Le Légendaire tolkienien, entre Canon et Corpus

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Le Légendaire tolkienien, entre Canon et Corpus
Le Légendaire tolkienien, entre Canon et Corpus :
le statut des textes de J. R. R. Tolkien
Introduction au problème
Ce n’est qu’assez récemment, lors de longues discussions que j’ai eues sur le forum de
TolkienFrance concernant la question du statut des textes de Tolkien, que je me suis rendu
compte à quel point certaines choses que je considérais jusqu’alors comme absolument
évidentes et allant de soi étaient en réalité radicalement niées par certains. Je ne veux pas dire
que je croyais naïvement que tout le monde pensait exactement la même chose que moi sur
cette question très problématique. Je m’étais même déjà rendu compte que ma position était
plutôt minoritaire, en tout cas dans le milieu universitaire français1. Mais il me semblait tout
de même que certaines choses pouvaient être considérées comme acquises, par exemple la
volonté de cohérence que Tolkien a manifestée tout au long de sa vie, ou encore le fait que les
douze volumes de la série The History of Middle-Earth ne correspondent pas à ce qu’il aurait
voulu voir publié (je ne préjuge en rien pour le moment de leur valeur). Mais apparemment ce
n’est pas le cas.
Cela me pose un problème, car autant je reconnais parfaitement que ma position sur ce
qu’il convient de faire des textes de Tolkien n’est pas du tout la seule qui soit envisageable,
autant il me semble important que mes adversaires2 reconnaissent également certaines bases
qui me semblent être un préalable nécessaires à toute étude sérieuse de cet auteur.
Quelles sont les questions qui se posent à nous ? Qu’appelle-t-on la question du « statut
des textes » ? Un petit rappel me semble ici nécessaire, car c’est un débat qui, bien qu’il
soulève beaucoup de passion, n’est tout de même pas familier pour tous les amateurs de
Tolkien.
La multitude des textes de Tolkien
Pendant sa vie, Tolkien a rédigé un très grand nombre de textes, de natures très diverses.
Un grand nombre d’entre eux sont des écrits scientifiques – Tolkien était philologue – que
nous pouvons laisser de côté, aucune contestation ne s’étant encore élevée à leur propos. Mais
il est surtout connu pour avoir écrit de la fiction. Pendant une bonne partie de sa vie, ce ne fut
pas le cas, et ses collègues de l’université considéraient sa manie d’écrire des contes comme
une habitude un peu puérile, pas bien néfaste mais qui retardait tout de même son maître
ouvrage, ses travaux scientifiques. Bien que les écrits philologiques soient toujours considérés
comme importants, la tendance s’est inversée au plus tard avec la publication du Seigneur des
Anneaux en 1954. A partir de cette date, Tolkien a surtout été connu pour ses romans.
Ces romans, ou ces contes, bref ces écrits fictionnels, sont eux-mêmes extrêmement
nombreux et divers. Tolkien, de son vivant, était surtout connu pour Le Hobbit et Le Seigneur
des Anneaux ; mais déjà le public avait connaissance d’autre récits : quelques poèmes qui
devaient être compilés ensuite dans Les Aventures de Tom Bombadil, par exemple ; et
quelques contes, comme Le Fermier Giles de Ham ou Feuille, de Niggle. Cette liste est loin
1
Je regroupe sous cette appellation tous ceux qui essaient aujourd’hui en France d’étudier Tolkien selon les
règles habituelles de la critique littéraire, et tout particulièrement les auteurs de publications dites « sérieuses » à
son sujet.
2
L’emploi de ce terme m’a beaucoup été reproché, mais il ne me semble nullement choquant – si on le
comprend bien. Nous ne sommes pas (pas encore) en situation de guerre, mais simplement de débat d’idées. Je
peux donc avoir des adversaires ; pour autant je n’ai pas d’ennemis.
1
d’être exhaustive. Enfin, et surtout, l’ensemble des textes édités du vivant de Tolkien est loin
de représenter tout ce qu’il a écrit, ni même tout ce qu’il voulait voir publié. Il n’a en
particulier jamais achevé ce qu’il considérait comme une de ses œuvres majeures, pour ne pas
dire celle qu’il chérissait le plus, qui n’a donc pas été publiée de son vivant. A sa mort, elle
n’existait qu’à l’état de textes non encore totalement retravaillés, et surtout non compilés, non
reliés les uns aux autres – autrement que par l’appartenance à une même mythologie. C’est ce
que nous connaissons sous le titre du Silmarillion. En outre, Tolkien laissait derrière lui de
nombreux brouillons : ceux des manuscrits du Silmarillion, mais aussi ceux du Seigneur des
Anneaux, du Hobbit, de Roverandom et le manuscrit de Mr. Bliss.
Je rappelle aux non-initiés que Le Silmarillion raconte particulièrement les premiers
temps de l’histoire du monde, depuis sa création jusqu’à la fin du Premier Age (Le Hobbit et
Le Seigneur des Anneaux se déroulent à la fin du Troisième Age, esquissé avec le Deuxième
Age dans Le Silmarillion). Du vivant de Tolkien, seule une petite partie de l’histoire de son
univers a donc été publiée. La publication du reste de l’Histoire, c’est-à-dire du Silmarillion,
était – nous en aurons des preuves tout à l’heure – un des plus profonds désirs de Tolkien, et
même sans aucun doute son plus profond désir. A sa mort en 1973, il a donc laissé à son
troisième fils Christopher, grand connaisseur de sa mythologie, la tâche ardue de rendre ses
manuscrits publiables – et de les publier.
Les publications après 1973
Aidé de Guy Kay, Christopher Tolkien publia en 1977 Le Silmarillion que nous
connaissons aujourd’hui. Pour ce travail, il avait suivi la logique qui avait été celle de son
père auparavant, la logique internaliste, c’est-à-dire celle qui consiste à présenter le texte
comme la traduction de récits antérieurs et préexistants, idée qui considère la mythologie
tolkienienne comme un très lointain passé et fait de l’auteur un rapporteur et traducteur 3. Cette
logique nécessite – nous y reviendrons – la cohérence du texte, au moins sur la majorité des
points. Christopher Tolkien fut donc amené à faire des choix, des tris entre les différentes
versions existantes. Car son père avait laissé derrière lui ce qu’il faut bien appeler un sombre
bazar : des centaines de textes, parfois tapés à la machine, parfois écrits à la main – et
l’écriture de Tolkien est célèbre pour être illisible – qui avaient presque tous plusieurs
versions, les corrections apportées par Tolkien à un récit étant parfois éparpillées entre
plusieurs copies – et donc bien souvent contradictoires. Son fils donc a choisi les versions
qu’il considérait comme les meilleures, celles que selon lui Tolkien aurait conservées, il les a
compilées, en faisant parfois de légères modifications destinées à conserver la cohérence la
meilleure possible pour l’ensemble, et il est parvenu, en mettant différentes histoires bout à
bout, à produire un roman, ou plutôt un ensemble de récits, cohérent, et doté d’un fil
conducteur : les différents écrits qui composent Le Silmarillion ne sont pas seulement
compilés ; l’ensemble a une cohérence et une logique propres.
Mais ce travail fut par la suite très critiqué. En fait, le premier à le remettre en cause ne
fut autre que Christopher Tolkien lui-même. Il lui était venu des doutes quant à la légitimité
de ses actes : comment être sûr que cette version, ce Silmarillion, était bien celui que son père
aurait souhaité ? De quel droit présenter cet ensemble comme un roman de Tolkien, alors que
ce n’était pas lui qui avait compilé les textes, et surtout que de nombreux textes avaient été
largement réécrits pour les besoins de la cohérence ? Ces critiques furent largement reprises
par les connaisseurs de Tolkien, en particulier par le milieu universitaire français4.
3
Je me permets ici de renvoyer à mon article « “Bougre d’externaliste ! ” Approches interne et externe du monde
de Tolkien ».
4
J’avoue connaître beaucoup moins bien le milieu universitaire anglophone sur cette question.
2
Christopher Tolkien se lança donc dans une autre entreprise de publication, fort
différente de la première. Le premier fruit, qui portait encore assez largement la marque de
l’approche internaliste qui avait présidé à la publication du Silmarillion – ainsi que, beaucoup
plus tôt, du Hobbit et du Seigneur des Anneaux – en fut le recueil des Contes Inachevés,
publié en 1980. Dans cet ensemble, Christopher Tolkien n’avait pas encore décidé de publier
l’intégralité des textes de Tolkien. Il se contente donc d’y présenter des fragments, des « récits
inachevés » pour reprendre son titre, de natures très différentes.
Certains textes sont des manuscrits de Tolkien qui avaient servi à l’établissement du
Silmarillion ; trop longs au goût de Christopher Tolkien en 1977, ils n’avaient pas été intégrés
dans le livre publié, mais avaient un intérêt premièrement en ce qu’ils donnaient des détails et
des précisions sur le récit raconté, et deuxièmement en ce qu’ils permettaient de donner un
aperçu du texte original de Tolkien, celui sur lequel son fils avait travaillé pour produire le
livre que tout le monde connaissait. D’autres étaient des essais qui n’avaient pas même été
abrégés dans Le Silmarillion publié, mais avaient tout simplement été mis de côté car ils ne
développaient pas un récit mais plutôt un point particulier du monde tolkienien : une
description de l’île de Númenor, un essai sur les palantíri, un autre sur les Drúedain etc. Enfin
venaient des récits qui n’avaient pas vraiment servi à la compilation du Silmarillion, mais qui
apportaient des précisions sur des personnages du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, et qui à
ce titre pouvaient grandement intéresser les lecteurs avides de plus d’informations sur
l’histoire de la Terre-du-Milieu.
Ces textes étaient présentés comme des écrits de Tolkien, et remis dans le contexte de
leur rédaction et de leurs modifications. En ce sens, Christopher Tolkien, déjà, brisait la
logique internaliste pour se lancer dans l’étude externe, puisqu’il rompait avec l’idée que ces
textes n’étaient qu’une traduction en les présentant comme les fruits de l’imagination d’un
seul auteur, son père, et en montrant leur évolution de manière externe. Mais l’appareil
critique de présentations des textes et de notes était encore assez restreint ; si bien que le
lecteur pouvait presque en faire abstraction pour se plonger dans le texte original présenté, qui
de toute façon n’était qu’un texte original. Les extraits présentés dans les Contes Inachevés ne
rendent pas du tout compte de la complexité des différentes versions, des manuscrits etc. La
cohérence, en particulier, était encore assez bien respectée. En fin de compte, on pouvait très
bien lire les Contes Inachevés en ayant l’impression non pas de découvrir les brouillons
inédits d’un auteur du XXe siècle, mais bien de se plonger dans les textes qui accompagnaient
le Livre Rouge ; ce qui faisait en définitive de ce recueil un ensemble hétéroclite qui mêlait
des textes très différents, qui montrait une volonté de revenir sur l’approche qui avait présidé
à la publication du Silmarillion, mais qui ne sortait pas encore complètement le lecteur d’une
approche interne.
Christopher Tolkien poussa ensuite plus loin cette nouvelle logique. Entre 1983 et 1996,
il publia une longue série en douze volumes, intitulée L’Histoire de la Terre-du-Milieu (The
History of Middle-Earth), que l’on a coutume d’abréger en HoME d’après le titre anglais. Ces
douze volumes renfermaient eux aussi des textes extrêmement différents les uns des autres.
Les deux premiers tomes, par exemple, contenaient des textes remontant parfois à 1917, et
traitant tous du Premier Age. Venaient ensuite d’autre textes traitant de la même période, mais
plus tardifs : certains avaient été rédigés entre 1935 et 1955, d’autres entre 1955 et 1973. Les
HoME recouvrent donc, grosso modo, trois périodes d’une vingtaine d’années chacune. On
peut d’ores et déjà se douter de l’évolution qui peut se faire dans l’esprit d’un homme – et
donc dans ses écrits – entre ses 25 et ses 75 ans. Mais la disparité n’est pas uniquement due à
cette distance qui sépare les textes dans le temps. Elle vient aussi, une fois encore, d’une
différence de nature. Les HoME regroupent de tout. Des poèmes en vers allitératifs, des essais
théoriques, métaphysiques, théologiques, linguistiques, des récits divers et variés. Parmi ces
derniers, certains sont des textes que Tolkien aurait sans doute voulu voir publiés sous une
3
forme ou sous une autre, et qui constituent une base du Silmarillion. D’autre au contraire sont
les brouillons du Seigneur des Anneaux, c’est-à-dire des textes que Tolkien avait abandonnés
pour les remplacer par d’autres.
Pour ce nouvel ensemble, Christopher Tolkien a fait le choix de publier tous les textes
de Tolkien qui restaient, ou du moins un maximum d’entre eux, même si cette décision n’était
pas la sienne dès 1983. On ne peut que regretter qu’aient été exclus certains textes qu’il a
jugés trop inaccessibles pour le public, en particulier des textes linguistiques, alors même que
la linguistique est au cœur du monde tolkienien et que les lecteurs, justement, ne cessent de
réclamer plus d’informations dans ce domaine. C’est d’autant plus regrettable que linguistique
et récit sont parfois inextricablement mêlés comme le montre le « Shibboleth de Fëanor », ou
comment la prononciation peut devenir un facteur de division politique. Mais cette lacune,
pour regrettable qu’elle soit, est mineure – et rectifiable, j’ose du moins l’espérer. La grande
majorité des écrits de Tolkien est à présent à la disposition du public, et, il faut le remarquer,
les textes sont présentés dans leur forme originale, tels que Tolkien les a laissés quand il y a
touché pour la dernière fois. Ils sont ordonnés suivant la chronologie de la vie de Tolkien :
d’abord les textes traitant du Premier Age les plus anciens, ceux des années 1917-1935 ; puis
ceux qui couvrent la même période mais furent écris plus tard, entre 1935 et 1955 ; suivent les
brouillons du Seigneur des Anneaux, qui ont été rédigés globalement dans la même vingtaine
d’années, mais traitent du Troisième Age ; enfin, les textes qui couvrent les trois Ages – et
même les quatre – mais datent des années 1955-1973. Comme on peut s’en rendre compte,
c’est une chronologie externe – celle de la vie de Tolkien – qui est respectée ; la chronologie
interne, celle du monde de Tolkien, n’est en rien un fil conducteur de la publication.
Pour accompagner ce très complexe ensemble, Christopher Tolkien a cette fois-ci joint
aux écrits de son père un très lourd appareil critique, fait de longues présentations des textes,
de notes nombreuses et volumineuses et d’index importants. Dans les HoME, la logique de
publication est donc entièrement externe : les textes sont présentés comme les écrits de
Tolkien, ils sont analysés et expliqués en fonction d’éléments comme leur date de rédaction,
bref de façon totalement externaliste. Cette fois-ci, il est presque impossible pour le lecteur de
s’extraire des analyses du fils pour se plonger véritablement dans l’univers du père. On a
certes accès au texte d’origine, non modifié, mais il faut pour y parvenir franchir une véritable
forêt de présentations.
L’ouverture des débats (ou devrais-je dire des hostilités ?)
Cette publication a été saluée par les passionnés et plus encore par le milieu universitaire
français. Beaucoup y ont vu un progrès par rapport au Silmarillion, étant donné que l’on avait
à la fois les textes originaux et un appareil critique permettant de les aborder dans toute leur
complexité. Mais les problèmes sont apparus très vite. Une minorité a voulu jeter
complètement le livre de 1977 aux orties, en disant qu’il n’avait plus rien de valide, et que
pour découvrir le Premier Age il ne fallait plus lire que les HoME. La majorité, pourtant, a
souvent conclu que Le Silmarillion restait un livre essentiel pour aborder le Premier Age –
quitte à s’enfoncer ensuite dans la jungle des HoME. Mais se posait alors la question de
l’autorité des textes, très importante pour les passionnés car capitale pour l’analyse interne –
la seule qui intéresse une grande partie des amateurs de Tolkien. Le Silmarillion devait-il
conserver le statut de « livre le plus fiable » que lui avait conféré le fait d’être seul en lice
pendant longtemps ? Les HoME devaient-ils n’être que des « livres d’appoint », permettant de
préciser les détails que n’éclaircissait pas Le Silmarillion, mais ne jouissant d’aucune autorité
contre lui ? Ou bien au contraire Le Silmarillion ne devait-il devenir qu’une simple porte
d’entrée vers les ouvrages faisant véritablement autorité, à savoir les HoME ? Bref, quel est le
statut de chacun des textes que nous ont légués Tolkien et son fils ?
4
Puis se sont posées des questions plus générales et plus théoriques, celles que
Christopher Tolkien avait dû se poser entre 1977 et 1983. De quel droit établissait-on une
hiérarchie entre les textes de Tolkien ? Qu’est-ce qui devait fonder et diriger cette éventuelle
hiérarchie ? Quels étaient les différents types de textes que Tolkien nous avait légués ? Quels
types de frontières existaient entre ces types ? Tolkien aurait-il approuvé la publication de ses
brouillons ? des textes inachevés ? Sous quelle forme était-il possible de publier ses
manuscrits ? Et enfin, le travail de publication des textes de Tolkien s’était-il achevé avec les
HoME, ou bien restait-il encore quelque chose à faire ?
Ce vaste débat est très loin d’être tranché. Les quelques discussions que j’ai eues sur le
sujet m’ont convaincu qu’il est impossible de rassembler tous les Tolkiendili sous une seule
bannière, même si celle-ci se voulait consensuelle. Mais elles m’ont également prouvé qu’il
est tout de même possible de convaincre certaines personnes. Je vais donc ici tenter de
défendre ma position, qui n’est pas majoritaire, en tout cas en France, dans le but avoué de
convaincre pour agir. Car il ne s’agit pas ici uniquement de théorie. Des actes sont en jeu.
Comment les textes de Tolkien seront-ils publiés demain, voila ce qu’il nous appartient de
décider. Vu la violence de certaines des réactions auxquelles je me suis trouvé confronté, je
préfère préciser immédiatement que je sais parfaitement bien que ma position n’est pas la
seule défendable. C’est ma position, rien de plus. Elle s’appuie sur des arguments, et je suis
bien entendu convaincu de sa justesse, sans quoi je ne la défendrais pas ; mais je suis
également conscient que, comme toute position théorique, elle est basée sur des principes, des
présupposés, des a priori, que nul n’est contraint d’accepter. J’essaie simplement de montrer
deux choses : la première, c’est que mon opinion a tout de même des arguments pour elle, et
que par conséquent, si elle n’est pas la seule défendable, elle est tout de même défendable ; la
seconde, c’est que la position adverse est basée non pas sur un plus grand nombre
d’arguments mais simplement sur les présupposés inverses.
Les bases
Au-delà de tout désaccord, il me semble qu’il est certains points sur lesquels tous les
Tolkiendili et chercheurs devraient s’entendre. Il m’a semblé plusieurs fois au cours des
débats auxquels j’ai participé que certaines personnes, par crainte de voir leurs arguments
affaiblis, refusaient certaines évidences qui me paraissent indéniables. Il y a là un véritable
problème pour une saine étude de Tolkien. Chaque camp a des arguments solides à la base de
sa réflexion ; le mieux, je pense, est que chacun reconnaisse la validité des bases de
l’adversaire. Puisque charité bien ordonnée commence par soi-même, je suis tout prêt à
reconnaître, par exemple, que Tolkien n’a jamais écrit noir sur blanc qu’il n’aurait pas
souhaité la publication des HoME. De même, je reconnais être parfaitement incapable de
produire une preuve absolue et irréfutable qu’il prévoyait d’abandonner l’idée de la
transmission du Silmarillion par un marin anglais du Xe siècle. En revanche, je peux produire
des preuves sur ce qui constitue les bases de mon raisonnement. Un raisonnement qui est
fondé sur la recherche de la volonté de Tolkien.
Je précise que je souhaiterais voir cette partie de mon essai dégagée de tout esprit de
polémique. Je n’ai aucune autre prétention en l’écrivant que de rappeler et de démontrer
quelques évidences. A mon avis, les bases que je vais énoncer à présent sont des choses sur
lesquelles tout le monde devrait s’accorder, car elles ne relèvent pas de l’opinion personnelle.
Ce ne sera pas la même chose ensuite.
« The Making of a Mythology »
5
La première chose qu’il pourrait être utile de démontrer est la volonté de Tolkien de
construire une mythologie, et le fait que cette volonté a été exécutée. Mais comme cela ne
constitue pas le cœur de mon propos, je serai forcé de passer rapidement sur ce point.
Pourtant, même brièvement, il faut s’entendre sur ce qui constitue cette mythologie.
Qu’est-ce qu’une mythologie ? Si l’on accepte la définition de ce terme comme un
ensemble de récits racontant l’histoire du monde à des époques très reculées, remontant en
général à la création du monde, et s’achevant le plus souvent avec le commencement de
l’histoire envisagée comme la période de l’Histoire des hommes dont nous avons conservé
des traces, alors une partie des écrits littéraires de Tolkien se rapproche étrangement de la
mythologie. La réception de l’œuvre de Tolkien par le public, le terme même de « fan » très
couramment répandu, le culte qu’on a rendu – et qu’on rend encore – à Tolkien sont autant de
preuves supplémentaires de la nature mythologique de cette œuvre – ou d’une partie de cette
œuvre. Rares sont en effet les romans dans lesquels les lecteurs s’impliquent au point de
passer une grande partie de leur temps simplement à essayer de savoir ce qui se passe dans le
monde décrit par le roman. Il y a là une spécificité qu’il faudrait démontrer plus longuement –
et ce sera, je l’espère, l’objet d’une prochaine étude. Pour l’instant, contentons-nous de dire
que cette nature essentiellement mythologique d’une partie des écrits de Tolkien est un pilier
central de son œuvre, et donc un élément-clef pour le comprendre. Certes, le projet initial de
« mythologie pour l’Angleterre » a été abandonné au moins en partie ; certes, Tolkien n’a pas
achevé les cadres qui décrivent la façon dont les événements supposés réels qu’il décrit lui
sont parvenus – que ce soit par un marin anglais, par le « rêve vrai » ou par de vieux textes.
Mais l’essence même de son projet est demeurée la même.
Une mythologie, de façon générale – ne parlons pas encore de celle de Tolkien en
particulier –, est cohérente, c’est-à-dire non seulement que les récits qui la composent doivent
ne pas contenir de contradictions, mais aussi que la mythologie de manière générale possède
une unité de l’inspiration et de la signification, car elle traduit une représentation générale du
monde et du sens de l’histoire. Aujourd’hui, ce point est couramment remis en question par de
nombreux critiques qui considèrent la multiplicité des versions de chaque mythe qui nous sont
parvenues. Cela est particulièrement net pour la Bible ou pour les mythologies grecque ou
égyptienne, par exemple. Mais il ne faut pas se laisser abuser par cette illusion d’optique. Des
versions différentes de chaque récit ou légende existaient bel et bien, mais cela ne veut pas
dire qu’elles coexistaient dans l’esprit des croyants. Aujourd’hui, il nous semble que tous les
textes sont de même rang, de même niveau ; mais ce nivellement a été accompli par le temps
et ne correspond pas à la façon dont les Anciens vivaient leurs mythes. Chaque personne
croyait en une version d’un mythe, ou bien en aucune, mais certainement pas à deux, tout
simplement parce que l’esprit humain est incapable de croire à la fois en deux choses
incompatibles. Il ne faut pas non plus se laisser abuser par l’absence très courante de tentative
unificatrice des mythes dans l’Antiquité. Les Anciens n’étaient pas prosélytes, mais cela ne
signifie pas qu’ils avaient moins la foi que les monothéistes.
Une mythologie vivante et vécue – le contraire d’une mythologie étudiée, analysée,
disséquée par des historiens, des ethnologues etc. – est donc cohérente, au moins pour un
individu donné, tout simplement parce qu’une mythologie ne vit que tant qu’on y croit. On y
croit comme à un passé, très lointain certes, mais pas moins réel pour autant. Dans le
christianisme, par exemple, la mythologie de l’Ancien Testament, à laquelle en général on
n’accorde qu’une vérité symbolique, est moins vivante que celle du Nouveau Testament, en
laquelle on croit à la lettre. Et, de façon générale, elle n’est pas le fait d’un seul homme : elle
se construit lentement, sur de nombreuses générations, de nombreux textes, de nombreux
auteurs.
Tolkien est donc un auteur extrêmement spécifique, et son biographe, Humphrey
Carpenter, le souligne bien : « puisses-tu dire les choses que j’ai essayé de dire longtemps
6
après que je ne serai plus là pour les dire. Les mots de G. B. Smith étaient un appel clair à
Ronald Tolkien à s’atteler au grand travail qu’il méditait depuis quelques temps, un projet à la
fois grandiose et stupéfiant qui n’avait que peu d’équivalents dans l’histoire de la littérature :
il allait créer une mythologie toute entière5 ». Au départ, cette mythologie était destinée à
l’Angleterre. Ainsi écrit-il dans sa fameuse lettre à Milton Waldman de 1951 : « je voulais
créer un corpus de légendes plus ou moins connectées entre elles, […] et que je pourrais
dédier simplement : à l’Angleterre ; à mon pays6 ». Mais par la suite, Tolkien abandonna ce
projet un peu trop étroit pour englober son œuvre. Certes, ses livres gardèrent toujours une
certaine coloration britannique, mais ils ne furent plus destinés à l’Angleterre avant tout. Ils
étaient devenus trop grands pour cela.
Bien entendu, Tolkien n’a pas composé sa mythologie sur un seul roman. Pourtant,
l’intégralité de son œuvre littéraire ne lui est pas consacrée. Il est très important de bien
réaliser ce fait : dans la même lettre, juste après avoir parlé de la rédaction de sa mythologie,
Tolkien écrit : « bien entendu, j’ai imaginé et même rédigé beaucoup d’autres choses (surtout
pour mes enfants). Certaines ont échappé à l’emprise de cet ensemble tentaculaire qui agissait
comme un aimant, et lui sont toujours restées entièrement étrangères : Feuille, de Niggle, et
Le Fermier Giles de Ham, par exemple, les deux seuls à avoir été imprimés7 ». Cette frontière
posée par Tolkien lui-même à l’intérieur de ses propres écrits littéraires est essentielle.
L’œuvre majeure de Tolkien, l’œuvre de sa vie, est ce grand arbre, cette mythologie ; mais
elle n’englobe pas tout ce qu’il a écrit, ni même tous ses textes littéraires. En marge de cet
immense travail, Tolkien a inventé d’autres lieux et temps imaginaires, mais ceux-ci sont
restés isolés, ils n’ont jamais fait l’objet d’une suite (même si Tolkien en avait imaginé une à
Farmer Giles, le fait est qu’elle n’a pas vu le jour), ils n’ont jamais fait partie d’un ensemble.
Pour tout dire, ils n’ont jamais approché de la grandeur de la véritable mythologie.
En fait, le processus d’invention mythologique est assez complexe chez Tolkien. Il
s’explique plus loin, toujours dans la même lettre : « le Hobbit […] a été conçu de manière
totalement indépendante : lorsque j’en ai commencé la rédaction, je ne savais pas qu’il
appartenait à l’ensemble. Mais je me suis rendu compte ensuite qu’il s’agissait en fait de son
achèvement, de sa façon de descendre sur terre et de se fondre dans le domaine de
“l’histoire”8 ». La frontière entre récits mythologiques et récits non mythologiques n’est donc
pas imperméable. Il est possible de la franchir dans le sens de l’intégration à la mythologie.
L’exemple donné ici par Tolkien, celui du Hobbit, est le cas archétypique. Bilbo n’avait pas
été conçu, à l’origine, comme faisant partie du même univers qu’Eärendil. Mais il a franchi la
frontière est s’est trouvé intégré à l’ensemble, pour finalement en devenir une partie
importante, puisqu’il a donné naissance au Seigneur des Anneaux – une partie de la
mythologie tout aussi essentielle que le Silmarillion9.
5
« May you say the things I have tried to say long after I am not there to say them. G. B. Smith’s words were a
clear call to Ronald Tolkien to begin the great work that he had been meditating for some time, a grand and
astonishing project with few parallels in the history of literature. He was going to create an entire mythology »,
Humphrey Carpenter, JRR Tolkien, A Biography, Londres, Harper Collins, 1995, p. 97. Toutes les traductions
sont de ma main, aidée par endroits par celle d’Amandil.
6
« I had a mind to make a body of more or less connected legend, […] which I could dedicate simply: to
England; to my country », Humphrey Carpenter (éd.), The Letters of JRR Tolkien, Londres, Harper Collins,
1995, p. 144, lettre n° 131 à Milton Waldman, datée probablement de la fin de 1951.
7
« Of course, I made up and even wrote lots of other things (especially for my children). Some escaped from the
grasp of this branching acquisitive theme, being ultimately and radically unrelated: Leaf by Niggle and Farmer
Giles, for instance, the only two that have been printed », idem supra, p. 145.
8
« The Hobbit […] was quite independently conceived: I did not know as I began it that it belonged. But it
proved to be the discovery of the completion of the whole, its mode of descent to earth, and merging into
“history” », idem supra, p. 145.
9
Pour une comparaison objective des textes de 1951 avec ceux de 1937, je renvoie à The Annotated Hobbit,
édité par Douglas A. Anderson, Londres, HarperCollins, 2003, ainsi qu’aux lettres n°163, p. 215-6 et n°257, p.
346.
7
Un autre exemple, peut-être un peu moins connu, est celui de Tom Bombadil. Ce
personnage a été imaginé par Tolkien peu avant Bilbo, c’est-à-dire à un moment où sa
mythologie n’était encore à peu près qu’une histoire des Elfes, et de façon tout à fait
indépendante par rapport à cette dernière, puisque lui aussi est apparu comme le personnage
central d’un conte qu’il avait inventé pour ses enfants. Tolkien avait publié en 1934 dans
l’Oxford Magazine le premier poème du recueil auquel il devait plus tard donner son nom,
« The Adventures of Tom Bombadil » (le recueil, de son côté, devait n’être publié qu’en
1961). Même lorsque Tolkien rédigea, quelques années plus tard, Le Hobbit, Bombadil ne fut
pas encore relié à l’ensemble. Ce n’est qu’au cours de la rédaction du Seigneur des Anneaux,
à un moment où Bilbo et son neveu, pour leur part, commençaient à être sérieusement reliés
au monde du Premier Age, que Tolkien, pour diverses raisons, inséra Tom dans son nouveau
roman. Il se trouva alors absorbé dans l’ensemble, et y trouva parfaitement sa place. Tom,
pour avoir été intégré relativement tard à la mythologie, n’y est pas pour autant une anomalie.
La meilleure preuve en est que, lorsque le recueil complet fut publié, Tolkien l’intitula The
Adventures of Tom Bombadil and other verses from the Red Book ; ce qui prouve sa volonté
de le rattacher au grand tout. Par ce seul titre, Tolkien fait franchir à chacun des poèmes du
recueil la frontière qui sépare les écrits mythologiques des autres écrits littéraires. Selon
l’approche interne, ils sont tirés du Livre Rouge, donc ils sont écrits par des Hobbits. Ils ne
représentent pas forcément la vérité du monde de Tolkien, mais ils représentent une vision des
Hobbits. Un peu comme on peut faire l’histoire des mentalités, ce qui n’est pas l’histoire des
faits, et même souvent peut faire avoir une fausse vision des faits, mais n’en est pas moins de
l’histoire.
Il était donc possible de franchir la frontière dans un sens, celui de l’intégration à
l’univers tolkienien. Nous nous poserons tout à l’heure la question de savoir s’il était
également possible de la franchir dans l’autre sens, c’est-à-dire s’il était possible pour un texte
appartenant à la mythologie tolkienienne d’en sortir. Ce qu’il est important de retenir pour
l’instant, c’est que la frontière entre écrits mythologiques et autres écrits littéraires, pour
perméable qu’elle soit dans une certaine mesure, n’en existe pas moins de façon très nette et,
nous l’avons vu, consciente pour Tolkien lui-même. L’ensemble des écrits que jusqu’ici nous
avons appelés écrits « mythologiques », ceux que Tolkien a rassemblés et qui parlent de
l’univers qu’il a créé, peut être appelé le Légendaire – Tolkien lui-même employait le terme.
Le désir de cohérence : vers une « double nature » des textes de Tolkien
Comment Tolkien a-t-il voulu publier ce Légendaire ? Je rappelle encore une fois que
pour l’instant je ne cherche pas à entrer dans la polémique concernant la meilleure façon de
publier Tolkien aujourd’hui ! Je ne fais que souligner des faits.
Oui ou non, Tolkien voulait-il que ses œuvres fussent cohérentes ? Quelqu’un qui
découvrirait les HoME sans avoir connaissance du débat qui les entoure pourrait en douter. Et
effectivement, il n’a jamais écrit noir sur blanc qu’il voulait une cohérence parfaite pour
l’ensemble de ses romans mythologiques. Mais ici, il faut bien voir que nous n’avons pas
vraiment besoin de déclarations de Tolkien pour conclure. Sa façon d’agir parle d’elle-même.
A ce stade, il me paraît utile de faire une précision de méthode. Certains voudraient
qu’une chose ne soit pas prouvée tant que l’on n’aurait pas produit une déclaration écrite de
Tolkien à son propos. Cette façon de voir me semble très réductrice. Certes les citations de
Tolkien, extraites principalement de ses lettres et de son journal (qui n’est pas publié mais
auquel son biographe a eu accès), sont des bases essentielles pour comprendre Tolkien. Mais
il est dangereux de vouloir s’en tenir là. La méthode historique exige d’interpréter non
seulement les mots mais aussi les actes. Car eux aussi permettent de connaître la volonté de
8
celui qui les effectue. Tous ceux que Tolkien intéresse, tous ceux qui pensent qu’il faut voir
l’auteur derrière l’œuvre, devraient s’en souvenir.
Examinons donc les actes de Tolkien, et commençons par la rédaction du Seigneur des
Anneaux. On pourrait penser que la longueur de ce travail, qui s’est étalé sur une douzaine
d’années, entre 1937 et 1949, est en elle-même une preuve du perfectionnisme quasiment
maniaque de Tolkien. Mais quelques détails sont plus parlants, comme par exemple la volonté
de Tolkien de faire parfaitement correspondre l’action avec les cartes publiées dans le roman :
« je me suis battu avec les problèmes d’organisation dans la chronologie de l’Anneau […]. Je
crois que j’ai réussi à tout résoudre à la fin par de petits changements dans les cartes, en
rallongeant d’un jour l’assemblée des Ents et de quelques jours à la fois la poursuite de
Trotter et le voyage de Frodo (un petit changement dans le chapitre que je viens d’envoyer :
deux jours de Morannon à l’Ithilien)10 », écrit-il dans une lettre. La précision, la minutie des
détails et des changements témoigne du désir de cohérence de Tolkien. Plus significative
encore, sa préoccupation de la cohérence des phases de la Lune : « me suis battu avec un
passage récalcitrant de “l’Anneau”. A présent j’ai besoin de savoir de combien de temps le
lever de la Lune se retarde chaque nuit lorsqu’elle croît 11 » ; et encore : « j’ai découvert que,
dans ces jours essentiels qui séparent la fuite de Frodo de la situation actuelle, mes lunes […]
faisaient des choses impossibles, se levant à un bout du pays et se couchant […] à l’autre.
Réécrire partiellement les chapitres précédents m’a demandé tout l’après-midi !12 ». Peu
d’auteurs se préoccupent de savoir si la Lune a le même aspect pour les personnages à un
moment donné de l’histoire, ou d’autres détails si précis.
On pourrait allonger la liste. Montrer par exemple Tolkien se préoccuper, dans la lettre
n° 211 à Roana Beare, datée d’octobre 1958, d’avoir écrit que le cheval de Glorfindel portait
« bridle and bit » (bride et mors), alors que par ailleurs il est dit que les Elfes montent à cru, et
décidant dans la foulée de remplacer ces deux termes par « headstall » (licol). De manière
générale, je renvoie à un très grand nombre de lettres écrites entre 1938 et 1948 (et beaucoup
d’autres par la suite).
On pourrait bien sûr m’objecter que ce n’est là que le très naturel désir d’un écrivain
ordinaire de produire un roman cohérent. Ce serait oublier, tout d’abord, les exemples que je
viens de citer, et qui montrent que Tolkien faisait montre sur ce point d’un soin quasiment
obsessionnel. Ce serait également oublier, surtout, que Tolkien n’a pas seulement rendu
chacun de ses romans cohérents dans son ensemble ; il a rendu tous les romans du Légendaire
cohérents entre eux. En tout cas, tous ceux qu’il a publiés de son vivant, c’est-à-dire Le
Hobbit et Le Seigneur des Anneaux (Les Aventures de Tom Bombadil, qui appartiennent au
Légendaire, ne constituent pas un roman, et n’ont pas le même statut). Le chapitre V du
Hobbit, par exemple, a été entièrement réécrit par Tolkien car l’anneau dont il y était fait
mention n’avait pas grand-chose à voir avec l’Anneau du roman suivant 13. De la même
manière, Tolkien, au cours des rééditions du Hobbit, a transformé Gandalf, l’a grandi
physiquement et moralement, l’a rendu plus sérieux ; il a détaillé la généalogie de Thorin,
10
« I have been struggling with the dislocated chronology of The Ring […]. I think I have solved it all at last by
small map alterations, and by inserting an extra day’s Entmoot, and extra days into Trotter’s chase and Frodo’s
journey (a small alteration in the first chapter I have just sent : 2 days from Morannon to Ithilien) », lettre n° 85 à
Christopher Tolkien, datée d’octobre 1944, p. 97.
11
« Struggled with recalcitrant passage in “The Ring”. At this point I require to know how much later the moon
gets up each night when nearing full », lettre n° 63 à Christopher Tolkien, datée d’avril 1944, p. 74.
12
« I found my moons in the crucial days between Frodo’s flight and the present situation […] were doing
impossible things, rising in one part of the country and setting […] in another. Rewriting bits of back chapters
took all afternoon! », lettre n° 69 à Christopher Tolkien, datée de mai 1944, p. 80.
13
Certes la première version de ce texte n’a pas été abandonnée, mais réintégré au Légendaire. Certaines
incohérences pouvaient donc y subsister. Mais ce ne sont là que de fausses incohérences, puisque la différence
entre les récits est expliquée par un mensonge. En fin de compte, Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux
concordent aussi parfaitement que possible.
9
celle de Bilbo, bref il a inséré dans le roman des noms inventés par Le Seigneur des Anneaux ;
il a ajouté des détails géographiques ; il a supprimé les lignes qui mentionnaient le mariage
par trop improbable d’un Hobbit et d’un Elfe. On trouve exactement le même type de
modifications dans la matière du Silmarillion, par exemple l’abandon par Tolkien de
nouvelles étymologies des noms « Elrond » et « Elros » à cause d’une note dans l’Appendice
A du Seigneur des Anneaux. Ce type de modifications prouve bien que Tolkien voulait rendre
l’ensemble de son Légendaire cohérent avec lui-même.
Il y a là un point extrêmement important, qui mérite qu’on s’y attache plus longuement,
et que les lecteurs connaissent presque toujours mais auquel ils n’accordent en général qu’une
attention mineure, sans voir toutes les répercussions d’une telle attitude. Nous avons dit que la
nature des textes de Tolkien était essentiellement mythologique, et il n’est pas question d’y
revenir ; mais Tolkien ne considérait pas forcément la mythologie comme la plupart des
lecteurs contemporains sont habitués à le faire. Car si de nombreux points rattachent une
partie de l’œuvre de Tolkien à la mythologie, ce désir fondamental de cohérence non
seulement à l’intérieur des textes mais surtout des textes entre eux rapproche fortement ces
textes du domaine de l’Histoire, dont la principale caractéristique est peut-être qu’elle ne peut
justement être que cohérente. D’autre arguments vont également dans le sens d’un
rapprochement entre les textes de Tolkien et l’histoire, par exemple la présence fort abondante
parmi ou entre les récits narratifs proprement dits de nombreuses chroniques, annales,
chronologies. Je ne connais aucun autre exemple de mythologie qui s’attacherait avec autant
de précision numérique et de références à une computation à dater les événements qu’elle
relate. Le fait pour Tolkien de travailler sur son œuvre comme sur de l’histoire en est un autre
signe. La présence dans Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit (dont, rappelons-le, Tolkien
écrivait qu’il était le lien par lequel la légende « se fondait dans le domaine de l’histoire », on
aurait presque pu dire « se fondait en histoire ») de créatures merveilleuses et néanmoins
présentées comme vraies et « historique » que Círdan, Elrond, Galadriel, Celebrimbor,
Gandalf, Saruman, Sauron, ou encore plus généralement les Ents, les Elfes, les Nains, les
Hobbits est également la caution que, comme le dit Éomer, « les rêves et les légendes
jaillissent de l’herbe à la vie », ou encore, comme le dit Aragorn, « ce n’est pas nous mais
ceux qui viendront après nous qui feront les légendes sur notre temps ».
Que dit Tolkien quand il écrit cela, et bien d’autres passages de sa mythologie – qu’on
se souvienne par exemple des dialogues de Sam et Frodo sur les chants qu’on composera plus
tard à leur sujet ? Tout simplement que mythologie et histoire ne sont pas séparées comme on
a l’habitude de le penser, mais au contraire ne font qu’un. L’histoire d’aujourd’hui, c’est la
mythologie de demain, pour parodier la formule célèbre de Victor Hugo. Il y a là une
constante de l’œuvre de Tolkien : on la retrouve par exemple dans Le Fermier Giles de Ham,
lorsque les pages qui accompagnent Giles au retour de sa capture de Chrysophylax chantent
des louanges qui seront la base de légendes à venir. C’est aussi au même type de
raisonnement que Tolkien recourt pour convaincre Lewis de la vérité du christianisme, quand
il affirme à son ami que le récit des Evangiles est un mythe, mais un mythe vrai, qui est
vraiment arrivé. On retrouve d’ailleurs encore le même thème, de manière très forte, dans la
trilogie de l’espace de ce même C. S. Lewis, ouvrage qui par bien des aspects est une manière
de démontrer que ce que nous appelons « mythe » est en fait l’histoire d’un ailleurs ou d’un
autre temps (on sait à quel point Lewis s’est inspiré des idées de Tolkien pour écrire cette
œuvre). Tolkien insiste donc, partout dans son œuvre, sur l’idée que l’histoire se fait légende,
mythe, et que la légende se refait histoire. Les textes de Tolkien, ou au moins ses textes
mythologiques, ont donc une « double nature » : pour avoir acquis une dimension
mythologique, ils n’en constituent pas moins une histoire. Mais les guillemets sont
10
nécessaires pour parler de cette « double nature », puisque Tolkien nous rappelle justement
que mythe et histoire ne font qu’un.
C’est grâce à cette double nature que notre époque, très rationaliste mais qui aspire au
rêve peut-être plus que toutes les autres époques, peut vivre la mythologie de Tolkien. C’est là
surtout qu’il y a spécificité pour le cas de Tolkien. Car son œuvre est justement, avant toute
autre chose, une mythologie vécue. Elle peut être étudiée, ensuite, par des universitaires, des
critiques littéraires etc., mais ce n’est pas là son rôle premier. Tolkien lui-même n’approuvait
pas les études universitaires de son œuvre ; ce qui bien sûr ne doit pas nous empêcher d’en
mener, à condition de se souvenir qu’une telle étude, pour bonne qu’elle puisse être, n’est pas
le premier but de l’œuvre de Tolkien. Ce n’est pas non plus ce qui se passe en premier lieu,
chronologiquement parlant. En général, ceux qui étudient Tolkien sont des gens qui ont
commencé par aimer Tolkien. Et parmi toutes les bonnes raisons qu’il y a d’aimer Tolkien,
l’achèvement de sa mythologie, son caractère historique, sa complexité en même temps que
son immensité sont sans doute parmi les plus couramment répandues.
Pourquoi ? Parce que Tolkien, qui voulait consciemment créer une mythologie, savait
très bien qu’une mythologie n’est vivante que si l’on y croit. Il ne faut pas simplifier les
choses : la question de savoir quelle est la vérité dont le mythe est porteur est vaste. Pour
Tolkien, il y a une vérité du mythe, il suffit de lire le poème « Mythopoeia » pour s’en
convaincre ; mais cette vérité est plus que simplement symbolique. C’est une question
extrêmement complexe. Elle nous intéresse pour la suite de notre sujet, mais comme elle n’en
constitue pas le cœur je me contenterai d’un résumé. Tolkien a forgé le concept de « créance
secondaire » (« secondary belief ») attachée à une sous-création (« sub-creation ») : la
créature qu’est l’homme est à son tour capable de créer à l’intérieur de l’univers auquel elle
appartient (c’est la sous-création, à la fois comme acte et comme résultat) ; puis l’homme est
capable d’accorder à ce « monde secondaire » une « créance secondaire » par la « suspension
volontaire de son incrédulité » sur le plan primaire. Bien sûr, il n’est pas question d’y
accorder une créance « primaire » ou « première », c’est-à-dire de croire que toutes ces choses
se sont réellement passées ; mais il faut accepter de rentrer suffisamment dans le monde
secondaire pour accepter de le juger selon ses propres lois et non plus selon les lois du monde
primaire, réel. Tolkien fait appel à une créance plus positive que le simple fait de « faire
semblant de croire ». Pour lui, l’art réussit dans sa mission quand il engendre une véritable et
profonde volonté de croire.
C’est pour cet ensemble de raisons, et en particulier parce que Tolkien a écrit sa
mythologie non pas comme une mythologie à étudier mais comme un ensemble de récits
provenant d’un passé, donc de nature historique en partie, que pour lui une des qualités
essentielles d’une bonne œuvre littéraire est la cohérence, sans laquelle la créance secondaire,
la suspension volontaire de l’incrédulité, est impossible. Ne tombons pas dans le simplisme :
je ne veux pas dire qu’une mythologie ou une histoire ne peut pas contenir d’incohérences ;
mais la créance secondaire ne peut exister que si les incohérences du récit sont factices,
expliquées, et se révèlent finalement cohérentes, comme c’est le cas par exemple pour les
différentes versions du chapitre V du Hobbit. Nous reviendrons plus tard sur ce point.
L’essentiel est pour l’instant de retenir que l’on ne croit pas à ce qui est véritablement et
profondément incohérent. Il écrit dans une lettre : « avant tout [un conte de fées] doit être un
bon conte, […] auquel on puisse […] croire selon ses propres lois. Réussir sur ce point était
mon premier but14 ». On voit à quel point la mise en place de la créance secondaire chez le
lecteur est importante pour Tolkien. Ce but et ses implications sont détaillés ensuite : « ce
14
« First of all [fairy story] must succeed just as a tale, […] and within its own imagined world be accorded […]
belief. To succeed in that was my primary object », lettre n° 181 à Michael Straight, datant probablement du
début de 1956, p. 233.
11
livre a été écrit […] comme une expérience dans le domaine des arts […] visant à faire naître
chez le lecteur la “Créance Secondaire”. Je l’ai écrit lentement et en portant une attention
particulière au détail15 ». Si l’on se souvient de ce qu’est la créance secondaire, il devient
évident que « l’attention particulière » portée « au détail » signifie un souci poussé de
cohérence, puisque cette caractéristique est une des principales, sinon la principale, requise
pour faire croire à un récit. D’autres citations mettent encore ce point en avant : « un exemple
pour montrer à quel point il est difficile de garder un livre à l’abri des erreurs – le mien et ses
index en sont remplis16 ». L’emploi du terme « erreur » pour désigner les incohérences est en
soi intéressant. Un peu plus tôt, Tolkien écrivait : « je suis revenu à Oxford en janvier 1926 et
au moment de la parution du Hobbit (1937) cette “Matière des Jours Anciens” avait atteint
une forme cohérente17 », ce qui prouve bien qu’il souhaitait publier le Silmarillion de façon
cohérente. Cette obsession se retrouve à toutes les époques de sa vie : très tôt, déjà, il
affirmait : « je crois que […] [les noms] sont bons. […] Ils forment un tout homogène et
cohérent18 » ; sous sa plume « cohérent » devient presque synonyme de « bon ».
Inutile d’inonder le lecteur sous un déluge d’autres citations. Elles seraient trop
nombreuses. En général, elles soulignent son désir de cohérence, souvent en le mettant en
relation avec la volonté de créer une « illusion d’historicité ». On pourrait également produire
sa critique de la mythologie arthurienne, condamnée entre autres pour être incohérente. Les
remarques de Tolkien concernant le travail immense qu’il doit accomplir pour faire concorder
ses écrits sur le Premier Age avec le Seigneur des Anneaux publié, mais aussi pour faire
concorder Les Aventures de Tom Bombadil avec l’ensemble, sont tout aussi intéressantes. Un
exemple particulièrement frappant est celui de la lettre dans laquelle Tolkien explique qu’il a
décidé de rendre le son elfique [k] par un c et non pas par un k, par souci de cohérence, et au
risque qu’on le prononce mal. Cet exemple prend tout son sens quand on sait quelle
importance Tolkien accordait à la prononciation de ses langues inventées. S’il fallait donner
une seule citation pour conclure le débat, ce serait sans aucun doute celle-ci : « y a-t-il des
“restrictions imposées au travail de l’écrivain” […] ? Aucune restriction, à l’exception des
lois de la contradiction19 ». Mais après toutes celles que nous avons données, celle-ci ne
devrait même pas être nécessaire. En fait, la masse des citations que l’on peut trouver dans les
lettres de Tolkien à propos de la cohérence montre à elle seule à quel point ce sujet constituait
pour lui une obsession.
Il pourrait pourtant être bon de citer quelques extraits de la biographie de Carpenter.
Une autre précision méthodologiques est ici peut-être encore nécessaire : certes, Carpenter
n’est pas Tolkien, ni son fils. Mais il est son biographe officiel. Il a travaillé main dans la
main avec Christopher Tolkien pour plusieurs travaux, le principal étant bien sûr la
publication des lettres de Tolkien. Il a rencontré Tolkien. Il a eu accès à son journal. Les
informations qu’il nous donne ne sont peut-être qu’un avis ; mais elles sont aussi peut-être le
plus précieux des avis.
Que dit-il ? « Tolkien avait une obsession de la perfection dans toutes ses œuvres
écrites, qu’elles fussent philologiques ou littéraires. […] Rien n’était édité avant d’avoir été
15
« The book was written […] as an experiment in the arts […] of inducing “Secondary Belief”. It was written
slowly and with great care for detail », lettre n° 328 à Carol Batten-Phelps, datée de l’automne 1971, p. 412.
16
« An instance of how difficult it is to keep books correct – mine and the index are full of mistakes », lettre 347
à Richard Jeffery, datée de décembre 1972, p. 428.
17
« I returned to Oxford in Jan 1926, and by the time the Hobbit appeared (1937) this “Matter of the Elder
Days” was in coherent form », lettre n° 257 à Christopher Bretherton, datée de juillet 1964, p. 346.
18
« I believe […] [the names] are good […]. They are coherent and consistent », lettre n° 19 à Stanley Unwin,
datée de décembre 1937, p. 26.
19
« Are there any “bounds to a writer’s job” […] ? No bounds, but the laws of contradiction », lettre n° 153 à
Peter Hastings, datée de septembre 1954, p. 194.
12
révisé, reconsidéré et poli20 ». Et surtout, un peu plus loin : « une des causes de cette difficulté
était son perfectionnisme. Non content d’écrire un livre long et complexe, il se sentait obligé
de s’assurer que chaque petit détail s’intégrât de façon satisfaisante à l’ensemble. […] La
carte elle-même ne suffisait pas, et il se lançait dans d’interminables calculs impliquant le
temps et les distances, dessinait des graphiques compliqués sur les événements de l’histoire,
en indiquant les dates, les jours de la semaine, les heures, et parfois même la direction du vent
et les phases de la Lune. Il s’agissait là en partie de son habituelle obsession de la perfection,
[…] mais ces actions étaient surtout motivées par le désir de produire un tableau parfaitement
convaincant. Longtemps après il dit : “Je voulais que les gens entrent tout simplement dans le
récit en le considérant […] comme de l’histoire réelle”21 ».
Tolkien voulait donc publier son Légendaire de la façon la plus cohérente possible, à la
fois à l’intérieur de chaque livre et entre chacun des écrits de l’ensemble. Cette volonté
d’extirper toute incohérence interne montre en elle-même que pour Tolkien ce ne sont pas les
erreurs qui font vrai, en permettant d’inférer la possibilité d’un scribe, et qui importent, mais
bien la justesse des informations. Pouvons-nous recueillir d’autres indices sur la façon dont il
aurait voulu procéder ?
Le fil conducteur
Tolkien, nous nous en souvenons, n’a pas, de son vivant, accompli le grand désir de sa
vie. Il n’a pas publié le Silmarillion. Pourtant, en juillet 1956, il écrit : « je ne suis pas en train
d’écrire le Silmarillion, qui est déjà écrit depuis longtemps, mais de chercher dans quel ordre
et par quel moyen rendre les annales et légendes publiables22 ». Cette citation est fort
intéressante, car elle prouve que pour Tolkien la publication de textes déjà écrits n’allait pas
de soi : il ne suffisait pas de les compiler, il fallait trouver une certaine façon de les rendre
publiables. Il précise dans une autre lettre d’un grand prix : « la présentation [du Silmarillion]
va demander beaucoup de travail […]. Il faut que je retravaille les légendes (qui ont été écrites
à différentes époques de ma vie, pour certaines il y a de nombreuses années) et que je les
rende cohérentes. Et il faut également les intégrer au Seigneur des Anneaux ainsi que leur
donner une forme progressive23 ». Voila encore qui pose question : Tolkien affirme ici qu’il
faut retravailler les légendes qui composent le Silmarillion, qu’elles doivent être rendues
cohérentes (une fois de plus) et qu’il faut leur donner une « forme progressive ». C’est surtout
sur ce dernier point qu’il faut s’arrêter. Tolkien ne pense pas à compiler simplement des écrits
épars mais à former un récit plus ou moins uniforme, doté d’un fil conducteur. Rien ne précise
encore la nature de ce fil conducteur : Tolkien ne dit ni s’il s’agit d’un lien fait par le
rapporteur des légendes, ni qui est ce rapporteur, ni dans quelle mesure les textes doivent être
20
« Tolkien had a passion for perfection in written works of any kind, whether it be philology or stories. […]
Nothing was allowed to reach the print until it had been revised, reconsidered, and polished », Humphrey
Carpenter, JRR Tolkien, A Biography, p. 142.
21
« One cause of the difficulty was his perfectionism. Not content with writing a large and complex book, he felt
he must ensure that every single detail fitted satisfactorily into the total pattern. […] The map itself was not
enough, and he made endless calculations of time and distance, drawing up elaborate charts concerning events in
the story, showing dates, the days of the week, the hours, and sometimes even the direction of the wind and the
phase of the moon. This was partly his habitual insistence on perfection, […] but most of all a concern to provide
a totally convincing picture. Long afterwards he said : “I wanted people simply to get inside this story and take it
[…] as actual history” », Humphrey Carpenter, JRR Tolkien, A Biography, p. 198-199.
22
« I am not writing the Silmarillion, which was long ago written ; but trying to find a way and order in which to
make the legends and annals publishable », lettre n° 191 à J. Burn, datée juillet 1956, p. 252.
23
« The presentation [of the Silmarillion] will need a lot of work […]. The legends have to be worked over (they
were written at different times some many years ago) and made consistent ; and they have to be integrated with
The L. R. ; and they have to be given some progressive shape », lettre n° 247 au Colonel Worskett, datée de
septembre 1963, p. 333.
13
reliés entre eux. Mais ce qui est certain, c’est qu’il pose la nécessité d’un agencement des
textes qui relève de l’internalisme : Tolkien veut classer et relier ses textes pour parvenir à
une histoire qui parle de son monde, et pas pour montrer l’évolution de ses propres
conceptions de cet univers.
C’est la même exigence qui est répétée plus clairement ensuite : « en ce qui concerne le
Silmarillion et les textes qui vont avec, tout cela est écrit, mais dans un état confus dû aux
modifications et aux élargissements apportés à différentes époques (dont certaines
“réécritures” destinées à renforcer le lien entre ces légendes et le Seigneur des Anneaux). Ce
qui manque, c’est un fil conducteur auquel sa diversité pourrait être rattachée 24 ». Cette
citation me semble résumer ce qui est pour Tolkien l’essence même du Silmarillion : une très
grande diversité qui doit être conservée, mais ne peut pas être simplement compilée, et doit
être rattachée à une trame unique qui la parcourrait toute entière. N’entrons pas encore dans le
débat : la trame en question n’est pas précisée. Tout ce dont on peut être sûr, c’est que c’est
une trame de nature interne et non pas externe, une trame qui elle-même appartient au monde
tolkienien et pas à notre époque. De même, le degré de diversité qu’il faut conserver n’est pas
encore précisé : Tolkien est simplement conscient que le Silmarillion ne sera jamais
l’équivalent pour le Premier Age du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit, tout simplement
parce qu’il est fait de trop de matériaux différents, et que cette pluralité est indestructible. Elle
fait partie de l’essence des Légendes des Jours Anciens.
Sortir du Légendaire
Il est bien entendu possible de trouver d’autres citations qui disent à peu près la même
chose. Encore une fois, je préfère ne pas noyer le lecteur sous trop de citations. Les lettres de
Tolkien sont de toute façon disponibles, et personne n’aura de mal à trouver d’autres phrases
du même type. Posons-nous à présent la dernière question de base, mais peut-être la plus
délicate : puisque nous avons vu que parfois Tolkien intégrait des textes littéraires non
mythologiques à son Légendaire, le contraire est-il possible ? Tolkien faisait-il sortir des
textes de son Légendaire ? Etant donné que ce thème est en quelque sorte une bombe chez les
Tolkiendili, je préfère répéter encore, au risque d’alourdir mon argumentation, que je n’entre
pas encore dans la polémique. Pour l’instant, je ne fais qu’analyser la volonté de Tolkien. Sur
ce point, j’admets qu’il y a assez peu de citations disponibles. Il est donc impératif de
s’appuyer essentiellement sur les actes de Tolkien.
Les citations pourtant ne sont pas absentes. On pourrait par exemple donner celle-ci :
« les lecteurs d’Allen&Unwin eurent parfaitement raison de rejeter [le Silmarillion] […] parce
qu’il avait besoin d’être réécrit et mieux pensé. Il était constitué pour la plus grande part de
textes très anciens, qui remontaient à 1916, voire plus tôt pour leur conception25 ». Cette petite
phrase est plus importante qu’elle n’en a l’air. Son commencement devrait déjà nous mettre la
puce à l’oreille : quand on sait la déception que Tolkien a éprouvé à voir son manuscrit rejeté
par deux fois, en 1938 puis en 1950, cet aveu de sa part a quelque chose de surprenant. Mais
outre que Tolkien réaffirme encore une fois la nécessité de revoir le Silmarillion avant de le
publier, c’est surtout l’association des deux idées qui nous intéresse : il est clair que Tolkien
confond ici les textes anciens avec ce qui doit être surtout réécrit. Autrement dit, Tolkien
considérait certains de ses textes mythologiques comme trop anciens pour être intégrés dans
son Légendaire publié. La question de savoir si Tolkien a ou n’a pas abandonné ces textes est
24
« As for the Silmarillion and its appendages; that is written, but it is in a confused stage owing to alteration and
enlargement at different dates (including “writing back” to confirm the links between it and The L. R.). It lacks a
thread on which its diversity can be strung », lettre n° 276 à Dick Plot, datée de septembre 1965, p. 359-60.
25
« A&U’s readers were quite right in turning it [the Silm.] down [...] because it needed re-writing and more
thought. Most of it was very early work, going back to 1916 and in inception earlier », lettre n° 294 à Charlotte
et Denis Plimmer, datée de février 1967.
14
une pure querelle de mots : certes Tolkien ne parle pas d’abandon mais de réécriture ; mais
enfin, un texte littéraire ne se réduit pas à un scénario. Il est clair au moins que Tolkien
voulait changer la forme originale de ces textes. Qu’on le veuille ou non, cela correspond bien
à un abandon.
Humphrey Carpenter va exactement dans le même sens : « cependant, il était difficile de
savoir par où commencer. D’une certaine manière, il y avait peu de choses à faire. L’histoire
du Silmarillion elle-même était achevée […]. Pour produire un récit continu, Tolkien n’avait
qu’à décider quelle version de chaque chapitre il allait utiliser […]. Mais cela nécessitait tant
de décisions de sa part qu’il ne savait pas par où commencer. Et même s’il arrivait à terminer
cette partie du travail, il lui resterait encore à s’assurer de la cohérence interne du livre entier
[…]. Pour obtenir un texte satisfaisant et cohérent, il lui faudrait faire une collation détaillée
de chaque manuscrit […]. En outre, il ne s’était pas décidé sur la manière dont l’ensemble
devait être présenté. Il se sentait enclin à abandonner le cadre d’origine, l’histoire introductive
du marin auquel les légendes étaient contées. Le Silmarillion nécessitait-il un autre fil
conducteur du même type ? Ou bien suffisait-il de le présenter comme la mythologie qui
apparaissait de façon plus floue dans Le Seigneur des Anneaux ? […] Il savait qu’il devrait
ensuite s’assurer que Le Silmarillion serait cohérent en tout point avec Le Seigneur des
Anneaux26 ».
Le texte parle de lui-même. On retrouve ici tous les éléments déjà présents dans les
lettres : désir de cohérence (du Silmarillion en lui-même et du Silmarillion avec le Seigneur
des Anneaux), désir de produire un récit continu et pas seulement une compilation de textes
épars. Mais on a surtout une claire affirmation du principe de l’abandon des textes. Tolkien,
même s’il n’est pas parvenu à le faire, savait qu’il devait choisir les textes qu’il devait
conserver dans le Légendaire – et par conséquent ceux qui devaient en sortir.
Cela d’ailleurs ne devrait pas surprendre ceux qui ont réfléchi à la formation de l’autre
texte majeur du Légendaire tolkienien, Le Seigneur des Anneaux. Qui pourrait croire en effet
que cette œuvre maîtresse est sortie tout achevée de l’esprit de Tolkien ? Sa rédaction a pris
une douzaine d’année. Tolkien a de très nombreuses fois répété dans ses lettres à quel point le
travail de correction des incohérences avait été difficile, à quel point chaque mot avait été
pesé, à quel point chaque chapitre avait été réécrit ; à quel point ce livre était écrit avec son
sang. Le Seigneur des Anneaux a eu ses brouillons.
Aujourd’hui, de manière générale, nous écrivons nos textes à l’ordinateur. Quand nous
voulons y changer quelque chose, nous ouvrons le fichier voulu, nous écrivons par-dessus la
version précédente, et l’ordinateur se charge d’insérer, de modifier, d’ajouter les nouveautés.
Et de supprimer les vieilles versions. Mais Tolkien, pour sa part, travaillait encore sur du
papier. Il se trouve que nous avons donc conservé quelques-uns des brouillons du Seigneur
des Anneaux, publiés dans les HoME VI à IX. Christopher Tolkien a fait le choix de les
publier dans les HoME, ils sont donc accessibles au public. Mais font-ils partie du Légendaire
pour autant ? Il me semble que l’on peut dire, sans l’ombre d’une hésitation, que non, et ce
sans entrer dans une quelconque polémique, mais simplement par l’examen des faits.
26
« Yet it was difficult to decide exactly where to start. In one sense there was little to be done. The story of the
Silmarillion itself was complete [...]. To produce a continuous narrative Tolkien merely had to decide which
version of each chapter he should use [...]. But this involved so many decisions that he did not know where to
start. And even if he managed to complete this part of the work, he would then have to ensure that the whole
book was consistent with itself. [...] To produce a consistent and satisfactory text he would have to make a
detailed collation of every manuscript [...]. Beside this, he was still uncertain how the whole work should be
presented. He was inclined to abandon the original framework, the introductory device of the seafarer to whom
the stories were told. But did it perhaps need some other device of this kind? Or was it enough simply to present
it as the mythology that appeared in a shadowy form in The Lord of the Rings? [...] He knew that he would have
to ensure that The Silmarillion harmonised in every single detail with The Lord of the Rings », Humphrey
Carpenter, JRR Tolkien, A Biography, p. 252.
15
Prenons un petit exemple. A sa publication, Le Hobbit avait un chapitre V fort différent
de celui que nous lui connaissons. Gollum avait mis en prix au concours de devinettes non pas
le chemin de la sortie mais son anneau magique lui-même. Comme Bilbo l’avait auparavant
trouvé, Gollum se voyait, après sa défaite au jeu, incapable d’acquitter sa dette. Pour se faire
pardonner et donner à Bilbo une compensation, il lui avait montré le chemin de la sortie. Mais
une chose importante est que Gollum avait véritablement prévu de donner l’anneau.
Lors de la rédaction du début du Seigneur des Anneaux, Tolkien se rendit compte que
cette version ne convenait pas pour la suite qu’il voulait donner au roman. Il rédigea donc une
autre version en proposant à l’éditeur qu’elle remplaçât l’autre dans les éditions à venir. Mais
il était un peu gêné d’avoir publié quelque chose et de dire autre chose ensuite. Il ne voulait
pas abandonner son premier texte. Il l’intégra donc à son monde d’une façon assez subtile : la
première version allait être un mensonge inventé par Bilbo pour asseoir sa propriété sur
l’Anneau – avec une majuscule cette fois-ci. Ce mensonge aurait été consigné dans son
journal. La version publiée dans les éditions suivantes – et qui concordait avec le Seigneur
des Anneaux – était la vérité extirpée par Gandalf et inscrite dans certaines copies du Livre
Rouge.
Cette façon de procéder, extrêmement curieuse, mérite qu’on s’y arrête. Elle est une des
meilleures preuves de la volonté de Tolkien de procéder non pas comme un écrivain mais
comme un historien. Le récit était faux, mais le document avait une vérité. La vérité de la
première version du chapitre V, c’est d’être le mensonge de Bilbo. Mensonge révélateur en
lui-même de la véritable nature de l’Anneau ! Ce cas est intéressant justement en ce qu’il
constitue un contre-exemple, un texte que Tolkien n’a pas voulu abandonner. Mais ce cas estil généralisable au moindre écrit mythologique de Tolkien ? Il semble bien que non. La
meilleure preuve en est que, alors même que le cas du chapitre V du Hobbit est très bien
documenté (plusieurs lettres en parlent), aucune tentative de la sorte n’existe pour les
brouillons du Seigneur des Anneaux. Les évolutions ont pourtant été nombreuses. Frodo
s’appelait à l’origine Bingo, et était le fils de Bilbo. Aragorn n’était pas surnommé Strider
mais Trotter, et n’était d’ailleurs qu’un simple Hobbit un peu aventurier. Treebeard, de son
côté, était un mauvais géant, et il se trouvait être le responsable du retard de Gandalf. On
pourrait encore allonger la liste. Mais Tolkien ne s’est jamais préoccupé de savoir pourquoi il
avait écrit ces choses plutôt que les versions définitives. Une fois de plus, osons le mot : ces
textes ont été purement et simplement abandonnés. Ils ont fait un temps partie du Légendaire,
c’est vrai. Mais il n’est pas moins vrai qu’ils en sont ensuite sortis. Tolkien les a rendus
caducs, nuls et non avenus par la publication de la version définitive, le roman que nous
connaissons aujourd’hui. Certes, s’il avait fait la moindre tentative de réintégration, sur le
modèle du chapitre V du Hobbit, on ne pourrait pas parler d’abandon. Mais il n’en a fait
aucune. Je ne veux pas présumer des autres textes, ceux qui constituent le Silmarillion, pour
lesquels la question est beaucoup plus polémique. Mais il ne serait pas raisonnable de nier
l’abandon des brouillons du Seigneur des Anneaux par Tolkien. Il est donc clair que la
frontière qui séparait les textes mythologiques des autres écrits littéraires fonctionnait à
double sens : on pouvait entrer dans le Légendaire, mais on pouvait tout aussi facilement en
sortir. A partir de là, vouloir réintégrer dans le Légendaire des brouillons officiellement
abandonnés, affirmer que Frodo s’appelait très probablement Frodo mais qu’une autre source
le nomme Bingo, est un non-sens aussi complet que celui qui consisterait à voir dans
Roverandom un texte de la tradition hobbite, ou dans les lettres d’amour de Ronald à Edith
une traduction de ce que s’écrivaient Beren et Lúthien.
Les propositions
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Armés de ces solides bases, nous pouvons entrer de plain pied dans la partie plus
brûlante, car polémique, du sujet qui nous occupe. A partir de ce moment, je ne prétends plus
poser de bases. Ce que je vais dire relève de l’interprétation, de l’opinion personnelle, des
principes de pensée. Autrement dit, vous pouvez cogner. Mais souvenez-vous que dans ce
débat, il n’y a plus de preuve absolue : je ne fais que donner un avis, mais cela reste valable
pour les défenseurs des opinions contraires…
Le statut des textes : les brouillons du Seigneur des Anneaux
Commençons par la question qui à présent est la plus facile à résoudre : celle, au sens
strict, du statut des textes. Si l’on se place d’un point de vue externe, il est évident, et
personne ne le niera je pense, que cette question ne se pose même pas, car elle concerne avant
tout l’autorité des différents textes de Tolkien pour établir une vérité sur ce qui s’est passé
dans son univers secondaire. L’externaliste considérant Tolkien comme un auteur de romans
comme les autres, il nie d’entrée de jeu la réalité de son univers, et par conséquent ne se pose
pas la question de l’autorité puisqu’il n’a pas de vérité à établir, en tout cas pas concernant le
monde secondaire. Ce qui l’intéresse, en effet, ce n’est pas ce qui s’est passé en Terre-duMilieu, c’est ce qu’a écrit Tolkien. Certes l’externaliste ne considère pas tous les textes de
Tolkien de la même façon ; certes, s’il est sérieux, il ne leur donne pas le même poids, le
même rang (en tout cas pour la plupart des questions qu’il se pose. Les questions concernant
les sources et influences de Tolkien, ainsi que la genèse de ses écrits, si elles relèvent de
l’externalisme, entraînent tout de même une méthode de travail quelque peu différente). S’il
veut établir par exemple ce que Tolkien a voulu dire sur tel ou tel sujet, il ne peut que donner
plus de crédit à ce que Tolkien a considéré assez achevé pour être publié qu’à ce qu’il
comptait encore retravailler.
Mais il ne se pose pas la question dans les termes d’une autorité, et en fin de compte il
n’établit pas un tri, ne trace pas de frontière entre les textes littéraires de Tolkien. Les
externalistes mettent sur le même plan le Seigneur des Anneaux, les textes des HoME, mais
aussi, s’ils sont cohérents, Le Fermier Giles de Ham, Roverandom etc., puisque pour eux ces
textes ne parlent pas d’un passé mais racontent simplement des histoires, au sens propre
comme au figuré, comme on dit « des histoires » pour parler de quelque chose qui n’est pas
vraiment arrivé. Pour l’externaliste, que cette histoire traite d’un personnage nommé Aragorn
dans un pays nommé le Gondor, ou d’un personnage nommé Giles dans un pays appelé le
Petit Royaume ne fait pas grande différence. Il n’y a là, au fond, que des écrits de Tolkien. La
frontière, si frontière il y a, passe plutôt, en approche externe, entre écrits littéraires et autres
textes. La notion même de Légendaire n’a que très peu de sens en analyse externe : elle peut
être utile puisque Tolkien l’emploie, mais elle ne recouvre strictement aucune réalité en
dehors de son esprit.
Les choses sont bien entendu fort différentes pour un internaliste. Dans la perspective où
l’on envisage le monde de Tolkien comme une réalité, et Tolkien lui-même comme un
rapporteur, un traducteur de textes, et non pas un auteur, quel statut accorder à ses différents
écrits ? Beaucoup aujourd’hui veulent nous faire croire que dans une perspective interne, il
faut accorder une même place à tous les textes tout en admettant que tous ne sont pas
également vrais. De ce point de vue, le texte selon lequel c’est le Hobbit Trotter que les quatre
Hobbits du Seigneur des Anneaux rencontrent à Bree serait mensonger au sens où c’est bel et
bien Aragorn qui est rencontré, mais le texte n’en serait pas moins authentique pour autant. Il
représenterait une autre tradition, tout simplement, tradition erronée certes mais qui n’en
proviendrait pas moins de la Terre-du-Milieu.
Cette vision des choses me semble être un purisme tout à fait déplacé. Sans parler pour
l’instant des textes qui composent Le Silmarillion, nous avons vu tout à l’heure que Tolkien
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avait abandonné les brouillons du Seigneur des Anneaux. Cette certitude – étant donné
l’absence complète de la part de Tolkien de toute tentative d’intégration, ou plutôt de
réintégration au Légendaire – devrait en toute logique conduire les internalistes d’aujourd’hui
à ne pas être plus royalistes que le roi, en quelque sorte, à ne pas être plus internaliste que le
plus grand des internalistes, Tolkien lui-même. A partir du moment où il a abandonné ce qu’il
considérait lui-même comme des brouillons, et rien de plus, il est fou de vouloir aller ici
contre sa volonté. Fou, parce que cela tend à perdre la bonne attitude qui consiste à jongler
entre internalisme et externalisme ; cela conduit à pousser la logique interne dans des
retranchements où elle ne devrait jamais mettre les pieds. Fou, parce que cela tend à ne voir
plus qu’un texte et à oublier complètement celui qui l’a écrit – ou traduit. La différence ici
n’est que de peu d’importance : vouloir réintégrer les brouillons du Seigneur des Anneaux
dans le Légendaire, c’est faire fi de la volonté expresse de Tolkien ; c’est, en un mot,
transformer un homme en une simple plume, en une machine à traduire. Enfin, cette attitude
elle-même pose immédiatement une brèche dans le raisonnement même de ceux qui
l’adoptent : s’ils font fi de la volonté de Tolkien sur le point des brouillons, pourquoi ne pas
faire de même pour ses autres textes littéraires, ses petits contes ? et pour ses écrits
scientifiques ? ses lettres ? ses notes, ses dessins, le moindre des mots qu’il pouvait écrire ?
Personne ne pousse la mauvaise logique jusque là. Mais ceux qui considèrent les brouillons
du Seigneur des Anneaux comme une partie intégrante du Légendaire se rendent rarement
compte de l’incohérence dans laquelle ils tombent.
Je peux pourtant les comprendre. Leur comportement est à mon avis essentiellement
motivé par une peur : celle de voir les autres textes des HoME dévalués au profit du
Silmarillion de 1977. Cette crainte n’est pas sans raison. Si l’on considère quatre tomes des
HoME comme ne faisant pas partie du Légendaire, qu’est-ce qui protège les autres volumes ?
Mais pour compréhensible qu’elle soit, cette crainte ne doit pas engendrer pour autant
des attitudes paradoxales et jusqu’au-boutistes. Il ne s’agit pas de jeter les brouillons du
Seigneur des Anneaux aux orties. Je l’ai dit et je le répète : ces textes présentent un immense
intérêt, et nous pouvons accorder toute notre gratitude à Christopher Tolkien pour les avoir
donnés au public. Tolkien n’aurait sans doute pas apprécié ; mais je ne suis pas pour que l’on
considère le moindre de ses mots comme un commandement divin. Ces textes nous
apprennent considérablement ; mais pas sur le plan interne. Ils sont essentiels pour
comprendre comment Tolkien a écrit le Seigneur des Anneaux, comment cette œuvre a évolué
dans son esprit etc. ; mais pas pour savoir comment l’histoire qu’ils racontent s’est
effectivement déroulée. Il est très important de comprendre qu’on peut apprécier beaucoup un
texte de Tolkien, le mettre même au rang de ses préférences, sans pour autant vouloir tout
réunir sous un même chapeau. J’aime énormément Le Fermier Giles de Ham ; il n’est pas
question de le « jeter aux orties » ; mais il ne m’apprend rien sur la Terre-du-Milieu.
Le statut des textes : les composants du Silmarillion
Qu’en est-il alors pour les textes qui constituent ce que nous connaissons aujourd’hui
sous le titre du Silmarillion – ces textes qui sont pour la plupart réunis dans les douze volumes
des HoME ? La question est beaucoup plus problématique, et sans aucun doute plus
polémique.
La difficulté majeure vient bien sûr de ce que Tolkien, contrairement au cas du Seigneur
des Anneaux, n’a pas fini le travail. On ne peut donc pas parler a priori de brouillons, au sens
propre du terme : tous les textes traitant du Premier Age et non publiés par Tolkien sont de
facto des brouillons, mais tous sont potentiellement publiables. Une difficulté de plus,
paradoxalement, vient de ce qu’il l’a presque fini. Souvenons-nous des propos de Carpenter :
les récits étaient écrits, il n’y avait plus qu’à les trier. Certes, il restait encore des récits à
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réécrire : Tuor à Gondolin, la chute de Gondolin, la fin de Doriath, la fin du Premier Age
notamment. Mais la principale question que se posait Tolkien était bien de savoir quels textes
allaient devenir le Légendaire officiel, et quels textes allaient en être rejetés pour devenir de
véritables brouillons ? Le problème n’est donc pas celui d’une absence de texte – ce qui aurait
été le cas si Tolkien avait eu moins de temps à sa disposition – mais au contraire d’une
surabondance, d’un trop-plein de textes difficiles à ranger. Aucun texte n’a été officiellement
abandonné par Tolkien. Il n’a pas fait de choix.
Cela signifie-t-il que nous devions nous en tenir là, à cette absence ? Je ne le pense pas.
Tolkien n’a pas fait le choix, mais il est certain – les citations données plus haut, qu’elles
soient de Carpenter ou de Tolkien lui-même, le prouvent – que ce n’était pas faute de vouloir
le faire. Il n’a pas eu le courage, il n’a pas eu le temps. Mais il savait qu’il devait le faire. La
meilleure preuve en est que, s’il avait pu accepter la publication d’un Silmarillion contenant
de nombreuses incohérences, des versions différentes pour chaque histoire, il aurait très bien
pu le faire ! Tous les documents étaient à sa portée. Il avait en sa possession chaque version
de chaque histoire, et son éditeur était prêt à publier n’importe quoi de lui sur Arda. S’il avait
pu accepter la publication du Silmarillion sous une forme proche de celle qui lui a été donnée
aujourd’hui dans les HoME, pourquoi ne l’aurait-il pas fait à la fin de sa vie ? La publication
de ce livre était peut-être le plus grand désir de sa vie. On le trouve exprimé dans ses lettres
avec force au moins à partir de 1938 ; mais il est beaucoup plus ancien, et il dura jusqu’à sa
mort. Cette absence de publication, alors qu’il avait tous les matériaux constitutifs des HoME
sous la main, suffit à détruire l’argument avancé par Michaël Devaux selon lequel le lecteur
de Tolkien se trouverait placé entre un texte achevé mais non autorisé (le Silmarillion de
1977) et un texte non achevé mais autorisé (les HoME)27. Un tel argument ne voit pas que les
HoME ne sont pas plus autorisés que le Silmarillion de 1977, puisque Tolkien ne les a pas
publiés ! Paradoxalement, on pourrait même presque dire que les HoME constituent justement
le recueil le moins autorisé, puisque le seul que Tolkien aurait pu publier – mais qu’il ne l’a
pas fait. Il est une chose dont on ne peut donc pas douter : Tolkien ne voulait pas publier le
Silmarillion sous la forme des HoME.
Je précise encore – on ne le fait jamais assez – que je suis très heureux que les HoME
aient été publiés. Là n’est pas la question. Je ne suis pas pour les « jeter aux orties », ni pour
les oublier. Je préciserai plus tard quelle lecture je pense qu’il faut en faire, mais je voulais
rappeler immédiatement ce détail pour éviter tout malentendu. Je parle encore pour le moment
de la volonté de Tolkien.
Le présupposé commence ensuite. Pour moi, il faut, dans une certaine mesure, respecter
la volonté de Tolkien. Ceci, bien entendu, est un a priori, que personne d’autre que moi n’est
contraint de faire sien. Cet a priori pose lui aussi des problèmes, puisque je précise bien :
« dans une certaine mesure ». Dans quelle mesure ? Pas intégralement, sans quoi la
publication des HoME, ou des brouillons du Seigneur des Anneaux, nous serait foncièrement
interdite. Mais tout de même dans une certaine mesure. Pour ce qui concerne les matériaux du
Silmarillion, cela revient à faire un choix. Le choix que Tolkien n’a pas pu faire, mais qu’il
aurait voulu que nous fassions.
Cette sorte d’idée est difficile à admettre pour un critique – ou même un simple lecteur –
contemporain. Nous sommes aujourd’hui très imprégnés de l’idée, rarement ou jamais remise
en cause, selon laquelle un texte littéraire appartient à son auteur. Cette idée a sans doute une
part de vérité. Tolkien lui-même le savait bien, lui qui se plaignait que l’on donne des noms
tirés de sa mythologie à des choses qui n’avaient aucun rapport avec elle, et sans son
27
Michaël Devaux, « Rétablir le mythe : le statut des textes de l’Histoire de la Terre-du-Milieu », in Vincent
Ferré (éd.), Tolkien, Trente ans après, 1973-2003, Le Mesnil-sur-l’Estrée, Christian Bourgois Editeur, 2004, p.
161-188.
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autorisation encore. Mais le problème vient de ce qu’on se préoccupe bien peu de savoir ce
que signifie ici le mot « appartient ».
Cette idée de « propriété » est extrêmement moderne. Elle est parfaitement étrangère à
l’Antiquité et au Moyen-Age européens, qui de toute manière se préoccupent beaucoup des
textes mais très peu de leurs auteurs. Dans l’Antiquité et au Moyen-Age, il était très courant
qu’un penseur, un intellectuel qui se réclamait d’un « maître » célèbre, Platon, Aristote,
Xénophon, Plutarque etc., ait la volonté de continuer l’œuvre de ce dernier au-delà de sa mort.
Il n’avait alors ni le sentiment de corriger la doctrine du fondateur de l’école, ni celui de
produire quelque chose qui vînt spécifiquement de lui-même. Il signait donc son texte, tout
naturellement, du nom de son maître et non pas du sien. On peut également mentionner les
cycles épiques où plusieurs auteurs différents contribuent à écrire la même histoire, ou plutôt
l’histoire d’un même personnage, d’une même famille ou d’un même événement. Ce qui nous
choque aujourd’hui paraissait aux Anciens parfaitement logique : certes ce n’était pas le corps
du maître qui avait produit le texte, mais l’esprit était le même. Le disciple ne voulait pas faire
sa propre œuvre, il voulait simplement continuer celle de son mentor.
Ici encore, je veux éviter les malentendus. Je ne suis pas en train de dire que je regrette
cette époque, ni que sa conception de la propriété littéraire était parfaite – et la nôtre par là
même infâme. Il me paraît évident que l’œuvre d’un auteur doit être protégée des
modifications incontrôlées, des reprises non souhaitées, du plagiat etc. Mais peut-être
sommes-nous tout simplement allés un peu trop loin dans ce sens. Prétendre que parce qu’un
auteur est mort, il faut conserver son œuvre dans un état de parfaite conservation, de parfait
immobilisme, ne revient-il pas à vouloir faire mourir le texte en même temps que l’écrivain en
refusant tout prolongement de l’œuvre qu’on veut en quelque sorte statufier ? Et c’est surtout
une position intenable en littérature, en particulier à une époque qui met tant en avant
l’intertextualité et la réécriture, et qui adapte tant un art dans un autre. A partir du moment où
l’œuvre originale est clairement identifiable et séparée et où celui qui compile n’essaye pas de
faire passer son travail pour celui de l’auteur d’origine, il ne devrait pas y avoir de problème.
Il est bien évident que les textes de Tolkien doivent être conservés à la virgule près. Mais estce là une raison pour ne rien accomplir parallèlement à cette conservation ?
Il me semble tout simplement que ce n’est pas là ce que Tolkien aurait souhaité. J’ai
montré plus haut qu’il voulait plus que tout voir Le Silmarillion publié ; et j’ai esquissé la
manière dont il voulait le voir publié. Dire que parce qu’il est mort, il faut tout garder intact,
intouché, c’est ruiner le projet de sa vie, ni plus ni moins. Il voulait donner vie à une nouvelle
mythologie, qui devait couvrir les trois premiers Ages du monde. Vouloir conserver ses textes
intouchés, c’est soit contraindre le lecteur à connaître les deux premiers par Le Silmarillion de
1977 uniquement (or cette compilation, de l’avis même du compilateur, est très loin d’être
parfaite), soit interdire tout bonnement l’accès à ces Ages à une majorité de lecteur. Car ne
nous leurrons pas : les HoME sont d’une lecture ardue. Tous les fans de Tolkien eux-mêmes
sont très loin de les avoir tous dévorés ; inutile dans ces conditions de parler des néophytes.
Si nous voulons donner vie, et une vie digne, aux composants du Silmarillion, il nous
faut donc nous remettre au travail et continuer l’œuvre de Tolkien.
Cela commence – et c’est là le travail principal – par un choix, celui-là même que
Tolkien n’a pas eu le temps de faire. Ce choix, bien entendu, pose problème : comment
choisir ? Tolkien lui-même nous a laissé assez peu d’indices. Une solution évidente est de
prendre, pour chaque histoire, la dernière version en date, celle que Tolkien a retravaillée en
dernier, et qu’il aurait a priori sélectionnée. Ce premier principe est sans aucun doute très
bon, puisqu’il permet de faire un premier tri sur une base très sure. L’écriture du Seigneur des
Anneaux montre bien en effet l’abandon total des textes anciens par Tolkien au profit des
textes nouveaux (une fois de plus, répétons que Tolkien n’a jamais fait aucune tentative pour
intégrer à son Légendaire, de manière interne, les brouillons du Seigneur des Anneaux). Il est
20
extrêmement probable que ce sont les dernières versions de chaque texte qui auraient été
conservées. On pourrait compléter ce principe en y ajoutant la nécessité pour qu’un texte fasse
autorité de l’existence d’une version postérieure à la rédaction du Seigneur des Anneaux.
Mais ces principes ne permettent pas de régler toute la question, car si on les applique
seuls le texte obtenu contient encore des incohérences nombreuses. Certaines sont assez
mineures, et peuvent être corrigées (des corrections mineures de ce genre ont été apportées à
de nombreuses reprises par Christopher Tolkien pour la publication du Silmarillion de 1977).
Mais d’autres sont plus conséquentes. La mythologie de Tolkien, il faut le souligner, a à
plusieurs reprises changé radicalement de visage. L’intégration des Hobbits par exemple fut
une évolution majeure ; mais d’autres, de moins grande échelle, ne sont pourtant pas
négligeables : ainsi, celle qui a transformé le méchant géant Treebeard en sympathique
gardien des arbres ; ou encore celle qui a vu l’Elfe Beren devenir un Homme. Les choses sont
encore compliquées par le fait que Tolkien, après avoir passé des années à peaufiner un
concept, pouvait soudain revenir à une idée qu’il avait abandonnée et qui remet tout en
question. La confrontation de la dernière version avec les précédentes et avec ce qui se
dessine du reste de la mythologie pour vérifier leur compatibilité est donc d’autant plus
nécessaire.
Ce cas de figure rejoint en partie (mais en partie seulement) celui des changements de
dernière minute. A la fin de sa vie, il est clair que Tolkien prévoyait de transformer encore sa
mythologie. Il ne faut pas croire qu’il serait ainsi parvenu à une version définitive : malgré
son désir profond de voir publier son œuvre de façon cohérente, si Tolkien avait vécu mille
ans, il aurait sans doute apporté des changements majeurs à son œuvre pendant toute sa vie. A
de nombreux égards, c’était un homme à paradoxes. Mais si l’on choisit, comme je le fais ici,
de se fonder sur ce qui semble être le côté le plus profond de sa personnalité, c’est-à-dire le
désir de créer une mythologie, il faut regarder cette incapacité à fixer l’œuvre comme une
faiblesse. Faiblesse fructueuse, sans aucun doute, car sans elle rien n’aurait été possible, mais
faiblesse que nous devons aujourd’hui dépasser. Car ce n’est pas à nous qu’il appartient
aujourd’hui de vouloir enrichir cette œuvre, y ajouter de nouveaux éléments, bref faire porter
de nouveaux fruits à l’incapacité de finir. Nous n’avons plus qu’à structurer.
Que faire alors des changements de dernière minute ? Ils sont en nombre non
négligeable. Tolkien envisageait par exemple de revoir sa cosmogonie pour la rendre plus
compatible avec les découvertes scientifiques récentes. Plus énorme encore, il se demandait
s’il n’allait pas abandonner l’idée que les Orcs étaient des Elfes corrompus pour en faire les
descendants des Humains.
Disons-le tout net : tous ces changements ne peuvent être retenus si l’on veut finir la
construction mythologique entamée par Tolkien. Je ne veux pas dire qu’aucun de ces
changements n’est récupérable, mais simplement que tous ne peuvent pas être considérés
comme des textes d’autorité faisant partie du Légendaire. Dans tous les récits connus, les Orcs
apparaissent avant même l’apparition des Humains. Aucune explication raisonnable ne peut
être donnée à une incohérence aussi notoire. Accepter la version finale pour cet exemple
conduirait donc à deux attitudes tout aussi inacceptables l’une que l’autre : soit accepter
l’incohérence, soit réécrire nous-mêmes toute la mythologie tolkienienne. Il faut donc la
mettre de côté (je ne parle pas de la jeter), ne pas vouloir l’intégrer au Légendaire.
La définition du statut des textes qui composent le Silmarillion est donc extrêmement
complexe. Elle passe par une double analyse poussée : analyse externe dans un premier
temps, puisqu’il faut déterminer la date de chaque version (ce que Christopher Tolkien, fort
heureusement, a souvent fait pour nous) ; analyse interne ensuite, pour éliminer les
incohérences. Il est capital de se souvenir toujours que le fait d’être la dernière version en date
ne donne en aucun cas un droit définitif, et que l’analyse interne vient corriger les erreurs
21
mais aussi confirmer ou infirmer le tri préalable. Seuls les textes qui auront passé ces deux
examens pourront prétendre faire autorité. Mais le travail ne s’arrêtera pas là.
Canon et Corpus
Avant d’aller plus loin toutefois, nous pouvons à présent régler la question du statut des
textes au sens strict. J’aimerais commencer par dire que les définitions que je vais proposer à
présent sont essentiellement motivées par le désir de ne perdre aucun texte de Tolkien. Il me
semble essentiel – et fort heureusement possible – de concilier véritable protection littéraire et
continuation de l’œuvre de Tolkien, l’œuvre de toute une vie.
J’appelle Corpus l’ensemble des textes littéraires de Tolkien. Le Corpus a une visée
essentiellement externaliste. Il doit permettre de conserver chaque texte, et mieux : de le
conserver exactement dans l’état où Tolkien nous l’a laissé. Le moindre brouillon, le moindre
changement de texte en fait partie, et aucune hiérarchie ne saurait être installée entre ses
éléments. En font partie non seulement les textes mythologiques mais aussi ses autres contes.
J’appelle Canon l’ensemble des textes qui forment la mythologie de Tolkien, dans sa
version la plus parfaite possible. Le Canon a une visée essentiellement internaliste. Ce terme
fait référence aux Pères de l’Eglise qui ont dû choisir, parmi la multitude des textes qui
s’offraient à eux, lesquels étaient « canoniques », c’est-à-dire inspirés par Dieu et devant
constituer le socle de la foi chrétienne. Cette analogie a des limites évidentes : la mythologie
tolkienienne ne prétend pas narrer la venue du Fils de Dieu sur Terre. Mais elle me semble
tout de même intéressante. Sa principale force est de souligner le statut mythologique des
textes de Tolkien. Il faut entendre ici « mythologique » au sens le plus fort et le plus noble du
terme. Tolkien lui-même, chrétien convaincu, considérait les Evangiles comme un mythe – un
mythe qui était vraiment arrivé. Mais « Canon » n’est pas le seul nom de cet ensemble. On
peut aussi l’appeler le Légendaire.
Cette division, une fois menée à bien, règle la question du statut des textes (car
auparavant, que de querelles !) : de manière externe, tous les textes ont la même valeur,
puisque l’objet de l’étude est Tolkien lui-même ; l’externaliste se penchera donc sur le Corpus
pour étudier cet auteur, en tenant bien sûr compte du regard que portait Tolkien sur chaque
textes. De manière interne, les seuls textes qui ont une valeur sont les textes du Canon. Dans
cet ensemble, tous ont la même valeur d’authenticité, même si tous ne sont pas porteurs de la
même vérité – le premier chapitre V du Hobbit, par exemple, fait partie du Canon puisque
Tolkien l’a volontairement gardé dans le Légendaire, mais il doit être lu comme un document
mensonger.
Cette façon de voir les choses ne s’oppose bien entendu en rien au rôle de traducteur de
Tolkien : comme je l’ai dit plus haut, cette idée n’implique pas que le moindre mot de Tolkien
soit une traduction d’un document provenant de la Terre-du-Milieu. Il faut admettre dans cette
optique que le brouillon n’est qu’une ébauche, dans laquelle l’erreur ne vient pas du document
lui-même mais de Tolkien. Le texte qui mentionne l’Elfe Beren ne doit dans cette optique pas
être vu comme une autre version du récit – hypothèse bien peu crédible, et qui ne correspond
pas à la méthode de Tolkien pour la publication du Seigneur des Anneaux. Soit il faut
considérer que les critères de l’approche interne ne s’appliquent plus à un tel texte puisqu’il a
été rejeté du Légendaire, soit il faut le considérer comme une mauvaise traduction par Tolkien
d’un texte extrêmement difficile à déchiffrer ou à comprendre.
Pour compléter cette distinction théorique première, il me semble utile de reprendre ici
les catégories posées par Michaël Devaux dans son article « Rétablir le mythe : le statut des
textes de l’Histoire de la Terre-du-Milieu », paru dans le dernier recueil de Vincent Ferré.
Dans cet article très intéressant, même si je suis en désaccord total avec les conclusions qu’il
tire de ses analyses, Michaël Devaux classe les différents textes qui composent les HoME en
22
quatre catégories : est « originel » ce qui appartient à un mythe depuis sa première version ;
est « originaire » (d’après l’expression « être originaire de ») ce qui est apparu au cours de
l’histoire d’un mythe, pas à son commencement, mais qui a perduré ensuite ; est « original »
ce qui n’appartient qu’à une seule version ; est « fondamental » ce qui implique une
représentation d’ensemble28. Ces quatre notions me paraissent tout à fait adéquates pour lire et
étudier Tolkien. Elles sont particulièrement importantes pour ce qui est de la formation – et de
la publication – du Canon. Cette formation en effet ne peut passer qu’à travers une étude
poussée de chaque version – étude qui passe entre autres par la détermination de la catégorie à
laquelle elle appartient – et par la définition de ce qui est fondamental. Là où je ne suis plus
d’accord avec Michaël Devaux, c’est lorsqu’il affirme que deux versions fondamentales
concurrentes peuvent coexister dans le Légendaire. Il me semble au contraire que celui-ci ne
peut admettre qu’une seule représentation d’ensemble, sans quoi toute la cohérence est
détruite et la vie de la mythologie – qui passe par la créance secondaire – s’écroule. Ou plus
exactement, s’il est possible d’admettre plusieurs visions fondamentales, une par peuple en
fait, parce que leurs cultures diffèrent (il est certain que les Hommes ne voient pas le monde
tout à fait comme les Elfes le voient), il faut alors poser l’existence d’une vision
« tréfondamentale », si j’ose dire, et qui serait la seule pure vérité. L’exemple de l’origine des
Orcs, ou celui de la nature de Beren, le prouvent parfaitement : Beren était ou n’était pas un
Homme, indépendamment de la croyance des uns ou des autres. Si les catégories forgées par
Michaël Devaux sont utiles, elles ne doivent donc pas masquer la division beaucoup plus
essentielle qui passe entre Canon et Corpus.
Bien entendu, ces deux ensembles théoriques ne sont pas publiés, ou au moins pas en
tant que tels. Notre but à présent doit donc être de leur donner vie : pour clarifier les choses et
pour exaucer la dernière volonté d’un vieil homme. Je précise que dans cet essai je ne
m’attellerai pas – pas encore – à la partie la plus laborieuse du travail, à savoir l’élaboration
pratique du Canon. Je me propose de donner des indications, des lignes directrices, mais rien
de plus. Un homme seul serait de toute manière incapable d’accomplir le travail véritable, le
choix des textes, des versions et leur assemblage.
Perspectives éditoriales : le Corpus
On pourrait penser qu’avec la publication des HoME le Corpus est en fait publié –
même s’il porte un autre nom. Ce n’est pas exactement vrai : deux problèmes, très mineurs il
est vrai, doivent être signalés.
Le premier, et le moins important, c’est celui que pose le Seigneur des Anneaux. Ce
livre a été publié pour la première fois en 1954-55, puis, Tolkien s’étant aperçu que des
erreurs avaient été faites, il a profité des rééditions – en particulier de celle de 1966 – pour
apporter des corrections. Mais les corrections envoyées aux éditeurs anglais n’étaient pas
toujours les mêmes que celles envoyées aux éditeurs américains. A sa mort, Tolkien laissait
donc plusieurs Seigneur des Anneaux différents (sans compter les brouillons). La meilleure
solution pour parvenir à une publication dans le Corpus me semble être une édition qui
rassemblerait les corrections envoyées par Tolkien de son vivant, sans en ajouter de nouvelles.
Le second problème est aussi le plus grave : à l’heure actuelle, tous les manuscrits de
Tolkien ne sont pas disponibles au public. Des essais linguistiques en particulier ne sont
toujours pas publiés. Leur publication est urgente non seulement parce qu’elle doit compléter
le Corpus mais aussi – et surtout – parce que leur examen est nécessaire à la formation du
Canon.
Pour publier le Corpus, la façon choisie par Christopher Tolkien est sans aucun doute la
meilleure : une publication chronologique commentée, dans laquelle les textes sont présentés
28
Michaël Devaux, op. cit.
23
de façon externe, c’est-à-dire en les replaçant dans la perspective de leur rédaction. Cet
appareil critique est bien souvent très lourd, et il rend la lecture des textes difficile. Mais ce
n’est pas un problème si le Canon complète le Corpus et fait vivre la mythologie.
Perspectives éditoriales : le Canon, du Hobbit au Seigneur des Anneaux
On pourrait facilement croire qu’il est deux textes qui ne poseront aucune question lors
de leur intégration au Canon ou Légendaire : Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit. Ce serait
une erreur. Les problèmes que pose Le Seigneur des Anneaux pour le Corpus seulement
devaient d’ailleurs le faire pressentir : sa publication ne va pas de soi.
La première question, celle que nous nous posions déjà plus haut, et qui concerne les
différents groupes de révisions envoyés par Tolkien aux différents éditeurs, se résout assez
facilement. Il est clair que dans la perspective d’une publication du Canon en tant que tel,
toutes les corrections que Tolkien avaient apportées au Seigneur des Anneaux, quelle que soit
l’édition dans laquelle elles ont été faites, doivent être réunies dans une édition unique –
« canonique ». Si ces corrections introduisent des incohérences, il faut les corriger de la
manière la plus satisfaisante qui soit, c’est-à-dire en changeant le moins possible les mots de
Tolkien, tout en conservant la primauté du principe de cohérence finale.
Qu’en est-il alors des autres incohérences, celles que Tolkien n’a pas vues durant sa vie
et qui n’ont donc jamais été corrigées ? La réponse, malgré tout, est assez évidente : elles sont
si mineures qu’il nous appartient de les corriger. Prenons l’exemple de la date de naissance de
Silmariën, au début de l’Appendice B (Deuxième Age). La date indiquée par Tolkien était
« 548 ». Mais par la suite, il a changé d’avis, et tous les textes postérieurs indiquent que
Silmariën est née en 521. Seulement, si Tolkien a corrigé dans ce sens ses manuscrits non
publiés, il n’a jamais pensé à changer l’Appendice B ; comme personne ne lui a fait
remarquer, l’erreur est restée. L’ensemble du comportement de Tolkien rend une chose
absolument certaine : si Tolkien avait vu cette erreur, il l’aurait corrigée. Osons alors, pour la
première fois, briser le tabou de la sacralité du texte publié d’un auteur mort : changeons la
date.
Certains voudraient, dans un cas comme celui-ci, voir apparaître dans le corps du texte
une note, que ce soit dans le texte original pour informer le lecteur que la date est erronée, ou
bien dans une version corrigée pour mentionner le texte original de Tolkien. Ce n’est ni
logique ni acceptable. Pas logique, d’abord, parce que le changement est à la fois très mineur
et aurait sans le moindre doute été souhaité par Tolkien. La mention de la correction dans un
texte extérieur au livre, extérieur au Canon, est donc largement suffisante. En outre, je
rappelle que dans mon optique la publication du Canon ne rend pas moins nécessaire celle du
Corpus : cette publication du texte original à côté du Légendaire est le meilleur compromis
possible entre la meilleure protection littéraire qui soit et la vie de la mythologie de Tolkien.
C’est d’ailleurs cette dernière exigence qui rend la présence de la note dans le corps du texte
inacceptable : la démarche même de présenter les variantes de l’écriture en note ou en
présentation, bref dans le même livre que le texte lui-même, est une démarche purement
externe. Elle s’oppose donc à la perception interne, mythologique de l’œuvre. La méthode que
j’expose ici est d’ailleurs celle qu’ont adoptée Wayne G. Hammond et Christina Scull pour
publier en 2004-05 « l’édition du cinquantenaire » du Seigneur des Anneaux. Les corrections
ont été fondues, complétées, et un volume entier a été ajouté à l’ensemble – mais de manière
nettement séparée – pour indiquer les corrections apportées et pour clarifier certains points
obscurs. Je ne peux que me réjouir de voir la critique anglo-saxonne parvenir, sur ce point au
moins, aux mêmes conclusions que moi.
Le Hobbit pose moins de problèmes. Il ne souffre d’aucune incohérence majeure. La
seule chose à remarquer est qu’il serait extrêmement intéressant de publier en appendice le
24
chapitre V de 1937, qui raconte une histoire fort différente de celle que connaissent les
lecteurs aujourd’hui, et qui a été intégrée par Tolkien, « officiellement », au Légendaire, en
tant que version mensongère racontée par Bilbo à ses amis et consignée dans son journal.
Puisque cette version a été dite « authentique » par Tolkien, il faut l’intégrer, non pas dans le
corps du texte, qui rétablit la vérité, mais tout de même dans le même livre – toujours dans le
souci de souligner la différence entre Légendaire et autres textes.
Cet exemple nous permet d’aborder la question de la présentation du texte. Il ne serait
sans doute pas très judicieux d’ajouter simplement à la fin du Hobbit un « Appendice » qui
livrerait tout net la version d’origine. L’Appendice A au Seigneur des Anneaux, par exemple,
ne livre pas tout de suite ses récits. Ces derniers sont introduits par une note. Il doit en être de
même pour la fin du Hobbit ; et l’Appendice A au Seigneur des Anneaux offre justement un
excellent exemple. Car Tolkien ne parle pas de lui ; il ne dit pas, par exemple : « je vous
donne à présent des ajouts sur lesquels j’ai travaillé parce que les lecteurs me les
demandaient ». Il présente le texte – et toute sa force est là, et c’est là aussi qu’il faut chercher
la raison de l’attachement de tant de passionnés – comme authentique : « the section AIII […]
was probably derived from Gimli the Dwarf » etc. C’est également la méthode d’explication
retenue par Tolkien pour justifier les modifications du chapitre V dans la note introductive de
l’édition de 1951. La présentation des textes du Canon devrait toujours suivre ce principe,
entièrement opposé à celui qui régissait la publication du Corpus – et qui régit la publication
des HoME –, car il s’agit de la meilleure façon de maintenir la créance secondaire telle que la
concevait Tolkien.
Perspectives éditoriales : Le Silmarillion dans le Canon
Reste à présent la question la plus problématique : celle de la publication canonique des
matériaux qui constituent le Silmarillion. Fort heureusement, nous avons déjà commencé à y
répondre plus haut, en parlant du problème du statut des textes. Nous étions arrivés à la
conclusion que tous les textes qui traitent du Premier Age n’avaient pas le même statut : seuls
doivent être considérés comme canoniques ceux qui sont cohérents entre eux et avec les
œuvres publiées et corrigées, Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux. Mais quelques
précisions sont encore nécessaires.
Inutile de se voiler la face : l’ampleur des corrections à apporter à ces textes est d’une
toute autre échelle que celles qui touchaient le Seigneur des Anneaux. Pour publier le
Silmarillion, il faut retoucher beaucoup plus largement. Prendre la dernière version de chaque
texte lorsque c’est possible (nous avons vu que ce n’était pas toujours le cas) ne suffit pas. A
ce stade, il restera encore un grand nombre d’incohérences à corriger. Certaines corrections
nécessiteront sans doute des changements de texte dont l’importance dépasse celle d’un
simple changement de date.
Comment, dans ce cas, maintenir un équilibre entre protection du texte original (et
surtout protection de la volonté de Tolkien, car un changement de texte risque toujours d’aller
contre la volonté de Tolkien, et le risque grandit à mesure que le changement prend de
l’importance) et nécessaire établissement de la cohérence ?
La première chose qu’il est capital de souligner est que la cohérence mythologique
n’implique pas la cohérence parfaite de tous les textes avec tous les autres. Le chapitre V du
Hobbit offre à cette tentation un superbe contre-exemple : ici l’incohérence est officielle,
revendiquée, intégrée au Légendaire. La fausse version s’explique. L’incohérence est en fait
factice : il n’y a pas incohérence dans la vérité mythologique du monde tolkienien, mais
simplement mensonge d’un des êtres de ce monde. Ce principe peut être repris et même
élargi : non seulement une version, c’est-à-dire un texte provenant de la Terre-du-Milieu, peut
être mensongère, mais elle peut aussi, tout simplement, être erronée, pour une raison ou pour
25
une autre. Dans ce cas l’incohérence non seulement n’est pas problématique mais encore elle
est riche, elle apporte au monde de Tolkien un degré supérieur de réalité qui lui vient de la
complémentarité des différentes visions par des personnages différents.
Un exemple pourrait être donné pour la question des origines de l’Elessar, la pierre verte
que porte Aragorn. Ce texte n’a sans doute pas sa place dans le Silmarillion proprement dit,
mais je le présente ici, non pas pour le cas particulier, mais pour une explication de méthode,
parce qu’il est plus facile à traiter que bien d’autres cas. Le seul texte que nous ayons, donné
dans les Contes Inachevés, indique clairement que déjà au Troisième Age deux versions de
l’histoire coexistaient : dans les deux cas, la pierre avait été fabriquée par Enerdhil, un
joaillier de Gondolin, mais dans le premier texte Gandalf la rapportait de l’Ouest à Galadriel,
alors que dans le second Celebrimbor en fabriquait pour elle une copie. Pas de problème
jusqu’ici : les deux versions peuvent parfaitement être intégrées au Canon ou Légendaire car
l’incohérence n’est que de façade. Mais dans une petite note à la fin du texte, Tolkien laissait
entendre qu’en fin de compte il pensait que c’était Celebrimbor lui-même qui aurait fabriqué
la première Elessar à Gondolin. Ceci constitue un cas d’école, un exemple typique de
contradiction entre la dernière version en date et un récit plus ancien. Normalement, on
devrait choisir la version la plus récente ; mais dans ce cas, le texte conservé est le seul qui
traite de la question. Y introduire la nouvelle idée, celle selon laquelle Celebrimbor aurait
forgé le premier joyau, nécessiterait dans le texte de très nombreuses corrections, non
seulement dans les noms mais aussi dans de nombreuses phrases. De même, alors que le texte
d’origine est relativement long (plusieurs pages), la note finale ne fait que quelques lignes. La
protection du texte original doit ici guider la publication du Légendaire : on ne peut pas
risquer de détruire tout le texte simplement pour respecter une idée à peine esquissée. Il faut
donc conserver les deux premières versions comme authentiques, mais rejeter l’idée que
Celebrimbor ait forgé le premier joyau29.
Cela pourra paraître choquant à certains. Je leur répondrai que nous devons faire un
choix : soit ne pas nous occuper de continuer la mythologie de Tolkien – ce qui revient à
l’interdire au commun des mortels, car les HoME sont d’un abord difficile, ou bien à la laisser
dans un état qui ne saurait être accepté comme définitif par personne, celui du Silmarillion de
1977 –, soit changer en profondeur le texte de Tolkien, soit adopter cette méthode. Cette
dernière solution me paraît de loin la plus consensuelle, et la moins risquée. Cela signifie-t-il
que la dernière note de Tolkien doive être oubliée ? Absolument pas. Elle doit bien sûr être
intégrée au Corpus, dans lequel elle a parfaitement sa place. Elle ne sera donc nullement
perdue ; mais elle sera mise à sa juste place. Dans le Canon, dans ce qui doit faire autorité sur
la Terre-du-Milieu, elle n’a rien à faire, car elle ne pourrait qu’y détruire le fragile équilibre
de la créance secondaire.
Le cas d’école continue avec les notes ajoutées ensuite par Christopher Tolkien. Ces
notes sont extrêmement intéressantes, car elles mélangent analyses interne et externe. Tantôt
Christopher se pose la question des choix qu’aurait effectués son père, apparemment
considéré comme un auteur « normal », créateur d’un monde qui n’est alors que pure fiction ;
tantôt il s’interroge sur l’étendue des pouvoirs de Galadriel à une époque donnée. Bien
entendu, ce type de note est un hybride entre notes du Corpus et notes du Canon, et reflète fort
bien la nature des Contes Inachevés eux-mêmes.
Dans un nouveau projet de publication, une claire séparation serait nécessaire : toute
note à teneur externe serait bien entendu à proscrire absolument dans le Canon, toujours pour
29
Les récits concernant la chute de Númenor sont un autre bon exemple (quoique bien plus difficile à traiter) de
la nécessité de conserver parfois des récits concurrents et contradictoires parce qu’émanant de cultures
différentes. Ainsi Tolkien avait prévu de laisser une tradition humaine (The Drowning of Anadûnê), une tradition
elfique (The Fall of Númenor) et une « dúnedaine » tirant des deux (l’Akallabêth). Mais encore une fois,
rappelons que l’existence au sein du Légendaire de versions concurrentes ou contradictoires d’une part n’est
possible que dans certains cas et d’autre part n’empêche pas l’existence, au moins théorique, d’une vérité unique.
26
préserver la vie et la cohérence de la mythologie. En revanche, des notes et analyses internes,
écrites par les compilateurs, clairement séparées du texte de Tolkien – qu’il convient toujours
de protéger au mieux – ne pourraient être qu’un complément enrichissant, si toutefois les
compilateurs s’en tenaient à une liste des certitudes que le texte implique sans les expliciter, et
à une liste des questions qu’il pose. Ils devraient se garder des deux péchés contre le
Légendaire : d’une part les spéculations purement personnelles qui ne peuvent être déduites
avec certitude des textes faisant autorité, et qui ne sauraient être publiées dans le Canon ;
d’autre part le placement des textes dans le contexte de leur rédaction et de leurs
modifications successives, ce qui détruit la créance secondaire.
La dernière étape dans le travail de publication du Silmarillion dans le cadre du
Légendaire serait l’installation d’un fil conducteur. Tolkien, nous l’avons dit plus haut, ne
souhaitait nullement se contenter d’une suite de récits sans lien entre eux : il cherchait un fil
conducteur auquel rattacher toutes les histoires, et c’est même cette recherche qui l’empêcha
en fin de compte de publier le Silmarillion. Il semble donc tout à fait clair qu’il nous faille
construire ce fil conducteur.
La tâche est difficile puisqu’il s’agit de créer et non plus seulement de compiler. Créer :
sous quelle forme ? Tolkien a laissé ouvertes plusieurs possibilités. La première, celle qu’il
avait imaginée au départ, présentait un marin anglais du Xe siècle, dont le nom a changé avec
le temps, qui abordait par une sorte de miracle à Tol Eressëa où on lui racontait des histoires.
Il compilait ensuite ces histoires, ce qui donnait un recueil de récits qui allaient de la Création
du monde à la fin du Premier Age, voire après. Tolkien a plusieurs fois essayé ce type de
narration : marin anglais abordant à Tol Eressëa, mais aussi philologue britannique arrivant à
Númenor à l’époque de Sauron, Tolkien était visiblement attiré par ce cadre narratif (à moins
qu’il ne faille voir là que la résolution que Lewis et lui avait prise). Mais il est intéressant de
noter que ces récits sont tous inachevés et abandonnés. Visiblement, Tolkien avait envie de
les écrire, mais une fois commencés ils ne le satisfaisaient pas. The Lost Road a été remplacé
par The Notion Club Papers, sans que cela amène une fin au récit. De même, Ælfwine a
remplacé Eriol sans que le texte ne parvienne à sa fin. Souvenons-nous également de ce que
nous apprenait Humphrey Carpenter : à la fin de sa vie, Tolkien était enclin à abandonner la
vieille trame du marin anglais, mais il se demandait s’il fallait écrire une autre structure du
même genre, ou s’il suffisait de présenter les textes comme la mythologie qui apparaît de
façon vague dans le Seigneur des Anneaux.
A la lumière de ces différents éléments, il est plus facile de démêler la question du fil
conducteur. Essayons toujours de nous souvenir de la protection du texte original. Si l’on
accepte l’abandon – apparemment voulu par Tolkien – de la base du marin anglais, il ne nous
reste que deux possibilités. Réécrire une nouvelle structure du même type poserait d’évidents
problèmes, le principal étant bien sûr que le texte final serait de moins en moins « de
Tolkien » à mesure que le cadre prendrait de l’ampleur. Il paraît donc plus raisonnable de
faire une présentation suivie plus ou moins selon l’ordre chronologique des événements
racontés, sans présenter explicitement le personnage par lequel les récits nous seraient
parvenus. Dans cette optique, il serait assez clair – et cela pourrait peut-être être parfois
légèrement explicité par des présentations d’ordre interne – que les rapporteurs des Légendes
des Jours Anciens seraient les Hobbits par lesquels nous sont parvenus Le Hobbit et Le
Seigneur des Anneaux, à savoir Bilbo, Frodo et Sam30. Cette hypothèse est d’accord nettement
accréditée par le fait que le Prologue du Seigneur des Anneaux suggère avec force dans sa
dernière partie (« Note on the Shire Records ») que le Silmarillion fait partie du Livre Rouge :
« but the chief importance of Findegil’s copy [of the Red Book] is that it alone contains the
30
Il serait toutefois également possible de mentionner très brièvement, au début de chaque récit, l’auteur ancien à
partir duquel les Hobbits du Troisième Age composent leur récit, de même que chaque Evangile comporte le
nom de son auteur supposé.
27
whole of Bilbo’s “Translations from the Elvish”. […] But since they were little used by
Frodo, being almost entirely concerned with the Elder Days, no more is said of them here ».
On trouve d’autre allusions à ces textes de Bilbo sur le Premier Age dans le corps même du
Seigneur des Anneaux. Ce seraient donc bien Bilbo, Frodo, Sam et ses descendants qui ont
transmis Le Silmarillion, même s’ils ne l’ont pas écrit.
Les lecteurs avertis auront bien sûr reconnu dans ma description, à peu de choses près,
Le Silmarillion de 1977. Cohérence, ordre suivi, donc fil conducteur chronologique, tous les
éléments sont là. Oui, mais il est impossible de s’en contenter. Pourquoi ? parce que de l’aveu
même de Christopher Tolkien, cette compilation est très imparfaite. La méthode était bonne,
mais la réalisation insuffisante. Mais ne blâmons pas Christopher Tolkien. N’oublions pas
qu’à cette époque – c’est bête à dire – le Silmarillion n’était pas publié. Tolkien lui-même –
sans parler des éditeurs – doutaient que qui que ce soit pût jamais être intéressé par ce fatras ;
Christopher a donc fait le choix de la simplification : ne pas alourdir démesurément un récit
déjà fort long ; ne pas l’embarrasser d’essais théoriques difficiles à lire ; bref, ne pas préjuger
de la bonne volonté du lecteur. Ce choix était sans aucun doute le bon à l’époque. Mais
aujourd’hui, les lecteurs ont prouvé leur soif d’information. Puisqu’elle rencontre le désir
profond de Tolkien, il n’y a aucune raison de ne pas recommencer une publication.
Le Silmarillion du Canon devra donc respecter les bases de celui de 1977, mais en
approfondissant le travail, et en restant au plus près de la volonté de Tolkien. Il sera sans
doute plus long que le Silmarillion que nous connaissons aujourd’hui, mais beaucoup plus
court que les HoME ; et d’une lecture infiniment plus facile. Pour garder cette accessibilité, il
me semble qu’il serait préférable de conserver une certaine homogénéité de genre à l’intérieur
du livre. Ainsi, je pense qu’il vaut mieux ne donner que des versions en prose des longues
histoires comme celle de Beren et Lúthien ; cela ne signifie pas que les textes en vers seront
automatiquement rejetés du Canon ; mais il vaut mieux les présenter comme des sources,
livrées ailleurs, et dont un des Hobbits aurait donné une version en prose, plus accessible aux
autres Hobbits… De même, il me semble que ne doivent être gardées dans le Silmarillion du
Canon que les versions véridiques des événements. L’exemple de la chute de Númenor est
éclairant : Tolkien voulait sans aucun doute présenter différentes traditions sur cet événement,
dont certaines seraient plus véridiques que d’autres. Ainsi, la version des Elfes serait plus
proche de la vérité que celle des Hommes. Puisque Tolkien présentait chaque version comme
authentique, il faut les conserver dans le Légendaire – quitte parfois à corriger des erreurs
inexplicables – mais pas forcément dans le corps même du Silmarillion. Il me semble meilleur
d’y présenter la version la plus proche des faits, et celle-là seulement. Le contraire briserait la
facilité de la lecture en introduisant une rupture dans la continuité du récit.
Perspectives éditoriales : autres textes du Canon
Nous commençons à nous rendre compte que beaucoup de textes n’ont pas encore
trouvé leur place dans le Canon ou Légendaire : les versions en vers qui sont les sources des
récits en prose, les versions issues de traditions différentes ; mais aussi de nombreux essais.
Vers la fin de sa vie, l’essai était en effet devenu une forme d’écriture privilégiée par Tolkien.
Il écrivait sur un peu tous les sujets : les Istari, les palantíri, les langues, la mort etc. Ces
essais, parce que par définition ils ne sont pas narratifs, n’ont pas leur place dans Le
Silmarillion au sens strict ; mais on ne peut pas se permettre de les exclure du Canon pour
autant.
Il me semble donc que la meilleure solution est la publication d’un quatrième volume,
qui suivrait sur beaucoup de points le modèle des Contes Inachevés. Le titre pourrait même
être conservé, ainsi que sa structure : une partie par Age du monde, puis une quatrième partie
comprenant des études diverses. Bien entendu, l’ensemble serait beaucoup plus gros que le
28
recueil actuel. Mais la principale modification ne porterait pas sur la taille. Ce qu’il faut
corriger, c’est le caractère hybride du présent recueil. Les Contes Inachevés, tels que
Christopher Tolkien les a publiés en 1980, sont une longue hésitation entre Canon et Corpus.
Christopher s’est finalement décidé à publier le Corpus, ou peu s’en faut, avec la série des
HoME ; mais le Légendaire, le Canon reste toujours en attente. Les Contes Inachevés du
Légendaire doivent voir disparaître en particulier toutes les remises des textes dans le contexte
d’écriture pour préserver l’illusion d’un Tolkien-traducteur.
Il est bien évident que certains textes narratifs ont également leur place dans les Contes
Inachevés du Canon. Je pense par exemple à la tentative de suite du Seigneur des Anneaux,
que l’on pourrait peut-être intégrer au Légendaire – j’avoue ne pas m’être assez penché sur le
texte pour pouvoir apporter une réponse définitive à cette question. En revanche, les versions
en vers des récits du Silmarillion, ainsi que les « versions concurrentes », devraient plutôt être
ajoutées en Appendices au Silmarillion lui-même, pour garder une séparation entre sources et
récit des Hobbits sans pour autant trop éloigner les deux parties.
Bien sûr, tous les « autres textes » de Tolkien n’ont pas leur place dans ce dernier
volume du Canon. Nous l’avons déjà dit, et on ne le répètera jamais assez : Tolkien a jeté des
textes, et il en aurait jeté d’autres. Certaines versions n’ont pas ou plus leur place dans le
Légendaire : soit parce qu’elles sont trop vieilles, que Tolkien les avait abandonnées et
qu’elles présentent des incohérences dont aucune explication interne crédible ne peut rendre
compte ; soit au contraire parce qu’elles sont trop neuves, trop inachevées, et qu’alors qu’elles
ne sont qu’esquissées, elles ont la prétention de renverser des textes beaucoup plus accomplis.
Il faut bien faire la différence entre Canon et Corpus : tous les textes ont leur place dans ce
dernier, qui a pour prétention de présenter plutôt le processus d’écriture de Tolkien que son
univers ; mais le premier, qui vise à présenter une mythologie vivante, ne peut se former qu’à
travers un tri. Que ce tri doive englober le plus possible de textes ne le rend pas moins
nécessaire.
En revanche, certains textes, qui ont été écartés des grands recueils, me semblent
parfaitement utilisables. Il y a tout d’abord le cas des Aventures de Tom Bombadil. Ce recueil,
conçu au départ de manière indépendante, a été ensuite rattaché au Légendaire, comme en
témoigne le titre que Tolkien lui a donné : The Adventures of Tom Bombadil and Other
Verses From the Red Book. Les poèmes du recueil sont ainsi présentés dans l’avant-propos
comme des écrits de la tradition hobbite et conservés dans ou avec le Livre Rouge : dans ses
marges, sur ses pages blanches, sur des feuilles volantes. A ce titre, ils font parfaitement partie
du Canon. Cela ne signifie pas qu’ils soient forcément véridiques : il n’y a pas de Monts
Merlock en Terre-du-Milieu. Mais ils présentent une vision des choses qui peut – et doit –
parfaitement être intégrée à l’ensemble, car elle n’est nullement incohérente avec le reste de
l’œuvre, n’ayant pas de prétention à la vérité. Ici encore la différence est un enrichissement.
Les Aventures de Tom Bombadil ont donc leur place dans les Contes Inachevés du Canon,
probablement dans la partie consacrée au Troisième Age.
Je veux également parler de certaines lettres. A ma connaissance, peu ont pensé à
considérer les lettres de Tolkien comme des textes issus de la Terre-du-Milieu. Et sans doute
on ne peut pas appliquer cette vision des choses à toutes les lettres ; seule une minorité s’y
prête. Mais prenons par exemple la lettre n° 214 à A. C. Nunn, datée probablement de la fin
de 1958 ou du début de 1959. Cette longue lettre présente des éléments très précis sur les
coutumes d’anniversaires des Hobbits. Ce sont des données qu’on ne retrouve nulle part
ailleurs. D’où Tolkien tirait-il son savoir ? Sans aucun doute, d’un document provenant de la
Terre-du-Milieu. Il faut donc intégrer la lettre dans le Canon. Peut-être cela implique-t-il de
légères modifications textuelles, sans doute aussi une présentation, mais tant que cette
présentation s’en tient au plan interne, elle ne pose aucun problème à la créance secondaire.
29
C’est le très modeste prix à payer pour obtenir le Légendaire le plus complet possible tout en
conservant la cohérence. Tolkien était prêt à la payer. Je suis donc prêt à le faire.
Conclusion : terminer la Tour
Tolkien, pour parler de la critique littéraire, avait une très belle image : « Un homme
habitait dans un champ dans lequel se trouvait un tas de vieilles pierres, les restes d’un ancien
château. De ces pierres, certaines avaient déjà été employées pour la construction de la
maison dans laquelle il vivait, non loin de l’ancienne demeure de ses pères. De ce qui restait,
il prit de quoi construire une tour. Mais ses amis, en arrivant, virent tout de suite (sans prendre
la peine de monter les marches) que ces pierres avaient appartenu auparavant à une bâtisse
plus ancienne. Ils renversèrent donc la tour à grand-peine, afin d’y chercher des inscriptions et
des sculptures cachées, ou pour découvrir de quel endroit les lointains ancêtres de cet homme
avaient tiré leurs matériaux de construction. Certains soupçonnèrent la présence sous le sol
d’un dépôt de charbon, et se mit à creuser à sa recherche, oubliant même les pierres. Tous
dirent : “Cette tour est du plus grand intérêt.” Mais ils dirent encore (après l’avoir renversée) :
“dans quel état elle est !” Et même les propres descendants de l’homme, dont on aurait pu
attendre qu’ils eussent réfléchi à ses intentions, furent pris à murmurer : “C’était un si drôle de
type ! Pensez qu’il a utilisé ces vieilles pierres seulement pour construire une tour totalement
dénuée de sens ! Pourquoi n’a-t-il pas restauré l’ancienne demeure ? Il n’avait aucun sens des
proportions.” Mais du sommet de cette tour, l’homme avait pu contempler la mer.31 »
Cette image m’a toujours paru décrire merveilleusement bien la situation dans laquelle
nous nous trouvons. Elle était à l’origine destinée aux critiques littéraires, mais elle peut aussi
être élargie. Tolkien a commencé à construire une Tour, sa grande mythologie. Mais il n’a pas
eu le temps de l’achever. Il avait façonné les pierres, certaines ont été posées et cimentées,
mais d’autres jonchent encore le sol. Nous avons le choix entre les conserver toutes intactes
sur le sol, et contempler à jamais un travail inachevé, ou bien tenter de terminer la Tour.
Bien sûr, ce travail ne se fera pas tout seul, et il n’appartient plus à un seul homme.
Christopher Tolkien, en son temps, l’a commencé. Il a fait un premier essai en 1977. Puis il a
préféré faire un inventaire détaillé de toutes les pierres dont nous disposons – ou presque. Ces
deux travaux étaient sans aucun doute indispensables ; mais ils ne sauraient suffire. Nous
avons à présent, et grâce à lui, les moyens de rebâtir la Tour. Je ne pense pas que Christopher
Tolkien lui-même ait encore la volonté de s’atteler à cette tâche pour laquelle il serait pourtant
sans l’ombre d’un doute tout désigné. Il faut donc réunir un collège de Tolkiendili, les plus
nombreux possibles. La vérité en la matière ne pourra provenir que de la réunion d’un très
grand nombre d’esprits tous différents.
La tâche de ce collège sera immense. Trier, retailler et cimenter les pierres, voilà la voie
qui nous permettra de revoir la mer. Trier, parce que toutes les pierres ne peuvent pas aller sur
la Tour. Tous les matériaux ne sont pas compatibles pour construire une maison. Trier ne
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« A man inhabited a field in which was an accumulation of old stone, part of an older hall. Of the old stone
some had already been used in building the house in which he actually lived, not far from the old house of his
fathers. Of the rest he took some and built a tower. But his friends coming perceived at once (without troubling
to climb the steps) that these stones had formerly belonged to a more ancient building. So they pushed the tower
over, with no little labour, in order to look for hidden carvings and inscriptions, or to discover whence the man’s
distant forefathers had obtained their building material. Some suspecting a deposit of coal under the soil began to
dig for it, and forgot even the stones. They all said: “This tower is most interesting.” But they also said (after
pushing it over : “What a muddle it is in!” And even the man’s own descendants, who might have been expected
to consider what he had been about, were heard to murmur: “He is such an odd fellow! Imagine his using these
old stones just to build a nonsensical tower! Why did not he restore the old house? He had no sense of
proportion.” But from the top of that tower the man had been able to look out upon the sea », Beowulf: The
Monsters and the Critics, Sir Israel Gollancz Memorial Lecture, British Academy, 1936 (lu le 25 novembre
1936).
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signifie pas jeter : nous garderons toujours le moindre caillou tel que Tolkien nous l’a laissé :
dans le Corpus. L’avantage de ne pas avoir une véritable construction architecturale à bâtir est
en effet que l’on peut utiliser chaque pierre plusieurs fois. Mais il faut admettre qu’on ne peut
pas tout introduire dans la Tour sans en détruire les fondations mêmes. Retailler, parce que
pour ajuster les pierres les unes aux autres, le ciment ne suffira pas toujours. Il sera parfois
nécessaire de faire de petites coupes, de petits ajouts, de petites modifications. Elles devront
toujours être les plus légères possibles, mais elles n’en seront pas moins nécessaires. Cimenter
enfin, parce que c’est comme ça que tient une tour. Tolkien, la plupart du temps, ne nous a
pas laissé de ciment, seulement des pierres plus ou moins taillées. A nous donc de faire le
ciment, et de le poser. Il n’est bien entendu pas question d’ajouter de nouvelles pierres, que
nous serions aller déterrer ou tailler nous-mêmes. Il nous faudra nous contenter de la Tour que
nous aurons, sans vouloir l’élever jusqu’au Ciel. On sait où mène cette tentative… Mais il
nous est aujourd’hui permis de monter encore un peu plus haut. La vue n’en sera que plus
magnifique.
Ce travail sera plus long, bien plus long que ce que ce bref exposé peut en laisser
entrevoir. Mais qu’espérions-nous ? Tolkien y a consacré sa vie entière, et son fils une grande
partie de la sienne. Si deux vies d’hommes n’ont pas achevé cette tâche, qui pourrait croire
qu’elle est aisée ? Je n’ai pas dit qu’elle serait aisée. Je n’ai pas dit qu’elle serait courte. Je
n’ai pas dit qu’un homme seul pouvait y parvenir. Mais fi des défaitistes qui reculent devant
l’ampleur de l’ouvrage et le disent impossible car trop difficile. A cœurs vaillants rien
d’impossible, surtout s’ils sont nombreux. J’appelle donc de mes vœux la réunion de ce
collège. Parce que c’est ce que Tolkien aurait voulu. Pour que soit achevée l’œuvre de sa vie.
Pour que vive sa mythologie.
Au bout de nos rêves.
Diffusé par http://www.tolkienfrance.net
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