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Humour et politique :
de la connivence
à la désillusion
La collection « Monde culturel »
propose un regard inédit sur les
multiples manifestations de la
vie culturelle et sur la circulation
des arts et de la culture dans la
société. Privilégiant une approche
interdisciplinaire, elle vise à
réunir des perspectives aussi bien
théoriques qu’empiriques en vue
d’une compréhension adéquate des
contenus culturels et des pratiques
qui y sont associées. Ce faisant,
elle s’intéresse aussi bien aux
enjeux et aux problématiques qui
traversent le champ actuel de la
culture qu’aux acteurs individuels
et collectifs qui le constituent :
artistes, entrepreneurs, médiateurs
et publics de la culture, mouvements sociaux, organisations,
institutions et politiques culturelles.
Centrée sur l’étude du terrain
contemporain de la culture, la
collection invite également à poser
un regard historique sur l’évolution
de notre univers culturel.
Dirigée par Christian Poirier
Déja paru :
Myrtille Roy-Valex et Guy Bellavance, Arts et territoires
à l’ère du développement durable : Vers une nouvelle
économie culturelle ?, 2015.
Andrée Fortin, Imaginaire de l’espace dans le cinéma
québécois, 2015.
Geneviève Sicotte, Martial Poirson, Stéphanie
Loncle et Christian Biet (dir.), Fiction et économie.
Représentations de l’économie dans la littérature et les
arts du spectacle, XIXe-XXIe siècles, 2013.
Étienne Berthold, Patrimoine, culture et récit. L’île
d’Orléans
et la place Royale de Québec, 2012.
Humour et politique :
de la connivence
à la désillusion
Sous la direction de
Julie Dufort
et Lawrence Olivier
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du
Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec
une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication.
Les auteurs de cet ouvrage souhaitent remercier la Chaire Fernand-Dumont sur la
culture et la Faculté de science politique et de droit de l’Université du Québec à
Montréal pour leur soutien financier.
Identité graphique de la collection : Bureau Principal
Maquette de couverture : Bureau Principal
Maquette et mise en pages : Danielle Motard
ISBN papier: 978-2-7637-2751-6
ISBN-PDF: 9782763727523
ISBN ePUB: 9782763727530
© Les Presses de l’Université Laval 2016
Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 1er trimestre 2016
Les Presses de l’Université Laval
www.pulaval.com
Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation
écrite des Presses de l’Université Laval.
Table des matières
Introduction
1
Le développement du champ des études sur l’humour en sciences sociales
Julie Dufort
1
Partie 1
Les paradoxes de l’humour :
de la distraction au pouvoir politique
1
L’humour : entre actes politiques et intérêts communs
Emmanuel Choquette
2
L’industrie québécoise de l’humour comme champ
du politique : groupes d’intérêt et quête de légitimité
Christelle Paré et Christian Poirier
3
4
39
71
L’humour au service de l’effort de guerre :
les Fridolinades (1938-1945)
Robert Aird
109
Le médium de la satire politique télévisuelle comme
surveillance démocratique : une pratique citoyenne idiote
Marc-Olivier Castagner et David Grondin
139
5
« Je suis les États-Unis d’Amérique » :
la satire parodique et la définition de l’identité
américaine selon Stephen Colbert
Julie Dufort
179
Partie 2
L’humour comme objet et sujet politique
6
Humour et politique : jeux de langage
et procédés rhétoriques
Lawrence Olivier
215
7
L’humour : un mauvais sujet politique
Martin Roy
243
8
L’humour chez Lyotard : du paganisme à la justice
Jérôme Cotte
271
Conclusion
Lawrence Olivier
293
Introduction
Le développement du champ des études
sur l’humour en sciences sociales
Julie Dufort
Département de science politique, Université du Québec à Montréal
Que ce soit sous forme de satire, de parodie, de comédie ou de grotesque, l’humour amène de nombreuses réflexions théoriques. De par
sa complexité et sa présence dans toutes les sphères de la vie humaine,
personne n’a encore réussi à trouver une définition qui fasse consensus.
Si pour plusieurs l’humour se définit comme ces choses et situations
qui provoquent le rire, il va sans dire que ce dernier joue en nuances :
il peut être jaune ou noire, amer ou gras, en coin, préenregistré. Il en
existe même un qui est fou et un autre qui est inférieur : le (sous)rire.
Le rire peut être pouffé, pissé et l’on pourrait en mourir. Cette définition qui unit automatiquement rire et humour n’est pourtant pas aussi
juste qu’elle le semble à priori. Il existe des rires qui ne relèvent pas du
tout de l’humour comme celui qui est hystérique ou nerveux. Il existe
aussi des formes d’humour qui ne génèrent pas automatiquement
une manifestation explicite de rires. Que dire du pince-sans-rire qui
cache sa gaieté pour tirer le meilleur parti de sa bouffonnerie ? Il faut
2
Humour et politique : de la connivence à la désillusion
donc chercher ailleurs pour définir l’humour. Au plus petit dénominateur commun, l’humour est à la fois universel et particulier : tout
le monde rit, mais certainement pas des mêmes choses. Traitées de
façon anhistorique, les définitions mélangent souvent son ancienne
conception liée aux humeurs et son acception moderne rattachée au
comique (Pollock, 2001). Sa signification est également contrainte par
les débats terminologiques dont les traditions francophone et anglophone mettent en relief les différences conceptuelles (Noonan, 2012).
L’humour nous apparaît donc paradoxal.
Cette difficulté à cerner l’humour comme objet d’étude génère, depuis
l’Antiquité, de nombreuses tentatives de définition. Platon soutenait
que les gens rient du malheur des autres tandis qu’Aristote affirmait
que la comédie est l’imitation du ridicule des hommes. L’importance
historique des Grecs n’est pas à négliger. Ils sont notamment responsables du dualisme comédie-tragédie qui a longtemps influencé notre
conception de l’humour (Attardo, 2008 : 102). Les essayistes et philosophes du XVIIe siècle, tels Descartes (1996 [1649]) et Hobbes (1996
[1651]), emboîtent le pas et mettent en question de nouveaux aspects de
l’humour comme la physiologie ou encore le sentiment de supériorité
qu’il génère. Le rire y est généralement suspect. À partir de l’époque
contemporaine, les définitions de l’humour se multiplient, mais elles
se précisent en même temps en fonction des disciplines des sciences
sociales. Schopenhauer (1966 [1819]), Kant (1995 [1790]), Hegel (1998
[1835]), Darwin (1981 [1872]), Bergson (1912 [1900]) et Freud (2007
[1905]) ont tous ajouté à la réflexion sans pour autant s’entendre sur
la définition et les problématiques que pose cet objet de recherche.
C’est cette difficulté à étudier l’humour qui fait dire à Bergson que :
« [les] plus grands penseurs, depuis Aristote, se sont attaqués à ce
petit problème, qui toujours se dérobe sous l’effort, glisse, s’échappe,
se redresse, impertinent défi jeté à la spéculation philosophique »
(Bergson, 1912 [1900] : 9).
Malgré ces questionnements et fondements historiques, il faut attendre
la deuxième moitié du XXe siècle pour voir les chercheurs universitaires s’attaquer de plus en plus à la « boîte noire » de l’humour et
formuler le souhait d’inclure cet objet d’étude dans les disciplines
des sciences sociales. Mikhaïl Bakhtine souligne l’importance de se
Introduction
3
pencher sur le rire puisqu’il constitue la région la moins étudiée de
l’œuvre populaire (Bakhtine, 1970 : 11). Georges Elgozy (1979) croit
qu’il est temps de dénoncer la vanité de l’histoire et de concevoir
cette dernière sous l’angle humain et humoristique. C’est donc à
partir des années 1970 que les études sur l’humour (Humor Studies)
commencent à s’institutionnaliser dans les universités (McGhee et
Goldstein, 1983 ; Apte, 1988 ; Attardo, 2008 : 102 ; Boskin et Dorinson,
1985 : 81). Selon Nilsen, il n’existe probablement pas de champ de
recherche qui se développe aussi rapidement que les études sur l’humour (Nilsen, 1993 : ix). Par ailleurs, il est tout aussi rare de voir
émerger un champ qui rassemble autant de disciplines : psychologie,
anthropologie, communication, éducation, philosophie, linguistique,
science politique, sociologie, littérature, histoire, etc.
Qu’est-ce qui explique la « tendance humoristique » en sciences
sociales à partir des années 1970 ? Alors que l’humour comme objet
d’étude a toujours été marginalisé dans les universités, pourquoi un
engouement soudain se manifeste-t-il pour sa théorisation et pour la
création des études sur l’humour ? Comment se développe ce champ
de recherche et quels sont les obstacles actuels à son développement ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet de ce collectif qui se penche sur les
liens qui unissent le politique et l’humour, nous souhaitons faire une
première réflexion politique sur l’évolution de ce champ de recherche.
En effet, le processus d’institutionnalisation d’un objet d’étude est
nécessairement empreint de politique. Comme le mentionne notamment Thomas Kuhn (2008 [1962]) dans La structure des révolutions
scientifiques, les paradigmes dominants orientent les problématiques
et les approches théoriques qui s’y rattachent. Pour comprendre l’évolution d’un champ, il faut donc étudier les apports successifs et surtout les contraintes qui ont freiné le développement des paradigmes,
ces derniers étant guidés en premier lieu par les groupes de chercheurs. Qu’est-ce qui fait en sorte que l’humour est devenu un objet
d’étude qui mérite une recherche scientifique ? Comment les critères
changent-ils pour que les politologues, sociologues ou anthropo­logues
jugent qu’il soit de plus en plus important de donner une valeur scientifique à l’humour ?
4
Humour et politique : de la connivence à la désillusion
Les prochaines pages seront l’occasion d’effectuer une analyse
réflexive de notre propre champ de recherche. En premier lieu, nous
nous imposons un détour théorique par la philosophie kuhnienne,
ce qui nous permettra de dégager les deux principaux critères d’évolution d’une discipline : les théories dominantes et l’institutionnalisation par la communauté de chercheurs. Nous considérons que
ces critères peuvent aussi être appliqués à l’évolution d’un champ de
recherche. Par la suite, nous détaillerons ces critères dans le cadre
des études sur l’humour et illustrerons l’évolution du champ en nous
concentrant sur les contraintes de son développement aux États-Unis
et au Québec. L’objectif de cette introduction est donc de débuter
une réflexion sur les facteurs qui expliquent l’arrivée des études sur
l’humour dans nos universités, mais également leur marginalité au
sein des sciences sociales.
1. Théoriser l’évolution d’un champ de recherche
Selon Kuhn, la science se développe non pas par le progrès compris
comme une accumulation de connaissances, mais plutôt par des changements de croyances. Les percées théoriques se forment par une
transformation radicale de notre conception du monde. Les révolutions scientifiques découlent d’une lutte entre différents groupes de
chercheurs, certains militant pour l’imposition de nouveaux paradigmes et d’autres perpétuant les traditions. Pour l’emporter, il ne
suffit pas de « preuves scientifiques » puisque les postulats théoriques
et méthodologiques d’un groupe peuvent ne pas être compatibles avec
ceux d’un autre groupe. Kuhn justifie donc l’imposition de nouveaux
paradigmes par des facteurs internes (liés à la méthodologie et la
théorie) et externes (contexte sociologique et universitaire). C’est par
un ensemble de pratiques que le rapport de force entre tradition et
innovation s’opère pour faire naître un paradigme1. Dans cette même
1.
La définition kuhnienne du terme paradigme reste floue et a fait l’objet d’une
utilisation abusive. Masterman (1970) a trouvé pas moins de 22 sens différents
seulement dans la première édition de La structure des révolutions scientifiques. Dans la postface de la deuxième édition, Kuhn accepte les critiques
Introduction
5
compréhension épistémologique de l’évolution de la science, la philosophie kuhnienne récuse la thèse de Hans Reichenbach pour qui il
existe deux niveaux distincts au développement des connaissances :
le contexte de découverte et le contexte de justification. Pour Kuhn,
il est impossible de distinguer les facteurs explicatifs de la découverte (conditions sociales, historiques, etc.) de la manière dont les
travaux sont présentés, justifiés et rendus acceptables par la communauté scientifique. La norme de la justification est donc dépendante
de l’histoire des sciences. Même si plusieurs sociologues des sciences
ont poussé beaucoup plus loin la réflexion sur la diversité des facteurs
externes (communauté scientifique comme unité normative avec ses
acteurs et ses pratiques de recherche), Kuhn reste l’un des premiers à
affirmer que « la science est une activité sociale » (Dubois, 1999 : 109).
Cette conception du développement de la science n’est pas sans conséquence pour comprendre le sujet de ce collectif. Elle reviendrait à dire
que l’humour existe comme objet d’étude non pas parce qu’il nous
permet de déchiffrer les rapports humains dans toute leur complexité
(qui nous sommes, comment nous réfléchissons à notre propre nature
et à la manière dont nous interagissons entre nous), mais bien parce
qu’il est accepté et considéré légitime au sein de la communauté scientifique. Cette légitimité est dépendante d’un contexte sociopolitique
et culturel. Il ne faut donc pas penser qu’à compter des années 1970,
les universitaires ont été frappés d’un éclair de génie qui les a amenés
à comprendre que l’humour pouvait les aider dans leur « recherche de
vérité ». L’humour a les mêmes fonctions et effets sur la société, qu’il
et affine sa réflexion sur la notion de paradigme. Il en distingue deux sens.
Le premier sens fait référence aux « matrices disciplinaires » et à leurs quatre
composantes : les « généralisations symboliques » (telles que les formules
principales d’une théorie) ; les « modèles » (ontologiques ou heuristiques qui
fournissent des métaphores ou analogies largement partagées) ; les « valeurs
scientifiques » (simplicité des théories, cohérence, utilité sociale, jugements
d’exactitude, etc.) ; et les « exemples types » (des solutions concrètes à certains
problèmes que les étudiants rencontrent). Le deuxième sens, beaucoup plus
étroit que le premier, se réfère uniquement à la dernière composante, à savoir
les « exemples types ». Ces exemples communs sont assimilés tacitement par
les scientifiques comme des techniques de résolutions de problèmes (Kuhn,
2008 [1962]: 247-60).
6
Humour et politique : de la connivence à la désillusion
soit étudié ou non. Il faut chercher ailleurs pour mettre en lumière le
développement de ce champ.
Si nous demandions à Kuhn ce qu’il pense du développement des
études sur l’humour, il affirmerait probablement que, pour être
admises comme un champ de recherche universitaire, elles ont dû
se développer de deux façons. Premièrement, elles ont dû adopter
des paradigmes, ces matrices disciplinaires, qui génèrent un certain
consensus au sein d’une communauté scientifique. Ces paradigmes
supposent une façon de voir le monde qui guide la recherche, définit
les problèmes à résoudre et suggère une méthodologie à utiliser. Les
traditions intellectuelles cultivées auront pour conséquence de cerner
les balises du champ. Deuxièmement, elles ont dû s’institutionnaliser.
Pour pouvoir se développer comme angle privilégié pour l’étude d’un
objet, un paradigme doit être promu par un groupe de chercheurs.
Tout effort pour déterminer le contenu d’un paradigme doit donc
commencer par l’histoire de son institutionnalisation et mettre en
relief la création de groupes de chercheurs, de revues scientifiques,
la mise sur pied de cours, de manuels dans les universités, etc. Plus
précisément, Waever (1998) soutient que les revues scientifiques sont
la principale mesure d’une discipline. Les manuels sont certes essentiels puisqu’ils initient les étudiants à une spécialité, mais pour les
chercheurs, une discipline se développe principalement par ses revues
(Waever, 1998 : 697). Dans les deux prochaines sections, nous suivrons
ces deux critères kuhniens soit la tradition intellectuelle des grandes
théories de l’humour et l’institutionnalisation de la discipline ou d’un
champ dans les universités afin de dresser un portrait des études sur
l’humour.
2. Les grandes théories de l’humour
Afin de mettre de l’ordre dans les multiples caractéristiques du rire,
plusieurs théories ont été développées qui peuvent être regroupées
en trois grandes écoles de pensée : les théories de la supériorité, de
Introduction
7
l’incongruité et de la libération2. Présentée par D. H. Monro dans
son chapitre Argument of Laughter publié en 1951, cette typologie est
maintenant partagée par bon nombre d’auteurs tels Attardo (2008),
Berger (1993), Chapman et Foot (1976), Meyer (2000), Morreall (1983)
et Raskin (1985). Elle est également la principale typologie transmise
aux étudiants pour les familiariser avec le champ des études sur l’humour. Si vous demandez à un chercheur de vous résumer le champ en
quelques minutes, il y a bien des chances qu’il vous décrive ces trois
grandes écoles de pensée. Pour Kuhn, l’étape « pré-science » est une
activité désorganisée qui finit peu à peu par se structurer. Quand la
communauté scientifique s’entend sur une « matrice disciplinaire »,
c’est-à-dire des bases théoriques et méthodologies générales, la discipline entre dans la phase de « science normale ». Comme nous le
verrons dans les prochains paragraphes, il est possible de faire le
parallèle avec la notion de champ de recherche. En effet, les études
sur l’humour sont en train de créer un paradigme qui témoigne d’un
certain entendement sur ce que constitue l’humour, sur la manière
dont les questions doivent être posées et résolues ainsi que sur une
manière dont les résultats doivent être interprétés.
2.1 Théorie de la supériorité
La première théorie postule que l’humour émerge d’un sentiment de
supériorité ou d’agression envers une cible. Elle considère l’humour
2.
Bien qu’il s’agit de la typologie la plus populaire dans les études sur l’humour, il existe d’autres typologies comme celle de Keith-Spiegel qui divise les
théories en huit catégories : biologique/instinct/évolution, supériorité, incongruité, surprise, ambivalence, libération, de configuration et psychanalytique
(Keith-Spiegel, 1972 : 4-13). Cet auteur s’intéresse principalement aux théories
développées au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Lyttle (2001) a
suggéré une autre typologie qui regroupe les théories en trois grandes catégories : les théories fonctionnelles se penchent sur le rôle de l’humour dans nos
sociétés, les théories des stimuli tentent d’expliquer ce qui fait qu’une chose
est drôle en soi et finalement les théories d’analyse de réception étudient les
processus qui déterminent pourquoi nous trouvons drôles certaines choses
plutôt que d’autres.
8
Humour et politique : de la connivence à la désillusion
comme particulièrement méprisant et le rire comme la réponse triomphante au dénigrement des autres, des objets et des idées. Déconnectée
du « positivisme idéologique3 », elle peut offrir des pistes de réflexion
intéressantes sur le maintien du pouvoir et de l’ordre. Ce cadre d’analyse prend racine dans les écrits de Platon, mais son développement
s’est poursuivi avec Hobbes (1996 [1651]), Bergson (1912 [1900]) et
Billig (2005).
Selon Hobbes, le rire permet de se sentir supérieur aux autres ou à soimême pour une période momentanée. Il observe dans les blagues une
certaine tendance qu’ont les hommes à être malicieux, cruels et belliqueux. Dans son Traité sur la nature humaine, Hobbes soutient que :
« [l]a passion du rire n’est rien d’autre qu’une gloire soudaine, et dans
ce sentiment de gloire, il est toujours question de se glorifier par rapport à autrui, de sorte que lorsqu’on rit de vous, on se moque de vous,
on triomphe de vous et on vous méprise » (1996 [1651])4.
Henri Bergson partage également cette manière de pensée en soutenant que le rire est avant tout une correction. Selon lui, ce n’est pas
une incongruité qui fait rire, mais bien un certain « effet de raideur
3.
4.
Billig (2005) reproche à certains auteurs de faire preuve de « positivisme
idéologique », c’est-à-dire de prendre en compte seulement les effets positifs
de l’humour. Notons que le sens de l’humour est que depuis peu considéré
comme un trait de personnalité positif. En effet, jusqu’à la deuxième moitié
du 19e siècle, l’humour était une forme de comportement perturbateur qui
corrompait la morale, la religion et les arts. Depuis ce temps, le sens de l’humour s’est tranquillement associé à la sympathie pour ultimement devenir
une valeur culturelle dominante (Apte, 1988). La célébration de l’humour est
tellement forte que ceux qui souhaitent la critiquer se trouvent sur la défensive
(Billig, 2005 ; Lewis, 2006 ; Smith, 2009).
Dans le Léviathan, Hobbes raffine son analyse : « La soudaine gloire est
la passion qui produit ces grimaces qu’on nomme le RIRE. Elle est causée
soit par quelque action soudaine dont on est content, soit par la saisie en
l’autre de quelque difformité, en comparaison de laquelle on s’applaudit
soudainement soi-même. Elle touche surtout ceux qui sont conscients qu’ils
possèdent le moins de capacités, et qui sont obligés, pour conserver leur
propre estime, de remarquer les imperfections des autres hommes. Et donc,
rire beaucoup des défauts des autres est un signe de petitesse [d’esprit]. Car
l’une des tâches des grandes âmes est d’aider les autres et de les libérer du
mépris, et de se comparer seulement aux plus capables » (Hobbes, 1996
[1651] : 59).
Introduction
9
ou de vitesse acquise » (Bergson, 1912 [1900] : 12). Le risible inclut
l’automatisme et la matérialité du corps, de l’esprit et les idées fixes
ainsi que la raideur du caractère et des vices. En affirmant que « [L]a
raideur est le comique et le rire en est le châtiment » (Bergson, 1912
[1900] : 16), Bergson met l’accent sur le fait que le rire est une correction sociale qui amène les personnes à entrer dans la norme. « Mais
un défaut ridicule, dès qu’il se sent ridicule, cherche à se modifier, au
moins extérieurement. […] [C]’est en ce sens, que le rire “châtie les
mœurs”. Il fait que nous tâchons tout de suite de paraître ce que nous
devrions être, ce que nous finirons sans doute un jour par être véritablement » (Bergson, 1912 [1900] : 15). Le rire réprime les imperfections
individuelles ou collectives par la crainte qu’il inspire.
Puisqu’il considère le ridicule au centre de la vie sociale et l’humour
au cœur des rapports de pouvoir sociaux, Billig est généralement
inclus dans les auteurs de la théorie de la supériorité. Il critique les
« nice-guy theories » pour leur utopie à mettre de l’avant l’humour
comme exutoire qui élimine les tensions non désirées ou encore
comme un mécanisme qui entraîne nécessairement la solidarité au
sein d’un groupe (Billig, 2001). En comprenant l’humour non pas
comme un comportement biologique, mais un effet de société, Billig
peut analyser les multiples interprétations possibles d’un même
propos comique (Billig, 2005 : 177). L’humour n’est pas seulement
dit, mais il est avant tout reçu. En ce sens, il exerce une multitude
de fonctions contradictoires qui doivent être étudiées avec plusieurs
variables comme le contexte, les cultures, l’époque, les personnes
concernées, etc.
2.2 Théorie de l’incongruité
Cette deuxième théorie repose sur la perception et la résolution d’une
incongruité. L’humour émerge de la différence entre ce qui est attendu
et finalement reçu. Contrairement à la théorie de la supériorité, elle
étudie non pas les intentions de l’émetteur de la blague, mais bien les
mécanismes, souvent linguistiques, de l’humour. Elle adhère la plupart
du temps à une vision essentialiste de l’humour, c’est-à-dire qu’elle
tient pour acquis qu’il existe des caractéristiques dites objectives pour
10
Humour et politique : de la connivence à la désillusion
qu’un texte soit qualifié d’humoristique. Généralement employée par
les chercheurs en psychologie, cette théorie cognitive et perceptuelle
est partagée notamment par Kant (1995 [1790]), Schopenhauer (1966
[1819]) et Koestler (1970 [1964]).
Pour Kant, l’humour est quelque chose de positif. Par le rire et la joie
qu’il provoque, l’humour contribue à un épanouissement de l’être. Il
explique la mécanique qui s’en dégage comme suit :
Il faut qu’il y ait dans tout ce qui doit provoquer un rire vif et éclatant, un
élément absurde (ce qui fait par conséquent que l’entendement, en soi,
ne peut trouver ici aucune satisfaction). Le rire est un affect procédant
de la manière dont la tension d’une attente se trouve soudain réduite
à néant. Cette transformation, qui n’est certainement pas réjouissante
pour l’entendement, est précisément ce qui provoque pourtant indirectement, pour un instant, une joie très vive (Kant, 1995 [1790] : 321).
Kant insiste sur le phénomène psychique qui permet la découverte
d’une transformation soudaine entre une incongruité et une réalité.
Surprise par l’absurdité, la tension psychique se décharge par le rire
et la raison est prise au dépourvu.
Dans Le Monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer (1966 [1819]) avance que le rire est causé par la perception
d’une incongruité entre le concret et l’abstrait. Pour lui, l’humour
a une nature et se cache directement dans le texte. L’auditoire existe
seulement pour trouver, percevoir et résoudre l’incongruité déjà présente. Le rire émerge d’une confrontation où l’intuition triomphe de
la pensée abstraite. Pour Schopenhauer, seuls les gens sérieux savent
rire. Le rire authentique est celui du philosophe qui constate le nonsens de la vie, l’absurdité de l’existence humaine.
Koestler poursuit dans cette lignée en affirmant que les conditions
suffisantes pour générer l’humour sont la « biassociation » soudaine
d’idées ou événements indépendants et la présence d’une composante
de domination ou d’agressivité (Koestler, 1970 [1964] : 110)5. Le rire
indique donc une activité intellectuelle.
5.
Même si la théorie d’Arthur Koestler est classée avec celle de l’incongruité, elle
cadre en partie avec la théorie de la supériorité : « Les formes d’humour les plus
Introduction
11
2.3 Théorie de la libération
Finalement, la dernière théorie soutient que l’humour libère une
énergie psychique qui permet aux individus de s’affranchir de leurs
contraintes. Le précurseur de cette théorie psychanalytique est bien
évidemment Freud (2007 [1905]), mais elle a été reprise notamment
par Fry (1968) et Mindess (1971).
Dans son livre Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (2007
[1905]), Freud postule que les blagues ressemblent aux rêves parce
qu’elles donnent l’occasion aux idées oubliées de refaire surface. Si
les causes du rire sont si ambiguës, est-ce parce qu’elles relèvent de
l’inconscient ? Cette théorie perçoit l’humour et le rire comme une
libération de tensions et d’inhibitions générées par les contraintes
sociales. « Le bénéfice de plaisir dû à l’humour dérive de l’épargne
d’une dépense affective » (Freud, 2007 [1905] : 207). L’humour est un
processus de défense, car il permet de se défendre contre la névrose, la
folie, l’extase, le repli sur soi-même. Selon Freud, l’humour « […] tient
évidemment au triomphe du narcissisme, à l’invulnérabilité du moi
qui s’affirme victorieusement. Le moi se refuse à se laisser entamer, à
se faire imposer la souffrance par les réalités extérieures, il se refuse
à admettre que les traumatismes du monde extérieur puissent le toucher ; bien plus, il fait voir qu’ils peuvent même lui devenir occasions
de plaisir » (Freud, 2007 [1905] : 402).
Pour Mindess (1971) et Fry (1968), l’humour est un jeu et possède un
pouvoir thérapeutique de par la libération des contraintes sociales
qu’il engendre. Il s’agit d’une source de libération et une façon de
vivre sa vie indirectement (Mindess, 1971 : 38). Mindess définit l’humour comme : « un état d’esprit, une manière de percevoir et vivre
sophistiquées inspirent des sentiments mitigés, et parfois même contradictoires, mais peut importe les éléments présents, elles sont toujours en présence
d’un ingrédient indispensable : une impulsion d’agression ou d’appréhension
– même si minimal. Cette impulsion peut se manifester sous forme de malice,
de dérision, de cruauté voilée, de condescendance ou simplement comme
une absence de sympathie pour la victime de la blague – « une anesthésie
momentanée du cœur » comme Bergson l’a évoquée. Je propose d’appeler cet
ingrédient commun la tendance agressive-défensive (agressive-defensive) ou
d’auto-affirmation (self-assertive) » (Koestler, 1970 [1964] : 52).