Le bonheur peut-il s`acheter - Lycée Français Fustel de Coulanges

Transcription

Le bonheur peut-il s`acheter - Lycée Français Fustel de Coulanges
Lycée français Fustel de Yaoundé
LE BONHEUR PEUT-IL S'ACHETER ?
Café philo n°2/ Année 2011-2012
Mardi 10 janvier 2012
Animé par Emile KENMOGNE, Docteur en philosophie et HDR, enseignant à l’Université de
Yaoundé I, avec la contribution des enseignants de Fustel, du vice président de l'AGPE, des élèves de
premières et terminales L, ES, STG, S, et d'invités extérieurs
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Les publicitaires nous promettent régulièrement le bonheur à travers l'achat de multiples
biens de consommation et services mais le bonheur peut-il s'acheter ? Définir le bonheur est un vrai
défi d'un point de vue philosophique car chacun en a une conception personnelle, surtout en ce qui
concerne ce qui peut nous rendre heureux, or une définition est censée être universelle. Disons que le
bonheur est avant tout un état d'esprit, car même s'il est dû à des choses matérielles, il concerne la
conscience « le bonheur est une pensée heureuse » comme l'écrit le philosophe Comte-Sponville.
Acheter, c'est échanger quelque chose contre de l'argent, cela supposerait que le bonheur est
évaluable d'un point de vue économique. Ce qui laisse l'impression que tout s'achète, tels la beauté,
l'accès aux services de rencontre (donc l'amour?), les techniques de procréation assistée ou des
organes dans certains pays, etc. D’où l’intérêt de la question : le bonheur peut il faire l'objet d'un
échange marchand ?
Tout s'achète, alors pourquoi pas le bonheur ?
Le sens commun souscrirait à cette idée que le bonheur s'achète car comment prétendre être
heureux quand on est miséreux, c'est à dire qu'on cumule les critères de pauvreté ? Si certains
mystiques, tel Boudha, ou marginaux, prétendent le contraire, ils nous semblent être des exceptions
qui ne concernent pas le commun des mortels.
En effet l'argent est un objet de désir universel car son obtention permet de satisfaire tous les désirs
or quelle définition la plus simple peut-on donner du bonheur sinon le fait de satisfaire ses désirs ?
Mais l'homme n'est il pas un être insatiable, véritable tonneau des Danaïdes, qui ne peut
jamais se remplir, être comblé, car il est percé, c'est à dire qu'un désir nouveau vient chasser le désir
satisfait ?
Epicure, philosophe grec du troisième siècle avant Jésus Christ apporte à ce titre une
distinction pertinente entre nos différents désirs. Seuls les désirs naturels et nécessaires peuvent nous
apporter une paix de l'âme, ou ataraxie, le véritable bonheur en fait, car ils sont faciles à satisfaire
(inutile d'être riche pour manger à sa faim) et se limitent naturellement si on sait être à l'écoute de son
corps. Le désir de richesse est l'exemple type à l'inverse du désir non naturel et non nécessaire, à
proscrire.
L'argent nous semble en fait alléger les contraintes quand les aléas pèsent sur notre vie. Si on
est malade ou handicapé, l'argent permettra d'adoucir la souffrance liée à ces accidents . Mais cela
suffit-il à nous rendre heureux ?
Etre heureux, un état d'esprit qui n'a pas de prix ?
On ne peut définir précisément ce qui peut rendre un être raisonnable heureux, comme l'écrit
Kant, philosophe allemand des Lumières, car pour cela il faudrait être omniscient, notamment
connaître notre futur. En effet on suppose que la richesse nous rendra heureux mais il peut attirer la
convoitise, la jalousie d'autrui, les faux amis, les éventuelles arnaques et à coup sûr l'angoisse de le
perdre. A l'inverse, le bonheur peut surgir de manière aléatoire sans l'avoir planifié : un vieil ami revu
par hasard, une passion soudaine pour l'art ou la philosophie. Bref, le bonheur ne se laisse pas
enfermer dans une définition ou planification, c'est ce qui fait sa rareté et son mystère.
On peut néanmoins essayer de définir les conditions nécessaires au bonheur, à savoir la
conscience, la liberté et la volonté d'être heureux car à quoi sert d'être heureux si on ne le sait pas,
comme le chat qui ronronne, et comment l'être si on ne peut pas choisir son existence, sachant que la
liberté est définie comme une pensée non entravée, même si le corps est prisonnier. C'est la liberté
des stoïciens dont il est question ici. Epictète, tout esclave qu'il était a ainsi trouvé son bonheur dans
la philosophie alors même que son maître le faisait souffrir. Faire dépendre son bonheur de l'argent,
c'est le soumettre aux aléas qui concernent tous les biens extérieurs : on peut en être privé.
Ainsi même une publicité pour carte bleue admettait « pour tout ce qui s'achète, utilisez la
carte X », mais pour le reste, débrouillez vous. De même un élève a récemment écrit dans une copie
de baccalauréat « un chèque de 1000 euros ne remplacera jamais un père absent ».
En définitive le bonheur apparaît comme une quête spirituelle que l'argent ne peut garantir : penser
que le bonheur s'échange contre de l'argent, c'est penser que l'esprit et la matière sont
commensurables (qu'ils peuvent se comparer et se mesurer). Le bonheur est un idéal exigent qui ne
peut se confondre avec le plaisir, plus sensuel et limité dans le temps, que l'argent peut offrir.
En définitive ce café philo n'a pas épuisé la question, car nous n'avons pas abordé l'idée
d'échange sous entendu dans le sujet, ni développé tous les présupposés d'un bonheur qui s'achète
(où s'achète-t-il, quel est son prix, qui le vend ?). Mais l'examen de ces présupposés nous auraient fait
aboutir à la même conclusion : le bonheur transcende l'échange marchand de par sa nature spirituelle
et imprévisible. C'est la raison pour laquelle les sagesses antiques, telles le stoïcisme et l'épicurisme
ont préféré viser la paix de l'âme, plutôt qu'un bonheur tributaire des biens extérieurs et des aléas.
Mais le bonheur doit-il être après tout le but de toutes nos actions ? « Mieux vaut être Socrate
insatisfait qu'un porc satisfait » écrivait ainsi le philosophe anglais Mill. Et si on découvrait après tout
le bonheur au moment où on s'y attend le moins, l’argent aurait-il la moindre importance ?
Merci à tous les participants plus nombreux que jamais, les interventions étaient riches et cultivées, rendez
vous en mars ou avril pour une dernière rencontre qui pourra porter sur le mensonge.