L`imaginaire vert, véhicule de l` interculturel
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L`imaginaire vert, véhicule de l` interculturel
L’IMAGINAIRE VERT , VÉHICULE DE L’ INTERCULTUREL Maria TRONEA Association Roumaine des Professeurs de Français Abstract The paper explores the theory that a green ‘aura’ is the characteristic feature of great writers’ idiolect and illustrates it with examples taken from the works of Mihai Eminescu, Federico García Lorca and Salvatore Quasimodo, a triad that has in common their love of nature and modernity of style. With Mihai Eminescu, Romania’s greatest poet, one can identify the cult of the forest seen in its Orphic dimension and in close relation with ‘dor’, a particular Romanian form of longing. An exquisite place for love, the forest may spontaneously change into a fortress. Eminescu’s emblematic tree is the lime-tree, whose symbolic values embrace both Eros and Thanatos. Federico García Lorca also writes poetry that relates to death. But nature is also present: the dead poplar, cypres looking like skulls, an orchard of dying orange-trees, olive-trees that succumb under cries. His metaphors suggest strange images, such as the forest of clocks where one can hear the ticktack of leaves. The Italian poet Salvatore Quasimodo is one of the greatest representatives of hermeticism. His poetic voice is perforce highly modern. In his poems, which reveal the deception the world plays on humans, the trees’ foliage is bitter, willows remind of Christ’s sacrifice and the sunflower is associated with sunset. His favourite tropes, just as with Eminescu and Lorca, are the metaphor and the hypallage. Resumen El aura del « verde » caracteriza el lenguaje de los escritores mayores, lo que se verifica en este artículo con ejemplos extraídos de la obra de Mihai Eminescu, Federico García Lorca y Salvatore Quasimodo, un trio que comparte la inclinación por la naturaleza y el modernismo estilístico. En el poeta nacional de los Rumanos, Eminescu, se nota primero el culto por la selva, que aparece bajo el signo del orfismo y del « dor », sentimiento específico de este pueblo que expresa una forma de nostalgía particular. Siendo el marco favorito del amor, el monte viene también encarado como fortaleza, en caso de peligro. El arbol emblemático de Eminescu es el tilo, cuya simbólica engloba tanto el eros como el tánatos. Bajo el aura del tánatos se ubica igualmente la obra del poeta espanol Federico García Lorca. Lo vegetal lo pone de relieve : el chopo muerto, lo cipreses semejantes a calaveras, el naranjal moribundo, los olivos que se doblan bajo los gritos. De la metáfora prolongada, fruto de una imaginación abundante, brotan imágenes insólitas, como el bosque de los relojes en el que suena el tictac de las hojas. La modernidad estilística la encontramos otra vez en el poeta italiano Salvatore Quasimodo quien representa la corriente de hermetismo. En sus versos, característicos de una visión decepcionada del mundo, la hojarasca de los àrboles es amarga, los sauces evocan el sacrificio de Cristo, el girasol se emparenta con el sol poniente. Tanto como en Eminescu y Garcia Lorca, las figuras retóricas privilegiadas son la metáfora y el hipálage. 1 1. L’imaginaire vert au miroir des poètes « L’imaginaire vert » , en raccourci, que nous proposons, est focalisé sur l’œuvre de quelques écrivains représentatifs de la littérature universelle, qui ont privilégié le végétal dans leur écriture, pour illustrer par ce thème d’élection la constitution d’un imaginaire collectif de l’humanité, corollaire de l’imaginaire des cultures nationales. La poétique du «vert », perçue d’une manière prismatique, relève de l’identité propre au langage poétique de chaque écrivain choisi, tout en rendant compte de la circulation des mythes, des « signes » et de la perception du monde par images. Chaque poétique est une création qui naît au cœur d’une langue, illustrant sa richesse et son spécifique. 2. La symbolique du « «vert » chez Eminescu Pour la culture roumaine, nous nous arrêtons tout d’abord sur l’œuvre d’Eminescu (1850-1889), le poète national, qui marque la naissance de l’autonomie du langage poétique en tant que variante du roumain historique. Poète romantique et moderne à la fois, doué d’une culture singulière, Eminescu a eu comme principale source d’inspiration le folklore roumain, marqué par l’omniprésence du végétal, de «la feuille verte » , métonymie représentative. Elle apparaît surtout dans les doïnas, chants lyriques spécifiques au peuple roumain, qui expriment fréquemment la nostalgie du grand bois : « Mult mi-e dor și mult mi-e sete / Să văd frunza-n codrul verde» («Comme j’ai dor et comme j’ai soif / De voir la feuille verte du bois»)1. 2.1. La forêt et la hantise du temps La philosophie du “dor”, mot intraduisible en d’autres langues (on peut mentionner pourtant des correspondants imparfaits tels que «nostalgie » en français, «nostalgia » en italien, «soledad » en espagnol, «saudade» en portugais, «Sehnsucht » en allemand), est le Weltanschauung latent de l’œuvre éminescienne2. Éloigné par la vie de son village natal, le poète exprime la nostalgie de sa jeunesse, qui se confond avec l’espace-matrice, symbolisé par la forêt, comme dans le poème O, rămâi ( Oh, demeure ) : «Astăzi chiar de m-aș întoarce/ A-nțelege n-o mai pot.../ Unde ești copilărie,/ Cu pădurea ta cu tot?» ( «À présent, si j’y retourne,/ C’est en vain, le cœur est sec…/ Où es-tu, âge de l’enfance,/ Toi et ta forêt avec? »). Si dans le poème Ce te legeni… (Bois, tes arbres se balancent… ), le bois embrasse la condition passagère des hommes, dans Revedere (Revoir ), la pérennité de la nature, représentée par le bois éternel, est mise en antithèse avec le bref temps destiné à l’humain :«- Ce mi-i vremea, când de veacuri/ Stele-mi scânteie pe lacuri, / Că de-i vremea rea sau bună. / Vântu-mi bate, frunza-mi sună ; / Și de-i vremea bună, rea, / Mie-mi curge Dunărea, / Numai omu-i schimbător, / Pe pământ rătăcitor, / Iar noi locului ne ținem, / Cum am fost, așa rămânem…» («-Qu’est-ce, le temps ? depuis des 1 Anthologie de la poésie populaire roumaine. Traduction par Annie Bentoiu et Andreea Dobrescu Warodin, Éditions Minerva,București, 1979, p. 213. 2 Cf. George Munteanu, Ce este «eminescianismul», in Eminescu după Eminescu, Éditions Junimea,Iași, 1978, p. 44. 2 ères, / Les étoiles sont mes lumières, / Qu’il fasse beau, qu’il fasse mauvais, / Le vent fait mes feuilles vibrer ; / Et qu’il fasse mauvais, ou beau, / Le Danube pousse ses eaux. / Seul, c’est l’homme qui est changeant , / Sur la terre toujours errant…»3). 2.2. La forêt, topos magique Amoureux du grand bois, Eminescu le projette dans le mythe, comme dans Povestea codrului (Le Conte du Bois) : «Împărat slăvit e codrul, / Neamuri mii îi cresc sub poale, / Toate înflorind din mila / Codrului, Măriei-Sale» («Glorieux empereur, le bois, / À ses pieds, des peuples naissent, / Tous fleurissent par la grâce / Généreuse, de son Altesse»). Locus amœnus, la forêt invite à l’amour, que le poète et sa bien-aimée envisagent en tant que jeu : « Hai și noi la craiul, dragă, / Și să fim din nou copii, / Ca norocul și iubirea / Să ne pară jucării» («Chère, allons-nous-en, nous-mêmes, / pour redevenir enfants, / Et l’amour, comme la chance, / Être un jeu, qu’ils fassent semblant.»). La forêt enchantée est aussi le décor féerique des noces chez Eminesco, comme dans le poème d’inspiration populaire Călin-file din poveste (Caline‒pages d’un conte), où les ères du temps sont figurées métaphoriquement par „le bois d’airain” et „la forêt d’argent.”4 2.3. La forêt-cité Chez Eminescu, le mythe romantique de la forêt interfère avec l’ancien mythe roumain du grand bois bénéfique à l’homme, rempart contre les ennemis des êtres qu’il protège, comme dans Scrisoarea III (Troisième lettre), où le Seigneur du lieu envahi en parle à Bajazet, le sultan altier: « Eu? Îmi apăr sărăcia și nevoile și neamul.../ Și deaceea tot ce mișcă-n țara asta, râul, ramul, / Mi-e prieten numai mie, iară ție dușman este, / Dușmănit vei fi de toate, făr-a prinde chiar de veste.» («Moi? Je dois défendre la pauvreté des miens, / Et tout ce qui vit chez nous, les eaux, les bois anciens / Seront de mes amis, pour toi, des ennemis.»). Dans le poème Mușatin și codrul (Mouschatine et le grand bois), le mythe du bois est corélé avec un autre mythe populaire roumain, celui de Dokia. Un autre personnage qui y apparaît est Décébal, le Seigneur des Daces, ancêtres des Roumains. Au son de son cor, la vieille cité dace, cachée par sortilèges au coeur du grand bois, va renaître. 2.4. L’orphisme de la forêt L’orphisme, trait définitoire de la nature chez Eminesco, anime la forêt magique dont le chant est perçu des élus comme Mouschatine, du poème homonyme : «Ades când frunzele sună pe cracă, / Șoptind ca zgomotul duios de guri / Ce se sărută-n umbră și se-mpacă.» («Lorsque les feuilles murmurent en s’apaisant,/ Comme des bouches qui font un tendre bruit, / Car elles s’ embrassent dans l’ombrage, souvent.»). Le poète lui-même a écouté, dans son enfance, la voix de la forêt enchantée, comme il le raconte dans Fiind băiet, păduri cutreieram (Encore enfant, j’errais dans les bois): «Un freamăt lin trecea din ram în ram / Și un miros venea adormitor.» («D’ une branche à l’autre, murmurait une voix, / Et un parfum venait en m’endormant. »). 3 Les citations sont prises de Mihai Eminescu, Poezii / Poésies, version française d’Elisabeta Isanos, Éditions Libra, București, 1994. 4 Cf. Zoe Dumitrescu-Bușulenga, Eminescu, Éditions Eminescu, București, 1989. p.203. 3 La forêt du poème Călin (Caline) chante elle aussi: «De treci codrii de aramă, de departe vezi albind / Ș-auzi mândra glăsuire a pădurii de argint. / Acolo, lângă izvoară, iarba pare de omăt, / Flori albastre tremur ude în văzduhul tămâiet; / Pare că și trunchii vecinici poartă suflete sub coajă, / Ce suspină printre ramuri cu a glasului lor vrajă. » («Si le bois d’ airain tu le traverses, t’attend / La blanche harmonie de la forêt d’argent. / Là-bas, auprès des sources, l’herbe semble de la neige, / D’humides fleurs bleues embaument le sortilège / Qui donne aux vieux arbres des âmes soupirantes, / Dont les voix aux charmes, les branches les enchantent. »). 2.5. Le végétal thanatique L’arbre d’élection chez Eminescu est, sans doute, le tilleul. Sa symbolique est liée à la fois à l’éros et au thanatos. Le tilleul est aussi envisagé en tant que métonyme végétal de la bien-aimée, comme dans le quatrain Și dacă de cu ziuă...(Et s’il m’arrive que dès l’aurore...): «Și dacă de cu ziuă se-ntâmplă să te văz/ Desigur că la noapte un tei o să visez, / Iar dacă peste ziuă eu întâlnesc un tei / În somnu-mi toată noaptea te uiți în ochii mei.»(Et s’il m’arrive que dès l’aurore je t’aperçois,/C’est un tilleul, la nuit, qu’en rêve je vois,/Le jour, si un tilleul je trouve en ces lieux,/C’est toi, toute la nuit, qui me regardes aux yeux.). Les amoureux trouvent toujours abri sous le tilleul, mais son abondance florale suggère un tombeau odorant, comme dans Povestea codrului (Le Conte du Bois): «Amândoi vom merge-n lume / Rătăciți și singurei, / Ne-om culca lângă izvorul / Ce răsare sub un tei; // Adormi-vom, troieni-va / Teiul floarea-i peste noi... ». («À travers le monde, allons / Tous les deux, perdus et seuls, /Nous coucherons près de la source / Qui jaillit sous le tilleul; //Dormirons, s’amassera / Sur nous deux, la fleur flétrie... ») On retrouve la même image du tilleul-tombeau dans le poème Dorința (Désir): «Adormind de armonia / Codrului bătut de gânduri,/ Flori de tei deasupra noastră / Or să cadă rânduri-rânduri. » («Vent qui rend le bois pensif, / L’endormeuse harmonie, / Du tilleul, à nous couvrir, / Tomberons, les fleurs, en pluie.»). Dans le poème Sarmis, la symbolique thanatique est renforcée par le jumelage du tilleul avec le cyprès: «Se clatin visătorii copaci de chiparos / Cu ramurile negre uitându-se în jos, / Iar tei cu umbra lată și flori până-n pământ / Spre marea-ntunecată se scutură de vânt.» («Se balançant, les noirs et les rêveurs cyprès / Abaissent les regards des branches vers le pré, / Et de ces larges tilleuls qui sont de fleurs couverts, / Le vent secoue les feuilles vers l’ombre de la mer.»). Dans son testament lyrique, Mai am un singur dor (Me reste un seul désir), Eminescu imagine son futur tombeau près de la mer, sous un tilleul: «Mai am un singur dor: / În liniștea serii / Să mă lăsați să mor / La marginea mării(...) // Pătrunză talanga / Al serii rece vânt, / Deasupră-mi teiul sfânt / Să-și scuture creanga. » («Me reste un seul désir: / Quand le soir va se taire, / Laissez-moi mourir / En marge de la mer (...) // Les cloches du troupeau, / Le vent, le percent, / Sur moi, qu’il berce, / Le tilleul, son rameau. »). 3.García Lorca et la fascination du „vert” Représentant de la poésie moderne espagnole, García Lorca (1898-1936) clame dans ses vers l’amour du „vert”, comme dans Romance sonambulo (Romance 4 somnambule): «Verde que te quiero verde. / Verde viento.Verde ramas.»5 («Vert, comme je t’aime vert, / Vent vert et rameaux verts.)»6 La métaphore chromatique filée, qui envahit le texte, se circonscrit à l’abstraction et à l’étrangeté, traits définitoires de l’écriture de ce poète. L’éloge de l’arbre, perçu en contiguïté avec le ciel et en tant que sujet de l’orphisme, relève d’une émouvante fraternité avec le végétal, placée sous le signe de Thanatos:«¡ Arboles!/¿ Habéis sido flechas/ caídas del azul?/¿ Qué terribles guerreros os lanzaron?/ ¿ Han sido las estrellas? // Vuestras músicas vienen del alma de los pájaros,/ de los ojos de Dios,/ de la pasión perfecta./ :«¡ Arboles !/ ¿ Conocerán vuestras raíces toscas mi corazón en tierra?» («Arbres! / Avez-vous été des flèches / tombées de l’azur?/ Quels terribles guerriers vous ont-ils lancées?/ Les étoiles, par hasard? // Votre musique vient de l’âme des oiseaux, / des yeux de Dieu, / de la parfaite passion. / Arbres! / Vos dures racines connaîtront-elles/ Mon coeur sous la terre?»). L’étroite liaison entre l’humain et le végétal est visible aussi dans l’élégie Chopo muerto (Peuplier mort), dédiée à un vieux peuplier abattu par la tristesse: «¡Chopo viejo! Has caído / en el espejo / del remanso dormido,/ abatiendo tu frente / ante el Poniente. / No fué el vendaval ronco / el que rompió tu tronco, / ni fué el hachazo grave/ del leñador, que sabe/ has de volver/ a nacer. // Fue tu espíritu fuerte / el que llamó a la muerte, / al hallarse sin nidos, olvidado / de los chopos infantes del prado.» («Vieux peuplier! / Affalé / dans le miroir / de l’étang endormi, / ton front s’est incliné / devant le couchant. / Ce ne fut pas le vent sauvage / qui ton tronc a abattu, / ce ne fut pas la lourde hache / du bûcheron qui savait / que tu renaîtrais en jeunes pousses. // Ce fut ton fort esprit / celui qui la mort a appelée / en se voyant dépourvu de nids, oublié / par les jeunes peupliers du bord de l’eau.»). La hantise de la mort, qui règne sur l’œuvre de García Lorca, se retrouve même dans Cancion primaveral (Chanson printanière), où se profilent les cyprès thanatiques, sertis dans d’étranges métaphores: «En el monte solitario, / un cementerio de aldea / parece un campo sembrado / con granos de calaveras. /Y han florecidos cipreses / como gigantes cabezas / que con órbitas vacías / y verdosas cabelleras / pensativos y dolientes / el horizonte contemplan.» («Sur la montagne solitaire / le cimetière du hameau / semble un champ ensemencé de crânes. / Et les cyprès ont fleuri pareils à des têtes de morts / qui, avec leurs yeux vides et leurs verts cheveux, / pensives et attristées, contemplent l’univers.»). La métaphore végétale soumise à la fantaisie dictatoriale, spécifique à la technique d’insertion7, est illustrée aussi par le poème Bosque del relojos (La forêt des horloges) où la forêt-horloge devient un énorme espace sonore dans lequel résonne le tic-tac des feuilles. Le végétal spécifique à l’Espagne est souvent évoqué dans les vers de García Lorca, mais il est marqué par l’aura thanatique de l’imaginaire de ce poète, comme dans Limonar (Le Verger de citronniers): «Limonar. /Naranjal desfallecido, / naranjal mori5 Les citations sont prises de Federico –García Lorca, Poemas /Poeme, Editura pentru Literatură, București, 1968. 6 La version française des vers cités appartient à l’auteur de l’article. 7 Cf. Hugo Friedrich, Die Struktur der moderne Lyrik, Rowohlt, Taschen Verlag Gmbh, Reinbek bei Hamburg, 1956. 5 bundo, / naranjal sin sangre.» («Verger de citronniers, / Verger d’orangers épuisés, / verger d’orangers moribonds, / verger d’orangers exsangues.»). Les oliviers ne maquent pas du paysage, mais eux aussi, ils offrent l’image du désespoir, comme dans Poema de la siguiriya gitana: «Los olivos / están cargados / de gritos. / Una bandada / de pájaros cautivos ,/ que mueven / sus larguísimas / colas en lo sombrío.» («Les oliviers ploient sous leurs cris. / Une volée d’oiseaux captifs / qui meuvent leur queue dans le noir.»). La même image funéraire se retrouve dans De profundis: «Córdoba, olivos verdes / donde poner cien cruces, /que los recuerden. / Los cien enamorados / duermen para siempre.» («Cordoue, les verts oliviers dont on fera une centaine de croix, nous en souviendrons. / Une centaine d’amoureux y dorment pour l’éternité.»). Élégiaque est aussi la Canción del naranjo seco (La chanson de l’oranger qui ne donne plus de fruits): «Leñador, / Córtame la sombra. / Líbrame del suplicio / de verme sin toronjas.» («Bûcheron, / Coupe mon ombre. / Des affres de me voir sans fruits, libère-moi.»). Chumbera (Cactus), image de l’aridité du sol, renvoie vers le mythe: «Laoconte salvaje. /(...)/ Dafne y Atis, / saben de tu dolor. / Inexplicable.» («Laocoon sauvage./ (...)/ Daphné et Athis / savent ta douleur . Inexplicable.»). Les lauriers roses sont circonscrits eux aussi à la symbolique thanatique, comme dans le poème Remansillo (De petits étangs): «Me miré en tus ojos / pensando en tu alma. / Adelfa blanca. // Me miré en tus ojos. / pensando en tu boca, / Adelfa roja. // Me miré en tus ojos /¡ Pero estabas muerta! /Adelfa negra.» («C’est dans tes yeux que je me suis miré / en pensant à ton âme. / Laurier blanc. // C’est dans tes yeux que je me suis miré / en pensant à ta bouche. / Laurier rouge. // C’est dans tes yeux que je me suis miré. / Mais tu étais morte! / Laurier noir!»). La poétique „verte” de García Lorca renferme le portrait végétal d’un pays où l’aridité et la fertilité de la terre se côtoient, tout en offrant le tableau d’un imaginaire hanté par le spectre de la mort, le tout transfiguré par l’étrange beauté de l’écriture circonscrite à une modernité éblouissante. 4. Quasimodo–la nature en vision hermétique Représentant de l’hermétisme, le poète italien Salvatore Quasimodo (19011968), lauréat du Prix Nobel en 1959, fait partie, tout comme García Lorca, du groupe des modernes fascinés par la fantaisie sans limites, qui recomposent le monde à leur gré, nous en offrant une image insolite, étrange. La nature déromantisée y apparaît sous le signe du fragmentaire, de l’émotion censurée par l’intellect. Le végétal autochtone est mentionné par flashs du type :«Ride, la gaza, nera sugli aranci.» 8 («Le geai noir rit parmi les orangers.»9). À la chromatique se rallient les effleuves, comme dans le poème Già la pioggia è con noi (La pluie est déjà avec nous) : «il fieno odora oltre i recinti degli orti» ( «le foin répand son parfum au dessus de la haie des vergers»). La même perception olfactique se retrouve dans Isola (L’Île) : «…oscuri profumi / perde la sera d’aranci, / o d’oleandri.») («…de vagues parfums déchirent la serre de lauriers roses.»). 8 Les citations sont prises de Salvatore Quasimodo, Poesie / Poezii, Editura pentru Literatură, Bucureşti, 1968. 9 La version française des vers appartient à l’auteur de l’article. 6 L’humain et le végétal se confondent souvent, comme dans le poème Albero (Arbre) : «Non solo d’ombra vivo, / ché terra e sole e dolce dono d’ acqua / t’ha fatto nuova ogni fronda, / mentr’io mi piego e secco / e sul mio viso tocco la tua scorza.» («Tu ne te nourris pas seulement d’ombre, mais terre / et soleil tu es, un doux présent de l’eau / renouvelle tes feuilles, / tandis que, silencieux, je me penche et je tâte ta sèche écorce sur mon visage.»). Le même processus de translation métonymique se retrouve dans le poème Rifugio d’uccelli notturni, où un pin tortueux («un pino distorto») s’identifie avec le vol d’oiseaux qu’il abrite : «Rifugio d’uccelli notturni, / nell’ora piú alta risuona / d’un battere d’ali veloce.» («Refuge d’oiseaux nocturnes, / il tressaillit à des heures hautes, d’un coup d’ailes.»). Le saule, symbole végétal thanatique, apparaît dans le poème Alle fronde dei salici (Pendues aux rameaux des saules), évoquant le sacrifice christique :«Alle fronde dei salici, per voto, / anche le nostre cetre erano appese, / oscillavano lievi al triste vento.» («Par serment, pendues aux rameaux des saules, / nos cithares se balançaient doucement / dans le triste vent du soir.»). Dans Lamento per il sud, la nostalgie de Sicile esquisse le profil d’un pays où le caroubier a sa place : «Ho dimenticato il mare, la grave / conchiglia soffiata dai pastori siciliani, / le cantilene dei carri lungo le strade / dove il carrubo trema nel fumo delle / stoppie.» («J’ai oublié la mer, le grave coquillage / où l’on entend le chant des bergers de Sicile, / le chant éteint des chars bercés sur les routes, / où le caroubier frémit dans la buée des chaumes.»). Le dynamisme du poème Quasi un madrigale entraîne aussi le végétal : «Il girasole piega a occidente / e già precipita il giorno nel suo / occhio in rovina.» («Le tournesol se penche vers le couchant / et le jour se précipite dans son œil éteint.») La contiguïté ciel / terre fait naître des images insolites : «(…) Ancora, / e da anni, cara, ci ferma il mutarsi / degli alberi stretti dentro la cerchia / dei Navigli (…)» («Et à présent / comme jadis, ma chère, les arbres réunis nous renferment dans leur cercle / de navires.»). L’hypallage, l’épithète déviante, instaure l’irréel, prêtant à la lune le vert du végétal, comme dans le poème Che lunga notte : «Che lunga notte e luna rosa e verde / al tuo grido tra zagare, se batti / ad una porta come un re di Dio / pungente di rugiade : „Apri amore, apri !”» («Quelle longue nuit –voilà la lune verte qui apparaît / à ton cri parmi les suaves fleurs / d’oranger, quand couvert de rosée tu frappes / à une porte : „Ouvre, mon amour, ouvre !”»). Évoquant «le vrai vert de l’Italie», l’univers de Quasimodo charme par l’insolite des images, nous familiarisant avec l’idiolecte d’un phare de la modernité. 7 Conclusions L’imaginaire vert de chaque écrivain, inspiré par l’espace d’origine, reflète son Weltanschauung et retrace une poétique. En mettant en évidence la perception du végétal chez trois grands poètes de la littérature universelle, l’un appartenant à la Roumanie (Mihai Eminescu), l’autre à l’Espagne (Federico García Lorca) et le troisième à l’Italie (Salvatore Quasimodo), nous avons essayé d’ouvrir une porte vers la connaissance de leurs œuvres, qui ont en commun la hantise de la mort, qui se retrouve aussi, par reflet métonymique, dans la peinture du « vert ». L’approche plurilingue, la traduction de ces écrivains couronnés par l’aura de la modernité facilite le décloisonnement culturel et rend compte des idiolectes différents, mais aussi de la circulation des motifs poétiques, des symboles ou des mythes, tel que celui de la forêt ou de l’arbre. Bibliographie BENTOIU, Annie, DOBRESCU WARODIN, Andreea (1979). Anthologie de la poésie populaire roumaine. Bucureşti: Minerva. FRIEDRICH, Hugo (1956). Die Struktur der modernen Lyrik. Hamburg: Rowohlt Taschenbuch Verlag GambH. MUNTEANU, George (1978). Ce este «eminescianismul», in Eminescu după Eminescu. Iaşi: Junimea. Corpus EMINESCU, Mihai (1994). Poezii / Poésies. Version française d’Elisabeta Isanos. Bucureşti: Libra. GARCĺA LORCA, Federico (1968). Poemas / Poeme. Bucureşti : Editura pentru Literatură. QUASIMODO, Salvatore (1968). Poesie / Poezii. Bucureşti : Editura pentru Literatură. 8