Méditerranée : les perspectives du Plan bleu pour l
Transcription
Méditerranée : les perspectives du Plan bleu pour l
47rue de Babylone • 75 007 Paris • France Tél. : 33 (0)1 53 63 37 70 • Fax : 33 (0)1 42 22 65 54 [email protected] • www.futuribles.com Méditerranée : les perspectives du Plan bleu pour l’environnement et le développement COMPTE RENDU DE LA TABLE RONDE DU 17 JANVIER 2006 Guillaume Benoit, ingénieur et spécialiste de l’aménagement du territoire, est directeur du Plan bleu depuis 1998. Il a dirigé avec Aline Comeau le rapport Méditerranée : les perspectives du Plan bleu sur l’environnement et le développement (La Tour d’Aigues : L’Aube, 2005, 432 p.) Comme y insiste Hugues de Jouvenel en introduction, la Méditerranée, région au passé d’une richesse extrême, est aujourd’hui marquée par des tensions et des fractures importantes, ne fût-ce qu’en matière économique et environnementale. Les tendances actuelles sont-elles tenables à moyen et long termes ? C’est à cette question et à réfléchir aux moyens d’action possibles que se consacre le Plan bleu depuis sa création à la fin des années 1970. À l’occasion de la sortie – en français et en anglais – du dernier rapport du Plan bleu, Méditerranée : les perspectives du Plan bleu sur l’environnement et le développement, le groupe Futuribles a donc invité Guillaume Benoit, afin qu’il en brosse les grandes lignes, concernant les évolutions à l’œuvre en Méditerranée et le tableau que l’on peut en dresser à l’horizon 2025. Ce second grand rapport du Plan Bleu fait suite au précédent, Le Plan bleu, avenirs du Bassin méditerranéen qui, en 1989, envisageait cinq scénarios alternatifs aux horizons 2000 et 2025. Le présent ouvrage s’attache à dresser un constat des évolutions passées et de la situation actuelle, puis à explorer des avenirs possibles pour la région. Cette exploration du futur s’appuie sur un seul « scénario tendanciel de base » avec 2025 pour horizon. Elle est déclinée, en s’appuyant sur des hypothèses sectorielles et détaillées, sur six enjeux stratégiques : l’eau, l’énergie, les transports, les Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 espaces urbains, l’espace rural, le littoral. Dans chacun de ces six chapitres, le rapport rend compte ensuite d’un « scénario alternatif » et met l’accent sur quelques-unes des actions qui pourraient permettre d’avoir un effet déclencheur pour changer des trajectoires de développement qui n’ont rien d’inéluctable. L’objectif de l’ouvrage est à la fois une alerte sur le futur, en termes de dégradations environnementales, de fractures internes et de fractures Nord/Sud, et une invitation à l’action. Guillaume Benoit rappelle que le Plan bleu, observatoire méditerranéen de l’environnement et du développement durable, est un centre d’activités régionales du Programme des Nations unies pour l’environnement / Plan d’action pour la Méditerranée (PNUE / PAM) créé, financé et piloté par les 21 pays riverains de la Méditerranée et par la Commission européenne. Son objectif a été défini à Split en 1977. Le Plan bleu est le principal centre support de la Commission méditerranéenne de développement durable créée en 1996 suite à la conférence de Rio. Quelques caractéristiques de la Méditerranée Guillaume Benoit passe en revue plusieurs chiffres clés de la région méditerranéenne. Il rappelle ainsi que les 22 pays et territoires du Bassin (y compris, donc, la Palestine) représentent en 2000 427 1 millions d’habitants, soit 7 % de la population mondiale, 13% du PIB mondial, 60% de la population « pauvre » en eau et 32 % du tourisme international. Mer d’importance stratégique (25 % du trafic mondial d’hydrocarbures y transitent), la Méditerranée concentre 30 % du fret maritime planétaire. Les spécificités multiples, qu’elles soient culturelles, géographiques ou climatiques, font de la Méditerranée une « écorégion ». C’est l’un des plus grands centres mondiaux de la biodiversité – terrestre et maritime. En Méditerranée vivent 10 % des espèces connues de végétaux supérieurs de notre biosphère. Fernand Braudel caractérisait cette région fragmentée comme « un espace dévoré par la montagne ». Il s’agit d’une zone qui comporte peu de grands fleuves, et dont le littoral s’étend sur une longueur de 46 000 kilomètres. L’intervenant insiste sur le fait que les savoir-faire, les paysages anthropisés, le patrimoine culturel, les régimes alimentaires, les modes de vie et la forte solidarité des familles et groupes, en font une région unique. C’est une des régions du monde les plus anciennement humanisée. Celle-ci doit cependant faire face à plusieurs handicaps. Le stress hydrique, qui se manifeste par la sécheresse estivale et l’aridité au Sud, est l’une des contraintes majeures. Tout aussi préoccupants sont les risques naturels : séismes, sécheresses, incendies, inondations et volcanisme menacent la région. Guillaume Benoit évoque également l’interdépendance forte et croissante entre l’Europe et le sud et l’est de la Méditerranée, que ce soit en termes d’économie, de commerce, de personnes ou d’environnement. À considérer par exemple les exportations du Maghreb vers l’Europe (c’est moins vrai pour le Machrek), on est tenté, selon l’orateur, de parler d’une véritable « communauté de destin ». À cet égard, il remarque que la frontière réelle n’est pas tant la Méditerranée que le Sahara. Les chiffres des migrations, du tourisme et des flux financiers confortent cette impression d’interdépendance. Les défis de la Méditerranée Plusieurs défis se présentent aujourd’hui à la région. Ils sont parfois plus sensibles qu’ils n’étaient à l’époque du précédent rapport du Plan bleu. L’un des problèmes les plus frappants, note G. Benoit, est la dégradation de l’environnement. Les coûts induits sont considérables. On déplore aussi une vulnérabilité croissante aux risques naturels. Le recul du lien entre les sociétés méditerranéennes et leur environnement en est l’une des causes. La région a par ailleurs abrité et abrite encore des conflits récurrents, lesquels auraient fait environ 500 000 victimes en 20 ans. L’intervenant cite pour mémoire le pourcentage du produit intérieur brut que représentent les dépenses militaires sur la rive est de la Méditerranée : 5,9 %, contre 2,4 % en moyenne mondiale. Au plan économique, la fracture Nord/Sud demeure importante. Si l’intégration à l’Union européenne de plusieurs pays (Grèce, Espagne et plus récemment Slovénie, Chypre et Malte) a conduit à un rapprochement des revenus avec les pays méditerranéens fondateurs (France, Italie), les écarts de revenus en parité de pouvoir d’achat entre 2 les deux rives se sont globalement maintenus et font de la région une des principales zones de fracture Nord/Sud de la planète. Les performances diffèrent cependant selon les pays : la Turquie et la Tunisie ont progressé davantage que l’Egypte ou le Maroc et surtout l’Algérie. Par ailleurs, G. Benoit rappelle que les croissances économiques sont faibles en Méditerranée, sur les deux rives. Une des causes avancées est le caractère encore trop fortement rentier et minier de l’économie méditerranéenne (rentes foncières, énergétiques, commerciales, immobilières et touristiques). Les dépenses en R&D sont modiques au Nord comme au Sud par rapport aux niveaux de PIB. Guillaume Benoit relate les progrès sociaux qui ont eu lieu au sud et à l’est, concernant la baisse de la mortalité infantile, l’espérance de vie, l’éducation primaire et l’accès à l’eau, par exemple. Si la pauvreté absolue est faible, la pauvreté relative, elle, est non négligeable et persiste (ainsi, 44 % des Égyptiens vivent avec moins de 2 dollars US pas jour). D’autres retards subsistent, par exemple concernant l’accès à Internet, la participation des Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 femmes, l’illettrisme rural, l’accès à l’assainissement. Un autre problème socio-économique de taille affecte la Méditerranée sur les deux rives : le niveau de chômage très élevé des jeunes. Lorsque l’on compare le premier rapport du Plan bleu de 1989 avec le nouveau document, il apparaît que la Méditerranée est pour l’essentiel restée dans un scénario tendanciel caractérisé par une faible intégration entre environnement et développement, par une faible coopération Sud/Sud et Nord/Sud ainsi que par des performances économiques et environnementales médiocres. Toutefois, G. Benoit remarque que plusieurs évolutions sont conformes aux scénarios alternatifs élaborés en 1989 : la société civile est plus active en matière environnementale ; des politiques d’environnement ont été initiées dans tous les pays et ont parfois porté leurs fruits (en Tunisie notamment), des exemples de solutions adaptées aux spécificités locales peuvent être cités, même si ceux-ci demeurent encore beaucoup trop ponctuels. Par ailleurs, l’intégration des pays candidats dans l’Union européenne fut une réussite, et l’on a pu assister en 1995 au début d’un partenariat EuropeMéditerranée. Le changement le plus important, qui est aussi la principale surprise de ces vingt dernières années, a été une baisse de la fécondité au sud et à l’est (du Maroc à la Turquie) encore plus forte qu’imaginée dans les scénarios alternatifs. Elle conduit à une convergence rapide des taux entre les deux rives. Hypothèses et risques du scénario de base 2025 Guillaume Benoit retrace les hypothèses retenues pour le scénario tendanciel de l’exercice à l’horizon 2025. En termes climatiques, il est posé que bien que le réchauffement sera inférieur à 1°C, des événements climatiques extrêmes surviendront plus fréquemment. Au plan démographique, la Méditerranée verra, selon les hypothèses choisies, un accroissement de sa population de 96 millions de personnes (dont 92 millions au sud et à l’est). Au nord, on assistera à un vieillissement accéléré. Le sud et l’est seront de leur côté confrontés à une très forte demande d’emploi (+ 34 millions en 20 ans), ce qui fera du chômage, déjà important aujourd’hui, l’un des défis majeurs à relever. L’hypothèse est faite, en outre, que le nombre de touristes (internationaux et nationaux) augmentera de 273 millions d’ici 20 ans. Au chapitre de la mondialisation, de la coopération et de l’intégration régionale, le scénario tendanciel fait l’hypothèse d’une poursuite du libre échange, de l’intégration des autres pays des Balkans et probablement de la Turquie à l’Union européenne, d’une faible coopération Nord/Sud et surtout Sud/Sud ainsi que d’une faible intégration du développement durable dans les politiques de coopération. Le scénario tendanciel retient aussi comme hypothèse (très incertaine) une croissance moyenne du produit intérieur brut de 2,7 % par an (contre 2,5% pour la période 1985-2000). Il retient aussi Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 comme hypothèse des politiques environnementales, qui demeurent principalement curatives et continuent à se heurter à d’importantes difficultés d’application. Dans un tel scénario, les politiques économiques et sectorielles (énergie, tourisme, transports,…) continuent à très peu intégrer l’environnement et la durabilité. Le risque le plus important de ce scénario est celui d’une fracture sociale, économique et environnementale accrue entre le Nord et le Sud, du fait de la différence de perspectives entre les sous-régions du Bassin méditerranéen. L’évolution vers le marché unique sur la rive Nord s’accompagne en effet des puissants engagements liés à l’intégration dans l’UE (pertes de souveraineté, fonds agricoles, de cohésion, de développement régional, libre circulation des personnes, directives environnementales) ce qui n’est pas le cas au Sud. Le risque de fracture interne est tout aussi préoccupant. Les économies rurales de nombreux pays en développement sont fragiles face à la libéralisation des échanges. Le scénario tendanciel annonce des risques sérieux d’accentuation de la pauvreté rurale et de la désertification. Il montre également une urbanisation et une littoralisation croissantes. Avec le développement des infrastructures de transports et du tourisme, l’exode rural, la poussée urbaine et l’évolution des modes de consommation, le cumul des pressions sur les plaines côtières et les littoraux sera considérable. 3 Enfin, le scénario tendanciel envisage un environnement gravement dégradé, de façon largement irréversible, avec des répercussions croissantes sur l’économie, sauf pour certains territoires favorisés (centres urbains rénovés, certaines destinations touristiques ayant su maîtriser leur développement). * Guillaume Benoit aborde ensuite les six grands enjeux de développement durable (les espaces urbains, l’espace rural, l’eau, l’énergie, les transports et le littoral) qui constituent l’essentiel du rapport. Dans chaque problématique, le scénario tendanciel s’appuie sur les tendances lourdes identifiées, et sur certaines hypothèses. Des exemples qui montrent que d’autres scénarios possibles sont aussi présentés et un scénario alternatif est proposé. Dans le domaine de l’eau, les demandes ont doublé depuis 1950 et les politiques restent dominées par des approches par l’offre (barrages, transferts, pompages) bien que les niveaux de surexploitation sont déjà élevés dans plusieurs pays. À l’horizon 2025, les demandes devraient encore augmenter de 25 % au Sud et à l’Est alors que les ressources non conventionnelles (réutilisations, dessalement) ne représentent qu’un potentiel limité. Le scénario annonce ainsi une forte montée des pressions sur les ressources naturelles et des problèmes. Le scénario alternatif appelle à un rééquilibrage des politiques vers une gestion efficace et économe de l’eau (passage à des politiques de « gestion de la demande »)dont la mise en œuvre permettrait de valoriser le gisement d’économie d’eau possible et de stabiliser les demandes à leur niveau actuel). L’exemple de la stratégie tunisienne d’économie d’eau d’irrigation en montre la faisabilité. Dans le domaine de l’énergie, les stratégies actuelles ne donnent pas une grande priorité à la sobriété énergétique et aux énergies renouvelables qui ne représenteraient encore que 4 % du bilan (énergie primaire) en 2025. Dans ce scénario la demande en énergie augmenterait encore de 65% d’ici 2025 (150 % au Sud et à l’Est), ce qui annonce une forte croissance des risques géopolitiques, socio-économiques et environnementaux. Le scénario alternatif parie sur un changement radical des politiques pour donner priorité à l’efficacité énergétique et aux énergies renouvelables. Les avantages économiques, environnementaux et géopolitiques qui en résulteraient sont considérables. 4 Les transports sont à l’origine d’un grand nombre de nuisances, et la croissance des trafics est très supérieure à celle de la démographie et de l’économie. Le scénario tendanciel annonce une forte montée des coûts environnementaux (congestion, pollutions, bruit) avec une multiplication par 2,6 des trafics de fret terrestre. Le scénario alternatif qui parie sur un trafic inférieur de 8 % en 2025 et sur une répartition modale plus favorable au rail et au maritime permettrait des bénéfices spectaculaires en termes de réduction des coûts et nuisances. Les agglomérations du Sud et de l’Est disposent de capacités encore très limitées et sont confrontées à une croissance urbaine qui n’est pas accompagnée d’une croissance économique comparable, avec pour conséquence la multiplication de zones d’habitat « informel ». Le scénario de base au Sud annonce notamment une production de déchets qui pourrait presque tripler et les problèmes de congestion, de pollution de l’air et de santé pourraient encore s’accroître avec la forte croissance attendue du parc automobile. La poursuite de l’étalement urbain qui a caractérisé la période récente sur la rive Nord pourrait se poursuivre sur les deux rives avec des conséquences lourdes en termes de perte de terres agricoles de qualité, de temps de déplacement, de pollutions et de croissance de la vulnérabilité aux risques. Le scénario alternatif invite à réinventer la ville méditerranéenne, c’est-à-dire une ville mixte et compacte valorisant son agriculture péri-urbaine. Des exemples de renouvellement urbain montrent la voie sur les deux rives. Dans le domaine rural, les progrès agricoles ne permettront pas une amélioration des taux d’autosuffisance. Le principal risque est celui d’une poursuite ou d’une aggravation de la pauvreté et de la désertification au Sud et à l’Est et de ses impacts directs et indirects : perte irréversible de biodiversité et de capital productif, comblement rapide des retenues des barrages, exode rural sur les villes peu capables d’y faire face avec une croissance des risques sociaux. Le scénario alternatif parie sur la mise en place de Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 politiques de développement rural pour mettre à niveau les services, diversifier l’économie et assurer une gestion durable des ressources dans le cadre d’approches participatives. valorisant les spécificités méditerranéennes. et la diversité Le scénario alternatif proposé est à la fois possible, nécessaire et à double dividende (économique et environnemental). Il suppose cependant d’importantes évolutions de politiques, le changement principal devant être l’intégration de l’environnement et de la durabilité dans l’ensemble des politiques économiques et de coopération. Il s’agit ainsi de passer de politiques environnementales curatives à des politiques préventives de développement durable. L’évolution des systèmes de prix pour les rendre favorables à la durabilité (évolutions des subventions, taxes et tarifications) en est l’une des conditions fondamentales. Le renforcement des solidarités Nord-Sud et le repositionnement du Partenariat sur des objectifs concrets de développement durable en sont une autre. Pour le littoral enfin, le scénario tendanciel annonce une saturation problématique de nombreux espaces côtiers avec le bétonnage de près de 50 % des côtes méditerranéennes et des pertes de qualité territoriale. Le scénario alternatif parie sur le renforcement des politiques littorales, lequel pourrait être stimulé par l’adoption d’un protocole méditerranéen pour la gestion durable du littoral dans le cadre de la Convention de Barcelone. Une telle adoption, qui serait une première mondiale, fournirait un signe fort de la volonté de changement. Le scénario alternatif parie aussi sur une évolution des politiques touristiques pour limiter les impacts négatifs générés par le tourisme et faire de ce secteur un véritable vecteur de développement littoral, urbain et rural durable, * Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 5 EXTRAIT DES DEBATS Un participant remarque que la présentation qui est faite des problèmes rencontrés par la Méditerranée est, à certains égards, édulcorée. Peut-être, convient-il, le rapport se montre-t-il moins tempéré. Il importe cependant d’insister sur le fait que la question de l’eau, notamment, est urgente. Certains pays vivent actuellement sur de l’eau fossile ; la Libye ou Chypre sont par exemple en train d’assécher des ressources vieilles de dizaines de milliers d’années. Cette eau non renouvelable doit être envisagée différemment de l’eau renouvelable. Un autre sujet qui mérite d’être considéré est celui des migrations, qui exercent des pressions incontestables dans la région. Enfin, ajoute-t-il, la question des grandes catastrophes, si elle est évoquée par le Plan bleu, n’est pourtant pas vraiment intégrée à la réflexion prospective. Or, ne serait-il pas nécessaire d’imaginer des scénarios qui prennent en compte les catastrophes pour en mesurer les impacts et pour réfléchir aux réponses possibles ? Guillaume Benoit signale que le rapport, plus complet bien sûr que la présentation, n’ignore ni n’occulte les problèmes urgents de la Méditerranée. Il souligne d’ailleurs que, n’ayant pas eu à être formellement approuvé, le rapport ne verse aucunement dans la langue de bois. Les questions de l’eau non renouvelable sont prises en compte dans l’ouvrage. Au reste, même si les scénarios n’ont pas intégré les catastrophes, les recommandations faites les considèrent. L’intervenant note que, compte tenu du nombre d’accidents, du trafic croissant et de l’âge de la flotte, on risque incontestablement des catastrophes maritimes et que la littoralisation renforce de facto la vulnérabilité au risque de tsunami. En réponse à une remarque disant que, pour absorber la demande d’emploi des nouvelles générations à venir, il faudrait une croissance de 7 ou 8 % (ce qui permet de mesurer l’ampleur de la catastrophe annoncée), Guillaume Benoit insiste à nouveau sur la nécessité que le partenariat euroméditerranéen ne se résume pas au libreéchange mais joue un véritable rôle d’entraînement pour mobiliser les acteurs et faire évoluer les politiques et les comportements. 6 Un membre de l’assistance suggère ensuite que le Plan bleu pourrait aller plus loin vis-à-vis de deux sujets : l’explosion de la demande d’électricité et le secteur du transport. Pourquoi, se demande quelqu’un, le Plan bleu ne s’est-il pas appuyé sur le Millennium Ecosystem Assessment ? Ceci aurait permis de développer des scénarios contrastés, tandis que le présent rapport est un exercice de projection. Le directeur du Plan bleu convient que c’est là le résultat d’un choix. L’ouvrage ne nie pas la possibilité de scénarios catastrophes beaucoup plus noirs ou de scénarios utopiques plus roses et l’intérêt qu’il aurait pu y avoir à produire une diversité de scénarios. Cependant, le choix qui a été fait de se limiter à un seul scénario de base et à réfléchir aux voies et moyens de faire évoluer les trajectoires mises en évidence vers un avenir plus souhaitable a été mûrement réfléchi. On peut d’ailleurs constater que les tendances lourdes qui caractérisent la région depuis 20 ans (urbanisation et littoralisation, consommation d’eau, d’énergie de sols, de littoral, production de déchets, croissance des trafics) sont dans l’ensemble conformes aux scénarios du Plan bleu de 1989. Les problèmes annoncés à l’époque sont aujourd’hui constatés ! En montrant que ces tendances risquent de se prolonger mais sont non soutenables, le Plan bleu alerte à nouveau et de façon concrète et plus forte sur les impacts et risques possibles à 2025 et sur la nécessité de réponses politiques plus fortes. En montrant que les trajectoires actuelles peuvent être effectivement infléchies par des politiques volontaristes d’intégration de l’environnement et du développement, en présentant et en mettant en discussion les outils de ces politiques, et en montrant que celles-ci peuvent générer des bénéfices élevés, le Plan bleu invite concrètement à l’action. Il répond ainsi à son mandat international qui est de « mettre à disposition des décideurs une information utile pour un développement respectueux de l’environnement ». Répondant à une question concernant les hypothèses d’émission de CO2, Guillaume Benoit explique que le rapport s’est fondé sur les tendances effectivement constatées ces dernières années (qui montrent que les pays méditerranéens Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 de l’UE auront beaucoup de mal à respecter leurs engagements internationaux de Kyoto) et sur le scénario de l’Observatoire méditerranéen de l’énergie (OME) lequel s’appuie sur les principales orientations des stratégies énergétiques des pays et des grandes compagnies intervenant dans la région. Un participant de la table ronde insiste sur la nécessité d’aménager l’extension des villes en prenant en compte les catastrophes naturelles. Il remarque également que, avant de chercher des nouvelles ressources en eau, les pays méditerranéens devraient investiguer dans les pertes en eau existantes (pendant le transport). Guillaume Benoit souligne que ces messages figurent bien en bonne place dans le rapport. Des changements rapides sont indispensables. À titre d’exemple, 80 % des bâtiments construits en zones à risques d’inondations en Languedoc Roussillon ont moins de 40 ans, ce qui montre bien une défaillance de gouvernance et la nécessité d’intégrer effectivement les prise en compte des risques dans les documents d’urbanisme. Concernant la question des pertes d’eau, il invite les participants à considérer l’exemple de la ville de Rabat, qui a montré qu’un travail sur les fuites peut être très efficace. Il est aussi souligné que l’eau économisée par gestion de la demande coûte beaucoup moins cher que l’eau mobilisée ou produite par dessalement d’eau de mer. Un autre participant note qu’il existe beaucoup d’outils de coopération, et se demande quelles sont les pistes du Plan bleu. Il insiste pour sa part sur le danger de la dispersion, qui peut compromettre les projets, et constate qu’il existe un énorme décalage entre les objectifs et les moyens. Les outils existants, selon lui, ne suffisent pas aux défis. Guillaume Benoit pense effectivement que la question du décalage entre les objectifs ambitieux du partenariat euro-méditerranéen (paix et prospérité partagée) et les moyens alloués est posée. L’Europe, si elle veut continuer à peser dans le monde et à assurer sa stabilité, ne pourra pas faire l’économie d’un renforcement significatif des moyens alloués vers ses voisins du Sud. Cependant, la question aussi posée est celle de la vision et des méthodes de cette coopération. L’Europe gagnerait beaucoup à faire du développement durable un axe central de son projet de coopération. Comme le souligne par exemple George Corm, l’enjeu est de sortir des approches Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006 classiques de coopération d’État à État pour réussir un effet d’entraînement afin de mobiliser et responsabiliser l’ensemble des acteurs. Il s’agit par exemple de favoriser les approches déconcentrées, par exemple de ville à ville, et de renforcer les liens entre les entreprises et les centres de recherches et de formation. Pour ce qui concerne le Plan bleu, qui est une petite équipe, son objectif principal va être maintenant d’aider les pays à s’approprier les résultats de son rapport et de suivre les progrès dans la mise en œuvre de la stratégie méditerranéenne pour un développement durable adoptée fin 2005. La mobilisation dans les pays d’experts de haut niveau, le renforcement de la réflexion interministérielle et l’organisation du partage régional des expériences sont des voies privilégiées pour accélérer les prises de conscience et la mise en œuvre des politiques et outils. Une meilleure convergence entre le Partenariat euroméditerranéen et la Commission méditerranéenne de développement durable serait à cet égard on ne peut plus souhaitable. Une dernière intervention a consisté à mettre le doigt sur les considérables problèmes politiques qui se présentent. Le participant a notamment évoqué le problème de fond par rapport à l’offre à proposer. Il est indispensable selon lui d’éviter de refaire avec tous les bailleurs ce qui a déjà été fait. Hugues de Jouvenel s’interroge finalement sur la manière de diffuser et de communiquer sur ce rapport. Il se demande à son tour s’il ne serait pas judicieux de dramatiser un peu plus le propos. Guillaume Benoit informe à cet égard que le rapport sera sous peu traduit en arabe. Il explique que les membres du Plan bleu ont la volonté de ne pas limiter la diffusion aux seuls cercles environnementaux, mais de sensibiliser largement les décideurs. Des débats élargis (autres ministères, organisations non gouvernementales (ONG), acteurs socio-économiques…) dans les pays seront organisés et les autres réseaux méditerranéens sont et seront mobilisés et associés au suivi de la stratégie méditerranéenne, ce qui permet de diffuser nos messages dans d’autres enceintes. Il pense que le passage à un scénario alternatif est aujourd’hui plus crédible qu’il y a quinze ans. On comprend mieux en effet que la justice sociale, la préservation de l’environnement et l’efficacité 7 économique sont les trois aspects interdépendants d’un même processus de développement. La gravité des problèmes, par exemple le manque d’eau ou la désertification, est aussi telle qu’elle oblige les pays à rechercher et trouver des solutions innovantes, ce qu’ils commencent à faire. Il est d’avis que communiquer sur les progrès réalisés, sur les obstacles à lever, sur les bonnes pratiques et sur les bénéfices possibles des politiques alternatives et que développer le partage régional d’expériences sera plus payant que de donner à voir le pire aux politiques (ce qui risquerait de les tétaniser, plutôt que de les mobiliser). Benjamin Delannoy Pour aller plus loin, voir l’article de Guillaume Benoit « Environnement et développement en Méditerranée. Les perspectives du Plan bleu », dans Futuribles, n°321, juillet-août 2006, pp.11-45. 8 Table ronde Futuribles du 17 janvier 2006