisent l’autel de Sainte-Sophie, en arrachent les pierres
précieuses, profanent les tombeaux impériaux pour dépouiller les cadavres de
leurs ornements précieux, détruisent les statues de bronze qui décoraient la ville,
incendient des bâtiments, tuent… Il en résulte un partage de l’Empire à leur profit
: c’est la naissance des États latins de Grèce, et les Byzantins se réfugient à
Nicée. Les Vénitiens se voient attribuer les villes littorales situées sur la côte
Adriatique, qui leur permettent le contrôle de la route maritime vers
Constantinople. La rupture entre les deux parties de la chrétienté est désormais
77
consommée.
Nicéphore Choniatès a fait sa carrière au service de l’État byzantin et de
secrétaire impérial, il devint logothète (une sorte de ministre). Il quitte
Constantinople après la prise de la ville par les Latins et s’installe à Nicée en
1206-1207 où il fréquente les milieux de la cour (réfugiée dans cette ville). Il est
l’auteur d’une Histoire divisées en 21 livres d’après les règnes des empereurs.
C’est une continuation d’Anne Comnène (fille d’Alexis Ier, auteur de l’Alexiade,
récit apologétique du règne de son père) et de Jean Zonaras (chef de la
chancellerie impériale et commandant des gardes du corps du même Alexis Ier,
qui se retire au monastère pour écrire une chronique universelle jusqu’en l’an
1118) pour la période 1118-1206. Anne Comnène décrit avec méfiance l’arrivée
des Francs cupides et grossiers au moment de la première croisade ; Nicephore
Choniatès confirme cette impression, témoignant de l’impossible rencontre entre
l’Occident latin et l’Orient grec. Le pillage de Constantinople lui semble d’autant
plus horrible que ce sont des chrétiens qui mettent à sac une ville chrétienne
fondée par le premier empereur chrétien. Anne Comnène souligne l’impétuosité
du « tempérament gaulois », la soif inextinguible de richesses des Francs en dépit
des croix rouges qu’ils arborent. Dans le récit proposé ici, on les voit passer à
l’acte. Déjà peu enthousiastes du passage des croisés dans leurs terres, les
empereurs du XIIe siècle n’ont en outre rien retiré des premières croisades.
L’évolution des relations entre l’Empire byzantin et Venise est à l’origine du sac
de 1204. Les Vénitiens ont accepté de transporter les croisés vers la Terre sainte,
mais ces derniers ne peuvent payer le prix de leur passage. Le doge suggère alors
un détour par Constantinople dont les changements diplomatiques menacent
directement les intérêts économiques de sa ville. Les croisés acceptent et même
s’il y en eut pour s’indigner de ce qui fut alors fait, on perçoit bien que l’ardeur
franque n’est pas étrangère à un siècle de relations difficiles et conflictuelles avec
les Grecs qui sont aussi considérés comme des hérétiques déloyaux et versatiles.
Robert de Clari, auteur au début du XIIIe siècle d’une Conquête de
Constantinople, est un simple chevalier, qui n’a pas su interpréter le
détournement de la croisade contre l’Empire grec. Il regrette l’accaparement des
trésors de Byzance par les chefs de la croisade. Robert de Clari n’est pourtant pas
revenu bredouille puisqu’il donna d’importantes reliques à l’abbaye de Corbie.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
La première croisade a abouti à la création des États latins d’Orient. Les autres
croisades avaient pour objectif d’aider ces États à contenir les offensives
musulmanes. La perte de Jérusalem en 1187 puis en 1244, la disparition
progressive des États latins montrent l’échec des Croisades.
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
78
HMA – La Sicile et Palerme, espace de contact et d'échanges au XIIe s
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
En Sicile, les Normands ont imposé leur domination sur une région qui a été
successivement dominée par Byzance et par le monde musulman. Ils règnent sur
une île qui, plus que nul autre lieu du Bassin méditerranéen, est à la croisée des
civilisations chrétienne occidentale, byzantine et musulmane.
Sources et muséographie :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Ouvrages généraux :
Pierre Aubé, Roger II de Sicile. Un Normand en Méditerranée, Payot, coll. « Biographies », Paris, 2001. (un spécialiste du
Moyen Âge central).
Pierre Aubé, Les Empires normands d’Orient, XIe-XIIIe siècles, 1983. Rééditions, Perrin, 1999, et en poche chez Hachette
Pluriel et dans la collection Tempus, 2006.
Henri Bresc, Geneviève Bresc-Bautier (sous la dir. de), Palerme. 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance
violente de l’identité sicilienne, Autrement, Paris, 1993. (spécialiste de la Sicile médiévale et des relations entre les trois
monothéismes en Méditerranée, durant la période du Moyen Âge central et du bas Moyen Âge).
P. Guichard, L’Espagne et la Sicile musulmanes aux XIe et XIIe siècles, Presses universitaires de Lyon, 3e éd., Lyon, 2000.
R. Durand, Musulmans et Chrétiens en Méditerranée occidentale, Presses Universitaires de Rennes, 2000.
Jean-Marie Martin, Italies Normandes, XIe-XIIe siècle, Hachette Littérature, VQ, 1994 (un des meilleurs spécialistes de l’Italie
médiévale)
Aziz Ahmad, La Sicile islamique, Publisud, Paris, 1990.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
MARTIN J.-M., « les Normands rois de Sicile », l’Histoire, n°226, 1998.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
La Sicile a d’abord été conquise par les Byzantins, qui dominent l’île de la moitié
du VIe siècle jusqu’au IXe siècle. La désintégration de l’Empire byzantin
fragilise la situation de l’île, sur laquelle les musulmans réussissent à imposer
leur domination au cours du IXe siècle. Les apports musulmans en Sicile vont
être nombreux et leur empreinte durable : dans le domaine agricole, de nouvelles
cultures sont introduites (riz, coton, canne à sucre…) et le développement de
systèmes d’irrigation permet de rapides progrès ; l’exploitation des métaux ou
encore du soufre favorise aussi l’essor économique et Palerme, au carrefour des
grandes routes commerciales entre Orient et Occident, devient la capitale de l’île.
L’arrivée en Méditerranée de mercenaires normands va remettre en cause la
domination musulmane sur l’île, fragilisée par des luttes intestines entre émirs. À
force de succès, Robert de Hauteville, dit le Guiscard (le rusé), et son frère Roger
parviennent à accumuler les richesses. Palerme tombe en 1072. Ils achèvent pour
leur compte, en 1091, la conquête de la Sicile, des Pouilles, de la Calabre et de
Naples. Le pouvoir reste cependant fragmenté entre les nobles normands. Mais
Roger II, fils de Roger Ier, réussit l’unification du royaume et le porte à son
apogée, faisant de lui une entité politique solidement constituée. Les rois
normands ont su bâtir un pouvoir solide en faisant preuve de pragmatisme et en le
mettant en scène grâce à la construction de monuments spectaculaires. Ils ont mis
en place un système féodal qu’ils tiennent bien en main. Ils favorisent
l’immigration de Grecs de Calabre et de Lombards d’Italie du Nord pour
contrebalancer l’influence démographique des musulmans de l’île. En 1130, les
Normands de Sicile obtiennent de l’antipape Anaclet II le titre royal : pour la
première fois, Midi et Sicile sont fondus en un ensemble unique qui s’étend des
Abruzzes à Malte. La cour de Guillaume II (1166-1189), sur laquelle il assoit son
gouvernement, est composée d’hommes aux compétences très diverses : vassaux,
hommes politiques, techniciens, grecs au début, puis lombards, arabes, et même
anglais. La monarchie siculo-normande développe au XIIe siècle une forme de
pouvoir s’appuyant sur un consensus imposé par le souverain et maintenu grâce
au syncrétisme culturel. La présence des trois civilisations a laissé une empreinte
durable sur l’île, véritable creuset culturel.
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : «
BO Seconde :
« III - La Méditerranée au XIIe siècle :
carrefour de trois civilisations
– Les espaces de l'Occident chrétien, de
l'Empire byzantin et du monde musulman
– Différents contacts entre ces trois
civilisations : guerres, échanges
commerciaux, influences culturelles »
79
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Un pays et une capitale où cohabitent chrétiens et musulmans
Sous les rois normands, les musulmans jouissent d’une grande liberté. Leur
présence se manifeste par l’existence de mosquées et de souks. Ils possèdent des
privilèges non négligeables. Les chrétiens s’inspirent de certaines de leurs
coutumes, notamment le voile pour les femmes.
Guillaume Ier et Guillaume II parlent couramment l’arabe, leur entourage est
polyglotte et les traducteurs nombreux. Guillaume II est le mécène de médecins
et d’astrologues dont certains sont musulmans. Roger II, avant lui, s’entoure de
savants et de lettrés musulmans. Des musulmans sont même intégrés à l’armée et
permettent le développement de nouvelles techniques (tours mobiles pour mener
les sièges). Guillaume II attire des scientifiques musulmans parce que leurs
connaissances en astronomie et en médecine sont très supérieures à celles des
savants chrétiens. Tout cela explique qu’à la cour, on parle ainsi aussi bien latin
qu’arabe. L’illustration d’un manuscrit (XIIe s, Berne, Bürgerbibliothek ; cf aussi
la miniature représentant des médecins et astrologues sarrasins à la cour du roi
Guillaume II) met en évidence le cosmopolitisme qui règne à la cour du roi
Guillaume II de Sicile. Les notaires grecs, latins et arabes de la chancellerie
établissent les actes dans les langues des différentes communautés qui peuplent
l’île. Outre les indications écrites (de gauche à droite, notarii greci, notarii
saraceni et notarii latini), le costume, le couvre-chef et la présence ou l’absence
de barbe permet d’identifier l’origine des notaires : les Grecs portent une barbe
taillée en pointe, les musulmans une sorte de turban et les Latins sont glabres. Les
notaires instrumentent selon les cas en latin, en arabe ou en grec. La monarchie
normande a créé une structure administrative complexe. L’administration
financière de la Sicile et des provinces continentales est coiffée par le dîwân
(dohana, douane) qui rédige en arabe les listes de vilains et les descriptions des
confins des terres. La chancellerie grecque, dont le rôle s’amenuise au cours du
XIIe siècle, renvoie à l’importance des hellénophones en Sicile. Quant au latin, il
est utilisé pour la rédaction des actes à destination des sujets occidentaux et du
monde occidental en général. Les documents de la chancellerie témoignent de la
volonté du roi de manifester son autorité auprès de toutes les catégories de sujets.
Notons que l’hébreu était aussi utilisé.
Roger II consulte les nombreux traités des géographes arabes et fait appel à un
musulman, al-Idrisi (vers 1100-vers 1164), pour rédiger un traité de géographie.
Originaire de Ceuta, il est le plus célèbre des géographes arabes du Moyen Âge, à
défaut d’être le mieux connu. Il quitte la péninsule Ibérique après la chute de
Saragosse (1118) et, après un long périple, il se fixe en Sicile, à la cour du roi
normand Roger II. À la demande de ce dernier, il rédige à partir de 1154 son
grand ouvrage de géographie, Kitab Rujar ou « Livre de Roger » (Bibliothèque
nationale, Paris). Il s’agit de la description d’une carte et d’une sphère en argent
du monde, qu’il a lui-même établies. Son originalité est de décrire l’Europe
comme une entité géographique à part entière (et non plus comme une région
limitrophe du dar al-islam) et la Méditerranée, lieu de confrontation par
excellence à son époque, en détail. Selon les derniers éditeurs du texte, il s’agit de
la « première géographie de l’Occident ». À l’origine orientée sud-nord, elle
représente avec une certaine précision les terres parcourues par les commerçants
ou les voyageurs musulmans, notamment sur le pourtour de la Méditerranée et de
la péninsule arabe. Le nord de l’Europe et l’Afrique restent plus floues. On peut
remarquer la place disproportionnée laissée à la Sicile. Ce type de carte se veut
également décoratif, d’où les dessins, souvent imaginaires, que l’on remarque à
l’intérieur des continents. La supériorité des musulmans en géographie est
favorisée par les échanges maritimes très intenses qu’entretiennent les Arabes
avec l’Asie, l’Occident et l’Afrique de l’Est. Le texte témoigne du prestige de la
science arabe auprès des souverains chrétiens, qui font aussi appel à des médecins
et à des astronomes musulmans.
Ibn Djubayr est un musulman d’Espagne né à Valence en 1145 qui s’est réfugié
dans le royaume de Grenade suite à l’avancée de la Reconquista. Fils de notable
musulman, il a reçu une éducation soignée et devient secrétaire du gouverneur
almohade de Grenade. Il quitte Grenade en février 1184 et entreprend la rédaction
de ce journal de bord (ribal ou rihla) dans le double but de témoigner de sa foi et
d’offrir aux pèlerins musulmans un « guide » de voyage. Il nous livre dans son
récit de voyage un précieux témoignage sur les pays chrétiens et musulmans qu’il
Accompagnement Lycée : « Le coeur de la
question est bien l'idée de carrefour de
civilisations. À l'aide d'un petit
nombre d'exemples et de documents
librement choisis, il s'agit de mettre en
valeur la diversité des contacts que
développent ces différentes civilisations :
affrontements guerriers (croisades,
Reconquista, etc.), échanges commerciaux
(comptoirs), influences culturelles
(syncrétisme).
Entrées possibles : un carrefour exemplaire :
la Sicile, un espace de contacts :
l'Andalousie, etc. »
Origine des mots et expressions suivants :
• Abricot : du catalan abercoc, emprunté à
l’arabe al barqouq, « fruit précoce », qui
désignait un fruit venu de Chine acclimaté
par les Arabes en Syrie.
• Alambic : de l’espagnol alambique, par
dérivation de l’arabe Al anbiq, « vase à
distiller ».
• Alcool : de l’arabe al Kohol, « antimoine
pulvérisé ». Mot transmis par les écrits latins
des alchimistes.
• Algèbre : du latin médiéval algebra, dérivé
de l’arabe al djabr, « réduction ».
• Algorithme : dérivé du nom du
mathématicien et savant arabe Alkharezmi,
inventeur de cette méthode de calcul, et du
grec arithmos, « nombre ».
• Almanach : de l’arabe d’Espagne almânakh, dérivé du syriaque l-manhaï, «
tables du temps publiées au début d’une
année lunaire ».
• Chiffre : de l’arabe sifr, « zéro », par
l’intermédiaire de l’italien sifra et du latin
médiéval cifra.
• Coton : de l’italien cottone (du génois, plus
précisément), emprunté à l’arabe qutun.
• Douane : de l’italien doana, emprunté au
persan diwan, « registre de comptabilité ».
• Échec : vient du persan shâh, « roi ».
Employé dans l’expression shâh mât, « le roi
est mort », à l’origine de l’expression «
échec et mat ».
• Magasin : de l’arabe makhâzin, « entrepôts,
lieux de dépôt, bureaux ».
• Raquette : de l’arabe râhat, « paume de la
main » ; sens dérivé lié au développement du
jeu de paume au XVe siècle.
• Sucre : de l’italien zucchero, emprunté à
l’arabe soukkar, mot originaire des Indes
(carkarâ, « grain ») transmis par le persan.
• Zénith : de l’arabe samt, « chemin », dans
l’expression samt arrâs, « chemin au-dessus
de la tête ». Al samt, « le chemin », est aussi
à l’origine du mot français « azimut ».
L’étude étymologique de ces mots souligne
l’importance des apports de la civilisation
80
a traversés. Son voyage le conduit notamment en Égypte, à La Mecque, en Syrie,
dans la Palestine franque et en Sicile. Il revient en Espagne en avril 1185. Il
entreprendra en 1189 un autre voyage à La Mecque pour remercier Dieu d’avoir
permis à Saladin de reconquérir Jérusalem. Il découvre donc la Sicile en 1184,
alors que celle-ci est sous domination normande. Son admiration pour la
tolérance du monarque normand Guillaume II (1168-1189) demeure teintée
d’ambiguïté, car les chrétiens byzantins puis normands ont mis fin à l’ère de la
Sicile islamique. Si la cour des Normands est extraordinaire, c’est que les
musulmans y ont leur place. Malgré leur infériorité politique, ils demeurent, pour
Ibn Jubayr, les garants de la civilisation, d’un mode de vie exemplaire (parure des
femmes à l’imitation de celles des femmes musulmanes). Les populations
musulmanes ont des quartiers qui leur sont réservés (« ils ont des faubourgs qu’ils
habitent seuls ; à l’exclusion des chrétiens ») et des mosquées où elles peuvent
pratiquer librement leur culte. Jubayr est sensible au fait que ses co-religionnaires
sont respectés dans cette ville. L’auteur distingue deux catégories de musulmans :
ceux qui vivent à la cour, dans l’entourage du roi, et qui jouent un rôle important
au sein de l’administration royale ; tous les autres, qui vivent dans les villes et
surtout les campagnes. Les seconds ont gardé des mosquées, possèdent leurs
institutions et sont gouvernés par une aristocratie proche du pouvoir normand.
Dans les campagnes, l’introduction des structures féodales par les Normands a
réduit beaucoup de musulmans au statut de « vilains » : ils sont enregistrés sur
des listes et paient tribut (jizya à laquelle s’ajoutent toutes les taxes féodales). La
condition des tributaires est plus favorables dans les villes où ils vivent de
l’artisanat et du commerce. La plus vaste communauté est à Palerme, où elle est
exemptée de jizya et où les activités du souk sont très lucratives. Ibn Jubayr
s’émerveille surtout de la situation favorable de ses coreligionnaires à la cour.
Roi chrétien, le roi normand ne peut évidemment pas tolérer une pratique ouverte
de l’islam à sa cour, où beaucoup de musulmans sont des convertis de façade qui
continuent de pratiquer leur religion en secret. Mais le fait de peupler la haute
administration d’infidèles demeure tout à fait exceptionnel. On ne trouve rien de
semblable en péninsule Ibérique où les élites musulmanes ont fui bien davantage
qu’en Sicile devant l’avancée des chrétiens.
musulmane au monde occidental. Le rôle des
langues italienne et espagnole dans la
transmission de ces termes met aussi en
évidence le rôle de plaque tournante joué par
les grandes villes italiennes et espagnoles
dans ces échanges commerciaux et culturels.
À travers l’échantillon de mots présenté ici,
les apports du monde musulman semblent
particulièrement importants dans le domaine
mathématique (chiffre, algèbre, algorithme)
et, plus généralement, scientifique, mais
aussi dans le domaine commercial
(nouveaux produits découverts par
l’Occident, comme l’abricot, le coton… et
techniques commerciales, comme la douane,
le magasin) ou culturel (jeux comme les
échecs ou la raquette).
II. Des monuments et objets symboles du syncrétisme culturel normand.
Les rois normands, qui ont conquis la Sicile à la fin du XIe siècle, font de leur
capitale, Palerme, la vitrine d’une construction politique originale. Les
monuments et la vie dans les quartiers de la ville et à la cour des rois normands
traduisent le mélange des civilisations byzantine, musulmane et latine. La majesté
des rois de Sicile s’est exprimée dans l’architecture, les décors ou encore les
supports écrits, pour lesquels les souverains ont indifféremment recours au latin,
au grec et à l’arabe qui reflètent à la fois la culture des conquérants normands et
les héritages grec et arabe qu’ils ont su assimiler.
Dans la première période de leur installation en Italie du Sud, les chevaliers
normands habitent dans des forteresses à tours ou dans des donjons, c’est-à-dire
dans des habitations typiques de la noblesse féodale de leur époque. Mais les
Hauteville qui accèdent à la royauté choisissent un autre standard : celui des
demeures impériales. Ils sont en mesure de réaliser leurs ambitions
architecturales avec un luxe inouï jusqu’alors, en raison de leurs énormes moyens
économiques mais aussi de leur situation dominante dans une région où
s’entremêlent les cultures latine, byzantine et islamique.
Le palais de la Zisa, palais suburbain disposant d’un jardin, est essentiellement
l’oeuvre de Guillaume Ier qui souhaite ainsi rivaliser avec le palais construit par
son père Roger II intra muros. C’est un édifice cubique à trois étages qui réunit
divers principes de la tradition architectonique arabe profane. Les pièces
d’habitation sont disposées autour de la partie centrale dédiée à l’apparat. Le
confort du palais est remarquable et il dispose d’installations sanitaires tout à fait
exceptionnelles pour l’époque. En revanche, contrairement aux palais islamiques
centrés sur les cours intérieures, le palais de la Zisa s’ouvre sur un jardin du côté
de sa façade orientale dont les porches d’entrée présentent aussi une inspiration
arabe. On notera en outre des réminiscences de l’architecture occidentale
contemporaine, en particulier la tour et les créneaux, purement décoratifs ici, qui
achèvent l’édifice dans sa partie supérieure.
La Chapelle palatine, située dans le palais des rois normands à Palerme, a été
élevée sur l’ordre de Roger II de Sicile entre 1129 et 1143. Dédiée à l’apôtre
Pierre et voulue par Roger II au lendemain de son couronnement,
81
elle est l’exemple le plus achevé du style mixte normand. Cette chapelle regroupe
des éléments décoratifs des trois civilisations méditerranéennes. Son architecture
reflète le type traditionnel de la basilique, très influencé cependant par les formes
grecques, telle la croix inscrite surmontée d’une coupole. L’intérieur de la
chapelle se compose de sept parties : la nef centrale, les deux nefs latérales, les
deux transepts, le carré central et le presbyterium, chaque partie étant recouverte
d’une façon différente. La voûte de la nef comporte des stalactites de bois doré et
des alvéoles peintes : ce décor est inspiré du monde islamique tout comme
d’autres éléments architecturaux (les arcs en tiers point ou les colonnes d’angle)
ou de décor. Le plafond est richement décoré de motifs géométriques en bois,
provenant du travail d’artistes arabes. Les motifs géométriques du dallage sont un
emprunt à l’art musulman tout comme le plafond à caissons de bois. Le décor de
mosaïque est l’exemple le plus révélateur de l’influence byzantine. Il est réalisé
par des artisans d’Italie méridionale. Les mosaïques surmontées d’inscriptions en
grec rappellent l’influence byzantine, tandis que les scènes de l’Évangile sont
commentées en latin. Au fond, au-dessus du choeur, le Christ bénissant a une
attitude figée caractéristique de l’art byzantin. L’annulaire et l’auriculaire de sa
main droite sont repliés, ce qui rappelle, par allusion au chiffre 2, la nature à la
fois humaine et divine du Christ. Il s’agit d’un Christ « pantocrator », c’est-à-dire
tout-puissant, selon la tradition orthodoxe. Cette chapelle palatine manifeste la
synthèse artistique de la Sicile au XIIe siècle.
L’influence byzantine en Sicile s’exprime surtout au niveau artistique. Ibn
Djubayr développe tout un paragraphe pour décrire une église chrétienne – église
dite de l’Antiochien, car édifiée par Georges d’Antioche, amiral de Roger II de
Sicile – ornée à la manière byzantine, ce qui le surprend beaucoup. L’église
Sainte-Marie, appelée aussi la Martonara, est construite aux alentours de 1143 par
le Grand Amiral (ou Émir des Émirs) de Roger II, Georges d’Antioche, un Grec
de Syrie arabophone qui remercie ainsi la Vierge de l’avoir protégé des périls de
la mer. La mosaïque, réalisée par des artistes grecs, représente le couronnement
du plus illustre des souverains normands de Sicile, Roger II (1111-1154), qui a eu
lieu dans la cathédrale de Palerme dans la nuit de Noël 1130. Elle révèle
l’influence byzantine : hiératisme des personnages, dédicace au roi Roger en
grec. Le roi Roger est couronné par le Christ, à la façon des empereurs byzantins.
Son costume royal s’inspire de la tradition vestimentaire impériale. Il est ici
représenté vêtu de l’habit impérial byzantin et de l’étole de légat apostolique. La
couronne qui lui est remise porte des pendants de perles : c’est le kamelaukion,
couronne finement martelée et incrustée de pierres précieuses, portée depuis le
VIe siècle par les empereurs byzantins et d’usage courant en Italie du Sud à cette
époque (elle est portée par les princes lombards et normands, par les papes et les
cardinaux). Les historiens ont longtemps cru que cette couronne (aujourd’hui
dans le trésor de la cathédrale de Palerme) appartenait à une femme (à Constance,
fille de Roger II). Sur la mosaïque, le roi n’est pas couronné par le pape mais
directement par le Christ : c’est une façon d’affirmer qu’il est directement investi
par Dieu et de soustraire ainsi la cérémonie – et plus généralement son règne – à
l’influence pontificale. Dans la réalité, Roger II a été oint par un envoyé spécial
du pape Anaclet II et la couronne royale lui a été remise des mains du prince de
Capoue. Roger II entend, sur le modèle du basileus, s’adjuger des pouvoirs
religieux importants et ne pas donner prise aux prétentions pontificales sur son
royaume. Toutefois, il reste un roi chrétien : à la différence des empereurs
byzantins, son visage n’est entouré d’aucune auréole. De plus, cette image est
réservée à un usage privé, puisqu’elle se trouve dans une église monastique et
familiale, contrairement aux mosaïques de Monreale. Signalons d’ailleurs qu’à
côté de ce panneau se trouve un autre panneau de mosaïque représentant Georges
d’Antioche prosterné devant la Vierge et que la coupole centrale de l’édifice
représente le Christ Pantokrâtor. Ici donc, il ne s’agit pas directement d’une
oeuvre de propagande royale, puisque le commanditaire n’est pas le roi, mais l’un
de ses officiers.
Le complexe religieux de Monreale (1174-1189) est un exemple éloquent de
l’architecture religieuse sicilienne. L’église a une triple vocation, portée par le
mécénat royal : église monastique, cathédrale, église-mausolée. En 1174, le jeune
roi de Sicile Guillaume II décide de fonder une abbaye bénédictine à Monreale, à
cinq kilomètres de Palerme. Cette vocation monastique initiale explique la
présence du cloître aux doubles colonnes et aux chapiteaux sculptés, de vingt-six
arcs par côté. En 1183, alors que l’ensemble architectural n’est pas encore
achevé, le pape Lucius III élève l’église au rang de cathédrale, faisant ainsi de
82
Monreale le siège d’un nouvel évêché. Dans la bulle, le pape souligne le caractère
exceptionnel de l’édifice, n’hésitant pas à écrire qu’« une telle oeuvre n’a pas été
réalisée par un roi depuis l’Antiquité et porte les hommes à l’admiration
». Cette magnificence s’explique sans doute par le fait qu’il s’agit d’une
fondation royale (le monastère est flanqué d’un palais royal directement relié à
l’abside de l’église) et qu’elle a en outre dès l’origine une vocation de mausolée
des Hauteville : le roi Guillaume II y fait transporter la dépouille de son père,
Guillaume Ier. La forme architecturale, traditionnelle, est celle de la basilique
paléochrétienne à trois nefs avec colonnes et chapiteaux antiques provenant de
monuments romains païens. Trois composantes historiques se mêlent ici. La
première est latine occidentale et est révélée par un plan orienté ouest/est, ce qui
rappelle que l’État normand appartient d’abord à l’Occident latin. La seconde est
byzantine orientale, comme en témoigne quelques éléments architecturaux, telles
les plaques de marbre et les mosaïques par exemple, qui reproduisent et adaptent
des programmes byzantins et rappellent donc les liens avec Byzance dont la
conquête arabe n’a nullement effacé la trace. La troisième est arabo-musulmane
et se manifeste dans les motifs islamiques des décorations de l’abside et du
cloître.
La cathédrale de Monreale est un exemple très complet d’art siculo-normand.
Elle constitue la deuxième surface de mosaïque religieuse au monde (6 340 m2)
après la basilique Saint-Marc de Venise. L’architecture de Monreale mêle avec
brio différentes influences artistiques : sur un plan et des formes architecturales
de base d’inspiration occidentale se greffent un décor d’inspiration araboislamique et des éléments de mobilier et d’architecture byzantins.
Le Christ tout puissant (Pantocrator) est représenté dans l’abside, comme dans les
églises byzantines. Il tient dans sa main une bible écrite en grec et en latin. Le
Christ domine les figures de la Vierge sur le trône, les saints, les apôtres et les
anges. L’influence musulmane s’exprime en particulier dans la décoration
extérieure de l’abside de la cathédrale de Monreale. Les murs sont ornés d’une
marqueterie de marbres et de pierres de couleur qui composent des motifs
d’entrelacs et des arcatures aveugles, caractéristiques des décorations
musulmanes. Dans le cloître, vaste quadrilatère aux proportions d’une parfaite
harmonie, les arcades en arc brisé (taillées dans la pierre volcanique) et leur décor
de motifs géométriques sont d’inspiration arabe, comme les 228 colonnettes
jumelées (ou géminées) qui les soutiennent (ornées de mosaïques marquetées
géométriques, de spirales et d’anneaux et d’autres décors polychromes). Le
cloître de l’église de Monreale s’inspire aussi de ceux des monastères de
l’Occident chrétien : un jardin carré entouré d’une galerie soutenue par de fines
colonnes aux chapiteaux sculptés. Les chapiteaux historiés de ces colonnes
semblent emprunter à l’art roman ou profane leurs scènes variées (dragons ailés
orientaux, acrobates, guerriers de la geste occidentale, motifs ornithologiques
fantaisistes…).
Dans la cathédrale de Monreale se trouve une mosaïque de la fin du XIIe siècle
représentant Guillaume II (1166-1189) offrant la cathédrale de Monreale à la
Vierge. Cette mosaïque est tout d’abord une scène de dédicace : le roi, qui a fait
bâtir le complexe monastique de Monreale, à partir de 1174, offre l’église à la
Vierge à laquelle elle est dédiée. Mais, de manière beaucoup plus originale, elle
exprime la volonté de Guillaume II de représenter son pouvoir ainsi que luimême de son vivant. De ce point de vue, il s’inspire du programme
iconographique mis en place par son grand-père Roger II dans l’église de la
Martonara, mais il va beaucoup plus loin : il se fait représenter comme souverain
consacré et comme donateur dans un édifice public et solennel (cette église,
érigée en cathédrale en 1183), en un lieu privilégié de l’église puisque l’image du
roi est à la limite de la zone réservée aux images saintes. On notera aussi que le
roi porte quelques-uns des attributs liturgiques impériaux byzantins qui sont
autant d’insignes de la royauté normande depuis Roger II : la couronne d’or à
pendentifs (le kamelaukion, l’un des couvre-chefs réservés à Byzance à
l’empereur régnant et à son fils qui doit lui succéder), les chaussures de pourpre,
le loros (longue et large bande d’étoffe précieuse portée autour du cou par les
empereurs byzantins, héritière du pallium)… L’ensemble constitue sans conteste
une oeuvre de propagande politique.
La monnaie du roi Roger II (tari) est un bon exemple de syncrétisme. La croix est
latine mais l’inscription est en grec et annonce la victoire du Christ. La partie
périphérique de la pièce contient une inscription en arabe. Ce document montre
combien la Sicile est au carrefour de trois mondes.
83
Certains vêtements et attributs du roi mêlent aussi ces différentes influences,
comme par exemple les couronnes à pendentifs ou les chaussures de pourpre qui
renvoient à Byzance. Des éléments musulmans, qui concernent le cérémonial ou
encore la symbolique, sont aussi empruntés aux Fatimides d’Égypte. Le manteau
de couronnement de Roger II est conservé à Vienne, au Kunsthistorisches
Museum. Le manteau est un bon exemple de l’influence musulmane. Il a été
réalisé par l’un des tiraz (ateliers) de la cour du roi Roger II, l’atelier de broderie.
L’inscription en caractères coufiques (l’écriture coufique est une écriture arabe de
style calligraphique, caractérisée par une base horizontale sur laquelle se greffent
verticalement des signes anguleux et rigides ; elle est utilisée en ornementation et
aussi pour la copie du Coran), bien visible dans la partie inférieure du manteau
pour lequel elle forme une sorte de liseré, reproduit en arabe une série d’éloges
qui magnifient la royauté de Roger II :
« Exécuté dans le tiraz royal où la félicité, l’honneur, le bien-être et la perfection,
le mérite et l’excellence ont leur demeure. Qu’on puisse là jouir du bon accueil,
de riches profits, de grandes libéralités, d’une haute splendeur, de la réputation,
de la magnificence comme de la réussite des voeux et des espérances ; puissent
les jours et les nuits s’y écouler dans le plaisir sans fin ni changement, dans
l’honneur, la fidélité, l’activité diligente, la félicité et la longue prospérité, la
soumission et le travail qui convient.
Dans la ville [la capitale, Palerme] de Sicile, l’an 528. »
Le système de datation est musulman (Hégire) et renvoie à l’année 1133-1134 de
l’ère chrétienne. Le couronnement de Roger II ayant eu lieu à Noël 1130, ce
manteau (qui pèse 50 kg !) n’a pas été réalisé pour cet événement. Vêtement
d’honneur ou d’apparat, il devient un élément essentiel de la garde-robe des
empereurs du Saint-Empire romain au XIIIe siècle. En effet, la fille de Roger II,
Constance, épouse en 1186 Henri VI (le fils de Frédéric Barberousse) qui reçoit
la couronne impériale en 1191. Son fils et successeur Frédéric II porte
probablement ce manteau le jour de son couronnement impérial à Rome, en 1220.
III. Une cohabitation parfois difficile
Pourtant la tolérance royale a ses limites. La cohabitation entre les communautés
n’est pas toujours harmonieuse. La situation des musulmans de Sicile évolue dans
la seconde moitié du XIIe siècle. L’immigration importante d’Italiens, les départs
ou les conversions de musulmans et le climat d’affrontement généralisé en
Méditerranée contribuent à rompre l’équilibre particulier de la Sicile normande et
à marginaliser la communauté musulmane. Progressivement, l’occidentalisation
de l’île apparaît de plus en plus marquée. Dès la fin du règne de Roger II, des
persécutions religieuses sont déclenchées contre les musulmans. Des pogroms
sont perpétrés en 1160-1161 contre les populations musulmanes. Un autre
déchaînement de violences contre elles a lieu lors de la crise de succession qui
suit la mort de Guillaume II en 1189 : les musulmans de Palerme sont massacrés
et entrent en rébellion pendant 5 ans. Les troubles se multiplient sous le règne de
Tancrède (1189-1194) où de nombreux musulmans convertis font défection, alors
que le pouvoir s’homogénéise en devenant de plus en plus latin et en expulsant sa
clientèle arabe. L’appareil d’État, désormais, ne montre plus trace de l’ancienne
symbiose qu’il réalisait autrefois : l’arabe disparaît des documents et des titres.
Cette évolution s’achève au XIIIe siècle par la déportation des musulmans de
Sicile à Lucera (Pouilles) par Frédéric II. Si la trace de la présence musulmane a
persisté jusqu’à nos jours, elle se limite au domaine artistique.
Ibn Djubayr révèle dans sa description de la Sicile de Guillaume II que l’attitude
envers les musulmans oscille entre tolérance et défiance. L’auteur déplore la
sujétion des musulmans et craint leur progressive acculturation (« Quelques restes
de leur foi »). L’auteur évoque des « humiliations », un « état misérable » et la «
réduction à la condition de tributaire » des musulmans. Selon l’auteur, cette
situation de soumission aux autorités normandes pousse certains à se convertir au
christianisme. Le sentiment d’insécurité prévaut dans la communauté musulmane
de Palerme. Ibn Jubayr est conscient que la plupart des musulmans cachent leur
foi au souverain. L’entourage chrétien des souverains est souvent hostile aux
faveurs dont bénéficient certains musulmans de la part du roi.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
84
HMA – La seigneurie aux XIIe et XIIIe s.
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Dominique Barthélemy, L’Ordre seigneurial (XIe-XIIe siècle), Nouvelle histoire de la France médiévale, Volume 3, Le Seuil,
coll. «Points Histoire », Paris, 1990.
BONNASSIE, Pierre, "Seigneurie", in Les Cinquante mots-clés de l'histoire médiévale, Toulouse, Privat, 1981, pp. 180-184.
P. Contamine, M. Bompaire et al., L’économie médiévale, Armand Colin, 3e éd., Paris, 2003.
G. Duby, L’Économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval, 2 volumes, Flammarion, Paris, 1990.
M. Balard, J.-P. Genet, M. Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette Éducation, 1992 (2003).
C. Gauvard, A. de Libera, M. Zink (sous la dir. de), Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, Paris, 2002.
R. Fossier, Le Moyen Âge. L’éveil de l’Europe, 950-1250, t. 2, Armand Colin, Paris, 1986 (2001).
R. Fossier, La Société médiévale, Armand Colin, coll. «U», Paris, 1992.
Biget J.-L, Boucheron P., La France médiévale, t.1 : VI-XIIe siècle ; T. 2 : .XII-XVe siècle, Hachette Supérieur, coll. « Les
Fondamentaux», 1999 et 2000.
M. Kaplan, dir., Le Moyen Âge. XIe-XVe siècle, Bréal, coll. «Grand Amphi », Paris, 1994.
J. Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Flammarion, coll. «Champs», Paris, 1984 (1997).
M. Bourin, R. Durand, Vivre au village au Moyen Âge. Les solidarités paysannes Xie-XIIIe siècles, Messidor, Temps actuels,
1984.
R. Delort, La Vie au Moyen Âge, Le Seuil, coll. « Points Histoire », Paris, 1982.
R. Delort, Le Moyen Âge. Histoire illustrée de la vie quotidienne, Edita, 1972.
G. Fourquin, Histoire économique de l’Occident médiéval, Armand Colin, coll. «U», Paris, 1979.
R.-S. Lopez, Naissance de l’Europe, Ve-XIVe siècles, Armand Colin, Paris, 1962.
Documentation Photographique et diapos :
« Vivre au Moyen Age », Documentation photographique, n° 6050
« La Vie paysanne au Moyen Âge », Documentation photographique, n° 6007, 1973.
Revues :
« Spécial Moyen Âge », L'Histoire, n° 283, janvier 2004.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Une seigneurie est une institution médiévale et moderne occidentale assurant
l'encadrement économique et judiciaire des populations par un individu ou une
personne morale n’exerçant pas nécessairement la souveraineté. La seigneurie est
une réalité distincte du fief, qui est l'un des modes d'exercice de la seigneurie,
avec l’alleu. La seigneurie est un ensemble de terres, c’est-à-dire de propriétées
foncières, de droits et de redevances. Elle est dans une certaine mesure, l'héritière
de la villa de l’Antiquité tardive en même temps que la résultante de
l'éparpillement du pouvoir public avant l'an Mil. La seigneurie est le cadre
privilégié par lequel l’aristocratie médiévale assure sa prééminence sociale,
économique et politique. La limitation des prérogatives seigneuriales est l'un des
biais par lequel le pouvoir des États s'affirme à la fin de l'époque médiévale et
durant l'époque moderne.
Au Xe siècle, l’unité politique de l’Occident, assurée par l’Empire carolingien, a
disparu. Dans un monde d’insécurité marqué par les invasions et la disparition de
l’autorité publique, le pouvoir se recentre sur des territoires réduits : la puissance
appartient à celui qui a des terres et des paysans qu’il protège par un château. Les
royaumes, vers l’an mil, sont en effet des mosaïques de pouvoirs locaux.
Dans ce monde rural, la terre est la richesse par excellence : ces cellules de
pouvoir que sont les châtellenies sont aussi des « seigneuries ». Ce sont les lieux
de vie et de travail des paysans. L’étude de l’organisation de la seigneurie peut
être le point de départ pour permettre de souligner l’importance de la terre, qui
assure la richesse et le pouvoir. On précisera que la seigneurie peut être laïque
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Les cadres politiques et la
société
Il s’agit, non d’étudier en détail, mais de
montrer la diversité et l’évolution des
structures politiques de l’Occident médiéval
(féodalité, royaumes, Empire).
Chevaliers et paysans sont décrits dans le
cadre quotidien des campagnes.
• Repères chronologiques : les grands
défrichements (XIe - XIIIe siècles)
• Documents : un château fort, le Roman de
Renart. »
Socle : Nouveau commentaire
« Chevaliers et paysans sont décrits dans le
cadre quotidien des campagnes, dont les
progrès techniques sont évoqués.
L’important est de montrer que la société est
fondée sur les liens personnels et qu’elle est
dépendante des récoltes. »
Dans les futurs programmes, on sépare la
seigneurie de la féodalité (que l’on associe à
l’affirmation de l’Etat) :
85
mais aussi ecclésiastique. Il s’agit de mettre l’accent sur les rapports dominantsdominés, sur la diversité de la communauté villageoise, sur les obligations des
paysans. Leurs différents statuts ne sont qu’évoqués.
Il est difficile d’estimer la population de l’Europe occidentale au Moyen Âge. 22
millions au XIe siècle ? Les densités sont faibles et inégales selon les régions. Ce
qui est sûr, c’est l’immense étendue de la forêt. On en a une idée grâce à l’étude
minutieuse des textes médiévaux menée par C. Higounet. Paléobotanique et
palynologie commencent à préciser la place du monde sauvage. Cette forêt, le
paysan en a besoin. Les produits de la cueillette (fruits, baies, champignons,
racines…) apportent un complément vital à l’alimentation paysanne.
Entre le XIe et le XIIIe siècle, on assiste à un essor du monde rural : plus
d’hommes (les rares chiffres dont nous disposons et les données archéologiques
nous permettent de constater une augmentation de la durée de la vie (cimetières),
des taux de natalité qui s’élèvent), de meilleures conditions techniques, une
extension des terres cultivées. Un amélioration du climat pourrait être à l’origine
de ce démarrage. Au XIIIe les rendements céréaliers ont augmenté (6, 8 pour un),
l’alimentation s’est diversifiée.
Les origines de la seigneurie
Une position historiographique ancienne voyait dans le démembrement de la villa
du bas Empire l'origine de la seigneurie. Aujourd'hui, on attribue plutôt à un
remembrement du grand domaine un rôle moteur dans le développement de la
seigneurie. Ce remembrement est difficile à observer, par suite du manque de
sources, mais on peut tenter de distinguer plusieurs mouvements.
Dans la zone méditerranéenne, on observe un mouvement de concentration des
propriétés dès le Xe siècle notamment au détriment des alleux paysans. En Italie
du Nord, le mouvement est particulièrement noté dans la remise de propriétés
paysannes aux églises à cause de la pratique du prêt sur gage. En Catalogne, le
mouvement se fait au profit non seulement des églises mais aussi de l'aristocratie
des comtes et vicomtes. En Italie centrale et méridionale, le phénomène majeur
est celui de l’incastellamento étudié par Pierre Toubert[5] : la population se
rassemble dans des ensembles fortifiés qui deviennent les sièges d'autorités
seigneuriales.
Ailleurs, le mouvement de concentration est plus tardif : il s'observe en
Mâconnais ou dans l’Empire au XIe siècle, puis au XIIe siècle avec la
constitution des seigneuries cisterciennes ou prémontrées, même si ces dernières
présentent des différences avec d'autres seigneuries monastiques, notamment
dans le mode d'exploitation en faire-valoir direct.
« PAYSANS ET SEIGNEURS
La seigneurie est le cadre de l’étude des
conditions de vie et de travail des
communautés paysannes et de l’aristocratie
foncière ainsi que de leurs relations.
La France est le cadre privilégié de l’étude,
située au moment où le village médiéval se
met en place.
L’étude est conduite à partir :
- d’images tirées d’oeuvres d’art, d’hommes
et de femmes dans les travaux paysans ;
- de l’exemple d’une seigneurie réelle (et
non de son schéma virtuel) avec le château
fort, un village et son organisation ;
- d’images ou des récits médiévaux au choix
témoignant du mode de vie des hommes et
des femmes de l’aristocratie.
Connaître et utiliser les repères suivants
− La naissance du village médiéval : Xe –
XIe siècle
− d’une seigneurie
Décrire quelques aspects
− d’un village médiéval,
− du travail paysan au Moyen Âge,
− du mode de vie noble.
Les conquêtes paysannes du XIIe siècle
Selon Georges Duby, le XIIe siècle voit la progression de la situation du paysan
vis-à-vis du seigneur. Il distingue pour cela trois phénomènes : la persistance de
l’alleu paysan, notamment l’alleu « clandestin », créé à la faveur des
défrichements, la division des tenures entre plusieurs héritiers, cause de
l’affaiblissement des impositions seigneuriales et la conquête de privilèges
collectifs par les communautés paysannes. Il observe à cette époque une
diminution de la rente foncière, notamment par l'affaiblissement des redevances
pour les tenures, et une difficulté des seigneurs à prélever efficacement les
nouvelles formes d'imposition dues à la seigneuries banales. Dans le contexte de
communications difficiles du moyen Âge, le seigneur est forcé de recourir à des
intermédiaires, qui diminuent d'autant le montant des prélèvements. Tout ceci
explique selon Duby le rééquilibrage des profits seigneuriaux sur la réserve,
exploitée en faire-valoir direct. La réserve rassemble bien souvent les meilleures
terres de la seigneurie, quand elle ne rassemble pas la majorité des terres
seigneuriales, comme en Angleterre. Elle est exploitée par des groupes d'ouvriers
agricoles, qui ne disposent que d'une micro-tenure et dépendent donc du travail
accordé par le seigneur dans sa réserve.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Un microcosme de la société médiévale
La vie dans la seigneurie est organisée autour de trois pôles vers lesquels
convergent la plupart des routes : le château, l’église paroissiale et la
communauté paroissiale. Le plan de la seigneurie de Wismes, près d’Amiens,
Accompagnement :
« L’état de la documentation fait apparaître
l’extrême diversité des situations
économiques et sociales et de leur évolution
86
datant du XIVe siècle, nous présente une seigneurie « type », dans le Nord de la
France, apparaissant souvent sous la forme d’une reconstitution dans les manuels
scolaires.
L’église est la maison de Dieu, souverain maître et juge ; elle rassemble à ses
pieds les morts de la communauté. À partir du Xe siècle, le réseau des églises
paroissiales est solidement établi. Cimetières et prières contribuent à rassembler
les fidèles.
Le château (héritier d’une implantation protohistorique ou création plus récente
due aux impératifs de la défense et à la désagrégation des pouvoirs politiques)
occupe une position centrale ; le moulin banal, le four banal et le gibet rappellent
à chacun que le seigneur est le détenteur du droit de ban. Le moulin est ici un
moulin à vent, dont l’apparition en Occident daterait d’environ 1180, selon J. Le
Goff.
À côté des prairies communes, de petits enclos entourent certaines habitations et
marquent les limites des courtils et des vergers.
La forêt marque les limites du terroir ou finage et représente une ressource
d’appoint appréciable. Cependant, le défrichement était selon l’abbé Suger une
oeuvre de chrétien ; dans Le Moyen Âge, une imposture, J. Heers explique ainsi
qu’il ne faut pas opposer la ville à la campagne, mais le monde structuré, là où
l’homme, créature de Dieu, est présent, au monde instructuré (forêts, marais…),
domaine des démons.
Ces trois pôles illustrent la division de la société médiévale.
La société médiévale idéale
La société, constituée de trois ordres aux fonctions distinctes, est présentée
comme un modèle idéal. L’affirmation au début du XIe siècle par les évêques
Gérard de Cambrai et Aldabéron de Laon d’une idéologie trifonctionnelle – ceux
qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent – coïncide, selon Georges
Duby dans Les Trois Ordres ou l’imaginaire du féodalisme, avec la mise en place
de la féodalité. Ce schéma idéologique ne trouve que peu d’écho dans la société
médiévale d’alors. L’illustration de la chronique de Worcester (qui présente le roi
Henri Ier d’Angleterre tourmenté jusque dans son sommeil par les revendications
de chaque groupe de la société) permet d’aborder la constitution de la société
médiévale telle qu’elle était analysée au XIIe siècle.
Le Régime des Princes est une œuvre composée en 1279 par Gilles de Rome,
précepteur du roi Philippe le Bel. C’est un « miroir des princes », c’est-à-dire un
livre destiné à l’éducation des fils du roi, genre littéraire très apprécié depuis le
XIIe siècle. Traduit au XVe siècle, il a été copié à de nombreux exemplaires,
d’abord pour de jeunes aristocrates, puis pour de riches marchands. La page
d’ouverture d’une copie de 1450 exécutée pour l’échevinage de Rouen résume en
bonne partie l’ouvrage : on y voit rassemblés les trois ordres de la société
médiévale. Deux d’entre eux apparaissent sur une enluminure : ceux qui
combattent et ceux qui prient. Sur deux autres enluminures situées sous cette
illustration figurent ceux qui travaillent (paysans et commerçants). L’ouvrage en
lui-même est composé de trois parties consacrées au gouvernement de soi, de sa
famille et de son royaume.
La féodalité
Les historiens donnent deux sens au mot féodalité : dans le sens le plus restreint
du terme, elle désigne l’ensemble des liens tissés entre hommes dans le monde
aristocratique (octroi de fiefs, relations de vassalité). Dans un sens plus large, le
mot désigne l’ensemble des relations de dépendance qui structurent l’ensemble de
la société médiévale de l’Occident chrétien.
Issue de la recommandation du haut Moyen Âge, la féodalité s’inscrit à partir du
Xe siècle dans un nouveau contexte : celui du morcellement de l’autorité
publique. La féodalité apparaît dès lors comme une structure politique fondée sur
des solidarités volontaires et privées recentrant l’autorité publique sur de petits
territoires. Pour accroître leurs biens et leur puissance, les vassaux prêtent
hommage à plusieurs seigneurs : les hiérarchies de fidélités s’en trouvent
brouillées, les conflits d’intérêts nombreux entraînant de multiples guerres
privées (hommage lige…). Le félon est le vassal qui ne respecte pas ses
obligations envers son seigneur. La société médiévale de l’Occident est donc
parcourue par un réseau de liens d’homme à homme qui créent entre les
différentes parties de la population une série d’obligations réciproques. Les
nobles sont les « protecteurs des églises » et « défendent les petits du peuple ».
Détenteurs du pouvoir militaire, ils sont responsables de la sécurité de leurs
sujets. En retour, les paysans, « ceux qui travaillent », leur fournissent « la
dans le temps. Il faut donc analyser des
exemples et éviter de présenter seigneurie et
château-fort comme des « modèles ».
La société peut être étudiée à partir des
rapports « dominants dominés » en prenant
en compte toutes les contraintes que les
uns font peser sur les autres. Les paysans ne
sont pas présentés dans leur cadre juridique
mais dans celui de leur travail. L’étude des
défrichements peut, par exemple, permettre
de mieux appréhender les diversités ainsi
que le rôle de chacun : volonté des
seigneurs, mais aussi souhait d’autonomie
des paysans. À travers le Roman de Renart,
les élèves découvrent les mentalités
médiévales, les structures sociales et leur
satire. »
Autour d’une problématique générale : « La
société médiévale est une société
hiérarchisée. Qu’est-ce que cela signifie ? »,
on se propose d’étudier la société médiévale
dans sa diversité et ses évolutions. Il s’agit
tout d’abord de présenter la société féodale
en insistant sur la place de choix tenue par
les chevaliers et en évoquant la vie dans un
château fort. Puis d’étudier les rapports de
domination entre seigneurs et paysans, la vie
dans les campagnes (également décrite sous
l’aspect des progrès qui s’accomplissent aux
XIIe et XIIIe siècles). L’étude du Roman
de Renart fournit l’occasion d’aborder à la
fois une oeuvre majeure de la littérature
médiévale et une critique de la société de ce
temps.
87
richesse, le vêtement », en donnant aux nobles et aux prêtres le résultat de leur
travail. Les hommes d’Église, eux, en échange de la protection des nobles et de la
nourriture fournie par les paysans, prient pour le salut des deux autres ordres,
assurant ainsi leur « protection spirituelle ».
Le Roman de Renart
Le Roman de Renart et les miniatures qui l’accompagne offrent un contact avec
une oeuvre fondamentale de la période étudiée, évocation littéraire de la société
féodale des XIIe et XIIIe siècles. C’est au XIIIe siècle avec Jehan Bodel (le Jeu
de saint Nicolas) et Adam de la Halle (le Jeu de la Feuillée), que rire et
dramatisation sont associés dans l’utilisation de la langue vulgaire ; déjà il est ici
question du père, des amis, des voisins bien réels. Fabliaux et contes d’animaux
abondent alors. Écrit de 1171 à 1250, le Roman de Renart est une œuvre savante
de clercs très cultivés qui se sont inspirés de la littérature latine ancienne et
médiévale, de la littérature française épique et courtoise mais aussi des contes
oraux et du folklore. Ce n’est pas une composition homogène : des parties
indépendantes ou branches, d’auteurs différents, sont réunies par un
enchaînement narratif assez lâche. Les auteurs – plus de vingt, le plus souvent
anonymes – enchaînent fabliau et parodie de la chanson de geste et du roman
exotique, satire violente et grossière, et épopée héroï-comique. La verve des
auteurs s’est exercée volontiers aux dépens de diverses catégories sociales, dont
les comportements sont reflétés par ceux des animaux qui les représentent : le roi
Noble, les grands féodaux courtisans que sont Ysengrin et ses amis pour les laïcs,
ou l’âne Bernard pour le clergé. Cette oeuvre caustique est une parodie, et une
satire du monde chevaleresque et courtois, un reflet des contradictions de la
société médiévale dans ses différentes dimensions (la féodalité, la vie rurale,
l’univers du clergé des campagnes…). À l’ordre hiérarchique du château et de la
cour seigneuriale, à l’idéal courtois succèdent l’esprit de la ville, de la rue, du
partage du pouvoir, sa contestation, ses misères, ses moeurs. Tout au long de
l’ouvrage, l’image de Renart varie sans cesse. Il peut être un bandit, un clerc
dévoyé, une incarnation du démon ou un seigneur. Dans cet extrait, il se retrouve
face au roi Noble, image du roi juste et respecté. Il peut aussi bien personnifier la
méchanceté que la ruse. Il préfère partir en croisade pour échapper à la potence à
laquelle l’a condamné le roi Noble. Grâce à la Branche IX, on peut souligner que
le Roman de Renart est une oeuvre qui dénonce en particulier la bêtise, la
cupidité, la peur, la lâcheté. Certaines parties de l’ouvrage montrent l’intelligence
de Renart l’emportant sur la force brutale d’Ysengrin et la puissance de Noble,
d’autres présentent des animaux triomphant des hommes : Renart réduit ici le
paysan Liétard à une position de dominé à qui il est interdit de chasser sans
l’accord du seigneur, et devient, dans la Branche XVI le suzerain de Bertaut lors
d’une parodie de l’hommage chevaleresque. Dans la littérature médiévale, le
paysan est toujours représenté de manière très négative tant sur le plan physique
que sur le plan moral. Il est laid, sale (Aucassin et Nicolette), fourbe et menteur
(dans de nombreux fabliaux).
II. Un lieu marqué par des rapports de domination
Mode d’exploitation du sol, la seigneurie est aussi le domaine sur lequel le
pouvoir du seigneur, devenu maître du droit de ban, s’est étendu (« ordonner,
contraindre et punir »). Selon les lieux et les époques, la situation est complexe :
dans certaines régions, des communautés paysannes sont restées indépendantes
de la seigneurie « foncière » (appartenance de la terre au seigneur). Parfois, le
droit de ban ne recouvre pas exactement les limites d’une seigneurie : il peut
appartenir à un autre seigneur que celui qui possède la terre.
On examinera surtout sa dimension foncière et « banale ». Il nous faut aussi
remarquer en préliminaire que la seigneurie peut être laïque ou ecclésiastique :
une église, un monastère, peuvent posséder des terres et exercer les mêmes
pouvoirs qu’un seigneur laïc.
La seigneurie comprend la réserve, près du château seigneurial, réservée à l’usage
du seigneur mais mise en valeur grâce aux travaux des paysans. Le reste du
domaine est divisé en petites exploitations, les tenures, concédées à des paysans
(tenanciers) en échange de redevances en nature ou en argent (cens) et de
corvées.
La Complainte des vilains de Verson est un conte satirique du XIIe siècle, dans
lequel les corvées et les redevances dues par les paysans au cours de l'année sont
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décrites. Les renseignements fournis par ce petit poème sont confirmés par le
cartulaire de l'abbaye du Mont-Saint-Michel dont le village dépendait. La satire
est donc proche de la réalité. II faut remarquer que l'année est jalonnée par le
paiement des redevances. Les redevances exigées en nature sont souvent les plus
lourdes. La fin du texte montre les vilains en proie aux tracasseries des
subalternes du seigneur. Ainsi la fournière (l'épouse de celui qui cuit le pain) est «
moult orgueilleuse et fière » et s'arrange toujours pour que le pain du paysan soit
toujours « tout cru et mal atouré ».
La communauté villageoise est composée de paysans libres (les vilains) et de
serfs (attachés à la terre et au seigneur). Le mot « serf » vient du latin servus qui,
dans l’Antiquité classique, désignait l’esclave. En effet, dans les sociétés de
l’Europe occidentale, le servage s’est lentement substitué à l’esclavage entre le
VIIIe et le XIe siècle. Dans l’Europe féodale, il situe une grande partie de ceux
qui travaillent dans une dépendance héréditaire à l’égard des maîtres du sol ; il
met à la disposition de ceux-ci d’importantes réserves de main-d’oeuvre gratuite.
Il apparaît ainsi comme une des bases de l’économie seigneuriale. Les serfs du
XIe ou du XIIe siècle sont, pour une part, les descendants des esclaves du haut
Moyen Âge. Leur statut se caractérise par l’absence de liberté et une étroite
dépendance personnelle. Le serf est la propriété d’un autre homme qui l’achète, le
vend ou le lègue. Cette dépendance est héréditaire, permettant au maître de
disposer à sa guise des enfants des serfs. Ceux-ci doivent non seulement un
service gratuit à leur maître mais sont également soumis à des taxes : le chevage
(taxe personnelle sanctionnant leur dépendance), la mainmorte (taxe prélevée sur
la succession), le formariage (taxe que le serf doit payer s’il veut se marier en
dehors du groupe des dépendants de son propriétaire, qui risque ainsi de voir ses
droits sur la descendance supprimés). Les crises des XIVe et XVe siècles ont
pour conséquence de réduire à presque rien le nombre des serfs en Europe
occidentale.
Les revenus d’un seigneur
La Charte de l’évêché de Paris fournit l’occasion de montrer qu’à côté des
seigneuries laïques, il existe des seigneuries ecclésiastiques. Dans le cadre de la
seigneurie de Marnes, chaque tenure est composée d’une terre cultivable et d’une
habitation. En échange de cette tenure, chaque famille paysanne doit verser une
redevance en argent (ex : 6 deniers de cens à la saint Rémi pour l’arpent
d’habitation) et une redevance en nature (ex : un setier d’avoine à la Nativité de
la Vierge, 1/4 de setier de froment et deux chapons à la fête des morts pour ce
même arpent). L’étude de la seigneurie de Puimoisson dans les Basses Alpes en
1338 menée par G. Duby, montre que les seigneurs, y compris les ecclésiastiques,
s’intéressent au budget de leur seigneurie (dîme, aumônes, hospitalité, entretien
des églises) et donc à l’économie. En tant que seigneur, l’évêque Odon exerce le
droit de ban sur l’ensemble des habitants de son domaine. En contrepartie de la
protection des habitants, il détient le pouvoir de commander, de juger et de punir.
L’exercice de ce pouvoir différencie très nettement les seigneurs détenteurs du
droit de ban, puissants et enrichis, et ceux qui ne le possèdent pas, restant au
niveau de simples seigneurs fonciers ou petits vassaux.
Si les censiers (registres où sont inscrites les charges paysannes) témoignent des
charges (redevances et corvées) fixées par la coutume, elles peuvent varier d’une
époque et d’une seigneurie à une autre.
Le château fort
En 1120, Lambert d’Ardres décrit le château d’Ardres (près de Calais), encore en
bois, réduit à un donjon sur motte mais répondant à un souci de confort évident.
Le texte présente le château comme un lieu de vie destiné à abriter à la fois la
famille du seigneur et ceux qui la servent. Ainsi peuvent vivre dans le donjon le
seigneur, sa femme et ses enfants (les enfants dorment à plusieurs dans un même
lit, selon leur sexe) ainsi que les panetiers, les échansons, les filles suivantes, les
cuisiniers et les aides de cuisine. L’architecture du donjon – symbole du pouvoir
seigneurial à préserver absolument – prévoit bien entendu l’abri de la garnison, la
présence de guetteurs et de sergents. Enfin, granges, celliers et greniers
permettent de recevoir et conserver les produits du domaine.
Les fonctions du château fort sont multiples. La fonction militaire est
primordiale. Il s’agit non seulement de défendre le territoire, mais également le
donjon, symbole du pouvoir seigneurial ; ceci rend nécessaire l’abri d’une
garnison, de corps de garde. Cet aspect militaire est bien entendu visible dans
l’architecture du château. C’est dans la pièce de réception, une grande salle
(aula), que se laisse voir la fonction politique. La puissance du propriétaire s’y
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manifeste lors de banquets importants ; là a lieu la tenue du conseil et
l’investissement des vassaux ou chevaliers ; le seigneur y rend la justice lors de
plaids en vertu du droit de ban. Enfin, le château sert d’habitat au seigneur et à
son entourage (appartements privés ou camera ; chapelle ou capella, desservie par
un chapelain).
Les premières constructions de châteaux en pierre se situent aux environs du
milieu du Xe siècle. Cependant, ce n’est qu’au XIe siècle que les édifices
militaires en pierre se multiplient. Ces châteaux en dur sont d’abord le fait des
seigneurs les plus fortunés, car ils nécessitent des ouvriers qualifiés encore rares.
La plupart des premiers châteaux à motte ont été construits selon le même
principe : élevés sur un tertre artificiel entouré d’un fossé et couronné sur un
sommet aplani par une palissade, la chemise, enceinte semi-circulaire, formant
basse-cour.
La construction du château de Bonaguil date du XIIIe siècle mais ce que l’on en
voit aujourd’hui est plus tardif : détruit en grande partie pendant la guerre de Cent
ans, il est reconstruit à la fin du XVe siècle. Bonaguil représente l’ultime château
fort de la fin du Moyen Âge qui a conservé une partie antérieure à la guerre de
Cent Ans et a vu la construction (de 1480 à 1520) d’une grande partie de l’édifice
encore visible aujourd’hui. À Bonaguil, le donjon de forme polygonale (comme
celui de Gisors ou d’Ortenbourg) est la marque d’une transition entre les donjons
quadrangulaires et les donjons cylindriques, beaucoup plus efficaces (économie
de matériaux, meilleure vision pour la défense, meilleure parade aux béliers de
l’agresseur même si les salles intérieures sont plus difficiles à aménager, et
surtout meilleure résistance de la base du donjon). Bonaguil, comme ChâteauGaillard en Normandie, annonce l’apogée du système de défense passive qui s’est
affiné avec le temps. Désormais, l’assaillant doit franchir successivement un
ouvrage avancé, ou barbacane, protégé par un fossé, puis une première enceinte
plus élevée garnie de tours donnant accès à la basse-cour, la chemise elliptique,
protégeant le donjon et entouré de douves ou fossés plus profonds. La défense
continue de s’améliorer : les mâchicoulis (petites galeries permanentes en pierre)
sont aménagés de trous qui permettent des tirs ou des jets plongeants (pierres,
poutres, huile bouillante, poix enflammée) pour détruire ou incendier les échelles
des assaillants et ralentir ainsi au maximum l’assaut. Ces mâchicoulis remplacent
les hourds en bois beaucoup plus vulnérables. De même, les ponts-levis
rudimentaires à chaînes sont remplacés par un système plus performant, constitué
de deux flèches en madriers, relevant grâce à des contrepoids les extrémités du
tablier ; enfin les archères connaissent un ébrasement plus large pour s’adapter à
l’arbalète, l’arme de siège par excellence. Cette évolution s’explique par les
progrès des moyens techniques d’attaque : l’artillerie à jet (engins à ressort
comme les balistes, catapultes, arbalètes, trébuchets lançant des projectiles de 150
kg à 150 mètres, ou mangonneaux projetant des roches, boulets de pierre, pots de
résine pour enflammer les hourds) ; les beffrois (tours carrées en bois roulant sur
des madriers à étages protégés contre les traits enflammés par des peaux humides
ou des mottes de terre) ; le bélier (longue poutre à tête renforcée montée sur roues
ou en balancier) ; le mantelet (bouclier à roulettes). À la fin du XVe siècle et au
début du XVIe siècle, l’utilisation de la poudre et de l’artillerie à feu commence à
concurrencer véritablement les armes à jet, ce qui oriente différemment
l’architecture militaire et nous amène vers les châteaux de la Renaissance, et
notamment ceux de la Loire. Les éléments du château de Bonaguil encore intacts
aujourd’hui sont : le donjon et, dans une large mesure, le mur d’enceinte et les
meurtrières. En revanche, le pont-levis a été détruit, ainsi qu’une partie de la
barbacane et des tours d’enceinte et, dans une large mesure, les merlons et les
créneaux.
Le droit de ban et les exigences du seigneur s’étendant, de vives résistances
paysannes se font jour. On en a des échos dans les chroniques et les actes de
l’époque. Elles sont souvent la simple expression de la lutte pour la vie de ces
paysans qui vivent au bord de la famine et pour lesquels toute taxe nouvelle, toute
limitation des droits d’usage pour la forêt par exemple sont des abus qui
menacent leur existence. Les révoltes sont rares avant les jacqueries du XIVe
siècle. La forme habituelle de la résistance des paysans à leur seigneur est plutôt
le braconnage, le refus de payer les taxes en nature, le sabotage des corvées… On
en a pourtant un exemple avec une révolte de paysans normands à la fin du Xe
siècle racontée par le chroniqueur et poète Wace. Les paysans veulent pouvoir
couper du bois selon leurs besoins, ils veulent aussi pouvoir pécher et chasser : il
s’agit de droits que le seigneur se réservait. La phrase qui montre la raison de la
90
répression très violente appliquée par le comte : «de ses droits le dépouilleraient,
lui comme les autres seigneurs ». Le seigneur veut protéger ses privilèges ainsi
que ceux de sa catégorie sociale.
III. Un lieu de vie pour les paysans
On étudie le paysan producteur mais aussi le paysan dans sa vie quotidienne, sa
sociabilité et ses mentalités.
Les miniatures figurant dans les calendriers ou les psautiers permettent de décrire
les activités des paysans. Une miniature du Psautier de la Reine Marie (début du
XIVe siècle, British Library, Londres) représente la corvée. Les enluminures
illustrent les mois – ici, il s’agit du mois d’août – au cours desquels les prières
sont récitées. En dehors des « prébendiers », nourris, logés et vêtus par le
seigneur et qui forment l’équipe permanente sur la réserve, le seigneur exige des
redevances en travail de la part des paysans détenant des tenures. Les tenanciers
représentés sur ce document fournissent la corvée sur la réserve du seigneur.
Courbés vers le sol, ils coupent à la faucille des épis de blé sous le contrôle d’un
agent seigneurial qui lui, se tient droit, et les domine, appuyé sur un bâton et
tenant en main une baguette de commandement.
En janvier, les paysans curaient les fossés avec une houe. En février, ils fumaient
les terres (mettre de l'engrais). En mars, ils taillaient les vignes à la serpe. En
avril, ils tondaient les moutons. En juin, ils fauchaient l'herbe avec une faux. En
juillet, ils moissonnaient à la faucille. En août, ils battaient le blé au fléau. En
septembre, ils semaient à la volée. En octobre, ils foulaient le raisin aux pieds
dans une cuve. En novembre, ils ramassaient des glands pour nourrir les porcs.
En décembre, ils tuaient les cochons.
Les travaux des champs sont rythmés par les saisons. Juin est le mois où le
paysan fauche les prés. Juillet, c’est la moisson, travail rude pour le paysan qui
coupe avec une faucille la gerbe à mi-hauteur, ce qui laisse assez de chaume pour
la pâture des troupeaux ou pour le toit des habitations. En septembre, vient le
temps des vendanges – un paysan à la hotte bien chargée, appuyé sur une canne,
apporte la récolte à un autre vigneron qui, debout dans une cuve, foule aux pieds
les grappes de raisin pour en extraire le jus. Décembre est, comme janvier, un
temps de repos et de réjouissances. Ici on tue le porc, soit pour le manger à Noël,
soit pour mettre la viande au saloir et la conserver. On y trouve les trois activités
fondamentales du cycle agricole : culture des céréales, culture de la vigne et
élevage du porc.
Les Histoires de Raoul Glaber, moine bourguignon qui a vécu de la fin du Xe
siècle à 1049 environ, fournissent l’occasion de souligner la condition difficile du
paysan qui, non seulement mène une vie de rude labeur, mais dont la situation est
fortement précaire face aux catastrophes naturelles. C’est dans les dernières
années de sa vie que Raoul Glaber a composé une Histoire où il prétendait
rapporter tout ce qui s’était passé d’important en Occident depuis l’an 900
jusqu’en 1044. Il s’agit ici de la famine de 1033 due à de mauvaises conditions
climatiques, des inondations. Les hommes, après s’être nourris de bêtes sauvages
et d’oiseaux, en viennent à manger de la chair humaine. Dans cette compilation,
Raoul Glaber utilise des sources historiographiques assez limitées, mêle les
anecdotes authentiques et les invraisemblances flagrantes, évoque les prodiges de
l’An Mil et ceux de l’an 1033 mais se réfère de façon très intéressante au
témoignage de ses contemporains.
Au Xe siècle, le rendement de la culture des céréales est très faible : au mieux
trois grains récoltés pour un planté. Se nourrir est la préoccupation principale des
paysans. «L’Occident médiéval est d’abord un univers de la faim. La peur de la
faim et trop souvent la faim elle-même le tenaillent. » (J.Le Goff). Il faudra le
rappeler quand on étudiera Le Roman de Renart… Le texte de Raoul Glaber nous
raconte la situation précaire des paysans à la merci des aléas du climat.
L’alimentation des paysans se compose des plantes qu’il cultive et des animaux
qu’il élève : céréales, viande de porc (elle était séchée et conservée dans du sel
pendant des mois). Mais le complément nécessaire vient de la cueillette en forêt.
L’enclos qui entoure la maison paysanne est le seul espace sur lequel on répand
de l’engrais naturel car il est rare, c’est aussi le potager dont on prend
particulièrement soin et qui produira les légumes (choux, pois…).
On se ferait cependant une idée fausse si on représentait tous les paysans
européens de cette manière. Il y a eu tout au long du Moyen Age des paysans
propriétaires fonciers, parfois organisés en communauté : les allodiers
91
d'Aquitaine, les montagnards basques ou béarnais, les hommes libres
d'Appenzell, de Westphalie ou de Frise, les francs-tenants anglais, et les
emphytéotes italiens. Ils ne forment cependant que des groupes épars et peu
représentatifs de la société médiévale. Si les difficultés souvent matérielles
(surtout au moment de la soudure) sont réelles, les historiens s'accordent à dire
que les conditions de vie des paysans étalent moins pénibles qu'on a pu le croire.
Loin des images d'Epinal qui montrent des serfs affamés sous le joug du seigneur
oppresseur, les villages médiévaux offrent aux paysans un cadre de vie sécurisant
dans lequel s'épanouissent des solidarités nouvelles. Il faut faire remarquer que
sur les documents iconographiques, la représentation des paysans n'est pas très
réaliste, leurs vêtements devant être usés et déchirés. Cette approximation
s'explique par le fait que la plupart de ces documents étaient destinés non à
donner une image réaliste de la paysannerie mais à illustrer des ouvrages (traité
d'agronomie) pour une population riche et cultivée.
De plus, il n’y a pas d’histoire immobile des campagnes, du moins sur le temps
long. L’accent doit être mis sur les progrès techniques, sur les liens entre l’essor
agricole et l’essor démographique.
Les progrès techniques ont permis une nette amélioration des rendements. Le
progrès tient à la diffusion de techniques agricoles connues parfois depuis
l’Antiquité. Moulins à eau puis à vent se multiplient permettant d’épargner de la
main-d’oeuvre utilisable ainsi pour d’autres travaux. Comme l’a montré G. Duby,
on est passé de la civilisation du bois avant l’An Mil à celle du fer ; de la même
façon que la charrue dispose de parties métalliques telles que le coutre ou le soc,
la plupart des instruments agraires possèdent une partie métallique (la faucille, la
hache). La charrue, utilisée dès l’époque romaine et connue pendant le Haut
Moyen Âge en Occident, se diffuse au nord de la Loire. Elle permet un meilleur
travail de la terre que l’ancien araire car elle ne se contente pas d’« égratigner » le
sol. Le collier d’épaule permet de mieux utiliser la force des chevaux que le
collier de cou car leur effort n’est pas freiné par leur étranglement.
De grands défrichements ont lieu entre le Xe et le XIIIe siècle. Si, vers 900, la
forêt – principalement composée de chênes et de hêtres – occupe plus de la moitié
de l’Europe occidentale, elle a très nettement diminué vers 1300. Progrès les plus
spectaculaires réalisés par l’agriculture médiévale, les défrichements ont permis
de cultiver de vastes étendues gagnées sur la forêt mais aussi sur les landes, les
marécages, les fonds de vallées humides et les bords de mer. L’aire des
défrichements couvre toute l’Europe occidentale. Ces défrichements ont pour
origine l’essor démographique qui a rendu nécessaire l’extension des terres
cultivées ; ils ont été possibles grâce aux progrès de l’outillage (remplacement
progressif de l’araire par la charrue, amélioration de l’outillage en fer). Les
grands défrichements se sont déroulés en trois étapes principales du Xe au XIIIe
siècle. Si la première vague (Xe et XIe siècles) est due à des initiatives
individuelles et dispersées, la seconde (XIIe siècle), qui marque l’apogée du
mouvement, a été conduite par les seigneurs et l’Église intéressés par les
ressources qu’ils pouvaient tirer des nouvelles parcelles. Cette deuxième vague a
abouti à la création de villages entiers (« villeneuves », « villefranches »,
« bastides », « fertés », « issarts »…) de forme caractéristique (habitat groupé,
plan souvent géométrique) et de terroirs en openfield, aux parcelles régulières.
Enfin, la troisième vague de défrichements, qui n’est pas allée jusqu’à la fin du
XIIIe siècle, a été plus modeste, la quasi-totalité des terres « intéressantes » ayant
été mises en valeur. En autorisant l’extension des terres cultivées, ces grands
défrichements ont permis de faire reculer les famines et ont favorisé le passage à
l’assolement triennal.
Le roulement des cultures sur trois ans se répand en Europe occidentale, elle est
de règle à la fin du XIIIe siècle dans les régions du Nord. Une même parcelle
connaît en trois ans la succession de blé d’hiver (semé en automne), de blé de
printemps (semé en mars) et de repos (jachère) : les cultures sont diversifiées,
l’espace cultivé au cours d’une année étendu et la terre peut se reconstituer
pendant la jachère un an sur trois. Le terroir est divisé en trois soles, d’où
l’expression « assolement triennal », et il n’est l’apanage que des terres les plus
fertiles, où l’esprit communautaire prédomine (par exemple le Bassin parisien).
En revanche, il est biennal dans les régions plus méridionales. Ce mode
d’assolement présente l’inconvénient de laisser une plus grande surface de terres
en jachère, et donc d’être moins productif. La sole des blés concerne la partie de
l’exploitation (1/3) consacrée aux céréales d’hiver comme le froment et le seigle,
c’est-à-dire les céréales semées avant les grands froids qui passent l’hiver en
92
terre. La seconde sole (1/3), dite sole de « mars », est consacrée aux céréales de
printemps, semées en principe en mars comme l’orge et l’avoine. Enfin la
troisième sole est laissée en jachère, donc au repos, après avoir fourni des
céréales d’hiver pendant une année et des céréales de printemps pendant l’autre
année. À une époque où la terre manque d’engrais (jusqu’aux révolutions
agricoles du XVIIIe siècle en Angleterre et du XIXe siècle en France) et s’épuise
vite, il faut la laisser sans culture à intervalles réguliers, de façon à permettre la
reconstitution d’humus.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
93
HMA – Les chevaliers dans la chrétienté occidentale
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
D’abord simple corps de combattants à cheval, la chevalerie devient, au cours du
Moyen Âge, un ordre de guerriers d’élite réservé à la noblesse.
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
FLORI Jean, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge, Paris : Hachette, 1998. (Coll. « La Vie quotidienne ») (2ème éd. 2004).
FLORI Jean, Richard Coeur de lion, le roi-chevalier, Paris, (éd. Payot), 1999.
FLORI Jean, La Chevalerie, Paris : Jean-Paul Gisserot, 1998 (Coll. « Bien connaître »).
Dominique Barthélemy, La Chevalerie, Fayard, 2007, 536 pages
LE ROCH MORGÈRE Louis, LE ROCH Martine, Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, duc de Normandie 1157-1199, Caen :
Archives du Calvados, 2004.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
« L’aventure des chevaliers », Les Collections de l’Histoire, n° 16, juillet 2002.
Revue L'Histoire, sur la chevalerie, nos 97, 116, 121
La chevalerie, TDC, N° 908, du 15 au 31 janvier 2006 (par Jean Flori, Centre d’études supérieures de civilisation médiévale,
Poitiers)
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
La notion de chevalerie n’est pas simple à définir. Pas plus d’ailleurs que le mot
chevalier. Ces deux termes se sont en effet chargés, au fil du temps, de
connotations diverses (sociales, idéologiques, religieuses, culturelles même) qui
ont fini par prévaloir, reléguant du même coup le concept initial au second plan.
Il en est résulté un « imaginaire » qui, dans la pensée commune, a parfois
totalement oblitéré la réalité fluctuante propre aux divers stades de son évolution.
Ainsi, les réalisateurs de films dits « historiques » reproduisent le plus souvent les
miniatures tardives des XIVe et XVe siècles. L’historien, lui, peut assez aisément
éviter de commettre ce « péché d’anachronisme » lorsqu’il s’agit d’éléments
purement matériels. Le risque est plus grand, en revanche, au niveau des
comportements, aspirations et mentalités des chevaliers dans la société de leur
temps. Ceux-ci ont évolué, lentement, sous des influences diverses. À la fin du
Moyen Âge, au terme de cette évolution, la « Chevalerie » est devenue une
institution, une idéologie, voire un mythe, et n’a plus guère de traits communs
avec la notion originelle. Sa dimension militaire, fondamentale, n’a pas
totalement disparu, mais a cédé le pas aux connotations sociales, honorifiques et
nobiliaires, sous les influences parfois rivales des cultures ecclésiastiques et
profanes.
Si l’on ne peut confondre la féodalité, la noblesse et la chevalerie, cette dernière
se caractérise par quelques traits distinctifs de l’ordre de ceux qui combattent :
l’importance du métier militaire et de tout ce qui y prépare ; la sacralisation par
l’Église de l’entrée en chevalerie (adoubement) ; le style de vie et l’idéal
chevaleresque : le guerrier devient aussi un gentilhomme qui joint à sa bravoure
une foi ardente, un code d’honneur et un dévouement absolu à sa dame.
Le château fort est le lieu majeur de cette vie du chevalier.
Au cours du XIe siècle, le nombre de guerriers que les textes qualifient de
chevaliers augmente. Spécialistes du combat à cheval, guerriers rattachés à un
seigneur dont ils défendent le territoire, c’est un groupe socioprofessionnel qui
prend forme, lié à un mode de vie, à des valeurs « chevaleresques ». Dès le XIIe
s., c’est un groupe qui se ferme. À la fin du Moyen Âge, noblesse et chevalerie
sont indissociables. La chevalerie est une réalité sociale et politique, un
imaginaire aussi où se projette la société guerrière du Moyen Âge et qui a évolué
au cours de la période étudiée.
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Les cadres politiques et la
société
Il s’agit, non d’étudier en détail, mais de
montrer la diversité et l’évolution des
structures politiques de l’Occident médiéval
(féodalité, royaumes, Empire).
Chevaliers et paysans sont décrits dans le
cadre quotidien des campagnes.
• Cartes : carte politique de l’Occident au
XIIIe siècle
• Documents : un château fort; le Roman de
Renart »
Socle : Nouveau commentaire
« Chevaliers et paysans sont décrits dans le
cadre quotidien des campagnes, dont les
progrès techniques sont évoqués.
L’important est de montrer que la société est
fondée sur les liens personnels et qu’elle est
dépendante des récoltes. »
Dans les futurs programmes, on sépare la
seigneurie de la féodalité (que l’on associe à
l’affirmation de l’Etat) :
« PAYSANS ET SEIGNEURS
La seigneurie est le cadre de l’étude des
conditions de vie et de travail des
communautés paysannes et de l’aristocratie
foncière ainsi que de leurs relations.
La France est le cadre privilégié de l’étude,
située au moment où le village médiéval se
met en place.
L’étude est conduite à partir :
- de l’exemple d’une seigneurie réelle (et
non de son schéma virtuel) avec le château
94
La chevalerie au Moyen Âge repose sur l'estime et les ménagements qu'ont entre
eux des guerriers nobles, alors même qu'ils s'affrontent. Certes, elle s'accompagne
aussi de proclamations et de discours sur la protection des églises, des pauvres ou
des femmes, de la Gaule et de la Germanie antiques jusqu'à la France du XIIe
siècle. Les défis en combat singulier, les accords entre vainqueurs et captifs, les
rites d'adoubement, les jeux et les parades et toute la communication politique des
rois et des seigneurs, font l'essence de la chevalerie. Les guerriers " barbares " de
l'Antiquité classique et tardive, les Gaulois et les Francs, acquièrent ainsi une
dimension " préchevaleresque ". Mais c'est à l'époque de Charlemagne que son
statut et son équipement font du guerrier noble un vrai chevalier. Et c'est au
milieu du XIe siècle que le comportement chevaleresque se développe par une
mutation décisive : on l'observe ensuite dans les guerres de princes, les tournois
et même au cours des croisades, mais toujours avec des limites. Nulle part
cependant il ne s'épanouit davantage que dans les romans arthuriens du XIIe
siècle.
fort, un village et son organisation ;
- d’images ou des récits médiévaux au choix
témoignant du mode de vie des hommes et
des femmes de l’aristocratie.
Connaître et utiliser les repères suivants
− La naissance d’une seigneurie
Décrire quelques aspects du mode de vie
noble.
Futurs programmes :
« FEODAUX, SOUVERAINS, PREMIERS
ÉTATS
L’organisation féodale (liens « d’homme à
homme », fief, vassal et suzerain) et
l’émergence de l’État en France qui
s’impose progressivement comme une
autorité souveraine et sacrée.
La France est le cadre privilégié de l’étude.
Décrire et expliquer le système féodal
comme organisation de l’aristocratie, puis
comme instrument du pouvoir royal
Accompagnement :
« L’état de la documentation fait apparaître
l’extrême diversité des situations
économiques et sociales et de leur évolution
dans le temps. Il faut donc analyser des
exemples et éviter de présenter seigneurie et
château-fort comme des « modèles ».
La société peut être étudiée à partir des
rapports « dominants dominés » en prenant
en compte toutes les contraintes que les
uns font peser sur les autres. On explique la
féodalité en insistant sur les relations
d’homme à homme, le lignage et les
solidarités à partir de documents
iconographiques. L’étude des défrichements
peut, par exemple, permettre de mieux
appréhender les diversités ainsi que le rôle
de chacun : volonté des seigneurs, mais aussi
souhait d’autonomie des paysans. À travers
le Roman de Renart, les élèves découvrent
les mentalités médiévales, les structures
sociales et leur satire. »
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Des militaires au service de l’aristocratie
Origines et fonction de la chevalerie
Les mots qui désignent les chevaliers soulignent leur fonction guerrière et leur
condition sociale relativement humble : dans le latin de l’Empire romain, militia
désigne l’armée et, par extension, une fonction de service public ; les milites
accomplissent cette forme de service qui, au Moyen Âge, perd son caractère
public et tend à se privatiser. Avant le XIIe siècle, on ne peut pas encore traduire
milites par chevaliers, car le terme s’applique aussi bien aux cavaliers qu’aux
fantassins. Dans les langues vernaculaires du XIIe siècle, il évoque le guerrier,
sans connotation de rang social élevé. Le mot allemand Ritter, à l’origine du
français reître, ne donne pas des premiers chevaliers une image bien reluisante,
pas plus que l’ancien anglo-saxon cniht, qui désignait un serviteur, parfois armé,
plus proche du garçon d’écurie que du noble. En provençal, en espagnol et en
ancien français, c’est le cheval qui est pris comme référent sémantique : chevalier
s’applique au guerrier capable de combattre à cheval. Le mot n’évoque d’abord
aucune autre connotation, sinon celle du service armé, domestique, vassalique ou
mercenaire.
Il s’agit de présenter la société féodale en
insistant sur les liens qui unissent les
hommes dans un Occident où le pouvoir des
rois est réduit face à celui des grands
seigneurs.
Texte sur un chevalier modèle au début du
XIIe siècle : Ansoud de Maule
D’après l’Histoire ecclésiastique du moine
Ordéric Vital, début du XIIe siècle.
Le moine Ordéric Vital entre au monastère
de Saint-Evroult d’Ouche en 1085 et en
rédige ensuite l’histoire dans laquelle on
trouve de multiples petites biographies
comme celle d’Ansoud de Maule (non loin
de Mantes-la-Jolie). On voit ici sa carrière
militaire (avec sa formation de chevalier
95
Le niveau social des milites n’est donc en rien comparable à celui de la noblesse.
Aux XIe et XIIe siècles, les chevaliers « ordinaires » sont, pour la plupart, issus
des rangs de la paysannerie. Ils s’en distinguent seulement par leur profession : le
métier des armes. S’ils ne peuvent plus l’exercer, ils cessent d’être milites et
retournent à leur état de rustici. Un bon nombre des chevaliers de château (milites
castri) sont des serviteurs armés du seigneur, formant son escorte ou sa garnison.
Même en France, au XIIe siècle, on connaît encore des serfs qui deviennent
chevaliers. L’exercice des armes les rend libres, mais d’une liberté viagère,
conditionnelle, liée à leur profession.
Jusqu’au milieu du XIIIe siècle, on ne saurait donc confondre chevalerie avec
noblesse, liberté, exercice d’une fonction publique ou richesse. Ce n’est ni une
classe sociale, ni un statut juridique, ni un état, ni un ordre. C’est, pourrait-on
dire, la « corporation honorable des guerriers d’élite » dont les seigneurs et les
princes détiennent le commandement ; les milites ordinaires constituent leurs «
mains armées ».
Noblesse et chevalerie demeurent ainsi distinctes tout au long du Moyen Âge,
même si le prestige militaire et social du chevalier, soutenu par la littérature,
renforce ses traits aristocratiques. La chevalerie reste donc longtemps
relativement ouverte. Elle tend toutefois à exclure les non-nobles par des
exigences juridiques précises.
La chevalerie apparaît au XIe siècle comme une catégorie de la société féodale
réunissant les spécialistes du combat cavalier, qui est alors devenu le seul
véritablement efficace. Si le terme miles est utilisé pour distinguer ceux qui sont,
par profession, des combattants, ce mot latin permet également de signifier que
les chevaliers, auxiliaires militaires rassemblés autour des maîtres du pouvoir,
aident ces derniers à défendre le territoire et à maintenir la paix. Si, en dehors du
royaume de France, les chevaliers ont longtemps occupé une position
subordonnée à l’égard des couches supérieures de l’aristocratie, en France, la
chevalerie s’est rapidement transformée en caste héréditaire, s’est rapprochée de
la noblesse – noblesse et chevalerie étaient nettement distinctes à l’origine – et
s’est progressivement sacralisée sous l’influence de l’Église et des croisades.
Comme le montrent les miniatures (BNF, Paris, XIIe siècle...), à l’origine, le
chevalier est un combattant professionnel et son équipement le prouve. Il est
lourdement armé. Il dispose d’armes offensives comme sa longue lance en bois
(jusqu’à 3 mètres environ) achevée par une pointe métallique, ainsi qu’une large
épée, très solide et souvent décorée. Il possède également des armes défensives :
le haubert, longue cotte de mailles ; un grand casque, le heaume ; l’écu, un
bouclier. La miniature du XIIe siècle nous fait voir la violence des combats de
chevaliers (lances brisées, chevaux morts, hommes ensanglantés). Le coût de cet
équipement explique que la chevalerie est un ordre qui devient rapidement fermé.
Les gentilshommes pauvres restent écuyers toute leur vie, ce qui explique qu'il y
ait deux sortes d'écuyers : ceux qui sont dans un état transitoire avant de devenir
chevaliers et les plus pauvres qui le restent toute leur vie.
La fonction militaire
L’armement et les méthodes de combat spécifiques de la chevalerie en font un
corps de combattants d’élite, la « reine des batailles ». Il convient pourtant de
relativiser son rôle réel dans la guerre médiévale. Sa prépondérance est
probablement moins absolue dans les faits que dans les récits historiques ou
littéraires. Plusieurs faits inclinent à cette conclusion. Les opérations militaires
médiévales consistent moins en charges de cavalerie qu’en sièges ou assauts de
forteresses. Les acteurs principaux sont les archers, arbalétriers, piétons, sapeurs
et ingénieurs. L’artillerie, au XVe siècle, accroît encore l’importance de ces
spécialistes. Jusqu’au XIIIe siècle au moins, les grandes batailles rangées, où
règnent les chevaliers, sont rares : les princes répugnent à risquer toutes leurs
forces dans de tels affrontements massifs. D’ailleurs, même dans ces « batailles
champel », l’archerie prépare la charge, l’infanterie tient les lignes et parachève la
victoire. C’est pour avoir négligé ou méprisé leur apport que la chevalerie
française fut souvent mise à mal à la fin du Moyen Âge, par exemple à Crécy
(1346) ou à Azincourt (1415). Tout au long du Moyen Âge, les chevaliers ont
parfois mis pied à terre pour combattre parmi les fantassins. C’est le cas à
Bourgthéroulde (1124), Lincoln (1141), Crécy (1346), Poitiers (1356), etc. Ils
participent surtout à des opérations de razzia, à des chevauchées destinées à piller
un territoire, à secourir une place assiégée ou à tenter une sortie. C’est là, surtout,
que la rapidité et la puissance de leurs interventions sont irremplaçables. Il ne faut
donc pas surestimer leur part dans la guerre, même si leur prestige était immense.
loin de chez lui, dans les armées normandes
du duc Robert Guiscard au début de la
conquête normande de l’Italie du Sud), son
mariage à l’initiative de son père,
l’importance de la préparation de sa
succession à la tête de la seigneurie qui
revient au fils aîné (les autres vont chercher
fortune ailleurs), la retraite au monastère,
avec l’accord de sa femme, à la fin de sa vie
et sa mort sereine sous l’habit monastique.
Ce petit noble normand incarne chez Ordéric
l’idéal du chevalier chrétien, valeureux au
combat, respectueux de ses parents et de
l’Église, chaste dans la vie conjugale.
Ce texte développe les qualités qu’un bon
chevalier doit posséder, tant sur le plan
physique qu’au niveau du comportement
quotidien et religieux. On le présente déjà
comme un soldat vaillant et fidèle. Soucieux
de préserver l’histoire de ses ancêtres pour
mieux les célébrer, il se montre réfléchi et
surtout d’une moralité exemplaire. Dans la
société féodale, le chevalier est présenté
comme un modèle de perfection, garant d’un
ordre social immuable. Il lui apparaît comme
indispensable de se mettre sous la protection
de l’Église.
La vie de Guillaume (1145-1219), chevalier
anglais, maréchal d’Angleterre, comte de
Pembroke, seigneur des marches de Gillis et
d’Irlande, nous est connue grâce à une
chanson écrite peu après Bouvines (la
Chanson de Guillaume le Maréchal).
Guillaume a servi fidèlement les
Plantagenêts et combattu Philippe Auguste.
Cet écrit témoigne de la vulgarisation rapide
d’une littérature d’éloge profane, puisqu’il
fut composé – grâce aux souvenirs de son
suivant d’armes – en l’honneur d’un héros
de la guerre chevaleresque mais seigneur de
moyenne grandeur. Toute l’éducation du
futur chevalier est une préparation au
combat. Il est d’abord page puis écuyer («
Guillaume fut écuyer (…) huit ans entiers »),
chez un parent ou un seigneur ami de la
famille. Ayant achevé son éducation
militaire, le jeune homme est fait chevalier
(« Là fut fait chevalier Guillaume le
Maréchal ») par le rite de la remise des
armes, l’adoubement (« Le chambellan lui
ceignit l’épée »). L’épée, qui est l’arme du
chevalier par excellence, prend sa part dans
la cérémonie de l’adoubement. La violence
des combats de chevaliers se retrouve dans
l’extrait de L’Histoire de Guillaume le
Maréchal nous présentant une chevauchée.
On peut relever le vocabulaire explicite
utilisé dans le texte : « tout ravager », « ils
brûlèrent tout le pays », « détruire sa terre »,
« chevaliers abattus et pris », « le roi
d’Angleterre détruisit (…) tout ce qu’il put
atteindre », « ravageant les environs ». La
chevauchée complète une autre forme du
service militaire dû par le vassal à son
96
Ainsi, certaines batailles furent perdues par leur faute, dans un excessif souci de
prouesse, préférant l’exploit, personnel ou collectif, à l’efficacité d’ensemble des
armées (Mansourah ou Crécy par exemple). Rares furent les cas où ils parvinrent
à triompher seuls, sans l’appoint des piétons et des archers. Le conservatisme
dans les méthodes de combat et la fidélité à l’idéal de prouesse leur fit retarder la
nécessaire adaptation au monde moderne, marqué par l’apparition des armées de
mercenaires, la prépondérance de l’infanterie et le rôle croissant de l’artillerie (au
XVIe siècle). Mais il ne faut pas, à l’inverse, lui imputer tous les déboires des
armées. Car si, tout au long du Moyen Âge, aucune bataille ne fut remportée par
la chevalerie seule, aucune ne fut non plus remportée sans elle.
Le perfectionnement des armes défensives des chevaliers et le renforcement de
leur caractère élitiste accentuent la dimension ludique de la guerre, et en réduisent
les risques par l’adoption de règles déontologiques. Elles constituent les
fondements des futures « lois de la guerre » qui s’élaborent entre le XIIe et le
XVe siècle. Ainsi en est-il du traitement des vaincus. Dans les charges, malgré
leurs armures, les chevaliers risquaient bel et bien leur vie, vulnérables à la lance
du chevalier, à la dague et aux armes d’hast (armes munies de hampes) du piéton
ou au carreau de l’arbalétrier. Après assaut ou réduction par la famine d’une place
forte, ils pouvaient d’être passés au fil de l’épée pour avoir refusé la reddition
honorable. Pourtant, peu à peu, le sort des vaincus s’améliore. Dès le XIIe siècle,
on ne pratique plus guère l’extermination des populations vaincues ou leur
réduction en esclavage, sauf aux marges de l’Occident chrétien. Au cours du
siècle, l’usage s’impose de ne pas tuer les chevaliers vaincus. On préfère les
mettre en prison et les libérer contre rançon. Cette pratique diminue le nombre
des morts, améliore le sort des captifs qu’il faut maintenir en bon état, mais
accroît les occasions de conflits : la guerre devient une activité rentable. Le
montant de la rançon dépend, bien sûr, du rang social du captif. Elle peut
atteindre des sommes colossales pour des rois ou des grands princes (100 000
marcs d’argent pour Richard Cœur de Lion en 1194), mais se réduit à quelques
livres pour les petits chevaliers. Les effectifs de la chevalerie, surévalués par les
chroniqueurs, donnent lieu à débats entre historiens. Aux XIe et XIIe siècles, on
peut accepter une proportion d’un chevalier pour 7 à 12 piétons. La chevalerie
constitue donc une élite très minoritaire dans les armées médiévales, ce qui
n’entame nullement sa prééminence réelle et surtout admise. Les sergents à
cheval, plus rarement les écuyers, combattent également montés. Tous les autres
guerriers sont des fantassins. La hiérarchie est reflétée par le montant des soldes :
vers 1200, un sergent à cheval touche deux fois plus qu’un piéton, un chevalier
quatre fois plus. Même hiérarchie dans le partage du butin : jusqu’au XIVe siècle,
la part du chevalier est le double de celle d’un sergent à cheval, le quadruple de
celle d’un piéton. Les vainqueurs prennent possession de l’équipement du vaincu,
auquel s’ajoutent la rançon et le pillage.
Une scène d’hommage vassalique.
Le texte de Galbert de Bruges retrace de manière vivante chacun des moments de
cette cérémonie : l’engagement d’homme à homme, le serment de fidélité et
l’investiture. Des miniatures (Heidelberg, XIVe siècle…) décrivent ce rituel
fondamental de la société féodale. L’hommage se déroule en plusieurs étapes,
fixées aux Xe et XIe siècles. Le vassal, tête nue et sans arme, s’agenouille devant
aux pieds de celui qui deviendra son « maître » (dominus). Il place ses deux
mains jointes entre les mains de celui-ci («ses mains étant jointes dans celles du
comte qui les étreignit »). Le seigneur le relève, lui donne un « baiser de paix »
sur les lèvres en lui donnant l’accolade, geste rétablissant des rapports d’égalité
entre les contractants. Puis le vassal prête serment de fidélité, d’abord sous forme
d’une promesse, puis sur la Bible ou sur des reliques d’un saint, ce qui confère un
caractère sacré au serment. Il prend donc Dieu à témoin en se reconnaissant «
l’homme » de son seigneur (aveu). Par ce geste, il « engage sa foi » et manifeste
son allégeance envers le pouvoir supérieur du suzerain sous la protection duquel
il se place. C’est alors que le seigneur, lui plaçant dans la main un objet
symbolique (par exemple des épis de blé qui symbolisent la terre reçue en fief, un
gant, un bâton ou une lance), l’investit de son fief (« le comte lui donna les
investitures ») et l’accepte comme « garçon de service » (vassus). L’hommage est
un lien d’homme à homme qui implique de la part du vassal plusieurs obligations
d’ordre politique et domestique, ainsi que des obligations dites féodales ou «
réelles ». Il reçoit un fief en échange de sa fidélité. À partir du XIe siècle en
France, il est exceptionnel que le vassal ne soit pas le feudataire de son seigneur.
Le seigneur attend de son vassal un dévouement total. La société féodale repose
seigneur, l’ost. Or, si elle est un service de
guerre en principe plus bref (deux jours par
exemple), elle peut prendre la forme non
seulement d’une patrouille ou d’une
opération de police, mais également d’une
expédition punitive ou d’une opération de
pillage sur un territoire voisin. Les
principaux ennemis sont ici les Français. Les
Anglais sont plus ordonnés et obtiennent
donc la victoire. Ils détruisent, pillent les
terres, les villages de France. Il ne faut y voir
là aucune brutalité anormale ou
extraordinaire et les Anglais sont légitimés
par l’auteur du texte. Après l’adoubement et
avant de prendre la direction de la seigneurie
familiale à la suite de leur père, les jeunes
chevaliers se mesurent dans des tournois,
type d’affrontement en vogue au XIIe siècle
dans l’Occident chrétien. Le tournoi est la
forme idéale d’entraînement à la guerre. À
l’époque de Guillaume le Maréchal, le
tournoi n’est pas un duel – ce qu’il va
devenir au XIVe siècle – mais une cohue,
dans laquelle des équipes (régionales ou
nationales), ayant chacune leurs couleurs et
leur capitaine, s’affrontent. La lance permet
de désarçonner l’adversaire et le combat se
termine souvent à l’épée. Le vainqueur
reçoit un prix (couronne), l’admiration des
spectateurs et plus particulièrement de la
dame dont il a défendu les couleurs. Mais
au-delà de la gloire, les jeunes chevaliers
recherchent l’argent. Les tournois sont en
effet des sources de revenus appréciables
(confiscation des armes, des chevaux, voire
rançon versée par le vaincu) ; ils
apparaissent comme le seul lieu où les
chevaliers peuvent s’enrichir aussi vite que
les marchands et, pour cela, intéressent
particulièrement les cadets de famille noble
sans fortune. Guillaume le Maréchal a été un
« champion » en matière de tournois. Le
tournoi décrit est une véritable bataille (ici,
le combat se poursuit jusque dans les rues de
villages) où s’affrontent des troupes entières,
et qui se solde par des morts et des blessés.
Face à cette situation, et sur l’entremise de
l’influence religieuse, le tournoi devient de
plus en plus un divertissement, voire un
spectacle mettant aux prises quelques
combattants en présence d’un prince et de sa
cour.
Les tournois
La pratique de la charge exige force et
habileté individuelles, cohésion et discipline
collectives. Tout cela ne peut s’acquérir que
par un entraînement assidu. Ni les exercices
physiques, ni les jeux d’escrime, ni la
quintaine ne remplacent sur ce plan le
tournoi, dont on connaît mal les origines. Sa
faveur ne cesse de croître dès son apparition,
dans la seconde moitié du XIe siècle, jusqu’à
la fin du Moyen Âge. Il est particulièrement
prisé des jeunes, turbulents et instables,
97
donc sur des relations de fidélité personnelles entre les seigneurs. L’hommage
crée en réalité une « parenté supplémentaire » (M. Bloch).
Les chevaliers créent un climat d’insécurité dans les campagnes occidentales des
IX-XIe siècle.
Les Moralia in Job font partie des textes les plus fréquemment copiés dans les
scriptoria monastiques. Oeuvre de Grégoire le Grand au VIe siècle, cet ouvrage
est un commentaire du livre de Job. Les enluminures illustrent souvent une scène
de razzia, inspirée par Satan mais opérée par un seigneur et ses gens d’armes.
Après une période d’instabilité liée principalement aux diverses invasions qui ont
touché l’Occident chrétien durant les IXe et Xe siècles, l’Église tente de
restreindre la violence de l’époque. Dans un premier temps, le concile de
Charroux en 989 vise à limiter les vengeances et les guerres privées ; de plus,
l’Église soustrait certaines catégories sociales (enfants, femmes, pèlerins inermes,
clercs, paysans et marchands) aux violences de ces guerres. Les guerriers
contrevenant à la « paix » encouraient l’excommunication. L’Église a donc
d’abord tenté de rappeler à l’ordre la noblesse en condamnant sa violence lors de
plusieurs conciles. Ces efforts restant vains, les évêques prennent alors l’initiative
de réunir des assemblées de paix : les participants s’engagent, face à Dieu, à
respecter tout une série d’interdits et à observer une paix inviolable. Le « serment
de paix » imposé par l’Église a pour but de canaliser la violence aristocratique et
d’y mettre fin (pour sept ans, selon les termes du serment). Ces « pactes de paix »
concernent d’abord la grande noblesse, puis s’étendent aux chevaliers et sont un
moyen, pour l’Église, de canaliser la violence aristocratique tout en réaffirmant
avec force son autorité sur le monde laïc.
Ce mouvement est complété, au concile d’Arles (1037-1041) puis de Narbonne
(1054) par la mise en place de la « Trêve de Dieu », qui impose aux chevaliers de
ne pas combattre lors des grandes fêtes chrétiennes (Avent, Carême, Noël, temps
pascal, etc.) ni certains jours de la semaine (du samedi, puis du mercredi soir au
lundi matin). Raoul Glaber dans sa description souligne à juste titre les
principaux caractères de l’évènement : l’action conjointe des évêques, des abbés,
des princes, l’existence d’une liste d’interdits, de condamnations (à mort,
d’excommunication, d’exil) et de promesses positives jurées par les participants.
Ceci témoigne de l’influence croissante du christianisme dans la société. Les
assemblées paroissiales jugent, en présence d’autorités ecclésiastiques qui
disposent de moyens coercitifs, les contrevenants à la trêve. La volonté
pacificatrice de l’Église catholique rencontre aussi l’intérêt bien senti des
chanoines par exemple, qui en échange du pardon obtiennent un alleu, permettant
ainsi d’agrandir leurs domaines. L’Église parvient à diffuser ses valeurs dans la
société violente de la féodalité.
Le site médiéval de Charavines, en Isère, sur les bords du lac de Paladru, est
occupé au début du XIe siècle puis abandonné. Il a été protégé par les eaux du lac
qui l’ont recouvert et les archéologues y ont fait des découvertes importantes.
Occupé par des familles de « chevaliers paysans », il nous laisse les vestiges de
maisons d’un village de cette époque. Les matériaux nécessaires à cette maison :
le toit est fait de chaume, les murs sont faits de clayonnages recouverts de terre
séchée, la palissade est en bois ainsi que la charpente de la maison. Celle-ci était
sans doute construite par le paysan et sa famille, ses voisins (même si l’élévation
des lourdes poutres de la charpente devait nécessiter un système de poulies) et
non par des artisans spécialisés.
II. Des gentilshommes dotés d’un idéal chrétien
Dès le milieu du XIIIe siècle, on ne peut plus guère y entrer que par naissance ou
décision royale d’anoblissement. La « noble corporation des guerriers d’élite à
cheval » se mue ainsi en « corporation élitiste des guerriers nobles ». Après 1300,
cette dimension sociale et honorifique s’accentue alors même que son rôle
militaire tend à diminuer sur le champ de bataille. Elle traduit un rang social
élevé, un honneur suréminent, une décoration que tous les nobles n’atteignent
pas. Certains historiens estiment que la chevalerie se réfugie dans un monde
imaginaire, celui de l’idéologie, où elle joue les premiers rôles.
À la fin du Moyen Âge, le mot chevalier en vient à désigner un grade nobiliaire
sans cesser de s’appliquer à l’exercice au moins théorique d’une fonction armée.
Les aspects culturels et idéologiques l’ont emporté sur les aspects fonctionnels.
Les ordres laïcs de chevalerie accentuent encore ces aspects honorifiques et y
ajoutent des dimensions diplomatiques. La chevalerie, pendant ce temps, devient
une institution, un modèle culturel se nourrissant de ses propres valeurs exaltées
cadets de famille ou pauvres chevaliers, en
quête d’aventures, de bonnes fortunes ou
simplement de subsistance. Les rois et les
princes y prennent également part, à la tête
de véritables équipes de tournoyeurs
professionnels, dont les meilleurs (tel le
fameux Guillaume le Maréchal, au XIIe
siècle) peuvent parfois se hisser, par leur
prouesse, à un rang social très élevé,
généralement par le biais d’un riche mariage.
Les tournois présentent quatre traits
principaux qui expliquent leur succès : un
aspect utilitaire d’entraînement aux combats
de la guerre ; une dimension ludique qui en
fait un jeu mais aussi un sport de
professionnels dont le but est de vaincre
pour la gloire et le gain ; un enjeu socioéconomique : les chevaliers sans fortune y
cherchent l’occasion de capturer un
adversaire pour en tirer rançon, s’emparer du
même coup de son équipement fort coûteux,
se faire remarquer et embaucher par les
princes, ou même – qui sait ? – séduire une
riche héritière ; un caractère festif, qui en fait
un spectacle rassemblant des foules
considérables. Ces quatre éléments
cristallisent des valeurs exaltées par les
romans courtois et arthuriens, dans lesquels
les tournois occupent une place de choix.
Occasion, pour les meilleurs, d’obtenir prix
de vaillance, louanges, renommée,
admiration et faveurs des dames. Les plus
réputés peuvent dans une certaine mesure
être comparés, à notre époque, aux vedettes
de la chanson, du cinéma ou du sport !
Le tournoi-mêlée domine jusqu’à la fin du
XIIe siècle. C’est une guerre véritable, mais
codifiée, opposant deux camps parfois
inégaux, constitués par affinité. Le terrain
d’affrontement est un espace ouvert à
proximité d’une ville : il comprend village,
champs et bosquets propices aux
embuscades. Les charges y sont massives et
collectives comme à la guerre. Mais le but
n’est pas de tuer, seulement de vaincre et de
capturer l’adversaire. S’il y a parfois des
morts et souvent des blessés, c’est toujours
par accident. L’aspect collectif de
l’engagement n’exclut pas la prouesse
individuelle : les participants élisent le
meilleur d’entre eux. Le tournoi constitue
ainsi un creuset social, développant le
compagnonnage et assurant la cohésion
sociale, unissant princes et chevaliers dans
une mentalité corporatiste et élitiste, dans un
type de comportement empreint d’un réel
complexe de supériorité.
La littérature courtoise s’empare de ce
thème, glorifie l’exploit individuel, exalte
l’amour « courtois » qu’il fait naître chez les
dames, accroissant à son tour la valeur du
chevalier. Le tournoi prend alors des aspects
plus mondains. Pour les rendre moins
meurtriers, on emploie parfois, au XIVe
siècle, des lances dites « à plaisance », dont
98
par la littérature qui, à son tour, influence les mentalités et contribue à la
formation de l’idéologie chevaleresque, élément culturel majeur de la société
médiévale.
Au cours du XIIe siècle, la morale particulière de la chevalerie, qui s’exprime
dans les oeuvres de la littérature médiévale en langue vulgaire, s’est imposée à
l’ensemble de l’aristocratie européenne. À la base de cette morale se situent la
vaillance et la loyauté ; à ces deux vertus majeures s’ajoutent la largesse, c’est-àdire le mépris du profit, et la courtoisie.
L’idéal chevaleresque est le reflet de cette société du XIe siècle, voire du début
du XIIe siècle, où les guerres privées ravagent encore certaines contrées de
l’Occident, malgré l’existence d’institutions de paix.
L’entrée en chevalerie
Dans les annales et les chroniques antérieures au XIe siècle, les plus anciennes
mentions de remise des armes, en particulier de l’épée, concernent des empereurs,
des rois, puis des princes au moment où ils atteignent l’âge des responsabilités. Il
ne s’agit pas ici d’adoubement, mais d’une sorte de cérémonie d’investiture ou
d’intronisation liée au sens symbolique de l’épée, signe d’exercice des pouvoirs
de justice, de police et de coercition armée. Les bénédictions sur l’épée
prononcées dans ces cérémonies de couronnement seront par la suite (à partir du
XIe siècle) réutilisées pour les guerriers partant en campagne, puis plus tard pour
les adoubements, faisant ainsi glisser sur la chevalerie de nombreux traits de
l’éthique royale.
On ne connaît pas de rituel d’adoubement de chevaliers « ordinaires » avant le
milieu du XIIe siècle. Il se confond sans doute avec la simple remise des armes
comme « outils de travail », marquant leur entrée, par recrutement seigneurial,
dans l’exercice légitime de leur profession. Celle-ci implique pour eux les devoirs
ordinaires des soldats : obéir à leur patron-seigneur et le servir par les armes. S’il
s’agit, en revanche, d’un châtelain ou d’un grand seigneur, l’entrée dans la
carrière s’insère dans un ensemble bien plus vaste de fonctions, de services et de
rapports de pouvoir que nous traduisons généralement par le terme générique de «
féodalité ». Tous impliquent l’action guerrière, mais ils la dépassent
singulièrement.
En d’autres termes, par la remise des armes, le guerrier est admis à agir dans le
cadre des fonctions qui lui incombent compte tenu de son rang. Il s’agit donc
d’un acte déclaratif public d’ordre professionnel, et non d’une promotion sociale
ou honorifique. Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, la chevalerie, aux
XIe et XIIe siècles, n’est pas une confrérie égalitaire dans laquelle on entre par un
adoubement promotionnel qui serait une collation d’un titre ou d’un grade. C’est
une corporation inégalitaire, avec ses patrons et maîtres (les princes et sires
recruteurs) ; ses compagnons (les chevaliers de base) ; ses apprentis (les juvenes,
bachelers, écuyers, valets, servant « pour armes » dans l’entourage des sires) ; ses
saints patrons (Georges, Démétrius, Mercure, etc.) ; ses outils spécifiques, armes
défensives (heaume, haubert, écu) et offensives (épée, lance) ; son rituel d’entrée
(l’adoubement, à la fois rite initiatique et de passage faisant d’un jeune un adulte,
et d’un civil un guerrier).
Cette corporation, on l’a dit, demeure ouverte jusqu’à la fin du XIe siècle. Mais
avant cette date, contrairement à ce que l’on a longtemps répété après Marc
Bloch, la chevalerie ne confère nullement la noblesse. Grâce à ses qualités
physiques, à son courage et à ses aptitudes au combat, le nouveau chevalier de
base entre cependant en contact avec la société aristocratique qu’il sert. S’il
défend bien son seigneur, il peut espérer recevoir un bénéfice, une terre, voire une
noble épouse (il ne deviendra pas noble pour autant, mais ses descendants le
seront car la noblesse se transmet par la mère). Cet espoir d’ascension sociale, si
largement présent dans la littérature du XIIe siècle, disparaît peu à peu lorsque la
noblesse réserve la chevalerie à ses fils et la transforme en caste, exigeant, pour
l’adoubement d’un jeune, la preuve que quatre de ses ancêtres au moins furent
eux-mêmes nobles et chevaliers. Cette fermeture ouvre une crise profonde dans la
société médiévale en durcissant les clivages et les exclusions.
Les meilleures descriptions d’adoubement chevaleresque nous sont fournies par
les textes du XIIe siècle. La plupart des éléments connus par la suite y figurent
déjà, et ces descriptions, destinées à plaire au public des cours seigneuriales, ont
l’avantage de mettre l’accent sur ce qui lui importait le plus. Les aspects religieux
révélés par la liturgie, que l’on pourrait croire essentiels, y figurent peu, voire pas
du tout. Certes, les armes ont pu préalablement faire l’objet d’une bénédiction.
On sait que l’épée, au moins dans certains cas, avait été auparavant déposée sur
la pointe est remplacée par une couronne
crantée. La joute individuelle, à l’intérieur
des lices (aspect tardif), souvent au cœur des
villes, devant tribunes, prend alors le pas sur
le tournoi-mêlée. Au XVe siècle, des
barrières séparent les combattants, et les
cuirasses de joute, renforcées côté gauche,
peuvent dépasser 50 kg. Le rôle des dames,
dont les champions portent les couleurs,
s’amplifie. Elles leur distribuent parfois le
prix selon le verdict des hérauts d’armes,
spécialistes de l’héraldique, devenus
indispensables depuis que les chevaliers en
armures ne peuvent plus être distingués que
par leurs armoiries.
Le tournoi, à la fois sport, entraînement et
fête, traduit mieux que la guerre la mentalité
et les valeurs chevaleresques. Il permet
d’affermir les règles, coutumes et mœurs
transposées dans la guerre elle-même.
La bataille d’Azincourt (25 octobre 1415)
Elle est l’illustration funeste de la dérive
d’une chevalerie française fort éloignée de
ses fonctions premières et n’en ayant
conservé que les traits idéologiques
caricaturaux. Malgré leur supériorité
numérique, les Français furent sévèrement
battus et massivement exterminés pour
plusieurs raisons : une hypertrophie de
l’avant-garde, due au fait que tous
souhaitaient se réserver la gloire d’une
victoire prévisible ; le choix de faire
combattre à pied la quasi-totalité de la
chevalerie, à l’exception des ailes ; des
chevaliers trop lourdement armés du « blanc
harnois », qui furent vite épuisés par une
marche sur un sol détrempé. Par ailleurs, on
peut incriminer l’option de ne pas préparer
l’attaque par un tir nourri des arbalétriers,
relégués au second plan. Enfin, il faut noter
l’efficacité très supérieure des archers
anglais polyvalents, qui tuèrent les chevaux
de la cavalerie de secours, achevant ou
capturant les chevaliers blessés.
Par ses origines, sa formation, ses qualités,
ses exploits et son destin hors du commun,
Richard Cœur de Lion représente, dès le
Moyen Âge, l’archétype du chevalier.
Richard Cœur de Lion (1157-1199) est le
fils cadet d’Henri II Plantagenêt et
d’Aliénor, duchesse d’Aquitaine et ex-reine
de France. Face aux rois de France se
réclamant de Charlemagne, la dynastie
Plantagenêt met l’accent sur la dimension
chevaleresque d’Arthur, dont elle se dit
héritière. Aucune cour n’a d’ailleurs mieux
glorifié la chevalerie et exalté ses vertus.
La jeunesse d’un fier combattant
Le jeune Richard apprend très tôt l’art de la
guerre dans les opérations de « pacification »
menées contre les barons d’Aquitaine, jaloux
de leur indépendance et rebelles à l’autorité
du roi. Dans ces combats répétés, il acquiert
99
l’autel pour y être bénite ; les auteurs ecclésiastiques en déduisent que, ayant «
pris leur épée de l’autel », les chevaliers devraient par-là même se sentir des
devoirs envers l’Église ; il est très probable que cette perception demeure un vœu
pieux. Ces aspects religieux et liturgiques n’ont guère retenu l’attention des
épopées. L’adoubement y reste foncièrement laïc. Il reste aussi ouvert : les textes
signalent des personnages qui ne sont manifestement pas nobles mais qui, par
leur courage au combat et leur fidélité, sont « adoubés ». Dans ce cas, la
cérémonie est des plus sobres : on leur remet seulement des armes. Elle prend par
la suite des traits fastueux (et coûteux) lorsqu’elle devient purement nobiliaire.
Mais au XIIIe siècle, l’Église a marqué de son empreinte la noblesse (cf. la
cérémonie de l’hommage), mais aussi la chevalerie, comme le montre la
cérémonie de l’adoubement : rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte
initialement profane, cette cérémonie a pris progressivement un caractère plus
religieux – après une veillée de prières dans la chapelle ou l’église, le chevalier
reçoit heaume, haubert, écu et bannière, puis son épée, bénie auparavant par un
prêtre et les étriers, éperons et le destrier (cheval de guerre, à différencier du
palefroi, le cheval qui ne sert qu’à se déplacer). L’adoubeur ou parrain lui donne
alors un coup du plat de la main sur la nuque, appelé paumée ou collée. Puis le
chevalier monte à cheval et s’en va frapper de sa lance un mannequin : c’est la
quintaine. La vaillance guerrière a été dès lors réorientée au service des pauvres,
de la défense de la paix en Occident et des croisades en Orient, donc des justes
causes. La chevalerie devient une mission et l’on y entre désormais comme
chevalier du Christ. Une chanson de geste du XIIe siècle, écrite par Raoul de
Cambrai, décrit l’adoubement. L’idéal chevaleresque fait de chaque chevalier un
personnage hors du commun. Ici, le heaume donné à Raoul est celui de Roland, le
neveu de Charlemagne. Son épée a demandé sept ans du travail d’un forgeron.
Son cheval est le « plus rapide sous le ciel ».
Église et chevalerie
Au fil du temps, l’adoubement prend aussi une teinte sacramentelle. Avant le Xe
siècle, l’Église ne s’intéresse guère aux milites, guerriers subalternes des
châtelains. Elle en perçoit la menace à propos des conflits entre seigneuries
voisines, dans lesquels elle est elle-même impliquée. Dans les assemblées de paix
(Paix de Dieu), l’Église menace d’excommunication les guerriers qui se livrent au
brigandage et surtout ceux qui lui portent atteinte. La remise des armes, en
revanche, retient toute son attention, car il s’agit alors de personnages qui
détiennent le pouvoir de la société seigneuriale, et dont elle a tout à attendre ou à
craindre. Les rituels du sacre royal en témoignent ; ils sont lourdement chargés de
déclarations éthiques demandant à Dieu qu’il aide le roi dans les divers aspects de
sa mission : bonne justice, fidélité à la foi, protection des églises, défense de ses
intérêts, assistance aux pauvres et aux faibles. L’empereur est d’abord le
défenseur attitré. Mais l’éclatement politique et la multiplication des conflits qui
accompagnent le déclin du pouvoir central et l’essor des principautés (vers l’an
mil), obligent à trouver d’autres défenseurs. Au XIe siècle, l’Église de Rome
recrute ainsi des « soldats de Saint-Pierre » (milites sancti Petri), guerriers
mercenaires.
Les riches monastères ou les églises sont menacés par les Normands, Hongrois et
Sarrasins (jusqu’au XIe siècle au moins), mais aussi par les seigneurs du
voisinage contestant, à tort ou à raison, les donations faites par leurs ancêtres, ou
désireux d’imposer les taxes, redevances et « coutumes ». Pour se défendre (le
port des armes étant interdit aux clercs et aux moines), ces établissements doivent
recruter. Certains rémunèrent directement des guerriers, les milites ecclesiæ ;
d’autres, plus nombreux encore, confient à un seigneur laïc la charge lucrative de
leur protection armée (advocati ou defensores ecclesiæ). C’est pour eux que
l’Église, s’inspirant des bénédictions du sacre royal, compose des rituels
d’investiture, longtemps considérés, à tort, comme des rituels d’adoubement.
Leur fonction de défenseurs des églises permettait aisément de valoriser et même
de sacraliser leur combat sous les bannières du saint patron. Très riches en
bénédictions, ces rituels rappellent la dignité et les devoirs de la mission. À partir
du XIIe siècle, certains de leurs éléments ont été réutilisés pour des adoubements
de chevaliers ordinaires. La prédication de la croisade par Urbain II en 1095, peut
être considérée comme une tentative de la papauté de prendre le commandement
d’une nouvelle chevalerie, qui se mettrait désormais à son service dans le
contexte de la lutte pour le dominium mundi initiée par la réforme grégorienne.
L’échec de cette tentative conduit à la formation des ordres religieux militaires, à
commencer par celui des Templiers en 1119, ces moines-croisés pour lesquels
sa réputation de guerrier et son surnom de «
Cœur de Lion ».
Richard, au lendemain d’une grave maladie
du souverain Henri II, reçoit l’Aquitaine. Il
semble d’abord devancé par son frère aîné
(Henri le Jeune), couronné roi d’Angleterre
en 1170. Mais leur père se rétablit et
n’entend pas se laisser dépouiller de son
autorité. Il garde entre ses mains la totalité
des pouvoirs dans tout son « empire
Plantagenêt », ne laissant à ses fils Henri,
Richard, Geoffroy et Jean que des titres
vides de sens et des moyens financiers très
réduits. Cette condition de dépendance
humiliante devenant vite insupportable, les
quatre frères se révoltent, soutenus par leur
mère. Vaincus en 1174, ils doivent se
soumettre, tandis qu’Aliénor est maintenue
captive en Angleterre jusqu’à la mort de son
mari en 1189.
Pour occuper ses fils domptés pour un
temps, Henri II envoie Richard guerroyer en
Aquitaine, afin de mater des révoltes
seigneuriales ; il confie son aîné Henri le
Jeune à son homme de confiance, Guillaume
le Maréchal, tenu pour le meilleur chevalier
du monde. Henri participe à de nombreux
tournois, est instruit, dirigé et parfois sauvé
par son mentor. Il y gagne une solide
réputation de chevalier tournoyeur, qu’il
conservera jusqu’à sa mort, survenue à
Martel en 1183. L’Histoire de Guillaume le
Maréchal brosse de lui cet éloge funèbre : «
À Martel, mourut, ce me semble, celui qui
unit en lui, ensemble, toute la courtoisie et la
prouesse, la débonnaireté et la largesse ».
Ces vertus chevaleresques que l’on reconnaît
à Henri le Jeune sont par la suite illustrées
par son cadet Richard, devenu roi en 1189. Il
personnifie l’image parfaite du « roichevalier ». Le trouvère Ambroise justifie
son récit par la nécessité de publier les vertus
chevaleresques du roi : « Il convient que soit
racontées la courtoisie et la prouesse qu’il fit
alors, et sa largesse ».).
L’incarnation de la chevalerie
Selon Raoul de Houdenc, qui rédige son
Roman des eles de courtoisie quelques
années plus tard, Largesse et Courtoisie sont
les deux ailes de Prouesse. La courtoisie est
une vertu spécifique de la chevalerie : elle
consiste, dit-il, à honorer et protéger
l’Église, écarter l’orgueil et la vantardise,
aimer la joie, les chansons et les dames, se
garder de l’envie, ne pas médire et aimer «
de cœur ». L’auteur entend donc par «
courtoisie » le savoir-vivre d’un chevalier
désireux de bien se comporter à la cour. Au
sens classique du terme, cette vertu ne
semble pourtant pas manifeste chez Richard.
Certes, il sait recevoir et se pique de poésie :
lors de sa captivité au retour de la croisade, il
compose en ancien français une « rotrouenge
», chant ou complainte qui nous a été
conservée. Il s’entoure de poètes qui sont
100
Bernard de Clairvaux rédige son Éloge de la nouvelle chevalerie.
L’évolution de l’adoubement
La tentative de l’Église d’infuser ses valeurs dans l’idéologie de la chevalerie se
traduit par la cléricalisation de l’adoubement, à partir du premier tiers du XIIe
siècle. De nombreux auteurs s’efforcent, dans des œuvres didactiques ou
poétiques (par exemple L’Ordène de Chevalerie), de donner des divers aspects de
cette cérémonie une interprétation allégorique spiritualisante. Tous les rites y
prennent alors une signification religieuse, voire mystique. Le bain du chevalier
est comparé au baptême ; sa ceinture blanche doit l’écarter de toute luxure ; ses
éperons symbolisent le courage et l’ardeur qu’il lui faut avoir pour Dieu ; son
épée, la droiture et la loyauté qui doivent le pousser à défendre la religion, le
pauvre et le faible. Vers 1230, Lancelot du Lac utilise la même interprétation
symbolique pour montrer que le chevalier doit être à la fois le seigneur du peuple
et le serviteur de Dieu. L’aspect aristocratique de l’adoubement se renforce au
cours du XIIIe siècle. La noblesse étant maintenant acquise par le seul droit de
naissance, tous les nobles ne sont plus tenus, comme jadis, de se faire adouber.
L’adoubement devient alors une « décoration » supplémentaire interdite aux
roturiers. Seule la dispense royale, véritable lettre d’anoblissement, autorise un
non-noble à être « fait chevalier ». La plupart des nobles et beaucoup de roturiers
pratiquent pourtant le métier des armes et combattent en chevaliers sans en avoir
le « titre ». L’adoubement glisse alors de plus en plus vers une signification
honorifique et promotionnelle. Aux XIe et XIIe siècles, on adoubait souvent à la
veille d’une bataille pour disposer de guerriers à cheval plus nombreux. Aux
XIVe et XVe siècles, on le fait plus fréquemment après la bataille, récompensant
ainsi par l’octroi d’un titre honorifique les nobles guerriers à cheval. On
comprend que la cérémonie soit ici abrégée, réduite à son rite principal,
transformant la colée en accolade.
L’aspect militaire de l’adoubement, cependant, ne disparaît pas. La corporation
s’est seulement aristocratisée, muée en caste élitiste, non seulement sur le plan
professionnel mais aussi social. La valeur morale et religieuse de la cérémonie ne
s’est pas renforcée pour autant, et l’on peut même considérer la formation des
ordres laïcs de chevalerie, à partir du XIVe siècle, comme une tentative de
redonner un lustre moral que la chevalerie réelle avait perdu aux yeux de
beaucoup.
L’idéologie chevaleresque
Qu’est-ce que la chevalerie ? Ce concept, on l’a vu, a considérablement évolué au
cours des temps. Dans son acception latine antique, militia désigne la force armée
au service de l’État romain. Dès le début du Moyen Âge, l’affaiblissement de la
notion d’État a conduit à la privatisation de la fonction publique et au
renforcement du caractère aristocratique de la fonction militaire. Sous l’Empire
carolingien, entre les mains des seigneurs qui la dirigent, la militia prend des
connotations sociales qui la rapprochent de la vassalité, de la féodalité, de la
noblesse, sans que l’on puisse toutefois la confondre avec aucune de ces notions.
Dans le même temps, du ixe au XIe siècle, l’évolution économique et sociale de
l’Europe conduit au renforcement de la prééminence du cavalier, qui devient
alors le guerrier par excellence. La militia, dans son acception guerrière, se
confond avec la cavalerie lourde. Ce caractère élitiste se renforce encore, au cours
du XIe siècle, avec l’évolution technique de l’armement offensif et surtout
défensif. Certes, il serait naïf de faire naître la chevalerie de la seule méthode de
la lance couchée, qui se répand alors ! Les chevaliers ne combattent pas toujours
à cheval ni seulement avec la lance. L’adoption de cette méthode par l’élite de la
cavalerie est pourtant significative. Elle symbolise ce qui distingue désormais la
chevalerie de tous les autres guerriers, fussent-ils à cheval. Elle s’accompagne de
la formation progressive d’un comportement commun, ébauche d’un code
déontologique fondé sur la notion d’honneur, qui va, dans une certaine mesure,
humaniser les « lois de la guerre ». Dans le même temps, l’Église tente de lui
donner une mission et une éthique. Ainsi s’ébauchent, du XIe au XIIIe siècle, les
traits que nous considérons aujourd’hui comme majeurs et caractéristiques de la
chevalerie. Il convient d’en apprécier la portée en examinant, dans la réalité plus
que dans la fiction, le comportement des chevaliers durant les guerres. La
littérature n’est toutefois pas à négliger. Elle exalte l’aventure, les vertus de
prouesse, largesse et courtoisie, et contribue à forger le thème du parfait
chevalier, supérieur au clerc, modèle culturel. Il ne sera supplanté, plusieurs
siècles plus tard, que par celui d’« honnête homme ». C’est dire la puissance de
parfois des chevaliers vaillants, comme le
fameux Bertran de Born, qui ne le ménage
pas toujours, le poussant sans cesse à la
guerre. Mais son peu d’intérêt pour les
femmes (il était plutôt homosexuel) le place
en marge du « discours courtois sur l’amour
», où la femme est exaltée.
La largesse, tenue pour vertu majeure du
chevalier (surtout s’il est de haut rang !) est
chantée par ceux qui en vivent : dépendants
et courtisans, poètes et romanciers. Elle
consiste à mépriser l’argent, à le dépenser, le
dilapider par des legs à l’Église et des
aumônes aux démunis, mais surtout par des
dons aux pauvres chevaliers qui, pour
survivre, ont besoin de ces libéralités en
argent, habits, étoffes, chevaux et armes, et
plus encore en entretien direct, par
l’embauche. Ces dépenses somptuaires lient
celui qui reçoit à celui qui donne et
renforcent la solidarité de classe unissant
dans un même groupe aristocratique, la
chevalerie, ceux qui pratiquent la largesse et
ceux qui en vivent. Richard, par goût mais
aussi par calcul, sait user de cette vertu qui
accroît sa renommée et lui sert de
propagande. Ainsi, sitôt débarqué à Acre, il
débauche des chevaliers français en leur
offrant des salaires très supérieurs à ceux
qu’ils recevaient jusqu’alors du roi de
France. Il éblouit par ses largesses, et l’on
comprend qu’une telle libéralité soit
regrettée lors de son départ : « Celui qui
aurait été présent lors de son départ aurait vu
les gens qui pleuraient tendrement en
l’accompagnant, priaient pour lui, et
regrettaient sa prouesse, sa valeur et sa
libéralité. »).
Quant au terme de « prouesse », il désigne
tout acte qui valorise son auteur et suscite
admiration et envie. Vertu chevaleresque par
excellence, elle allie force physique, science
du combat, vaillance morale et courage
indomptable jusqu’à la témérité, au mépris
de la peur toujours présente. Ambroise,
parmi d’autres, insiste sur cette vertu de «
Richard, le preux roi d’Angleterre, si expert
en bataille et en art militaire »).
Il en fait preuve dans de nombreuses
batailles, en particulier à Arsouf et à Jaffa,
qu’il parvient à arracher à Saladin, s’attirant
ainsi l’estime de son rival musulman.
Saladin admirait en effet la vaillance de
Richard, sa grande prouesse et son grand
cœur. Peu avant le départ du roi, il invita
l’archevêque de Canterbury et lui demanda
de comparer ses mérites à ceux de Richard.
L’évêque brossa du souverain Plantagenêt ce
portrait : «De mon seigneur, je peux bien
vous dire que c’est le meilleur chevalier du
monde, et le meilleur guerrier, large et plein
de qualités ».).
La réponse de Saladin traduit son admiration
pour les vertus chevaleresques du roi et sa
désapprobation devant sa démesure : « Et il
101
l’idéologie chevaleresque qui se forge au XIIe siècle. La chevalerie devient alors
un mode de vie, une éthique, un modèle social et moral, bientôt un mythe.
La constitution d'un idéal chevaleresque doit beaucoup à la diffusion d'une
littérature nouvelle en langue vulgaire, en opposition au latin savant. Ainsi, à
partir du XIIe siècle, l'écrivain Chrétien de Troyes crée le modèle du parfait
chevalier Lancelot ou Perceval à travers ses romans. C'est par ce biais que l'idée
de chevalerie s'est alors transmise. Ce ne sont pas les petits chevaliers rapaces et
cruels que la postérité a retenus du monde féodal mais une certaine idée de
l'honneur, de la bravoure, de champion de la bonne cause. Ainsi, Perceval se
donne pour mission de rapporter à la cour du roi Arthur le vase sacré ayant
contenu le sang du Christ versé sur la Croix, le Graal. La conduite d'un bon
chevalier doit être charitable : ne jamais tuer un adversaire vaincu qui demande
grâce, conseiller ceux qui sont dans la détresse. Il doit aussi fréquemment prier.
La courtoisie, née dans les cours méridionales, a profondément inspiré l’idéal
chevaleresque au XIIIe siècle ; le chevalier doit aimer une femme belle et
vertueuse mais inaccessible car mariée (même si le mariage reste office de
famille, le mariage chrétien s’impose). C’est pour elle qu’il réalisera les
prouesses les plus audacieuses (comme Lancelot pour la reine Guenièvre).
L’amour devient le mobile de l’action chevaleresque et les chevaliers transfèrent
à la dame élue l’aide et la fidélité dues aux seigneurs. Ainsi, à côté des devoirs
envers le seigneur, des devoirs ont été établis envers la femme aimée, que le
chevalier prétend séduire par sa vaillance, sa largesse et sa loyauté.
Renart le goupil est au contraire est le modèle du chevalier anti-courtois.
La « nouvelle chevalerie » du XIIIe s est parfaitement incarnée par saint Louis.
III. Des seigneurs puissants
Au XIIIe siècle, certains nobles n’ont pu se maintenir dans la noblesse ; en
revanche, les chevaliers, de plus en plus souvent détenteurs des attributs du
pouvoir, dotent de tours leurs demeures et jugent les paysans. Vers 1280, la
distinction a cessé d’être faite entre les nobles et les chevaliers. Dès lors, les
chevaliers sont passés devant les nobles non adoubés. À la fin du XIVe siècle, la
fusion est totale mais l’entrée dans la noblesse et la chevalerie, « crise oblige »,
est plus difficile.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
lui répondit : Je sais que le roi a beaucoup de
vaillance et de hardiesse, mais il se lance si
follement au combat ! Tout grand prince que
je sois, je préférerais avoir avec mesure
largesse et jugement plutôt que hardiesse
démesurée. ».
À l’efficacité de l’action collective, il semble
bien en effet que Richard ait préféré l’exploit
individuel procurant gloire et louanges de
ses pairs. En cela, son comportement est
bien celui d’un chevalier, toujours prêt à
sauter le premier sur ses armes et à charger à
la tête de ses compagnons, en quête de «
chevalerie », d’exploit mémorable accompli
dans une charge. Ses conseillers,
particulièrement les clercs, lui reprochent en
vain cette excessive témérité.
Une fin héroïque
Ce goût de l’exploit le conduit à
s’enthousiasmer pour tout acte guerrier hors
du commun. Cela lui coûta la vie en avril
1199 : tandis qu’il assiégeait, à Châlus, un
château défendu par quelques soldats, il vit
derrière les créneaux un arbalétrier qui, muni
d’une poêle à frire, parait les traits qui lui
étaient adressés avant de délivrer le sien.
Richard s’approcha, mal protégé, et pour
applaudir à cet exploit. Un carreau d’arbalète
l’atteignit entre le cou et l’épaule. Il en
mourut huit jours plus tard, dans les bras de
sa mère Aliénor. Gaucelm Faidit, troubadour
contemporain de Richard, composa peu
après une complainte sur la disparition de ce
modèle de chevalerie : « Mort est le Roi, et
mille ans ont passé depuis qu’il y eut et
qu’on vit un homme aussi preux, et il n’y
aura jamais homme pareil à lui, si libéral, si
puissant, si hardi, si prodigue, et je crois
qu’Alexandre, le roi qui vainquit Darius, ne
donna ni ne dépensa pas autant que lui ; et
jamais Charlemagne ni Arthur n’eurent plus
de valeur ; car, pour dire la vérité, il sut de
par le monde se faire craindre des uns et
aimer des autres. ».
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
102
HMA – Venise et Bruges au Moyen Age
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Grande exposition présentée par l'Institut du monde arabe sur Venise et la mer (octobre 2006-avril 2007).
Ouvrages généraux :
Philippe BRAUNSTEIN, Robert DELORT, Venise, portrait historique d'une cité, Le Seuil, (1971) 1988.
Frederic C. Lane, Venise, une République maritime, John Hopkins University Press, 1973, Flammarion, 1985
Jean-Claude Hocquet, Venise au Moyen Age (Les Belles Lettres, 2003)
Jean-Claude Hocquet, Venise et la mer : XII°-XVIII° s (Fayard, 2006)
Elisabeth Crouzet-Pavan, Venise, une invention de la ville (XIIIe-XVe siècle), coll. « Époques », Champvallon, 1997
Elisabeth Crouzet-Pavan, Venise triomphante, les horizons d'un mythe, Albin Michel, 1999. Réed. poche, Albin Michel, coll. «
Bibliothèque de l'évolution de l'humanité », 2004
René Burlet et André Zysberg, Venise : la Sérénissime et la mer, Gallimard, coll. « Découvertes », n° 396, 2000.
S. Roux, Le Monde des villes au Moyen Âge, XIe-XVe siècles, Hachette supérieur, 1994.
J. Heers, La Ville au Moyen Âge, Fayard, Paris, 1990.
Documentation Photographique et diapos :
Jean-Claude Hocquet, Venise et Bruges au Moyen Âge, Dossier de la Documentation photographique, n° 8011, Paris, 1999.
(spécialiste du sel et de Venise à l'époque médiévale).
« L’homme et la ville au Moyen Âge », Documentation photographique, n° 6061, 1982.
« Marchands et métiers au Moyen Âge », Documentation photographique, n° 6009, 1974.
« Vivre au Moyen Age », Documentation photographique, n° 6050
Revues :
« Venise invente le capitalisme », L’Histoire, n° 239, janvier 200, p. 41.
« Venise la magnifique », L’Histoire, n° 208, mars 1997.
J. Boutier, «Venise un empire sur la mer», L’Histoire, n° 106, Paris, décembre 1987, p. 28-37.
Vivre dans une ville au Moyen Âge, TDC, N° 734, du 15 au 30 avril 1997
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Dès la fin du Xe siècle, on constate un renouveau urbain. C’est l’essor de
l’agriculture qui provoque un trop-plein d’hommes à employer et un surplus de
marchandises à échanger. Des marchés apparaissent au voisinage des châteaux,
des abbayes, nouveaux centres du pouvoir. La ville liée à l’origine au monde
rural développe rapidement des activités et une société spécifiques. Beaucoup
d’habitants acquièrent un certain degré de liberté par rapport au seigneur qui leur
accorde des chartes de franchises. Un corps politique urbain se constitue, en
marge de la féodalité. L’expansion du grand commerce vient nourrir la croissance
urbaine. Elle se fait à partir des ports flamands et italiens. Petit à petit, le progrès
commercial gagne l’intérieur des États où s’établissent des foires.
Si l’essor des villes et l’essor du grand commerce sont liés, l’expansion urbaine
doit également beaucoup aux campagnes environnantes et aux échanges
régionaux. Il existe par ailleurs des types de villes médiévales d’origines et
d’urbanisme divers. On peut rappeler que la ville est une entité étrangère à la
définition de la société médiévale donnée par Adalbéron de Laon au XIe siècle.
Être reconnu « bourgeois » implique certaines conditions et offre des avantages
politiques, économiques et sociaux. On insiste sur les origines de la ville et, à
partir des métiers, on évoque la diversité et la hiérarchie de la société urbaine.
S'il est impossible de chiffrer réellement l'essor urbain avant le XIIIe siècle, la
prise en compte du cadre matériel (surface enclose, villes neuves), permet
d'attester d'une formidable croissance. Les historiens estiment qu'à la veille de la
grande peste en 1347, un européen sur cinq habite en ville. Il s'agit non seulement
de faire découvrir quelques aspects physiques des villes du Moyen Age, mais
aussi de souligner le rôle du mouvement communal qui bouscule la société
d'ordre du monde féodal. La ville représente rapidement un espace de liberté où
se déploie une formidable activité artisanale et commerciale. Les villes cessent
donc d'être essentiellement des centres de consommation pour devenir aussi des
centres de production ce qui selon Jacques Le Goff participe à la « genèse de
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Les cadres politiques et la
société
L’analyse de l’essor urbain et économique
prend appui sur la description de deux ou
trois villes (Venise, Bruges, Bourges, par
exemple).
• Cartes : routes commerciales et foires de
Champagne (XIIIe siècle).
• Repères chronologiques : la Grande Charte
(1215)
• Documents : plan, palais et édifices
municipaux des villes choisies comme
exemples. »
Socle : Nouveau commentaire
« On s’appuiera sur l’étude d’un ou deux
exemples significatifs : une ville appartenant
au patrimoine européen (Venise, Bruges,
Bourges, etc.) ou une ville marchande
médiévale proche de l’établissement et dont
on étudie les activités, l’organisation spatiale
et les relations avec d’autres régions. »
Dans les futurs programmes, la ville n’est
plus rattachée au cadre de vie de la société
mais à l’expansion économique.
« L’EXPANSION DE L’OCCIDENT
L’expansion de l’Occident, d’abord
103
l'État moderne »
Dans le cadre du développement du commerce, l’Italie et la Flandre ont bénéficié
de l’expansion la plus précoce et la plus forte, ce qui explique leur rôle
économique dominant, le rayonnement de leurs principales villes : Venise,
Gênes, Florence comptent près de 100 000 habitants ; Gand et Bruges, environ 50
000 habitants. On peut s’arrêter sur le rôle joué par les marchands génois dans les
échanges entre la Méditerranée orientale et la Flandre. Il s’agit également de
souligner la complémentarité des routes maritimes du Sud et du Nord (Hanse),
des voies maritimes et terrestres. Enfin, il convient d’insister sur l’importance des
foires de Champagne, situées à l’intersection de l’Europe du Nord et de l’Europe
du Sud. Ces foires forment un cycle couvrant presque toute l’année. Grâce à
l’intervention et à la protection des comtes de Champagne, elles connaissent une
grande prospérité aux XIIe et XIIIe siècles. À la fin du XIIIe siècle, les
marchands itinérants cèdent la place aux négociants banquiers sédentaires
organisés en puissantes compagnies (Tolemei, Frescobaldi).
Le commerce en Méditerranée a une organisation centralisée. Les marchandises
convergent de tous les horizons vers le bassin méditerranéen avant d’être
redistribuées. Caravaniers et marins arabes apportent d’Orient les produits les
plus précieux, soieries et épices tant convoitées en Occident. Grâce aux croisades,
les villes d’Italie assoient leur domination sur le commerce méditerranéen,
s’enrichissant du transport des croisés et des nouveaux privilèges commerciaux
obtenus par la conquête (Antioche, Acre). Naples, Amalfi, Bari et surtout Venise
ont très tôt armé une flotte leur permettant de commercer avec Constantinople et
les musulmans. À Alexandrie, ils échangent bois et armes achetés en Europe
occidentale contre les produits d’Orient. Puis, ils gagnent Constantinople où ils
disposent d’un quartier réservé. Ils y complètent leur cargaison d’épices, de
soieries, de produits de luxe, revendus par la suite en Occident. Le commerce
maritime permet également le développement des villes de l’intérieur comme
Florence, Padoue, Sienne, ou Milan. La Flandre est au XIIe siècle le second foyer
économique de l’Occident derrière l’Italie du Nord. S’y développent des villes
comme Bruges, Gand, Douai, Arras où s’installent des banquiers et les
correspondants des compagnies de commerce italiennes. Les hommes d’affaires
du Nord et du Midi se rencontrent aux grands carrefours de routes, dans des villes
étapes. Ainsi, naissent les grandes foires, dont les plus fréquentées sont celle de
Champagne : Troyes, Lagny, Châlons, Provins, Bar-sur-Aube.
L’expansion commerciale et politique de Venise au détriment de l’Empire
byzantin témoigne de l’expansion de l’Occident.
Comme Amalfi, Venise est une ville, une cité maritime, qui se développe
beaucoup à partir du Xe siècle. Ce développement est institutionnel (fonctions et
pouvoirs du doge), commercial (techniques commerciales), urbanistique et
artistique (basilique Saint-Marc). Cet essor la rend de plus en plus indépendante
du pouvoir impérial dont elle dépend en théorie, la transforme en alliée avant
d’en faire une rivale et même une ennemie de l’Empire. Son commerce est très
florissant et fondé sur l’audace de ses marchands tant sur terre que sur mer. Elle
se lance à la conquête de la Méditerranée orientale et s’installe durablement en
Terre sainte à l’issue de la première croisade, devenant le principal acteur et
bénéficiaire de la quatrième.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
I. La diversité des villes médiévales
L’Occident médiéval a connu depuis l’an mil un irrésistible essor des villes.
Ralentie par les crises des XIVe et XVe siècles, cette urbanisation fonde une
société qui se construit tout au long du Moyen Âge, marquée par des manières de
vivre originales et tournée durablement vers la modernité.
Selon Régine Pernoud (Histoire de la bourgeoisie en France, Le Seuil, coll. «
Points Histoire », Paris, 1981), le terme «bourgeois » serait apparu pour la
première fois dans une charte du comte d’Anjou Foulques Nerre en 1007,
établissant un bourg franc à proximité de l’abbaye de Beaulieu, près du célèbre
château de Loches. Le comte y déclare inaliénable un territoire défini aux confins
de cette abbaye, affranchit tous ses habitants de servitude, interdit même à l’abbé
économique (développement du commerce,
affirmation des marchands et des banquiers)
est aussi religieuse et militaire (Reconquista,
croisades). Elle se concrétise dans le
développement de villes.
L’étude est conduite à partir :
- d’un exemple au choix d’un circuit
commercial et de ses pôles ou d’une famille
de banquiers ou de marchands ;
- d’un exemple au choix d’une grande ville
et de son architecture ;
Décrire quelques aspects de l’activité d’un
marchand et d’un banquier d’une ville
commerçante »
Accompagnement :
« Cette question a pour objectif de mettre en
évidence la division politique de la
chrétienté. La carte politique du XIIIe siècle
montre la naissance de l’Europe moderne. Il
suffit, en les caractérisant globalement,
d’insister sur les grands ensembles :
émergence des royaumes de France et
d’Angleterre, effacement relatif du SaintEmpire, puissance des villes et des
principautés.
L’état de la documentation fait apparaître
l’extrême diversité des situations
économiques et sociales et de leur évolution
dans le temps.
Les marchés s’élargissent et l’usage de la
monnaie se développe alors même que la
société reste essentiellement rurale. L’essor
urbain et économique est présenté à partir
des exemples de villes (plan, palais, édifices
municipaux, etc.). Le programme suggère
trois exemples. L’étude de Venise, ville
patrimoniale par excellence, permet de
montrer les liens avec l’Orient (mondes
byzantin et musulman) et d’utiliser les
acquis des leçons sur l’Église (les croisades,
l’art, etc.). Il n’y a pas de « modèle » de la
ville médiévale et l’on veille pour ces
approches à utiliser de véritables documents
datés et non des reconstitutions.
L’autonomie urbaine s’affirme par le
mouvement communal et une organisation
sociale particulière, mais aussi dans les
différentes formes de solidarité et par un art
de vivre et une culture spécifiques (rôle des
universités). »
Activités, consignes et productions des
élèves :
Cette étude transporte les élèves du monde
des campagnes à celui des villes, du grand
commerce, de la bourgeoisie, des
marchands, des artisans et des ouvriers.
Cette étude permet de réinvestir ce qui a été
vu sur le monde byzantin et musulman à
travers les liens commerciaux et politiques
tissés par les grandes villes marchandes ainsi
que de revenir sur les acquis des leçons sur
l’Église (croisades, églises, etc.).
104
de les soumettre à l’impôt. Nous retrouvons cette idée dans la charte de franchise
de 1197, où le comte de Blois autorise les habitants de Châteaudun à ne verser
aucune taille et à abandonner le statut de serfs. Cela permet de comprendre le
vieil adage allemand selon lequel « l’air de la ville rend libre ». Les bourgeois
obtiennent ici « une commune », le droit de s’associer et de s’organiser pour
gérer la communauté urbaine. Le nombre d’échevins est fixé dans le cas présent à
douze. Si les bourgeois obtiennent des garanties financières, des statuts, parfois
même des garanties judiciaires, ils relèvent toujours du seigneur puisque la ville
reste « fille de seigneurie ». Ainsi se réunit-on toujours à la semonce du bailli
(représentant du seigneur), doit-on fidélité, défense de la place (« les habitants
seront tenus envers moi au service militaire ») et même maintien de l’ordre dans
la ville par une loi commune ou keure en Flandre (elle réglemente la vie
communautaire des citadins et sanctionne par des peines toute exaction). Même si
la charte est un gage de pérennité et malgré ces avantages obtenus, le seigneur
reste omniprésent.
DES VILLES ET « MERVEILLES » : Le monde de la ville par Chrétien de
Troyes
Auteur en langue vulgaire le plus célèbre du XIIe siècle. Perceval, ou le Conte du
Graal, roman inachevé en octosyllabes, fut composé à la demande du comte de
Flandre Philippe d’Alsace. Dans un passage, Chrétien de Troyes décrit l’arrivée
de Gauvain dans une ville qui dispose de sa propre administration municipale :
maire et échevins assurent une prospérité industrieuse. Les activités économiques
évoquées par l’auteur sont multiples. On trouve dans la ville à peu près toutes les
activités artisanales ou « industrielles » de l’époque : des forgerons fabriquent des
armes en métal, des bourreliers et selliers des harnachements en cuir pour les
chevaux, des orfèvres des objets en métal précieux, etc. Les métiers du textile, ici
le drap (tissu de laine), sont cités avec précision (foulons, tisserands, peigneurs et
tondeurs). Escavalon est aussi une ville commerçante, comparée à une « foire
perpétuelle » où les marchands viennent vendre leurs marchandises et où les
changeurs facilitent les opérations financières.
Le chevalier du Perceval de Chrétien de Troyes (vers 1180) est ébloui en
découvrant la ville, car voici rassemblés tous les plaisirs et tous les biens
désirables, en dehors de ceux qu’apportent les combats. Cet émerveillement est
celui des commencements, des débuts du nouveau monde urbain qui naît ou
renaît dans un Occident rural, seigneurial et terrien depuis des siècles. Débuts
d’un long et complexe développement dont nous sommes les lointains héritiers,
car notre monde est devenu celui des villes, monde qui, à présent, rêverait plutôt
de campagne et de nature sauvage que de l’accumulation des hommes et des
produits.
Dans cette histoire, les temps médiévaux peuvent être présentés sous plusieurs
éclairages. L’un consisterait à distinguer les questions qui se posaient déjà aux
citadins, tout au moins dans les très grandes villes, dès le XIIIe siècle, et qui ne
nous dépayseraient guère : comment se loger quand les loyers sont chers ?
Comment gagner sa vie lorsque l’embauche se fait rare et que les salaires sont bas
? Ou encore, pour ceux qui sont bien établis dans leurs quartiers, qui y jouissent
d’une bonne réputation et d’une honnête aisance, comment assurer la sécurité des
biens et des personnes quand la ville fait affluer tant de pauvres et de mendiants
qui font peur ? Mais essayons plutôt de discerner les particularités et les
différences d’avec notre monde. Les villes médiévales ont posé et tenté de
résoudre les problèmes que l’on vient d’évoquer à leur manière, avec les moyens
et les idées de leurs sociétés.
Les temps médiévaux représentent ici au bas mot cinq siècles, soit une bonne
vingtaine de générations successives depuis l’an mil : c’est une grande période
dans l’histoire urbaine. S’entrecroisent donc le « temps long », celui des lentes
mutations qui affectent par exemple l’histoire des bâtiments, celle des manières
de vivre et notamment de l’hégémonie de la religion chrétienne, et le « temps bref
», celui des guerres et des crises, celui des hommes. Il ne faut sacrifier ni l’un ni
l’autre. Comme toute histoire, celle des villes médiévales reste tributaire de ses
sources. Même en élargissant les champs d’enquête, en ajoutant aux textes écrits
les images et les résultats des fouilles archéologiques, nos connaissances
documentées ne répondent pas toujours à nos curiosités légitimes. En particulier,
les sources chiffrées laissent à désirer jusqu’au XIIIe siècle, et ensuite, même plus
abondantes, elles demeurent souvent lacunaires et partielles.
DE LA CITE A LA VILLE
Qu’est-ce qu’une ville au Moyen Âge ? Une agglomération de plusieurs milliers
Les mots de la ville
Le mot bourg, d’origine germanique, signifie
à l’origine château fort. Au Moyen Âge, il
désigne l’agglomération de maisons et
d’hommes qui vivent des échanges
commerciaux ou de l’artisanat. De ce mot est
dérivé, au XIIe siècle, celui de bourgeois,
pour désigner l’habitant du bourg devenu
ville.
Tous les habitants n’avaient pas ce titre : il
fallait, pour l’acquérir, résider ou posséder
en ville. Le mot bourgmestre, dans les villes
du Nord, désigne le premier magistrat de la
ville, celui qu’on nomme ailleurs le maire,
c’est-à-dire le plus grand (major).
Le faubourg désigne le bourg hors de la
ville. Au XIIe siècle, on écrivait « fors bourg
», c’est-à-dire bourg du dehors. Au XIVe
siècle, le fors a été compris comme faux et a
donné faubourg, qui évoque les quartiers
hors les murs en général moins densément
peuplés et bâtis que ceux du cœur de la ville.
La banlieue correspond à l’espace d’une
lieue autour de la ville, espace où cette
dernière exerce son ban, c’est-à-dire son
autorité (administrative et judiciaire le plus
souvent). Cette mesure d’une lieue n’est pas
précise, sa longueur variant selon les régions
entre deux et cinq kilomètres.
Le plat pays s’étend hors les murs. Le terme
évoque la rase campagne, la plaine, par
opposition aux lieux accidentés ou fortifiés.
La ville ici est donc vue comme espace
militairement sécurisé. C’est l’enceinte qui
traduit ces fonctions militaires et définit ce
qui est dans les murs (intra muros), dans la
ville, donc protégé, et ce qui est hors les
murs (extra muros).
Fermée ou ouverte, la ville affiche son rang
ou ses fonctions dans des appellations.
On nomme cité, au Moyen Âge, la ville où
réside l’évêque. Parmi toutes les villes du
royaume de France, on distingue les «
bonnes villes » des autres. Elles seules
comptent, elles peuvent organiser leur
défense, discuter directement de l’impôt
qu’elles répartissent entre leurs citoyens,
gérer leurs affaires et relayer la politique
royale qu’elles appliquent.
L'Université
L’Université a désigné les assemblées de
métiers urbains en général puis, plus
précisément, l’association des maîtres et
étudiants.
Ces associations se sont fait reconnaître des
privilèges (notamment celui de se gérer
collectivement) au cours du XIIIe siècle, à
Paris, mais aussi à Bologne ou à Oxford. Au
cours des XIVe et XVe siècles, bien d’autres
universités furent créées, l’Église et le
gouvernement royal ayant besoin de
personnes compétentes et instruites. Tout
l’enseignement au Moyen Âge fait partie des
charges de l’Église, y compris donc
105
d’habitants installés sur un territoire restreint souvent défini par une enceinte,
vivant d’activités autres que rurales et organisés collectivement pour gérer leurs
affaires. La ville, c’est donc un cadre matériel, c’est une communauté, c’est un
ensemble socio-économique. La ville, ou plutôt les villes, car il y en a de toutes
sortes. Leur diversité tient à de multiples raisons.
Elle tient d’abord à leurs origines. Dans les régions les plus romanisées au sud de
la Loire, le legs antique est important : arènes et théâtres, aqueducs et ponts, mais
aussi des traditions urbaines qui conservent les habitudes du commerce, l’emploi
de l’écrit et l’expérience de la gestion municipale. Au nord, où la romanisation
fut plus superficielle, des villes neuves naissent là où les marchands passent
régulièrement à cause d’un pont, d’un carrefour de routes obligé, d’un port sur
une rivière : ainsi de Douai sur la Scarpe. Ces bourgs s’enracinent auprès d’autres
agglomérations, souvent au pied du château, aux portes du monastère qui attirait
les pèlerins ou à côté de la cité (la ville de l’évêque), qui a maintenu depuis le
haut Moyen Âge une réelle présence urbaine, comme à Tours, l’abbaye de SaintMartin ou à Toulouse, celle de Saint-Sernin. Au cours des XIe et XIIe siècles, ces
noyaux d’urbanisation prospèrent, et la ville s’affirme quand elle est capable de
construire une enceinte protectrice qui permettra de réunir ces bourgs par
l’urbanisation des espaces intercalaires. Si toutes les villes n’ont pas investi dans
une coûteuse muraille de pierre (en France, l’emmuraillement systématique est
imposé par Charles V dans sa politique de reconquête au cours de la seconde
partie du XIVe siècle), on peut dire que pour les hommes du Moyen Âge, la ville
est un espace clos, et c’est ainsi qu’ils la représentent.
Au XIIIe siècle, des villes sont fondées selon un plan et un programme
entièrement dominés. On en trouve des exemples dans la Guyenne, là où le
royaume capétien touche aux possessions anglaises. Elles sont baptisées de noms
de villes illustres, Florence, Grenade, Bologne ou de celui qui en a assuré la
réalisation, comme Beaumarchais (du nom du sénéchal Étienne de Beaumarchais)
ou Libourne (du nom du sénéchal anglais Robert de Leyburn). Avec leur beau
plan régulier, leurs rues droites et leurs arcades, elles témoignent de la vie idéale
pour les hommes d’alors. Mais peu de bastides parviennent à atteindre leur
développement espéré. En fait, leurs fonctions militaires l’emportent sur toute
autre considération. Toutefois, elles prouvent que les rois et les seigneurs savent
trouver de véritables constructeurs de villes, capables de dresser des plans
complets et de les faire réaliser.
FORTUNES MARCHANDES ET FONCTIONS NOUVELLES
Les villes médiévales se caractérisent par la diversité de leurs fonctions. Aux
anciennes fonctions religieuses et militaires (au XIVe siècle encore, Froissart,
comme d’autres chroniqueurs, associe forteresse et ville) s’ajoutent d’importantes
fonctions économiques, artisanales et commerciales. La ville est le monde des
marchands. L’historien Henri Pirenne, jadis, en avait fait le critère unique de sa
définition : ces hommes nouveaux, encore commerçants itinérants (les piedspoudreux), auraient créé les villes en rupture avec le monde rural et féodal qui les
a rejetés dans un premier temps ; les autres fonctions ne seraient qu’accessoires.
Depuis, les historiens ont fortement nuancé cette vision des origines de l’essor
urbain, sans remettre en cause cependant l’importance vérifiée du dynamisme
créateur du grand commerce dans l’histoire des villes.
En Flandre, là où Pirenne avait porté ses enquêtes, l’impulsion de départ (Xe-XIe
siècles) est donnée par le commerce local et par un artisanat textile campagnard
qui ne produit pas encore des beaux draps de laine pour l’exportation. Le rôle des
pouvoirs politiques supérieurs, celui des comtes de Flandre, est important dans
l’essor économique de toute la région : ils sont le moteur des grands travaux de
conquête des sols et d’aménagement des voies de circulation. Quand cette
première mise en valeur a porté ses fruits, alors seulement se tissent les relations
du grand commerce international qui apportent les conditions de la pleine
réussite.
Enfin, les fonctions politiques, administratives, judiciaires s’épanouissent dans
les grandes villes et les capitales provinciales. C’est là un des chemins de la
réussite sociale pour tous les étudiants qui viennent chercher à l’Université leurs
grades de maître ès arts, de licencié ou de docteur. Paris, Orléans, Toulouse,
Montpellier ou Avignon ont leurs écoliers et leurs maîtres qui animent, parfois
trop au gré des bourgeois, la vie citadine.
Avant le XIIIe siècle, impossible de trouver des chiffres pour fonder les
estimations des populations urbaines. Mais par la suite, les listes fiscales, les
censiers, ces registres où les seigneurs consignaient la liste de leurs hommes et les
l’enseignement supérieur, dispensé par les
maîtres des facultés : Arts Libéraux,
Théologie, Droit, Médecine. Les gens
d’école sont tous des clercs, c’est-à-dire
qu’ils relèvent de la justice ecclésiastique et
qu’ils ne payent pas d’impôts.
Protégées par la Papauté et le roi, les
Universités ont connu aux XIIIe et XIVe
siècles un bel épanouissement. Mais, à la fin
du Moyen Âge, leur rôle diminue au profit
des collèges qui encadrent les étudiants et
leur dispensent également un enseignement.
Ces collèges désignaient auparavant des
maisons charitables accueillant gratuitement,
pour les loger et les nourrir, des étudiants
pauvres et méritants (comme celui de la
Sorbonne). Ils ne devinrent que
progressivement des établissements
d’enseignement à part entière. Universités et
collèges nés dans les villes, où ils sont en
partie les héritiers des écoles cathédrales, ont
apporté aux villes une clientèle nombreuse,
parfois turbulente, et une vie intellectuelle
intense. En revanche, ils ont peu laissé de
constructions spécifiques (certains collèges
cependant, comme celui de Beauvais
Dormons à Paris, financèrent de beaux
bâtiments), mais leur présence a animé et
influencé des villes (Orléans et ses étudiants
en droit civil, Montpellier et ses médecins)
ou des quartiers de villes : à Paris, toute la
rive gauche fut nommée quartier de
l’Université.
L'eau dans la ville
Les villes sont nées des chemins et des
fleuves. La rivière et ses bords aménageables
forment les traits favorables de la plupart des
sites urbains. Parcourus par des
embarcations de toutes sortes, ces « chemins
d’eau », naturels ou aménagés, servent aussi
aux industries médiévales (teintureries,
tanneries) et aux nombreux moulins établis
au fil de l’eau ou près des arches des ponts.
La rivière est aussi lieu de pêche de
poissons, nécessaire dans ces vieilles
sociétés chrétiennes où l’on fait maigre
souvent dans l’année, et lieu de loisirs
divers.
La rivière sert enfin à l’approvisionnement
en eau pour l’alimentation et les besoins de
la vie quotidienne. Les porteurs d’eau qui la
puisent la vendent aux bourgeois.
S’ajoute au puisage direct dans la rivière
l’apport des eaux des puits que l’on trouve
dans les cours et les jardins des maisons,
celles des citernes ou celles des sources que,
dans les grandes villes, des canalisations
acheminent jusqu’à des fontaines publiques.
Mais la rivière reçoit aussi les eaux usées :
elle sert d’égout que le courant n’assainit pas
suffisamment. C’est pourquoi très tôt des
règlements tentent de protéger la qualité des
eaux (interdiction d’abreuver les bêtes aux
abords de la fontaine, d’y faire des lavages),
106
revenus qu’ils en attendaient, autorisent des estimations en ordres de grandeur.
Des indices indirects, comme le nombre de couvents mendiants établis aux portes
des villes, les appuient parfois : on sait en effet que les frères Prêcheurs et les
frères Mineurs choisirent de s’établir dans les villes et que plus la ville était
importante, plus grand était le nombre de couvents mendiants. Mais en tout état
de cause, les chiffres, répétons-le, sont à manier avec d’infinies précautions.
ASPECTS DE LA VILLE
C’est ce rassemblement d’hommes et de constructions dans un territoire restreint
qui frappe les visiteurs du Moyen Âge. Tant de gens, tant de métiers, tant de
maisons et de palais, d’églises et de monastères réunis en un seul lieu constituent
une « merveille ».
L’enceinte avec ses tours, ses portes fermées la nuit, délimite la ville et la sépare
de la banlieue et du plat pays. Dans les murs, la communauté qu’est la ville est
matérialisée par des grands édifices et des constructions à usage collectif : les
halles, qui entourent l’espace du marché de leurs bâtiments, où, au premier étage,
les marchands peuvent enfermer le soir leurs stocks tandis que le rez-de-chaussée,
souvent une galerie, abrite les marchandises de la pluie et du soleil ; les ponts et
leurs boutiques, passages obligés car les villes se sont installées près des cours
d’eau, lieux d’intense et de continuelle circulation ; les puits et les fontaines, où
les citadins viennent s’approvisionner en eau, où l’on discute et commente
rumeurs et nouvelles ; et surtout l’hôtel de ville, la maison commune, où siègent
les magistrats élus ou co-optés qui gèrent les affaires de la ville. Plus la cité est
prospère, plus elle entend s’affirmer et plus les bâtiments sont beaux. Une
architecture civile urbaine s’épanouit dont on garde les monuments, datant de la
fin du Moyen Âge le plus souvent, au style gothique aussi savant que celui des
églises.
Car l’autre forme des bâtiments collectifs où la ville s’illustre d’abord est
l’architecture religieuse : la cathédrale, les églises paroissiales, les églises des
monastères et des couvents, les hôpitaux et maisons-dieux qui hébergent les
pauvres, les pèlerins et les malades. Les hommes du Moyen Âge se représentaient
une ville d’abord par cette marque monumentale : Paris est comme une « forêt de
clochers ». Le village n’a qu’une ou deux constructions religieuses, la ville en
rassemble dix, vingt, à ne savoir où porter ses dévotions. Ensuite seulement, les
voyageurs ou les poètes notent les palais princiers et les beaux hôtels des grands
de ce monde.
LA MAISON ET LA RUE
Les villes étonnent enfin par le grand nombre et la variété des maisons
particulières. Celles-ci se présentent souvent serrées les unes contre les autres,
s’étirant en profondeur à partir de la rue. Belles demeures et petites maisons
voisinent. C’est que le riche, le « gros », dont le grand et bel hôtel concrétise la
puissance et la haute dignité, ne cherche pas à s’isoler des « menus », des « petits
», au logis plus sommaire. La ville est un creuset où viennent se mêler toutes les
conditions sociales, tous les « états » comme on disait alors. La densité de
l’habitat varie selon les villes et selon les quartiers des grandes cités. Dans ces
dernières, l’habitat est plus serré dans les parties centrales, là où se concentrent
les activités, tandis qu’aux abords de l’enceinte et dans les zones plus éloignées
du cœur commerçant, le tissu urbain est plus lâche et aéré. Au moins dans les très
grandes villes, la croissance rapide de la population urbaine nourrit une forte
demande en logement et le marché foncier connaît une importante montée des
prix (achat et location). Alors, l’espace, rare et cher, est au maximum utilisé : les
maisons sont partagées entre plusieurs familles, des étages sont ajoutés, on
construit dans les cours et les jardins.
Les rues organisent l’espace urbain, reliant l’espace public et l’espace privé de la
demeure. Elles sont étroites, encombrées par l’avancée des auvents,
l’encorbellement des maisons, les enseignes pendantes et par tout ce que les
citadins y entreposent, y laissent ou y déversent, accaparant la voie comme
espace complémentaire de leur boutique ou de leur maison. Les ordonnances
municipales témoignent bien de l’effort persévérant pour discipliner les citadins,
mais elles n’évoquent que leurs défaillances, jamais les moments où chacun a
respecté les règles et balayé devant sa porte. Les mesures d’assainissement et de
dégagement, le nettoyage par des services collectifs municipaux ou l’installation
de « conduits de merderons » ont été tardifs et sporadiques.
Le réseau des rues, lui, s’organise progressivement avec ses « grandes rues »,
artères commerçantes attirant les tavernes et aboutissant aux portes des villes, ses
voies secondaires, rectilignes parfois, sinueuses souvent, ses venelles et ses culs-
de ne pas laisser s’installer trop en amont des
activités salissantes, de punir ceux qui
déversent les ordures dans le fleuve.
À lire la documentation restante, plus que
l’alimentation en eau, c’est le rejet des eaux
salies et la pollution des cours d’eau qui
préoccupent les autorités. De même dans la
maison, les textes n’évoquent jamais de
problème pour se procurer de l’eau ou pour
la stocker, mais parlent des conflits entre
voisins pour les gouttières qui se déversent
contre un mur et le détériorent, du rejet des
eaux de cuisine dans une cour alors qu’elles
devraient se vider dans la rue. Dans l’espace
public comme dans l’espace privé, la
question n’est pas d’en avoir, mais comment
s’en débarrasser.
Ce document est un acte notarié qui fixe les
règles de fonctionnement d’une compagnie
de commerce vénitienne. Ces compagnia
(dont le premier exemple date de 1109)
unissent plusieurs associés d’une même
famille pour une durée limitée (en général
renouvelable). Chaque associé apporte une
part de capital plus ou moins importante et le
travail est partagé solidairement, selon les
engagements pris. Les profits (ou pertes)
sont partagés entre les contractants en
fonction des investissements qu’ils y ont
réalisé. La compagnia évoquée ici est créée
en 1179 pour un an et associe deux
marchands vénitiens installés dans l’Empire
byzantin, Domenico Sisinulo et son neveu
Vitale Voltani.
Un autre document est un contrat de
colleganza classique entre marchands
vénitiens. Les Italiens, commerçants
internationaux actifs depuis longtemps, ont
su développer des techniques de ventes ou
d’associations très au point. Ici, le contrat
associe deux marchands apportant
respectivement deux tiers et un tiers du
capital, ce qui leur permet d’investir dans
des parts de bateau. Celui qui investit le
moins est chargé de faire fructifier ce capital
en l’emportant avec lui, par mer, à Thèbes.
Les profits seront partagés à égalité entre les
deux. Notons que ce type d’association
comporte un risque autre que commercial :
en raison de la présence très fréquente de
pirates en Méditerranée, les bateaux
circulent en convois, les mudas, encadrés par
des soldats.
107
de-sac. Au cours du XIIIe siècle, elles acquièrent un nom fixe, évoquant soit un
métier, soit une église, soit le nom d’un habitant ou d’une enseigne. À ce
moment, l’espace est dominé : on s’y repère pour peu qu’on se renseigne auprès
des habitants, car il n’y a aucune plaque ou nom inscrit sur les murs.
Toutefois, ce cadre matériel, connu par des textes réglementaires ou des actes
fonciers, éclairé par les travaux d’archéologie urbaine, est difficile à apprécier.
Comment y vivait-on, où était le seuil de l’insupportable, de la nuisance ? C’est
dire qu’il ne faut pas juger seulement selon nos critères, mais en reliant ce cadre
matériel à la société qui l’a construit et qui y vit.
LE MONDE DE L’ARGENT
À la différence de la campagne, l’argent en ville est indispensable dans la vie
quotidienne : pour la nourriture, le gîte, le vêtement, pour le bois de chauffage, la
chandelle. La plupart des citadins gagnent cet argent par leur travail payé en
monnaie, leur salaire. Leur pauvreté ou leur aisance dépend ainsi et du marché du
travail (trouver de l’embauche) et du marché des produits de base, à commencer
par celui du pain. Lorsque les clercs et gens d’Église dénoncent la ville comme
dominée par l’argent corrupteur de la morale chrétienne, ils discernent bien une
des originalités du monde urbain. Mais ils fustigent surtout le petit boutiquier, qui
trompe les clients sur les prix ou les poids. Nul ne mesure bien encore les
contraintes et les conséquences d’une vie entièrement conditionnée par l’usage de
la monnaie. Or, c’est là l’essentiel. En effet, tous les citadins dépendent des prix,
de la monnaie et de ses « remuements », des lois du marché, et d’abord la masse
des petits gens de métier, clercs pauvres ou immigrants sans ressources fixes. Pis,
au début du XIVe siècle, les villes découvrent la pauvreté laborieuse, celle des
travailleurs qui ne peuvent nourrir leur famille avec leur salaire. Cette majorité de
citadins ne peut compter sur des possessions campagnardes d’où tirer une part de
l’approvisionnement domestique, comme peuvent le faire les bons bourgeois. En
cas de flambée des prix du grain, l’émeute est toujours possible. Les autorités
séculières le savent et interviennent. Elles s’efforcent d’assurer
l’approvisionnement des villes, de peser sur les prix du grain. La ville affamée
peut être dangereuse. La charité individuelle ou collective, organisée par l’Église,
est vite débordée en cas de disette ou de brusque augmentation de la population
nécessiteuse lors des guerres qui font refluer vers la ville intra-muros les ruraux
chassés de leurs villages.
SOLIDARITES URBAINES
Comme à la campagne, l’individu isolé a peu de chances de réussite, et qui n’a ni
parents ni amis est suspect. Mais beaucoup sont des villageois venus en ville
chercher un sort meilleur, et ils ont souvent rompu leurs vieilles attaches
familiales. À la ville se fondent de nouvelles familles qui s’allient, notamment par
les mariages, et qui se soutiennent, car souvent les personnes d’un même « pays »
cherchent à se regrouper dans une même rue. Il se crée ainsi une solidarité de
quartier qui est aussi une protection, tout inconnu y étant signalé, informé, guidé
et surveillé. L’espace dominé par ce voisinage est celui du quotidien.
Il s’intègre à celui plus vaste de la paroisse, c’est-à-dire au Moyen Âge de toute la
vie. Le réseau des paroisses s’est mis en place à la fin du XIIe et au XIIIe siècle,
quand la croissance des villes a obligé l’évêque et les grands monastères à
modifier les anciens cadres, à faire construire de nouvelles églises, à partager les
revenus paroissiaux accrus avec l’augmentation du nombre des paroissiens. Une
géographie religieuse au maillage contrasté s’est ainsi fixée pour plusieurs
siècles, avec, dans le cœur ancien des villes, de toutes petites paroisses et, dans
les zones en cours d’urbanisation, de plus vastes. Ce cadre a servi également pour
la levée des taxes, aides et autres demandes financières des autorités civiles. Plus
tard, à la fin du Moyen Âge, des circonscriptions administratives propres à la
ville se mettront en place, quartiers à fonctions militaires (pour assurer la garde
des portes et remparts) servant aussi de cadres fiscaux.
À ces groupements d’habitants fondés sur une base territoriale se mêlent ceux liés
au métier et à la sociabilité religieuse. Les corps de métiers, ou corporations,
s’organisent à partir du XIIe siècle, regroupant les gens qui exerçaient une même
activité, d’abord dans les métiers de l’alimentation. Peu à peu, ces associations se
donnent des règles qui sont enregistrées, puis adaptées dans les siècles suivants.
Les statuts fixent normes de fabrication, obligations de l’apprentissage, devoirs et
charges du métier envers la ville ou le pouvoir royal, et révèlent la hiérarchie
interne : les maîtres possédant boutique ou atelier, reconnus par leurs pairs (à la
fin du Moyen Âge par la confection d’un chef-d’œuvre), les valets ou
compagnons qui ont la compétence technique mais pas les moyens financiers de
108
s’installer comme maîtres, et les apprentis. Trois ou quatre maîtres, dits souvent
jurés, sont élus ou nommés pour veiller à la bonne application des statuts, punir
les contrevenants, représenter le métier à l’extérieur. Cet encadrement, qui a été
jugé un carcan nuisible aux progrès techniques, a apporté aussi une protection et
une dignité aux artisans et aux travailleurs salariés. Toutes les activités urbaines
n’en bénéficient pas. Nul encadrement sécurisant pour les manœuvres, hommes
de peine, domestiques et serviteurs de toutes sortes.
Une autre forme d’association et de solidarité est la confrérie. Les corps de métier
en avaient une qui incluait les femmes, les jeunes, les serviteurs ; d’autres
confréries se fondaient sur une dévotion à un saint, à la Vierge, ou encore elles
réunissaient des pénitents ou des pèlerins. Chacune avait ses statuts qui fixaient
les conditions d’entrée (parrainage et cotisation), précisaient les activités
communes (offices, banquet annuel), prévoyaient l’aide pour les confrères dans le
besoin (maladie, vieillesse, accident) et garantissaient de belles funérailles. Au
sein de la confrérie se côtoyaient clercs et laïcs, hommes et femmes, gens de
diverses conditions sociales. On s’y faisait des relations, on pouvait y trouver des
appuis en cas de nécessité.
LES RYTHMES DE LA VILLE
Temps de travail et temps de repos alternent, définis par la semaine, terminée par
le dimanche, jour où tous les chrétiens doivent interrompre leur travail et se
consacrer à leur devoir religieux. Là, villes et campagnes vivent au même rythme,
l’Église œuvrant pour imposer partout ce jour de repos. Au long de l’année, les
grandes fêtes (Pâques, Noël) reconstituent encore cette communauté, et s’y
ajoutent les fêtes particulières qui sont autant de jours chômés et occasions
d’offices religieux, de processions et de réjouissances.
À ces fêtes régulières s’ajoutent les fêtes extraordinaires que les grandes villes
connaissent quand elles reçoivent leur souverain, quand elles célèbrent une
naissance ou un mariage princiers. Elles étaient soigneusement organisées et les
villes y investissaient de grosses sommes, indices de leur importance politique.
Le cas des entrées royales le montre. Le programme établi à l’avance comprend
une rencontre première entre les édiles municipaux qui apportent les clefs, et le
roi qui, les recevant, confirme à cette occasion les libertés de la cité. Le cortège
formé par l’entourage du souverain, les magistrats et leur suite parcourt ensuite la
ville, nettoyée et décorée pour la circonstance. Des arrêts sont ménagés : ici l’on
joue une saynète historique, là on fait une pantomime. Les fontaines déversent du
vin, et les citadins massés le long des rues acclament le roi et son cortège. Puis ce
beau monde va banqueter, tandis que les gens ordinaires, dans les rues pavoisées,
boivent, dansent et, le soir, allument flambeaux et torches pour prolonger la fête.
Moments exceptionnels, éblouissants, où tous les habitants sont fiers de leur ville,
heureux de ces réjouissances abondantes et gratuites, temps de fête et de loisir
bien plus variés et attractifs que ceux offerts par la vie au village.
Le temps du travail, lui aussi, se différencie peu à peu de celui, ancien, des
campagnes. Là l’innovation est d’importance. Certes la journée de labeur se
définit par le lever et le coucher du soleil, encadrant les heures où il n’est pas
besoin de s’éclairer pour faire son ouvrage. Mais si beaucoup de villes continuent
à suivre le temps de l’Église, marqué par les sonneries des cloches religieuses,
celles qui, comme les villes drapantes de Flandre, ont une importante population
ouvrière cherchent à mieux mesurer, donc à mieux calculer et contrôler le temps
du travail salarié. Des cloches laïques, installées par les magistrats municipaux,
marquent le début de la journée, le moment du repas de midi et la fin de la
journée de labeur, et interdisent ainsi que les maîtres écourtent la pause de la mijournée ou que les compagnons poussent à l’accroissement de leur temps de
travail, afin d’augmenter leurs salaires. La mise au point d’horloges mécaniques,
mesurant des heures égales été comme hiver, renforce cette évolution, car ces
instruments permettent de calculer plus rationnellement cette drôle de
marchandise que les villes découvrent, temps des marchands, temps des salariés,
temps des laïcs.
VILLE DANGEREUSE, VILLE ATTIRANTE
Les contacts et échanges que la ville favorise, les savoirs anciens et nouveaux
qu’elle offre, les règles de la vie en commun qu’elle impose, tout cela se mêle
pour pousser au dynamisme et à la modernité. À l’aube des Temps Modernes, le
monde urbain attire, mais il commence à être critiqué. Vieilles rancœurs de
l’Église et craintes sociales et politiques des autorités laïques devant des citadins
prompts à la révolte se conjuguent. On le voit dans les jugements portés sur les
maux qui affligent particulièrement les hommes qui vivent dans les grandes cités.
109
À en croire les prédicateurs, les citadins passent leur temps à la taverne où ils
boivent, jouent et sombrent dans le péché. On peut bien les suivre quand ils disent
que les tavernes sont très nombreuses et très fréquentées, mais on peut arguer de
l’importance de ces lieux de sociabilité : lorsque le logis est petit, la rue, la
taverne, l’étuve offrent aux citadins la possibilité de se reposer, de se distraire,
d’être entre amis, bref rien qui n’offense la morale de l’époque.
Que la prostitution, le jeu ou les violences dues ou non à la boisson soient aussi
mêlés à ces formes de sociabilité est indéniable. Comme il est certain que les
temps troublés de la mi-XIVe à la mi-XVe siècle ont accru désordres et
délinquances. Les mendiants, les vagabonds, les pauvres ont toujours fait peur.
On leur impute le péché d’envie, le désir de vol, de meurtre, de haine, d’autant
plus dangereux que la ville en rassemble un grand nombre. À la fin du Moyen
Âge, les municipalités comme les rois et les princes cherchent à endiguer cette
violence que les guerres et les crises ont exacerbée. Le retour de la paix, la reprise
économique font plus à cet égard que les mesures d’enfermement de pauvres et
d’expulsion des « étrangers » à la ville.
Les moments de crise, les temps d’émeute ou de répressions ont beaucoup frappé
les gens du Moyen Âge qui les ont décrits et, à leur suite, les historiens. Mais ils
font négliger qu’il y avait aussi d’autres moments, bien plus longs, où ces
malheurs étaient écartés, où la violence était contenue. Et c’est dans ces
moments-là que s’élabore une autre manière de vivre, plus policée, plus ouverte
et plus stimulante que celle des campagnes. Les citadins la nommèrent urbanité et
en firent un des modèles de civilisation. Au seuil des Temps Modernes, lorsque
les villes reprennent leur croissance, le modèle avait un bel avenir devant lui.
II. Venise
La naissance de Venise demeure un mystère tant sa situation géographique locale,
dépourvue d’assise rurale (aucune culture n’est possible dans la lagune), et son
site ingrat, où l’on ne trouve qu’eau et boue, demeurent peu propices à toute
installation humaine et surtout à tout développement urbain. Mais sa position, au
débouché de la plaine lombarde sur la mer Adriatique et d’une région
anciennement peuplée et active, ouverte sur la Méditerranée et proche des cols
alpins, peut sembler a posteriori favorable. De même, son site présente à l’origine
les avantages d’un refuge pour les populations romanisées de la région fuyant des
terres envahies par les Lombards à la fin du VIe siècle. Les évolutions politiques
et économiques de Venise sont favorisées par sa position entre l’Empire
d’Occident (ressuscité par les Carolingiens à la fin du VIIIe siècle) et l’Empire
d’Orient (de la tutelle politique duquel Venise se dégage progressivement). Entre
le VIIIe et le XIIe siècle, le site définitif de Venise se fixe sur l’archipel du
Rialto, ses institutions se précisent et son expansion commerciale prend forme.
Au XIIe siècle, le doge, élu, s’engage par serment à ne pas sortir des limites qui
lui sont imparties ; le Conseil des Sages prend des décisions qui ont effet exécutif
; le clergé en tant que tel est exclu de la vie politique… Signalons enfin que du
point de vue architectural, la ville actuelle est différente du XIIe siècle, même si,
dès cette époque, plusieurs repères actuels existent déjà : un palais ducal (l’actuel
date de la fin du XVIe siècle) autour duquel se concentre l’habitat, la basilique
Saint-Marc (consacrée en 1094), le Rialto qui est alors un pont en bois (1180) et
un lieu de marché… La vue actuelle montre l’intérêt exceptionnel du patrimoine
monumental vénitien. Sur la Piazzetta se dressent deux colonnes portant les
symboles de Venise : le lion, emblème de saint Marc, protecteur de la ville, et
saint Théodore, premier patron de Venise. Au point de jonction de la Piazzetta et
de la place Saint-Marc s’élève le campanile, de 95 mètres de haut, qui s’est
effondré en 1902 mais a été reconstruit entre 1903 et 1912. Il contenait les
cloches de la ville et servait de phare pour guider les marins vers la lagune. Le
palais des Doges, chefd’œuvre du gothique vénitien, était la résidence du doge et
le siège du Grand Conseil. Enfin, la célèbre basilique Saint-Marc se signale par
ses coupoles, ses portails dorés, ses mosaïques. La représentation d’Ignazio
Danti, conservée au musée du Vatican, est contemporaine du célèbre plan de
Venise peint par Jacopo de Barbari en 1500. Au premier plan, des couvents
occupent les îlots de Saint-Georges et de la Giudecca. On repère sur la peinture et
le plan les différents quartiers. L’Arsenal est reconnaissable au nord-est avec ses
deux bassins et ses vastes bâtiments de briques où travaillaient environ 3 000
ouvriers à la fin du XVe siècle. On pouvait y construire une galère par jour. La
place Saint-Marc, centre politique, administratif et religieux, était reliée au Rialto,
110
quartier des affaires, où l’on trouvait changeurs et banquiers.
Venise au coeur des échanges méditerranéens
Au Xe siècle, le commerce vénitien est déjà prospère et comparable dans ces
formes à celui d’autres villes italiennes, comme Amalfi. Les privilèges impériaux
byzantins (surtout ceux d’Alexis Comnène, fin XIe et début XIIe siècle) et la
participation de Venise aux croisades en font la plus grande place de commerce
d’Occident. Elle profite en effet de sa position d’intermédiaire entre le monde
occidental (aux limites duquel elle se situe), le monde byzantin (dont elle a
longtemps dépendu), le monde slave (qu’elle atteint par l’Istrie et la Dalmatie
puis la mer Noire) et enfin le monde islamique (qu’elle touche par la Sicile
jusqu’à la conquête normande, puis par la Syrie et l’Égypte). Son commerce, fruit
de l’association étroite entre marchands et marins, se déroule donc
essentiellement dans l’Adriatique et la Méditerranée orientale, jusqu’à la mer
Noire.
Le commerce méditerranéen passe sous la domination des cités d’Italie du Nord
au XIIe siècle. Les villes italiennes (et plus particulièrement les ports de Venise,
Gênes et Pise) acquièrent entre 1150 et 1350 un rôle central et moteur dans le
commerce méditerranéen, prenant ainsi le relais des villes d’Orient, dont
l’influence est en recul. Point de rupture de charge entre les voies maritimes
méditerranéennes et les routes commerciales terrestres de l’Occident, elles
irriguent l’Occident en produits méditerranéens et le font participer à leur
exceptionnelle expansion économique. Parmi elles, c’est Venise qui s’affirme
comme la puissance principale.
1) Une ville au coeur des échanges méditerranéens
Soumise à l’Empire byzantin depuis le haut Moyen Âge, Venise entretient avec
lui des liens étroits et complexes. Son doge porte des insignes souverains qui
évoquent Byzance et, au IXe siècle, sa flotte collabore volontiers avec la flotte
byzantine pour éradiquer la piraterie slave et musulmane en Adriatique. Au
XIe siècle, alors que Byzance commence à s’affaiblir, la flotte vénitienne est
devenue plus puissante et aide encore loyalement l’Empire grec attaqué par les
Normands. Les avantages douaniers obtenus par les Vénitiens en échange
de cette aide (privilège d’Alexis Comnène en 1082) en font désormais les alliés
de Byzance, alors même que les marchands grecs ne peuvent plus faire face à la
concurrence vénitienne. Les influences dans l’art et l’architecture (mosaïques,
miniatures, basilique Saint-Marc…) comme les objets byzantins se multiplient à
Venise. Le XIIe siècle est décisif car les Vénitiens s’infiltrent partout en Orient,
de Constantinople à l’Épire, à la Thessalie et à la Grèce, par voies de mer ou de
terre. Les Byzantins, de plus en plus hostiles aux Vénitiens, prennent la mesure
de leur dépendance à leur égard et réagissent en tentant de renégocier les
privilèges commerciaux (1122), puis en confisquant les avoirs commerciaux
vénitiens dans l’Empire (1171). Cette mesure désastreuse pour la République,
dont l’effet cesse en 1184, nourrit l’hostilité mutuelle et est l’une des motivations
des Vénitiens lors du détournement de la quatrième croisade vers Constantinople.
Il s’agit pour Venise de porter un coup fatal à l’Empire, qui la mette à l’abri des
réactions byzantines contre ses marchands. Les chevaux de bronze doré
symbolisent le poids des références byzantines dans Venise et aussi l’évolution
de ses rapports avec Byzance. À l’issue de la quatrième croisade, l’empereur est
chassé, l’Empire dépecé, Venise s’assurant les 3/8 de la capitale avec les
meilleurs quais, ainsi que les côtes, les îles Ioniennes, une grande partie du
Péloponnèse et des Cyclades, et le doge s’intitulant pompeusement dès lors «
seigneur du quart et demi de l’Empire byzantin ». Arrachés à l’hippodrome de
Constantinople, les chevaux témoignent de cette victoire vénitienne dont ils sont
le symbole le plus apparent et qui, en tant que tel, sont placés sur le monument le
plus prestigieux et le plus emblématique de la ville.
Une miniature permet de dresser un portrait général de la ville. Elle rappelle
d’abord le site original de Venise. L’architecture de la ville mêle les influences
byzantines aux apports de la chrétienté d’Occident.
Venise commerce avec toute la Méditerranée, mais le coeur de ses échanges est
constitué d’un triangle qui la relie à Constantinople et à l’Égypte. Elle est aussi le
débouché du trafic provenant de l’Europe du Nord-Ouest. Venise occupe donc
une position de carrefour entre la Méditerranée orientale et l’Occident chrétien.
La basilique Saint-Marc de Venise (1063-1094) est un modèle de l’influence
byzantine en Italie du Nord. La première église est édifiée au IXe siècle pour
accueillir les reliques du saint patron de la ville, saint Marc, ramenées
d’Alexandrie. En 1063, l’église est reconstruite sur le modèle de l’église des
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Saints-Apôtres de Constantinople : plan en croix grecque, cinq coupoles
byzantines, colonnades de marbres et de mosaïques polychromes. La riche
décoration intérieure, tout comme celle du tympan, se compose de mosaïques à
fond doré exécutées par des artistes byzantins.
Le retable de La Pala d’Oro, dans la basilique, est un devant d’autel commandé à
des artistes de Constantinople par le doge Pietro Orseolo (976-978). Elle est
constituée d’un épais panneau de bois revêtu de feuilles d’argent et d’or,
incrustées de pierres précieuses et d’émaux. L’effigie du doge Ordelafo Falier
(1102-1118) figure sur un détail de La Pala d’Oro et a remplacé celle de
l’empereur byzantin Manuel Comnène (1143-1180) au XIIe siècle. Ce
changement, intervenu soit après la confiscation par Manuel Comnène de tous les
avoirs vénitiens dans l’Empire (1184), soit après la prise de Constantinople en
1204, marque le rejet de la domination de Byzance. Ce n’est plus l’empereur,
mais le doge qui incarne le pouvoir de Venise. C’est aussi la générosité
personnelle d’Ordelafo Falier qui se trouve ainsi célébrée puisqu’il a largement
contribué à restaurer ce célèbre retable en 1105.
La façade a été l’objet de nombreuses modifications depuis le XVe siècle. Le
monument reflète parfaitement le destin de Venise : d’abord sujette de l’Empire
romain d’Orient, elle puise son inspiration architecturale dans le modèle byzantin
avant de réaliser un programme de décoration grâce au pillage de la capitale
impériale. Les chevaux de Saint-Marc de Venise forment la pièce maîtresse du
butin de guerre du doge Dandolo. Ils ont été pris à l’hippodrome de la capitale
byzantine. Apporté de Constantinople en 1204, le quadrige est placé cinquante
ans plus tard devant la façade de la basilique Saint-Marc – il s’agit d’une copie,
les vrais se trouvant abrités dans l’église.
2) Les causes de la prospérité vénitienne.
La miniature permet de retrouver surtout les facteurs de la prospérité de la ville :
le rôle des marchands et l’activité du port liée au trafic maritime avec l’Orient.
Pour remercier Venise de son aide dans la guerre contre les Normands, Alexis
Comnène accorde en 1082 aux marchands vénitiens d’importants privilèges
commerciaux : le libre commerce dans tout l’Empire, un quartier réservé à
Constantinople. Ces privilèges marquent une étape décisive dans l’ascension
commerciale des Vénitiens et dans le passage du commerce byzantin aux mains
des Italiens. Par un chrysobulle, c’est-à-dire un édit de l’empereur scellé d’une
bulle d’or et attaché par des lacets de soie, Alexis Comnène accorde aux
marchands vénitiens une franchise de taxes sur tout le territoire de l’Empire ainsi
qu’un quartier et des entrepôts à Constantinople. Si l’empereur concède des
avantages aussi conséquents aux Vénitiens, c’est qu’il ne peut guère plus se
passer d’eux. Après s’être emparés de l’Italie du Sud, les Normands de Robert
Guiscard menacent directement le coeur de l’Empire, la flotte de guerre
vénitienne devient indispensable à sa sauvegarde.
L’essor commercial de Venise est également favorisé par le mouvement de
croisade. La ville n’a certes pas participé aux premières expéditions croisées,
mais à partir de 1122-1124, elle aide les rois de Jérusalem et obtient ainsi des
comptoirs à Tripoli et à Tyr. Anciens vassaux de Byzance, les Vénitiens ont su
tirer partie de leurs avantages commerciaux au niveau géopolitique et ont pu ainsi
s’emparer de Constantinople en 1204. La puissance vénitienne irrite les
empereurs byzantins. Ils s’appuient donc sur un mouvement populaire de réaction
contre les Latins pour confisquer les biens des Vénitiens en 1171, et laissent se
perpétrer un grand massacre en 1182. D’autre part, l’élargissement des privilèges
commerciaux à Pise et Gênes donne un prétexte aux Vénitiens pour s’emparer de
la capitale de l’Empire en 1204.
Venise devient progressivement une puissance impériale, capable d’annexer des
territoires. Après 1204,Venise s’adjuge une part de la Thrace, les îles de l’Égée et
de la mer Ionienne, le Péloponnèse. Si tous les territoires passés sous domination
vénitienne ne sont pas occupés, les Vénitiens occupent et peuplent la Crète, pivot
de leur empire. La mer Noire leur est maintenant ouverte, alors que le chrysobulle
de 1082 avait exclu cet espace des privilèges commerciaux. La puissance
vénitienne s’étend donc sur toute la Méditerranée, du détroit de Gibraltar (et audelà vers l’Atlantique) aux États latins d’Orient et à la mer Noire. Dotées de
flottes militaires, les routes parcourues par ces commerçants joignent tous les
ports importants de cette zone, mais particulièrement des possessions vénitiennes,
notamment dans l’Empire byzantin où Venise détient un quasi monopole, mais
aussi à Chypre et sur les rives de la mer noire. Ces routes permettent un échange
112
constant entre les produits d’Europe du Nord (bois, draps…), d’Orient (épices,
coton…) ou d’Afrique (or, esclaves…).
Les marchands italiens sont très dynamiques au XIIe siècle. Ils perfectionnent des
techniques depuis longtemps en usage en Méditerranée. Un texte décrit le
fonctionnement d’une des formes d’association commerciale apparues en Italie,
la compagnie. Celle-ci regroupe plusieurs associés d’une même famille, qui se
partagent l’investissement, les risques et les bénéfices. Ils se répartissent les
tâches en allant diriger les différentes succursales de la compagnie dans l’Empire
byzantin qui est à l’époque le coeur du commerce vénitien. Les livres de comptes
se rationalisent et les contrats d’association permettent aux détenteurs de capitaux
de s’engager dans des opérations très profitables. Les risques des expéditions sont
amortis par divers procédés de participation. Contrairement à d’autres types de
techniques commerciales (commenda, colleganza), la compagnie est marquée par
la solidarité familiale (un oncle à son neveu…). Le système de la «commande»
permet à un négociant qui s’embarque pour une expédition commerciale de
recevoir des capitaux de plusieurs mandataires. De même, les navires sont
souvent divisés en parts que détiennent plusieurs propriétaires, permettant ainsi
aux armateurs de ne pas risquer leur mise sur un seul vaisseau. Ces méthodes sont
à l’origine d’un capitalisme marchand qui permet aux Italiens de dominer la
Méditerranée.
III. Bruges
Du XIIe au XIVe siècle, Bruges a été au coeur des relations maritimes,
commerciales et financières des pays de l’Europe occidentale. La ville était un
pôle majeur du trafic de l’Europe du Nord-Ouest (Flandre, Angleterre, Hanse
germanique). Le port de Bruges étant non seulement le dernier port de mer pour
les Hanséates avant la traversée de la Manche, mais aussi le point
d’aboutissement des caboteurs venant de La Rochelle et de Bordeaux, il est
devenu le point de rencontre des marchands de l’Europe septentrionale et
méridionale. À partir du XVe siècle, la ville a décliné à cause de plusieurs
facteurs : ensablement de l’estuaire du Zwin, difficultés de l’industrie textile et
enfin rupture avec Maximilien d’Autriche, qui a favorisé Anvers.
Bruges est très bien située au sud du vaste delta du Rhin, de la Meuse et de
l’Escaut, face à l’Angleterre. Mais, pour lutter contre l’ensablement du Zwin et
s’adapter au tonnage supérieur des navires hanséatiques, la ville a dû créer
l’avant-port de Damme (dam signifie « barrage ») en 1180, puis celui de l’Écluse
(Sluis), situé plus au nord sur le Zwin, en 1260. Bruges a été reliée à Damme puis
à l’Écluse par un canal. Les marchandises étaient acheminées en ville par de
grosses barques et déchargées par des grues en bois. Bruges a connu une
extension sensible entre les XIIe et XIIIe siècles. À partir du XIe siècle, la
population a augmenté rapidement (environ 50 000 habitants à la fin du XIIIe
siècle) et la petite ville, née autour du château des comtes de Flandre, s’est
développée : de nouveaux murs d’enceinte en pierre ont été construits entourant
des superficies croissantes, allant de 86 à 460 hectares. Le tracé des canaux
correspond aux fossés qui ont entouré les remparts successifs. La principale
production de Bruges est celle du drap. Véritable assise de la ville comme matière
d’échange, les draps étaient vendus dans toute l’Europe. Contrairement aux
étrangers, les bourgeois de Bruges possèdent le « privilège » de ne pas payer de
droits sur les marchandises et de pouvoir acheter et vendre dans la ville.
Bruges s’organise, comme la plupart des villes flamandes, autour d’une Grand
Place où se trouvent les principaux bâtiments (dont le beffroi) et les plus belles
demeures de la ville. Les deux halles, commencées en 1248 en même temps que
le beffroi, abritent le commerce des draps de laine. Avant la construction de
l’hôtel de ville, elles servaient également d’hôtel de ville.
Situé au-dessus des halles, le beffroi a été édifié en trois temps, reflétant par
excellence l’art gothique profane. Il renfermait la cloche que l’on sonnait pour
donner l’alarme et pour convoquer les bourgeois ; les archives et le sceau de la
ville y étaient déposés ; il était aussi utilisé comme prison. Le beffroi incarne le
symbole de l’affirmation urbaine, de la toute relative indépendance du pouvoir
urbain vis-à-vis du pouvoir des comtes de Flandre. Il représente la richesse, la
puissance, la sécurité de la ville.
La charte communale énonce les libertés et avantages accordés à la communauté.
La charte communale donne aux bourgeois de Bruges la possibilité d’administrer
eux-mêmes la ville dans certaines limites. Le comte nomme les échevins (parmi
les bourgeois de Bruges), conserve le droit de justice pour les délits concernant
113
les monnaies et les crimes commis contre l’Église, dispose d’un droit de regard
sur les règlements. Les échevins peuvent établir des impôts et édictent les
règlements urbains. Dans leurs rapports avec le comte de Flandre, le bourgmestre
et les échevins de la ville de Bruges défendent les privilèges juridiques et fiscaux
qu’ils ont conquis. Leur indépendance est protégée des interventions du comte
par les articles 1 et 67 de la charte.
À partir du XIIIe siècle, les quais sont construits, empierrés, des entrepôts édifiés.
Ici, on voit une grue de déchargement comme il en existait quelques-unes à cette
époque. Elle est installée au centre de la ville au port aux vins. L’habillage de
bois cache poulies et filins. Elle est mobile sur son axe pour prendre les tonneaux
dans les chalands et les déposer sur le quai. La roue est actionnée par des jeunes
garçons qui marchent sur place à l’intérieur. Sur les quais, on voit les
manutentionnaires qui récupèrent les fûts ; un jaugeur qui vérifie l’exactitude de
la mesure du tonneau, un valet qui soutire du vin dans des tasses qu’il donne au
marchand habillé de fourrure. Celui-ci la tend au seigneur (épée) pour qu’il la
goûte. Deux chevaux attendent pour emporter le tonneau.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
114
HMA – Paris au XIIIe s
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Nouvelle histoire de Paris : t.2, De la fin du siège de 885-886 à la mort de Philippe Auguste de Jacques Boussard , 1976 (1997) et
t.3 Paris de Philippe Auguste à la mort de Charles V (1223-1380) de Raymond Cazelles, 1975 (1994)
Jean Favier, Paris : deux mille ans d’histoire, Fayard, 1997.
Paris, Bernard Valade (dir.) et Alfred Fierro, Michel Fleury, Guy-Michel Leproux et al., Citadelles et Mazenod, 1999.
Histoire et dictionnaire de Paris, Alfred Fierro, Paris : Robert Laffont, 1996.
L’histoire de Paris par la peinture, Georges Duby (dir.) et Guy Lebrichon. – Paris : Belfond, 1988, Citadelles et Mazenod, 2008.
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
Paris : La traversée des siècles / Collectif, in LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE, Hors série N° 9, Octobre 2000 :
Naissance d'une capitale d'exception (Jean Favier, Imaginons Oxford et Cambridge en plein Londres ou Washington dans
Manhattan. C'est ce qui se dessine au XIIIe siècle sur les bords de la Seine, autour de la cité héritée des Gaulois: une capitale
d'exception, à la fois ville royale, carrefour économique et centre culturel), Le petit monde de la Place de Grève (Jean Favier,
Dans le dense lacis des ruelles médiévales, la place de Grève, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de Ville, apparaît comme la seule
digne de ce nom. C'est là que, sous l'oeil vigilant d'une armée d'agents municipaux, sont débarquées les marchandises qui
approvisionnent la ville. Là encore que les provinciaux viennent chercher un emploi. Là aussi que, face au pouvoir royal, la
bourgeoisie parisienne affirme son autonomie)
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
L’Occident chrétien est caractérisé par élan dont témoigne Paris. L’essor
économique s’appuie sur les campagnes et dynamise les villes, qui commencent à
bénéficier des libertés communales. Les cités maritimes italiennes constituent le
fer de lance de ce mouvement d’autonomie politique qui s’accompagne d’une
vitalité commerciale faisant de la Méditerranée leur domaine privilégié.
Au même moment, certains régimes monarchiques se centralisent et s’unifient
(France, Sicile) et permettent aux rois de prendre la tête de la pyramide féodale.
Paris s’affirme comme capitale à partir du règne de Philippe Auguste. Il faut
mettre en avant les qualités de Paris qui ont permis le choix comme capitale, en
particulier son rôle de carrefour économique et intellectuel. À la fin du XIIIe
siècle, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le Louvre, l'abbaye Saint-Martin, le
Temple et la Bastille se situent en dehors des murailles.
Accompagnement :
« L’essor urbain et économique est présenté à partir des exemples de villes (plan,
palais, édifices municipaux, etc.). L’autonomie urbaine s’affirme par le
mouvement communal et une organisation sociale particulière, mais aussi dans
les différentes formes de solidarité et par un art de vivre et une culture
spécifiques (rôle des universités). »
Accompagnement :
« L’intitulé du chapitre déborde ici explicitement le temps fort du programme de
5e que constitue le XIIIe siècle ; inscrit sur le long terme, il invite en fait à aller à
l’essentiel : deux à trois séances seulement doivent en effet y être consacrées.
Deux thèmes sont privilégiés : la constitution territoriale du royaume et
l’affirmation de l’État, inséparable au moins jusqu’au XIIIe siècle de la personne
du roi. Ces deux thèmes peuvent être abordés en plusieurs temps, notamment en
étudiant l’oeuvre de Philippe-Auguste : « rassembleur de terres », le roi est en
effet conduit par l’extension considérable du domaine royal à mettre en place une
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
Ce thème se rattache à deux chapitres : celui
sur l’essor urbain et celui sur la
centralisation du pouvoir en France
BO actuel : « Les cadres politiques et la
société
L’analyse de l’essor urbain et économique
prend appui sur la description de deux ou
trois villes (Venise, Bruges, Bourges, par
exemple).
• Cartes : routes commerciales (XIIIe siècle).
• Documents : plan, palais et édifices
municipaux des villes choisies comme
exemples. »
Socle : Nouveau commentaire
« On s’appuiera sur l’étude d’un ou deux
exemples significatifs : une ville appartenant
au patrimoine européen (Venise, Bruges,
Bourges, etc.) ou une ville marchande
médiévale proche de l’établissement et dont
on étudie les activités, l’organisation spatiale
et les relations avec d’autres régions. »
Dans les futurs programmes, la ville n’est
plus rattachée au cadre de vie de la société
mais à l’expansion économique.
« L’EXPANSION DE L’OCCIDENT
L’expansion de l’Occident se concrétise
dans le développement de villes.
L’étude est conduite à partir d’un exemple
115
amorce de centralisation. L’État se renforce, avec ses hommes, les légistes, avec
ses institutions (Parlement, Cour des Comptes) installées à Paris. Une description
du Paris de Philippe-Auguste aide les élèves de la classe de 5e, sensibles au récit,
à fixer cette évolution dans leur mémoire. »
au choix d’une grande ville et de son
architecture »
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
BO actuel : « Le Royaume de France (XeXVe siècles) : l’affirmation de l’État
Il ne s’agit pas d’examiner tous les aspects
de l’histoire de la France pendant ces six
siècles. L’étude est centrée sur la
constitution territoriale du royaume et
l’affirmation de l’État.
Trois facteurs expliquent son essor continu du XIe au XVe siècle : la volonté
royale, l’activité économique, le rayonnement intellectuel et religieux. La Cité
devient rapidement le coeur politique et religieux du royaume avec la
construction de Notre-Dame en 1163, celle de la Sainte-Chapelle de 1246 à 1248
et l’agrandissement du Palais royal sous Philippe le Bel (1285-1314). La plus
grande ville d’Occident au XIIIe siècle est de dimension restreinte : le long de
l’axe formé par les rues Saint-Jacques et Saint-Martin, la ville s’étend sur environ
2 km 400 tandis que le long de la Seine, d’une muraille à l’autre, la distance est
de 2 km. On peut comparer avec les dimensions du Paris actuel. Monstre urbain
sans commune mesure avec les grandes villes d’Italie et de Flandre, Paris atteint
sans doute 200 000 habitants au début du XIVe siècle.
Les fonctions de Paris sont économiques, politiques et intellectuelles. C’est sur
l’île de la Cité que l’on trouve les organes du gouvernement. Les mots qui
montrent la puissance de la ville sont : « cité royale », « abondance de richesses
naturelles », « grand », « riche », « activité bouillonnante », « navires
innombrables », « richesses ».
Une enluminure peinte vers 1480 par Jean Fouquet (Grandes Chroniques de
France, BNF) montre l’entrée de Louis II d’Anjou à Paris, accueilli aux portes de
la ville par Charles VI. Derrière l’enceinte de Philippe Auguste, on voit la « ville
aux cent clochers », vue du sud, probablement de la porte Saint-Jacques. On
reconnaît Notre-Dame ainsi que le donjon du Temple, à l’arrière plan à gauche au
lieu d’être figuré au nord-est, et la Sainte Chapelle. Le roi choisit l’emplacement
du Louvre afin qu’il soit tourné vers la Normandie.
I. Une capitale royale
À l’époque des premiers Capétiens, le roi continue à mener une vie nomade,
parce qu’il lui faut profiter des ressources de ses domaines successivement, sans
en abuser. Paris n’est pas encore la plus importante des villes royales. C’est
Orléans qui est la « principale résidence des rois ». Les Capétiens se transportent
d’un palais à l’autre avec leur « famille », leurs archives, leur sceau.
Au XIIIe siècle, les monuments politiques et administratifs occupent l’île de la
Cité, coeur de la ville, et les bords de Seine sur la rive droite où s’est étendue la
ville depuis la Cité.
Le pouvoir royal se manifeste, surtout sous Philippe Auguste, par la construction
de l’enceinte nord percée de 10 portes et du Louvre (1204) (forteresse protégeant
la Seine et la route occidentale conduisant aux possessions des Plantagenêts), et
par la tour de Nesle, par la réalisation plus tardive de l’enceinte sud en 1212.
Construite entre 1190 et 1220 sous le règne de Philippe Auguste, la muraille est
le second et dernier (après le mur gallo-romain qui ceinturait l'île de la cité)
ouvrage à avoir eu une fonction défensive globale. Il subsiste des portions
appréciables de la structure. Le mur dispose d’un chemin de ronde, de créneaux,
de portes fortifiées, de tours rondes régulièrement espacées. Il faisait tour le tour
de la ville de l'époque. Le Paris de 1230 ressemblait un peu au Carcassonne
d'aujourd'hui. 2800m sur la rive droite, 2600m sur la rive gauche, 3m d'épaisseur
à la base, 9m de hauteur et une tour de 14m de haut tous les 70 m, le rempart était
une fortification imposante. Pour le défendre à l'Ouest Philippe Auguste fit ériger
sur ses deniers (le mur, lui, était financé par la ville) le Louvre féodal qui devait
donner naissance au bâtiment que nous connaissons aujourd'hui.
Le donjon ou "Grosse Tour" du Louvre, également dite Tour de Paris, a été
construit en 1200. C'est François Ier qui le détruira en 1528. C'était une grosse
116
tour ronde ; on peut en voir le tracé actuellement dans la cour carrée : un pavage
au sol délimite son ancien emplacement. Il s'agissait d'un très gros cylindre utilisé
comme prison. Il était cerné d'un qualidrilatère. Ses dimensions étaient : 32
mètres de haut, jusqu'à un toit conique, 15 mètres de diamètre et un mur épais de
4,20 mètres à la base. Autour du donjon se trouve une enceinte de 77 mètres du
nord au sud et 70 mètres d'est en ouest, très épaisse du côté ouest, puisque le
danger scandinave était venu de cette direction. Le roi abrite dans le donjon son
trésor, ses archives (qui avaient été perdues en 1194 et reconstituées) et son
arsenal mais n'y réside pas. C’est en 1380 que Charles V s'installe dans le Louvre
et l'aménage alors en habitation royale.
Le palais royal de la Cité s’est beaucoup développé sous les derniers Capétiens et
les premiers Valois. Le palais proprement dit regroupe les bâtiments nécessaires à
la Cour du roi (logis du roi, jardin, chapelle), et à l’administration centrale
(Parlement, Chambre des comptes, grand-salle). Le palais de la Cité ou palais
royal est agrandi par saint Louis qui fait construire entre autre la Sainte-Chapelle
et un bâtiment abritant le Trésor des Chartes. Philippe le Bel à son tour rénove le
palais qui comprend à la fin du XIIIe siècle des bâtiments à usage personnel
comme le logis du roi et des bâtiments politiques, administratifs et religieux tels
que le Parlement, la Chambre des comptes, la grand-salle, la Sainte-Chapelle
appelée ainsi car elle conserve les reliques de la Passion acquises en 1237. Le
palais perd définitivement son rôle de résidence royale en 1417.
Célèbre par les vitraux de la salle haute, la Sainte-Chapelle a été construite entre
1246 et 1248 (moins de trois ans) pour garder les reliques de la Passion acquises
en 1237 par saint Louis (l’épine de la couronne du Christ). Les plans ont été
attribués à Pierre de Montreuil, architecte d’une partie de la nef de Saint-Denis et
du bras sud du transept de Notre-Dame. Il a du construire un édifice à deux étages
puisque la Sainte-Chapelle s’enserre dans le palais royal de l’île de la Cité
(actuellement le palais de justice). Nous pouvons voir la chapelle haute réservée
au souverain, où l’architecte a supprimé les murs pour établir les immenses parois
de verre. Elle s’élève à 20 mètres sous la voûte. Des voûtes d’ogive retombent sur
des piliers qui avancent d’un mètre sur le plan des fenêtres. Grâce à un jeu de
colonnettes, on ne remarque pas l’importance de cette avancée. Sur chacun des
douze piliers est accrochée une statue d’apôtre. Les vitraux sont l’oeuvre des plus
grands artistes du XIIIe siècle.
II. Une cité peuplée et marchande
Philippe Auguste urbanise Paris et entreprend des travaux d’aménagement pour
pallier l’extrême saleté des rues qui se transforment en bourbier dès qu’il pleut.
Les aménagements de Paris effectués par Philippe Auguste sont nombreux. En
1185, il ordonne le pavage de quelques rues : Saint-Jacques, Saint-Martin par
exemple. Les pavés étaient des dalles de 5 à 6 cm2 et de 16 à 19 cm d’épaisseur.
Il n’y avait pas encore de trottoirs. Le pavage des rues de Paris permet d’éviter la
boue et de lutter contre les mauvaises odeurs. En 1222, Philippe Auguste ordonne
l’élargissement des rues afin de permettre à deux charrettes de se croiser.
Il doit également créer un lieu suffisamment grand pour accueillir les marchands
venus de toutes parts.
La ville comptait plusieurs marchés dont le marché de la Grève (actuellement
place de l'Hôtel de Ville) et celui des Champeaux qui est à l'origine du quartier
des Halles. En 1137, Louis VI avait déjà transféré un marché depuis la place de
Grève jusqu'à cet endroit. Il fut d'abord en plein air. Le marché des Champeaux
se trouve dans un site favorable au commerce puisque situé au carrefour des
arrivages par le fleuve, de la jonction avec la Cité par le Grand-Pont et le
Châtelet, et des arrivages par la route (drap du Nord par la rue Saint-Denis, blé
par la rue de la Ferronnerie, poisson de la Manche et de la mer du Nord par la rue
des Poissonniers). Des portes fermaient ces bâtiments la nuit, pour permettre aux
marchands d'y déposer leurs marchandises à l'abri. Philippe-Auguste y fit
transférer en 1181 "la foire St Lazare" et en 1182, le marché fut agrandi, suite à la
confiscation des maisons aux juifs ; deux grands pavillons y furent construits. En
1187 le cimetière des Saints Innocents fut clos par un mur afin d'être séparé du
marché des Champeaux. C'est sous Philippe Auguste, à cause de tous ces travaux,
que le marché commence à s'appeler "les Halles". Le commerce s’accroît ce qui
permet au roi de prélever des droits de location sur les étals et des taxes sur les
transactions. Saint Louis fait construire à son tour trois nouveaux bâtiments. Les
Champeaux deviennent un centre commercial de grande ampleur. Ces limites
restèrent les mêmes jusqu'au XVIe siècle. Aux halles de Champeaux se vendent
117
aussi bien des produits alimentaires que des produits artisanaux.
Le Petit-Pont et le Pont-au-Change relient l’île de la Cité à la rive droite
commerçante et à la rive gauche, lieu des étudiants.
Paris est administrée par le prévôt de Paris, agent du roi. Elle n’a pas de
commune, ce n’est pas une ville indépendante. Mais au XIIIe siècle, le prévôt des
marchands et les échevins, représentants des marchands et bourgeois de Paris, ont
une part active dans les affaires de la cité : ils lèvent des impôts, veillent aux
travaux publics, ont un tribunal pour les affaires commerciales. C’est la hanse des
marchands de l’eau (ceux qui utilisent la Seine pour transporter leurs
marchandises) qui a donné à Paris ses armes et sa devise (« fluctuat nec mergitur
»). Ce sceau témoigne d’une certaine autonomie des décisions des bourgeois de
Paris car ils ont le droit d’authentifier ainsi des actes juridiques. Le symbole
choisi est un bateau : il reflète leur activité de marchands et l’importance qu’elle a
pour la ville de Paris.
C’est sur l’ordre de Louis IX (1226-1270) qu’Étienne Boileau, prévôt de Paris, a
rassemblé dans le Livre des métiers les statuts d’une centaine de métiers. La
plupart des dispositions de ce recueil de règlements, dont le principal objet était
de protéger l’artisanat et le petit commerce parisiens contre la concurrence
déloyale et le chômage, ont été la base de la réglementation professionnelle à
Paris jusqu’à la fin du Moyen Âge. Le seigneur de Paris était le roi (nous sommes
au cœur du domaine royal). Ainsi que le montre le texte, les métiers (le terme «
corporation » est bien postérieur à la période médiévale puisqu’il ne date que du
XVIIIe siècle) étaient très strictement réglementés du point de vue des conditions
d’accès et de production, de travail et de vente. Pour devenir maître de métier, il
fallait réaliser un chef-d’oeuvre. Si les compagnons ou apprentis pouvaient
devenir maîtres jusqu’à la fin du XIIIe siècle, les crises de la fin du Moyen Âge et
le ralentissement de la croissance économique vers 1270 ont rendu l’accès à la
maîtrise plus difficile. Les métiers ont favorisé la qualité de la production urbaine
; cependant toute la réglementation par des jurés, en obligeant la localisation de
tous les ateliers ou échoppes d’un même métier dans une même rue, permettait
une étroite surveillance de chacun mais a freiné tout esprit d’initiative.
III. Un grand centre intellectuel et religieux
Même si Paris n’est pas siège de métropole (Sens), la nouvelle cathédrale NotreDame, commencée en 1160 et terminée au début du XIVe siècle, occupe toute la
partie orientale de la Cité. Les abbayes, entourées de leurs propres enceintes,
jouxtent le rempart.
La cathédrale doit être reconstruite. En effet, l’ancienne cathédrale Saint-Étienne
située sur le même emplacement que la cathédrale actuelle remontait au VIe
siècle et n’était pas en mesure d’accueillir des fidèles toujours plus nombreux.
L’évêque Maurice de Sully commande les travaux qui sont commencés à partir
de 1163. De nouvelles techniques inaugurées pour la basilique Saint-Denis sont
réutilisées et perfectionnées à Notre-Dame.
A Paris, l’ancienne cathédrale Saint-Étienne située sur le même emplacement
que la cathédrale actuelle remontait au VIe siècle et n’était pas en mesure
d’accueillir des fidèles toujours plus nombreux. L’évêque Maurice de Sully
commande les travaux qui sont commencés à partir de 1163. De nouvelles
techniques inaugurées pour la basilique Saint-Denis sont réutilisées et
perfectionnées à Notre-Dame. Elle est située dans l’île de la Cité, au coeur de la
capitale capétienne. L’art gothique s’étend rapidement dans toute l’Île-de-France.
On peut remarquer les différents niveaux de l’élévation : les trois portails, puis la
galerie des rois, l’étage de la rose, la galerie ajourée et les tours. Celles-ci n’ont
pas été dotées de flèches, car on jugea qu’elles nuiraient à l’impression de
puissance de l’ensemble. La cathédrale est orientée vers l’est en direction de
Jérusalem. Les fidèles se placent dans la nef lorsqu’ils assistent à la messe. À
Notre-Dame, la nef est très large et bordée de doubles collatéraux que
n’interrompt pas le transept non saillant. L’absence de chapelles derrière le
déambulatoire donne au chevet une grande unité. Le chevet de Notre-Dame de
Paris permet d’observer les arcs-boutants datant du XIVe siècle ainsi que les
pinacles et les contreforts. L’arc-boutant permet de canaliser la poussée de la
voûte en la répercutant sur les contreforts. Il permet donc de construire une église
plus élevée. La voûte des églises gothiques est divisée en quatre parties reposant
sur des arcs, appelés ogives, qui se croisent. La croisée d’ogives dirige le poids de
la voûte non plus sur les murs, mais sur les piliers consolidés par des arcsboutants et sur des contreforts. La voûte peut alors atteindre une très grande
118
hauteur ; on peut percer les murs de grandes fenêtres décorées de vitraux. Les
églises gothiques sont plus lumineuses. Les chrétiens du Moyen Âge étaient
impressionnés par ce monument car aucune construction n’avait encore atteint
cette hauteur. Édifiée entre 1218 et 1245, la façade est remarquablement
équilibrée. Trois étages se distinguent nettement au-dessus du parvis, celui des
portails surmonté de la galerie des rois de Juda, celui de la rosace de plus de 10
mètres de diamètre datant du XIIIe siècle et celui des deux grandes tours. Le
portail le plus ancien est celui de sainte Anne, à droite sur la façade. Le portail
central représente le Jugement dernier et celui de gauche représente la Dormition
et le couronnement de la Vierge.
On peut pénétrer à l’intérieur de la cathédrale pour en étudier les innovations et la
décoration au service de la foi. Les murs d’une nef gothique sont très hauts et
percés de larges fenêtres qui rendent la nef lumineuse. À l’intérieur de la nef,
l’accent est mis sur les lignes verticales. La hauteur atteint 34 mètres. Aucune
alternance n’intervient dans la retombée de la voûte sexpartite, soutenue par de
triples colonnettes identiques. L’élévation est à quatre niveaux : grandes arcades,
tribunes, oculi, fenêtres hautes. C’est entre 1300 et 1350 que trois artistes, Pierre
de Chelles, Jean Ravy et Jean Le Bouteiller, ont réalisé la frise constituée d’un
assemblage de panneaux en bois. Sur le bas-côté sud, neuf panneaux montrent les
apparitions du Christ ressuscité. Sur le bas-côté nord, sont représentées les scènes
allant de l’enfance à l’agonie de Jésus. La Cène est l’une d’elle. Le Christ est au
centre entouré des apôtres couronnés d’une auréole ou nimbe symbolisant leur
sainteté. Jean a sa tête appuyée sur la poitrine de Jésus. Jésus célèbre la première
messe en donnant à ses 12 apôtres le pain et le vin (cf. les coupes posées sur la
table) transformés, d’après les chrétiens, en son corps et en son sang. La rosace
nord est située dans le transept nord. Cette rosace est consacrée à l’Ancien
Testament mais conduit jusqu’au Christ. En effet, juges, prophètes, rois et grands
prêtres entourent la Vierge portant l’Enfant Jésus. 85 % des verres sont d’origine.
La statue de la Vierge à l’enfant du XIVe siècle venant d’une église de l’île de la
Cité n’a été transférée à Notre-Dame de Paris, dans le transept au pied du choeur,
qu’en 1855. Le culte de la Vierge dans la cathédrale remonte cependant aux
origines de sa construction. Cette statue, classique au XIVe siècle, représente une
Vierge portant l’Enfant sur la hanche. L’Enfant tient un globe, symbole du
monde.
Encore peu peuplée, la rive gauche connaît au XIIIe siècle un grand rayonnement
grâce à la volonté royale et à la création de l’Université de Paris. On a pu estimer
que celle-ci regroupe environ 10 000 maîtres et étudiants. La réputation
européenne de Paris est grande pour les arts libéraux et la théologie (saint
Bonaventure). Le collège de la Sorbonne est fondé en 1247.
L'université est née en juillet 1200, lorsque Philippe Auguste lui accorda des
privilèges. Le véritable chef en était le pape. La réputation de l'université
parisienne s'étendait rapidement et la conséquence en fut la première crise du
logement. En 1215 le pape décida de faire fixer la taxation des loyers par deux
maîtres de l'université, pour éviter les abus. Le refus des propriétaires à se
soumettre à ce taux leur interdisait de louer pendant 5 ans. En 1219, les maîtres ès
arts sont si nombreux que l'on commence à voir des groupements par nations. En
1221, l'Université a son propre sceau. Au début du XIIIe siècle, un des premiers
collèges fondé à Paris fut Place Maubert, près des premières écoles. La Place
Maubert était le grand centre de rassemblement des écoliers. Les élèves
écoutaient debout les maîtres qui donnaient leurs cours, sur un perchoir. On y
enseigna la philosophie et la physique d'Aristote. Puis les écoliers allèrent vers la
montagne Ste Geneviève. La place Maubert reçut ensuite potences, roues et
bûchers, surtout sous François Ier.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
119
HMA – Les crises des XIVème et XVème s. en Europe occidentale
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoir, XIV-XVe s., Nouvelle histoire de la France médiévale, Seuil, 1990
Jacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, Éditions Perrin, 1999.
W. Abel, Crises agraires en Europe, 1973 (1935, 1966)
G. Bois, Crise du féodalisme, 1976
Monique LUCENET, Les Grandes Pestes en France, Paris : Aubier, 1986.
Jean-Noël BIRABEN, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris : Mouton, 1976.
Patrick MOUTON, La mort est venue de la rue, Rueil-Malmaison : Pen Duick, 1982.
La fin du Moyen âge. Tome 1 . La déségrégation du monde médiéval, 1285-1453, Tome 2 . L'annonce des temps nouveaux,
1453-1492 -- par Pirenne , Henri -- 1862-1935, Perroy , Édouard -- 1901-1974, Renaudet , Augustin -- 1880-1958, Handelsman,
Marcel, Halphen , Louis – 1880-1950, Paris, Alcan, 1931. 569 et 324 pages
Johan Huizinga (1872-1945), L'Automne du Moyen Âge, 1919 (décrit le Moyen Âge tardif comme une période pessimiste et
décadente et non pas comme celle d’une renaissance).
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
La peste, Un mal qui répand la terreur, Monique Lucenet, TDC, N° 904, du 15 au 30 novembre 2005
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
La fin du Moyen âge fascine. Deux facteurs principaux expliquent l'attraction
qu'exerce cette période : elle apparaît d'une part comme un moment historique
riche car double, phase de transition entre le Moyen âge et la Renaissance, où se
mêlent des cadres de représentation anciens et nouveaux. L'insinuation d'une
pensée humaniste balbutiante s'y traduirait notamment par l'émergence de la
notion d'individu, qui constitue l'un des objets de ce travail. Il faut invoquer,
d'autre part, l'image macabre d'un bas Moyen âge hanté par l'idée de la maladie et
de la mort depuis l'épidémie de peste noire de 1348, obsédé par la brièveté de la
vie humaine. Ces deux facettes de « l'automne du moyen âge » tel que l'évoque
avec poésie Johan Huizinga sont-elles autre chose qu'une plaisante image
d'Epinal ?
L'expression "crise (ou crises) du bas Moyen Age" est née des travaux de
l'historien allemand Wilhelm Abel sur les crises agraires et leurs corollaires
démographiques, publiés en 1935. Le pluriel est plus adéquat que le singulier,
parce que l'historiographie récente considère toutes sortes de types de crises, non
seulement celles qui touchent l'agriculture et la population, mais aussi celles liées
à la vie culturelle et religieuse (Eglise, persécution des juifs, place des femmes
dans la société) ou à des phénomènes physiques (climat). Ces crises ont frappé
l'Europe des XIVe et XVe s. Ces siècles sont pourtant riches de mutations,
comme l'avait demontré le Hollandais Johan Huizinga dans son ouvrage paru en
1919 sur l'automne du Moyen Age.
Si le mot et la notion de crise (financière, commerciale ou politique) existent dès
les années 1810-1820, les historiens d'avant 1930 s'y sont peu intéressés. L'école
romantique n'a pas ignoré des phénomènes comme la famine, la guerre ou la
peste, mais il s'agissait pour elle de peindre le Moyen Age dans les couleurs
sombres qu'on aimait à lui donner et elle restait souvent au stade de l'anecdote.
Quant aux positivistes, qui privilégiaient l'événement directement décrit par les
sources, ils étaient incapables de construire l'objet "crise".
A la suite des crises économiques et sociales vécues par l'Occident au cours des
années 1920-1930, quelques historiens deviennent sensibles aux réalités
économiques et sociales du passé. Dès lors, en utilisant les méthodes des
économistes, ils apprennent à repérer les faits qui vont leur permettre de
constituer la crise comme objet scientifique. On saisit mieux aujourd'hui les
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Les cadres politiques et la
société
Les trois grands fléaux (famine, peste,
guerre) des XIVe et XVe siècles sont
globalement analysés afin d’expliquer la
crise de l’Occident.
• Repères chronologiques : la peste noire
(milieu du XIVe siècle).
Dans les futurs programmes, ce thème
disparaît
Accompagnement :
« Pour la crise des XIVe et XVe siècles, on
insiste sur la trilogie : famines, peste et
guerre. Les famines se succèdent et sont
socialement sélectives. La guerre cause des
ravages et coûte cher (on ne la présente pas
dans le détail). La propagation de la peste
suit les routes commerciales. La peste noire
laisse les pays ruinés, les familles décimées.
Cette crise débouche sur des remises en
cause politiques, religieuses, culturelles et
exacerbe les comportements intolérants,
mais dans le même temps on assiste au
renforcement des structures de l’État. »
120
conjonctures et les cycles et on mesure l'ampleur des chocs qui, aux XIVe-XVe
s., ont affecté le nombre des hommes, l'agriculture, le commerce et d'autres
domaines.
Dans le dernier quart du XXe s. se développe une nouvelle manière de considérer
les phénomènes de crise. On peut caractériser cette démarche par une volonté
d'envisager les changements du Moyen Age final non comme des accidents
conjoncturels (la vision libérale), mais dans la perspective de changements
touchant dans sa totalité la civilisation médiévale. On voit en somme les crises
comme des effets et donc comme des signes de mouvements affectant en
profondeur un système de civilisation en cours de mutation. Les périodisations
s'en trouvent en partie renouvelées: à cette échelle, les changements débutent à la
fin du XIIIe s., les crises du XIVe s. prenant place dans un ensemble plus vaste et
plus complexe.
Tous les historiens s’accordent pour parler d’une conjoncture défavorable à la fin
du Moyen Âge. À l’essor spectaculaire des XIe-XIIIe siècles succède une période
de crises. Famine, peste, guerre marquent les XIVe-XVe siècles. La population
serait passée de 15 à 10 millions d’habitants dans le royaume de France entre
1300 et 1400 et de 4 à 2 millions dans le royaume d’Angleterre. Cette régression
démographique s’accompagne d’un développement de la pauvreté, de révoltes
dans les campagnes comme dans les villes, de la désertion de nombreux villages.
L’observation de l’évolution démographique de Périgueux aux XIVe et XVe
siècles montre que la conjoncture est devenue défavorable avant le déferlement
de la Peste noire, et qu’une reprise s’amorce dans les dernières décennies du XVe
siècle. Le « temps des malheurs » (famine, épidémies, guerre) est expliqué à
l’aide d’exemples dans ses dimensions économique et sociale.
« Crise profonde » ou « malheurs », les derniers siècles du Moyen Âge furent
sombres. Est-ce une décadence (« l'automne du Moyen Age » selon la formule
célèbre de J. Huizinga, dans son livre du même titre traduit aux éditions Payot en
1961), ou crise de croissance ? Les explications des historiens divergent. Les
contemporains eux, incapables d'analyser cette situation, lui ont cherché des
explications divines. Il est important de faire comprendre le caractère
concomitant des trois fléaux, d'insister sur la peste noire et d'en saisir les
conséquences démographiques et morales.
Édouard Perroy penchait pour l’idée d’une série de crises rapprochées : crise
frumentaire vers 1315 jusqu’en 1320, d’où une soudure difficile liée aux aléas
climatiques (en 1314, hivers froids et humides sur l’Europe du Nord-Ouest) ;
crise financière et monétaire de 1335 à 1345 ; crise démographique à partir de
1348, due à la Peste noire, dont l’extension commença en Occident dès décembre
1347, à partir de Marseille, pour revenir à maintes reprises tout au long des XIVe
et XVe siècles. La contamination était rapide et sans appel ou presque (la peste
bubonique était mortelle à 80 % et la peste pulmonaire à 100 %). Certaines
régions semblent avoir été moins touchées que d’autres, et même si les grands
axes commerciaux ont favorisé la transmission de l’épidémie, certaines contrées
ont été en partie épargnées.
Henri Pirenne et Maurice Postan ont eu une vision plus globale de la crise, vision
à connotation malthusienne puisque le « surpeuplement » des campagnes face à
une forte démographie jusqu’au début du XIVe siècle aurait amené une crise
générale pour l’ensemble de l’Occident chrétien, provoquant ainsi le souspeuplement des campagnes à la fin du Moyen Âge. Chez ces auteurs, l’élément
démographique est l’élément moteur de la crise.
Jacques Heers, plus récemment, penche pour une vision plus locale des
événements et tient à nuancer, en fonction de l’emprise de la féodalité, l’impact
de la crise ou des crises. Sa vision plus régionale permet de nuancer la vision
exagérément noire d’un Occident entièrement touché par les crises. Si tous les
historiens s’accordent sur le ralentissement de la croissance économique dès
1270-1280, limitant l’idée d’un « beau XIIIe siècle » au profit du XIIe siècle, on
constate l’existence de plusieurs signes manifestes de l’approche d’une
dépression économique (population sous-alimentée en Angleterre dès 1270,
faillites à Sienne à la fin du XIIIe siècle, révoltes urbaines comme à Douai vers
1280-1285, etc.). La reprise économique est beaucoup plus difficile à cerner dans
le temps. Plusieurs ouvrages montrent qu’il peut y avoir eu reprise dès le début
du XVe siècle et, plus généralement, au milieu de ce siècle pour l’ensemble de
l’Occident. Périgueux semble à ce propos plus en retard.
121
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Des facteurs multiples
La famine réapparaît dès 1315. Elle est liée au refroidissement du climat : les
XIVe et XVe siècles sont une période froide et humide (cf. sources écrites de
l’époque, palynologie, dendrochronologie…). Une mauvaise année entraîne
aussitôt une augmentation des décès. Quand les conditions climatiques sont
défavorables plusieurs années de suite, c’est la catastrophe. D’autant que la
famine s’accompagne d’épidémies qui frappent les populations affaiblies. Le
Journal d’un bourgeois de Paris évoque les famines récurrentes du début du XVe
siècle.
La guerre a changé de visage : les armées ne sont plus composées des seigneurs
et de leurs vassaux mais de soldats professionnels payés pour cette tâche. Dans
ces conditions, la paix pose un grave problème : les soldats ne sont plus payés ;
pour survivre, ils conquièrent des châteaux à partir desquels ils rançonnent les
campagnes et les villes alentour. Les «Grandes Compagnies », les « Écorcheurs »
ont ravagé les campagnes françaises tout autant que l’ennemi anglais.
La dernière grande épidémie de peste en Occident remonte au VIe siècle. Elle
réapparaît brusquement en 1347 sous deux formes : bubonique (mortelle à 80 %)
et pulmonaire (mortelle à 100 %). Une épidémie faisait alors rage en Asie
centrale. Des navires transportant dans leurs cales des rats contaminés la
ramènent par les ports de la mer Noire jusqu’aux ports occidentaux puis la
maladie se répand en suivant les grands axes du commerce.
Nulle autre épidémie n’a suscité autant de désordres, de paniques, d’hécatombes,
mais aussi de créativité. Durant des siècles, la peste glaça d’effroi l’humanité.
Longtemps le terme latin pestis recouvrit plusieurs réalités médicales ; pourtant la
maladie était facilement identifiable par ses ganglions infectés aux aines et aux
aisselles dans le cas bubonique et par ses problèmes respiratoires accompagnés de
crachements de sang dans celui de la peste pulmonaire.
Sujet d’effroi, sujet d’inspiration
Chronologiquement les spécialistes distinguent trois pandémies : la première est
la peste dite de Justinien, au VIe siècle ; la deuxième commence au XIVe siècle
avec la peste noire et s’achève à Marseille en 1720. Nous sommes, depuis la peste
de Hong Kong de 1894, dans la troisième pandémie
La peste noire
La peste surgit en Europe au XIVe siècle, y décimant « la tierce partie du monde
» selon le chroniqueur Froissart. Un auteur la qualifia d’atra, c’est-à-dire de
funeste et noire, couleur du deuil. Désormais, l’Occident vécut dans la hantise du
retour de ce mal foudroyant. Le médecin du pape Clément VI en Avignon, Guy
de Chauliac, décrit parfaitement ses symptômes dans sa Grande Chirurgie : « La
dite mortalité commença au mois de janvier 1348 et dura 7 mois. Elle fut de deux
sortes : la première dura deux mois avec fièvre et crachements de sang et on
mourait dans les trois jours. La seconde fut, tout le reste du temps, avec fièvre et
abcès aux aisselles et aines, et on mourait dans les cinq jours. »
Dans quelles conditions la pestilence était-elle revenue en Europe ? Au cours du
premier quart du XIVe siècle, l’épidémie se déclara en Mongolie et, de là, se
propagea à l’est vers la Chine, dont 65% de la population périt entre 1331 et 1353
et à l’ouest, près du lac Balkhach, où des tombeaux témoignant de l’hécatombe
provoquée par la peste en 1338-1339. Puis, à partir de l’Asie centrale, la route de
la soie diffusa le bacille à Samarkand en 1345, en Azerbaïdjan, sur les bords de la
mer Caspienne et de la mer Noire. Or, en Crimée, le khan Djanibek assiégeait la
forteresse génoise de Caffa. Les cadavres de ses troupes décimées par la peste lui
servirent de projectiles empoisonnés qu’il catapulta dans le port, véritable acte de
guerre bactériologique ! Les navires génois qui purent s’enfuir propagèrent
l’épidémie à travers la Méditerranée à partir de l’automne 1347.
Un de ces navires trouva un asile provisoire à Marseille le 1er novembre 1347,
veille prémonitoire du jour des Morts, puis la contagion gagna la Provence, le
Comtat Venaissin, le Languedoc, le Sud-Ouest après avoir contaminé la Grèce,
les îles de la Méditerranée occidentale, l’Italie et avant de s’introduire en
Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Scandinavie. Bientôt tout l’Occident
fut atteint, et ses têtes couronnées ne furent pas épargnées : le roi de Castille,
Alphonse XI dit le Vengeur, mourut de la peste alors qu’il assiégeait Gibraltar.
La reine Jeanne, épouse du roi de France Philippe VI de Valois, la reine de
Navarre, le duc de Bourgogne, le grand-duc de Moscou décédèrent du même mal.
122
Celui-ci n’épargnait personne, excepté sans doute ceux et celles qui vivaient dans
des hameaux isolés, car il empruntait les grandes voies de communication
terrestres, fluviales ou maritimes. La peste sévissait en général du printemps à
l’automne, s’atténuant avec les frimas de l’hiver. Au cours de l’été 1348, elle
envahit toute la France en suivant les axes fluviaux majeurs que représentaient le
Rhône, la Saône, la Seine et le Rhin. Après de nombreux sursauts, un répit
s’amorça en 1353, mais la France fut à nouveau accablée en 1360 et dans les
siècles qui suivirent. De nombreux historiens considèrent cet événement comme
un tournant de l’histoire européenne, qui marque la fin du Moyen Âge.
Le ciel et la terre responsables
Tous pensèrent que la maladie se transmettait facilement par le contact avec les
malades, leur haleine, leur regard, leurs vêtements et les objets qu’ils avaient
touchés. La peste pneumonique qui sévit en Europe pendant l’hiver 1347-1348
est en effet transmissible par les muqueuses directement d’homme à homme. La
peste bubonique, qui lui succéda au printemps 1348, a pour agent essentiel la
puce qui abandonne les cadavres d’animaux ou d’hommes pour des corps sains et
transmet ainsi le poison. Or les rats et leurs puces abondaient alors dans les cales
des navires, dans les villes, dans les maisons : mais on ne comprit pas à l’époque
le rôle des puces dans la transmission du bacille.
Les médecins parisiens, consultés par le roi Philippe VI dit le Hardi, affirmaient
que le mal était contagieux : « L’air respiré par les malades sort de leur bouche
corrompu et empoisonné et infecte les assistants. » Dans un poème en vers latins
édité à Paris en 1350, l’astrologue Simon de Couvin remarquait que « lorsque la
peste commence dans une maison, à peine un seul habitant échappe-t-il. La
contagion est telle qu’un malade empoisonne tout le monde ». Pour Guy de
Chauliac, la peste attaque les pauvres et les pécheurs. Dans un monde
incompréhensible, Dieu fournissait une réponse universelle à toutes les énigmes,
l’ire divine répandait la pestilence avec sa suite d’horreurs et de souffrances.
Selon Simon de Couvin : « Ce sont les péchés et les crimes des hommes qui ont
attiré sur eux ce malheur. » Au XIVe siècle, la peur de la peste n’eut pour rivale
que la peur de Satan. Il n’y eut pas de choc affectif et psychique plus violent, au
point que les liens les plus forts comme l’amour conjugal, filial ou fraternel se
relâchèrent, chacun cherchant à survivre en priorité.
Durant le XIIIe siècle, l’essor démographique et commercial, joint à un besoin de
sécurité, avait attiré en ville de nombreux ruraux, les cités étouffaient dans le
cadre imposé par leurs remparts : grande était donc la promiscuité. À la
campagne, les hommes et les bêtes cohabitaient. Autant de conditions idéales
pour la propagation d’une épidémie. Les « miasmes » de l’air, mauvaises odeurs
permanentes dues au manque d’hygiène, étaient considérés comme responsables
de l’épidémie car l’insalubrité régnait à la ville comme à la campagne. Les morts,
par exemple, étaient enterrés superficiellement au cœur même des paroisses à
côté des églises, corrompant dès les premiers orages les nappes phréatiques qui
alimentaient les puits et les fontaines. Sur le pavé des rues étroites, sinueuses, peu
éclairées en raison des encorbellements se faisant face, un ruisseau justement
appelé merderel recueillait les déchets domestiques, le sang des boucheries, l’eau
puante des tanneries, les immondices que faisaient disparaître les porcs et les
chiens laissés errants dans ce but. Les fossés entourant les murailles constituaient
l’exutoire le plus prisé.
Pour éviter les paniques, le deuil fut d’abord discret : son de cloche et vêtements
noirs interdits, enterrements nocturnes ; mais bien vite l’intensité du drame rendit
vaines toutes ces précautions. Les médecins s’activaient mais étaient impuissants
et souvent ne gagnaient rien à visiter les malades ; il arrivait même parfois qu’ils
périssent plus vite que les pestiférés qu’ils étaient venus secourir. C’est pourquoi
le Collège médical de la Sorbonne reprit à son compte l’ordre ancien
d’Hippocrate : Cito, longe fugas et tarde redeas, c’est-à-dire : « Pars vite, loin et
reviens tard. » C’est ce que firent tous ceux qui le pouvaient. D’autres réagirent
en vivant chaque jour comme si c’était le dernier.
La mort devint impersonnelle, le mort anonyme. Très vite, en raison de l’afflux
des corps, on creusa des fosses communes où ils étaient jetés et brûlés à la chaux
; puis on fut obligé de se barricader chez soi, atteint ou non par la maladie, fou de
peur devant le spectacle des chariots remplis de cadavres, tirés par les fossoyeurs.
Un grand silence s’abattit sur les villes, interrompu seulement par les clochettes
de ces charrettes de la mort. Les campagnes, lieux de refuge des citadins dès les
premiers symptômes du mal, furent également contaminées malgré leur
isolement.
123
Plusieurs phénomènes astrologiques et astronomiques annoncèrent les foudres
divines. Pour Alphonse de Cordoue, l’éclipse de lune qui se produisit à
Montpellier engendra l’épidémie, et le Collège parisien des médecins incrimina
les éclipses de soleil constatées en Inde. La famine, née des caprices
météorologiques, était à la fois mère et compagne de la peste. Elle pouvait aussi
en être la fille dans la ronde infernale que constituaient les crises climatiques
engendrant des crises frumentaires, elles-mêmes génératrices de crises
épidémiques pendant lesquelles les hommes n’allaient plus aux champs,
condamnant à la famine ceux qui survivaient. Or depuis la fin du XIIIe siècle il y
avait rupture d’équilibre entre l’essor démographique et l’extension des terres, les
défrichements ayant atteint une certaine saturation. Lorsque les récoltes étaient
insuffisantes, le spectre de la famine se dressait. Ainsi, en Languedoc, des
calamités naturelles provoquèrent des disettes entre 1302 et 1348 ; en 1347, en
Aquitaine et dans le Lyonnais, une famine succéda à des pluies diluviennes. Les
étés « pourris » de 1346-1347 engendrèrent une pénurie de vivres affaiblissant les
populations. Dans son Poème de la Grande Peste de 1348, Olivier de la Haye
dénonce, comme tous ses contemporains, trois grands maux : « Le premier mal
est pestilence, le second est stérilité des fruits et des biens de la terre, et le tiers
est cruelle guerre. »
La France se battait contre l’Angleterre dans la guerre dite de Cent Ans. Il fallut
lever une importante armée et pour cela on étendit à tout le royaume la gabelle,
taxe sur le sel alors indispensable à la conservation des aliments, tandis que la
livre tournois, monnaie française d’alors, était dévaluée. Les mercenaires libérés
entre deux opérations militaires erraient à l’aventure et semaient la désolation.
Par ailleurs, lors de leurs déplacements, les soldats traînaient avec eux la peste
comme un fardeau dont ils s’allégeaient, en abandonnant les cadavres pestiférés
au bord des chemins.
Les soins et les remèdes
D’abord pris au dépourvu par cette épidémie foudroyante, les hommes réagirent.
À la panique initiale succéda une certaine organisation. Ainsi en Avignon le pape
et mécène Clément VI fit installer les malades dans des cabanes sur un terrain
hors de la ville, indemnisa le personnel soignant et fit appel à des montagnards
robustes pour enterrer les morts. Il autorisa les chirurgiens à pratiquer des
autopsies, ce qui était alors rigoureusement interdit par les canons de l’Église.
Dans la ville de Bordeaux, on brûla un quartier infecté. À Montpellier, on libéra
les condamnés à mort afin de les utiliser comme fossoyeurs. À Paris, les
médecins durent soigner gratuitement. Pour Guy de Chauliac comme pour le
Collège des médecins de la faculté de Paris, la meilleure prophylaxie consistait à
fuir « loin des marais, lacs, fosses et cimetières, hors des lieux puants et boueux
», à s’enfermer chez soi, à se purger, se saigner, à purifier l’air par des feux de
bois sec et odoriférant « comme églantier, genièvre, frêne, cyprès, romarin, vigne
et chêne pour chasser le mauvais air ». Pour les plus riches, les bois d’aloès, de
musc étaient recommandés, l’encens et la marjolaine pour les autres. En été et par
forte chaleur, il convenait « d’arroser légèrement la chambre d’eau très froide
mélangée à du vinaigre puis de jeter sur le sol des roses et des fleurs d’églantiers
». Il fallait être sobre, consommer des fruits, garder bon moral, avoir une vie
saine, non dissolue, prendre de la thériaque (savant mélange de produits divers
censés guérir tous les maux) et du bol d’Arménie qui contenait de l’oxyde de fer
et était apte à faire disparaître les bubons. À Montpellier, le médecin Bernard de
Gordon conseillait de porter une éponge imbibée de vinaigre ou un sachet rempli
d’herbes devant la bouche et le nez ainsi que de placer un linge sur le visage du
malade afin d’éviter la contamination. Pour Guy de Chauliac, qui sut se guérir en
six semaines, il fallait poser des figues et des oignons cuits mêlés à du levain et
du beurre sur les abcès puis les couvrir en les cautérisant, après avoir attiré « le
venin » par des ventouses.
Parallèlement, certains avaient recours à des amulettes, à la magie et aux
exorcismes, et des charlatans en profitèrent. Une croix fléchée ou un tau grec
enlacé d’un serpent, en souvenir du caducée de Mercure messager des dieux,
protégeaient certaines maisons. Mais bientôt les populations trouvèrent des boucs
émissaires…
Fanatisme et piété
La recherche de la purification engendra des persécutions antisémites : les juifs,
considérés comme impurs, furent exterminés en Europe occidentale au cours du
XIVe siècle. L’Église les dénonçait comme déicides. On les accusa de profaner
les hosties, de comploter avec les musulmans, les hérétiques, les lépreux et le
124
diable contre les chrétiens. Depuis 1215, le quatrième concile du Latran les
contraignait à porter un signe distinctif permettant de les reconnaître même de
loin. En France, neuf ordonnances royales les obligèrent à porter la rouelle (en
forme de croissant) jaune et les exclurent de l’organisation sociale d’alors : la
chevalerie, la vassalité, le mouvement communal.
Petit à petit, tout leur fut interdit : l’accession aux métiers et aux corporations,
l’acquisition et le travail de la terre. Seul le commerce de l’argent, interdit aux
chrétiens comme aux musulmans, leur fut autorisé; d’autre part leur connaissance
de l’hébreu et de l’arabe leur facilita l’accès aux livres anciens de médecine, ils
furent donc praticiens. Ces deux activités les contraignaient à vivre en ville dans
des ghettos. Ainsi, la population urbaine dépendait d’eux, si bien qu’un «
nettoyage ethnique » lui permettait de se débarrasser de ses dettes à leur égard,
d’accaparer leurs biens et de prendre leur place dans le domaine médical en un
temps où les besoins augmentaient. En 1348, il semble que les persécutions
commencèrent sur le littoral méditerranéen, là où la peste s’était introduite en
France : mi-avril, quarante juifs furent exterminés dans la cité de Toulon, puis le
massacre sévit en Provence tandis que Clément VI accueillait les persécutés au
sein du Comtat Venaissin, excommuniant, c’est-à-dire excluant du christianisme,
tous leurs bourreaux. Néanmoins plusieurs villes les éliminèrent, brûlèrent leurs
synagogues, à l’emplacement desquelles on érigea des églises. À Paris, la rue
Transnonain (actuellement rue Beaubourg), de l’ancien verbe transnoniser
signifiant massacrer, garde le souvenir de ces persécutions.
Mais c’est en Alsace, alors germanique, que la tragédie connut son paroxysme :
le 14 février 1349, à Strasbourg, la moitié des 1884 juifs de la ville,
complètement dénudés, furent brûlés vifs dans une grande fosse creusée dans leur
cimetière. Les lépreux connurent des épreuves semblables, particulièrement en
Provence. Les immigrés, les demandeurs d’asile, les homosexuels, les prostituées
porteuses d’insignes spécifiques, certains artisans – tanneurs, corroyeurs,
bouchers, poissonniers – furent également considérés comme responsables et
maltraités. Le fanatisme religieux favorisa l’essor d’une confrérie internationale
de pénitents, estimée à 800 000 membres à Noël 1349, qui, torses nus, se
mutilaient en se flagellant publiquement, châtiant leurs corps pour apaiser la
colère divine. Les populations trouvèrent dans la piété un souverain remède à leur
angoisse car cette « male mort », c’est-à-dire la mort dans le péché sans
l’absolution du prêtre et le pardon de Dieu, les terrifiait. Or le clergé ne put
répondre aux appels de tous les mourants, d’autant plus que nombre des siens
périrent. Généralement le clergé régulier fut plus dévoué que le clergé séculier,
prêtres et curés n’hésitant pas parfois à s’enfuir. La Sainte-Trinité fut beaucoup
implorée, mais le protecteur par excellence demeura saint Sébastien (voir « Focus
»). On invoqua aussi les saints patrons locaux. Des croyants s’associèrent en
confréries pour prier, secourir les pauvres, payer leurs soins ; de nombreuses
donations furent faites à l’Église, mais dons et prières ne purent enrayer le fléau
qui bouleversa l’Europe du Moyen Âge.
Les effets de la mort noire
Il fallut attendre deux cents ans pour que le territoire retrouve les densités de
population antérieures. Selon les estimations, la contagion emporta près de 24
millions de personnes, soit un tiers de la population européenne. Depuis la fin du
XIIIe siècle et jusqu’au milieu du XIVe siècle, l’équilibre entre la croissance
démographique et la croissance agricole était rompu : la population augmentait
plus vite que les ressources. La peste mit fin à cette situation, un plus petit
nombre ayant à se partager la même quantité de richesses. La classe creuse de la
génération anéantie fut compensée par un baby-boom. L’exceptionnel registre
paroissial de Givry, en Bourgogne, montre que les décès de la seule année 1348
représentent le double de ceux enregistrés durant les treize années précédentes et
que le nombre des mariages en 1349 est sept fois plus important que celui de
1347 !
Les villes furent plus touchées que les campagnes et perdirent 40 % de leur
population en moyenne : 80 % des habitants disparurent à Marseille, près de 30
% dans Paris et ses faubourgs. Alors qu’elle frappait indifféremment hommes et
femmes, la peste fit cependant plus de dégâts parmi les pauvres, plus vulnérables,
plus nombreux au point qu’on l’appela la maladie populaire. Mais pour tous ceux
qui lui survécurent la situation s’améliora : la demande ayant diminué, les prix
baissèrent ; la main-d’œuvre étant plus rare, les salaires augmentèrent et tout était
à reconstruire. De 1347 à 1480, la maladie se manifesta tous les six ou douze ans
puis, en France, elle frappa jusqu’en 1670 tous les quinze ou vingt ans, soit deux
125
fois moins souvent, permettant l’arrivée à l’âge adulte de nouvelles générations
capables de réparer ses dégâts.
II. Des conséquences politiques, religieuses et culturelles
Il s’agit de relier la guerre de Cent Ans avec la crise sociale, morale et politique
qui lui est contemporaine étudiée au chapitre précédent, et de rappeler que la
guerre, c’est avant tout les souffrances des populations.
À une époque où la pauvreté s’étend, où la population diminue du fait des
famines et des maladies, les revenus seigneuriaux baissent. Les seigneurs tentent
alors de les maintenir en intensifiant sa pression sur les tenanciers en alourdissant
certaines redevances, en tirant au maximum les ressources de son pouvoir de
justice. La paysannerie résiste. Des jacqueries éclatent et sont durement
réprimées.
Le soulèvement des Jacques au milieu du XIVe s n’est pas une révolte de la
misère : les régions soulevées ne sont ni les plus pauvres ni les plus ravagées ; la
révolte est liée à la baisse du prix du blé alors que les produits artisanaux
nécessaires n’ont pas suivi cette dévaluation. D’abord spontané et inorganisé, le
mouvement se regroupe et prend contact avec Étienne Marcel. Unis dans la
même haine contre une noblesse incapable de défendre le royaume, Jacques et
Parisiens s’acharnent contre les châteaux, massacrent les gentilshommes et leur
famille, mais ils marchent sous la bannière fleurdelisée, se réclamant ainsi du
pouvoir royal. Après l’écrasement de l’armée paysanne, les bourgeois parisiens
continuent la lutte : ils viennent à Meaux avec quelques paysans assiéger les
dames nobles, dont la dauphine Jeanne de Bourbon, qui ont fui Paris. Prendre par
surprise le marché de Meaux c’est se saisir de ces otages inestimables. Les
Jacques qui attaquent la ville de Meaux sont durement réprimés : la ville est
saccagée pour avoir aidé les rebelles et son maire est pendu. Puis la répression
nobiliaire s’abat en 1358 avec une terrifiante cruauté sur le reste des campagnes
parisiennes. Selon l’habitude de ce temps, le miniaturiste (Chroniques de
Froissart, XVe siècle, BNF, Paris) a accumulé, dans un décor de convention, tous
les détails qu’il pouvait tirer du texte de la chronique : les bourgeois se sont
engagés sur le pont qui relie la ville au marché. Le Captal de Buch et Gaston
Phoebus, à cheval, dirigent une sortie contre les assaillants et « boutèrent entre
ces méchantes gens et les tuaient ainsi que bêtes » (Froissart), sous les yeux des
nobles dames dans la plus courtoise tradition des tournois. Leurs hommes en
armure précipitent les bourgeois dans la Marne.
À ces malheurs, les contemporains réagissent différemment : soit par des
pogroms contre les juifs accusés d’être les coupables de toutes ces calamités (par
exemple en Espagne vers 1391-1392), soit par des mouvements populaires aussi
divers que les béguinages (en particulier dans les villes flamandes), les jacqueries
ou les processions de flagellants.
La peste, les famines, les malheurs du temps ayant accrédité l’idée d’une
apocalypse imminente, les plus pauvres voient dans la flagellation une façon de
s’identifier au Christ, dans l’autopunition la possibilité de détourner la colère
divine et d’obtenir le pardon de Dieu. Populaire, anticlérical et messianique, le
mouvement des flagellants a pris de l’ampleur au moment des pestes, malgré la
condamnation de l’Église. Il s’est accompagné de violences contre les juifs. En
1349, les flagellants ont ainsi incité au massacre de la communauté juive à
Francfort, à Mayence, à Cologne, à Bruxelles.
Dans le domaine artistique, certains thèmes s’imposent rappelant l’omniprésence
de la mort : les gisants squelettiques, les danses macabres.
Apparu au XIVe siècle, le transi marque une cassure dans l'art funéraire du
Moyen Âge. L'horreur et les vers, la putréfaction et les crapauds remplacent —
brutalement — sourires, heaume ou hennin. Guillaume de Harcigny ne joint pas
les mains dévotement, mais tente, de ses phalanges sèches, de cacher un sexe
pourri depuis longtemps. Le cardinal Lagrange exhorte le passant non à prier
pour lui, mais à faire preuve d'humilité, car tu seras bientôt comme moi, un
cadavre hideux, pâture des vers. Seules certaines régions sont touchées par le
remplacement des gisants par des transis. Ainsi en est-il de l'Est de la France et
de l'Allemagne occidentale. En revanche, le transi demeure exceptionnel en Italie
ou en Espagne. Huizinga voit la preuve dans l'apparition des transis d'une crise
morale. Tenenti, à l'inverse, y voit une horreur de la mort : célébration de « la vie
126
pleine ». Philippe Ariès se positionne plutôt du côté de Tenenti. L'historien nous
explique que l'horreur de la décomposition n'est pas post mortem, mais dans la
maladie.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Le royaume de France est particulièrement touché par ces malheurs car c’est un
carrefour commercial important qui a été précocement en contact avec les
bateaux contaminés par la peste. C’est aussi le lieu du déroulement de la guerre
de Cent ans et elle y a fait des ravages.
La famine, la peste et la guerre transforment l’Occident à la fin du Moyen Âge.
La population diminue dans tous les États occidentaux du fait de ces fléaux. La
peste aurait emmené jusqu’à un homme sur trois. La famine qui a réapparu est
aussi une cause de mortalité ainsi que la guerre de Cent ans : pendant les périodes
de guerre comme lors des trêves, les troupes pillent et saccagent. Ces malheurs
modifient les relations sociales : des révoltes éclatent provoquées par les tensions
sociales nées de la pauvreté et de la faim. La mort est ressentie comme partout
présente et découverte comme facteur d’égalité dans cette société qui se
définissait comme une hiérarchie bien définie.
A la fin du Moyen Age, la société médiévale connaît une crise particulièrement
grave. Elle a perdu un tiers de sa population ; cette crise, qui a bouleversé les
mentalités, a des conséquences inattendues. Le désarroi social entraine une
redécouverte de l’Etat, protecteur et rassurant. C'est par cette conclusion
optimiste que Bernard Guénée, un des grands spécialistes de cette époque,
conclut son étude sur ces deux « mauvais siècles » du Moyen Age (L'Occident
aux XIVe et XVe siècles : Les États, PUF, 1993.)
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
127
HMA – Le roi et la féodalité du Xème au XVème s. en France
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Sources et muséographie :
Ouvrages généraux :
Beaucoup d'ouvrages d'historiens du droit (Éric Bournazel, Albert Rigaudière).
Albert Rigaudière, Pouvoirs et institutions dans la France médiévale, t. II : « Des temps féodaux aux temps de l'État », A. Colin,
coll. « U Histoire », (1998) 2003. Cet ouvrage montre le renforcement du pouvoir royal sur un territoire progressivement
remodelé qui va peu à peu s'imposer comme modèle dans l'Occident médiéval.
J.–P. POLY, E. BOURNAZEL, Les féodalités, PUF 1991
E. BOURNAZEL, Histoire des institutions de l’époque franque à la révolution (en collaboration avec J-L Harouel, J. Barbey, J.
Thibaut-Payen) 10e édition revue et augmentée, Paris , P.U.F., 2003.
Colette Beaune, Histoire de la nation France, Gallimard, coll. «Folio », Paris, 1985.
Alain Boureau, Le simple corps du roi, L'impossible sacralité des souverains français, XVe-XVIIe siècles, éd. de Paris, Paris,
1988. (s'oppose à l'approche des cérémonialistes américains comme Ernst Kantorowicz pour qui le roi possède un corps terrestre,
tout en incarnant le corps politique, la communauté constituée par le royaume).
P. Demony, Notre-Dame de Reims, coll. « Patrimoine au présent », CNRS éditions, Paris, 1995.
C. Sauvageot et S. Santos, Saint-Denis, dernière demeure des rois de France, Zodiaque, Paris, 1999.
Le trésor de Saint-Denis, Faton, Dijon, 1992.
J. Favier, La Guerre de Cent Ans, Fayard, Paris, 1991.
J. de Joinville, Vie de Saint Louis, Classiques Garnier, Paris, 1998.
J. Le Goff, Saint Louis, Gallimard, Paris, 1996.
Saint-Denis A., Le Siècle de Saint Louis, PUF, « Que sais-je? », 1996.
M. Pastoureau, Figures et couleurs. Étude de la symbolique et de la sensibilité médiévales, Léopard d’or, Paris, 1986.
Biget J.-L, Boucheron P., La France médiévale, t.1 : VI-XIIe siècle, 1999 ; t. II : XIII-XVe siècle, Hachette, coll. « Les
Fondamentaux », 2000.
Documentation Photographique et diapos :
« L’Occident médiéval : États et pouvoirs (XIe-XVe siècles) », Documentation photographique, n° 6094, 1988.
Perret M., La Guerre de Cent Ans, Diapofilm multimédia.
Gauthier D., Les Etapes de la construction de l'État français, de Hugues Capet à Louis XV, Diapofilm multimédia.
Revues :
L'art de cour au Moyen Âge, TDC, N° 872, du 15 au 31 mars 2004
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
Enjeux didactiques (repères, notions et
savoirs, concepts, problématique) :
méthodes) :
BO actuel : « Le Royaume de France (XeLa France est le seul État étudié en tant que tel. L’objectif principal est de
XVe siècles) : l’affirmation de l’État
répondre à la problématique suivante : Comment les rois capétiens ont-ils bâti un Il ne s’agit pas d’examiner tous les aspects
royaume puissant ? Comment se constitue lentement un territoire sur lequel le roi de l’histoire de la France pendant ces six
impose son autorité ?
siècles. L’étude est centrée sur la
constitution territoriale du royaume et
Ces trente dernières années ont été marquées par un renouvellement de
l’affirmation de l’État.
l'historiographie des institutions des périodes franque et féodale. Les historiens
• Carte : formation territoriale du royaume.
ont longtemps envisagé ces périodes en privilégiant les dynamiques de rupture
• Repères chronologiques : avènement
(grandes invasions, crise seigneuriale et féodale du XIe siècle) et en négligeant
d’Hugues Capet (987) ; le siècle de Louis IX
les éléments reliant l'Antiquité à l'époque des deux premières dynasties franques,
(XIIIe siècle) ; la chevauchée de Jeanne
et l'époque carolingienne aux formes que la royauté française prend à partir du
d’Arc (1429-1431).
XIIe siècle. Tout en retraçant les profonds changements qui marquent ces siècles, • Documents : la basilique Saint-Denis ; la
il convient de souligner les éléments de continuité qui affectent en particulier
cathédrale de Reims ; Joinville : la Vie de
l'institution royale, pour une large part héritière d'un fonds de traditions
Saint Louis. »
politiques, juridiques et religieuses issues de la romanité chrétienne. C'est ce legs,
enrichi par d'autres apports, qui survivra aux crises et que recueillera, au seuil du
Socle : Ajout aux repères
XIIIe siècle, une royauté capétienne dont le rôle est fondamental dans la lente
Bataille de Bouvines (1214).
genèse de l'État monarchique.
L'histoire des trois derniers siècles du Moyen Âge ne saurait être analysée comme Dans les futurs programmes, on sépare la
une simple période de transition qui aurait lentement transformé l'État médiéval
seigneurie de la féodalité (que l’on associe à
en État moderne. Vassaux et sujets, légistes et administrateurs, princes et roi
l’affirmation de l’Etat) :
mettent en place les structures d'un État dont le devenir s'enracine dans un
« FEODAUX, SOUVERAINS, PREMIERS
héritage antique peu à peu retrouvé, souvent mal compris et toujours difficilement ÉTATS
assimilé. Le legs féodal conditionne également chaque étape de cette rénovation,
L’organisation féodale (liens « d’homme à
128
tout aussi dangereux pour le nouvel État, en raison des liens personnels qu'il
postule, que porteur de forces de restructuration par la place éminente qu'il
réserve au prince dans la hiérarchie des pouvoirs. Principal bénéficiaire des
prérogatives que libère la lente agonie de la suprématie impériale et stimulé par
l'irrésistible affirmation des regna, le « Roi très chrétien » façonne un État qui,
tout en empruntant à ses voisins, s'impose de plus en plus comme un modèle dans
l'Occident médiéval.
Tandis que le droit vient constamment au secours d'un pouvoir que mémoire,
religion et symboles ne cessent de vivifier, la souveraineté retrouvée permet au
prince de faire triompher progressivement, sur un territoire remodelé, sa loi, sa
justice et sa fiscalité. Face à cette emprise du pouvoir, le pays ne demeure pas
passif, qui fait entendre sa voix pour que s'établisse, à travers un dialogue
permanent mais ponctué de tensions, un équilibre raisonnable entre des
autonomies locales irréductibles et une centralisation chaque jour plus pesante.
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
homme », fief, vassal et suzerain) et
l’émergence de l’État en France qui
s’impose progressivement comme une
autorité souveraine et sacrée.
La France est le cadre privilégié de l’étude.
Celle-ci est conduite à partir d’exemples au
choix :
- de personnages significatifs de la
construction de l’État en France : Philippe
Auguste, Blanche de Castille, Philippe IV le
Bel et Guillaume de Nogaret, Charles VII et
Jeanne d’Arc, Louis XI…), ou
- d’événements significatifs de l’affirmation
de l’État (la bataille de Bouvines, le procès
des Templiers, le sacre de Charles VII…).
A la fin de l’étude, les élèves découvrent une
carte des principales monarchies de l’Europe
à la fin du XVe siècle.
Connaître et utiliser les repères suivants :
− Un événement significatif de l’affirmation
de l’État en France
− Une carte de l’évolution du domaine royal
et des pouvoirs du roi en France, Xe - XVe
siècle
Décrire et expliquer le système féodal
comme organisation de l’aristocratie, puis
comme instrument du pouvoir royal
Activités, consignes et productions des
élèves :
I. Atouts et faiblesses des premiers Capétiens (987-1180)
Les faiblesses : l’exiguïté du territoire qu’ils contrôlent.
En 987, la France ou plus exactement, le royaume des Francs, a encore les
frontières du traité de Verdun (843): elles commencent aux bouches de l’Escaut,
se dirigent jusqu’à la Meuse et séparent la Champagne de la Lorraine, et le duché
de Bourgogne du comté de Bourgogne (Franche-Comté) ; elles suivent ensuite
grossièrement le Rhône, mais le Lyonnais, le Forez, le Viennois et le Vivarais
sont hors de France; en revanche, au sud, les frontières du royaume dépassent les
Pyrénées, depuis le diocèse d’Urgel jusqu’à celui de Barcelone. La frontière
n’était sans doute pas matérialisée et il y avait donc des zones contestées.
Certaines populations ignoraient si elles étaient de l’Empire germanique ou de
France.
Le morcellement territorial prévaut dans la France féodale où la possession de la
terre donne le pouvoir réel. La puissance du roi repose donc sur son domaine sur
lequel il agit comme seigneur direct. En 987, le domaine est disparate et dispersé.
Il est formé d’un ensemble de seigneuries entre la région d’Orléans et celle de
Senlis, avec des prolongements jusqu’à Laon. Des châtellenies indépendantes
s’intercalent entre ces seigneuries. De 987 à 1180, le domaine royal n’a connu
qu’un agrandissement limité : les rois s’occupent de pacifier les seigneurs
brigands et de constituer une administration efficace.
Depuis 1154, la moitié occidentale du royaume est tenue en fief par le roi
d’Angleterre, Henri Plantagenêt. Le vassal est beaucoup plus puissant que son
seigneur.
Les atouts : la pyramide vassalique dont ils occupent le sommet, le sacre
Un important héritage moral a été laissé par les Carolingiens à la nouvelle
dynastie : le sacre. Il s’agit de montrer l’atout majeur des Capétiens, le sacre, et
toute la symbolique qui l’entoure, ce qui permet de comprendre pourquoi un roi si
faible est tout de même respecté. C’est pourquoi il est impératif de commencer
par là.
Les lieux symboles de la monarchie, Saint-Denis où étaient conservés les insignes
royaux et Reims. La basilique de Saint-Denis et la cathédrale de Reims sont des
lieux de mémoire hautement significatifs de la sacralisation du pouvoir royal.
Elles sont complémentaires dans leurs fonctions liées à la cérémonie du sacre.
Dans les deux cas, on peut rattacher le bâtiment à un miracle, à un saint, à des
objets royaux. Il faut donc bien montrer le lien qui unit ces lieux à la royauté, et
Accompagnement :
« L’intitulé du chapitre déborde ici
explicitement le temps fort du programme de
5e que constitue le XIIIe siècle ; inscrit sur
le long terme, il invite en fait à aller à
l’essentiel : deux à trois séances seulement
doivent en effet y être consacrées.
Deux thèmes sont privilégiés : la constitution
territoriale du royaume et l’affirmation de
l’État, inséparable au moins jusqu’au XIIIe
siècle de la personne du roi. Ces deux
thèmes peuvent être abordés en trois temps :
• L’étude du premier temps (du Xe au XIIIe
siècle) permet de présenter les atouts et la
faiblesse des premiers Capétiens : atouts, la
pyramide vassalique dont ils occupent le
sommet, le sacre ; faiblesse qui se manifeste
par l’exiguïté du territoire qu’ils contrôlent.
Les lieux symboles de la monarchie, SaintDenis où étaient conservés les insignes
royaux et Reims, sont rappelés. Une carte
montre les agrandissements du domaine
royal et les efforts des souverains pour
assurer durablement leur pouvoir.
• L’oeuvre de Philippe-Auguste constitue le
début du second temps : « rassembleur de
terres », le roi est en effet conduit par
l’extension considérable du domaine royal à
mettre en place une amorce de centralisation.
L’État se renforce, avec ses hommes, les
légistes, avec ses institutions (Parlement,
Cour des Comptes) installées à Paris. Une
description du Paris de Philippe-Auguste, un
portrait de Louis IX, à partir de l’œuvre de
Joinville, aident les élèves de la classe de 5e,
129
montrer comment l’Église et la monarchie se sont associées pour réunir les sujets
autour du principe de monarchie de droit divin.
L’abbé de Saint-Rémi de Reims a la garde de la sainte ampoule qu’une colombe
aurait apportée pour le baptême de Clovis ; la cathédrale de Reims (en
reconstruction au XIIIe siècle) est le lieu du sacre opéré par son archevêque. Les
miniatures montrant la cérémonie du sacre (BNF, Paris) proviennent du
manuscrit de Châlons-en-Champagne, datant de 1280 environ. Les étapes du
sacre sont trop nombreuses (cf. les ordines : le plus complet est celui du sacre de
saint Louis). C’est pourquoi il faut se limiter aux plus importantes sur le plan
symbolique : l’onction, la remise des insignes royaux, le couronnement. Au XIIIe
siècle, la cérémonie du sacre se déroule dans un ordre bien défini :
1. Le serment : le roi est un personnage sacré, mais il a des devoirs liés à sa
fonction, exprimés dans le serment du sacre que la tradition attribue à Hugues
Capet. L’archevêque de Reims fait prêter serment au roi de donner la paix, de
rendre une bonne justice et de respecter les droits de l’Église, de défendre la foi
chrétienne, de protéger l’Église et en plus depuis 1226, il promet de poursuivre
l’hérésie.
2. L’onction : sur le modèle d’une ordination d’évêque, le roi est oint d’un
chrême (huile mélangée de baume), avec une aiguille d’or, sur le front, la
poitrine, les épaules. Depuis le IXe siècle, on croit que Clovis a été oint à Reims,
ce qui est faux : il n’y a été que baptisé (puisque le sacre est une invention
carolingienne), et qu’une colombe a apporté à saint Rémi une ampoule pleine
d’un chrême miraculeux dont le niveau ne baisse jamais. Investi de cette
puissance surnaturelle, le roi est désormais l’intermédiaire sacré entre Dieu et son
peuple. Son caractère sacré est accentué par les pouvoirs miraculeux qu’on lui
attribue. Depuis Robert le Pieux, il a le pouvoir thaumaturgique de guérir les
écrouelles par le toucher.
3. Les insignes de la royauté ou regalia sont apportés par l’abbé de Saint-Denis.
L’épée fait du roi le bras séculier de l’Église. La remise des éperons et de l’épée
symbolisent le pouvoir militaire du roi. L’anneau d’or, semblable à celui d’un
évêque, unit le roi et son peuple à Dieu. Le sceptre à fleur de lys symbolise le
pouvoir sacré. La main de justice et la couronne sont remises ensuite.
4. Le couronnement : l’archevêque de Reims a le privilège de poser la couronne
sur la tête du roi. Douze pairs du royaume, six ecclésiastiques et six laïques
s’associent à ce couronnement. Le roi est enfin installé sur un trône surélevé et
présenté à la foule.
Il faut insister sur le double aspect de cette cérémonie : religieux avec l’onction,
politique avec la remise des insignes royaux dont la couronne est le principal. Le
sacre assure l’équilibre entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique, mais,
oint et couronné, le roi est le plus puissant. Le sacre a lieu le plus tôt possible
après l’avènement du nouveau roi. L’élection est maintenue de façon symbolique
: à la demande formulée par deux évêques, le roi est acclamé. Les sujets doivent
obéissance à ce roi sacré dans la mesure où son pouvoir est l’oeuvre de Dieu,
mais en échange le roi n’est pas un tyran ; il doit protéger l’Église et gouverner
selon la morale chrétienne. On peut rappeler que cette cérémonie a été mise en
place par les Carolingiens. Elle était destinée à renforcer les liens entre l’Église et
la nouvelle dynastie, et à légitimer celle-ci. Toujours dans le souci d’affirmer leur
légitimité, les Capétiens reprennent cette cérémonie, marquant ainsi la continuité
avec la dynastie carolingienne. Le rite s’enrichit de nouveaux symboles, par
exemple, l’oriflamme de Saint-Denis assimilé à l’étendard de Charlemagne et son
épée « Joyeuse ».
Le programme du décor de la façade occidentale de la cathédrale de Reims
témoigne d’une volonté d’associer la royauté capétienne aux traditions des rois
hébreux (Salomon), mais aussi au baptême emblématique de Clovis. La galerie
des rois de la cathédrale de Reims se trouve sur la façade occidentale. Les travaux
ont débuté en 1211 pour remplacer la cathédrale précédente, mais ils ont été très
lents faute d’argent, si bien que la galerie des rois ne date que du milieu du XIVe
siècle. La façade comporte quatre niveaux : celui des portails, celui de la rose,
celui de la galerie des rois et celui des tours. Lors de la cérémonie du sacre, le
cortège qui conduisait le roi dans la cathédrale passait par là. La galerie des rois
se compose de soixante trois statues d’environ quatre mètres de haut, pesant de
quatre à cinq tonnes chacune. Au centre de la galerie, le baptême de Clovis : il est
plongé dans la cuve baptismale avec à sa droite Clotilde et à sa gauche, l’évêque
saint Rémi. Il s’agit d’une traduction architecturale de la symbolique du sacre. Le
roi sacré s’inscrit dans une tradition. Il est à la fois soutenu par Dieu et par son
sensibles au récit, à fixer cette évolution
dans leur mémoire.
• Il ne peut être question de traiter la Guerre
de Cent ans en elle-même dans le temps
imparti ; la réflexion porte sur deux thèmes :
– la permanence de l’affirmation de l’État
qui se manifeste dans cette période chaotique
par un passage à une certaine modernité : la
lutte pour récupérer les territoires perdus se
traduit par la fin de la guerre chevaleresque,
par la professionnalisation de l’armée qui
rend nécessaires des impôts permanents ;
– la manifestation du sentiment national,
sensible dès la chevauchée de Jeanne d’Arc,
et qui s’accroît dans les années qui suivent.
Le chapitre «Le royaume de France au XVIe
siècle» est étudié dans le même état d’esprit.
Il accorde une place particulière à
l’ordonnance de Villers-Cotterêts et à l’Édit
de Nantes. »
Enluminure de la fin du XIIIe siècle : la
naissance de la « religion royale » en France
Cette image insiste sur la puissance du roi de
France qui a le souci de porter par écrit la «
loi du royaume », c’est-à-dire les lois royales
qui doivent s’imposer à tout seigneur, quelle
que soit sa puissance. Paraissent devant lui
un clerc, un chevalier et une femme qui tient
l’écu du chevalier, donc l’ensemble de la
société auxquelles les lois royales doivent
s’appliquer. Face à cette volonté, le roi de
France rencontre deux opposants majeurs :
les seigneurs qui ont pris l’habitude, au cours
du Moyen Âge, de gouverner sans
contestation leur seigneurie, et les papes, qui
prétendent disposer d’un pouvoir supérieur à
celui des souverains. Ce document témoigne
donc du renforcement de l’autorité royale au
cours du XIIe siècle.
130
fidèle serviteur. Il faut relever avec les élèves que la cathédrale de Reims présente
dans sa décoration des éléments qui évoquent les ancêtres des deux dynasties
précédant les Capétiens.
L’abbé de Saint-Denis garde les insignes royaux, et aussi la nécropole des rois.
L’étude de l’intérieur de la basilique Saint-Denis permet de faire le lien avec le
chapitre sur l’art religieux, et d’évoquer d’emblée les lieux de la royauté. On peut
expliquer pourquoi saint Denis est considéré comme le protecteur de la santé du
roi. Il veille aussi à la bonne mort du roi et lui garantit le paradis. On insiste avec
la basilique de Saint-Denis sur la volonté de saint Louis d’unir les trois dynasties
dans une même légitimité, comme à Reims. Elle met en valeur l’éclat
architectural de la basilique, première grande création de l’architecture gothique,
et la présente comme le « cimetière aux rois ».
Jusqu’au XIIe siècle, les rois sont sommairement enterrés sous une dalle. C’est
avec saint Louis qu’apparaît l’usage de représenter le corps du roi défunt sous la
forme d’un gisant. Le terme de gisant vient du verbe « gésir » : être allongé.
Jusqu’au XVe siècle, le défunt est représenté comme s’il était vivant. Louis IX
fait une commande en 1245, de seize gisants représentant ses ancêtres
mérovingiens, carolingiens et capétiens. Il donne ainsi de l’importance aux corps
royaux en les élevant par un tombeau au-dessus du sol. Il affirme aussi la
continuité dynastique et donc la légitimité des Capétiens. Mais ces premiers
gisants représentent des rois dont on ne connaît pas l’image. Leurs traits sont
idéalisés. Les gisants de Philippe III le Hardi (1270-1285) et de sa femme sont
réalisés en 1307 par Jean d’Arras. Ils inaugurent une nouvelle présentation qui
sera reprise aux XIVe et XVe siècles : le gisant de marbre, rehaussé à l’origine de
couleurs, est posé sur une dalle de marbre noir, des lions à ses pieds. Les traits
idéalisés du visage montrent un roi éternellement jeune à l’image du Christ. On
pourra faire retrouver les regalia : le sceptre, la main de justice et la couronne. Ce
n’est qu’à partir de Charles V que le gisant est un véritable portrait. Charles V
prend ses précautions. Il commande son gisant à André Beauneveu dès 1360. Il
ne meurt que vingt ans plus tard, en 1380. Les gisants sont souvent accompagnés
d’animaux qui les protègent dans l’au-delà, tradition qui remonte aux statues des
portails des églises. Au Moyen Âge, les souverains bénéficient souvent de
plusieurs lieux de sépulture pour les entrailles, le cœur et le corps. Ceci est lié aux
difficultés de conservation des corps. Saint Louis meurt à Carthage de la
dysenterie, mais la chaleur est telle que son corps doit être bouilli lors du
transport. Seuls ses ossements sont inhumés à Saint-Denis. Depuis l’inhumation
de Dagobert en 639, Saint-Denis est « le cimetière aux rois » selon les termes de
Suger, pour qui les sépultures royales « se trouvent comme de droit naturel en
l’église de Saint-Denis », et qui appuie cette affirmation par des documents
falsifiés comme la fausse donation de Charlemagne (813). Les gisants ne sont pas
la seule représentation du pouvoir. Avec les regalia, on trouve à Saint-Denis
l’oriflamme arborant l’inscription « Montjoie Saint-Denys » qui garantit la
victoire au roi.
L’avènement d’Hugues Capet (987-996)
La royauté est élective car, par le sacre, elle est analogue au sacerdoce. Il est
logique qu’elle ne soit pas héréditaire. Le moine Richer prête à Adalbéron ce
discours aux grands qui signifie : le meilleur doit régner et il doit être élu par les
meilleurs. Cette doctrine ecclésiastique est naturelle aux nobles qui ne respectent
que le pacte individuel. Le seul moyen pour les Capétiens de garder la couronne
dans leur famille est d’assurer de leur vivant l’élection et le sacre de leur héritier.
Ils pratiquent le système de l’association jusqu’au moment où Philippe Auguste,
devenu très puissant, peut s’en passer. En 987, il y a un précédent récent. Le
Carolingien Lothaire, se défiant de son frère, a associé au trône et fait sacrer son
fils en 979. Lorsque Hugues Capet est élu puis sacré, il demande immédiatement
aux Grands de partager son trône avec son fils Robert. Il veut être sûr que son fils
régnera après lui car à cette époque la monarchie n’est pas héréditaire mais
élective. L’archevêque Adalbéron, d’abord opposé à cette démarche, accepte
finalement. Cette association permet d’assurer une succession paisible en cas de
malheur. Robert est couronné le jour de Noël de la même année, mais on ignore
s’il a été oint. Le père et le fils ont régné conjointement. Malgré tous les troubles
qui ont eu lieu par la suite, l’association au trône a assuré la continuité dynastique
et a rétabli l’hérédité au profit des Capétiens.
La pyramide féodale
Si la défaillance de l’institution monarchique a permis le développement de la
131
féodalité, celle-ci n’a cependant pas supprimé la royauté. Ainsi les souverains se
sont-ils efforcés d’organiser les relations féodo-vassaliques sous une forme
pyramidale convergeant vers leur personne. Ils ont non seulement affirmé le
principe que le roi ne pouvait prêter hommage à autrui, mais ont également peu à
peu réussi à faire admettre leur suzeraineté sur les vassaux de leurs vassaux
directs. Ainsi, une pyramide féodale – chaîne d’hommages hiérarchisés – s’est
mise en place, rattachant au roi par relais successifs tous les vassaux du royaume.
Enfin, il convient de bien souligner que le roi n’est pas simplement le suzerain : il
est sacré et l’autorité que lui confère le sacre est toute différente de celle que
possèdent les seigneurs.
Le chroniqueur Adhémar de Chabannes, moine à l’abbaye de Saint-Martial de
Limoges, a inventé dans son Histoire des Francs un fameux dialogue, qui n’a pas
pu avoir lieu, mais qui ne choque pas la vraisemblance. Aldelbert, comte de
Périgord, entreprend vers 995 le siège de Tours. Le récit de cette scène montre le
refus de l’autorité royale. La phrase : « Aldebert répondit « qui vous a fait roi ? »
» montre la faiblesse d’Hugues Capet. Quant au roi, il rappelle au comte qu’il a
ce titre par la volonté du roi. Depuis la fin du IXe siècle, les ancêtres d’Hugues
Capet ont alterné sur le trône avec les derniers Carolingiens. Hugues est le
quatrième de sa famille à monter sur le trône, avec le mode électif, qui s’est mis
en place en 987, depuis la déposition du Carolingien Charles le Gros. On peut
souligner l’impuissance des premiers Capétiens, à tel point que l’on peut se
demander s’il existe bien un royaume de France. Le mot France se restreint et
finit par ne désigner que la partie septentrionale du diocèse de Paris que l’on
désigne en disant : « je vais en France ».
Les sceaux de majesté apparaissent en France sous Henri Ier (1031-1060) et
servent à sceller les actes royaux. C’est pourquoi toute falsification est considérée
et punie comme un crime de lèse-majesté. Le sceau de majesté représente le roi
assis sur un trône muni des attributs de son pouvoir : couronne, manteau royal,
sceptre et main de justice. D’après l’inscription, le roi tient son pouvoir de Dieu
La Vie de Louis VI, écrite par Suger, abbé de Saint-Denis et conseiller des rois
Louis VI et Louis VII nous montre le fonctionnement des relations féodales. Les
vassaux sont ici Hugues du Puiset, la comtesse de Chartres et son fils, mais aussi
les archevêques, évêques, etc. qui viennent exercer leur devoir de conseil envers
leur seigneur. Celui-ci est le roi. Hugues agit en seigneur indépendant ne
reconnaissant plus les obligations dues pour son fief : il en est devenu le maître.
Cela s’explique par la soif de puissance et de richesse. Le roi doit prendre en
compte la demande de Thibaut car il est de son devoir de seigneur de protéger ses
vassaux. Suger nous présente ici un épisode de l’affirmation du pouvoir royal
dans son royaume, Louis VI intervenant dans un conflit entre ses vassaux en
dehors du domaine de l’Île-de-France.
II. De Philippe-Auguste (1180-1223) à Philippe le Bel (1285-1314)
C’est au cours du XIIIe siècle que le domaine royal est considérablement agrandi
à l’ouest sous Philippe Auguste, au sud sous Louis VIII et Louis IX, à l’est sous
Philippe le Bel. Cette expansion du domaine royal se poursuit notamment par
mariage (rattachement de la Champagne par le mariage de Jeanne de Champagne
à Philippe le Bel en 1284).
Pour asseoir leur pouvoir, les Capétiens organisent l’administration du royaume.
Trois éléments doivent être mis en valeur :
• L’administration royale devient omniprésente dans les provinces en la personne
des baillis ou sénéchaux, nommés par le roi, qui supplantent les prévôts présents
dans les anciennes châtellenies. Ils rendent la justice au nom du roi. Ce corps
d’agents du roi est créé en 1180 par Philippe Auguste et en 1254, l’ordonnance de
Louis IX réglemente encore leur rôle.
• Au niveau central, apparaissent des conseils spécialisés en matière de politique
(conseil du roi), de justice (parlement), de finance (chambre des comptes),
comprenant de nombreux juristes. Le personnel se spécialise, et les membres de
la famille royale perdent de leur influence, à la fin du XIIIe et au début du XIVe
siècle. Cette évolution s’accélère sous Philippe le Bel en raison des progrès de
l’enseignement des universités au XIIIe siècle et de l’influence croissante de la
bourgeoisie dans la société médiévale.
• Le tout est coiffé par l’autorité royale.
« Rassembleur de terres », le roi Philippe-Auguste est conduit par l’extension
considérable du domaine royal à mettre en place une amorce de centralisation
(Paris devient capitale). L’État se renforce, avec ses hommes, les légistes, avec
132
ses institutions (Parlement, Cour des Comptes) installées à Paris. Une description
du Paris de Philippe-Auguste, un portrait de Louis IX, à partir de l’œuvre de
Joinville, aident à fixer cette évolution.
Le roi Philippe Auguste expulse les juifs L’expulsion des juifs en 1182 s’inscrit
dans un contexte d’hostilité de la société chrétienne à l’égard des juifs. Ceux-ci
subissent des vexations diverses comme le port de la rouelle rendu obligatoire au
concile de Latran IV (1215) pour éviter les mariages entre chrétiens et juifs. Par
ailleurs, et en dépit des bulles répétées de la papauté (Innocent IV en 1247 puis
Grégoire X en 1272), les accusations de profanation d’hosties dont font l’objet les
juifs sont le prétexte à des massacres. Dans le domaine économique, le prêt à
intérêt, interdit aux chrétiens, est une activité essentielle des financiers juifs. Dès
lors, leur expulsion et la confiscation de leurs biens deviennent en période
d’urgence fiscale un moyen très efficace pour remplir le trésor royal. Philippe
Auguste les expulse du domaine en 1182 ; Louis VIII étend cette mesure en 1223
à l’ensemble du royaume et Philippe le Bel ordonne à nouveau leur expulsion
en 1306. Sur cette miniature, le roi Philippe Auguste en majesté est assis sur son
trône. Il désigne du doigt le texte ordonnant l’expulsion des juifs du domaine
royal.
Les tensions contre les Anglais se multiplient. Depuis 1152, date du mariage
d’Henri Plantagenêt avec Aliénor d’Aquitaine, répudiée par le roi de France
Louis VII, les souverains d’Angleterre sont leurs vassaux en France pour leurs
possessions (Normandie, Maine, Anjou et Guyenne). La Normandie, fief des rois
anglais dans le royaume français, est un enjeu important. La construction de
Château-Gaillard en 1197 est un épisode de la lutte féodale entre la France et
l’Angleterre. Comment le roi d’Angleterre, ici vassal, peut-il accepter de prêter
hommage au roi de France pour ses possessions dans le royaume de France alors
que sa propre puissance se fonde sur la souveraineté ? Comment le roi de France,
son seigneur, peut-il assurer l’obéissance d’un vassal de ce rang, avec lequel il
peut être en conflit sur le plan international ? En 1213, Jean sans Terre, dernier
fils d’Henri II Plantagenêt, forme avec Otton IV, empereur d’Allemagne, une
coalition contre Philippe Auguste. Celle-ci prévoit la conquête et le partage du
domaine royal. Jean sans Terre attaque le premier à La Rochelle le 16 février
1214. Philippe Auguste se lance à sa poursuite mais flairant le piège s’arrête à
Chinon. Apprenant l’attaque du Nord par l’empereur, il scinde son armée en deux
et confie à son fils Louis la garde de la Loire tandis que lui-même remonte en
Picardie. Louis met Jean sans Terre en fuite. Le 27 juillet 1314, à la bataille de
Bouvines, Philippe Auguste, reconnaissable à sa couronne et à son haubert
fleurdelisé, remporte une victoire éclatante contre Otton IV. La bataille de
Bouvines (1214) provoque des changements en Angleterre en ruinant le prestige
du roi Jean sans Terre (1199-1216). Au début de 1215, il veut de nouveau lever
un impôt pour faire la guerre en France. C’est alors que l’Église et les barons
d’Angleterre, révoltés, lui impose la Grande Charte, visant à limiter les pouvoirs
du roi et ses abus. Elle renforce la féodalité, rétablit les coutumes, les libertés et
les privilèges de l’Église, de l’aristocratie et des villes. Ce texte interdit au roi
d’Angleterre d’intervenir dans les affaires de l’Église, de lever un impôt sans le
consentement du « commun conseil du royaume» (préfiguration du futur
Parlement), d’arrêter ou de priver de ses biens un homme libre sans jugement
(pas d’arrestation arbitraire). Il peut lever un impôt pour payer une rançon, armer
son fils aîné chevalier, verser une dot à sa fille aînée. Cela nous rappelle les
obligations du vassal envers son seigneur.
Blanche de Castille et Louis IX (1226-1270)
On peut insister sur saint Louis, modèle du roi chrétien, image véhiculée par les
ordres mendiants et les Bénédictins de Saint-Denis. Nous bénéficions du
témoignage exceptionnel de Jean de Joinville (1224-1317). Il rencontre saint
Louis dès 1241 et devient l’un de ses plus proches compagnons pendant la
septième croisade (1248-1254) en Égypte. Il y connaît des difficultés financières,
et passe alors au service du roi. Il devient son confident et son conseiller. Pris
avec saint Louis par les Mamelouks, en 1250, il négocie l’emprunt de la rançon
avec les Templiers. Il doit, pour obtenir satisfaction, menacer d’ouvrir à la hache
le trésor de l’ordre. Il fréquente ensuite beaucoup la cour où il est un témoin
attentif du règne. Il refuse de participer à la nouvelle croisade où meurt saint
Louis (1270), car il la juge vouée à l’échec. Joinville écrit cet ouvrage de 1272 à
1309 à la demande de la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, pour
l’édification de leur fils aîné, le futur Louis X. La première partie du livre met en
valeur les paroles et les faits qui ont contribué à la canonisation de saint Louis en
133
1297. L’oeuvre s’intègre dans les projets de la politique capétienne, mais le
désintéressement de Joinville et le recul du temps en ont fait un témoignage
personnel : même s’il l’idéalise, Joinville nous révèle de façon vivante « le vrai
Louis IX ». Il peint le roi dans sa vie quotidienne et dans les affaires du
gouvernement. Il est le premier mémorialiste à avoir intégré le dialogue
reconstitué dans un récit. Il se permet parfois de critiquer le comportement
mystique du roi qu’il juge excessif, ou certaines décisions politiques, comme lors
de la paix avec l’Angleterre. Pour donner un peu de chair au personnage, on peut,
en introduction, faire le bref récit d’une enfance qui n’a pas dû être des plus
joyeuses, enfance qui est évoquée par Blanche de Castille. Il n’a pas douze ans
lors de son avènement. Le roi défunt Louis VIII a confié à Blanche de Castille
l’enfant et le royaume. L’éducation qu’elle lui donne le marque profondément :
elle allie les pratiques de piété et de charité à un apprentissage très sérieux du
métier de roi.
Dès le début de son règne, saint Louis multiplie les ordonnances qui interdisent la
prostitution, les combats privés entre nobles, le jeu. Il impose sa propre monnaie
et limite la circulation de celles des seigneurs à leur seul domaine. L’ordonnance
de 1254 est prise à son retour de croisade. Saint Louis veut réformer
l’administration de son royaume. Il considère en effet que les abus de ses
serviteurs sont une des causes de son échec car leurs péchés expliquent que Dieu
ne lui a pas alors donné la victoire. Sur le plan local, il nomme baillis et
sénéchaux dans les provinces de son domaine afin d’y être représenté et il les fait
surveiller par des enquêteurs envoyés régulièrement à partir des années 1240. Il
poursuit et amplifie ainsi l’oeuvre de Philippe Auguste.
Des documents présentent saint Louis, dont la foi ardente et la piété excessive ont
dérouté les contemporains. Ils pourront à plus forte raison surprendre. C’est à
partir de la croisade que le roi verse dans une ascèse de plus en plus rigoureuse
qui ennuie son entourage, voire scandalise certains. Le roi a une horreur presque
physique du péché mortel, inculquée par sa mère Blanche de Castille, et renforcée
par la fréquentation des Cisterciens et des frères Mendiants. Les malheurs
corporels doivent être reçus comme des épreuves envoyées par Dieu pour
racheter nos péchés. La dévotion de Louis IX le conduit à l’ascétisme par le jeûne
et l’abstinence, tout particulièrement pendant les 40 jours de Carême et chaque
vendredi en souvenir de la Passion. Par les privations et le renoncement au
plaisir, le roi rejoint l’idéal des moines. Laver les pieds des lépreux participe des
principaux gestes de dévotion de Louis IX. Les miniatures le représentent souvent
agenouillé devant les miséreux. C’est là une attitude du roi imitant le Christ. Il
pousse l’humilité jusqu’à servir lui-même des mendiants à sa table. On peut aussi
montrer que cette piété excessive mène à une grande intolérance : saint Louis
persécute les Juifs, auxquels il impose le port d’un signe distinctif, la rouelle
(figure d’une roue), qu’ils doivent porter appliquée sur leur robe. De même, il est
l’adversaire implacable des derniers Cathares. Il faut insister sur le fait que rendre
une bonne justice constitue dans la société chrétienne médiévale la première
fonction du roi sacré. L’épisode de Vincennes revêt une valeur emblématique. Le
roi, familier avec ses proches, rappelle Jésus, entouré de ses apôtres, devant les
foules de Palestine. La mythification d’un Louis IX, accessible aux plus humbles,
en pratiquant une monarchie directe, contraste avec la monarchie déjà trop
administrative de Philippe le Bel, au goût du vieux sire de Joinville. En
multipliant les cas royaux et en favorisant le droit d’appel, Louis IX étend son
pouvoir justicier à tous les sujets de son royaume.
Saint Louis n’est guère accessible aux avis des barons de son entourage qui sont
davantage des confidents que des conseillers. En revanche, les Dominicains et les
Franciscains, nombreux autour de lui, exercent une influence croissante. La
politique du roi est le reflet de sa morale. S’il recourt à la force, ce n’est que pour
servir cette morale religieuse : recherche de la paix et de la justice politique dans
le respect du droit de chacun. C’est ce qui explique sa décision de faire la paix
avec l’Angleterre. En étant généreux avec le roi d’Angleterre lors de la
conclusion de la paix, saint Louis espère créer des liens d’amitié et de vassalité
qui doivent permettre selon lui d’éviter un nouveau conflit. Son entourage n’est
pas d’accord avec cette conception des choses. Après sa mort, Louis IX est
immédiatement vénéré comme un saint. Il est canonisé en 1297 par Boniface
VIII, lors d’une accalmie dans la lutte qui l’oppose à Philippe le Bel, après une
longue enquête et un véritable procès en canonisation. Saint Louis est l’une des
hautes figures de l’histoire de France car il a réalisé aussi une oeuvre en
profondeur que les contemporains ont moins nettement perçue. C’est celle d’un
134
souverain énergique et scrupuleux qui ajoute une pierre décisive dans la
construction de la monarchie française. C’est pourquoi il est resté comme son
grand-père Philippe Auguste et son petit-fils, Philippe le Bel, l’un des grands
Capétiens.
Philippe IV le Bel et Guillaume de Nogaret
Le procès des Templiers
Tout comme l’Angleterre, la France s’est dotée d’institutions suffisamment
solides pour traverser les crises de la fin du Moyen Âge, en particulier la guerre
de Cent Ans.
III. La Guerre de Cent ans (1337-1453)
Il faut montrer l’affaiblissement du pouvoir royal que la guerre provoque. On
pourra ensuite mettre l’accent sur ce qui permet à la monarchie de surmonter
cette crise et de jeter les bases de l’État moderne : fiscalité royale accrue,
modification de l’armée, naissance du sentiment national. La réflexion porte donc
sur deux thèmes :
– la permanence de l’affirmation de l’État qui se manifeste dans cette période
chaotique par un passage à une certaine modernité : la lutte pour récupérer les
territoires perdus se traduit par la fin de la guerre chevaleresque, par la
professionnalisation de l’armée qui rend nécessaires des impôts permanents ;
– la manifestation du sentiment national, sensible dès la chevauchée de Jeanne
d’Arc, et qui s’accroît dans les années qui suivent.
On peut montrer l’aspect dynastique de la Guerre de Cent Ans compliqué d’une
querelle féodale, qui sont à l’origine du conflit. En 1316, Louis X est le premier
Capétien à mourir sans héritier mâle. Les Grands donnent la couronne
successivement aux deux autres fils de Philippe le Bel qui meurent chacun sans
héritier mâle. En 1328, la mort sans héritier mâle de Charles IV le Bel, dernier
fils de Philippe le Bel, fait naître la première crise de succession de la dynastie
capétienne. En effet, deux prétendants au trône s’opposent : Édouard III
d’Angleterre et Philippe de Valois. Édouard III estime être le successeur légitime
de Charles IV car il est son plus proche parent, petit-fils par sa mère de Philippe
le Bel et neveu du roi défunt. Les Français lui préfèrent Philippe de Valois, petitfils de Philippe III et cousin de Charles IV, parce qu’il est « né du royaume ». On
pourra relever le sentiment national qui apparaît là et s’affirme durant la guerre
de Cent Ans. Pour éviter l’union des couronnes de France et d’Angleterre, les
légistes français ressortent et utilisent pour la première fois la loi salique qui
interdit aux femmes de monter sur le trône ou de transmettre la couronne.
Philippe de Valois est donc sacré à Reims sous le nom de Philippe VI.
C’est le début du conflit. La guerre de Cent Ans n’est que le prolongement du
conflit féodal qui oppose depuis deux siècles les Capétiens aux souverains
d’Angleterre.
La bataille de Crécy est le reflet de la situation critique de la première partie de la
guerre. Les Anglais, débarqués à Saint-Vaast-la-Hougue le 12 juillet 1346,
entreprennent une chevauchée dévastatrice : passant par Caen, Édouard III se
dirige vers Ponthieu où les Français poursuivent les Anglais. L’armée anglaise,
installée sur une position défensive favorable, inflige une lourde défaite aux
troupes françaises à Crécy, le 25 août 1346. C’est ici que Charles d’Alençon, le
comte de Flandre et Louis de Nevers trouvent la mort ; le roi Philippe VI, blessé,
doit s’enfuir. C’est ce que raconte Froissart (1337-1404) dans ses Chroniques. Il
insiste sur la présence de mercenaires génois (arbalétriers), mais très vite c’est la
débâcle parmi eux et parmi les cavaliers. Deux raisons peuvent expliquer cet
échec : le retard de l’armement militaire français (la bataille a été remportée grâce
aux archers gallois), et une meilleure organisation de l’armée anglaise, à
moindres frais, due au principe de l’écuage en Angleterre. L’image (Miniature,
Chroniques de Froissart, XVe siècle, BNF, Paris) se prête à un examen attentif
des forces en présence, identifiables grâce aux armes et aux bannières. L’armée
française se trouve à gauche, les Anglais sont à droite. De part et d’autre, on
trouve des chevaliers en armures mais aussi des arbalétriers côté français et des
archers côté anglais. Nées sur les champs de bataille, les premières armoiries sont
faites pour être vues de loin (couleurs franches, dessins stylisés). Deux éléments
interviennent dans leur composition : les figures et les couleurs. On reconnaît ici
la fleur de lys accompagnée de l’oriflamme « Montjoie Saint-Denys ». Les trois
fleurs de lys sont l’objet d’une légende tenace : représentant La Trinité, elles
auraient été apportées par un ange à Clovis, premier roi chrétien. C’est sous Louis
VI et Louis VII qu’elles s’imposent comme emblème de la royauté française ;
135
elles apparaissent sur un champ de bataille pour la première fois à Bouvines. Les
trois fleurs de lys sur l’étendard du roi d’Angleterre rappellent les liens avec la
couronne de France. Les trois léopards (le lion sur trois pattes) symbolisent les
possessions continentales anglaises. Les couleurs sont aussi chargées de sens
positif ou négatif (cf. M. Pastoureau, Figures et couleurs. Étude de la symbolique
et de la sensibilité médiévales, Paris, 1987). L’association du rouge et du bleu
symbolise le pouvoir, l’autorité et la fermeté.
L’histoire des bourgeois de Calais peut se résumer ainsi : il faut presque onze
mois de siège à Édouard III pour obtenir la capitulation de Calais le 3 août 1347.
C’est pourquoi il était fort irrité contre sa population. La ville de Calais est
sauvée de la destruction grâce au dévouement de six bourgeois conduits par
Eustache de Saint-Pierre qui se livrent en otage au roi Édouard III. Les six
bourgeois de Calais sortent de la ville en chemise, tête et pieds nus, une corde au
cou et remettent à Édouard III les clefs de la ville, symbole de leur soumission.
Le roi, en colère contre la ville qui lui résiste, veut les faire décapiter. Mais la
reine prend les bourgeois en pitié et implore la clémence du roi. Les bourgeois
ont la vie sauve, mais la ville est évacuée de ses habitants et repeuplée d’Anglais.
En 1420, le traité de Troyes, déshérite le dauphin Charles au profit d’Henri V. Le
traité marque l’apogée des prétentions anglaises en France. Henri V devient
régent du royaume en raison de la folie de Charles VI, et doit hériter du trône
après sa mort. La France est divisée :
– Henri V tient Paris, la Guyenne, Calais, la Normandie et quelques pays
limitrophes (Vexin, Maine) ;
– de la Somme à la Loire, c’est la France anglo-bourguignonne ;
– une grande partie reste acquise aux Armagnacs et la France delphinale se
reconstitue à Bourges (la cour ayant séjourné auparavant à Troyes).
Il faut donc relativiser le traité de Troyes, d’autant que sur le plan juridique, ce
texte peut être contesté. Les juristes du dauphin l’ont rejeté. Selon ces derniers, et
malgré le mariage d’Henri V avec la fille de Charles VI, Catherine, la couronne
est un bien inaliénable, et non à la disposition libre du roi lui-même. De plus
l’état de santé du souverain renforce l’aspect caduc d’un tel document.
Une miniature du XVe siècle montrant le siège d’Orléans (BNF, Paris) met
l’accent sur l’importance de l’artillerie qui modifie les conditions de la guerre et
l’architecture des châteaux. L’artillerie à poudre, qui se diffuse au XVe siècle, ne
révolutionne pas du jour au lendemain les pratiques militaires. Elle ne remplace
que progressivement « l’artillerie à pierre », celle des balistes et des trébuchets.
Les obstacles technologiques (les premières pièces d’artillerie éclatent
relativement souvent et sont difficiles à transporter) n’ont pas permis d’utiliser
ces armes autrement que pour les sièges de villes ou à bord des navires jusqu’au
milieu du XVe siècle. Il s’agit d’un armement coûteux que seules les finances
royales peuvent supporter. Le canon assure donc le triomphe de l’autorité royale
sur les vassaux. On pourra aussi évoquer la question du déboisement lié aux
progrès de la métallurgie : la fabrication de 200 kg de fer déboise en moyenne un
hectare et certaines grosses bombardes pèsent 15 tonnes. En un an, Charles VII
reprend une soixantaine de places fortes dont l’ennemi ne s’était emparé qu’au
prix de longs sièges. Le roi de France prend une avance considérable dans ces
nouvelles techniques auxquelles il consacre des crédits de plus en plus importants
: 10 000 livres en 1440, 50 000 en 1490. On peut voir au premier plan une
bombarde, au deuxième plan un canon en bronze coulé, et à gauche les ouvrages
de bois construits par les Anglais pour empêcher le ravitaillement d’arriver.
À la mort de Charles VI en 1422, le dauphin Charles, exilé, est surnommé le «
petit roi de Bourges ». Il ne repart à la conquête de son royaume qu’à partir de
1429. La lutte entre le roi de France et le duc de Bourgogne se poursuit après la
fin de la guerre de Cent Ans. D’abord dans une situation de faiblesse politique et
militaire, Louis XI, par la finesse de son jugement, accule son adversaire à la
défaite. En 1477 lors du siège de Nancy, Charles le Téméraire meurt au combat,
sans héritier mâle. Louis XI (1461-1483), appliquant les règles propres aux
apanages royaux, réintègre la plupart des possessions bourguignonnes au
royaume de France. Pendant son règne, Louis XI acquiert la Provence (par
héritage en 1480), le duché de Bourgogne et la Picardie.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
136
HMA – Jeanne d’Arc
Approche scientifique
Définition du sujet (termes et concepts liés, temps court et temps long, amplitude
spatiale) :
Jeanne d'Arc, surnommée la Pucelle d'Orléans, est une figure emblématique de
l'histoire de France. Au début du XVe siècle, elle mène victorieusement les
troupes françaises contre les armées anglaises, levant le siège d'Orléans,
conduisant le dauphin Charles au sacre à Reims et contribuant ainsi à inverser le
cours de la guerre de Cent ans. Finalement capturée par les Bourguignons à
Compiègne, elle est vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg pour la somme
de 10 000 livres, et condamnée au bûcher en 1431 après un procès en hérésie.
Entaché de nombreuses et importantes irrégularités, ce procès est cassé par le
pape Calixte III en 1456, et un second procès en réhabilitation conclut à son
innocence et l'élève au rang de martyre. Elle est béatifiée en 1909 et canonisée en
1920. Elle est l'une des trois saintes patronnes de la France.
Sources et muséographie :
Procès de condamnation de Jeanne d’Arc.
Le journal du siège d’Orléans.
Approche didactique
Insertion dans les programmes (avant,
après) :
Cf au Primaire
Ouvrages généraux :
Jeanne d'Arc. Vérités et légendes, de Colette Beaune, Paris, éditions Perrin, 2008.
Jeanne d'Arc, La reconquête de la France de Régine Pernoud, édition du Rocher puis en poche aux édition Gallimard dans la
collection Folio, 1995
G. Duby, Les procès de Jeanne d’Arc, Gallimard, 1973, réed. Folio histoire.
Philippe Contamine, Jeanne d'Arc dans la mémoire des droites, tome II de la collection « Histoire des droites en France »
(direction Jean-François Sirinelli), éditions Gallimard, 1992.
Michel Winock, Jeanne d'Arc, Tome III de la collection « Les lieux de mémoire » (direction Pierre Nora), éditions Gallimard,
1992
Documentation Photographique et diapos :
Revues :
Jeanne d'Arc, une passion française - L'Histoire, numéro spécial n° 210, mai 1997. Géraldy Leroy : Voltaire, Michelet, Péguy et
les autres, Jacques Dalarun : Naissance d'une sainte, Anne Rasmussen : L'affaire Thalamas, Michel Winock : Jeanne d'Arc estelle d'extrême droite ?
« Les 150 jours de Jeanne d'Arc » dans Quand les femmes prennent le pouvoir / LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE, HorsSérie, N° 34, Janvier-Mars 2007
Jeanne d'Arc, un mythe polémique, La fabrique du héros, TDC, N° 943, du 1er au 15 novembre 2007 ; Mythifiée de son vivant,
Jeanne d'Arc nourrit, au fil des siècles, les fantasmes et les idéologies contradictoires d'une France dont elle fut et reste un
symbole ambivalent.
Carte murale :
Enjeux scientifiques (épistémologie, historiographie et renouvellement des
savoirs, concepts, problématique) :
Grâce à l'exceptionnelle richesse constituée par les dossiers de ses deux procès
(condamnation en 1431, réhabilitation en 1456), Jeanne d'Arc est l'un des
personnages les mieux connus du XVe siècle, ce qui n'enlève rien toutefois à son
mystère. Rédigé dans la langue des juristes ou des ecclésiastiques, le contenu de
ces procès a été incompréhensible pour les contemporains de Jeanne et à donné
lieu à toutes les interprétations de la part des historiens des siècles suivants.
Nous n 'avons pas pour objet de refaire le procès de Jeanne d'Arc en jugeant de la
véracité de ses propos on de ses motivations. On vise seulement à décrire son
action et à montrer le rôle déclenchant et stimulant qu'elle a pu jouer auprès du
Dauphin et de ses partisans, au moment où le royaume de France était plongé
dans le chaos. En incitant le futur Charles VII à reprendre courage, elle a peutêtre inversé le cours de l'Histoire ; c'est dans ce sens qu'elle peut apparaître
comme une héroïne.
Les deux sources principales sur l'histoire de Jeanne d'Arc sont le procès en
condamnation de 1431, et le procès en réhabilitation de 1455-1456. Étant des
actes juridiques, elles ont l'immense avantage d'être des retranscriptions les plus
fidèles des dépositions. Mais elles ne sont pas les seules : des notices, des
chroniques ont également été rédigées de son vivant, telle que la Geste des nobles
Enjeux didactiques (repères, notions et
méthodes) :
BO actuel : « Le Royaume de France (XeXVe siècles) : l’affirmation de l’État
L’étude est centrée sur la constitution
territoriale du royaume et l’affirmation de
l’État.
• Repères chronologiques : la chevauchée de
Jeanne d’Arc (1429-1431).
Dans les futurs programmes :
« FEODAUX, SOUVERAINS, PREMIERS
ÉTATS
L’organisation féodale (liens « d’homme à
homme », fief, vassal et suzerain) et
l’émergence de l’État en France qui
s’impose progressivement comme une
autorité souveraine et sacrée.
La France est le cadre privilégié de l’étude.
Celle-ci est conduite à partir d’exemples au
choix de personnages significatifs de la
137
François, la Chronique de la Pucelle, la Chronique de Perceval de Cagny, ou
encore le Journal du siège d'Orléans et du voyage de Reims. Il faut ajouter
également les rapports des diplomates et autres informateurs.
C'est Jules Quicherat qui rassemblera de manière quasi-exhaustive
l'historiographie johannique entre 1841 et 1849, en 5 volumes. Entre le XVe
siècle et le XIXe siècle, une foule d'écrivains, de politiciens, de religieux se sont
appropriés Jeanne d'Arc, et leurs écrits sont nombreux. Il faut donc être prudent
dans la manipulation des sources : peu lui sont contemporaines, et elles
réinterprètent souvent les sources originelles dans le contexte de leur interprète.
Les procès sont des actes juridiques. Les deux procès ont la particularité d'avoir
subi une influence politique évidente, et la méthode inquisitoire suppose bien
souvent que l'accusée et les témoins ne répondent qu'aux questions posées. De
plus le procès de 1431 fut retranscrit en latin (vraisemblablement à l'insu de
Jeanne), alors que les interrogatoires étaient en français.
Philippe Contamine, au cours de ses recherches, a constaté une abondance d'écrits
dès 1429, et le « formidable retentissement au niveau international » dont cette
abondance témoigne. Il remarque également que Jeanne d'Arc fut d'emblée mise
en controverse et fit débat par ses contemporains. Enfin, dès le début « des
légendes coururent à son sujet, concernant son enfance, ses prophéties, sa
mission, les miracles ou les prodiges dont elle était l'auteur. Au commencement
était le mythe. »
Il apparaît donc qu'aucun document contemporain de l'époque - hormis les
minutes des procès - n'est à l'abri de déformation issue de l'imaginaire collectif.
Au cours du procès de réhabilitation, les témoins racontent d'après des souvenirs
vieux de 26 ans.
Il s’agit de faire mémoriser aux élèves quelques éléments simples sur la
chevauchée de Jeanne d’Arc et sur Jeanne elle-même, qui symbolise la naissance
du sentiment national. Il convient de mettre en valeur le rôle fondamental qu’elle
a joué sur le plan militaire et psychologique en libérant Orléans (8 mai 1429) et
en faisant sacrer le dauphin à Reims (17 juillet 1429). Il faut aussi insister sur
l’exceptionnel destin de Jeanne. Elle est en particulier une des rares femmes à
avoir laissé une trace dans l’histoire de France.
Son originalité tient d’abord dans le contraste entre son action et sa simplicité :
Jeanne est une paysanne qui ne sait ni lire ni écrire, dont tout le bagage se limite à
la récitation du Pater, de l’Ave et du Credo. Mais grâce à la documentation
exceptionnelle constituée par les dossiers de ses deux procès, on sait qu’elle était
dotée d’un solide bon sens et d’une foi profonde. Sa piété et ses « voix » lui
donnent une légitimité nécessaire à son époque qui dépasse la simple révolte
humaine. Il faut aussi expliquer que son action a eu de nombreuses interprétations
et récupérations politiques qui s’inscrivent dans des moments précis de l’histoire
nationale et sont chargées d’erreurs. Il y a notamment une Jeanne d’Arc gothique,
une Jeanne d’Arc Renaissance, une Jeanne d’Arc classique, une Jeanne d’Arc des
« Lumières », une Jeanne d’Arc romantique, une Jeanne d’Arc nationaliste. S’il
est vrai que Jeanne a été animée d’un sentiment national, elle ne l’a pas créé ; il
existait bien avant et ce sentiment était bien différent de celui du nationalisme
contemporain.
construction de l’État en France : Jeanne
d’Arc…
Connaître et utiliser les repères suivants :
− Un événement significatif de l’affirmation
de l’État en France
Plan, entrées originales (événements, acteurs, lieux, œuvres d’art), supports
documentaires et productions graphiques :
Activités, consignes et productions des
élèves :
Accompagnement :
« Il ne peut être question de traiter la Guerre
de Cent ans en elle-même dans le temps
imparti ; la réflexion porte sur deux thèmes :
– la permanence de l’affirmation de l’État
qui se manifeste dans cette période chaotique
par un passage à une certaine modernité : la
lutte pour récupérer les territoires perdus se
traduit par la fin de la guerre chevaleresque,
par la professionnalisation de l’armée qui
rend nécessaires des impôts permanents ;
– la manifestation du sentiment national,
sensible dès la chevauchée de Jeanne d’Arc,
et qui s’accroît dans les années qui suivent. »
I. « De la garde des brebis à la tête des armées du roi de France »
On ne possède qu’un seul portrait réalisé du vivant de Jeanne : un petit dessin
effectué en marge des minutes de son procès par le greffier. Si elle ne représente
pas réellement Jeanne, cette enluminure du XVe siècle, pas tout à fait
contemporaine de Jeanne (BNF, Paris), a le mérite de montrer ce qui a sans doute
le plus étonné à son époque : voir la Pucelle « passer de la garde des brebis à la
tête des armées du roi de France ». Jeanne y est en effet représentée en armure,
attribut masculin, ce qui lui a été reproché lors de son procès. C’est dans cette
tenue que Jeanne a été autorisée par Charles à participer aux opérations militaires,
munie d’une bannière avec l’inscription « Jésus Maria ». Son épée a été trouvée
sur ses indications, en la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois, près de Tours.
Jeanne est une paysanne très pieuse et solitaire marquée par l’enseignement des
moines mendiants. Dans le procès, Jeanne précise : « Quand j’ai eu l’âge de treize
ans, j’ai eu une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. La voix me disait que
j’irais en France et que je lèverais le siège mis devant la cité d’Orléans. ». Les
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voix lui ordonnent d’aller en France, d’en chasser les Anglais et de faire sacrer le
dauphin à Reims. Il faut préciser dans quel contexte Jeanne entend ces voix.
Domrémy se trouve dans la châtellenie de Vaucouleurs, à la frontière des deux
Frances, la France bourguignonne au nord et la France du dauphin Charles, « roi
de Bourges ». Si proche des possessions bourguignonnes et de l’Empire, c’est un
des rares villages dépendant du roi de France qui soit resté fidèle à Charles. En
1425, les habitants doivent abandonner le village devant la menace
bourguignonne. En 1428, les Anglo-Bourguignons mettent le siège devant
Vaucouleurs ; Jeanne et sa famille doivent se réfugier à Neufchâtel. Après de
longues hésitations et aidée par un parent, elle va trouver le représentant du roi à
Vaucouleurs, le capitaine Robert de Baudricourt qui la traite de folle et la
renvoie. Mais elle est ensuite soutenue par les gens qui la croient. Il faut dire que
Jeanne n’est pas un cas isolé. Au Moyen Âge, on voit surgir des prophétesses,
particulièrement dans les périodes troublées, lors du Grand Schisme d’Occident
par exemple, souvent rejetées et considérées comme des sorcières.
Jeanne parvient à rejoindre le dauphin en mars 1429 : « Je suis allée à la ville de
Chinon où est mon roi. J’y arrivai vers l’heure de midi et après le repas j’allai
vers mon roi qui était au château. Quand j’entrai dans la chambre de mon roi, je
le reconnus parmi les autres par le conseil de la voix qui me le révéla. Je dis à
mon roi que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais. »
Jeanne, désormais appelée « la Pucelle » [vierge] a réussi à convaincre le
dauphin. Il lui donne un étendard à l’effigie de saint Michel, sainte Catherine et
sainte Marguerite et une armure et lui attribue des écuyers et une troupe
d’hommes d’armes. Elle part, en passant par Tours et Blois, vers Orléans. Le 29
avril 1429 son arrivée est annoncée à Orléans ; des combattants entraînent les
Anglais loin des remparts, tandis que Jeanne y pénètre avec vivres et armes.
Jeanne redonne confiance aux assiégés. Lors du siège d’Orléans, l’outrecuidance
de Jeanne fait rire et les assiégeants lui répondent par des grossièretés. Mais les
Anglais lèvent le siège le 8 mai 1429. L’effet des victoires de Jeanne est
considérable et la propagande royale en use. Les Anglais ont été battus par une
femme. Ils en sont ridiculisés (d’où la chanson). Pour les Anglais, elle ne peut
être qu’une sorcière. C’est le seul moyen d’expliquer la défaite.
Dès le lendemain de la libération d’Orléans, Jeanne se rend a Loches pour
rencontrer le Dauphin et l'inciter à aller se faire couronner à Reims, bien que la
ville soit en territoire ennemi. Il s'ensuit une série de victoires qui ouvrent la route
de Reims où le Dauphin est couronné le 17 juillet 1429, ce qui marque un
tournant décisif dans la guerre de Cent Ans. Désormais sacré, le roi de France est
assuré du soutien de Dieu et de son peuple. La reconquête du royaume ne fait
plus de doute dans l’esprit des Français. Désormais cependant, le rôle et
l’influence de Jeanne d’Arc sur le roi vont décroissants.
Traditionnellement, le sacre n'est achevé que lorsque le roi fait son entrée
solennelle dans Paris. C'est pourquoi Jeanne d'Arc reprend sa chevauchée avec
son armée, mais elle est blessée devant Paris et doit se replier. C'est en voulant
prendre Compiègne, au printemps 1430, qu'elle est faite prisonnière. En sortant
de Compiègne assiégée le 24 mai 1430, Jeanne d’Arc est faite prisonnière par un
chevalier bourguignon. Elle est livrée moyennant une rançon de 100 000 écus au
roi d’Angleterre, après avoir tenté de fuir. On lui reprochait le port de vêtements
d’hommes qui tombait sous le coup d’une interdiction canonique, sa tentative de
suicide (en fait une tentative de fuite), ses visions considérées comme un signe
d’imposture et de sorcellerie et son refus de se soumettre à l’Église. Dans un
moment de faiblesse et face aux menaces de torture, Jeanne abjure mais elle se
reprend rapidement. C’est pourquoi elle est condamnée au bûcher sur la place du
Vieux-Marché à Rouen. L’Église n’exécute pas les sentences mais en la livrant
au bras séculier et en la désignant comme hérétique, le tribunal condamne Jeanne
à être brûlée le 30 mai 1431. Elle est liée au poteau du supplice par un aide du
bourreau. Des fagots sont prêts à être empilés autour d’elle. Des témoins ont
raconté par la suite que l’assistance avait été saisie d’une grande émotion. Elle
n’a que vingt ans. Ses cendres ont été immédiatement jetées à la Seine par ordre
de l’évêque Pierre Cauchon de crainte que les gens en fassent des reliques.
Jeanne est une héroïne chrétienne parce qu’elle se dit envoyée par Dieu, et qu’elle
combat au nom de Dieu. Elle est aussi une héroïne nationale parce qu’elle a voulu
« bouter les Anglais hors de France », unissant les Français contre les Anglais.
C’est en s’opposant à la nation anglaise que la nation française s’affirme.
En France, le sentiment de la patrie s’est cristallisé au Moyen Âge sur la personne
de Jeanne d’Arc. Sa mission permet de fonder la notion de patrie sur 3 critères :
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– la protection du territoire : elle est envoyée pour lever le siège d’Orléans ;
– la religion : elle doit conduire le Dauphin au Sacre à Reims ;
– la langue : à ses accusateurs qui l’interrogent au sujet de la Voix de sainte
Marguerite, Jeanne d’Arc répond : « Comment aurait-elle parlé anglais,
puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ? ». Le XIXe siècle exalte la figure de
Jeanne d’Arc, représentante du peuple et incarnation mystique de la nation. Jules
Michelet en fait « la Sainte de la Patrie, la patronne de la France. ».
Jeanne d’Arc a fait l’unanimité (et on sait jusqu’à quels abus trop actuels) : pour
Jean Jaurès, Maurice Barrès, Georges Bernanos, Paul Claudel, André Malraux,
elle est le symbole des valeurs irrationnelles et contradictoires – pitié féminine et
énergie militaire – qui nourrissent le sentiment patriotique.
Conclusion et ouvertures possibles (questions à prévoir) :
Evaluation cohérente en fonction des
objectifs :
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