Eternal sunshine of the spotless mind

Transcription

Eternal sunshine of the spotless mind
La douceur amère du souvenir
Eternal sunshine of the spotless mind1, de Michel Gondry
La mémoire et l’amour ne font pas souvent bon ménage. Surtout si l’histoire d’amour
touche à sa fin : les souvenirs nous hantent et nous préférions oublier. On a beau supprimer
tous les objets qui nous rappellent l’être aimé et refuser de le revoir, notre esprit (masochiste
sans doute !) ressasse. Les souvenirs, dans ces moments douloureux et pénibles, sont
l’instrument de notre propre torture. L’oubli, salvateur, panse les plaies.
Mais que ferions-nous si nous avions réellement le pouvoir de tout effacer ?
Clémentine Kruczynski (Kate Winslet) vit une histoire d’amour tumultueuse avec Joel
Barrish (Jim Carrey). Mais se sentant étouffée par les reproches de son compagnon et ne
percevant plus que l’aspect aliénant de leur relation, Clémentine, assoiffée de liberté et
d’exubérances, décide de faire appel au docteur Miezwiak pour effacer de sa mémoire tous
les souvenirs qui la rattachent à Joel.
La localisation des souvenirs: un fantasme ?
Le docteur Mierzwiak est l’inventeur du procédé Lacuna : il prétend pouvoir localiser
dans le cerveau de ses patients les souvenirs qui les font aujourd’hui souffrir pour les
supprimer radicalement de leur esprit. Ainsi, ce n’est pas l’oubli que propose le docteur.
L’oubli, si l’on en croit les analyses de Bergson dans son grand ouvrage Matière et mémoire,
est un refoulement, la plupart du temps inconscient, au profit de l’action dans le présent.
Pour le philosophe, l’oubli n’est jamais définitif : tous nos souvenirs sont virtuellement
présents à nos esprits, ils ne s’actualisent qu’en fonction des situations vécues. Or c’est bien
cette idée qui fait souffrir les amoureux : le retour toujours possible et involontaire de
souvenirs indésirables. Le docteur propose donc une solution radicale mais apparemment
efficace : plutôt que l’oubli toujours temporaire et incontrôlable, l’effacement pur et simple.
Pour cela, la méthode du docteur semble séduisante : le patient apporte tous les
objets qui lui rappellent la personne dont il ne veut plus se souvenir. A partir de ces objets, il
s’efforce de se remémorer une dernière fois l’histoire avec laquelle il veut en finir. Le docteur
peut ainsi localiser les zones du cerveau qui sont alors activées. Il procède ensuite, de nuit,
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Le titre du film est tiré d’un poème d’Alexander Pope, Eloisa to Abelard.
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grâce ses assistants Stan et Patrick, à des lésions ciblées permettant apparemment de
supprimer définitivement les souvenirs incriminés. Ainsi, à son réveil, le patient reprendrait
sa vie, comme si une partie de ce qu’il a vécu n’avait jamais vraiment eu lieu. Pas même une
impression de déjà vu ne viendrait alors le perturber, il serait incapable de reconnaître la
personne aimée : elle sera devenue une étrangère. Le procédé du docteur repose donc sur
la création de lésions provoquant une amnésie irréversible de certains souvenirs et le
présupposé théorique de ce procédé serait que les souvenirs sont localisables : chaque
souvenir occuperait un espace précis du cerveau que l’on pourrait identifier et neutraliser.
Or Bergson s’est confronté à cette hypothèse de la localisation des souvenirs dans le
cerveau. En effet, de grandes avancées scientifiques ont montré que les aphasiques2
souffrent d’une lésion de zones repérables. Les études de différentes amnésies prouvent
que le cerveau du patient est endommagé ou inactif à certains endroits bien précis. Mais de
ces études, on en conclut bien trop vite selon Bergson que les souvenirs seraient logés dans
notre boite crânienne, sorte d’usine de triage et stockage, qui contiendrait différents tiroirs
avec nos souvenirs dedans. Bergson pointe les incohérences de cette spatialisation de la
mémoire : si le temps vécu est spatialisé pour les besoins de l’action sociale (temps
conventionnel de l’horloge, temps mathématisable, quantifiable…), il est pourtant irréductible
à une quelconque portion d’espace. Qu’elle soit passée ou présente, la durée est qualitative,
hétérogène, « créatrice d’imprévisibles nouveautés ». Ainsi, au docteur du film, Bergson
aurait répondu que cette prétendue localisation des souvenirs est illusoire : s’ils sont
apparemment effacés, c’est parce qu’on a empêché, par les lésions, toute possibilité de se
les remémorer. Mais le cerveau n’est pas un meuble à tiroir contenant nos souvenirs, il n’est
que le lieu de leur actualisation, de leur retour à la conscience. La mémoire, elle, est
entièrement immatérielle3, les souvenirs ne sont pas des images stockées dans le cerveau
comme on range des diapositives dans une armoire…
Eternal sunshine of the spotless mind est donc à première vue un film « antibergsonien » : il table sur l’hypothèse d’une possible localisation des souvenirs et de leur
réduction à une portion d’espace qu’on pourrait physiquement supprimer, en appuyant sur la
touche « effacer » d’un ordinateur. Pourtant, la profondeur du film surgit lorsqu’on ne s’arrête
pas à cette première lecture. Joel, ayant appris que Clémentine l’a supprimé de sa mémoire,
décide d’en faire autant. Pourtant, le jour qui suit cette suppression, il adopte une conduite
qui ne lui ressemble pas : au lieu de se rendre à son travail, il saute impulsivement dans un
train pour Montauk qui le ramène tout droit vers une nouvelle rencontre avec Clémentine.
Ainsi, Joel n’est plus capable de se souvenir de ce qu’il a vécu avec elle, ni même qu’il la
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L’aphasie est un trouble de l’expression et/ou de la compréhension du langage oral ou écrit, dû à une lésion
cérébrale localisée, en l’absence d’atteinte des organes d’émission ou de réception.
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Inversement, pour Bergson, la matière se définit comme le degré zéro de la mémoire.
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connaît, pourtant tout se passe comme si inconsciemment il voulait la revoir et allait
inévitablement retomber amoureux d’elle.
Contrairement aux apparences, le film donne donc raison aux thèses bergsoniennes,
il pourrait même en être la compréhension parfaite. Ce ne sont pas les souvenirs qui ont été
en eux-mêmes effacés par la méthode Lacuna, de même que Bergson montrait que les
lésions du cerveau n’effacent pas la mémoire. C’est la possibilité de les réactiver qui a été
anéantie à tout jamais. Le cerveau, simple instrument de l’actualisation des souvenirs, n’est
plus capable de remplir sa fonction en les ramenant à la conscience. Pour autant, de même
que Bergson montrait que la mémoire en elle-même n’a pas été supprimée puisqu’elle n’est
pas logée dans le cerveau, le film donne à voir la manière dont ces souvenirs, pourtant
incapables de ressurgir, restent présents virtuellement et orientent inconsciemment les
désirs et les actions des personnages. Malgré eux, Clémentine et Joel se retrouvent, non
pas que ce soit leur destinée, mais parce que leur mémoire constitue leur identité : celle-ci
n’a pas disparu, elle est simplement devenue totalement inconsciente.
Ma mémoire, mon identité
Joel, allongé de nuit dans son appartement, revit dans un sommeil artificiel tous les
souvenirs le rattachant à Clémentine, tandis que Stan et Patrick sont censés les effacer. Or
l’esprit de Joel ne se repasse pas exactement les scènes à l’identique : les souvenirs ne sont
pas des enregistrements de ce qui a été vécu. Le cinéma, dans sa grande magie, est
capable de donner à voir que se souvenir ce n’est pas se repasser la cassette vidéo d’un
moment donné de son existence. Le tour de force du film est donc de parvenir à montrer que
la mémoire n’est pas le (re)visionnage du film de sa vie. En effet, Joel reconstruit les
souvenirs à mesure qu’il les revit. Ainsi, Eternal sunshine aurait pu présenter les souvenirs
comme des images que l’on se repasse. Mais ç’aurait été donner une idée factice de ce
qu’est réellement la mémoire. Alors que tout film est matériellement parlant une somme
d’images (24 images/sec) qui pourrait donc donner l’impression d’une spatialisation du
temps (ce que reprochait d’ailleurs Bergson au cinéma naissant de son époque4), l’œuvre
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Bergson critique la vision cinématographique de la mémoire : comme si elle n’était que la somme d’images,
une quantité d’images d’ajoutant à une autre. Bergson veut au contraire montrer que la durée est absolument
qualitative et non pas quantitative : vivre un moment de plus, ce n’est pas ajouter du temps à la somme des
moments déjà vécu, c’est changer la totalité de la qualité du vécu. Le temps mathématisé est socialement utile :
nous avons besoin d’un temps spatialisé pour coordonner nos actions. Mais si le temps de l’horloge est la
division spatiale d’un cadran en portion égale, si le temps conventionnel divise les journées en quantité égale
d’heures et les heures en quantité égale de minutes (…), pour la durée c’est-à-dire le temps vécu une heure n’est
jamais la même, tantôt très longue parce qu’on s’ennuie, très courte parce qu’on s’amuse etc. Du coup, Bergson
n’a vu dans le cinéma que la réduction du temps à la spatialité, vision de laquelle sa philosophie tente de nous
extraire pour retrouver la durée.
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cinématographique est pourtant le seul art capable de faire surgir le temps et de nous
donner à comprendre ce qu’il est (ce que Deleuze a analysé5).
Or Eternal sunshine nous le fait peu à peu réaliser : les souvenirs, d’abord compris
comme des images ou de petites « vidéos » stockées dans le cerveau, sont en réalité
toujours des reconstructions a posteriori du passé, qui loin de se présenter à nous tel qu’il a
été vécu, est actualisé à notre esprit parce qu’il constitue notre identité présente. La mémoire
ne raconte donc pas le passé, elle dit ce que nous sommes aujourd’hui. Ainsi, à mesure que
Joel se souvient, il semble réécrire son histoire, modifier ses souvenirs, mais c’est parce qu’il
lutte en réalité pour préserver ce qu’il est. Les souvenirs ne sont donc pas rangés dans des
boites que l’on peut ressortir à l’occasion ; la mémoire est, pour reprendre les mots de
Bergson, virtuellement présente à chaque instant parce qu’elle est ce qui constitue notre
identité. Effacer un souvenir apparaît donc à la fois impossible (ce n’est que la possibilité de
l’actualiser qui a été anéantie), mais aussi destructeur : perdant son histoire d’amour avec
Clémentine, ce n’est pas une simple suppression d’une bande vidéo ni un retour en arrière
qu’opère Joel, il risque une réelle déstructuration de lui-même. De même, Clémentine, ayant
effacé ses souvenirs avec Joel, ne se comprend plus elle-même, elle a altéré profondément
sa personnalité. Dans la vie quotidienne, on oublie nécessairement un tas de choses et on
peut même se forcer à refouler certaines blessures, mais le souvenir n’est pas pour autant
effacé, il est toujours présent, il définit ce que nous sommes, et nous oriente
inconsciemment. La mémoire n’est pas l’enregistrement anecdotique du passé, elle est
virtuellement contenue tout entière dans notre conscience actuelle. C’est ce que Joel
comprend à mesure qu’on tente d’effacer ses souvenirs, il lutte contre la perte de lui-même,
son esprit se révolte contre cette destruction de son identité. Empêcher la suppression de
Clémentine devient donc une question de vie ou de mort : son corps y survivrait, mais ce
qu’il est serait perdu à jamais.
Plus effrayant encore que le simple effacement de certains souvenirs, le docteur du
film propose en fait « d’effacer une personne » de la mémoire. Lorsqu’il s’entretient pour la
première fois avec Joel, il ne lui demande pas quels sont les souvenirs qu’il veut effacer,
mais quelle est « la personne qu’il veut effacer ». Or, cette suppression est bouleversante
car c’est l’anéantissement de l’autre en soi que propose la méthode Lacuna. Mais cet autre,
surtout lorsqu’il s’agit d’un amour, n’est pas une image parmi d’autres dans les connexions
de mon cerveau, c’est mon alter ego, un autre soi-même, l’autre en tant qu’il dit en même
temps qui je suis. Effacer l’autre en soi est donc un acte tragique et suicidaire.
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Voir toute l’œuvre Deleuze sur le cinéma : Image-mouvement, Image-temps : reprenant paradoxalement les
thèses bergsoniennes de la durée et ses analyses sur le temps vécu, Deleuze en montre en même temps que
Bergson s’est trompé sur le cinéma : une œuvre cinématographique, loin de spatialiser le temps, est justement le
seul art qui donne à voir la durée dans son essence. Le cinéma transcende par exemple la spatialisation du temps
des 24 images par seconde, pour nous faire ressentir la qualité d’un souvenir.
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Vertiges de l’amour
Lors de la procédure nocturne d’effacement, Joel revit chacun de ces instants avec
une telle intensité qu’il se rend bien compte de la perte que cela signifierait. Le comble
même, c’est que ces souvenirs en eux-mêmes ne sont pas du tout douloureux : ils sont plein
de vie et de lumière, d’amour et de joie. Ainsi ce n’est pas la mémoire qui le fait souffrir, c’est
la situation présente de rupture avec l’être aimé. Le souvenir n’est devenu indésirable qu’au
regard de ce présent douloureux. Mais c’est bien ce dernier qu’il faut tenter de changer pour
être heureux, au lieu d’effacer ce qui donne de la profondeur à son être et à son amour : sa
mémoire. Ainsi, Joel ne veut plus effacer Clémentine, il s’agira pour lui de la reconquérir s’il
veut vraiment être heureux.
Patrick, un des assistants du docteur, utilise ce qu’il sait des souvenirs de Clémentine
avec Joel dans le but de séduire la jeune fille. En lui volant sa mémoire, il pense alors savoir
ce qu’elle aime et ce qu’elle désire. Patrick tente naïvement de reproduire les moments
heureux que Clémentine avait vécus avec Joel et qui l’avait fait tomber amoureuse de lui. Le
procédé est classique : tous les prétendants secrets ont cherché à apprendre le passé de
leur belle afin de la surprendre en lui offrant ce qu’elle aime. Mais les souvenirs d’une
personne peuvent devenir un redoutable instrument de manipulation. Pourtant, le stratagème
de Patrick ne prend pas. Sans doute parce que, pour faire naître l’amour, il faut cette
spontanéité, cette complicité et cette timidité à la fois qui manquent cruellement à la
reconstitution factice à laquelle tente de procéder Patrick. Egalement parce que Clémentine
ressent, sans plus pouvoir s’en souvenir, qu’elle n’est pas au côté de la bonne personne.
Malgré toutes les manipulations de Patrick, elle sent bien que quelque chose ne tourne pas
rond : incapable de se souvenir de ce qu’elle a vécu, la mémoire de ce passé est pourtant
présente en elle, mais de façon irrémédiablement inconsciente, et l’empêche de croire à sa
nouvelle histoire.
La tentative de manipulation par le trucage de la mémoire apparaît aussi dans une
autre intrigue secondaire mais déterminante pour l’issue du film : la jeune assistante Mary
(Kirsten Dunst) apprend qu’elle a déjà eu une liaison avec le docteur de qui elle est
retombée amoureuse. Le docteur semble l’avoir convaincue à l’époque d’effacer cette
histoire qui le mettait dans une position pour moins inconfortable vis-à-vis de sa propre
femme. Mary réalise la dangereuse manipulation à laquelle donne lieu le procédé Lacuna.
L’effacement de ces souvenirs fut aussi une perte d’elle-même. Lors de cette liaison secrète,
« Comment étais-je ? » demande-t-elle. « Tu semblais heureuse ». Ce rayon de soleil dans
sa mémoire est pourtant perdu à jamais.
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La mémoire et l’amour ne font pas souvent bon ménage, c’est du moins ce qu’on
pourrait penser. Mais ce que Clémentine voudrait effacer ce n’est pas Joel, ni son amour
pour lui, ni même ses souvenirs. Ce dont elle a peur en définitive, c’est du temps qui passe.
Leur amour n’est plus ce qu’il était au premier jour : moins d’intensité parfois, moins
d’exubérance sans doute, plus de tracas évidemment. Elle a peur d’être rattrapée par le
quotidien, elle a peur de l’ennui et surtout de vieillir. Les souvenirs sont douloureux parce
qu’ils rappellent ce qu’était la beauté de leur histoire aux premiers jours. Elle ne sait pas
comment faire évoluer son amour, elle fuit de crainte de se lasser ou de lasser Joel.
Pourtant, cette mémoire c’est aussi ce qui donne de l’épaisseur à leur amour. Le temps qui
passe n’est pas du temps qui s’ajoute quantitativement comme on compte les heures. Il peut
rider l’amour et le rendre pesant. Mais il peut aussi mêler deux vies au point que leurs
identités deviennent indissociables. Les souvenirs sont alors le soleil éternel de ce temps
écoulé, qui s’inscrit sur le visage de l’autre et nous donne la force de s’aimer toujours. Joel et
Clémentine ne souffrent pas de trop de mémoire mais peut-être plutôt d’oubli : d’avoir oublié
que l’amour est une reconquête permanente et jamais acquise de l’être aimé, mais que la
puissance de nos souvenirs est là pour nous rappeler que cela vaut le coût d’être tenté.
Johanna Lenne
Professeure de philosophie au lycée Louis Lapicque à Epinal
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