European Oral History - The European Commission 1958
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European Oral History - The European Commission 1958
© Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CONSHIST.COM EU AH UE Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 Entretien avec HA Claudio SEGRE AH UE par Éric Bussière et Ghjiseppu Lavezzi à Genève le 3 mars 2004 HA EU Transcription révisée par M. Segre Coordonnateur du projet : Université catholique de Louvain (UCL, Louvain-la-Neuve), dans le cadre d’un financement de la Commission européenne. AH UE HA EU AH UE © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union Ont collaboré au projet CONSHIST.COM : EU Pr. Michel DUMOULIN, Project manager, Université catholique de Louvain M. Yves CONRAD, Deputy project manager, Université catholique de Louvain HA M. Charles BARTHEL, Centre d’études et de recherches européennes Robert Schuman (Luxembourg) Pr. Marie-Thérèse BITSCH, Université Robert Schuman (Strasbourg III) Pr. Gérard BOSSUAT, Université de Cergy-Pontoise Pr. Éric BUSSIERE, Université de Paris IV – Sorbonne Pr. Wilfried LOTH, Universität Duisburg-Essen M. Jean-Marie PALAYRET, Archives historiques de l'Union européenne Pr. Jan VAN DER HARST, Rijksuniversiteit Groningen Pr. Antonio VARSORI, Università degli studi di Padova Nienke BETLEM, Julie CAILLEAU, Veronika HEYDE, Ghjiseppu LAVEZZI, Anaïs LEGENDRE, Myriam RANCON, Corinne SCHROEDER, Veronica SCOGNAMIGLIO, Mariella SMIDS, Natacha WITTORSKI 2/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Claudio Segre ÉB : Éric Bussière GL : Ghjiseppu Lavezzi GL : Je vais peut-être vous poser les premières questions générales. Nous aimerions connaître votre formation universitaire. CS : J’ai fait l'université à Rome dans la faculté de droit. J'ai été lauréat en droit. Puis, je suis UE parti aux États-Unis à l'université de Yale. J'y ai fait un doctorat en sciences économiques. AH GL : En quelle année avez-vous fait le droit à Rome, puis à Yale aux États-Unis ? EU CS : J'ai terminé Rome en 1955, et Yale, en 1958. HA GL : Quand vous quittez Yale, avez-vous déjà une opportunité à Bruxelles ? CS : Absolument pas. Quand je suis rentré en Italie, je me suis joint à un groupe de UE chercheurs qui était très important à l'époque. C'était une sorte de think tank pour les questions notamment de développement de l'Italie. Fin 1958, on m’a demandé si je voulais AH participer à une étude qui se faisait à Bruxelles sous l'égide de Pierre Uri. C'était une commission d'économistes qui devait décrire la structure de l'économie européenne. Je suis EU parti avec l'idée de participer à cette commission pendant trois mois et que ce serait fini [après]. Quand on a fini cette étude, les gens qui étaient autour de la table, notamment Pierre HA Uri, mais aussi le directeur général des Affaires économiques et financières, M. Bobba, et M. Marjolin, m'ont demandé si je ne pouvais pas me joindre au staff de la Commission. Je les ai rejoints le 15 janvier 1959. J'ai toujours eu l'impression que j'étais parti pour trois mois, et je suis resté huit ans [Rires]. GL : Avant de rejoindre l'institution, quel était votre regard sur l'idée européenne ? CS : Si vous avez une idée de ce qu’était l'atmosphère politique italienne à l'époque, il est évident que, – en dehors de l'extrême gauche –, tout le reste était européen à 80 %. C'était 3/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union l'enthousiasme général. Il y avait beaucoup d'organisations pour le soutien à l'idée européenne, sous différents groupements politiques. J’appartenais à cela. GL : Apparteniez-vous à un mouvement à cette époque-là ? CS : Oui, j'étais parmi les progressistes libéraux. Je n'ai jamais participé à des élections, mais j'ai fait campagne avec une série de gens qui après ont joué un rôle dans la construction UE européenne. AH GL : Pendant cette étude à Bruxelles de trois mois, rentriez-vous régulièrement en Italie ? CS : Pendant les trois mois, je suis resté à Bruxelles. Après la proposition de rester, je suis EU passé en Italie [pour] régler quelques affaires. HA ÉB : À Yale, quels avaient été vos professeurs d'économie ? CS : Un que vous connaissez évidemment, c'est Robert Triffin, qui était mon copain et mon UE père spirituel. [Il y avait aussi] James Tobin. EU questions monétaires ? AH ÉB : Avec Triffin, avez-vous évoqué les préoccupations qui étaient les siennes sur les CS : Absolument. J'étais son élève le plus proche, d'abord pendant la période à Yale, et puis HA par la suite. On est resté toujours très en contact. ÉB : Ça sera intéressant d'en parler, quand on abordera les questions plus concrètes. GL : Donc, vous vous installez [à Bruxelles]. Étiez-vous déjà marié à ce moment-là ? CS : Non. 4/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union GL : Vous vous installez donc en pensant faire carrière faire votre vie à Bruxelles ? Comment vivez-vous ce déménagement ? CS : Je suis parti, je me suis installé, j'ai loué un appartement. C'était tellement passionnant et vivant. À l'époque, j'avais vingt-sept ans. Je n'étais pas du tout préoccupé par l'idée de faire carrière. J'avais un poste de professeur assistant à l'université de Rome, que j'ai exercé très peu finalement. Je n'étais pas enthousiaste de l'université. Donc je me suis plongé là-dedans. UE GL : Qu'est-ce qui a motivé pour vous ce choix de la fonction publique européenne ? Est-ce AH que c’était l'intérêt pour le sujet ? CS : Non. C'était absolument la matière sur laquelle j'allais travailler et les gens parmi EU lesquels j’allais travailler. L’idée d'une carrière, le mot n'était même pas connu. HA ÉB : Vous êtes donc entré dans la Direction générale Affaires économiques et financières. Est-ce que vous vous souvenez de l'état-major ? Y avait-il des personnalités qui jouaient un UE rôle important ? CS : Il y avait le directeur général, M. Bobba. [C’était] un ancien diplomate, avec lequel j'ai AH eu des rapports très étroits. Il y avait trois directions. La direction des Affaires monétaires était dirigée par M. Gleske, un Allemand. Là-dedans, il y avait deux ou trois divisions. Je suis EU rapidement devenu chef de division, [de la division] des mouvements de capitaux. HA ÉB : Indépendamment des évolutions administratives, vous êtes-vous essentiellement occupé de questions monétaires et de libre circulation des capitaux ? CS : Oui. L'évolution intellectuelle était la suivante : au début, c'était une organisation administrative qui devait faire avancer des directives et des accords. Au départ, on faisait ça. Assez vite, ça a été un peu mon mérite, – ou ma faute, je ne sais pas –, on s'est aperçu que le côté administratif était relativement peu important. D'une part, parce qu'à la fin de 1959, le contrôle de change avait été considérablement assoupli partout. Certaines des choses qui semblaient essentielles s'étaient en fait faites d'elles-mêmes. Surtout, on s'est rendu compte 5/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union que la circulation des capitaux dépendait de la structure institutionnelle des marchés et des rapports entre les marchés. Il fallait d'abord étudier la structure des marchés. Les obstacles étaient parfois de nature réglementaire. Parfois, ils venaient tout simplement de la structure des marchés. Si, par exemple, une compagnie d'assurance dans un pays X n'a pas le droit d'investir en valeurs étrangères, c’est un empêchement majeur. C'est là-dessus qu’on avait à creuser. Ce n'étaient pas seulement des obstacles : c’était une approche différente. Certains marchés étaient entièrement dans les mains de l'État. D'autres l'étaient beaucoup moins. Certains avaient l'ambition de se libérer. D'autres étaient au contraire sous une emprise bien UE ferme et croissante. Et puis, il y avait tous les thèmes de pouvoir, de contrôle par les autorités nationales de certaines choses. C'était une époque pendant laquelle tous les pays avaient au AH fond l'impression qu'ils étaient à court de capitaux. Donc tous leurs efforts étaient destinés à retenir les capitaux ou à attirer les capitaux étrangers. Sur le fait d'attirer les capitaux étrangers, il y avait des nuances. Là aussi, c'était comme ça : « À condition qu'ils ne viennent EU pas dans des domaines qui étaient stratégiques. » D'ailleurs cette histoire n'est pas finie HA [Rires]. C’était dans un contexte de pauvreté en capitaux et avec des besoins énormes. C'est comme ça qu'on a attaqué les choses. Si vous voulez, il y a une première phase administrative, UE une phase de réflexion et une phase d'attaque du problème lui-même. ÉB : Des trois directives sur lesquelles vous avez travaillé, j'imagine [que celle] sur la AH libération des mouvements de capitaux, la troisième, a été la plus difficile ? Les deux premières ont été, semble-t-il, relativement bien acceptées. Ça paraissait dans la continuité de EU la mise en place du Marché commun. HA CS : Oui. Mais il y avait tout de même beaucoup d'arrière-pensées. On acceptait une directive en disant : « Il y a telle exception. » Des clauses de sauvegarde... ÉB : Est-ce au niveau de la troisième [directive] que les choses ont commencé à devenir plus difficiles ? Quelle était l'idée que vous aviez à l'époque ? Était-ce celle de créer un marché, disons, relativement intégré ? [Un marché] sur lequel tous les acteurs économiques pourraient s'approvisionner de façon relativement homogène ? Était-ce un peu l'objectif ultime ? 6/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Oui, mais personne n’avait d'illusions. Donc, on procédait par la voie administrative. On voulait éliminer certaines interdictions, certains contingents. Ça avait des aspects multiformes. Les obstacles en matière de libre circulation des capitaux peuvent prendre de multiples formes : fiscale, – très importante –, contingentement et permission de durée de rétention des devises encaissées. [Le fait de devoir] les céder en un mois ou en trois mois, ça change tout. C'était une hydre avec beaucoup de têtes [Rires]. Puis il n'y avait pas que les problèmes émanant des États. Il y avait les problèmes émanant des bourses, des associations bancaires. Des diverses associations professionnelles et des compagnies d'assurances. UE Certains de ceux-là ont été un facteur de libéralisation. Nous avons beaucoup coopéré avec des associations bancaires qui se sont tout de suite constituées au niveau européen. [De AH même] pour les assurances. Ils étaient plus ou moins efficaces en tant que groupes de pression. Parfois, ils ont été des groupes de pression importants. Parfois c’est resté à l'état de EU vœu pieux. HA ÉB : Leur esprit général était-il plutôt l'ouverture ? UE CS : Du côté des acteurs économiques, sans doute. ÉB : Trouviez-vous plutôt de ce côté-là un appui ou une aide pour aller dans le sens de AH l'ouverture ? EU CS : Absolument, c'était un petit peu notre levier pour ouvrir les verrous gouvernementaux. HA ÉB : Il m’a semblé que le gouvernement français était le plus rigide dans cette affaire. CS : [Rires.] C'est très difficile de le nier ! Il y avait une différence d’esprit tout à fait remarquable. Pratiquement tout notre combat était avec le gouvernement français. Les Allemands étaient toujours en train de nous pousser, quitte à avoir après leur petit subterfuge. Le Benelux était très bienveillant. L’Italie étaient prudente, mais elle se faisait tout de même convaincre. La France était doctrinaire. ÉB : C'était la direction du Trésor à Paris qui tenait tout ça ? 7/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Oui. ÉB : Étiez-vous au courant de l'attitude de M. Valéry Giscard d'Estaing ? Était-il tout à fait sur cette ligne ? N’a-t-il pas essayé d'aller un peu plus loin que ses services ? CS : Giscard en tant que quoi ? UE ÉB : En tant que ministre des Finances. CS : C'était une époque où il y avait beaucoup de choses à faire. Je ne pense pas qu'il se soit AH particulièrement [intéressé à cela]. EU ÉB : C'était la direction du Trésor alors ? HA CS : Oui. ÉB : On a le sentiment, quand on voit les archives françaises, que les banques, malgré les UE intérêts qu'elles avaient, avaient de grandes difficultés à s'imposer dans la direction du Trésor. AH Même les banques nationalisées étaient assez favorables à l'ouverture. CS : C'était un régime soviétique [Rires]. Elles n'avaient rien à dire. Les banques tremblaient EU devant la direction du trésor. J’ai eu beaucoup de difficultés. Quand je suis allé à Paris en tant qu'associé de la banque Lazard, je me suis trouvé en face de ces gens du trésor que j'avais HA connus dans un autre contexte. Je voyais que mes collègues et associés tremblaient. Il suffisait que quelque chose leur déplaise pour qu'on soit puni dans d'autres domaines. ÉB : J'ai un petit peu regardé ces choses-là. Il semble que même Michel Debré, quand il est devenu ministre des Finances, a eu des difficultés à s'imposer face à la direction du Trésor qui freinait toutes les innovations. Il y a eu certaines inflexions vers 1966-1967. [Il y a] un certain assouplissement, mais il a fallu l'imposer aux services. Parmi les banquiers qui étaient impliqués dans toutes ces affaires sur le plan intérieur, il y avait le directeur général du Crédit Lyonnais, Maurice Schlogel. Vous rappelez-vous de ce personnage ? 8/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Tout à fait. ÉB : Il a beaucoup écrit dans la revue des banques à l'époque, [dont] des articles qui allaient dans votre sens. CS : Oui, c'était un ami et un animateur, par opposition à d'autres gens, comme l'inventeur de la TVA, qui était président de la Société générale. UE ÉB : [N’était-ce] pas Lauré ? AH CS : Oui. Il était au contraire un de ceux [qui freinaient]. Il y avait presque des doctrines bancaires. Le Lyonnais était plus libéral, la Société générale était presque renfermée, la Caisse EU des dépôts vacillait selon les directeurs généraux qu'elle avait. HA ÉB : Ce qui est intéressant quand même, c’est que, quand ces gens-là ont vu l'euromarché se développer, ils s'y sont quand même précipités, car ils avaient une sorte de bol d’air par UE rapport aux pratiques nationales. CS : Ils l’ont compris, mais il a fallu du temps. Il faut aussi penser que ce sont des gens qui AH n'avaient pas la formation. C'est ce qui explique en partie les erreurs absolument énormes qu'ils ont faites dans l'octroi de crédits à droite et à gauche. Puis [il y avait] l'interférence du EU gouvernement, qui leur disait : « Oui, les pays africains, vous leur donnez tout ce que vous HA pouvez. L'Amérique latine… » C'était une période de formation. ÉB : En revanche, la banque Lazard est allée à l'euromarché beaucoup plus vite que les autres ? CS : Oui, mais là aussi… [Il y avait] toujours le fait qu'il fallait demander la permission du Trésor. ÉB : Ceci dit, Lazard et Paribas faisaient les opérations en dehors du territoire national avec leurs partenaires anglais. 9/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Oui, mais Lazard à Londres était une banque indépendante, totalement anglaise. Ça, c'est déjà une période beaucoup plus avancée, quand ces banques ont commencé à essaimer dans les places financières internationales, à avoir des positions. D'abord, ils ont fait des consortiums qui n'ont jamais marché. Je suis tout à fait étonné des progrès qui ont été faits en dépit de tout. Quand je repense à la situation, il y a quarante ans… Être là où on en est aujourd'hui, c'est un peu un miracle ! ÉB : Il y a beaucoup de banques du continent qui ont appris ce métier en allant voir ce qui se UE passait à Londres ou aux États-Unis. Elles ont formé leurs équipes comme ça. AH CS : Absolument. ÉB : J'avais regardé ce qui se passait à Paris. Les gens comme Lazard étaient les premiers à EU avoir fait des propositions au gouvernement français. Les premiers emprunts de la BEI sur le HA marché européen, c'est quand même Lazard et Paribas qui les ont faits, en association avec les banques les plus internationales de chacun des pays. Les autres ont découvert ça, ils sont AH CS : Oui, c’était un processus lent. UE venus derrière, mais les premiers avaient déjà pris les places. ÉB : Oui, un processus d'apprentissage très lent. La crise de 1973 a fait faire un pas en arrière EU sur tout ça. Ça a évidemment eu des conséquences assez négatives. La continuité de votre travail, ça a [donc] été d'essayer quand même, à travers la suppression d'un certain nombre HA d'obstacles, d'aller vers un marché unifié des capitaux. CS : Oui, et [il y a aussi eu] la réforme institutionnelle. Je vous donne un exemple, celui des Caisses d'épargne. On a eu un grand congrès en 1965, parce que c'était le cent cinquantième anniversaire de la Caisse des dépôts. À cette époque, on a étudié la façon dont l'épargne des Caisses d'épargne était utilisée. J'étais un des rapporteurs. On était cinq ou six. À cette époque, j'ai donc dû étudier comment l'épargne récoltée auprès du public était utilisée. Il y avait des cas, comme par exemple la France, où l'épargne venait dans les mains de la Caisse des dépôts, qui après donnait la possibilité de faire telle ou telle autre chose. Dans d'autres 10/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union pays, les Caisses d'épargne étaient des banques. Elles faisaient tout. C'étaient des structures qu'il était très difficile de mettre en contact. Donc, il fallait faire ce type d'ajustement institutionnel, qui pouvait se faire par voie législative, mais qui devait surtout se faire par le contact. ÉB : D'une façon progressive. Ça ne pouvait qu’être lent. CS : C'est ce qu’a été notre travail. Tous les jours dans mon bureau à Bruxelles, j'avais les UE banquiers qui venaient me raconter leurs histoires. Ils racontaient les obstacles qu'ils rencontraient, ce qu’ils souhaitaient et pourquoi. [Ils demandaient] ce que la Commission AH allait faire. Ils avaient l’illusion que la Commission allait régenter le marché des capitaux. Donc on a pris ces problèmes au ras du sol. Également pour les émissions internationales, un domaine qui s'est développé à une vitesse exceptionnelle. Mais il n'a commencé que dans les HA EU années 60. ÉB : Oui, mais en contournant au départ les réglementations nationales. Il y avait très peu soit sur les marchés nationaux. UE d'emprunts européens en tant que tels. C’étaient des emprunts soit sur le marché international, AH CS : Non, il y avait deux choses. On les distinguait ailleurs. Il y avait les emprunts étrangers : par exemple, la compagnie de Suez faisait un emprunt en Suisse. À partir d'un certain EU moment, il y a eu les euro-emprunts, les euro-obligations. À ce moment-là, c'était le marché international comme entité. Ça aussi, ça a pris [du temps]. C'était une période extrêmement HA intéressante, [une période] de formation. On ne savait pas très bien. Il y avait des gens qui voulaient faire des emprunts en tranches. Ils disaient : « Oui, l’emprunteur est la Banque européenne. » Une tranche en Italie, une autre en France. Puis il y avait les emprunts parallèles, c'était encore autre chose. Puis, il y a eu les emprunts en unités de compte, grande spécialité belge. Et puis, le dollar étant bien entendu la monnaie la plus liquide, ... Après on a eu des euro-emprunts en DEM. Tout ça s'est fait un petit peu en essayant. Ce n'était pas évident. 11/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union ÉB : Quels sont les grands banquiers de l'époque avec lesquels vous avez pu être en relation ? Avez-vous pu être en relation avec Hermann Abs ? CS : Je l'ai très bien connu. Il nous a beaucoup aidé. C'était un homme assez exceptionnel, comme ses successeurs d'ailleurs. Wilfried Guth, qui est allé aussi à la tête de la Deutsche Bank. Également les gens de la Dresdner. Je les ai connus plus ou moins tous, y compris les Suisses, qui n'avaient pourtant rien à voir avec ça. Mais les Suisses étaient parmi les visiteurs UE les plus insistants. AH ÉB : Parce qu'ils étaient intéressés par l'évolution de la réglementation ? CS : Parce qu’ils pensaient que quelque chose bougerait, et donc ils voulaient être dedans. Ils voulaient savoir s'ils pouvaient le faire à partir de la Suisse ou bien s'il fallait installer des EU filiales dans d'autres pays, etc. Je ne mentionne pas les Anglais ou les Américains. Je parle HA des Anglais pré-entrée. Et les Américains bien entendus. Les grands partenaires de Morgan Stanley, je les voyais tous les six mois. Ils venaient parce qu'ils s'intéressaient beaucoup. Ils levaient notamment des emprunts en Amérique, des emprunts étrangers, de la Belgique UE notamment. [C’était] l'une des opérations classiques, chaque année. La Belgique levait une centaine de millions de dollars en Amérique. Ils étaient très intéressés de savoir si ça allait AH continuer comme ça ou si ça allait se faire en Europe. EU ÉB : Parmi les banquiers italiens, quels étaient ceux qui étaient, pour vous, à l’époque, les HA plus influents ou bien les plus importants ? CS : En Italie, le gouverneur de la Banque centrale était très important. J’ai eu des rapports très étroits avec les différents gouverneurs qui se sont suivis. Comme banquier, il y avait Mattioli qui était A. D. de la Banca commerciale. C'était en quelque sorte l'esprit le plus libre et le plus créateur. C'était aussi un esprit qui n'était pas tellement âpre au gain. Il n'y avait pas de personnalités exceptionnelles. Les banques italiennes avaient finalement très peu d'activité à l'étranger. Leurs activités étaient essentiellement domestiques, sauf la Commerciale. 12/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union ÉB : Ça, c'est pour le marché des capitaux, l'une des lignes de force de votre travail. À côté de ça, il y avait les questions monétaires. C'était aussi une affaire importante à cette époque-là. Dans ce domaine, on a créé progressivement des institutions. La première était le Comité monétaire. CS : C'était Roland de Kergorlay qui était le secrétaire du Comité monétaire depuis sa création, et pendant dix ans. Il faut bien voir que le Comité monétaire était un organisme intergouvernemental. La Commission n'assurait que le secrétariat. Elle n'avait pas vraiment un UE pouvoir de proposition. Informellement, oui. Le premier président du Comité monétaire, qui était M. van Lennep, trésorier général des Pays-Bas, menait les choses. Ses collègues étaient AH les banquiers centraux. EU ÉB : Il y avait aussi souvent les directeurs du Trésor à côté. HA CS : Oui. ÉB : Donc, il y avait un caractère mixte. Vous distinguez un peu l'attitude des banquiers UE centraux sur toutes ces questions. Pensez-vous qu'il faut distinguer l'attitude des banquiers AH centraux [de celle] des représentants des trésoreries ? CS : C’étaient des créatures très différentes. D'abord, les banquiers centraux étaient infiniment EU plus intégrés et, disons, étaient des gens d'un même métier. La plupart, avec des exceptions notables en France, était relativement indépendants. Donc c'était beaucoup plus facile pour HA eux, puisque c'était tout à fait dans leur esprit d'être une communauté avec une très grande cohésion, notamment à cause de leurs réunions à Bâle, où il y avait un club. Je dirais même que les banquiers centraux, au fond, s'intéressaient peu au Marché commun. Ce n'était pas leur métier. Ils n'avaient pas de pouvoir, sauf [un pouvoir] administratif, qui venait par délégation du Trésor ou du ministère du Commerce extérieur. Les banquiers centraux étaient européens évidemment, mais surtout mondiaux. Alors que le Trésor, c'étaient des personnages politiques tout à fait différents, avec des objectifs différents et des organisations de travail différentes. Ce n'était pas du tout comparable. 13/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union ÉB : Mais la Commission a suscité la création du Comité des gouverneurs en 1964 pour travailler avec [eux], alors qu'auparavant, il n'y avait pas de liens. CS : Je n'ai pas été vraiment très au courant de ça. Je ne sais même pas ce que ça a donné. ÉB : Il me semble que la Commission a essayé de trouver là un partenaire qui ait l'esprit peutêtre plus supranational que les fonctionnaires du Trésor. Ça a commencé à aller moins bien avec les premières difficultés monétaires. Il y a eu la crise italienne en 1963-1964. Elle a UE révélé, au fond, une absence de coopération entre les Six. Le gouvernement italien est allé chercher le secours dont il avait besoin à ce moment-là aux États-Unis. Au fond, le Traité AH prévoyait une coopération en cas de difficulté ; elle a mal fonctionné. L'idée a été de réunir les gouverneurs dans un comité [afin qu’ils puissent] se tenir au courant de leurs difficultés et EU peut-être coopérer plus efficacement. HA CS : Oui, mais c'était un peu contre nature. Jusqu'au moment où on a commencé avec le serpent monétaire et les idées d'union monétaire, jusqu'à ce moment-là, l'aspect monétaire de UE la Communauté était un peu intangible. ÉB : Il y a eu la difficulté de la lire en 1964 et la dévaluation anglaise en 1967. On sentait que AH ça allait quand même de plus en plus mal et qu'il allait falloir réfléchir à l'échelle européenne pour trouver une solution plus ou moins rapidement. Plus les choses sont allées mal sur le EU plan international, plus les Européens ont été obligés de prendre en main ces affaires-là. Le HA plan Werner, c'était un peu ça en 1970. CS : Oui, le plan Werner, c'était magnifique. Mais c’est resté lettre morte pendant très longtemps. En fait, il a fallu attendre l'Acte unique, quinze ans. Entre-temps, pas grand-chose [ne] s'est passé, me semble-t-il. ÉB : Il y a eu une tentative à l'époque du serpent. Elle a assez rapidement mal tourné. Après, il y a eu le SME avec Giscard et Schmidt. Ça a un petit peu amélioré les choses. 14/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Oui, mais il n'y avait pas de vision. Ou bien on a une union monétaire, ou bien on n'a rien. Vous pouvez avoir des taux de change fixes. Mais ils sont fixes jusqu'au jour où quelqu'un les bouge [Rires]. ÉB : Il y a ces aspects monétaires, et puis il y a les tentatives un peu de réflexion macroéconomique de la Commission, de Marjolin. Est-ce que vous avez été un peu au courant de ces choses ? Il a essayé de faire un comité à moyen terme. UE CS : Oui. Marjolin était un homme de très bonne qualité, très honnête et loyal. Mais ce n'était pas un type comme Jacques Delors. Ce n’était pas du tout le même type de personnes. AH Marjolin était quelqu'un d'une approche un peu universitaire et un peu socialiste. Jacques Delors était plus dans le genre de Jean Monnet : « Allons-y ! On va convaincre les gens. » HA EU ÉB : Oui, Marjolin était plus réservé. CS : Oui, réservé, je dirais carrément timide. Ce n'était pas un type comme Mansholt, ou des UE gens comme ça qui étaient des tanks. Il était un peu fragile. ÉB : Il y avait ce comité à moyen terme qui ressemblait à une sorte de planification. C'est ce AH qu'il avait en tête. Ça n'a pas eu d'incidence. Il y a eu des études. Il a fonctionné. Mais ça n'a pas eu de conséquences. [Marjolin] avait été formé à la planification française. Au fond, EU c'était un peu son idée. HA CS : Mais il était très français quelque part. Il n'était pas tellement ouvert. ÉB : C'était un homme de l'après-guerre dans sa mentalité. Ce n'était pas un homme des évolutions de long terme. Il a encore été marqué par l'après-guerre, par la pénurie et par la nécessité d'organiser. CS : Oui, l'administration. Il est arrivé à l'OCDE via l'administration. Les fonctionnaires se trouvent à leur aise avec d'autres fonctionnaires. 15/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union ÉB : Oui, c'est certain. CS : Les fonctionnaires et les hommes politiques, soit ils prennent des ordres soit ils font l'éminence grise, mais ce n'est pas un face-à-face facile et [ce n’est] pas constructif. J'ai vu des Conseils des ministres dans lesquels il y avait effectivement des ministres qui prenaient des positions assez marquées et pas du tout des positions de fonctionnaires. Quand j'ai présenté le fameux rapport sur le développement des marchés européens des capitaux, c'était le Conseil des ministres à La Haye, où Debré a maudit tout ça en disant que ce n'était pas du tout UE nécessaire. Beaucoup nous ont dit après que c'était parce qu'on avait proposé un certain nombre de choses qu'il avait en tête de faire et qu’il ne voulait pas avoir l’air de les faire sous AH l'impulsion de la Commission. ÉB : Toujours dans le même ordre d'idée, il y a eu vers 1963 des études sur les EU investissements étrangers et sur les investissements américains. Avez-vous le souvenir de HA cette affaire ? Au fond, certains pays les considéraient comme très positifs, d'autres les craignaient. On voit tout de suite qui les craignait [Rires]. Vous souvenez-vous de la position UE de la Commission là-dessus ? AH CS : Je ne crois pas que la Commission… ÉB : Elle a commandité des études parce qu'elle voulait au fond avoir… Il y avait un groupe EU de travail présidé par Braun en 1965. HA CS : Je n'ai pas été associé à cela. ÉB : L'idée était de voir certainement si les Américains allaient coloniser d'un point de vue économique l'Europe. C'était toujours la même histoire de toute façon. CS : Les Français auraient adoré que les Américains mettent beaucoup de capitaux dans leur industrie, mais sans droit de vote et sans droit de regard [Rires] ! 16/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union ÉB : En plus, la rentabilité n’était pas exceptionnelle à l'époque. On a parlé du comité à moyen terme. Il y a eu des comités de conjoncture. Vous [en] souvenez-vous un peu ? CS : Il y a eu des centaines de comités de conjoncture. Il y avait des comités de toutes sortes, qui se réunissaient périodiquement, tous les mois ou tous les deux mois. [C’est le cas du] Comité monétaire. UE ÉB : Le Comité monétaire était-il quand même pour vous le noyau ? CS : D'abord, c'était le plus ancien. Il est né immédiatement. Puis, c'était quelque chose de AH très concret. La conjoncture, on peut en parler pendant des heures, mais ce n'est pas opérationnel en quelque sorte. Il y a [eu] une prolifération extraordinaire de comités. EU ÉB : L'idée était de coordonner un peu des politiques économiques pour assurer la stabilité HA monétaire. CS : Oui. Des idées aussi simples, – maintenant ça semble simple –, que de dire : « On va UE établir des limites au déficit budgétaire », jamais on n'en a parlé. On pouvait indiquer du doigt les pays, parce qu'on savait qu'ils avaient des déficits extraordinaires. Personne ne disait : AH « Vous savez, la norme, c’est 3 %. Vous êtes tout à fait au-delà. Il faut que vous vous mettiez en ligne. » Peut-être qu'on l’a dit… Il y avait un tas de choses que les gens pensaient peut- EU être, mais qui n'étaient pas traduites dans les décisions, dans les orientations. HA ÉB : Vous avez été l’élève de Triffin. Peut-on un peu évoquer son rôle ? A-t-il été en connexion avec la Commission pendant ces années-là ? CS : Oui, toujours. ÉB : Est-ce que vous vous souvenez des thèmes, des sujets, pour lesquels on lui avait demandé son avis ? 17/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Triffin, depuis que je l'ai connu, il y a cinquante ans presque, avait une préoccupation qui ne l'a jamais quitté. La préoccupation essentielle était le déficit de la balance des paiements américaine. Au fond, pendant les quarante ans que je l'ai connu, c'était toujours la même chose réélaborée d'une façon différente, mais tendant toujours à démontrer que, en fait, comme disaient les Français, les « privilèges exorbitants du dollar » étaient une réalité. Il s'entendait d'ailleurs très bien avec Rueff et avec les milieux gaullistes, mais sans la hargne et sans l'espèce de désir d'employer ça comme [une sorte] d’instrument politique. Pour lui, c'était un problème économique. Ça c'était sa première préoccupation, qu'il a traduite d'ailleurs. Il UE faut faire un pas en arrière : il faut bien voir que la position des divers pays vis-à-vis de l'Amérique était différente, sur le plan financier. C'est pour cela qu’a été créée l'Union AH européenne des paiements. Il était un des pères de l'Union européenne des paiements. Par conséquent, il s'agissait d'atténuer ce problème, en rendant facile la compensation entre les différents pays. C'était en quelque sorte aussi un prélude à la monnaie européenne. C'est là EU qu’a été créée l'unité de compte. C'étaient les grandes lignes de Triffin : le laisser-aller des HA Américains vis-à-vis de leur balance des paiements, l'incapacité des Européens de s'unir et de gérer le problème monétaire en commun. C'était sans doute le noyau de ses préoccupations. UE ÉB : Vous a-t-il associé à ses réflexions dans ces années-là ? Avez-vous eu l'occasion de AH participer à des groupes de travail avec lui ? EU CS : Oui, oui. [Des groupes] de toutes sortes : formels, informels. HA ÉB : Pourriez-vous donner quelques éléments là-dessus ? C'est particulièrement intéressant. CS : Le plus fréquent était que l'on se réunissait avec d'autres gens et qu'il nous montrait ses nouveaux calculs. Je me souviens très bien de ces feuilles sur lesquelles il écrivait au crayon. Il y avait à chaque fois de grands tableaux. Donc, il nous administrait en quelque sorte une analyse de ces problèmes, qui était parfois formalisée dans des papiers qui circulaient. Parfois ça restait au niveau de l'échange informel. ÉB : Il y a eu le groupe de Bellagio, qui a joué un certain rôle. Avez-vous été associé à cette affaire ? Quelle était l'ambiance à ce moment-là de cette grande réunion ? 18/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Je vais vous montrer une chose. Ça va vous amuser. [CS quitte la pièce. Il revient avec une photo du groupe de Bellagio et présente les personnes figurant sur la photo une par une. ÉB demande un double.] ÉB : Quels étaient les objectifs du groupe de Bellagio ? CS : Ça faisait partie d’un tout un autre ordre de problèmes : la réforme du système monétaire UE international. Comment est-ce qu'on [allait] sortir du système de Bretton Woods ? C'était pour cela qu’il y avait tous ces gens. Il y a eu des choses qui ont été publiées. Les trois quarts de AH ceux-là sont morts. Nous sommes encore trois [Rires]. HA CS : Les plus âgés avaient déjà septante ans. EU ÉB : Certains étaient déjà seniors à l'époque. Ils avaient déjà quarante ans. AH CS : J’avais vingt-cinq ans [Rires]. UE ÉB : Par définition, il est normal qu’ils ne soient plus avec nous. ÉB : Ce qui est intéressant, c'est de savoir [à partir de quand] les gens de la Commission se EU sont dit : « Le système monétaire international va mal. Il va falloir trouver des solutions, sinon HA ça va poser des gros problèmes à l'Europe. » CS : Tout ça, ce sont toujours des problèmes qui se sont chevauchés. [Que faisait] le Comité monétaire ? Il discutait [de] ce qui allait se dire au Fonds monétaire. Il voulait coordonner la position des pays et trouver des positions communes. En plus, ils avaient les problèmes des effets de la situation monétaire sur le fonctionnement de la Communauté commerciale. ÉB : Les Six avaient du mal parfois à se mettre d'accord sur la position à tenir. Les Français étaient finalement toujours dans une position très politique, qui gênait ou qui embarrassait les 19/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union autres. Mais sur le constat, finalement, tout le monde était à peu près d'accord. Avez-vous eu l'occasion de vous intéresser aux DTS et à cette histoire de réforme ? CS : Oui, on en parlait quand on parlait de toutes les questions de réforme monétaire. Ça a été un épisode. ÉB : Qui n'a même pas eu de conséquence en fait. UE CS : C’était très simple : les Français voulaient simplement que le dollar ne soit pas le centre AH du monde. Entre vouloir des choses et pouvoir les faire, il y a toujours une différence ! ÉB : Je me rappelle aussi qu'au sein du Comité monétaire, ils avaient discuté de la création d'un marché européen des capitaux. Il y avait un groupe technique, [avec] Frans De Vogel, HA EU ensuite gouverneur de la Banque de Belgique. Je ne sais pas si vous [le] connaissez. CS : Oui. UE ÉB : Il était suppléant, je crois, au Comité monétaire. AH CS : Oui, il a été toutes sortes de choses : ministre des Finances, président de la Banque centrale, enfin gouverneur. Je ne sais pas à quelle époque c'était, mais [c’était] probablement EU quand il était gouverneur ou vice-gouverneur de la Banque centrale. HA ÉB : Vers 1967 à peu près, il avait essayé… Il avait constaté ce que vous avez dit : il y avait un certain nombre d'obstacles, et il fallait essayer de manœuvrer de la façon la plus raisonnable possible. CS : De Vogel était un Européen convaincu, il nous a toujours aidé. Mais d'ailleurs, en Belgique, tout le monde était enthousiaste de l'idée européenne ! ÉB : En Hollande également ? 20/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : En Hollande, le noyau dur était la Banque centrale, qui était parfois très stricte dans ses critères vis-à-vis des concepts de « masse monétaire » et de « croissance ». C'était très scientifique. ÉB : Assez proche des Allemands finalement ? CS : Plus. Les Hollandais, sous l'influence notamment de Jan Tinbergen, avaient créé le système de planification. C'était un esprit mathématique, et il a influencé la Banque centrale. UE Il a influencé en fait toute l’administration et toute la politique néerlandaise dans le sens d’une approche quantitative. C'était très intéressant d'ailleurs, parce que tous ces gouverneurs des AH Banques centrales hollandaises étaient des quantitatifs purs. Ça a été très important. Le Central Plan Bureau, qui n'avait rien à voir avec l'idée de la planification à la française, était un instrument de calculs et de prévisions de ce qui se passait dans l'économie, des quantités HA EU qu'il fallait surveiller. Tous ça s’est traduit aussi dans la politique monétaire. ÉB : Est-ce qu'il y a peut-être des points qu'il faudrait ajouter à cela ? UE CS : Il y en a des centaines, mais je ne sais pas quoi dire. La Commission était un instrument nouveau. [Ce] n'était pas un gouvernement contrairement à ce que certaines gens se plaisaient AH à imaginer. C'était quelque chose d'hybride. C'était un think tank dans un certain sens, sur lequel se sont greffées certaines fonctions administratives. Il y a eu la catastrophe de la EU politique agricole commune et toute la dégénérescence de la Commission comme un instrument administratif. À l'origine, c'était un think tank. Quand je suis entré, c’était ça. Le HA pouvoir, c'est quelque chose qui attire tout le monde. Quand on ne peut pas en avoir, on cherche au moins à avoir une influence déterminante. Finalement, la Commission a souffert de ça tout le temps, et elle en souffre toujours. L'évolution que l'on aurait voulu voir n'était pas possible. ÉB : Avez-vous des souvenirs de la crise de la chaise vide avec de Gaulle en 1965 ? CS : Le seul souvenir que [j’en ai], il me semble que c'était le 14 janvier 1963. On est sorti d'une réunion avec les Anglais. J'étais avec Jean-François Deniau. On est sorti tous les deux 21/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union absolument dégoûtés. On s’est dit : « C’est fini ! Qu’est-ce qu'on va faire ? » Alors, on a dit : « On va dans un restaurant. On va bien manger et bien boire pour se consoler. » On avait vraiment l'impression que le monde était fini. Ça a été une impression de rupture totale. ÉB : Vous-même, pensiez-vous que c'était plutôt une bonne chose que l'Angleterre vienne ? CS : Oui, absolument. Des gens comme Deniau, tout français qu'il était, y étaient absolument favorables. L'intervention de De Gaulle a été ressentie à Bruxelles comme quelque chose UE d'épouvantable. AH ÉB : Bien sûr. Si on regarde les personnalités de la Commission, assistiez-vous à certaines réunions ? Était-ce plus souple à l'époque ? La taille de cet organigramme faisait-il que tout le EU monde se connaissait directement ? HA CS : Oui. UE ÉB : Le contact était facile. AH CS : Oui. Je les connaissais tous. Certains mieux que d’autres. ÉB : Bien sûr. Mais disons que l'accès aux responsables était assez facile quand vous aviez un EU problème a évoquer. HA CS : Oui, relativement. Mais ça aurait été assez improbable que j'aille trouver M. Lambert Schaus, qui était le commissaire en charge des Transports. ÉB : Dans le domaine qui était le vôtre, la hiérarchie n'était-elle pas pesante ? CS : Non. GL : N’aviez-vous des contacts qu’avec Marjolin ou aussi [avec] von der Groeben, qui essayait de s'intéresser aux questions économiques ? 22/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : C'était Marjolin qui était à la tête. GL : Von der Groeben, même si ce n'était pas son domaine de compétence, marquait un intérêt prononcé pour ces questions. En 1962, il a essayé de déposer une première note sur l'union économique et monétaire. CS : Je ne peux pas dire. Officiellement non. UE ÉB : Si on regarde les personnalités de cette époque, lesquelles vous paraissaient les plus AH fortes ? Les plus intéressantes, selon vous ? CS : Au niveau des commissaires, Mansholt était sans aucun doute une grosse personnalité. Von der Groeben aussi. Hallstein aussi. Les autres étaient moins visibles et moins prêts à HA EU s'exposer en première personne. ÉB : [Qu’en est-il] des directeurs généraux ? UE CS : Ortoli était un grand miracle, car il était très jeune. Le Marché intérieur, c'était la chose qui marchait le mieux. C'était effectivement un homme remarquable. Je l'ai connu en 1959. Je AH l'ai retrouvé trente ans plus tard, à Paris, à certaines occasions et encore ici à Genève. [CS évoque les problèmes de santé de M. Ortoli.] Je ne sais pas [s’il y a encore] d'autres EU personnages. Mon propre directeur général, M. Bobba, était quelqu'un de très vigoureux. HA GL : Louis Georges Rabot à l’Agriculture ? CS : Je ne sais pas. GL : Pour revenir à Bobba et Marjolin, nous avons un témoin qui nous a expliqué que Marjolin était assez effacé et [qu’il] jouait plus le rôle d'un directeur général, alors que Bobba avait une personnalité plus forte et remplissait un peu le rôle de commissaire. Que pensezvous de cette analyse ? 23/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union CS : Ça, je dirais que non. C'étaient des gens qui avaient une idée très claire de ce qui était le rôle d'un politicien, d'un diplomate ou d'un bureaucrate. ÉB : Y avait-il d'autres élèves de Triffin à la Commission ? Je m'étais posé la question. Vous êtes un de ceux-là. [Comment] Boyer de la Girauday est-il arrivé ? CS : Il était là quand je suis arrivé. Il avait été, je crois, au bureau du Fonds monétaire. UE ÉB : Peut-être a-t-il alors été en relation avec Triffin à cette époque-là ? AH CS : Non, il ne le connaissait pas. [C’est] peut-être plus tard, sans doute. EU ÉB : À cette époque-là, vous étiez le seul ? HA CS : C'est une tranche relativement courte. C’est huit ans. Après ça, qui sait ? Les étudiants de Triffin ont été nombreux. Beaucoup ont atteint des positions importantes. UE GL : Peut-on reprendre en détail votre carrière ? De 1959 à 1963, vous êtes membre de la division trois, qui est dirigée par M. Chassepot. Ensuite, vous êtes chef de la division deux. AH Vous souvenez-vous des circonstances de votre nomination ? EU CS : Non [Rires]. Je pense que j'aurais dû être directeur général dès ma nomination [Rires]. Mais là [CS montre le document préparatoire à l’interview], vous avez posé une question sur HA la création de la direction D « Études ». GL : J'allais y venir [Rires]. CS : C'est tout à fait clair ! La réalité c'est que, quand j'ai initié l'étude sur le développement du marché européen, à ce moment-là, comme j'étais chef de division, il fallait me donner le titre de directeur. On a créé une direction dont j’étais, je crois, le seul membre. J'étais le directeur et le seul membre [Rires]. En fait, c'était ad hoc. 24/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union GL : Juste avant, en 1964, vous aviez posé votre candidature pour être directeur de la direction B « Étude monétaire » ? CS : Franchement, je ne me souviens absolument pas. GL : Donc, cette direction a été créée pour la forme ? CS : Oui. C'est pour ça que, quand je suis parti, la direction a été supprimée. Cette direction UE ne travaillait que sur le rapport. AH GL : Qu'est-ce qui explique votre départ en 1967 ? Pourquoi décidez-vous de quitter la Commission ? EU CS : Il y avait trois raisons. L’une, c’était que toute la Commission allait changer. Donc, je HA pensais qu'il y avait toute une nouvelle équipe. La deuxième, c’était que j'étais courtisé par toutes sortes de banquiers que j'avais connus. J'avais beaucoup d'offres de me joindre à l’un ou à l’autre. La troisième raison, qui n'est pas totalement évidente ou connue, c’était qu'au UE moment où j'ai complété l'étude, il y a eu un incident. Comme j'avais complété la composition de ma commission d’études, Marjolin m'avait dit : « Mais écoutez, vous êtes trop jeune. » AH D'abord, il m'avait laissé faire. Puis, il avait dit : « Ce serait mieux que, pour la forme, vous mettiez M. Gleske comme président. » J'ai dit : « Je ne vois absolument pas la raison, surtout EU que je ne suis pas sûr du tout qu'il veuille faire avancer les choses d'une façon indépendante comme moi je le souhaitais. » Marjolin s’est tu. Deux ans plus tard, quand le rapport a été fini HA et [a été] présenté au Conseil, il y a eu une bagarre dans laquelle Marjolin s’est fait engueuler par Debré pour les raisons que je vous disais avant, c'est que M. Debré était sur le point de faire ses libéralisations. Marjolin m’a dit : « Écoutez, on ne va pas publier ce rapport. » « Très bien. Vous ne voulez pas publier ? Moi, je démissionne. À partir du moment où je serai libre, j'expliquerai ce que le Comité a écrit. Vous aurez [alors] à expliquer à la presse pourquoi vous l’avez supprimé. » Alors il a trouvé une formule dans laquelle il a dit : « Ce document qui n'a pas été commandé par la Commission a tout de même retenu son intérêt entier et constitue un instrument de réflexion utile. » La Commission s'est faite engueuler au Conseil des ministres de La Haye, dont je vous ai parlé tout à l'heure. Certains ministres ont dit : « Mais c'est un 25/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004) © Archives historiques de l'Union européenne © Historical Archives of the European Union excellent road map pour ce que nous avons à faire. » C'était une raison de rupture. Ça m'a permis de voir qu'il n'y avait pas de place pour l'initiative individuelle. Il fallait être fonctionnaire. Je n'étais pas né pour être fonctionnaire. C’était fin 1966. HA EU AH UE HA EU AH UE JL - ÉB : Merci beaucoup. 26/26 ConsHist.com « Histoire interne de la Commission européenne 1958-1973 » Entretien avec Claudio SEGRE (03.03.2004)