examen des fausses réponse à la question du fondement du droit.
Transcription
examen des fausses réponse à la question du fondement du droit.
On va étudier Du Contrat social, de Rousseau. Texte de 1762. Un grand philosophe des Lumières, dont l’œuvre a inspiré entre autre la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qu’on a étudié. C’est un texte qui défend la république et la démocratie, il le fait en 1762, c'est-à-dire à une époque où la France n’est pas encore démocratique. A cette époque, le régime qui domine dans la majorité des pays d’Europe, c’est la monarchie absolue : il n’y a pas de citoyens, il n’y a que des sujets qui sont assujettis à leur roi qui a un droit absolu sur eux. Cela explique la première phrase du premier chapitre : « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Il est né libre, ca veut dire que la spécificité de l’homme est la liberté. L’humanité même de l’homme, c’est sa liberté. Et pourtant, il constate que partout, cette liberté est bafouée. En partant de ce constat, quel est le problème que va résoudre Rousseau ? Voyons le sous titre, puis le titre, ils vont nous en dire plus. Le sous-titre, c’est « principes du droit politique ». > p. 37. Un principe, c’est quoi ? C’est ce qui fonde quelque chose d’autre. Par exemple, la loi morale, on l’avait vu, c’était un principe universel d’action. Ce principe, cela fonde la moralité de mon action. Les principes du droit politique, qu’est-ce que cela veut dire ? Et bien c’est ce qui fonde le droit politique, c’est-à-dire l’ordre juridique qui norme notre société, l’ordre social, puisque la société a un ordre grâce au droit. On se demande depuis tout à l’heure, qu’est-ce qui peut être le fondement légitime du droit. Et bien le sous-titre de l’œuvre vous indique que notre question, Rousseau y répond. Il y a deux grandes réponses : soit le fondement du droit est naturel, c’est la nature, soit il est artificiel. Le titre de l’œuvre vous permet déjà de deviner la réponse de Rousseau : Du contrat social. Un contrat, c’est quoi ? Est-ce naturel ? Non, c’est artificiel, c’est une convention, un pacte établit entre les hommes. Des contrats, en peut en signer entre nous, par exemple un contrat de travail entre l’employé et son patron, ou bien un contrat de location, un contrat entre le locataire et celui qui loue. Là, on parle d’un contrat social. Ca veut dire que le fondement du droit, c’est ce contrat social, le contrat qui est au fondement de toute société. Cette thèse, il la défend dès le premier chapitre du livre I, qui est une introduction, une présentation de ce dont il va être question ici : « l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres. » C’est le droit, l’ordre juridique qui règle notre société. Il rejette l’idée que cela vienne de la nature : « ce droit ne vient point de la nature ». Conclusion, puisque c’est pas l’un c’est l’autre, puisque ca vient pas de la nature, alors c’est artificiel, c’est une convention qui est au fondement de la société : « il est donc fondé sur des conventions. Il s’agit donc de savoir quelles sont ces conventions ». Mais il ajoute, « Avant d’en venir là, je dois établir ce que je viens d’avancer » c'est-à-dire expliquer pourquoi on ne peut pas fonder le droit sur la nature. Plan du livre I I) Chapitre II – IV : examen des fausses réponse à la question du fondement du droit. A) Le fondement naturel : . Chapitre II : la famille. . Chapitre III : le droit du plus fort B) Fausses légitimités fondées sur la convention . Chapitre IV : l’esclavage. II) Intermédiaire : Chapitre V : le problème du fondement du droit que toutes ces théories n’ont pas examiné. III) Chapitres VI – IX : la théorie rousseauiste du fondement du droit. . Chapitre VI : le pacte social, seul fondement légitime. . Chapitre VII – IX : explication et implications du pacte social. On va doit commencer, par voir comment Rousseau réfute l’idée d’un droit fondé sur la nature, c’est-à-dire l’idée d’un droit de nature. I. Critique du droit de nature. 1. Le droit du plus fort. La démarche consistant à fonder le droit sur la nature trouve son accomplissement dans la doctrine selon laquelle il existerait un droit du plus fort. La force, c’est bien une caractéristique naturelle. Dire que la force donne des droits, fonde le droit, c’est bien encore faire du droit le prolongement d’une caractéristique naturelle. On met la force à l’origine du droit. Le plus fort a des droits sur le plus faible en vertu même de sa force naturelle. C’est ce qu’on appelle couramment la loi de la jungle. Cf. Calliclès, dans le Gorgias de Platon. Un bon exemple de défenseur de cette idée. On avait vu son aristocratisme qui faisait du bonheur le fait, réservé aux plus forts, d’assouvir tous leurs désirs au mépris de la morale des faibles. Ce qui est au cœur de la posture de Calliclès c’est la force, donc une caractéristique naturelle, qui doit fonder le droit, contre les faibles. C’est un théoricien de l’inégalité naturelle entre les hommes, inégalité qui donne des droits. Cette idée du droit de nature est réfutée par Rousseau dans le Contrat social, I, 3. On va lire ce texte de près. Son objectif est de réfuter l’idée que la force puisse donner des droits. En fait, cette idée repose sur le fait qu’historiquement, on établit le droit par la force. On prend le pouvoir par la force et on impose à la société un ordre juridique. Comment est-ce possible ? Parce qu’on est le plus fort. L’histoire des monarchie, elle est faite à chaque fois de différentes dynasties qui règnent plus ou moins longtemps. C’est une famille royale. Quand on passe d’un dynastie à une autre, c’est parce que la famille qui avait le pouvoir a été renversée par la force par une autre famille, qui prend le pouvoir à son tour et impose ses lois à la sociétés, donc son droit. De même, qu’est-ce qui fait que les romains imposent leur ordre juridique, leur droit, en Gaule ? Et bien la Gaule a été envahie par les romains, ils étaient les plus forts, du coup c’est eux qui font la loi en Gaule. Après, ils ont été battus par les Francs, qui ont à leur tour imposé leur loi en Gaule, qui est devenue la France. C’est un fait, dans l’histoire, c’est comme ca que ca a fonctionné. Mais Rousseau veut montrer que ce n’est pas pour autant que la force permet de fonder le droit. Autrement dit, c’est un fait, mais pas un droit. Le début du texte par de cette idée, que le fort prend le pouvoir pour imposer le droit. Simplement, même dans cette optique, Rousseau montre qu’en fait la force ne suffit pas. Il commence par constater que la force est une puissance éphémère, elle ne dure pas. Si le plus fort veut rester toujours le maître, il ne peut pas en rester à la force, il doit aller au-delà, vers quelque chose qui ne relève plus de la force, et qui est le droit. Convertir la force en droit et l’obéissance en devoir. Force -> droit Obéissance -> devoir Par exemple, une dynastie est toujours fondée par la force. Un homme prend la pouvoir et impose sa famille parce qu’il est le plus fort. Simplement, ses descendants deviennent rois par hérédité, sans nécessairement qu’ils soient les plus fort. Cette transmission du pouvoir par hérédité n’est plus une question de force, mais une question de droit. Pourquoi le fils du roi devient le roi ? Parce qu’il y a droit, il a droit au trône, mais là ce n’est plus un rapport de force. De même, l’obéissance imposée par le plus fort est maintenant convertie en devoir, le devoir de tous les sujets d’obéir au roi. Le fort contraint les plus faibles à obéir, mais ce n’est pas pour autant que les faible on le devoir d’obéir. *en réalité, il n’ont pas le choix. Le roi impose autre chose que la force : le devoir des sujets. On change à chaque fois de registre : Force > droit Obéissance > devoir La force n’est qu’une puissance physique. Ca s’oppose à une puissance morale. Puissance physique > puissance morale La force est une puissance physique, qui s’impose à moi. Le droit, lui, c’est une puissance morale, il m’oblige. Nécessité > volonté La force, comme puisse physique, me force à quelque chose : je n’ai pas le choix, je suis forcé, contraint. Si je n’ai pas le choix, alors je ne suis pas libre. Autrement dit, face à une force plus grande que la mienne, je ne peux pas ne pas céder, c’est nécessaire : un acte de nécessité. Le droit, ce n’est pas cela : s’il y a une loi, par définition j’ai le choix de la violer ou de la respecter. C’est moi qui décide librement : c’est ma volonté qui est en jeu ici : soit je veux obéir, soit je veux désobéir, mais je suis libre. Donc le droit ne relève pas du tout de la nécessité, pas du tout de la force. Ensuite, il oppose prudence et devoir. Tout au plus un acte de prudence, pas un devoir. Prudence > devoir. Qu’est-ce que c’est un homme prudent ? C’est celui qui fait attention à préserver ses intérêt. Il ne prend pas de risque. Face à la force qui veut me contraindre me faire céder, la prudence me commande de ne pas prendre de risque. Mais résister à la force, c’est prendre le risque de se faire tuer. La prudence commande donc de céder. Mais là, céder, ce n’est pas un devoir. Celui qui cède ne le fait pas parce qu’il le doit, parce qu’il y serait obligé, il le fait uniquement pour ne pas risquer de mourir. Si quelqu’un me menace de me tuer si je ne lui donne pas mon argent, je n’ai pas un devoir, une obligation de donner, c’est juste de la prudence qui me commande de donner. On voit que force et droit, ce sont deux régimes totalement différents, donc on ne peut pas fonder l’un sur l’autre, le droit sur la force. Mais pourquoi on parle de droit du plus fort, d’où vient cette idée que la force donnerait des droits ? Le début du texte le disait quand il disait que le plus fort a besoin de convertir sa force en droit pour pouvoir conserver le pouvoir. Le droit du plus fort, c’est la manière dont ceux qui ont été les plus fort conservent leur position de plus fort par le droit, c'est-à-dire conservent le pouvoir. Il s’agit de faire durer un rapport de force qui n’existe peut être plus. Car en fait tout force est faible : La force, en effet, est par essence relative. On n’est jamais fort absolument, mais toujours relativement à d’autres forces. De là la fragilité de la force qui est, par essence, provisoire : un coup d’Etat, un complot, une révolte ont tôt fait de renverser un pouvoir qui ne tient que par la force. Fragilité des dictatures : le tyran doit dormir, vieillit et ni l’espace ni le temps ne sont jamais suffisamment quadrillés pour empêcher la possibilité d’un retournement des rapports de force. D’où la nécessité de masquer sa faiblesse sous le droit : C’est sur le plan irréel mais cependant efficace de la représentation, c'est-à-dire des images et des mots que l’on a transformé la force en droit. Le tyran le sait bien : il faut pour durer masquer la force. Alors le roi n’est pas (en représentation) ce qu’il est réellement : ce tyran meurtrier issu d’une obscure lignée qui se perd dans l’animalité mais Louis XIV, nom propre qui éclaire le monde, issu d’Adam, de droit divin, roi lumineux doté d’attributs fantastiques, bras même de la Justice… C’est à cette vaste mise en scène qui a pour but de masquer l’arbitraire de la force sous le vêtement usurpé du droit. Ceci pose la question du rapport entre le pouvoir et la force. On dit souvent que le pouvoir dictatorial repose sur la force. En réalité le dictateur n’est jamais le plus fort. Le plus fort, c’est toujours le peuple. Et pourtant, le plus grand nombre est asservi pas un petit nombre. Le pouvoir ne repose donc pas sur la force. Certains pouvoirs qui semblaient reposer sur la force sont finalement tombés sans qu’on ait usé de la force. Rousseau ne pouvait pas le savoir, mais nous on peut le dire pour appuyer ses idées : Par exemple, 1789. La monarchie s’est effondrée sans qu’il y ait eu beaucoup de violence. Si ce régime politique était fondé sur la violence, ce ne se serait pas passé comme ça. Il n’y a pas eu de combats, donc cette prétendue « force » sur laquelle la monarchie fut fondée, n’existait plus depuis longtemps. L’erreur de l’idée de droit du plus fort, c’est de croire que la force donne des droits. En réalité, la force donne seulement le pouvoir, de façon éphémère, elle ne donne aucun droit. Autre exemple, l’URSS. Un pouvoir terrifiant qui a fini par s’effondrer de lui-même sans violence. > on a fêté récemment la chute du mur de Berlin : voilà un mur qui s’est effondré sans qu’il y ait eu de bain de sang. 2ème paragraphe : L’idée de droit du plus fort est une illusion, la force ne donne aucun droit : c’est ce que montre Rousseau dans le second paragraphe. Il montre que l’idée de droit de la force conduit à des paradoxes intenables. Rousseau va faire ce qu’on appelle une démonstration par l’absurde : pour montrer qu’une proposition est fausse, on va faire comme si elle était vraie, et on va voir ce que ca donne. Si ca donne des absurdités, qu’on sait pertinement être fausses, alors c’est la proposition est fausse. Si p alors q, or non-q donc non-p. C’est ce qu’il fait ici : « supposons un moment ce prétendu droit ». Et il va montrer que cela a pour conséquence des choses qu’on ne peut pas admettre : « Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ». « sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause ». Cause > effet Force > droit. C’est cette configuration, le droit du plus fort. Mais la cause disparait, l’effet aussi : exemple, j’appuie sur le bouton, la lumière s’allume. Donc si j’appuie pas sur le bouton, la lumière s’allume pas. Ici, ca veut dire que si on dit que la force donne le droit, alors si la force disparait, le droit aussi disparait. La conséquence absurde, c’est qu’alors le droit ne sert plus à rien, c’est uniquement la force qu’il faut avoir. > « qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? » La réponse implicite, c’est : rien du tout ! D’abord, si c’est la force qui fait le droit, il suffit d’avoir la force pour soi pour avoir le droit de faire quelque chose. Mais dans ce cas, c’est la force qu’il faut avoir, le droit ne sert plus à rien, le droit n’est plus qu’un mot vide, puisque tout ce que je peux faire, au sens de la capacité physique, je peux aussi le faire, au sens de la permission. Pouvoir > capacité ou permission. L’idée de droit du plus fort confond les deux sens. Je peux au sens où j’en ai la force, et je peux, au sens où j’en ai le droit. « Puisque le fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort ». « Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ». Ca veut dire, dès lors que je suis assez fort pour désobéir sans être châtié, alors je suis plus fort, donc j’ai le droit de désobéir ! > C’est absurde : si le braqueur de banque viole la loi et qu’il n’est jamais pris, ce n’est pas pour autant qu’il a le droit de braquer une banque. Cf. le convoyeur : il a volé deux millions d’euros et on ne l’a pas retrouvé. Il a désobéit impunément, mais c’est pas pour autant qu’il désobéit légitimement. Là, vous voyez que le droit du plus fort mène à des absurdités. Le droit, ici, n’ajoute rien. Si c’est la force qui donne la légitimité, alors le droit ne sert à rien. « Toute force qui surmonte la première succède à son droit » > il suffit d’être plus fort que la première force pour avoir le droit de son côté. Donc c’est la force que je veux, le droit ne m’apporte rien de plus. Je suis plus fort, donc je domine. « Ce mot de droit n’ajoute rien ». Donc, si le droit sert à quelque chose, s’il a vraiment un sens, alors c’est que ce n’est pas la force qui donne légitimité. Si on est dans le règne de la domination par la force, cela veut dire qu’on est hors du droit. Le droit du plus fort est donc un non-sens, cette expression vise juste à masquer le rapport de force en le faisant passer pour un rapport de droit, c’est-àdire pour un pouvoir légitime. « S’il faut obéir par force on ’a pas besoin d’obéir par devoir, et si l’on est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé ». Ca reprend l’opposition vue plus haut entre la force comme puissance physique et le devoir comme puissance morale. Vous voyez ici une opposition entre être forcé et être obligé. Vous retrouvez la différence entre contrainte et obligation dont on avait parlé dans le cours sur la morale. La force, ca relève de la contrainte, alors que le droit, ca relève de l’obligation. C’est différent. Mais en plus si on dit qu’il y a un droit du plus fort, on aboutit à cette absurdité : A partir du moment où la force me contraint à faire quelque chose, la contrainte suffit, on n’a pas besoin en plus de rajouter le droit, la loi qui dirait que je le dois par devoir, que je suis obligé d’obéir, puisque de toute façon j’ai pas le choix : la force suffit à me fait obéir, le droit encore une fois, n’ajoute rien du tout ici. Le droit a un sens quand j’ai le choix d’obéir ou de désobéir, si je suis libre. Là on peut dire, tu es libre mais tu es obligé d’obéir. Il faut que je ne sois pas forcé. Simplement, si on dit que c’est la force qui fait le droit, alors si je n’y suis pas forcé, et bien la force disparait, mais le droit avec, donc je suis pas obligé non plus. Une fois encore, droit est un mot vide ici qui ne rajoute rien. En fait, les partisans du droit du plus fort confondent contrainte et obligation. S’il y a un droit du plus fort, alors comme tout droit, il est quelque chose qui nous oblige, quelque chose qui doit être respecté. On dira donc qu’en conformité au droit du plus fort, il faut céder au plus fort. C’est « obéissez aux puissances ». C’est un commandement qu’on trouve dans une Epitre de saint Paul, il faudrait obéir aux pouvoir, parce qu’il vient de Dieu. Rousseau balaie l’argument : la maladie aussi vient de Dieu, pourtant on doit se défendre contre elle. Mais un tel commandement est absurde, il ne peut être une obligation qui relèverait du droit puisqu’on ne peut pas faire autrement. On ne peut pas ne pas céder à la force, si elle est véritablement plus forte que nous. Si on peut ne pas céder, alors cela veut dire que ce n’est pas le plus fort. Dans ce cas, c’est nous le plus fort et le droit est de notre côté. L’obligation de céder devant la force n’est donc pas un droit qu’on pourrait appeler le droit du plus fort. Il n’y a pas d’obligation de céder devant la force. Ici, on retrouve l’opposition entre contrainte et obligation. La force est une puissance, physique, elle exerce sur nous une contrainte, mais elle ne nous oblige pas, alors que le droit exerce sur nous une puissance morale, il ne nous contraint pas, il nous oblige. On peut aussi mettre cela en rapport avec la distinction entre ce qui est en fait et ce qui est en droit. La force, elle est ce qui est en fait, ce qui est. Le droit, comme son nom l’indique, c’est ce qui est en droit, ce qui doit être. Force > contrainte > en fait. Droit > obligation > en droit. Si le droit peut commander, dire « fait X », c’est parce qu’on a la possibilité de le faire ou pas. On ne peut commander quelque chose que si on peut ne pas respecter le commandement. Dire « ne respire pas », c’est un non sens, car on respire spontanément. Donc « obéis au plus fort », c’est la même chose : on ne peut pas ne pas lui obéir si c’est vraiment le plus fort, donc ca ne peut pas être un commandement, une obligation juridique ; Cf. l’exemple du brigand qui me surprend au coin du bois. Quand le voleur dit : « la bourse ou la vie ? » en réalité, ce n’est pas un choix, on n’est pas libre de céder ou de ne pas céder à la force. Dans les deux, il a la bourse, quoi qu’il arrive, car il exerce sur non une contrainte, il nous force à la donner, il ne nous oblige jamais à la donner. La force force, la force contraint, la force n’oblige pas, elle ne fait pas droit. On doit obéir aux puissances légitimes uniquement : « convenons donc que la force ne fait pas droit et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissance légitimes. » D’accord, mais en quoi un pouvoir politique, qui impose ses lois, donc le droit, est-il légitime ? Quel est son fondement ? On retrouve notre problème. Alors, si le droit n’est pas fondé sur la force, sur quoi est-il fondé ? « Ainsi ma question primitive revient toujours ». 2. Le droit issu de l’autorité familiale. L’autre possibilité d’une théorie du droit de nature, c’est de dire qu’il existe une société naturelle, et que c’est elle qui fonde le droit. Cette société naturelle, c’est la famille. Cette idée, Rousseau la réfute dans le chapitre II. Voir le premier paragraphe. Qu’est-ce qu’une société ? Def : Un ensemble d’individus qui ont des rôles spécifiques et qui vivent ensemble. L’homme vit en famille par nature. Un père, une mère, des enfants, ce n’est pas une convention sociale, c’est quelque chose de naturel, c’est la condition biologique minimale nécessaire à la reproduction de l’espèce. Pas de vie sans famille. Or, comme dans toute société, on constate qu’il y a des rapports d’autorité au sein de la cellule familiale. Les géniteurs ont l’autorité sur les enfants, car le petit a besoin que l’on subvienne à ses besoins, il a besoin d’être éduqué par eux, de sorte qu’il ne peut pas avoir l’autorité. Cette autorité des parents sur les enfants, elle est liée aux exigences de l’espèce, et elle fonde le droit de nature des parents sur leurs enfants. Les parents ont naturellement un droit sur les enfants, et c’est à eux de décider ce que l’enfant à le droit de faire, ce qu’il n’a pas le droit de faire. Donc, ici, il semble bien que ce soit la nature qui fonde le droit. Une possibilité, c’est de penser la politique sur ce modèle : « la famille est donc si l’on veut le premier modèle des société politiques ; le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants ». Fonder l’autorité juridique sur la dépendance biologique de l’enfant par rapport au père, qui possède l’autorité familiale. De même que cette autorité est nécessaire à la survie de l’enfant, l’autorité d’un père serait nécessaire à la survie du peuple. C’est l’approche de tous les dictateurs, Rousseau cite le cas de Caligula qui fut un des tyrans les plus cruels de Rome, c’est une idée qu’on retrouve dans toutes les dictatures contemporaines, l’idée que le dirigeants est le Duce, le Führer, c'est-à-dire le guide dont a besoin le peuple qui est toujours en état de minorité. On retrouve cette idée dans le système totalitaire communiste. Staline avait pour surnom « le petit père des peuples ». On peut aussi se souvenir du fait qu’Hitler n’a jamais eu d’enfants, car ces enfants, ce sont à ses yeux tous les allemands. Les affiches de propagande des systèmes totalitaire montrent toujours une immense figure du dictateur qui veille sur la masse du peuple, avec le regard bienveillant du père pour ses enfants. Pourquoi ne prendrait-on pas l’autorité paternelle pour modèle pour l’autorité politique, celle imposé par le droit ? Rousseau réfute cette idée, qui n’est pas plus satisfaisante que celle du droit du plus fort. L’autorité parentale est légitime, certes, mais seulement un temps. Elle ne doit durer qu’aussi longtemps que l’enfant est dépendant biologiquement. Quand l’enfant devient adulte, il devient capable de reproduire tout seul sa vie biologique et le père cesse d’avoir autorité sur son enfant. Par conséquent, rien ne légitime qu’un dictateur se proclame père du peuple et le maintienne dans un état de minorité perpétuelle. Tout peuple doit être capable de décider lui-même de son propre destin, c’est le peuple lui-même qui par son travail organise sa propre survie, il ne dépend pas d’un père, donc l’autorité d’un dictateur ne peut pas être légitime. Pour autant qu’il est adulte, le peuple doit pouvoir se diriger lui-même, c’est-à-dire vivre en démocratie. Evidemment, le peuple n’est pas composé que d’adultes, mais précisément, ceux qui ne sont pas adultes n’ont pas le droit de participer à la vie politique. L’argument qu’on pourrait avancer contre Rousseau, et auquel il répond déjà, c’est que l’autorité parentale, dans les familles humaines, dure. Il est faux de dire que dès que l’on est adulte, nos parents cessent d’avoir autorité sur nous. Les parents peuvent même, lorsqu’ils sont âgés, devenir dépendants de leurs enfants, et pourtant ils conservent leur autorité. Les enfants n’obtiennent pas une autorité parentale sous le prétexte que leurs parents seraient biologiquement dépendants d’eux. Ils continuent à respecter leurs parents. Dans ce cas, si l’autorité familiale dure, est-ce qu’on pourrait la prendre pour modèle, et légitimer le pouvoir d’un Führer qui serait le père du peuple ? Non, car on réalité, ce que montre cette idée d’une autorité des parents qui dure toute la vie, c’est que même à l’intérieur de la famille, qui est la société naturelle, l’autorité n’est pas fondé sur la nature, n’est pas fondé sur la biologie. Les enfants ne sont plus biologiquement dépendants et pourtant les parents continuent d’avoir une autorité. Ici, ce n’est plus la nature qui intervient. Mais alors sur quoi est fondée cette autorité ? Et bien si les parents conservent leur autorité, c’est parce que tout le monde le veut bien. Si la famille se maintient toute une vie, c’est de l’ordre de la volonté, la famille se maintient par convention, car qu’on le choisit. Or une convention, c’est un libre choix, c’est décidé, ce n’est justement pas quelque chose de naturel. « S’ils continuent de rester unis ce n’est plus naturellement c’est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention ». Donc l’analyse de la société familiale nous montre, non pas que la nature est le fondement du droit et qu’il y aurait un droit de nature, mais au contraire que la nature n’est jamais au fondement du droit, même dans la cellule familiale. Par conséquent, pour penser le fondement du droit, il faut non plus faire intervenir la nature, mais faire intervenir la convention, c’est le titre du chap. 5 « qu’il faut toujours remonter à une première convention ». et c’est là la thématique du contrat social, qu’on va étudier. II. Le fondement du droit : le pacte social. Rousseau, Du contrat social, livre I, chap. 6, « Du pacte social ». Refuser l’idée de fonder le droit sur la nature, c’est vouloir le fonder sur une convention, un acte livre, un acte de la volonté humaine. Qu’est-ce qu’une convention ? C’est un pacte, un contrat, un accord. Plus précisément, un accord librement consenti entre des volontés libres. Si on n’est pas libre, ce ne peut pas être une convention. Par exemple, une reddition, ce n’est pas une convention, car on n’a pas le choix, on est vaincu par une force supérieure, mais comme on l’a vu la force ne donne aucun droit. Le vaincu qui se soumet au plus fort en acceptant d’être son esclave, ce n’est pas du tout le contrat qui peut être au fondement du droit. C’est ce que Rousseau montre dans le chapitre 4 : « De l’esclavage ». La convention, ce n’est pas un rapport de force. Un contrat n’est donc possible que si les deux parties prenantes sont à égalité. (d’où absurdité de faire signer un règlement intérieur d’un établissement par les élèves : le rapport n’est pas égal. Si le lycéen ne signe pas, le règlement s’appliquera quand même, donc il y a un rapport de force réel qu’on ne fait que masquer en lui faisant signer) C’est dans ce chapitre du Contrat social, sans doute un des textes les plus célèbres et les plus importants de l’histoire des idées politiques dans le monde, que Rousseau donne le fondement conventionnel du droit. 1er paragraphe : La démarche de Rousseau va consister à partir d’un état où le droit n’existe pas, ce qu’il appelle l’état de nature, où les hommes vivent isolés les uns des autres, en dehors de toute société. Il s’agit à partir de là de penser le passage de cet état de nature à un état de droit, c’est-à-dire à une entrée des hommes en société. Cf. Le sous-titre du premier livre, p. 41 : « Où l’on recherche comme l’homme passe de l’Etat de nature à l’état civil, et quelles sont les conditions essentielles du pacte ». Le premier état, c’est l’état de nature où les hommes ne vivent pas en société : les rapports entre les hommes ne sont pas régis par le droit, ce ne sont que de purs rapports de force, comme les rapports qu’entretiennent entre eux les animaux. Si un lion rencontre une gazelle, il essaye de la tuer pour la manger. La gazelle essaie de se sauver. Si la gazelle se sauve tant mieux pour elle, elle ne lèse pas un droit qu’aurait le lion. Si le lion mange la gazelle, tant mieux pour lui, il ne lèse pas un droit de la gazelle. Pur rapport de force, sans droit. Le second état, c’est l’état civil, la vie en société où les rapports entre les hommes sont régis par le droit. Si deux hommes ont un différent, ce n’est pas la force qui tranche, c’est la règle de droit. Pour découvrir le fondement du droit, il faut penser ce qui permet de passer d’un état à l’autre. La thèse, c’est que c’est le contrat social qui assure ce passage. Un contrat qui est au fondement des institutions juridiques et politiques de toute société. Il est « l’acte par lequel un peuple est un peuple, le vrai fondement de la société » p. 55. Avant même d’examiner les arguments de Rousseau, on peut lui faire une objection : un tel état de nature, il semble que ce soit une fiction, et que cela n’ait jamais existé. Les paléontologues nous apprennent que les hommes préhistoriques vivaient en groupes ethniques, et non de manière isolés. Mais Rousseau n’est pas idiot, il le sait bien. Simplement, il ne s’agit pas de faire une théorie de l’histoire des sociétés humaine, il s’agit de penser les raisons pour lesquelles nous vivons en société, les raisons pour lesquelles nous acceptons l’ordre juridique. Ca ne va pas de soi. Nous voulons tous être libres, et le droit limite toujours notre liberté. Il faut comprendre pourquoi nous acceptons le droit, qu’est-ce qui fait qu’on le considère légitime. Pour ca, on se demande ce qui pourrait pousser des hommes vivant hors de toute société, donc pleinement libre, à accepter librement un tel ordre juridique. Bien sûr, cet état de nature n’a jamais existé, mais peu importe. C’est simplement une fiction théorique qui nous permet de découvrir le fondement du droit. Rousseau l’admet : « Je suppose » > ca indique bien une supposition, une fiction. Autrement dit, ce que l’on cherche, ce n’est pas l’origine du droit, mais son fondement. Fondement et origine, ce n’est pas la même chose. L’origine, cela désigne la première apparition d’une chose dans le temps. L’origine, c’est la source chronologique. Le fondement, c’est une fondation, c’est ce qui donne une assise solide à quelque chose. Le fondement, c’est ce qui donne à quelque chose sa légitimité. Donc, l’origine, c’est une question de fait. Le fondement, c’est une question de droit. La théorie du contrat social, elle dégage le fondement du droit, pas son origine. Peut importe que de fait, il n’y ait pas eu d’état de nature, peut importe qu’il n’y ait pas de contrat à l’origine de la société, on cherche seulement ce qui la justifie, ce qui donne légitimité au droit, c’est-à-dire son fondement. Le théorie du droit de nature, qui pense qu’il y a un droit du plus fort parce que le plus fort prend le pouvoir et impose un ordre juridique, c’est justement une confusion entre origine et fondement. Bien sûr qu’à l’origine du pouvoir politique et juridique, il y a la force. Historiquement, il est vrai qu’un homme ou qu’une famille se trouve être le plus fort à un moment donné ce qui lui permet de prendre le pouvoir et d’imposer son ordre juridique. C’est le cas de César par exemple, lorsqu’il renverse la république romaine pour prendre le pouvoir et devenir empereur. La force est bien à l’origine du droit. Mais on l’a vu, la force ne donne aucun droit, donc la force ne légitime rien du tout, la force ne peut pas fonder le droit. Ce n’est pas parce que quelqu’un est le plus fort et prend le pouvoir que son ordre juridique est légitime. La force, c’est donc souvent l’origine du droit, mais ce n’est pas son fondement. Le contrat social, ce n’est pas son origine, mais c’est son fondement. Rousseau détermine les deux étapes : l’état de nature et l’état civil pour penser le passage de l’un à l’autre. L’état de nature, d’abord. Les hommes y sont pris en tant qu’individualité. Chacun est libre de faire ce qui lui plaît sans avoir de compte à rendre à personne. Il n’y a pas de droit pour limiter sa liberté. Le problème, c’est que chaque individu vit dans une nature qui lui est hostile. Il doit faire face aux catastrophes naturelles, aux maladies, aux animaux sauvages. Sa survie est problématique. Les hommes ne peuvent pas surmonter seuls les obstacles que la nature oppose à leur survie. Le genre humain risque donc purement et simplement de disparaitre s’il ne sort pas de l’état de nature. Si le genre humain n’a pas disparu, c’est donc parce qu’il a accepté de sortir de l’état de nature, de passer à l’état civil. On peut donc déjà dire que le motif qui pousse les hommes à entrer en société et à accepter un ordre juridique, c’est l’intérêt. Tout homme veut survivre, et il a intérêt, pour sa survie, à vivre en société : il vise à la conservation de soi, rester en vie. Paragraphe deux : Il faut donc s’unir pour surmonter les problèmes, par un travail collectif, une répartition des tâches, par lequel chacun va pouvoir bénéficier du fruit du travail des autres. Simplement, cette union elle-même pose un nouveau problème. Comment est-ce qu’une communauté peut agir pour faire face à la nature et organiser la survie de tous ? Dans l’état de nature, on ne connait pas ce problème, chaque individu a un intérêt particulier, une volonté particulière et une capacité d’agir particulière. C’est chacun pour soi, chacun va dans le sens qui lui plait. Mais comment faire pour qu’une communauté agisse, alors qu’elle est composée d’une multiplicité d’individus différents. Si chacun continue à défendre son intérêt particulier, alors on n’entre pas en société, on reste dans l’état de nature, car on a chacun un intérêt différent. Pour qu’une association soit possible, il faut qu’il y ait un mobile commun pour agir, un intérêt collectif. Le problème fondamental du politique et du droit, c’est le passage du particulier au collectif, au général. Ce qu’on appelle l’intérêt général. Paragraphe 3 : La question de la relation individu/communauté pose donc le problème suivant : comment concilier l’intérêt particulier et l’intérêt collectif ? Comment pourrait-on entrer en société sans renoncer à ses intérêts particuliers ? Sans renoncer à sa liberté ? C’est à ce problème que le contrat social doit apporter la solution. On est face à un dilemme : - Soit l’individu entre en société en abandonnant la recherche de son intérêt particulier, mais alors la société ne le satisfait pas, il n’a plus intérêt à entrer en société, alors qu’on a dit que le motif qui fait que les hommes veulent entrer en société, c’est pour mieux défendre leur intérêt particulier. L’homme abandonnerait sa liberté pour obéir à un maitre. C’est la mauvaise conception du contrat que Rousseau dénonce au chapitre 4, « De l’esclavage ». Ca voudrait dire que l’homme renonce à sa liberté pour entrer en société et sauver sa vie. Mais ce n’est pas possible, cf. p. 51 : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement pour quiqonque renonce à tout ». Ce qui fait le propre de l’homme, qui le distingue de l’animal, c’est justrement que c’est une être doué d’une volonté libre. S’il renonce à ça, il renonce à tout, il n’y a pas de dédommagement possible : on ne peut pas me donner quelque chose en échange de ma liberté, qui vaudrait plus que ma liberté. Par exemple, si on me donne de l’argent, ca ne sert à rien car pour profiter de cet argent, il faut que je sois libre. On ne peut donc pas renoncer à la liberté. Le contrat social ne légitime le droit que s’il permet de sauver notre liberté. - Soit l’individu entre en société en conservant la recherche de son intérêt particulier, sa liberté personnelle qui consiste à faire ce qu’il veut, comme lorsqu’il était en état de nature, mais alors il n’y a pas de société possible, la société ne subsiste pas, elle éclate car chacun cherche uniquement son intérêt, chacun fait ce qui lui plaît sans rendre de compte à personne. Alors il n’y a pas d’action collective possible, on reste au niveau de l’état de nature. On est face à une aporie. Soit on établit une société, mais on sacrifie l’individu et sa liberté, soit on maintien les individus et leur liberté, mais aucune société n’est pas possible, on reste dans l’état de nature. Il semble bien qu’il faille choisir entre l’individu libre et la société. Le problème politique, c’est donc : comment trouver une société qui ne nie pas l’individu ? Comment les individus peuvent-ils entrer en société sans perdre ce qui leur est le plus cher, à savoir leur liberté, leur intérêt particulier ? D’où paragraphe 4, l’énoncé du problème : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ? » En fait on a la solution, la voie intermédiaire : le contrat social. « Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution ». Paragraphe 5 : Le contrat social doit permettre cette société qui ne nie pas les individus. Rousseau va en donner les caractéristiques. Il écrit : « les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet ». La première caractéristique de ce contrat, c’est qu’on ne peut pas le modifier. Si on le modifie, il s’annule, il n’y a plus de société possible et on retourne à l’état de nature. Normalement, un contrat peut être modifié si les deux parties sont d’accord. En droit, tout contrat est modifiable à l’infini. Ce contrat là n’est pas comme les autres, il est immodifiable. Il est comme il est, ou bien alors il n’est pas du tout. Soit les individus accepte le contrat en l’état, soit ils ne sortent pas de l’état de nature. Ca signifie encore que dès lors qu’il y a société, il y a le contrat social. Il n’est pas modifiable, donc il est nécessaire. Rousseau ajoute à propos des clauses du contrat : « elles sont partout les mêmes ». C’est donc un contrat universel. Il est donc universel et nécessaire. Autre spécificité de ce contrat, il est tacite : il dit à propos des clauses du contrat « elles sont tacitement admises et reconnues ». Tacere en latin, cela veut dire se taire. Ce qui est tacite, c’est ce qui est tu. Ce contrat est tacite, cela veut dire qu’il n’a pas besoin d’être énoncé pour être. Pourquoi ? Parce que ce contrat, ce n’est pas n’importe quel contrat, c’est le contrat qui rend possible tous les autre contrats. Les autres contrats sont modifiables, donc contingents, ils ne sont pas partout identiques, donc ils sont particuliers, et ils ont besoin d’être énoncés, donc ils ne sont pas tacites. Mais ils ne sont possibles que si les hommes vivent en société, donc ils sont rendu possibles par ce premier contrat, qui est la possibilité même de passer un contrat. On peut passer un contrat seulement si les deux parties prenantes sont déjà d’accord sur le fait qu’on peut passer un contrat. C’est là la condition même de tout contrat. Ce contrait antérieur à tous les autres, c’est la condition même pour qu’il y ait des négociations. Mais, par définition, on ne peut pas négocier les conditions de la négociation, sinon on met l’effet avant la cause. La condition de la négociation n’est pas négociable sinon les conditions de la négociation auraient été négociées sans fixer de condition. On tombe dans une régression à l’infini. Il faut donc qu’il y ait un premier contrat, qui rende possible tous les autres. C’est donc un contrat universel et nécessaire, sans pour autant qu’il ait été fixé explicitement, puisqu’il est la condition pour qu’on puisse fixer des contrats, c’est pour cela qu’il est tacite. C’est le fondement de tout contrat, donc lui-même n’est pas fondé, il a toujours déjà été passé sans qu’on ait eu à passer les uns devant les autres pour se dire qu’on passait ce contrat. Il est le fondement, donc il n’est pas fondé, sinon il faudrait encore un autre fondement, un autre contrat antérieur. Par exemple, une assemblée, elle est là pour délibérer, mais elle n’a pas délibéré pour savoir si elle est là pour délibérer. Le fait qu’elle peut délibérer est, nécessaire, c’est tacite. De même, si l’assemblée vote, elle n’a pas votée pour dire qu’on pouvait voter, le vote est là aussi un contrat tacite. Le contrat social, c’est la même chose, il est tacite, parce qu’il ne peut pas ne pas être, il a toujours déjà été là. C’est ce qu’on disait quand on parlait du fait que le contrat est le fondement, et non l’origine du droit. Bien sûr que ce contrat n’a pas eu lieu dans l’histoire comme une origine de la société, les hommes n’ont pas pu se réunir pour décider de vivre en société, car il faudrait déjà vivre en société pour décider quelque chose ensemble. En réalité, il n’y a pas d’homme en dehors de la société, il n’y a pas d’état de nature. L’homme est naturellement un être qui vit en société car même pour décider de vivre en société, il faudrait pouvoir parler ensemble pour négocier le contrat, mais pour parler ensemble il faut déjà vivre en société. Donc ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce contrat social universel, nécessaire, tacite, ce n’est pas quelque chose qui a été passé réellement par des hommes, c’est la condition transcendantale de la vie en société. La condition transcendantale, ca veut dire la condition de possibilité de la société. Transcendantale, parce qu’elle transcende la société, elle n’est pas un contrat passé à l’intérieur d’une société. Ce contrat, il n’a donc pas été passé à un moment donné. Mais pourtant, il peut être détruit. Pour un raison simple : un contrat n’a de sens qui s’il peut être violé. Sinon le contrat ne servirait à rien. Le droit, c’est toujours comme cela. Il a pour fonction ne mettre fin à la violence, mais pourtant il y a quand même de la violence. Si les individus ne pouvaient pas être violents les uns avec les autres, donc s’ils ne pouvaient pas violer les lois, les lois n’aurait pas lieu d’être. La loi n’a de sens que parce qu’on peut la violer. Mais comment résoudre le problème de l’articulation entre l’individu et la communauté ? Entre l’intérêt particulier et l’intérêt général ? La solution, c’est la démocratie. Elle seule peut faire qu’en violant l’intérêt de la communauté, il viole son propre intérêt. Par exemple, lorsqu’un individu vole pour défendre son intérêt, en réalité il rend le vol possible, donc il s’expose à être volé lui-même. Or, être volé, c’est contraire à son intérêt, donc il a intérêt à ne pas voler. Même chose pour celui qui tue. Il faut faire comprendre à l’individu que son intérêt particulier n’est pas nié dans l’intérêt général. Il a intérêt à ne pas violer les lois. Par conséquent, si on met quelqu’un en prison, il ne s’agit pas, selon de le priver de sa liberté, il s’agit en fait de le force à être libre en respectant les lois. Paragraphe 6 : Rousseau établit le contenu du contrat et ses conséquences. Le contenu du contrat : chacun aliène tout ce qu’il a, y compris sa propre vie, y compris son propre corps, à la communauté. « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communautée. Aliéner, ca veut dire donner à l’autre. Alius, c’est l’autre. Aliéner, c’est mettre en l’autre, l’autre qui ici est la communauté. Alors, pourquoi cette aliénation ne me prive pas de ma liberté ? La condition de la liberté, c’est l’égalité : il faut que tout le monde s’aliène à la communauté. > « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ». La clause fondamentale du contrat, c’est l’égalité de tous les contractants. Tous les contractants doivent tout aliéner, même s’ils n’ont pas une quantité égale de bien. Il y a tout de même égalité proportionnellement, dans le fait qu’on donne tout à la communauté. Même si un individu donne plus que les autres, du fait qu’il a plus que les autres, il donne tout, chacun donne tout, donc il y a égalité du point de vue de la communauté. Les individus qui entrent ne sont peut être pas égaux, mais par cette aliénation entière à la communauté, ils sont égaux. C’est donc une égalité médiatisée par la communauté. L’existence de la communauté permet l’égalité. Avoir peu ou avoir beaucoup à aliéner ne change donc rien. Le contrat social n’est pas plus avantageux pour ceux qui ont plus ou pour ceux qui ont moins, puisque dans les deux cas on donne tout à la communauté. Pourquoi on reste libre ? Le paragraphe 8 le dit : on donne tout, mais pas à un homme qui sera notre maitre, qui va nous dominer. On donne tout à tous. Donc celui qui donne et celui reçoit sont le même : c’est tous. En me donnant à tous, je ne me donne à personne en particulier, je n’abandonne pas ma liberté à un roi qui va m’opprimer. Ce que j’abandonne aux autres en leur donnant, les autres me le donne aussi, de manière égale : donc on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd :on n’a rien perdu en fait, donc le pacte est avantageux : j’ai soumis ma volonté libre à la communauté, mais les autres ont fait pareils, donc on n’est pas soumis à un roi. On donne notre liberté, notre vie, notre corps, et tous nos bien matériels. Comme tout le monde fait pareil, on sera tous à égalité. Et surtout « on aura plus de force pour conserver ce qu’on a ». En retour, la communauté me rend ce tout que je lui ai aliéné, avec en plus la reconnaissance que c’est mon tout à moi, qu’il m’appartient, qu’en suis le propriétaire. On voit donc que l’ordre juridique établit par le contrat social, c’est le fondement de la propriété. Dans l’état de nature, il n’y a aucune propriété, tout est à tout le monde. Il n’y a que des possessions provisoires. C’est très différent. La possession, c’est simplement une question de fait, alors que la propriété c’est une question de droit. Rousseau le montre au chap. 9, « Du domaine réel ». Réel ici, ca vient du latin res, les choses, c’est-à-dire les biens matériels. On aliène tous nos biens à la communauté. Il l’écrit en toutes lettres pp. 61-62 : « L’Etat à l’égard de ses membres est maître de tous leurs biens par le contrat social ». Rousseau explique, p. 63 : « Ce qu’il y a de singulier dans cette aliénation, c’est, loin qu’en acceptant les biens des particuliers la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en assurer la légitime possession, changer l’usurpation en un véritable droit, et la jouissance en propriété ». Et plus loin « ils ont, pour ainsi dire, acquis tout ce qu’ils ont donné ». Je prends un exemple pour faire comprendre comment l’aliénation fonde la propriété. Soit deux individus dont l’un possède un terrain de mille mètres carrés et l’autre un terrain de dix-mille mètres carrés. Les deux donnent tout à la communauté, de manière égale. Donc, les terrains deviennent une partie du territoire national, tous les terrains sont à la communauté. Cf. p. 63 : « les terres des particuliers réunies et contiguës deviennent le territoire public ». En échange, la communauté reconnaît que ce terrain appartient aux individus, elle en fait des propriétaires. Leur possession est alors fondée sur le droit, et plus sur le fait. Ca devient une propriété. Ainsi, tout ce dont on est propriétaire est en même temps à nous et à la communauté, c’est-à-dire à tout le monde. Et c’est précisément parce que ce que j’ai est à tout le monde que l’on reconnaît que j’en suis propriétaire. Dès lors, me voler, c’est voler la communauté. On voit donc que c’est très avantageux pour chaque individu d’aliéner tout à la communauté, parce qu’en échange, la communauté le reconnait propriétaire de ce tout et va le protéger. Du coup, le contrat apporte la sécurité aux individus. La preuve de cette aliénation de tout à la communauté, c’est que mon terrain, je peux en être exproprié par la communauté, par exemple si mon terrain est situé là où on doit construire une nouvelle ligne de tgv. De la même façon, c’est parce que tous mes biens sont aliénés à al communauté qu’elle a le droit de m’en prendre une partie sous la forme de l’impôt : mes richesses, sont une partie du PIB. De là même façon, si le terrain d’un agriculteur alsacien en mai 1940 est envahi par des soldats allemands. Pourquoi est-ce que l’Etat le défend ? Il pourrait dire que cela ne le concerne pas, puisque ce appartient à l’agriculteur et pas à l’Etat. En fait, ca appartient à l’agriculteur, mais c’est aussi aliéné à l’Etat, c’est une partie du territoire nationale, voilà pourquoi l’Etat doit défendre ce terrain. Et ce qui vaut pour le terrain vaut tout autant pour le corps de chaque individu et même pour la vie de chaque individu. C’est ce que Rousseau explique dans le chap. 7 : « Du Souverain ». p. 59 : « Sitôt que cette multitude est ainsi réunie en un corps, on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps ; encore moins offenser le corps sans que les membres s’en ressentent. Ainsi le devoir et l’intérêt obligent également le deux parties contractantes à s’entraider mutuellement ». Les deux parties, ce sont l’individus et la communauté. La communauté doit défendre l’individu contractant, et l’individu doit défendre la communauté née du contrat. Si mon corps et ma vie n’étaient pas aliénés à la communauté, la communauté ne les défendrait pas. Si on m’agressait physiquement, elle n’aurait pas à me défendre. Je suis défendu par la communauté, parce que s’en prendre à ma vie, c’est s’en prendre à ce qui appartient à la communauté. Du même coup, puisque ma vie est aliénée à la communauté, elle peut aussi me demander de la sacrifier, par exemple à la guerre, pour défendre la communauté. Cf. II, 4, p. 73 : « Leur vie même qu’ils ont dévouée à l’Etat en est continuellement protégée, et lorsqu’ils l’exposent pour sa défense que font-ils alors que lui rendre ce qu’ils ont reçu de lui ? Que font-ils qu’il ne fissent plus fréquemment et avec plus de danger dans l’état de nature, lorsque livrant des combats inévitables, ils défendraient au péril de leur vie ce qui leur sert à la conserver ? Tous ont a combattre au besoin pour la patrie, il est vrai ; mais aussi nul n’a jamais à combattre pour soi. Ne gagne-t-on pas encore à courir pour ce qui fait notre sureté une partie des risques qu’il faudrait courir pour nous-mêmes sitôt qu’elle serait ôtée ? » Le pacte est avantageux. Ou alors, l’Etat peut sacrifier cette vie que je lui aliène sous la forme de la peine de mort. La communauté a un droit sur ma vie et elle peut exiger ma mort. C’est ce que montre Rousseau au livre II, chap. 5. Certes, la peine de mort est abolie en France, mais c’est parce que la communauté le veut bien. Il suffit de changer la loi pour qu’elle soit rétablie, et d’ailleurs, elle n’est abolie que pour les tribunaux civiles, les tribunaux militaires peuvent encore condamner à mort pour haute trahison. Ma vie est donc pleinement aliénée à la communauté, la communauté la reprend en elle et fait de moi une partie du corps politique, une partie du peuple français, la communauté reconnaît que je lui appartiens en m’accordant l’identité française. Du coup, les biens et les personnes lui étant aliénées, elle protège les biens et les personnes, elle apporte la cohésion sociale et la sécurité. La sécurité, la propriété, on avait vu que c’étaient des libertés fondamentales d’après la déclaration des droits de l’homme (art. 2). C’est inspiré de Rousseau. Ces libertés là, elles n’existent pas dans l’état de nature, puisqu’il n’y a ni sécurité puisque n’importe qui peut me tuer sans craindre le pouvoir de l’Etat, et pas de propriété non plus, juste des possessions précaires. Ce sont donc des libertés conventionnelles, des libertés civiles, qui n’existent que dans la société. P. 56, Rousseau oppose liberté naturelle et liberté conventionnelle. La liberté naturelle est celle dont on jouit dans l’état de nature : c’est la liberté de faire tout ce que je veux, tout ce que je peux faire, sans avoir de compte à rendre à personne. Donc, ca peut être pour moi la liberté de tuer, de violer, de voler, quand ca me chante. Maintenant, on voit que par le contrat social, l’homme abandonne cette liberté, mais il en conquière une nouvelle : la liberté civile, la sécurité, la propriété, c'est-à-dire non plus la liberté de tuer, de violer, de voler, mais la liberté qui consiste à pour ne pas se faire tuer, ne pas se faire violer, ne pas se faire voler. Voilà la vraie liberté conventionnelle, humaine. Rousseau revient sur cette distinction entre les deux libertés en I, 8. Et aussi II, 4 : « Ces distinctions une foi admises, il est si faux que dans le contrat social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation, par l’effet de ce contrat se trouve réellement préférable à ce qu’elle était auparavant, et qu’au lieu d’une aliénation, ils n’ont fait qu’un échange avantageux d’une manière d’être incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus sûre, de l’indépendance naturelle contre la liberté, du pouvoir de nuir à autrui contre leur propre sureté, et de leur force que d’autres pouvaient surmonter contre un droit que l’union sociale rend invincible. » Maintenant, on peut se demander si tous les individus ont véritablement intérêt au pacte social. Tous les individus ne possèdent pas la même chose, donc ils semblent n’avoir pas intérêt identiquement à ce que les biens soient protégés. Chacun donne tout, mais plus ce tout est riche, plus on a intérêt à l’aliéner pour qu’il soit protégé par la communauté. Ceux qui ont peu donnent tout, mais ils ont moins d’avantage dans la mesure où ils n’ont que peu de chose à protéger. En fait, Rousseau refuse cet argument. Certes, les lois sont utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien. Mais précisément, personne n’a rien, tout le monde possède quelque chose, donc les lois sont utiles à tous. Tout le monde a quelque chose à aliéner à la communauté pour le faire protéger, et si ce ne sont pas des biens matériels, ce sera toujours au moins son propre corps et sa propre vie. C’est bien ce que montre l’extrait de II, 4. Le contrat social est donc avantageux pour tout le monde. Paragraphe 9 : Maintenant, l’autre problème consiste à savoir qui va diriger la société fondée par le contrat ? Comment cette société doit-elle être dirigée ? C’est le problème de la gestion politique de la société : Comment la communauté peut-elle prendre conscience de ce qu’elle veut ? Et comment la somme des individus qui ont chacun une volonté particulière, c'est-à-dire qu’ils veulent des choses différentes, comment cette somme peut faire une volonté générale cohérente, qui sait ce qu’elle veut ? La réponse de Rousseau, c’est la solution démocratique : c’est la volonté générale qui doit diriger la vie en société. D’où la formule du contrat social : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ». Ce tout dont chaque contractant devient un membre indivisible, c’est le peuple. Et la volonté générale, c’est la volonté du peuple. Cette volonté générale qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas la volonté de tous, ce n’est pas la sommes des volontés particulières. L’idéal serait que la volonté qui dirige l’Etat soit la volonté de tous, mais ce n’est pas possible. Pour une raison simple : nous voulons des choses différences, donc additionner nos volontés ne peut pas faire une volonté générale. Il faut qu’il y ait une volonté générale unique et cohérente qui donne une direction. Cette volonté générale, ce n’est pas la volonté de tous, c’est la volonté de la majorité. La majorité, c’est la moitié des gens plus une personne. L’objection qu’on fait souvent à la démocratie consiste à dire qu’elle est la dictature de 51% des gens sur les 49% restants. Aux yeux de Rousseau, l’objection ne tient pas. En réalité, avant toute élection il y a quelque chose sur lequel tout le monde est d’accord, c’est sur le fait que celui qui a la majorité est élu. La loi de la majorité, elle fait l’objet d’un consentement à l’unanimité, sinon il ne pourrait pas y avoir d’élection. Le contrat social, c’est ce consentement unanime à la loi de la majorité. Cf. p. 146- 147 (IV. II « Des suffrages ») : « Il n’y a qu’une seule loi qui par sa nature exige un consentement unanime. C’est le pacte social : car l’association civile est l’acte du monde le plus volontaire (…) Hors de ce contrat primitif, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres ; c’est une suite du contrat même. » Cf. aussi I, 5, p. 55 : « En effet, s’il n’y avait point de convention antérieure, où serait, à moins que l’élection ne fût unanime, l’obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand (…) La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention, et suppose au moins une fois l’unanimité ». Par conséquent, 100% des électeurs sont d’accords pour que soit élu celui obtient 51% des suffrages, ce n’est donc pas une dictature. Celui qui est élu avec 51% des voix est élu par 100% des électeurs, et c’est pour cette raison que son pouvoir est légitime. Reprise de l’objection de la tyrannie des 51% : Cf. IV, 2, p. 147 : « Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n’ont pas consenti ? Je répond que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu’on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu’une. La volonté constante de tous les membres de l’Etat est la volonté générale ; c’est par elle qu’ils sont citoyens et libres ». L’élection est donc la bonne méthode de gouvernement, c’est par elle que la volonté générale prend conscience d’elle-même. Ca veut dire que tant que les élections sont organisées de manière régulière, la volonté générale ne peut jamais se tromper. L’élection révèle à coup sûr ce qui est la volonté générale. Autrement dit, la volonté générale ne se trompe jamais . C’est la question du II, 3 : « Si la volonté générale peut errer ». Errer, ca veut dire se tromper. La réponse de Rousseau ouvre le chap : « la volonté générale est toujours droite ». Les conditions pour que l’élection soit régulière : 1. la pluralité des candidats possibles. 2. toutes les voix doivent avoir le même poids. 3. le vote doit être secret. 4. les gens qui se présentent doivent avoir les mêmes possibilités de faire connaitre le contenu de leur programme. 5. les électeurs doivent avoir assez de discernement pour choisir librement. Ce cinquième point cela suppose une éducation politique, la possession des outils pour comprendre les enjeux de la politique. L’éducation, c’est donc une instance fondamentale de la démocratie pour former des citoyens, car l’école donne les outils pour être libre et choisir en connaissance de cause. La formation du citoyen est la tâche première de l’éducation. Ce qui suppose encore d’autres conditions : elle doit être gratuite, laïque, obligatoire et nationale. Pour autant que ces cinq conditions sont respectées, la volonté générale ne peut pas se tromper sur ce qu’elle veut, le résultat de l’élection est donc le meilleur. Le problème que cela pose, c’est la possibilité pour la volonté générale d’élire des dictateurs. Par exemple, en Algérie, quand il y a eu des élections libres en 1991, les candidats du FIS, le front islamique du salut, ont obtenus très largement la majorité des voix. Le problème, c’est que le FIS est un parti fondamentaliste qui veut abolir la démocratie et faire de l’Algérie une théocratique islamique. Que faut-il faire dans un cas comme celui-ci ? Les généraux algériens ont annulés les élections et on fondé un comité d’Etat. Depuis, il n’y a plus vraiment de démocratie en Algérie, les élections sont truqués et le président n’est qu’une marionnette dans les mains des généraux qui tiennent le pays par la force. On voit qu’un parti non-démocratique peut venir au pouvoir démocratiquement, c’est aussi le cas de Hitler en 1933. Dans ce cas là, on ne sait pas vraiment quoi faire et en vérité c’est un problème insoluble. La volonté générale ne peut pas se tromper dit Rousseau, et c’est vrai. La volonté générale du peuple algérien, c’était bien de porter le FIS au pouvoir, il n’y avait d’erreur. On peut dire que la volonté générale du peuple, c’est d’abolir la démocratie. Le peuple ne veut pas de la démocratie, donc tant pis. En réalité, ca pose problème, car le peuple devrait avoir le droit de changer d’avis, mais si le FIS arrive au pouvoir, il n’y aura plus d’élections. On n’a donc que de mauvaises solutions face à cette difficulté de la démocratie : - annuler l’élection > mais c’est anti-démocratique car on en respecte pas la volonté générale. - Laisser la démocratie être supprimée > mais c’est anti-démocratique aussi. Les deux solutions sont anti-démocratiques, on n’a pas de solution démocratique efficace pour protéger la démocratie contre ses ennemis. La seule solution démocratique possible, mais elle n’est pas toujours efficace, c’est de faire en sorte que ca n’arrive pas, grâce à l’éducation politique à l’école. Paragraphe 10 : L’effet du pacte : ce qui surgit : un corps collectif indivisible. Contrat social V Corps moral et collectif (cité, polis) République Etat (passif) Souverain (actif) Puissance (à l’égard de l’étranger) République > du latin res publica, la chose publique, celle qui appartient à tous. Son autre nom, c’est la cité, du grec polis, qui donne politique. Le citoyen, littéralement, c’est le membre de la cité, qui n’est donc pas une ville. On peut être citoyen sans être citadin. Ce corps politique commun, Rousseau lui donne une triple détermination : - Etat : cela désigne l’ensemble des institutions qui sont un moyen pour l’existence réelle de la communauté, et qui permettent à la république d’agir. Passif, car l’Etat est un moyen, c’est l’instrument du souverain. L’Etat républicain est composé des quatre institutions fondamentales que sont l’école, la justice, la police et l’armée. L’école, on a vu pourquoi c’est fondamental, la justice, elle fait appliquer le droit, la police, c’est la force au service du droit. On a vu que la force ne fait pas le droit, mais en retour le droit a besoin de la force. Sans la force, il n’est rien. Si on peut violer les lois et qu’il ne se passe rien, c’est comme s’il n’y avait pas de loi du tout. L’armée, enfin, c’est la force qui protège de l’extérieur. (ce qui signifie que contrairement à ce qu’on lit partout, l’école est une institution, pas un service public). - Souverain : c’est le détenteur de la souveraineté. Le souverain, c’est celui qui décide de lui-même à partir du lui-même. La république est souveraine, puisqu’à travers les élections, elle décide d’elle-même à partir d’elle-même : c’est son activité électorale, et législatrice. En démocratie, le peuple est souverain, c’est lui qui s’exprime à travers la loi. L’acte du souverain, c’est la loi. - Puissance : cela relève du lexique de la force, plus du lexique du droit. Comment ca se fait que la force revient alors qu’on a dit que le contrat social fait passer des rapports de force dans l’etat de nature aux rapports de droits dans l’Etat civil ? La république est une puissance à l’égard des autres nations. Les rapports d’Etats à Etats ne sont pas régis par le droit mais par la force. La politique internationale est faite de rapports de force entre Etats. Autant l’état de nature entre les individus, on ne l’a jamais vu, car tout individu vit dans une communauté, autant pour les Etat, c’est l’état civil qu’on n’a jamais vu et c’est l’état de nature qui est bien réel. Les rapports entre Etats sont des rapports de force. Quand ils se battent, c’est la guerre, quand ils ont des rapports non-violents, c’est la paix. De ce point de vue, il faudrait pour qu’il n’y ait plus de guerre, faire en sorte que les Etats sortent de l’état de nature pour entrer dans un état civil international qui règlerait leurs rapports par le droit, et plus par la guerre. C’est une idée qu’on trouve chez Kant qui a écrit à la fin du 18ème siècle un texte qui s’appelle le Projet de paix perpétuelle. Il parle de la nécessité pour les Etats de former une Société des nations. Ce sont ces idées de Rousseau et de Kant qui sont à l’origine de la SDN, puis de l’ONU. Simplement, l’ONU, ce n’est pas encore un état civil entre les nations, puisqu’il n’y a pas d’égalité à l’ONU, tous les membres n’ont pas le même statut. Il y a cinq membres permanents au conseil de sécurité qui ont un droit de veto. Ce n’est donc qu’un pur rapport de force déguisé derrière des institutions. La conséquence du contrat du point du vue des individus, c’est la formation d’un peuple. Le contrat social, c’est « l’acte par lequel un peuple est un peuple » (I, 5). Il a deux déterminations : - les sujets, qui sont passifs, car ils obéissent aux lois. - Les citoyens, qui sont actifs, car ils font les lois, ils légifèrent. Dans une démocratie, le peuple obéit aux lois qu’il a lui-même fait, donc il est libre, il est autonome, au sens étymologique du terme. On revient à la question fondamentale de la liberté : on a demandé, quand Rousseau a posé le problème : Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme. I, 4 Donc, il faut entrer en société en restant aussi libre qu’auparavant. Comment est-ce possible ? Est-ce que ca veut dire que chacun fait ce qu’il veut, est libre de tout faire ? Non, car alors la société est impossible et on reste dans l’état de nature. La solution, c’est d’obéir aux lois, mais pas à des lois qui ont été faites par un roi, où je n’aurais aucun mot à dire, sinon je perdrais ma liberté : donc obéir aux lois que j’ai participé à créer, obéir aux lois qui sont le produit de la volonté générale. D’où cette définition capitale de la liberté dans le I, 8. « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté », Rousseau, Contrat social, I, 8. La liberté politique, ce n’est pas faire n’importe quoi sans avoir de compte à rendre, c’est obéir à la loi qu’on a fait soi-même, donc obéir à soi-même. C’est ce qu’on appelle l’autonomie : auto c’est soi-même, nomos, c’est la loi. Donc c’est être à soi même sa propre loi. C’est cela la liberté civile, c’est l’autonomie et non pas faire n’importe quoi comme ca nous chante. Faire n’importe quoi, tout ce qu’on veut sans rendre de compte à personne, c’est ce qu’on appelle l’indépendance, et ca correspond à la liberté naturelle, celle dont on jouit dans l’état de nature. On voit donc que dans le contrat social, on ne perd pas la liberté, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd comme il dit au paragraphe 8 : j’abandonne ma liberté naturelle, mon indépendance, mais je gagne l’équivalent en liberté civile, c’est-à-dire en autonomie. Cf. I, 8, p. 61 : « Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède ». Quand on obéit à la loi, on est libre parce que on obéit à la loi établit par la volonté générale. Mais alors, si on désobéit à la loi, que se passe-t-il ? Est-ce qu’on est libre ? Eh bien, non ! Celui qui viole la loi n’est pas libre, il ne s’obéit plus à lui-même. La loi est l’expression de la volonté générale, celle à laquelle il veut se soumettre dans le pacte social. Donc en violant la loi, il ne fait pas ce qu’il veut, il fait le contraire de ce qu’il veut, donc il n’est pas libre ! Il désobéit à lui-même ! Dans ces conditions puisque condamner, punir un individu, c’est le forcer à obéir à la loi, donc à la volonté générale, c’est le forcer à obéir à la loi qu’il s’est prescrit : on le force à être libre ! C’est pour cela que la punition doit forcer l’individu à être libre. Cf le passage essentiel de I, 7, p. 60 : « Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ». C’est paradoxal, parce que spontanément la force, c’est la contrainte, donc ca semble être le contraire de la liberté : si on me contraint, on me force à quelque chose, alors on n’est pas libre. Qu’est-ce que ca veut dire ? On est forcé à être libre, donc on est pas libre d’être libre ou pas. Dans une société démocratique, qui défend la liberté, on est libre de tout, sauf d’être libre : libre, on est forcé de l’être, on n’a pas le choix. Pourquoi ? Souvenez-vous de I, 4 : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme ». C’est interdit ! On est forcé d’être libre. Punir quelqu’un, c’est le forcer à faire ce qu’il a dit qu’il ferait, c’est le forcer à respecter la loi qu’il a lui-même contribué à établir, donc c’est bien le forcer à être libre. (cf. des débats contemporains : faut-il interdire la burqa ? La question est de savoir si on a le droit de s’aliéner librement ou bien si on doit les forcer à être libre. Rousseau montre qu’on n’est pas libre d’être libre, on doit nous forcer à l’être, c’est la tradition républicaine française. Une autre tradition, libérale, dira plutôt qu’on est libre de n’être pas libre, ca correspond à la tradition des pays anglo-saxons, où on ne pose pas de problème par rapport à la burqa). Cette force, c’est quoi ? Ca vaut pour la police et la justice, mais aussi pour l’armée et l’école. L’armée force les individus à se battre au front, mais pour que la république reste libre. De même, on force les enfants à aller à l’école et à travailler, mais pour former des citoyens, donc pour être libre. (le professeur qui sanctionner un élève, il le force à être libre : il veut pas l’empêcher d’être libre !) Mais on voit que la condition de la liberté, c’est que la loi soit l’expression de la volonté générale. C’est comme cela que la définit Rousseau, et cette définition est reprise telle quelle en 1789 dans la Déclaration des droits de l’homme : art. 6. Pour cette notion de loi, voir II, 4 et 6. Il définit l’isonomie dont on avait, parlé, l’égalité de tous devant la loi qui est à l’art. 6 « elle doit être la même pour tous ». Rousseau écrit, p. 71 : « La volonté générale, pour être vraiment telle doit l’être dans son objet ainsi que dans son essence, elle doit partir de tous pour s’appliquer à tous ». Elle doit partir de tous : ca veut dire égalité de tous les citoyens, ils doivent tous avoir le droit de vote pour participer de manière égale à la loi, sinon ce n’est pas la volonté générale qui s’exprime, c’est une volonté particulière, celle des riches par exemple, dans une oligarchie où il y a un suffrage censitaire. Rousseau écrit cela en 1762, c’est d’une incroyable modernité alors qu’à l’époque il n’y a aucune élection en France, et ce n’est qu’en 1944 que les femmes, qui constituent la moitié de notre peuple, auront le droit de vote. Elle doit s’appliquer à tous, ca veut dire l’égalité en droit, l’égalité de tous les citoyens devant la loi : personne ne peut s’exclure de la loi en disant, ca ne s’applique pas à moi. Interdiction des privilèges des aristocrates, qui existent encore en 1762 : Rousseau est un inspirateur majeur de la révolution française. La république française, elle est d’inspiration rousseauiste. Sur cette égalité devant la loi, il revient p. 72 : « le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, et doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsi, par la nature du pacte, tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale oblige ou favorise également tous les citoyens, en sorte que le Souverain connaît seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent ». Refus des distinctions : pas de noblesses, pas de castes : il y a un corps indivisible qui est le peuple. C’est à cette condition qu’il y a liberté, cf. quelques lignes plus bas : « Tant que les sujets ne sont soumis qu’à de telles conventions (les lois qui viennent de tous pour s’appliquer à tous), il n’obéissent à personne, mais seulement à leur propre volonté » > c’est l’autonomie dont on a parlé, il obéissent à eux-mêmes, donc ils sont libres. L’autre chapitre sur ce sujet, c’est II, 6 « De la loi », qui reprend cette idée. Cf. p.77 : « quand tout le peuple statue sur tout le peuple il ne considère que lui-même, et s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet tout entier sous un point de vue à l’objet tout entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. (…) c’est cet acte que j’appelle une loi. » C’est le peuple qui statue sur tout le peuple : c’est le rapport du peuple comme Souverain au peuple comme Sujet. > c’est ca la loi comme expression de la volonté générale.