faire communauté - Iremam
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« FAIRE COMMUNAUTÉ » Confréries et localité dans une vallée du Piémont ( XVIIe - XVIIIe siècle) Angelo Torre Editions de l'E.H.E.S.S. | Annales. Histoire, Sciences Sociales 2007/1 - 62e année pages 101 à 135 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-annales-2007-1-page-101.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Torre Angelo, « « Faire communauté » » Confréries et localité dans une vallée du Piémont ( XVIIe - XVIIIe siècle), Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2007/1 62e année, p. 101-135. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Editions de l'E.H.E.S.S.. © Editions de l'E.H.E.S.S.. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ISSN 0395-2649 « Faire communauté » Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Angelo Torre Aucun développement sur la généralisation en histoire ne peut éluder une réflexion sur la nature de la documentation, sa genèse et les objets qu’elle fait émerger. La conjoncture historiographique présente offre de nombreux motifs de réflexion sur ces thèmes : en effet, le déplacement de l’axe d’analyse de l’acteur vers l’action 1, qui se dessine dans la recherche historique comme dans les autres sciences sociales, conduit à repenser les liens qui se tissent entre les objets d’études qu’établit le chercheur, sa conception des sources historiques et les procédures de généralisation. L’attention portée au processus de transcription, à la base de la production d’une grande partie de la documentation, permet de faire émerger un certain nombre d’institutions locales d’Ancien Régime. Il s’agit d’associations caritatives à base segmentaire – les « confréries » du Saint-Esprit 2 – qui ont suscité dans certaines régions de l’Italie septentrionale la création de minuscules localités, au sein de populations marquées par une très importante émigration saisonnière. 1 - RICHARD BIERNACKI, « Language and the shift from signs to practices in cultural inquiry », History and theory, 39, 2000, pp. 289-310, et ID., « Method and metaphor after the new cultural history », in V. BONNELL et E. L. HUNT (éd.), Beyond the cultural turn: New directions in the study of society and culture, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1999, pp. 62-92 ; RENATA AGO, « Cambio di prospettiva: dagli attori alle azioni e viceversa », in J. REVEL (éd.), Giochi di scala. La microstoria alla prova dell’esperienza, Rome, Viella, 2006, pp. 239-250. 2 - Associations territoriales à base segmentaire largement difusées dans l’Italie du Nord et dans la France méridionale et alpine. À distinguer des confréries de pénitents, elles sont indiquées dans les sources par le latin confratria ou l’italien confraria (NdT). Annales HSS, janvier-février 2007, n°1, pp. 101-135. 101 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Confréries et localité dans une vallée du Piémont ( XVII e - XVIII e siècle) ANGELO TORRE On peut affirmer, grâce à une série de témoignages locaux, que ces localités correspondaient à une revendication de légitimité publique de la part de sphères sociales générées par des relations interpersonnelles. La confrérie ne se limite donc pas à donner forme à certaines pratiques sociales, elle constitue une procédure spécifique de généralisation de ces pratiques, de la part de ceux qui en sont les agents. Mais pareille constatation permet aussi de réfléchir aux procédures de généralisation utilisées en sciences sociales qui, plutôt que de se fonder sur un travail d’abstraction à partir de singularités, peuvent au contraire s’ancrer dans la spécificité des relations sociales. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Les historiens ont progressivement pris conscience du manque de transparence des sources sur lesquelles ils travaillaient. Il est incontestable que les critiques adressées à l’histoire sociale se sont cristallisées autour du mode d’approche de la documentation : on lui a reproché d’utiliser les textes comme un réservoir d’informations qu’il s’agirait seulement de prélever et de traiter 3. Des orientations méthodologiques diverses ont ainsi attiré l’attention sur le fait qu’il était impossible de lire directement les informations contenues dans les archives. D’une part, la partialité des institutions productrices incite à croiser plusieurs sources pour remonter, à travers des enquêtes micro-analytiques, à petite échelle et dans une perspective prosopographique, jusqu’aux réseaux de relations tissées entre les individus et aux motivations qu’ils révèlent 4. D’autre part, l’accent a porté sur le fait que, dans les sources, des détails pouvaient être lus comme autant de symptômes de processus sous-jacents, dont les protagonistes n’étaient pas nécessairement conscients, et vers lesquels il convenait de déplacer l’analyse, en théorisant le caractère indiciaire de la recherche historiographique 5. Enfin, une critique très répandue s’est concentrée sur le document en tant que texte : cette forme de critique a même fait de 102 3 - CARLO GINZBURG, « Prefazione », in ID., Il formaggio e i vermi. Il cosmo di un mugnaio del Cinquecento, Turin, Einaudi, 1975 ; LAWRENCE STONE, « The revival of narrative », Past & Present, 85, 1979, pp. 3-24 ; MICHEL DE CERTEAU, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975. 4 - EDOARDO GRENDI, « Micro-analisi e storia sociale », Quaderni storici, 35, 1977, pp. 506520 ; CARLO GINZBURG et CARLO PONI, « La micro-histoire », Le Débat, 17, 1981, pp. 133136 (traduction partielle de « Il nome e il come. Mercato storiografico e scambio disuguale », Quaderni storici, 40, 1979, pp. 181-190) ; GIOVANNI LEVI, « On microhistory », in P. BURKE (éd.), New perspectives on historical writing, Oxford, Polity Press, 1992, pp. 93113 ; EDOARDO GRENDI, « Repenser la micro-histoire ? », in J. REVEL (éd.), Jeux d’échelles. La micro-histoire à l’expérience, Paris, Gallimard/Le Seuil, « Hautes Études », 1996, pp. 233-243. 5 - CARLO GINZBURG, « Signes, traces, pistes : racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 6, 1980, pp. 3-44, repris in ID., Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989 ; CARLO GINZBURG, Les batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVI e et XVII e siècles, Lagrasse, Éditions Verdier, 1980. L’interprétation de Ginzburg révèle une dette à l’égard de MARC BLOCH, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1949. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Sources, actions, droits CONFRÉRIES ET LOCALITÉ 6 - Voir WILLIAM H. SEWELL, « The concept(s) of culture », in V. BONNELL et E. L. HUNT (éd.), Beyond the cultural turn..., op. cit., pp. 35-61 ; ALUN MUNSLOW, Deconstructing history, Londres-New York, Routledge, 1997 ; et, toujours utile, CLIFFORD GEERTZ, « Genres flous : la refiguration de la pensée sociale », in ID., Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, Paris, PUF, [1983] 1986, pp. 27-47. 7 - ALAIN COTTEREAU, « Justice et injustice ordinaire sur les lieux de travail d’après les audiences prud’homales (1806-1866) », Le Mouvement social, 141, 1987, pp. 25-59 ; PAUL RICŒUR, Temps et récit, 3 vol., I, L’intrigue et le récit historique, pp. 65-71, II, La configuration dans le récit de fiction, pp. 219-246, Paris, Le Seuil, 1983-1984 ; WERNER ACKERMANN et al. (éd.), Décrire : un impératif ? Description, explication, interprétation en sciences sociales, Paris, Éditions de l’EHESS, 1985, 2 vol. Il convient de noter l’écart entre cette formulation – qui implique un processus de légitimation des acteurs à travers le document – et celle d’« inscription » dont parle GABRIELLE M. SPIEGEL, « History, historicism and the social logic of the text in the Middle Ages », Speculum, 65, 1990, pp. 59-85, où la question se limite à la « transparence » du langage qui caractérise les textes. 8 - A. COTTEREAU, « Justice et injustice ordinaire... », art. cit., pp. 30-33. 9 - BARTOLOMÉ CLAVERO, « Institución polı́tica y derecho: acerca del concepto historiográfico de “Estado moderno” », Revista de estudios polı́ticos, 19, 1981, pp. 43-57 (repris dans ID., Tantas personas como estados. Por una antropologı́a polı́tica de la historia europea, Madrid, Tecnos, 1986, pp. 13-26) ; voir aussi ID., « Dictum beati. A proposito della cultura del lignaggio », Quaderni storici, 86, 1994, pp. 335-364. 10 - PIETRO COSTA, Iurisdictio. Semantica del potere politico nella pubblicistica medievale, 1100-1300, Milan, A. Giuffrè Editore, [1969] 2002. 11 - ANTÓNIO MANUEL HESPANHA, Visperas del Leviatán: Instituciones y poder polı́tico en el Portugal del siglo XVII, Madrid, Taurus, 1989 ; ID., « Les magistratures populaires dans l’organisation judiciaire d’Ancien Régime au Portugal », in Diritto e potere nella storia europea. Atti in onore di Bruno Paradisi (IV Congresso internazionale della Società italiana di storia del diritto), Florence, Leo Olschki, 1982, pp. 807-822 ; ID., « Savants et rustiques. La violence douce de la raison juridique », Ius commune, 10, 1983, pp. 1-48 ; ID., « Justiça e administraçao entre o Antiguo Regime e a Revoluçao », Quaderni fiorentini per la storia del pensiero giuridico moderno, 34/35, 1989, pp. 135-203. 103 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. celui-ci une métaphore à interpréter pour elle-même, à travers les dispositifs d’écriture et de lecture, les formes d’argumentation et d’attestation dont le document est constitué 6. Cette réaction à l’incertitude et à l’opacité des sources comporte, évidemment, le risque d’une prolifération illimitée et arbitraire d’interprétations, en fonction de lectures qui vont donner du sens à des regards subjectifs. Pour éviter ce risque, il convient d’examiner, outre le discours que le document véhicule, la genèse du document lui-même. Une grande quantité de sources, en particulier sous l’Ancien Régime, porte les traces de telles dynamiques de transcription7 : institutions productrices de documents prenant acte de situations de fait, puis recours ensuite à cette prise d’acte comme légitimation, tant de la part de celui qui est transcrit que de celui qui transcrit 8. La définition de cet axe de travail résulte de la convergence de multiples acquis méthodologiques, issus tout particulièrement d’une historiographie juridique qui a mis l’accent sur l’indétermination du champ normatif 9, sur le caractère juridictionnel du pouvoir sous l’Ancien Régime 10 et sur la pluralité des traditions juridiques et des structures institutionnelles qui concourent à la production de sources 11. Il n’est plus possible aujourd’hui, en raison de Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ces constats, de considérer l’État, ou toute personne s’en réclamant, comme unique producteur de sources. En outre, un notable renouvellement de l’historiographie juridique a favorisé une profonde réinterprétation du droit commun et de la coutume 12. Sous les diverses juridictions concurrentes, a été reconnue une « culture de la propriété » très répandue 13, sur la base de laquelle des actes et des procédures, y compris à caractère rituel, pouvaient valoir d’attestation d’un droit d’accès à des ressources de nature matérielle ou immatérielle. Cette culture se nourrissait d’une relation spécifique avec les institutions, et elle renforçait l’entrelacement permanent des différentes juridictions, la coexistence au sein d’un même espace d’institutions qui se référaient à des systèmes juridiques et à des autorités concurrentes. La prise de conscience par les historiens de cet entrelacement a restitué à la société d’Ancien Régime un dynamisme politique propre, qui se traduit par le fait que des individus pouvaient se référer à des systèmes de juridiction et de pouvoir concurrents 14. Or, le fait même d’avoir décelé, dans ces sociétés, une dynamique et une culture qui ne relèvent pas uniquement de la dimension étatique du pouvoir, a posé avec acuité la question du mode d’appréhension pertinent de la formation de la documentation : soit une approche « pratique », partagée par les institutions ; une grande partie des archives notariées, par exemple, semble reposer sur un large fond d’incertitude quant à la signification de la propriété comme de l’échange. De la sorte, notre perception des actes de propriété et d’enregistrement de statuts, que l’on rencontre dans les registres cadastraux, a changé15. Même la documentation 104 12 - ROY GARRE, Consuetudo: Das Gewohnheitsrecht in der Rechtsquellen- und Methodenlehre des späten ius commune in Italien (16-18 Jahrhundert), Francfort, Klostermann, 2005 ; JUAN CARLOS GARAVAGLIA et JEAN-FRÉDÉRIC SCHAUB (éds.), Lois, justice, coutume. Amérique et Europe latines (16e-19e siècle), Paris, Éditions de l’EHESS, 2005 ; YAN THOMAS, « L’extrême et l’ordinaire. Remarques sur le cas médiéval de la communauté disparue », in J.-C. PASSERON et J. REVEL (éds.), Penser par cas, Paris, Éditions de l’EHESS, « Enquête-4 », 2005, pp. 45-73 ; PAOLO GROSSI, L’ordine giuridico medievale, Bari, Laterza, 1995. 13 - EDOARDO GRENDI, « La pratica dei confini: Mioglia contro Sassello, 1715-1745 », Quaderni storici, 63, 1986, pp. 811-845 ; ID., « Il disegno e la coscienza sociale dello spazio: dalle carte archivistiche genovesi », in Studi in onore di Teofilo Ossian De Negri, vol. III, Gênes, Stringa, 1986, repris in ID., Lettere orbe, Palerme, Gelka, 1989 ; OSVALDO RAGGIO, « Costruzione delle fonti e prova: testimoniali, possesso e giurisdizione », Quaderni storici, 91, 1996, pp. 135-156 ; MARIA TERESA SILVESTRINI, La politica della religione. Il governo ecclesiastico nello stato sabaudo del XVIII secolo, Florence, Leo Olschki, 1997, pp. 52-53 ; SIMONA CERUTTI, Giustizia sommaria: pratiche e ideali di giustizia in una società di Ancien Régime, Milan, Feltrinelli, 2003. 14 - Quaderni storici, 63, « Conflitti locali e idiomi politici », 1986 ; MARCO BELLABARBA, La giustizia ai confini. Il Principato vescovile di Trento agli inizi dell’Età moderna, Bologne, Società Editrice il Mulino, 1996 ; ANGELA DE BENEDICTIS, Repubblica per contratto: Bologna, una città europea nello Stato della Chiesa, Bologne, Società Editrice il Mulino, 1995. 15 - LUCIA GIANA, « La pratica delle istituzioni: procedure e ambiti giurisdizionali a Spigno Monferrato nel XVII secolo », Quaderni storici, 103, 2000, pp. 11-48 ; BEATRICE PALMERO, « Regole e registrazione del possesso in Età moderna. Modalità di costruzione del territorio in alta val Tanaro », Quaderni storici, 103, 2000, pp. 49-86 ; ID., Communautés, enjeux de pouvoir et maîtrise de l’espace pastoral aux confins du comté de Nice (Tende, La Brigue et Triora) à l’époque moderne. Une approche micro-historique : les Alpes de proximité, Thèse de Doctorat, Université Aix-Marseille-I, 2005 ; RENATA AGO, Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. dite de contrôle, produite par les autorités territoriales laïques ou ecclésiastiques, et constituée à la suite de visites d’inspection, peut être considérée non seulement comme le reflet d’une volonté des détenteurs du pouvoir d’exercer un droit de regard ou de légiférer 16, mais aussi comme autant de moment où des relations ponctuelles s’établissent entre observateurs et observés. À ce titre, grâce surtout aux travaux d’Edoardo Grendi 17, la documentation juridictionnelle a considérablement ouvert nos connaissances en direction de l’ethnographie historique 18. Considérée dans cette perspective, la documentation renvoie à des pratiques revendicatives – y compris à travers l’écrit 19, comme en témoigne la lecture contextuelle des textes historiographiques d’Ancien Régime – et elle accorde une place centrale à la capacité d’agir des « observés » 20. Il s’agit de capacités d’action que beaucoup de traditions scientifiques du XXe siècle avaient occultées, en raison sans doute d’une conception hiérarchique des savoirs et des connaissances. L’identification de telles dynamiques au cœur de la production documentaire est lourde de conséquences. Tout d’abord, elle invite à reconsidérer la dimension même de « fait » historique : ces attestations, certifications, affirmations auxquelles nous conduit la documentation historique s’avèrent le résultat de constructions, véritables architectures auxquelles de multiples acteurs ont concouru, mus par des objectifs qu’il revient à l’historien de démêler et de définir. Semblables dynamiques d’élaboration de la donnée factuelle placent sur le même plan et l’interprétation – ou plutôt sa reconstitution – par l’historien et le processus qui l’a engendrée. Il s’agit, à l’évidence, d’une perspective antipositiviste, mais non antiréaliste 21. Loin d’affirmer que la réalité historique est inaccessible, il s’agit plutôt de montrer combien elle est passée au crible d’interprétations élaborées autant par Economia barocca. Mercato e istituzioni nella Roma del Seicento, Rome, Donzelli, 1998 ; ID., « Una giustizia personalizzata. I tribunali civili a Roma nel XVII secolo », Quaderni storici, 101, 1999, pp. 389-412. 16 - ANTÓNIO MANUEL HESPANHA, « Représentation dogmatique et projets de pouvoir. Les outils conceptuels des juristes du ius commune dans le domaine de l’administration », Ius commune, 21, 1984, pp. 3-28 ; ANGELO TORRE, « Vita religiosa e cultura giurisdizionale nel Piemonte di Antico Regime », in C. NUBOLA et A. TURCHINI, Fonti ecclesiastiche per la storia sociale e religiosa d’Europa: XV-XVIII secolo, Bologne, Società Editrice il Mulino, 1999, pp. 181-211. 17 - E. GRENDI, Lettere orbe..., op. cit. 18 - EDOARDO GRENDI, In altri termini. Etnografia e storia di una società di Antico Regime, édité par Osvaldo Raggio et Angelo Torre, Milan, Feltrinelli, 2004. 19 - VITTORIO TIGRINO, « Castelli di carte. Giurisdizioni e storia locale nel Settecento in una disputa fra Sanremo e Genova (1729-1735) », Quaderni storici, 101, 1999, pp. 475506. Plusieurs tentatives pour redéfinir l’histoire de l’historiographie ont suscité la parution de numéros spéciaux de revues : Representations, 56, « The new erudition », 1996 ; Quaderni storici, 93, « Erudizione e fonti. Storiografie della rivendicazione », 1996 ; Revue de synthèse historique, 125, « Fabrique des archives, fabrique de l’histoire », 2004. 20 - Voir DORIAN TIFFENEAU (dir.), La sémantique de l’action, Paris, Éditions du CNRS, 1977 ; PATRICK PHARO et LOUIS QUÉRÉ (dir.), Les formes de l’action. Sémantique et sociologie, Paris, Éditions de l’EHESS, « Raisons pratiques-1 », 1990 ; JEAN-LUC PETIT, L’action dans la philosophie analytique, Paris, PUF, 1991 ; ID. (éd.), L’événement en perspective, Paris, Éditions de l’EHESS, « Raisons pratiques-2 », 1991. 21 - Quaderni storici, 108, « Fatti: storie dell’evidenza empirica », 2001. 105 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. les institutions que par les acteurs sociaux et les observateurs : aux dynamiques qui agissent entre les acteurs s’ajoutent celles qui jouent entre les acteurs et les institutions, et entre la documentation ainsi générée et l’historien, ce dont il convient aussi de tenir compte. Cette approche non linéaire de la source, née de la prise en compte de l’entrelacs des juridictions et des processus de transcription, comporte une autre conséquence, au plan de la recherche et de l’analyse historique : elle permet de repérer des pratiques sociales et culturelles (pratiques agraires, actions possessoires, etc.) qui ont été systématiquement oblitérées par le contrôle administratif des e e 22 XIX et XX siècles et par le travail de reconstitution historique qui s’y rattache . Aux conditions de production de la source, s’ajoute un facteur d’« incrustation », dû à l’historiographie des XIXe et XXe siècles, qui n’a pas toujours été suffisamment attentive à la diversité culturelle des phénomènes rapportés par la documentation 23. Il s’agit donc de comprendre, par une attitude tout à la fois empirique et critique 24, comment et à quel niveau utiliser une documentation qui n’est pas transparente et sur laquelle se sont exercées des lectures qui paraissent aujourd’hui trompeuses, voire qui ont tronqué la réalité qu’elles prenaient en considération 25. À la faveur d’une attention soutenue aux processus de production des documents étudiés, nous voyons émerger des actions qui sont transcrites et qui suscitent autour d’elles, non par pure coïncidence, des polémiques, des contestations et des contrôles. Cette prise de conscience pose donc un problème méthodologique : de quelle façon étudier les actions dont parlent les transcriptions – et les objets – conservés dans nos archives ? Le comprendre est crucial pour définir les procédures d’analyse les mieux adaptées. Les considérations précédemment énoncées impliquent qu’il est impossible d’aborder ces actions à travers la notion de « champ », qui a eu tant de succès dans les sciences sociales ces dernières décennies, parce que l’entrelacs des 106 22 - DIEGO MORENO, « Storia, archeologia e ambiente. Contributo alla definizione ed agli scopi dell’archeologia postmedievale in Italia », Archeologia postmedievale, I, 1997, pp. 89-94, ici p. 93. Sur un autre plan, MAURIZIO FIORAVANTI, « Stato (diritto intermedio) », in Enciclopedia del diritto, Milan, A. Giuffrè Editore, 1987 (maintenant ID., Stato moderno in Europa: istituzioni e diritto, Bari, Laterza, 2002). 23 - ARMANDO PETRUCCI, « The illusion of authentic history: Documentary evidence » (1984), in ID., Writers and readers in Medieval Italy. Studies in the history of written culture, New Haven-Londres, Yale University Press, 1995, pp. 236-250 ; ARNALDO FRUGONI, Arnaldo da Brescia nelle fonti del secolo XII, Turin, Einaudi, 1989 ; CARLO GINZBURG, « Postfazione », in N. ZEMON DAVIS, Martin Guerre: un caso di doppia identità nella Francia del Cinquecento, Turin, Einaudi, 1984, pp. 129-154, ici p. 147. 24 - OSVALDO RAGGIO et ANGELO TORRE, « Introduzione », in O. GRENDI, In altri termini..., op. cit., pp. 5-37. 25 - C’est ce vers quoi tendent les tentatives, certes hétérogènes, en direction d’une nouvelle histoire de l’historiographie, de HOWARD BLOCH, God’s plagiarist: Being an account of the fabulous industry and irregular commerce of the abbé Migne, Chicago, Chicago University Press, 1996 ; ANTHONY GRAFTON, Falsari e critici. Creatività e finzione nella tradizione letteraria occidentale, Turin, Einaudi, 1990. Pour une étude de cas, voir UMBERTO LEVRA, Fare gli Italiani. Memoria e celebrazione del Risorgimento, Turin, Comitato di Torino dell’Istituto per la storia del Risorgimento, 1992, n. s. 15, pp. 173-298. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. juridictions ainsi que la culture de la propriété interdisent une définition automatique de la signification des actes qui se trouvent transcrits : les champs économique, juridique, religieux, etc. s’entrecroisent et nécessitent des modes d’observation spécifiques pour pouvoir être identifiés 26. Je considère, en raison de cette impasse, que la seule référence possible est celle qui correspond aujourd’hui aux notions de « site » et d’échelle topographique. En effet, l’entrelacs des juridictions impose une analyse ponctuelle des différentes institutions qui coexistent dans la sphère d’action des acteurs sociaux 27. Une historiographie des pratiques qui place au cœur de ses préoccupations la genèse des sources, celle à laquelle je fais ici référence, me semble la seule susceptible d’enrichir notre connaissance de la dynamique des acteurs, à travers une lecture nouvelle de leurs actions, resituées dans le contexte même où elles se révèlent. Comme il arrive souvent, ce sont des secteurs situés aux marges des disciplines qui produisent les avancées méthodologiques fondamentales et, en l’occurrence, nous sommes débiteurs de l’écologie historique qui a redéfini, dans le sillage du travail d’Oliver Rackham 28, les pratiques de gestion des anciennes forêts. C’est à partir d’analyses cartographiques, à l’échelle topographique, que l’écologie historique a pu identifier une série de techniques de production, animale et végétale, que l’agronomie des XVIIIe et XIXe siècles avait totalement oubliées ou supprimées. Sur la base de ces techniques, elle a mis au jour des systèmes d’agriculture multiples – du pâturage arboré à l’alnoculture, de la récolte des herbes à la castanéiculture –, et elle les a définis comme des processus dynamiques d’activation des ressources végétales 29. 26 - Sur la critique de la notion de champ, je me permets de renvoyer à ANGELO TORRE, « Percorsi della pratica, 1966-1995 », Quaderni storici, 90, 1995, pp. 191-221 ; sur la matrice psychanalytique de cette notion, voir RENÉ LOURAU, La clé des champs, Paris, Anthropos, 1997 (je remercie Francesco Ingravalle pour cette indication) ; P. PHARO et L. QUÉRÉ (dir.), Les formes de l’action..., op. cit. ; LUC BOLTANSKI et LAURENT THÉVENOT, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. 27 - Le modèle de cette analyse à l’échelle topographique est évidemment l’histoire locale anglaise, qui a signalé avec force l’importance du facteur topographique dans l’analyse historique. Un caractère central que l’historiographie de la seconde moitié du e XX siècle a renié et réservé à des domaines particuliers comme l’histoire de l’architecture ou celle de la toponymie agraire médiévale. Voir WILLIAM G. HOSKINS, Local history in England, Londres, Longman 1984 ; EDOARDO GRENDI, Storia di una storia locale. Il caso ligure, Venezia, Marsilio, 1996. 28 - OLIVIER RACKHAM, Ancient woodland: Its history, vegetation and uses in England, Londres, Arnold, 1980 ; ID., The history of the countryside, Londres, Dent, 1986 ; ID., The nature of Mediterranean Europe: An ecological history, New Haven-Londres, Yale University Press, 2001. 29 - DIEGO MORENO, Dal documento al terreno. Storia e archeologia dei sistemi agro-silvopastorali, Bologne, Società Editrice il Mulino, 1990 ; ID., « Storia, archeologia... », art. cit. ; ID., « Escaping from “landscape”: The historical and environmental identification of local land-management practices in the post-Medieval Ligurian mountains », in R. BALZARETTI, M. PEARCE et C. WATKINS (éd.), Ligurian landscapes. Studies in archaeology, geography and history, Londres, Accordia, 2004, pp. 129-140. 107 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Pareille orientation de recherche offre la possibilité aux historiens de passer de la topographie des sources à une topographie des phénomènes. Ce parcours part de l’identification des pratiques d’activation des ressources, que les actions transcrites par les documents portent à l’attention de l’historien sur le plan ethnographique. Il s’agit alors d’interroger de multiples gisements de sources et ressources : économiques, politiques, symboliques, végétales et animales. Je vais tenter d’illustrer l’un de ces parcours possibles, à travers le repérage d’une pratique spécifique d’activation de ressources politiques. Pour reprendre l’heureuse expression d’Arjun Appadurai, il me paraît possible d’identifier comme « production de localité » une technologie générale de production de sujets natifs se sachant appartenir de façon adéquate à une sphère politique territoriale définie 30. L’anthropologue cingalais soutient que, contrairement à ce que pensaient les ethnographes des générations antérieures, la localité est une entité fragile tout en étant une propriété de la vie sociale. Elle est activée par la production de voisinages à travers le rituel : l’idée de base est que la localité est éphémère et qu’elle doit être produite et reproduite – sur le plan concret, spatial, comme sur celui des savoirs – au prix d’un investissement et d’un travail constants. Ce processus permet d’identifier un savoir, constitué par l’ensemble des techniques de reproduction de cette localité – depuis les rites de passage jusqu’à ceux de domination, ségrégation, purification. Cet ensemble de procédures et de rituels a été décrit par les ethnologues sur un mode manquant malheureusement d’outils théoriques 31. La question à laquelle ces techniques répondent est celle de la production de « natifs », c’est-à-dire de sujets qui se savent appartenir à une localité donnée. En outre, cette localité n’est pas seulement un contexte, généré par des moyens de consolidation de relations intrinsèquement fragiles entre voisins ; elle est aussi un facteur générateur de contexte, qui inscrit les voisinages dans une relation de réciprocité. De ce point de vue, la localité interprète, valorise, pratique concrètement le contexte qu’elle a elle-même généré. L’historien la voit se reproduire dans les querelles juridictionnelles : les actions que nous découvrons dans les fonds d’archives constituent par conséquent le matériau d’une archéologie des institutions et des pratiques dans laquelle on peut voir se cristalliser le programme d’ethnographie historique à laquelle nous aspirons. 108 30 - Je dois cette dénomination et les implications qui la rendent significative à ARJUN APPADURAI, « Production of locality », in R. FARDON (éd.), Counterworks: managing the diversity of knowledge, Londres-New York, Routledge, 1995, pp. 204-225, en particulier pp. 204-211 (repris dans ID., Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, [1996] 2001). 31 - A. APPADURAI, « Production... », art. cit., p. 205. Pour une application de la catégorie de prodution de localité en histoire, voir ANGELO TORRE, « La produzione storica dei luoghi », Quaderni storici, 110, 2001, pp. 443-475. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. La production des lieux Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Au cours d’un travail sur les pratiques religieuses des laïcs dans les campagnes piémontaises 32, j’ai rencontré une forme d’association qui est souvent assimilée, dans l’historiographie de la Contre-Réforme, à celles, plus familières, des confréries tardo-médiévales : la confraria ou confratria dello Spirito Santo (confrérie du SaintEsprit). Leur très large diffusion (supérieure, à la fin du XVIe siècle, à celle des confréries de pénitents, mieux connues), contrastait avec la brièveté des descriptions les concernant dans les visites pastorales, dont j’ai isolé les extraits pendant la période comprise entre la fin du XVIe et la fin du XVIIIe siècle. Le résultat est le suivant : un édifice profane (une maison), avec à l’intérieur des pots à cuire pour la cuisine, quelques minuscules lopins de terre, de modestes cens. J’ai ensuite pu identifier un corpus de rituels, qui révélait un noyau extraordinairement dense : une distribution de nourriture, surtout de pain et de soupe de légumineuses (pois chiches) qui avait lieu à date fixe, à la Pentecôte 33, pouvant être accompagnée de prières ou de cérémonies pour les défunts. Il manquait à cet éventail le rituel laïc par excellence de la procession, et le plus important sacrement catholique, l’eucharistie, n’y occupait certainement pas une place centrale 34. En raison de la pauvreté du matériau textuel, j’ai analysé celui-ci à travers les écarts, même minimes, apparaissant entre les témoignages locaux. D’emblée, j’ai été frappé par le fait que la distribution de nourriture n’était assimilée à l’assistance aux plus pauvres que dans certains cas : c’était même sur les destinataires des ressources alimentaires de la confrérie que s’exerçait la suspicion de l’épiscopat. Les visiteurs apostoliques d’abord, les évêques piémontais ensuite, semblent avoir été étonnés et quelquefois irrités de constater que ces distributions étaient « indistinctes », « confuses », « mélangées », concernant aussi bien les riches, les pauvres que les inconnus. Un autre élément contredisait l’image de la confrérie que fournit la seule bibliographie – essentiellement française – sur le sujet 35, qui établit une 32 - ANGELO TORRE, Il consumo di devozioni. Religione e comunità nelle campagne dell’Ancien Régime, Venise, Marsilio, 1995, chap. II. 33 - Dans un autre contexte, voir ALUN HOWKINS, « Whitsun in 19th century Oxfordshire », History workshop pamphlets, 8, Oxford, TRUEXpres 1978, 65 p. 34 - L’iconographie des confréries renvoie en fait à une image triandrique de la Trinité (voir FRANÇOIS BOESPFLUG, La Trinité dans l’art d’Occident, 1400-1460 : sept chefs-d’œuvre de la peinture, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000). 35 - Sur les confréries du Saint-Esprit, voir PIERRE DUPARC, « Confréries du Saint-Esprit et communautés d’habitants au Moyen Âge », Revue historique de droit français et étranger, 4, 36, 1958, pp. 348-367 ; FÉLIX BERNARD, « Les confréries communales du Saint-Esprit, leurs lieux de réunions et leurs activités du Xe au XXe siècle », in Mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Savoie, 6, 7, 1963, pp. 16-79 ; PHILIP T. HOFFMAN, Church and community in the Diocese of Lyon, 1500-1789, New Haven, Yale University Press, 1984, pp. 59-68 ; NOËL COULET, « Les confréries du Saint-Esprit en Provence : pour une enquête », in Histoire sociale, sensibilités collectives et mentalités : mélanges Robert Mandrou, Paris, PUF, 1985, pp. 205-217 ; JACQUES CHIFFOLEAU, « Entre le religieux et le politique : les confréries du Saint-Esprit en Provence et en Comtat Venaissin à la fin du Moyen Âge », in Le mouvement confraternel au Moyen Âge. France, Italie, Suisse, Rome, École française de Rome, 1987, pp. 9-40 ; NICOLAS MORARD, « Une charité bien ordonnée : la confrérie du Saint-Esprit à Fribourg à la fin du Moyen Âge », in Ibid., pp. 275-296 ; 109 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. relation entre la confrérie du Saint-Esprit et l’institution communale, au point, dans certains cas, de faire de la première l’émanation de la seconde. C’est du moins l’hypothèse de Pierre Duparc, historien du droit à qui l’on doit l’étude la plus pénétrante sur les confréries, fondée sur le cas de la Savoie méridionale. Deux éléments contredisaient cette symétrie entre confrérie et commune : la répartition territoriale des confrarie et les mots employés par les visiteurs épiscopaux pour décrire l’association. D’un côté, un certain nombre de situations – indépendamment de références claires de type plaine, colline, montagne – montrait que, dans une même commune, plusieurs associations pouvaient coexister, de deux à neuf par communauté – même restreinte –, alors qu’au contraire, dans des localités voisines, association, municipalité et paroisse semblaient se superposer en un tout plus cohérent. Cette répartition territoriale de la confrérie, en apparence aléatoire, contredisait l’idée d’une émanation de la municipalité. Surtout, elle ne concordait pas avec la terminologie employée pour décrire l’association. P. Duparc a eu une intuition heureuse, qu’il n’a malheureusement pas développée, lorsqu’il a écrit que la confrérie s’identifiait avec son développement : « La confrérie n’“existe” pas, la confrérie “se fait” (fietur) 36. » Elle coïncide avec la réunion elle-même et, mieux encore, elle n’existerait qu’à partir du moment et dans la mesure où cette réunion a lieu. Sur cette prémisse, certains détails, en apparence insignifiants, prennent tout leur sens : ainsi quand les évêques soutiennent que la réunion de la Pentecôte consiste « à consommer » de la nourriture. En bref, j’étais parvenu à l’hypothèse inverse de celle de P. Duparc : c’est la collectivité de la confrérie (à partir du moment où elle se formait) qui créait une communauté, dans les limites et à l’intérieur du cadre que la réunion se donnait, et non pas l’existence formelle d’une communauté qui se traduisait par une association rituelle. Qu’est-ce qui m’autorisait à formuler pareille hypothèse ? Principalement les sources ecclésiastiques postérieures au concile de Trente – celles qui ont le mieux exploré la vie rituelle des villages, et pas seulement dans le Piémont. Certains membres du clergé ont fait preuve en effet d’un regard et d’une sensibilité qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’« ethnographiques ». Parmi eux, se distingue Carlo Bascapé, évêque de Novare (1550-1615), un des disciples les plus cultivés de Charles Borromée. Animé d’une franche volonté de comprendre le phénomène des confréries – plutôt que de le proscrire –, il 110 CATHERINE VINCENT, Des charités bien ordonnées : les confréries normandes de la fin du XIII e au début du XVI e siècle, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 1988. Pour le Piémont, voir ACHILLE ERBA, La Chiesa sabauda tra Cinque e Seicento: ortodossia tridentina, gallicanesimo savoiardo e assolutismo ducale (1580-1630), Padoue, Herder, 1979, pp. 237-247 ; GIANCARLO COMINO, « Sfruttamento e ridistribuzione di risorse collettive: il caso delle confrarie dello Spirito Santo nel Monregalese dei secoli XIII-XVIII », Quaderni storici, 81, 1992, pp. 687-702 ; ID., « Per una storia delle confrerie dello Spirito Santo in diocesi di Mondovı̀ », Bollettino della Società per gli studi storici, archeologici e artistici della provincia di Cuneo, 100, 1989, pp. 45-69 ; NILO CALVINI et ANTONIO CUGGÉ, La confraria di Santo Spirito, gli ospedali e i monti di pietà nell’area intemelia e sanremasca, Sanremo, Casabianca, 1996, pp. 15-54. 36 - P. DUPARC, « Confréries... », art. cit., p. 354. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE CONFRÉRIES ET LOCALITÉ l’évalue à la lumière de ses connaissances de canoniste 37. En fait, il assimile la confrérie à la phratria antique 38 : Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. La confrérie répond donc à un objectif d’intégration ; ce qui l’apparente à tous ces exemples, documentés par les anthropologues, de définition d’un groupe d’amis ou d’alliés à travers le cérémonial de la consommation de nourriture et l’échange de dons 40. En d’autres termes, le partage rituel crée les groupes sociaux. Création qui, en outre, n’est pas désintéressée : les rituels de redistribution confèrent du prestige à celui qui les organise et institutionnalise la dépense 41. Le cadre juridictionnel de l’univers examiné permet de déceler dans la confrérie des aspects spécifiques qui la distingue des autres institutions de redistribution et d’intégration. Mgr Bascapé insistait sur le caractère sélectif du groupe de 37 - CARLO BASCAPÉ, Commentarii canonici Caroli episcopi Novariensis, Novariae, 1615. 38 - Voir STEPHEN D. LAMBERT, The phratries of Attica, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1998 ; NICHOLAS F. JONES, The associations of Classical Athens: The response to Democracy, New York, Oxford University Press, 1999. 39 - CARLO BASCAPÉ, Nouaria seu De ecclesia Nouariensi libri duo primus de locis, alter de episcopis, Novare, 1612, I, Terminatio Varalli (cité à partir de l’édition de G. RAVIZZA, Novare, Merati, 1878, pp. 133-316, souligné par nous). 40 - En ce sens, la confrérie peut être rapprochée du potlatch et d’autres rituels d’intégration politique : Pierre Duparc, en 1958, se limitait à citer GEORGES DAVY et ALEXANDRE MORET, Des clans aux empires, Paris, La Renaissance du Livre, 1923. Nous pouvons ajouter au moins FRANZ BOAS, « Secret societies and social organization of the Kwakiutl Indians », Reports of the American National Museums, 1895 ; MARCEL MAUSS, « Saggio sul dono » (1924), in ID., Teoria generale della magia e altri saggi, Turin, Einaudi, 1965 ; EDWARD EVANS PRITCHARD, The Sanusi of Cyrenaica, Oxford, The Clarendon Press, 1949. Voir aussi RAYMOND FIRTH, I simboli e le mode, Bari, Laterza, 1973, chap. VII ; JOHN BEATTIE, Uomini diversi da noi. Lineamenti di antropologia sociale, Bari, Laterza, 1978, pp. 277-278. GEORGES DUBY, Guerriers et paysans, Paris, Gallimard, 1979, pp. 60-69, a signalé des rituels d’échanges analogues au Moyen Âge. 41 - HOMER G. BARNETT, The nature and function of potlatch, Eugene, Oregon University Press, 1968. Comme nous allons le voir, face à ces classifications etic (de l’observateur), il serait préférable de reconstituer toute la gamme des institutions emic (des observés) de réciprocité : par exemple, reconstituer tous les cas qui comportent une distribution de nourriture, indépendamment de la présence formelle de la confrérie. 111 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Entre de très nombreuses personnes différentes, non seulement du même pays mais de toute la région, il se constitue une association pour partager de la nourriture, ou distribuer du pain, comme s’il s’agissait d’une même communauté ou d’une cohabitation, voire d’une vraie société de frères, réunis dans la charité chrétienne ; car ces œuvres pieuses, ici et ailleurs, s’appellent habituellement « charités », et c’est la raison pour laquelle les religieux disent vulgairement faire la charité, prendre ensemble un repas. Beaucoup sont délégués pour cette entreprise, et chaque année, de chez les administrateurs délégués, on va de porte en porte demander du blé avec lequel, selon la coutume du lieu, on fait du pain ; on prend des haricots, qui sont cuits en public et que l’on mange en public, non seulement pour les pauvres, mais aussi pour quiconque survient et souvent aussi pour les étrangers 39. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ceux qui constituaient la communauté à travers la réunion, la cuisson et une distribution publique à laquelle, en principe, tout le monde avait accès. Plus précisément, il est dit que de « très nombreuses personnes différentes » donnent naissance à une communauté (association de charité, sous le patronage du Saint-Esprit 42). La première caractéristique des confréries, et aussi la plus importante, qui contredit l’identification à la commune, est donc la participation à la réunion. La précieuse indication de Mgr Bascapé permet de réaliser que ce qui donnait vie à cette communauté intermittente « à échelle variable » n’était pas clairement défini. Une analyse approfondie des visites pastorales d’environ deux cent cinquante paroisses piémontaises, sur deux siècles, a permis de résoudre cette question : l’équivalence confrérie/paroisse n’était qu’une des solutions possibles, peut-être particulièrement souhaitable, mais la confrérie pouvait être plus vaste que la paroisse ou (le plus souvent) plus restreinte ; quoi qu’il en soit, sa matrice était segmentaire. Ce sont des segments de populations d’une paroisse ou d’une commune qui s’associaient et se réunissaient : des « proximités » (vicinanze), comme on disait dans certaines localités. Cette terminologie médiévale est particulièrement significative dans le contexte italien, car une longue querelle a précisément considéré, au début du XXe siècle, la vicinanza comme l’une des matrices de l’institution municipale (au contraire, là encore, de ce qu’affirme P. Duparc à propos de la Savoie) 43. La dimension de proximité est certes cruciale, car elle rend compte de tous les cas où la pluralité des associations ne concernait pas des habitats dispersés mais des bourgs densément peuplés. Cette pluralité offrait la possibilité (évidemment tentante) de se diviser en « supérieure » et « inférieure », « du haut » et « du bas », etc., mais l’identité entre confrérie, voisinage et territoire (aussi petit fût-il) ne résiste pas à un examen approfondi. Le nombre de situations où les évêques insistaient pour qu’une confrérie accueillît à ses réunions les familles d’un territoire voisin (finaggio), ou bien accordât une place à d’autres parentèles, est trop important. En somme, il apparaît que cette notion de proximité reflétait la segmentation territoriale et mettait en jeu des droits (s’exprimant parfois à travers l’organisation d’activités ludiques) – qui se traduisaient en quelque sorte dans des formes rituelles, y compris liturgiques. Ces modes d’expression réclamaient, indirectement, de la part des habitants, la construction d’un territoire donné (aussi réduit fût-il) ou plutôt d’un espace rituel et public doté d’un nom (de lieu, de culte, etc.). Les confréries piémontaises du Saint-Esprit résistent à l’identification à la commune et à la charité municipale des « congregazioni di carità », ce qui renvoie à l’indétermination persistante de la sphère territoriale de l’association qui en résultait 44. Pour pouvoir considérer la confrérie comme l’expression de l’intégration 112 42 - Certains banquets de confréries de pénitents sont aussi appelés « charités » (Archivio della Curia Vescovile, Asti, « Visita pastorale di mons. Aiazza, 1597, Castagnito », ff. 263v266v). 43 - CHRIS WICKHAM, Comunità e clientele nella Toscana dei secoli XII e XIII, Rome, Viella, 1995, pp. 78-92, en particulier pp. 89-91, où sont abordées les polémiques du début du e XX siècle. 44 - A. TORRE, Il consumo di devozioni..., op. cit., pp. 103-150. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. La Valsesia Parmi toutes les sous-régions du Piémont, en effet, la Valsesia, située sur les pentes du mont Rose, manifeste une activité presque paroxystique des confréries et des segments territoriaux de village : les rapports des administrateurs de la Maison de Savoie, les comptes rendus de litiges locaux et autres documents divers, à présent réunis dans des Archives d’État 47, offrent un témoignage extraordinaire, portant surtout sur la période postérieure à 1708, date à laquelle la vallée fut rattachée à l’État savoyard. Les sources turinoises montrent qu’au moment d’établir ses relations avec son nouveau souverain, la vallée se montra soucieuse de faire valoir ses propres statuts datant du XIIIe siècle, lesquels confiaient le pouvoir à un conseil 45 - L’intérêt pour ce type de formes est encore présent dans GOFFREDO CASALIS, Dizionario geografico storico, statistico e commerciale degli Stati di Sua Maestà il Re di Sardegna, Turin, Maspero, 1833-1856, 28 vol., lequel signale la présence de bourgades internes à la commune rurale unique. Les ouvrages de référence du début du XXe siècle, GIUSEPPE PRATO, La vita economica in Piemonte a mezzo il secolo XVIII, Turin, Società TipograficoEditrice Nazionale, 1908, et LUIGI EINAUDI, La finanza sabauda all’aprirsi del secolo XVIII e durante la guerra di successione spagnola, Turin, Società Tipografico-Editrice Nazionale, 1908, sont délibérément fondés sur la documentation turinoise, de même que PIERPAOLO MERLIN et alii, Il Piemonte sabaudo. Stato e territori in Età moderna, Turin, Utet, 1994. 46 - Un cas de confrérie segmentaire a été étudié par G. COMINO, « Sfruttamento e ridistribuzione... », art. cit. 47 - Archivio di Stato di Vercelli, Sezione di Varallo Sesia. Elles ont été évoquées dans ANGELO TORRE, « Faith’s boundaries: Ritual and territory in Early Modern rural Piedmont », in N. TERPSTRA (dir.), The politics of ritual kinship. Confraternities and social order in Early Modern Italy, Londres, Cambridge University Press, 1999, pp. 243-261. 113 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. segmentaire des villages piémontais, il faut disposer d’une documentation qui permette une « écoute » plus fine. Il est inutile de la chercher auprès des érudits locaux, enclins à assimiler la confrérie à une confraternité de type rudimentaire en raison de son manque de spécialisation et, apparemment, de mise à jour de ses pratiques. Elle ne peut pas non plus se trouver du côté de l’historiographie académique, dont l’idéologie d’État incitait à sous-évaluer les formes de micro-identités45. Et les papiers des confréries ne sont pas d’une plus grande utilité parce que, dans les très rares cas où ils nous sont parvenus, ils ne parlent pas des membres de l’association mais de son fonctionnement, et par conséquent de la gestion des recettes : ils évoquent le bail des terres à emphytéose et les fermiers, le repas de la Pentecôte, mais non les participants 46. À l’inverse, le déplacement de l’attention sur des zones géographiques peu fréquentées par l’historiographie piémontaise, fortement centripète à tous les niveaux, confirme l’hypothèse de travail formulée et contraint même à la radicaliser. En prenant un exemple spécifique comme celui de la Valsesia, on peut affirmer que les confréries étaient des institutions conçues et utilisées pour construire et produire des lieux. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. général et à trois curies48, et qu’elle souhaitait conserver un lien contractuel (pattizio) avec le duché de Milan, tout en recherchant le dialogue avec les autorités de Turin à travers différents organes autour desquels s’articulait sa vie politique. L’examen de ce matériau a mis en lumière le caractère polycentrique du peuplement de la Valsesia 49. La documentation valsésienne montre indéniablement qu’il est impossible d’assimiler confrérie et municipalité ; elle permet aussi de donner enfin un nom aux entités qui paraissent à l’origine des réunions de la Pentecôte. La vallée n’était pas composée d’un tissu de communes mais d’un réseau, difficile à définir, d’entités politiques mineures, les « cantons ». C’est à ce niveau que se situaient, en priorité, les confréries du Saint-Esprit et qu’elles déployaient leur activité rituelle, et c’est à la lumière de ce caractère segmentaire que les actions que la population locale a laissées entre les XVIIe et XVIIIe siècles pourront être déchiffrées : actions opaques et qui ne se comprennent qu’à la lumière d’une suite de témoignages, restés jusqu’à présent dans l’ombre, sur la façon qu’ont eue les Valsésiens de se construire une identité locale, composite, et de la reproduire sans cesse. La confrérie constituait pour eux le moyen de généraliser la singularité de leur organisation institutionnelle et sociale. Il est en effet possible d’établir un lien étroit entre la confrérie et le modèle de peuplement représenté par le canton. Ce lien ne constitue pas simplement une correspondance dans l’espace ; il représente l’aboutissement de processus de construction de l’identité locale, à travers des pratiques que les contemporains définissaient par le terme de « charité » : de la sorte, ils « mettaient en commun » les ressources, à travers des initiatives visant à générer des institutions par capillarité, à partir des relations interpersonnelles qui caractérisaient les voisinages valsésiens. Le sens de cette construction incessante devient clair si l’on analyse certaines pratiques économiques – telles les migrations saisonnières – typiques des populations valsésiennes ; l’identification d’un lien entre les pratiques d’endettement ou de crédit et celles de justice permettra ainsi de comprendre les fondements de la construction d’une citoyenneté valsésienne sous l’Ancien Régime. Le nouveau pouvoir de Turin a identifié ses interlocuteurs locaux graduellement et par tâtonnements. On le note en prêtant attention aux hésitations terminologiques par lesquelles les administrateurs tentaient de définir des entités de base 114 48 - L’ouvrage historiographique de référence sur la Valsesia est FEDERICO TONETTI, Storia della Vallesesia e dell’alto Novarese, Varallo, Colleoni, 1875-1880 ; voir aussi CARLO G. MOR, « La formazione territoriale del comune valsesiano nel sec. XIII », Bollettino storico-bibliografico subalpino, 38, 1936, pp. 281-329 ; plus récemment, GERMANA GANDINO, GIUSEPPE SERGI et FRANCA TONELLA REGIS (éd.), Borgofranco di Seso, 1247-1997. I tempi lunghi del territorio medievale della Bassa Valsesia, Turin, Celid, 1999, ont fait la lumière sur la situation de la basse vallée. GIANPAOLO GARAVAGLIA, « Potere politico e strategie familiari nella Valsesia del XVII secolo », Annali della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’ Università degli Studi di Milano, 55, 2002, pp. 39-114, aborde enfin le fonctionnement politique de la vallée. GIORGIO CHITTOLINI, Città, comunità e feudi negli stati dell’Italia centrosettentrionale (XIV-XVI secolo), Milan, Unicopli, 1996, pp. 61-82 et 127-144, analyse la Valsesia parmi les « terres séparées » du duché de Milan. 49 - Voir ANGELO TORRE, « Confrarie e comunità nella Valsesia di Antico Regime », in G. GANDINO, G. SERGI et F. TONELLA REGIS (éd.), Borgofranco di Seso..., op. cit., pp. 81-97. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. pour désigner les habitants de la vallée. Ceux-ci furent d’abord regroupés en une quarantaine de « terres » (terme à la signification imprécise 50), puis en communes, et enfin en un peu moins de quatre cents entités de taille nettement plus réduite, les « cantons ». En dépit de cette réduction d’échelle, le canton n’était pas considéré comme une unité démographique naturelle : il avait des « dépendances » ; il était constitué de plusieurs « lieux » ou cassinali (groupements de maisons, lieuxdits) ; il était lié, selon des critères encore difficiles à déterminer, à certains modes de répartition des charges fiscales 51. Surtout, les cantons pouvaient s’unir et se diviser, formant des « coalitions de localités » 52. Il semble qu’à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne, ce dynamisme des cantons ait été le facteur d’un important processus de création de paroisses. Mgr Bascapé, le prélat novarais, affirme en effet que les trente-sept paroisses qu’il dénombre en 1612 n’étaient que sept un siècle plus tôt, et il attribue cette croissance exponentielle à des établissements « épars » et « divisés » 53, et à la tendance des « pagorum membra » à se transformer « paulatim in novos pagos » 54. C. Bascapé était conscient du caractère rituel et par conséquent juridictionnel et politique de cette création de paroisses : il existe un lien entre le canton, l’oratoire et les pratiques rituelles des habitants, qui pouvait représenter, pour la hiérarchie ecclésiastique, une « perturbatione sacri regiminis », parce qu’il impliquait une perte de la dîme pour les recteurs, sans garantir au nouveau curé les bénéfices qui lui revenaient 55. 50 - Dans un document tardif, de 1770, la localité est en revanche identifiée à la « terre » : « La circonscription de Borgosesia compte vingt-sept terres composant en tout sept paroisses », et « la circonscription de Valduggia compte plus de quatre-vingts lieux, qui forment onze paroisses » (Archivio di Stato di Torino [désormais AST], Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 21, 1772). 51 - AST, Corte, Valle di Sesia, Paesi di Nuovo Acquisto, m. 2, n. 6 : « Giuramenti di fedeltà liggia prestati dalle 49 comunità della Valle di Sesia a Sua Altezza Reale nelle mani del Conte e Senatore Pralormo, 1707 », qui contient en bas une « Nota delle 49 terre che hanno giurato ». Le fascicule comporte une autre note non datée (décennie 1720-1730), dans laquelle sont répertoriés les Terre e cantoni della Val di Sesia. En bas de cette liste se trouve une « Note des Terres qui composent l’Alexandrin, le Tortonais, le Novarais et le Val Sesia », d’où il ressort que ce dernier en compte quatre-vingt-une, sans que soit précisé le mode de calcul adopté. Sur les relations entre confrérie et canton, voir A. TORRE, « Confrarie e comunità... », art. cit., pp. 82-86. 52 - ID., « Produzione storica dei luoghi », art. cit., pp. 463-468. 53 - Il n’est pas certain que ces mots soient synonymes et correspondent par conséquent à des habitats dispersés ou polycentriques (je remercie Maria Luisa Sturani pour m’avoir signalé cette distinction). 54 - L’interprétation de C. Bascapé est ici déterministe et se fonde sur l’opposition entre plaine et montagne. La dispersion des implantations serait le signe de « populi [...] ad multiplicationem apti » dans les zones montagneuses, contrairement à la densité des implantations à « uno loco et vico », mais malsaines et sujettes à la guerre et aux épidémies de peste, des zones de plaines (voir CARLO BASCAPÉ, Novaria seu de ecclesia Novariensi Libri duo, Novare, 1612, p. 122). 55 - Dans cette argumentation, les préoccupations canoniques et épiscopales sont manifestes, ainsi que la polémique autour de la politique de l’Église ; enfin, une préoccupation politique transparaît chez le prélat novarais dans son adhésion à une proposition étonnamment inadaptée à la vallée : faire coïncider l’émergence des nouvelles paroisses 115 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Les élites locales, qui concouraient à la création de ces paroisses, apportaient selon toute vraisemblance leur soutien à des identités locales qui s’articulaient autour d’organismes ou d’associations de type caritatif : les confréries. Il s’agit en tout cas d’une correspondance qui n’est qu’imparfaite et doit faire réfléchir à la spécificité des confréries : les cantons étaient représentés, sur le plan cérémoniel, par une confrérie, mais ils pouvaient appartenir à plusieurs confréries, et celles-ci pouvaient englober plusieurs cantons. Confrérie et canton ne coïncidaient donc pas toujours, ni nécessairement, et leur combinaison donnait lieu à des configurations extrêmement variées. Il existait des communes clairement constituées de confédérations de confréries alors que, dans d’autres cas, charités « larges » et charités limitées à un seul canton coexistaient dans la même commune 56. Les confréries ne se limitaient pas à caractériser certains cantons et à les unir ; elles pouvaient aussi les séparer. Ainsi, la séparation entre Valduggia et Santa Maria di Invozio, en 1660, résulta de la division territoriale des membres des deux confréries de Saint-Georges et de Sainte-Marie. Les protagonistes étaient les « homines de populo S. Giorgij » et « illi de populo de S. Maria » : les légats des paroissiens de San Giorgio et de Santa Maria étaient chargés des confréries respectives. Mais, dans d’autres documents, cette séparation ne semble pas avoir été effective : les deux institutions formèrent un même organisme pour lutter contre les revendications de Colma, Zuccaro, Valpiana, Arva, Arlesi et « autres lieux ». On rencontre aussi des affirmations de ce type : « Les deux confréries de Valduggia ne se retrouvent pas à Zuccaro parce qu’il s’agit d’une autre confrérie 57. » Ces variations, impossibles à retracer une à une, montrent en tout cas que la confrérie constituait un espace spécifique, même quand son nom ne l’indique pas. Ce point, central, exige une illustration détaillée, qu’offre la documentation relative aux confréries d’Agnona 58. Il semble que celles-ci se caractérisaient par la plus grande liberté sur le plan territorial : quand les « hommes de la communauté » se réunissaient pour élire les confrères de la charité du Saint-Esprit, ils en déterminaient aussi les limites géographiques. En 1694, ils convinrent que, « à partir du Croso di Garlotto, vers la partie supérieure du canton, ils devaient élire les susdits Procureurs ou Confrères pour l’administration d’une Charité en en élisant un à Agnona et un autre à Casosso, et, dudit Croso vers la partie inférieure, ils devaient 116 avec le pouvoir seigneurial, de façon à favoriser le « domino quidem villae ». L’opposition de la vallée au pouvoir seigneurial est en effet un des leitmotive de son historiographie : voir GIOVANNI BATTISTA FASSOLA PRIMI VISCONTI, La Valle Sesia descritta dal conte Giovanni Battista Feliciano Cavaliere Fassola, alla serenissima altezza di Giovanni d’Austria consacrata 4 ag. 1672, Museo storico ed artistico valsesiano, édité par F. Tonetti, Varallo, Camaschella, série IV, t. I, 1887. Sur ce personnage, voir ANGELO TORRE, « Fassola », in Dizionario biografico degli Italiana, Rome, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, 1995, vol. 39, pp. 300-307. 56 - ID, « Confrarie e comunità... », art. cit., p. 87 sqq. 57 - Archivio di Stato di Varallo [désormais ASV], Opere Pie, Valduggia, b. 1 : « Transazione nella causa tra gli uomini di Valduggia (S. Giorgio) e S. Maria per la Carità di Santo Spirito » (1660). 58 - ASV, Opere Pie, Agnona, b. 1. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. élire deux autres Procureurs pour l’administration de l’autre Charité en en élisant un à Agnona et un autre pour les Fermes 59 ». Mais il ne s’agit pas, ici, d’une simple opposition bourg et fermes, comme pourrait le suggérer le fait que, toujours à la fin du XVIIe siècle, les charges des institutions caricatives étaient réparties par paires : bourg et fermes, bourg et cantons. Si, à la faveur d’une documentation précise, on examine la localisation des biens de la confrérie du Saint-Esprit, on remarque que les parcelles de terrain qu’elle mettait annuellement aux enchères se situaient à Agnona et à Borgosesia, mais que les censitaires provenaient du bourg d’Agnona (16), des « fermes » (11), de Calco (8), de Borgosesia (1) et de Varallo (1) 60. Si l’on effectue la même opération avec la documentation concernant la Charité des pauvres, on observe une répartition territoriale différente de celle du Saint-Esprit, plus dispersée : entre les parcelles, apparaissent les localités de Foresto, Isolella et Aranco. Et, d’après les provenances, figurent aussi des étrangers parmi les censitaires. Deux explications sont possibles (qui ne s’excluent d’ailleurs pas mutuellement) : les cens sont un instrument d’intégration des étrangers et un facteur d’absorption des tensions centrifuges d’Isolella qui, rappelons-le, était sur le point de faire sécession du reste de la « Riviera » en tant qu’entité administrative. Un rituel spécifique de la Charité des pauvres, toujours à Agnona, prévoyait des distributions de sel devant le cimetière le Vendredi saint 61 : c’était un autre moyen de donner une cohésion à un territoire autrement indéterminé. On pourrait penser qu’il s’agit là de géographies immobiles, de vestiges de circonscriptions administratives dont toute autre trace se serait perdue. Que la situation ne se présente pas en ces termes est néanmoins clairement montré par d’autres indices documentaires, provenant cette fois de Valduggia. Dans une « Liste des familles domiciliées dans la juridiction de la Charité du Saint-Esprit de Valduggia pour le choix de confrères, 1699-1806 », on voit combien les confréries étaient délibérément conçues comme des institutions destinées à la construction de lieux. En regard du frontispice de la liste, une inscription du tout début du XIXe siècle indique que les familles se divisent par « tiers » (et, en réalité, on ne peut exclure la possibilité que ce soit le rédacteur lui-même qui ait désigné les lieux comme tels, qui les ait inventés et légitimés par son acte d’écriture) : pendant trois ans la gestion de la charité « locale » doit revenir à Lebbia et Limio, puis à Crobia et Malmo 62. Mais le document évoque ensuite la pratique qui nous intéresse : « pour mémoire ayant reconnu que les maisons habitées à Gabbio du haut et du bas sont au nombre de 30 et à Crobia elles [ne] sont qu’au nombre de 10 [...] ». Il semblerait 59 - Ibid. : « Libro della Carità di Santo Spirito » (1694). 60 - Ibid. : « Inventarium Charitatis Sancti Spiritus de loco Agnonae » (1749). 61 - Ibid. : « Nota de beni et entrate della Carità de Poveri d’Agnona » (après 1640), et « Inventaro de beni e redditi della Carità de Poveri del Panno e del Sale Ricavato dal suo Registro particolare fatto nell’anno 1751 ». 62 - ASV, Congregazione di Carità, Valduggia, Confraria di Santo Spirito, b. 1 : Lebbia correspond au nom des deux cantons de la Nota citée à la n. 51 ; Crobia apparaît dans l’acception « di sotto » ; Limio, Malmo et Gabbio n’étaient pas des cantons au début du e XVIII siècle. Simple erreur d’inattention, indice supplémentaire de mobilité ou disparité toponymique entre un témoin local et un administrateur de la Maison de Savoie ? 117 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. donc que la densité de l’habitat puisse être le critère susceptible de déplacer les équilibres, les orientations et les gravitations entre les « lieux ». Il est clair qu’il s’agit d’un facteur qui évolue dans le temps et sous l’effet d’autres pratiques, comme les successions ou les flux migratoires. La « juridiction » de la confrérie ne se limitait pas à enregistrer des voisinages, elle façonnait le territoire sur la base des décisions de ses membres. Et, selon notre témoin de Valduggia, une certaine souplesse était à cet égard assurée : « Quand il y a un foyer nouveau, ou des frères qui se séparent et habitent chacun chez soi, on a coutume de les élire » : nouveaux foyers, nouvelles charges. Il n’est pas indifférent que le rédacteur anonyme utilise encore, au début du XIXe siècle, un terme aussi chargé de connotations que celui de « juridiction » 63 : la confrérie constituait une sphère au sein de laquelle étaient instituées les règles de la cohésion segmentaire, dans des territoires spécifiques, créés et « orientés » par les questions démographiques et politiques du peuplement. C’est une sphère de pouvoir qui réglait l’appartenance, qui attirait ou repoussait la « proximité ». La métaphore du champ magnétique se justifie dans la mesure où, précisément pendant cette période, l’attraction locale s’était dotée de significations nouvelles. Quelques décennies plus tard, en 1834, un autre rédacteur anonyme des comptes des confréries, probablement un Bussi de Cantone ou de Zuccaro, évoqua dans le registre de la confrérie locale (de Cantone et de Zuccaro) son départ qu’il percevait comme définitif : il appelle « Patrie » sa propre confrérie 64. La confrérie : œuvre pie, institution laïque Cantons et confréries constituaient donc les protagonistes de la vie cérémonielle de la Valsesia, ce qui confirme qu’en dépit de la correspondance entre les deux termes, ce sont des phénomènes qui ne se situaient pas sur le même plan : dans la mesure où ils étaient façonnés par la dynamique interne aux parentèles, les cantons reflétaient l’organisation du peuplement, alors qu’il est était reconnu aux confréries une compétence pour intervenir sur le plan juridique. Une source l’atteste, et ce n’est pas pure coïncidence si elle manifeste un double lien avec la vallée. En 1651, un juriste local, mais lié à la clientèle romaine des Orsini, le théologien Pietro Francesco Apostolo de Valduggia, rédigea, en latin, un mémoire juridique pour défendre la confrérie du Saint-Esprit de Borgosesia, à la demande de ses officiers, excommuniés par le prévôt sur la base d’un décret épiscopal qui datait d’au moins quinze ans 65. Le motif du litige : le refus des officiers de la confrérie de « rendre 118 63 - A. M. HESPANHA, « Les magistratures populaires... », art. cit. 64 - ASV, Opere Pie, Valduggia, Carità di Santo Spirito di Cantone e Zuccaro, b.1 : « Avvertimenti per li Procuratori della Carità » (21 mai 1834). 65 - Les Apostolo sont mentionnés par G. GARAVAGLIA, « Potere politico... », art. cit., parmi les familles éminentes de Valduggia ; on connaît leur émigration de la vallée vers la zone du lac Majeur. Voir LAZARO AGOSTINO COTTA, Museo novarese. Acresciuto di nuove biografie d’illustri Novaresi e di altre notizie: dedicato ai cittadini di Novara, Milan, Ghisolfi, 1701 (références de l’édition publiée à Novare, Merati, 1872, stanza II, p. 510). Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. les comptes de l’administration des biens, des recettes et des aumônes de la dite Confrérie chaque année en présence du susdit Prévôt 66 ». Le mémoire d’Apostolo entendait démontrer que cette excommunication était illégale, car la confrérie relevait d’une juridiction laïque 67. Et il s’attarde à énumérer, avec un luxe de détails, les différences qui distinguent les confréries du Saint-Esprit, les associations pieuses et les œuvres pies. Ce faisant, il fournit de précieux éléments d’information sur l’éventuel rapport entre une association et un lieu : la confrérie n’appartient pas à un lieu particulier mais elle est, à la lumière du droit commun, comme un collège « en général » dont les compétences juridiques incluent la possibilité de statuer sur sa propre juridiction ; un corps laïc, donc, constamment et nécessairement entretenu par les relations personnelles qu’entretiennent ses membres entre eux. Le caractère laïque de la juridiction est attesté, d’après cet avocat et théologien valsésien, par les différences qui distinguent la confrérie des confraternités et autres œuvres de dévotion. Pour être soumis à la juridiction ecclésiastique, argumentet-il, un corps social doit répondre à un certain nombre de critères, facilement repérables dans les décrets du concile de Trente, qui ne se retrouvent absolument pas dans le cas des confréries du Saint-Esprit. En effet, l’association en question ne possède aucun oratoire élevé par l’autorité épiscopale, où les confrères se réuniraient les jours de fête « pour la pratique fréquente du Sacrement de pénitence et de la très sainte Eucharistie » ; les membres de l’association ne portent pas d’habits distinctifs comme les pénitents ; ils ne pratiquent pas la flagellation, ne récitent pas à heures fixes les prières ni n’accomplissent l’office de la Vierge ; ils ne participent pas aux processions publiques ni aux funérailles des défunts auxquelles ils sont conviés en portant l’image du Christ en croix ; ils n’élisent pas, avec l’assentiment de l’évêque, de chapelain pour célébrer la messe, et ne suivent aucune règle approuvée par l’autorité diocésaine. L’absence de dévotions était essentielle aux yeux du théologien valsésien : dans son énumération des critères des confraternités laïques, il reprend l’image post-tridentine des confraternités rurales, fondées sur la confession, la communion et la procession, ainsi que sur leur rattachement aux archiconfréries romaines 68. 66 - Le mémoire de l’avocat Apostolo est contenu dans une requête de la commune de Borgosesia. Il s’agit d’un écrit imprimé de huit feuilles non paginées : AST, Corte, Valle di Sesia, m. 1 di addizione, n. 3, « Ricorso dei Consiglieri di Borgo Sesia per ottenere il permesso di convertire la vendita della Confraria di Santo Spirito nello Stipendio de’ Maestri di scuola colle scritture, a cui appoggia una tal dimanda, 1758 ». 67 - La familiarité avec la curie romaine (Apostolo était un théologien proche du cardinal Orsini) rend particulièrement savoureuse l’emphase avec laquelle il conclut son mémoire : « De toutes ces considérations il ressort que les Docteurs parviennent à cette remarquable conclusion, qui peu agrée aux officiers de la Chancellerie, mais sera particulièrement appréciée des confréries et d’un grand profit, à savoir que les biens immobiliers légués aux confraternités, dans la mesure où ils sont purement laïques, ne sont pas soumis aux lois canoniques. » 68 - Pietro Francesco Apostolo cite les décrets du concile de Trente et renvoie à BORGNINO CAVALCANO, Decisionum fori Fiuizanensis aliorumque tribunalium in Italia insignium, peregrinarum, Venise, 1601-1602 ; JUAN GUTIERREZ, Canonicarum quaestionum, vtriusque fori, tam exterioris, quam interioris animae, libri duo, Lyon, 1661. 119 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Nous savons, en revanche, que les confréries se réclamaient de l’idée de Trinité et de pneumatologie et se démarquaient apparemment de la puissante homogénéité rituelle de la célébration de l’eucharistie, vestiges des polémiques sur la Trinité qui coïncidèrent au XVe siècle avec le schisme et la période du conciliarisme 69. Ce caractère non pénitentiel et non dévotionnel de la confrérie déplace d’emblée et clairement l’axe du discours sur ses actions : alors que la confraternité était une « association d’individus déterminés », la confrérie est une « mise en commun de pain et d’aumône dans le but de les distribuer et un regroupement de membres unis dans la charité chrétienne » 70. Le noyau et la raison d’être de l’institution se situent donc sur le plan de la communicatio – la création d’une communauté : un terme à la connotation clairement politique qui constitue même, pour certains penseurs du début du XVIIe siècle, le germe de la société politique, l’articulation qui permet de passer des relations purement personnelles à la dimension publique de la civitas 71. Les autres caractéristiques de la confrérie prennent sens à la lumière de cette communicatio. À commencer par son caractère laïque : la confrérie était dirigée exclusivement par des laïcs, sans aucune ingérence épiscopale 72. On ne peut en aucun cas lui appliquer le qualificatif de lieu sacré ou religieux, car elle ne possédait aucun oratoire, église ou autre lieu emplacement destiné aux réunions, à l’exception du siège public de la communauté, où les membres se réunissaient une fois l’an pour élire les officiers et distribuer des aumônes de pain. Les biens de ces confréries provenant de legs pieux sont décrits dans le cadastre comme étant purement laïcs et soumis par conséquent aux taxes ordinaires et extraordinaires de cette communauté. Les officiers de la communicatio étaient élus chaque année sans présence ni autorisation ecclésiastiques, et relevaient, de ce fait, de l’autorité séculière. On comprend donc pourquoi les aumônes « se distribuaient » à la fête de la Pentecôte, sous la seule autorité et direction de ces officiers, au siège de la communauté (c’est le cas à Borgosesia), « selon le nombre des familles et des personnes ». Mais la confrérie ne peut pas non plus être définie comme un « lieu pieux ». Il fallait en effet, d’après les juristes 73, trois conditions pour qualifier 120 69 - Sur les polémiques au XVe siècle autour de la Trinité, voir CARLO GINZBURG, Indagini su Piero: il Battesimo, il ciclo di Arezzo, la Flagellazione di Urbino, Turin, Einaudi, [1981] 2001 ; BERNARD ANDENMATTEN et AGOSTINO PARAVICINI BAGLIANI (éd.), Amédée VIIIFélix V : premier duc de Savoie et pape (1383-1451), Colloque international, Ripaille-Lausanne, 23-26 octobre 1990, Lausanne, Bibliothèque historique Vaudoise, 1992. 70 - Pietro Francesco Apostolo, f. 2, non paginé, oppose le « certorum hominum sodalitium » des confraternités à la « communicatio panis et elemosinae distribuendae et Confratrum Societas ex Christiana caritate compacta » des confréries. 71 - On est frappé par la terminologie althusienne du passage : voir FRANCESCO INGRAVALLE et CORRADO MALANDRINO (éd.), Il lessico della Politica di Johannes Althusius, Florence, Leo Olschki, 2005, en particulier les contributions de MAURO POVERO, « Communicatio (Communio) », pp. 103-114, et MARIO MIEGGE, « Communicatio mutua (Althusius et Calvin) », pp. 115-124. 72 - Apostolo commet ici une erreur que je ne crois pas désintéressée : les évêques piémontais visitaient systématiquement les confréries. 73 - Par exemple, ANTONIO GABRIELI, Communes conclusiones Antonii Gabrieli Romani, in septem libros distributae, Venise, 1593, Livre VI, De pia causa, Conclusion I, II, III, pp. 621623, Cons. 162. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. de pieux un endroit : que certaines personnes déterminées y fussent attachées ; qu’il fût destiné à l’accomplissement d’œuvres pies ; qu’il fût institué sur autorisation du pape ou d’un évêque. Aucune de ces dernières conditions n’est remplie dans le cas de la confrérie du Saint-Esprit, puisque ses membres ne sont attachés à aucun endroit particulier, qu’ils ne sont assujettis à aucun lieu pour accomplir leur œuvre de charité et qu’ils ne reçoivent l’aval d’aucune autorité ecclésiastique. Et ici Apostolo ajoute un détail surprenant : d’après lui, les membres de la confrérie ne s’identifient à aucun lieu spécifique, « mais ils peuvent se rencontrer dans des édifices publics et privés pour accomplir leurs propres œuvres » 74. La mention d’édifices privés n’est pas une méprise, ni un lapsus : c’est précisément, à mes yeux, le point central de l’argumentation, et la raison qui explique la présence de ce mémoire d’Apostolo dans les fonds juridictionnels des archives de la Maison de Savoie. Les confréries tirent leur raison d’être de la charité : de la « raison des pauvres », comme l’affirme Apostolo. C’est pourquoi « elles peuvent vraiment être appelées distributrices et dispensatrices à but pieux selon les vœux des bienfaiteurs ». Est inséré ici un détail d’une importance capitale. À la limite, soutient Apostolo, le siège de l’association pourrait aussi bien être la maison d’un bienfaiteur 75 ; ce qui revient à dire que le laïc peut destiner sa propre maison à une œuvre pie et y fonder un hôpital doté d’un oratoire privé, dès lors qu’il n’a pas la forme d’une église, qu’on n’y célèbre pas la messe sans l’autorisation de l’évêque et qu’aucune juridiction spirituelle ne s’y rattache 76. L’intervention épiscopale se limite aux cas où des biens ont été dilapidés ou usurpés par des laïcs 77. 74 - « Sed ubique in domibus publicis et privatis ad sua opera peragenda convenire possunt », en référence à NICOLAUS DE TUDESCHIS (PANORMITANUS), Consilia iuris, quaestiones et praxis, Venise, 1588, Cons. 3, pp. 3r et 3v, Cons. 55, pp. 27r et 27v. Sur la juridiction séculaire, voir GIOVANNI D’ANDREA, Liber sextus decretalium D. Bonifacii Papae VIII: suae integritati, una cum Clementinis et Extravagantibus earumque glossis restitutus, Venise, 1581, pp. 124-125 et 129-130. 75 - PIETRO D’ANCARANO, Consilia sive juris responsa, Venise, 1574, Cons. 129, n. 1, p. 63 : « Bona a laico pro alendis pauperibus relicta an dicantur bona pia an vero privata et prophana ». 76 - Apostolo rappelle le cas d’un héritage légué pour nourrir les pauvres, confié exclusivement à l’administration de la communauté de Prato, dans le sillage d’INNOCENT IV, Apparatus Praeclari Juris Canonici Illuminatus ab Innocentio papae IIII [...], Venise, 1522, et de GIOVANNI D’ANDREA, In quinque decretalium libros Novella commentaria (1581), édité par Stephan Kuttner, Turin, Bottega d’Erasmo, 1963. Dans le même esprit, d’après Apostolo, FEDERICO PETRUCCI, Consilia, siue Responsa, quaestiones, et placita [...] quae ante hac mendis scatebant & erroribus, nunc multis collatis exemplaribus diligent, Venise, 1576, Questio III, CXI, no 2, pp. 56-57 : « Hospitale dicitur ecclesiasticum si fuerit deputatum... », et CCLXXX, p. 117 : « Nomine ecclesiarum an comprehendatur hosopitale... ». 77 - L’évêque n’est pas habilité à visiter ces lieux selon les dispositions du concile, parce qu’il ne s’agit pas de lieux ecclésiastiques, pieux ou religieux. Apostolo se base sur STEFANO GRAZIANI, Disceptationum forensium iudiciorum, Tomus primus-quintus, Genève, 1664, vol. III, nn. 11-18, p. 200 ; PAULI FUSCHI, De visitatione et regimine ecclesiarum, Libri duo, Rome, 1616, l. 2 chap. 14, nn. 3 et 4 ; CARLO ANTONIO TESAURO, De poenis ecclesiasticis praxis absolutae et universalis, Rome, 1760, ch. VI, pp. 221-222. Dans la tradition du droit commun, d’après Apostolo, aucun lieu n’est soumis à la juridiction épiscopale s’il 121 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Le juriste et théologien Apostolo nous a donc conduit bien loin de notre point de départ : si les confréries ne sont pas des associations de dévotion, mais des communicationes, des créations de communautés, et que, pour aucun motif, excepté la dilapidation des biens que des laïcs ont légués par piété, elles ne peuvent être soumises à la juridiction de l’Église, il en découle sur le plan juridique qu’elles doivent être considérées comme des collèges en général 78. Cette affirmation est de grande portée : les collèges sont en effet habilités à établir des statuts et des lois concernant ce qui relève de leur office, et à nommer un syndic. En d’autres termes, les confréries créent bien une localité plutôt qu’elles n’en sont l’émanation : « Parce qu’elles ne sont pas astreintes à un lieu mais sont un collège de personnes et un corps constitué et représenté 79 », comme le note Apostolo à la suite de Bartole, la confrérie « peut se réunir à l’endroit de son gré 80 ». Ce qualificatif de corporation générale confère à la distribution ou à l’action de « mettre en commun » une valeur de bien-fondé : les biens légués à la confrérie ne le sont pas en raison du lieu, ni de ses membres, mais uniquement en raison des pauvres, et c’est à ce titre que de semblables associations peuvent « véritablement » être appelées distributrices et dispensatrices à but pieux selon les vœux des bienfaiteurs 81. C’est le fait de se réunir dans ce seul objectif qui crée une sphère sociale et/ou territoriale ; aussi les 122 n’est pas désigné par l’autorité de l’évêque lui-même ou avec son autorisation. L’autorité épiscopale sur les legs « ad pias causas » est discutée par LUIS DE MOLINA, De Hispanorum primogeniorum origine, ac natura, libri quatuor, Cologne, 1613, pp. 157-158, et par HIERONYMUM GONZÁLEZ, Dilucidum ac perutile glossema seu commentatio ad regulam octavam cancellariae de reservatione mensium et alternativae espicoporum, Rome, 1611, Summarium § 4, Glossa V, pp. 147-149. Le caractère laïc et non pieux des confréries est soutenu enfin par ANDRÉ TIRAQUEAU, Tractatus, De priuilegijs piae causae. De praescriptionibus, Venise, 1561, « Praefatio », pp. 1-20, en particulier p. 7. 78 - Apostolo renvoie à BARTHOLUS DE SAXOFERRATO, Commentaria, vol. VI, Digestum Novum, Rome, Il Cigno Galileo Galilei, Istituto Giuridico Bartolo da Sassoferrato, 1996, « De Collegijs illicitis », pp. 157r-159r, qui « parle en général de nos confréries sous le nom de collèges agréés par le droit commun », et sur BALDUS DE UBALDIS, Consiliorum sive responsorum, 1608, l. 2, Cons. 134, p. 30. Par conséquent, les legs faits à ces confréries ne peuvent être considérés comme des legs pieux ou religieux : voir GIASONE DEL MAINO, Consiliorum siue Responsorum iuris, in quatuor volumina partitorum, Volumen primumquartus. Cum additionibus et notis dn. Francisci Becij [...], Venise, 1581, Cons. 218, nn. 1 et 3, p. 140v ; Additio, p. 141. Le caractère laïc des confréries est reconnu à l’impossibilité d’exercer le droit spirituel de décimer : voir PROSPERO FARINACCI, Sacrae rotae romanae Decisionum ab ipso recentissime collectarum, pars secunda, Cologne, 1649, Decisio DXCV, n. 1, p. 499, et par le fait que, sur les legs, les confréries sont soumises à la falcidie et à la quarte trébellianique : voir PAULO DI ASTRO, Consiliorum siue Responsorum [...] Pauli Castrensis, Volumen primum-tertium, Tomus primus, Lyon, 1554, Lib. 2, Cons. 426, n. 3, p. 196v. 79 - Apostolo, f. 6 : « Cum non sint adscripta loco sed sunt Collegium personale, et quoddam corpus fictum, et repraesentatum », renvoie à NICOLAUS DE TUDESCHIS, Compendium aureum totius lecturae D. Abbatis Panormitani super decretalibus, cum nonnullis glossarum flosculis ordine elementario aeditum ab R.P. F. Hieronymo de Ferariis Fantonio Vigleuan., Venise, 1564. 80 - « Ubicumque vult congregari potest » : BARTHOLUS DE SAXOFERRATO, Commentaria..., op. cit., p. 158. 81 - Apostolo renvoie ici de façon générale à Nicolaus de Tudeschis. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE CONFRÉRIES ET LOCALITÉ corps-confréries peuvent-ils « instituer » des juridictions, y compris à des niveaux qui nous semblent éventuellement incongrus. Apostolo reconnaît, par exemple, le caractère d’œuvre pie aux dons destinés à « marier les jeunes filles », et même au « legs fait à un parent pauvre », ou bien pour le rachat d’un esclave ou encore pour financer des études 82 ; c’est donc la communication, la communauté qu’il s’agit d’instaurer, qui fonde la nature pieuse du don. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. « Mettre en commun » de la nourriture et des ressources, affirmer des droits : tels semblent être les objectifs auxquels les confréries valsésiennes paraissent donner une forme et qu’elles expriment quand elles revendiquent leur autonomie vis-àvis du clergé local. Ceci explique, sinon justifie, que le juriste omette de dire que ce sont des voisins qui créent les confréries, qui revendiquent des droits : on ne peut dès lors manquer de se demander et de demander aux Valsésiens de l’Ancien Régime si, à travers leurs relations de voisinage, ils n’affirmaient pas un trait spécifique que nous n’aurions pas rencontré jusqu’à présent dans les sources. Pour aborder cette question, il convient de rappeler que les habitants de la Valsesia étaient bien connus dans toute l’Europe continentale pour leur migration saisonnière. Mais cette pratique traditionnelle est davantage envisagée habituellement pour ses aspects économiques que pour ses répercussions sur la « gestion » des communautés et de la vallée 83. Les migrations affleurent ici et là, notamment lorsqu’un fonctionnaire turinois, le comte de Pralormo, chargé en 1722 d’apaiser les frictions entre Rossa et Buccioleto à cause de la séparation des deux confréries précédemment évoquées, doit attendre le retour des hommes « qui résident ordinairement en dehors du pays 84 ». Cette résidence à l’étranger créait des problèmes très particuliers : à cause de l’absence des hommes, c’étaient majoritairement les femmes qui vendaient sur les marchés. Ce détail est souligné en raison du danger de rencontrer des Juifs, à qui les règlements royaux accordaient la liberté de circulation, à la différence des statuts de la Valsesia qui la leur interdisaient dans la vallée. Les migrations saisonnières marquaient la pratique des échanges de la vallée. J’avancerais l’hypothèse que c’est précisément l’émigration, pratique que l’on associe volontiers aujourd’hui au champ « économique », qui a engendré des politiques 82 - « Legatum factum consanguineo pauperi » : Apostolo se base sur A. TIRAQUEAU, Tractatus..., op. cit., « Praefatio » ; HIPPOLYTUS RIMINALDI, Consiliorum, siue Responsorum... Liber primus-septimus & vltimus, 1574-1591, 7 vol., vol. 2, Cons. 117, n. 14, p. 39v. 83 - Celle-ci est déjà documentée dans la première rédaction des statuts, par la demande d’exemption des charges du Novarais pour les migrants saisonniers, et par les contentieux avec le podestat de Novare accusé de poursuivre les migrants valsésiens. L’exemption, obtenue en 1523 auprès du duc de Milan, des taxes sur le sel pour les Valsésiens qui résident en dehors de la vallée, à condition que ce ne soit pas pendant la majeure partie de l’année, va dans le même sens (AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 18 – après 1767). 84 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 2, n. 21 (1722). 123 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Mobilité territoriale et identité locale Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. de proximité85. Dans un document exceptionnel, « Représentations de la Vallée de Sesia »86, rédigé par Gaudenzio Draghetti, le représentant d’une famille valsésienne de marchands, on voit celui-ci se rendre en 1772 à Turin en tant que régent de la vallée pour dénoncer les graves conséquences que les dernières « Constitutions royales » du royaume de Sardaigne risquaient d’entraîner pour la vie publique de la vallée 87. Procédant par « singularités », Draghetti oppose aux règlements émanant du gouvernement turinois des pratiques locales qui en rendent l’application impossible, voire nuisible. Il est frappant de constater que l’argumentation de Draghetti s’attache surtout aux conséquences de l’émigration saisonnière sur l’organisation politique de la vallée et, en premier lieu, sur l’exercice de la justice et la certification des actes 88. Les Constitutions royales instauraient un recours général à la justice « formelle » et établissaient les formalités des actes de procédure qui contrecarraient les coutumes juridiques de régions comme la Valsesia, où subsistaient des formes de justice sommaire, c’est-à-dire expéditives et sans formalités 89. La thèse exposée dans cette « Représentation » est la suivante : supprimer la justice sommaire entraînerait la ruine de la vallée, ainsi que la ruine de son organisation politique, que les habitants tiennent à conserver en vertu de pactes d’allégeance qui les ont toujours liés aux pouvoirs extérieurs. L’absence des travailleurs adultes une partie de l’année imposait aux pratiques d’échange des traits particuliers : « Les dettes qui se contractent ordinairement chez les habitants de ces terres découlent habituellement de l’approvisionnement en victuailles, assuré par les Marchands aux familles des artisans, pendant qu’ils sont absents [...] sur la foi qu’ils seront remboursés au comptant au retour du père de famille. » Le flux des marchandises ordinaires qui traversait la vallée, dicté par ses caractéristiques « écologiques », s’appuyait en réalité sur un flux de petits crédits. En Valsesia, la terre est pauvre, et les fruits que les Valsésiens produisaient devaient « être considérés plutôt comme le résultat du labeur du cultivateur que du terrain ». Cet aspect, caractéristique de bien des économies de montagne 90, 124 85 - KARSTEN PAERREGAARD, Linking separate worlds: Urban migrants and rural lives in Peru, Oxford, Oxford University Press, 1997. 86 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 21, 1772, « Représentation de la Vallée de Sesia dans laquelle sont présentées diverses réflexions sur les nouvelles Constitutions royales de 1770, dans ces régions où cependant on ne les croit pas adaptables, ni exigibles dans cette Vallée, étant donné les particularités de ses conditions locales, supplie S. M. de permettre que soit maintenue l’application des Privilèges, et Statuts de la dite Vallée » (désormais « Rappresentanza »). 87 - Sur les Constitutions, voir MARIO VIORA, Le Costituzioni piemontesi (Leggi e costituzioni di S. M. il Re di Sardegna) 1723-1729-1770, I. Storia esterna della compilazione, Turin, Bocca, 1928 (rééd., Turin, Reale Mutua, 1986). 88 - Sur la fonction certificatrice de la justice, voir Quaderni storici, 101, « Procedure di giustizia », 1999. 89 - S. CERUTTI, Giustizia sommaria..., op. cit. 90 - PIER PAOLO VIAZZO, Upland communities, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. Les pauvres se trouvant dans le besoin se rendent dans les bois et, quand ils ont ramassé une charge de bois, ils vont le vendre et en tirent quelque argent, avec lequel ils se procurent un peu de sel et de farine ; l’ordinaire de leur alimentation et le bois et le charbon n’ont ainsi jamais manqué, les bois et les forêts étant en abondance dans la vallée, au point que les plantes pourrissent. D’autres font du charbon, ou bien confectionnent des douves pour faire des seaux et des tonneaux, d’autres encore vont chercher des écorces pour préparer le tan dont se servent les tanneurs. [...] La liberté de couper du bois apporte non seulement un palliatif considérable à la pauvreté des habitants, mais alimente en outre le commerce et l’industrie de ces personnes qui, tout particulièrement en raison de leur âge avancé, ne sont plus en état de se rendre hors de la patrie pour exercer leurs métiers respectifs 92. Cet ensemble de pratiques semble donc intervenir en complément de la migration saisonnière. Nous voyons là une pratique d’activation des ressources végétales que nous connaissons mieux aujourd’hui grâce à l’écologie historique 93 : la forêt abrite « le pâturage des ovins », activité stratégique d’où « tirent leur subsistance des familles entières et, sans ce type de pâturage, elles ne pourraient l’assurer ». Les forêts ne sont pas intéressantes pour la qualité du bois : elles sont en fait « agrémentées de plantes douces, bien que l’on y rencontre dispersées quelques rares plantes forestières robustes qui, coupées, germent de nouveau abondamment malgré le pâturage des ovins », description qui évoque l’élagage pour l’exploitation d’un « bois pâturé » 94. Le travail de la terre s’exerçait sur de minuscules lopins auxquels, curieusement, il n’était pas attribué une grande valeur commerciale : ils étaient peut-être destinés « à rester en friches, ne trouvant pour s’intéresser à leur maigre rendement personne pour les exploiter 95 ». Pourtant, à y regarder de plus près, ces lopins 91 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 18 : « Informazioni circa li Statuti e Privilegi della Valle Sesia » (après 1765). 92 - « Rappresentanza », f. 2. 93 - Sur l’écologie historique, voir R. BALZARETTI, M. PEARCE et C. WATKINS (éd.), Ligurian landscapes..., op. cit. 94 - D. MORENO, Dal documento al terreno..., op. cit. 95 - « Rappresentanza », f. 28. 125 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. atteignait des proportions extrêmes en Valsesia. D’après Draghetti, en étaient responsables le mode de propriété et le modèle de peuplement. L’économie de la population valsésienne reposait sur quatre sphères d’activité : outre l’émigration, la production de tissus de laine et autres produits – les « ouvriers » pouvaient bénéficier de crédits auprès des marchands pour l’achat de denrées alimentaires 91 ; une large part des ressources venait ensuite des bois, le reste provenant des terres cultivées de faible extension. Les activités liées à la forêt sont décrites par le menu : bien collectif, elle fournit « un apport considérable de subsistances » qui disparaîtraient si entrait en vigueur l’interdiction par les Turinois de toute activité de coupe du bois. D’après Draghetti, la forêt était en fait exploitée selon des modalités variées : Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. cultivés étaient de grande valeur, même si celle-ci n’était pas monétaire : ils constituaient le point d’ancrage du système politique valsésien et étaient au cœur d’une « politique de proximité ». Pour en décrire les traits saillants, il convient de partir de la parcellisation des terres, remonter aux pratiques qui y ont conduit et tenter de considérer le système politique valsésien sous cet angle. En Valsesia, la terre était très bon marché et les parcelles étaient de taille très réduite 96. Toutefois, cette parcellisation ne paraît pas avoir résulté de pratiques de dévolution égalitaire du patrimoine qui en aurait favorisé la dispersion : les femmes ne pouvaient déshériter leurs enfants, les agnats étaient préférés aux cognats (« mère et grand-mère ne peuvent disputer une succession ab intestat d’un défunt avec les frères de celui-ci »). L’exclusion des femmes dotées était systématique et indépendante du montant de la dot : ainsi « les filles voient passer à leurs oncles et cousins l’héritage de leurs propres parents ». Quel facteur favorisait alors la parcellisation des biens ? On trouve une réponse à cette question dans les réflexions de Draghetti au sujet des « coûts de transaction », qu’il appelle « frais de citation devant les tribunaux » 97. Dans un contexte d’extrême fluidité des relations (et de leur fragilité, pour reprendre l’expression de A. Appadurai) le coût élevé des transactions, en particulier celui lié au recouvrement des créances et par conséquent à la justice, peut avoir des effets dépressifs. Ainsi, les micro-parcelles et la faible valeur de la terre interdisaient le recours à la vente à réméré qui, ailleurs, comme dans le Biellais voisin, était la règle pour solder les créances 98 : en Valsesia au contraire, on préférait payer au comptant, parce qu’il était impossible d’« offrir en rachat autant de terrain ». Le choix du paiement monétaire avait le mérite, aux yeux de Draghetti, de créer un lien de « confiance » 99 entre les commerçants et les populations locales : si ce lien était rompu, « il en résulterait un double préjudice [...] pour le marchand, qui ne pourrait liquider sa créance sans un grave désavantage pour le commerce, et pour les pauvres qui, ne trouvant plus de crédit au moment de l’hiver, une fois cédés leurs maigres biens immobiliers, s’éloigneraient de la Patrie avec toute leur Famille, et ne seraient plus incités à y revenir 100 ». Pour éviter ces désordres, on avait privilégié ces crédits, qui découlaient des « fournitures » de nourriture, exactement comme ceux que rendaient nécessaires les « produits fournis par les ouvriers ». En fait, dans ce genre de paiement, en cas de retard, il était impossible d’offrir des biens meubles ou immobiliers : « on met aux enchères ce qu’il [le 126 96 - La « Rappresentanza » suggère de favoriser toutes les mesures, par exemple le droit de préemption des voisins, qui permettent la réunion de micro-parcelles, seul moyen d’augmenter la valeur de la terre. 97 - DOUGLASS C. NORTH, Institutions, institutional change and economic performance, Cambridge, Cambridge University Press, 1990 ; le lien entre crédit et différend judiciaire est analysé par CRAIG MULDREW, The economy of obligation. The culture of credit and social relations in Early Modern England, Londres, MacMillan, 1998. 98 - FRANCO RAMELLA, Terra e telai: sistemi di parentela e manifattura nel Biellese dell’Ottocento, Turin, Einaudi, 1984. 99 - « Rappresentanza », f. 20. 100 - Ibid., ff. 20-21. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. débiteur] possède, à ses risques, c’est-à-dire au prix qui en ressort ». L’universalité du crédit (et de la dette), les modalités de remboursement et sa mise en œuvre même expliquent aussi l’originalité des pratiques juridiques locales, en particulier les « estimations » et les « vacations » : le déplacement du lieutenant, du délégué, de l’expert et de l’huissier vers les maisons « situées sur de hautes montagnes reculées », comme le stipulent les Constitutions piémontaises, impliquait des dépenses excessives par rapport au montant de la dette. Dans ce contexte, la suppression de l’incarcération pour dette (y compris d’autrui 101) s’imposait, tout comme d’inciter les fidéjusseurs à la modération 102. La diffusion du crédit et la particularité des pratiques juridiques locales tiennent au fait que les populations valsésiennes avaient recours à la justice sommaire 103. Cet état de fait ne paraît pas immémorial : le Sénat de Milan n’a autorisé ce recours qu’en 1686 pour les causes inférieures à cent lires impériales (somme qui n’était pas négligeable). Pour les causes liées à « des choses ou des faits liquides », le lieutenant du régent en était le juge ; pour les « causes formelles », celui-ci n’avait en charge que l’instruction 104. La transformation des causes sommaires en causes formelles était dénoncée comme un abus 105. Le régime juridique de la vallée accordait aussi une place énorme à l’arbitrage : le juge d’instance était habilité à arbitrer les litiges entre proches jusqu’au quatrième degré de parenté et à les contraindre à un « accord » 106. Cette mesure était adaptée à la « qualité des différends [...] qui surgissent entre Valsésiens dans des endroits situés en montagne, différends de très peu de portée, qui, étant donné leur pauvreté, sont considérés par eux comme de grande importance, et souvent alimentés avec une chaleur et un investissement tels qu’ils consumeraient pour les soutenir toutes leurs maigres ressources ». Il était bon, d’après les rédacteurs de la « Représentation », que les adversaires fussent contraints de résoudre les litiges « par accord ». En outre, la pauvreté obligeait à avoir recours aux tribunaux locaux, qui entraînaient beaucoup moins de frais. Ces conditions imposaient des procédures particulières par rapport aux coûteuses formalités (par exemple le grand nombre de témoins) que préconisait la justice de Turin 107. Pareillement, les affaires d’« érosions et inondations » ne devaient pas être portées devant le Sénat, de même que les litiges concernant les limites de 101 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 18 (après 1767). Se reporter à G. FASSOLA, La Valle Sesia..., op. cit., p. 84. 102 - Une demande qui figurait déjà dans le « Memoriale a capi » de 1707 : AST, Corte, Valle di Sesia, m. 2, n. 10 (1707), § 7 et 20 respectivement. 103 - S. CERUTTI, « Justice et citoyenneté à Turin à l’époque moderne », in J. C. GARAVAGLIA et J.-F. SCHAUB (dir.), Lois, justice, coutume..., op. cit., pp. 57-91. 104 - « Rappresentanza », f. 15. 105 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 18, « Informazioni... ». 106 - Du reste G. B. Fassola, premier historien connu de la Valsesia, attribuait déjà à la faculté d’arbitrer le caractère de matrice du pouvoir politique. Les chefs de la révolte de 1519 contre les Espagnols et les Milanais sont essentiellement des arbitres reconnus dans les parties de la haute et de la basse Vallée (G. B. FASSOLA, La Valle Sesia..., op. cit., série V, n. 6, 1888, pp. 85-86). 107 - SIMONA CERUTTI, « Faits et faits juridiques », Enquête, 7, 1998, pp. 145-174. 127 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. parcelles : la dépense aurait été supérieure à la valeur du fonds en question. Il était également inutile d’exiger des communautés de faire appel à l’avocat fiscal général pour obtenir l’autorisation d’engager un procès, étant donné le peu de valeur des biens en jeu ; des facilités étaient en revanche accordées pour les coûts de rédaction des inventaires après décès ; l’obligation de décharge pour les tuteurs et les curateurs était inapplicable, et l’on pouvait y remédier en chargeant un notaire de la surveillance. Certaines de ces pratiques influèrent directement sur les rapports entre la structure des lieux et le système politique : en d’autres termes ils présupposaient une politique de proximité. Il suffit de lire la « Représentation » pour constater l’attention accordée aux fonctions remplies par ceux que le texte désigne sous les noms de « parents ou voisins », ou mentionnées à leurs propos. Ce sont eux qui assuraient l’arbitrage de l’« accord » 108. Les « agnats » bénéficiaient du droit de racheter les biens vendus aux enchères ; ils jouaient le rôle de fidéjusseurs, en cas de mise en demeure du débiteur. Les voisins, quant à eux, avaient aussi le droit de préemption sur les ventes (aboli par Turin) 109, mesure qui, d’après la « Représentation », offrait la possibilité de regrouper des parcelles, solution souhaitable car susceptible d’augmenter la valeur de la terre. Enfin, voisins et parents avaient pour fonction cruciale d’avertir l’émigré des citations, injonctions et autres actes judiciaires dont il faisait l’objet : fonction que les Constitutions savoyardes avaient abolie, imposant d’aviser directement l’intéressé et non le voisinage 110. En somme, les familles les plus proches par la parenté ou par la résidence représentaient non seulement, pour les migrants, l’assurance d’un soutien mais constituaient aussi un réseau de témoins, intéressés dans les affaires des absents de la localité. Leur présence conditionnait aussi les modes de certification : les transactions locales avaient lieu sans authentification, « écritures privées sur de simples papiers en guise d’aide-mémoire plutôt que contrat 111 ». Dans les transactions, ce sont les parents et les voisins qui se portaient garants 112, et ils étaient aussi témoins lors des signatures de contrats 113. On s’aperçoit ainsi que toutes ces affaires gravitaient autour des micro-parcelles de terre cultivée de la Valsesia : si elles n’avaient qu’une valeur monétaire infime, elles constituaient les « titres d’appartenance » autour desquels se déployait la politique de proximité. Cet univers social informel était entièrement régi par le principe des proximités de « lieux » valsésiens. En tout cas, il n’était pas le seul : la gestion informelle et locale des transactions n’était pas sans concurrence dans la vallée, et la confrontation avec d’autres pratiques de certification revèle d’intéressantes dynamiques de pouvoir. En fait, la « Représentation » ne parvient pas à dissimuler la dépendance 128 108 - « Rappresentanza », ff. 3 et 9. 109 - Ibid., ff. 34-36. 110 - Ibid., f. 10. 111 - Ibid., f. 19. 112 - Ibid., f. 17. 113 - Ibid., f. 34. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. des principaux villages à l’égard des oligarchies de Varallo et Borgosesia, qui paraissent assurées de contrôler la circulation des biens : déjà en 1752, le comte Beltramo niait le passage de la « Riviera » d’Agnona à Varallo, soutenant que « Borgosesia et Valduggia devraient citer leurs débiteurs résidant dans ladite Riviera à comparaître au Tribunal de la Curie devant le Grand Juge d’instance et là, à leurs dépens, exposer les litiges » 114. Mais surtout, la « Représentation » réclamait que soit procédé aux enchères sans présentation d’actes au tribunal et que celles-ci se déroulent dans les agglomérations où siègeait le tribunal. Cette dernière considération paraît révélatrice des intentions des rédacteurs : procéder aux enchères là où se trouvent les lopins de terre, comme le stipulent les Constitutions royales, s’avèrerait inutile « parce que les habitants dans les pays de Montagne sont tous d’ordinaire misérables, et ceux de Varallo, Borgosesia et Valduggia [sièges des tribunaux] et des lieux circonvoisins [villages du fond de la vallée], qui ont l’habitude d’accourir aux ventes des Alpes, ne se déplaceraient pas en pays lointain et alpestre, d’autant plus que d’ordinaire, les enchères portent sur de petits morceaux de propriétés ». Il était, par conséquent, préférable que Turin permît de faire les enchères là où siégeait le tribunal. Dans le cas où l’on aurait eu connaissance d’un acheteur potentiel dans la localité où se trouvaient les biens mis aux enchères, on pouvait laisser au juge d’instance la liberté de choisir l’endroit. En somme, le principe des enchères, rendu nécessaire par les modalités de l’endettement-crédit, était un système qui institutionnalisait le déséquilibre entre les bourgs situés au fond de la vallée, sièges d’une curie, et les villages de montagne qui se vidaient à certaines périodes de l’année selon les habitudes migratoires. Il ne se mit en place toutefois que là et dans la mesure où la politique de proximité était fragile, ou n’était déjà plus en vigueur. Mais le texte laisse transparaître aussi d’autres tensions. Ces pratiques, décrites jusque-là comme relevant de la justice sommaire, pouvaient être certifiées par un autre personnage, aux procédures concurrentes : le notaire. Celui-ci remplissait un nombre très important de tâches juridiques et judiciaires, allant du domaine civil au criminel : il notifiait par exemple les personnes soumises au fisc. Le même Draghetti demandait qu’en cas d’incendies et d’accidents de montagne fût délégué le « notaire des environs », parce que les « chevauchées » du lieutenant de justice s’avèreraient trop dispendieuses. Ces opérations de certification s’apparentaient davantage à l’exercice de la justice qu’à des opérations immobilières ou de crédit. La modicité des transactions individuelles ne nécessitait pas toujours les services d’un notaire, et il était demandé de limiter le recours à ses services à partir d’une certaine somme (200 lires du Piémont) : les achats et ventes, les dots et la plupart des actes entre vifs portaient sur des valeurs trop minimes (cinq ou six lires) ; les dots étaient constituées de simples « vêtements dans lesquels sont même introduits les cadeaux que font généralement les parents à l’épouse ». Les notaires de la vallée étaient en réalité les principaux acteurs de la vie politique locale : on ne pouvait être soumis à la torture sans la présence d’un notaire 114 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 6 (1752). 129 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. de sa propre communauté 115 ; c’était eux qui visitaient les coupables, les victimes, les blessés, etc., et qui empochaient les frais de déplacement. La « Représentation » les accuse d’avoir introduit la transformation abusive des « procès sommaires en procès formels afin de magnifier les causes avec la question des mémoires 116 ». Enfin, les notaires validaient toujours les conseils municipaux (et par conséquent stabilisaient et renforçaient la juridiction 117) ; ils étaient les arbitres délégués par le juge d’instance évoqué plus haut. Ils constituaient un corps reconnu par l’élite locale, géré et renouvelé par un collège confié à des abbés, qui protesta quand Turin imposa la pratique de l’achat des « places de notaires », disposition que la « Représentation » dénonça alors vigoureusement comme un facteur d’augmentation abusive du coût des transactions. Ces notaires valsésiens formaient par conséquent un corps autour duquel s’articulait la politique locale : il n’y a pas lieu de s’étonner si, en 1761 notamment, alors que la vallée était en émoi et, lors d’une protestation contre l’introduction de la gabelle du tabac, s’apprêtait à « faire une Vêpre sicilienne », il fut décidé d’« appeler la Montagne, excitée par le Peuple, à s’en prendre aux notaires et avocaillons de Varallo 118 ». Toute incitation à protester ou à revendiquer des droits bafoués se retournait, immédiatement en Valsesia, contre les notaires des trois bourgs principaux. On les accusait alors d’être manipulés par les syndics factieux « pour noyer la communauté sous les litiges 119 ». On comprend aisément la raison de cette accusation si l’on songe à ce qu’affirmait, en 1763, le greffier Giuseppe Preti, notaire : les écritures restent au greffe et les archives de la vallée font défaut 120. En général, il semble pourtant que les notaires aient joué un rôle central dans les différentes phases de certification des pratiques de crédit 121 que décrit Draghetti, et, à ce niveau, ils étaient en concurrence avec les marchands : le préfet Vulpio évoque même, lors de la révolte de 1762-1763, un regroupement de « marchands » contre un autre de « notaires » 122. Il n’est pas difficile d’imaginer derrière cette classification une coalition de créanciers en relation étroite avec les familles d’émigrants saisonniers, leurs parents et voisins, prenant ses distances d’avec les certificateurs formels des prêts, compte tenu aussi du fait qu’il était alors malaisé, comme on le disait alors à Turin, de déterminer qui était marchand en Valsesia. Cette réaction est d’ailleurs corroborée par des témoignages attestant, dans un monde 130 115 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 2, n. 10, « Memoriale... », § 25. 116 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 18 (1754-1766). 117 - Ibid., m. 4, n. 20 (1775). 118 - Ibid., n. 17 : « Scritture riguardanti li torbidi [...] » (1761-1763). 119 - Ibid., n. 18 : « Informazioni... » : le document concerne Borgosesia. 120 - Ibid., n. 17 : « Scritture... ». 121 - Cela paraît par conséquent constituer un usage différent de celui de l’intermédiation financière relevé par PHILIP T. HOFFMAN, GILLES POSTEL-VINAY et JEAN-LAURENT ROSENTHAL, Des marchés sans prix. Une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001. 122 - Les notaires Stefano Mognetti, Pietro Goietti di Rossa, Giovanni Negri di Fobello et Filiberto Perdomi di Brescia furent néanmoins élus au conseil favorable aux marchands de 1761 (voir AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 17 : « Scritture... »). Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. de petits crédits que n’importe qui pouvait tenter sa chance dans le commerce de quelque denrée 123 : les marchands ne constituaient pas un corps de métier, à la différence des notaires. Quoi qu’il en soit, la « Représentation » de 1772 proclame à nouveau avec vigueur combien le système du crédit de la vallée impliquait nécessairement une justice sommaire : c’est ce modèle de justice expéditive et sans formalité qui permettait aux marchands de recouvrer leurs modestes créances. Mais, derrière cette invocation, apparaissent les pratiques des notaires des environs qui, eux, se référaient à un autre modèle de formalisation. Les considérations contenues dans la « Représentation » ont le mérite d’expliciter un autre aspect de la vie publique de la vallée. Pour les populations de migrants saisonniers, confrontées à de dures conditions de vie, la seule politique envisageable consistait à renforcer les institutions de proximité. Il convient de reconsidérer, sous cet angle, la fonction de contrôle et de sécurisation que jouaient des institutions comme les confréries : redessiner constamment le territoire ; assurer le contrôle cérémoniel ; mettre aux enchères sur place les parcelles résiduelles du canton. Distribuer le sel à la Saint-Barthélemy, le 1er avril et le jour de l’Annonciation, du tissu en hiver ou au printemps, et s’adresser pour cela à un fournisseur stable, comme le faisait, au XVIIIe siècle, à Agnona, la Charité des pauvres, renforçait la cohésion des parents et des voisins, et de leurs dynamiques, par le recours à des figures de créanciers connus et fiables. Si le contrôle des modes de consommation n’était possible qu’à travers la redistribution et les réseaux de relations de proximité, il convient de ne pas oublier que les « lieux » qui se construisent à travers la confrérie sont des « communautés » spécifiques. Elles transforment les relations interpersonnelles, parfois au sein d’une même parentèle, en lieux publics dotés d’une identité juridique, à travers une conception corporative du droit. C’est cela, peut-être, qui en constituait l’aspect le plus manifeste pour les contemporains, et qui nous est aujourd’hui le plus difficile à saisir. La « communication » caritative attribuait, de façon cumulative, une connotation publique à des relations privées : pour les populations migrantes de la Valsesia, « faire confrérie » était par conséquent une façon de « généraliser » leurs propres modes de relation, de revendiquer leur caractère public tout en les maintenant dans une sphère privée de rapports entre individus. Nous pouvons le voir grâce à un observateur des coutumes valsésiennes, fonctionnaire turinois que l’on ne peut certainement pas soupçonner de partialité vis-à-vis de la vallée : Ludovico Dani, avocat fiscal général de Charles-Emmanuel III, fut amené en 1740, à l’occasion d’un contentieux local 124, à relire les statuts de la vallée : il soutint avoir « découvert 123 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 1, note additive : « Informations secrètes sur le Règlement des Valsésiens, et l’usage de leurs Privilèges. Avec plusieurs projets pour les maintenir dans les limites de leur propre devoir ; crus pareillement utiles à l’intérêt Public, qu’à celui du roi » (après 1757) : « On voit donc s’ouvrir par n’importe qui auberge, boutique de comestibles, et se vendre toute chose à discrétion sans mercuriale ni prix plafond garanti » (f. 17). 124 - AST, Corte, Valle di Sesia, m. 4, n. 2 (1740). La réflexion de Dani est suscitée par un recours (perdu) « des hommes et membres des régions des Alpes pour faire approuver avis et règlements ». 131 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. L’approche topographico-institutionnelle permet ainsi de réfléchir à la question de la généralisation. Elle fait apparaître un lien entre singularités qui s’affranchit des lieux communs sur la question. Parmi les paradigmes qui ont dominé les sciences sociales au XXe siècle, la généralisation a été essentiellement conçue comme une opération d’abstraction, dans le but de « décanter » le phénomène (« l’accident » – Zufälligen – selon la terminologie de Max Weber 125) de ses déterminations contextuelles. Cette décantation visait à élaborer des concepts susceptibles, dans un second temps, de revenir à la phénoménologie historique et de la « caractériser »126. On sait combien ce mouvement d’aller-retour entre la réalité et les concepts a ouvert la voie à une conception scientiste des disciplines empiriques 127 et donné lieu à des lectures fallacieuses de Weber dans les années 1950-1960 128. Parmi celles-ci on compte inconstestablement le fonctionnalisme positiviste de Talcott Parsons, qui voit dans les phénomènes une simple combinaison de variables. C’est pourquoi on mesure la fortune qu’ont connue, auprès des historiens, les modèles génératifs ou processuels, comme ceux élaborés par Fredrik Barth au début des années 1960 – très attentif, par la force des choses, à la notion de contexte. La fortune de ces modèles est liée à leur capacité de généraliser les phénomènes sociaux sans 132 125 - MAX WEBER, « Die Objektivität sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis », Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 19, 1904, pp. 22-87, repris dans ID., Gesammelte Werke, mit dem Lebensbild von Marianne Weber, Berlin, Directmedia, 2001, ici p. 4804. 126 - Ibid., p. 4795. 127 - CARL GUSTAV HEMPEL, Fundamentals of concept formation in empirical science, Chicaco, Chicago University Press, 1952. 128 - Sur la lecture de Weber que propose Talcott Parsons, voir JOHN R. HALL, Cultures of inquiry. From epistemology to discourse in sociohistorical research, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, pp. 108-109. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. l’erreur de ces Peuples ». Les privilèges politiques, juridictionnels et fiscaux que revendiquaient les Valsésiens se fondaient sur le fait qu’ils avaient réussi jusqu’à présent à soutenir, à juste titre, qu’ils étaient des peuples « soumis » – qui conservaient toute leur « liberté » – depuis 1415. Or, d’après Dani, cette notion de privilèges révélait plutôt un caractère « gracieux ». Accordés par quelque autorité supérieure, ces privilèges n’excluaient pas la soumission, c’est-à-dire la sujétion, mais, si les Valsésiens étaient un peuple sujet du Prince, alors toutes leurs transactions étaient des « actes privés ». Les politiques territoriales des Valsésiens seraient donc à rejeter dans la mesure où elles sont des politiques « privées ». Le but de Dani est idéologique : il veut affirmer que l’on ne peut produire des actes « publics » qu’en se plaçant à l’intérieur du droit royal. Sinon, il faut accepter que des actes privés créent ou recréent en permanence les conventions : une notion du « public » qui permettait aux Valsésiens de renouveler constamment leurs relations réciproques et celles qu’ils entretenaient avec les autorités supérieures, à partir des transactions dont ils étaient les protagonistes, d’acte en acte. Leurs décisions créaient la sphère « publique » valsésienne, en la plaçant sous la protection de ses Statuts. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. rien sacrifier de la singularité des cas placés sous observation : mais c’est au prix d’une surdétermination des actions observées, en termes de transaction 129. Toutefois, la formulation de Barth se développe elle aussi à partir d’un point de vue extérieur aux acteurs et interprète leur comportement à travers des qualifications étrangères à leur culture. D’autres démarches ont suivi une voie opposée pour proposer une approche de la singularité à travers des logiques internes aux acteurs. Elles ont alors emprunté deux directions différentes : en explorant le fonctionnement d’une « logique des cas », ou en analysant la singularité des cas à travers l’étude de l’action. La première voie a conduit à l’exploration des fondements théoriques de la casuistique, de ses modalités opératoires et des modes spécifiques de généralisation 130 : les acteurs sont les observateurs eux-mêmes, et leur « raisonnement pratique » 131 utilise la singularité comme un moyen – le cas – pour la confronter à d’autres moyens analogues. La logique des cas opère par conséquent à l’intérieur d’un champ bien précis (clinique, moral, juridique), constitué par un public implicite de co-observateurs compétents 132. Singularité et généralité peuvent, par conséquent, se conjuguer à travers la notion de champ – ce qui unit leurs traits analogues. Cette démarche reste apparemment valable quand on examine des situations réelles, et pas seulement des procédés logiques 133. En revanche, lorsque l’on étudie des litiges et des catégories de classification, l’action est considérée dans des situations spécifiques où l’entreprise de légitimation de leurs actes par les acteurs sociaux eux-mêmes est rendue explicite 134. Cette entreprise contraint les acteurs sociaux à « désingulariser » des situations concrètes par des procédés de justification précis, des changements d’échelle, des modèles argumentatifs. Le chercheur a alors pour tâche de les repérer, et d’en discerner les effets cumulatifs et les corrélations. Mais son attitude consiste à écouter, non à établir un diagnostic. Dans cette perspective, la conception du phénomène change : il reste une construction des acteurs, mais la hiérarchie entre manifestations spécifiques et généralités s’inverse. La singularité du cas devient, de la part des acteurs, une façon d’affirmer des généralités, c’est-à-dire 129 - FREDRIK BARTH, « Models of social organization » (1966), in ID., Process and form in social life, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1980, pp. 32-75. À partir du concept de transaction, F. Barth adresse ses critiques aussi bien au structuralisme, uniquement focalisé sur des « systèmes de pensée », qu’au fonctionnalisme, qui étend indûment le concept d’utilité aux macrosystèmes, ou qu’à l’historicisme, qui ne se préoccupe pas des mécanismes de changement. Le modèle transactionnel de F. Barth, objet de beaucoup de critiques, est né de la volonté d’expliquer le leadership politique. Voir FREDRIK BARTH, Political leadership among Swat Pathans, Londres, London School of Economics, 1959. 130 - J.-C. PASSERON et J. REVEL (éds.), Penser par cas, op. cit. 131 - ALBERT R. JONSEN et STEPHEN TOULMIN, The abuse of casuistry. A history of moral reasoning, Berkeley-Londres, University of California Press, 1988. 132 - JACQUES REVEL et JEAN-CLAUDE PASSERON, « Penser par cas. Raisonner à partir de singularités », in ID. (dir.), Penser par cas, op. cit., pp. 9-44, ici p. 11. 133 - Sur le rapport entre réalité et condition de la connaissance, voir Quaderni storici, 108, « Fatti: Storie dell’evidenza empirica », numéro cité. 134 - L. BOLTANSKI et L. THÉVENOT, De la justification..., op. cit. 133 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. de parler aux autres à travers son propre cas. La perception par le chercheur de cette dynamique ne se limite pas à enregistrer cette légitimité. Il en donne une lecture cumulative, ce dont l’acteur est incapable, et il l’évalue par rapport à des « champs » (par exemple celui constitué par la dialectique entre distance sociale et différence de taille 135). On se trouve donc confronté à une contradiction : le contenu des actions peut être généralisé de l’extérieur en considérant ces actions comme des « caractérisations » de types idéaux (comme chez M. Weber), ou bien en les considérant comme des séquences d’échanges contextualisées et marquées au coin d’une logique maximisante (comme chez F. Barth). En d’autres termes, la notion d’action ne s’avère lisible que si on la subordonne à une sphère de référence définie a priori, le champ, dans lequel elle s’exerce et qui en connote le sens. La démarche que nous avons suivie ici s’efforce d’éviter cette subordination et considère que, pour être pertinente, toute qualification des actions doit passer par une réflexion sur les sources. Elle part précisément de la genèse de la documentation et identifie les processus de transcription sur lesquels repose la production des informations. Assumer ce qu’implique ce point de départ signifie reconnaître le caractère problématique de l’observation, puisqu’elle met en cause la notion de « fait » : que ce soit en tant que plus petit élément observable – et par là même objectivable 136 –, ou en tant qu’élément doté d’un niveau de généralité nul 137. Les transcriptions mettent en lumière des épisodes 138 construits avec le concours de celui qui transcrit comme de celui qui est transcrit : le « fait », jusque-là caractérisé par une « absence » de généralité, se présente désormais comme un processus qui produit de la généralité. Cependant, on peut relever une différence substantielle de procédure entre la recherche historique et l’étude sociale. Dans cette dernière, le partage d’une même expérience, qui assimile chercheur et observés, conduit à rattacher nettement l’action de ces derniers à des « champs » précis, alors que, dans la recherche historique, la distance par rapport aux situations étudiées rend extrêmement délicate la classification des actions. L’épisode singulier y acquiert même une certaine épaisseur, précisément en raison de la difficulté qu’il y a à rattacher les actions à un champ spécifique (économique, social, religieux, politique, juridique, etc.). L’analyse topographico-institutionnelle que nous avons esquissée aborde les actions sans les inscrire au préalable dans un champ, mais en essayant de définir, par induction, le champ qu’elles-mêmes créent. Lues selon cette perspective topographico-institutionnelle, les sources valsésiennes d’Ancien Régime montrent combien la revendication de singularité, quant à l’implantation, la charité, les litiges et les modalités selon lesquelles ils se 134 135 - LUC BOLTANSKI, L’amour et la justice comme compétences, Paris, Métaillé, 1991, Annexe. 136 - « Fatti... », numéro cité. 137 - CHARLES SEIGNOBOS, Méthode historique appliquée aux sciences sociales, Paris, Alcan, 1901 ; M. WEBER, « Die Objektivität... », art. cit. 138 - CATHERINE DELANO SMITH, « Preface. A perspective on Mediterranean landscape history », in R. BALZARETTI, M. PEARCE et C. WATKINS (éd.), Ligurian landscapes..., op. cit., p. VII ; ANGELO TORRE, « Storici e discontinuità », Quaderni storici, 100, 1999, pp. 65-89. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. ANGELO TORRE Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. résolvent, constitue une véritable procédure de légitimation, que nous attribuons aujourd’hui à la généralisation. En conséquence, la confrérie est bien à l’origine d’un processus de « production de localité », historicisé et contextualisé : il semble que ses modalités d’ajustement par rapport à l’implantation, à ses entreprises de redistribution, à ses critères mêmes d’intégration élaborent un projet de citoyenneté, articulé autour de la compétence. Ce processus de production de localité repose sur l’attribution d’une propriété spécifique aux relations interpersonnelles : la faculté de se consolider en institutions. C’est cette propriété qui permet d’institutionnaliser le canton à travers des pratiques caritatives et de construire des « juridictions » liées aux dynamiques de peuplement très modestes. Mais surtout, pareille propriété permet de cristalliser en institutions les transactions entre les habitants des cantons et les élites marchandes et notariales de la vallée, ou plutôt en procédures publiques de contrôle et de sanction des mécanismes d’endettement et de crédit. Les natifs revendiquaient la légitimité de ces procédures dans leurs relations avec les autorités extérieures à la vallée : diocèse de Novare, duché de Milan, monarchie de la Maison de Savoie. Dès que cette dernière voulut attribuer une valeur publique aux seules manifestations sociales contrôlées par le droit royal, elle discerna un élément de tension dans le droit commun et dans sa capacité à traduire en institutions corporatives les rapports interpersonnels : processus que je qualifierais de « solidification institutionnelle ». Dire la singularité, comme le fait la « Représentation » des régents en 1772, singularité niée trente ans plus tôt par l’avocat fiscal du roi de Sardaigne, est une façon, profondément enracinée dans les pratiques économiques et politiques des communautés locales comme dans la culture juridique du droit commun, de « construire du public » au moyen d’actions cérémonielles auxquelles l’expression corporative confère une existence légitime. Mais cette expression corporative n’est elle-même que le produit d’un lieu engendré par les relations interpersonnelles, qui « fait communauté ». Angelo Torre Università del Piemonte Orientale – Allesandria Traduit de l’italien par Christine Piot 135 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Aix-Marseille Université - - 93.0.232.244 - 17/10/2012 23h42. © Editions de l'E.H.E.S.S. CONFRÉRIES ET LOCALITÉ