Parfum de reve - laplumedujardinier.fr

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Parfum de rêve
Nul ne sut jamais ce qui enchanta au plus haut point la vie de Cléopâtre, la plus
célèbre reine d’Egypte.
Tout commence le jour où elle comprend qu’elle ne peut seule reprendre son trône dont
elle a été évincée par son frère Ptolémée XII. Elle a l’idée de faire appel à César, empereur de
Rome pour lui venir en aide. Pour être reçue par César, trop occupé à préparer la conquête du
monde, elle lui envoie un cadeau, un fabuleux tapis oriental ayant appartenu à l’un des
maharadjas les plus puissants de l’Inde. Il le déroule de ses mains. Telle était la demande de
celle qui lui offrait ce somptueux présent. Quand le tapis est déployé à terre, la belle Cléopâtre
en sort et César peut contempler l’une des plus belles femmes d’Egypte. Certes, son nez est
grand ainsi que sa bouche mais sa sensualité, son magnétisme et sa voix enchanteresse le
conquièrent en un instant. Aucun homme ne résiste au pouvoir de séduction de la belle
Cléopâtre.
Cléopâtre est une tigresse femme. Elle ne se soumet à rien ni à personne. Elle sait utiliser
l’amour pour ses visées politiques. Grâce à l’armée de César qui bat Ptolémée et le tue
Cléopâtre redevient reine d’Egypte. Pour remercier César, Cléopâtre se donne à lui. Ils sont
amants et ont un fils, Césarion. César fait construire pour Cléopâtre un somptueux palais.
Cléopâtre a tout et pourtant elle est souvent insatisfaite. Un jour, elle demande à César
de lui faire un cadeau, un présent jamais fait à aucune autre, quelque chose d’unique ayant
plus de valeur que l’or ou les palais et même la gloire.
Pour la première fois, quelqu’un lui demande l’impossible mais il ne montre pas son
désarroi. César acquiesce à cette requête invraisemblable. Il va demander conseil à l’un de ses
généraux qui a vu beaucoup de pays. Celui-ci lui conseille d’offrir à Cléopâtre une offrande
inoubliable.
Pour ses vingt trois ans, César en voyage, envoie à sa belle un précieux tapis d’orient
et lui demande de le dérouler elle-même. Quand celui-ci est étalé sur le sol, Cléopâtre
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accueille son cadeau avec étonnement. Il s’avéra par la suite que ce présent inestimable fut
pour Cléopâtre une source de ravissement permanent qui l’enivra tout au long de sa vie.
Amel est allongé sur sa natte d’osier au cœur du grand palais. Il pense à Cléopâtre, sa
reine. Son haleine lui parvient même s’il est à l’autre bout de cette immense demeure. Il la
sent si proche. Son être en est vivifié. Il se laisse emporter par cette sensation enivrante.
Brusquement, il sent une angoisse profonde l’envahir et croit entendre Cléopâtre qui
l’appelle… mais sa journée a été longue. Il s’endort en bienheureux.
Une heure plus tard, dans un fracas ahurissant, la porte de son logis vole en éclats et deux
gardes en armures font irruption dans sa chambre. Il les connait bien. Ils sont les protecteurs
du grand prêtre Imhotep le fourbe. Ils sentent la sueur et l’alcool. La violence qu’ils incarnent
sort de leurs yeux tachetés de sang.
-
Lève-toi et mets ton pagne, grogne l’un deux, en se ruant sur lui, le tirant rudement par
le bras et l’obligeant à sortir de son lit.
-
Qu’ai-je fait, proteste-t-il ?
-
Tu es accusé d’un crime, répond le garde, et tu paieras de ta vie.
-
Mais…
Il a juste le temps d’enfiler ses sandales. L’autre garde le relève de force et le pousse
violemment hors de chez lui.
-
Suis-nous sans discuter !
Les deux mastodontes le trainent dans le couloir. Il distingue par une lucarne un peu de la
clarté du jour. Il a du se rendormir après son méfait de l’aube. Il ne comprend pas pourquoi on
l’arrête. Cléopâtre l’aurait-elle trahi ? Il s’abandonne à son sort. En ces temps là, la vie avait
peu d’importance et ceux qui n’étaient pas tout en haut du pouvoir pouvait la perdre à tout
instant.
Quand il arrive à la porte de la chambre de Cléopâtre, il sent l’odeur de la mort. On le
pousse vers le lit. Il la voit, immobile à jamais. Celle qui animait ses jours et ses nuits est
étendue sur sa couche. Son cœur ne bat plus. Il veut la prendre dans ses bras mais se retient. Il
se prosterne devant sa dépouille et ne peut dire aucun mot malgré les questions incessantes du
grand prêtre Imhotep. Les gardes le relèvent de force. Il sent leurs haleines épicées et
faisandées. Un général romain et quelques uns de ses hommes entrent et contemplent la scène.
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Cléopâtre est magnifique, même dans la mort. Son sein droit pointe vers l’horizon tendu
pour un baiser enivrant. Il regarde la morsure du serpent qui lui ôté la vie. Qu’elle est belle ! Il
voudrait l’étreindre. La voix haineuse du prêtre le sort de sa léthargie :
-
Avoue, c’est toi qui as tué la reine !
-
Non ! Non ! proteste-t-il, en protégeant sa tête des coups que lui donne le garde
derrière lui.
-
Avoue, vermine, moins que rien… vocifère Imhotep.
-
Pourquoi aurais-je accompli un tel sacrilège ? dit-t-il en sanglotant et en contemplant
Cléopâtre endormie pour toujours. Je l’aimais plus que tout.
-
Pour te venger de toutes ses années…
Il se ressaisit, se redresse et fait face courageusement Imhotep :
-
Ces années… furent les plus belles de mon existence, affirme-t-il. Seule Rome est à
l’origine d’un tel acte barbare, soupire-t-il.
Un coup de lance dans le flanc le ramène au sol.
-
Mensonges ! On t’a vu pénétrer dans la chambre de la reine au petit matin.
-
Oui, répond-t-il, d’une voix étouffée.
-
Ah, tu avoues ! hurle le grand prêtre, en se précipitant sur lui pour l’étrangler.
Il se porte sur le côté pour échapper à cette attaque. Le général Tibérius stoppe le prêtre en
lui barrant le passage d’une main ferme.
-
Parle ! s’exclame Tibérius qui n’aime pas le prêtre.
-
Oui, dit Amel, je suis entré dans cette chambre interdite au petit matin.
-
Une servante t’as vu t’approcher de son lit, crie Imhotep.
-
Oui, mais Cléopâtre était encore en vie.
-
Tu ne peux pas le prouver. Tu as très bien pu glisser le serpent sur son lit, profère le
prêtre.
Les gardes sont revenus sur lui et resserrèrent leur emprise.
-
Emmenez-le et jetez-le dans le plus sombre cachot. Il sera jugé plus tard pour son
ignominie.
-
Non, non attendez, je peux prouver où elle était, s’écrie Amel.
-
Comment oses-tu mentir de la sorte, dit Tibérius.
-
Elle... elle, elle… était dans ses latrines, bégaie-t-il.
-
Mensonge ! vocifère à nouveau le prêtre.
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Tibérius s’interpose une fois encore :
-
Laissez-le parler Imhotep.
-
Comment sais-tu où elle était ? hurle à nouveau le prêtre.
Il montre son nez avec son doigt et Imhotep baisse les yeux. Il connait du prêtre bien des
secrets grâce à son flair et à sa qualité exceptionnelle de tout comprendre par l’odeur.
-
Que venais-tu faire ici ? demande le romain.
-
Prendre sa tunique de soie blanche.
-
Pourquoi ? grogne Imhotep.
Il met quelques secondes pour inventer un mensonge cohérent. Il sait que sa vie en dépend
mais qu’importe, il est effondré devant ce drame.
-
Pour choisir le parfum du lendemain, affirme-t-il. Je fais cela tous les matins.
Cléopâtre me l’autorisait quand elle s’enfermait dans ses latrines. Demandez aux
servantes, elles vous le confirmeront.
Le grand prêtre parle à l’oreille de Tibérius et fait un signe de la main. Les gardes le
relâchent.
-
Va, nous t’appellerons si nous avons encore besoin de toi.
Cléopâtre VII, la plus grande des reines d’Egypte, vient de mourir à l’âge de trente
neuf ans, emportant avec elle les parfums miraculeux déposés sur sa peau de satin ambré et
mêlés à sa sueur intime. Un aspic vient de percer son sein magnifique. Qui a bien pu vouloir
la mort de cette splendide et impitoyable créature ? Rome y est sûrement pour quelque chose.
Il le sait, même si on veut orienter les soupçons sur lui.
Il l’aimait de toute son âme, malgré sa cruauté et sa fourberie, nécessaires en ces temps
de guerre et de conquête, utiles pour se préserver dans un monde farouche dominé par les
hommes. Pour lui, la richesse, les honneurs, les fastes innombrables près des pyramides
éternelles n’étaient que des prétextes pour s’enivrer de la présence de cette femme
magnifique. Depuis l’âge de ses dix sept ans, elle lui avait confié le soin de laisser derrière
elle le souvenir inoubliable de son passage parmi les vivants. Il n’existait pour lui aucune
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saveur comparable à l’exaltation qui suintait d’elle quand elle le regardait et qu’elle lui
restituait les odeurs célestes dont il avait peint son corps félin et indomptable. Oui, ce
n’étaient pas sa voix profonde claquant comme un fouet huilé qui lui manquerait, ni ses yeux
noirs et profonds qui l’ensorcelaient comme un damné, ni sa divine silhouette, mais son odeur
inégalable. Pourquoi ? Son odeur, il en était l’inventeur. Chaque jour, il la composait comme
une symphonie sans cesse renouvelée.
Amel se sent dépossédé de la vie. Plus jamais il ne jouira des fragrances de ce corps de
femme inventé par les dieux pour son plaisir quotidien. Plus jamais il ne la respirera, plus
jamais il ne s’enivrera du nectar qu’elle exhalait en marchant à côté de lui. A quoi bon vivre,
se dit-il ?
Il l’accompagnait jour et nuit. Partout où elle allait, il était là, portant dans une boite
aux mille tiroirs, tous les parfums de l’Orient et toutes les senteurs de l’Occident qu’elle
adorait. Elle était capricieuse. Chaque jour, plusieurs fois, souvent, elle demandait à être ointe
d’une huile particulière ou à être revêtue d’un parfum à l’odeur étrange et enivrante. Il était
chargé de cette tâche, au péril de sa vie, car si la belle et possessive Cléopâtre n’était pas
satisfaite, elle lui aurait coupé immédiatement la tête de ses propres mains.
Il avait fallu deux ans pour qu’elle lui accorde toute sa confiance. Il en était fier. Elle
ne se confiait jamais à lui que par son désir de parfums. Il en savait beaucoup sur elle, plus
que quiconque. Il savait quand elle était triste, inquiète, joyeuse ou qu’elle complotait quelque
chose.
Amel est beau et bien bâti. Il y a dans ses yeux une intelligence que Cléopâtre avait
sentie dans l’unique regard profond, perçant et ensorcelant qu’elle lui octroya pour le reste de
ses jours. Ce jour là, elle l’ensorcela pour toujours. Le reste du temps, il ne devait jamais la
regarder en face.
Il est doué d’une intuition étonnante et sait allier le délicat au corps, le subtil aux
états d’âme. Il était capable de redonner à Cléopâtre de l’énergie quand elle se sentait
fatiguée. Il pouvait relever, réveiller son esprit quand elle était abattue par toutes les
obligations dues à son rang.
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Amel vient de la Gaule. Il est le cadeau de César. Son destin a basculé avec celui
d’Amalia sa cousine, un jour d’orage et il n’a jamais revu les siens.
Cléopâtre lui a donné le nom d’Amel et il a fini par oublier comment il s’appelait et
d’où il venait. Il est fils et petit fils de druide et connait d’innombrables secrets et surtout l’art
suprême d’inventer des parfums.
Amel fut son esclave préféré pendant seize ans. Il le savait, bien qu’elle ne le lui ait
jamais dit. Tout chez elle était en retenue face à lui. En ces temps là, les serviteurs étaient
tenus à distance même s’ils avaient accès à une certaine intimité. Il ne s’est jamais plaint de
lui obéir, de céder à ses attentes, même au cœur de la nuit la plus profonde. Il ne s’est jamais
plaint de répondre à ses mille exigences. Il était à son service jusqu’à sa mort. N’était-elle pas
la reine des reines, la reine d’Egypte, le plus grand royaume de la terre après Rome ?
Cléopâtre morte, Amel veut mourir aussi… Il n’a plus aucune raison de vivre.
Il était devenu un maître dans l’art du parfum et des soins du corps. Les volontés
incessantes et changeantes de sa maîtresse, la belle Cléopâtre, avait fait de lui le plus grand
parfumeur d’Egypte. Il fabriquait les parfums et les huiles spécialement pour elle. Il a conçu
pour cette tâche une méthode de distillation dont il avait eu l’idée en étudiant auprès des
alchimistes chaldéens. Il est l’inventeur du premier alambic. C’est lui encore qui extrayait des
plantes venues des quatre coins du monde le précieux nectar qui encensait le corps
majestueux de la femme la plus élégante d’Egypte. Il possède un vrai laboratoire de senteurs
fantastiques où personne, à part lui et Cléopâtre, ne pouvait entrer sous peine de mort.
Amel est bien plus qu’un parfumeur. Il est considéré par toutes les servantes et par
tous les gardes personnels de la reine comme un magicien. Amel est un alchimiste et sait
extirper des quatre éléments les baumes envoûtants qui habillaient la reine comme des
manteaux de soie et de peaux de bêtes.
Ce qu’Amel aimait par-dessus tout, c’était l’odeur de Cléopâtre laissée sur la tunique
qu’elle portait quand elle allait rejoindre Morphée. Ou mieux encore, quand elle avait fait
l’amour avec un homme. Certaines nuits, elle lui demandait de lui apporter de l’essence du
rosier pourpre de Chine qui ne pousse que dans un seul jardin chinois, entouré d’un haut mur
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et gardé par deux soldats, un guerrier samouraï et sa compagne. Cette quintessence du rosier
pourpre était achetée à prix d’or et Amel avait une caravane spécialement affrétée pour se
rendre en Chine et ramener le précieux liquide. Le soir avant le coucher de la reine, les
femmes étaient chargées de déposer entre ses cuisses cette fragrance unique. Bien des
hommes du royaume auraient donné leur vie pour respirer à cet endroit un seul instant ce
nectar ensorcelant. Amel savait que ces soirs là, César serait à ses côtés et bien après la mort
de ce dernier, ce fut le tour de Marc-Antoine.
Amel se glissait dans la chambre royale, au petit matin, avant que Cléopâtre ne se
réveille avec son amant et que les servantes apparaissent et, au péril de sa vie, emportait la
précieuse tunique de soie blanche imprégnée de la senteur de rose pourpre de Chine et du
parfum des mille rêves érotiques de la reine des reines. L’odeur de son sexe, humidifié par la
venue de son prince et accouplé à la rose donnait un parfum exotique et érotique
incomparable, unique et fascinant. Cléopâtre aimait garder sa tunique une partie de la nuit,
même lorsqu’elle faisait l’amour avec un homme et en pleine nuit, elle la jetait au sol toute
imprégnée de senteurs envoûtantes. Peut-être la déposait-elle pour qu’il l’emporte car chaque
soir où la rose pourpre de Chine avait été déposée près de son sexe, il trouvait la tunique au
petit matin.
Durant plusieurs jours, Amel était un Dieu car l’odeur miraculeuse persistait sur le
précieux tissu, Il s’endormait sur ce linge de soie baigné de magie et rêvait qu’il était le plus
puissant des princes d’Egypte. Cléopâtre était sa maîtresse.
Entre elle et lui, il y avait une complicité étonnante. Elle sentait bien qu’il la vénérait
intimement malgré l’interdit. Il savait qu’elle savait ce qu’il faisait mais jamais elle n’en vint
à le dénoncer ni à le punir. Il y avait entre eux une alchimie secrète et il est certain que la
reine devait parfois rêver d’Amel tant sa beauté, son intelligence et sa discrétion la
troublaient. Mais il est des secrets qui ne sont jamais révélés.
Seize années durant, Amel se grisa de son odeur intime. Il en savait plus que
quiconque sur ses désirs les plus cachés, sur ses songes et ses peurs nocturnes. Il se dégage de
l’odeur du sexe toute la vérité de l’être.
Aujourd’hui, jour de la mort de la reine des reines, aux premières lueurs de l’aube, il
s’est emparé du dernier tissu imprégné du précieux nectar, la rose pourpre de Chine. Elle
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l’avait porté toute la nuit. Son amant n’était pas venu. Peut-être rêva-telle de lui ? Il gardera
cette idée magique toute sa vie.
Amel marche dans le grand jardin qu’il a créé afin d’avoir toujours sous la main des
fleurs à faire sécher ou à cueillir fraîches pour la fabrication de ses multiples parfums. On y
trouve toutes sortes de plantes et celles qu’il affectionne tout particulièrement est la Salvia
Sclaréa, une sauge nommée la toute bonne. Il a planté aussi du myrte, du camphrier, des
eucalyptus. Mille rosiers sont alignés comme des soldats au garde à vous mais la rose qu’il
aime par-dessus tout ne pousse pas dans son jardin.
Amel rêve aux heures bénies où il allait dans son laboratoire en compagnie de
Cléopâtre. Ce temps était pour lui le plus pur des plaisirs. Cléopâtre le savait, le sentait, et elle
s’en amusait tout en jouissant en silence de cette proximité secrète. Elle aimait connaître ses
travaux de recherche sur l’association des parfums.
Tout à coup, Amel voit Imhotep arriver par une porte dérobée au fond du sanctuaire
des fleurs. Il semble énervé. Sa tête dépitée en dit long sur son agacement. Il s’approche à
grand pas et dit d’un ton méprisant et le doigt tendu comme une épée devant le visage
d’Amel :
-
Toi l’esclave, on te demande à la maison d’embaumement. Si tu n’étais pas protégé
par les prêtres, je te ferais ton affaire.
-
Qu’irais-je donc y faire, je n’y ai pas ma place, s’étonne Amel.
-
Ce sont les dernières volontés de Cléopâtre. Elle se sentait menacée depuis la mort
d’Antoine et l’entrée d’Octave à Alexandrie. Elle a écrit ses volontés si elle mourrait.
-
Je le sais et je sais qui a conspiré contre elle.
-
Si tu ne tiens pas ta langue, tu en mourras. En attendant, rends-toi à la maison
d’embaumement.
-
Est-ce un piège pour m’assassiner ? Je ne dirai rien, de toute façon ma vie n’a plus de
sens.
-
Cléopâtre a demandé que tu assistes le prêtre et que tu prépares les aromates broyés, la
myrrhe pure broyée, la cannelle et toutes les substances aromatiques nécessaires. J’ai
voulu faire annuler ce sacrilège à venir mais le conseil des prêtres a voulu que l’on
respecte les dernières volontés de la reine, avoue-t-il avec colère.
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-
Je m’y rends de ce pas.
-
Elle a écrit aussi : ne pas oublier la rose pourpre de chine pour le voyage. Quelle est
donc cette rose ?
-
Une rose rouge cultivée dans le jardin du palais. Elle aimait porter son parfum.
Imhotep fait demi-tour comme un arrogant. Amel sent son odeur de fourbe, un mélange
d’encens et de sueur angoissante éprouvée la nuit lors de profonds cauchemars.
Amel entre dans la maison de l’embaumement d’une manière solennelle. Cela
impressionne les prêtres. Personne ne pose de question sur la présence d’un esclave portant un
masque d’Anubis.
Cléopâtre repose dans la mort avec grâce. Sa beauté encore présente se mélange à la
surprise qui l’a saisie en pleine vie quand le serpent la mordit. Elle est nue, splendide et enfin
apaisée. Pour la première fois, Amel la voit entièrement dévoilée dans sa beauté sauvage et
ensorcelante. Une immense joie teintée d’une profonde amertume emplit tout son corps. Il
frissonne, exaltant une passion infinie pour cette déesse femme.
Amel observe Cléopâtre. Elle a un petit trou sous l’omoplate, derrière le cœur. Il
regarde le prêtre masqué qui s’empresse de le cacher en repositionnant le corps. Amel
comprend que sa maîtresse a peut-être été assassinée. Le serpent n’y est pour rien.
Il ferme les yeux quand le prêtre retire une partie du cerveau en passant par les narines
et quand il incise le flanc de sa maîtresse avec une lame tranchante en pierre d’Ethiopie pour
retirer les viscères. Avant les derniers préparatifs, Amel sort religieusement un petit flacon de
rose pourpre de Chine. Il met deux gouttes sur son doigt et avec la plus pure des intentions et
le plus grand des ravissements, il dépose entre les cuisses de Cléopâtre le précieux liquide qui
l’a accompagné tant de fois dans ses rêves les plus extravagants. Ainsi l’a voulu Cléopâtre. Le
prêtre et son assistant détournent leurs visages comme deux enfants fautifs voyant un acte
d’amour se perpétuer pour l’éternité.
Ce que Cléopâtre ne sut jamais c’est ce qui faisait le ravissement de la senteur du
parfum de la rose pourpre de Chine. C’était un secret qu’Amel ne révéla jamais à personne. Il
ajoutait à son parfum deux gouttes de sa propre urine qu’il récoltait soigneusement les jours
de pleine lune.
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Après l’embaumement, Amel s’enfuit se réfugier sur sa couche solitaire. La mort vient
lui parler à son oreille triste. C’est alors qu’Imhotep entre comme un fou entouré de ses deux
gardes. Il n’a point fermé sa porte car celle-ci est défoncée. Furieux comme à son habitude il
fonce sur Amel tandis que les deux gardes retournent sa chambre. Il prend Amel par le cou et
vocifère de son haleine écœurante :
-
Où as-tu mis la combinaison de soie blanche que tu as dérobée dans la chambre de la
reine ?
-
Je l’ai, crie l’un des gardes. Je l’ai.
Imhotep s’empare du vêtement et le fouille. Il voit la déchirure. Amel avait compris que
le grand prêtre était le complice de Rome ou d’Octave en personne. C’est peut-être lui qui a
introduit le serpent dans la chambre de la reine pour masquer le coup de couteau. Le grand
prêtre veut récupérer ce linge pour détruire toutes preuves de l’assassinat de Cléopâtre. Pour
protéger sa vie, Amel fait semblant de ne rien voir en serrant sa tête entre ses mains.
-
Partons, dit le prêtre à ses acolytes. Si la reine n’avait pas écrit son testament avant de
mourir, je te tuerai de mes mains car tu sais beaucoup trop de choses.
Il passe la porte avec la tunique sous le bras et se retourne. Amel sent la haine et la rage du
prêtre envahir tout l’espace. Si celui-ci pouvait le tuer du regard, il le ferait. Il éructe de
nouveau :
-
Tu es attendu demain matin devant le grand conseil. N’ouvre pas la bouche sinon il
t’en coutera.
-
Je ne dirai rien puisque je ne sais rien, répond Amel.
Le grand prêtre n’en croit pas un mot.
-
Prends garde à toi, crie-t-il d’un ton encore plus menaçant.
Il tourne le dos et disparaît dans le couloir sombre avec ses acolytes. Amel reste quelques
instants prostré se demandant ce que lui veut le grand conseil. Il sourit en lui-même d’avoir
berné une fois de plus Imhotep. Ce dernier a cru prendre la précieuse tunique mais il ignore
qu’Amel, lorsqu’il la récolte, la dépose tout de suite quelques heures sur des noyaux
d’abricots au fond de son laboratoire où passe à midi un rayon de soleil. Ensuite il la roule et
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la cache sous son oreiller. Celle que le grand prêtre a emportée est une ancienne tunique qui
ressemble à l’autre. Amel l’a déchirée d’un coup de couteau et prie pour qu’il ne s’en
aperçoive pas.
Quelques instants plus tard, les couloirs sont vides, Amel s’assure qu’il n’est pas suivi et
descend à son laboratoire secret aménagé spécialement par ses soins pour le bien-être de
Cléopâtre. On y accède par un passage dérobé que lui seul connait désormais. Il s’allonge sur
une couche à même le sol et pose sa tête mouillée de larmes sur le tissu unique et s’endort
comme s’il n’allait jamais se réveiller, grisé par cette odeur inégalable.
Quand Amel reprend ses esprits, il se souvient d’un rêve étrange qu’il vient de faire.
Cléopâtre marche à ses côtés, comme à son habitude, mais cette fois, c’est elle qui lui jette sur
tout le corps un parfum inconnu que personne encore n’a encore jamais porté. Tout le monde
l’acclame. Une idée lumineuse l’envahit comme une urgence, comme une évidence de survie.
Il veut mettre sa pensée en pratique mais il voit le jour déjà levé. Il se vêt de son plus bel habit
et se rend à l’entrée de la salle du grand conseil. La porte est grande ouverte et tout au fond
sont assis entre deux colonnes, Imhotep, Tibérius, le général romain, deux prêtres, plusieurs
scribes. Sur un côté se tiennent des soldats et sur l’autre, les servantes de Cléopâtre qui
pleurent sans s’arrêter. Amel s’avance la tête baisé en signe de soumission. Le général
romain prend la parole :
-
Silence, les pleureuses ! Amel, redresse-toi. Que sais-tu sur la mort de ta reine ?
-
Rien, répondit Amel en croisant les yeux cruels d’Imhotep. Cléopâtre aimait les
serpents. Elle a pu avoir un instant d’égarement…
-
Une servante t’a vu pénétrer dans la chambre de la reine !
-
Je me suis déjà expliqué auprès d’Imhotep. Vous étiez présent d’ailleurs.
-
Je sais, je sais grogne-t-il, mais tu agissais ainsi souvent.
-
Sur les ordres de la reine. Elle me laissait un message codé sur la porte et je savais que
je pouvais entrer sans la déranger.
-
Je t’envie Amel, soupire le Général. Quel gâchis !
Le général Tibérius reste quelques instants en silence. On dirait qu’il rêve de Cléopâtre. Il
ferme les yeux comme pour se délecter de ses pensées. Le prêtre tousse, le tirant de sa rêverie.
-
Cléopâtre, poursuivit-il, a laissé chez le scribe Ouab, ses dernières volontés. Il en est
une que nous avons examinée attentivement. Elle nous a surpris mais nous sommes
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conscients qu’il s’agit là d’une exception. Imhotep lui-même a donné son accord à une
seule condition que nous avons acceptée.
Amel sent le regard d’Imhotep fondre sur lui comme une nuée de corbeaux affamés. Il se
demande avec une inquiétude grandissante ce que le grand conseil à décidé.
-
A partir de cet instant, poursuit Tibérius d’une voix profonde, tu es affranchi,
-
Je, je suis…bafouille Amel
-
Oui, tu es libre.
Amel sent à cet instant tout l’amour de Cléopâtre fondre sur lui. Il se prosterne et reste
sans voix. Les servantes poussent des cris de joie.
-
Silence ! dit le romain. Tu peux rentrer en Gaule si tu le désires puisque c’est de là que
tu viens ou encore tu peux aller à Rome. Nous avons besoin de parfumeur de talent
comme toi et les alchimistes sont très renommés… mais l’assemblée des prêtres a
statuée, tu ne peux rester en Egypte.
Tibérius tend à Amel un parchemin.
-
Ce document prouvera que tu n’es plus un esclave.
En homme libre, Amel se relève, salue l’assistance et demande :
-
Je partirai dans trois jours pour la Gaule. Je demande une dernière faveur.
-
Nous l’avons envisagé et Cléopâtre l’a aussi écrit si tu en faisais la demande.
Amel sort du grand conseil sur un tapis de nuages avec une seule idée en tête. Il doit le
faire sans plus attendre. Il est un homme libre, il peut le faire sans crainte. Il passe par son
laboratoire secret et descend au lavoir où les femmes lavent le linge dans d’immenses
chaudrons emplis de cendres froides. Il raconte tout à sa cousine Amalia. Il lui dit que
Cléopâtre les renvoie chez eux. Elle lui saute au cou.
Amel demande à Amalia de lui laisser un petit chaudron. Il le fait chauffer doucement. Il
sort de sous son ventre la précieuse soie blanche. Cléopâtre y a dormi sa dernière nuit.
Amel dépose un baiser sur le tissu sacré comme une offrande à l’être aimé. Il plonge
délicatement l’étoffe dans le grand récipient, verse un petit flacon d’eau de pluie chauffé au
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soleil pendant sept jours. Il y ajoute précieusement et solennellement une fiole de rose pourpre
de Chine.
Les images de sa reine lui reviennent en mémoire. Il la sent toute proche de lui. Il ajoute
dans le récipient une larme coulant de ses yeux, quelques gouttes de son urine recueillies un
soir de pleine lune et d’équinoxe confondues et fait bouillir le tout quelques minutes. Puis il
récolte le précieux mélange ainsi obtenu. Il s’enferme dans son laboratoire secret pendant
deux jours et nul ne saura jamais ce qu’il y fit.
Lorsqu’il en sort, il va chercher Amalia sa cousine et ils quittent le palais. Ils marchent
droit devant eux pendant des jours et des lunes.
Nul ne le revit jamais dans le royaume d’Egypte.
Deux mille ans plus tard, les parfumeries Amel sont les plus réputées du monde. La
maison mère trône sur la place des Champs Elysées à Paris, non loin de là où il y a bien
longtemps, un certain Almeric, rebaptisé par la plus énigmatique des femmes d’Egypte, avait
trouvé refuge.
Les femmes les plus élégantes de tous les pays, d’Egypte et même d’Asie, les actrices
les plus réputées, les princesses de toutes les contrées et même certaines reines viennent y
acheter le must des parfums : le Cléopâtra Rosensis. Vous comprendrez pourquoi… si vous
l’essayez.
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