Le canal de la Haute-Seine
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Le canal de la Haute-Seine
LA VIE EN CHAMPAGNE - n°81 - janvier/mars 2015 por Morgane Le Coadou Le canal de la Haute-Seine Le c a n a l d e la H a u te -S e in e , est p ré s e n t d an s le p a y s a g e d e l'A u b e d e p u is plus d e 2 0 0 ans. A u jo u r d 'h u i, re d é c o u v e rt p a r la p o p u la tio n g râ ce a u x a m é n a g e m e n ts e n tre p ris p a r le C o nseil g é n é r a l, son h is to ire est m a l ou p eu c o n n u e des A u b o is . N o u s a llo n s d onc re tra c e r ici son passé, d e p u is la décisio n d e sa construction ju s q u 'à sa ré h a b ilita tio n a c tu e lle . Le département de l'Aube avant le canal La question de la navigation des principaux cours d'eau de l'A ube, la Seine et l'A ube, est posée par les autorités locales depuis toujours. En effet, dès le Moyen Age, la J48 E N V IR O N S D E T R O Y E S . < — Écluse Freycinet de Saint-Just-Sauvage. (C l. Julián G ro llin g e r). B arberey-Saint-Sulpice m auvaise qualité des voies de com m unication terrestres, peu sûres et peu développées, semble être problém atique pour le développem ent économ ique de cet espace. Elles sont cependant les seules à mêm e de transporter les très nombreuses m archandises commercées, notam m ent grâce aux foires de C ham pagne, et fabriquées sur place, pour rejoindre la capitale. Afin de pallie r ces difficultés, on pense alors à l'alternative des voies fluviales. De nom breux documents d'archives fo n t état de la volonté de mettre en œuvre des travaux favorisant ces voies d'e au . O n rem arque que chacune de ces entreprises s'est soldée par un échec à cause de problèm es techniques. Le m anque de régularité du flux hydraulique, ainsi que les nom breux obstacles que les bateliers doivent fran chir - bancs de sable, dénivelés, roches, m éandres - sont les principaux empêchements. O n tente souvent de rem édier — Pon t-C anal traversant la Seine. — L L Le pont-canal de Barberey, carte postale. (Arch. d é p . A u b e ). La V ie en C ham pagne n° 81 45 à ces problèm es en réalisant des dérivations ou des pertuis au niveau des obstacles. M algré toutes ces tentatives, aucun projet ne parviendra à rendre ces deux cours d 'e au navigables à long term e. Il fa u t attendre l'arrivée de N apoléon Bonaparte pour voir la réalisation d 'u n projet qui mettra fin, non sans m al, à toutes ces difficultés. Un projet napoléonien Bonaparte a pour volonté, dès son arrivée au pouvoir, de mettre la France au rang des premiers pays industriels d'Europe, voire du m onde. Pour ce faire, il souhaite développer les voies de com m unication afin de faciliter le déplacem ent des m archandises. Il porte de grands espoirs sur la m odernisation des voies d'e au , qui sont alors en plein essor, notam m ent au Royaume-Uni. d 'a lim e n te r le transport. D 'autres articles précisent les m odalités de construction des différents ouvrages d 'a rt, le tracé de la traversée de Troyes ainsi que l'em placem ent du port, place du Préau. La lente construction du canal Afin de suivre l'évolution des travaux du canal, il faut se référer aux différents documents produits par les ingé nieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines, a u jo u rd 'h u i conservés aux Archives départem entales de l'Aube. Le prem ier projet de construction fa it état d 'u n canal de dérivation au g a b a rit Becquey3. C'est-à-dire que les biefs - portions du canal se situant entre deux ouvrages d 'a rt perm ettent aux em barcations d'éviter des portions non N apoléon voit, dans la liaison de la Seine avec le canal de Bourgogne à C hâtillon, un bon moyen d'accélérer le transport des m archandises produites dans ces régions vers la région parisienne. Parmi ces produits, on trouve la bonneterie à Troyes, les vins de C ham pagne et de Bourgogne, la production agricole de la C ham pagne, ainsi que les produits de la m étallurgie baralbine et hautm arnaise, et de la sylviculture. Alors q u 'il se rend à M ilan au printem ps 1805, N apoléon passe quelques jours à Troyes en com pagnie de l'Im pératrice Joséphine. C om m e le relate Jean-Pierre Finot dans un court texte, la visite de l'e m p ere ur et de l'im pé ra trice dure trois jours1. N apoléon profite de sa présence à Troyes, entre les 2 et 5 avril 1805, pour inspecter la Seine et discuter avec son Inspecteur général et directeur des Ponts-et-Chaussées, G aspard de Prony, des possibilités de sa navigabilité. A son retour en ville, il exprim e son souhait de rendre la Seine navigable de Paris à Bar-sur-Seine : « Je veux q u'ava nt six ans les coches et les bateaux puissent rem onter la Seine depuis Paris jusqu'à Bar-sur-Seine et au-delà »2. Pour ce faire, des travaux doivent être entrepris entre Nogent-sur-Seine - lim ite de la navigabilité de la Seine en am ont - et Bar-sur-Seine. Le visage de la ville de Troyes doit égalem ent être m odifié pour perm ettre la traversée de la ville et l'in stallatio n d'un port en son centre. Le jour de son départ, grâce au rap p o rt établi par Prony lors de leur séjour, il rédige un décret en douze articles. Ce décret dem ande le p ro longem ent de la navigation jusqu'à C hâtillon, afin d'étendre le territoire susceptible J ea n -P ierre F i n o t , P a s s a g e et s é jo u r d e N a p o lé o n - le - G r a n d à Troyes e n Troyes, Im p rim e rie D u fo u r-B o u q u o t, 1 8 6 3 . 2 J ea n -P ierre F i n o t , op. cit. 1805, 3 Le g a b a rit B ecquey : du n o m d e L o u is -M a rie B ecquey d e B e au prés . Royaliste c o n v a in c u , il est d ire c te u r g é n é ra l des P o nts-et-C haussées e t des M in e s sous la R estauration, en tre 1 81 7 et 1 8 3 0 . Il re définit l'e n s e m b le des n orm es d e la n a vig a tio n a v e c un g a b a rit u n iq u e p o u r toutes les voies via le p la n Becquey. C e g a b a rit a u n e lo n g u e u r d e 3 0 , 4 0 m ètres, une la rg e u r d e 5 , 2 0 m ètres e t un tira n t d 'e a u de 1 ,6 0 m ètre. Schéma d'un canal de dérivation. Schéma d'un canal latéral. (C ro q u is d e l'au ie u re). navigables du cours d'e au . Les travaux du canal de la Haute-Seine débutent dès 1806 par le creusement des dérivations a lla nt de Troyes jusqu'à M arcilly-sur-Seine. Les biefs situés dans les faubourgs de Troyes sont égalem ent entrepris duran t cette phase. Ainsi, en 1814, sept dérivations et la m ajeure partie des ouvrages d 'a rt sont achevées. M alheureusem ent les difficultés économ iques, notam m ent dues aux cam pagnes m ilitaires de N apoléon, et les invasions successives du territoire par des troupes étrangères fo n t que les travaux doivent être suspendus. Il fa u t attendre 1840, et le com bat mené par des élus locaux, pour que des fonds soient alloués à la poursuite des travaux du canal. Un nouvel ingénieur, Pierre-O livier Lebasteur, prend la direction du chantier. L'évolution des techniques de canalisation lui perm et de mettre en œuvre un nouveau projet. Le canal de dérivation étant un trop grand consom m ateur d 'eau, il décide de transform er les parties du canal déjà construites en canal latéral. Ce type d 'o uvrag e perm et de dou bler un cours d 'e au non navigable en suivant son tracé de façon plus ou moins linéaire. L'alim entation en eau se fa it par des prises d'eau dans le lit du fleuve et les dénivelés sont franchis par le biais d'écluses. Le projet de Lebasteur va d em ander la m odification de certaines dérivations déjà construites. Les biefs sont alors portés à 14 mètres de large et à 1,70 mètre de p rofondeur - c'est ce que l'o n appelle le tira n t d 'e au - , perm ettant ainsi le croisem ent de deux em barcations de g a b a rit Becquey. De nombreuses structures doivent être ajoutées au plan afin d 'a lim e n te r le canal en eau et de fra n ch ir certains cours d'e au . C inq ponts-canaux sont alors ajoutés aux plans. Le pont-canal de Barberey Parmi ceux-ci, on retrouve le pont-canal de Barberey. Cet ouvrage est sans conteste la construction la plus rem arquable du canal. Ses travaux débutent en 1843 et s'achèvent en 1847. Il a été à to rt surnom m é le pont Eiffel, l'ingénieur-constructeur d 'o rig in e dijonnaise n'ayant que 11 ans au début des travaux. Le pont, m esurant près de 50 mètres de long, perm et au canal de fran chir une boucle de la Seine à la sortie de Troyes sur la com m une de Barberey-Saint-Sulpice. Il repose sur cinq arches positionnées sur trois piles maçonnées et deux culées - parties m açonnées sur les berges. Le ta b lie r est fa it de quatre travées en fonte de 8 ,4 0 mètres constituées de six ferm es - structures m étalliques perm ettant de rig idifie r la cuvette du pont - qui relient des panneaux en fonte de 1,25 mètre. La structure est consolidée à l'a id e de tirants sur lesquels est positionnée la voie de halage. Le pont-canal de Barberey est considéré com m e le prem ier ouvrage de ce type construit en France. Il a très certainem ent servi de m odèle au pont-canal de Briare, réalisé 50 ans plus tard. Le tracé du canal dans le cœ ur de Troyes va m ener à la m odification de la com position de la ville. O n fa it le choix de creuser les biefs en suivant le tracé d 'u n petit ru qui sépare la tête et le corps du bouchon : le ru C ordé. L'espace qui borde ce ru n'est pas suffisant pour accueillir un canal, sa voie de halage et de contre-halage. Les autorités vont donc devoir, com m e cela a été le cas pour la partie rurale du canal, exproprier des habitants pour réaliser ces travaux. Certaines façades de maisons sont alors dém ontées pour être reconstruites plus en retrait le long du canal. O n crée un bassin qui accueille le port a u jo u rd 'h u i bassin de la Préfecture. L'espace de stockage de ce port est situé sur l'actuelle place du Préau. Pour construire les quais, on utilise les pierres de l'ancien palais des comtes de C ham pagne et de la collégiale SaintEtienne, qui avaient été vandalisés durant la Révolution. Le chantier de terrassem ent prend deux ans, entre 1840 et 1842. L'achèvement de cette deuxièm e phase des travaux perm et la mise en eau d 'u ne prem ière partie du canal. Le tronçon qui relie Troyes à M arcilly est ouvert à la navigation en août 1846, 4 0 ans après le début des travaux. ! { l . • Environs de TROYES. - BARBEREY. - Poní do C»n»l » r U Siine Le pont-canal de Barberey, carte postale. Bassin de la Préfecture et port au bois. (A rch. d é p . A u b e ). (C o ll. privée). « Le canal sans eau » Les travaux du dernier tronçon, Bar-sur-Seine/Troyes, lancés en 1848 ne don ne ro nt m alheureusem ent jam ais lieu à une activité. En effet, si l'ensem ble des biefs et des ouvrages d 'a rt a été construit en deux ans, leur mauvaise étanchéité entraîne de gros retards. Après de nombreuses tentatives de relance des travaux par le Conseil général, le projet de mise en eau est définitivem ent abandonné en 1882. L'em placem ent de cette partie du canal, surnom m ée « canal sans eau » par les habitants, est toujours visible dans la m orph olo gie du territoire urbain et rural de l'A ube. Ces réminiscences se retrouvent le long du boulevard Jules-Guesde à Troyes, ainsi que dans la rocade encaissée, a lla nt de Saint-Julien à Saint-Thibault. Lorsqu'on em prunte la route départem entale D 671, reliant Troyes à Bar-sur-Seine, on peut a u jo u rd 'h u i encore apercevoir à quelques centaines de mètres de la route des maisons éclusières juchées sur un terre-plein, ainsi que d'autres ouvrages d 'a rt com m e l'écluse de Villebertin, dans la zone industrielle de Saint-Thibault. Les ouvriers du canal D urant les 76 ans q u 'o n t duré les travaux, de nombreuses personnes se sont relayées pour creuser les biefs et Écluse de V illebertin , 2 0 1 4 . (C l. M o r g a n e Le C o a d o u ). m açonner les ouvrages d 'a rt. O n retrouve dans les archives de nombreuses inform ations sur ces personnes. Les travaux des premières phases (1 8 0 6 -1 8 1 4 ) ont été en partie réalisés par des m anouvriers. Ces hom mes et ces femm es sont généralem ent issus du m onde paysan. Leur rém unération est basse - environ 2 francs par jour - , mais elle leur perm et de compenser le m anque de travail dans les cham ps d uran t les saisons les plus froides. En 1809, on dénom bre 5 00 m anouvriers sur l'ensem ble du tracé. L'effectif de ces derniers est renforcé par des travailleurs forcés : les prisonniers de guerre des cam pagnes napoléoniennes et des condam nés aux travaux forcés. En 1810, ce sont environ 3 0 0 prisonniers, essentiellement des Espagnols, qui sont détachés aux travaux du canal. Les condam nés aux travaux forcés, eux, sont généralem ent des déserteurs ou des insubordonnés de l'arm ée im périale. La durée de leur présence sur le chantier varie en fonction de leur délit. Cette force de travail, plus ou moins docile, num ériquem ent forte et peu coûteuse était une aubaine pour l'avancem ent de la construction du canal de la Haute-Seine. Enfin, le terrassem ent des biefs du « canal sans eau » est réalisé par les ouvriers des ateliers nationaux. Cette organisation de travail est mise en place à Paris puis en province à la suite de la révolution de février 1848 et perm et aux ouvriers, désœuvrés du fa it de la crise économ ique, de trouver un em ploi et de lim iter ainsi les révoltes populaires. M êm e si ce système n'a pas perduré, il a permis le terrassem ent rapide de cette partie du canal. C om m e pour les travailleurs forcés, les ateliers nationaux sont organisés de façon quasi m ilitaire, en escouades, brigades... Ils regroupent près de 1 5 00 hom mes sur le chantier de terrassem ent du canal en a m o nt de Troyes. Leur salaire jou rn a lie r se situe entre 2 et 4 francs, en fonction de leur statut dans la hiérarchie des ateliers. Une activité insuffisante L'activité de transport du canal ne débute donc que réellem ent en 1846, après la seconde phase de travaux. La bonne circulation des m archandises est assurée grâce au personnel en charge du fonctionnem ent de cette « m achine hydraulique »4. O n retrouve parm i ces fonctionnaires des ingénieurs, des « chargés du règlem ent et de la police des eaux », des gardes, des préposés aux ponts-tournants et pas m oins de 14 éclusiers vivant en autonom ie dans leur m aison éclusière5. Les fonctions et prérogatives de ces employés sont définies par le Règlement pour le service des gardes, éclusiers, cantonniers et autres agents de la n avigation6 qui com prend 55 articles. Une des missions des agents du canal est d'enregistrer le passage des bateaux et de leurs m archandises. Grâce à ces données, nous pouvons dresser un tableau de la navigation sur le canal d uran t la seconde m oitié du XIXe siècle. Tout au long de cette période, l'activité a été inégale d'u ne année à l'autre. O n dénom bre en 1846, la prem ière année de fonctionnem ent, 20 6 50 tonnes de m archandises transportées, alors qu'en 1848 le tonnage n'est plus que de 1 1 748 tonnes et de 8 681 tonnes en 1881. Un rebond de l'activité est à noter dans les l l 't T R O Y F .S . — I s Pon t, le Collège de jeu n es F illes et le Bassin. Pont routier de Savières, carte postale. (Arch. d é p . A u b e ). Bassin de la Préfecture et bureau de la HPLM, carte postale, (C o ll. privée). — LL. 4 Pierre Pinon, « C A N A U X », E n cy clo p æ d ia Universalis [en lig n e ], consulté le 1 7 octobre 2 0 1 4 . URL : h ttp ://w w w .u n iv e rs a lis .fr/e n c y c lo p e d ie /c a n a u x / 5 A n n u a ir e administratif et statistique d u d é p a rte m e n t d e l'A u b e p o u r 1 8 4 1 -1 8 5 3 , p u b lié sous les a uspices e t la direc tion d e la S ocié té d 'a g ric u ltu re , des sciences, arts et be lle s-lettre du d é p a rte m e n t, Troyes, B o u q u o t lib ra ire , rue N o tr e -D a m e . 6 A rc h . d é p . A u b e , S 6 8 5 . années 1 8 6 8 -1 8 6 9 . Il peut être dû aux politiques de développem ent du com m erce sous le Second Empire ou à l'essor de la production textile troyenne. Le transit est essentiellement réalisé par la C om pagnie G énérale de la N avigation, Le Havre-Paris, LyonM éditerranée (HPLM). Les bureaux de cette dernière sont installés à proxim ité du port de Troyes, quai la Fontaine. La com pagnie utilise des em barcations de type « flûte de Bourgogne »7 pour transporter jusqu'à 2 50 tonnes de fret à la fois. Les m archandises sont de plusieurs types. PierreO liv ie r Lebasteur les énum ère dans un rap p o rt : « Les m archandises transportées par le canal de la Haute-Seine consistent p rincipalem ent en charbon de terre, charpente, sciages, écorces, tan, coton brut, m oellons, foin, farines, céréales, sucres, acides et autres denrées employées au blanchim ent ou à la teinture du coton»8. En résumé, ce sont essentiellem ent des produits de la sylviculture, de l'a gricultu re et de l'industrie locale qui sont transportés. La com binaison de ces trois facteurs a largem ent contribué à la d im inution du trafic sur le canal. O n considère qu'à partir de 1931 le trafic est quasi nul. Le dernier bateau à fran chir l'écluse de Troyes, sera le « Dixit » en 1940. En 1957, le tronçon Troyes-Méry est déclassé des Voies N avigables de France (VNF). La partie entre M éry et M arcilly est q ua nt à elle toujours inscrite sur la liste des VNF, mais n'est techniquem ent plus navigable puisque l'envasem ent des biefs et le non entretien des mécanismes des écluses em pêchent le passage des bateaux. Histoire sociale du canal En dehors de la technique et du com m erce, le canal de la Haute-Seine a égalem ent une histoire sociale. En effet, M alheureusem ent l'activité de transit de m archandises n'atteindra jam ais les espoirs des concepteurs du canal. A cela, trois raisons se com binent en un cercle vicieux. La prem ière est la concurrence d 'u n nouveau moyen de transport qui connaît un fo rt essor à la fin de la prem ière m oitié du XIXe siècle : le chem in de fer. Il perm et de réduire les temps de trajet et leur coût. Troyes est reliée à M ontereau, à proxim ité de la région parisienne, par une voie de chem in de fer dès 1843, avant mêm e la mise en service du canal. La seconde raison qui a pu lim iter l'activité du canal est la d égradation de son état. Son m anque d'entretien a entraîné son envasement et a, par conséquent, dim inué son tira n t d 'e au , ne perm ettant plus aux em barcations de circuler sur la totalité du canal. Certains biefs connaissent des filtrations im portantes entraînant une trop forte consom m ation d 'eau. C 'est ce m auvais état qui ne perm et pas son utilisation duran t la Première G uerre m ondiale, alors q u 'il a urait pu pallie r l'encom brem ent des chemins de fer provoqué par le transport des troupes vers le front. La dernière raison de cette baisse d'activité est sa nonconform ité avec le g a b a rit Freycinet en vigueur. Ce gab arit, initié par Charles-Louis de Saulces de Freycinet, m inistre des Travaux publics de 1877 à 1879, aligne le g a b a rit français sur les autres gabarits européens pour perm ettre la continuité de la navigation sur l'ensem ble du continent. Les écluses au g a b a rit Freycinet mesurent 39 mètres de long et 5 ,2 0 mètres de large, soit 9 mètres de plus que le g a b a rit Becquey. M ais seuls les ouvrages d 'a rt situés entre M arcilly et M éry-sur-Seine ont été portés à ce gabarit. 7 Flûte d e B o u rg o g n e : c o m m e son n o m l'in d iq u e , ce style d 'e m b a rc a tio n prov ie nt d e Écluse Freycinet de Saint-Just-Sauvage. la ré g io n b o u rg u ig n o n n e . D e s c e n d a n te du m a rn o is , e lle a p p a r a ît d ans la p re m iè re (C l. Julain G ro llin g e r). m o itié d u XIXe siècle. Elle est lo n g u e d e 3 0 à 3 5 m ètres et la rg e d e 5 , 0 5 m ètres a u m a x im u m . C o n tra ire m e n t à d e nom breuses a utres e m b a rc a tio n s , e lle ne c o n n a ît pas Véhicule accidenté au niveau de l'écluse du boulevard Danton. d 'é v o lu tio n en m é tal et d is p a ra ît d e la c irc u latio n dans la s ec o n d e m o itié d u XXe siècle. (C o ll. privée). 8 A rc h . d é p . A u b e , S 6 8 5 : r a p p o rt d e l'in g é n ie u r en chef, 7 a o û t 1 8 7 1 . en plus de m od ifie r les paysages et de relier le territoire de l'A ube à Paris, il a égalem ent touché le quotidien de m illiers d'A ubois. Cet im pact a parfois été négatif, mais aussi positif. La création du canal a été négative pour les propriétaires de terrains em piétant sur l'em prise du projet. Au nom de l'intérêt public, ils se sont vus dépossédés de leur bien. En échange de leur propriété, on leur a remis une somme d 'a rg e n t estimée par rap po rt à la valeur des bâtim ents ou plantations qui s'y trouvaient. Les éleveurs et agriculteurs ont dû s'organiser pour contourner cet obstacle, afin de fa ire passer leurs bêtes et leur m atériel d'u ne rive à l'autre. Le canal est égalem ent un obstacle à la circulation des piétons et des véhicules dans sa partie urbaine. Les accidents de la circulation, pour cause de chute dans le canal, sont m onnaie courante au début du XXe siècle9. Pour rem édier au problèm e de circulation, on installe des passerelles piétonnes, com m e celles du Pont-Vert et du Pont de C hâlons, ainsi que des ponts-tournants. Le prem ier de ces ponts se situait entre la place d'Arm es (actuelle place de la Libération) et la rue de la Cave percée (actuelle rue Roger-Salengro), le second reliait la rue de la Cité à la G rande rue (actuelle rue G eorges-Clem enceau) et enfin un dernier pont était situé entre la place des Prisons et la place du Marché-aux-Trapans. Enfin le danger vient de l'eau en elle-m êm e. La population du XIXe siècle et du début du XXe siècle sait très peu nager. Les noyades, plus ou m oins accidentelles, sont donc très nombreuses. La chute est régulièrem ent due à l'ivresse notoire ou passagère de l'accidenté, ou à sa volonté d 'e n fin ir avec la vie 10. Un dernier point négatif est l'o d e u r qui s'échappe de la vase du canal lors des chaleurs estivales, am enant des légions de moustiques. La création du canal a cependant des aspects positifs. Il peut être perçu com m e un moyen d 'a m é lio re r le quotidien de ses riverains qui ont pu, en s'exonérant d 'u ne légère taxe, couper le bois et les herbes hautes des francs-bords et ainsi a m é lio re r leur o rd in a ire tout en p articipant à l'entretien du canal. De nombreuses activités de loisirs sont pratiquées sur le canal. Parmi celles-ci, on trouve les concours de pêche proposés à la population. Les citadins, notam m ent ouvriers, voient dans cette activité un bon moyen de se distraire. Des cartes postales illustrant le concours du 7 juin 1906 nous sont ainsi parvenues. O n y voit des fem m es en train de pêcher entre la rue Largentier et le boulevard Danton tandis que les hom mes, qui ont laissé les biefs les plus proches du centre-ville aux dam es, se sont installés entre le boulevard D anton et le Pont de C hâlons. T R O Y E S .^ P ro m e n a d e du C anal . P ï^ W e n e 'd u P ont de Châlons « Faits divers e t société à Troyes en 1 9 0 8 », La Vie e n C h a m p a g n e , Passerelle du Pont de Châlons, carte postale. 9 J ean-Louis H (A rch. d é p . A u b e ). n° 6 0 , 2 0 0 9 , p. 3 5 - 4 9 . um bert, ’° J ean-Louis H um bert, op. cit. 100. - T R O Y E S . - Le C a n a l - C o n c o u r s de P ê ch e d u 17 Juin 1906 Collection T . G. La Société nautique troyenne propose de son côté des régates annuelles sur le bassin de Barberey. O n retrouve des traces de ces régates jusqu'aux années 1 9 8 0 11.Cette mêm e société nautique va affréter le bateau le « SoleilLevant » en 1906 pour fêter son deux-m illièm e adhérent et ainsi réaliser l'u n iq u e voyage de passagers sur le canal. Les archives fo n t égalem ent état de dem andes de navigation à bord de petites em barcations privées sur le canal. aubois et seules deux d'entre elles sont toujours habitées. Ces nombreuses dégradations vont conduire les autorités à se soucier d 'u n des ouvrages d 'a rt de ce canal : le pontcanal de Barberey. Sa position de prem ier ouvrage d 'a rt de ce type en France va permettre son intégration à la liste des M onum ents historiques en décem bre 1984. Il Un canal à l'abandon Déjà en mauvais état au m om ent de son déclassement en 1957, la période de quasi-abandon que le canal va connaître jusqu'aux années 2 0 0 0 ne va fa ire qu'accentuer sa d ég radation. Les biefs situés dans les faubourgs de Troyes sont, petit à petit, comblés par le dépôt de vase et d'im m ondices, et un bon nom bre des maisons éclusières inoccupées sont visitées et saccagées. C 'est le cas de la m aison éclusière située juste après le pont-canal de Barberey qui a été réduite à l'é ta t de ruine au début des années 2 0 0 0 12. A u jo u rd 'h u i, seules 6 des 13 maisons éclusières du tracé avalant subsistent dans le paysage " h ttp ://w w w .a v iro n tro y e s .n e t/ (consulté le 1 5 juin 2 0 1 4 ) . 12 C . B e r g , « B a rb a rie à B arberey », Fluvial, n° 1 3 7 , n o v e m b re 2 0 0 3 . Concours de pêche du 7 juin 1 9 0 6, carte postale. (Arch. d é p . A u b e ). La future avenue Chom edey de M aisonneuve avant le com blem ent du canal. (C o ll. privée). sera égalem ent le prem ier ouvrage issu de la Révolution industrielle à être classé dans l'Aube. m aire de Troyes, Henri Terré : « M onsieur le SénateurM aire, peu de villes ont le privilège de posséder un m iro ir d 'e au com m e celui que avons au bassin de la Préfecture. [...] C 'est pourquoi, notre association alertée par les travaux récem m ent envisagés émet le vœu que le bassin de la Préfecture ne soit en aucun cas supprim é ou dim inué à l'occasion de travaux de voirie ou de construction d 'u n parc à voitures »13. C om m e pour appuyer cette alerte, en 1964, la Ville reçoit les délim itations de son Secteur sauvegardé, dans lequel le bassin et une partie des biefs sont intégrés. Les autorités se rendent alors com pte de l'intérêt de ce bassin et décident de le conserver en eau. La partie urbaine du canal va, elle aussi, connaître de très grands changements. Ces biefs qui ont été comblés petit à petit, vont définitivem ent disparaître sous le goudron dans les années 1 9 6 0 -1 9 7 0 . À l'ère de la révolution autom obile, les grandes percées que représente le canal se révèlent être des espaces parfaits pour accueillir les centaines de véhicules qui doivent bientôt circuler dans la ville et dans son a gg lo m ératio n. Vont alors être créés le boulevard Jules-Guesde sur l'em placem ent des biefs du « canal sans eau » et l'avenue C hom edey au nord de la ville. Les autorités profitent de ces travaux pour installer sous les futures pénétrantes des conduites et collecteurs d'eau ainsi que le to u t-à -l'é g o u t pour desservir les anciens faubourgs de la ville, qui en étaient jusque-là dépourvus. Pour des raisons techniques, l'eau d oit continuer à circuler dans ce bassin et les biefs situés en aval doivent être conservés jusqu'au début de la nouvelle pénétrante nord. O n dérive l'eau du canal dans le canal des Trévois. C ependant, la fluidité du trafic dans la traversée de Troyes est toujours p rim o rd ia le pour les autorités. Elles fo n t alors recouvrir les biefs a lla nt de la place de la Libération au Palais des Congrès - actuel Théâtre de C ham pagne afin de créer des voies de circulation, ainsi que des places de stationnem ent sur leur tracé. Pour ce faire, on installe Lors des études de projet, certains ont la volonté de reboucher le canal dans son intégralité et notam m ent de rem ployer l'espace du bassin de la préfecture en parking à ciel ouvert. L'association de Sauvegarde du Vieux Troyes (ASVT), ancêtre de Sauvegarde et Avenir de Troyes, s'ém eut de ce projet dans une lettre adressée au sénateur- Plan de recouvrem ent du canal. (Arch. m u n . Troyes, cl. M o r g a n e Le C o a d o u ). I 13 Arch. m un. Troyes, 3 6 7 W 2 . | deux structures en béton qui perm ettent l'évacuation de l'eau et la consolidation du sol. Les espaces les plus fragiles accueillent les places de stationnem ent ainsi que des bacs pour la végétation. Le bassin de la Préfecture est, q ua nt à lui, am énagé avec des jets d 'e au et un espace de d éam bulation sur le quai La Fontaine. dans le territoire, la continuité du tracé entre Barberey et Saint-O ulph, l'accessibilité des am énagem ents à tous les types d'usagers non motorisés, l'a m é lio ra tio n de la qualité de vie des Aubois et de l'attractivité du départem ent. O n voit bien par ces principes que le Conseil général vise priorita ire m e nt la population locale. Ces travaux vont clore à jam ais le passé de port fluvial de Troyes et com m e nous le verrons plus tard, lim iter le développem ent de la ville et du départem ent en termes de tourism e fluvial. La réhabilitation rurale Vers un nouveau canal Après cette phase de plusieurs décennies d 'a b a n d o n et de méconnaissance, les autorités locales vont profiter d'un nouvel intérêt porté aux canaux en Europe et en France pour mettre en œuvre des travaux, afin de donner au canal de la Haute-Seine une nouvelle vie. Le Conseil général voit dans le canal de la Haute-Seine un espace au fo rt potentiel de loisirs. Il va donc lancer, au début des années 2 00 0, la réalisation d 'u n diagnostic sur l'é ta t du canal et sur l'attractivité des territoires qu'il traverse. Rapidement, la perspective de remise en eau du canal est freinée par les conclusions de ce diagnostic. Les travaux que cela entraînerait seraient trop im portants et coûteux en com paraison de son attractivité. En effet, on se rend com pte que d 'u n point de vue touristique, seul le nord du départem ent p ou rrait prétendre à une activité touristique rentable. Les territoires situés entre Nogent-sur-Seine et M éry-sur-Seine sont seulem ent à quelques dizaines kilom ètres de la région parisienne. Le développem ent d'activités de tourism e le long du canal p o u rrait donc attirer des Franciliens à la recherche de résidences secondaires ou d'espaces agréables pour passer quelques jours d uran t des ponts ou des week-ends. Au-delà de cet espace, le paysage considéré com m e trop m onotone et le fa ible intérêt patrim o nia l des villages qui bordent le canal ne seraient pas à mêmes d 'a ttire r des visiteurs. Une dernière raison p ou rrait lim iter l'attractivité du canal s'il devait être remis en eau : sa situation en culde-sac. En effet, la navigation sur le canal ne perm et pas de rejoindre un autre canal ou cours d'eau navigable. De plus, elle se term ine à Barberey-Saint-Sulpice et non pas à Troyes, ville la plus attractive du départem ent. M algré ces conclusions, le Conseil général décide d 'a c q u é rir le canal de la Haute-Seine par un transfert de propriété avec l'Etat en 2 00 6. Le but ne sera pas forcém ent d 'a ttire r des usagers extérieurs, mais bien de permettre aux habitants du départem ent de se ré a pp ro prier cet espace, qui avait accueilli les générations passées pour des parties de pêche et des régates. Les travaux nécessaires à l'accueil des usagers débutent dès juillet 2 00 9. Ils s'articulent autour de cinq grands principes : la valorisation touristique et économ ique du canal, la qualité de ses a m énagem ents et de son intégration De nom breux am énagem ents sont entrepris afin de perm ettre l'accès à tous les usagers. Parmi les travaux les plus im portants se trouve la réalisation d 'u ne piste cyclable goudronnée sur le chem in de halage. Elle perm et d 'a ccu e illir cyclistes, rollers et autres engins à roues. Le chemin de contre-halage est enherbé pour l'accueil des piétons et des cavaliers. Les ponts qui avaient été busés sont rouverts et on hom ogénéise leur architecture sur l'ensem ble du tracé. O n é la rg it leur ta b lie r et on crée des voies sous les ponts pour permettre la continuité de la voie verte. Des parkings sont créés au niveau des accès routiers pour permettre le stationnem ent des usagers. Enfin, afin de faciliter l'accès des personnes à m obilité réduite et aux pêcheurs, on installe des pontons qui surplom bent le canal et des escaliers sont am énagés pour la mise à l'eau de canoëkayaks. Le coût des travaux, qui s'élève à plus 5,5 m illions d'euros, est réparti entre trois financeurs : le Fond Européen de D éveloppem ent Régional (FEDER) à hauteur de 25 %, le Conseil régional pour 3 7 ,5 0 % de la somm e et le Conseil général, maître d 'o uvrag e, pour la même part. La réhabilitation urbaine Forte du nouvel intérêt porté au canal, la Ville de Troyes fa it égalem ent le choix de le mettre en valeur. Tout du m oins le peu qu'il en reste. Afin de redonner toute sa place au canal, qui n'était plus visible que dans le bassin de la Préfecture, la Ville rouvre les biefs qui avaient été recouverts dans les années 1970. La voie de contrehalage, voie la plus ensoleillée, est retirée à la circulation pour être mise à la disposition des piétons et des cyclistes. Des bancs et des espaces en contrebas de la voie perm ettent aux pêcheurs et aux flâneurs de s'installer au plus près de l'eau. O n veut donner à cet espace un rôle de lien entre la tête du bouchon de C ham pagne et son corps. O n installe sur cet espace des œuvres d 'a rt, dont une symbolise cette notion d'espace central : le Cœur en dentelle d 'in o x réalisé par les époux Kayo-Houël. Une attractivité renouvelée L'ensemble de ces travaux, et la création d 'a nim a tio ns sur les quais du canal à Troyes, ont permis de redonner un rôle au canal. Il retrouve son statut d'espace de loisirs que lui d on na it la population de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ainsi, une p ro gram m atio n culturelle (installations artistiques et anim ations de rue) a permis à la population de se ré a pp ro prier les lieux et le Cœur est devenu un des points de rendez-vous plébiscité par les Troyens. La réhabilitation de la partie rurale du cana l'a égalem ent été un succès. Des relevés de fréquentations des engins à deux roues ont été réalisés sur cette partie du canal d uran t plusieurs mois en 2011 et 2 0 1 3 . M algré les limites de ce relevé, on peut rem arquer que la fréquentation est au rendez-vous. Le canal est donc devenu un espace de loisirs où l'on pratique toutes sortes d'activités com m e le véloj, le roller, la trottinette, la course à pied, la randonnée, la pêche, la p h o to g ra p h ie ... et la liste est longue. Le Conseil général poursuit la mise en valeur de cet espace puisqu'il est actuellem ent en train de réaliser la jonction de la piste cyclable avec le centre-ville et la vélo-voie des lacs. Pour ce faire, il installe une structure m étallique dans Travaux de réouverture du C anal à Troyes en 2 0 1 1 . (C l. J.R D e m es s em a ck e r). le ta b lie r du pont-canal de Barberey, ce qui permettra aux usagers de découvrir ou redécouvrir ce rem arquable ouvrage d 'a rt. L'histoire du canal, riche de 2 00 ans, est pleine de rebondissements. Entre problèm es techniques, fa it divers et vie quotidienne du départem ent, le canal a façonné, bien m algré lui, le territoire, la vie sociale et économ ique de l'A ube. M ais les autorités locales actuelles ont su faire de cet espace, devenu gênant au m ilieu du XXe siècle, un nouvel espace de vie pour la p opulation. Souhaitons un fu tu r tout aussi riche et actif au canal de la Haute-Seine qui, espérons-le, saura attirer encore des générations d'A ubois m ais aussi de touristes extérieurs sur ses voies de halage. L'auteure : étudiante en Master Patrimoine à Troyes, M organe Le C oadou a consacré son m ém oire de fin d'études au canal de la Haute-Seine, Le canal de la HauteSeine (Aube), du système hydraulique à l'ob¡et patrim onial, Université de Reims C ham pagne-A rdenne, 2 01 4. Remerciements à M artine et Jean-Pierre Demessemacker.