L`immigration des commerçants chinois dans la Bucarest

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L`immigration des commerçants chinois dans la Bucarest
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L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest
postcommuniste
Rixta Wundrak
Revue d’études comparatives Est-Ouest / Volume 41 / Issue 04 / December 2010, pp 149 - 170
DOI: 10.4074/S0338059910004079, Published online: 03 January 2011
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Rixta Wundrak (2010). L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest postcommuniste.
Revue d’études comparatives Est-Ouest, 41, pp 149-170 doi:10.4074/S0338059910004079
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Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2010,
vol. 41, n° 4, pp. 149-170
L’immigration des commerçants chinois
dans la Bucarest postcommuniste
Rixta Wundrak
Docteur en Sociologie, Georg-August-Universität Göttingen, Methodenzentrum Sozialwissenschaften (Centre de recherche sur les méthodes en sciences
sociales), Göttingen
([email protected])
Résumé: Depuis la chute du communisme, la Roumanie connaît une immigration chinoise
notable. Celle-ci, encore méconnue des chercheurs, est largement le fait de commerçants
venus en pionniers et rejoints par la suite par d’autres catégories de migrants. Cette immigration sera appréhendée à travers son insertion dans le tissu social, économique, politique
et institutionnel roumain. Ces entrepreneurs, qui ont vite attiré l’attention des autorités et
des médias nationaux, sont concentrés dans la capitale où ils ont rencontré une structure
d’opportunité favorable à leurs activités commerciales ; très présents sur les marchés bucarestois, ils participent du processus d’ethnicisation de l’économie et du marché de l’emploi.
La réussite économique ne touche pourtant qu’une partie d’entre eux et les évolutions de la
politique migratoire roumaine renforcent les déséquilibres internes à la population chinoise
en favorisant un petit nombre d’hommes d’affaires chinois.
Mots clés :Migration, Roumanie, Chine, immigration chinoise, politiques migratoires.
150 Rixta Wundrak
Depuis 1990, les nouvelles migrations d’Asie de l’Est en direction de
l’Europe orientale représentent l’un des flux majeurs en Europe
(Guérassimoff, 2003 ; Nyíri & Savaliev, 2002 Benton & Pieke, 2000 ; Ma
Mung, 2000 ; Pieke et al., 1999). La Roumanie ne fait pas exception et l’immigration chinoise qui la touche est digne d’attention. Concentrée dans la
capitale, elle a atteint, en 1997 et 1998, son plus haut niveau avec environ
20 000 personnes installées à Bucarest, avant de diminuer puis d’osciller
entre 6 000 et 12 000 individus. Il s’agit d’une population très hétérogène,
originaire de différentes régions de République populaire de Chine (RPC),
de Shanghai ou Pékin, mais aussi de régions traditionnelles d’émigration.
Les migrants rencontrés pour cette recherche viennent des provinces de
Zhejiang, Hunan, Jiangsu, Fujian, Hubei, Shandong, Liaoning, Helongjiang.
La population enquêtée est largement féminisée (36 % de femmes) et les
migrantes autonomes y sont nombreuses, ce qui la distingue d’autres flux
en Europe. Elle est composée d’étudiants, d’intellectuels, de journalistes,
de travailleurs, de commerçants et de représentants de professions diverses. Cette diversité s’est toutefois atténuée une fois en Roumanie, car une
large majorité des Chinois résident à Bucarest et travaillent comme petits
commerçants sur les marchés bucarestois.
Seule une partie d’entre eux a bénéficié d’un réel succès économique.
Les entrepreneurs ont généralement immigré de leur propre chef avant
de faire venir des travailleurs chinois qui, eux, ne séjournent en Roumanie
que temporairement et dans une grande précarité, avec des visas de tourisme et sans la moindre connaissance de la langue roumaine. Les difficultés
que ces derniers rencontrent pour obtenir des titres de séjour, pour pallier l’absence de sécurité sociale ou encore pour s’intégrer dans la société
locale ont toutefois créé des liens entre les migrants chinois. Ces obstacles
sont en effet à l’origine d’une multitude de réseaux sociaux aux fonctions
très diverses qui structurent non seulement la migration mais encore les
relations transnationales avec la RPC et les provinces de provenance
des migrants. Ils facilitent l’organisation de la population chinoise, en lui
fournissant les services qu’elle recherche (médecine chinoise et garde
. Ces chiffres résultent du croisement de plusieurs sources collectées entre 2003 et 2007 :
interviews d’experts, distribution des journaux chinois à Bucarest, analyse de données
publiées par l’Institut national roumain des statistiques (Institutul naţional de statistica din
România, INSSE), de l’Office national roumain du registre du commerce (Oficiul national
al registrului comerţului), et de ceux relatifs aux visas accordés entre 1989 et 2003 par le
ministère roumain de l’Intérieur.
. Doctorat sur l’immigration chinoise à Bucarest, réalisé à l’Université de Potsdam (voir
Wundrak, 2010).
. Cette proportion est tirée des 50 questionnaires remplis par des commerçants chinois travaillant sur les marchés bucarestois et a été confirmée par le Président de l’Association des
femmes chinoises chefs d’entreprises à Bucarest, interviewé le 24 octobre 2003.
. Analyse secondaire de données statistiques. Voir aussi Constantin et al., 2004.
. Voir les données de l’Office national roumain du registre du commerce.
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d’enfants, par exemple). Si de tels liens sont parfois d’ordre religieux, ils
sont surtout commerciaux. Les activités des petits commerçants chinois
en Roumanie s’appuient sur ces ramifications qui sous-tendent tant les
relations commerciales avec l’Asie que l’essor des activités des migrants
qu’à l’intérieur du pays où ils structurent en outre les rapports avec les
autres minorités ethniques ou économiques. D’une façon générale, dans
l’ensemble des États postcommunistes passés par la transition, ces liens
commerciaux sont largement inscrits dans l’économie informelle et vont
de pair avec une certaine précarisation du petit commerce.
L’immigration en Roumanie est encore peu étudiée et aucune étude
scientifique n’a encore été consacrée à celle d’origine chinoise. Lorsque
nous avons commencé la présente recherche en 2003, seul un rapport
de l’IOM traitait de cette question (Lăzăroiu, 2004). Les statistiques et
données officielles sur le sujet n’étaient pas disponibles et les milieux
universitaires et politiques concentraient leur attention sur l’émigration
de la minorité roumano-allemande vers l’Allemagne et sur la circulation
migratoire de la main-d’œuvre roumaine à l’étranger (voir entre autres
Constantin et al., 2004 ; Lăzăroiu, 2004 ; Michalon, 2003). L’essor de l’immigration « a eu lieu clandestinement, en silence, dans l’indifférence du
public et des autorités » (Lăzăroiu, 2004, p. 10). Il est vrai que, jusqu’au
milieu des années 2000, les autorités cherchaient à dissimuler la présence
d’immigrés dans le pays : « Pour le moment la Roumanie n’est pas un pays
d’immigration. C’est ce que je constate. (…) Ce n’est vraiment pas un problème, si vous voulez, nous parlons d’une poignée de personnes et ce n’est
pas vraiment une question importante. » Aborder le sujet restait tabou.
En revanche, les hommes politiques se montraient prolixes sur la sécurité
des frontières et promouvaient une attitude défensive face aux étrangers.
Cette tendance a été renforcée lorsque la Roumanie a intégré l’OTAN, en
2004, puis l’Union Européenne, en 2007 ; ces adhésions se sont d’ailleurs
accompagnées de controverses sur la capacité du pays à contrôler ses
frontières et à lutter contre l’immigration clandestine (Baldwin Edwards,
2005 ; Lăzăroiu & Alexandre, 2005 ; Constantin et al., 2004). Dans les
milieux internationaux de « gestion » des migrations, la Roumanie véhiculait l’image d’un espace de transit assez négative pour que Bucarest fût
qualifiée de « centre international du crime organisé et du trafic d’êtres
humains » (Lăzăroiu & Ulrich, 2003). Cela a incité les autorités roumaines
à s’efforcer de mettre en œuvre une politique migratoire conforme aux
. Ce rapport expliquait les déficits de la recherche sur le sujet par la fragmentation des
statistiques officielles, le très fort manque d’intérêt des autorités concernées, le refus des
fonctionnaires de parler des migrations, et les difficultés à entrer en contact avec les migrants sans papiers pour les faire parler de leur expérience (Lăzăroiu, 2004).
. Entretien auprès du ministère du Travail et des Affaires sociales, Bucarest, 28 novembre
2002, en roumain.
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attentes extérieures, c’est-à-dire destinée à contrôler les demandes d’asile
et les migrations irrégulières.
Les médias, pour leur part, insistaient sur les « sindicatele criminale » – « syndicats criminels » – (Cândea & Radu, 2003, p. 3) des Chinois et
mettaient en avant leurs relations avec des « réseaux criminels d’origines
ethniques diverses ». Les ressortissants des pays du Proche Orient, de la
Chine et de la Russie passaient pour être impliqués dans la contrebande
et le trafic d’êtres humains. Plus généralement, l’immigration était décrite
comme un « danger de l’extérieur » et une « menace pour la société roumaine » (Cândea & Radu, 2003, p. 1). Les discours médiatiques intégraient
les migrants chinois dans une rhétorique de menace (Ruhrmann, 1997) et
une logique d’« ethnicisation du crime » – ethnicisation of crime (Pütter,
1998).
Cette construction discursive de l’Autre contraste fortement avec les
expériences des migrants pendant la période de transition, ainsi qu’avec
les logiques complexes qui ont présidé à la constitution de leurs réseaux
relationnels. Les immigrants ont en effet dû faire face à un environnement socio-économique, politique et institutionnel où l’économie souterraine – shadow economy (Mungiu-Pippidi, 2000 ; Ciupagea, 2002 ; Neef
& Adair, 2004) et la corruption des institutions étatiques étaient loin
d’être négligeables, l’économie informelle bucarestoise représentant entre
30 % et 50 % du PIB de la Roumanie en 1998 (Adair, 1985 ; Duchêne,
1999 ; Mungiu-Pippidi, 2000 ; Ciupagea, 2002)10. Le passage au marché
de libre échange a imposé une certaine flexibilité socio-économique de
l’ensemble de la population, immigrés compris. Le caractère informel de
la petite production et la prolifération des micro-entreprises privées ont
donné corps à la notion de « démarrage de transition » (Duchêne & Rusin,
2002 ; Duchêne 2004). Enfin, comme dans d’autres pays d’Europe de l’Est
(Pologne, Ukraine, Hongrie), le marché de l’emploi a été traversé par « un
processus d’ethnicisation, surtout au regard de certains types d’activités et
de certains pays d’origine » (Iglicka, 2005, p. 103).
Dans un tel contexte, seule la catégorie des commerçants chinois a vu son
existence reconnue d’emblée. Leurs activités ont très vite attiré l’attention
des représentants politiques. Et pour cause : cela leur permettait de légitimer l’immigration en la présentant comme un atout pour l’économie rou. Entretien réalisé avec le journaliste Paul Radu (30 juin 2004, en anglais).
. Une image similaire ressort des discours sur la ville de Timişoara (Ouest de la Roumanie) :
une longue rue d’un district ancien de la ville, appelé « Josefin », est surnommée la « Bande
de Gaza » dans l’argot local car elle est pleine de petits bazars où sont vendus des produits
chinois et arabes.
10. Cette structure économique découlait de l’ancien système. Pendant la dictature de
Ceauşescu, l’économie informelle compensait les dysfonctionnements chroniques de
l’économie planifiée (Adair, 1985 ; Neef & Adair, 2004).
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maine. Son caractère temporaire était également mis en avant, de manière
à présenter la Roumanie comme un pays de transit et non d’installation et
de faire des migrants commerçants des « investisseurs bienvenus ». C’est
donc sur eux que la présente analyse portera. Nous appréhenderons l’immigration des commerçants chinois à Bucarest à travers leur insertion dans
le tissu social, économique, politique et institutionnel roumain. À cette fin,
l’analyse mobilisera le concept d’« incorporation mixte des entrepreneurs
migrants » – mixed embeddedness of immigrant entrepreneurs (Rath &
Kloosterman, 2001). Cet outil est, à nos yeux, pertinent pour expliquer
« l’enracinement plutôt concret dans les réseaux sociaux des immigrants »
(Rath & Kloosterman, 2001, p. 2) ainsi que leur « enracinement plus abstrait dans l’environnement socio-économique et politico-institutionnel du
pays de résidence » (ibidem).
L’efficacité de ce concept repose sur l’interprétation qualitative
(Rosenthal, 1997, 2005), démarche qui met en lumière les contextes locaux
et globaux dans lesquels l’immigration a émergé. Cette approche permet
d’interroger des phénomènes nouveaux et méconnus et d’élaborer des
thèses fortement appuyées sur des données empiriques (Strauss & Corbin,
2004). Pour cela, plusieurs techniques ont été combinées : analyse de discours (Keller, 2001), questionnaire, observation participante (Emerson et
al., 1995 ; Hirschauer, 2001), entretiens biographiques (Rosenthal, 2005),
analyse de statistiques11. Pour mener à bien notre étude, nous nous sommes inspirée de la sociologie de la connaissance (Keller et al., 2001 ; Keller,
2008) et nous sommes fondée sur l’enquête de terrain que nous avons réalisée sur les marchés des banlieues nord de Bucarest12.
11. Analyse de données publiées par l’Institut national des statistiques de Roumanie, de la
Chambre de commerce de Bucarest, et de statistiques non publiées du ministère roumain de
l’Intérieur sur les attributions de visas entre 1989 et 2003. Pour évaluer le nombre d’étrangers résidents de longue durée en Roumanie, j’ai utilisé les données sur les autorisations de
visa accordées entre 1989 et 2003 et sur les permis de séjour (six mois, un an ou cinq ans).
Sur la période considérée, la majorité des visas a été accordée à des Chinois (8 750), puis
à des Turcs, des Irakiens et des Syriens. Outre le recensement de 2002, les données sur les
permis de travail et le passage de frontières, j’ai utilisé les statistiques sur les entreprises
en Roumanie. Toutefois, ces données diffèrent les unes des autres et expliquent en partie
les incohérences de certains rapports (Constantin et al., 2004 ; Nyíri, 2003). Une comparaison des différentes sources montre qu’entre 1989 et 2003, la Turquie, la Chine, la Syrie,
le Liban, l’Irak et l’Italie représentent les principaux pays d’origine des étrangers installés
en Roumanie. Les données sur les migrations irrégulières (confrontation des expertises et
études internationales aux données de la police nationale) confirment ces origines géographiques des migrants (Online Migration News, 2004 ; Lăzăroiu, 2004 ; Mateescu, 2000).
12. 44 entretiens y ont été menés en 2004. L’enquête a en outre inclus des interviews avec des
experts ainsi qu’une analyse des journaux roumains suivants : Adevărul, Gardianul, Ziua, Cotidianul, Allgemeine Deutsche Zeitung für Rumänien, România Liberă, Evenimentul Zilei, Cronica
Română, Libertatea, Jurnalul Naţional, Capital, Curierul Naţional, Actualitatea Românească – ziarul românilor de pretutindeni, Jurnalul de dimineaţa, Dilema.
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1. La Roumanie, un pôle du nouvel espace migratoire chinois dans le
monde postcommuniste
L’immigration chinoise en Roumanie a commencé dès la chute du régime communiste. Son histoire présente quelques caractéristiques. Il s’agit
essentiellement d’une ré-émigration à partir de pays proches, d’Europe
centrale, des Balkans ou de l’ex-URSS. Les commerçants y ont d’emblée
joué un rôle déterminant : ils sont les pionniers du flux migratoire ; lequel
fait partie intégrante d’un processus amorcé dans les années 1980 lorsque
la République Populaire de Chine a commencé à afficher ouvertement
ses ambitions économiques. Trois développements internes à la RPC ont
contribué à asseoir les conditions économiques et politiques nécessaires à
une nouvelle émigration. La privatisation des entreprises parapubliques,
l’introduction des instruments capitalistes dans la politique économique
(Giese, 2000) et l’ouverture du marché à l’exportation ont favorisé une
intégration progressive de la Chine dans l’économie mondiale. Les activités des migrants à Hong Kong, Taiwan et Singapour mais aussi au Japon,
aux États-Unis et en Europe ont grandement contribué à l’émergence de
la Chine comme acteur économique majeur. Les migrants sont, de ce fait,
devenus prioritaires pour les gouvernants chinois. Le lien étroit avec leur
pays d’origine découlait de la stratégie de modernisation et d’ouverture
planifiée et contrôlée par la direction du Parti Communiste (Castells, 2003,
p. 323) ; ce qui, en retour, a servi à renforcer le contrôle qui s’exerçait
sur eux par des relations transnationales de différents types. À la fin des
années 1980 et au début des années 1990, de nombreux Chinois – surtout
des commerçants du textile – ont été fortement encouragés à s’engager sur
le marché des exportations : « La Chine était endettée et voulait résoudre
ce problème en faisant du commerce avec des pays étrangers. Rappelezvous que tout appartenait à l’État, donc le gouvernement a demandé aux
gens : “Avez-vous des relations à l’étranger ? Bien, ne me poussez pas à
vous contraindre à rester ici. Et puisque vous produisez déjà du textile,
il vaut mieux expédier à l’étranger” »13. L’émigration a aussi été facilitée
par le fait que les villes industrielles des provinces côtières de l’Est de la
Chine étaient devenues, au milieu des années 1980, des destinations de la
migration interne de main-d’œuvre provoquée par les licenciements massifs dans d’autres régions de Chine. De larges pans de la population sont
ainsi entrés dans la mobilité (Giese, 2000)14. Dans le cadre de ces mutations
économiques de long terme, deux événements politiques particuliers et
distincts ont catalysé les nouveaux mouvements migratoires vers l’Europe
13. Citation extraite de l’entretien avec Wen Xuan (en roumain). Les noms des personnes
interrogées ont été changés afin de garantir leur anonymat.
14. De nouvelles professions liées à l’organisation des migrations ont alors vu le jour. Elles
sont devenues partie intégrante du cadre infrastructurel nécessaire aux mouvements migratoires (Giese, 2000).
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de l’Est. En 1988, la Hongrie a décidé de lever l’obligation de visa pour les
ressortissants chinois. En 1989, le massacre de la Place Tiananmen, le gouvernement chinois, après avoir usé de violence pour réprimer les étudiants
protestataires a poussé de nombreux intellectuels et hommes d’affaires à
émigrer (Nyíri & Savaliev, 2002). En l’espace de deux ans, près de 40 000
Chinois sont arrivés à Budapest qui est alors devenue l’une des destinations principales pour les nouveaux migrants chinois.
Belgrade, Varsovie et Moscou se sont également distinguées comme
carrefours à partir desquels les migrants commerçants ont commencé à se
diffuser en Europe de l’Est (Portyakov, 1999). Moscou est l’une des destinations les plus populaires des migrations chinoises dans l’espace ex-communiste. Ce lien migratoire est ancien, tout comme les flux entre la Chine
et la Pologne (Roe, 2002). Depuis 1991, les mouvements vers la Russie sont
d’ailleurs bien plus volumineux que vers d’autres pays d’Europe de l’Est
(Gelbras, 2002). Leur estimation statistique est toutefois incertaine : près
de 600 000 Chinois auraient immigré en Russie entre 1992 et 2000 (ibid.).
De plus en plus de Chinois qui avaient initialement émigré de Wenzhou
et Qingtian – au Sud-Ouest de la province du Zhejiang – vers la Russie se
sont ensuite orientés vers l’ex-Tchécoslovaquie, la Hongrie ; ils ont souvent poussé jusqu’à l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne (Giese,
2000). L’apogée du flux migratoire, qui a eu lieu entre 1998 et 2001, a également concerné la Roumanie selon la Police roumaine des frontières et le
ministère roumain de l’Intérieur15. La ville de Belgrade, quant à elle, a pris
une importance stratégique particulière à l’époque du bombardement de
la Serbie par l’OTAN, en 1999. La RPC ayant été l’un des rares pays à se
ranger aux côtés du régime du Président yougoslave, Slobodan Milošević,
les citoyens chinois ont été autorisés à s’y rendre sans restriction. Après
le bombardement de l’ambassade chinoise à Belgrade, les liens sino-serbes ont été renforcés (Nyíri, 2003) – comme en témoigne la fréquence
des liaisons aériennes qui reliaient quotidiennement des villes chinoises à
Belgrade. Les migrants-pionniers sont venus de façon autonome et ont dû
construire leurs réseaux (Massey et al., 1998; Pries, 2003; Haug, 2000), alors
que leurs compatriotes arrivés ultérieurement ont pu bénéficier du soutien
des réseaux migratoires dans lesquels toutes sortes d’acteurs et d’intérêts
étaient entremêlés.
Un homme d’affaires chinois venu en Hongrie via la Thaïlande, finalement installé en Roumanie, raconte ses premières expériences et activités
en Europe de l’Est. Il est d’abord arrivé à Budapest : « À mon arrivée en
Europe je n’avais que 2 500 dollars américains en poche. À ce moment, ils
[les Hongrois] faisaient payer 120 dollars par jour aux étrangers cherchant
15. Statistiques non publiées du ministère roumain de l’Intérieur sur les attributions de visa
entre 1990 et 2003.
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un abri. Un agent chinois m’a amené chez lui. Lui-même n’était arrivé à
Budapest que trois mois plus tôt, mais il avait pu trouver un appartement
à louer. Cet homme allait tous les jours à la gare principale de Budapest
pour attendre les Chinois qui arrivaient afin de leur offrir un hébergement.
Il demandait beaucoup d’argent pour cela. Je suis resté chez lui les premiers jours et j’ai pu me procurer tous les papiers nécessaires, y compris le
passeport. Cet homme était un passeur. Le prix variait, cela dépendait si
immigrés dormaient dans un lit ou sur le sol. Il avait, dans le réfrigérateur,
quelques petits plats de nourriture qu’il vendait très cher »16.
En 1992, de nombreux migrants chinois ont quitté Budapest à cause du
renforcement des contrôles migratoires et de la réintroduction des visas.
Ils ont cherché à s’installer dans les pays limitrophes et à y faire du commerce, notamment en Pologne, en République tchèque, en Slovaquie et
en Roumanie (Nyíri, 1999). L’immigration à Budapest ne s’est pas arrêtée,
mais de nouvelles formes de réseaux se sont établies. La nouvelle migration
chinoise vers l’Europe a suivi les mêmes procédures que d’autres migrations mondialisées (Nyíri, 1999 ; Benton & Pieke, 2000) et était « organisée
par des agents professionnels ou des trafiquants, connus sous le nom de
“shetou” (en chinois : têtes de serpent), qui opéraient contre rémunération
dans des réseaux internationaux dirigés par des compatriotes, et parfois
même par des parents » (Giese, 2000, p. 294). La culture de la migration
transnationale et les réseaux de commerce se sont développés à travers
toute l’Europe et sont devenus centraux dans le fonctionnement de ce flux
(Pries, 2003 ; Spaan et al., 2005 ; Waldinger, 1990). Cette évolution est très
instructive au sujet de la transition à l’ère de la globalisation. L’avènement
d’une « nouvelle direction capitaliste » dans les deux contextes, la RPC
et l’Europe de l’Est, a en effet autorisé des hommes d’affaires mobiles
à établir de petits réseaux dans des lieux stratégiques, à travers l’Europe
et le monde. Ils ont ensuite recruté la main-d’œuvre nécessaire dans des
provinces chinoises touchées de plein fouet par le chômage (Giese, 2000 ;
Nyíri & Savaliev, 2002). C’est ainsi que la présence chinoise est devenue
visible à Bucarest.
2. L’émergence du commerce chinois dans l’espace bucarestois
Pendant la transition, de nombreuses places marchandes ont vu le jour
dans les villes d’Europe de l’Est, pour disparaître aussitôt ou, comme à
Bucarest, être transformées en centres commerciaux de grande taille. Leur
apparition – et parfois leur déclin – peuvent être considérés comme des
étalons de la transition économique (Schmidt-Häuer, 2001). Les commerçants chinois ont tout d’abord fait de ces places marchandes leurs
16. Citation extraite d’un entretien avec Ping He (en roumain).
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lieux d’action privilégiés. Les nouveaux arrivés ont en effet rencontré un
contexte favorable à l’implantation de leurs activités. Ils ont su mobiliser
la structure d’opportunité – opportunity-structure (Rath & Kloostermann,
2001) – que le commerce constituait à l’époque de la transition. Ce choix
montre bien que certaines structures sociales influencent les pratiques
économiques des migrants, de même que leur image d’entrepreneurs.
2.1. Commerce à la valise et formation
de nouvelles places marchandes
Les premiers Chinois arrivés à Bucarest étaient de jeunes pionniers,
venus de façon indépendante en Europe, généralement conscients des
« risques » socio-économiques qu’ils encouraient. Ils ne connaissaient des
pays d’Europe de l’Est que ce qu’ils avaient lu dans les journaux ou entendu dire par des amis. Un jeune couple de Zhengzhou17 a choisi d’immigrer
en Europe pour se lancer dans le commerce. Pendant une interview en
2004, l’homme raconte : « La façon dont nous voyions cela ? Eh bien, nous
n’avions rien à perdre »18. Ces propos reflètent bien l’ambiance de l’époque.
Après la chute du régime de Ceauşescu, il n’était pas particulièrement difficile de trouver des « niches » économiques (Spaan et al., 2005 ; Hillmann,
2005 ; Rath & Kloosterman, 2001 ; Waldinger, 1990) en Roumanie – ni,
d’ailleurs, dans les autres pays ex-communistes – car l’approvisionnement
en marchandises était insuffisant.
De nombreux Chinois sont arrivés avec des bagages pleins de marchandises chinoises, produits textiles et petits objets de la vie quotidienne.
Ils vendaient ces biens « directement depuis la valise »19 sur les marchés
du centre-ville de Bucarest. Les Chinois y ont eu une activité commerciale prolixe, dans un climat de profonde insécurité économique et légale :
« Dès l’arrivée à l’aéroport, il y avait une fouille systématique. Ils touchaient toujours des pots de vin – ils disaient : “entrez dans la cabine et
déshabillez-vous !” Vous deviez tout enlever. Ils vous inspectaient, comptaient votre argent et gardaient deux billets. Vous ne pouviez pas opposer
de résistance »20. Le « tourisme à la valise » était alors très répandu dans
les anciens pays communistes et, en Roumanie, il était également pratiqué
par d’autres minorités (les Roms) et d’autres populations migrantes (les
Moldaves) (Michalon, 2007).
Les pots de vin et autres taxes à débourser par les migrants à la frontière roumaine n’ont pas empêché le commerce qui, en quelques années,
s’est organisé. Les marchandises arrivaient en Roumanie par bateau, en
17. Ville de la province du Henan en Chine.
18. Citation extraite de l’entretien avec Wen Xuan (en anglais).
19. Citation extraite de l’entretien avec Xue Ya (en roumain).
20. Citation extraite de l’entretien avec Ma Xuejun (en anglais).
158 Rixta Wundrak
petits conteneurs. Les commerçants se sont regroupés en coopératives
et ont organisé des expéditions plus conséquentes. Les Chinois n’avaient
plus besoin de passer par les voies terrestres ou par les carrefours que
représentaient Budapest ou Moscou, ceux-ci ayant été remplacés par des
réseaux transnationaux directement connectés à la Roumanie par avion
ou par bateau. Le commerce de la RPC avec la Roumanie est bientôt passé
presque exclusivement par les voies maritimes. Constanţa, le port de l’UE
le plus important sur la Mer Noire, situé à 230 kilomètres de Bucarest environ, est devenu un point d’entrée crucial. Au cours de la décennie suivante,
cette jonction commerciale stratégique a joué un rôle décisif pour faire de
Bucarest le lieu d’implantation d’une des communautés chinoises les plus
importantes d’Europe de l’Est, un grand nombre de travailleurs migrants
ayant emboîté le pas aux pionniers.
La commercialisation des articles s’effectuait sur les nombreux marchés
ou bazars, similaires à ceux de Budapest ou Prague, qui ont émergé à
Bucarest au tout début des années quatre-vingt-dix21. Situés dans les banlieues nord de la métropole et reliés aux réseaux routiers et ferroviaires
qui mènent à Constanţa, les bazars à échoppes et containeurs ont été
regroupés au sein d’un espace marchand important et composite. Le nom
de Piaţa Europa (le Marché Europe) lui a été attribué. Les habitants de
Bucarest s’y réfèrent en ces termes : « Allons en Europe ! ».
2.2. Le marché Europa, principal espace de concentration
Bucarest
du commerce chinois à
Le marché Europa est une zone de regroupement de commerces de
gros et de détail. Les détaillants du centre de l’agglomération viennent s’y
approvisionner. Il est très difficile d’identifier les propriétaires et leurs biens
sur le marché – la plupart des vendeurs qui y travaillent l’ignorent euxmêmes. C’est un espace d’emploi pour les Chinois. Les petites entreprises
sont gérées en bonne partie par des migrants et des Roms. De nombreux
habitants de Bucarest y gagnent également leur vie comme travailleurs
journaliers, ce qui « leur permet de survivre », malgré la précarité de leur
statut qui « alourdit les coûts sociaux de la transformation » (Stănculescu,
2004, p. 117).
La zone de commerce est divisée en plusieurs parties gérées par des
administrations ou des sociétés différentes, ce qui provoque des conflits
entre hommes affaires et autorités locales. Depuis l’extérieur, deux parties principales du marché sont identifiables. Il y a une zone de stands
délabrés, endommagés, où subsistent des traces d’incendie. Cette partie est
la plus ancienne ; elle a été construite en 1992 et était gérée, au moment
de l’enquête, par un homme d’affaires roumain à la réputation sulfureuse.
21. En 1994, il existait 22.871 établissements commerciaux à Bucarest (Grama, 2000).
VOLUME 41, décembre 2010
L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest postcommuniste 159
L’autre partie, construite en 1994-1995, est bien réglementée, avec des
stands en bon état, du matériel de nettoyage et un système de sécurité. La
direction de cette dernière était partagée entre trois partenaires d’affaires :
un Chinois, un Turc et un Roumain. Les commerces spécialisés dans la
vente au détail (essentiellement du textile et des chaussures « made in
China ») attirent des revendeurs de toute la Roumanie et des pays voisins. Ils ont également fait la popularité du marché auprès des populations
locales qui le fréquentent abondamment.
Entre 1992 et 1995, les médias ont été singulièrement friands d’histoires
sordides au sujet du marché Europa, insistant sur son caractère informel,
la dangerosité des conditions de commerce, voire les meurtres22. Une telle
focalisation sur les activités illicites – parfois criminelles – qui s’y déroulent23 le marché a alimenté la mauvaise réputation de ce lieu qui reste
pourtant très fréquenté le samedi.
Les marchés chinois de cette période se sont vite transformés en arènes
du pouvoir politique et économique local. Les autorités n’ont pas réagi
de manière efficace aux crimes et ont simplement appliqué leurs procédures policières habituelles. Le tout en l’absence d’une véritable politique
d’immigration. À ces deux phénomènes se sont ajoutés la corruption des
agents de l’État et l’implication de « clans » roumains violents. Enfin, les
migrants chinois ont été, avec la population rom, les principaux boucs
émissaires des problèmes de la transition. Responsables politiques, médias
et opinion publique leur attribuaient les difficultés économiques, politiques et sociales de l’époque. Mes interlocuteurs roumains qualifiaient les
marchés de « dangereux » ; de « mauvaises choses » s’y passaient, et seuls
des « chinezi, arabi şi ţigani » (des Chinois, des Arabes et des Tsiganes),
« des voleurs et des chiens égarés » les fréquentaient. On m’a conseillé
d’éviter d’y aller avec « un porte-monnaie plein » car c’était un lieu « sur-
22. Les journalistes décrivaient ainsi un des dirigeants chinois les plus célèbres de ce milieu :
« Ye Feng, aussi appelé « Fun », est redouté des Chinois de Bucarest ; il a bâti son image sur
le stéréotype du gangster moderne : court et gros, portant un costume noir, lunettes noires,
longs cheveux attachés en queue de cheval, et conduisant une Jaguar noire brillante ». Selon
la presse de 1994, une « triade chinoise » (dont le clan « Rândunica » - « L’hirondelle » bien connu des Roumains) est suspectée d’avoir assassiné plusieurs Chinois. Plusieurs corps
ont été « découverts dans des valises … qui avaient été jetées dans un lac à Bucarest … ou
bouillis jusqu’à ce que la chair se soit détachée des os, portent la signature de ce groupe »
(Cândea & Radu, 2003, p. 2). Une expression populaire employée par les vendeurs renvoie
à ce genre d’histoires : « Fais attention sinon tu termineras dans une valise ! ».
23. Un scandale dans la presse a éclaté pendant la construction du marché, car le directeur de la section « Étranger et Passeport » du ministère roumain de l’Intérieur de l’époque
venait d’en acquérir une portion, sur laquelle un nombre important de vendeurs chinois
travaillaient (Cândea & Radu, 2003). De nombreux immigrants ont obtenu leur visa à la
même époque ; les médias ont insinué que cela ne pouvait être une coïncidence.
160 Rixta Wundrak
peuplé et étouffant » où n’étaient vendus que des « sales trucs de mauvaise
qualité » 24.
2.3. Des opportunités économiques accessibles aux immigrants : l’ethnicisation du commerce
Nonobstant l’environnement menaçant pour les commerçants, les nouveaux immigrés avaient grand espoir de faire de Bucarest une destination
centrale dans leur espace de mobilité. Ils parvenaient en général à entrer
dans le pays et à se faire délivrer des permis de séjour de six mois ou d’un
an25. « La loi portant sur la création d’une entreprise en Roumanie par
des investisseurs étrangers était très généreuse au début des années 1990.
Une petite somme était suffisante pour être considéré comme investisseur
étranger (100 USD) » (Lăzăroiu, 2004, p.14). Des hommes d’affaires chinois en provenance d’Europe Occidentale débarquaient à Bucarest pour
profiter, le temps d’une saison au moins, des opportunités économiques
uniques de l’époque. Un des marchands interrogés admettait que « le chiffre d’affaires journalier était si élevé qu’en rentrant le soir il fallait transporter les espèces dans des sacs »26. Les hommes d’affaire étrangers ne
pouvaient bénéficier des services des institutions financières locales ; ils ne
s’en inquiétaient pas pour autant puisqu’ils avaient davantage confiance
en leurs propres réseaux que dans le secteur bancaire roumain. Les commerçants privilégiaient les transactions en liquide: « C’était uniquement
du cash. Ceci peut être dangereux mais c’est mieux pour les affaires. Si les
clients devaient, par exemple, rédiger un chèque, rien ne me permettait de
savoir s’il serait avec ou sans provision. Je préférais accorder une remise de
10% et obtenir un paiement cash. Le cash, c’était tout ce qui avait de la valeur. Et avec des acheteurs venant d’autres pays et parlant d’autres langues,
il n’y avait pas d’autre moyen d’être sûr »27. En raison des gains journaliers
considérables sur le marché - une conséquence de l’hyperinflation transitoire en Roumanie après la chute du communisme (Duchêne 2006) -,
les hommes d’affaires ont vite été confrontés à une inflation de billets de
banque : « Nous avions un garage, un magasin de réparation de voiture
près du marché. Savez-vous ce que nous faisions avec l’argent ? Il y avait
une fosse dans le sol, on y descendait pour réparer la voiture. C’est là que
nous cachions l’argent et on garait la voiture par-dessus »28.
L’ouverture de nombreux bureaux de change est venue combler les
besoins en devises. Ils étaient bien souvent gérés par des immigrés, venus
24. Extrait des notes ethnographiques de terrain.
25. Statistiques non publiées du ministère de l’Intérieur sur les délivrances de visas en
Roumanie entre 1990 et 2003.
26. Entretien avec Ma Xuejun (en roumain).
27. Entretien avec Ma Xuejun (en roumain).
28. Entretien avec Ma Xuejun (en roumain).
VOLUME 41, décembre 2010
L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest postcommuniste 161
principalement de Turquie, de Syrie, d’Israël, d’Iran et d’Irak, tout comme
les casinos, dans lesquels de nombreuses conversions monétaires se déroulaient. Les commerçants chinois représentaient les clients privilégiés de
ces espaces de change : « Savez-vous ce que les Chinois faisaient pendant
leur temps libre ? Il y avait tellement de casinos à Bucarest et ils savaient
bien pourquoi. C’est là que vous pouviez échanger vos lei29 en dollars. Les
Chinois venaient avec leur chiffre d’affaires journalier en cash – disons
3 000 dollars US – et tentaient leur chance. Dès que le travail est terminé,
les Chinois vont dans les casinos. Bucarest compte dix à quinze casinos où
seuls les Chinois jouent. Ils sont tous gérés par des Arabes »30.
Ces propos reflètent bien la flexibilité économique et la mobilité des
groupes d’immigrants nouvellement apparus dans l’espace bucarestois.
La communauté chinoise a su tirer profit du contexte économique particulier de la transition. La structure d’opportunité rencontrée à Bucarest
s’est avérée favorable au déploiement de leurs activités marchandes. Ils
ont ainsi marqué le tissu urbain bucarestois, dont certains espaces sont
désormais étroitement liés à une présence chinoise notable et visible.
Les réseaux relationnels établis entre les Chinois et les autres groupes
minoritaires, immigrés ou nationaux, sont un élément important pour la
compréhension de la transition. Ils ont joué un rôle déterminant dans
la réussite de ces marchés. Certains commerçants arabes et turcs arrivés
plus tôt dans le pays ont préféré les casinos, les bureaux de change et les
bijouteries aux marchés ; par la suite ils ont investi dans la construction,
l’industrie des loisirs, etc. Ils ont connu une ascension sociale rapide et ont
accédé à la classe des « nouveaux riches ». Pour cela, il leur fallait détenir
une entreprise florissante et un capital financier. La fréquentation des casinos leur permettait d’être vu dans ce milieu, dont ils prétendaient « faire
partie » même si leur capital financier était moindre que celui d’autres clients. Les entrepreneurs roumains et chinois les plus en vue étaient « prêts
à coopérer avec les “ boy scouts ” de la vieille Nomenklatura » (Altvater
& Mahnkopf, 2002, p. 463), ce qui était effectivement nécessaire pour faire
du commerce. Le grand nombre de casinos témoignait de l’importance de
l’économie souterraine31 d’une part, de la relation spécifique qui existait
entre les structures économiques, le capital culturel des immigrés et certaines trajectoires individuelles d’insertion d’autre part.
29. La monnaie roumaine (singulier : leu ; pluriel : lei) renvoie ici au leu roumain en vigueur
jusqu’en juillet 2005 [ROL], et non à la nouvelle monnaie introduite à cette date [RON].
30. Entretien avec Ma Xuejun (en roumain).
31. Les casinos étaient liés à l’économie informelle, au marché noir, au blanchissement d’argent, etc. (Ozon & Cândea, 2004). Certains opérateurs se sont ensuite impliqués dans une
campagne anti-corruption (Bossenz, 2005).
162 Rixta Wundrak
3. La Chinatown de Bucarest : la valorisation politique de la figure
du commerçant chinois
Si la réalité sociologique et économique de l’immigration chinoise à
Bucarest est traversée par des tendances contradictoires, celles-ci sont
tues, voire occultées par les autorités. En témoigne un important projet
urbain : celui d’une Chinatown, espace de concrétisation, de réification et
de valorisation politique du commerçant comme figure centrale de l’immigration chinoise.
3.1. Des commerçants chinois aux statuts très hétérogènes
Le commerce ethnique est apparu à Bucarest pendant la transition. Les
Chinois y ont joué un rôle déterminant, à côté d’autres groupes migrants.
Cependant, la structure d’opportunité rencontrée par les immigrants est
à l’origine tant de leur réussite économique que de leur exclusion sociale.
L’insertion sociale des migrants s’est faite selon des modalités et dans des
espaces spécifiques. Le succès du commerce chinois ne profite qu’à un
petit nombre d’acteurs. Il est en outre relativisé par les obstacles légaux
et sociaux et les incertitudes auxquelles doivent faire face la majorité
des commerçants. Dans une interview, l’éditeur d’un journal destiné aux
Chinois de Roumanie, Li Jianhua, résumait ainsi la situation de la communauté : « le succès médiatisé de certains entrepreneurs chinois a un coût
élevé. Beaucoup d’autres Chinois, prisonniers de l’emploi ou du commerce
de marge, restent socialement et culturellement isolés de la société dans
les pays européens » (interview du 24 mai 24 2005). Lors de l’enquête sur
place, presque la moitié des travailleurs chinois du marché Europe ne possédaient ni visa, ni permis de travail, ni carte de séjour en Roumanie. Cette
conclusion rejoint celles d’autres recherches sur les migrations chinoises
(Online Migration, 2004). Ces travailleurs « criminalisés » (Sassen, 2004 ;
Skinner 2008) – sont habituellement assujettis à des années de dépendance financière et d’endettement vis-à-vis des agents qui les ont amenés
dans le pays, mais aussi vis-à-vis des réseaux locaux d’immigrés. La dette
contractée par le migrant est souvent tellement élevée qu’elle ne peut être
remboursée ni par paiement comptant ni par des années de servitude. Et
si certains groupes d’outsiders (Elias et Scotson, 1994) s’allient, en l’occurrence des groupes de migrants et des minorités nationales, c’est pour faire
face à leur situation sociale précaire et/ou à des discriminations sociales et
économiques32. Les mécanismes de discrimination, semblables à ceux qui
touchent d’autres minorités nationales, les Roms notamment, résultent du
rejet ou de la stigmatisation de la communauté par la population roumaine. Dans la Roumanie postsocialiste, les économies ethniques (Hillmann,
32. Les alliances entre migrants chinois et d’autres groupes discriminés ou marginaux ont
été étudiés aux Philippines (See, 1997) et au Canada (Yu, 2001).
VOLUME 41, décembre 2010
L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest postcommuniste 163
2001) sont certes parfois synonymes de réussite entrepreneuriale mais
elles sont aussi signe de pauvreté. En conséquence, il convient de prendre
en considération la question de la discrimination pour comprendre l’insertion des commerçants chinois (embeddedness au sens de Rath, 2002).
3.2. Des disparités renforcées par les évolutions de la politique
migratoire roumaine
La focalisation sur la figure du commerçant éclaire la position des autorités roumaines à l’égard des aux problématiques migratoires. Jusqu’au
milieu des années quatre-vingt dix, l’Etat roumain a pratiqué une politique
laxiste en matière d’immigration. La situation a quelque peu changé entre
2000 et 2002 après les élections parlementaire et présidentielle, quand le
candidat désigné par le Parti Social-Démocrate (PSD), Ion Iliescu, a été
élu président et a dû mener à leurs termes les négociations pour l’entrée
de la Roumanie dans l’UE. Plusieurs arrêtés ont été promulgués, qui ont
créé des obstacles pour les petites entreprises du type de celles que dirigeaient les Chinois. Ce sont donc à la fois des mesures relatives au contrôle
des migrations et à la réglementation des activités économiques qui ont
affecté les petits entrepreneurs étrangers33. Jusqu’en 2004, les lois relatives
au séjour et aux investissements extérieurs ont été renforcées34. À titre
d’exemple, si une entreprise n’était pas en mesure de fournir des preuves
de revenus réguliers et élevés ou d’un nombre minimal d’employés, les
autorités roumaines refusaient le renouvellement des visas des migrants.
En 2003, le nombre de visas attribués est pratiquement revenu à zéro.
Parallèlement, les fréquents changements de réglementation et la difficulté
à être informé ont provoqué la confusion parmi les commerçants. Les descentes de police et les contrôles d’identité à l’intérieur et aux alentours des
marchés sont devenus très fréquents. Toutes les personnes interviewées ont
parlé de corruption et de racket quotidiens : « Les boutiques étaient fréquemment cambriolées. Ça arrivait tous les jours. Ou la police confisquait
des choses. Il fallait arranger ça avec de l’argent, avec des bakchichs. C’est
pour cette raison que les hommes d’affaires quittaient la ville. À Bucarest,
n’importe qui pouvait se présenter et prétendre être du bureau des finances, puisque les fonctionnaires avaient le droit de contrôler n’importe qui
n’importe quand. Dans ces conditions il suffisait de leur sortir 200 euros et
33. Voir les règlements sur les investissements extérieurs, sur l’enregistrement des sociétés et
sur les impôts sur les bénéfices.
34. Même si certains points de l’Acquis communautaire concernent les séjours de longue durée
des étrangers dans les États membres, la Commission européenne n’a pas donné d’orientation
concrète en matière de gestion des migrations – et ce de façon délibérée, puisqu’il existe des
politiques migratoires très différentes parmi les pays de l’Union Européenne (BaldwinEdwards, 2005). Ceci explique peut-être pourquoi la Roumanie a été prompte à « s’aligner sur
les demandes européennes, plutôt que de concevoir et de poursuivre une politique migratoire
nationale avec des objectifs clairs » (Constantin et al., 2004, p. 6).
164 Rixta Wundrak
ils fichaient le camp. Ils venaient soit du bureau des finances soit du bureau
du commerce »35. En 2004, une coalition libérale a renversé le PSD, alors
qu’au même moment une intense campagne anti-corruption était mise en
place. Les autorités roumaines ont aussi cherché à modifier leur image
auprès de leurs partenaires européens. Une figure acceptable du migrant a
été valorisée, celle de l’entrepreneur qui contribue à l’essor de l’économie
roumaine. La dimension migratoire en a été occultée, et la Roumanie a pu
être présentée comme un pays capable de contrôler son économie.
3.3. Une Chinatown, vitrine de l’immigration souhaitée
Ce positionnement politique s’est traduit de façon concrète avec la
construction d’une Chinatown à Bucarest. Le marché Europe et ses
commerces chinois sont intégrés dans une périphérie urbaine et sociale
marginalisée qui a connu des mutations rapides et profondes au cours des
vingt dernières années. En 2006, les médias ont relaté la construction d’une
« Chinatown à Bucarest » (Iancu, 2005) à proximité du marché mais séparée de lui par des voies de communication. « Un projet de 100 millions de
dollars » (ibid.) devait voir le jour sur une superficie de 80 hectares. Ces
articles mentionnaient que les entrepreneurs roumains et chinois continueraient leur coopération commerciale. Le directeur roumain d’un centre commercial chinois, créé grâce à une coopération sino-roumano-turque
en 2003, devait être responsable des prêts bancaires et de la construction
des bureaux, appartements, boutiques, restaurants et services de cette
Chinatown.
Ce projet traduisait en réalité la stratégie commerciale de quelques hommes d’affaires importants. Leur but était de centraliser les activités d’importation, les commerces et les travailleurs et non de satisfaire les désirs
et besoins des Chinois installés à Bucarest. En 2007, huit allées du marché
étaient construites ; les travaux de construction des appartements ont été
terminés en 2008. Le journal Die Zeit du 29 novembre 2008 qualifiait ce
centre de plate-forme commerciale chinoise la plus grande d’Europe. En
dépit des conditions difficiles évoquées plus haut (ou peut-être grâce à
celles-ci ?), 8.000 entreprises chinoises ont été enregistrées entre 1990 et
2005. Les investissements chinois représentaient 47% des investissements
étrangers dans le pays en 2005 (Iancu, 2005). Cette nouvelle ville devait
donc concentrer « les fonctions d’une communauté ethnique dans les limites d’un territoire assez restreint qui allie résidence, travail et services »
(Christiansen, 2003, p. 78 ; Benton & Gomez, 2001).
Quelques années après, le bilan est nuancé. Les centres commerciaux
qui ont été construits et ouverts attirent une clientèle nombreuse ; en
revanche, les logements n’ont pas trouvé de locataires : bien que destinés
35. Entretien avec Ma Xuejun (en roumain).
VOLUME 41, décembre 2010
L’immigration des commerçants chinois dans la Bucarest postcommuniste 165
aux nombreux petits entrepreneurs chinois qui travaillent là, ceux-ci ont
préféré rester habiter dans les quartiers voisins et non en plein centre de
la zone commerciale.
Conclusion
Le projet de Chinatown et sa concrétisation ont renforcé l’image de
Chinois « doués pour les affaires ». Le succès rencontré par certains des
entrepreneurs ne peut toutefois être généralisé à l’ensemble des commerçants installés en Roumanie depuis une vingtaine d’années. La population
chinoise de Bucarest reste très hétérogène, mais les discours politiques et
médiatiques continuent d’occulter cette diversité pour promouvoir la figure du commerçant chinois. Par ailleurs, les migrants sont confrontés à une
politique migratoire de plus en plus élaborée et centrée sur le contrôle des
flux. Enfin, la concurrence entre les entrepreneurs chinois s’est renforcée,
tout comme entre les Chinois et d’autres groupes de commerçants, migrants
ou non. Il leur faut désormais chercher d’autres niches économiques pour
pouvoir continuer à développer leurs activités. L’ouverture de restaurants
et l’importation de produits maraîchers font partie de cette tendance à la
diversification des activités. Celle-ci ne va pas sans risques : les activités
nouvellement investies font elles aussi partie des économies ethniques,
dans lesquelles les entrepreneurs turcs et arabes sont dominants.
Traduit de l’anglais par Bénédicte Michalon
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