Méditerranée : les perspectives du Plan bleu pour l

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Méditerranée : les perspectives du Plan bleu pour l
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Méditerranée : les perspectives du Plan bleu
pour l’environnement et le développement
COMPTE RENDU
DE LA TABLE RONDE DU 17 JANVIER 2006
Guillaume Benoit, ingénieur et spécialiste de l’aménagement du territoire, est directeur du Plan bleu
depuis 1998. Il a dirigé avec Aline Comeau le rapport Méditerranée : les perspectives du Plan bleu sur
l’environnement et le développement (La Tour d’Aigues : L’Aube, 2005, 432 p.)
Comme y insiste Hugues de Jouvenel en
introduction, la Méditerranée, région au passé
d’une richesse extrême, est aujourd’hui marquée
par des tensions et des fractures importantes, ne
fût-ce qu’en matière économique et environnementale. Les tendances actuelles sont-elles tenables
à moyen et long termes ? C’est à cette question et à
réfléchir aux moyens d’action possibles que se
consacre le Plan bleu depuis sa création à la fin des
années 1970. À l’occasion de la sortie – en français
et en anglais – du dernier rapport du Plan bleu,
Méditerranée : les perspectives du Plan bleu sur
l’environnement et le développement, le groupe
Futuribles a donc invité Guillaume Benoit, afin
qu’il en brosse les grandes lignes, concernant les
évolutions à l’œuvre en Méditerranée et le tableau
que l’on peut en dresser à l’horizon 2025.
Ce second grand rapport du Plan Bleu fait suite au
précédent, Le Plan bleu, avenirs du Bassin
méditerranéen qui, en 1989, envisageait cinq
scénarios alternatifs aux horizons 2000 et 2025. Le
présent ouvrage s’attache à dresser un constat des
évolutions passées et de la situation actuelle, puis à
explorer des avenirs possibles pour la région. Cette
exploration du futur s’appuie sur un seul « scénario
tendanciel de base » avec 2025 pour horizon. Elle
est déclinée, en s’appuyant sur des hypothèses
sectorielles et détaillées, sur six enjeux
stratégiques : l’eau, l’énergie, les transports, les
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
espaces urbains, l’espace rural, le littoral. Dans
chacun de ces six chapitres, le rapport rend compte
ensuite d’un « scénario alternatif » et met l’accent
sur quelques-unes des actions qui pourraient
permettre d’avoir un effet déclencheur pour
changer des trajectoires de développement qui
n’ont rien d’inéluctable. L’objectif de l’ouvrage est
à la fois une alerte sur le futur, en termes de
dégradations environnementales, de fractures
internes et de fractures Nord/Sud, et une invitation
à l’action.
Guillaume Benoit rappelle que le Plan bleu,
observatoire méditerranéen de l’environnement et
du développement durable, est un centre d’activités
régionales du Programme des Nations unies pour
l’environnement / Plan d’action pour la
Méditerranée (PNUE / PAM) créé, financé et piloté
par les 21 pays riverains de la Méditerranée et par
la Commission européenne. Son objectif a été
défini à Split en 1977. Le Plan bleu est le principal
centre support de la Commission méditerranéenne
de développement durable créée en 1996 suite à la
conférence de Rio.
Quelques caractéristiques de la Méditerranée
Guillaume Benoit passe en revue plusieurs chiffres
clés de la région méditerranéenne. Il rappelle ainsi
que les 22 pays et territoires du Bassin (y compris,
donc, la Palestine) représentent en 2000 427
1
millions d’habitants, soit 7 % de la population
mondiale, 13% du PIB mondial, 60% de la
population « pauvre » en eau et 32 % du tourisme
international. Mer d’importance stratégique (25 %
du trafic mondial d’hydrocarbures y transitent), la
Méditerranée concentre 30 % du fret maritime
planétaire.
Les spécificités multiples, qu’elles soient
culturelles, géographiques ou climatiques, font de
la Méditerranée une « écorégion ». C’est l’un des
plus grands centres mondiaux de la biodiversité –
terrestre et maritime. En Méditerranée vivent 10 %
des espèces connues de végétaux supérieurs de
notre biosphère. Fernand Braudel caractérisait cette
région fragmentée comme « un espace dévoré par
la montagne ». Il s’agit d’une zone qui comporte
peu de grands fleuves, et dont le littoral s’étend sur
une longueur de 46 000 kilomètres.
L’intervenant insiste sur le fait que les savoir-faire,
les paysages anthropisés, le patrimoine culturel, les
régimes alimentaires, les modes de vie et la forte
solidarité des familles et groupes, en font une
région unique. C’est une des régions du monde les
plus anciennement humanisée.
Celle-ci doit cependant faire face à plusieurs
handicaps. Le stress hydrique, qui se manifeste par
la sécheresse estivale et l’aridité au Sud, est l’une
des contraintes majeures. Tout aussi préoccupants
sont les risques naturels : séismes, sécheresses,
incendies, inondations et volcanisme menacent la
région.
Guillaume Benoit évoque également l’interdépendance forte et croissante entre l’Europe et le
sud et l’est de la Méditerranée, que ce soit en
termes d’économie, de commerce, de personnes ou
d’environnement. À considérer par exemple les
exportations du Maghreb vers l’Europe (c’est
moins vrai pour le Machrek), on est tenté, selon
l’orateur, de parler d’une véritable « communauté
de destin ». À cet égard, il remarque que la
frontière réelle n’est pas tant la Méditerranée que le
Sahara. Les chiffres des migrations, du tourisme et
des flux financiers confortent cette impression
d’interdépendance.
Les défis de la Méditerranée
Plusieurs défis se présentent aujourd’hui à la
région. Ils sont parfois plus sensibles qu’ils
n’étaient à l’époque du précédent rapport du Plan
bleu. L’un des problèmes les plus frappants, note
G. Benoit, est la dégradation de l’environnement.
Les coûts induits sont considérables. On déplore
aussi une vulnérabilité croissante aux risques
naturels. Le recul du lien entre les sociétés
méditerranéennes et leur environnement en est
l’une des causes.
La région a par ailleurs abrité et abrite encore des
conflits récurrents, lesquels auraient fait environ
500 000 victimes en 20 ans. L’intervenant cite pour
mémoire le pourcentage du produit intérieur brut
que représentent les dépenses militaires sur la rive
est de la Méditerranée : 5,9 %, contre 2,4 % en
moyenne mondiale.
Au plan économique, la fracture Nord/Sud
demeure importante. Si l’intégration à l’Union
européenne de plusieurs pays (Grèce, Espagne et
plus récemment Slovénie, Chypre et Malte) a
conduit à un rapprochement des revenus avec les
pays méditerranéens fondateurs (France, Italie), les
écarts de revenus en parité de pouvoir d’achat entre
2
les deux rives se sont globalement maintenus et
font de la région une des principales zones de
fracture Nord/Sud de la planète. Les performances
diffèrent cependant selon les pays : la Turquie et la
Tunisie ont progressé davantage que l’Egypte ou le
Maroc et surtout l’Algérie.
Par ailleurs, G. Benoit rappelle que les croissances
économiques sont faibles en Méditerranée, sur les
deux rives. Une des causes avancées est le
caractère encore trop fortement rentier et minier de
l’économie méditerranéenne (rentes foncières,
énergétiques, commerciales, immobilières et
touristiques). Les dépenses en R&D sont modiques
au Nord comme au Sud par rapport aux niveaux de
PIB.
Guillaume Benoit relate les progrès sociaux qui ont
eu lieu au sud et à l’est, concernant la baisse de la
mortalité infantile, l’espérance de vie, l’éducation
primaire et l’accès à l’eau, par exemple. Si la
pauvreté absolue est faible, la pauvreté relative,
elle, est non négligeable et persiste (ainsi, 44 % des
Égyptiens vivent avec moins de 2 dollars US pas
jour). D’autres retards subsistent, par exemple
concernant l’accès à Internet, la participation des
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
femmes, l’illettrisme rural, l’accès à l’assainissement.
Un autre problème socio-économique de taille
affecte la Méditerranée sur les deux rives : le
niveau de chômage très élevé des jeunes.
Lorsque l’on compare le premier rapport du Plan
bleu de 1989 avec le nouveau document, il apparaît
que la Méditerranée est pour l’essentiel restée dans
un scénario tendanciel caractérisé par une faible
intégration entre environnement et développement,
par une faible coopération Sud/Sud et Nord/Sud
ainsi que par des performances économiques et
environnementales médiocres. Toutefois, G. Benoit
remarque que plusieurs évolutions sont conformes
aux scénarios alternatifs élaborés en 1989 : la
société civile est plus active en matière
environnementale ; des politiques d’environnement
ont été initiées dans tous les pays et ont parfois
porté leurs fruits (en Tunisie notamment), des
exemples de solutions adaptées aux spécificités
locales peuvent être cités, même si ceux-ci
demeurent encore beaucoup trop ponctuels. Par
ailleurs, l’intégration des pays candidats dans
l’Union européenne fut une réussite, et l’on a pu
assister en 1995 au début d’un partenariat EuropeMéditerranée. Le changement le plus important,
qui est aussi la principale surprise de ces vingt
dernières années, a été une baisse de la fécondité
au sud et à l’est (du Maroc à la Turquie) encore
plus forte qu’imaginée dans les scénarios
alternatifs. Elle conduit à une convergence rapide
des taux entre les deux rives.
Hypothèses et risques du scénario de base 2025
Guillaume Benoit retrace les hypothèses retenues
pour le scénario tendanciel de l’exercice à
l’horizon 2025. En termes climatiques, il est posé
que bien que le réchauffement sera inférieur à 1°C,
des événements climatiques extrêmes surviendront
plus fréquemment. Au plan démographique, la
Méditerranée verra, selon les hypothèses choisies,
un accroissement de sa population de 96 millions
de personnes (dont 92 millions au sud et à l’est).
Au nord, on assistera à un vieillissement accéléré.
Le sud et l’est seront de leur côté confrontés à une
très forte demande d’emploi (+ 34 millions en 20
ans), ce qui fera du chômage, déjà important
aujourd’hui, l’un des défis majeurs à relever.
L’hypothèse est faite, en outre, que le nombre de
touristes (internationaux et nationaux) augmentera
de 273 millions d’ici 20 ans. Au chapitre de la
mondialisation, de la coopération et de
l’intégration régionale, le scénario tendanciel fait
l’hypothèse d’une poursuite du libre échange, de
l’intégration des autres pays des Balkans et
probablement de la Turquie à l’Union européenne,
d’une faible coopération Nord/Sud et surtout
Sud/Sud ainsi que d’une faible intégration du
développement durable dans les politiques de
coopération.
Le scénario tendanciel retient aussi comme
hypothèse (très incertaine) une croissance moyenne
du produit intérieur brut de 2,7 % par an (contre
2,5% pour la période 1985-2000). Il retient aussi
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
comme hypothèse des politiques environnementales, qui demeurent principalement curatives
et continuent à se heurter à d’importantes
difficultés d’application. Dans un tel scénario, les
politiques économiques et sectorielles (énergie,
tourisme, transports,…) continuent à très peu
intégrer l’environnement et la durabilité.
Le risque le plus important de ce scénario est celui
d’une fracture sociale, économique et environnementale accrue entre le Nord et le Sud, du fait de
la différence de perspectives entre les sous-régions
du Bassin méditerranéen. L’évolution vers le
marché unique sur la rive Nord s’accompagne en
effet des puissants engagements liés à l’intégration
dans l’UE (pertes de souveraineté, fonds agricoles,
de cohésion, de développement régional, libre
circulation des personnes, directives environnementales) ce qui n’est pas le cas au Sud. Le risque
de fracture interne est tout aussi préoccupant. Les
économies rurales de nombreux pays en
développement sont fragiles face à la libéralisation
des échanges. Le scénario tendanciel annonce des
risques sérieux d’accentuation de la pauvreté rurale
et de la désertification. Il montre également une
urbanisation et une littoralisation croissantes. Avec
le développement des infrastructures de transports
et du tourisme, l’exode rural, la poussée urbaine et
l’évolution des modes de consommation, le cumul
des pressions sur les plaines côtières et les littoraux
sera considérable.
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Enfin, le scénario tendanciel envisage un
environnement gravement dégradé, de façon
largement irréversible, avec des répercussions
croissantes sur l’économie, sauf pour certains
territoires favorisés (centres urbains rénovés,
certaines destinations touristiques ayant su
maîtriser leur développement).
*
Guillaume Benoit aborde ensuite les six grands
enjeux de développement durable (les espaces
urbains, l’espace rural, l’eau, l’énergie, les
transports et le littoral) qui constituent l’essentiel
du rapport. Dans chaque problématique, le scénario
tendanciel s’appuie sur les tendances lourdes
identifiées, et sur certaines hypothèses. Des
exemples qui montrent que d’autres scénarios
possibles sont aussi présentés et un scénario
alternatif est proposé.
Dans le domaine de l’eau, les demandes ont doublé
depuis 1950 et les politiques restent dominées par
des approches par l’offre (barrages, transferts,
pompages) bien que les niveaux de surexploitation
sont déjà élevés dans plusieurs pays. À l’horizon
2025, les demandes devraient encore augmenter de
25 % au Sud et à l’Est alors que les ressources non
conventionnelles (réutilisations, dessalement) ne
représentent qu’un potentiel limité. Le scénario
annonce ainsi une forte montée des pressions sur
les ressources naturelles et des problèmes. Le
scénario alternatif appelle à un rééquilibrage des
politiques vers une gestion efficace et économe de
l’eau (passage à des politiques de « gestion de la
demande »)dont la mise en œuvre permettrait de
valoriser le gisement d’économie d’eau possible et
de stabiliser les demandes à leur niveau actuel).
L’exemple de la stratégie tunisienne d’économie
d’eau d’irrigation en montre la faisabilité.
Dans le domaine de l’énergie, les stratégies
actuelles ne donnent pas une grande priorité à la
sobriété énergétique et aux énergies renouvelables
qui ne représenteraient encore que 4 % du bilan
(énergie primaire) en 2025. Dans ce scénario la
demande en énergie augmenterait encore de 65%
d’ici 2025 (150 % au Sud et à l’Est), ce qui
annonce une forte croissance des risques
géopolitiques, socio-économiques et environnementaux. Le scénario alternatif parie sur un
changement radical des politiques pour donner
priorité à l’efficacité énergétique et aux énergies
renouvelables. Les avantages économiques,
environnementaux et géopolitiques qui en
résulteraient sont considérables.
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Les transports sont à l’origine d’un grand nombre
de nuisances, et la croissance des trafics est très
supérieure à celle de la démographie et de
l’économie. Le scénario tendanciel annonce une
forte montée des coûts environnementaux
(congestion,
pollutions,
bruit)
avec une
multiplication par 2,6 des trafics de fret terrestre.
Le scénario alternatif qui parie sur un trafic
inférieur de 8 % en 2025 et sur une répartition
modale plus favorable au rail et au maritime
permettrait des bénéfices spectaculaires en termes
de réduction des coûts et nuisances.
Les agglomérations du Sud et de l’Est disposent de
capacités encore très limitées et sont confrontées à
une croissance urbaine qui n’est pas accompagnée
d’une croissance économique comparable, avec
pour conséquence la multiplication de zones
d’habitat « informel ». Le scénario de base au Sud
annonce notamment une production de déchets qui
pourrait presque tripler et les problèmes de
congestion, de pollution de l’air et de santé
pourraient encore s’accroître avec la forte
croissance attendue du parc automobile. La
poursuite de l’étalement urbain qui a caractérisé la
période récente sur la rive Nord pourrait se
poursuivre sur les deux rives avec des
conséquences lourdes en termes de perte de terres
agricoles de qualité, de temps de déplacement, de
pollutions et de croissance de la vulnérabilité aux
risques. Le scénario alternatif invite à réinventer la
ville méditerranéenne, c’est-à-dire une ville mixte
et compacte valorisant son agriculture péri-urbaine.
Des exemples de renouvellement urbain montrent
la voie sur les deux rives.
Dans le domaine rural, les progrès agricoles ne
permettront pas une amélioration des taux
d’autosuffisance. Le principal risque est celui
d’une poursuite ou d’une aggravation de la
pauvreté et de la désertification au Sud et à l’Est et
de ses impacts directs et indirects : perte
irréversible de biodiversité et de capital productif,
comblement rapide des retenues des barrages,
exode rural sur les villes peu capables d’y faire
face avec une croissance des risques sociaux. Le
scénario alternatif parie sur la mise en place de
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
politiques de développement rural pour mettre à
niveau les services, diversifier l’économie et
assurer une gestion durable des ressources dans le
cadre d’approches participatives.
valorisant les spécificités
méditerranéennes.
et
la
diversité
Le scénario alternatif proposé est à la fois possible,
nécessaire et à double dividende (économique et
environnemental). Il suppose cependant d’importantes évolutions de politiques, le changement
principal
devant
être
l’intégration
de
l’environnement et de la durabilité dans l’ensemble
des politiques économiques et de coopération. Il
s’agit ainsi de passer de politiques environnementales curatives à des politiques préventives
de développement durable. L’évolution des
systèmes de prix pour les rendre favorables à la
durabilité (évolutions des subventions, taxes et
tarifications) en est l’une des conditions
fondamentales. Le renforcement des solidarités
Nord-Sud et le repositionnement du Partenariat sur
des objectifs concrets de développement durable en
sont une autre.
Pour le littoral enfin, le scénario tendanciel
annonce une saturation problématique de
nombreux espaces côtiers avec le bétonnage de
près de 50 % des côtes méditerranéennes et des
pertes de qualité territoriale. Le scénario alternatif
parie sur le renforcement des politiques littorales,
lequel pourrait être stimulé par l’adoption d’un
protocole méditerranéen pour la gestion durable du
littoral dans le cadre de la Convention de
Barcelone. Une telle adoption, qui serait une
première mondiale, fournirait un signe fort de la
volonté de changement. Le scénario alternatif parie
aussi sur une évolution des politiques touristiques
pour limiter les impacts négatifs générés par le
tourisme et faire de ce secteur un véritable vecteur
de développement littoral, urbain et rural durable,
*
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
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EXTRAIT DES DEBATS
Un participant remarque que la présentation qui est
faite des problèmes rencontrés par la Méditerranée
est, à certains égards, édulcorée. Peut-être,
convient-il, le rapport se montre-t-il moins
tempéré. Il importe cependant d’insister sur le fait
que la question de l’eau, notamment, est urgente.
Certains pays vivent actuellement sur de l’eau
fossile ; la Libye ou Chypre sont par exemple en
train d’assécher des ressources vieilles de dizaines
de milliers d’années. Cette eau non renouvelable
doit être envisagée différemment de l’eau
renouvelable. Un autre sujet qui mérite d’être
considéré est celui des migrations, qui exercent des
pressions incontestables dans la région. Enfin,
ajoute-t-il, la question des grandes catastrophes, si
elle est évoquée par le Plan bleu, n’est pourtant pas
vraiment intégrée à la réflexion prospective. Or, ne
serait-il pas nécessaire d’imaginer des scénarios qui
prennent en compte les catastrophes pour en
mesurer les impacts et pour réfléchir aux réponses
possibles ?
Guillaume Benoit signale que le rapport, plus
complet bien sûr que la présentation, n’ignore ni
n’occulte les problèmes urgents de la Méditerranée.
Il souligne d’ailleurs que, n’ayant pas eu à être
formellement approuvé, le rapport ne verse
aucunement dans la langue de bois. Les questions
de l’eau non renouvelable sont prises en compte
dans l’ouvrage. Au reste, même si les scénarios
n’ont pas intégré les catastrophes, les recommandations faites les considèrent. L’intervenant
note que, compte tenu du nombre d’accidents, du
trafic croissant et de l’âge de la flotte, on risque
incontestablement des catastrophes maritimes et
que la littoralisation renforce de facto la
vulnérabilité au risque de tsunami.
En réponse à une remarque disant que, pour
absorber la demande d’emploi des nouvelles
générations à venir, il faudrait une croissance de 7
ou 8 % (ce qui permet de mesurer l’ampleur de la
catastrophe annoncée), Guillaume Benoit insiste à
nouveau sur la nécessité que le partenariat
euroméditerranéen ne se résume pas au libreéchange mais joue un véritable rôle d’entraînement
pour mobiliser les acteurs et faire évoluer les
politiques et les comportements.
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Un membre de l’assistance suggère ensuite que le
Plan bleu pourrait aller plus loin vis-à-vis de deux
sujets : l’explosion de la demande d’électricité et le
secteur du transport.
Pourquoi, se demande quelqu’un, le Plan bleu ne
s’est-il pas appuyé sur le Millennium Ecosystem
Assessment ? Ceci aurait permis de développer des
scénarios contrastés, tandis que le présent rapport
est un exercice de projection. Le directeur du Plan
bleu convient que c’est là le résultat d’un choix.
L’ouvrage ne nie pas la possibilité de scénarios
catastrophes beaucoup plus noirs ou de scénarios
utopiques plus roses et l’intérêt qu’il aurait pu y
avoir à produire une diversité de scénarios.
Cependant, le choix qui a été fait de se limiter à un
seul scénario de base et à réfléchir aux voies et
moyens de faire évoluer les trajectoires mises en
évidence vers un avenir plus souhaitable a été
mûrement réfléchi. On peut d’ailleurs constater que
les tendances lourdes qui caractérisent la région
depuis 20 ans (urbanisation et littoralisation,
consommation d’eau, d’énergie de sols, de littoral,
production de déchets, croissance des trafics) sont
dans l’ensemble conformes aux scénarios du Plan
bleu de 1989. Les problèmes annoncés à l’époque
sont aujourd’hui constatés ! En montrant que ces
tendances risquent de se prolonger mais sont non
soutenables, le Plan bleu alerte à nouveau et de
façon concrète et plus forte sur les impacts et
risques possibles à 2025 et sur la nécessité de
réponses politiques plus fortes. En montrant que les
trajectoires actuelles peuvent être effectivement
infléchies par des politiques volontaristes
d’intégration
de
l’environnement
et
du
développement, en présentant et en mettant en
discussion les outils de ces politiques, et en
montrant que celles-ci peuvent générer des
bénéfices élevés, le Plan bleu invite concrètement à
l’action. Il répond ainsi à son mandat international
qui est de « mettre à disposition des décideurs une
information utile pour un développement
respectueux de l’environnement ».
Répondant à une question concernant les
hypothèses d’émission de CO2, Guillaume Benoit
explique que le rapport s’est fondé sur les
tendances effectivement constatées ces dernières
années (qui montrent que les pays méditerranéens
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
de l’UE auront beaucoup de mal à respecter leurs
engagements internationaux de Kyoto) et sur le
scénario de l’Observatoire méditerranéen de
l’énergie (OME) lequel s’appuie sur les principales
orientations des stratégies énergétiques des pays et
des grandes compagnies intervenant dans la région.
Un participant de la table ronde insiste sur la
nécessité d’aménager l’extension des villes en
prenant en compte les catastrophes naturelles. Il
remarque également que, avant de chercher des
nouvelles ressources en eau, les pays
méditerranéens devraient investiguer dans les
pertes en eau existantes (pendant le transport).
Guillaume Benoit souligne que ces messages
figurent bien en bonne place dans le rapport. Des
changements rapides sont indispensables. À titre
d’exemple, 80 % des bâtiments construits en zones
à risques d’inondations en Languedoc Roussillon
ont moins de 40 ans, ce qui montre bien une
défaillance de gouvernance et la nécessité
d’intégrer effectivement les prise en compte des
risques dans les documents d’urbanisme.
Concernant la question des pertes d’eau, il invite
les participants à considérer l’exemple de la ville
de Rabat, qui a montré qu’un travail sur les fuites
peut être très efficace. Il est aussi souligné que
l’eau économisée par gestion de la demande coûte
beaucoup moins cher que l’eau mobilisée ou
produite par dessalement d’eau de mer.
Un autre participant note qu’il existe beaucoup
d’outils de coopération, et se demande quelles sont
les pistes du Plan bleu. Il insiste pour sa part sur le
danger de la dispersion, qui peut compromettre les
projets, et constate qu’il existe un énorme décalage
entre les objectifs et les moyens. Les outils
existants, selon lui, ne suffisent pas aux défis.
Guillaume Benoit pense effectivement que la
question du décalage entre les objectifs ambitieux
du partenariat euro-méditerranéen (paix et
prospérité partagée) et les moyens alloués est
posée. L’Europe, si elle veut continuer à peser dans
le monde et à assurer sa stabilité, ne pourra pas
faire l’économie d’un renforcement significatif des
moyens alloués vers ses voisins du Sud.
Cependant, la question aussi posée est celle de la
vision et des méthodes de cette coopération.
L’Europe gagnerait beaucoup à faire du
développement durable un axe central de son projet
de coopération. Comme le souligne par exemple
George Corm, l’enjeu est de sortir des approches
Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006
classiques de coopération d’État à État pour réussir
un effet d’entraînement afin de mobiliser et
responsabiliser l’ensemble des acteurs. Il s’agit par
exemple de favoriser les approches déconcentrées,
par exemple de ville à ville, et de renforcer les liens
entre les entreprises et les centres de recherches et
de formation.
Pour ce qui concerne le Plan bleu, qui est une petite
équipe, son objectif principal va être maintenant
d’aider les pays à s’approprier les résultats de son
rapport et de suivre les progrès dans la mise en
œuvre de la stratégie méditerranéenne pour un
développement durable adoptée fin 2005. La
mobilisation dans les pays d’experts de haut
niveau, le renforcement de la réflexion
interministérielle et l’organisation du partage
régional des expériences sont des voies privilégiées
pour accélérer les prises de conscience et la mise
en œuvre des politiques et outils. Une meilleure
convergence
entre
le
Partenariat
euroméditerranéen et la Commission méditerranéenne
de développement durable serait à cet égard on ne
peut plus souhaitable.
Une dernière intervention a consisté à mettre le
doigt sur les considérables problèmes politiques qui
se présentent. Le participant a notamment évoqué
le problème de fond par rapport à l’offre à
proposer. Il est indispensable selon lui d’éviter de
refaire avec tous les bailleurs ce qui a déjà été fait.
Hugues de Jouvenel s’interroge finalement sur la
manière de diffuser et de communiquer sur ce
rapport. Il se demande à son tour s’il ne serait pas
judicieux de dramatiser un peu plus le propos.
Guillaume Benoit informe à cet égard que le
rapport sera sous peu traduit en arabe. Il explique
que les membres du Plan bleu ont la volonté de ne
pas limiter la diffusion aux seuls cercles
environnementaux, mais de sensibiliser largement
les décideurs. Des débats élargis (autres ministères,
organisations non gouvernementales (ONG),
acteurs socio-économiques…) dans les pays seront
organisés et les autres réseaux méditerranéens sont
et seront mobilisés et associés au suivi de la
stratégie méditerranéenne, ce qui permet de
diffuser nos messages dans d’autres enceintes.
Il pense que le passage à un scénario alternatif est
aujourd’hui plus crédible qu’il y a quinze ans. On
comprend mieux en effet que la justice sociale, la
préservation de l’environnement et l’efficacité
7
économique sont les trois aspects interdépendants
d’un même processus de développement. La
gravité des problèmes, par exemple le manque
d’eau ou la désertification, est aussi telle qu’elle
oblige les pays à rechercher et trouver des solutions
innovantes, ce qu’ils commencent à faire. Il est
d’avis que communiquer sur les progrès réalisés,
sur les obstacles à lever, sur les bonnes pratiques et
sur les bénéfices possibles des politiques
alternatives et que développer le partage régional
d’expériences sera plus payant que de donner à voir
le pire aux politiques (ce qui risquerait de les
tétaniser, plutôt que de les mobiliser).
Benjamin Delannoy
Pour aller plus loin, voir l’article de Guillaume Benoit « Environnement et développement en
Méditerranée. Les perspectives du Plan bleu », dans Futuribles, n°321, juillet-août 2006, pp.11-45.
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