Et moi j`ai tant à recevoir
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Et moi j`ai tant à recevoir
Page 1/14 Retrouver une figure de son enfance. Deuxième étage, quelques marches me séparent encore de cette chambre 328. La tension monte encore davantage, marche après marche ; elle avait commencé sa brutale ascension dès l’entrée du parc. J’ai hâte. J’ai peur. Dans ma tête, en boucle tournent des phrases travaillées la veille et toutes prêtes à être recrachées : « Mamie Denise est morte le mois dernier, et soudain j’ai comme un besoin immense de dire aux personnes qui comptent pour moi l’importance qu’elles ont à mes yeux, et c’est votre cas. Je suis ici pour vous dire le bonheur que ça a été de vous croiser sur les chemins boisés de mon enfance. Je suis ici pour vous dire à quel point ce que vous m’avez donné a été important, à quel point et peut-être sans le savoir vous avez joué pour moi le rôle d’un refuge. En m’ouvrant le portail de votre maison, vous m’avez donné pendant des années beaucoup plus que l’odeur inoubliable des bottes de foin, beaucoup plus que le souvenir du goût sucré du jus de framboises qui coule le long des doigts sales. Loin de mes parents qui s’engueulaient, loin des camarades de mon âge que je fuyais, loin de tout ça vous m’avez offert une issue de secours. Dans les bois, dans votre ferme voisine, dans les prés, vous étiez devenu pour la petite fille et l’ado que j’étais, une porte dérobée vers le bonheur simple qu’offre la nature quand la nature humaine vous fait peur. Pour tout ça, merci. Vraiment, merci. » 314, 318, mes pas s’accélèrent. 324, 326, mes pas ralentissent. Pas les battements de mon cœur que je sens brutaliser ma poitrine. Appassionato prestissimo ! Par où commencer, comment ne rien oublier ? Je frappe. Une première fois tout doucement, deux fois un peu plus fort. Pas de réponse. Il est toujours temps de fuir me dis-je. Dort-il ? Vais-je le déranger ? Je croise une infirmière qui gentiment accepte d’aller voir s’il peut me recevoir… Absent, il doit être en balade me dit-elle. Le soulagement est immédiat, il est mêlé à de la déception et à de la joie, celle de le reconnaître lui, l’éternel berger qui promène son pas assuré dans des coins où je ne le trouve pas. Je souris, le jeu de pistes peut commencer. Quand j’étais petite, le point de départ était l’entrée de la forêt, les crottes de moutons disséminées façon perfection du petit poucet. Le salon, la bibliothèque, mes yeux ne cherchent que lui, la salive me manque un peu mais cette chasse au trésor me détend ; et à présent c’est sûr je ne quitte pas Page 2/14 l’endroit sans l’avoir vu. J’arpente les couloirs, dévisage chaque résident à la recherche de ces yeux bleus lavande et des caractères de ce visage marqué que j’ai détaillé tant de fois. Personne. Personne qui lui ressemble assez pour le confondre et m’emballer. Je remonte à sa chambre, décidant sur conseil de l’infirmière de déposer sur son lit le petit paquet cadeau que je tiens dans les mains, celui emballé deux heures plus tôt avec du papier journal. À l’intérieur, des agneaux en chocolat au lait. Un clin d’œil, offert avec un mot rédigé soigneusement à l’encre de chine : « Faute de pouvoir vous apporter le « vrai » troupeau, en voici un qui, je l’espère, saura aussi vous offrir quelques petits plaisirs ! En vous souhaitant un prompt rétablissement, Affectueusement. Julie ». Chaleureux, respectueux, c’est une petite déclaration d’amour à lire entre les lignes. Celle d’une petite fille devenue grande qui garde le souvenir exceptionnel d’une rencontre plus qu’enrichissante, constructive. Fondatrice. À la compagnie des enfants de mon âge, j’avais préféré celle d’un vieux berger et de son chien Youki, fidèle et loyal comme moi à ce maître éblouissant de sagesse. Il distillait anecdotes et expériences avec une tendresse particulière, donnant sans l’ombre d’une hésitation une place magistrale à la transmission. Il m’apprenait ce qu’il avait mis soixante-dix ans à savoir, sans jamais garder un seul de ses secrets. J’ai passé avec lui des heures à reconnaître les champignons, à trouver leur cachette, à les différencier. Il m’apprit à savoir patienter pour les laisser grandir et les cueillir au bon moment. Ou comment quelquefois, on peut donner des leçons de vie sur la maîtrise de l’impatience à une gamine admirative… J’entendais depuis chez moi l’appel de la forêt qui rendait son écho à celui qui dans une langue inconnue, rassemblait le troupeau et lui donnait le chemin à suivre. « Lotseu-bègue-bègue-bèègue alorl-alorl » - un cri, ce cri, qui me faisait venir moi aussi. Je répondais à l’appel de la même façon que ses moutons, j’avais envie de croire qu’il m’indiquait, à moi aussi un peu, la direction à suivre. J’ai passé des heures dans sa ferme voisine à chercher les œufs frais, nourrir les lapins, cueillir quelques framboises, câliner les agneaux, chercher les petits chatons nés la veille dans les bottes de foin, les poils encore collés par un placenta séché depuis tout juste quelques heures. J’allais y faire la conversation à sa femme, abêtie par les ravages de l‘alcool et des cures à répétition. J’ai passé des printemps, assise tant bien que mal sur les accoudoirs en fer du vieux tracteur sur lequel il voulait bien m’inventer une place. Les soubresauts de la folle machine faisaient trembler Page 3/14 mon corps comme une feuille, je me sentais légère, toujours prête à tomber le long des allées tracées avec une précision étonnante. J’en descendais en fin d’après-midi, le corps engourdi comme après 4 tours de montagnes russes, vidée, heureuse, tremblante, impatiente d’y retourner le lendemain. Je quittais mon berger la nuit tombée pour aller rassurer ma mère qui se contentait de peu de détails, trop occupée à faire tourner la maison, faire la cuisine et amener les uns et les autres à la gym, au hand ou au tir à l’arc. En entrant dans sa chambre deux décennies plus tard, étonnée je suis immédiatement saisie par l’odeur qu’il y règne, la même qui flottait dans sa maison quand j’y pénétrais, en moins prononcée. Une odeur un peu rance, mélange subtil de feu de cheminée, de cuisine réchauffée, de campagne et de poussière. Presque chimiquement rassurante, indescriptible. Jamais je n’aurais pu m’en souvenir, mais elle a le pouvoir de me replonger instantanément vingt ans en arrière. Je pense à celle de mon ancienne maison du Pian qui quant à elle est définitivement perdue. Je me dis que je reviendrai, je me dis que peut-être est-il avec sa famille dans le « salon des familles ». Ma place n’est pas ici. On est samedi, je ne suis qu’une vieille connaissance… Reviennent des souvenirs d’envie, de jalousie presque. Celle ressentie quand il m’arrivait quelquefois de me rendre compte qu’il avait des petites filles, mais que je n’en faisais pas partie. Je me rappelle avoir maudit le ciel qu’il ne fût pas MON grand-père. L’aurais-je aimé de la même façon si ça avait été le cas ? À part l’envie d’apprendre de lui, rien ni personne ne m’a jamais obligée à le chercher. Les portes de l’entrée s’ouvrent toutes seules devant moi, et je laisse mon excitation retomber doucement en attendant un jour prochain, ces retrouvailles avec le berger de mon enfance. Devant mes yeux, une voiture démarre, et la passagère de derrière salue ce petit homme sur la droite. Mes yeux se figent sur sa canne : un simple bout de bois brut, les branches fraîchement taillées. Mes sourcils tous seuls se lèvent jusqu’au ciel, son regard se pose furtivement sur moi et m’empresse machinalement de contrôler ces larmes qui pourraient si vite encombrer cette vue magique. Avant même de comprendre qui je venais de reconnaître, mon corps a parlé. La voiture s’éloigne vers la sortie et son regard la suit alors. Il n’a pas tiqué… Sitôt la voiture disparue au loin, le petit homme lève son bâton dans ma direction. « J’ai trouvé une canne moi » me dit-il de loin. Je souris. Mon regard ne décolle pas. Même s’il ne m’a pas encore reconnue, je prends déjà conscience de la joie de Page 4/14 l’avoir là, presque près de moi, montrant avec une petite fierté sa nouvelle trouvaille à une jeune inconnue. En souriant je m’approche un peu, je suis hypnotisée par l’image, il est intact, la copie exacte de celui que j’avais laissé dans les bois dix ans plus tôt. Et s’il était éternel ? Ses yeux voyagent entre son bâton et moi, évidemment bien trop vite à mon goût. Après d’interminables secondes, son regard se pose enfin définitivement sur moi et ses yeux s’attardent, d’abord se plissent puis s’éclairent enfin. Ca y est à présent, le courant qui passe entre nous le réveille et je l’entends lâcher, esquissant un sourire aux lèvres : « Ah mais je la connais, je crois ». Mon cœur bat à cent à l’heure, les mots me manquent un peu mais j’accouche quand même en riant bêtement d’un « Mais oui ! » plus que maladroit. « Julie, la petite Julie, viens ici que je t’embrasse. » Il me trouve grandie. Pas depuis dix ans pourtant, il m’a bien vue adulte. Je ne lui dirai pas que c’est peut-être lui qui a l’air plus petit. Je lui montre mes talons. « Oh je suis tellement content, je t’embrasse une nouvelle fois. » Je suis aux anges. Je lui refais la bise, le serre presque contre moi. Je me rapproche un peu davantage, mais la tendresse n’est pas habituelle entre nous et je freine mon enthousiasme pour éviter un malaise réciproque. Je lui explique que c’est effectivement lui que je cherchais, que ce n’est pas un hasard si je suis ici, que je l’ai cherché au Pian et que son fils m’a dit où il était. Bien vite il me dit de monter, en plaisantant il m’invite à venir voir sa « garçonnière ». Enfin je vais pouvoir lui dire tout ça, enfin il va comprendre, enfin il va l’entendre. Quasi religieusement, je décide de le suivre. Ma place est bien ici, j’en hoche la tête comme pour rassurer la petite fille terrorisée de tout à l’heure. Bien vite pourtant, je vais être un peu déçue. Certes en ce qui me concerne, de mon fait et à mes yeux, j’ai la certitude qu’une partie de moi lui appartient un peu ; en cet instant je serais même capable de me sentir toute à lui. Cependant ce qui est incontestable, c’est que lui n’appartient pas qu’à moi, même en cet instant, et rapidement j’en ai la preuve. Ou le rappelle à l’ordre. Il est une figure, LA figure de ce mini monde dans lequel j’ai grandi. Sûrement par confort, je l’avais presque oublié. L’idéalisation due à l’absence avait presque effacé ces dernières années, l’idée que j’étais loin d’avoir été la seule à tant apprendre de lui et de son expérience. J’aurais dû m’en douter, je ne suis pas la seule à vouloir le voir ce jour-là. Un homme qu’il connaît l’attend devant la porte, un ami du Pian qui parle aussitôt avec lui de noms que je reconnais, souvenirs du collège ou du voisinage. La mère de l’homme en question est décédée le mois dernier elle aussi ; et Page 5/14 lui et moi avons vraisemblablement eu la même idée en sachant où séjournait le vieux berger, celle de lui exprimer notre joie de le savoir sorti d’affaire. Il ne faut pas dix secondes avant qu’il ne me présente à son ami « Voici Julie, la petite Julie. Elle habitait à côté des Clément. Elle est partie vers Pauillac maintenant. » Je ne relève pas. Je trouve ça presque mignon qu’il me préfère dans les entrailles du Médoc plutôt que « vendue » chez les doryphores. Il doit confondre, j’aurai tout le temps de lui dire. Je suis un peu frustrée. Je lui propose de revenir s’il veut mais il me dit que non, qu’il veut que je monte. Il faudra donc que je revienne. Je ne peux lui dire tout ça que seule à seul. C’est le destin et je le prends en souriant. Je suis ravie de le suivre. Même en présence d’un tiers, de toute façon c’est clair je ne vois que lui. Sa belle « canne » reste dehors. En prenant le chemin de la chambre, les deux hommes discutent. La mère de son ami disparue surtout, le vieux berger la connaissait bien. La maladie de son frère aussi, la vie qui passe et les doses de chimio qui sont moins agressives qu’avant... Cette première discussion m’autorise à laisser mon regard se poser sans retenue sur chaque bosse, chaque creux de ce visage que je connais si bien. Son esprit est occupé par le débat, et je peux à loisir détailler précisément le moindre de ses traits sans qu’il ne s’en aperçoive, encore hébétée de l’avoir là tout à côté. S’il savait combien il a compté, combien il compte. Comprendra-t-il, lui qui dit de sa femme que « finalement, elle lui a quand même donné de bons enfants » ? Surtout quand il faut comprendre que par « bons », on peut quasiment entendre « efficaces ». Je sais pourtant qu’il est une des personnes que je connais la plus remplie d’amour, de sagesse, d’humanité. Je pense à Michel Onfray qui dit de son père agriculteur qu’il est virgilien sans avoir jamais lu Virgile. M. Lambert aussi, c’est un philosophe qui ne lit pas de philosophie, qui ne verbalise pas, mais qui agit et qui déduit avec tant de sagesse. Comprendra-t-il à quel point moi aujourd’hui j’ai besoin de lui exprimer mes sentiments, mes émotions ? Je le sais, ni sa génération ni « son milieu agricole » n’ont dû l’habituer à entendre l’amour que j’ai à lui dire. Je choisirai mes mots, mais il saura. Je ne le laisserai pas partir de ma vie sans qu’il sache la valeur qu’il a pour moi. En approchant de l’ascenseur, les deux hommes s’arrêtent, m’invitant à y entrer la première. La galanterie des anciennes générations me touche toujours, elle est teintée d’un brun de tendresse et d’une pointe de protection.1er, 2e, 3e. Les portes Page 6/14 de l’ascenseur s’ouvrent sur la vue d’un homme assis. Saluts réciproques, brève prise de nouvelles. Il est résident depuis un mois, rien de plus normal. Pourtant c’est bien chaque personne croisée qu’il salue avec la même attention. Il se justifie par le fait d’être leur voisin de table mais je sais que même sans cette intimité forcée, il s’intéresserait à elles avec la même application. M. Lambert attire, aimante, captive. Il est passionnant et passionné. Je pense au nombre de personnes qu’il a dû intriguer ou marquer, même furtivement. Une fois dans sa chambre, c’est à moi qu’il propose le plus beau fauteuil, le plus grand, le plus confortable. Je lui fais comprendre que ce n’est pas moi qui devrais occuper cette place, mais il insiste. Il tient visiblement à me proposer la meilleure à moi la jeune femme qu’il reçoit, tandis qu’il s’agirait selon moi de la laisser aux plus anciens. Je me rappelle alors que mamie, il y a encore quelques mois à quatre-vingt quatre ans, parlait des « personnes âgées » sans jamais s’inclure dans le lot. C’est avec une délicieuse impatience que je m’installe donc près de lui. L’homme s’assied en face de moi, et M. Lambert sur son lit, à ma gauche. Restant un peu silencieuse, je me laisse le temps de la prise de conscience, celle du moment que je vis et des personnes présentes. Je consens alors apaisée, à distancer mes inquiétudes de tout à l’heure. Les hommes poursuivent leur discussion et mon regard voyage aux quatre coins de sa « garçonnière ». Des chocolats Jeff de Bruges, du miel « pour son café » me dit-il, un bouquin d’Agatha Christie, une calculatrice… D’un bref coup d’œil j’essaie de deviner sa vie actuelle, ses habitudes et dans quels objets je pourrais le reconnaître. Mais mes pensées alors sont rapidement interrompues par cette question innocente à laquelle je m’attendais et qui ne tarde pas à venir : – Je vois que tu as plein de bagues, mais je ne vois pas si tu es mariée ! Non, je ne suis pas mariée. – Et qu’est-ce que tu attends alors ? – J’ai le goût de la liberté. Petit silence, aucun des deux hommes ne relève. Conflit de génération doivent-il penser à leur tour. S’il savait. Que dirait-il, que penserait-il de moi, son affection changerait-elle ? Je ne me souviens pas avoir évoqué avec lui ce sujet-là. Pense-t-il lui aussi que ce soit un effet de mode ? Il fait partie de la génération de mamie Denise qui quant à elle, voyait juste ça comme une forme différente de l’amour. Je ne sais pas à l’heure qu’il est, s’il saura un jour que ce sont des femmes que j’invite dans mon lit et qui partagent à l’occasion un bout de ma vie. Je me réjouis d’être célibataire, je me Page 7/14 réjouis de ne pas avoir à lui mentir sur un prénom, sur une situation. S’en suivent alors des questions banales de retrouvailles, ce que je fais dans la vie, où j’habite à présent. L’hôtel de ville, plein centre de Bordeaux et je ne le vois pas surpris. Son ami lui s’étonne d’une telle différence entre l’environnement que pouvait être celui du Pian, et celui dans lequel j’habite maintenant. Je confirme, en assurant aimer les deux pour des raisons différentes. Brièvement je parle de ma vie actuelle, lui dis que j’ai quitté mon emploi l’année dernière, lui parle de mon envie de me former au métier de mandataire judiciaire et de créer tout de même en parallèle une petite activité d’écrivain public, lui faisant part de mon goût pour l’écriture. Il revient à son tour sur son idée de me voir habiter Pauillac. Je lui dis que non, que je suis bien partie pour Bordeaux à la vente de la maison et que depuis je n’ai habité que Parempuyre dans un ancien corps de ferme en 2008 avec « mon copain de l’époque ». Et ça y est le mot est lâché, et je viens de lui mentir. Il explique à son ami quel genre de petite fille j’étais ; plutôt garçon manqué (il le répètera trois fois au cours de l’après-midi), solitaire, proche de la nature. Tellement de temps que je ne l’ai pas vu, je ne sais par où commencer pour qu’il découvre celle que je suis aujourd’hui, qu’il sache le chemin qu’a pris cette petite fille solitaire. Les questions restent superficielles, c’est évident, ça ressemble en tous lieux à une visite de courtoisie. Le temps a passé et cette discussion est bien trop distante pour que j’y laisse paraître ce que j’étais venue chercher dans cette maison de repos. Le sujet dévie sur les habitants du coin (à priori) connus de nous trois. M. Machin, l’apiculteur qui passait des annonces pour trouver des mères célibataires et bâtir son harem, Mme Trucmuche, « la pauvre » qui refaisait la dernière fois sa clôture toute seule et chez qui M. Lambert, pourtant déjà en retard n’avait pas pu s’empêcher de passer donner un coup de main. Les frelons asiatiques qui viennent envahir les ruches et contre lesquels il paraît impossible de lutter convenablement, la sécheresse actuelle qui a ramené les quatre-vingt bottes de foin habituelles au nombre de dix-huit cette année. Les canons qu’ils utilisent pour propulser du gaz dans les nuages afin de les éloigner de la vigne. Je demande des nouvelles de sa femme qui je l’ai appris par son fils, vient d’être placée en maison de retraite. Il me raconte qu’elle entassait les cachets de son traitement derrière son lit ou derrière la gazinière, telle une « rate qui ferait ses provisions » ! Je lâche le mot « début d’Alzheimer ? » pour tenter de comprendre mieux le mal qui la touche. Il me répond que non, que c’est sa « maladie » qui est Page 8/14 comme ça. La petite brutalité qu’il exprime dans sa réponse referme la question d’une façon propre et nette. Plus que l’envie que je ne sache pas, j’ai plutôt l’impression qu’il me voit encore petite, que peut-être est-ce selon lui inutile de se perdre dans le détail des mots « psychiatriques ». Il ne sait pas que j’ai pu les découvrir. Il ne sait pas qu’il m’arrive de penser que je serai folle moi aussi un jour, si je ne le suis pas un peu déjà. Il ne sait pas non plus la tendresse que j’avais et que j’ai encore pour celle à qui je faisais des diplômes de la « meilleure fermière » en attendant son retour à lui, après le ramassage des œufs auquel je m’appliquais quotidiennement. Cette parenthèse fermée plutôt expressément, les discussions plus anecdotiques reprennent alors. Il raconte son passé et celui du Pian auquel il est lié, les personnes qu’il avait pu côtoyer, les étrangers venus faire un temps un « essai agricole » puis repartis ailleurs sans oublier de le rappeler « depuis l’Amérique » des années plus tard. Il parle du temps où s’achetaient des parcelles de terrain comme s’achètent des voitures, celui où les fermiers entre eux passaient des « contrats de vente » plus ou moins légaux sans avoir besoin ni d’avocat ni de personne. Il parle du temps de ses vingt ans où les jeunes filles qui l’entouraient allaient danser. Je lui demande s’il était coureur, il me dit que non et précise qu’il y a tout de même trouvé sa femme. Ironiquement il dit qu’il a tout gagné, mais se rassure en nous expliquant que malgré tout, elle lui a fait de « bons » enfants… Le berger ne s’arrête à présent plus de parler, et mon attention même si je la voudrais entièrement orientée vers lui se perd dans sa chambre, se hasarde ici et là. Sur son tee-shirt de nombreux moutons blancs et au milieu un mouton noir. J’aime l’image, le message. Je vois le petit paquet posé sur son lit, le reprends et le lui donne de la main à la main. Il s’en saisit, lit le mot, sourit et me regarde avec tendresse, avant de le montrer à son ami. Lui l’oralise d’une façon claire et audible jusqu’à butter sur le mot « affectu… ». Il ne le complètera pas, il a l’air gêné de cette marque d’affection qui ne lui est pas destinée. Il tend le paquet à M. Lambert, en lâchant un « c’est mignon » presque mal à l’aise, les yeux posés au sol. J’explique qu’il faut l’ouvrir pour comprendre, car c’est un clin d’œil visant la forme des chocolats à l’intérieur. Le berger dégaine alors son couteau et un sourire presque machinal se dessine sur mon visage. Ce couteau, quel souvenir que ce couteau ! Je pense qu’en partant de chez lui pour les prés, M. Lambert ne se demande principalement que 2 choses, ai-je mon chien ? Et ai-je mon couteau ? Je ne sais pas si c’est le même que dans mon enfance, mais il lui ressemble trait pour Page 9/14 trait. Même couleur, même lame défoncée, même manche clair ; un joyau. Son meilleur allié. Délicatement il ouvre le paquet, prenant soin de ne pas abîmer le petit mot doux scotché dessus. Il découvre les petits agneaux de chocolat au lait, et s’étonne presque trop de les trouver si mignons. Je crois qu’il en rajoute un peu pour me faire plaisir, ce ne sont que des chocolats bas de gamme trouvés au supermarché mais je laisse faire et m’amuse de cette petite attention. Je lâche tout de même un bref : « Mais c’est rien, c’est histoire de marquer le coup, je les ai vus et je me suis dit… » Après avoir passé en revue (précise) le paquet, m’avoir dit trois fois à quel point c’était mignon, il propose la sucrerie à ses invités avant de la goûter à son tour. J’imagine qu’il me voit toujours comme cette gamine pendue aussi souvent que possible à ses godasses. Une gamine débordée par cette immense soif d’apprendre et d’observer, facilement trahie par ses grands yeux écarquillés… Une gamine naïve. La preuve de ma supposition ne tarde d’ailleurs pas à venir. C’est en parlant à son ami qu’il hésite sur une plaisanterie à peine coquine, se tournant vers moi pour presque réclamer la confirmation que je suis assez « grande » à présent pour l’écouter. Je souris, lui rappelle que j’ai vingt-neuf ans à présent… S’il savait des cochonneries, combien j’ai pu en entendre, en voir, en rire. Je me demande s’il a une connexion Internet chez lui, comme j’aimerais que non. Je crois que l’image que j’ai gardée de lui doit être fausse aussi. Peut-être que ses petites filles se sont chargées depuis de faire son « éducation technologique », peutêtre emmène-t-il un portable à présent dans les prés et les bois de mon enfance. Sait-il ce que j’ai pu apprendre de « la ville » ? Sait-il qu’à l’époque je ne rêvais que de Bordeaux ? Que je ne mesure qu’aujourd’hui après cet « exode rural », la chance d’une proximité telle avec la nature ? Je regarde sa main droite, j’avais aussi oublié ses doigts arqués, déformés par le temps, sculptés par le labeur. Son corps est usé et chaque centimètre carré de peau trahit les années passées à travailler sans relâche dehors, quel que soit le temps, quels que soient l’humeur, l’envie, l’état. M. Lambert toujours en fait abstraction quand il s’agit de sortir les « bêtes » et de les emmener paître de l’autre côté du bois. L’image de cette petite main transformée me fascine. J’aime ses mains terreuses autant que je l’aime lui. * Atterrissage trois ans plus tard, coin Paloumey, Rue des résiniers n°7. « Guy Page 10/14 Lambert » m’a laissé un message sur mon répondeur pour prendre de mes nouvelles et me rappeler où il habite. Coïncidence merveilleuse, je ne suis qu’à quelques kilomètres de lui, à Macau, en visite chez ma cousine. Je décide d’aller le voir sans attendre un jour de plus. C’est affolant cette attraction que je ressens dès que je peux le voir ! Chaussée de mes sandales je m’en vais donc dès le lendemain vers le Pian Médoc/Ludon pour les retrouver lui et les bois de mon enfance. Comme il m’a manqué depuis 2013, la dernière fois où je l’ai vu à l’enterrement d’un voisin de ma mamie. Comme j’ai hâte de retrouver mon vieux complice, avec son sourire si tendre. Certains paysages ne changent pas mais d’autres ont bien évolué en quelques années. La vie passe partout, des centaines de maisons remplacent mes bois, mon ancien terrain de jeux – l’air de rien, déjà neuf ans que j’ai quitté le pays. Un jour viendra où je ne reconnaitrai plus rien de ce qu’a été mon quartier vingt-trois ans durant. Je rencontre deux vieilles voisines qui me reconnaissent, donne de fausses nouvelles ici et là : « Je suis en pause, en vacances », « je suis écrivain public, je fais des CDD d’assistante commerciale de temps à autres pour l’alimentaire. » Aux questions indiscrètes réponds par un mensonge, c’est un proverbe espagnol. Olé ! 15 h 13 j’arrive devant chez lui et décide de sonner. Personne ne répond, premier appel sur son portable, encore personne. La sieste pensais-je, j’ai bien le temps d’aller faire un tour du côté de la gravière 800 mètres plus loin y manger quelques mûres et vérifier que leur goût à elles ne change pas. 15 h 27 un appel, c’est bien lui qui me dit de revenir. Je presse le pas à en avoir mal aux mollets et sonne à nouveau. Le grand portail électrique s’ouvre alors et je pénètre « à la ferme », une quinzaine d’années après y être entrée pour la dernière fois. La porte d’entrée de la maison s’ouvre sur un Monsieur Lambert souriant. Il m’attend sur le seuil. Oui il m’attend, c’est moi qu’il attend. Mon cœur en tremble. Je lui dis bonjour, un bonjour simple, courtois, toujours un peu gênée, la bise de circonstance. Tout de suite il me met à l’aise, me dit bonjour joyeusement et me dit à quel point il est content de me voir. J’en profite, lui renvoie la pareille avec la timidité des premières minutes d’une rencontre qui sonne comme des retrouvailles. Il me faut toujours quelques instantspour être assez à l’aise et contente d’être là, apprécier la présence de l’autre. « Rentre, rentre » me dit-il, pressant. Je traverse le couloir et retrouve l’odeur de sa maison qui m’est si précieuse, la cuisine, puis nous passons derrière, dehors. J’ai peine à me souvenir de tous les endroits de la maison Page 11/14 que l’on traverse ; je lui emboite vivement le pas. Nous sortons et il me présente à une dame : « Voici Corinette comme je l’appelle » me dit-il tout content ! Corinette est (je crois) sa dame de compagnie ; elle le surnomme tendrement « papy ». Agée d’une cinquantaine d’années bien tassée, elle est habillée comme une vieille fille de l’époque – jupe un peu longue et un pull col rond bleu (on retrouverait le même chez Emmaüs que cela ne m’étonnerait pas). Elle a les cheveux bruns/gris, attachés par une vieille barrette en plastique mauve pâle. Serais-je un poil jalouse ? À peine ai-je le temps de lui dire à quel point ça me fait bizarre d’être là, qu’il me montre, en ouvrant les bras et bombant un peu le torse avec une fierté non dissimulée, son immense, magnifique et grandiose… potager. « Voilà ! » m’annoncet-il, dignement en montrant l’étendue de ce jardin aux milles couleurs. Devant moi c’est clair : une serre Jardiland, en mille fois mieux. Là les choux, ici les salades et les tomates, les pommes de terre dans l’allée suivante ; je me balade ; le verger compte une dizaine d’allées et partout des fruits ou des légumes, les haricots puis les concombres, ici le persil, les courgettes, les radis puis la ciboulette et là les framboises. « Elles ont changé de place, elles étaient là » dis-je, quasi mélancolique. Il confirme d’ un regard attendri. C’est que je n’ai rien oublié de ce coin-là de la maison. Ici j’ai connu le bonheur dans une framboise fraîchement cueillie. Ici j’ai connu le bonheur tout court. Comme il paraît fier en me le montrant, son immense potager, mon vieux moutonnier à qui il « ne reste plus qu’une cinquantaine de moutons » (à quatrevingt quatre ans, quand même !) Comme il me paraît fier de faire vivre ici et là plantes et légumes avec autant d’attention. Il les aime ses légumes. Ils sont vrais, ils sont bios, ils sont bons, ils lui font du bien et ils feront de lui un centenaire. Comme je l’espère… Les lapins n’ont pas changé de place, il me les montre un à un. Il décrit un peu leur caractère et m’explique les couples qu’il a appariés, moi je fais semblant de m’y intéresser. Il me montre la récolte qui paraît bien maigre par rapport à ce qu’elle était dans mes jeunes années. « On arrête » lâche-t-il, résolu. Je pense aux milliers d’agriculteurs qui arpentent les autoroutes et bloquent les villes depuis quelques semaines. Lui, il n’a pas l’air en colère, il a l’air fataliste. Il m’amène voir les canards, les petits et les grands, les enfants et les parents. La première et la deuxième portée. Puis on passe aux poules, aux poussins et enfin aux pièges pour les renards. Page 12/14 Au détour d’une conversation, il me demande pourquoi je ne suis pas encore mariée, je suis un peu embêtée et je lui réponds que je suis difficile mais que je trouverai… De lui-même il me parle de sa famille. Bernard, son fils qui s’est marié et qui a eu une fille qui maintenant a bientôt douze ans, la femme de Bernard qui un temps avait voulu virer la belle Corinette. « Elle est douce et gentille, vraiment quelqu’un de bien. Ah, si j’avais eu 30 ans de moins. » Je souris. Il me parle de sa femme et de sa santé de fer, du moins physiquement, psychiquement ça a l’air d’être autre chose. Placée en maison de retraite, il la prend tous les dimanches à la maison. « Elle m’enterrera » clôt-il. Après m’avoir montré l’emplacement de la chienne « Bergère » (la quatrième bien nommée, c’est plus facile à retenir), il me dit de rentrer dans la cuisine, pour y boire un jus et manger quelques gâteaux. Je n’ai pas le temps de faire connaissance avec Corinette qu’il lui demande déjà de sortir les photos des placards de la salle à manger, dans un bordel sans nom. Elle exécute et fouille, rapporte des clichés d’un peu toutes les époques, allant chercher les albums au fur et à mesure. Il me montre des dizaines de photos, me raconte les situations. Des photos de lui, de Corinette, des enfants petits, du beau jardin, de la « mamie » et de… Corinette. Corinette devant le potager, avec un beau cèpe, Corinette devant les laitues ou Corinette dans le jardin quand il a neigé sur Ludon… Je le soupçonne d’être un peu amoureux de sa Corinette le vieux coquin. Je jette un coup d’œil à son intérieur : pas de doute je suis chez un vieux fermier, rien n’a bougé ici mais tout a vieilli. Je ne vois pas d’ordinateur, je ne vois qu’un tas de vieilles choses amassées au fur et à mesure des années. J’immortalise quelques-unes de ses photos sur mon portable : lui à six ans au milieu de son premier troupeau, lui au régiment, lui sur un âne étant petit à la ferme qui n’a pas changé, lui et Youki ou la « Bergère » de mes années à moi, les années de la Méhari verte kaki dans laquelle je suis montée tant de fois. Trop de souvenirs m’assaillent, je me sens bien avec lui, là, perché sur mon épaule à me dérouler sa vie sur des photos. J’ai envie que ce moment dure toujours. Je lui répète souvent que je suis si heureuse d’être là, avec lui. Je me rends compte du temps qui passe, né en 1931 mon berger n’est plus tout jeune. Et si c’était la dernière fois que je l’avais là, tout à côté de moi, à moi ? Je ne lui dirai pas qu’il m’arrive d’aller regarder souvent les rubriques nécrologiques dès que j’ai un Sud-Ouest dans les mains ou sur Internet en tapant son nom à côté du mot « décès » et « ludon médoc » sur les moteurs de recherche. Je ne lui dirai Page 13/14 pas que j’ai peur de le perdre, peur qu’il lui arrive comme à mamie. Je prends quelques photos de lui, un peu à son insu, revenu à sa place et feuilletant les album, sa Corinette au-dessus de son épaule. J’aimerais arrêter le temps, rester là des heures à le regarder lui et sa dame de compagnie vivre et se rappeler des belles choses. Il est pourtant déjà presque l’heure de repartir vers Macau car une heure de route m’attend pour retourner chez ma cousine. « Je vais te ramener. Avant ça tu vas prendre quelques légumes. » Je repars avec six œufs, deux concombres énormes, des pommes de terre, des tomates et du basilic, un vrai noël bio pour hippies. Pour revenir devant, j’emprunte le deuxième couloir, celui qui passe par l’extérieur. Un flash, je suis petite et je le prends pour la millième fois ce couloir, c’est celui où il y a les pièces dans le fond d’une petite boîte en plastique, l’argent des œufs. Mes mains pressent les poignets de mon vieux berger en signe d’affection. Il répond et presse à son tour, le sourire tendre aux lèvres. Je le suis jusqu’à son garage où je découvre sa belle voiture toute neuve qui doit afficher à peine 5000 au compteur. C’est la voiture qui ne va pas aux bois, c’est la belle voiture qu’il ne sort que pour quelques occasions. Me ramener en est une et cela me ravit. Le temps d’arriver à Macau, quelques minutes à peine, je lui répète que je trouverai bientôt une occasion de repasser. Je crois qu’il a compris mon état, et je crois qu’il sait à présent à quel point je l’aime et à quel point ces moments semblent importants pour moi. Il a compris tout ce que j’avais à lui dire trois ans plus tôt dans cette maison de repos. Il a compris qu’il comptait vraiment pour moi… C’est à pied que je parcours les dernières centaines de mètres qui me conduisent à la maison de ma cousine, avec une immense hâte de lui raconter tout ça. Et d’en garder un peu pour moi, quelques-uns de mes sentiments qui me lient à lui, mon vieux berger. Un jour c’est sûr, s’il veut bien je l’écrirai sa biographie. Je reviendrai et je lui poserai mille questions sur sa vie, ses pensées, les époques et comment il les a traversées. J’espère tant apprendre de lui encore, il lui reste tellement de choses et d’expériences à transmettre et moi j’ai tant à recevoir. Page 14/14