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Car l’homme voyait grand et voyait loin. Aujourd’hui, cent ans après les expéditions arctiques de Bernier et la course vers le Pôle nord, nos gouvernements découvrent à leur tour l’immense potentiel du Nord, que convoîtent aussi plusieurs pays étrangers. Photo de la couverture : Fonds Terrien Illustration de la 4e de couverture : Musée maritime du Québec Biographies Paul Terrien Préface et traduction de Ce marin de talent fut salué par des princes ; il baptisa des îles, renfloua des navires, acquit des connaissances considérables, écrivit régulièrement son journal, prononça de nombreuses conférences, amassa une petite fortune puis la dépensa à convaincre ses concitoyens de la nécessité pour le Canada de s’approprier le Nord. Marin, explorateur et découvreur Son époque - 1852-1934 - est celle des derniers grands voiliers, précurseurs de la mondialisation du commerce, des florissants chantiers navals de Québec, l’époque des « bateaux de bois et hommes de fer ». À bord de ces Mémoires, vous traverserez près de cent ans de notre histoire. Les mémoires de J.-E. Bernier Dans le sillage des grands découvreurs, le capitaine Joseph-Elzéar Bernier, fils et petit-fils de marin, embarqué sur le navire de son père pour un premier voyage quand il avait à peine deux ans, mousse à 14 ans, capitaine à 17, traversa plus de 250 fois l’Atlantique avant de s’aventurer dans les eaux alors à peine connues du Grand Nord et de prendre symboliquement possession de l’Arctique au nom du gouvernement canadien. Marin, explorateur et découvreur Préface et traduction de Paul Terrien Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Traduction de Paul Terrien Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Mise en pages : Diane Trottier Illustration de la couverture : Collection Terrien. Illustration de la 4e de couverture : Collection Musée maritime du Québec Copyright 1939, Le Droit Copyright 1983, Les Quinze, éditeur Copyright 2013, Les Presses de l’Université Laval Dépôt légal, 2e trimestre 2013 Bibliothèque nationale du Québec ISBN : 978-2-7637-1614-5 PDF : 9782763716152 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval. Table des matières Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IX I De l’eau salée dans les veines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 II L’école de la mer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 III La construction de notre premier bateau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 IV L’apprentissage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 VMatelot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 VI La discipline . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 VII Capitaine à 17 ans . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 VIII Naufragé deux fois . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53 IX Un voyage de noces mouvementé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 X « Livreur » de bateaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 XI Le chantier naval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77 XII Mon premier chapeau de castor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85 XIII Un vénérable courrier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 XIV Mon premier naufrage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97 XV La pompe Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105 XVI Singapour et Mandalay . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 XVII Une goélette malchanceuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 XVIII Vers le Pacifique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 XIX Sur le plancher des vaches . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 XX L’appel de l’Arctique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131 XXI Le retour en mer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 XXII La navigation côtière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 XXIII Directeur de prison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143 XXIV L’appel du Nord . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 XXV Un sauvetage harassant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151 XXVI Mon premier voyage dans l’Arctique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157 XXVII Dans le passage du Nord-Ouest . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 XXVIII L’expédition de 1910 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179 XXIX Mes dernières missions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189 Appendice . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 VII Le Saint-Michel et, en médaillon, Joseph-Elzéar Bernier et sa première épouse, Rose Caron. Préface L es Québécois ont déjà été des marins réputés. C’est une vérité que répète notre langue (n’embarque-t-on pas ici dans une voiture plutôt que d’y monter ?) et que notre géographie n’oublie pas, toujours ouverte sur la mer. Et pourtant, combien d’entre nous pourraient donner le nom d’un grand capitaine québécois ? Celui qui fut peut-être le plus grand navigateur canadien n’est pourtant mort qu’en 1934. Célèbre à son époque, son souvenir s’est estompé en même temps que pourrissaient les derniers grands voiliers le long du Saint-Laurent. On a pourtant dû croire alors que le nom de Joseph-Elzéar Bernier, plus jeune capitaine de l’Empire britannique, auteur de plus de 250 traversées de l’Atlantique et découvreur de l’Arctique, suffirait à évoquer chez nos générations la période glorieuse de la navigation et de la construction navale québécoises. Ayant effectué quatre voyages d’exploration arctique sur une période d’un peu plus de dix ans au début de XXe siècle – après une carrière déjà bien remplie –, Bernier faisait partie de cette élite de grands explorateurs comme les Américains Robert E. Peary et Frederick A. Cook et les Norvégiens Roald Amundsen et Fridtjof Nansen – les astronautes de l’époque en quelque sorte – dont les exploits étaient suivis avidement sur plusieurs continents1. L’explorateur et aviateur américain Richard Byrd a d’ailleurs reconnu alors Bernier comme « le doyen des explorateurs arctiques ». Sa prise de possession symbolique, en 1909, de la totalité de l’archipel arctique canadien – 500 000 milles carrés – pour couper l’herbe (la glace ?) sous le pied de Peary et Cook, aurait dû en faire un héros national officiel, mais le gouvernement canadien a toujours maintenu une attitude ambiguë envers ce geste, pensant peut-être comme Mark Twain, que « l’Amérique a toujours été découverte ». Le présent gouvernement canadien a bien souligné le centième anniversaire de l’affirmation de la souveraineté canadienne sur l’Arctique par Bernier, mais celui de Wilfrid Laurier, cependant, bien que parrain officiel des voyages d’explorations du capitaine ne lui a généralement accordé qu’un appui plutôt tiède et a peut-être même 1. L’historien Lyle Dick a même calculé qu’entre 1900 et 1913, le New York Times a consacré plus d’espace à la course vers le Pôle qu’à n’importe quel autre sujet. IX X Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur empêché Bernier de devenir le premier navigateur à atteindre le Pôle Nord en le cantonnant à des missions de patrouille alors qu’il rêvait de toucher le Pôle, vers lequel tendaient Peary et Cook sous son nez. L’identité du vrai champion du Pôle ne serait d’ailleurs jamais établie de façon concluante. À une semaine d’intervalle, par exemple, deux grands quotidiens américains, en septembre 1909, titraient en manchette l’un que Cook avait atteint le but le premier et le deuxième que Peary avait remporté la palme. Bernier lui-même, appelé à trancher, est toujours resté vague sur la question. Comme l’a écrit élégamment le professeur Alan MacEachern de l’université Western, « Des doutes sur les prétentions de Cook et Peary d’avoir atteint le Pôle ont persisté, même augmenté, au cours du dernier siècle et conséquemment leurs places dans l’histoire ne sont pas fermes, flottant comme de la glace polaire. La renommée du capitaine Bernier est certes plus modeste, mais sa fondation est plus solide, comme fixée au roc. » Aujourd’hui, la ruée vers le Pôle a repris avec une nouvelle intensité et des pays aussi lointains que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde lorgnent vers les richesses du Nord encore inexploitées, où le Canada est obligé de s’affirmer encore. Avec la publication de ce livre, c’est un peu comme si le Vieux revenait lui-même nous rappeler à nos bordées. Car il s’agit bien de ses Mémoires échoués depuis 1939. À cette date, le Droit, à Ottawa, en avait publié une première édition, par les soins de son directeur, qui était beau-frère du capitaine (et – moindre honneur – allait devenir mon grand-père). Mais le livre était rédigé en anglais. Il faut dire que le capitaine, qui a appris la mer bien avant d’affronter la grammaire, manifestait une scrupuleuse égalité dans sa cruauté pour le français et l’anglais écrits. Ce livre, traduction d’une lointaine traduction des souvenirs du capitaine à la retraite et de ses livres de bord, n’a même pas le mérite d’être complet. La première version devait en effet être suivie de deux autres volumes, que la mort a empêché Bernier de compléter. Et cela, finalement, ne rendra peut-être que plus étonnants ces Mémoires qui, surpassant toute expérience semblable chez nos compatriotes, ne donnent pas l’entière mesure de ce marin parti de L’Islet pour aller mourir à Lévis après avoir fait un détour de 80 ans à travers le reste du monde. Paul Terrien I De l’eau salée dans les veines M on grand-père, Jean-Baptiste Bernier, était capitaine au long cours. Il a donc effectué plusieurs voyages vers l’Europe, la NouvelleAngleterre, les autres ports de l’Atlantique, ainsi que le golfe du Mexique. Sa destination la plus courante, cependant, était les Antilles dont le commerce avec le Québec était alors florissant et devait asseoir la fortune de plusieurs familles canadiennes. À sa retraite, mon grand-père, qui était aussi mon parrain, s’installa chez mon oncle, à L’Islet. J’avais alors neuf ou dix ans et je pouvais passer des heures à écouter les descriptions de voyages à la Barbade ou à la Jamaïque, où des fruits, des pommes de terre et du bois étaient échangés contre du rhum, du sucre et de la mélasse. Au retour d’un de ces voyages, en novembre 1828, le navire de mon grand-père, La Capricieuse, un brigantin de 120 tonnes, s’échoua au cours d’une tempête sur la pointe est de l’île d’Anticosti. Au cours de la même tempête, une des plus féroces de l’année, un autre voilier s’écrasa sur la pointe ouest de l’île et un troisième disparut corps et biens en face de Baie-des-Renards. Mon grand-père et ses huit marins ont pu gagner la terre ferme, mais perdus sur cette île inhabitée, au milieu du golfe du Saint-Laurent, ils ont dû attendre six mois leur délivrance, se nourrissant de leur chasse et de leur pêche. 2 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur En mai, une goélette providentielle ramena l’équipage à Gaspé, lequel mit encore un mois à couvrir les 360 milles qui séparaient ce village de L’lslet. Cette aventure incita mon grand-père à réduire la fréquence et la distance de ses voyages, et finalement il accepta un poste de gardien de phare à Lotbinière, à quarante milles en amont de Québec. Mais en 1833, lors de l’épidémie de choléra qui s’était propagée parmi les immigrants irlandais en transit à Grosse-Isle, il prit le commandement d’un navire gouvernemental qui faisait la navette entre Grosse-Isle et Québec. Après quelques années de ce service, il reprit la haute mer pour ne s’en détacher qu’en 1866, à l’âge de 80 ans. Il ne devait vivre à terre que deux années, dont une bonne partie a été passée à scruter la mer avec une lunette, guettant l’approche d’un voilier qu’il ne quittait pas des yeux avant de l’avoir identifié. Mes grands-parents eurent treize enfants, dont sept seulement allaient connaître l’âge adulte. Le plus vieux des garçons, mon oncle Jean-Baptiste Bernier, a été pilote sur le Saint-Laurent durant plus de trente ans, pour le compte de la compagnie Allan. Né en 1812, il est mort en 1891, à 79 ans, après cinquante et une années de navigation sur le fleuve. Deux de ses fils, mes cousins Joseph et John, ont aussi sillonné le Saint-Laurent comme pilotes. Après quarante ans de cette vie en mer, Joseph s’est noyé en face de Cap-Tourmente lors d’une expédition de chasse aux oies, en 1905. John, lui, devait naviguer avec moi, en qualité d’apprenti en 1875. Il devint pilote par la suite et accumula cinquante-deux ans de service avant de prendre sa retraite en 1926, à l’âge de 65 ans. Le deuxième fils de mon grand-père, Eucher – mais qu’on appelait Ludger –, a suivi l’exemple de son aîné pour devenir à son tour pilote. En 1858, il s’est noyé lors du naufrage de la goélette Sutherland. À cette époque, le pilote ne pouvait compter sur la télégraphie ou la radio pour apprendre à l’avance l’arrivée d’un navire, et les « stations de pilotage » étaient en fait des goélettes, de 65 ou 70 tonnes, qui patrouillaient un secteur déterminé. Avant 1906, trois goélettes étaient affectées, l’une à la Pointe-au-Père, une autre au Bic et la dernière à l’embouchure du Saguenay. Le navire comprenait habituellement un capitaine, un second, deux marins et un cuisinier ; chaque « station » pouvait compter sur trois ou quatre pilotes différents. Par beau temps, la goélette faisait la ronde de son secteur, identifiée par un pavillon rouge et blanc le jour, et par un feu blanc la nuit. À tous les quarts d’heure, la nuit, une lueur blanche I • De l'eau salée dans les veines 3 était émise par une torche de coton trempée dans de la paraffine et agitée trois fois au-dessus du pont. Par accalmie ou gros temps, les goélettes jetaient l’ancre en attendant l’arrivée des navires qu’on devait tenter d’accoster. Les goélettes utilisées pour le pilotage étaient de bons voiliers, solides et rapides, comme j’ai d’ailleurs pu m’en rendre compte quand j’ai acheté la Vigie, en 1906. Cette ancienne goélette de pilote, après de nombreuses années de service au Bic, a rapporté un bon bénéfice quand je l’ai vendue et elle a été utilisée au cabotage pendant quatre ans, avant de couler. Mon troisième oncle se nommait Louis-Bruno Bernier. Né en 1820, il prit la mer en direction de l’Angleterre à l’âge de 11 ans. Il devint rapidement second, puis capitaine. À part moi, c’était celui de la famille qui devait effectuer les plus longs voyages et commander les plus gros navires. C’était un homme d’une grande énergie. Adolescent, il employait le temps passé à terre, durant l’hiver, à faire traverser des passagers entre Québec et Lévis au moyen de canots. Chaque traversée était dangereuse puisqu’il fallait tour à tour ramer puis sauter sur les banquises en traînant le canot. Louis passa l’hiver de 1847-1848 à Québec pour surveiller la construction d’un brigantin (deux mâts), long de 77 pieds et pesant 112 tonnes, dans lequel il avait investi toutes ses économies. Le Stella Maris qu’il amena lui-même en Europe au mois de mai 1848 a dû être vendu l’année même puisque à l’hiver de 1850-1851 il assistait à la construction d’un autre navire, le Fame, avec lequel il prit aussi la mer. L’année suivante, on le retrouve sur le pont du Sainte-Croix, le brigantin de son cousin Ferdinand Bernier. En 1853, il fait construire un deuxième Fame, de mêmes dimensions que le premier. Ce bateau était lancé le 16 juin, et le 9 novembre de la même année, Louis Bernier est de retour à Québec pour prendre le commandement du Stambord, un trois-mâts de 192 pieds, déplaçant 1 272 tonnes, construit par Hypolite Dubord. En juillet, le constructeur John Nesbitt lui confiait le Constantinople, un autre trois-mâts de 197 pieds, 1 298 tonnes. En octobre il est sur le Bomarrayid (147 pieds, 672 tonnes) de Lapointe et Letarte. À compter de cette date, le port de Québec cesse d’homologuer les noms des capitaines des navires lancés. On retrouve quand même le nom de Louis Bernier en 1855, comme constructeur du Oliva, un brigantin de 85 pieds, 101 tonnes. 4 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur À la fin des années 1850, Louis Bernier prend le commandement de la Canadienne, une goélette que le gouvernement canadien lance à la poursuite des contrebandiers. Ce sera son occupation jusqu’en 1866. En novembre de cette année, à la demande de son vieil ami Hypolite Dubord, qui est alors l’un des constructeurs les plus prospères de Québec, il embarque sur le Courier, un voilier de plus de 1 000 tonnes, qu’il doit ramener à Liverpool, avec un équipage d’une trentaine d’hommes. Par coïncidence, mon père avait pris la mer quelques jours plus tôt, à bord du Saint-Joseph, sur lequel je faisais moi-même mon apprentissage de matelot. Mon cousin Auguste, fils aîné de Louis Bernier, était, lui, apprenti sur le Mura qui avait appareillé pour les Antilles presque en même temps que le Saint-Joseph. Les trois voiliers se rencontrèrent dans le golfe, le Courier, avec ses trois mâts, surplombant les deux navires plus petits. L’après-midi du 28, les trois capitaines s’engageaient ensemble dans le détroit de Cabot, qui sépare Terre-Neuve de l’île du Cap-Breton. Un bon vent souffait alors du nord-est. Le Courier précédait alors le Mura, qui avait lui-même devancé le Saint-Joseph. Vers quatre heures de l’après-midi, le vent tourna à l’est, puis au sud, amenant des bourrasques de pluie. À cinq heures, quand nous arrivâmes en vue des rochers du Cap-à-l’Anguille (Terre-Neuve), une vraie tempête soufflait de l’ouest. Après un autre changement de direction, vers le nord-ouest cette fois, la tempête devint un ouragan et des tourbillons de neige enveloppèrent les trois voiliers. On ne voyait plus le Courier, ni le Mura. Durant la nuit, le temps s’éclaircit et, au matin, on profita d’un bon vent d’ouest. Au plus fort de la tempête nous avions traversé le détroit, dépassant le Mura sans le voir. Mais on ne revit plus le Courier, dont aucune trace ne fut jamais trouvée. Cet événement tragique m’a profondément marqué, comme mon cousin Auguste qui s’engagea, l’année suivante, à bord du Napoléon qui devait effectuer des recherches près du Cap-à-l’Anguille, pour retrouver un autre navire, l’Eugenia. Auguste, lui, cherchait des indices du sort du Courier, sur lequel son père avait disparu. Louis Bernier avait alors 48 ans, dont trente-sept passés en mer. Tous les fils de Louis Bernier prirent la mer, mais un seul, Auguste, devint capitaine. Il avait accompagné son père sur la Canadienne, en 1860. I • De l'eau salée dans les veines 5 À 82 ans, après soixante-neuf ans de vie en mer, on pouvait encore le voir sur le George T. Davie, une goélette affectée à la recherche des épaves. Les quatre autres fils de Louis Bernier furent marins, dont Alfred, qui fut ingénieur maritime durant vingt-huit ans. La plupart des petits-fils de Louis Bernier sont devenus marins à leur tour. Deux des fils d’Auguste passèrent vingt-cinq ans en mer, et l’un d’eux périt comme son grand-père, noyé dans le Saint-Laurent. Mon quatrième oncle s’appelait Joseph Bernier, né en 1822. À l’âge de 12 ans, il faisait du cabotage sur le Saint-Laurent. Après quelques années, il prit aussi la haute mer et se rendit souvent dans les ports européens et antillais. Et, comme son frère Louis, il lui arrivait souvent de mener des navires en Angleterre pour les vendre. Après une dizaine d’années au long cours, il revint à la navigation fluviale et prit sa retraite en 1891, à 69 ans, après quarante-huit ans de vie maritime. Cet amour de la mer était également transmis, dans la famille, par les femmes. En effet, les fils et petits-fils des sœurs de mon père ont aussi choisi la vie en mer. Mon père était le plus jeune fils de mon grand-père, le capitaine Jean-Baptiste Bernier. Il naquit en 1825 et fut baptisé Thomas. À l’âge de sept ou huit ans, alors qu’il accompagnait son père au phare de la Pointe-Platon, sur une falaise surplombant le Saint-Laurent, il perdit pied et roula plusieurs centaines de pieds plus bas, sur la plage. On le crut mort. Mais, à la surprise de tous, il reprit finalement connaissance et guérit complètement. À 11 ans mon père faisait le trajet entre Québec et Grosse-Isle sur la goélette que commandait son père. Après un apprentissage en haute mer, il s’enrôla dans la marine britannique, où il servit cinq ou six ans, acquérant une expérience qu’il devait ensuite me transmettre. Après ce stage dans la Royal Navy, il prit du service avec mon oncle Louis et d’autres capitaines, avant de le devenir lui-même. Sa formation militaire lui avait appris à maintenir les vaisseaux dans un ordre impeccable, ce qui lui valait une grande admiration dans le monde maritime. Le 7 mai 1831, le premier bateau à vapeur construit au Québec, le Royal William (155 pieds, 618 tonnes), était lancé au Cap Diamant. Ce fut aussi le premier navire à traverser l’Atlantique entièrement à la vapeur. Le deuxième steamer québécois ne sera construit qu’en mai 1847, d’après 6 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur les registres du port de Québec. En mai 1849, un troisième, le Québec, était lancé. Il avait à peu près les mêmes dimensions que le John Munn, lancé deux ans plus tôt, soit 292 pieds de long et pesant 374 tonnes. En octobre de l’année suivante, un autre navire à vapeur quitte Québec ; son second est Thomas Bernier, mon père. Entre deux voyages, Thomas Bernier avait rencontré HenrietteCélina Paradis, une Québécoise en visite à L’Islet avec sa sœur, fiancée de Jean-Baptiste Bernier, le pilote, frère aîné de mon père. Au cours d’une même cérémonie, les deux frères Bernier épousèrent, en décembre 1850, les demoiselles Paradis. Le 1er janvier 1852 je naissais, premier enfant de Thomas Bernier et Henriette-Célina Paradis. Peu de temps après ce mariage, mon père prit le commandement du brigantin Zillah, propriété de deux marchands montréalais, mais dans lequel mon père avait aussi un intérêt. C’est sur ce navire que je ferai mon premier voyage, décrit dans un prochain chapitre. Le Zillah, avec mon père à la barre, devait effectuer de nombreux voyages vers la Méditerranée et la mer des Caraïbes au cours des sept années qui suivirent. Quand ce bateau fut vendu, mon père reprit le cap de l’Angleterre pour aller y vendre les voiliers construits au Québec. En 1860, par exemple, il conduira d’abord vers l’Angleterre le Teviotdale, un trois-mâts de 198 pieds, 1 200 tonnes, puis le Devonshire, 162 pieds, 858 tonnes ; le premier avait été construit par P.V. Valin, le second par James Oliver. En 1862, il quitte la rade de Québec sur le Clydesdale, un autre trois-mâts (202 pieds, 1 354 tonnes), construit par J. E. Gingras. En 1864, il va vendre un autre navire de Valin, l’Angélique, 175 pieds, 956 tonnes. En 1864-1865, fort de cette expérience, mon père estime qu’il est temps de bâtir son propre navire, le Saint-Joseph, dont la construction sera décrite plus loin. Quatre ans plus tard, il met à la mer son deuxième bateau, le Saint-Michel. Quand celui-ci fut vendu, en 1872, mon père envisageait de construire, en association avec l’armateur québécois Nicolas Allard, une barque de 160 pieds et de 1 100 tonnes. Mais il se laissa tenter par le commandement du vapeur Progrès, qui partait à la recherche d’une épave, puis du Clydesdale, le plus gros navire jamais construit au Québec durant cette décennie (233 pieds, 1 888 tonnes), bâti, comme le premier Clydesdale, par J. E. Gingras. I • De l'eau salée dans les veines 7 Après ce voyage, mon père décida de prendre sa retraite. Il avait 47 ans et avait déjà passé trente-six ans en mer. Il devait plus tard interrompre cette retraite à plusieurs reprises mais, en 1874, la petite fortune qu’il avait amassée lui permettait enfin de satisfaire sa passion pour la chasse. Il s’y rendait grâce à un yacht, gréé comme une goélette, qu’il avait acheté à l’île d’Orléans et baptisé Célina en l’honneur de ma mère. Dans la famille, tous les hommes présentaient cinq caractéristiques : une attirance pour la vie de marin, l’amour de la chasse, une taille élevée, une grande force et beaucoup d’endurance, de même qu’une longévité remarquable. Par exemple, mon grand-père et tous ses fils, à l’exception de mon père, mesuraient plus de six pieds, comme beaucoup de mes cousins. Ceux qui n’atteignaient pas cette taille compensaient habituellement en robustesse ce qu’ils cédaient en hauteur. Et quand un accident ne mettait pas un terme prématuré à la vie, la plupart des membres de ma famille atteignaient les 80 ans. Il me semble, à moi qui ai présentement 78 ans, que je pourrais établir une marque familiale de longévité si je n’avais tant soumis mon corps à une vie particulièrement difficile, surtout dans le Grand Nord. Je me rappelle bien les expéditions de chasse qui réunissaient mon père et ses frères durant ma jeunesse. Il était convenu entre eux que chacun tenterait de revenir à L’Islet, où ils avaient tous leur demeure, pour la mi-novembre. Il est arrivé plus d’une fois que l’un des frères, à plusieurs milliers de milles de chez lui, brave les dangers d’une traversée tardive pour respecter cette tradition. Aussitôt que la neige le permettait, un cheval était attelé au traîneau dans lequel on avait entassé des couvertures, des fusils, des munitions et des provisions. On se dirigeait ensuite vers la forêt – alors vierge – qui séparait le Québec de l’État du Maine. À partir d’une cabane construite à l’aide de troncs d’arbres, les chasseurs, en raquettes, exploraient les environs, deux par deux. Ces explorations les amenant de plus en plus loin de la cabane, ils étaient alors obligés de coucher dans des abris rudimentaires fabriqués avec des branches d’épinettes. On ne revenait à L’Islet qu’à Noël, le traîneau chargé de carcasses et de peaux d’orignaux, de caribous et de chevreuils, et de dizaines de perdrix et de lièvres. Le retour donnait lieu à une grande fête, qui se déroulait habituellement chez Jean-Baptiste, le pilote, où vivait mon grand-père. À cette époque, la période des Fêtes était une longue célébration qui se prolongeait de Noël jusqu’aux Rois, chaque membre de la famille recevant les autres à 8 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur tour de rôle, si bien que les provisions ramenées de la chasse s’en trouvaient rapidement épuisées. La chasse reprenait au printemps, mais en fin de semaine seulement, les autres jours étant consacrés aux préparatifs de la saison maritime qui s’annonçait. Le gibier habituel de cette période était le canard et l’outarde, bien que l’on ne dédaignât pas un occasionnel phoque. C’est au cours d’une expédition semblable que mon père perdit son bras gauche. Au début d’avril 1873, il avait accompagné son cousin Joseph Chalifour à la Batture à Loups-Marins, en face de Saint-Jean-Port-Joli. Au moment de débarquer, Chalifour fit un faux mouvement qui déchargea son arme à bout portant sous le coude de mon père. Il était cinq heures du matin et le village le plus proche était à dix milles. En dépit de l’intense douleur, mon père indiqua à son cousin comment faire un tourniquet et s’installa au fond du canot pour qu’on le ramène à Port-Joli, qui fut atteint à midi. De là il fallut ramer douze autres milles à contre-courant pour arriver à L’Islet, six heures plus tard, où le bras fut amputé. Ce malheur n’empêcha cependant pas mon père de reprendre la mer, ce qu’il fit en 1877 en prenant le commandement d’un autre navire construit par Gingras, le Dunsyre, qui mesurait 184 pieds de long et pesait 1 083 tonnes. Il apprit même à se servir de son fusil de chasse d’une seule main, sans désavouer la précision de tir qui était une autre source d’orgueil familial. Cette amputation ne cessa pas pour autant de le faire souffrir et elle devait amener sa mort, à Lauzon en 1893, à l’âge de 70 ans. Il avait passé cinquante-trois ans en mer. Ma mère devait lui survivre durant treize ans. Mes parents eurent six enfants, dont j’étais l’aîné. II L’école de la mer L e 1er janvier 1852, à L’lslet, Célina Paradis donna donc naissance à un enfant de douze livres, fils du capitaine Thomas Bernier, qu’elle avait épousé onze mois auparavant. Le garçon reçut le nom de JosephElzéar Bernier. Tout de suite son père exprime le vœu de voir son premier fils le suivre au-delà du Saint-Laurent. C’est ainsi qu’à l’âge plutôt tendre de deux ans et trois mois, le 17 novembre 1854, ma mère et ma cousine Rosalie Boucher m’embarquaient sur le Zillah. Ce brigantin long d’une centaine de pieds et qui déplaçait 120 tonnes avait été acheté par mon père à Montrénl l’été précédent. Avec une voilure complète à ses deux mâts et un bon vent, ce petit navire voguait à dix nœuds sans difficulté. Il avait été construit une dizaine d’années auparavant, aux États-Unis. Pour son premier voyage sous le commandement du capitaine Bernier, qui stoppa le bateau devant L’Islet pour y faire monter sa petite famille, le Zillah appareillait pour Cuba. Mon père avait alors environ 40 ans ; son service dans la marine britannique en avait fait, en plus d’un marin exemplaire, un homme strict, soucieux d’ordre et de discipline, ce qui ne l’empêchait pas de se montrer enjoué en compagnie de sa famille et de ses officiers, en dehors des quarts de service. Ma mère, elle, avait 24 ans. Ayant fréquenté le couvent à Québec, elle y avait développé un goût pour le chant et la couture. Ses nombreuses lectures et son talent de conteuse, en plus de sa bonne humeur et sa chaleur, en faisaient une compagne idéale. 9 10 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Ma cousine Rosalie, qui avait 18 ans lors de ce voyage, était d’une nature plus réservée que ma mère dont elle était la meilleure amie. Elle devait aider à la garde de l’enfant que j’étais, tâche à laquelle elle mit une bonté qui ne devait pas se démentir à mon égard jusqu’à sa mort à l’âge de 88 ans. À partir de ce voyage, ma mère entreprit la rédaction d’un journal personnel, habitude que je devais poursuivre plus tard. Malgré un grain qui nous immobilisa trois jours dans le golfe de Canso, la traversée vers Cardenas, sur la côte nord de Cuba, fut sans histoire. Mais là-bas je fus presque asphyxié au cours d’une tempête tropicale. Une tempête encore plus violente marqua mon troisième anniversaire de naissance, le 1er janvier 1855. Mais le lendemain nous avons pu visiter les plantations où travaillaient des centaines d’esclaves noirs, presque nus. Pour le retour, nous devions apporter une cargaison de sucre à Boston. La traversée fut rapide et, à peine sept jours après avoir quitté Cardenas, nous apercevions Martha’s Vineyard. Mais le temps se gâta et de forts vents du nord-est immobilisèrent le navire pendant presque une semaine, passée à débarrasser le pont d’une épaisse couche de glace. Une fois à l’intérieur de la rade de Boston, la glace emprisonna à nouveau le Zillah et l’équipage dut lui frayer un chemin au moyen de longues scies. Un mois plus tard, nous quittions enfin Boston avec une cargaison de rhum et de tabac destinée à la flotte britannique de Crimée qui était stationnée en face de Valetta, dans l’île de Malte, où nous accostions vingt-trois jours à peine après avoir appareillé. Le spectacle de la vingtaine de vaisseaux de guerre, hérissés de canons, impressionna grandement ma mère, comme les détonations et les trilles de clairon qui saluèrent l’arrivée de la précieuse cargaison. Lors de ce même voyage, l’équipage et les passagers du Zillah devaient assister à un autre spectacle tout aussi impressionnant. Une journée, un cuistot de la frégate anglaise qui était ancrée à côté de notre navire secouait une nappe au-dessus de l’eau quand il aperçut la silhouette d’un requin qui s’approchait de la surface. Le marin ayant eu la mauvaise idée de promener le morceau de linge au-dessus du squale, le requin s’en saisit brusquement, entraînant le malheureux par-dessus bord. Mon père, témoin de la scène, ordonna aussitôt qu’on mit un canot à la mer, mais II • L'école de la mer 11 quand nos hommes furent rendus, ils ne trouvèrent, où l’homme avait disparu, que de l’eau rougie. Quelque temps après, le Zillah fut incorporé à un convoi de navires escorté par les frégates anglaises et traversa ainsi les Dardanelles, remontant ensuite le Bosphore jusqu’à la mer Noire, où notre nouvelle cargaison fut cédée à des navires de la Royal Navy. Après une nouvelle escale à Valetta, nous appareillions, en mai, pour Leghorn puis, à la mi-juin, pour Boston, avec une cargaison de marbre. Les immenses blocs du précieux minerai avaient été disposés sur des guenilles afin d’éviter qu’ils ne glissent dans la cale. Mais les guenilles étaient infestées d’insectes qui s’acharnèrent contre l’équipage tout le long du voyage. Cette épreuve ne devait cependant pas être la seule que nous aurions à subir avant d’atteindre Boston. Le 24 juin, nous fêtions la Saint-JeanBaptiste quand le premier officier, Bérubé, fut projeté à la mer alors qu’il larguait les ris dans la grand-voile. Avec l’aide de mon père, le second officier, Charles Lavoie, de l’île aux Grues, put mettre une chaloupe à la mer et rejoindre son infortuné compagnon qui s’était débarrassé de ses bottes et mis à nager en direction du bateau. Je me souviens très bien du va-et-vient de mon père, sur le pont, et des larmes de ma mère et de ma cousine qui croyaient Bérubé perdu. Son retour fut salué avec effusion. Le rescapé devint plus tard capitaine et demeura toujours attaché à notre famille, bien qu’il eût finalement abandonné la navigation pour ouvrir un magasin à Québec. La lourde cargaison que nous transportions imprimait un roulis inégal au navire et, en traversant une mer démontée, nous avons un jour perdu une partie de notre mât de flèche qui emporta avec lui une section du gréement supérieur. Ainsi handicapé et faisant constamment face à des vents contraires et des grosses mers, le Zillah mit quarante-cinq jours à rejoindre Boston, c’est-à-dire le double du temps qu’il nous avait fallu pour accomplir le trajet inverse. Nos malheurs n’allaient pas prendre fin aussitôt ; en entrant dans le port de Boston, nous allions être éperonnés par un brick alourdi par la glace. La proue de notre navire emporta une partie de la poupe de l’autre et notre bâton de foc déchira sa grand-voile. À travers le trou ouvert dans la coque du brick, nous pouvions apercevoir la glace qui remplissait ses cales. 12 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Même une fois que le Zillah fut amarré au quai, la guigne ne nous lâcha pas et une nuit un voleur mit le feu à la cabine avant de s’enfuir avec la montre et l’argent de mon père. Presque tous nos vêtements s’envolèrent en flammes. C’en était trop pour ma pauvre mère qui décida de retourner à L’lslet par voie de terre. Avec ma cousine et son jeune garçon, elle prit donc le train de Boston à Lévis, puis regagna la maison familiale en traîneau. Pendant deux hivers et un été, je fus donc séparé de mon père qui continuait à naviguer. Mais le 10 mars 1857, je refis avec ma mère le trajet L’lslet-Lévis en traîneau, puis celui de Lévis-Boston en train pour rejoindre mon père qui, entretemps, était devenu l’unique propriétaire du Zillah, lequel s’apprêtait à appareiller pour la Trinité. Notre voyage vers Port of Spain se fit sans incident, si ce n’est la chaleur oppressante. Je me souviens encore du pilote qui guida notre bateau dans la rade de Port of Spain. C’était un Espagnol, grand, beau, très foncé et qui me semblait presque sauvage. Nu-pieds, il semblait n’avoir jamais porté de chaussures et laissait traîner sa chemise par-dessus son pantalon. De Port of Spain nous sommes revenus vers les îles Turks où nous attendait un chargement de sel. C’est au cours de ce voyage que j’ai aperçu pour la première fois des poissons volants, qui s’élancent hors de l’eau en groupes de dix ou douze et atteignent des hauteurs de dix, quinze ou vingt pieds. On me dit même que certains de ces poissons pouvaient monter à quarante pieds dans les airs et franchir, hors de l’eau, des distances de trois cents pieds. Pendant qu’on chargeait le Zillah, aux îles Turks, mon père me fit visiter les bassins salins. Il s’agissait tout simplement de cavernes où l’eau de mer était enfermée jusqu’à ce qu’elle s’évapore pour laisser une croûte de sel que l’on recueillait ensuite à la pelle. C’est aussi aux îles Turks que je reçus en cadeau de mon père un petit singe qui devait par la suite devenir la hantise de l’équipage à cause de sa tendance à tout chaparder. Dès notre retour à Boston, mon père eut vite fait de reprendre son cadeau et d’en disposer auprès du propriétaire d’un orgue de Barbarie. Ma peine fut effacée par le spectacle du 4 juillet, que je voyais pour la première fois. Au cours des festivités, trois ballons furent lâchés, dont un portait deux hommes à son bord. Le journal de ma mère souligne que je fus ramené à bord particulièrement II • L'école de la mer 13 fatigué ce soir-là, ayant assisté aux feux d’artifice qui duraient toute la journée et une partie de la soirée. À la fin de juillet, le Zillah mit le cap sur Montrénl, emportant une cargaison de résine à son bord. Après un voyage remarquablement long, ma mère et moi fûmes déposés à L’Islet, mon père continuant vers Montréal. C’était la fin de la première partie de ma vie de marin. J’avais alors cinq ans et neuf mois. Les deux années suivantes, je devais rester à la maison. Après ce que je venais de vivre, la vie m’y semblait ennuyeuse, et je n’en ai pas gardé un souvenir très précis. À la fin de l’été de 1859, je fus confié aux frères des Écoles chrétiennes, à L’Islet, où je devins pensionnaire le 1er septembre. Le directeur de l’institution, le frère Jean Chrysostome, avait été mis au courant de ma vocation de marin et, au cours des quelques années qui suivirent, il mit un soin particulier à m’apprendre la géographie. C’est à lui que je dois la seule instruction que je reçus, exception faite des livres que je lirais plus tard. Je n’ai pas laissé là le souvenir d’un écolier particulièrement brillant ni particulièrement intéressé. Je préférais de loin flâner sur la plage avec mon frère Alfred, plus jeune de deux ans. Un bon matin, lui et moi eûmes l’idée de mettre à l’eau une vieille charrette à foin après en avoir retiré les roues. Notre radeau improvisé venait à peine d’être lancé que la marée descendante nous poussa vers la haute mer. Après notre sauvetage, deux bonnes heures plus tard, on nous administra une sévère correction. La leçon eut cependant un effet relatif puisque peu de temps après nous traversions le fleuve, large de trois milles en face de L’Islet, à la rame, pour ne revenir que tard le soir, complètement détrempés. Malgré l’inévitable remontrance que cette nouvelle escapade avait entraînée, ce ne devait pas être la fin de nos aventures de jeunes marins. Le frère Jean Chrysostome, pour sa part, eut plus de succès à me corriger de l’envie de fumer. Après avoir été pris en flagrant délit de « chiquage » de tabac, je fus renvoyé à la maison avec un écriteau autour du cou qui me désignait sous le nom d’« apprenti chiqueur ». Après une deuxième raclée infligée par ma mère (le frère l’avait précédée), j’ai dû me coucher sans souper. Depuis cette journée mémorable, je n’ai jamais touché au tabac, sous quelque forme que ce soit. Durant mes vacances d’été, en 1860, mon père m’amena avec mon frère à Baie Saint-Paul, de l’autre côté du fleuve, où il allait négocier l’achat d’un nouveau brick. À notre retour, nous avons pu apercevoir le 14 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Great Eastern, qui était alors le plus gros et le plus beau navire du monde. Il ramenait en Angleterre le prince de Galles, le futur roi Édouard VII. L’impression que causa sur nos jeunes yeux l’énorme vaisseau noir et rouge avec ses cinq cheminées crachant une fumée noire, ses aubes et son hélice battant l’eau et ses voiles cambrées par le vent, fut considérable. Le Great Eastern, qui était alors considéré comme l’une des sept merveilles du monde, mesurait 692 pieds de long et 83 pieds de large, avec un déplacement d’eau de 22 800 tonnes. Ses roues à aubes pouvaient développer 5 000 chevaux-vapeur et ses moteurs à hélice 6 000. Il était l’œuvre d’Isambard Brunel, le plus grand ingénieur maritime de sa génération. Construit en 1858 à Millwall, ce bateau allait demeurer le géant des mers durant quarante ans. Après avoir servi à installer le premier câble sous-marin entre l’Irlande et Terre-Neuve, l’Eastern allait être tour à tour paquebot, navire de guerre, caboteur et musée flottant. Il fut finalement désarmé et amené à Liverpool où j’assistai, en 1888, à sa démolition. III La construction de notre premier bateau D epuis des années, mon père rêvait de dessiner et de construire son propre bateau. Le Zillah avait été vendu avant 1858 et quand nous nous sommes rendus, en 1860, à Baie Saint-Paul, les négociations de mon père en vue de l’achat d’un nouveau navire n’aboutissaient toujours pas. Il continuait donc à mener les bateaux neufs des grands constructeurs québécois vers l’Angleterre où ils étaient vendus. Ainsi, en 1860, il conduisait le Teviotdale, de P. V. Valin, vers la Grande-Bretagne puis, au printemps de 1862, le Clydesdale, de J. E. Gingras, qui était le plus gros navire lancé à Québec cette année-là. En 1864, encore une fois pour le compte de Valin, l’un des principaux constructeurs maritimes de cette époque, il menait l’Angélique jusqu’à un acheteur britannique. L’année 1864 a été une année faste dans les annales de la construction navale à Québec puisqu’on lança 75 navires, ce qui ne s’était pas vu depuis 1853, alors qu’on en avait construit 79. Les bateaux construits en 1864 étaient cependant de dimensions plus considérables que ceux de 1853. À partir de ce sommet de 1864, les lancements allaient cependant aller en diminuant : 59 navires en 1865, 62 en 1866, 41 en 1867 ; après, le nombre de lancements ne devait plus jamais atteindre la quarantaine. Cette activité fébrile des chantiers navals et le commandement de la rapide Angélique convainquirent mon père de se lancer dans la construction de son propre navire. Il y avait déjà longtemps qu’il souhaitait gagner sa vie sur son bateau plutôt que d’aller constamment vendre ceux des autres en Angleterre ou en Écosse. 15 16 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Il arriva aussi que lors de la traversée de l’Angélique, l’un des passagers se trouvait être le dessinateur et chef des chantiers Valin, P. G. Labbé, qui devait plus tard construire ses propres navires. Au cours du voyage, l’expert aida mon père à préciser les plans de son futur bateau et en dessina plus tard les plans définitifs. Aussitôt cette entreprise amorcée, nous n’allions pas tarder à être mis à contribution. Durant tout l’été, avec l’aide de mes frères, j’ai dû ratisser les hangars des environs pour y recueillir des montagnes de vieux cordages. Il nous fallait ensuite transformer ces cordages en étoupe, matériau indispensable à la construction des navires de bois. Coincée entre les planches, cette filasse garantissait en effet l’étanchéité de la coque du navire. La meilleure source de cette étoupe était les gros câbles de chanvre goudronnés qui bordaient les voiles. À partir de ces cordages, dont la circonférence atteignait cinq pouces, il nous fallait couper des bouts de quatre pouces de long, les tremper dans l’eau afin de les ramollir, puis les démêler jusqu’à ce qu’on obtienne de minces morceaux de fil. Ces fils étaient ensuite séchés au soleil puis remisés jusqu’au calfatage du navire. À l’automne de 1864, je ne fréquentais plus l’école que de façon intermittente. En plus de la fabrication de l’étoupe, on m’avait confié, à 12 ans, le transport du bois nécessaire à la construction du bateau. À partir de moules représentant chacune des parties de la charpente du vaisseau, mon père et son frère Jean-Baptiste choisissaient, dans les forêts avoisinantes, les arbres dont ils auraient besoin. Il m’appartenait donc de sortir le bois et de ramener, dans le même traîneau à cheval, un nouveau lot de moules, qui étaient confectionnés à partir d’un bois malléable auquel on pouvait imprimer les angles et les courbures souhaités. La coupe du bois commençait à l’automne, immédiatement après la première neige. Après la grand-messe du dimanche, le crieur du village informait les habitants que le capitaine Thomas Bernier avait entrepris la construction d’un navire et les invitait à entrer en contact avec lui s’ils étaient disposés à vendre du bois. On s’adressait en particulier à ces propriétaires de concessions qui auraient sur leurs terres des arbres courbés, indispensables à la fabrication de certains morceaux. Diverses essences de bois entraient dans la construction d’un bateau. Ainsi, le bouleau servait à construire la structure, par-dessus la quille, qui soutenait la carlingue, et une partie de la quille elle-même ; le sapin, lui, III • La construction de notre premier bateau 17 était employé dans la partie supérieure de la coque et dans les « genoux » qui maintenaient les barrots soutenant le pont ; plusieurs des espars, comme le grand mât et les vergues, étaient aussi fabriqués à partir du sapin. Toutes les espèces de bois employées étaient coupées durant le dernier quartier de la lune parce que la sève y est alors plus proche de l’écorce. On obtenait ainsi un bois plus léger et qui pourrissait moins rapidement. Le travail se poursuivit tout l’hiver dans le chantier improvisé qui avait été installé sur la plage en face de chez mon oncle. C’est là qu’on avait érigé la quille, façonnée à partir de deux morceaux de chêne du Michigan, longs de trente-cinq pieds chacun, et qu’on avait emmenés de Québec. Entre d’épisodiques présences en classe, je continuais pour ma part à fournir aux constructeurs de l’étoupe ainsi que les chevilles de bois, confectionnées à partir d’orme séché, qui servaient à unir les membres de la structure et à fixer les planches à la structure. Ces chevilles mesuraient de trente à trente-six pouces en longueur et avaient une épaisseur d’un demi-pouce. On les martelle dans des trous dont le diamètre est plus petit d’un huitième de pouce. Les extrémités en sont ensuite fendues pour qu’on puisse y enfoncer des coins. Au printemps, mon père multiplia ses voyages à Québec et m’emmenait parfois avec lui. On y achetait certains autres morceaux de bois : du chêne pour la carlingue, pour les barrots, pour l’étrave, pour l’étambot ; du pin pour les mâts, pour la proue ; du pin blanc pour les ponts ; du bouleau et de l’orme pour les planches submergées. Ces pièces de bois étaient choisies à l’intérieur d’estacades dans les anses de Québec, puis on les attachait au moyen de chaînes pour les remorquer jusqu’à L’Islet où elles étaient finalement sciées. On continua ainsi tout le printemps et l’été. Au milieu de l’été, on put compter sur l’aide de Labbé qui, après avoir dirigé la construction d’autres bateaux pour Valin, passa l’année à conseiller mon père. À cette époque je passais tout mon temps sur le chantier et j’en étais enchanté. Il ne m’effleura cependant pas l’esprit à ce moment qu’un jour je pourrais prendre le commandement de ce navire et que je deviendrais moi-même plus tard un expert dans la construction navale. À la fin de l’hiver suivant, nous en étions aux retouches finales. En avril, un chemin de lancement était emprunté au chantier de Valin. Au début du mois de mai, on procéda à la bénédiction du navire qui fut 18 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur aspergé d’eau bénite par le curé de la paroisse. Puis, au matin de la première marée haute du mois, tout le village assista au lancement du navire, qui, surmonté d’oripeaux, entreprit une glissade majestueuse vers le fleuve. C’est ma mère qui, brisant une bouteille de porto sur la proue du navire, lui donna le nom de Saint-Joseph. Mes parents avaient choisi ce nom parce qu’ils avaient décidé que j’assumerais moi-même un jour le commandement du navire et aussi parce que mon père nourrissait pour ce saint une dévotion qui lui avait été inspirée par un incident survenu une dizaine d’années plus tôt. En examinant, sur une plage de l’île Miquelon, l’épave d’un vieux navire breton, mon père avait remarqué une pièce de bois enfoncée dans la proue dans le but apparent de boucher une voie d’eau. Quand il retira le morceau de bois, une statue de saint Joseph en porcelaine tomba à ses pieds. Il devait par la suite transporter cette petite statue avec lui lors de tous ses voyages et, à sa retraite, me la confia. Comme lui je la transporte partout en mer. Elle occupa longtemps la place d’honneur dans la cabine du Saint-Joseph. Le Saint-Joseph mesurait 98 pieds de long, 28 pieds de large, tirait 13 pieds de profondeur et jaugeait 218 tonnes. Construit en fonction de la vitesse et de la robustesse, il se distinguait par une mâture particulièrement élevée. C’est ainsi que le mât de misaine, le mât de flèche et le grand mât dépassaient les cent pieds de hauteur. Grâce à sa vaste voilure, le navire pouvait maintenir une bonne vitesse même par vent léger. Je n’ai d’ailleurs jamais entendu dire que le Saint-Joseph ait été dépassé dans ces conditions ; il n’était pas rare qu’il fasse ses dix nœuds à l’heure, en moyenne, durant vingt-quatre heures. Le navire avait aussi le mérite de bien résister au roulis et de bien se comporter, même en grosse mer. Après son lancement, le Saint-Joseph fut remorqué à Québec où l’on compléta son gréement, dans la rivière Saint-Charles. Les mâts de flèche et les espars avaient été couchés sur le pont. Ils étaient l’œuvre de Narcisse Paradis, mon oncle, dont l’habileté en ce domaine était reconnue depuis longtemps et qui était descendu à L’Islet pour nous aider, au printemps. Valin, auquel mon père et mon oncle avaient commandé de nombreux bateaux, prêta aussi son concours en permettant à certains de ses meilleurs ouvriers de venir nous aider, dont le dessinateur Labbé, Paradis et Louis Roberge, experts en calfatage, ainsi que plusieurs autres. III • La construction de notre premier bateau 19 C’est mon père qui gréa le Saint-Joseph en brigantin, avec des voiles de toile de chanvre, tâche qui fut complétée après un peu moins de trois mois et à laquelle je prêtai mon modeste concours. Le 28 juillet, le navire subit avec succès l’inspection du service des douanes et il fut dûment enregistré. Le 8 juillet 1866, à l’aube, le SaintJoseph contournait la pointe de Lévis et mettait le cap sur l’Irlande. Avec à son bord un mousse du nom de Joseph Bernier. IV L’apprentissage I l n’était pas rare, à cette époque, qu’un garçon de 14 ans entreprenne son apprentissage en mer. Il lui fallait cependant une santé et une détermination à tous crins pour réussir dans cette vie. J’en étais heureusement bien pourvu et je ne ressentais que de l’enthousiasme en entreprenant ce premier voyage. L’équipage du Saint-Joseph se résumait alors à huit hommes : le capitaine, deux officiers, le cuisinier, trois matelots et le mousse. Le capitaine possédait sa cabine, de même que son second. L’autre officier et le cuistot en partageaient une autre. Ces trois cabines étaient situées derrière le grand mât. Les matelots, eux, étaient logés devant le mât de misaine, dans le gaillard. Habituellement, le mousse était également installé dans le gaillard, mais pour ce voyage inaugural mon père, qui désirait m’avoir à l’œil, m’improvisa une couchette près de la cabine des officiers. Cela devait s’avérer la seule concession faite à ma condition de fils du capitaine. Affecté au quart du second, j’étais chargé d’exécuter les tâches domestiques et les travaux secondaires. En bref, j’étais à la merci des désirs du capitaine, de ses officiers, du cuisinier et des matelots qui, tous, s’attendaient à la plus prompte obéissance. Cela ne m’empêcha pas d’apprendre les rudiments de la navigation et de prendre à l’occasion la roue du bateau. J’appris ainsi de mon père comment faire des nœuds, lire le compas, déterminer la position du navire à partir du soleil, et beaucoup d’autres choses qui m’étaient inculquées, occasionnellement, par la méthode éprouvée de la taloche. 21 22 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Après ce premier voyage, je fus relégué au gaillard, où la vie devait s’avérer encore plus dure, les hommes exprimant leur ressentiment contre le capitaine sur ma personne. Plus que jamais j’étais soumis au moindre caprice de l’équipage. Je devais m’élancer dans la mâture dès qu’une garcette se libérait, aider à carguer les voiles, nettoyer la cabine, porter l’eau et le bois à la cuisine, aider à préparer les repas, puis les distribuer aux hommes. En plus d’aider dans les grandes tâches, j’avais donc la responsabilité des petites. Au cours de cet apprentissage, je devais souffrir souvent de la faim. Un jeune homme de quinze ou seize ans travaillant au grand air toute la journée ressent un appétit vorace, que ne calmait surtout pas la distribution de la nourriture aux autres, la tradition voulant alors que le chef des matelots mange en premier lieu, et selon son appétit. Il était ensuite imité par les autres hommes. Le mousse, lui, devait se contenter de ce qui restait, ce qui était la plupart du temps très insuffisant. La seule solution était alors d’amadouer le cuisinier en accomplissant son travail pendant qu’il dormait ou de dérober à la cargaison la farine ou le sucre qu’il aurait avariés. Ces expéditions se terminaient souvent par un bon coup de pied du capitaine ou d’un officier, exercice que répétait habituellement le cuisinier pour couronner l’insuccès de la mission. Les épreuves ne manquaient pas en cette époque des bateaux de bois et des hommes de fer. Je me souviens fort bien de ces nuits passées à guetter, sur le pont, pendant que l’équipage s’amusait à terre. De même que j’ai toujours en mémoire les innombrables seaux d’eau, tirés de la mer, pour astiquer le pont et les commandements intempestifs qu’on m’adressait à toute heure du jour et de la nuit. Cette corvée était rémunérée au taux de 8 $ par mois… payables à la mère. Ce salaire me revenait immanquablement sous la forme des vêtements de chanvre que ma mère me confectionnait, d’un matelas fourré de foin et d’une catalogne. J’étais, malgré tout, content de mon sort : je visitais le monde, j’apprenais la navigation et je menais une vie active en plein air. Au cours de mon premier voyage, j’entrepris de consigner mes réflexions et mes gestes dans le journal qu’avait commencé ma mère, pratique à laquelle je resterai fidèle au cours de mes voyages subséquents et dont je me félicite aujourd’hui, soixante ans plus tard. IV • L'apprentissage 23 Cela me fait d’ailleurs un étrange effet de relire aujourd’hui mes premières impressions de marin : mon chagrin en voyant disparaître pour la première fois notre maison de L’Islet, mon émerveillement devant les cormorans, puis les dauphins des grands bancs de Terre-Neuve ; ma première expérience à la roue du navire ne mérite que deux lignes, éclipsée par les quelques sous que m’avait donnés le second pour laver ses vêtements, les moments de solitude et d’ennui, les pensées mélancoliques pour « ma petite Rose ». Mais le principal sujet de cette chronique devait être le mal de mer. Déjà éprouvante pour le passager d’un navire, cette maladie est un véritable cauchemar pour celui qui doit continuer à travailler dans cet état. Les premiers symptômes du mal se révélèrent à la sortie de l’embouchure du Saint-Laurent, où nous attendait un premier grain. Je m’estimais trop malade pour travailler, mais le capitaine ne vit pas la chose du même œil. Et il appliqua un traitement radical de son cru. Selon sa théorie personnelle, il suffisait pour guérir du mal de mer de rendre le patient tellement malade que les nausées subséquentes sembleraient bénignes. Je fus donc attaché au guindeau du gaillard pour goûter davantage au roulis et au tangage. Chaque fois que le navire plongeait au creux d’une vague, les embruns me fouettaient le visage. Je ne fus libéré que deux heures plus tard avec l’ordre de terminer mon quart avant de regagner ma couchette. Tout énergique qu’il fût, le traitement s’avéra pourtant tout à fait inefficace. À peine quelques jours plus tard, alors que je grimpais dans le mât de misaine pour y larguer un ris, à l’aube, je sentis revenir le mal de mer. Debout sur une enfléchure, un bras autour d’une vergue, l’autre cherchant la voile, je me demandais s’il ne valait pas mieux me laisser tomber à l’eau. Finalement revenu sur le pont, je me dirigeai aussitôt vers ma « paillasse ». Loin d’être émus par ma pâleur, les hommes de l’équipage en conçurent au contraire une vive hilarité qu’ils ne purent calmer qu’en me renvoyant dans la mâture. Je survécus cependant au mal de mer et surtout à ses remèdes, et après ce premier voyage, ne ressentis que très rarement une indisposition en mer. Quinze jours après notre sortie du golfe, nous apercevions les côtes de l’Irlande et nous dirigions vers l’embouchure de la rivière Killalah, avec l’aide d’un pêcheur irlandais qui nous servit de pilote. Je me souviens d’avoir été frappé par l’aspect miséreux de ces pêcheurs ; ils étaient vêtus de haillons et portaient sur la tête des bonnets rouges qui rappelaient nos tuques. 24 Les Mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur Le village de Killalah était petit, dominé par une vénérable église dont le toit de chaume était largement recouvert de mousse. Les chaumières étaient pauvres et souillées par la tourbe qu’on brûlait dans les cheminées. Il nous fallut attendre huit jours dans la baie de Killalah la marée montante qui nous permit de remonter la rivière. Deux fois, en entrant dans la rivière, nous avons touché le fond, mais nous sommes finalement parvenus à Ballina, dix milles en amont. Notre arrivée fut saluée avec tapage, notre navire étant le plus gros à remonter aussi loin. Le dimanche l’équipage se rendit à la messe à la cathédrale où je fus étonné de voir qu’il n’y avait presque pas d’hommes. Bien que je n’aie pas compris un mot de ce qu’il disait, le prédicateur me semblait éloquent, ce qui fut confirmé par les nombreuses femmes qui sanglotaient en se tordant les mains durant son sermon. À midi, le propriétaire de la cargaison que nous devions ramener vint inviter mon père à une quelconque célébration. Comme l’homme était accompagné de ses deux fils, je fus aussi inclus dans le groupe. Le marchand semblait être le personnage le plus important du village et vivait dans une immense maison entourée de boisés. Le souper avait rassemblé un aréopage impressionnant : l’évêque de Sligo, trois prêtres et plusieurs maires. Le repas me sembla interminable et fut prolongé par les récits animés que les hommes échangèrent, des heures durant, au salon. La verve des narrateurs était alimentée par de généreux renforts d’un punch qui était lui-même occasionnellement ragaillardi par l’addition de cruches de whisky chaud. Jamais je n’avais vu d’évêque ou de prêtres aussi joyeux, ni autant d’alcool. La seule vapeur qui s’échappait des cruches quand on les manipulait me faisait tourner la tête. Il était passé minuit quand on nous ramena finalement au bateau. À l’aube du 13 septembre, nous mettions la voile pour Québec. On nous avait demandé d’embarquer un passager, que l’on attendit en vain. Il devait cependant rejoindre le navire en course, grâce à une chaloupe à six rames. Le retard de l’homme s’expliqua alors de lui-même, car il était évident qu’il avait éprouvé quelque difficulté à s’extraire des vignes du seigneur. Il monta à bord difficilement, puis gagna immédiatement sa chambre. Il m’incomba naturellement de m’occuper de l’individu qui n’avait apporté avec lui aucune provision pour le voyage. Durant la première semaine, cela ne devait pas s’avérer trop embêtant puisque notre passager fut entièrement absorbé par le delirium tremens. On avait IV • L'apprentissage 25 l’impression que tous les serpents chassés de l’Irlande par saint Patrice avaient trouvé refuge dans sa cabine. Le voyage du retour s’effectua à travers un mauvais temps persistant. D’abord une série de fortes bourrasques, puis une formidable tempête du sud-ouest qui, un moment, nous fit faire douze nœuds sans voiles. C’était ma première tempête et j’observais avec intérêt la réduction graduelle de la voilure, qui demandait des heures de travail difficile, la prise en charge de la roue par le capitaine, le filin de secours tendu au milieu du pont, le vent qui hurlait dans le gréement et les montagnes d’eau qui s’écrasaient sur le pont. La tempête nous poussa à une soixantaine de milles des côtes du Groenland, où le navire affronta une mer de glace. Bien avant la fin de cette tempête, je n’avais plus de vêtements secs. Plus tard, nous devions apprendre que plusieurs navires avaient péri au cours de cette tempête, dont le steamer Queen Victoria, du gouvernement canadien. Ce fut donc pour nous un grand réconfort de faire notre entrée dans le Saint-Laurent, où nous avons dépassé un grand nombre de navires, dont un qui portait le nom amusant de Les dix sœurs de New Carleton. Le 26 octobre, nous jetions l’ancre au large de L’Islet. C’est mon frère Alfred qui vint à notre rencontre, en chaloupe. Tout le monde allait bien, nous dit-il, et en particulier Rose Caron qui était très excitée d’apprendre mon retour. Quand j’arrivai au quai, tous mes compagnons étaient là pour m’accueillir, à l’exception de mon ami Édouard Adam – il s’était noyé durant mon absence. Il fallait ensuite continuer vers Québec pour y décharger notre cargaison. Nous y fûmes suivis par l’Augustina, que commandait mon cousin Hubert Bernier. Durant la matinée du 14 octobre, alors que nous étions ancrés à Pointe-à-Carcy, mon attention fut attirée par une colonne de fumée qui semblait s’élever du quartier Saint-Roch, dans la basse ville. Mon oncle, Narcisse Paradis, habitait ce quartier et je décidai de me rendre sur place. À mesure que j’approchais, l’ampleur du sinistre se révélait. C’était le Grand Feu de 1866, qui détruisit 2 129 maisons à Québec. Et quand j’atteignis la maison de mon oncle, je le trouvai avec sa famille en train de transporter leurs effets personnels jusqu’au Carré Jacques-Cartier. Leurs efforts, auxquels je prêtai mon concours, devaient s’avérer vains, le feu atteignant leur maison, puis tous les objets entassés au Carré Jacques-Cartier. J’y laissai moi-même mes vêtements du dimanche, lourde perte pour un mousse de 15 ans.