afrique du sud, nigéria, maroc
Transcription
afrique du sud, nigéria, maroc
DIPLOMATIE N° 14 - avril 2014 1 ER MENSUEL INTERNATIONAL DIGITAL EN AFRIQUE lesafriques.com AFRIQUE DU SUD, NIGÉRIA, MAROC : DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : ABDERRAZZAK SITAIL TROIS MODÈLES POUR L’AFRIQUE AMBASSADEUR DOSSIER DOSSIER AVIS D’EXPERT AVIS D’EXPERT Interview : S.E. Amadou Sow Sénégal-Maroc : des relations historiques Afrique du Sud, Nigéria, Maroc : Trois modèles pour l’Afrique Interview : Michel Luntumbue Le Nigéria est-il toujours influent ? Interview : Charles Saint-Prot Le Maroc, une nouvelle puissance en Afrique Interview : François Lafargue L’Afrique du Sud, une puissance émergente ? DIPLOMATIE Groupe Les Afriques Edition & Communication SA Au capital de 2’657’600.- CHF Siège Social : Rue du Cendrier 24 - 1201 Genève Suisse Président administrateur délégué Abderrazzak Sitaïl Les Afriques Edition & Communication Europe SARL au capital de 160.000 € 149, rue Saint Honoré 75001 Paris France Les Afriques Communication & Edition Maghreb SARL au capital de 1.000.000 DH 219 bis, bd Zerktouni, Casablanca 20330 - Maroc Tél : +212 522 233 477 - Fax : +212 522 233 501 Directeur de la Publication Abderrazzak Sitaïl Rédacteur en chef Les Afriques DIPLOMATIE Ibrahim Souleymane [email protected] Secrétaire de Rédaction : Daouda Mbaye Rédaction : Olivier Tovor, Lomé, Sanae Taleb, Casablanca, Walid Kefi, Tunis, François Bambou, Yaoundé, Bénédicte Chatel, Paris, Anne Guillaume-Gentil, Paris, Mohamed Baba Fall, Casablanca, Khalid Berrada, Casablanca, Willy Kamdem, Yaoundé, Mohamedou Ndiaye, Dakar, Daouda Mbaye, Casablanca. Responsable Artistique : Mouhcine El Gareh Maquettiste : El Mahfoud Ait Boukroum Directeur Développement et Marketing : Libasse Ka [email protected] Responsable e-Marketing : Khalid Essajidi Responsable Abonnement et Distribution : Nada Benayad Commercial : [email protected] Abonnements : Abonnement : Tél. : +221 33 889 90 85 E-mail : [email protected] Crédit photos : AFP, DR Edition internationale © Reproduction interdite sans l’accord écrit de l’éditeur 2 • AVRIL 2014 SOMMAIRE 3 N°14 AVRIL 2014 3 AMBASSADEUR Dans cet entretien exclusif, S.E. Amadou Sow, ambassadeur du Sénégal au Maroc, évoque la qualité exemplaire des relations diplomatiques entre Dakar et Rabat, ainsi que la nécessité de redynamiser le volet économique. 4 S.E. AMADOU SOW Sénégal-Maroc : des relations historiques DOSSIER Aussi bien sur la scène continentale que sur l’échiquier mondial, le rayonnement de l’Afrique du Sud, du Nigéria et du Maroc est incontestable. Leur influence sous-régionale et leur montée en puissance sur la scène internationale pourraient servir de modèles pour l’Afrique. 7 5 INTERVIEW Michel Luntumbue, chargé de recherche au GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) nous livre son analyse sur la nature et l’évolution de l’influence du Nigéria sur le continent. 7 CHARLES SAINT-PROT Le Maroc, une nouvelle puissance en Afrique AVIS D’EXPERT Dans cette interview, Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques, analyse les atouts géopolitiques et stratégiques qui font du Maroc une puissance montante sur le continent africain. 8 8 AVIS D’EXPERT François Lafargue est professeur de géopolitique à l’ESG Management School à Paris, il publiera en septembre 2014 une «Géopolitique de l’Afrique du Sud» (PUF). 10 NOMINATIONS FRANÇOIS LAFARGUE L’Afrique du Sud, une puissance émergente ? S.E. Mohamed Fadel Benyaich a été nommé ambassadeur du Maroc en Espagne par le Roi Mohammed VI. M. Benyaich est un spécialiste des relations Maroc-Espagne qui connaît bien le dossier de la coopération économique entre les deux royaumes. 10 10 NOMINATIONS S.E. Abdoulrahman Bin Ali Al Kubaisi, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Qatar au Mali, avec résidence à Nouakchott, a présenté ses lettres de créance au président malien Ibrahim Boubacar Keita. 11 POINT DE VUE Afrique : la révolution économique a commencé NOMINATIONS Fadel Benyaich, ambassadeur du Maroc en Espagne AMBASSADEUR Sénégal-Maroc : des relations historiques Dans cet entretien exclusif, S.E. Amadou Sow, ambassadeur du Sénégal au Maroc, évoque la qualité exemplaire des relations diplomatiques entre Dakar et Rabat, ainsi que la nécessité de redynamiser le volet économique. n marge de la signature d’un accord, ce 20 mars 2014 à Bouskoura (près de Casablanca), entre la ministre de la Santé du Sénégal, Madame Awa Coll Seck, et le PDG de l’entreprise marocaine Sothéma, Omar Tazi, l’ambassadeur du Sénégal au Maroc, S.E. Amadou Sow, nous a accordé une interview exclusive dans laquelle il dresse un état des lieux des relations diplomatiques qualifiées d’«historiques» entre les deux pays. L’ambassadeur Sow évoque également dans cet entretien la nature multidimensionnelle de ces relations, mais aussi l’importance de relancer le volet économique, en plus des autres aspects de cette coopération Sud-Sud. E Les Afriques Diplomatie : Pouvez-vous nous relater la nature et l’état des relations entre le Maroc et le Sénégal ? S.E. Amadou Sow : Les relations entre le Maroc et le Sénégal sont excellentes. Elles ont traversé des siècles. Je dirais même qu’il est difficile de situer leurs origines, tellement elles sont ancrées et anciennes. Aujourd’hui, je peux dire que les relations entre les deux peuples dépassent même les relations politiques. Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le président de la République du Sénégal Macky Sall entretiennent les meilleures relations possible. En une année, il y a eu des visites croisées des deux chefs d’État. Sa Majesté le Roi, en effectuant une tournée en Afrique, a commencé par le Sénégal. Car pour le Maroc, le Sénégal est la porte d’entrée en Afrique subsaharienne. Et environ quatre mois après, le président Macky Sall a effectué une visite mémorable au Maroc. Sa Majesté l’a très bien accueilli. Il s’agissait d’une visite officielle, mais Sa Majesté a reçu le président Macky Sall avec tout le faste d’une visite d’État. Les relations entre le Maroc et le Sénégal sont donc exceptionnelles. L’inauguration, récemment, de la filiale de Sothema et d’une clinique financée par le Maroc sont autant de choses importantes qui montrent que les relations entre les deux pays sont excellentes à tout point de vue. LAD : Quelle place occupe le volet politique dans les relations entre les deux pays ? S.E.A.S. : Sur le plan politique, le Sénégal et le Maroc ont toujours eu des points de vue convergents. Sur tous les dossiers qui secouent actuellement le monde, les positions des deux pays ont toujours été les mêmes : sur tous les grands dossiers au niveau des instances africaines, mais aussi au niveau des Nations unies. Le Maroc et le Sénégal sont plus que des pays amis, ce sont des alliés. Maintenant, le principal défi que nous avons, c’est de faire en sorte que les relations économiques soient à la hauteur des excellentes relations politiques qui ont toujours existé entre les deux pays. Sur le plan économique, il y a des difficultés pour faire avancer les choses. Ce qui se passe entre la Sothema et le Sénégal permet de franchir un pas important, parce que l’installation d’une usine et la volonté de la Sotehma de faire du Sénégal son hub pour l’Afrique de l’Ouest sont une décision salutaire qu’il faut magnifier. LAD : Pouvez-vous nous dire deux mots sur les principaux volets que recouvre cette coopération ? S.E.A.S. : Les relations entre le Maroc et le Sénégal embrassent pratiquement tous les domaines. Nous avons signé presque une centaine d’accords de coopération qui couvrent pratiquement tous les domaines. Dans le domaine de la santé, dans le domaine économique, de la protection de l’investissement, en matière de jeunesse et de sport, de l’enseignement supérieur, etc. Dans le domaine de l’enseignement supérieur, nous avons un accord extrêmement important qui fait que, chaque année, le Sénégal envoie une centaine d’étudiants au Maroc et le Maroc en fait de même à Dakar. La plupart des étudiants marocains qui viennent au Sénégal font des études de médecine, de pharmacie notamment. Ce volet est donc extrêmement important. L’envoi d’une centaine d’étudiants chaque année se fait dans le cadre officiel. En dehors de ça, il y a aussi les étudiants qui viennent étudier dans les universités, les instituts et les écoles privées et qui sont même plus nombreux que ceux qui viennent dans le cadre officiel. Ce qui veut dire que dans ce domaine également, les choses avancent très bien. D’ailleurs, je pense que dans les prochains mois, les deux ministères de l’Enseignement supérieur vont se rencontrer, notamment au sujet des réformes qui se passent actuellement au Sénégal, pour faire avancer les choses, et augmenter le nombre d’étudiants qui seront échangés de part et d’autre. Dans le domaine du sport, le Maroc nous a toujours ouvert ses portes. Lorsque notre stade a été suspendu par la FIFA, les deux matchs les plus importants, que le Sénégal allait jouer, nous les avons joués à Marrakech et à Casablanca. Alors même que ces stades étaient fermés aux matchs internationaux à cause du risque de troubles à l’ordre public. Mais lorsque l’ambassade du Sénégal est intervenue, les responsables marocains ont dit que «nous ne pouvons absolument rien refuser au Sénégal». Alors, ils nous ont ouvert ces stades. Donc pour résumer, je dirais que le Sénégal peut obtenir pratiquement tout du Maroc, il suffit juste de le demander. Propos recueillis par Ibrahim Souleymane BIO-EXPRESS S.E. Amadou Sow est ambassadeur de la République du Sénégal au Royaume du Maroc, depuis avril 2013. Avant de rejoindre ce poste à Rabat, il a été précédemment ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Sénégal en République tunisienne. Au cours de sa carrière diplomatique, S.E. Amadou Sow a été aussi conseiller des Affaires étrangères principal, et chargé d’Affaires à l’ambassade du Sénégal au Maroc. AVRIL 2014 • 3 DOSSIER Afrique du Sud, Nigéria, Maroc : Trois modèles pour l’Afrique Aussi bien sur la scène continentale que sur l’échiquier mondial, le rayonnement de l’Afrique du Sud, du Nigéria et du Maroc est incontestable. Leur influence sous-régionale et leur montée en puissance sur la scène internationale pourraient servir de modèles pour les autres pays. Afrique du Sud : ambitions grandissantes La première puissance du continent continue à étendre son influence sur le continent au-delà de son pré carré habituel de la zone sud et est du continent. Une percée qui n’est pas du goût de tout le monde. Dans ce sens, l’un des derniers épisodes porte sur cette tentative de l’Afrique du Sud de sauver le régime de François Bozizé en Centrafrique contre l’assaut des rebelles de la Séléka. Une tentative qui s’est avérée infructueuse et qui a refroidi les ardeurs de la diplomatie sudafricaine qui aurait pu mettre un pied en Afrique centrale, donc hors de sa zone d’influence habituelle. Cependant, ce malheureux épisode n’empêche pas la percée de la première puissance économique du continent sur la scène africaine. L’Afrique du Sud peut, en effet, compter sur ses multiples atouts géostratégiques, pour continuer à jouer un rôle prépondérant sur la scène internationale. L’histoire du pays de Mandela est certes pour quelque chose, mais depuis quelques années, l’Afrique du Sud entend consolider non seulement son leadership continental, mais jouer le rôle de porte-voix du continent. Pour ce faire, le pays ne ménage aucun des atouts dont il dispose, notamment sa puissance économique qui lui permet de jouer dans la cour des grands. Avec un PIB estimé à plus de 371 milliards de dollars en 2012, l’Afrique du Sud est le seul pays d’Afrique à siéger au G20, ce regroupement informel des 20 premières économies mondiales. Le pays a également été depuis près de 3 ans admis sur la short-list des pays émergents des BRICS. Sur la scène continentale, l’Afrique du Sud n’a cessé de jouer un rôle décisif dans la résolution des crises politiques ou militaires qui ont eu lieu dans plusieurs pays de l’Afrique australe. Autant dire que déjà l’Afrique du Sud dispose d’une influence confirmée sur le continent. Et pour l’histoire, c’est à Durban, le 9 juillet 2002, qu’a été adoptée la Charte de l’Union africaine sur les ruines de l’ancienne OUA. Nigéria : un géant en gestation En tant que deuxième puissance économique du continent, le Nigéria reste un pays influent. Néanmoins, des problèmes politiques et sécuritaires internes le fragilisent pour pouvoir assumer pleinement un rôle de premier plan, qui pourrait correspondre à son poids économique et militaire 4 • AVRIL 2014 sur la scène africaine. L’influence du Nigéria s’est effritée ces dernières années, notamment à cause de la priorité accordée par les autorités du pays à la stabilisation de la situation interne. La voie de la deuxième puissance économique du continent, et première puissance de l’espace Cedeao, peine désormais à s’affirmer aussi bien en Afrique que sur la scène internationale. A la décharge de ce pays, les récurrentes crises internes qui l’ont affecté ces dernières années. Il y avait eu d’abord cette longue période d’instabilité qui s’est caractérisée par beaucoup de changement à la tête de l’État, exception faite des deux mandats du président Olusegun Obansanjo, mais aussi et surtout la grave crise sécuritaire qui a émergé ces dernières années avec la nébuleuse terroriste des djihadistes de Boko Haram. Du coup, la diplomatie nigériane s’est affaiblie et le pays ne parvient plus à jouer un rôle indispensable sur la scène africaine notamment au sein de l’Union africaine et des organisations régionales comme la Cedeao. Maroc : une nouvelle puissance en Afrique Bien que le Royaume ne soit plus membre de l’Organisation panafricaine depuis 1984, son influence sur le continent n’a cessé de croître. À la manœuvre, le Roi Mohammed VI qui prône une vision axée sur une diplomatie économique et un partenariat Sud-Sud adossé à une nouvelle approche. Jamais le Maroc n’a été aussi présent en Afrique comme il le fait ces dernières années. L’influence du Royaume sur la scène africaine ne cesse de se confirmer. La dernière tournée royale, de février à mars 2014, qui a conduit le souverain dans 4 pays africains (Mali, Côte d’Ivoire, Gui- née et Gabon) confirme bien la pertinence de la vision et des ambitions du Roi Mohammed VI en Afrique, notamment compte tenu des liens historiques qui lient le Maroc à plusieurs pays surtout d’Afrique de l’Ouest et francophone qui constitue la zone d’influence prioritaire du royaume. Le Maroc qui a quitté l’organisation panafricaine, l’OUA ancêtre de l’actuelle Union africaine (UA) depuis 1984, n’a pourtant pas délaissé le continent et a préféré miser sur le terrain de la coopération bilatérale avec des résultats certes contrastés jusqu’au tournant des années 2000, à la suite de l’accession du Roi Mohammed VI au trône. Il faut dire que l’action politique marocaine sur la scène africaine est bien assumée. Le cas le plus illustratif de cette prise de position, c’est le rôle joué par le Maroc dans la résolution des crises politique et sécuritaire au Mali, en Côte d’Ivoire, en Guinée et récemment en Centrafrique. Le royaume a même reçu les remerciements officiels du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon «pour son rôle dans la résolution de la crise au Mali». Par ailleurs, le Maroc se positionne désormais comme une plate-forme économique en direction de l’Afrique et ne cesse de multiplier les initiatives pour étende son influence dans cette région. Désormais, donc, c’est sur le terrain de la diplomatie économique que joue le Maroc. L’occasion aussi pour le royaume d’offrir de nouvelles opportunités à ses entreprises nationales. Conscient du fait qu’il ne peut rivaliser avec des pays à forte capacité financière comme l’Algérie, le Nigéria ou l’Égypte, le Maroc mise sur des partenariats économiques et des investissements importants. Ibrahim Souleymane DOSSIER Interview Le Nigéria est-il toujours influent ? Michel Luntumbue, chargé de recherche au GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) nous livre son analyse sur la nature et l’évolution de l’influence du Nigéria sur le continent. L es Afriques Diplomatie : Le Nigéria reste un grand pays sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le rayonnement de ce pays au-delà de ses frontières ? Michel Luntumbue : Le Nigéria est tout d’abord la nation la plus peuplée d’Afrique, avec près de 177 millions d’habitants, soit près de 60% de la population de toute la sous-région ouest-africaine. Au-delà de ce poids démographique, le pays est aussi la deuxième puissance économique du continent (derrière l’Afrique du Sud) et la 3e puissance militaire d’Afrique subsaharienne (en termes de budget, de capacités de projection, et du point de vue de la qualité des infrastructures et de la modernité des armes utilisées). Le Nigéria est particulièrement respecté pour son rôle diplomatique et son implication dans la médiation de différents conflits survenus sur le continent (au Burundi, en Côte d’Ivoire, en Guinée-Bissau, en RD Congo, etc.), ainsi que pour ses contributions aux missions de maintien de la paix de l’ONU ou de l’UA. Le Nigéria a été à l’avant-garde des efforts de maintien de la paix en Afrique de l’Ouest, en dirigeant au Libéria la première force ouest-africaine d’intervention, devenue par la suite l’Ecomog, qui a empêché la prise de la capitale, Monrovia, par les rebelles de Charles Taylor en août 1990. Enfin, le pays s’est également affirmé au cours de ces dernières décennies comme un pôle culturel majeur, dont l’influence est visible sur l’ensemble de l’Afrique subsaharienne à travers le rayonnement de sa scène musicale et son industrie cinématographique. Les artistes, tels que Femi Kuti ou P-Square, sont plébiscités dans divers pays du continent, tandis que les films de Nollywood (troisième producteur de films au monde derrière Bollywood et Hollywood) dominent le marché africain, et contribuent dans une certaine mesure à la création d’une identité panafricaine. Cedeao intervienne à la suite de la guerre civile fratricide, qui a frappé le Nigéria de 1967 à 1970. Le soutien apporté par Paris et par certains pays francophones aux sécessionnistes de l’éphémère État du Biafra, dans le Sud-est nigérian, a été un important facteur de dissension régionale. Le processus d’intégration dans le cadre de la Cedeao est apparu alors comme la meilleure façon de combler le fossé qui séparait les pays francophones et anglophones d’Afrique de l’Ouest, mais surtout un moyen de réduire l’influence française dans la région. D’une manière générale, la politique étrangère du Nigéria envers ses voisins s’est caractérisée, dès la première moitié des années 1960, par la recherche d’un cadre de coopération. L’alliance et l’intégration dans un cadre institutionnel commun sont donc le principal mode d’action choisi par le Nigéria dans sa politique d’influence sous-régionale. Il s’agit d’une forme d’hégémonie douce («soft power»), qui repose sur sa puissance économique, sur la présence d’une diaspora entreprenante dans les pays de la sous-région, sur le renforcement des institutions sous-régionales – le Secrétariat exécutif de la Cedeao, la Cour de justice de la Cedeao, etc. – établies sur son territoire… la majeure partie de l’activité économique de l’Afrique de l’Ouest est concentrée au Nigéria. Aussi, la valeur du PIB du Nigéria peut être estimée à 60% du PIB régional de l’Afrique de l’Ouest. L’influence économique du Nigéria s’exerce notamment à travers d’importants investissements dans le secteur bancaire. Le Nigéria reste, par ailleurs, le plus important contributeur au budget de la Cedeao, assurant près de 60% de ses coûts de fonctionnement. En 1976, le Nigéria a également créé, en accord avec la Banque africaine de développement (BAD), le Nigeria Trust Fund (NTF) ou Fonds spécial du Nigéria (FSN). Son objectif est de soutenir les efforts de développement des pays membres de la Cedeao à faible revenu nécessitant des financements à taux concessionnels. Cependant, sur le plan militaire, la puissance nigériane reste largement attachée à une conception collective de la prévention des conflits. On dénombre, en effet, aucun cas d’intervention de l’armée nigériane hors de ses frontières, et en dehors d’un mandat onusien de la Cedeao ou de l’Union africaine… LAD : Au niveau des institutions continentales et internationales, le Nigéria parvient-il à faire entendre sa voix ? M.L. : Il existe actuellement un certain débat entre chercheurs nigérians sur le recul supposé de l’influence du Nigéria à l’échelle du continent. Les tenants d’un déclin de l’influence du Nigéria tirent notamment argument de l’élection de Madame Nkosazana Dlamini Zuma à la présidence de la Commission de l’Union africaine, qui a mis fin à la règle tacite de l’abstention des grands pays à briguer les instances directionnelles des institutions sous-régionales et régionales. Par une sorte d’abnégation, le LAD : Peut-on parler de leadership du Nigéria dans la zone de l’Afrique de l’Ouest ? M.L. : Historiquement, le Nigéria figure parmi les initiateurs, en 1975, de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont le siège est à Abuja, la capitale fédérale. Il est significatif que la création de la AVRIL 2014 • 5 DOSSIER Interview Nigéria s’est toujours soustrait de la compétition pour la conquête du Secrétariat général de la Cedeao autant que celle de la présidence de la Commission de l’Union africaine (UA), pour laisser le champ libre aux petites et moyennes nations africaines, dans l’optique d’un renforcement de la solidarité et du sentiment d’appartenance au projet régional et sous-régional. Cette posture d’abnégation, doublée d’un activisme dispendieux au service d’une solidarité continentale, est devenue la cible de critiques croissantes dans l’opinion nigériane, critiques qui font valoir la nécessité d’articuler davantage la politique extérieure du Nigéria à la défense de ses intérêts vitaux et à la recherche de retombées économiques profitables à sa population. Si le rôle prépondérant joué par la France et par le Tchad dans l’intervention militaire au Nord Mali a quelque peu éclipsé la contribution du Nigéria, le pays était bien présent avec quelque 1 200 soldats déployés dans le cadre de la Misma, dont le commandement était assuré par un officier nigérian, avant le passage du relais à la Minusma. Le Nigéria a aussi été l’architecte de l’accord-cadre qui a installé un gouvernement civil de transition à Bamako, après le coup d’État militaire du mars 2012. Toutefois, la situation sécuritaire qui prévaut dans le nord du Nigéria a contraint, dès juillet 2013, au retrait d’une partie des troupes déployées au Mali, afin de renforcer les opérations menées contre les activistes de Boko Haram. Par ailleurs, les énormes dépenses financières et les pertes humaines et matérielles encourues sans contrepartie, au Libéria et en Sierra Leone, ont à l’évidence laissé un impact dissuasif, comme l’indiquent les débats sur l’absence de réciprocité et de retombées pour le Nigéria dans la phase de reconstruction post-conflits de ces deux pays notamment. Le Nigéria reste toutefois un acteur diplomatique de premier plan dans sa sous-région et au sein de l’Union africaine. Il figure aussi parmi les puissances régionales, comme le Brésil ou l’Inde, aspirant au statut de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Plutôt que d’accréditer la thèse d’un déclin de l’influence du Nigéria, il faudrait voir une évolution de sa politique extérieure vers une approche plus pragmatique, qui privilégie plus que jamais le choix du multilatéralisme, ainsi que la nécessaire défense des intérêts économiques et stratégiques du pays. En attendant, la Cedeao reste le levier essentiel de l’influence du Nigéria en Afrique et dans sa relation avec certains partenaires extérieurs comme l’Union européenne (UE). En 2007, en effet, le Nigéria a pesé de tout son poids pour que la communauté ouest-africaine ne signe pas l’Accord de 6 • AVRIL 2014 partenariat économique (APE) avec l’UE, jugé défavorable aux économies africaines. LAD : La «puissance» du Nigéria est-elle liée à son pétrole ? Ou bien existe-t-il d’autres facteurs qui entrent en jeu, selon vous ? M.L. : Le pétrole représente en effet près de 90% des exportations nigérianes et 70% des revenus de l’État. Le dynamisme économique du Nigéria est porté par la demande mondiale des matières premières et produits de base. Le Nigéria détient également les premières réserves de gaz du continent. Toutefois, le Nigéria est aussi un pays agricole, avec 47% de sa population occupée dans ce secteur. Bien que le secteur énergétique ait été dans une large mesure privilégié aux dépens de l’agriculture. Le Nigéria dispose de divers autres atouts comme d’abondantes terres arables, une population nombreuse et en majorité jeune, et sa position géographique privilégiée sur un axe de communication des plus importants. Les firmes nigérianes étendent leurs activités au reste du continent africain. La figure la plus emblématique de l’entrepreneuriat nigérian est probablement celle d’Aliko Dangote, le premier homme d’affaires du continent à dépasser le cap des 20 milliards de dollars (15,3 milliards d’euros) de fortune, propriétaire de Dangote Cement qui compte trois cimenteries au Nigéria et a lancé la construction de nouvelles cimenteries dans treize autres pays africains, afin de porter sa capacité de production globale à plus de 50 millions de tonnes d’ici à 2016. L’émergence progressive d’une classe moyenne, caractérisée par un esprit d’entreprise, constitue aussi un atout indéniable. Cette émergence est elle-même portée par l’essor d’un secteur privé dynamique, dans les domaines des télécommunications, du commerce de détail et des services financiers. En dépit de nombreux écueils persistants – inégalités socioéconomiques, insuffisance des infrastructures de base, déficit d’accès à l’énergie électrique –, des réformes amorcées à la faveur du retour à la démocratie en 1999 ont notamment restauré la stabilité macro-économique du Nigéria, visé davantage de transparence dans la gouvernance et amélioré en partie l’image généralement négative du pays, bien que leur impact reste à évaluer dans le temps. LAD : Aujourd’hui on ne peut pas parler du Nigéria sans penser à la nébuleuse terroriste, notamment Boko Haram. L’expérience du Nigéria dans la gestion des problèmes terroristes pourrait-elle constituer un facteur de nature à renforcer l’influence du pays sur la scène continentale ? M.L. : Il semble difficile d’aborder cette expérience comme une expérience modèle. La stratégie contre-insurrectionnelle du gouvernement nigérian ne semble pas, jusqu’ici, avoir brisé les capacités de nuisance de Boko Haram, tandis que les forces de sécurité nigérianes sont ellesmêmes régulièrement accusées, par les organisations de défense des droits humains, de commettre des exactions sur les civils. Près de 950 détenus, soupçonnés d’être des membres de Boko Haram, seraient morts en détention, en 2013, selon Amnesty International. Par ailleurs, l’utilisation des zones frontalières et des territoires des pays voisins comme sanctuaire par les activistes de Boko Haram fragilise la stratégie de lutte proposée jusqu’ici et engendre notamment des tensions avec le Cameroun. Les autorités du Nigéria réclament un droit de poursuite sur le territoire camerounais afin d’y traquer les activistes de Boko Haram. Il s’agit de la première velléité de projection de la puissance militaire nigériane, en dehors du schéma des opérations de maintien de la paix. Ce nouveau contexte plaide pour de nouvelles approches de lutte contre les menaces de nature transfrontalière et pour une mise en œuvre effective d’une coopération entre pays riverains. LAD : Comment voyez-vous l’évolution du Nigéria sur la scène africaine et internationale dans les années à venir ? M.L. : Selon les projections concordantes de diverses analyses prospectives, notamment celles de la Banque Goldman Sachs, le Nigéria est considéré comme l’un des «Next Eleven», les onze pays appelés à suivre les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) en termes de développement. Avec un taux de croissance annuel qui tourne autour des 7%, le Nigéria pourrait, dans les quinze prochaines années, détrôner l’Afrique du Sud, première économie d’Afrique subsaharienne. Vers 2050, l’économie du Nigéria pourrait même devenir aussi importante que celle du Canada, de l’Italie ou de la Corée du Sud. La diversification d’accords bilatéraux avec les émergents et les partenaires traditionnels du Nigéria a généré, en 2012, l’afflux de 9 milliards de dollars d’investissements directs étrangers, en dépit d’un contexte sécuritaire difficile dans le nord du pays. Le renforcement de la coopération amorcée avec les émergents – Chine, Inde, Brésil – pourrait favoriser un développement axé sur le transfert de technologies. Cependant, pour que le Nigéria puisse réaliser son potentiel, les réformes amorcées pour créer un environnement institutionnel adéquat doivent être poursuivies, notamment dans le domaine du renforcement de l’État de droit, de la transparence, de l’amélioration des systèmes de santé et d’éducation, et enfin dans le développement de secteurs clés, comme celui de l’énergie. Propos recueillis par Ibrahim Souleymane AVIS D’EXPERT Le Maroc, une nouvelle puissance en Afrique Dans cette interview, Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques, analyse les atouts géopolitiques et stratégiques qui font du Maroc une puissance montante sur le continent africain. L es Afriques Diplomatie : Comment analysez-vous la géopolitique du Maroc sur la scène africaine et internationale ? Charles Saint-Prot : Napoléon Bonaparte disait que la politique d’un pays est dans sa géographie. Que nous dit la géopolitique du Maroc ? C’est une nation atlantique qui s’étend de la Méditerranée à la Mauritanie, de Tanger à Lagouira, avec plus de 3 000 kilomètres de côtes le long de l’Atlantique. C’est aussi le voisin proche des nations européennes. Seulement 13 kilomètres séparent, à hauteur de Tanger, ses côtes et celles de l’Europe à Gibraltar. C’est donc une Nation méditerranéenne. Près de 450 kilomètres de côte méditerranéenne de Tanger à la frontière algérienne. Nation arabo-musulmane, le Maroc est en même temps une nation africaine, car le Royaume entretient avec l’Afrique subsaharienne des relations anciennes et étroites, en particulier les pays musulmans où le Roi, commandeur des Croyants – Amir al Mouminine – est particulièrement respecté. On l’a souvent dit, le Maroc est une charnière entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est. Aux portes de l’Europe et de l’Afrique, le Maroc est un pont entre les continents. Depuis les temps les plus anciens, il a toujours été un lieu d’échanges économiques, culturels et religieux d’une très grande importance. Ces constantes géopolitiques expliquent la vitalité de la diplomatie marocaine sur la scène internationale, plus particulièrement en Afrique qui sera l’un des pôles de développement du monde de demain. LAD : Au niveau des institutions continentales et internationales, le Maroc parvient-il à faire entendre sa voix ? C.S.P. : Au sein des institutions internationales, le Maroc est un acteur respecté dont la diplomatie mesurée est appréciée. Il a été élu membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies en 2021-2013, il est élu au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU à Genève. Dans d’autres enceintes, comme l’OCI, il occupe une place de choix, notamment à travers le comité Al-Qods présidé par le Roi du Maroc. Il a également un statut avancé avec l’Union européenne et est membre du Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe. Quant au continent africain, après de misérables manœuvres de l’Algérie pratiquant la diplomatie du carnet de chèques – ou de la valise de dollars – une courte majorité des membres de l’OUA a, en 1984, admis au sein de l’organisation la représentation fantoche des séparatistes du Sahara marocain. Ce faisant, l’OUA a d’ailleurs violé sa propre charte. En effet, l’article 4 dispose que «chaque État africain indépendant et souverain peut devenir membre de l’organisation». Dans ces conditions, le Maroc, pionnier de l’Organisation africaine, s’en est retiré. Mais malgré ce faux pas, le Maroc n’a pas tourné le dos à l’Afrique. Bien au contraire ! L’Afrique représente la dimension stratégique du Royaume chérifien depuis l’antique commerce caravanier, l’islamisation des contrées au sud du Sahara et les liens humains et spirituels noués grâce aux dynasties originaires des régions sahariennes, dont la première fut celle des Almoravides (XIe siècle). Le Maroc, qui est le seul État-nation de la région depuis plus de douze siècles, est aussi le seul pays du Maghreb arabe à avoir eu des relations multiséculaires avec l’Afrique noire, à les conserver et à les faire fructifier dans le cadre d’une politique africaine qui est l’un des piliers de la diplomatie de Rabat. LAD : Selon vous, quels seraient les éléments importants qui pourraient expliquer cette influence du Maroc sur la scène internationale ? C.S.P. : Il y a trois éléments : la vision à long terme, portée par le Roi, la volonté politique, le sérieux et la crédibilité. LAD : L’expérience marocaine dans la gestion des questions sécuritaires, pourrait-elle contribuer à renforcer l’influence du pays ? C.S.P. : De nos jours, toute la zone sahélo-saharienne est en proie à une grande instabilité de l’Atlantique et de la Libye à la mer Rouge. Des liens entre la criminalité organisée, en particulier le narcotrafic, des activistes de certains conflits, par exemple les séparatistes du Polisario, et les groupes terroristes (Aqmi, Mujao, etc.) sont venus aggraver les choses en créant de nouveaux défis sécuritaires. Cela est particulièrement sensible dans la région comprise entre le Sud marocain, la Mauritanie, le Sud algérien, le Mali et la Libye. Cette zone est devenue l’épicentre de l’insécurité régionale qui s’étend progressivement. La crise au Mali a permis de constater l’acuité du risque de voir se former une sorte de «sahelistan», c’est-à-dire d’une zone où règneront des groupes extrémistes, terroristes et maffieux comme c’est le cas en Somalie. À cet égard, les événements récents ont démontré que la stabilité dans toute cette partie de l’Afrique ne peut être garantie sans une forte implication du Maroc dans les processus de sécurité et de stabilisation dont certains prétendaient l’exclure. Le principe que la stabilité dans cette partie de l’Afrique ne peut être garantie sans une forte implication du Royaume chérifien, qui présente une exceptionnelle crédibilité dans la lutte contre le terrorisme, est une évidence qui n’échappe pas aux pays concernés et aux experts internationaux. Il a été démontré que la médiation politique du Maroc dans les affaires du Mali et de la région est souhaitée par les acteurs locaux, mais aussi par les puissances extérieures comme la France et, désormais, les Etats-Unis qui semblent enfin avoir découvert qu’il n’est pas possible de prétendre se passer de l’expertise du Maroc dans la recherche d’une solution à la question de la sécurité de la région sahélo-saharienne et à la lutte contre le terrorisme, les trafics d’armes et les autres activités qui constituent des menaces à la stabilité de l’Afrique. Le Maroc dispose d’un important capital de confiance sur la scène régionale, comme sur la scène internationale, parce qu’il est très impliqué dans la lutte antiterroriste et a une vision claire et sans équivoque, ce qui n’est pas toujours le cas de tout le monde. LAD : Comment voyez-vous l’évolution du Maroc sur la scène africaine et internationale dans les années à venir ? C.S.P. : L’engagement pour la coopération SudSud, mise en exergue lors de la récente visite du Roi dans quatre pays africains, est la marque de la redynamisation de la diplomatie marocaine autour d’objectifs prioritaires concrets. On perçoit bien que le Roi Mohammed VI est un visionnaire qui fait du Maroc un acteur clé sur la scène arabe et africaine. Dans ces conditions, il est possible d’affirmer que le Maroc a une action diplomatique de première importance. Le Royaume chérifien est bien une puissance d’équilibre qui lui permet d’être au centre d’un dispositif de coopération nouvelle entre les pays méditerranéens, européens et africains. Comme le déclarait Mohammed VI lors d’un discours à Grenade en 2010, il s’agit bien d’imaginer et de mettre en place «un véritable partenariat stratégique entre l’Afrique et l’Europe, fondé sur les intérêts mutuels, les défis partagés et l’avenir commun à construire». Propos recueillis par Ibrahim souleymane AVRIL 2014 • 7 AVIS D’EXPERT L’Afrique du Sud, une puissance émergente ? François Lafargue est professeur de géopolitique à l’ESG Management School à Paris, il publiera en septembre 2014 une «Géopolitique de l’Afrique du Sud» (PUF). L es Afriques Diplomatie : Comment analysez-vous la situation géopolitique de l’Afrique du Sud sur la scène africaine et internationale ? François Lafargue : La situation géographique de l’Afrique du Sud à l’extrémité du continent africain, et loin de l’Asie comme de l’Europe, ne semble guère avantageuse. Pourtant, la route maritime longeant les côtes de l’Afrique du Sud est, depuis sa découverte par des navigateurs portugais au XVe siècle, une voie de passage majeure pour les échanges internationaux. Aujourd’hui, 10% du pétrole mondial transporté par la mer emprunte ce passage, essentiellement dans un sens ouest-est (pour 70% des bâtiments). Cette route maritime est devenue essentielle depuis une dizaine d’années pour la Chine et l’Inde, puisque transite au large des côtes de l’Afrique du Sud une part significative de leurs importations de pétrole, celles en provenance de l’Afrique de l’Ouest et du Venezuela. Et les volumes d’hydrocarbures transportés devraient continuer d’augmenter dans les prochaines années. La route du Cap reste stratégique et elle est aujourd’hui principalement empruntée par des bateaux transportant des matières premières (comme les minerais et les hydrocarbures), et dont la taille leur interdit d’emprunter le canal de Suez. La position stratégique de l’Afrique du Sud l’amène à exercer une surveillance attentive de la circulation maritime entre les océans Indien et Atlantique. Les missions prioritaires de la marine sud-africaine sont le combat contre le trafic de drogues en provenance d’Asie et d’Amérique latine, la lutte contre la piraterie maritime, la pêche illégale et l’assistance aux bâtiments en détresse. L’Afrique du Sud est aussi un point de passage obligé pour le commerce des pays d’Afrique australe et centrale, qui ne disposent guère d’alternative à la traversée du territoire sud-africain (qui abrite le tiers du réseau ferroviaire de l’Afrique subsaharienne). Car la guerre civile en Angola et au Mozambique a longtemps rendu impraticables les lignes de chemin de fer de ces pays. De même, la ligne de chemin de fer dénommée Tazara (Tanzania-Zambia Railway) reliant Dar es-Salaam à Lusaka, la capitale de la Zambie, construite par les Chinois en 1975 n’a jamais été correctement entretenue. Plusieurs entreprises chinoises ont entrepris la réhabili- 8 • AVRIL 2014 tation de lignes de chemin de fer en Afrique australe, mais ces travaux dureront encore plusieurs années. La qualité des infrastructures des ports sud-africains est aussi sans équivalent en Afrique. Le volume de marchandises passant par les six premiers ports d’Afrique du Sud (Richards Bay, Durban, Saldanha Bay, Ngqura, Le Cap et Port Elizabeth) équivaut à 60% du trafic portuaire en Afrique subsaharienne et à 90% de celui de l’Afrique australe. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud conserve une certaine emprise sur les économies de ses voisins. LAD : En tant que membre du club des BRIC(S), l’Afrique du Sud a-t-elle la stature d’une puissance émergente ? F.L. : La participation de l’Afrique du Sud au groupe des BRIC depuis avril 2011 (qui est avec ce nouveau membre désormais dénommé BRICS), est jugée par de nombreux économistes comme peu légitime. L’Afrique du Sud répond à plusieurs des critères comme une progression de son commerce extérieur supérieure à celle des échanges internationaux, une hausse régulière du PIB et du revenu par habitant et des entreprises de taille mondiale implantées dans plusieurs pays et dont le capital est en majorité ou en partie détenu par des actionnaires privés. Mais l’économie repose encore trop sur l’extraction des matières premières minières, puisque les 2/3 des exportations sont constituées par les métaux, les pierres précieuses et les produits miniers. La fragilité des institutions démocratiques compromet aussi l’avenir du pays. L’évolution démographique du pays est contrastée, notamment à cause de l’ampleur de l’épidémie de sida. La population du pays devrait s’établir en 2050 autour de 57 millions d’habitants, soit le 10e rang parmi les pays africains contre le 5e aujourd’hui. L’Afrique du Sud serait alors moins peuplée que des pays DOSSIER comme le Mozambique ou le Kenya. Les réticences à qualifier d’«économie émergente» l’Afrique du Sud sont donc légitimes, d’autant qu’aucun effort significatif n’est engagé dans le domaine de l’éducation. Alors que la Chine et l’Inde ont l’ambition affichée de former leur jeunesse pour qu’elle mette son talent et son enthousiasme au service de son pays, l’Afrique du Sud semble éloignée de cette préoccupation. Le taux d’alphabétisation n’a guère progressé depuis dix ans, et le système universitaire s’écarte des exigences académiques internationales. Même si les établissements éducatifs sud-africains figurent parmi les plus réputés en Afrique, ils ne peuvent pas en termes de moyens humains et financiers rivaliser avec les universités situées dans le monde anglo-saxon. LAD : Peut-on parler de leadership de l’Afrique du Sud à l’échelle du continent ? Ce pays parvient-il à influencer la situation du continent africain ? F.L. : Fière d’avoir su mener avec succès une transition institutionnelle reconnue comme exemplaire, l’ambition de l’Afrique du Sud au moment de l’élection de Nelson Mandela a été de promouvoir la démocratie en Afrique et d’être un médiateur, dans de nombreuses crises internationales. L’Afrique du Sud se range aux côtés des mouvements de libération, qui mènent une lutte jugée comparable à celle de l’ANC à l’époque de la ségrégation raciale. Dans cet esprit, Pretoria approuve le combat pour l’indépendance du peuple sahraoui et a reconnu, en septembre 2004, la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Une décision qui s’explique également par les relations cordiales entretenues avec l’Algérie, un soutien de la première heure de l’ANC. La diplomatie sudafricaine comme les grandes figures de la lutte contre l’apartheid apportent leur aide aux Palestiniens et continuent d’entretenir des liens étroits avec les anciens mouvements de libération nationale comme le Frelimo (Mozambique), le MPLA (Angola) le ZANU-PF (Zimbabwe) ou la Swapo (Namibie). Pourtant, ces dernières années ont montré que les principes moraux dont l’Afrique du Sud se réclame restent souvent dans le registre de l’incantation. L’attitude de l’Afrique du Sud au Conseil de sécurité des Nations unies (dont elle fut un membre non permanent pendant les années 2007 à 2009 puis de 2011 à 2013) contredit l’esprit de démocratie affiché par le pays. En janvier 2007, l’Afrique du Sud a voté avec la Chine et la Russie contre un projet de résolution visant à inciter le gouvernement de Myanmar à engager rapidement des réformes politiques. Quelques mois plus tard, en juillet 2008, l’Afrique du Sud a voté là encore avec la Russie et la Chine pour le rejet de la résolution 447, qui prévoyait un embargo sur les livraisons d’armes à destination du Zimbabwe, des sanctions financières et des restrictions pour les déplacements du président Robert Mugabe, et treize autres personnes de son entourage. La dichotomie entre les principes défendus et les actions menées est déconcertante et laisse se dessiner une politique étrangère davantage marquée par des considérations personnelles que par l’intérêt général. Les responsables de l’ANC continuent d’entretenir des relations étroites avec leurs anciens alliés dans le combat contre l’apartheid, comme le colonel Kadhafi (présent lors de la cérémonie d’investiture à la présidence de Jacob Zuma en mai 2009 et qui, deux ans plus tard au moment de la guerre en Libye, se vit proposer l’asile politique) ou Fidel Castro. Les relations avec Israël (qui avait entretenu une étroite coopération militaire avec Pretoria dans les années 1970) se sont fortement détériorées. L’Afrique du Sud a pris conscience que son rôle de missi dominici ne suffisait plus pour résoudre les crises politiques qui secouent le continent noir et de manière plus générale pour s’affirmer sur la scène internationale. Cette réticence à engager l’armée sud-africaine sur des théâtres extérieurs a été levée par Thabo Mbeki, qui a envoyé la South African National Defence Force (SANDF) dans plusieurs opérations de maintien de la paix en Afrique, mais aussi au-delà du continent noir comme au Népal. Au début de l’année 2014, 2 200 soldats sud-africains servent dans le cadre de missions de l’ONU en Afrique (en RDC et au Soudan). Et la marine sud-africaine participe également à la surveillance de l’océan Indien. LAD : Quel rôle l’Afrique du Sud peut-elle jouer sur le continent ? F.L. : Jusqu’au début des années 1990, la minorité blanche soulignait que l’Afrique du Sud était non pas un pays africain, mais une excroissance de l’Europe située sur le continent noir. En vingt ans, l’Afrique du Sud a mis un terme à cet isolement diplomatique, en prenant une place de premier ordre en Afrique. Avec les nations d’Afrique, l’Afrique du Sud, qui est souvent perçue comme une puissance hégémonique, entretient des relations ambiguës. La puissance financière de l’Afrique du Sud (qui représente 30% du PIB de l’Afrique subsaharienne), et les ambitions de ses groupes miniers suscitent une certaine inquiétude en Afrique, d’autant que le solde des échanges commerciaux entre les pays du continent africain et l’Afrique du Sud est largement favorable à cette dernière. Son montant a doublé depuis 2002 pour atteindre 6,3 milliards de dollars en 2012. L’Afrique du Sud, pour faire taire les critiques à son encontre, préfère agir de manière multilatérale en Afrique par le biais de l’Union africaine et de son organe, le Conseil de paix et de sécurité (CPS). L’Afrique du Sud a régulièrement siégé au sein du CPS (entre 2004 et 2007 puis de 2010 à 2012). À ce titre, elle a été médiatrice dans les conflits en Côte d’Ivoire et au Soudan, avec à l’esprit l’idée «d’apporter une solution africaine aux problèmes des Africains», quitte à déroger au droit international. Mais ce rôle est parfois critiqué, car l’Afrique du Sud n’oublie pas de soutenir ses entreprises nationales dans le cadre des marchés publics ou de la fourniture de services comme en RDC et au Soudan du Sud où Mechem, une filiale de Denel, est chargée des actions de déminage depuis 2004. L’Afrique du Sud reste en dépit de ses insuffisances un modèle de démocratie, l’amertume perceptible dans le pays ne doit pas faire oublier les réels progrès notamment dans la lutte contre les discriminations et en faveur des femmes (qui ont une place éminente dans la vie politique). Et si la criminalité comme la corruption de l’ANC sont régulièrement dénoncées, l’Afrique du Sud reste à certains égards un modèle, les élections se tiennent aux échéances prévues, les scrutins ne sont guère entachés de fraude et la presse est souvent critique avec le pouvoir. Propos recueillis par Ibrahim Souleymane AVRIL 2014 • 9 MOUVEMENTS ET NOMINATIONS Le Burkina Faso a nommé un nouvel ambassadeur à Moscou Nouvel ambassadeur de la Mauritanie en Allemagne Le diplomate Mohamed Mahmoud S.E. Antoine Somdah Ould Brahim Khlil est le nouvel ambassadeur du Burkina Faso a été nommé amauprès de la Fédérabassadeur de la tion de Russie. Il a Mauritanie en Alremis les copies figulemagne. Jusqu’à rées de ses lettres de sa mutation, il était ambassadeur de la Mauritanie à Paris. Il sera créance aux autorités du ministère des Afremplacé par S.E. Wagne Abdoulaye Idrissa, qui était chargé de faires étrangères russe, mission auprès de la présidence mauritanienne, qui devient donc le 7 mars 2014. La Mission diplomatique ambassadeur en France. burkinabé rouvre ainsi ses portes à Moscou. Avant sa nomination, il avait été notamment secrétaire général de l’Institut des Hautes Études internationales (Inhei), premier conseiller à la Mission permanente du Burkina Faso auprès des Nations unies à New York, aux USA, membre de l’équipe du Burkina Faso au Conseil de sécurité des Nations unies. S.E. Antoine Somdah est titulaire d’un diplôme de troisième cycle en droit international et en diplomatie. Il parle couramment russe et anglais. Afrique du Sud : nouvel ambassadeur auprès des Nations unies La Biélorussie accrédite un nouvel ambassadeur auprès de l’UA Le nouveau représentant permanent de la République d’Afrique du Sud auprès des Nations unies (Vienne), S.E. Tebogo Seokolo, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, a présenté ses lettres de créance à Yury Fedotov, directeur général de l’Office des Nations unies à Vienne. S.E. Tebogo Seokolo est également ambassadeur de l’Afrique du Sud en Autriche. L’ambassadeur de la Biélorussie en Éthiopie et représentant permanent de son pays auprès de l’Union africaine (UA), S.E. Dimitry Kuptel, a présenté à Addis-Abeba ses lettres de créance à la présidente de la Commission de l’UA, Mme Nkosazana Dlamini-Zuma. Lors de la rencontre, l’ambassadeur Dimitry Kuptel a exprimé la volonté de son pays d’établir des relations avec l’UA et ses pays membres. Fadel Benyaich, ambassadeur du Maroc en Espagne S.E. Mohamed Fadel Benyaich a été nommé ambassadeur du Maroc en Espagne par le Roi Mohammed VI. M. Benyaich est un spécialiste des rela- Le Qatar accrédite un nouvel ambassadeur au Mali S.E. Abdoulrahman Bin Ali Al Kubaisi, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Qatar au Mali, avec résidence à Nouakchott, a présenté ses lettres de créance au président malien Ibrahim Boubacar Keita. Le diplomate qatari a été accrédité à quelques heures d’un déplacement officiel du président malien dans l’Émirat du Golfe. tions Maroc-Espagne qui connaît bien le dossier de la coopération économique entre les deux royaumes. Une coopération notamment couronnée par l’accord entre l’archipel des Canaries et la région. Il remplace à ce poste le Sahraoui Ahmed Ouled Souilem, bon connaisseur des rouages politiques de la diplomatie entre les deux pays. Kigali, Rwanda La prochaine assemblée annuelle du Groupe de la BAD se tiendra à Kigali au Rwanda. Le thème de la rencontre est : «Les 50 années à venir : L’Afrique que nous voulons». Du 22 au 24 mai 4ème Conférence annuelle de l’Union africaine pour la renaissance, à Pretoria Thème : «Cinquantenaire de l’Organisation de l’Unité africaine/Union africaine (OUA/UA) et son avenir : À la recherche de solutions africaines aux problèmes africains». Du 23 au 25 mai 2014 3ème édition New York Forum Africa à Libreville, au Gabon La 3ème édition du New York Forum Africa se tiendra du 23 au 25 mai 2014 à Libreville, au Gabon. Le thème de cette année sera la Transformation du continent. AGENDA DIPLOMATIQUE Du 2 au 3 avril 2014 Sommet Afrique-Europe à Bruxelles Cet événement sera une opportunité pour l’Europe de repenser son partenariat et son agenda avec le continent africain. Du 5 au 11 avril 2014 Forum urbain mondial (FUM) à Medellín, Colombie Organisée par ONU Habitat depuis 2002, cette 7ème édition du Forum urbain mondial sera consacrée à 10 • AVRIL 2014 «L’équité urbaine en développement - Des villes pour la vie». Du 10 au 11 avril 2014 UA/3ème Conférence des ministres africains des Transports La troisième Conférence des ministres africains des Transports se tiendra en Guinée équatoriale. Du 6 au 9 mai ONU/Commission économique pour l’Afrique, Addis-Abeba La réunion du groupe spécial d’experts sur les statistiques du com- merce extérieur de l’Afrique se tiendra à Addis-Abeba, en Éthiopie du 6 au 9 mai. Du 19 au 23 mai 2014 Sommet mondial sur la société de l’information, Genève, Suisse Ce Sommet est organisé par l’UIT, une agence de l’ONU. Il vise à réduire l’inégalité visà-vis de l’accès à l’information à travers les NTIC et l’Internet. Du 19 au 23 mai 2014 Assemblée annuelle du Groupe de la BAD, POINT DE VUE Afrique : la révolution économique a commencé heure de l’Afrique a sonné. Depuis quelques années déjà, de nombreux indices le prouvent. L’Afrique entame une révolution économique et attire des acteurs de premier plan venant du monde entier. Telle la Chine au début de son décollage économique dans les années 80, le continent africain réunit aujourd’hui l e s i n g r é d i e n t s q u i lu i p e r m e t te n t d’amorcer son décollage. L’ Volonté politique On peut noter ces dernières années une nouvelle volonté politique de nombreux gouvernements africains en faveur d’un changement pour mieux faire évoluer leurs pays, notamment pour renforcer l’économie et construire des infrastructures. Dans différentes régions du continent, on obser ve des chantiers importants de construction d’infrastructures, d’usines, etc. Parfois, des zones entières sont aménagées dans certains pays comme le Maroc, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud, pour accueillir ces nouveaux investissements. Beaucoup de pays ont mis en place ces dernières années des plans ambitieux pour favoriser leur émergence économique : Sénégal (avec le plan Sénégal Émergent), la Côte d’Ivoire, le Gabon, etc. Plusieurs pays viennent de lancer de vastes plans de construction d’infrastructures : Algérie (60 milliards de dollars d’ici à 2019), Nigéria, etc. Les financements qui faisaient défaut autrefois commencent à se débloquer. On a vu par exemple le Sénégal négocier un financement de 4,9 milliards de dollars auprès de la Chine, ou encore le Maroc qui négocie des milliards de dollars auprès des monarchies du Golfe, par exemple. Progrès économiques Avec ses 54 pays, l’Afrique est souvent perçue par les investisseurs étrangers comme un grand État fédéral. Un point de vue qui permet effectivement de simplifier la vision de ce continent longtem p s con s i d é r é com m e u n e ter re hostile. Dans cette perspective, si on assimile l’Afrique à un seul bloc, on peut dire que l’Afrique a un PIB d’environ 1 600 milliards de dollars, une population qui dépasse 1 milliard d’habitants en termes de population totale (dont 350 millions d’habitants dans la classe moyenne et environ 800 millions de personnes dans l’Afrique Subsaharienne). Mais les indicateurs qui captent surtout l’attention du monde depuis quelques années, ce sont les chiffres économiques, puisqu’en 2012-2013 par exemple, 7 pays sur 10 parmi le top 10 mondial de la croissance, se trouvent en Afrique. Parmi les pays qui ont réalisé de forts taux de croissance, on peut citer la République du Congo (8,7%), le Ghana (8,6%), la Zambie (7,9%), le Rwanda (7,6%), la Au cours de ces 10 dernières années, le continent a réalisé une croissance moyenne de 5%. Et depuis 2010, l’Afrique fait clairement mieux que l’Europe, l’Amérique du Nord et d’autres régions du monde en termes de croissance. Ce décollage économique fait de l’Afrique le nouveau continent émergent de la planète. Gambie (7,5%), la Côte d’Ivoire (7,2%), le Libéria (7,3%), le Tchad (7,2%), le Burkina (7,1%), l’Ouganda (6,6%), l’Érythrée (6,6%), l’Éthiopie (6,5%). Au cours de ces 10 dernières années, le continent a réalisé une croissance moyenne de 5%. Et depuis 2010, l’Afrique fait clairement mieux que l’Europe, l’Amérique du Nord et d’autres régions du monde en termes de croissance. Ce décollage économique fait de l’Afrique le nouveau continent émergent de la planète. Les régimes politiques «fermés» qui avaient des politiques économiques de type marxiste ont laissé la place à des gouvernements plus ouverts et aptes à s’intégrer dans la mondialisation du commerce libéral (à l’exception de rares pays comme le Zimbabwe). Donc, gouvernance écono- Ibrahim Souleymane Rédacteur en chef Les Afriques DIPLOMATIE mique plus responsable, forte croissance économique, émergence d’une nouvelle classe moyenne, etc., sont autant de facteurs qui font de l’Afrique une nouvelle économie importante sur l’échiquier mondial. Défi de la lutte contre la pauvreté Mais ce réveil économique doit être relativisé, puisqu’il ne permet pas pour le moment d’éradiquer la pauvreté sur le continent. En effet, d’après les experts, il faudra atteindre un taux de croissance d’au moins 7% pendant les 20 prochaines années, pour aligner la croissance économique avec l’accroissement démographique du continent, et ainsi répondre aux défis de la lutte contre la pauvreté. Malgré une classe moyenne composée d’environ 350 millions de consommateurs, l’Afrique doit encore «se battre» afin de réduire la pauvreté et les disparités socio-économiques. Mais les pays africains semblent prendre la mesure du défi socio-économique. «Il y a plus de dépenses publiques dans les infrastructures, les écoles et les hôpitaux», explique Jean-Joseph Boillot, coauteur, avec Stanislas Dembinski, du livre «Chindiafrique – La Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain». Les disparités commencent à se réduire grâce à la pénétration des nouvelles technologies. En 2013, le continent compte quelque 253 millions d’abonnés mobiles et 502 millions d’abonnements (cartes SIM uniques ou numéros de téléphone), contre 105,2 millions et 165,6 millions respectivement en 2007. En 2013, le continent compte également quelque 140 millions d’utilisateurs internet en 2013. Dans l’ensemble, les signaux restent encourageants. Ces dernières années, on peut noter une amélioration de la stabilité politique relative en Afrique, mais aussi une percée au niveau géopolitique sur la scène internationale. L’Afrique est de mieux en mieux représentée dans les instances internationales et les pays africains ont considérablement amélioré leur capacité et leur pouvoir de négociation au niveau international. AVRIL 2014 • 11