La Chine a soif
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La Chine a soif
TOPIC Juin 2011 www.hec.fr/eurasia La Chine a soif En Chine, la sécheresse est un phénomène récurrent, mais qui s’est singulièrement aggravé au cours des dernières années. L’eau est un problème vieux comme la Chine. De tout temps, la sécheresse ou l’inondation ont obsédé l’empire du Milieu. Mais depuis une dizaine d’années, la question est devenue de plus en plus lancinante. Les ressources d’eau par Chinois s’élèvent désormais à 50% du seuil critique mondial calculé par la FAO pour le nord du pays et à 10% pour la ville de Pékin ! La quantité d’eau dont dispose chaque Chinois est aujourd’hui parmi les plus faibles au monde. Pour remédier aux pénuries, les collectivités locales ont entrepris très tôt la construction de canaux et de réservoirs. L’utilisation des eaux souterraines est relativement récente, mais les activités humaines liées au développement industriel ont fragilisé les nappes phréatiques. Le nord du pays compte désormais le nombre le plus élevé de puits au monde par kilomètre carré, dont le pompage continu influe de façon considérable sur le niveau des grands lacs, rivières et réservoirs du pays. Le modèle agricole chinois est également en cause, avec le recours systématique aux canaux d’irrigation, même pour le maïs ou l’orge dans les plaines du nord. Non seulement l’irrigation pompe des quantités énormes d’eau, mais 70% de cette eau s’évaporent en cours de route. Le pompage excessif des eaux souterraines réduit de façon Depuis le début de 2011 seulement, 9 600 puits ont été creusés et plus de considérable les ressources 300 000 pompes à eau actionnées dans cinq des provinces du nord-est. A cette irrigation agricole excessive s’ajoute une consommation d’eau qui, avec la hausse disponibles. des niveaux de vie et la croissance des régions du nord, a explosé. La nappe sous la région de Pékin était profonde de 55 mètres il y a quarante ans. On parle aujourd’hui de 5 mètres seulement. En cause : le modèle agricole chinois, peu économe. La mauvaise gestion des ressources par les autorités est également pointée du doigt. La multiplication de barrages (le pays en dénombre plus de 80 000), dont les administrations ne sont pas centralisées, exacerbe le problème. Malgré des objectifs concordants, les opérateurs sont souvent en concurrence et chacun cherche davantage à maximiser ses profits. Autre problème : le manque d’entretien des systèmes d’irrigation a généré une contamination des réserves. Selon des recherches européennes, 70% de l'eau des rivières du pays sont impropres à la consommation. Le gouvernement chinois admet que près de 50% des sources sont dangereuses pour l’être humain. Un La pollution incident fin décembre 2010 montre le chemin que doit encore parcourir le pays des réserves pour assurer la propreté de ses canalisations : suite à un accident de gazoduc, près s’est également de 150 000 litres de diesel se sont déversés dans les rivières du Shanxi. Grâce aux généralisée. 1 Autres centaines de personnes mobilisées, le combustible n’aurait pas atteint le Yangzi, complications : mais la catastrophe a été évitée de près. Ceci rappelle la pollution massive de la le gaspillage et rivière Songhua en 2005, à la suite d’un accident pétrochimique. le déboisement. Enfin, l’absence de pluie dans certaines régions s’est ajoutée aux problèmes structurels. Le gaspillage égoïste joue aussi son rôle, tel la construction de stations de ski dans la grande banlieue de Pékin, dotées de centaines de canons à neige dévoreurs d’eau. Enfin, le déboisement irraisonné de la moitié nord de la Chine depuis trente ans, sans plantations de remplacement (ou beaucoup trop tardives) a massivement accéléré la désertification, qui touche aujourd’hui 2 200 kilomètres carrés de terres nouvelles chaque année. A ces problèmes de fond s’ajoute une conjoncture délicate : l’absence de pluies depuis six mois en Chine. Les moussons qui inondent d’ordinaire le continent sont survenues très tard dans la saison et les niveaux de pluie, inférieurs à la normale de 40 à 60% dans les provinces du Hubei, du Hunan, du Jiangxi, de l’Anhui, et du Jiangsu, étaient à leur plus bas en cinquante ans avant les averses torrentielles de la mi-juin. La sécheresse a touché plusieurs millions d’hectares de terres arables (35 millions de paysans sont concernés), dans un pays qui n’en possède au plus que Faute de pluie, 120 millions. Le niveau de la rivière Hai (le grand fleuve de Chine septentrionale qui se jette à Tianjin) a chuté de 90 mètres à certains endroits. Des zones entières des zones entières du du Yangzi sont dangereusement basses, à tel point qu’un passage de plus de 220 Yangzi, ainsi kilomètres a été fermé aux transports de marchandises. Les lacs autour sont que des lacs et complètement asséchés : dans la province du Hubei, en plein centre du pays, 1 400 autres cours lacs ont été déclarés officiellement « morts » – c’est-à-dire inutilisables – et dans d’eau, sont l’Anhui, c’est 269 cours d’eau et 266 petits réservoirs qui seraient à sec. complètement à sec. La sécheresse aggrave également la pénurie d'électricité, dont souffre régulièrement l'économie chinoise. L'énergie hydraulique est la deuxième source d'énergie en Chine (après le charbon) et le pays envisage d’ajouter 120 gigawatts à sa capacité hydroélectrique d’ici à 2015. Dix des principaux réseaux régionaux, dont ceux des mégalopoles de Shanghai et de Chongqing, souffrent de carences. En La pénurie avril, la production d’une majeure partie des centrales hydrauliques du Hubei avait d'électricité est d’ores et déjà fortement chuté. Depuis le mois de mars, des coupures d'électricité de plus en plus ont été organisées dans plusieurs des provinces les plus industrialisées du pays, importante, et comme le Guangdong, le Jiangsu et le Zhejiang. A Shanghai, quelque 24 000 elle contraint commerces, principalement des usines et centres industriels, se verront imposer des certains coupures de courant cet été et plus de 3 000 bureaux et centres commerciaux seront commerces à contraints de fermer leurs portes. fermer leurs portes. Pourtant, la production céréalière ne devrait pas trop pâtir des mauvaises conditions météorologiques. En effet, le désastre n'affecterait que 5 % des terres agricoles chinoises, et les réserves de l’année dernière seraient suffisamment abondantes pour que les pertes n’aient pas d’incidence sur le commerce mondial. Avec des stocks de fin d’année estimés à près de 60 millions de tonnes, le blé ne Seule et unique préoccupe pas particulièrement les marchés. Même la production de maïs, qui a bonne débuté en mars, devrait être épargnée. L’alternance entre périodes de sécheresse et nouvelle : la d’inondation devrait en effet permettre une production quasi-normale. Qui plus est, production la céréale est davantage cultivée dans le nord-est du pays (à hauteur de 40% de la céréalière production nationale) que dans les zones les plus touchées. La Chine, deuxième devrait être producteur mondial de maïs après les Etats-Unis, est importatrice nette depuis épargnée par 2010. la crise. 2 En revanche, l’inflation, notamment des denrées alimentaires, compromet les objectifs du gouvernement en matière de hausse contre la lutte des prix. Le débat politique autour des grands projets d’eau et d’énergie du pays a repris de l’ampleur. En revanche, le mauvais temps ne fait pas bon ménage avec l’inflation chinoise : le prix des légumes (denrée de base d’un repas chinois) a augmenté de 60 à 80% en un an. En une seule semaine, début juin, les cours du blé et du maïs ont bondi de 10%. Tandis que le gouvernement lutte contre la hausse des prix, la persistance du mauvais temps signifie qu’une hausse sur les importations de produits agricoles et des prix encore plus élevés sont à prévoir jusqu’au troisième trimestre 2011, au moins. L'inflation des prix alimentaires est la principale préoccupation de Pékin qui veut maintenir la hausse des prix à la consommation à environ 4% pour l'ensemble de l'année et voit donc cet objectif compromis. L’impact très sévère de la sécheresse a ravivé le débat politique autour des grands projets d’eau et d’énergie du pays et des problèmes qu’ils posent, aussi bien sur le plan environnemental qu’humain. Pour la première fois depuis sa mise en eau, le gouvernement a reconnu en mai que le barrage des Trois-Gorges, par ailleurs le plus important projet hydroélectrique au monde, a causé des dégâts considérables. Ce dernier aggraverait les effets de la sécheresse : on le tient notamment responsable de l’assèchement partiel des deux plus grandes réserves d’eau fraîche du pays, Dongting dans le Hunan et Poyang dans le Jiangxi. Dans l’urgence de ces derniers mois, le gouvernement a décidé d'ouvrir davantage les vannes du barrage, essentiellement pour subvenir aux besoins en eau potable : de mi-mai à mi-juin, plus de 10 000 mètres cubes d’eau ont été déversés par seconde, entraînant la chute du niveau du réservoir d’un mètre tous les deux jours. Fin mai, plus de 1,8 milliard de tonnes d’eau avaient été déversés. Si le Pour subvenir barrage des Trois-Gorges doit en principe pouvoir remédier aux situations les plus aux besoins de critiques telles que celle-ci, force est de constater que ce dernier est aujourd’hui la population passé sous la barre critique des 153 mètres (son seuil minimal est de 140, son seuil en eau potable, maximal de 175). les autorités ont ouvert davantage les vannes du barrage des Trois-Gorges. Autre projet désormais sous le feu des projecteurs : celui du transfert massif d’eau du sud vers le nord. Le besoin d’alimenter les zones les plus touchées, dont Pékin, devient de plus en plus pressant. En effet, le Bureau d’Eau de la capitale vient d’annoncer que chaque habitant ne disposait que de 100 mètres cubes d’eau, soit dix fois moins que le seuil d’alerte internationale défini par la FAO. A contrario, le sud regroupe près de 80% des ressources hydriques du pays. Dans le cadre du projet, 50 milliards de mètres cubes d’eau seront déviés chaque année. Pour ce faire, la construction d’un lac artificiel de 1 050 kilomètres carrés (le Le projet de barrage des Trois-Gorges en fait 1 090) à Danjiangkou, dans le Hubei, est en cours, transfert massif ainsi que deux canaux artificiels, dont un à l’est du pays et un au centre. Un d’eau du sud troisième, à l’ouest, a été dessiné, mais son tracé est si difficile à concrétiser qu’il vers le nord devient de plus n’a pas encore reçu l’aval des autorités. en plus pressant. Les travaux des opérations devraient s’achever en 2014 (ils ont d’ores et déjà quatre ans de retard) et coûter près de 50 milliards d’euros ; une somme pharaonique, dont la majeure partie serait destinée aux 340 000 victimes collatérales du projet. Après les déboires du barrage des Trois-Gorges (1,4 million de personnes déplacées avec un budget qui s’était évaporé !), les autorités ont pris L’eau de la vie leurs précautions et doublé le budget initial pour couvrir les personnes touchées. va cruellement continuer à manquer. L’eau de la vie va continuer à manquer cruellement à la plus grande population du monde. E.L 3 Projet de transfert d’eau du sud vers le nord Indice des denrées alimentaires et prix des produits agricoles chinois Prix des produits agricoles chinois Indice chinois des prix à la consommation (denrées alimentaires) Source : Thomson Datastream, 2010 4