feuilleter

Transcription

feuilleter
David Donachie
Traf ic
au plu s ba s
roman
Traduit de l’anglais par
éric chédaille
Titre original :
The Dying Trade
© David Donachie, 1993.
© Éditions Phébus, Paris, 2001, pour la présente édition.
I.S.B.N. : 978-2-7529-0789-9
Né à Édimbourg en 1944, David Donachie vit actuellement aux
États-Unis. Après de brèves études, et après avoir été tour à tour
éleveur de saumons, représentant en machines-outils et cosmé­
tiques, acteur pour le théâtre à Londres, il s’est lui-même déclaré
« sauvé par la lecture », après avoir mis en chantier, en 1991, une
série de cinq romans consacrés aux frères Ludlow. Quand paraît
Une chance du diable, premier volet de cet ensemble, la critique le
salue comme l’égal d’Alexander Kent et Patrick O’Brian, tout en
lui reconnaissant un sens de l’intrigue digne des meilleurs maîtres
du roman noir.
À Tom Preston
PROLO G UE
Si éméché qu’il fût, William Broadbridge voyait bien qu’il
ne se trouvait pas dans la bonne partie du port. Il avait pour
unique éclairage une fine bande de ciel nocturne au-dessus
de la tête. La lune n’était pas encore suffisamment haute
pour pénétrer cette carruga humide et fétide, venelle si étroite
que deux hommes auraient eu du mal à s’y croiser. Cette
exiguïté même lui fournissait des appuis fort bienvenus. Il
scrutait l’obscurité pour essayer d’identifier la source des
bruits de bousculade qui lui parvenaient. Continuant de
progresser d’un pas mal assuré, il entendit bientôt un rire
assourdi, étrangement familier et cependant comme désincarné. Ce devait être le fruit de son imagination car il n’y
avait pas un chat en vue. C’est le grincement de la corde
sous tension, suivi d’un hoquet étranglé, qui lui fit lever la
tête. Deux pieds donnaient de violentes ruades. Quoiqu’il
ne fût pas visé, la pointe d’un soulier verni l’atteignit au
crâne. Le coup n’était pas en soi suffisamment fort pour
l’assommer, mais il vint se combiner avec les effets de la
boisson et le simple fait de regarder en l’air. Broadbridge
s’abattit pesamment contre le mur de pierre et glissa à terre
en un pitoyable tas.
Il ne demeura pas longtemps inconscient. La lune, progressant de quelques degrés, envoya bientôt sur le mur crasseux
un rai d’argent qui, s’ajoutant au liquide qui ruisselait sur son
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tricorne, précipita son réveil. Il renifla fortement et, même
en un lieu aussi malodorant que le port de Gênes, identifia
incontinent une forte odeur d’urine. Il leva malencontreusement le nez à l’instant où une dernière goutte se détachait
du soulier. Elle lui tomba en plein dans l’œil. Son cri de rage
alla se répercuter sur la longueur de la ruelle tandis qu’il se
remettait tant bien que mal sur ses pieds. Il leva de nouveau
les yeux, cette fois avec plus de circonspection. Le corps, plus
proche à présent et exposé en pleine lumière, était revêtu du
grand uniforme d’un officier de la Marine britannique, un
capitaine de vaisseau à en juger par les épaulettes. Une brise
légère le faisait doucement osciller et tourner sur lui-même.
Les yeux sortaient de leurs orbites. La langue, mordue au
moment de l’agonie, avait ajouté du sang aux fluides qui faisaient une tache sombre sur la terre battue. L’homme avait
trépassé et, comme cela se produit ordinairement, il s’était
vidé en mourant.
Broadbridge se retourna pour déguerpir. Il donna du pied
dans le chapeau cousu d’or et, d’un geste rapide, le ramassa. Il
partit en courant vers les lumières du quai tout en s’effor­çant
de contenir ses haut-le-cœur. Il nota vaguement la proximité
de la masse sombre du fort des douanes, ce qui ajouta encore
à son malaise : il ne faisait pas bon traîner dans le secteur. Il
eut le temps de passer la tête par-dessus le rebord du quai
avant de rendre bruyamment le contenu de son estomac,
ignorant les sentinelles qui montaient la garde sous les ­torches
illuminant les portes de l’enceinte.
Il finit par se redresser et s’essuya la bouche en pestant
contre la sensation de brûlure qui lui habitait la gorge. Il se
prit à considérer le chapeau tout en promenant le doigt sur
les galons dorés qui en festonnaient le bord. Il le retourna et,
scrutant l’intérieur, déchiffra le nom de Howlett sur l’étiquette
cousue au fond. D’un geste brusque, il le lança dans les eaux
noires du bassin. William Broadbridge ne voulait rien avoir
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à faire avec la Marine, il ne voulait rien avoir à faire avec un
homicide ni avec un dénommé Howlett.
Satané fort des douanes ! Il comprenait maintenant qu’il
avait pris la mauvaise direction en sortant de chez la mère
Thomas. Non qu’il eût tenu à en partir : il serait volontiers
resté dans ce cabaret surchauffé et enfumé, un pot de bière
posé devant lui, une fille sur les genoux, un pari gagnant placé
sur le combat qui allait avoir lieu dans la fosse située au fond
de la salle. Mais cela ne devait pas être. Sa chope était restée
aussi vide que les poches de son habit de drap bleu. Il jura
à voix basse, agonissant Dieu comme diable, sans oublier
ses semblables, tout en se demandant d’où lui viendrait son
prochain penny.
Tournant le dos au fort, il partit vers le nord et ce quartier
du centre de la baie qui avait nom la Madelena, où abondaient
cabarets et maisons de passe. Les quais y étaient plus animés et mieux éclairés. Il s’arrêta pour éponger d’un revers de
­manche la sueur qui perlait à son front et tenter d’accommoder sa vision, dans l’espoir que les images qui se présentaient
à ses yeux cesseraient de se dédoubler. Et il maudit de plus
belle les citoyens de Gênes, comme s’ils eussent été responsables de son impécuniosité et de ses troubles oculaires.
Tel était le thème dominant ses pensées tandis qu’il déambulait sans but. Ce failli patelin avait la moitié du monde
connu sous sa coupe. Ses banquiers étaient cousus d’or, cet
or qu’il convoitait et dont le premier jaunet semblait se refuser à lui. Une cité-État, un port florissant et une soi-disant
république qui n’était en réalité qu’une duperie des pauvres
par les riches. Il n’y avait guère de place pour la circulation
devant les habitations et entrepôts qui se pressaient sur les
quais, si hauts qu’ils paraissaient se rejoindre au-dessus des
étroites ruelles qui les divisaient. Et cependant, derrière tel ou
tel immeuble grouillant d’une population en haillons, crasseuse et affamée, dans la puanteur d’une humanité ­profuse et
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déshéritée, l’on tombait sur un passage ouvragé donnant sur
quelque palazzo aussi secret que spacieux. Sur les ­arrières des
édifices qui entouraient le port, d’autres palais, de construction plus récente, exhibaient un luxe tapageur et rivalisaient
de taille avec les nombreuses églises et basiliques datant d’une
époque plus ancienne.
Des hommes parlaient de révolution, rêvaient de dresser
à l’instar de leurs cousins français une guillotine devant la
cathédrale de la piazza San Domenico afin que les aristocrates
et agioteurs qui régissaient leur existence misérable eussent à
répondre de leurs méfaits. Mais l’avènement du jacobinisme
ne contribuait qu’à faire naître de nouvelles tensions au sein
d’une ville en perpétuel conflit avec elle-même. D’antiques
inimitiés continuaient de faire rage ; guelfes et gibelins menaçaient de reprendre les armes en faisant allégeance, qui au
pape, qui à l’empereur, alors même que la cause première
de leur opposition se perdait dans les brumes de l’histoire.
La franc-maçonnerie était florissante malgré les efforts des
Jésuites pour en freiner les progrès. Des rivalités d’ordre économique parachevaient le tableau. Des familles se taillaient
des croupières à coups d’incessants renversements ­d’alliances.
Rares les riches qui se risquaient par les rues sans une escorte
armée. L’on avait soin de faire poser des grilles aux fenêtres
basses de sa maison ou de son palais afin de se prémunir
d’une attaque surprise.
Broadbridge, pestant toujours contre cette ville et contre
la guigne, se frayait un chemin à travers la presse. Il se trouvait maintenant dans la Soparipa, ce passage couvert qui
courait au pied de la digue et dont chaque arcade abritait
un étal ou une échoppe dont les tenanciers donnaient de la
voix pour vanter leurs marchandises. Des parfums d’épices
lui emplissaient les narines, ce qui n’était pas pour apaiser
sa soif ardente. Ceux qui avaient le ventre creux, enfants
comme adultes, erraient sans but ou bien demeuraient assis,
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l’air indifférent. Certains, moins affamés, cherchaient à lui
mendier quelques piécettes. Peut-être même caressaient-ils
l’espoir de parvenir à les lui voler. L’Anglais se prit à rire à
l’idée qu’un tire-laine pût s’aviser de lui prendre sa bourse.
Il n’avait qu’à se servir ! Elle ne valait que le prix du cuir
dont elle était faite.
Bien peu de l’immense richesse de Gênes rejaillissait sur
ces malheureux. Ils avaient tout à gagner d’un soulèvement
révolutionnaire. Broadbridge les insulta mentalement : en
tant qu’Anglais, il n’avait rien à attendre de tels troubles, à
moins, bien sûr, qu’il n’y trouvât quelque profit à gratter.
Il inhala une grande bouffée d’air en débouchant de nouveau sur le quai, même s’il retrouvait ce faisant la puanteur
du port. Il allait en titubant à travers la cohue. Ceux qu’il
croisait s’écartaient avec des mimiques perplexes. L’entrée
de l’établissement de la mère Thomas lui apparut enfin. La
bouche sèche, la gorge le brûlant toujours, il se demanda
s’il n’allait pas regagner le navire. Mais les ennuis qui l’y
attendaient étaient pires, s’il était possible, que ceux qu’il
affrontait à terre. La taverne regorgeait de monde. Des gars
qui avaient de l’argent à dépenser. À cette heure avancée,
peut-être trouverait-il quelqu’un pour lui payer à boire, un
péquin suffisamment éméché ou bien en fonds suite à un pari
heureux. Et puis il pouvait toujours tomber sur un type qui
ne demandait qu’à investir en William Broadbridge. Après
tout, il avait déjà été verni une fois. Inclinant maintenant à
l’optimisme, il ne doutait plus de voir se présenter quelque
aubaine. Cela ne manquait jamais d’arriver !
I
Les frères Ludlow avaient été mal inspirés de se rendre à
ce bal donné en l’honneur de l’amiral Hood. Mais quel fauxfuyant auraient-ils pu servir à ce proche ami de la famille ? On
ne pouvait pas dire qu’ils y passaient inaperçus : les ­formes
étaient parfaitement respectées et, ignorants de ce qui les
attendait, tous les officiers de la flotte nouvellement arrivée brûlaient de les entendre raconter l’affaire à laquelle ils
venaient de participer, combat au cours duquel le Magnanime,
vaisseau de soixante-quatorze canons, avait affronté deux
français de force égale, encore qu’ils eussent soin d’éviter
toute allusion aux autres événements ayant eu pour résultat
un certain nombre de cadavres parmi l’équipage du susnommé navire.
Ceux qui étaient basés à terre en revanche les évitaient, de
crainte qu’on ne les soupçonnât de pencher en leur faveur.
Gibraltar était sous tous les rapports une ville de garnison.
Son gouverneur était un officier général. Ceux des postes
administratifs qui n’étaient pas tenus par des officiers de
l’armée ou de la Marine étaient occupés par des civils ; ces
gens dépendaient des militaires pour leur subsistance même
et, bien conscients du différend et de ses suites possibles,
ils calquaient prudemment leur comportement sur celui de
ces derniers.
L’amiral s’était arrêté à leur hauteur pour échanger ­quelques
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mots avec eux et ils s’étaient, durant un moment, trouvés au
centre d’une cohue empressée. Mais l’on ne pouvait ­s’attendre
à ce que l’invité d’honneur leur consacrât beaucoup de temps
et Hood s’était éloigné pour faire le tour de la salle en compagnie du gouverneur et gratifier tour à tour chaque convive
d’une parole aimable. Plusieurs dames lançaient des regards
dans leur direction car les Ludlow portaient beau ; mais, ayant
toutes été chapitrées par leur père ou époux, pas une n’osait
s’approcher à moins de trois pas.
James, ayant entendu pour la vingtième fois son frère raconter le combat, se tourna vers lui :
– Tu ne penses pas que nous pourrions prendre congé ?
lui glissa-t-il.
Harry préleva un verre de punch sur le plateau d’un serveur.
– Attendons que l’amiral s’en aille. Cela ne devrait plus
être long : il ne court pas après ce genre de raout.
– Il est au courant, tu crois ? demanda James d’un air vaguement inquiet.
– J’en doute. S’il l’était, il y mettrait probablement son
veto.
– Il ne peut guère te l’interdire.
– Les duels sont contraires à la loi. Surtout pour des officiers d’active. Il pourrait tout à fait empêcher Clere de se
battre.
– M’est avis qu’il y a ici un certain nombre de gens qui
pourraient l’en empêcher.
James avait suffisamment élevé la voix pour que plusieurs
personnes se trouvant à proximité pussent saisir ses paroles,
y compris un groupe d’officiers qui se tenaient près d’une
des hautes fenêtres. Certains d’entre eux se retournèrent
vivement, les traits marqués par la gêne ou l’irritation.
Harry comprit que James sacrifiait là à un soupçon
de loyauté familiale. Il venait de passer deux jours à tenter
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de persuader son aîné que ce duel était déraisonnable et que
son adversaire n’en méritait pas tant. Mais Harry prenait ce
que James avait fait pour argent comptant.
– Moins fort ! fit-il dans un rire. Nous ne pouvons pas les
combattre tous.
À l’autre bout de la salle, devant la porte à double battant, Hood était en train de prendre congé. Ce que voyant,
un lieutenant se détacha du groupe stationnant près de la
fenêtre et se dirigea vers les deux frères.
– Monsieur Ludlow, commença-t-il en s’adressant à James.
Mon mandant me charge de vous dire que des excuses sont
encore possibles.
James se borna à secouer la tête sans prendre la peine de
consulter Harry. Même si c’était à désespérer, il connaissait
trop bien son frère pour cela.
– En ce cas, je vous informe que le capitaine Clere a choisi
le sabre.
– Merci, monsieur, répondit James avec raideur. Nous vous
verrons au lever du soleil.
L’homme tourna les talons et s’en fut. Soudain pris d’un
accès de colère, Harry but d’un trait le contenu de son verre
et, suivi de James, quitta la pièce à grands pas.
À l’aube, le sommet du Rocher était un endroit de toute
beauté. Le soleil se levait au-dessus de mille milles d’étendues marines, accrochait le faîte de la montagne et l’inondait
de lumière, cependant que la ville en contrebas était encore
plongée dans l’obscurité.
Après que d’ultimes objurgations eurent été prononcées,
ils avaient gravi la pente en silence et dans le noir. Du fait
que le capitaine Clere, qui se trouvait à l’origine de l’affaire,
était soûl au moment des faits, Harry aurait pu refuser la
rencontre sans que son honneur en pâtît véritablement. Il
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lui semblait qu’Oliver Carter, son vieil ennemi et défunt
commandant du Magnanime, qui reposait maintenant au
cimetière, allait continuer de lui causer autant de difficultés
que de son vivant.
Clere et son témoin se profilaient sur la première lueur
du levant, cette fausse aurore qui survient lorsque le soleil
­n’affleure pas encore le bord du monde. L’effet en était
­sinistre. Le chirurgien se tenait à quelque distance en abord
et s’affairait à des riens sans bien savoir s’il devait disposer
ses ustensiles ou dégainer les deux sabres qu’il tenait sous le
bras. Le ciel pâlissait rapidement. Tous regardèrent l’orbe du
soleil émerger et parer l’horizon oriental d’une mince ligne
d’orange intense.
– Je suppose qu’un dernier appel à la raison serait peine
perdue ? hasarda James à voix basse.
– Ce ne serait que partie remise, James. Refuser ce duel
reviendrait à en appeler d’autres.
– Essaie quand même. Il n’est pas bon d’avoir une réputation d’escrimeur accompli. Il y en a qui raffolent de ça et
qui te jetteront le gant à plaisir.
– Chaque chose en son temps. Que je m’en tire aujourd’hui
et je promets de m’inquiéter de la suite.
James n’en avait pas terminé. Le jour, maintenant plus
lumineux, révélait sur son visage une expression de colère.
– Quelqu’un aurait pu le dissuader.
– C’est le bon côté du service, James. Même s’il s’est comporté en brute avinée. Peut-être aucun de ses camarades
n’a-t-il beaucoup d’estime pour lui. De plus, nos actions ne
nous ont pas non plus gagné leur amitié. Sans doute sontils envieux pour une bonne part. Toujours est-il que, tout en
n’étant pas très chauds pour nous défier, ils sont tout disposés à laisser Clere courir le risque. Et puis intervenir pourrait
les exposer au même genre de réaction : il est connu pour
avoir la tête près du bonnet. Un gaillard difficile à manœu20
vrer. Quant à sa prétendue amitié avec Carter, tout ça n’est
que du boniment.
– Raison de plus pour laisser tomber.
– Vous avez pensé à la topette, Pender ? interrogea Harry
pour éviter de répondre à son frère.
Son domestique lui tendit le flacon contenant du café
trempé de cognac. Il y but une petite gorgée, puis le passa
à James.
– Tu en as peut-être plus besoin que moi, frérot. Assister à
un duel est bien plus éprouvant qu’y prendre part.
James secoua la tête et Harry remit la bouteille à Pender en
lui recommandant de s’y servir. Pender s’exécuta avec gratitude, puis contrefit un frisson tout en replaçant le bouchon.
Les formalités débutèrent au moment où le bord du soleil
apparut dans son entier au-dessus de l’horizon. Le chirurgien
alla tour à tour trouver chaque partie pour lui proposer de
se retirer. Ayant répondu par la négative, les adversaires se
débarrassèrent de leur manteau et de leur habit. Leur chemise
blanche parée de la coloration sanguinolente de l’astre, les
deux hommes rejoignirent le chirurgien au centre du terrain.
D’une voix égale, il leur recommanda d’avoir à respecter les
usages du duel.
– Pour la dernière fois, messieurs, n’y a-t-il vraiment aucun
moyen d’éviter cette rencontre ?
Tous deux secouèrent la tête. Harry regarda Clere, le voyant
pour la première fois sans perruque ni redingote d’uniforme.
Les cheveux étaient longs, gris, épars et rares. Le visage portait
la marque de nombreuses rixes, dont un appendice nasal qui
avait essuyé maints horions. Les yeux, bleus, étaient ­opaques
et inexpressifs. Les lèvres, d’ordinaire marquées d’un sourire
supérieur, étaient pour lors étroitement serrées, signe de la
tension dont l’homme était habité. Quant à la carrure, sans les
avantageuses épaulettes, elle était étroite. Présenté ainsi, Clere
composait un personnage beaucoup moins imposant. Harry
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se détendit. Maintenant qu’il allait enfin passer à ­l’action,
le nœud d’angoisse toujours présent lors de l’attente se dissipait. Il se sentait vivant, capable de voir et de penser avec
une netteté parfaite, et le large sourire qu’il adressa à Clere
lorsqu’ils se mirent en garde, fit passer une lueur apeurée
dans le regard de ce dernier.
Harry comprit alors qu’il se trouvait en présence d’un
bravache, d’un homme qui intimidait par ses colères subites
et la violence de ses propos, d’un homme qui avait peur à
présent que sa nature emportée lui valait de se retrouver sur
le pré à affronter un redoutable bretteur. Il n’avait pas plus
que Harry Ludlow envie d’être là, mais il ne pouvait se retirer de crainte de perdre la face.
Le soleil, à présent complètement levé, inondait de lumière
le sommet de la montagne et faisait scintiller les goutte­
lettes de rosée qui couvraient la pente d’herbe rase. Tout en
bas, la mer était passée du noir au gris ; bientôt, lorsque s’y
réfléchirait le ciel, elle serait bleue. Les lames s’entrecho­
quèrent quand le chirurgien ordonna le début du combat.
Clere chercha à décrire un arc de cercle afin de placer Harry
face à l’éblouissante boule de feu. Mais celui-ci ne se laissa
pas manœuvrer. Clere se fendit, para l’attaque et arma un
coup de taille. Mais voici que Harry Ludlow n’était plus
là : au mépris des usages de l’escrime, il était passé derrière
son adversaire, lui appliquant violemment au passage le plat
de son sabre sur les fesses. Clere émit un cri étranglé et se
retourna prestement. Harry lui entailla la chemise d’un coup
de pointe, fit un moulinet pour parer une contre-attaque, puis
il bondit une nouvelle fois derrière l’autre pour lui asséner
un deuxième coup sur l’arrière-train.
Clere se trouva propulsé vers l’avant. Harry le suivit, lui
faisant tâter encore et encore du plat de sa lame, le poussant
devant lui comme il aurait aiguillonné une bête de somme. Dès
que l’autre tentait de se retourner pour faire face à ses assauts,
22
Harry sautait de côté afin de demeurer dans son dos. Il notait
du coin de l’œil l’étonnement qui se peignait sur les traits des
témoins de son adversaire chaque fois qu’il le frappait du plat
de son sabre ou bien pratiquait une nouvelle déchirure dans
une chemise qui était maintenant en lambeaux. Et il les voyait
grimacer aux cris de douleur de leur champion.
Harry ne doutait pas que Clere se fût comporté honorablement lors d’un engagement plus conforme aux usages.
Blessé, il aurait probablement choisi de poursuivre le combat
et préféré même la mort plutôt que de connaître l’humiliation
de se voir taxer de lâcheté. Pour Harry, le choix était simple :
le tuer ou le déboulonner. Il n’était pas tenté par la première
solution, à ses yeux synonyme d’assassinat. Si inélégante fûtelle, la seconde présentait à ses yeux plus d’attrait.
Un nouveau coup sur les fesses, suivi d’un autre, du pied
cette fois, derrière les genoux, fit tomber Clere à plat ventre.
Harry attendit qu’il se relevât pour recommencer son manège.
Les plaintes de Clere devenaient plus fortes à mesure que
le sabre s’abattait lourdement sur une partie de son anatomie déjà amplement contusionnée. Cela produisait un bruit
sourd que ponctuait de plus en plus rarement celui du fer
contre le fer.
Clere s’effondra une nouvelle fois. Harry recula d’un pas
pour le laisser se relever. L’homme se mouvait maintenant
comme un vieillard et ses douleurs transparaissaient dans
son regard.
– La peste soit de vous, Ludlow ! Restez en ligne et battez-vous !
Harry se fendit. Clere leva son arme et parvint à parer
­quelques coups avant que Harry, pénétrant sa garde, lui posât
la pointe de sa lame sur la gorge. Clere le regarda d’un air de
bravade, le mettant au défi d’aller jusqu’au bout. Mais Harry
se borna à le contourner pour recommencer ses coups de
plat de sabre. L’autre, hors d’haleine, alla à terre à plusieurs
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reprises, se relevant chaque fois avec plus de difficulté. Son
regard avait maintenant une expression d’accablement reflétée
par les mines de ses témoins qui mesuraient combien l’adversaire était frais. De fait, Harry, pas même en nage, continuait
d’évoluer avec agilité, et toujours hors de portée du sabre de
Clere qui moulinait dans le vide.
Cela ne pouvait durer encore longtemps. Comprenant que
Clere ne capitulerait jamais, Harry se fendit et lui passa sa
lame à travers la partie charnue du bras droit. Clere lâcha
son arme, porta la main gauche à sa blessure pour tenter
d’endiguer le sang qui coulait d’abondance, et regarda Harry
d’un air de défi.
– Allez-y, monsieur. Finissez la besogne.
L’homme allait être jusqu’au bout victime de sa langue
trop bien pendue. Il ne se retirerait pas ni ne reconnaîtrait
que l’honneur était sauf. Harry se fendit une nouvelle fois,
visant un point situé juste en dessous de la cage thoracique.
Une expression de terreur passa dans les yeux de son adversaire juste avant qu’ils ne devinssent vitreux et inertes.
Le chirurgien accourut lorsque Clere s’effondra. Il le
retourna sur le dos et se mit en devoir d’étancher la plaie à
la poitrine. Quand Harry, nimbé de la lumière dorée du matin,
le souffle égal et paisible, lui parla, l’homme de l’art aurait
pu se méprendre sur l’objet du dégoût que trahissait sa voix.
Mais Harry Ludlow était en colère contre lui-même, fâché de
se trouver là et fâché de la façon dont il s’était comporté.
– Pansez-lui le bras, monsieur. La poitrine n’est pas touchée. Il s’est juste évanoui de peur.
Harry s’éloigna pour rejoindre James et Pender. Il prit
le flacon que lui tendait son domestique et but une longue
rasade avant de dire :
– Vois-tu, petit frère, j’ai toujours pensé que « satisfaction »
était bien le dernier mot à prononcer en conclusion d’un
duel.
II
– Foutues balivernes ! repartit le vieil homme en regardant Harry Ludlow par-dessous une broussaille de sourcils
gris. J’ai peine à imaginer la réaction de votre père s’il vous
entendait parler de la sorte.
– Peut-être serait-il préférable d’éviter ce sujet, monsieur.
James, le cadet des Ludlow, réprima un sourire en regardant ces deux interlocuteurs qui l’un et l’autre arboraient
un air de déplaisir à peine dissimulé. Le plus âgé siégeait au
bout d’une longue table installée dans la chambre du conseil
du Victory, les deux frères étant assis de part et d’autre de
lui. Son habit bleu marine était couvert de décorations
étincelantes auxquelles s’ajoutait, barrant un gilet impeccablement blanc, l’écharpe de l’ordre du Bain, ­preuves
de ses prouesses passées. Malgré de nombreuses années à
terre, au sein de l’Amirauté, parmi les lords du Parlement
et à la cour du roi George, sa langue n’avait rien perdu
de sa verdeur. L’homme avait l’habitude de faire taire ses
contradicteurs, sur une dunette comme sous les lambris
d’un cabinet.
Nonobstant le respect que lui inspiraient les cheveux
blancs et les états de service de l’amiral Hood, Harry Ludlow
n’aimait point qu’on lui parlât avec condescendance. Il
avait lui-même eu de trop nombreux commandements pour
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g­ oûter le ton d’avunculaire désapprobation qui marquait de
façon continue cette croisière à bord du navire amiral.
– J’aborde à ma table les sujets qui me chantent.
Voici que Hood, peut-être un peu plus vif dans sa réaction
que ne le prescrivait la stricte courtoisie, cherchait à lui faire
baisser les yeux.
– En ce cas, vous risquez fort de dîner seul, repartit Harry,
servant à l’amiral le regard et le ton que celui-ci avait inaugurés.
Une colère bien réelle commença de se dessiner sur la physionomie de Hood : la bouche se durcit, les narines se pincèrent, les sourcils parurent épaissir encore en se rejoignant.
Mais il se renversa subitement en arrière pour partir d’un
grand rire. L’homme était élancé, le visage long et osseux, le
nez fort, le teint coloré. Le beau garçon d’autrefois avait bien
vieilli et faisait plus jeune que son âge. Il possédait cependant
un rire tonitruant qui, s’ajoutant à sa complexion rubiconde,
pouvait inspirer quelque inquiétude quant à sa santé.
– Vous avez toujours été un coq de combat, Ludlow, même
gamin. J’entends encore votre père me dire qu’il fallait, plus
souvent qu’à votre tour, vous coller sur un canon pour vous
donner la garcette – Hood baissa la voix tout en ayant soin
de rester audible de toute la tablée : Il n’y en a pas un dans
toute la bande qui aurait le cœur de me tenir tête. Sensé ou
stupide, ils acquiescent à tout ce que je dis. Tout pour faire
une croisière ennuyeuse.
Son regard passa sur les officiers, dont plusieurs capi­taines
de vaisseau, qui garnissaient la longue table. Pas un n’osa
tourner la tête dans sa direction. Il se carra dans son fauteuil
et adopta un air d’intérêt poli pour s’adresser à son autre
hôte en habit civil.
– Et qu’en est-il de vous, James ? Avez-vous le tempérament bouillant des Ludlow ? Ou bien tenez-vous plutôt de
votre mère ?
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– Je pense, milord, que l’on devrait être la dernière personne à hasarder une opinion sur sa propre nature. Flatteuse, elle passerait pour de la suffisance ; médiocre, pour
de la fausse modestie.
Les épais sourcils se froncèrent. Hood avait devant lui un
jeune homme mince, blond, au visage agréable et animé, bien
mis et parfaitement à son aise. Ni une société éminente ni un
cadre élégant n’étaient propres à entamer la confiance en soi
de James Ludlow. On lui prêtait de surcroît une langue bien
pendue et, à la lumière d’événements récents, un tempérament plutôt vif. Bref, un particulier parfaitement capable de
se débrouiller tout seul. Rien à voir toutefois avec le caractère de bouledogue de Harry. Les deux frères partageaient
un air de famille ; mais il y avait chez l’aîné un aplomb qui
manquait au cadet, une présence physique à laquelle s’ajoutaient le teint d’une vie passée en mer et une absence totale
d’affectation.
Hood arbora une mine vaguement désapprobatrice
­qu’infirmait l’éclat amusé de ses yeux bleus.
– Non, je ne crois pas. Vous n’êtes pas du tout semblable
à Harry. Je ne retrouve pas votre père en vous comme je le
retrouve en lui. À dire le vrai, James Ludlow, vous me faites
l’effet d’un pisse-froid.
James soutint sans ciller le regard de l’amiral.
– Et de mon côté je pense que vous vous tenez pour un
vieux briscard pétri d’esprit et de charme bourru.
Un ange passa. C’était au tour de Harry Ludlow de se
retenir de rire. James grimaça un sourire. Les autres avaient
le nez dans leur assiette, prévoyant, et même souhaitant,
l’explosion à venir.
– L’impudent loustic ! Toute cette sacrée famille est décidément à mettre dans le même panier… lâcha Hood sans élever
la voix, son visage se relâchant en un sourire pensif.
27
La table desservie, la nappe enlevée, les bouteilles de porto
commencèrent à circuler. Installés à l’office, Pender et Crane,
le maître d’hôtel de Hood, faisaient tout aussi bonne chère que
ceux qu’ils venaient de servir. Idiot le serviteur qui n’aurait
pas demandé au coq de cuisiner suffisamment pour qu’il y
eût quantité de reliefs. Et mêmement pour le vin. Après avoir
goûté d’excellents bordeaux et bourgognes, les deux compères
se régalaient maintenant d’un délicieux pudding aux raisins
qu’ils arrosaient libéralement d’un marsala vieux.
– Tu ne sais pas tout, dit Crane, la bouche pleine.
Il était aussi grand que son maître, mais maigre comme
un râteau et voûté par des années d’entreponts exigus. Il
avait des mouvements délicats et ses doigts osseux maniaient
couteau et fourchette avec élégance et méthode. Son visage,
interminable et lugubre, était dominé par un gros nez en
pointe surmonté d’une paire d’yeux caves. En le voyant ainsi
penché au-dessus de son assiette, Pender pensait à un héron
en train de pêcher.
– Eh bien, t’as qu’à m’affranchir.
Pender ne possédait pas le même raffinement. Il avait tendance à harponner les aliments avec son couteau, fourchette
inutilement suspendue dans l’autre main. Mais il n’avait été
introduit dans ces sphères que de récente date, alors que
Crane exerçait ce métier, à terre comme en mer, depuis des
dizaines d’années.
Le vieux serviteur se déposa une bouchée entre les
lèvres.
– Comme larrons en foire, et toujours prêts à s’aider l’un
l’autre pour décrocher la bonne planque.
Pender était fort intéressé par l’histoire de la famille Ludlow.
Il avait glané çà et là, en les entendant parler ou en prêtant
l’oreille à ce qui se disait dans l’entrepont, des détails sur les
deux frères qui l’employaient. Mais les souvenirs de Crane
28
remontaient aux années qui avaient précédé la naissance de
James, au temps de l’amitié qui liait Hood et l’amiral Sir
Thomas Ludlow, leur père.
– L’autre salaud n’était pas tout blanc, poursuivit Crane
tout en mastiquant avec application. Il était prouvé que c’était
lui qui avait provoqué le jeune Harry Ludlow en duel. S’il
avait jugé opportun de présenter des excuses devant la cour,
ton maître serait encore officier de marine. N’empêche que
l’autre a eu au bout du compte ce qu’il méritait, pas vrai ?
L’attitude paisible de Crane et son air de supériorité affichée ne laissaient pas d’agacer Pender.
– Ils ont été à deux doigts d’y passer, la deuxième fois. Ils
reviennent de loin, c’est moi qui te le dis.
– Si tu le dis… fit l’autre en reniflant fortement.
Il pensait manifestement que Crane exagérait. Quel plaisir c’eût été de démontrer à ce vieux bougre parcheminé à
quel point il se méprenait. De lui raconter ce qu’avait été
la vie à bord du Magnanime et de l’éclairer sur les agissements, sans parler des penchants, de Bentley, son commandant en second. De lui décrire de quelle indigne façon le
navire des frères Ludlow avait été coulé. De lui brosser de
quelle manière cette vieille inimitié avec le commandant du
vaisseau avait apparemment conduit à un meurtre. De lui
rapporter les accusations portées contre James, et étayées
de si fortes présomptions qu’il avait pu paraître promis à la
potence. Crane n’eût pas mangé aussi imperturbablement
ni arboré cet air de dédain, s’il l’avait informé de la participation qu’il avait lui-même prise à l’affaire. Mais Pender
se mordait la ­langue. Ce genre de récit aurait pu l’amener à
s’étendre sur ses antécédents, à révéler d’où il tenait certains
savoir-faire grâce auxquels Harry était parvenu à prouver
l’innocence de son frère. Un voleur, et surtout un bon, ne
s’avisait pas de se vanter, à moins qu’il n’aspirât à aller se
balancer au bout d’une corde.
29
Crane ne vit pas l’expression du regard de Pender. Il pensait que son jeune ami faisait l’important, il tenait cet air
d’assu­rance pour de l’esbroufe. Et, personnellement dépourvu
de sens de l’humour, il était incapable de comprendre l’air
facétieux avec lequel Pender s’acquittait de son service. À ses
yeux, ce drôle n’était pas vraiment un domestique. Crane se
trompait du tout au tout au sujet de son commensal, sauf
sur ce point : quelques semaines plus tôt, Pender était matelot de seconde classe.
– C’est un peu insultant, savez-vous, Harry ? Je n’étais pas
le seul à être disposé à vous venir en aide. Du reste, plusieurs
ont pris votre défense, s’exposant par votre faute à une rebuffade. Non content de vous être vous-même condamné, vous
nous avez lancé en pleine face nos offres d’assistance.
Même l’éminent Lord Hood aurait préféré ne pas avoir
à dire cela devant des tiers. Toujours coiffé de sa perruque,
mais en bras de chemise par cette chaude soirée méditerranéenne, il était assis au centre de la rangée de coffres recouverts de velours qui épousait les fenêtres de poupe du Victory.
Le soleil couchant entrait par les grandes croisées ouvertes
sur l’arrière de la chambre du conseil, ses rayons faisant luire
l’argenterie et les pièces de mobilier encaustiquées. James,
caché à sa vue, assis dans un fauteuil au centre de la pièce,
sourcils froncés, se concentrait sur le bloc à dessin posé sur
ses jambes croisées.
– La réintégration n’est pas quelque chose que je peux
demander, répondit Harry, le regard sur la ligne blanche du
sillage qui s’étirait sur le bleu de la mer.
– Bon sang, mais vous ne l’obtiendrez pas si vous n’en
faites pas la demande. J’aurais dû insister pour être de cette
cour martiale – il posait sur Harry un de ces regards ­propres
à faire trembler la plupart des officiers supérieurs de la
30
Marine. J’aurais bien voulu vous entendre me les refuser,
ces e­ xcuses !
– Je crois me rappeler que vous étiez déjà pas mal occupé,
dit Harry en s’autorisant un fin sourire.
Hood, alors second de Rodney, venait en effet d’aider son
supérieur à mettre en déroute la flotte française du comte
de Grasse. Les deux amiraux anglais avaient à l’époque de
ce combat des Saintes d’autres préoccupations que le cas
d’un officier subalterne qui passait en jugement pour s’être
battu en duel avec son commandant en second, initiative
expressément proscrite par les ordonnances du temps de
guerre. En dépit de la nature amicale des relations qui unissaient Hood et Ludlow père, cette affaire pouvait difficilement requérir l’attention d’un homme qui avait alors de tels
chats à fouetter.
– Le meilleur parti pour vous est de faire amende hono­
rable. C’est encore possible. Ensuite de quoi, nous pourrions
adresser une requête au roi.
Hood détourna la tête avec humeur lorsque Harry lui
opposa un « non » définitif. James leva les yeux au-dessus de
son dessin pour placer :
– M’est avis que Harry a dans l’esprit l’idée qu’en repassant
l’uniforme il devra se comporter comme tous les autres officiers du bord et renoncer au plaisir de vous piquer au vif.
Hood ouvrait la bouche pour répondre, mais James, de
nouveau abrité derrière son bloc, le prit de vitesse :
– Et je vous serais obligé, amiral, de ne pas bouger la tête.
L’objet de cette esquisse est de servir de base à un portrait.
Si vous continuez à dodeliner de la sorte, cela va donner une
caricature dans la manière de Gillray 1.
Hood regardait l’envers du bloc en sourcillant.
– Voilà où je veux en venir, James : si votre frère a une bonne
1. Caricaturiste anglais (1757-1815).
31
raison de ne pas vouloir demander sa réintégration, je lui
serais reconnaissant de m’en faire part. Car enfin l’homme
qu’il provoqua jadis est mort, et dans des circonstances qui
ne peuvent nuire à sa demande.
– Est-ce que cela sera rendu public ? interrogea Harry.
– Dieu, non ! fit Hood d’un ton catégorique – son visage
se rembrunit. Bien évidemment, cela se saura au sein de la
Marine.
– Ce qui revient à peu près au même, dit Harry.
Il n’ajouta pas qu’il jugerait infamant de retrouver son
grade d’officier en de pareilles circonstances.
– J’ai du mal à comprendre ce défaitisme, Harry. Il est tout
à fait inacceptable chez un homme de votre trempe.
Hood, son visage rubicond marqué par la concentration,
se tut pour ordonner ses pensées.
– Il faudrait que je salisse son souvenir…
– Et quand bien même ? Vous ne pouviez pas le sentir de
son vivant. Enfin, bon Dieu, mon cher ! vous lui avez logé une
balle dans l’épaule et vous avez préféré être rayé des cadres
plutôt que de lui présenter des excuses. Tout ce que vous direz,
c’est qu’il était aussi mauvais second qu’il fut par la suite un
mauvais commandant. Cela éclaire d’un jour tout différent
cette faute de l’avoir provoqué en duel. Croyez-m’en, si vous
savez amener la cour à se faire une piètre opinion de lui, c’est
comme si vous étiez déjà réintégré dans la Marine. J’en mets
ma main au feu. La bande d’arrivistes 1 cancaniers qui entoure
le roi n’aime rien tant que ternir une réputation.
Une amertume notable transparaissait dans ces derniers
mots. Hood lui-même venait d’avoir maille à partir avec ces
gens, affrontement dont il n’était pas sorti vainqueur.
– Attendu que le roi est fou, cela reposera pour beaucoup
1. En français dans le texte, comme plus loin, l’autre expression
en italique.
32
sur le prince de Galles. Si vous parvenez à le détourner un
instant de ses putains, il vous écoutera peut-être.
– Voilà qui s’appelle de la lèse-majesté, mon cher amiral,
ironisa James en passant la tête sur le côté de son bloc.
Les joues rouges de Hood s’empourprèrent plus encore.
– Trouvez-moi donc quelqu’un qui ait moins de majesté
que ces gens-là. La belle famille royale que voilà ! Ils ne
seraient même pas fichus de faire des hobereaux.
– Surtout Dick Howe ? s’enquit James en haussant un sourcil amusé.
– Ne cherchez pas à m’asticoter, jeune homme. Mais il se
pourrait bien en effet que le roi ait contracté cette habitude
de parler aux arbres à force de chercher à engager la conversation avec son cousin de la main gauche. Connaissez-vous
Lord Howe, Harry ?
– On nous a présentés une fois, répondit celui-ci en souriant. Il n’a pas dit grand-chose.
– Il est toujours comme ça. Lui parler, c’est comme de
s’adresser à ceci – Hood tapota la cloison de bois, fit la grimace, puis renifla d’un air méprisant. De la corruption pure
et simple !
Lord Howe avait supplanté Hood, alors officier général
attaché à l’Amirauté, lorsqu’il s’était agi de désigner le nouveau commandant en chef de la flotte de la Manche. Comme
quiconque possédant une once de sens tactique, Hood avait
compris que, dans cette guerre contre la France révolutionnaire, la Méditerranée n’aurait qu’une importance secondaire. Les vrais affrontements allaient avoir lieu plus près de
la patrie. C’était là que l’on moissonnerait les lauriers.
Après avoir été critiqué pour son intransigeance, Harry
ne put se refuser le plaisir de taquiner à son tour le vieil
officier :
– Il paraît qu’il s’en tire très bien.
– Il y a tout intérêt, s’emporta Hood avec une réaction
33
apoplectique qui faisait plaisir à voir. Sinon Sa Majesté britannique, cousin George troisième du nom, pourrait avoir
de gros soucis ! Il pourrait se retrouver à voisiner avec ses
cousins français émigrés, ou retour à Hanovre, où sa race a
été engendrée !
Vidant sa bile sur ceux qui avaient contrecarré ses ambitions, Hood continua un moment dans cette veine avec force
gesticulations. Abdiquant tout espoir de voir son sujet demeurer immobile, James profita de cette gamme d’expressions
pour exécuter une série d’esquisses bien peu flatteuses, dont
une représentait le roi George, les yeux exorbités, s’adressant
à l’amiral représenté sous la forme d’un chêne courroucé.
Harry, de son côté, était simplement soulagé de ce que la
conversation fût passée de ses propres préoccupations à ­celles
de leur hôte.
Ç’avait été une chance que le vieil ami de leur père eût
touché Gibraltar avant leur départ. Invités par la Marine à
collaborer aux différentes enquêtes qui avaient suivi leur arrivée, ils avaient été contraints d’y séjourner plus longtemps
qu’ils ne l’auraient voulu. Tout le monde avait été bouleversé
par leur récit ; toutefois, au lieu de leur être reconnaissants
d’avoir mis fin à de terribles méfaits, la plupart des officiers leur avaient dès lors battu froid. Pour commencer, ces
­hommes ne portaient pas les corsaires dans leur cœur. Mais
surtout, leur caste était terriblement chatouilleuse au cha­
pitre de l’honneur tant collectif qu’individuel. Même si Harry
avait porté un coup d’arrêt à de graves délits et élucidé plus
d’un crime de sang, il avait eu le tort ce faisant de ternir la
réputation du corps des officiers dans son entier.
Et le prestige des Ludlow ne s’était pas trouvé grandi quand
il était apparu qu’ils avaient débarqué une jolie quantité d’or,
fruit de l’attaque d’un navire marchand français qui l’avait
lui-même confisquée à un espagnol. Ceux du Magnanime
n’avaient pas eu le moindre soupçon de la présence à bord
34
de ce butin, supposant, lorsque Harry leur avait fait le récit
de l’affaire, qu’il avait été envoyé au pays à bord d’une de ses
précédentes prises. Le propagateur de la nouvelle était le banquier dont Harry avait repoussé l’offre d’achat. À Gibraltar,
le cours de l’or se calquait sur celui de l’Espagne, pays qui
payait fort mal les lingots de métal précieux ; c’est pourquoi
les deux frères avaient décidé d’expédier le leur en Angleterre.
Vexé, ledit banquier avait enfreint la règle de discrétion.
Dans un endroit aussi minuscule que Gibraltar, les nouvelles circulaient vite. S’être emparé d’une quantité d’or était
déjà mal vu. Être un « failli » corsaire l’était plus encore. Le
fait qu’ils étaient suffisamment riches pour pouvoir différer
le moment d’échanger leur or contre des espèces en mettait
certains au comble de l’exaspération. Ces individus n’eurent
ensuite aucune peine à habiller leur jalousie et leur antipathie du manteau de leur respect pour le corps des officiers.
La plupart restaient distants et gardaient pour eux leurs
­remarques peu flatteuses. Mais quelques-uns montraient
moins de réserve, surtout lorsque la boisson leur déliait la
langue et leur relâchait les manières. Le gant lancé par Clere
avait un caractère d’inéluctabilité.
Supposant que Harry survivrait à la rencontre avec le susnommé, les deux frères s’employaient à chercher un passage
pour l’Angleterre quand, du sommet du Rocher, le Victory
avait été aperçu en train de doubler la baie d’Algésiras à la
tête de dix navires de ligne. Toutes affaires cessantes, qu’elles
fussent honnêtes ou crapuleuses, l’on était allé accueillir la
flotte. Hood avait reçu Harry et James comme ses propres fils.
Au grand dépit à venir de ses officiers, il leur avait proposé
de les transporter jusqu’à Gênes, d’où ils pourraient rentrer
via l’Autriche, l’Allemagne et la Hollande. Harry, qui préférait voyager par voie de mer, s’était fait tirer l’oreille. Mais
James, s’enflammant au souvenir des splendeurs de Vienne
et de l’Italie, avait eu le dernier mot.
35
L’aimable considération que Hood témoignait aux frères
Ludlow commandait une certaine dose de respect de la part
des officiers du Victory. Mais leur réprobation, une fois qu’ils
furent instruits des récents événements, ne fut jamais bien loin
derrière cette façade. Et Harry n’avait guère progressé dans
leur estime après la manière bien peu orthodoxe dont il avait
affronté Clere. Finissant un jour par donner libre cours à son
agacement, il demanda d’une voix forte à son frère, en présence des officiers de quart sur le château, ce qu’ils auraient
pensé s’il avait tout bonnement occis ce pendard.
Heureusement, la traversée serait de courte durée. Hood
devait joindre les bâtiments anglais et espagnols qui faisaient
le blocus de Toulon. Et, à moins que la situation n’eût changé
entre-temps, il enverrait un de ses navires faire des vivres à
Gênes. Les deux frères n’auraient qu’à s’y embarquer.
III
Levant son bas à la lumière, Harry montra la très voyante
reprise et adressa un sourire à Pender.
– Je vous concède qu’il est réparé. Mais ce point serait
mieux venu sur une pièce de toile n° 7 que sur un bas.
– Que voulez-vous, monsieur, on ne se refait pas. Je reconnais que mes talents ne se situent pas de ce côté-là.
Assis à califourchon sur le gros canon qui occupait la moitié de la cabine, Pender souriait lui aussi, nullement ébranlé
par la réprimande.
– Ce n’est rien de le dire, renchérit Harry.
Pender lui avait été alloué comme domestique à bord du
Magnanime, et il était tout de suite apparu que marin n’était
pas son vrai métier. Sa réussite dans ses activités anté­rieures
avait eu pour résultat que nombre de gens en Angleterre souhaitaient lui mettre la main au collet, d’où son empressement
à s’enrôler dans la Marine.
Cherchant désespérément à venir en aide à son frère James,
Harry avait sollicité le concours de Pender et celui-ci le lui
avait aussitôt accordé sans réserve. Dès lors, après avoir campé
dans la marine du roi un matelot fort peu expérimenté, c’est
avec enthousiasme qu’il avait embrassé ce rôle de domestique
auprès de Harry. Il s’en tirait pour ainsi dire à merveille. Le
seul domaine où il se révélait incompétent était la couture, ce
qui était étonnant chez un particulier aux doigts si agiles.
Harry s’était occupé d’obtenir sa démobilisation et, dans
37
une dépêche envoyée par le premier paquebot en partance
après l’arrivée du Magnanime, avait demandé à Lord Drum­
dryan, son beau-frère et l’administrateur des biens familiaux,
de rechercher les proches de Pender et de les prendre sous
sa protection.
– Vous avez sûrement le projet d’avoir de nouveau un navire
à vous ? avança Pender.
Harry eut un regard rapide en direction de son frère pour
voir s’il avait entendu, puis il adressa un imperceptible signe
de tête à Pender. Ils partageaient la même cabine, ce qui ne
leur laissait guère d’espace ; encore bénéficiaient-ils de la
lumière naturelle, ladite cabine se trouvant à l’arrière de
la grand-chambre. James était allongé sur son cadre, le dos
à la croisée, apparemment plongé dans la lecture du livre
de John Evelyn, auteur qui avait sillonné la partie de l’Italie
qu’ils devaient traverser. Harry fut par conséquent surpris
de l’entendre prendre la parole.
– Seriez-vous en train de faire des messes basses ?
James redressa la tête en fermant son livre. Harry offrait
l’image de l’innocence abusée.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Un silence peu naturel, Harry. Plus le fait que Pender
paraît affairé au point de ne pouvoir croiser mon regard.
– C’est que j’ai de la besogne, monsieur James, répondit
l’intéressé de ce ton peiné qui avait en son temps berné plus
d’un agent de police.
– Harry, tu n’as pas répondu à Pender.
– Il m’a posé une question ? fit Harry avec une expression
interdite.
– Je sais à présent qu’il y a du mystère dans l’air, dit James
en rouvrant son livre pour reprendre sa lecture. À propos,
l’écrivain de Lord Hood te cherchait.
– Vraiment ? dit Harry sans chercher à dissimuler sa
méfiance.
38
Il avait l’air d’un homme qui vient de voir sa montre dépasser de la poche du gilet d’un autre.
– Rien d’important, à mon avis – James bâilla, ce qui accrut
la tension qui habitait la cabine. Il voulait juste savoir si tu
avais pris ta décision. Il semblerait que l’amiral s’intéresse
à la question.
Harry, qui se trouvait de l’autre côté du canon, fixa un
regard appuyé sur son bas, qu’il avait toujours à la main.
– Si j’ai pris ma décision ? Mais à quel sujet ?
– Acheter un nouveau bateau pour faire la course en Méditerranée, laissa tomber James en levant les yeux au-dessus de
son livre, le visage vide de toute expression. Au lieu de rentrer
chez nous comme nous en avions originellement l’intention.
Après tout, frérot, tu es en fonds.
Harry rougit d’un air coupable. Il porta machinalement
la main à son habit pour vérifier que la poche de toile cirée
contenant leurs lettres de crédit s’y trouvait toujours. James
savait que les sommes qui y étaient portées étaient considérablement supérieures à la valeur de leur or.
– Heureusement que les autres, à Gibraltar, ignoraient
tout de notre vraie situation financière. Sans cela, nous nous
serions fait lapider comme des martyrs chrétiens – James fit
suivre cette observation d’un deuxième bâillement affecté.
Je croyais t’avoir posé une question. À moins que ce ne soit
Pender ?
Celui-ci s’absorba plus encore dans sa besogne, cependant
que Harry répondait de mauvais gré :
– Ce n’est qu’une idée comme ça. Rien n’est encore
décidé.
– Bien sûr. L’écrivain avait avec lui des cartes du golfe
de Gênes et il n’a pas cessé de me parler de la position de
Livourne, qui, si je ne m’abuse, se trouve au sud de Gênes
en suivant la côte. Plutôt volubile, le bonhomme. Il m’a tout
dit sur la géographie de l’endroit. Il a l’air confiant dans le
39
­ ien-fondé de tes projets, encore qu’il doute que tu par­
b
viennes à persuader l’amiral de renouveler tes exemptions.
Je trouve étrange que tu n’aies pas trouvé bon de me toucher
un mot de tout cela.
– J’en suis encore au stade où j’examine les différentes
possibilités, ce qui, me semble-t-il, est parfaitement mon
droit. Il y a pas mal d’obstacles. Outre ceux-ci, tout projet
que je pourrais caresser tombera à l’eau si je ne puis composer un équipage sûr ; ce qui fait qu’il est vital de récupérer
ces exemptions.
Il y avait du vrai dans les propos de Harry, mais aussi un
brin de dissimulation. Ils n’expliquaient pas son désir de
reprendre la mer. Avant la précédente campagne, son beaufrère avait tenté de lui représenter que c’était folie, arguant
valablement qu’un homme ayant ses responsabilités ne s’en
allait pas sillonner les mers pour y récolter un argent dont il
n’avait nul besoin. Enchanté de gérer la fortune de Harry,
Arthur n’en regardait pas moins la franchise comme un de
ses devoirs. La sœur de Harry le secondait avec compétence,
même si son approche était d’ordre plus affectif que pratique.
Harry savait que, s’il rentrait en Angleterre, il rencontrerait
des difficultés sans fin pour rembarquer. Arthur s’attacherait
à le prendre immédiatement au piège des affaires et de la
politique. Sa sœur l’accablerait de questions regardant leur
domaine. Il eût été oiseux de parler de tout ceci à James.
Celui-ci n’avait pas de temps à consacrer à ce beau-frère
pour lequel il n’avait pas une haute considération. Ignorer
Arthur était chez James une habitude ancienne. Il n’eût pas
compris les réticences de son frère.
– Pender, dit James en souriant, cessez donc de vous inventer de menus travaux. On croirait voir un des rats de ce navire
en train de gratter de-ci de-là.
– Je suis désolé, monsieur, murmura Pender à l’adresse de
Harry. J’aurais mieux fait de la fermer.
40
– Bien sûr, Harry, tout cela ne me regarde pas. Après tout
ce qui s’est passé ces dernières semaines, je puis comprendre
ta réticence à me reprendre à bord.
– Là, tu es injuste, fit sèchement Harry.
– Je sais, s’esclaffa James en refermant une nouvelle fois
son livre. Seulement, que veux-tu, j’aime bien te prendre en
défaut. Bon alors, dis-moi un peu ce que tu as en tête.
Au cours des quelques jours qui suivirent, Harry passa
beaucoup de temps en compagnie de Hood pour s’efforcer
de le persuader que la perte des matelots de la Méduse, tous
dispensés du service dans la marine royale, appelait tout
autant un dédommagement que la perte de la goélette ellemême. Hood demeurait inébranlable en dépit de l’argument
suivant, moult fois ressassé par son interlocuteur : à quoi bon
se mettre en peine de réunir des hommes qui ne seraient pas
à l’abri de la presse, puisque le premier bâtiment de guerre
anglais qu’il rencontrerait serait habilité, le voyant battre
pavillon britannique, à lui confisquer autant de matelots
qu’il lui plairait ?
– La belle affaire pour un Anglais ! se lamentait Harry en
levant les bras au ciel. Devoir fuir les navires de sa propre
nation !…
Et Hood se bornait à rire. Ils connaissaient l’un et l’autre
les tours de la profession, comme de vêtir ses hommes de
frusques exotiques et de leur recommander de baragouiner
inintelligiblement dès qu’on les interrogeait sur leurs antécédents. Légalement, un matelot ne pouvait être débarqué
de son navire sans son consentement, à moins d’avoir été
positivement identifié comme déserteur. Mais tous deux
savaient que la législation ne comptait pas pour beaucoup au
milieu de l’océan, loin de toute autre autorité que la gueule
des canons.
41
– Peut-être n’avez-vous pas choisi le bon métier, Harry,
répondait Hood en haussant les sourcils, une lueur amusée
dans les yeux.
– Dois-je comprendre que vous refusez ?
Et Hood de secouer la tête.
– Non. Que je n’ai pas encore pris ma décision.
Leur jonction avec le reste de la flotte au large du cap Sicié
fut l’occasion d’interminables décharges de canons, ­échanges
de bons procédés entre les différents amiraux, anglais et espagnols. Mais les amabilités se bornèrent à cela car, lorsque
l’amiral Hotham, que Hood venait relever, se présenta à bord
du Victory, toute affectation de courtoisie fut laissée de côté.
Semblable rencontre était rarement une partie de plaisir. Le
nouveau commandant, sans doute pour protéger ses propres
intérêts, mettait invariablement en question les initiatives
de son prédécesseur ; quant à celui qui quittait son poste, il
était sur la défensive et à l’affût de la moindre atteinte à sa
réputation.
Cette fois, les protagonistes se surpassèrent. Non seulement
Samuel Hood tenait que les initiatives de Hotham avaient été
exécrables, mais encore donnait-il à entendre qu’elles avaient
été positivement délictueuses. L’homme s’était, toujours selon
Hood, servi des bâtiments du roi pour son enrichissement
personnel. Les deux personnages observèrent tout d’abord
une politesse de pure forme. Mais après avoir pris connaissance des rapports et échangé quelques mots avec certains
des officiers supérieurs les plus compétents, Hood usa de sa
supériorité et de son prestige pour flétrir Hotham. Du fait
qu’ils étaient proches de Hood et que celui-ci ne voyait pas
de raison de la leur celer, Harry et James furent bientôt au
courant de la situation.
– Vous ne trouverez pas grand-chose par ici pour vous
42
remplir les poches, lança l’amiral en abattant le poing sur la
table avant de se retourner vers la fenêtre pour contempler
le rivage lointain. Car cette raclure de Hotham s’est servie
de la flotte pour mettre la Méditerranée à sac.
– J’ai appris de la bouche de votre commissaire qu’il n’a
entrepris aucune action contre l’ennemi, intervint James, qui
avait trouvé en cet homme une source de renseignements
utiles et l’avait cultivé en ce sens.
Hood fit volte-face pour lui lancer un regard acéré mais,
concentré sur son problème, il ne releva pas la mention de
l’écrivain.
– Du moins pas contre un ennemi capable de lui retourner
son feu : il n’a pris pour cibles que des navires marchands – il
agita le bras en direction de la côte française. Il y a à Toulon
trente vaisseaux de haut bord, la plupart avec leurs vergues
apiquées. Bon sang, mais ils ne sont même pas parés à appareiller ! Nous pourrions les détruire au mouillage.
– Ce n’est pas une place facile à attaquer, fit observer
Harry.
Ce n’était pas qu’il cherchât à prendre la défense de
Hotham, mais il était, plus que James, accoutumé à ces disputes, traditionnelles entre officiers de haut rang.
– Personne ne prétend le contraire, Harry. Mais Hotham
ne s’y est pas même essayé. Presque toutes ses unités ont été
détachées en croisière. Et, la déclaration de guerre ne datant
que d’hier, elles ont fait de superbes tableaux de chasse. Ses
officiers sont tout fiers de l’argent qu’ils ont récolté, et qui
peut leur en vouloir ?
– J’imagine que l’amiral Hotham en a profité lui aussi ?
s’enquit James.
L’énorme poing s’abattit derechef et avec plus de force
encore sur la table.
– Il a bien perçu son huitième. Il s’est plus enrichi que
n’importe qui.
43
Hood regarda James pour voir s’il avait compris qu’un
amiral recevait un huitième de la valeur des prises faites par
les navires placés sous son commandement. La précaution
était vaine : il avait devant lui le fils d’un homme qui avait de
la même manière bâti sa fortune aux Antilles, tout en recevant
pour ses actions les remerciements du Parlement.
Hood se laissa tomber sur une chaise.
– Je m’en suis douté à Gibraltar quand on m’a dit le ­nombre
de prises qu’il y envoyait. S’il avait montré la moindre velléité
d’attaquer aussi les Français, je le soutiendrais pour la pairie.
Dieu sait ce que les neutres pensent de tout cela…
– Vous pouvez certainement le savoir, intervint James.
Est-ce que nous n’avons pas un représentant à Gênes ?
Hood parut étonné, comme si les deux frères avaient normalement dû être au courant de la situation.
– Notre homme, Lord Fenner, est mort avant mon départ
de Plymouth. Il n’a pas encore été remplacé, bien que j’aie
harcelé les autorités pour qu’elles envoient quelqu’un avec moi
– son visage coloré se ferma une fois de plus et sa voix se fit
grondante : Pour couronner le tout, nous venons ­d’apprendre
de Gênes que Gallagher, notre fournisseur, le seul homme
que nous avions in situ, s’est volatilisé en emportant avec lui
les fonds destinés à notre approvisionnement. Il semblerait
que toute une cargaison de canons, dont des caronades, ait
disparu. Et ce sera à moi de répondre de ça.
« Tenez, jetez donc un œil là-dessus ! hurla-t-il en abattant
une fois encore son énorme battoir sur la table. Si vous doutez
toujours de la crapulerie de Hotham, voilà qui va vous édifier.
J’ai ici une pétition des corsaires de Livourne demandant que
les activités de la marine royale soient restreintes.
– Est-ce que cela va être le cas ? interrogea Harry avec
intérêt.
Il n’avait pas perdu espoir de faire la course à partir de ce
port où relâchaient depuis longtemps les corsaires anglais.
44
– Bien sûr que cela va être le cas ! tonna Hood, oubliant
qu’il s’adressait à l’un d’entre eux. Nous sommes ici pour
faire la guerre, pas pour nous remplir les poches !
De plusieurs jours, il ne fallut pas songer à s’entretenir
avec l’amiral. Des conférences se succédaient à bord du Victory au cours desquelles il s’efforçait de ramener les flottes
combinées sur la voie de leur objectif originel. Les différents
commandants étaient invités à proposer des plans suscep­tibles
de mettre à mal l’ennemi ainsi qu’à s’expliquer sur leurs attitudes et initiatives passées. Journaux de bord, rôles d’équipage et livres de comptes étaient épluchés sans complaisance.
L’Hannibal, dernier navire à s’en revenir de Gênes, subit un
examen encore plus poussé que les autres. Hood cherchait à
se faire une idée juste de la situation. Ce qu’il apprenait n’était
pas de son goût. Privé pour l’heure d’ambassadeur auprès de
la République ligurienne et avec, selon ses propres termes,
« foutrement peu d’influence », il avait de bonnes raisons de
s’interroger sur la sécurité de ses arrangements à terre. Au
cours du dernier siècle, lors des guerres entre la couronne
britannique et les Bourbons, les Génois s’étaient habituellement rangés du côté de la France. Au mieux, ils avaient opté
pour une neutralité qui avantageait les Français.
Cela ressortissait moins à un attachement fraternel qu’à la
simple géographie : la marine de guerre française, la plus puissante d’Europe avant la Révolution, se trouvait à une petite
journée de voile, l’armée française à moins d’une semaine
de marche. Aujourd’hui, la seule chose qui avait changé était
que, craignant pour leur peau et la sécurité de leurs avoirs, les
plus riches magnats génois penchaient maintenant du côté
de la Grande-Bretagne : la crainte de la Terreur se révélait
plus forte que celle d’une simple invasion.
Lors d’un dernier repas privé avant que les frères Ludlow
45
prissent passage à bord de la Swiftsure, frégate se rendant à
Gênes afin d’y faire des vivres, Hood leva son verre pour leur
souhaiter bon voyage et bonne chance. Harry fit un accueil
mi-figue mi-raisin à ce vœu, considérant que l’amiral n’avait
pas encore répondu à sa requête concernant les exemptions.
Hood leur donna toutefois quelques informations qui pouvaient n’être pas sans intérêt.
– Il semblerait que bon nombre de corsaires désertent la
République ligurienne, dit-il en cassant deux noix entre ses
énormes mains.
– Voilà qui est singulier, observa Harry. Des Sardes,
encore… mais des Anglais… Livourne est leur port ­d’attache
préféré.
– Enfin, bon Dieu, Harry ! s’écria Hood en haussant les
sourcils, dites-moi un peu ce qui n’est pas singulier de nos
jours !
– Est-ce que, du coup, cela ne prouve pas que les Génois
ont choisi la neutralité ? demanda James.
Ces interminables discussions de tactique navale et de
politique locale l’ennuyaient profondément. Il s’apprêtait
à orienter la conversation sur les différents peintres génois,
mais l’amiral renifla d’un air de dérision et lui coupa l’herbe
sous le pied :
– Plus que par un choix moral, elle leur est inspirée par le
souci qu’ils ont de leur bel argent. J’ai dans l’idée qu’ils ne
sont guère séduits par la France avec laquelle nous sommes
aux prises.
– Je gage qu’ils font toujours des affaires avec leurs voisins s’ils en ont la possibilité. Le Génois trafiquerait avec le
­diable s’il y avait des bénéfices en vue. J’imagine que leur
seule réticence à l’égard de la France révolutionnaire, c’est
qu’elle pourrait bien ne pas honorer ses dettes.
Ravi de cette sortie, Hood se tapa la cuisse en faisant
entendre un gros rire.
46
– Çà, Harry, vous avez mis le doigt dessus. Ce petit pays
n’est qu’une foutue machine à calculer. Quant à la sûreté que
l’on peut y trouver, le commandant de l’Hannibal ­m’apprend
que Tilly, le chargé d’affaires français, s’y promène fier comme
un coq, accompagné d’une escorte en armes. Que je sois
damné si un bâtiment français, avec équipage et détachement
de fusiliers au complet, ne trône pas au beau milieu du port,
battant leur tout nouveau pavillon.
James, encore piqué d’avoir été interrompu, montra un
intérêt rare, sans parler d’un soupçon de malice, à l’évocation de cet hypothétique navire français.
– On leur attribue, si j’ai bien compris, le meurtre du capitaine Howlett…
Le rire de l’amiral s’étrangla aussitôt.
– Où avez-vous entendu parler de ça ? interrogea-t-il en
regardant James d’un œil dépourvu d’aménité.
Ce dernier tint sa position aussi fermement que pos­sible.
– C’est ce qui se dit un peu partout.
– Cela m’étonnerait fort, dit l’amiral avec froideur. Les
circonstances de l’assassinat du capitaine Howlett n’ont pas
été rendues publiques, pas plus que les premières suppositions quant à son auteur.
– Un assassinat ? s’enquit Harry.
Hood regarda tour à tour les deux frères avant de ­répondre
à Harry :
– Autant que je vous en parle moi-même, puisque James
ici présent en aura entendu parler, je suppose, par la bouche
de ce bavard patenté qu’est mon écrivain.
James rougit légèrement mais ne pipa, cependant que Hood
poursuivait, donnant une brève description de la victime et
rapportant les quelques faits dont il disposait concernant
sa mort.
– On a fait circuler qu’il s’agit d’un meurtre crapuleux.
– Mais ce n’est pas le cas ? demanda Harry en lançant un
47
rapide coup d’œil à son frère, qui ne s’était pas soucié de lui
parler de cette affaire.
– Non. Quand on l’a décroché, il avait toujours sa ­montre
et sa chaîne à son gilet ainsi qu’une bourse pleine d’or dans
ses chausses.
– Quand on l’a décroché ?…
– D’un gibet improvisé. Il était pendu à la potence scellée
au-dessus de la fenêtre d’un entrepôt. Il n’a été apparemment ni volé ni en aucune façon brutalisé. Seul manquait
son chapeau.
Harry, fort intéressé, se pencha en avant sur sa chaise.
– Qui aura fait le coup ?
– Des coupe-jarrets, selon les policiers du cru. Mais ils
ont changé de chanson quand, après avoir identifié le corps,
le second de Howlett a fait remarquer qu’il avait toujours sa
montre et son argent.
– Ils ont mis ça sur le dos des Français ?
Hood secoua la tête.
– Non. Une histoire abracadabrante selon laquelle des
déserteurs de son navire se seraient vengés de lui, ce qui ne
tient pas debout, vu que Howlett n’était pas un commandant d’une sévérité excessive. En fait, ils ne s’intéressent
guère à l’affaire et, privés d’ambassadeur, nous n’y pouvons
pas grand-chose.
Harry avait à l’œil cette lueur de vive curiosité que James
connaissait bien.
– Ce chargé d’affaires est une chose. Mais un bâtiment
français…
– Inquiétant, non ? J’ai écrit au Premier ministre pour
demander une enquête plus approfondie, mais je n’attends
pas grand résultat de cette démarche.
– Avez-vous également reçu un courrier des corsaires
génois ? le questionna James, changeant délibérément de sujet
pour tenter de détourner l’intérêt évident de son frère.
48
C’était passer du coq à l’âne et Hood parut ne pas comprendre. James dut préciser le sens de sa question :
– Les corsaires génois, qui se plaindraient eux aussi d’un
manque à gagner ?…
Hood fut presque évasif, montrant une apparente absence
d’intérêt :
– Non. Ils s’en sortent bien, au dire de tout le monde.
Peut-être sont-ils plus entreprenants et plus hardis. Il semblerait qu’ils partent pour de plus longues croisières que
ceux de Livourne.
– Je devrais peut-être prendre Gênes pour port d’attache,
observa Harry.
Ce qui parut intéresser beaucoup plus l’amiral, car il répondit aussitôt :
– Soyez sur vos gardes, Harry, si vous prenez ce parti. Les
Français cherchent à se renseigner sur nos projets. Jamais je
n’aurais pensé que cela pourrait aller jusqu’au meurtre de
sang-froid.
Un silence s’ensuivit, comme si Hood s’appliquait à revoir
mentalement toute l’affaire. Harry attendit plusieurs ­secondes
avant de lui demander :
– Vous êtes à ce point certain que ce sont eux ?
– Je le pense, même si je n’en jurerais pas. Je vois cela
comme un avertissement adressé au reste de la flotte. Qui
d’autre que les Français pourrait chercher à nous intimider ?
Et il y a accessoirement le souci de faire impression sur la
population locale. Ces gens sont très fluctuants ; leurs sympathies peuvent basculer en l’espace d’une heure. La république neutre de Gênes n’est ni vraiment neutre ni vraiment
une république. Ce petit pays est géré comme une entreprise
commerciale par les familles les plus puissantes. Or, celles-ci
ne cessent de se chercher noise. Tout est bon pour faire toujours plus d’argent. Comme vous le disiez, Harry, Révolution ou pas, il y en a forcément qui sont de mèche avec les
49
­Français. Sans cela, ce bâtiment français ne serait pas installé
dans le port, avec une lunette d’approche pointée sur le prochain navire que nous y enverrons.
Hood haussa les sourcils comme si ce qu’il s’apprêtait
à dire venait de lui traverser l’esprit. James eut toutefois la
nette impression qu’il avait formé cette idée quelque temps
plus tôt.
– Si vous décidiez de prendre Gênes comme port ­d’attache,
peut-être pourriez-vous y ouvrir l’œil pour le compte de la
flotte. Il serait bon en effet que nous sachions ce qui se prépare.
– Seriez-vous en train de nous demander de les espionner ?
fit James sans parvenir à déguiser sa répugnance.
Hood fronça les sourcils et fixa sur lui un regard qui avait
fait trembler plus d’un capitaine.
– Cela vous offusque, James Ludlow ? Sachez que si personne ne s’en charge, nous ne valons pas mieux que des
aveugles.
– C’est le rôle de la Marine que de…
– Je vais vous parler franchement à l’un comme à l’autre,
dit Hood d’un air matois qui tendait à démentir ses paroles.
J’ai besoin de savoir ce qui se passe à terre, non seulement
à Toulon, mais encore à Gênes. Je n’ai aucunement l’intention de rester ici à faire des ronds dans l’eau. Je ne trahirai
pas un secret en vous disant que je compte obliger les Français à une confrontation. Cela signifie que je dois soit les
attirer en mer soit aller les affronter dans leur rade. Lequel
de ces deux partis faudra-t-il envisager ? – écartant les bras,
haussant les épaules, il laissa sa question sans réponse. En
revanche, ce que je sais, c’est que je ne peux foutrement rien
entreprendre si mes arrières ne sont pas assurés. Même si je
trouve un autre mouillage, il se passera une éternité avant
qu’il soit prêt. Vais-je prendre le risque d’attaquer l’ennemi
pour ensuite m’apercevoir que Gênes n’est plus sûre, voire
50
qu’elle a changé de camp ? Je serais contraint de me replier
sur Gibraltar, abandonnant ainsi la Méditerranée aux Français. Cela ne vous paraît peut-être pas très important, mais ce
Tilly qui se pavane là-bas comme chez lui et ce navire français
mouillé dans le bassin ne me disent rien qui vaille.
– Ne pourriez-vous pas prendre vous-même les choses en
main ? demanda James.
– Ne me tentez pas. Rien ne me ferait plus jubiler que de
dépêcher une frégate dans le port de Gênes avec mission
de l’envoyer par le fond.
– Quel type de navire ? interrogea Harry, trahissant une
trace d’intérêt qui fit plaisir à l’amiral.
– Une corvette, lui répondit Hood en souriant. Surtout pas
d’initiative hasardeuse. Faites comme si de rien n’était.
– Naturellement. Bien que cela m’exaspère autant que
vous de la savoir tranquillement installée là.
Un petit sourire flottait au coin des lèvres de Hood, mais
il le supprima pour poser sur Harry un regard interrogatif.
Ce dernier allait donner sa réponse, mais son frère, nullement impressionné par le coup d’œil impatient de l’amiral,
le prit de vitesse :
– Je ne pensais pas à une action violente. Je disais simplement que vous pourriez peut-être vous rendre personnellement là-bas. Votre prestige vous autorise assurément à exiger
des explications.
C’est à Harry, non à James, que Hood répondit, et d’une
voix neutre, dépourvue d’émotion :
– Je ne pense pas pouvoir en prendre le temps.
– Bien sûr, fit Harry avant de retomber dans le silence.
– Aurais-tu oublié, Harry, ce qui est arrivé la dernière fois
que tu as voulu faire le travail de la Marine à sa place ?
L’intéressé en fut quelque peu hérissé : il ne lui plaisait
guère d’être mouché de la sorte devant l’amiral. Cependant,
il avait épousé le cheminement de la pensée de ce dernier.
51
Il savait, comme James, que ce vieux renard avait en partie
manigancé cette conversation, et il avait parfaitement compris ce qui lui était proposé.
– Ta question en renferme une autre, petit frère : serais-je
disposé à recommencer ?
– Eh bien ? s’enquit James.
– Je ne saurais le dire avec certitude, se déroba Harry.
– Moi, si, fit James sans la moindre trace de raillerie. Ce
serait plus fort que toi.
Hood reprit la parole :
– Vous avez montré une vive intelligence en sauvant votre
frère de la corde. Si je pouvais prouver que les Français sont
responsables, peut-être cela les ferait-il bouger, amenant ainsi
les Génois à choisir leur camp une fois pour toutes.
– Il m’a peut-être sauvé, amiral, mais d’extrême justesse.
Nous avons tous deux été à un cheveu de la potence.
Hood paraissait peu impressionné.
– Tout ce que j’ai à vous dire, c’est que, si vous m’aidez, je
me sentirai obligé de faire tout ce qui sera en mon pouvoir
pour vous rendre la pareille.
– Ce qui signifie que j’aurai mes exemptions ? demanda
Harry en se penchant en avant.
Hood hocha la tête cependant que James s’exclamait :
– Harry !
Harry prit le parti de rire, désamorçant ainsi la réaction
outrée de son frère.
IV
Sous allure portante le voyage n’aurait pris qu’une journée. Avec cette brise contraire, il en dura trois. Les ordres de
Hood décrétant la suspension des croisières indépendantes
n’étaient pas au goût des officiers de la Swiftsure. Avant le
remplacement de Hotham, la plupart des autres bâtiments
de la flotte avaient eu la possibilité de faire chacun une ou
deux prises intéressantes. Mais pas la Swiftsure. Et d’avoir
à transporter, à la demande expresse de l’amiral, deux cor­
saires qui allaient par la suite s’adonner sans frein à la guerre
de course, ajoutait l’insulte au préjudice.
Ce n’est donc pas sans soulagement que les deux frères
virent monter sur l’horizon les montagnes auxquelles s’adossait la ville. James humait le vent qui soufflait de terre, y
recherchant ces odeurs de la Ligurie si éloquemment ­décrites
par Evelyn.
– « Les joies propres à l’Italie dans les parfums naturels
d’orange, de citron et de jasmin », déclama-t-il.
– Quel lyrisme, petit frère ! commenta Harry, l’œil collé
à sa longue-vue.
– Ce n’est pas de moi, hélas – James sortit le livre de sa
poche, le feuilleta. Evelyn se montre fort enthousiaste regardant cette région. Il s’étend sur ses vergers odorants et ses
villas somptueuses. Il va jusqu’à parler d’une côte regorgeant
de raffinements faits pour les princes.
53
– En ce cas, il faut qu’il y soit venu par voie de terre.
– Non, non, dit James en tournant une page, non sans mal
à cause du vent. Tiens, il le dit ici : il est venu en bateau.
Harry abaissa sa lunette pour adresser un large sourire à
son frère.
– En ce cas, je pense qu’il a exercé la licence poétique à un
degré rare : de ma vie, je n’ai vu port qui puât autant.
James referma son livre en soupirant.
– Si je te disais que tu manques de sens poétique, Harry,
tu ne l’aurais pas volé ; mais je reconnais que tu en sais plus
long que moi en matière de ports.
Harry se remit à inspecter la côte à travers l’objectif de
sa lunette, partant du mont Fasce, qui dominait la ville au
sud, jusqu’au cap Mele, à présent par bâbord arrière. Il souriait encore, même si sa voix adopta une intonation moins
amusée :
– C’est que je n’ai pas encore trouvé la fleur capable de
couvrir l’arôme du poisson séché. Et j’ajouterai que, lorsqu’on
arrive ici après une forte pluie, l’endroit s’emplit d’une odeur
très particulière et qui n’a rien à voir avec celle du jasmin.
L’appel du « pare à virer » retentit une fois encore, car on louvoyait toujours dans une brise fraîche. Les hommes cou­rurent
à leur poste afin de mettre la Swiftsure sous l’autre amure.
Les écoutes furent larguées, cependant que l’homme de barre
lofait en grand. La frégate vint dans le vent tandis que l’on
brassait les vergues. Enfin, les différentes ­manœuvres furent
virées et tournées. Appels et vociférations retom­bèrent en
même temps que la voilure commençait de porter sur l’autre
bord. Lorsque le gaillard fut dégagé de matelots, les frères
Ludlow vinrent reprendre leur observation du rivage.
La ville et le port furent bientôt nettement visibles à l’œil
nu. Le phare Lanterna dressait ses quelque trois cents pieds
au-dessus du Capo di Faro. Ce môle, qui pointait vers le
large, fermait le port à l’ouest. Au sud-est, une autre digue, de
54
construction plus récente, décrivait un coude. Depuis qu’ils
avaient décidé de se rendre à Gênes, Harry s’était plongé
dans l’étude des cartes de la région. À présent, il s’employait
à relever la disposition des fortifications qui entouraient la
ville, s’intéressant tout particulièrement aux fortins dressés
sur les collines environnantes. Cependant que James, nature
moins guerrière, s’attachait à repérer à l’aide de sa longuevue les palais, jardins et villas dont parlait Evelyn.
À l’intérieur de ces fortes murailles se pressait un enchevêtrement de maisons hérissées de nombreux clochers auxquels s’ajoutait l’étrange tour carrée. La multitude de navires
qui encombraient la rade et le port témoignait de la richesse
de la République génoise. Cette cité avait tout à gagner du
conflit. Naguère talonnée par Venise, ce grand port de commerce avait perdu une bonne part de son rayonnement et
la totalité de ses possessions insulaires dans le Levant, ayant
pâti, comme le reste de la péninsule italienne, de la rivalité
entre les Habsbourg et les Bourbons.
Harry se trouvait seul sur le côté du vent à hauteur des
haubans de misaine lorsque la frégate vira une dernière fois
pour pointer son avant sur le port. Il se pencha pour contempler ce gigantesque phare de la Lanterna qu’eût béni tout
marin cherchant son atterrage par une nuit de mauvais temps.
Puis il se retourna pour s’intéresser à la rade et aux diffé­rentes
unités embossées sur leurs corps-morts, principalement des
navires marchands à coque ventrue et, çà et là, un drôle de
bâtiment de guerre aux formes surannées.
Dans la partie septentrionale du port étaient amarrés les
goélettes, les barques élancées et les plus modestes chébecs
de ces hommes qui sillonnaient la mer intérieure en quête de
butin. Certains de ces bateaux pouvaient être la propriété
de capitaines du cru ou de Sardes ayant choisi d’opérer à partir
de Gênes. Mais que des corsaires anglais fissent de même était
chose nouvelle et qui montrait bien que Livourne, leur repaire
55
traditionnel, était en perte de vitesse. La raison en était d’ordre
financier. Quand on faisait une prise, la question se posait de
l’endroit où la conduire, elle et sa cargaison. Or, Gênes était le
port méditerranéen qui pratiquait les droits d’entrée les plus
élevés, ce qui constituait un motif suffisant pour dissuader
des corsaires étrangers d’y relâcher. Livourne avait toujours
à cet égard favorisé les Anglais, leur accordant des privilèges
particuliers, voire un pavillon si besoin était. Peut-être Gênes
avait-elle, voyant l’argent s’en aller ailleurs, décidé de suivre
l’exemple. Car les corsaires, capitaines ou matelots, avaient de
l’or et ne regardaient pas à la dépense. La mer Méditerranée
était très fréquentée, la France dépendant grandement pour
sa subsistance de ses échanges avec l’Afrique du Nord et le
Levant. Les bénéfices pouvaient être considérables.
James arriva sur la dunette. Visage fermé, le lieutenant de
quart souleva son chapeau pour le saluer. Les officiers de la
Swiftsure leur témoignaient encore plus de froideur que ceux
du Victory. Cela étant, il eût été malavisé de regarder de trop
haut un homme qui détenait sous son contrôle deux sièges
au Parlement, fût-il par ailleurs un fichu corsaire. L’on avait
en outre appris de la bouche du lieutenant du grand canot
que ces « passagers » avaient la faveur de Lord Hood. Seul un
fou se serait avisé d’insulter quelqu’un ayant des relations
de ce calibre.
Cependant, tout en se montrant polis, ces hommes ne pouvaient dissimuler une aversion enracinée pour cette engeance.
De plus, l’écrivain de l’amiral n’avait pas su tenir sa langue
et tout le monde savait désormais que Harry comptait faire
l’acquisition d’un navire pour pratiquer de nouveau la guerre
de course. Le passage prenant trois jours au lieu d’un seul,
on les avait invités à dîner dans la grand-chambre, mais cela
avait été un intermède bien peu convivial et fort chiche en
termes de chère et de vins.
Ayant revendu ses comestibles à Gibraltar, Harry n’avait
56
pu détendre l’atmosphère par une généreuse contribution à
­l’ordinaire. James tenait que c’était aussi bien : il ne voyait
aucune raison de se mettre en frais pour ces gens que leur
présence à bord contrariait si manifestement. Le dîner chez
le capitaine Barnes, rendu lui aussi inévitable par la durée
de la traversée, avait été encore moins plaisant. Cet homme
commandait la Swiftsure par intérim en remplacement du
­commandant en titre, qui, membre du Parlement, avait
choisi de s’attarder à Londres jusqu’à la clôture de la session. N’ayant pas les moyens de se constituer des provisions
personnelles, Barnes recevait rarement. L’usage voulait cependant qu’il invitât au moins une fois ses passagers. Et ceux-ci
purent voir que lui aussi, et peut-être plus encore que ses
subordonnés, les tenait en piètre estime.
James, qui détestait l’hypocrisie, avait en ces deux occasions
profité du porte-à-faux pour flagorner sans discontinuer le
bâtiment, son équipage et sa généreuse hospitalité en termes
excessifs où ceux qui possédaient un peu de discernement
ne pouvaient voir que de la raillerie.
Et voici qu’il remettait cela maintenant avec l’officier de
quart, le saluant à son tour et engageant avec lui une conversation à la cordialité unilatérale. Survenant sur ces entre­
faites, Harry, plus au courant des susceptibilités des officiers
de marine et de cette impécuniosité à l’origine de leur aversion
pour les corsaires, vit la nécessité d’intervenir et lui demanda
de cesser.
– Si tu ne vois pas d’autre raison de t’abstenir, James,
repense à notre dernière rencontre en mer avec un officier
de la Marine et à la canonnade qu’il nous a servie. Continue
comme cela, et n’importe lequel de ceux-ci, lorsqu’il nous
croisera en mer, sera tenté de l’imiter.
– C’est que je serais tellement content que l’un d’entre eux
cherche à me river mon clou. Il est évident qu’on ne nous
aime pas et, pour ma part, je m’en fiche éperdument. Mais
57
pourquoi ne nous sortent-ils pas ce qu’ils ont sur le cœur ?
Ce ne sont que visages de cire et sourires forcés ; cette politesse crispée me court sur les nerfs.
– James, tu n’es pas ici dans un club où l’on fume autour
d’une partie de whist, répondit sèchement Harry. La réserve
de ces hommes est parfaitement fondée. Comme j’ai déjà
eu l’occasion de te l’expliquer, des manières irréprochables
sont une nécessité en mer, même si cette règle connaît de
fréquents manquements. Et je trouve que tu ne montres toimême guère de savoir-vivre en les asticotant de la sorte.
James arborait un petit sourire.
– Est-ce là la réprimande d’un frère aîné ?
Harry savait fort bien que d’avoir dix ans de plus ne lui
conférait aucun pouvoir sur James. Ils étaient à tout point
de vue des égaux et, ce qui est inhabituel chez des frères,
d’excellents amis.
– Mieux vaut cela que de te voir te mal comporter. Tu
m’en voudrais de te laisser continuer, et je suis bien certain
que tu ne te gênerais pas pour me rabrouer si tu me prenais
en faute.
Le sourire s’élargit.
– C’est fort probable.
Pender, qui était monté sur le pont avec James et se tenait
légèrement en retrait des deux frères, déclara, la bouche en
coin :
– Les canotiers de l’amiral leur ont raconté que vous étiez
pour ainsi dire les propres fils de Sam Hood. Ils n’ont eu de
cesse, quand on s’est rangé le long du bord, de répandre la
nouvelle par les sabords. Je tiens ça du commis de la grandchambre. Et, pour couronner le tout, l’histoire court un peu
partout que, si l’amiral a mis fin à leurs petites croisières,
c’est pour vous être agréable.
– Pas étonnant qu’ils ne nous portent pas dans leur cœur,
dit Harry.
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– Il y a pire. Tout le monde sait que votre coffre-fort est
plein d’or pris à des navires marchands. Il n’y a pas que les
officiers qui nous en veulent ; les matelots aussi.
– Aïe ! fit James en renversant la tête en arrière et en se mordant la lèvre. À partir de maintenant, je ne dis plus un mot.
– Le mal est fait, frérot, dit Harry d’un ton moqueur. Ta
réputation auprès de ces gens restera celle d’une vile créature.
– Je crois que j’endurerai cette mortification sans trop de
peine, lui répondit James.
Soudain, des ordres retentirent. La Swiftsure réduisit de
toile. La brise leur avait apporté les senteurs de l’arrière-pays,
encore qu’elles ne correspondissent guère aux descriptions
élyséennes d’Evelyn : odeur de terre surchauffée, parfums de
thym et de romarin, le tout mêlé au piquant de l’air marin.
Mais tout ceci changea d’un coup lorsque, plus près de terre,
ils furent assaillis par les relents qui empuantissaient tous les
grands ports.
– Il y a là quelques belles unités, fit observer Harry en
invitant son frère à s’intéresser aux navires qu’il avait repérés un peu plus tôt.
James parcourut la rade du regard, passant d’un bateau à
l’autre, sans distinguer les fins voiliers du reste de la flottille.
– Ceux-là, là-bas, précisa Harry en pointant le doigt vers
plusieurs bâtiments amarrés à couple.
Même James nota qu’ils possédaient des lignes plus harmonieuses que la plupart des autres bateaux. Harry se mit à les
détailler à voix haute. Il y avait là des goélettes, des ­barques à
deux et à trois mâts, des sloops gréés en ketchs, des ­lougres.
James fut bientôt complètement perdu, ne sachant plus desquels parlait son frère. Il tourna la tête et vit avec plaisir que
Pender paraissait tout aussi perplexe.
– Je me demande s’il y en aurait à vendre, dit Harry en
conclusion.
59
– J’espère que cela peut attendre demain. Il me tarde pour
ma part de retrouver certains conforts associés avec le débarquement, comme par exemple un support stable sous les
pieds.
– Tu es et tu resteras un paysan, James.
– Et fier de l’être.
Harry tendit soudain le bras, et si vivement que, sur le
château arrière, plusieurs têtes se tournèrent dans la direction indiquée. L’on vit, émergeant de derrière un groupe de
bâtiments marchands, une corvette battant pavillon tricolore. Des bannes étaient tendues au-dessus du tillac et de
la dunette, en sorte que l’on ne pouvait voir ce qui se passait à bord. Mais Harry ne doutait pas que les Français les
observaient. Emportés par la curiosité, officiers et matelots
­vinrent se presser contre le pavois : c’était la première fois
qu’ils avaient l’occasion de voir l’ennemi de près.
– Occupez-vous de nos affaires, Pender. Je vais devoir
demander à Barnes de nous prêter un canot – Harry se
retourna vers son frère : Espérons que tes sorties ou les bruits
qui courent à bord ne vont pas nous obliger à recourir aux
services d’un passeur du cru.
Pender redescendit l’échelle.
– C’est vraiment splendide, dit James en désignant du
geste l’immense arc de montagne qui entourait la ville et le
port. J’avais le projet d’emmener Caroline en Italie – à quoi
le sourire de Harry s’évanouit d’un coup. Elle était aux anges
quand je lui en décrivais les palais, les couleurs, le tempérament des habitants – James, visage crispé, dissimulant sa
douleur, se tourna vers son frère. Mais cela ne devait pas
se faire. Nos stupides conventions pres­crivent qu’elle doit
demeurer au côté d’un mari aussi ivrogne qu’ennuyeux.
Sais-tu qu’il n’avait pas un penny devant lui lorsqu’il l’a
épousée ? À présent, il gère la part d’héritage de sa femme
et la dilapide de façon aussi irréfléchie qu’il l’a fait de son
60
propre patrimoine. Et l’on voudrait après cela qu’elle soit
heureuse ?
Harry n’était pas sans compatir. Il se demandait toutefois
comment son frère aurait expliqué à Lady Caroline Farrar
certains des exploits auxquels il s’était livré en cette même
Italie lors du voyage qu’il y avait fait dans ses jeunes années.
James avait longuement séjourné à Venise, ville la plus dissipée
d’Europe, où il avait passé son temps à jouer, à boire et à faire
de son mieux pour séduire le plus grand ­nombre possible de
femmes dans le temps dont il disposait. Il s’était même introduit dans une de ces écoles de musique où l’on inculquait
la pratique d’un instrument à de jeunes orphelines. Censés
être des lieux de haute vertu, ces établissements bénéficiaient
d’une toute latine absence d’hypocrisie, et les professeurs,
dont la plupart avaient embrassé les ordres, vivaient ouvertement avec certaines des demoiselles qu’ils enseignaient. Toutefois, parce que ces jeunes personnes étaient officiellement
confiées à la garde de l’Église, il était extrêmement difficile
à un étranger d’y pénétrer.
Mais Harry écarta ces peu charitables considérations.
– C’est la première fois que tu l’évoques depuis que nous
avons quitté l’Angleterre…
– Oui, c’est vrai, dit James en poussant un doux soupir.
Cela dénote sûrement une amélioration. Mais je ne dirais
pas que je me sens vraiment mieux. Quand il aura dilapidé
une deuxième fortune, peut-être se montrera-t-il moins chatouilleux regardant son honneur d’époux.
– Mieux vaut ne pas trop y penser, James.
– Ne pas y penser ! fit James en riant. Il ne se passe pas de
minute que je ne pense à elle. Mais foin de cette mélancolie
– il se tut, se frotta le visage. Cela ne me rend pas d’une compagnie bien agréable. Au fait, j’y pense, Harry : si nous devons
rester un moment par ici, il vaudrait mieux en informer Arthur.
Tu sais qu’il est tracassier comme une vieille fille.
61
– Bonne idée, acquiesça Harry.
Il ne saisit pas la perche qui lui était tendue, ne voyant
aucune utilité à se disputer à propos de Lord Drumdryan,
leur beau-frère. James n’aimait guère Arthur. Il le tenait pour
un arriviste désargenté venu jouer les grands seigneurs au sein
de la demeure familiale. Mais il fallait dire que James était
encore un jeune garçon lorsqu’il avait fait sa connaissance,
et qu’il n’avait de surcroît jamais digéré le fait qu’Anne, sa
sœur bien-aimée qui l’avait élevé après la mort de leur mère,
s’était mariée. Cette union avec un homme qui avait aussitôt regardé comme son devoir de se mêler de l’éducation
du jeune James devait nécessairement amener un conflit de
personnalités.
Harry de son côté, tout en ayant soin de l’éviter, n’éprouvait guère que de la gratitude envers Arthur pour le rôle qu’il
assumait. Celui-ci se chargeait de toutes les corvées dont
celui-là aurait dû s’acquitter en tant qu’héritier de son père.
Ainsi Harry était-il libre de mener sa vie comme bon lui semblait. De plus, Arthur s’entendait à faire fructifier le patrimoine familial, tant en termes de fortune que ­d’influence. Et,
l’ayant rencontré à l’âge adulte, Harry avait été plus à même
de goûter son esprit caustique. En outre, bien qu’aimant tendrement sa sœur, il ne la plaçait pas, à la différence de son
cadet, sur un piédestal.
Mais James avait raison : s’ils projetaient de rester quelque
temps dans ces parages, ils devaient en informer leur beaufrère. Arthur, sur la foi de leur dernière lettre, expédiée de
Gibraltar, devait s’attendre à les voir rentrer sous peu. Harry
ne doutait pas que, chargé de se débrouiller seul, l’époux
d’Anne continuerait de conduire leurs affaires avec toute
l’efficace qu’il avait montrée jusqu’à présent, continuerait
de rencontrer en leur nom les gens qui comptaient dans le
pays, et, lui-même dépourvu de fortune, prendrait un plaisir
aussi grand que justifié à gérer la leur.
62
– Quand tu lui écriras, aie soin de lui présenter mes sincères amitiés, ajouta James de ce même ton d’ironie qu’il
employait avec les officiers de la Swiftsure.
Était-ce un effet des piques et des rumeurs se retournant
contre eux ou bien véritablement les exigences du service ?
Toujours est-il que Barnes, monté sur le pont pour surveiller
les opérations de mouillage, accueillit la requête de Harry
avec un sourire glacial. Aucun canot n’allait être disponible
pour le conduire à terre, tous étant apparemment affectés
au chargement des vivres. Harry ne put que hocher la tête
et tourner les talons.
L’équipage effectua la manœuvre à grand bruit. La frégate,
se balançant doucement à la faible houle, fut bientôt mouillée
tête et cul. Comme pour enfoncer le clou, un ou deux officiers avaient, sitôt la première ancre au fond, pris place à bord
d’un canot pour se rendre à terre. Les autres embarcations
furent bientôt mises au travail, mais cela ­n’excluait pas une
volonté délibérée de vexation.
Ils en furent réduits à patienter sur le pont, entourés de
leur bagage, dans l’attente d’un hypothétique passeur. Mais
le moindre rafiot était chargé à couler. Même l’agent d’avitaillement, personnage corpulent qui parlait l’anglais avec
un accent à couper au couteau, se plaignait du temps qu’il
avait mis pour atteindre le navire. Des femmes se déversaient
à bord, qui s’égosillaient en italien et, avant de descendre
dans l’entrepont, adressaient des regards prometteurs aux
matelots de la bordée de quart. Ces hommes, chargés de
l’embarquement des vivres, travaillaient d’arrache-pied pour
hâter le moment où ils pourraient se jeter dans la batterie
surpeuplée et s’adonner à ces plaisirs dont ils avaient été si
longtemps privés.
– Il doit commencer à y avoir foule en bas, commenta
63
James tout en regardant plusieurs marchands et une nouvelle
batelée de femmes monter à bord et disparaître à l’inté­rieur
du navire.
– Tu devrais aller y jeter un œil, dit Harry. Cela doit être
un spectacle.
– À votre place, je n’irais pas, dit Pender, qui remontait à
l’instant, l’air passablement ébaubi.
Marin de fraîche date, il n’avait jamais vu à quoi ressemblait un bâtiment dont le commandant était suffisamment
indulgent pour laisser des femmes venir à bord.
– De ma vie, j’ai jamais rien vu de pareil, ajouta-t-il. Ça fait
quand même une sacrée charge supplémentaire pesant sur les
ponts et la coque. C’est miracle si on va pas par le fond.
– Est-ce que ce n’est pas ce qui est arrivé au Royal George
en 1780 ? fit remarquer James.
– La cause n’a jamais été officiellement reconnue, lui
répondit Harry.
Le Royal George, un second rang de quatre-vingt-dix
canons, venait de rentrer à Spithead retour de croisière et
les matelots avaient touché la solde. Le charpentier informa le
commandant d’une voie d’eau sous la flottaison et, le navire
se trouvant mouillé en eau calme, demanda que l’on éventât partiellement la carène côté bâbord afin de reprendre le
calfatage. L’on déplaça donc canons et chargement pour
ménager une bande sur tribord. Il advint alors que quelqu’un
avisa quelque banc de maquereaux fuyant sans doute de
plus gros poissons. À tribord, une grande étendue d’eau se
couvrait de friselis. Peu habitués à ce type de spectacle, tous
les visiteurs qui se trouvaient à bord, les hommes comme
les femmes, se précipitèrent pour regarder par les sabords,
qui étaient ouverts et déjà, pour ceux de la batterie basse, fort
proches de la surface. Aucun bilan exact de ce drame ne fut
jamais été établi, mais l’on évalua qu’au moment du chavirage, outre les sept cents hommes d’équipage, environ sept
64
cents femmes avaient embarqué sur le vaisseau, des épouses
légitimes pour une part, mais surtout des femmes des environs qui avaient coutume de venir en canot visiter chaque
bâtiment nouvellement arrivé. Le Royal George coula comme
une pierre. Quelque deux cents survivants furent recueillis,
dont le charpentier et ses aides.
– Arrive-t-il que l’Amirauté reconnaisse sa responsabilité
ou celle de ses officiers ? demanda James.
Harry eut un sourire.
– L’Amirauté, jamais. Quant aux officiers, c’est rare. Et
quand cela se produit, ils se pendent ou se brûlent la cervelle.
James frappa du poing sur la lisse.
– Quand donc allons-nous avoir un canot ?
– Il va falloir attendre que les hommes de quart aient
fini de batifoler. Et encore ne nous conduira-t-on à terre
que si ­Barnes donne son assentiment. Après ce que vient
de nous décrire Pender, je doute qu’il y ait beaucoup de
volon­taires.
– En ce cas, autant que je descende jeter un œil à ce pandémonium.
James dévala l’échelle menant à la batterie. Une scène renversante l’y attendait. Des étals étaient disposés entre les affûts
des bouches à feu, proposant toutes sortes d’objets, dont des
colifichets que les matelots se voyaient inviter à offrir aux filles
de joie. Comestibles et boissons circulaient en abondance,
cependant que sur les canons et sur les tables, au vu de leurs
camarades, qui n’y prêtaient garde et dont certains allaient
même jusqu’à se pencher et tendre le bras au-­dessus d’eux
pour mener leurs emplettes, hommes et femmes s’accou­
plaient dans toutes les positions possibles. Des individus
ivres morts déambulaient en brandissant des flacons de la
gnôle locale. Le brouhaha rappelait celui d’une rue populeuse. L’on chantait et l’on riait, les marchands ­vantaient
65
leur camelote et, par-dessus le tout, s’entendaient les râles,
les gémissements d’extase, réelle ou simulée, des couples en
train de forniquer.
Bien que James n’ignorât rien de la réalité des quartiers
pauvres de Londres, où s’ajoutaient au tableau mendiants
et mourants, chevaux, chiens et toutes espèces d’animaux
et leurs déjections, la scène ne laissait pas de produire sur
lui une forte impression. Il s’étonnait de constater qu’il n’y
avait pas un officier en vue, car enfin toute cette engeance ne
serait guère efficace lorsque viendrait l’heure de ­reprendre
le travail.
Ceux des officiers qui se trouvaient à bord s’adonnaient
bien sûr à leurs propres vices, que ce fût en compagnie d’une
bouteille ou d’une prostituée. James fut tenté de sortir son
bloc pour fixer cette pétaudière sur le papier, considérant que
s’il était un jour tenté de peindre les derniers jours de Sodome
et Gomorrhe, ce qu’il avait sous les yeux constituerait, moyennant une légère altération dans les costumes, une excellente
base de départ. Mais un matelot venu vomir à ses pieds lui
fit tourner les talons et regagner le château arrière.
V
Harry était en train de s’entretenir avec le capitaine Barnes,
qui semblait avoir lui-même consommé une jolie quantité de
vin italien. L’agent avitailleur se tenait en retrait, l’air impatient, des liasses de papiers plein ses mains poupines.
– Vous allez devoir patienter, monsieur. Les affaires de la
Marine priment celles des personnes privées.
James vit en s’approchant que son frère était furieux, de
même que les oscillations du commandant l’édifièrent sur
l’éthylisme prononcé de ce dernier. Cela sentait sa vengeance
mesquine ; Barnes aurait dû leur allouer un canot par simple
courtoisie, nonobstant leurs relations avec l’amiral, leur bonne
fortune en matière de prises et l’occupation qu’ils s’étaient
choisie. James, tout en éprouvant un brin de culpabilité pour
avoir délibérément fait empirer la situation, ne voulait pas en
démordre, même si Harry avait choisi de minimiser l’affront.
Il semblait au reste que ce dernier eût mis son amour-propre
dans sa poche afin d’aller réitérer sa demande. Pas étonnant
qu’il fût hors de lui.
– Intéressante conception du rôle de la Marine que de
remplir son navire d’alcool et de femmes.
Barnes se raidit sous l’insulte. Mais sa réponse, destinée
à remettre Harry à sa place, perdit de sa force car énoncée
d’une voix pâteuse :
– Vous ne faites plus partie des cadres, monsieur ; ­peut-être
67
aurez-vous oublié les responsabilités que cela comporte
– ­Barnes tourna vers James un regard aviné, l’incluant ainsi
dans la conversation. Il faut laisser les hommes prendre du
bon temps, monsieur Ludlow. Ensuite, ils montrent plus
d’allant au travail.
Harry eut un sourire sans aménité.
– Et vous n’avez pas peur, commandant, que lorsque ces
dames s’en iront, une bonne partie de votre équipage s’en
aille avec elles ?
Barnes ne vit pas l’agent avitailleur hocher vigoureusement
la tête à ces mots.
– Nous allons certainement en perdre quelques-uns, répondit-il en posant la main sur le pavois afin de conserver son
équilibre. Mais ceux-là, nous les perdrions de toute façon.
Ils vont avoir du mal à subsister, ici dans un port étranger.
Dans un jour ou deux, ils seront de retour.
Harry regarda ostensiblement dans la direction des barques
et goélettes embossées à quelque distance, puis il se dit qu’il
ne lui appartenait pas de faire observer à un officier d’active
que, compte tenu de la présence dans le port de plusieurs
corsaires anglais, sans parler du bâtiment français, ce dernier avait bien peu de chances de récupérer les hommes qui
choisiraient de déserter.
– Un canot nous vient du fort ! annonça un aspirant.
Harry se retourna cependant que Barnes, ignorant toujours l’agent avitailleur qui continuait d’agiter vainement
ses papiers, portait son regard vers le bassin. Cette partie du
port était dominée par la masse du fort, qui, tout hérissé de
­bouches à feu, se dressait à la naissance de la jetée. Une chaloupe surchargée d’ornements, avec un immense guidon de
couleur flottant sur son arrière et, aux avirons, des ­hommes
en livrée multicolore, se dirigeait avec diligence vers la Swiftsure. Un personnage important venait en visite.
Harry se retourna vers Barnes et se força à sourire.
68
– Il pourrait bien se faire tard lorsque nous descendrons
à terre, capitaine Barnes. Je me demandais si je pouvais solliciter une faveur…
Barnes, tout à coup sur ses gardes, se raidit comme le font
les gens pris de boisson.
– Vous ignorez peut-être que je transporte avec moi une
certaine quantité de numéraire.
Le visage de Barnes se crispa, puis afficha une pointe de
répugnance, comme si la possession d’argent faisait mauvais genre.
Harry désigna du geste les caisses et coffres entassés au
centre du pont, Pender juché sur leur sommet.
– Comme nous allons débarquer dans un port étranger,
probablement à la nuit tombée, je me demandais si vous
auriez l’obligeance de m’autoriser à laisser nos objets de
valeur et nos coffres à bord de la Swiftsure. Je pourrais les
faire prendre dans la matinée.
Barnes aurait dû répondre que, compte tenu de l’heure
déjà bien avancée, ils n’avaient qu’à passer une nuit supplémentaire à bord. Mais il se contenta de hocher la tête sans
paraître comprendre ce qu’impliquait la requête de Harry,
puis il tourna les talons pour regagner sa cabine.
– Tu peux bien me dire de tenir ma langue, lança James
comme l’autre s’éloignait. Un semblant de respect n’aurait
pas nui.
Harry éclata de rire, ce qui provoqua un léger flottement
dans la démarche de Barnes. Puis il parla d’une voix suffisamment forte pour être entendu d’un bout à l’autre du pont.
– Que je tienne ma langue, petit frère ? Pourquoi donc ?
Et pour ce qui est du respect, il n’y a pas grand-chose ici qui
le commande.
– L’idée est intéressante, Harry. Mais cela n’est pas uniquement propre à ta personne : j’ai souvent remarqué que ceux
qui donnent des conseils les appliquent rarement eux-mêmes
69
– James fit comme si quelque chose s’imposait soudain à son
entendement. Mais si tu cherches à ce que le commandant
nous fasse jeter par-dessus bord, j’aimerais autant être un
peu plus près de terre.
– Pender, dit Harry sans détacher le regard de la chaloupe
qui approchait, enlevez nos affaires d’ici. Demandez au commis de la grand-chambre la permission de les entreposer
dans la soute aux lieutenants. Vous aurez soin de remettre
une chaîne autour de la cassette et passerez le cadenas à un
piton.
Pender hocha la tête et se mit en devoir d’obéir avec diligence cependant que retentissaient les sifflets et qu’une
escouade de fusiliers s’assemblait pour accueillir le visiteur.
Plusieurs officiers et aspirants, moins frais encore que leur
commandant, convergeaient vers la coupée. Le malheureux agent avitailleur dut reculer pour se placer, avec les
Ludlow, hors du passage. Harry observait la chaloupe qui
allait accoster, notant que la livrée de l’équipage et les ­dorures
qui ornaient l’arrière étaient moins magni­fiques vues de près.
Il s’agissait néanmoins d’une personne d’importance car elle
était accompagnée d’une escorte de soldats. Harry eut un
regard vers les fusiliers rangés sur le château arrière. Eux, au
moins, n’avaient pas bu et avaient belle allure avec leur baudrier blanc tranchant sur le rouge vif de leur habit.
L’objet de toute cette agitation trônait à l’arrière de l’embar­
cation dans un fauteuil recouvert de velours, impeccablement
mis d’une redingote de soie bleu foncé, le visage caché par un
grand tricorne frangé de courtes plumes blanches. Un officier
subalterne sauta à bord pour informer les Anglais du rang
de leur visiteur. On envoya immédiatement chercher Barnes.
Il apparut bientôt en grand uniforme, achevant de tirer sur
son habit pour le faire tomber convenablement.
– De qui s’agit-il ? voulut savoir James en regardant pardessus la lisse.
70
– D’un officier supérieur, je présume, lui répondit Harry
en considérant le pavillon de la chaloupe.
Il portait l’écu croisé de gueules de la République ligurienne. Pour qu’un navire pût arborer ces armes, il fallait
qu’il transportât au moins un amiral.
S’étant assuré que le cérémonial requis serait observé,
le jeune officier annonça que l’important personnage allait
monter à bord. Des sifflets retentirent. Le visiteur quitta son
fauteuil et escalada l’échelle de coupée avec une parfaite
aisance. Il ôta son chapeau pour saluer les couleurs et Harry
put enfin lui voir la tête.
L’homme, d’âge mûr, avait la peau brune, même pour un
Italien, et une chevelure de jais attachée sur la nuque par
un ruban de soie rouge. Le visage était plein et portait les
marques de la petite vérole, surtout le nez, qui était fort.
Barnes souleva son couvre-chef pour rendre le salut et
souhaita la bienvenue à son hôte. L’homme remarqua alors
l’agent avitailleur et lui fit signe de venir à lui. Ils échangèrent
­quelques paroles rapides en italien. Harry crut voir le nouveau
venu tourner la tête dans sa direction. Barnes s’adressa brièvement à l’agent avitailleur, qui avait sorti quelques papiers de
sa poche, puis il pria le visiteur de le suivre jusqu’à sa cabine.
L’agent avitailleur s’en revint vers les Ludlow, ses papiers à
la main, l’air déconfit.
– L’usage veut qu’il offre quelques rafraîchissements à son
hôte, commenta Harry.
Il se demanda ce qui l’avait poussé à expliquer, surtout à
son frère, le comportement de Barnes.
– En ce cas, il a tout intérêt à lui-même s’abstenir de boire,
sinon l’autre risque de faire les frais de la conversation.
Harry s’avisa soudain de se présenter à l’agent avitailleur,
venu se poster à deux pas de lui. L’homme, qui avait l’esprit
ailleurs, en fut un peu déconcerté.
– Et voici James, mon frère.
71
– Santorino Brown.
Ce patronyme anglais faisait paraître le prénom un peu
incongru. L’homme devait être habitué à ce que l’on réagît de
la sorte, car il s’empressa d’ajouter qu’il était de père anglais
et de mère génoise.
– Cela doit être une occupation intéressante que de fournir du ravitaillement à la flotte anglaise, commença Harry
du ton engageant qui convenait pour prendre langue avec
un parfait inconnu.
– C’est le premier navire dont je m’occupe, signore.
L’air bienveillant des Ludlow dut lui signaler que ces
deux-là étaient différents. Ou peut-être, ayant observé le
dernier échange entre Harry et Barnes, avait-il noté leur peu
d’estime réciproque. Quoi qu’il en fût, l’homme aspirait à
se confier. Il s’exprimait d’une voix mesurée, le buste légèrement penché en avant.
– Est-ce que tous les officiers britanniques sont aussi difficiles ?
– Le capitaine Barnes vous a traité de façon très cavalière,
signor Brown. Mais je puis vous assurer qu’il constitue une
exception.
À quoi James, sans toutefois le contredire, gratifia son frère
d’un regard désapprobateur.
– Votre premier navire, signor Brown ? reprit Harry. Est-ce
que vous ne seriez pas en train de payer des pots cassés par
d’autres ?
La question déconcerta complètement le malheureux.
James, plus patient, lui en précisa le sens. Aussitôt, Brown
leva les bras au ciel et se mit à déverser un torrent d’explications, mélange d’anglais et d’italien où se glissait de proche
en ­proche un mot de français. Un flot de paroles trop abondant et trop rapide pour que Harry ou James pussent l’inter­
rompre et lui dire qu’ils étaient déjà au courant.
Son prédécesseur, anglais de naissance, s’était volatilisé
72
et avec lui les fonds qui lui avaient été confiés pour l’achat
des vivres et fourniments divers. Et voici qu’il se retrouvait
pour la première fois sur un bâtiment britannique, face à
un commandant qui, non content d’être ivre, paraissait
incapable de lui dire ce qu’il lui fallait en fait d’approvisionnements.
Ayant enfin latitude de s’exprimer, Brown ne comptait
pas se taire de sitôt. Il avait de la viande sur pied qu’il restait
à abattre et saler. Une citerne était prête à venir se ranger
le long du bord ; il aurait donc fallu sortir les futailles de la
cale. Un boulanger attendait l’ordre de faire du biscuit. Un
magasin regorgeait de vin et de légumes frais. Tel chantier
avait, conformément aux commandes, préparé des espars,
des cordages et des voiles. Comment pouvait-il, lui, malheureux terrien, savoir si la flotte en avait l’usage ? Tout cela
devait être notifié par écrit, puis soigneusement pointé une
fois rendu à bord.
Pender revint et, ne prenant aucune part à la conversation, se posta en retrait, amusé par les mines d’intérêt poli
que les deux frères se composaient en prêtant l’oreille à cette
tirade.
Santorino Brown devait parler depuis au moins cinq ­minutes
en s’accompagnant de gestes de plus en plus véhéments
­lorsque Harry, à bout de patience, finit par le c­ ouper :
– De grâce, signor Brown !… Tout ceci n’est pas vraiment
de notre ressort.
Brown joignit les mains et son visage animé se décomposa
d’un coup. Il commença de se confondre en d’intarissables
excuses. Harry, arborant un air grave, s’avança et saisit le
gros homme aux épaules pour le secouer comme un prunier.
C’était à l’évidence un langage que l’autre comprenait, car il
se tut en posant sur Harry un regard recru d’angoisse.
– Mon ami… commença celui-ci, ce qui tendit à ­rasséréner
son interlocuteur.
73
Pender, n’y tenant plus, se mit à pouffer. Harry lui lança
un regard qui eût terrassé un homme de moindre calibre.
Pender s’empressa de refermer la bouche, mais il avait toutes
les peines à se contenir car il voyait, de l’autre côté de Harry,
James qui était lui-même au supplice, et l’ancien matelot
dut d’éviter un acte d’insubordination qualifié au fait que ce
dernier, incapable de se retenir plus longtemps, se retourna
pour se pencher par-dessus la lisse et donner libre cours à
son hilarité.
– Peut-être allez-vous pouvoir m’être utile, reprit Harry
tout en fusillant Pender du regard. Si j’ai à m’avitailler, je ne
manquerai pas de m’adresser à vous.
Brown n’était pas homme à dédaigner une oreille compatissante.
– Signore !… s’exclama-t-il en ouvrant les bras.
Harry resta un peu pris de court car il avait parlé sans
vraiment réfléchir ; mais il eut tôt fait de comprendre que
s’il laissait entendre qu’il avait besoin d’approvisionnement,
il risquait d’encourir quelque chose de pis que ce qu’il avait
déjà enduré. Aussi tourna-t-il le dos à son interlocuteur pour
lui montrer les navires corsaires embossés dans la partie septentrionale du port.
– Je crois savoir que ces messieurs là-bas, qui sont de mes
compatriotes, font de bonnes affaires. Seriez-vous également
leur fournisseur ?
Brown paraissait ne pas saisir et Harry dut préciser qu’il
parlait des corsaires anglais. L’autre se rembrunit aussitôt.
– Je ne voudrais pas travailler avec eux, dit-il en secouant
la tête.
Passant par-dessus ses craintes de voir Brown entamer
une nouvelle et larmoyante litanie, Harry voulut en savoir
plus.
– Ils ont déjà leurs fournisseurs, signore. Que j’essaie seulement d’en faire des clients et… – il se passa significativement
74
le pouce devant la gorge. De plus, reprit-il avec un haussement
d’épaules, je ne sais pas d’où leur vient leur argent.
Harry poursuivit son interrogatoire et, lentement, après
maintes rectifications, il en ressortit que les corsaires anglais
ne débarquaient aucun butin et n’envoyaient aucune prise à
Gênes. Oui, ils avaient de l’argent ; c’était donc qu’ils réussissaient dans leurs entreprises. Quant à la question des captures qu’ils faisaient et de l’endroit où ils les conduisaient,
c’était un mystère.
– Comment cela se peut-il, signor Brown ? Votre République n’est pas mondialement connue pour son désintéressement.
– Ils paient un impôt, signore. Mais pas à la République.
– À qui alors ? demanda James, curieux malgré lui.
La question s’imposait, mais elle était visiblement mal­
venue : Brown secoua violemment la tête, brandit ses papiers
comme pour exciper d’une tâche urgente et s’en fut.
Harry le regarda s’éloigner, fort intrigué par ce qu’il venait
d’entendre. James donna du poing contre le pavois, puis sortit son livre et se mit à le feuilleter page après page en levant
de temps en temps les yeux, comme pour retrouver ce qu’il
venait de lire à propos de tel ou tel point remarquable du paysage qui s’offrait à lui. Harry braqua sa lunette sur la corvette
française. Une haute silhouette anguleuse, toute de noir vêtue,
le torse barré d’une écharpe tricolore, sortit de l’ombrage de
la banne. L’homme semblait regarder droit vers l’objectif,
comme s’il entendait graver son image dans l’esprit de celui
qui l’observait. Les lèvres étaient minces et blêmes, le teint
gris, les yeux mi-clos. Le visage était moins dépourvu de vie
que d’âme. Fugitivement, Harry revit en pensée le capitaine
Howlett se balançant au bout d’une corde, et il se demanda
si ce personnage n’avait pas été l’instigateur du meurtre.
Il était bien résolu à obtenir de Hood ses exemptions,
mais il ne savait à vrai dire comment il allait s’y prendre.
75
Les ­questions ne manquaient pas, mais qui donc détenait
les réponses ? Plus on y regardait de près, plus Gênes et ses
différents pouvoirs paraissaient d’une complexité byzantine.
Et puis à quoi bon poser des questions si l’on n’était pas
certain de la sincérité des réponses ? Rares ici ceux qui faisaient ouvertement état de leurs allégeances, car s’en ouvrir
à la légère pouvait leur valoir de se faire trancher la gorge.
Le secret prévalait et nul n’était disposé à révéler grandchose, que ce fût à propos de ses affaires ou de ses sympathies politiques.
Il ne savait même pas si l’amiral avait une juste vision
des choses. Et si quelqu’un de la prééminence de Hood ne
pouvait obtenir une réponse sincère des gens du cru, quelle
chance Harry Ludlow avait-il d’y parvenir ? Il regarda son
frère et se prit à sourire. James n’en avait pas reparlé depuis
leur conversation avec Hood. Il n’avait pas tort, bien sûr,
lorsqu’il disait que cela n’était pas leurs oignons. Mais Harry
était d’un naturel curieux. Qui plus est, il entendait décrocher ses exemptions. James savait que cela constituait une
dangereuse combinaison et son silence sur le sujet visait à
la désamorcer.
Harry orienta sa longue-vue vers la partie septentrionale
du port. Impossible de distinguer les navires anglais de ceux
qui étaient commandés par des Italiens, car aucun n’arborait
de pavillon. Les paroles de l’agent avitailleur lui flottaient
dans la tête : les corsaires ne débarquaient rien à Gênes, ni
prises ni cargaisons. Puis un large sourire lui vint. James, qui
avait rangé son livre en notant ce que son frère était en train
­d’observer, l’interrogea du regard. Il leur fallait ­s’assurer
­l’appui de quelque puissant individu. Un personnage suffisamment influent pour qu’ils pussent se soustraire aux impôts
et taxes locaux. Si quelqu’un savait ce qui se passait dans
cette partie du monde, ce devait être les corsaires. Leur survie en dépendait.
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– Tu as vu quelque chose qui te fait plaisir ? s’enquit
James.
Harry se demanda s’il allait lui confier ses réflexions. Il
décida de n’en rien faire. D’une part, il s’agissait d’idées à
peine ébauchées. D’autre part, James ne ferait que s’employer
à le dissuader.
– Tu me connais, petit frère. Le spectacle des bateaux m’a
toujours ravi.
Ils se trouvaient toujours au même endroit un demi-sablier
plus tard lorsque Barnes reparut en compagnie de l’amiral
génois. La visite rituelle du pont du navire allait maintenant
avoir lieu. Comme les deux frères étaient les seuls civils présents sur le tillac, et visiblement des personnes de condition
à en juger par leur mise, Barnes ne put éviter de faire les
présentations, dont il s’acquitta dans un français fortement
accentué.
– Amiral Stefano Doria, permettez-moi de vous présenter
Harold et James Ludlow.
Doria s’inclina légèrement sans les quitter de ses yeux
marron foncé.
– Soyez les bienvenus en la République ligurienne, messieurs. Il s’agit d’une première visite ?
– Oui, mais mon frère était déjà venu en Italie.
– Par voie de terre, précisa James.
– Puis-je vous demander si vous êtes ici pour votre agrément ou pour vos affaires ?
– Il s’agit avant tout d’un voyage d’agrément. Mais il
n’est pas exclu que nous fassions quelques affaires, répondit Harry.
Il aurait préféré biaiser, mais la présence de Barnes rendait
toute autre réponse impossible.
– Vous portez un nom fameux, amiral Doria, s’empressa-t-il
d’ajouter afin de changer de sujet car il avait vu que Barnes
s’apprêtait à intervenir.
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Contingence ou malveillance délibérée, ce dernier mit
quand même son grain de sel :
– Ce sont les deux hommes dont je vous parlais, amiral.
Ils projettent d’acheter un navire et d’aller sans doute grossir
ce nid de corsaires qui dépare votre si joli port.
Si Barnes comptait voir sa désapprobation se réfléchir
sur les traits du Génois, il fut déçu. Doria sourit, montrant
des dents blanches qui tranchaient vivement sur son visage
basané.
– En ce cas, messieurs, j’espère pouvoir vous être utile.
N’hésitez pas à vous tourner vers moi si vous avez besoin
de conseils.
– C’est très aimable à vous, monsieur.
– Nous vivons du commerce, signor Ludlow. C’est la raison pour laquelle le meilleur accueil vous sera fait. Vous me
trouverez au siège de la douane.
Il montrait le fort, d’où était partie sa chaloupe.
– Je vous remercie, dit Harry.
Doria hocha la tête et s’éloigna flanqué de Barnes.
– Ce type a le don de prescience, commenta James.
– Pas si sûr. Je pense qu’il se sera renseigné sur nous auprès
de Santorino Brown quand il est monté à bord. Et puis va
savoir ce que Barnes a pu lui raconter.
Tout en débordant, ils virent par les sabords grands ouverts
de la frégate que la sarabande était un peu retombée. Dans
l’entrepont bien éclairé, les matelots continuaient de se livrer
à leurs débauches, mais de façon plus modérée car il y avait
beau temps que la plupart d’entre eux avaient dépensé leur
pécule ou perdu la capacité de se tenir debout.
La chaloupe de Doria, ses feux allumés, filait devant en
direction du fort. Tout alentour, des canots chargés de ­femmes
hilares allaient tant bien que mal dans un concert de criaille78
ries et de rires moqueurs inspirés, supposait Harry, par le
manque d’allant des nageurs pris de boisson. On entendait
également sur les eaux tranquilles des tintements de pièces,
fruits du travail de la journée.
Leur propre canot, mû par deux Génois noirauds et taciturnes, eut tôt fait de distancer les embarcations des filles
de joie et le cercle lumineux créé par leurs lanternes. Plutôt que vers les quais animés et bien éclairés situés dans la
partie nord du port, ils paraissaient se diriger vers une zone
sombre, entre le fort et le chantier, là où se regroupaient les
bateaux de pêche. Harry s’adressa à l’un d’entre eux, lui montrant l’endroit où il désirait se rendre. L’homme commença
par incliner la tête comme s’il était sourd. Harry répéta son
injonction, sur quoi l’autre haussa les épaules sans cesser de
souquer sur ses avirons. Harry essaya en français, appuyant
son propos de gestes énergiques, mais sans plus de résultat.
James y alla de quelques mots d’italien, sans doute mis à
mal, mais en nombre suffisant pour, espérait-il, convaincre
le bonhomme de sa maîtrise de la langue. Il récolta pour sa
peine un torrent ininterrompu à base de dialecte local, qui
paraissait n’être ni du français ni véritablement de l’italien,
ponctué de maints mouvements d’épaules.
Le temps que durèrent ces échanges, ils se faufilèrent
entre les tartanes qui dansaient sur leur mouillage, et, protestant toujours, furent débarqués au bas d’un quai où il
faisait noir comme brai. Pender s’était muni, pour procéder au chargement, d’une lanterne qu’il avait eu la bonne
idée de conserver. Il éclaira les marches et les deux passeurs
déchargèrent l’unique coffre de mer que les Ludlow avaient
choisi ­d’emporter. Harry les avait déjà payés et, sitôt qu’il
eut sauté à terre, ils s’éloignèrent à grands coups d’avirons
en quête d’autres clients.
– Suivez-moi, dit Harry en prenant la lampe des mains
de Pender.
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Il partit sur le quai enténébré vers les lumières du centre du
port. Ils n’entendaient que le bruit de leurs pas sur les pavés
et seul le hasard fit que Harry avait le regard orienté dans
la bonne direction quand le premier de leurs assaillants fit
irruption dans le halo de la lanterne qu’il tenait haut levée.