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David Donachie Traf ic au plu s ba s roman Traduit de l’anglais par éric chédaille Titre original : The Dying Trade © David Donachie, 1993. © Éditions Phébus, Paris, 2001, pour la présente édition. I.S.B.N. : 978-2-7529-0789-9 Né à Édimbourg en 1944, David Donachie vit actuellement aux États-Unis. Après de brèves études, et après avoir été tour à tour éleveur de saumons, représentant en machines-outils et cosmé tiques, acteur pour le théâtre à Londres, il s’est lui-même déclaré « sauvé par la lecture », après avoir mis en chantier, en 1991, une série de cinq romans consacrés aux frères Ludlow. Quand paraît Une chance du diable, premier volet de cet ensemble, la critique le salue comme l’égal d’Alexander Kent et Patrick O’Brian, tout en lui reconnaissant un sens de l’intrigue digne des meilleurs maîtres du roman noir. À Tom Preston PROLO G UE Si éméché qu’il fût, William Broadbridge voyait bien qu’il ne se trouvait pas dans la bonne partie du port. Il avait pour unique éclairage une fine bande de ciel nocturne au-dessus de la tête. La lune n’était pas encore suffisamment haute pour pénétrer cette carruga humide et fétide, venelle si étroite que deux hommes auraient eu du mal à s’y croiser. Cette exiguïté même lui fournissait des appuis fort bienvenus. Il scrutait l’obscurité pour essayer d’identifier la source des bruits de bousculade qui lui parvenaient. Continuant de progresser d’un pas mal assuré, il entendit bientôt un rire assourdi, étrangement familier et cependant comme désincarné. Ce devait être le fruit de son imagination car il n’y avait pas un chat en vue. C’est le grincement de la corde sous tension, suivi d’un hoquet étranglé, qui lui fit lever la tête. Deux pieds donnaient de violentes ruades. Quoiqu’il ne fût pas visé, la pointe d’un soulier verni l’atteignit au crâne. Le coup n’était pas en soi suffisamment fort pour l’assommer, mais il vint se combiner avec les effets de la boisson et le simple fait de regarder en l’air. Broadbridge s’abattit pesamment contre le mur de pierre et glissa à terre en un pitoyable tas. Il ne demeura pas longtemps inconscient. La lune, progressant de quelques degrés, envoya bientôt sur le mur crasseux un rai d’argent qui, s’ajoutant au liquide qui ruisselait sur son 11 tricorne, précipita son réveil. Il renifla fortement et, même en un lieu aussi malodorant que le port de Gênes, identifia incontinent une forte odeur d’urine. Il leva malencontreusement le nez à l’instant où une dernière goutte se détachait du soulier. Elle lui tomba en plein dans l’œil. Son cri de rage alla se répercuter sur la longueur de la ruelle tandis qu’il se remettait tant bien que mal sur ses pieds. Il leva de nouveau les yeux, cette fois avec plus de circonspection. Le corps, plus proche à présent et exposé en pleine lumière, était revêtu du grand uniforme d’un officier de la Marine britannique, un capitaine de vaisseau à en juger par les épaulettes. Une brise légère le faisait doucement osciller et tourner sur lui-même. Les yeux sortaient de leurs orbites. La langue, mordue au moment de l’agonie, avait ajouté du sang aux fluides qui faisaient une tache sombre sur la terre battue. L’homme avait trépassé et, comme cela se produit ordinairement, il s’était vidé en mourant. Broadbridge se retourna pour déguerpir. Il donna du pied dans le chapeau cousu d’or et, d’un geste rapide, le ramassa. Il partit en courant vers les lumières du quai tout en s’efforçant de contenir ses haut-le-cœur. Il nota vaguement la proximité de la masse sombre du fort des douanes, ce qui ajouta encore à son malaise : il ne faisait pas bon traîner dans le secteur. Il eut le temps de passer la tête par-dessus le rebord du quai avant de rendre bruyamment le contenu de son estomac, ignorant les sentinelles qui montaient la garde sous les torches illuminant les portes de l’enceinte. Il finit par se redresser et s’essuya la bouche en pestant contre la sensation de brûlure qui lui habitait la gorge. Il se prit à considérer le chapeau tout en promenant le doigt sur les galons dorés qui en festonnaient le bord. Il le retourna et, scrutant l’intérieur, déchiffra le nom de Howlett sur l’étiquette cousue au fond. D’un geste brusque, il le lança dans les eaux noires du bassin. William Broadbridge ne voulait rien avoir 12 à faire avec la Marine, il ne voulait rien avoir à faire avec un homicide ni avec un dénommé Howlett. Satané fort des douanes ! Il comprenait maintenant qu’il avait pris la mauvaise direction en sortant de chez la mère Thomas. Non qu’il eût tenu à en partir : il serait volontiers resté dans ce cabaret surchauffé et enfumé, un pot de bière posé devant lui, une fille sur les genoux, un pari gagnant placé sur le combat qui allait avoir lieu dans la fosse située au fond de la salle. Mais cela ne devait pas être. Sa chope était restée aussi vide que les poches de son habit de drap bleu. Il jura à voix basse, agonissant Dieu comme diable, sans oublier ses semblables, tout en se demandant d’où lui viendrait son prochain penny. Tournant le dos au fort, il partit vers le nord et ce quartier du centre de la baie qui avait nom la Madelena, où abondaient cabarets et maisons de passe. Les quais y étaient plus animés et mieux éclairés. Il s’arrêta pour éponger d’un revers de manche la sueur qui perlait à son front et tenter d’accommoder sa vision, dans l’espoir que les images qui se présentaient à ses yeux cesseraient de se dédoubler. Et il maudit de plus belle les citoyens de Gênes, comme s’ils eussent été responsables de son impécuniosité et de ses troubles oculaires. Tel était le thème dominant ses pensées tandis qu’il déambulait sans but. Ce failli patelin avait la moitié du monde connu sous sa coupe. Ses banquiers étaient cousus d’or, cet or qu’il convoitait et dont le premier jaunet semblait se refuser à lui. Une cité-État, un port florissant et une soi-disant république qui n’était en réalité qu’une duperie des pauvres par les riches. Il n’y avait guère de place pour la circulation devant les habitations et entrepôts qui se pressaient sur les quais, si hauts qu’ils paraissaient se rejoindre au-dessus des étroites ruelles qui les divisaient. Et cependant, derrière tel ou tel immeuble grouillant d’une population en haillons, crasseuse et affamée, dans la puanteur d’une humanité profuse et 13 déshéritée, l’on tombait sur un passage ouvragé donnant sur quelque palazzo aussi secret que spacieux. Sur les arrières des édifices qui entouraient le port, d’autres palais, de construction plus récente, exhibaient un luxe tapageur et rivalisaient de taille avec les nombreuses églises et basiliques datant d’une époque plus ancienne. Des hommes parlaient de révolution, rêvaient de dresser à l’instar de leurs cousins français une guillotine devant la cathédrale de la piazza San Domenico afin que les aristocrates et agioteurs qui régissaient leur existence misérable eussent à répondre de leurs méfaits. Mais l’avènement du jacobinisme ne contribuait qu’à faire naître de nouvelles tensions au sein d’une ville en perpétuel conflit avec elle-même. D’antiques inimitiés continuaient de faire rage ; guelfes et gibelins menaçaient de reprendre les armes en faisant allégeance, qui au pape, qui à l’empereur, alors même que la cause première de leur opposition se perdait dans les brumes de l’histoire. La franc-maçonnerie était florissante malgré les efforts des Jésuites pour en freiner les progrès. Des rivalités d’ordre économique parachevaient le tableau. Des familles se taillaient des croupières à coups d’incessants renversements d’alliances. Rares les riches qui se risquaient par les rues sans une escorte armée. L’on avait soin de faire poser des grilles aux fenêtres basses de sa maison ou de son palais afin de se prémunir d’une attaque surprise. Broadbridge, pestant toujours contre cette ville et contre la guigne, se frayait un chemin à travers la presse. Il se trouvait maintenant dans la Soparipa, ce passage couvert qui courait au pied de la digue et dont chaque arcade abritait un étal ou une échoppe dont les tenanciers donnaient de la voix pour vanter leurs marchandises. Des parfums d’épices lui emplissaient les narines, ce qui n’était pas pour apaiser sa soif ardente. Ceux qui avaient le ventre creux, enfants comme adultes, erraient sans but ou bien demeuraient assis, 14 l’air indifférent. Certains, moins affamés, cherchaient à lui mendier quelques piécettes. Peut-être même caressaient-ils l’espoir de parvenir à les lui voler. L’Anglais se prit à rire à l’idée qu’un tire-laine pût s’aviser de lui prendre sa bourse. Il n’avait qu’à se servir ! Elle ne valait que le prix du cuir dont elle était faite. Bien peu de l’immense richesse de Gênes rejaillissait sur ces malheureux. Ils avaient tout à gagner d’un soulèvement révolutionnaire. Broadbridge les insulta mentalement : en tant qu’Anglais, il n’avait rien à attendre de tels troubles, à moins, bien sûr, qu’il n’y trouvât quelque profit à gratter. Il inhala une grande bouffée d’air en débouchant de nouveau sur le quai, même s’il retrouvait ce faisant la puanteur du port. Il allait en titubant à travers la cohue. Ceux qu’il croisait s’écartaient avec des mimiques perplexes. L’entrée de l’établissement de la mère Thomas lui apparut enfin. La bouche sèche, la gorge le brûlant toujours, il se demanda s’il n’allait pas regagner le navire. Mais les ennuis qui l’y attendaient étaient pires, s’il était possible, que ceux qu’il affrontait à terre. La taverne regorgeait de monde. Des gars qui avaient de l’argent à dépenser. À cette heure avancée, peut-être trouverait-il quelqu’un pour lui payer à boire, un péquin suffisamment éméché ou bien en fonds suite à un pari heureux. Et puis il pouvait toujours tomber sur un type qui ne demandait qu’à investir en William Broadbridge. Après tout, il avait déjà été verni une fois. Inclinant maintenant à l’optimisme, il ne doutait plus de voir se présenter quelque aubaine. Cela ne manquait jamais d’arriver ! I Les frères Ludlow avaient été mal inspirés de se rendre à ce bal donné en l’honneur de l’amiral Hood. Mais quel fauxfuyant auraient-ils pu servir à ce proche ami de la famille ? On ne pouvait pas dire qu’ils y passaient inaperçus : les formes étaient parfaitement respectées et, ignorants de ce qui les attendait, tous les officiers de la flotte nouvellement arrivée brûlaient de les entendre raconter l’affaire à laquelle ils venaient de participer, combat au cours duquel le Magnanime, vaisseau de soixante-quatorze canons, avait affronté deux français de force égale, encore qu’ils eussent soin d’éviter toute allusion aux autres événements ayant eu pour résultat un certain nombre de cadavres parmi l’équipage du susnommé navire. Ceux qui étaient basés à terre en revanche les évitaient, de crainte qu’on ne les soupçonnât de pencher en leur faveur. Gibraltar était sous tous les rapports une ville de garnison. Son gouverneur était un officier général. Ceux des postes administratifs qui n’étaient pas tenus par des officiers de l’armée ou de la Marine étaient occupés par des civils ; ces gens dépendaient des militaires pour leur subsistance même et, bien conscients du différend et de ses suites possibles, ils calquaient prudemment leur comportement sur celui de ces derniers. L’amiral s’était arrêté à leur hauteur pour échanger quelques 17 mots avec eux et ils s’étaient, durant un moment, trouvés au centre d’une cohue empressée. Mais l’on ne pouvait s’attendre à ce que l’invité d’honneur leur consacrât beaucoup de temps et Hood s’était éloigné pour faire le tour de la salle en compagnie du gouverneur et gratifier tour à tour chaque convive d’une parole aimable. Plusieurs dames lançaient des regards dans leur direction car les Ludlow portaient beau ; mais, ayant toutes été chapitrées par leur père ou époux, pas une n’osait s’approcher à moins de trois pas. James, ayant entendu pour la vingtième fois son frère raconter le combat, se tourna vers lui : – Tu ne penses pas que nous pourrions prendre congé ? lui glissa-t-il. Harry préleva un verre de punch sur le plateau d’un serveur. – Attendons que l’amiral s’en aille. Cela ne devrait plus être long : il ne court pas après ce genre de raout. – Il est au courant, tu crois ? demanda James d’un air vaguement inquiet. – J’en doute. S’il l’était, il y mettrait probablement son veto. – Il ne peut guère te l’interdire. – Les duels sont contraires à la loi. Surtout pour des officiers d’active. Il pourrait tout à fait empêcher Clere de se battre. – M’est avis qu’il y a ici un certain nombre de gens qui pourraient l’en empêcher. James avait suffisamment élevé la voix pour que plusieurs personnes se trouvant à proximité pussent saisir ses paroles, y compris un groupe d’officiers qui se tenaient près d’une des hautes fenêtres. Certains d’entre eux se retournèrent vivement, les traits marqués par la gêne ou l’irritation. Harry comprit que James sacrifiait là à un soupçon de loyauté familiale. Il venait de passer deux jours à tenter 18 de persuader son aîné que ce duel était déraisonnable et que son adversaire n’en méritait pas tant. Mais Harry prenait ce que James avait fait pour argent comptant. – Moins fort ! fit-il dans un rire. Nous ne pouvons pas les combattre tous. À l’autre bout de la salle, devant la porte à double battant, Hood était en train de prendre congé. Ce que voyant, un lieutenant se détacha du groupe stationnant près de la fenêtre et se dirigea vers les deux frères. – Monsieur Ludlow, commença-t-il en s’adressant à James. Mon mandant me charge de vous dire que des excuses sont encore possibles. James se borna à secouer la tête sans prendre la peine de consulter Harry. Même si c’était à désespérer, il connaissait trop bien son frère pour cela. – En ce cas, je vous informe que le capitaine Clere a choisi le sabre. – Merci, monsieur, répondit James avec raideur. Nous vous verrons au lever du soleil. L’homme tourna les talons et s’en fut. Soudain pris d’un accès de colère, Harry but d’un trait le contenu de son verre et, suivi de James, quitta la pièce à grands pas. À l’aube, le sommet du Rocher était un endroit de toute beauté. Le soleil se levait au-dessus de mille milles d’étendues marines, accrochait le faîte de la montagne et l’inondait de lumière, cependant que la ville en contrebas était encore plongée dans l’obscurité. Après que d’ultimes objurgations eurent été prononcées, ils avaient gravi la pente en silence et dans le noir. Du fait que le capitaine Clere, qui se trouvait à l’origine de l’affaire, était soûl au moment des faits, Harry aurait pu refuser la rencontre sans que son honneur en pâtît véritablement. Il 19 lui semblait qu’Oliver Carter, son vieil ennemi et défunt commandant du Magnanime, qui reposait maintenant au cimetière, allait continuer de lui causer autant de difficultés que de son vivant. Clere et son témoin se profilaient sur la première lueur du levant, cette fausse aurore qui survient lorsque le soleil n’affleure pas encore le bord du monde. L’effet en était sinistre. Le chirurgien se tenait à quelque distance en abord et s’affairait à des riens sans bien savoir s’il devait disposer ses ustensiles ou dégainer les deux sabres qu’il tenait sous le bras. Le ciel pâlissait rapidement. Tous regardèrent l’orbe du soleil émerger et parer l’horizon oriental d’une mince ligne d’orange intense. – Je suppose qu’un dernier appel à la raison serait peine perdue ? hasarda James à voix basse. – Ce ne serait que partie remise, James. Refuser ce duel reviendrait à en appeler d’autres. – Essaie quand même. Il n’est pas bon d’avoir une réputation d’escrimeur accompli. Il y en a qui raffolent de ça et qui te jetteront le gant à plaisir. – Chaque chose en son temps. Que je m’en tire aujourd’hui et je promets de m’inquiéter de la suite. James n’en avait pas terminé. Le jour, maintenant plus lumineux, révélait sur son visage une expression de colère. – Quelqu’un aurait pu le dissuader. – C’est le bon côté du service, James. Même s’il s’est comporté en brute avinée. Peut-être aucun de ses camarades n’a-t-il beaucoup d’estime pour lui. De plus, nos actions ne nous ont pas non plus gagné leur amitié. Sans doute sontils envieux pour une bonne part. Toujours est-il que, tout en n’étant pas très chauds pour nous défier, ils sont tout disposés à laisser Clere courir le risque. Et puis intervenir pourrait les exposer au même genre de réaction : il est connu pour avoir la tête près du bonnet. Un gaillard difficile à manœu20 vrer. Quant à sa prétendue amitié avec Carter, tout ça n’est que du boniment. – Raison de plus pour laisser tomber. – Vous avez pensé à la topette, Pender ? interrogea Harry pour éviter de répondre à son frère. Son domestique lui tendit le flacon contenant du café trempé de cognac. Il y but une petite gorgée, puis le passa à James. – Tu en as peut-être plus besoin que moi, frérot. Assister à un duel est bien plus éprouvant qu’y prendre part. James secoua la tête et Harry remit la bouteille à Pender en lui recommandant de s’y servir. Pender s’exécuta avec gratitude, puis contrefit un frisson tout en replaçant le bouchon. Les formalités débutèrent au moment où le bord du soleil apparut dans son entier au-dessus de l’horizon. Le chirurgien alla tour à tour trouver chaque partie pour lui proposer de se retirer. Ayant répondu par la négative, les adversaires se débarrassèrent de leur manteau et de leur habit. Leur chemise blanche parée de la coloration sanguinolente de l’astre, les deux hommes rejoignirent le chirurgien au centre du terrain. D’une voix égale, il leur recommanda d’avoir à respecter les usages du duel. – Pour la dernière fois, messieurs, n’y a-t-il vraiment aucun moyen d’éviter cette rencontre ? Tous deux secouèrent la tête. Harry regarda Clere, le voyant pour la première fois sans perruque ni redingote d’uniforme. Les cheveux étaient longs, gris, épars et rares. Le visage portait la marque de nombreuses rixes, dont un appendice nasal qui avait essuyé maints horions. Les yeux, bleus, étaient opaques et inexpressifs. Les lèvres, d’ordinaire marquées d’un sourire supérieur, étaient pour lors étroitement serrées, signe de la tension dont l’homme était habité. Quant à la carrure, sans les avantageuses épaulettes, elle était étroite. Présenté ainsi, Clere composait un personnage beaucoup moins imposant. Harry 21 se détendit. Maintenant qu’il allait enfin passer à l’action, le nœud d’angoisse toujours présent lors de l’attente se dissipait. Il se sentait vivant, capable de voir et de penser avec une netteté parfaite, et le large sourire qu’il adressa à Clere lorsqu’ils se mirent en garde, fit passer une lueur apeurée dans le regard de ce dernier. Harry comprit alors qu’il se trouvait en présence d’un bravache, d’un homme qui intimidait par ses colères subites et la violence de ses propos, d’un homme qui avait peur à présent que sa nature emportée lui valait de se retrouver sur le pré à affronter un redoutable bretteur. Il n’avait pas plus que Harry Ludlow envie d’être là, mais il ne pouvait se retirer de crainte de perdre la face. Le soleil, à présent complètement levé, inondait de lumière le sommet de la montagne et faisait scintiller les goutte lettes de rosée qui couvraient la pente d’herbe rase. Tout en bas, la mer était passée du noir au gris ; bientôt, lorsque s’y réfléchirait le ciel, elle serait bleue. Les lames s’entrecho quèrent quand le chirurgien ordonna le début du combat. Clere chercha à décrire un arc de cercle afin de placer Harry face à l’éblouissante boule de feu. Mais celui-ci ne se laissa pas manœuvrer. Clere se fendit, para l’attaque et arma un coup de taille. Mais voici que Harry Ludlow n’était plus là : au mépris des usages de l’escrime, il était passé derrière son adversaire, lui appliquant violemment au passage le plat de son sabre sur les fesses. Clere émit un cri étranglé et se retourna prestement. Harry lui entailla la chemise d’un coup de pointe, fit un moulinet pour parer une contre-attaque, puis il bondit une nouvelle fois derrière l’autre pour lui asséner un deuxième coup sur l’arrière-train. Clere se trouva propulsé vers l’avant. Harry le suivit, lui faisant tâter encore et encore du plat de sa lame, le poussant devant lui comme il aurait aiguillonné une bête de somme. Dès que l’autre tentait de se retourner pour faire face à ses assauts, 22 Harry sautait de côté afin de demeurer dans son dos. Il notait du coin de l’œil l’étonnement qui se peignait sur les traits des témoins de son adversaire chaque fois qu’il le frappait du plat de son sabre ou bien pratiquait une nouvelle déchirure dans une chemise qui était maintenant en lambeaux. Et il les voyait grimacer aux cris de douleur de leur champion. Harry ne doutait pas que Clere se fût comporté honorablement lors d’un engagement plus conforme aux usages. Blessé, il aurait probablement choisi de poursuivre le combat et préféré même la mort plutôt que de connaître l’humiliation de se voir taxer de lâcheté. Pour Harry, le choix était simple : le tuer ou le déboulonner. Il n’était pas tenté par la première solution, à ses yeux synonyme d’assassinat. Si inélégante fûtelle, la seconde présentait à ses yeux plus d’attrait. Un nouveau coup sur les fesses, suivi d’un autre, du pied cette fois, derrière les genoux, fit tomber Clere à plat ventre. Harry attendit qu’il se relevât pour recommencer son manège. Les plaintes de Clere devenaient plus fortes à mesure que le sabre s’abattait lourdement sur une partie de son anatomie déjà amplement contusionnée. Cela produisait un bruit sourd que ponctuait de plus en plus rarement celui du fer contre le fer. Clere s’effondra une nouvelle fois. Harry recula d’un pas pour le laisser se relever. L’homme se mouvait maintenant comme un vieillard et ses douleurs transparaissaient dans son regard. – La peste soit de vous, Ludlow ! Restez en ligne et battez-vous ! Harry se fendit. Clere leva son arme et parvint à parer quelques coups avant que Harry, pénétrant sa garde, lui posât la pointe de sa lame sur la gorge. Clere le regarda d’un air de bravade, le mettant au défi d’aller jusqu’au bout. Mais Harry se borna à le contourner pour recommencer ses coups de plat de sabre. L’autre, hors d’haleine, alla à terre à plusieurs 23 reprises, se relevant chaque fois avec plus de difficulté. Son regard avait maintenant une expression d’accablement reflétée par les mines de ses témoins qui mesuraient combien l’adversaire était frais. De fait, Harry, pas même en nage, continuait d’évoluer avec agilité, et toujours hors de portée du sabre de Clere qui moulinait dans le vide. Cela ne pouvait durer encore longtemps. Comprenant que Clere ne capitulerait jamais, Harry se fendit et lui passa sa lame à travers la partie charnue du bras droit. Clere lâcha son arme, porta la main gauche à sa blessure pour tenter d’endiguer le sang qui coulait d’abondance, et regarda Harry d’un air de défi. – Allez-y, monsieur. Finissez la besogne. L’homme allait être jusqu’au bout victime de sa langue trop bien pendue. Il ne se retirerait pas ni ne reconnaîtrait que l’honneur était sauf. Harry se fendit une nouvelle fois, visant un point situé juste en dessous de la cage thoracique. Une expression de terreur passa dans les yeux de son adversaire juste avant qu’ils ne devinssent vitreux et inertes. Le chirurgien accourut lorsque Clere s’effondra. Il le retourna sur le dos et se mit en devoir d’étancher la plaie à la poitrine. Quand Harry, nimbé de la lumière dorée du matin, le souffle égal et paisible, lui parla, l’homme de l’art aurait pu se méprendre sur l’objet du dégoût que trahissait sa voix. Mais Harry Ludlow était en colère contre lui-même, fâché de se trouver là et fâché de la façon dont il s’était comporté. – Pansez-lui le bras, monsieur. La poitrine n’est pas touchée. Il s’est juste évanoui de peur. Harry s’éloigna pour rejoindre James et Pender. Il prit le flacon que lui tendait son domestique et but une longue rasade avant de dire : – Vois-tu, petit frère, j’ai toujours pensé que « satisfaction » était bien le dernier mot à prononcer en conclusion d’un duel. II – Foutues balivernes ! repartit le vieil homme en regardant Harry Ludlow par-dessous une broussaille de sourcils gris. J’ai peine à imaginer la réaction de votre père s’il vous entendait parler de la sorte. – Peut-être serait-il préférable d’éviter ce sujet, monsieur. James, le cadet des Ludlow, réprima un sourire en regardant ces deux interlocuteurs qui l’un et l’autre arboraient un air de déplaisir à peine dissimulé. Le plus âgé siégeait au bout d’une longue table installée dans la chambre du conseil du Victory, les deux frères étant assis de part et d’autre de lui. Son habit bleu marine était couvert de décorations étincelantes auxquelles s’ajoutait, barrant un gilet impeccablement blanc, l’écharpe de l’ordre du Bain, preuves de ses prouesses passées. Malgré de nombreuses années à terre, au sein de l’Amirauté, parmi les lords du Parlement et à la cour du roi George, sa langue n’avait rien perdu de sa verdeur. L’homme avait l’habitude de faire taire ses contradicteurs, sur une dunette comme sous les lambris d’un cabinet. Nonobstant le respect que lui inspiraient les cheveux blancs et les états de service de l’amiral Hood, Harry Ludlow n’aimait point qu’on lui parlât avec condescendance. Il avait lui-même eu de trop nombreux commandements pour 25 g oûter le ton d’avunculaire désapprobation qui marquait de façon continue cette croisière à bord du navire amiral. – J’aborde à ma table les sujets qui me chantent. Voici que Hood, peut-être un peu plus vif dans sa réaction que ne le prescrivait la stricte courtoisie, cherchait à lui faire baisser les yeux. – En ce cas, vous risquez fort de dîner seul, repartit Harry, servant à l’amiral le regard et le ton que celui-ci avait inaugurés. Une colère bien réelle commença de se dessiner sur la physionomie de Hood : la bouche se durcit, les narines se pincèrent, les sourcils parurent épaissir encore en se rejoignant. Mais il se renversa subitement en arrière pour partir d’un grand rire. L’homme était élancé, le visage long et osseux, le nez fort, le teint coloré. Le beau garçon d’autrefois avait bien vieilli et faisait plus jeune que son âge. Il possédait cependant un rire tonitruant qui, s’ajoutant à sa complexion rubiconde, pouvait inspirer quelque inquiétude quant à sa santé. – Vous avez toujours été un coq de combat, Ludlow, même gamin. J’entends encore votre père me dire qu’il fallait, plus souvent qu’à votre tour, vous coller sur un canon pour vous donner la garcette – Hood baissa la voix tout en ayant soin de rester audible de toute la tablée : Il n’y en a pas un dans toute la bande qui aurait le cœur de me tenir tête. Sensé ou stupide, ils acquiescent à tout ce que je dis. Tout pour faire une croisière ennuyeuse. Son regard passa sur les officiers, dont plusieurs capitaines de vaisseau, qui garnissaient la longue table. Pas un n’osa tourner la tête dans sa direction. Il se carra dans son fauteuil et adopta un air d’intérêt poli pour s’adresser à son autre hôte en habit civil. – Et qu’en est-il de vous, James ? Avez-vous le tempérament bouillant des Ludlow ? Ou bien tenez-vous plutôt de votre mère ? 26 – Je pense, milord, que l’on devrait être la dernière personne à hasarder une opinion sur sa propre nature. Flatteuse, elle passerait pour de la suffisance ; médiocre, pour de la fausse modestie. Les épais sourcils se froncèrent. Hood avait devant lui un jeune homme mince, blond, au visage agréable et animé, bien mis et parfaitement à son aise. Ni une société éminente ni un cadre élégant n’étaient propres à entamer la confiance en soi de James Ludlow. On lui prêtait de surcroît une langue bien pendue et, à la lumière d’événements récents, un tempérament plutôt vif. Bref, un particulier parfaitement capable de se débrouiller tout seul. Rien à voir toutefois avec le caractère de bouledogue de Harry. Les deux frères partageaient un air de famille ; mais il y avait chez l’aîné un aplomb qui manquait au cadet, une présence physique à laquelle s’ajoutaient le teint d’une vie passée en mer et une absence totale d’affectation. Hood arbora une mine vaguement désapprobatrice qu’infirmait l’éclat amusé de ses yeux bleus. – Non, je ne crois pas. Vous n’êtes pas du tout semblable à Harry. Je ne retrouve pas votre père en vous comme je le retrouve en lui. À dire le vrai, James Ludlow, vous me faites l’effet d’un pisse-froid. James soutint sans ciller le regard de l’amiral. – Et de mon côté je pense que vous vous tenez pour un vieux briscard pétri d’esprit et de charme bourru. Un ange passa. C’était au tour de Harry Ludlow de se retenir de rire. James grimaça un sourire. Les autres avaient le nez dans leur assiette, prévoyant, et même souhaitant, l’explosion à venir. – L’impudent loustic ! Toute cette sacrée famille est décidément à mettre dans le même panier… lâcha Hood sans élever la voix, son visage se relâchant en un sourire pensif. 27 La table desservie, la nappe enlevée, les bouteilles de porto commencèrent à circuler. Installés à l’office, Pender et Crane, le maître d’hôtel de Hood, faisaient tout aussi bonne chère que ceux qu’ils venaient de servir. Idiot le serviteur qui n’aurait pas demandé au coq de cuisiner suffisamment pour qu’il y eût quantité de reliefs. Et mêmement pour le vin. Après avoir goûté d’excellents bordeaux et bourgognes, les deux compères se régalaient maintenant d’un délicieux pudding aux raisins qu’ils arrosaient libéralement d’un marsala vieux. – Tu ne sais pas tout, dit Crane, la bouche pleine. Il était aussi grand que son maître, mais maigre comme un râteau et voûté par des années d’entreponts exigus. Il avait des mouvements délicats et ses doigts osseux maniaient couteau et fourchette avec élégance et méthode. Son visage, interminable et lugubre, était dominé par un gros nez en pointe surmonté d’une paire d’yeux caves. En le voyant ainsi penché au-dessus de son assiette, Pender pensait à un héron en train de pêcher. – Eh bien, t’as qu’à m’affranchir. Pender ne possédait pas le même raffinement. Il avait tendance à harponner les aliments avec son couteau, fourchette inutilement suspendue dans l’autre main. Mais il n’avait été introduit dans ces sphères que de récente date, alors que Crane exerçait ce métier, à terre comme en mer, depuis des dizaines d’années. Le vieux serviteur se déposa une bouchée entre les lèvres. – Comme larrons en foire, et toujours prêts à s’aider l’un l’autre pour décrocher la bonne planque. Pender était fort intéressé par l’histoire de la famille Ludlow. Il avait glané çà et là, en les entendant parler ou en prêtant l’oreille à ce qui se disait dans l’entrepont, des détails sur les deux frères qui l’employaient. Mais les souvenirs de Crane 28 remontaient aux années qui avaient précédé la naissance de James, au temps de l’amitié qui liait Hood et l’amiral Sir Thomas Ludlow, leur père. – L’autre salaud n’était pas tout blanc, poursuivit Crane tout en mastiquant avec application. Il était prouvé que c’était lui qui avait provoqué le jeune Harry Ludlow en duel. S’il avait jugé opportun de présenter des excuses devant la cour, ton maître serait encore officier de marine. N’empêche que l’autre a eu au bout du compte ce qu’il méritait, pas vrai ? L’attitude paisible de Crane et son air de supériorité affichée ne laissaient pas d’agacer Pender. – Ils ont été à deux doigts d’y passer, la deuxième fois. Ils reviennent de loin, c’est moi qui te le dis. – Si tu le dis… fit l’autre en reniflant fortement. Il pensait manifestement que Crane exagérait. Quel plaisir c’eût été de démontrer à ce vieux bougre parcheminé à quel point il se méprenait. De lui raconter ce qu’avait été la vie à bord du Magnanime et de l’éclairer sur les agissements, sans parler des penchants, de Bentley, son commandant en second. De lui décrire de quelle indigne façon le navire des frères Ludlow avait été coulé. De lui brosser de quelle manière cette vieille inimitié avec le commandant du vaisseau avait apparemment conduit à un meurtre. De lui rapporter les accusations portées contre James, et étayées de si fortes présomptions qu’il avait pu paraître promis à la potence. Crane n’eût pas mangé aussi imperturbablement ni arboré cet air de dédain, s’il l’avait informé de la participation qu’il avait lui-même prise à l’affaire. Mais Pender se mordait la langue. Ce genre de récit aurait pu l’amener à s’étendre sur ses antécédents, à révéler d’où il tenait certains savoir-faire grâce auxquels Harry était parvenu à prouver l’innocence de son frère. Un voleur, et surtout un bon, ne s’avisait pas de se vanter, à moins qu’il n’aspirât à aller se balancer au bout d’une corde. 29 Crane ne vit pas l’expression du regard de Pender. Il pensait que son jeune ami faisait l’important, il tenait cet air d’assurance pour de l’esbroufe. Et, personnellement dépourvu de sens de l’humour, il était incapable de comprendre l’air facétieux avec lequel Pender s’acquittait de son service. À ses yeux, ce drôle n’était pas vraiment un domestique. Crane se trompait du tout au tout au sujet de son commensal, sauf sur ce point : quelques semaines plus tôt, Pender était matelot de seconde classe. – C’est un peu insultant, savez-vous, Harry ? Je n’étais pas le seul à être disposé à vous venir en aide. Du reste, plusieurs ont pris votre défense, s’exposant par votre faute à une rebuffade. Non content de vous être vous-même condamné, vous nous avez lancé en pleine face nos offres d’assistance. Même l’éminent Lord Hood aurait préféré ne pas avoir à dire cela devant des tiers. Toujours coiffé de sa perruque, mais en bras de chemise par cette chaude soirée méditerranéenne, il était assis au centre de la rangée de coffres recouverts de velours qui épousait les fenêtres de poupe du Victory. Le soleil couchant entrait par les grandes croisées ouvertes sur l’arrière de la chambre du conseil, ses rayons faisant luire l’argenterie et les pièces de mobilier encaustiquées. James, caché à sa vue, assis dans un fauteuil au centre de la pièce, sourcils froncés, se concentrait sur le bloc à dessin posé sur ses jambes croisées. – La réintégration n’est pas quelque chose que je peux demander, répondit Harry, le regard sur la ligne blanche du sillage qui s’étirait sur le bleu de la mer. – Bon sang, mais vous ne l’obtiendrez pas si vous n’en faites pas la demande. J’aurais dû insister pour être de cette cour martiale – il posait sur Harry un de ces regards propres à faire trembler la plupart des officiers supérieurs de la 30 Marine. J’aurais bien voulu vous entendre me les refuser, ces e xcuses ! – Je crois me rappeler que vous étiez déjà pas mal occupé, dit Harry en s’autorisant un fin sourire. Hood, alors second de Rodney, venait en effet d’aider son supérieur à mettre en déroute la flotte française du comte de Grasse. Les deux amiraux anglais avaient à l’époque de ce combat des Saintes d’autres préoccupations que le cas d’un officier subalterne qui passait en jugement pour s’être battu en duel avec son commandant en second, initiative expressément proscrite par les ordonnances du temps de guerre. En dépit de la nature amicale des relations qui unissaient Hood et Ludlow père, cette affaire pouvait difficilement requérir l’attention d’un homme qui avait alors de tels chats à fouetter. – Le meilleur parti pour vous est de faire amende hono rable. C’est encore possible. Ensuite de quoi, nous pourrions adresser une requête au roi. Hood détourna la tête avec humeur lorsque Harry lui opposa un « non » définitif. James leva les yeux au-dessus de son dessin pour placer : – M’est avis que Harry a dans l’esprit l’idée qu’en repassant l’uniforme il devra se comporter comme tous les autres officiers du bord et renoncer au plaisir de vous piquer au vif. Hood ouvrait la bouche pour répondre, mais James, de nouveau abrité derrière son bloc, le prit de vitesse : – Et je vous serais obligé, amiral, de ne pas bouger la tête. L’objet de cette esquisse est de servir de base à un portrait. Si vous continuez à dodeliner de la sorte, cela va donner une caricature dans la manière de Gillray 1. Hood regardait l’envers du bloc en sourcillant. – Voilà où je veux en venir, James : si votre frère a une bonne 1. Caricaturiste anglais (1757-1815). 31 raison de ne pas vouloir demander sa réintégration, je lui serais reconnaissant de m’en faire part. Car enfin l’homme qu’il provoqua jadis est mort, et dans des circonstances qui ne peuvent nuire à sa demande. – Est-ce que cela sera rendu public ? interrogea Harry. – Dieu, non ! fit Hood d’un ton catégorique – son visage se rembrunit. Bien évidemment, cela se saura au sein de la Marine. – Ce qui revient à peu près au même, dit Harry. Il n’ajouta pas qu’il jugerait infamant de retrouver son grade d’officier en de pareilles circonstances. – J’ai du mal à comprendre ce défaitisme, Harry. Il est tout à fait inacceptable chez un homme de votre trempe. Hood, son visage rubicond marqué par la concentration, se tut pour ordonner ses pensées. – Il faudrait que je salisse son souvenir… – Et quand bien même ? Vous ne pouviez pas le sentir de son vivant. Enfin, bon Dieu, mon cher ! vous lui avez logé une balle dans l’épaule et vous avez préféré être rayé des cadres plutôt que de lui présenter des excuses. Tout ce que vous direz, c’est qu’il était aussi mauvais second qu’il fut par la suite un mauvais commandant. Cela éclaire d’un jour tout différent cette faute de l’avoir provoqué en duel. Croyez-m’en, si vous savez amener la cour à se faire une piètre opinion de lui, c’est comme si vous étiez déjà réintégré dans la Marine. J’en mets ma main au feu. La bande d’arrivistes 1 cancaniers qui entoure le roi n’aime rien tant que ternir une réputation. Une amertume notable transparaissait dans ces derniers mots. Hood lui-même venait d’avoir maille à partir avec ces gens, affrontement dont il n’était pas sorti vainqueur. – Attendu que le roi est fou, cela reposera pour beaucoup 1. En français dans le texte, comme plus loin, l’autre expression en italique. 32 sur le prince de Galles. Si vous parvenez à le détourner un instant de ses putains, il vous écoutera peut-être. – Voilà qui s’appelle de la lèse-majesté, mon cher amiral, ironisa James en passant la tête sur le côté de son bloc. Les joues rouges de Hood s’empourprèrent plus encore. – Trouvez-moi donc quelqu’un qui ait moins de majesté que ces gens-là. La belle famille royale que voilà ! Ils ne seraient même pas fichus de faire des hobereaux. – Surtout Dick Howe ? s’enquit James en haussant un sourcil amusé. – Ne cherchez pas à m’asticoter, jeune homme. Mais il se pourrait bien en effet que le roi ait contracté cette habitude de parler aux arbres à force de chercher à engager la conversation avec son cousin de la main gauche. Connaissez-vous Lord Howe, Harry ? – On nous a présentés une fois, répondit celui-ci en souriant. Il n’a pas dit grand-chose. – Il est toujours comme ça. Lui parler, c’est comme de s’adresser à ceci – Hood tapota la cloison de bois, fit la grimace, puis renifla d’un air méprisant. De la corruption pure et simple ! Lord Howe avait supplanté Hood, alors officier général attaché à l’Amirauté, lorsqu’il s’était agi de désigner le nouveau commandant en chef de la flotte de la Manche. Comme quiconque possédant une once de sens tactique, Hood avait compris que, dans cette guerre contre la France révolutionnaire, la Méditerranée n’aurait qu’une importance secondaire. Les vrais affrontements allaient avoir lieu plus près de la patrie. C’était là que l’on moissonnerait les lauriers. Après avoir été critiqué pour son intransigeance, Harry ne put se refuser le plaisir de taquiner à son tour le vieil officier : – Il paraît qu’il s’en tire très bien. – Il y a tout intérêt, s’emporta Hood avec une réaction 33 apoplectique qui faisait plaisir à voir. Sinon Sa Majesté britannique, cousin George troisième du nom, pourrait avoir de gros soucis ! Il pourrait se retrouver à voisiner avec ses cousins français émigrés, ou retour à Hanovre, où sa race a été engendrée ! Vidant sa bile sur ceux qui avaient contrecarré ses ambitions, Hood continua un moment dans cette veine avec force gesticulations. Abdiquant tout espoir de voir son sujet demeurer immobile, James profita de cette gamme d’expressions pour exécuter une série d’esquisses bien peu flatteuses, dont une représentait le roi George, les yeux exorbités, s’adressant à l’amiral représenté sous la forme d’un chêne courroucé. Harry, de son côté, était simplement soulagé de ce que la conversation fût passée de ses propres préoccupations à celles de leur hôte. Ç’avait été une chance que le vieil ami de leur père eût touché Gibraltar avant leur départ. Invités par la Marine à collaborer aux différentes enquêtes qui avaient suivi leur arrivée, ils avaient été contraints d’y séjourner plus longtemps qu’ils ne l’auraient voulu. Tout le monde avait été bouleversé par leur récit ; toutefois, au lieu de leur être reconnaissants d’avoir mis fin à de terribles méfaits, la plupart des officiers leur avaient dès lors battu froid. Pour commencer, ces hommes ne portaient pas les corsaires dans leur cœur. Mais surtout, leur caste était terriblement chatouilleuse au cha pitre de l’honneur tant collectif qu’individuel. Même si Harry avait porté un coup d’arrêt à de graves délits et élucidé plus d’un crime de sang, il avait eu le tort ce faisant de ternir la réputation du corps des officiers dans son entier. Et le prestige des Ludlow ne s’était pas trouvé grandi quand il était apparu qu’ils avaient débarqué une jolie quantité d’or, fruit de l’attaque d’un navire marchand français qui l’avait lui-même confisquée à un espagnol. Ceux du Magnanime n’avaient pas eu le moindre soupçon de la présence à bord 34 de ce butin, supposant, lorsque Harry leur avait fait le récit de l’affaire, qu’il avait été envoyé au pays à bord d’une de ses précédentes prises. Le propagateur de la nouvelle était le banquier dont Harry avait repoussé l’offre d’achat. À Gibraltar, le cours de l’or se calquait sur celui de l’Espagne, pays qui payait fort mal les lingots de métal précieux ; c’est pourquoi les deux frères avaient décidé d’expédier le leur en Angleterre. Vexé, ledit banquier avait enfreint la règle de discrétion. Dans un endroit aussi minuscule que Gibraltar, les nouvelles circulaient vite. S’être emparé d’une quantité d’or était déjà mal vu. Être un « failli » corsaire l’était plus encore. Le fait qu’ils étaient suffisamment riches pour pouvoir différer le moment d’échanger leur or contre des espèces en mettait certains au comble de l’exaspération. Ces individus n’eurent ensuite aucune peine à habiller leur jalousie et leur antipathie du manteau de leur respect pour le corps des officiers. La plupart restaient distants et gardaient pour eux leurs remarques peu flatteuses. Mais quelques-uns montraient moins de réserve, surtout lorsque la boisson leur déliait la langue et leur relâchait les manières. Le gant lancé par Clere avait un caractère d’inéluctabilité. Supposant que Harry survivrait à la rencontre avec le susnommé, les deux frères s’employaient à chercher un passage pour l’Angleterre quand, du sommet du Rocher, le Victory avait été aperçu en train de doubler la baie d’Algésiras à la tête de dix navires de ligne. Toutes affaires cessantes, qu’elles fussent honnêtes ou crapuleuses, l’on était allé accueillir la flotte. Hood avait reçu Harry et James comme ses propres fils. Au grand dépit à venir de ses officiers, il leur avait proposé de les transporter jusqu’à Gênes, d’où ils pourraient rentrer via l’Autriche, l’Allemagne et la Hollande. Harry, qui préférait voyager par voie de mer, s’était fait tirer l’oreille. Mais James, s’enflammant au souvenir des splendeurs de Vienne et de l’Italie, avait eu le dernier mot. 35 L’aimable considération que Hood témoignait aux frères Ludlow commandait une certaine dose de respect de la part des officiers du Victory. Mais leur réprobation, une fois qu’ils furent instruits des récents événements, ne fut jamais bien loin derrière cette façade. Et Harry n’avait guère progressé dans leur estime après la manière bien peu orthodoxe dont il avait affronté Clere. Finissant un jour par donner libre cours à son agacement, il demanda d’une voix forte à son frère, en présence des officiers de quart sur le château, ce qu’ils auraient pensé s’il avait tout bonnement occis ce pendard. Heureusement, la traversée serait de courte durée. Hood devait joindre les bâtiments anglais et espagnols qui faisaient le blocus de Toulon. Et, à moins que la situation n’eût changé entre-temps, il enverrait un de ses navires faire des vivres à Gênes. Les deux frères n’auraient qu’à s’y embarquer. III Levant son bas à la lumière, Harry montra la très voyante reprise et adressa un sourire à Pender. – Je vous concède qu’il est réparé. Mais ce point serait mieux venu sur une pièce de toile n° 7 que sur un bas. – Que voulez-vous, monsieur, on ne se refait pas. Je reconnais que mes talents ne se situent pas de ce côté-là. Assis à califourchon sur le gros canon qui occupait la moitié de la cabine, Pender souriait lui aussi, nullement ébranlé par la réprimande. – Ce n’est rien de le dire, renchérit Harry. Pender lui avait été alloué comme domestique à bord du Magnanime, et il était tout de suite apparu que marin n’était pas son vrai métier. Sa réussite dans ses activités antérieures avait eu pour résultat que nombre de gens en Angleterre souhaitaient lui mettre la main au collet, d’où son empressement à s’enrôler dans la Marine. Cherchant désespérément à venir en aide à son frère James, Harry avait sollicité le concours de Pender et celui-ci le lui avait aussitôt accordé sans réserve. Dès lors, après avoir campé dans la marine du roi un matelot fort peu expérimenté, c’est avec enthousiasme qu’il avait embrassé ce rôle de domestique auprès de Harry. Il s’en tirait pour ainsi dire à merveille. Le seul domaine où il se révélait incompétent était la couture, ce qui était étonnant chez un particulier aux doigts si agiles. Harry s’était occupé d’obtenir sa démobilisation et, dans 37 une dépêche envoyée par le premier paquebot en partance après l’arrivée du Magnanime, avait demandé à Lord Drum dryan, son beau-frère et l’administrateur des biens familiaux, de rechercher les proches de Pender et de les prendre sous sa protection. – Vous avez sûrement le projet d’avoir de nouveau un navire à vous ? avança Pender. Harry eut un regard rapide en direction de son frère pour voir s’il avait entendu, puis il adressa un imperceptible signe de tête à Pender. Ils partageaient la même cabine, ce qui ne leur laissait guère d’espace ; encore bénéficiaient-ils de la lumière naturelle, ladite cabine se trouvant à l’arrière de la grand-chambre. James était allongé sur son cadre, le dos à la croisée, apparemment plongé dans la lecture du livre de John Evelyn, auteur qui avait sillonné la partie de l’Italie qu’ils devaient traverser. Harry fut par conséquent surpris de l’entendre prendre la parole. – Seriez-vous en train de faire des messes basses ? James redressa la tête en fermant son livre. Harry offrait l’image de l’innocence abusée. – Pourquoi dis-tu cela ? – Un silence peu naturel, Harry. Plus le fait que Pender paraît affairé au point de ne pouvoir croiser mon regard. – C’est que j’ai de la besogne, monsieur James, répondit l’intéressé de ce ton peiné qui avait en son temps berné plus d’un agent de police. – Harry, tu n’as pas répondu à Pender. – Il m’a posé une question ? fit Harry avec une expression interdite. – Je sais à présent qu’il y a du mystère dans l’air, dit James en rouvrant son livre pour reprendre sa lecture. À propos, l’écrivain de Lord Hood te cherchait. – Vraiment ? dit Harry sans chercher à dissimuler sa méfiance. 38 Il avait l’air d’un homme qui vient de voir sa montre dépasser de la poche du gilet d’un autre. – Rien d’important, à mon avis – James bâilla, ce qui accrut la tension qui habitait la cabine. Il voulait juste savoir si tu avais pris ta décision. Il semblerait que l’amiral s’intéresse à la question. Harry, qui se trouvait de l’autre côté du canon, fixa un regard appuyé sur son bas, qu’il avait toujours à la main. – Si j’ai pris ma décision ? Mais à quel sujet ? – Acheter un nouveau bateau pour faire la course en Méditerranée, laissa tomber James en levant les yeux au-dessus de son livre, le visage vide de toute expression. Au lieu de rentrer chez nous comme nous en avions originellement l’intention. Après tout, frérot, tu es en fonds. Harry rougit d’un air coupable. Il porta machinalement la main à son habit pour vérifier que la poche de toile cirée contenant leurs lettres de crédit s’y trouvait toujours. James savait que les sommes qui y étaient portées étaient considérablement supérieures à la valeur de leur or. – Heureusement que les autres, à Gibraltar, ignoraient tout de notre vraie situation financière. Sans cela, nous nous serions fait lapider comme des martyrs chrétiens – James fit suivre cette observation d’un deuxième bâillement affecté. Je croyais t’avoir posé une question. À moins que ce ne soit Pender ? Celui-ci s’absorba plus encore dans sa besogne, cependant que Harry répondait de mauvais gré : – Ce n’est qu’une idée comme ça. Rien n’est encore décidé. – Bien sûr. L’écrivain avait avec lui des cartes du golfe de Gênes et il n’a pas cessé de me parler de la position de Livourne, qui, si je ne m’abuse, se trouve au sud de Gênes en suivant la côte. Plutôt volubile, le bonhomme. Il m’a tout dit sur la géographie de l’endroit. Il a l’air confiant dans le 39 ien-fondé de tes projets, encore qu’il doute que tu par b viennes à persuader l’amiral de renouveler tes exemptions. Je trouve étrange que tu n’aies pas trouvé bon de me toucher un mot de tout cela. – J’en suis encore au stade où j’examine les différentes possibilités, ce qui, me semble-t-il, est parfaitement mon droit. Il y a pas mal d’obstacles. Outre ceux-ci, tout projet que je pourrais caresser tombera à l’eau si je ne puis composer un équipage sûr ; ce qui fait qu’il est vital de récupérer ces exemptions. Il y avait du vrai dans les propos de Harry, mais aussi un brin de dissimulation. Ils n’expliquaient pas son désir de reprendre la mer. Avant la précédente campagne, son beaufrère avait tenté de lui représenter que c’était folie, arguant valablement qu’un homme ayant ses responsabilités ne s’en allait pas sillonner les mers pour y récolter un argent dont il n’avait nul besoin. Enchanté de gérer la fortune de Harry, Arthur n’en regardait pas moins la franchise comme un de ses devoirs. La sœur de Harry le secondait avec compétence, même si son approche était d’ordre plus affectif que pratique. Harry savait que, s’il rentrait en Angleterre, il rencontrerait des difficultés sans fin pour rembarquer. Arthur s’attacherait à le prendre immédiatement au piège des affaires et de la politique. Sa sœur l’accablerait de questions regardant leur domaine. Il eût été oiseux de parler de tout ceci à James. Celui-ci n’avait pas de temps à consacrer à ce beau-frère pour lequel il n’avait pas une haute considération. Ignorer Arthur était chez James une habitude ancienne. Il n’eût pas compris les réticences de son frère. – Pender, dit James en souriant, cessez donc de vous inventer de menus travaux. On croirait voir un des rats de ce navire en train de gratter de-ci de-là. – Je suis désolé, monsieur, murmura Pender à l’adresse de Harry. J’aurais mieux fait de la fermer. 40 – Bien sûr, Harry, tout cela ne me regarde pas. Après tout ce qui s’est passé ces dernières semaines, je puis comprendre ta réticence à me reprendre à bord. – Là, tu es injuste, fit sèchement Harry. – Je sais, s’esclaffa James en refermant une nouvelle fois son livre. Seulement, que veux-tu, j’aime bien te prendre en défaut. Bon alors, dis-moi un peu ce que tu as en tête. Au cours des quelques jours qui suivirent, Harry passa beaucoup de temps en compagnie de Hood pour s’efforcer de le persuader que la perte des matelots de la Méduse, tous dispensés du service dans la marine royale, appelait tout autant un dédommagement que la perte de la goélette ellemême. Hood demeurait inébranlable en dépit de l’argument suivant, moult fois ressassé par son interlocuteur : à quoi bon se mettre en peine de réunir des hommes qui ne seraient pas à l’abri de la presse, puisque le premier bâtiment de guerre anglais qu’il rencontrerait serait habilité, le voyant battre pavillon britannique, à lui confisquer autant de matelots qu’il lui plairait ? – La belle affaire pour un Anglais ! se lamentait Harry en levant les bras au ciel. Devoir fuir les navires de sa propre nation !… Et Hood se bornait à rire. Ils connaissaient l’un et l’autre les tours de la profession, comme de vêtir ses hommes de frusques exotiques et de leur recommander de baragouiner inintelligiblement dès qu’on les interrogeait sur leurs antécédents. Légalement, un matelot ne pouvait être débarqué de son navire sans son consentement, à moins d’avoir été positivement identifié comme déserteur. Mais tous deux savaient que la législation ne comptait pas pour beaucoup au milieu de l’océan, loin de toute autre autorité que la gueule des canons. 41 – Peut-être n’avez-vous pas choisi le bon métier, Harry, répondait Hood en haussant les sourcils, une lueur amusée dans les yeux. – Dois-je comprendre que vous refusez ? Et Hood de secouer la tête. – Non. Que je n’ai pas encore pris ma décision. Leur jonction avec le reste de la flotte au large du cap Sicié fut l’occasion d’interminables décharges de canons, échanges de bons procédés entre les différents amiraux, anglais et espagnols. Mais les amabilités se bornèrent à cela car, lorsque l’amiral Hotham, que Hood venait relever, se présenta à bord du Victory, toute affectation de courtoisie fut laissée de côté. Semblable rencontre était rarement une partie de plaisir. Le nouveau commandant, sans doute pour protéger ses propres intérêts, mettait invariablement en question les initiatives de son prédécesseur ; quant à celui qui quittait son poste, il était sur la défensive et à l’affût de la moindre atteinte à sa réputation. Cette fois, les protagonistes se surpassèrent. Non seulement Samuel Hood tenait que les initiatives de Hotham avaient été exécrables, mais encore donnait-il à entendre qu’elles avaient été positivement délictueuses. L’homme s’était, toujours selon Hood, servi des bâtiments du roi pour son enrichissement personnel. Les deux personnages observèrent tout d’abord une politesse de pure forme. Mais après avoir pris connaissance des rapports et échangé quelques mots avec certains des officiers supérieurs les plus compétents, Hood usa de sa supériorité et de son prestige pour flétrir Hotham. Du fait qu’ils étaient proches de Hood et que celui-ci ne voyait pas de raison de la leur celer, Harry et James furent bientôt au courant de la situation. – Vous ne trouverez pas grand-chose par ici pour vous 42 remplir les poches, lança l’amiral en abattant le poing sur la table avant de se retourner vers la fenêtre pour contempler le rivage lointain. Car cette raclure de Hotham s’est servie de la flotte pour mettre la Méditerranée à sac. – J’ai appris de la bouche de votre commissaire qu’il n’a entrepris aucune action contre l’ennemi, intervint James, qui avait trouvé en cet homme une source de renseignements utiles et l’avait cultivé en ce sens. Hood fit volte-face pour lui lancer un regard acéré mais, concentré sur son problème, il ne releva pas la mention de l’écrivain. – Du moins pas contre un ennemi capable de lui retourner son feu : il n’a pris pour cibles que des navires marchands – il agita le bras en direction de la côte française. Il y a à Toulon trente vaisseaux de haut bord, la plupart avec leurs vergues apiquées. Bon sang, mais ils ne sont même pas parés à appareiller ! Nous pourrions les détruire au mouillage. – Ce n’est pas une place facile à attaquer, fit observer Harry. Ce n’était pas qu’il cherchât à prendre la défense de Hotham, mais il était, plus que James, accoutumé à ces disputes, traditionnelles entre officiers de haut rang. – Personne ne prétend le contraire, Harry. Mais Hotham ne s’y est pas même essayé. Presque toutes ses unités ont été détachées en croisière. Et, la déclaration de guerre ne datant que d’hier, elles ont fait de superbes tableaux de chasse. Ses officiers sont tout fiers de l’argent qu’ils ont récolté, et qui peut leur en vouloir ? – J’imagine que l’amiral Hotham en a profité lui aussi ? s’enquit James. L’énorme poing s’abattit derechef et avec plus de force encore sur la table. – Il a bien perçu son huitième. Il s’est plus enrichi que n’importe qui. 43 Hood regarda James pour voir s’il avait compris qu’un amiral recevait un huitième de la valeur des prises faites par les navires placés sous son commandement. La précaution était vaine : il avait devant lui le fils d’un homme qui avait de la même manière bâti sa fortune aux Antilles, tout en recevant pour ses actions les remerciements du Parlement. Hood se laissa tomber sur une chaise. – Je m’en suis douté à Gibraltar quand on m’a dit le nombre de prises qu’il y envoyait. S’il avait montré la moindre velléité d’attaquer aussi les Français, je le soutiendrais pour la pairie. Dieu sait ce que les neutres pensent de tout cela… – Vous pouvez certainement le savoir, intervint James. Est-ce que nous n’avons pas un représentant à Gênes ? Hood parut étonné, comme si les deux frères avaient normalement dû être au courant de la situation. – Notre homme, Lord Fenner, est mort avant mon départ de Plymouth. Il n’a pas encore été remplacé, bien que j’aie harcelé les autorités pour qu’elles envoient quelqu’un avec moi – son visage coloré se ferma une fois de plus et sa voix se fit grondante : Pour couronner le tout, nous venons d’apprendre de Gênes que Gallagher, notre fournisseur, le seul homme que nous avions in situ, s’est volatilisé en emportant avec lui les fonds destinés à notre approvisionnement. Il semblerait que toute une cargaison de canons, dont des caronades, ait disparu. Et ce sera à moi de répondre de ça. « Tenez, jetez donc un œil là-dessus ! hurla-t-il en abattant une fois encore son énorme battoir sur la table. Si vous doutez toujours de la crapulerie de Hotham, voilà qui va vous édifier. J’ai ici une pétition des corsaires de Livourne demandant que les activités de la marine royale soient restreintes. – Est-ce que cela va être le cas ? interrogea Harry avec intérêt. Il n’avait pas perdu espoir de faire la course à partir de ce port où relâchaient depuis longtemps les corsaires anglais. 44 – Bien sûr que cela va être le cas ! tonna Hood, oubliant qu’il s’adressait à l’un d’entre eux. Nous sommes ici pour faire la guerre, pas pour nous remplir les poches ! De plusieurs jours, il ne fallut pas songer à s’entretenir avec l’amiral. Des conférences se succédaient à bord du Victory au cours desquelles il s’efforçait de ramener les flottes combinées sur la voie de leur objectif originel. Les différents commandants étaient invités à proposer des plans susceptibles de mettre à mal l’ennemi ainsi qu’à s’expliquer sur leurs attitudes et initiatives passées. Journaux de bord, rôles d’équipage et livres de comptes étaient épluchés sans complaisance. L’Hannibal, dernier navire à s’en revenir de Gênes, subit un examen encore plus poussé que les autres. Hood cherchait à se faire une idée juste de la situation. Ce qu’il apprenait n’était pas de son goût. Privé pour l’heure d’ambassadeur auprès de la République ligurienne et avec, selon ses propres termes, « foutrement peu d’influence », il avait de bonnes raisons de s’interroger sur la sécurité de ses arrangements à terre. Au cours du dernier siècle, lors des guerres entre la couronne britannique et les Bourbons, les Génois s’étaient habituellement rangés du côté de la France. Au mieux, ils avaient opté pour une neutralité qui avantageait les Français. Cela ressortissait moins à un attachement fraternel qu’à la simple géographie : la marine de guerre française, la plus puissante d’Europe avant la Révolution, se trouvait à une petite journée de voile, l’armée française à moins d’une semaine de marche. Aujourd’hui, la seule chose qui avait changé était que, craignant pour leur peau et la sécurité de leurs avoirs, les plus riches magnats génois penchaient maintenant du côté de la Grande-Bretagne : la crainte de la Terreur se révélait plus forte que celle d’une simple invasion. Lors d’un dernier repas privé avant que les frères Ludlow 45 prissent passage à bord de la Swiftsure, frégate se rendant à Gênes afin d’y faire des vivres, Hood leva son verre pour leur souhaiter bon voyage et bonne chance. Harry fit un accueil mi-figue mi-raisin à ce vœu, considérant que l’amiral n’avait pas encore répondu à sa requête concernant les exemptions. Hood leur donna toutefois quelques informations qui pouvaient n’être pas sans intérêt. – Il semblerait que bon nombre de corsaires désertent la République ligurienne, dit-il en cassant deux noix entre ses énormes mains. – Voilà qui est singulier, observa Harry. Des Sardes, encore… mais des Anglais… Livourne est leur port d’attache préféré. – Enfin, bon Dieu, Harry ! s’écria Hood en haussant les sourcils, dites-moi un peu ce qui n’est pas singulier de nos jours ! – Est-ce que, du coup, cela ne prouve pas que les Génois ont choisi la neutralité ? demanda James. Ces interminables discussions de tactique navale et de politique locale l’ennuyaient profondément. Il s’apprêtait à orienter la conversation sur les différents peintres génois, mais l’amiral renifla d’un air de dérision et lui coupa l’herbe sous le pied : – Plus que par un choix moral, elle leur est inspirée par le souci qu’ils ont de leur bel argent. J’ai dans l’idée qu’ils ne sont guère séduits par la France avec laquelle nous sommes aux prises. – Je gage qu’ils font toujours des affaires avec leurs voisins s’ils en ont la possibilité. Le Génois trafiquerait avec le diable s’il y avait des bénéfices en vue. J’imagine que leur seule réticence à l’égard de la France révolutionnaire, c’est qu’elle pourrait bien ne pas honorer ses dettes. Ravi de cette sortie, Hood se tapa la cuisse en faisant entendre un gros rire. 46 – Çà, Harry, vous avez mis le doigt dessus. Ce petit pays n’est qu’une foutue machine à calculer. Quant à la sûreté que l’on peut y trouver, le commandant de l’Hannibal m’apprend que Tilly, le chargé d’affaires français, s’y promène fier comme un coq, accompagné d’une escorte en armes. Que je sois damné si un bâtiment français, avec équipage et détachement de fusiliers au complet, ne trône pas au beau milieu du port, battant leur tout nouveau pavillon. James, encore piqué d’avoir été interrompu, montra un intérêt rare, sans parler d’un soupçon de malice, à l’évocation de cet hypothétique navire français. – On leur attribue, si j’ai bien compris, le meurtre du capitaine Howlett… Le rire de l’amiral s’étrangla aussitôt. – Où avez-vous entendu parler de ça ? interrogea-t-il en regardant James d’un œil dépourvu d’aménité. Ce dernier tint sa position aussi fermement que possible. – C’est ce qui se dit un peu partout. – Cela m’étonnerait fort, dit l’amiral avec froideur. Les circonstances de l’assassinat du capitaine Howlett n’ont pas été rendues publiques, pas plus que les premières suppositions quant à son auteur. – Un assassinat ? s’enquit Harry. Hood regarda tour à tour les deux frères avant de répondre à Harry : – Autant que je vous en parle moi-même, puisque James ici présent en aura entendu parler, je suppose, par la bouche de ce bavard patenté qu’est mon écrivain. James rougit légèrement mais ne pipa, cependant que Hood poursuivait, donnant une brève description de la victime et rapportant les quelques faits dont il disposait concernant sa mort. – On a fait circuler qu’il s’agit d’un meurtre crapuleux. – Mais ce n’est pas le cas ? demanda Harry en lançant un 47 rapide coup d’œil à son frère, qui ne s’était pas soucié de lui parler de cette affaire. – Non. Quand on l’a décroché, il avait toujours sa montre et sa chaîne à son gilet ainsi qu’une bourse pleine d’or dans ses chausses. – Quand on l’a décroché ?… – D’un gibet improvisé. Il était pendu à la potence scellée au-dessus de la fenêtre d’un entrepôt. Il n’a été apparemment ni volé ni en aucune façon brutalisé. Seul manquait son chapeau. Harry, fort intéressé, se pencha en avant sur sa chaise. – Qui aura fait le coup ? – Des coupe-jarrets, selon les policiers du cru. Mais ils ont changé de chanson quand, après avoir identifié le corps, le second de Howlett a fait remarquer qu’il avait toujours sa montre et son argent. – Ils ont mis ça sur le dos des Français ? Hood secoua la tête. – Non. Une histoire abracadabrante selon laquelle des déserteurs de son navire se seraient vengés de lui, ce qui ne tient pas debout, vu que Howlett n’était pas un commandant d’une sévérité excessive. En fait, ils ne s’intéressent guère à l’affaire et, privés d’ambassadeur, nous n’y pouvons pas grand-chose. Harry avait à l’œil cette lueur de vive curiosité que James connaissait bien. – Ce chargé d’affaires est une chose. Mais un bâtiment français… – Inquiétant, non ? J’ai écrit au Premier ministre pour demander une enquête plus approfondie, mais je n’attends pas grand résultat de cette démarche. – Avez-vous également reçu un courrier des corsaires génois ? le questionna James, changeant délibérément de sujet pour tenter de détourner l’intérêt évident de son frère. 48 C’était passer du coq à l’âne et Hood parut ne pas comprendre. James dut préciser le sens de sa question : – Les corsaires génois, qui se plaindraient eux aussi d’un manque à gagner ?… Hood fut presque évasif, montrant une apparente absence d’intérêt : – Non. Ils s’en sortent bien, au dire de tout le monde. Peut-être sont-ils plus entreprenants et plus hardis. Il semblerait qu’ils partent pour de plus longues croisières que ceux de Livourne. – Je devrais peut-être prendre Gênes pour port d’attache, observa Harry. Ce qui parut intéresser beaucoup plus l’amiral, car il répondit aussitôt : – Soyez sur vos gardes, Harry, si vous prenez ce parti. Les Français cherchent à se renseigner sur nos projets. Jamais je n’aurais pensé que cela pourrait aller jusqu’au meurtre de sang-froid. Un silence s’ensuivit, comme si Hood s’appliquait à revoir mentalement toute l’affaire. Harry attendit plusieurs secondes avant de lui demander : – Vous êtes à ce point certain que ce sont eux ? – Je le pense, même si je n’en jurerais pas. Je vois cela comme un avertissement adressé au reste de la flotte. Qui d’autre que les Français pourrait chercher à nous intimider ? Et il y a accessoirement le souci de faire impression sur la population locale. Ces gens sont très fluctuants ; leurs sympathies peuvent basculer en l’espace d’une heure. La république neutre de Gênes n’est ni vraiment neutre ni vraiment une république. Ce petit pays est géré comme une entreprise commerciale par les familles les plus puissantes. Or, celles-ci ne cessent de se chercher noise. Tout est bon pour faire toujours plus d’argent. Comme vous le disiez, Harry, Révolution ou pas, il y en a forcément qui sont de mèche avec les 49 Français. Sans cela, ce bâtiment français ne serait pas installé dans le port, avec une lunette d’approche pointée sur le prochain navire que nous y enverrons. Hood haussa les sourcils comme si ce qu’il s’apprêtait à dire venait de lui traverser l’esprit. James eut toutefois la nette impression qu’il avait formé cette idée quelque temps plus tôt. – Si vous décidiez de prendre Gênes comme port d’attache, peut-être pourriez-vous y ouvrir l’œil pour le compte de la flotte. Il serait bon en effet que nous sachions ce qui se prépare. – Seriez-vous en train de nous demander de les espionner ? fit James sans parvenir à déguiser sa répugnance. Hood fronça les sourcils et fixa sur lui un regard qui avait fait trembler plus d’un capitaine. – Cela vous offusque, James Ludlow ? Sachez que si personne ne s’en charge, nous ne valons pas mieux que des aveugles. – C’est le rôle de la Marine que de… – Je vais vous parler franchement à l’un comme à l’autre, dit Hood d’un air matois qui tendait à démentir ses paroles. J’ai besoin de savoir ce qui se passe à terre, non seulement à Toulon, mais encore à Gênes. Je n’ai aucunement l’intention de rester ici à faire des ronds dans l’eau. Je ne trahirai pas un secret en vous disant que je compte obliger les Français à une confrontation. Cela signifie que je dois soit les attirer en mer soit aller les affronter dans leur rade. Lequel de ces deux partis faudra-t-il envisager ? – écartant les bras, haussant les épaules, il laissa sa question sans réponse. En revanche, ce que je sais, c’est que je ne peux foutrement rien entreprendre si mes arrières ne sont pas assurés. Même si je trouve un autre mouillage, il se passera une éternité avant qu’il soit prêt. Vais-je prendre le risque d’attaquer l’ennemi pour ensuite m’apercevoir que Gênes n’est plus sûre, voire 50 qu’elle a changé de camp ? Je serais contraint de me replier sur Gibraltar, abandonnant ainsi la Méditerranée aux Français. Cela ne vous paraît peut-être pas très important, mais ce Tilly qui se pavane là-bas comme chez lui et ce navire français mouillé dans le bassin ne me disent rien qui vaille. – Ne pourriez-vous pas prendre vous-même les choses en main ? demanda James. – Ne me tentez pas. Rien ne me ferait plus jubiler que de dépêcher une frégate dans le port de Gênes avec mission de l’envoyer par le fond. – Quel type de navire ? interrogea Harry, trahissant une trace d’intérêt qui fit plaisir à l’amiral. – Une corvette, lui répondit Hood en souriant. Surtout pas d’initiative hasardeuse. Faites comme si de rien n’était. – Naturellement. Bien que cela m’exaspère autant que vous de la savoir tranquillement installée là. Un petit sourire flottait au coin des lèvres de Hood, mais il le supprima pour poser sur Harry un regard interrogatif. Ce dernier allait donner sa réponse, mais son frère, nullement impressionné par le coup d’œil impatient de l’amiral, le prit de vitesse : – Je ne pensais pas à une action violente. Je disais simplement que vous pourriez peut-être vous rendre personnellement là-bas. Votre prestige vous autorise assurément à exiger des explications. C’est à Harry, non à James, que Hood répondit, et d’une voix neutre, dépourvue d’émotion : – Je ne pense pas pouvoir en prendre le temps. – Bien sûr, fit Harry avant de retomber dans le silence. – Aurais-tu oublié, Harry, ce qui est arrivé la dernière fois que tu as voulu faire le travail de la Marine à sa place ? L’intéressé en fut quelque peu hérissé : il ne lui plaisait guère d’être mouché de la sorte devant l’amiral. Cependant, il avait épousé le cheminement de la pensée de ce dernier. 51 Il savait, comme James, que ce vieux renard avait en partie manigancé cette conversation, et il avait parfaitement compris ce qui lui était proposé. – Ta question en renferme une autre, petit frère : serais-je disposé à recommencer ? – Eh bien ? s’enquit James. – Je ne saurais le dire avec certitude, se déroba Harry. – Moi, si, fit James sans la moindre trace de raillerie. Ce serait plus fort que toi. Hood reprit la parole : – Vous avez montré une vive intelligence en sauvant votre frère de la corde. Si je pouvais prouver que les Français sont responsables, peut-être cela les ferait-il bouger, amenant ainsi les Génois à choisir leur camp une fois pour toutes. – Il m’a peut-être sauvé, amiral, mais d’extrême justesse. Nous avons tous deux été à un cheveu de la potence. Hood paraissait peu impressionné. – Tout ce que j’ai à vous dire, c’est que, si vous m’aidez, je me sentirai obligé de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous rendre la pareille. – Ce qui signifie que j’aurai mes exemptions ? demanda Harry en se penchant en avant. Hood hocha la tête cependant que James s’exclamait : – Harry ! Harry prit le parti de rire, désamorçant ainsi la réaction outrée de son frère. IV Sous allure portante le voyage n’aurait pris qu’une journée. Avec cette brise contraire, il en dura trois. Les ordres de Hood décrétant la suspension des croisières indépendantes n’étaient pas au goût des officiers de la Swiftsure. Avant le remplacement de Hotham, la plupart des autres bâtiments de la flotte avaient eu la possibilité de faire chacun une ou deux prises intéressantes. Mais pas la Swiftsure. Et d’avoir à transporter, à la demande expresse de l’amiral, deux cor saires qui allaient par la suite s’adonner sans frein à la guerre de course, ajoutait l’insulte au préjudice. Ce n’est donc pas sans soulagement que les deux frères virent monter sur l’horizon les montagnes auxquelles s’adossait la ville. James humait le vent qui soufflait de terre, y recherchant ces odeurs de la Ligurie si éloquemment décrites par Evelyn. – « Les joies propres à l’Italie dans les parfums naturels d’orange, de citron et de jasmin », déclama-t-il. – Quel lyrisme, petit frère ! commenta Harry, l’œil collé à sa longue-vue. – Ce n’est pas de moi, hélas – James sortit le livre de sa poche, le feuilleta. Evelyn se montre fort enthousiaste regardant cette région. Il s’étend sur ses vergers odorants et ses villas somptueuses. Il va jusqu’à parler d’une côte regorgeant de raffinements faits pour les princes. 53 – En ce cas, il faut qu’il y soit venu par voie de terre. – Non, non, dit James en tournant une page, non sans mal à cause du vent. Tiens, il le dit ici : il est venu en bateau. Harry abaissa sa lunette pour adresser un large sourire à son frère. – En ce cas, je pense qu’il a exercé la licence poétique à un degré rare : de ma vie, je n’ai vu port qui puât autant. James referma son livre en soupirant. – Si je te disais que tu manques de sens poétique, Harry, tu ne l’aurais pas volé ; mais je reconnais que tu en sais plus long que moi en matière de ports. Harry se remit à inspecter la côte à travers l’objectif de sa lunette, partant du mont Fasce, qui dominait la ville au sud, jusqu’au cap Mele, à présent par bâbord arrière. Il souriait encore, même si sa voix adopta une intonation moins amusée : – C’est que je n’ai pas encore trouvé la fleur capable de couvrir l’arôme du poisson séché. Et j’ajouterai que, lorsqu’on arrive ici après une forte pluie, l’endroit s’emplit d’une odeur très particulière et qui n’a rien à voir avec celle du jasmin. L’appel du « pare à virer » retentit une fois encore, car on louvoyait toujours dans une brise fraîche. Les hommes coururent à leur poste afin de mettre la Swiftsure sous l’autre amure. Les écoutes furent larguées, cependant que l’homme de barre lofait en grand. La frégate vint dans le vent tandis que l’on brassait les vergues. Enfin, les différentes manœuvres furent virées et tournées. Appels et vociférations retombèrent en même temps que la voilure commençait de porter sur l’autre bord. Lorsque le gaillard fut dégagé de matelots, les frères Ludlow vinrent reprendre leur observation du rivage. La ville et le port furent bientôt nettement visibles à l’œil nu. Le phare Lanterna dressait ses quelque trois cents pieds au-dessus du Capo di Faro. Ce môle, qui pointait vers le large, fermait le port à l’ouest. Au sud-est, une autre digue, de 54 construction plus récente, décrivait un coude. Depuis qu’ils avaient décidé de se rendre à Gênes, Harry s’était plongé dans l’étude des cartes de la région. À présent, il s’employait à relever la disposition des fortifications qui entouraient la ville, s’intéressant tout particulièrement aux fortins dressés sur les collines environnantes. Cependant que James, nature moins guerrière, s’attachait à repérer à l’aide de sa longuevue les palais, jardins et villas dont parlait Evelyn. À l’intérieur de ces fortes murailles se pressait un enchevêtrement de maisons hérissées de nombreux clochers auxquels s’ajoutait l’étrange tour carrée. La multitude de navires qui encombraient la rade et le port témoignait de la richesse de la République génoise. Cette cité avait tout à gagner du conflit. Naguère talonnée par Venise, ce grand port de commerce avait perdu une bonne part de son rayonnement et la totalité de ses possessions insulaires dans le Levant, ayant pâti, comme le reste de la péninsule italienne, de la rivalité entre les Habsbourg et les Bourbons. Harry se trouvait seul sur le côté du vent à hauteur des haubans de misaine lorsque la frégate vira une dernière fois pour pointer son avant sur le port. Il se pencha pour contempler ce gigantesque phare de la Lanterna qu’eût béni tout marin cherchant son atterrage par une nuit de mauvais temps. Puis il se retourna pour s’intéresser à la rade et aux différentes unités embossées sur leurs corps-morts, principalement des navires marchands à coque ventrue et, çà et là, un drôle de bâtiment de guerre aux formes surannées. Dans la partie septentrionale du port étaient amarrés les goélettes, les barques élancées et les plus modestes chébecs de ces hommes qui sillonnaient la mer intérieure en quête de butin. Certains de ces bateaux pouvaient être la propriété de capitaines du cru ou de Sardes ayant choisi d’opérer à partir de Gênes. Mais que des corsaires anglais fissent de même était chose nouvelle et qui montrait bien que Livourne, leur repaire 55 traditionnel, était en perte de vitesse. La raison en était d’ordre financier. Quand on faisait une prise, la question se posait de l’endroit où la conduire, elle et sa cargaison. Or, Gênes était le port méditerranéen qui pratiquait les droits d’entrée les plus élevés, ce qui constituait un motif suffisant pour dissuader des corsaires étrangers d’y relâcher. Livourne avait toujours à cet égard favorisé les Anglais, leur accordant des privilèges particuliers, voire un pavillon si besoin était. Peut-être Gênes avait-elle, voyant l’argent s’en aller ailleurs, décidé de suivre l’exemple. Car les corsaires, capitaines ou matelots, avaient de l’or et ne regardaient pas à la dépense. La mer Méditerranée était très fréquentée, la France dépendant grandement pour sa subsistance de ses échanges avec l’Afrique du Nord et le Levant. Les bénéfices pouvaient être considérables. James arriva sur la dunette. Visage fermé, le lieutenant de quart souleva son chapeau pour le saluer. Les officiers de la Swiftsure leur témoignaient encore plus de froideur que ceux du Victory. Cela étant, il eût été malavisé de regarder de trop haut un homme qui détenait sous son contrôle deux sièges au Parlement, fût-il par ailleurs un fichu corsaire. L’on avait en outre appris de la bouche du lieutenant du grand canot que ces « passagers » avaient la faveur de Lord Hood. Seul un fou se serait avisé d’insulter quelqu’un ayant des relations de ce calibre. Cependant, tout en se montrant polis, ces hommes ne pouvaient dissimuler une aversion enracinée pour cette engeance. De plus, l’écrivain de l’amiral n’avait pas su tenir sa langue et tout le monde savait désormais que Harry comptait faire l’acquisition d’un navire pour pratiquer de nouveau la guerre de course. Le passage prenant trois jours au lieu d’un seul, on les avait invités à dîner dans la grand-chambre, mais cela avait été un intermède bien peu convivial et fort chiche en termes de chère et de vins. Ayant revendu ses comestibles à Gibraltar, Harry n’avait 56 pu détendre l’atmosphère par une généreuse contribution à l’ordinaire. James tenait que c’était aussi bien : il ne voyait aucune raison de se mettre en frais pour ces gens que leur présence à bord contrariait si manifestement. Le dîner chez le capitaine Barnes, rendu lui aussi inévitable par la durée de la traversée, avait été encore moins plaisant. Cet homme commandait la Swiftsure par intérim en remplacement du commandant en titre, qui, membre du Parlement, avait choisi de s’attarder à Londres jusqu’à la clôture de la session. N’ayant pas les moyens de se constituer des provisions personnelles, Barnes recevait rarement. L’usage voulait cependant qu’il invitât au moins une fois ses passagers. Et ceux-ci purent voir que lui aussi, et peut-être plus encore que ses subordonnés, les tenait en piètre estime. James, qui détestait l’hypocrisie, avait en ces deux occasions profité du porte-à-faux pour flagorner sans discontinuer le bâtiment, son équipage et sa généreuse hospitalité en termes excessifs où ceux qui possédaient un peu de discernement ne pouvaient voir que de la raillerie. Et voici qu’il remettait cela maintenant avec l’officier de quart, le saluant à son tour et engageant avec lui une conversation à la cordialité unilatérale. Survenant sur ces entre faites, Harry, plus au courant des susceptibilités des officiers de marine et de cette impécuniosité à l’origine de leur aversion pour les corsaires, vit la nécessité d’intervenir et lui demanda de cesser. – Si tu ne vois pas d’autre raison de t’abstenir, James, repense à notre dernière rencontre en mer avec un officier de la Marine et à la canonnade qu’il nous a servie. Continue comme cela, et n’importe lequel de ceux-ci, lorsqu’il nous croisera en mer, sera tenté de l’imiter. – C’est que je serais tellement content que l’un d’entre eux cherche à me river mon clou. Il est évident qu’on ne nous aime pas et, pour ma part, je m’en fiche éperdument. Mais 57 pourquoi ne nous sortent-ils pas ce qu’ils ont sur le cœur ? Ce ne sont que visages de cire et sourires forcés ; cette politesse crispée me court sur les nerfs. – James, tu n’es pas ici dans un club où l’on fume autour d’une partie de whist, répondit sèchement Harry. La réserve de ces hommes est parfaitement fondée. Comme j’ai déjà eu l’occasion de te l’expliquer, des manières irréprochables sont une nécessité en mer, même si cette règle connaît de fréquents manquements. Et je trouve que tu ne montres toimême guère de savoir-vivre en les asticotant de la sorte. James arborait un petit sourire. – Est-ce là la réprimande d’un frère aîné ? Harry savait fort bien que d’avoir dix ans de plus ne lui conférait aucun pouvoir sur James. Ils étaient à tout point de vue des égaux et, ce qui est inhabituel chez des frères, d’excellents amis. – Mieux vaut cela que de te voir te mal comporter. Tu m’en voudrais de te laisser continuer, et je suis bien certain que tu ne te gênerais pas pour me rabrouer si tu me prenais en faute. Le sourire s’élargit. – C’est fort probable. Pender, qui était monté sur le pont avec James et se tenait légèrement en retrait des deux frères, déclara, la bouche en coin : – Les canotiers de l’amiral leur ont raconté que vous étiez pour ainsi dire les propres fils de Sam Hood. Ils n’ont eu de cesse, quand on s’est rangé le long du bord, de répandre la nouvelle par les sabords. Je tiens ça du commis de la grandchambre. Et, pour couronner le tout, l’histoire court un peu partout que, si l’amiral a mis fin à leurs petites croisières, c’est pour vous être agréable. – Pas étonnant qu’ils ne nous portent pas dans leur cœur, dit Harry. 58 – Il y a pire. Tout le monde sait que votre coffre-fort est plein d’or pris à des navires marchands. Il n’y a pas que les officiers qui nous en veulent ; les matelots aussi. – Aïe ! fit James en renversant la tête en arrière et en se mordant la lèvre. À partir de maintenant, je ne dis plus un mot. – Le mal est fait, frérot, dit Harry d’un ton moqueur. Ta réputation auprès de ces gens restera celle d’une vile créature. – Je crois que j’endurerai cette mortification sans trop de peine, lui répondit James. Soudain, des ordres retentirent. La Swiftsure réduisit de toile. La brise leur avait apporté les senteurs de l’arrière-pays, encore qu’elles ne correspondissent guère aux descriptions élyséennes d’Evelyn : odeur de terre surchauffée, parfums de thym et de romarin, le tout mêlé au piquant de l’air marin. Mais tout ceci changea d’un coup lorsque, plus près de terre, ils furent assaillis par les relents qui empuantissaient tous les grands ports. – Il y a là quelques belles unités, fit observer Harry en invitant son frère à s’intéresser aux navires qu’il avait repérés un peu plus tôt. James parcourut la rade du regard, passant d’un bateau à l’autre, sans distinguer les fins voiliers du reste de la flottille. – Ceux-là, là-bas, précisa Harry en pointant le doigt vers plusieurs bâtiments amarrés à couple. Même James nota qu’ils possédaient des lignes plus harmonieuses que la plupart des autres bateaux. Harry se mit à les détailler à voix haute. Il y avait là des goélettes, des barques à deux et à trois mâts, des sloops gréés en ketchs, des lougres. James fut bientôt complètement perdu, ne sachant plus desquels parlait son frère. Il tourna la tête et vit avec plaisir que Pender paraissait tout aussi perplexe. – Je me demande s’il y en aurait à vendre, dit Harry en conclusion. 59 – J’espère que cela peut attendre demain. Il me tarde pour ma part de retrouver certains conforts associés avec le débarquement, comme par exemple un support stable sous les pieds. – Tu es et tu resteras un paysan, James. – Et fier de l’être. Harry tendit soudain le bras, et si vivement que, sur le château arrière, plusieurs têtes se tournèrent dans la direction indiquée. L’on vit, émergeant de derrière un groupe de bâtiments marchands, une corvette battant pavillon tricolore. Des bannes étaient tendues au-dessus du tillac et de la dunette, en sorte que l’on ne pouvait voir ce qui se passait à bord. Mais Harry ne doutait pas que les Français les observaient. Emportés par la curiosité, officiers et matelots vinrent se presser contre le pavois : c’était la première fois qu’ils avaient l’occasion de voir l’ennemi de près. – Occupez-vous de nos affaires, Pender. Je vais devoir demander à Barnes de nous prêter un canot – Harry se retourna vers son frère : Espérons que tes sorties ou les bruits qui courent à bord ne vont pas nous obliger à recourir aux services d’un passeur du cru. Pender redescendit l’échelle. – C’est vraiment splendide, dit James en désignant du geste l’immense arc de montagne qui entourait la ville et le port. J’avais le projet d’emmener Caroline en Italie – à quoi le sourire de Harry s’évanouit d’un coup. Elle était aux anges quand je lui en décrivais les palais, les couleurs, le tempérament des habitants – James, visage crispé, dissimulant sa douleur, se tourna vers son frère. Mais cela ne devait pas se faire. Nos stupides conventions prescrivent qu’elle doit demeurer au côté d’un mari aussi ivrogne qu’ennuyeux. Sais-tu qu’il n’avait pas un penny devant lui lorsqu’il l’a épousée ? À présent, il gère la part d’héritage de sa femme et la dilapide de façon aussi irréfléchie qu’il l’a fait de son 60 propre patrimoine. Et l’on voudrait après cela qu’elle soit heureuse ? Harry n’était pas sans compatir. Il se demandait toutefois comment son frère aurait expliqué à Lady Caroline Farrar certains des exploits auxquels il s’était livré en cette même Italie lors du voyage qu’il y avait fait dans ses jeunes années. James avait longuement séjourné à Venise, ville la plus dissipée d’Europe, où il avait passé son temps à jouer, à boire et à faire de son mieux pour séduire le plus grand nombre possible de femmes dans le temps dont il disposait. Il s’était même introduit dans une de ces écoles de musique où l’on inculquait la pratique d’un instrument à de jeunes orphelines. Censés être des lieux de haute vertu, ces établissements bénéficiaient d’une toute latine absence d’hypocrisie, et les professeurs, dont la plupart avaient embrassé les ordres, vivaient ouvertement avec certaines des demoiselles qu’ils enseignaient. Toutefois, parce que ces jeunes personnes étaient officiellement confiées à la garde de l’Église, il était extrêmement difficile à un étranger d’y pénétrer. Mais Harry écarta ces peu charitables considérations. – C’est la première fois que tu l’évoques depuis que nous avons quitté l’Angleterre… – Oui, c’est vrai, dit James en poussant un doux soupir. Cela dénote sûrement une amélioration. Mais je ne dirais pas que je me sens vraiment mieux. Quand il aura dilapidé une deuxième fortune, peut-être se montrera-t-il moins chatouilleux regardant son honneur d’époux. – Mieux vaut ne pas trop y penser, James. – Ne pas y penser ! fit James en riant. Il ne se passe pas de minute que je ne pense à elle. Mais foin de cette mélancolie – il se tut, se frotta le visage. Cela ne me rend pas d’une compagnie bien agréable. Au fait, j’y pense, Harry : si nous devons rester un moment par ici, il vaudrait mieux en informer Arthur. Tu sais qu’il est tracassier comme une vieille fille. 61 – Bonne idée, acquiesça Harry. Il ne saisit pas la perche qui lui était tendue, ne voyant aucune utilité à se disputer à propos de Lord Drumdryan, leur beau-frère. James n’aimait guère Arthur. Il le tenait pour un arriviste désargenté venu jouer les grands seigneurs au sein de la demeure familiale. Mais il fallait dire que James était encore un jeune garçon lorsqu’il avait fait sa connaissance, et qu’il n’avait de surcroît jamais digéré le fait qu’Anne, sa sœur bien-aimée qui l’avait élevé après la mort de leur mère, s’était mariée. Cette union avec un homme qui avait aussitôt regardé comme son devoir de se mêler de l’éducation du jeune James devait nécessairement amener un conflit de personnalités. Harry de son côté, tout en ayant soin de l’éviter, n’éprouvait guère que de la gratitude envers Arthur pour le rôle qu’il assumait. Celui-ci se chargeait de toutes les corvées dont celui-là aurait dû s’acquitter en tant qu’héritier de son père. Ainsi Harry était-il libre de mener sa vie comme bon lui semblait. De plus, Arthur s’entendait à faire fructifier le patrimoine familial, tant en termes de fortune que d’influence. Et, l’ayant rencontré à l’âge adulte, Harry avait été plus à même de goûter son esprit caustique. En outre, bien qu’aimant tendrement sa sœur, il ne la plaçait pas, à la différence de son cadet, sur un piédestal. Mais James avait raison : s’ils projetaient de rester quelque temps dans ces parages, ils devaient en informer leur beaufrère. Arthur, sur la foi de leur dernière lettre, expédiée de Gibraltar, devait s’attendre à les voir rentrer sous peu. Harry ne doutait pas que, chargé de se débrouiller seul, l’époux d’Anne continuerait de conduire leurs affaires avec toute l’efficace qu’il avait montrée jusqu’à présent, continuerait de rencontrer en leur nom les gens qui comptaient dans le pays, et, lui-même dépourvu de fortune, prendrait un plaisir aussi grand que justifié à gérer la leur. 62 – Quand tu lui écriras, aie soin de lui présenter mes sincères amitiés, ajouta James de ce même ton d’ironie qu’il employait avec les officiers de la Swiftsure. Était-ce un effet des piques et des rumeurs se retournant contre eux ou bien véritablement les exigences du service ? Toujours est-il que Barnes, monté sur le pont pour surveiller les opérations de mouillage, accueillit la requête de Harry avec un sourire glacial. Aucun canot n’allait être disponible pour le conduire à terre, tous étant apparemment affectés au chargement des vivres. Harry ne put que hocher la tête et tourner les talons. L’équipage effectua la manœuvre à grand bruit. La frégate, se balançant doucement à la faible houle, fut bientôt mouillée tête et cul. Comme pour enfoncer le clou, un ou deux officiers avaient, sitôt la première ancre au fond, pris place à bord d’un canot pour se rendre à terre. Les autres embarcations furent bientôt mises au travail, mais cela n’excluait pas une volonté délibérée de vexation. Ils en furent réduits à patienter sur le pont, entourés de leur bagage, dans l’attente d’un hypothétique passeur. Mais le moindre rafiot était chargé à couler. Même l’agent d’avitaillement, personnage corpulent qui parlait l’anglais avec un accent à couper au couteau, se plaignait du temps qu’il avait mis pour atteindre le navire. Des femmes se déversaient à bord, qui s’égosillaient en italien et, avant de descendre dans l’entrepont, adressaient des regards prometteurs aux matelots de la bordée de quart. Ces hommes, chargés de l’embarquement des vivres, travaillaient d’arrache-pied pour hâter le moment où ils pourraient se jeter dans la batterie surpeuplée et s’adonner à ces plaisirs dont ils avaient été si longtemps privés. – Il doit commencer à y avoir foule en bas, commenta 63 James tout en regardant plusieurs marchands et une nouvelle batelée de femmes monter à bord et disparaître à l’intérieur du navire. – Tu devrais aller y jeter un œil, dit Harry. Cela doit être un spectacle. – À votre place, je n’irais pas, dit Pender, qui remontait à l’instant, l’air passablement ébaubi. Marin de fraîche date, il n’avait jamais vu à quoi ressemblait un bâtiment dont le commandant était suffisamment indulgent pour laisser des femmes venir à bord. – De ma vie, j’ai jamais rien vu de pareil, ajouta-t-il. Ça fait quand même une sacrée charge supplémentaire pesant sur les ponts et la coque. C’est miracle si on va pas par le fond. – Est-ce que ce n’est pas ce qui est arrivé au Royal George en 1780 ? fit remarquer James. – La cause n’a jamais été officiellement reconnue, lui répondit Harry. Le Royal George, un second rang de quatre-vingt-dix canons, venait de rentrer à Spithead retour de croisière et les matelots avaient touché la solde. Le charpentier informa le commandant d’une voie d’eau sous la flottaison et, le navire se trouvant mouillé en eau calme, demanda que l’on éventât partiellement la carène côté bâbord afin de reprendre le calfatage. L’on déplaça donc canons et chargement pour ménager une bande sur tribord. Il advint alors que quelqu’un avisa quelque banc de maquereaux fuyant sans doute de plus gros poissons. À tribord, une grande étendue d’eau se couvrait de friselis. Peu habitués à ce type de spectacle, tous les visiteurs qui se trouvaient à bord, les hommes comme les femmes, se précipitèrent pour regarder par les sabords, qui étaient ouverts et déjà, pour ceux de la batterie basse, fort proches de la surface. Aucun bilan exact de ce drame ne fut jamais été établi, mais l’on évalua qu’au moment du chavirage, outre les sept cents hommes d’équipage, environ sept 64 cents femmes avaient embarqué sur le vaisseau, des épouses légitimes pour une part, mais surtout des femmes des environs qui avaient coutume de venir en canot visiter chaque bâtiment nouvellement arrivé. Le Royal George coula comme une pierre. Quelque deux cents survivants furent recueillis, dont le charpentier et ses aides. – Arrive-t-il que l’Amirauté reconnaisse sa responsabilité ou celle de ses officiers ? demanda James. Harry eut un sourire. – L’Amirauté, jamais. Quant aux officiers, c’est rare. Et quand cela se produit, ils se pendent ou se brûlent la cervelle. James frappa du poing sur la lisse. – Quand donc allons-nous avoir un canot ? – Il va falloir attendre que les hommes de quart aient fini de batifoler. Et encore ne nous conduira-t-on à terre que si Barnes donne son assentiment. Après ce que vient de nous décrire Pender, je doute qu’il y ait beaucoup de volontaires. – En ce cas, autant que je descende jeter un œil à ce pandémonium. James dévala l’échelle menant à la batterie. Une scène renversante l’y attendait. Des étals étaient disposés entre les affûts des bouches à feu, proposant toutes sortes d’objets, dont des colifichets que les matelots se voyaient inviter à offrir aux filles de joie. Comestibles et boissons circulaient en abondance, cependant que sur les canons et sur les tables, au vu de leurs camarades, qui n’y prêtaient garde et dont certains allaient même jusqu’à se pencher et tendre le bras au-dessus d’eux pour mener leurs emplettes, hommes et femmes s’accou plaient dans toutes les positions possibles. Des individus ivres morts déambulaient en brandissant des flacons de la gnôle locale. Le brouhaha rappelait celui d’une rue populeuse. L’on chantait et l’on riait, les marchands vantaient 65 leur camelote et, par-dessus le tout, s’entendaient les râles, les gémissements d’extase, réelle ou simulée, des couples en train de forniquer. Bien que James n’ignorât rien de la réalité des quartiers pauvres de Londres, où s’ajoutaient au tableau mendiants et mourants, chevaux, chiens et toutes espèces d’animaux et leurs déjections, la scène ne laissait pas de produire sur lui une forte impression. Il s’étonnait de constater qu’il n’y avait pas un officier en vue, car enfin toute cette engeance ne serait guère efficace lorsque viendrait l’heure de reprendre le travail. Ceux des officiers qui se trouvaient à bord s’adonnaient bien sûr à leurs propres vices, que ce fût en compagnie d’une bouteille ou d’une prostituée. James fut tenté de sortir son bloc pour fixer cette pétaudière sur le papier, considérant que s’il était un jour tenté de peindre les derniers jours de Sodome et Gomorrhe, ce qu’il avait sous les yeux constituerait, moyennant une légère altération dans les costumes, une excellente base de départ. Mais un matelot venu vomir à ses pieds lui fit tourner les talons et regagner le château arrière. V Harry était en train de s’entretenir avec le capitaine Barnes, qui semblait avoir lui-même consommé une jolie quantité de vin italien. L’agent avitailleur se tenait en retrait, l’air impatient, des liasses de papiers plein ses mains poupines. – Vous allez devoir patienter, monsieur. Les affaires de la Marine priment celles des personnes privées. James vit en s’approchant que son frère était furieux, de même que les oscillations du commandant l’édifièrent sur l’éthylisme prononcé de ce dernier. Cela sentait sa vengeance mesquine ; Barnes aurait dû leur allouer un canot par simple courtoisie, nonobstant leurs relations avec l’amiral, leur bonne fortune en matière de prises et l’occupation qu’ils s’étaient choisie. James, tout en éprouvant un brin de culpabilité pour avoir délibérément fait empirer la situation, ne voulait pas en démordre, même si Harry avait choisi de minimiser l’affront. Il semblait au reste que ce dernier eût mis son amour-propre dans sa poche afin d’aller réitérer sa demande. Pas étonnant qu’il fût hors de lui. – Intéressante conception du rôle de la Marine que de remplir son navire d’alcool et de femmes. Barnes se raidit sous l’insulte. Mais sa réponse, destinée à remettre Harry à sa place, perdit de sa force car énoncée d’une voix pâteuse : – Vous ne faites plus partie des cadres, monsieur ; peut-être 67 aurez-vous oublié les responsabilités que cela comporte – Barnes tourna vers James un regard aviné, l’incluant ainsi dans la conversation. Il faut laisser les hommes prendre du bon temps, monsieur Ludlow. Ensuite, ils montrent plus d’allant au travail. Harry eut un sourire sans aménité. – Et vous n’avez pas peur, commandant, que lorsque ces dames s’en iront, une bonne partie de votre équipage s’en aille avec elles ? Barnes ne vit pas l’agent avitailleur hocher vigoureusement la tête à ces mots. – Nous allons certainement en perdre quelques-uns, répondit-il en posant la main sur le pavois afin de conserver son équilibre. Mais ceux-là, nous les perdrions de toute façon. Ils vont avoir du mal à subsister, ici dans un port étranger. Dans un jour ou deux, ils seront de retour. Harry regarda ostensiblement dans la direction des barques et goélettes embossées à quelque distance, puis il se dit qu’il ne lui appartenait pas de faire observer à un officier d’active que, compte tenu de la présence dans le port de plusieurs corsaires anglais, sans parler du bâtiment français, ce dernier avait bien peu de chances de récupérer les hommes qui choisiraient de déserter. – Un canot nous vient du fort ! annonça un aspirant. Harry se retourna cependant que Barnes, ignorant toujours l’agent avitailleur qui continuait d’agiter vainement ses papiers, portait son regard vers le bassin. Cette partie du port était dominée par la masse du fort, qui, tout hérissé de bouches à feu, se dressait à la naissance de la jetée. Une chaloupe surchargée d’ornements, avec un immense guidon de couleur flottant sur son arrière et, aux avirons, des hommes en livrée multicolore, se dirigeait avec diligence vers la Swiftsure. Un personnage important venait en visite. Harry se retourna vers Barnes et se força à sourire. 68 – Il pourrait bien se faire tard lorsque nous descendrons à terre, capitaine Barnes. Je me demandais si je pouvais solliciter une faveur… Barnes, tout à coup sur ses gardes, se raidit comme le font les gens pris de boisson. – Vous ignorez peut-être que je transporte avec moi une certaine quantité de numéraire. Le visage de Barnes se crispa, puis afficha une pointe de répugnance, comme si la possession d’argent faisait mauvais genre. Harry désigna du geste les caisses et coffres entassés au centre du pont, Pender juché sur leur sommet. – Comme nous allons débarquer dans un port étranger, probablement à la nuit tombée, je me demandais si vous auriez l’obligeance de m’autoriser à laisser nos objets de valeur et nos coffres à bord de la Swiftsure. Je pourrais les faire prendre dans la matinée. Barnes aurait dû répondre que, compte tenu de l’heure déjà bien avancée, ils n’avaient qu’à passer une nuit supplémentaire à bord. Mais il se contenta de hocher la tête sans paraître comprendre ce qu’impliquait la requête de Harry, puis il tourna les talons pour regagner sa cabine. – Tu peux bien me dire de tenir ma langue, lança James comme l’autre s’éloignait. Un semblant de respect n’aurait pas nui. Harry éclata de rire, ce qui provoqua un léger flottement dans la démarche de Barnes. Puis il parla d’une voix suffisamment forte pour être entendu d’un bout à l’autre du pont. – Que je tienne ma langue, petit frère ? Pourquoi donc ? Et pour ce qui est du respect, il n’y a pas grand-chose ici qui le commande. – L’idée est intéressante, Harry. Mais cela n’est pas uniquement propre à ta personne : j’ai souvent remarqué que ceux qui donnent des conseils les appliquent rarement eux-mêmes 69 – James fit comme si quelque chose s’imposait soudain à son entendement. Mais si tu cherches à ce que le commandant nous fasse jeter par-dessus bord, j’aimerais autant être un peu plus près de terre. – Pender, dit Harry sans détacher le regard de la chaloupe qui approchait, enlevez nos affaires d’ici. Demandez au commis de la grand-chambre la permission de les entreposer dans la soute aux lieutenants. Vous aurez soin de remettre une chaîne autour de la cassette et passerez le cadenas à un piton. Pender hocha la tête et se mit en devoir d’obéir avec diligence cependant que retentissaient les sifflets et qu’une escouade de fusiliers s’assemblait pour accueillir le visiteur. Plusieurs officiers et aspirants, moins frais encore que leur commandant, convergeaient vers la coupée. Le malheureux agent avitailleur dut reculer pour se placer, avec les Ludlow, hors du passage. Harry observait la chaloupe qui allait accoster, notant que la livrée de l’équipage et les dorures qui ornaient l’arrière étaient moins magnifiques vues de près. Il s’agissait néanmoins d’une personne d’importance car elle était accompagnée d’une escorte de soldats. Harry eut un regard vers les fusiliers rangés sur le château arrière. Eux, au moins, n’avaient pas bu et avaient belle allure avec leur baudrier blanc tranchant sur le rouge vif de leur habit. L’objet de toute cette agitation trônait à l’arrière de l’embar cation dans un fauteuil recouvert de velours, impeccablement mis d’une redingote de soie bleu foncé, le visage caché par un grand tricorne frangé de courtes plumes blanches. Un officier subalterne sauta à bord pour informer les Anglais du rang de leur visiteur. On envoya immédiatement chercher Barnes. Il apparut bientôt en grand uniforme, achevant de tirer sur son habit pour le faire tomber convenablement. – De qui s’agit-il ? voulut savoir James en regardant pardessus la lisse. 70 – D’un officier supérieur, je présume, lui répondit Harry en considérant le pavillon de la chaloupe. Il portait l’écu croisé de gueules de la République ligurienne. Pour qu’un navire pût arborer ces armes, il fallait qu’il transportât au moins un amiral. S’étant assuré que le cérémonial requis serait observé, le jeune officier annonça que l’important personnage allait monter à bord. Des sifflets retentirent. Le visiteur quitta son fauteuil et escalada l’échelle de coupée avec une parfaite aisance. Il ôta son chapeau pour saluer les couleurs et Harry put enfin lui voir la tête. L’homme, d’âge mûr, avait la peau brune, même pour un Italien, et une chevelure de jais attachée sur la nuque par un ruban de soie rouge. Le visage était plein et portait les marques de la petite vérole, surtout le nez, qui était fort. Barnes souleva son couvre-chef pour rendre le salut et souhaita la bienvenue à son hôte. L’homme remarqua alors l’agent avitailleur et lui fit signe de venir à lui. Ils échangèrent quelques paroles rapides en italien. Harry crut voir le nouveau venu tourner la tête dans sa direction. Barnes s’adressa brièvement à l’agent avitailleur, qui avait sorti quelques papiers de sa poche, puis il pria le visiteur de le suivre jusqu’à sa cabine. L’agent avitailleur s’en revint vers les Ludlow, ses papiers à la main, l’air déconfit. – L’usage veut qu’il offre quelques rafraîchissements à son hôte, commenta Harry. Il se demanda ce qui l’avait poussé à expliquer, surtout à son frère, le comportement de Barnes. – En ce cas, il a tout intérêt à lui-même s’abstenir de boire, sinon l’autre risque de faire les frais de la conversation. Harry s’avisa soudain de se présenter à l’agent avitailleur, venu se poster à deux pas de lui. L’homme, qui avait l’esprit ailleurs, en fut un peu déconcerté. – Et voici James, mon frère. 71 – Santorino Brown. Ce patronyme anglais faisait paraître le prénom un peu incongru. L’homme devait être habitué à ce que l’on réagît de la sorte, car il s’empressa d’ajouter qu’il était de père anglais et de mère génoise. – Cela doit être une occupation intéressante que de fournir du ravitaillement à la flotte anglaise, commença Harry du ton engageant qui convenait pour prendre langue avec un parfait inconnu. – C’est le premier navire dont je m’occupe, signore. L’air bienveillant des Ludlow dut lui signaler que ces deux-là étaient différents. Ou peut-être, ayant observé le dernier échange entre Harry et Barnes, avait-il noté leur peu d’estime réciproque. Quoi qu’il en fût, l’homme aspirait à se confier. Il s’exprimait d’une voix mesurée, le buste légèrement penché en avant. – Est-ce que tous les officiers britanniques sont aussi difficiles ? – Le capitaine Barnes vous a traité de façon très cavalière, signor Brown. Mais je puis vous assurer qu’il constitue une exception. À quoi James, sans toutefois le contredire, gratifia son frère d’un regard désapprobateur. – Votre premier navire, signor Brown ? reprit Harry. Est-ce que vous ne seriez pas en train de payer des pots cassés par d’autres ? La question déconcerta complètement le malheureux. James, plus patient, lui en précisa le sens. Aussitôt, Brown leva les bras au ciel et se mit à déverser un torrent d’explications, mélange d’anglais et d’italien où se glissait de proche en proche un mot de français. Un flot de paroles trop abondant et trop rapide pour que Harry ou James pussent l’inter rompre et lui dire qu’ils étaient déjà au courant. Son prédécesseur, anglais de naissance, s’était volatilisé 72 et avec lui les fonds qui lui avaient été confiés pour l’achat des vivres et fourniments divers. Et voici qu’il se retrouvait pour la première fois sur un bâtiment britannique, face à un commandant qui, non content d’être ivre, paraissait incapable de lui dire ce qu’il lui fallait en fait d’approvisionnements. Ayant enfin latitude de s’exprimer, Brown ne comptait pas se taire de sitôt. Il avait de la viande sur pied qu’il restait à abattre et saler. Une citerne était prête à venir se ranger le long du bord ; il aurait donc fallu sortir les futailles de la cale. Un boulanger attendait l’ordre de faire du biscuit. Un magasin regorgeait de vin et de légumes frais. Tel chantier avait, conformément aux commandes, préparé des espars, des cordages et des voiles. Comment pouvait-il, lui, malheureux terrien, savoir si la flotte en avait l’usage ? Tout cela devait être notifié par écrit, puis soigneusement pointé une fois rendu à bord. Pender revint et, ne prenant aucune part à la conversation, se posta en retrait, amusé par les mines d’intérêt poli que les deux frères se composaient en prêtant l’oreille à cette tirade. Santorino Brown devait parler depuis au moins cinq minutes en s’accompagnant de gestes de plus en plus véhéments lorsque Harry, à bout de patience, finit par le c ouper : – De grâce, signor Brown !… Tout ceci n’est pas vraiment de notre ressort. Brown joignit les mains et son visage animé se décomposa d’un coup. Il commença de se confondre en d’intarissables excuses. Harry, arborant un air grave, s’avança et saisit le gros homme aux épaules pour le secouer comme un prunier. C’était à l’évidence un langage que l’autre comprenait, car il se tut en posant sur Harry un regard recru d’angoisse. – Mon ami… commença celui-ci, ce qui tendit à rasséréner son interlocuteur. 73 Pender, n’y tenant plus, se mit à pouffer. Harry lui lança un regard qui eût terrassé un homme de moindre calibre. Pender s’empressa de refermer la bouche, mais il avait toutes les peines à se contenir car il voyait, de l’autre côté de Harry, James qui était lui-même au supplice, et l’ancien matelot dut d’éviter un acte d’insubordination qualifié au fait que ce dernier, incapable de se retenir plus longtemps, se retourna pour se pencher par-dessus la lisse et donner libre cours à son hilarité. – Peut-être allez-vous pouvoir m’être utile, reprit Harry tout en fusillant Pender du regard. Si j’ai à m’avitailler, je ne manquerai pas de m’adresser à vous. Brown n’était pas homme à dédaigner une oreille compatissante. – Signore !… s’exclama-t-il en ouvrant les bras. Harry resta un peu pris de court car il avait parlé sans vraiment réfléchir ; mais il eut tôt fait de comprendre que s’il laissait entendre qu’il avait besoin d’approvisionnement, il risquait d’encourir quelque chose de pis que ce qu’il avait déjà enduré. Aussi tourna-t-il le dos à son interlocuteur pour lui montrer les navires corsaires embossés dans la partie septentrionale du port. – Je crois savoir que ces messieurs là-bas, qui sont de mes compatriotes, font de bonnes affaires. Seriez-vous également leur fournisseur ? Brown paraissait ne pas saisir et Harry dut préciser qu’il parlait des corsaires anglais. L’autre se rembrunit aussitôt. – Je ne voudrais pas travailler avec eux, dit-il en secouant la tête. Passant par-dessus ses craintes de voir Brown entamer une nouvelle et larmoyante litanie, Harry voulut en savoir plus. – Ils ont déjà leurs fournisseurs, signore. Que j’essaie seulement d’en faire des clients et… – il se passa significativement 74 le pouce devant la gorge. De plus, reprit-il avec un haussement d’épaules, je ne sais pas d’où leur vient leur argent. Harry poursuivit son interrogatoire et, lentement, après maintes rectifications, il en ressortit que les corsaires anglais ne débarquaient aucun butin et n’envoyaient aucune prise à Gênes. Oui, ils avaient de l’argent ; c’était donc qu’ils réussissaient dans leurs entreprises. Quant à la question des captures qu’ils faisaient et de l’endroit où ils les conduisaient, c’était un mystère. – Comment cela se peut-il, signor Brown ? Votre République n’est pas mondialement connue pour son désintéressement. – Ils paient un impôt, signore. Mais pas à la République. – À qui alors ? demanda James, curieux malgré lui. La question s’imposait, mais elle était visiblement mal venue : Brown secoua violemment la tête, brandit ses papiers comme pour exciper d’une tâche urgente et s’en fut. Harry le regarda s’éloigner, fort intrigué par ce qu’il venait d’entendre. James donna du poing contre le pavois, puis sortit son livre et se mit à le feuilleter page après page en levant de temps en temps les yeux, comme pour retrouver ce qu’il venait de lire à propos de tel ou tel point remarquable du paysage qui s’offrait à lui. Harry braqua sa lunette sur la corvette française. Une haute silhouette anguleuse, toute de noir vêtue, le torse barré d’une écharpe tricolore, sortit de l’ombrage de la banne. L’homme semblait regarder droit vers l’objectif, comme s’il entendait graver son image dans l’esprit de celui qui l’observait. Les lèvres étaient minces et blêmes, le teint gris, les yeux mi-clos. Le visage était moins dépourvu de vie que d’âme. Fugitivement, Harry revit en pensée le capitaine Howlett se balançant au bout d’une corde, et il se demanda si ce personnage n’avait pas été l’instigateur du meurtre. Il était bien résolu à obtenir de Hood ses exemptions, mais il ne savait à vrai dire comment il allait s’y prendre. 75 Les questions ne manquaient pas, mais qui donc détenait les réponses ? Plus on y regardait de près, plus Gênes et ses différents pouvoirs paraissaient d’une complexité byzantine. Et puis à quoi bon poser des questions si l’on n’était pas certain de la sincérité des réponses ? Rares ici ceux qui faisaient ouvertement état de leurs allégeances, car s’en ouvrir à la légère pouvait leur valoir de se faire trancher la gorge. Le secret prévalait et nul n’était disposé à révéler grandchose, que ce fût à propos de ses affaires ou de ses sympathies politiques. Il ne savait même pas si l’amiral avait une juste vision des choses. Et si quelqu’un de la prééminence de Hood ne pouvait obtenir une réponse sincère des gens du cru, quelle chance Harry Ludlow avait-il d’y parvenir ? Il regarda son frère et se prit à sourire. James n’en avait pas reparlé depuis leur conversation avec Hood. Il n’avait pas tort, bien sûr, lorsqu’il disait que cela n’était pas leurs oignons. Mais Harry était d’un naturel curieux. Qui plus est, il entendait décrocher ses exemptions. James savait que cela constituait une dangereuse combinaison et son silence sur le sujet visait à la désamorcer. Harry orienta sa longue-vue vers la partie septentrionale du port. Impossible de distinguer les navires anglais de ceux qui étaient commandés par des Italiens, car aucun n’arborait de pavillon. Les paroles de l’agent avitailleur lui flottaient dans la tête : les corsaires ne débarquaient rien à Gênes, ni prises ni cargaisons. Puis un large sourire lui vint. James, qui avait rangé son livre en notant ce que son frère était en train d’observer, l’interrogea du regard. Il leur fallait s’assurer l’appui de quelque puissant individu. Un personnage suffisamment influent pour qu’ils pussent se soustraire aux impôts et taxes locaux. Si quelqu’un savait ce qui se passait dans cette partie du monde, ce devait être les corsaires. Leur survie en dépendait. 76 – Tu as vu quelque chose qui te fait plaisir ? s’enquit James. Harry se demanda s’il allait lui confier ses réflexions. Il décida de n’en rien faire. D’une part, il s’agissait d’idées à peine ébauchées. D’autre part, James ne ferait que s’employer à le dissuader. – Tu me connais, petit frère. Le spectacle des bateaux m’a toujours ravi. Ils se trouvaient toujours au même endroit un demi-sablier plus tard lorsque Barnes reparut en compagnie de l’amiral génois. La visite rituelle du pont du navire allait maintenant avoir lieu. Comme les deux frères étaient les seuls civils présents sur le tillac, et visiblement des personnes de condition à en juger par leur mise, Barnes ne put éviter de faire les présentations, dont il s’acquitta dans un français fortement accentué. – Amiral Stefano Doria, permettez-moi de vous présenter Harold et James Ludlow. Doria s’inclina légèrement sans les quitter de ses yeux marron foncé. – Soyez les bienvenus en la République ligurienne, messieurs. Il s’agit d’une première visite ? – Oui, mais mon frère était déjà venu en Italie. – Par voie de terre, précisa James. – Puis-je vous demander si vous êtes ici pour votre agrément ou pour vos affaires ? – Il s’agit avant tout d’un voyage d’agrément. Mais il n’est pas exclu que nous fassions quelques affaires, répondit Harry. Il aurait préféré biaiser, mais la présence de Barnes rendait toute autre réponse impossible. – Vous portez un nom fameux, amiral Doria, s’empressa-t-il d’ajouter afin de changer de sujet car il avait vu que Barnes s’apprêtait à intervenir. 77 Contingence ou malveillance délibérée, ce dernier mit quand même son grain de sel : – Ce sont les deux hommes dont je vous parlais, amiral. Ils projettent d’acheter un navire et d’aller sans doute grossir ce nid de corsaires qui dépare votre si joli port. Si Barnes comptait voir sa désapprobation se réfléchir sur les traits du Génois, il fut déçu. Doria sourit, montrant des dents blanches qui tranchaient vivement sur son visage basané. – En ce cas, messieurs, j’espère pouvoir vous être utile. N’hésitez pas à vous tourner vers moi si vous avez besoin de conseils. – C’est très aimable à vous, monsieur. – Nous vivons du commerce, signor Ludlow. C’est la raison pour laquelle le meilleur accueil vous sera fait. Vous me trouverez au siège de la douane. Il montrait le fort, d’où était partie sa chaloupe. – Je vous remercie, dit Harry. Doria hocha la tête et s’éloigna flanqué de Barnes. – Ce type a le don de prescience, commenta James. – Pas si sûr. Je pense qu’il se sera renseigné sur nous auprès de Santorino Brown quand il est monté à bord. Et puis va savoir ce que Barnes a pu lui raconter. Tout en débordant, ils virent par les sabords grands ouverts de la frégate que la sarabande était un peu retombée. Dans l’entrepont bien éclairé, les matelots continuaient de se livrer à leurs débauches, mais de façon plus modérée car il y avait beau temps que la plupart d’entre eux avaient dépensé leur pécule ou perdu la capacité de se tenir debout. La chaloupe de Doria, ses feux allumés, filait devant en direction du fort. Tout alentour, des canots chargés de femmes hilares allaient tant bien que mal dans un concert de criaille78 ries et de rires moqueurs inspirés, supposait Harry, par le manque d’allant des nageurs pris de boisson. On entendait également sur les eaux tranquilles des tintements de pièces, fruits du travail de la journée. Leur propre canot, mû par deux Génois noirauds et taciturnes, eut tôt fait de distancer les embarcations des filles de joie et le cercle lumineux créé par leurs lanternes. Plutôt que vers les quais animés et bien éclairés situés dans la partie nord du port, ils paraissaient se diriger vers une zone sombre, entre le fort et le chantier, là où se regroupaient les bateaux de pêche. Harry s’adressa à l’un d’entre eux, lui montrant l’endroit où il désirait se rendre. L’homme commença par incliner la tête comme s’il était sourd. Harry répéta son injonction, sur quoi l’autre haussa les épaules sans cesser de souquer sur ses avirons. Harry essaya en français, appuyant son propos de gestes énergiques, mais sans plus de résultat. James y alla de quelques mots d’italien, sans doute mis à mal, mais en nombre suffisant pour, espérait-il, convaincre le bonhomme de sa maîtrise de la langue. Il récolta pour sa peine un torrent ininterrompu à base de dialecte local, qui paraissait n’être ni du français ni véritablement de l’italien, ponctué de maints mouvements d’épaules. Le temps que durèrent ces échanges, ils se faufilèrent entre les tartanes qui dansaient sur leur mouillage, et, protestant toujours, furent débarqués au bas d’un quai où il faisait noir comme brai. Pender s’était muni, pour procéder au chargement, d’une lanterne qu’il avait eu la bonne idée de conserver. Il éclaira les marches et les deux passeurs déchargèrent l’unique coffre de mer que les Ludlow avaient choisi d’emporter. Harry les avait déjà payés et, sitôt qu’il eut sauté à terre, ils s’éloignèrent à grands coups d’avirons en quête d’autres clients. – Suivez-moi, dit Harry en prenant la lampe des mains de Pender. 79 Il partit sur le quai enténébré vers les lumières du centre du port. Ils n’entendaient que le bruit de leurs pas sur les pavés et seul le hasard fit que Harry avait le regard orienté dans la bonne direction quand le premier de leurs assaillants fit irruption dans le halo de la lanterne qu’il tenait haut levée.