Évolution d`un média

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Évolution d`un média
Évolution d’un média
Naissance d’une troisième génération de télévision
Hélène Fihey-Jaud *
Université de Paris VIII
Née d’une situation intermédiatique, à la croisée des deux médias préexistants que sont la radio et le cinéma, la télévision s’affranchit dans les années
1950, jusqu’à occuper aujourd’hui une place hégémonique dans l’univers
médiatique. Cependant, les mutations économiques, technologiques et culturelles en cours semblent inscrire à nouveau ce média dans une situation
d’intermédialité qui se traduit par le passage d’une forme à une autre, mais
aussi par le principe de convergence. Passage et convergence se font de
l’émission à la réception, annonçant peut-être la naissance de l’interacteur.
S’il apparaît dans les années 1920 et même si les premiers programmes
voient le jour dans les années 1930, il faudra attendre l’après-guerre
pour que le média télévisuel connaisse son véritable essor.
Peu à peu, ce média s’impose, pénètre au sein des foyers, jusqu’à véritablement s’inscrire dans la vie quotidienne de chacun. Aujourd’hui en
France, près de 94 % des foyers sont équipés d’au moins un poste de
télévision et la durée d’écoute quotidienne moyenne par individu frôle
les 200 minutes (source : Médiamétrie).
C’est dire comme ce média fait partie intégrante de la vie de chacun,
comme il représente une partie importante du temps de loisirs, comme
il structure le lien social.
Hégémonique sans doute, le média télévisuel demeure cependant en
perpétuelle évolution. S’il semble que deux générations de télévision
viennent de se succéder, une troisième génération est en train de poindre, à la fois annonciatrice, mais aussi conséquence, de mutations importantes, tant aux niveaux technologiques, économiques, politiques,
que sociologiques.
*
Prépare une thèse sous la direction d’Armand Mattelart (Université de
Paris VIII) et de Michel Sénécal (Télé-Université, Québec)
187
MEI « Médiation et information », nº 16, 2002
1. Naissance et maturation d’un média.
D’une intermédialité, l’autre
Première génération de télévision :
logique d’État et offre circonscrite
L’invention télévisuelle s’inscrit dans l’histoire des techniques, commencée au XIXe siècle. Durant plusieurs décennies, la télévision reste avant
tout le relais de la radio. C’est le règne du direct et se succèdent à l’antenne, informations, retransmissions et pièces de théâtre. Le cinéma
constitue alors l’autre pilier de ce média naissant : en 1949, sur les
16 heures hebdomadaires de diffusion, 12 sont des programmes d’origine cinématographique.
Ainsi, née d’une situation intermédiatique 1, à la croisée des deux
médias préexistants que sont la radio et le cinéma, la télévision s’impose
peu à peu jusqu’à devenir dans les années 1950, un média affranchi, une
institution autonome, qui n’emprunte plus aux médias existants, mais
qui cultive ses propres spécificités et particularismes.
C’est à cette époque qu’apparaissent à la fois, les usages spécifiques de
la télévision (avec l’évolution des techniques, l’augmentation du nombre
de récepteurs, l’apparition d’une presse spécialisée et de services pour
les téléspectateurs), mais aussi une expression médiatique originale, qui
se traduit par la réalisation de programmes originaux en direct ou en
extérieur.
Dans le même temps, se construit le processus d’institutionnalisation,
avec d’une part la conférence de Stockholm en 1952 – qui fixe les
grandes lignes des différents réseaux de télévision européens – et
d’autre part la réglementation de 1959 sur l’autonomie financière et
budgétaire.
Cette première génération de télévision, portée par la logique d’État et
qui subit les changements socio-politiques de la période, est marquée
par la notion de service public, c’est-à-dire que son financement vient
de l’État (la publicité voit le jour à la télévision dans les années 1970) et
que sa mission est avant tout d’enrichir le public, en l’informant, le
divertissant et le cultivant.
C’est une période qui se caractérise aussi par une offre de « pénurie » 2 :
l’offre de programmes et de programmation est réduite avec deux, puis
1
2
Rick Altman, 2000. « Technologie et textualité de l’intermédialité ». Société et
représentations. « La croisée des médias », CREDHESS. Nº 9.
Benoît Danard, Rémy Le Champion, 2000. Télévision de pénurie. Télévision
d’abondance. Paris : Les études de la documentation française.
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trois chaînes de télévision et des heures de diffusion limitées. Pourtant
avec la loi de 1974 et l’éclatement de l’ORTF, l’idée de concurrence
apparaît, à la fois avec l’indépendance des chaînes et les premiers
projets de télévision privée.
Deuxième génération de télévision :
logique commerciale et multiplication de l’offre
C’est donc avec les années 1980 que naît la deuxième génération de
télévision qui se définit avant tout par une logique marchande et qui
voit son aboutissement avec l’arrivée des chaînes à péage (tout d’abord
Canal +, puis les chaînes du câble et du satellite). La notion de service
public et de gratuité (relative) qui l’accompagne, laisse progressivement
la place à l’idée de « payer pour voir ».
La loi de 1982 sur la liberté de communication supprime le monopole
étatique. Les capitaux privés apparaissent alors comme une meilleure
garantie de liberté et d’indépendance que l’argent public. L’arrivée de
nouvelles chaînes privées, comme Canal +, France 5 et TV6, puis la
privatisation de TF1 en 1987, marquent la naissance du PAF (Paysage
audiovisuel français).
La logique marchande s’impose donc peu à peu. Le financement se fait
désormais par la publicité (et ses différentes formes), mais aussi par
l’abonnement. On réalise que les notions de rentabilité et de profit
valent aussi pour la télévision. L’arrivée de la mesure d’audience avec
l’Audimat en 1985, puis le Mediamat en 1989, favorisent cette logique.
Si les chaînes thématiques voient le jour tout au long de cette période,
le modèle dominant de cette deuxième génération de télévision reste
celui des télévisions généralistes : il s’agit de proposer une offre de programmes de tous genres, qui s’adresse à tous et donc au plus grand
nombre.
Dès lors un autre impératif, celui de la programmation, s’installe peu à
peu, jusqu’à devenir primordial pour la réussite de la chaîne. Cette
notion de programmation consiste à la fois à proposer les programmes
les plus attractifs aux téléspectateurs, mais aussi à organiser au mieux
ces programmes au sein d’une période donnée. L’objectif étant de créer
des rendez-vous avec le téléspectateur, la programmation d’une chaîne
généraliste s’attache principalement à proposer des programmes pour le
plus grand nombre, organisés sous forme de rendez-vous au sein de la
journée, de la semaine ou du mois (ce qu’on appelle aussi « balisage
vertical ou horizontal »), tout en respectant au mieux la ligne éditoriale,
l’image de marque (les Anglo-saxons parlent de « branding ») de la
chaîne.
Ce modèle de télévision généraliste reste quasi hégémonique jusqu’à
nos jours, même si les chaînes thématiques (bouquets numériques,
câble et satellite, chaînes à péage et prochainement chaînes du numé189
MEI « Médiation et information », nº 16, 2002
rique terrestre) impriment progressivement leur place et leur identité.
Mais aujourd’hui encore, ces chaînes se définissent avant tout comme
une offre complémentaire, une alternative aux chaînes généralistes.
Pourtant, la multiplication de l’offre qu’elles impliquent, la modification
de cette offre (thématique donc ciblée, qui s’adresse avant tout à des
fragments de population) et de son principe de programmation, participent du renouvellement progressif de la télévision. Dans le cas de ces
chaînes, il n’est plus question de s’adresser à tous, mais à certains et le
maître mot n’est plus l’organisation de rendez-vous, mais bien les possibilités multiples offertes au téléspectateur de voir un programme
donné (multidiffusions), à des moments inattendus par rapport aux
chaînes généralistes (contre-programmation).
On aboutit ainsi à une évolution certaine des modes de consommation
de la télévision, le téléspectateur étant désormais confronté à une offre
de plus en plus variée, quelle que soit l’heure, ce qui lui donne la possibilité de reconstituer sa propre grille de consommation.
En progression constante, la consommation des chaînes thématiques ne
représente cependant, qu’un peu plus de 30 % de la consommation
globale de la télévision (en pleine concurrence, c’est-à-dire chez des
personnes ayant accès à ces différentes chaînes).
Et pourtant, cette multiplication de l’offre, liée aux avancées technologiques récentes, mais aussi et surtout les mutations en cours, qu’elles
soient d’ordre économique ou directement liées à la crise que subit le
média, annoncent l’arrivée d’une troisième génération de télévision, qui
place à nouveau ce média télévisuel dans une situation d’intermédialité.
Des mutations en cours :
logique industrielle et principe de convergence
Car le média est en crise. La libéralisation accrue, le désengagement
progressif de l’état, la multiplication de la concurrence et bien sûr la
course à l’audience, dans un souci toujours plus grand de rentabilité,
ont eu l’effet pervers de limiter prise de risque et originalité des contenus. L’offre de programme ne se renouvelle plus, et les chaînes généralistes sont non seulement en perte d’audience, mais aussi et surtout,
d’identité 1. À cela s’ajoute une crise de confiance du téléspectateur, de
moins en moins fidèle à une chaîne en particulier et perpétuellement en
attente d’autres programmes.
1
40 % de parts de marché pour TF1 au début des années 1990, pour à peine
32 % aujourd’hui – chiffres Mediamat
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Les avancées technologiques, l’arrivée du numérique et de l’Internet,
accentuent le phénomène, en donnant la possibilité d’une offre alternative toujours grandissante et en accélérant la segmentation des
publics : on évolue ainsi d’un modèle broadcast (un contenu pour le plus
grand nombre) vers un modèle narrowcast, voire webcast (un contenu
hypersegmenté).
L’autre crise subie par le média est d’ordre économique, puisque la
logique industrielle se substitue, rapidement, à la logique marchande.
Les mutations technologiques aidant, de grands groupes internationaux
se constituent qui souhaitent mettre en œuvre le principe de convergence des supports en garantissant leur alimentation en contenus (offre
de programmes).
À cet effet, les chaînes de télévision sont peu à peu absorbées par ces
groupes selon des modèles d’intégration et de globalisation à l’échelle
planétaire 1. Il n’est qu’à citer, pour la France, les exemples de Canal +
avec Vivendi-Universal, ou de M6 avec Bertelsman.
On parle désormais d’industrie des contenus 2, et l’enjeu est de taille qui
consiste à proposer les meilleurs contenus sur les plus de supports
possibles.
Ainsi, si les chaînes généralistes continuent de drainer le plus grand
nombre de téléspectateurs, il n’est plus question pour elles de perpétuer
le modèle existant. Toutes cherchent à intégrer ces nouvelles donnes et
la lutte se fait de plus en plus rude. Si les chaînes thématiques ont
encore du mal à s’imposer et à subsister économiquement, il semble
probable que toutes les chaînes généralistes ne pourront continuer
d’exister sous leur forme actuelle.
Car la télévision se pense autrement, à l’intersection de plusieurs
supports et dans une logique internationale.
À ce titre, les web-tv constituent un exemple intéressant à observer.
Modèle émergent, rapidement apparu durant ces dernières années et
aujourd’hui quasi disparu (essentiellement pour des raisons techniques
et financières), ces web-tv ont révélé de nouveaux principes d’émission et
de réception.
1
2
Pierre Musso, 2000. « La fusion des compteurs et des prototypes ». Dossiers
de l’audiovisuel. Nº 94 (novembre–décembre).
Bernard Miège, 2000. Les industries du contenu face à l’ordre informationnel.
Grenoble : PUG.
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Des origines
(années 1930)
aux années 1980
Des années 1980
à aujourd’hui
Aujourd’hui :
émergence d’une…
Première
génération
Deuxième
génération
Troisième
génération ?
Origine
Intermédialité,
entre la radio et le
cinéma
Déréglementation
des années 1980,
privatisation de TF1
et arrivée des
chaînes
commerciales
Mutations technologiques (numérique et Internet) et
économiques
(groupes multimédias). Nouvelle situation d’intermédialité
Caractéristiques
Hertzien
Télévision
généraliste
Offre circonscrite
Hertzien, câble,
satellite.
Généraliste,
thématique
Multiplication de
l’offre
Hertzien, câble,
satellite. Développement du numérique et d’Internet
Généraliste, thématique, hyperthématique
Abondance de
l’offre
Modèle étatique,
télévision
généraliste
Logique de
service public
Modèle concurrentiel, prédominance
de la télévision
généraliste et
émergence des
thématiques
Logique
commerciale
Modèle hybride,
de convergence
(multiplication
des supports)
Logique industrielle
d’internationalisation
Type du
modèle
Évolution du modèle télévisuel
2. Observation d’un nouveau modèle télévisuel.
Exemple de télévision émergente : les web-tv
Concernant le principe d’émission tout d’abord, sur une web-tv, il n’est
plus question de grille de programmes, mais d’une offre de programmes
en stock ou en direct, consultables à la demande.
On peut parler ici d’abolition du principe de programmation, puisque :
–
le rendez-vous n’est plus l’élément constitutif de ces chaînes,
–
la compatibilité avec les programmes environnants n’a plus lieu
d’être et que selon le principe de consultation à la demande, il
n’existe plus de logique de flux
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–
H. Fihey-Jaud
enfin, la notion de grand public disparaît au profit de celle de
segments de publics.
Il n’est plus question ici de rencontres, mais bien de trajectoires
individuelles.
On inaugure ainsi un nouveau mode d’accès aux images : on passe
d’une économie de l’offre à une économie de la demande. Ce n’est plus
le diffuseur qui impose (par le principe de programmation), mais l’internaute-téléspectateur qui navigue comme il souhaite, qui choisit ce qu’il
veut regarder et quand.
La notion de stock représente ainsi le particularisme essentiel des web-tv,
qui n’est pas sans perturber le principe du direct : dans le cas de la
web-tv, tout direct est immédiatement archivé après diffusion et
consultable en différé.
Ce direct, qui représentait la « forme vivante » de la télévision, ce qui
« fait événement », n’est plus désormais qu’une forme en devenir, un direct qui ne disparaît plus, consultable à l’infini. Il n’est plus question de
« rendez-vous » ou de « rassemblement » devant les mêmes images, au
même moment.
Car si les web-tv ont très vite compris qu’il était pourtant nécessaire de
conserver une forme de direct, pour donner corps à leurs chaînes et entretenir cette notion de « partage », de « co-inscription dans l’espace » 1
définie par Jacques Derrida, c’est bien la notion de stock et de différé
qui marque toute la différence.
Une offre nouvelle de contenu voit ainsi le jour, qui privilégie la
consommation à la demande et donc la segmentation (voire l’hypersegmentation) des publics, en s’appuyant sur un environnement nouveau,
le multimédia. L’écriture hypertextuelle des contenus constitue la
nouvelle forme à privilégier.
Les nouveaux contenus se pensent et s’organisent donc autour d’une
programmation à la demande.
Concernant le principe de réception ensuite, c’est désormais l’internaute-téléspectateur qui compose sa propre grille, sa propre programmation, à partir de l’offre qui lui est proposée, de programmes en direct
ou en stock/différé. L’internaute-téléspectateur est désormais plus
libre : libre de se connecter, libre de choisir le programme qu’il souhaite
regarder, au moment qui lui convient, libre de naviguer et d’intervenir
au sein du programme.
Ce qui n’est pas sans créer de nouveaux usages dans le principe de
réception.
1
Jacques Derrida et Bernard Stiegler, 1996 : 48. Échographies de la télévision.
Paris : Galilée.
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Cinq niveaux de participation s’offrent à l’internaute-téléspectateur :
–
il peut choisir son moment de « réception », il n’est plus conditionné par un temps de « diffusion », même dans le cas du direct, qui
s’offre ensuite en différé
–
il peut construire sa propre grille de programmes
–
il peut intervenir sur le programme par le biais de « chats », ou par
le courrier électronique
–
il peut accéder à des données associées et naviguer dans le programme (touches d’avance et de recul rapide)
–
mais surtout, il peut sélectionner ce programme, ce qui implique
avant tout un choix, parmi une offre toujours plus considérable.
Le téléspectateur-internaute n’est plus un simple téléspectateur, qui se
contente de recevoir les images diffusées. Il est sans cesse sollicité, invité à sélectionner, décider, choisir, intervenir, chercher. Cela implique
qu’il ait acquis une certaine maîtrise de l’univers multimédia en général,
et qu’il soit capable d’exercer la faculté sélective, au risque de se perdre
dans un dédale inaccessible, dans une rhétorique incompréhensible.
L’observation du fonctionnement d’une web-tv montre qu’il existe une
forme de télévision émergente, qu’un nouveau mode de communication télévisuelle est en train d’apparaître, qui répond à des impératifs
totalement nouveaux, de programmation, d’offre de programmes en
général et de réception en particulier.
Modèle traditionnel
Modèle émergent
Hégémonie de la programmation
Principe du flux
Télévision de l’offre
Délinéarisation de l’offre
Principe du stock, archivage
Télévision de la demande
Modèle broadcast
(offre généraliste)
Rhétorique uni-média et linéaire
Modèle narrowcast, ou webcast
(offre segmentée)
Rhétorique pluri-média et
hyper-textuelle
Interaction limitée
(télécommande, enregistrement)
Interactivité (navigation, interaction
sur le programme)
Les spécificités d’une web-tv
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Évolution d’un média
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3. Un nouvel espace télévisuel. De l’émission
à la réception, émergence d’une troisième génération
de télévision
Un nouveau modèle télévisuel :
intermédialité et affirmation du média
Les mutations des dernières années, les multiples transformations, technologiques, financières et culturelles en cours, ont donc profondément
modifié l’espace télévisuel.
Désinvestissement accéléré de l’État et des pouvoirs publics, capitalisation accrue, logique industrielle d’intégration et d’internationalisation,
remodèlent définitivement le média télévisuel, tant en terme de production, de diffusion, que de réception.
Pour reprendre l’expression de Rémy Le Champion et Benoît Danard 1,
il n’est définitivement plus question de télévision de pénurie, mais bien
de télévision d’abondance (quantitativement cela s’entend).
L’offre de contenus évolue, de nouveaux services apparaissent, la manière de consommer ces images se transforme. La convergence en tant
que multiplication des supports de réception voit progressivement le
jour et tend à s’imposer comme vérité pour demain.
Le modèle des télévisions généralistes semble avoir vécu même s’il reste
dominant. On pense aujourd’hui télévision interactive : la conception et
la réception des contenus peuvent être désormais envisagés sous cet
angle.
Un nouveau modèle est donc en train de naître, qu’on appelle ici troisième génération de télévision. Car c’est bien d’évolution générationnelle qu’il s’agit et non de rupture. La situation actuelle du média, correspond à une transformation, à une nouvelle naissance, mais pas, loin
s’en faut, à une disparition programmée.
C’est bien de passage dont on parle. Internet et les nouvelles technologies perturbent et redéfinissent l’espace médiatique télévisuel. La télévision se trouve à nouveau à « la croisée des chemins », confrontée à ces
autres médias que sont l’Internet et le téléphone.
Si la télévision est née d’une intermédialité, il semble qu’aujourd’hui elle
soit à nouveau confrontée à cette situation.
1
Rémy Le Champion, Thierry Danard, op. cit.
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Ici, la notion d’intermédialité est double. Elle représente à la fois :
–
« la croisée du même et de l’autre » 9, c’est-à-dire une évolution, un
passage d’une forme à une autre,
–
mais aussi la convergence, la croisée des supports, « la croisée du
nouveau et de l’ancien » 1
Avec la première notion d’intermédialité – « la croisée du même et de
l’autre » –, la troisième génération de télévision s’inscrirait dans le processus de double naissance médiatique décrit par André Gaudreault et
Philippe Marion 2. Cette troisième génération de télévision correspondrait ainsi à une naissance différentielle, d’intermédialité négociée. La
deuxième génération de télévision a marqué la personnalité du média,
« son autonomisation identitaire ». Selon les auteurs, l’intermédialité est
toujours présente, mais maîtrisée, car le média « négocie de manière
propre, en interaction avec son propre potentiel ». Aujourd’hui donc, la
télévision entre dans « sa troisième époque » en tentant d’affirmer ses
spécificités et de négocier avec l’apparition de nouveaux médias.
Deuxième notion d’intermédialité – « la croisée du nouveau et de l’ancien » –, le nouvel espace télévisuel se pense alors en terme de convergence et avant tout d’interpénétration des médias, tant aux niveaux de
l’écriture, de la production que de la diffusion. L’exemple des contenus
proposés sur les web-tv sont des exemples de cette convergence. Désormais, l’écriture n’est plus linéaire, l’espace télévisuel ne se définit plus
par le simple principe de diffusion d’images, mais par l’interconnexion
et la complémentarité avec d’autres médias (son, écriture, iconographie), dans un contexte d’hypertextualité.
Le croisement se situe aussi au niveau de l’interconnexion de différents
médias comme supports de diffusion. Le premier exemple de ce type
en France reste à ce jour l’émission Loft Story (2001), qui fut diffusée à la
fois sur la chaîne hertzienne M6, sur TPS, sur Internet, mais aussi sur un
support presse, sur une radio et plus directement par le téléphone.
La notion d’intermédialité semble donc au cœur de la redéfinition de
l’espace télévisuel.
Mais c’est toujours de télévision dont on parle : il est toujours question
de public, de choix de programmes, de créer l’événement, de faire
parler. La télévision conserve ses fonctions, qu’elle s’adresse au plus
grand nombre ou à quelques individus en particulier, qu’elle s’écrive
linéairement ou non. Pourtant, ce moment d’intermédialité implique un
1
2
Bernard Miège, 2000. « La croisée des médias ». Sociétés et représentations.
CREDHESS. Nº 9.
André Gaudreault et Philippe Marion, 2000. Un média naît toujours deux fois,
La croisée des médias. CREDHESS. Nº 9.
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Évolution d’un média
H. Fihey-Jaud
modèle nouveau, tant en terme d’offre de contenus que de réception
par les téléspectateurs.
Nouvel espace télévisuel et contenu
L’offre de contenus se modifie progressivement.
Pour reprendre l’analyse de Bernard Miège concernant l’industrie des
contenus, si historiquement le « modèle éditorial » 1 apparaît le premier
(avec l’édition, la presse ou le cinéma), l’arrivée des radios, puis des télévisions commerciales ont rapidement nécessité une autre organisation
de cette industrie des contenus, « le modèle de flot ».
Patrice Flichy 2 rappelle à cet effet que « la culture de flot est constituée
de produits caractérisé par la continuité et l’amplitude de leur diffusion :
ceci implique que chaque jour de nouveaux produits rendent obsolètes
ceux de la veille ». Progressivement donc, les ressources d’origine
commerciale ont nécessité une autre organisation des programmes,
« rendant inévitable l’adoption des règles de la programmation ».
Si donc le « modèle de flot » caractérise la télévision jusqu’à nos jours,
force est de constater que s’installe peu à peu aujourd’hui, une juxtaposition de celui-ci avec « le modèle éditorial », favorisé à la fois par
l’avancée des technologies permettant la consultation à la demande et la
disparition progressive du principe de programmation.
On évolue ainsi vers une bipolarisation et une transnationalisation de
l’offre.
La bipolarisation de l’offre tout d’abord, caractérisée par la juxtaposition à la fois d’une offre « basique », alimentée par le flux (émissions de
talk-show, variétés, information…) et d’une offre « premium », qui
constitue la valeur ajoutée et qui concerne essentiellement le cinéma, le
sport, mais aussi progressivement la fiction de qualité.
Cette bipolarisation est clairement identifiée sur les bouquets numériques et de plus en plus évidente dans l’organisation des chaînes généralistes, qui tentent d’affirmer leur originalité et leur identité sur le
« basic » et qui fédèrent grâce au « premium ».
La transnationalisation de cette offre ensuite, qui répond à la logique
industrielle et qui a pour objectif de construire des formats destinés à
l’international, au risque croissant d’une homogénéisation, qui marque
1
2
Bernard Miège, 2000. Les industries du contenu face à l’ordre informationnel.
Grenoble : PUG.
Patrice Flichy, 1980. Les industries de l’imaginaire. Pour une analyse des médias.
Grenoble : PUG.
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MEI « Médiation et information », nº 16, 2002
l’arrivée « d’une culture globale », « faisant la chasse aux universaux
culturels » 1.
L’innovation, l’invention de contenus pour demain, nouveaux et originaux, restent donc à venir. L’exemple des web-tv a montré peu d’innovation dans les programmes proposés.
Pourtant, ce programme de demain se pense nécessairement en tenant
compte des technologies numériques et des possibilités multimédias ou
hypertextuelles qu’elles permettent.
« Il s’agit d’une réorientation majeure pour les auteurs qui devront, non
plus sélectionner des matériaux pour servir un propos unique dans un
format délimité, mais construire des scripts exploitant les ressources
documentaires rassemblées, grâce aux logiciels idoines disponibles ». 2
Ces nouveaux contenus s’écriront donc à la fois pour un public collectif
et pour un public individuel, redessinant ainsi les modes de consommation de la télévision.
Évolution de la réception : vers l’interacteur ?
Car désormais, le téléspectateur se meut dans un dédale de programmes, qui lui imposent avant tout de sélectionner.
Et cette notion de sélection n’est pas sans poser problème. Certes,
l’arrivée prochaine de navigateurs et autres moteurs de recherche permettant ou du moins aidant à cette sélection, peut rassurer. Pourtant,
cette notion de sélection implique forcément celle de discrimination,
tous n’étant pas capables de la même manière de pratiquer cette sélection, qui nécessite un certain niveau culturel et une capacité à décider.
Par ailleurs, tous n’auront pas accès à cette multiplication de l’offre et
des supports, pour cause de revenus insuffisants.
Mais cette idée de sélection n’est pas la seule conséquence de l’abondance de l’offre et des supports de diffusion. Le risque d’externalisation
de la mémoire et donc d’une certaine modélisation du savoir existe. On
entend par là, compte tenu de l’impossibilité croissante pour la
mémoire humaine d’intégrer la masse d’informations potentiellement
délivrée, une place de plus en plus importante accordée à la mémoire
externe, c’est-à-dire aux informations « stockées » et consultables à la
demande.
1
2
Armand Mattelart, « La globalisation : les réseaux de l’économie postnationale ». Dossiers de l’audiovisuel. Nº 94. Paris : nov.–déc. 2000, p. 20
Jean-Louis Weissberg, 1999 : 69. Présence à distance, Paris : L’Harmattan.
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Si Jacques Derrida a le premier évoqué cette évolution, due aux avancées technologiques permises par le numérique et à l’abondance de
l’offre, beaucoup de chercheurs rappellent aujourd’hui les implications
de ce phénomène. 1
Pour certains, comme Pierre Lévy, c’est un formidable moyen qui est
donné à chacun, de toucher à l’infini et par là même à « l’universel sans
totalité ». 2 Pour d’autres, au contraire, comme Armand Mattelart, le
risque existe, d’« une modélisation du savoir par une société hégémonique qui risque de pratiquer le découpage sélectif à l’égard de sa propre
mémoire sélective ». 3
Pourtant, une des conséquences positives de ces mutations reste sans
conteste la participation accrue du téléspectateur. Et s’il devient actif,
c’est aussi grâce aux possibilités d’interactivités qui lui sont de plus en
plus offertes. On parle ainsi de naissance de l’interacteur, 4 ce téléspectateur multi-supports de demain, qui pourrait à la fois être émetteur et
récepteur, actif et passif, « cet usager d’un système faisant converger les
pratiques télévisuelles de type grand public et les pratiques interactives
des nouveaux réseaux de communication assistées par ordinateur ».
Les auteurs rappellent cependant que ce rôle d’interacteur reste aujourd’hui encore largement assujetti à l’espace de diffusion, car les producteurs et les professionnels des programmes en général (ceux qui
pensent ces programmes) le maintiennent « dans les limites d’une interactivité programmée ».
La télévision de demain s’oriente malgré tout vers ce type de réception
de la télévision, qui permet une participation accrue du téléspectateur,
capable d’exercer ce pouvoir.
1
2
3
4
Jacques Derrida, op. cit.
Pierre Lévy, 1997. Cyberculture. Paris : Odile Jacob.
Armand Mattelart, 1996 : 121. La mondialisation de la communication, Que saisje ? Paris : PUF.
Thierry Bardini, Serge Proulx, Danielle Bélanger, 2000 : 16. « Des nouvelles
de l’interacteur : phénomènes de convergence entre la télévision et
Internet ». Société et représentations. CREDHESS. Nº 9.
199
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L’espace
Situation
d’intermédialité
–
Passage et
renaissance
–
Convergence et
interpénétration des
médias
Affirmation du média
–
Maintien de la
structure
–
Maintien du lien
social
L’offre,
les contenus
Le public,
la réception
Coexistence du
modèle de flot et du
modèle éditorial
Situation d’abondance
et de convergence
Bipolarisation de l’offre
(offre basique, offre
premium)
Transnationalisation
de l’offre (logique
industrielle, risque
d’homogénéisation)
Sélectionner
Déléguer
Individualiser
Mutation de l’offre (fin
des intermédiaires,
écriture multimédia et
hypertextuelle)
Primauté de l’interactivité et naissance
de l’interacteur
La troisième génération de télévision
Le média télévisuel est donc en pleines mutations, à la fois économiques, technologiques, mais aussi conceptuelles, puisque les conditions
d’émission et de réception sont bouleversées.
La troisième génération de télévision naît donc d’une intermédialité
nouvelle, qui tend à affirmer, ou confirmer un média toujours en devenir, aujourd’hui à la croisée des chemins vers d’autres propositions de
contenus, mais aussi et surtout vers d’autres conditions de réception.
L’usage de la télévision est, dès aujourd’hui, multiple et polysémique :
l’interacteur en devenir reste à étudier, à observer.
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