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LES LIVRES ET LES IDÉES What is Globalization ? Runaway World Par Ulrich Beck Par Anthony Giddens Globalization and Its Discontents Par Saskia Sassen La mondialisation : un fait social total ELIE COHEN* Trois sociologues importants par leurs travaux (et pas simplement par leur aura médiatique) nous disent qu’il est urgent désormais de réfléchir aux dimensions non économiques de la mondialisation, car c’est bel et bien une « deuxième modernité » qui est en train de se mettre en place . 1 A observer la multiplicité et la diversité des publications sur la mondialisation, le caractère universel du phénomène et l’intensité des controverses académiques aussi bien que profanes, il n’est guère d’hésitation possible : la mondialisation est en passe de prendre la place du capitalisme dans le débat public comme dans les sciences sociales. Il y a une raison à cela : la théorie paraît rendre compte du vécu et fournir les bases d’une idéologie politique. De même que le prolétaire rivé à sa chaîne trouvait dans sa situation concrète de travail et de vie le reflet d’une domination plus globale et pouvait interpréter la politique, l’économie et la société avec une même grille, de même le citoyen-consommateur-producteur vit, à travers les dérèglements climatiques, les tornades spéculatives et les délocalisations industrielles qui affectent sa vie quotidienne, les effets d’un même mouvement de mondialisation. Longtemps, les économistes ont débattu de la réalité même de la mondialisation entendue comme * Directeur de recherche au CNRS, Elie Cohen vient de publier en mars 2001 L’Ordre économique mondial (Fayard). unification du marché mondial, obsolescence des Etats et apparition d’acteurs industriels globaux localisant librement leurs acti vités en fonction de purs critères d’optimum économique. Les sceptiques faisaient valoir que les flux d’échanges, de capitaux et d’hommes observés depuis 1989 n’étaient pas exceptionnels, le mouvement actuel d’ouverture ayant au moins un précédent, celui de la première mondialisation intervenue à la fin du siècle dernier 2. Mais cette approche a vite été submergée par celle des historiens qui, à la suite de Paul Kennedy, ont annoncé l’avènement d’un monde fini dans lequel les défis étaient moins militaires et idéologiques que démo graphiques, environnementaux, technologiques et financiers. Les politologues, à la suite de James Rosenau3, sont allés plus loin encore en mettant en cause l’ordre westphalien des Etats-nations au profit d’un système international où les firmes, les agences supranationales, les ONG, les organisa- 1 A propos de Anthony Giddens, Runaway World, Profile Books, Londres, 1999, 104 pages ; Ulrich Beck,What is Globalization ?, Polity Press, Cambridge, 2000, 180 pages ; Saskia Sassen, Globalization and its Discontents, The New Press, New York, 2000, 254 pages. 2 Le débat a plus opposé les « political economists » que les économistes, les plus en vue étant Kenichi Ohmae d’un côté, Hirst et Thompson de l’autre. 3 James Rosenau, Turbulence in World Politics, A Theory of Change and Continuity, Londres, Harvester Wheatsheaf, 1990. Sociétal N° 32 2e trimestre 2001 91 LES LIVRES ET LES IDÉES 4 Sur la précédente vague de mondialisation, voir la recension du livre de O’Rourke et Williamson, Globalization and History, par R. Guesnerie dans Sociétal, n° 30, 4e trimestre 2000, ndlr. 5 Featherstone, Lash et Robertson (dir.), Global Modernities, Londres, 1995. 6 Dans le même numéro 30, Sociétal a publié une interview d’Anthony Giddens par Béatrice Bazil (ndlr). 7 Nouvelles technologies de l’information et de la communication. Sociétal N° 32 2e trimestre 2001 92 tions internationales interagissent entre eux et avec les Etats. L’anthropologie culturelle s’empara à son tour de la mondialisation en développant une théorie du « glocal » : comment, en effet, rendre compte de lieux et d’imaginaires communs, de sociétés transfrontières, de cultures inventées et reterritorialisées sans penser toutes les combinaisons de l’universel et du contextuel5 ? Enfin vinrent les sociologues tels Giddens et Beck, pour qui la mondialisation est un fait social total, qui bouleverse l’économie, certes, mais aussi la démocratie, la tradition, le risque, et même la famille4. MONDIALISATION, MONDIALISME, MONDIALITÉ T rois ouvrages parus récemment présentent et discutent ces problématiques. Tenant pour acquise la mondialisation économique, leur perspective est plus large, en ce sens qu’ils entendent embrasser tous les phénomènes écologiques, politiques, technologiques et démographiques qui façonnent notre monde ; elle est en même temps plus profonde, en ce sens qu’ils proposent des grilles de lecture de la société mondiale. Dans Runaway World, série de conférences prononcées pour la BBC, Anthony Giddens, directeur de la London School of Economics6, entend montrer comment la mondialisation façonne nos vies, bouleverse nos traditions et même nos modèles familiaux. Dans What is globalization ?, recueil d’articles académiques publiés par Ulrich Beck dans différentes revues, le grand sociologue allemand entend fonder en théorie la « deuxième modernité », celle qui naît de la mondialisation économique, de la croissance du risque produit par l’activité humaine et de l’effondrement du modèle de l’Etat national, « contenant » d’une société nationale territorialisée. Enfin, dans Globalization and its Discontents, série d’articles publiés par Saskia Sassen, la sociologue de Chicago traite de la cité globale cosmopolite, objet d’un double mouvement migratoire de la part des personnels les plus qualifiés et les plus mobiles d’un côté, les plus démunis et les plus déracinés de l’autre. de la production et du travail, les mouvements universels de consommateurs qui apparaissent à l’occasion de boycotts relèvent de cette mondialité dans l’ordre économique. En relèvent aussi, dans l’ordre des représentations, les perceptions communes des effets de l’activité humaine sur la destruction de la nature, ou la circulation planétaire instantanée de l’information. La multiplication des « lieux-monde » comme les aéroports ou les métropoles urbaines, de même que les modes de vie transnationaux contribuent également à l’avènement d’une société mondiale réflexive, polycentrique et multidimensionnelle. Mais, comme le suggère Ulrich Beck, il n’est pas inutile de définir ce dont on parle. Qu’entend-on par « mondialisation », comment la distinguer des concepts voisins de « mondialisme » et de « mondialité » ? Par « mondialisme », il faut entendre l’idéologie du marché mondial et de sa domination sur les sphères politique, sociale et La mondialisation, enfin, est un culturelle. Le revers de cette idéoprocessus qui voit les Etatslogie, qui réduit l’Etat à un statut nations souverains minés dans d’entreprise et nourrit l’impéleurs prérogatives, ignorés et rialisme de l’économique, est le traversés par des acteurs multi protectionnisme : le protectionnationaux en réseau poursuivant nisme vert, qui voit l’Etat-nation des stratégies propres à partir comme un biotope d’identités spécipolitique menacé Pour Beck, la société fiques. Il s’agit d’un d’extinction et qu’il mondiale, sans Etat processus irréverconvient de proté sible, pour toute une ger ; le protection- ni gouvernement, série de raisons : éconisme rouge, qui laisse la voie libre à nomiques (l’intensifidénonce la destruc- l’expansion anarchique cation des flux comtion des emplois, les merciaux et délocalisations et du capitalisme financiers, la révo la mise en cause de mondial lution des NTIC 7), écologiques (la desl’Etat-providence, et truction de l’environnement croit trouver dans des solutions de plané taire), culturels (l’émission repli la préservation d’un modèle et la diffusion sans restriction de économique passé ; enfin le proflux d’images d’information et de tectionnisme noir ou conservafiction). Ce processus est lié aussi teur, qui entend protéger une sociéà l’émergence d’une conscience té, une identité et une culture mondiale (la demande universelle nationales sans accepter les régude droits de l’homme, l’existence lations économiques qui permetd’une grande pauvreté à l’échelle traient de maintenir le lien social. mondiale). Il tient, enfin, à des raisons politiques (naissance des Par « mondialité », il faut comautorités de régulation inter prendre que nous vivons depuis nationale ou régionale comme longtemps déjà dans une société l’OMC, le FMI ou la BCE). Pour mondiale, c’est-à-dire une société Beck, un constat s’impose : la soqui ne connaît plus les cloisonneciété mondiale est une société ments spatiaux, qui est multiple, sans Etat mondial et sans gouverdiverse et dépourvue de principe nement mondial, elle laisse donc d’unité ou de cohésion. Les formes la voie libre à l’expansion anartransnationales d’organisation LA MONDIALISATION : UN FAIT SOCIAL TOTAL chique du capitalisme mondial. Les Etats-nations se trouvent pris entre des opinions publiques qui les somment d’intervenir pour réguler, protéger et redistribuer, les forces de la mondialité qui les privent de ressources et d’emprise, et des acteurs transnationaux incapables de jeter les bases d’un gouvernement planétaire. LA DIALECTIQUE « LOCAL-GLOBAL » DE GIDDENS L fois dans l’histoire de l’humanité, le risque que nous avons à affronter est produit par l’activité humaine (manufactured risk), il est lié à l’innovation et non à des phénomènes naturels (external risk), c’est un risque qui frappe indifféremment les riches et les pauvres, où qu’ils résident sur la surface de la planète. C’est un risque, enfin, qui n’a de validité scientifique qu’au moment de sa réalisation, c’est-àdire quand il est trop tard, d’où l’invocation d’un principe de précaution, aussi indispensable que difficile à mettre en œuvre. a mondialisation, définie comme phénomène social total, doit donc conduire à tout repenLa société mondiale qui, a bien des ser, et Giddens esquisse ce travail égards, se fabrique dans les aérodans son ouvrage Runaway World. ports, dans les districts financiers Sa première thèse est que la mondes mégalopoles, dans les commudialisation est un processus dialecnautés virtuelles de l’Internet, est tique. Elle produit un double éviaussi une société qui entretient – dement politique de l’Etat : par le voire invente – des traditions pour haut – les marchés mondiaux, les retisser les liens communautaires. organisations interLe fondamentalisme nationales –, et par le religieux est l’enfant bas – les nouveaux Le paradoxe souligné de la mondialisation, espaces écono- par Giddens : c’est qu’il utilise et contre miques et culturels au moment où la laquelle il se dresse. transfrontières comNos vies sont le prome la Catalogne ou démocratie se diffuse duit d’un incessant Hong-Kong –, mais partout dans le monde va-et-vient entre les transferts de sou- que la désillusion autonomie d’action veraineté ont été et obligations intériovoulus et effectués à son égard s’accroît risées. L’évolution de par les Etats. En la famille illustre ce d’autres termes, si les NTIC ont mouvement. Giddens voit dans fourni le moteur de la mondialisal’institution du mariage de moins en tion, si la diffusion culturelle a accémoins un contrat économique, et de léré le processus, ce sont bien les plus en plus un engagement ritualisé Etats qui, par les politiques de défondé sur l’amour romantique, un réglementation, de libéralisation et effet de la diffusion des droits et des d’intégration régionale, ont amormodèles sociaux favorisant l’avècé le processus. La mondialisation nement d’une « démocratie des passe souvent pour une occidenémotions ». talisation, mais, ajoute Giddens, on assiste aussi, à bien des égards, à La dernière thèse de Giddens une colonisation culturelle à reporte sur le paradoxe démocrabours : latinisation de Los Angeles, tique : c’est au moment où la reconquête du Portugal par la démocratie se diffuse partout dans télévision brésilienne, dépendance le monde que la désillusion à grandissante à l’égard des informason égard s’accroît. La politique a ticiens indiens. perdu de sa centralité, les gens sont plus autonomes, moins déféCette société mondiale est une rents à l’égard du pouvoir, moins société du risque. Pour la première concernés dans leur vie quotidien- ne par les débats parlementaires. La politique est désinvestie par les jeunes car considérée comme impuissante face aux forces du marché, corrompue, exercée par des professionnels ne traitant pas des vrais enjeux écologiques, sexuels ou éthiques. « Démocratiser la démocratie » suppose à la fois de trouver des mécanismes de responsabilisation des grandes organisations internationales, et d’intégration dans le jeu politique intérieur des groupes de pression spécifiques (ce qu’on appelle les single issue groups). BECK ET LA FIN DE L’« ÉTAT-CONTENANT » L e programme d’Ulrich Beck n’est guère différent de celui de Giddens, mais il est plus ambitieux et plus contestataire. Autant Giddens reste optimiste quant à la capacité d’une société mondiale pluraliste d’accéder aux nouvelles « Lumières », autant Beck est sombre. Pour lui, l’alliance formée de fait par des firmes transnationales poursuivant le seul objectif de la maximisation du profit, des Etats impuissants et des groupes sociaux déstructurés ne peut produire qu’une planète écologiquement ravagée, économiquement destructrice d’emplois et socialement inégalitaire. On comprend alors qu’il en appelle à une nouvelle utopie. Surtout, et c’est l’intérêt majeur de son livre, il entend jeter les bases d’une sociologie de la mondialisation. Au point de départ, il y a ce que Beck nomme une « container theory of society », qui empiriquement a permis de rendre compte de la première modernité, celle qui faisait de l’Etat national territorial le « contenant » d’une société, d’une culture et d’une politique : pas de société sans Etat, pas d’Etat sans autorité sur un territoire borné : « L’espace intérieur de sociétés séparées de l’extérieur se divise en totalités diverses qu’on Sociétal N° 32 2e trimestre 2001 93 LES LIVRES ET LES IDÉES peut analyser d’une part comme des identités collectives (classes, groupes de statut, groupes religieux ou ethniques), et d’autre part comme les mondes autonomes de l’économie, du droit, de la famille (...) avec leurs codes et leurs logiques. L’homogénéité interne d’une société est un résultat de l’action publique. » Si l’Etat national territorial n’est plus l’unité pertinente d’analyse, par quoi le remplacer ? La théorie des deux mondes de Rosenau – celui des Etats-nations et celui des acteurs transnationaux – ne suffit pas. Certes, un ordre mondial régi par des acteurs transnationaux se fabrique sous nos yeux, mais il continue à dépendre pour partie du système des Etats-nations. Comment, alors, intégrer le risque global, produit de l’activité humaine ? Si les troubles écologiques créent des opportunités d’action, la théorie des deux mondes ne dit rien sur l’action elle-même. Les théories culturalistes ne sont pas non plus d’une grande aide, les rassurantes certitudes du « ou/ou » ont laissé la place aux relations circulaires du « et/et » : le monde présent est global et régional, unifié et fragmenté, centralisé et décentralisé. Une chose est sûre pourtant : « Une société mondiale sans Etat mondial signifie une société non organisée politiquement, et où donc les opportunités d’action et de pouvoir qui émergent sont confisquées par des acteurs transnationaux qui n’ont pas de légitimité démocratique » – ce que l’auteur appelle l’univers de la subpolitics. Sociétal N° 32 2e trimestre 2001 94 La « deuxième modernité » se caractérise donc par : 1 - L’émergence d’une société civile mondiale faite de communautés transnationales à base identitaire, technologique, économique, ou culturelle. De telles communautés peuvent se former autour de la religion (islam), de savoirs (les communautés d’experts), de styles de vie (pop, techno, écolo), d’orientations politiques (mouvements écologistes, consuméristes), de relations de parenté (fa milles). Ainsi, l’Afrique, dit Ulrich Beck, n’est pas un continent mais un concept qui embrasse des communautés imaginaires comme le festival de Notting Hill en Angleterre. De même, les immigrés d’origine mexicaine aux Etats-Unis forment des communautés qui peuvent se regrouper selon leurs villages d’origine. La société civile mondiale a ses réseaux (des médias, des décideurs économiques, des diasporas), elle a ses espaces (hôtels, aéroports), ses affects (le football, les soap operas, la princesse Diana). 2 - La coexistence du système des Etats et d’une arène où évoluent des acteurs transnationaux. Ces acteurs sont aussi bien des firmes comme Disney ou Monsanto que des organisations comme le FMI, des ONG comme Greenpeace, ou des multinationales spirituelles comme l’Eglise catholique. Comment établir un droit cosmopolite négocié entre Etats (statocentrisme) quand le pouvoir de ceux-ci s’érode et qu’on ne peut ni attendre l’avènement d’un Etat planétaire, ni s’en remettre à un droit sans Etats (modèle cosmopolite centré sur la relation ONG-citoyens ou modèle internationaliste centré sur la relation ONG-autorités de régulation internationales) ? 3 - L’absence d’un pouvoir planétaire et donc la multiplication non régulée de tensions entre acteurs se livrant à des « voies de fait », comme les boycotts écologiques ou consuméristes plus ou moins justifiés. Dans la première modernité, il y avait deux équilibres de fait : la domination d’une puissance hégémonique ou l’équilibre de la terreur. Dans la deuxième modernité, le choix est entre la perte de souveraineté et la coopération transnationale dans le cadre d’une dépendance mutuelle, subie mais aussi voulue. 4 - Le caractère indissolublement global et local (« glocal ») de la société civile mondiale. L’émergence de cette société se lit notamment dans l’orchestration symbolique d’une contestation mondiale, et surtout dans la « mondialisation biographique ». Cette dernière signifie que « par les mariages multiculturels, la diversité des parcours professionnels et des amitiés, ce sont les modes de vie individuels qui sont eux-mêmes mondialisés (...) Si ma vie se déroule dans une pluralité de lieux, c’est peut-être qu’elle se déroule en fait dans un espace commun ». Ulrich Beck voit le salut dans l’émergence d’une démocratie écologique responsable. Il propose, dans une perspective durkheimienne, de substituer la souveraineté organique de la coopération à l’anarchie mécanique de la concurrence entre logiques et entre acteurs. LA VILLE MONDIALE DE SASSEN L a sociologie de Saskia Sassen est moins ambitieuse et plus ciblée que celle de Beck puisqu’elle concerne la ville mondiale. Elle ne s’en inscrit pas moins dans la même perspective d’ensemble, à savoir l’analyse des transformations induites par la mondialisation et de leur inscription territoriale. Les migrants, les minorités ethniques, les femmes sont pour Sassen des témoins particulièrement sensibles de ces mutations. Après d’autres, notamment les économistes géographes, Sassen s’interroge : comment expliquer l’hyperconcentration urbaine à l’ère des réseaux et du développement des activités à localisation libre ? Pourquoi un système transnational si diffus a-t-il besoin de concentrer ses fonctions managériales et financières ? Pourquoi, enfin, si les travailleurs intellectuels peuvent communiquer et interagir si facilement grâce aux réseaux, trouvet-on une telle concentration d’écrans d’ordinateurs sur quelques km 2 à Manhattan, Tokyo ou Londres ? Les métropoles urbaines LA MONDIALISATION : UN FAIT SOCIAL TOTAL voient cohabiter l’extrême misère et la richesse insolente, les compétences les plus rares et le travail le plus déqualifié, les modes de vie de la jet set et ceux d’une myriade de groupes ethniques. Comment gérer une ville mondialisée quand la matière fiscale est volatile, alors que les dépenses de sécurité et de redistribution s’élèvent et que les minorités entendent faire valoir leur droit à la ville ? tissu urbain environnant en accélérant du même coup les phénomènes de polarisation. La marginalité économique des immigrés masque leur centralité urbaine, et plus encore leur insertion dans des réseaux mondiaux identitaires, culturels et de solidarité. Si bien qu’on peut dire à la fois que le multiculturalisme est un produit de la mondialisation, que l’économie des réseaux est un facteur de polarisation géographique, et que la capacité politique des gouvernants est le critère majeur de succès des stratégies d’attractivité urbaine. Sans capacité fiscale, la ville se désarticule entre élite « glamour » et minorités actives de la « guerre urbaine ». Pour Saskia Sassen, ce « nœud métropolitain » n’est pas pur réceptacle, c’est aussi un acteur politique capable de stratégies d’attractivité et d’intégration. Ainsi, New York, en offrant à la fois un réseau en fibres optiques surdimensionné, des compétences rares en droit, marketing et finance et une armée Mais Sassen ne limite pas son de travailleurs peu qualifiés, peut ambition à ce travail descriptif. attirer les firmes transnationales, Elle veut apporter sa contribution en leur permettant d’optimiser à une sociologie du « genre » (genleur niveau d’externalisation et en der) au sens du clivage masculin/ offrant à leurs salariés le meilleur féminin, concernée, elle aussi, par rapport qualité-prix en matière de la mondialisation. On ne comprend services personnels. La concentrapas comment se développe l’agrition de populations culture extraverdéfavorisées dans les tie du tiers monde, métropoles capita- Les migrations organisée par listes s’explique par transforment le rôle les multinationales un triple mécanisme : de l’agro-industrie, si de la femme, qu’il les flux migratoires on ne perçoit pas sont inséparables des s’agisse de ménages le rôle de la femme flux de capitaux ; éclatés entre le Nord dans le maintien des l’économie dévelopcultures vivrières qui et le Sud, l’épouse sur pée prospère d’aucontribuent à l’équitant mieux qu’une place devenant chef libre du ménage et économie invisible se de famille, ou de au faible prix des développe à ses denrées exportées. ménages déplacés marges ; enfin, la Par ailleurs, si on ne concentration urse pose pas la quesbaine donne une présence et une tion du genre, on passe à côté d’un visibilité aux sans-pouvoir. Du fait phénomène massif, celui de la féde la mondialisation, on voit donc minisation du prolétariat – au Sud, émerger une nouvelle géographie. mais aussi au Nord dans les actiLa concentration économique dans vités comme l’électronique, les les agglomérations dévitalise le composants et les textiles. Enfin, le rôle féminin est transformé par les migrations. Qu’il s’agisse de ménages éclatés entre le Nord et le Sud, l’épouse restant sur place pour devenir chef de famille, ou de ménages déplacés, le rôle économique et social tout comme la subjectivité de la femme s’en trouvent redéfinis. On voit que, pour les auteurs de ces trois ouvrages, la mondialisation économique est acquise : ce sont ses dimensions sociales, politiques et culturelles qu’il convient d’étudier. Ils apportent les premières réponses à quatre types de questions : 1) Qu’est-ce que la société mondiale quand les individus se définissent par leur multi-appartenance et que les Etats-nations assurent de moins en moins leur fonction d’intégration, de protection et de maîtrise d’un devenir collectif ? 2) Comment penser l’opposition entre global et local, universel et contextuel, qui définit la « deuxième modernité » ? 3) Qu’est-ce que la société du risque d’origine humaine, et quelles conséquences faut-il en tirer pour l’organisation de la protection sociale, des échanges, voire des pouvoirs ? 4) Quelle peut être l’utopie d’un monde fini, unifié par les échanges, les migrations et les risques ? Comment gouverner démocratiquement ce monde ouvert, comment éviter les régressions protectionnistes et xénophobes ? Les analyses et les réponses fournies par les auteurs sont souvent discutables dans le détail, mais, prises ensemble, elles constituent un corpus fort utile pour ceux qui veulent commencer à penser « global ».8 l 8 Deux ouvrages récents, l’un sur le mode journalistique, l’autre sur le mode académique, présentent des développements particulièrement intéressants sur la contestation de la mondialisation, les risques de retour à des solutions protectionnistes, et les enjeux de l’appropriation politique de la mondialisation : John Micklethwait et Adrian Wooldridge, A Future Perfect, Crown Business, New York 2000, et Held, Mac Grew, Goldblatt et Perraton, Global Transformations, Stanford University Press, Stanford 1999. Sociétal N° 32 2e trimestre 2001 95