extrait 2

Transcription

extrait 2
La nuit où je me prépare à la mort de maman je crois
la perdre, je la perds, finalement elle me revient, et comme en échange au matin, à ma grande surprise, je me
trouve avoir perdu, un ami plus qu’un ami, un amant
plus qu’un amant, un camarade d’aventures, je ne sais pas
comment dire ce qu’il était pour moi, ce qui l’était, ce
qui l’est, langue balbutie cœur aussi, qui ?, qui l’est, kill,
un grand acteur, tacteur, quelle langue pour dire qui, on
le sait depuis l’acte deux de Macbeth pour le pire, pour le
dire, il n’y a que des nor, Tongue nor heart, un carnage, le
ronflement bègue de l’impuissance, je ne sais pas quel
temps choisir pour me tourner vers une histoire qui a été
coupée en deux moitiés, l’une morte l’autre ressuscitée, je
ne sais pas ce qu’il est, fut, aura été, sera, une fois mort
de là incroyablement ressuscité. Tant qu’il vivait, il était
comme mort, j’étais tranquille, loin du souvenir, loin de
l’oubli. Il habitait chez moi, rue Lhomond. Aujourd’hier.
Pour en revenir à ma mère, le 14 quand maman m’a
prévenue qu’elle allait mourir pendant la nuit, il y avait
des années me semble-t-il que je n’avais pas rêvé de lui, je
suis sûre que je n’avais pas craint pour lui, je me rends
compte maintenant que je l’ai tenu pour immortel, pour
quelqu’un que je ne craignais pas de perdre, peut-être étaitil conservé inaltérablement dans une de ces zones, qui ne
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sont pas assujetties au destin, où demeurent les êtres chers
qui ont été saisis par la fiction, trempés dans une cire
dorée, immobilisés dans un cube de temps qui résiste également à la réminiscence et à l’oubli, il demeurait 4 rue
Lhomond comme dans un palais de vie, un Xanadu devant
lequel j’ai dû passer cent fois sans m’arrêter, comme je ne
passe qu’une fois par an place de la Concorde, notre place
sacrée, j’évite même instinctivement d’y passer, inspirée
par la crainte d’en user le charme d’or,
je devrais l’appeler place de la Concorde sacrée, ou
Sainte Place, et n’y passer qu’une fois par an religieusement avec ton fantôme éclatant au volant, mon cœur. Je
pourrai un jour dessiner une carte mondiale où j’indiquerai en or les quartiers, rivages, châteaux, cinémas, tours,
restaurants, où respirent et bien fort encore nos personnages, si bien que j’entends, sous la solitude, vivant et
parlant chaud auprès de moi ton être quoique mort qui
ne me quitte pas.
Je lui tenais la main, dans la pénombre de la chambre,
je riais. Elle disait : tu ris mais je ne ris pas. Elle était couchée. « J’ai peur de mourir et que tu ne sois pas là. Je sens
que c’est l’heure. Moi je ne ris pas tu ris. Qu’est-ce que tu
écris ? » J’écris ce que tu dis. « Quand c’est l’heure c’est
l’heure. Si je vais mourir tu pleures. Tu regardes de temps
à autre si je suis encore là. » Après une demi-heure j’ai
cessé de rire, j’ai commencé à croire maman. Maman ne
ment pas. C’est la première fois qu’elle m’informe de
l’échéance. Je ne vois rien. Elle voit quelque chose que je
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ne vois pas. L’heure c’est l’heure. Un énoncé qui impose
sa pure autorité. Ainsi c’est l’heure. Or elle est sans figure,
sans bruit. L’heure leurre. Une non-présence, un morceau de silence élimé rusé usé, une distraction, j’aurais dû
m’en douter. J’attendais. Rien. Ainsi se jouera-t-elle de moi.
Je tendais une terreur fine discrète comme une gaze dans
la chambre, l’idée que je ne devais, ne pouvais, pas ne pas
être au bord de maman à l’instant sans instant suivant.
Voici : on ne peut pas se dire adieu. C’est la première
fois de ma vie que je suis là en même temps que celle qui
n’arrive pas. Je note. Maman parle longtemps. Elle répand
toutes les pensées et les paroles qu’elle avait mises de côté pendant cette dernière année si pauvre en mots. Cette
riche dictée surnaturelle semble se terminer par les mots :
« On ne sait pas ce qui se passe. Si c’est demain ou aujourd’hui », semble, car les mots suivants : « le mieux c’est
de s’endormir ce soir », je ne les ai pas entendus. Une sensation de poisson invisible me prend, je me penche vers la
mer,
Dormis-je ? Mourus-je ? Je cessai. On a perdu conscience avant d’avoir perdu conscience. Un certain instant
le passé surpasse le présent.
Au matin, elle est en pleine survie.
– Was ist los ? dit ma mère. Que se passe-t-il ? Que ne
se passe-t-il pas ?
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Si la mort s’est présentée, elle n’a pas été reçue. Elle est
probablement venue observer son sujet. Nous l’avons
« sentie », si on peut dire que l’on sent que l’on ne sent
pas. Los.
Rien ne m’étonne plus, ni la vie ni la mort, cependant
tout me surprend, la forme du temps est la forme d’une
ville intérieure, j’habite à plusieurs adresses, j’ai plusieurs
moi à loger, je me visite diversement.
étrange bonheur, il pleut, c’est la première fois que
nous ferons l’amour sous la pluie, me dis-je, je laisse le
bonhomme Cimetière s’éloigner, je te rejoins vite. Ta
tombe pas mouillée, sans explication. Je mets du muguet
sur ton sexe, à peu près. M’étends sur toi. Te prends
dans ma bouche, comme d’habitude. Lève-toi, prends-moi
dans tes ossements. Ta voix se hâte : Attends ! Attends ! Je
l’imagine courir dans les pièces cachées, des couloirs peutêtre. J’attends. Et la voilà claire et nette malgré ses cordes
spectrales qui prononce nos mots près de mon diaphragme.
Isaac ! Je lèche tes oreilles, tes orteils, au caprice. Nous
sommes absolument vivants. Nous repartons – en général
tu restes allumé en moi quelques jours – sous un soleil
combatif qui tire les nuages et éclate de rire.
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J’avais menti pendant la nuit. Quand maman m’avait
dit : « Que vas-tu faire demain ? », j’avais dit : je vais voir
l’ophtalmo. Je n’avais pas dit : je vais au cimetière chez
Isaac. Il m’avait paru violent de dire la vérité. Dans quelque temps j’aurai plusieurs cimetières où aller passer mes
vies. Je regrette d’avoir menti. C’est comme si j’avais un
peu tué maman. J’ai dit : après, je reste avec toi. Ça, c’est
éternellement vrai.
Depuis le 14, maman a vieilli. Je croyais auparavant
qu’elle avait atteint l’état du plus grand âge. Je me rends
à la force de l’évidence : le travail du vieillissement est
interminable. Le parchemin est chaque jour re-dévoré retavelé, oxydé, rouillé. Le soir je baise des croûtes de joues.
Une étrange vie contraire broute l’épiderme, se hâte de
kératiniser chaque millimètre de ce qui s’appelait peau
hier, et devient cuir moisi, tissu vérolé. Il y a quelqu’un
dans le corps acculé, qui ne se rend pas. Les chairs sont
lambeaux, les enveloppes guenillées des cuisses collent
entre elles, ayant perdu la mémoire de leur fonction,
abandonnées à une dérive. Le visage est la scène d’un partage de pouvoir : tous les traits, la structure enfoncée,
appartiennent au Grand Chiffonnier, mais les yeux vivent
encore, pétillent, cherchent, s’étonnent, appellent, surnagent. Rien ne m’étonne plus : ni la vie ni la mort. Cependant tout m’étonne.
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Le 15 la Radio cancane ses litanies morbides et incolores du matin, déverse son potage de cadavres du jour, je
lui prête ma surdité, vomis tes catastrophes sous plastique, catin du matin. Telle est mon indifférence à son
indifférence que je n’en reçois pas un son.
C’est alors que vint
– Un télégramme pour vous. – Un télégramme ? Cela
existe encore ? – Mais écoute ! dit la Radio. C’est pour toi, le
couteau. Cesse de l’éviter. – Eh bien ! frappe ! Moi je ne
peux pas lire. – Tu l’as déjà reçu, le coup, déjà l’œil hagard.
– J’ai bien reçu un coup, mais je ne suis pas sûre, je ne sens
rien, est-ce à moi qu’il est porté ? J’ai peur. Que dit-il ? – Je
répète ? – Oui oui, répétez, je veux le recevoir, il est à moi.
– Je répète : « Est mort. Aucun dernier chapitre ». Cette fois
je me réveille avec un morceau de cœur tranché. Los :
mort.
Et à l’angle où mes deux vies se croisent avec la mort se
lève vite une troisième âme.
When love, with one another so
Interinanimates two souls
That abler soul, which thence doth flow
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Et dans quinze secondes vous entendrez le nom du
célèbre écrivain auteur de vingt-deux romans,
annulés d’un clic, l’Iliade et l’Odyssée. Le bruit court :
Homère lui-même s’est rayé de l’univers. D’autres disent
« biffé ». Pas Homère, Sterne, le divin fils du fils de la
Manche. Il souffrait, dans une autre version, il n’aurait
pas souffert
Tongue nor heart Cannot conceive, non, langue cuite,
cannot, arrêt de langue, arrêt de cœur, que se passe-t-il,
bégaie d’une seule voix coupée Macbethlennox Whatsthematter, l’auteur est mort, langue-ni cœur-ni ne pouvant
plus, j’ai le thorax étouffé de larmes sèches, reste un seul
mot gluant pour boucher le trou : Horror, orror, orro, ho et
c’est Macduff qui le rote or or or or est mort. Los. Done.
Malheureusement dans l’aube horrible dont je ne suis
pas l’auteur, je ne crie pas Horreur ! Horreur ! Horreur !
pourtant je voudrais bien pouvoir vomir les cris si naïfs
de Macduff, comme tout le monde, mais en vain je cherche dans ma poitrine le bruit qui convient à mon effroi.
Au lieu de ces nobles mots enfantins résonnent les tristes
notes de la cloche de minuit, « carlos est mort ! carlos est
mort ! ». Ô belle horreur scande the midnight bell
Et avec silence j’emmitoufle maman qui gèle
– Was ist los ? gémit maman. – los – los –
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– C’est quoi, Los ?
– On ne sait pas. C’est ce qu’on ne sait pas
– Je croyais que c’était de l’espagnol. Non ?
– My love, je me consume, je ne peux plus signer cette
lettre qu’avec ce qui reste de
mon nom – Your Los.
– As-tu lu The Book of Los ?
– Non
– NNon.
– The Book of Loss ?
– Non, The Book of Los.
– Ah ! Non.
Los est le nom du fantôme, ghost ou spectre ou Gespenst ou fantasma qui hante maman pendant presque toute
la journée. La chose qui trouble et ne répond pas.
– Do help me, love.
– Los ! Los ! ô vocable familier, si terriblement familier
dans la langue de ma mère, Los, bruit du temps abrégé,
ultime note, nom du sort, Los, dio boia, dieu boucher,
lot sans visage, cri du fantôme que nul ne reconnaît, je te
dois un hymne dans les langues de la langue,
Syllabe-foudre,
Masque cruel de l’Événement qui nous dit : Non !
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