EVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L`OEIL
Transcription
EVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L`OEIL
JEAN-PAUL CHAVENT ÉVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L’ŒIL ? LES ENJEUX DE L’ÉDUCATION À L’IMAGE ET AU CINÉMA Pôle régional d’éducation artistique et de formation au cinéma et à l’audiovisuel - Limousin Délégation académique à l’action culturelle - Académie de Limoges 1 2 JEAN-PAUL CHAVENT ÉVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L’ŒIL ? LES ENJEUX DE L’ÉDUCATION À L’IMAGE ET AU CINÉMA 3 4 Pour John Mohune, Sue Lyon, et Richard Madjarev Les textes assemblés ici sont la transcription revue et complétée de diverses interventions publiques et conférences auxquelles on a conservé parfois leur caractère oral. 5 « A qui ne prend pas la télévision pour ce qu’elle se dit : « une fenêtre ouverte en vrai sur le monde en vrai » ; à qui regarde l’écran de près et voit très concrètement sa lumière et comme elle nous atteint, vient sur nous, s’imprime en nous ; à qui observe les choses dans leur matière ; à celui-là l’écran apparaît vite, dans sa rosace rectangulaire, comme une peinture sur verre et un vitrail pour les gens d’aujourd’hui. Là nous sont enseignés le monde, nous-même, et la nouvelle religion qu’il faut croire : le salut par l’achat, le salut par l’échange, le rachat par les choses ; là se déroule le nouveau culte : la vente par communication. L’homme est sur terre comme animal communicant et bête à vendre, émettre, ingurgiter et avaler du médiatique. Et nous voici, nous les nouveaux croyants, consommés-consommants, communiqués-communicants, entendus toujours avant d’avoir parlé, assommés d’objets, répertoriés toujours avant d’avoir voté, nourris avant d’avoir ouvert le bec, perclus de sondages, hébétés de réel... Parlé par des speakers qui nous annoncent quotidiennement la bonne nouvelle du salut par les choses et de l’échange de toute chose contre autre chose, j’entends le français de jour en jour perdre ses sons, se dévocaliser à vue d’œil, devenir une petite langue qui rétrécit et qui ne respire plus. Rien ne respire plus. Plus qu’un petit rythme court à deux temps qui s’installe partout, la mécanique du oui ou non... Alors que l’humain, au contraire de l’ordinateur et du chien, n’est pas une machine à japper oui ou non, à ânonner le plus le moins, à acheter ou pas, à accepter d’enregistrer ou pas, mais un animal qui répond par questions, qui ne sait pas tout-toujours-tout-de-suite, qui ferme les yeux parfois pour voir, doit inspirer-expirer pour savoir, brûler les choses en mots contraires, souffrir sa phrase, parler son drame. Celui qui pense comme il respire. Lorsque nous nous détruisons, nous vendons le monde, nous nous vendons. Rien ne se communique alors plus vite que la mort. Le monde est devenu si fragile qu’il se reconstruira par l’intérieur. Ce que nous avons chassé du monde cherche aujourd’hui en chaque homme son refuge ». Valere Novarina (Notre parole, Libération, 27.7.88, extraits) 6 SOMMAIRE I. « ÉDUCATION À L’IMAGE » : INITIER À L’ART OU ÉDUQUER AUX MÉDIAS ? - Page 8 II. UN VASTE CHANTIER ? PANORAMIQUE - Page 16 III. LE DRESSAGE DE L’ŒIL - Page 25 1.Adaptation ou éducation ? La délégitimation de l’école. 2. « Nous sommes tous dans l’écran mondial ». 3. La compétence médiologique. Culture ou communication ? le dressage subtil. IV. LA CONSTRUCTION DU REGARD - Page 76 1. Quelle approche de l’image ? 2. Les différents régimes d’image. L’image n’est pas le visible. Qu’est-ce qu’une image ? Qu’est-ce que le visuel ? Qu’est-ce que le cinéma ? 3. Cinéma et télévision : un monde en plus ou le monde en moins ? 4. Le fusionnel et l’écart. 5. De Lascaux au virtuel. Trois phases de la sidération. 6. Des armes de distraction massive. V. REPÈRES PÉDAGOGIQUES - Page 115 1. Apprendre à voir. 2. L’œil s’éduque par les mots. 3. L’image n’est pas le réel. 4. Aucune image n’est « vraie ». 5. L’autre du langage. 6. Le geste de montrer. 7. L’acte de nommer. VI. LES ENJEUX DU CINÉMA DANS LES APPRENTISSAGES - Page 123 1. L’intentionnalité. 2. Le récit. 3. Le symbolique. 4. L’art est un bloc d’altérité. 5. Éros pédagogique. 6. Voir est une activité créatrice. BIBLIOGRAPHIE - Page 132 REPÈRES THÉMATIQUES - Page 135 INDEX DES NOMS CITÉS - Page 138 ÉVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L’ŒIL 7 I. « ÉDUCATION À L’IMAGE » : INITIER À L’ART, OU ÉDUQUER AUX MÉDIAS ? « L’art n’était pas à l’abri du temps, il était l’abri du temps » Anne-Marie Miéville Une politique d’éducation à l’image existe en France depuis plus de vingt ans, déclinée à travers plusieurs dispositifs qui vont des enseignements obligatoires aux activités hors-temps scolaire. En 2006, ces actions concernaient 1 million d’élèves, 50 000 professeurs et 1 500 salles de cinéma. Une diversité qui implique différents types de partenariats et reflète un réel engagement de l’État et des collectivités. Si l’approche française privilégie l’éducation artistique (à l’image cinématographique, essentiellement), nombre de pays européens promeuvent, eux, l’éducation aux médias. Une singularité et une divergence sur lesquelles, en préambule, il n’est pas inutile de s’attarder. A l’heure des technologies numériques, l’« éducation à l’image » est un fourre-tout dans lequel l’époque, les institutions et nousmêmes parfois avons tendance à rassembler des choses bien différentes, chacune légitime certes, mais que nous aurions bien tort de confondre. Pourquoi ? Parce que cette confusion entre ce qui relève de l’éveil de la sensibilité (l’éducation artistique) et ce qui est de l’ordre de l’instruction civique ou de l’apprentissage de la démocratie (l’éducation aux médias) est devenue, sans que l’on y prenne garde, le cheval de Troie d’enjeux idéologiques et économiques majeurs auxquels l’école, l’éducation, nous mêmes, échappons de moins en moins. Confusion entretenue par les différents pouvoirs (y compris par l’Europe qui, dans une consultation récente, ne distinguait plus nettement la notion d’œuvre de celle de produit culturel, et le cinéma par exemple, des industries culturelles en général), et qui, pour le dire d’une phrase, favorise moins les objectifs de l’éducation que ceux de l’économie de marché. Comment entrer dans notre sujet sans rappeler d’abord cette 8 dérive qui a fait passer « l’art » dans « la culture », puis la culture dans « l’animation culturelle » et enfin dans les « industries du divertissement »1 ? Le « culturel » n’est pas la continuation de la « culture » par d’autres moyens, mais son asservissement par la simulation marchande et, sous l’alibi d’un homonyme, sa fin programmée sans résurrection possible. La doxa du moment décrète que l’on n’est pas obligé de « se prendre la tête » avec les images. Certes, mais on n’est pas obligé non plus de se soumettre à la tyrannie de l’air du temps. Nous vivons depuis toujours dans la représentation que nous nous faisons du réel - un réel qui englobe aujourd’hui les images. Si l’on ne veut pas se réfugier dans l’ignorance ou dans un nihilisme cynique, il faut chercher quels outils sont pertinents pour déchiffrer ce qui nous arrive (et qui nous regarde), et quelles actions la pensée peut revendiquer pour infléchir ces processus aveuglants. Différencier « l’œuvre d’art » du « produit culturel » est une première ligne de résistance, même si la distinction entre ces notions n’est pas simple et si la recherche des critères ne va plus de soi. L’art, puis la culture, reformatés par les industries culturelles, allégés et alignés sur le rythme et les injonctions de la mode, sont devenus un instrument de contrôle des comportements, « en vue de les adapter aux nécessités de constituer des marchés de plus en plus vastes », pour le dire dans les mots de Bernard Stiegler2 à qui nous emprunterons souvent ici et que je vous invite expressément à lire. Ce philosophe montre, après bien d’autres mais avec une acuité nouvelle et à l’échelle requise, comment une véritable guerre esthétique est menée à l’encontre de la différence (et donc de l’œuvre d’art) parce que « toute singularité est devenue un frein à l’expansion économique ». Il s’agit, analyse-t-il, de réduire la différence des œuvres au statut de « particularités » parce que la singularité est par essence ce qui n’est pas calculable, quantifiable, anticipable et contrôlable. La singularité de l’œuvre d’art, par sa structure, contredisant toute massification. Il serait tentant de ne pas aller au-delà de l’apparence selon laquelle les technologies de l’image, par leur renouvellement incessant, intéresseraient seulement notre société marchande pour leur potentiel économique et peu, ou pas, en tant qu’outils de pensée. Ce ne serait pas faux, seulement très insuffisant. 9 Supposer que l’on flatte uniquement notre appétit de consommation d’objets en laissant chacun se débrouiller comme il le veut, ou le peut, avec la vie de l’esprit, relève d’un angélisme hors de saison. Les industries tentent de formaliser, contrôler, transformer et soumettre ce qui relève de la « valeur esprit » par le moyen des technologies de l’information et de la communication. S’en tenir aujourd’hui à la distinction selon laquelle il y aurait d’un côté « la marchandise » (les flux visuels et les machines pour les consommer), et de l’autre « l’œuvre d’art » (certains films d’auteur et leur réception par la sphère culturelle) conduit à des analyses un peu courtes et depuis longtemps 3 obsolètes, tant il s’avère qu’un nouveau capitalisme que l’on dit tantôt « culturel », tantôt « cognitif », se soit désormais imposé, brouillant les frontières mentales auxquelles nous étions habitués. Un capitalisme qui est avant tout (Bernard Stiegler encore) : « un populisme industriel tirant parti de toutes les évolutions technologiques pour faire du siège de l’esprit un simple organe réflexe : un cerveau rabattu au rang d’ensemble de neurones, un cerveau sans conscience ». Pour le dire vite, la société hyper industrielle dans laquelle nous sommes entrés a d’abord compris que continuer à nous vendre des choses (et créer en nous leur besoin) passait par la maîtrise de l’environnement culturel (la culture comme vecteur de la pulsion d’achat), puis par le contrôle de l’esprit lui-même (via le reformatage de la culture), devenu l’enjeu primordial. D’où, par exemple, la nécessité de « libérer du temps de cerveau disponible », selon la célèbre formule d’un entrepreneur de télévision, et de créer les conditions d’une production industrielle de connaissances sans esprit. Une culture coupée des connaissances, saisie sous le seul angle du divertissement, de l’information et de la consommation. Et déjà on devine pourquoi le débat qui s’engage entre « éducation artistique » et « éducation aux médias », si on en reste à l’opposition de ces deux termes, est complexe, profus et confus, et à bien des égards inopérant. « Les œuvres d’art, dans leur singularité, disent la vérité de ce monde. Les marchandises culturelles, même talentueuses, ne disent que sa rapacité ». Il serait tentant de s’en tenir à ce slogan, à ce partage séduisant entre l’art et le commerce, le noble et le vulgaire. « Il n’existe aucune différence entre deux mar- 10 chandises culturelles », disait Philippe Muray. Pourtant, quiconque a constaté qu’il y a parfois plus d’invention dans les formes narratives de telle série télévisée américaine que dans tel film d’auteur français ; ou que certains jeux vidéo ouvrent des pistes vertigineuses et fascinantes aussi pour la création, ne peut plus complètement se satisfaire du prêt-à-penser confortable des catégories anciennes. Le cinéma en tant qu’art et comme outil de pensée, en tant qu’image et projection du monde, n’a pas disparu, mais sa place dans nos vies et nos imaginaires est en train de changer 4. Beaucoup de pédagogues seront d’accord pour admettre qu’une éducation aux médias ne saurait se réduire à une simple appropriation des outils et des techniques (le marché fait cela très bien), et que cette maîtrise devrait être accompagnée d’une réflexion autour et à partir de ces outils. Par exemple, chacun sait que l’on apprend facilement aux enfants à trouver rapidement de l’information sur Internet, mais plus difficilement à évaluer la pertinence de ce qu’ils y trouvent. La quantité ne garantit pas la qualité, or c’est à une véritable intériorisation du modèle du marché que nous assistons. La barbarie consommatrice s’étend à la culture et à l’information, et, nouvelles technologies ou pas, nous voilà reconduits à cette évidence : pour passer de la vitesse à la finesse 5, le langage et la pensée, une culture stabilisée, sont nécessaires (et pas seulement des logiciels et des moteurs de recherche). Comme le dit Philippe Meirieu, « la crise de l’éducation ne relève pas de réformes techniques, elle résulte d’une révolution des mentalités. (...) Ne faut-il pas prendre au sérieux, enfin, la question des médias - et, en particulier, de l’audiovisuel - en faisant valoir que leur liberté d’expression s’exerce dans une démocratie et doit s’accompagner d’un devoir d’éducation ? 6 » Et de poser cette question : l’éducation artistique et l’éducation à la démocratie sont-elles compatibles avec la toute puissance du marché ? La production, la circulation et la consommation de la culture à l’heure des technologies numériques valent d’être examinées à nouveaux frais si l’on veut essayer de penser les conditions à partir desquelles une ou des pédagogies de l’image sont aujourd’hui possibles. 11 Faut-il initier à l’art ou éduquer aux médias ? Et faut-il choisir ? Un état des lieux et des esprits, à ce moment de notre questionnement, pourrait ressembler à ceci : l’éducation aux médias s’adresserait au « nous », à la formation du citoyen, à l’apprentissage du vivre-ensemble, tandis que l’éducation aux arts visuels concernerait un « je », l’individu, son désir, sa pensée créative, sa sensibilité, son goût ; l’art étant une affaire de regard humain, d’apprentissage du monde et de l’altérité (et pas seulement d’adaptation - ou d’apprentissage d’un regard critique - envers un état de la société et de ses changements technologiques devenus incessants). En bref, d’un côté serait la constitution du politique et de l’autre la construction de la personne. Dualité simplificatrice qui se retrouve sous d’autres formes (l’individuel et le collectif, l’immanence et la transcendance...), comme autant d’invariants de la condition humaine à propos desquels il convient toujours de transmettre, certes, mais sans céder sur ce que la tâche de penser suppose et qui passe désormais par « la crise de l’humanisme » et un examen du soit-disant « nihilisme » auquel cette crise nous aurait condamnés. Dans le contexte traditionnel de la transmission du cinéma, cette prise de conscience aura conduit nombre de ceux qui sont en position de « passeurs » à choisir fort justement l’art comme sublimation du sauvage contre la sociologie ambiante du bricolage technique ou du rafistolage critique. « Si l’on réussit, avec des films à la valeur artistique indiscutable, à reconstituer quelque chose qui ressemble à un goût, on aura plus fait, écrit Alain Bergala 7, qu’en essayant d’abord de fournir hâtivement quelques outils partiels de critique défensive ». Et d’ajouter que c’était « plus que jamais une illusion pédagogiste » de croire que quelques analyses courtes pourraient suffire, indépendamment de toute culture suffisamment consolidée. « Sans compter la naïveté qu’il y a toujours eu à croire qu’un enfant qui a pris du plaisir à un mauvais film reniera au fond de lui-même ce plaisir personnel dès lors qu’on lui aura démontré, même par une analyse juste et fine, que ce film était mauvais ou pernicieux ». A l’heure de l’interactivité d’Internet et de la télévision pulsionnelle, devant la convergence accélérée de l’audiovisuel, des télécommunications et de l’informatique, et face à la massification des comportements que cela entraîne, je crains qu’il reste beaucoup de cette naïveté dans l’approche actuelle de « l’éducation à 12 l’image » et plus encore dans cette opposition (encore pédagogiquement nécessaire) entre « arts » et « médias » ; notre réalité étant devenue terriblement paradoxale, et les frontières dangereusement poreuses jusque dans l’art, devenu lui-même largement « communicationnel ». Un art contemporain dont une partie consiste en une « conjonction maximale du jeu et de la profanation » (Mehdi Belhaj Kacem), quand il n’est pas simplement le collabo le plus pointu et le plus impatient du système, sorte de laboratoire « Recherches & Développement » des nouveaux comportements (dérision et parodie) et des modes de vie les mieux adaptés au nouvel état de l’économie (avant-garde de la nouvelle économie psychique promouvant l’obsolescence de l’homme lui-même). On aurait bien aimé, pour aborder la suite, réaffirmer sereinement, sans précaution et avec force, ce fondamental de toute pédagogie humaniste : contrairement à la politique, à la communication et à la culture, l’art ne s’adresse pas à « tous », mais à « chacun ». C’est encore vrai. Partiellement (c’est vrai de l’art ancien). Il se peut que la puissance de subversion de l’art soit passée du côté du spectacle, mais pas toute. Pas entièrement. Dans le vaste marché du divertissement que sont aujourd’hui les images, quelque chose résiste encore du côté du sujet, et nous verrons que, sur cette ligne de résistance, il y a toujours, parmi de rares oasis, cet objet impur nommé cinéma. La rencontre avec une œuvre - à l’école ou ailleurs - est à notre image, unique et singulière. Face à elle, nous sommes seuls. Ainsi existe-t-il encore - potentiellement au moins - autant d’interprétations qu’il y a de regards. Une « pédagogie du chefd’œuvre » est donc toujours utile, et même plus indispensable que jamais si l’humanité veut espérer dépasser l’âge aveugle, irresponsable et suicidaire du toujours plus de consommation. Une certaine idée de l’art demeure l’arme ou l’outil qui permet de démonter, de l’intérieur, la prolifération du spectaculaire de masse et la nouvelle logique du regard - totalitaire - qu’elle installe. Je crains que la validité de ce discours ne soit menacée, mais je crois surtout qu’il n’y a pas d’autre choix pour l’école que de retrouver le courage d’assumer cette position et, pour chacun, de réinventer tout simplement la joie de transmettre. L’art classique s’adressait à « celui que cela concerne », au lieu 13 que l’art numérique (par exemple), s’adresse « à tous » (nous dit-on). C’est en partie un mensonge, bien sûr. Mais en partie seulement, et dans ce monde qui change, où l’individu n’existe que multiplié à l’horizon miroitant du marché, cette illusion faussement démocratique (dont le moteur n’est plus le désir mais la jouissance) change beaucoup de choses... Éducation, transmission, enseignement étaient conçus dans une optique humaniste. L’évolution radicale des comportements individuels et de la vie en société, la mutation à la fois de la subjectivité et de l’expérience collective, suscitent doute et désarroi : cultiver la personne humaine, ou adapter l’individu à un état du réel ? Il n’y a plus seulement « malaise dans la civilisation » et la culture, mais naufrage, et ce désastre annoncé nous conduit à réinterroger les finalités de cet humanisme que les images ont déjà largement déboussolé. Éveil du regard, disions-nous. Ouvrons l’œil. Le chantier est vaste, plein de chausse-trappes, et ses niveaux multiples. Visitons-le. ___________ Notes 1. Symbole de cette mutation accomplie, le Louvre devenu « marque ». (Voir la polémique autour du musée d’Abu Dhabi : transaction politique et commerciale autant que rayonnement de la culture française, le patrimoine spirituel devenu patrimoine économique). 2. Bernard Stiegler. De la misère symbolique, 2. La catastrophè du sensible. éd.Galilée, 2005. p 279. 3. Depuis Freud, on nomme cette économie du désir « économie libidinale ». L’économie libidinale de Freud est une théorie générale du désir et de toutes les formes d’investissements en quoi il consiste, qui permet, en tant que sublimation, la construction de toutes les relations sociales. Cela ne signifie pas, comme on simplifie parfois cette théorie, que « tout est sexuel », mais que toute pulsion, y compris sexuelle, ne devient désir qu’« économisée », c’est à dire en tant qu’elle est transformée en énergie sociale. Soit, pour ce qui touche à notre sujet, la canalisation de la libido des consommateurs par les objets de consommation, au premier rang desquels la technologie et ses flux d’images. 14 La destruction du narcissisme primordial qu’induit la canalisation et l’exploitation systématique de cette énergie libidinale par le marketing à l’époque des industries culturelles (que Freud ne pouvait encore connaître) est au cœur des réflexions de Bernard Stiegler qui y voit une destruction du capitalisme par lui-même. - Par ailleurs, et depuis Guy Debord, nous savons que « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve naturellement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle ». La Société du spectacle, 1967, p 9. 4. Où et quand y a-t-il cinéma ? Jusqu’où s’étend son territoire en tant qu’il est un art ? Cette vieille question n’a jamais eu autant de sens qu’aujourd’hui où le cinéma est partout (télévision, art contemporain, Internet, téléphone mobile...) au risque de n’être plus nulle part. « Cinéma : tout ce qui agit encore de cinématographique dans la diversité et la multiplicité contemporaines des gestes audiovisuels. Dire « cinéma » fait revenir tout simplement de l’histoire - le cinéma est un acteur de l’histoire, la sienne et celle du regard au cours du siècle -dans le combat entre formes d'écriture et formes de spectacle, entre arts et médias ». Jean-Louis Comolli, Voir et pouvoir, éd. Verdier, 2004, p 333. 5. Face à l’inondation d’images simplistes et à l’accélération de la crue - images si grossièrement codées qu’elles se résument presque toutes à un « achetez-moi ! » - l’acte de regarder un tableau (ce qui nécessite du temps et de l’attention) est « ce qui nous permet d’accéder à l’énigme de la vision elle-même, car il nous faut lutter pour découvrir le sens de l’image que nous avons devant nous ». Siri Hustvedt, Le Mystère du rectangle, essais sur la peinture, éd. Actes Sud, 2006. 6. Philippe Meirieu. L’école face à la barbarie consommatrice. Le Monde, 23 mars 2007. 7. Alain Bergala. L’hypothèse cinéma, petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs, éd. des Cahiers du Cinéma. 2002. p 31. 15 II. UN VASTE CHANTIER ? PANORAMIQUE « L’obscurantisme a l’adsl quand les Lumières n’avaient pas l’électricité » Pierre Peuchmaurd. En attendant quelque nouveau « Plan de relance de l’éducation artistique » (le dernier date de 2005) concernant les « arts visuels » et « l’éducation à l’image », il est un point des précédents que l’on peut résumer ainsi : « Permettre aux élèves de comprendre leur environnement médiatique, faire en sorte qu’ils puissent développer un regard critique, actif, et faire des choix raisonnés ». Qui ne serait d’accord avec cette nouvelle mission de l’école ? Mais cela implique d’abord, pour ceux qui en ont la charge, d’explorer le contexte historique et social d’une part, culturel et théorique d’autre part, dans lequel cet effort louable va devoir s’exercer. On le sait, « les arts visuels », « l’éducation à l’image », non plus que « l’éducation aux médias » ne sont des disciplines ou des matières autonomes au sein des programmes scolaires. Leur introduction dans le système éducatif nécessite que nous entrions dans notre sujet comme l’image à l’école : par des portes multiples. Une de ces portes ouvre sur un point de vue anthropologique : l’image, le visuel (on verra que ce n’est pas pareil), sont en relation avec nos connaissances, notre savoir (notre ignorance aussi), et avec la totalité de ce qui nous constitue comme sujet, bref, tout ce qui nous forme en tant qu’être humain (notre inconscient aussi). Les autres portes, techniques, esthétiques, médiologiques, psychanalytiques, philosophiques... s’ouvriront à leur tour, ou ensemble, selon les besoins de mon argumentation (et les limites capricieuses de ma subjectivité). Pour le dire vite, je crois qu’aucune pédagogie n’est possible si elle ne passe d’abord par une réflexion sur la mutation de civilisation que nous vivons ; par une prise de conscience de la catastrophe inédite à laquelle nous participons, catastrophe qui concerne la liquidation de la culture et la misère symbolique 16 qui en résulte, misère dans laquelle « les images », jouent un rôle essentiel, mais complexe, et dont l’exploration mérite d’être menée plus loin qu’une diabolisation hâtive, et au-delà des débats simplistes que nous proposent « les médias », ou les injonctions fluctuantes des circulaires ministérielles. Comment nous saisir de quelques-unes de ces questions, souvent complexes, parfois si mal formulées qu’elles en paraissent sans objet, pour tenter d’en dégager les véritables enjeux ? Par exemple : traversons-nous vraiment une « crise de la représentation » dans laquelle les images, en pleine inflation, finiraient par ne plus représenter qu’elles-mêmes et par être à ellesmêmes leur seul message et notre ultime « réalité » ? Nous dirigeons-nous, à la suite de la mutation culturelle en cours qui nous voit confrontés à une situation paradoxale où se conjuguent dissolution de l’égo et intensification de l’individualisme, vers une « nouvelle économie psychique » préparant un ordre plus ou moins totalitaire ? Qu’en est-il encore du cinéma et déjà du « visuel », c’est à dire des technologies de la communication et du spectacle (parmi lesquelles la télévision, les jeux vidéo et l’Internet dessinent le cadre d’une aliénation dans le virtuel ?) Quelles sont les formes qui caractérisent ces différents médias, et surtout, quels bouleversements entraînent-ils dans les apprentissages ? Quels rapports à la construction de la personne engagent-ils, bref, quel rôle l’école peut-elle jouer en un temps où les flux d’images tiennent une place dominante dans la production des représentations collectives et les nouveaux agencements du désir, des connaissances et du savoir ? Et déjà, nous voyons qu’il est difficile de définir notre sujet sans l’encadrer de deux paramètres entre lesquels nous ne cesserons de faire des allers et retours : d’une part, le médium (et pas seulement « les médias » : c’est à dire tous les supports qui permettent d’accéder à la visibilité de l’image) ; et d’autre part le corps, c’est à dire le regard, qui produit l’image et la perçoit. Allersretours aussi entre « réalité de l’image » et « image de la réalité ». La fabrication des images et leur réception sont comme les deux faces d’une même médaille, et on ne dit rien si on ne montre pas qu’il y a réciprocité entre ces deux termes, si on ne précise pas tout de suite que l’image n’a pas d’existence isolée, pour la bonne raison qu’il n’existe pas de frontière entre les images ex- 17 térieures (le médium) et les images mentales (nos représentations). L’image n’est ni totalement dans l’écran, ni totalement dans ma tête : elle se forme dans l’interaction entre les deux. Et même, pourrait-on dire : non seulement toute image visible est nécessairement inscrite dans un médium de support ou de transmission (le tableau, l’écran), mais nos images mentales ou intérieures aussi (et dans ce cas, c’est notre propre corps qui nous sert de medium vivant). Dès lors, on voit bien que la vraie question n’est pas le dualisme entre les images extérieures et les images intérieures, mais plutôt l’interaction entre ce que nous voyons et ce que nous imaginons ou ce dont nous nous souvenons. Bref, je vous propose de voir ce que l’image, face au progrès des techniques, produit aujourd’hui en nous et comment cela modifie en retour notre société et, à l’école, les conditions d’une pédagogie. Mais on ne peut pas comprendre cet aujourd’hui sans le référencer à ce qui nous précède. La fabrication des images est la plus ancienne et la plus éternelle des activités humaines. L’homme a besoin des images et d’abord, peut-être, parce que contrairement aux animaux, il se sait mortel. Peut-être est-ce cette expérience traumatisante de l’absence - la mort - qui a forgé notre appareil psychique à accueillir les images (n’oublions pas, comme le dit Bachelard, que « la mort est d’abord une image, et elle reste une image »). Autrement dit, depuis toujours, l’image rend présent quelque chose d’absent. C’est d’ailleurs ce qui la distingue du corps physique : soit je suis présent, soit je suis absent, au lieu qu’une image représente ensemble la présence et l’absence. Ce paradoxe est essentiel à garder en mémoire parce qu’il est au cœur de toute pensée de l’image. Au cœur, peut-être, de toute pensée. Voilà pourquoi, chemin faisant, nous survolerons une histoire plus longue et plus large, car à travers ce qui arrive aux images (et ce qui nous arrive à nous avec les images) quelque chose se dit des enjeux esthétiques, politiques et philosophiques de ce début du XXIè siècle. Ces pages n’ont d’autre prétention que de présenter, de mettre en relation, de monter dirait-on au cinéma – parler d’images, réfléchir avec, c’est être en plein montage – des idées, des savoirs, des intuitions, diverses hypothèses (de Walter Benjamin à Marie José Mondzain, en passant par Régis Debray, Serge Daney, Alain Bergala, Jean Baudrillard, Bernard 18 Stiegler, Peter Sloterdijk, Slavoj Zizek, Mehdi Belhaj Kacem, pour ne citer que quelques noms dans la diversité hétérogène de nos sources) sur lesquels appuyer une réflexion personnelle. Réflexion qui ne va plus de soi dans une institution, l’école, où l’enseignant est placé devant ce paradoxe : il est censé éveiller la curiosité, apprendre aux élèves à penser par eux-mêmes, et, en même temps, il a l’obligation de leur faire respecter les codes d’une société qui fait tout pour empêcher que l’individu puisse acquérir une autonomie intellectuelle 1 . Longtemps seule au banc des accusés : la télévision. Chacun s’accorde à dire qu’une véritable éducation aux médias devrait commencer par elle, mais le temps d’ajuster à chaque période de son histoire une pédagogie adéquate, il est probable que l’ère du numérique et du multimédia aura sonné le glas du petit écran comme média de masse. Bientôt, le consommateur visionnera ce qu’il voudra, quand il voudra, où il voudra. Déjà, les développements tous azimuts de la technologie numérique bouleversent nos habitudes en multipliant les canaux de diffusion, les offres de programmes et les terminaux de réception. Internet, téléphones mobiles, baladeurs avalent de plus en plus les flux d’images, d’informations et de musique. Ajoutons qu’il s’est créé 80 000 blogs par jour dans le monde en 2005, qu’il en existait 12 millions en France en 2006, et que les vlogs, leur équivalent vidéo, se multiplient exponentiellement en 2007. Enfin, le vidéopodcasting (programmes à la carte, vlogs, écrans mobiles) est en train de changer profondément la manière de faire de la télévision et de la recevoir. On ne suit plus une chaîne, on picore des séquences : 31 milliards de vidéos auraient été visionnées dans le monde en 2006 sur des sites communautaires (YouTube, MySpace), soit une hausse de 429% par rapport à 2005, année de création de ces sites. Le passage du mass média au média personnel (nomade et non fixe) et du temps imposé au temps choisi (que permet cette mobilité), développe une posture active/ interactive et non plus passive qui semble annoncer une nouvelle ère, celle de l’égocasting 2. Toute une génération (15-25 ans) s’est appropriée ces nouveaux outils et développe des relations aux médias pour lesquelles on voit mal dans quel sens une pédagogie pourrait encore s’exercer. (Une écologie des médias, peut-être ?) De plus en plus d’images, de moins en moins de télévision ? Selon Jean-Louis Missika 3, ce n’est pas la télévision en tant que 19 technologie qui va disparaître, mais la télévision en tant que média rassembleur d’audience. « C’est la télévision comme forum central des sociétés modernes qui est en train de perdre la main, celle des grandes chaînes généralistes qui organisaient les soirées du téléspectateur et triaient pour lui les informations ». Et d’ajouter : « La proposition politique d’Internet est presque l’inverse de celle de la télévision : ni tous ensemble, ni en même temps, ni avec le même message. ». Conséquence directe de cette interactivité (dont l’illusion participative culmine dans les débats électoraux) : « Nous sommes aujourd’hui passés à un téléspectateur qui estime que la prise de parole n’est pas une chance, mais un droit ». L’atomisation et la multiplication des supports n’excluent pas pour autant la persistance, et pour longtemps encore, de la télévision « mean stream » consommée en temps réel. « La télé » reste le média favori (en France, elle est allumée 5h31 par jour et par foyer et regardée 3h22 en moyenne) et tout porte à croire que l’industrie des programmes proposée par les chaînes de flux résistera à la fragmentation de l’audience, ne serait-ce qu’en devenant le fournisseur de contenus « à la demande ». Il n’y a pas de démocratie de masse sans média de masse, et la télévision, quelle que soit la forme du récepteur sur laquelle on la consommera continuera de court-circuiter, par son efficacité symbolique, les relations interpersonnelles, les parents, l’école, la politique surtout tant il est vrai que l’audience n’est pas l’opinion publique4. Alors que faire ? Sensibiliser aux risques de la téléphagie, de l’addiction aux images, de la nouvelle religiosité des écrans ? Aucun discours (vite taxé d’être moralisateur ou catastrophiste) ne tient plus dès lors que chacun revendique son plaisir comme un droit. Louer l’art et dénigrer la technique ? Charger la télé et célébrer le cinéma ? Discours banal, devenu simpliste. En fait, ce n’est plus exactement le médium télé qui est en cause, mais l’idéologie de la communication dont il aura accompagné le développement jusqu’à Internet5 . On est passé du « C’est vrai, puisque je l’ai vu à la télé ! » au « C’est vrai, parce que c’est dans Google ! ». Pourquoi alors lui consacrer ici autant de place ? Parce que, historiquement, c’est par l’omniprésence de la télé que quelque chose a basculé dans notre rapport au réel, dans notre relation au monde : l’ensemble de la grammaire visuelle, notre perception même, sont aujourd’hui assujetties au 20 modèle télévisuel. Le petit écran (de moins en moins petit) nous a fait passer d’une époque balisée par la représentation telle qu’elle avait été élaborée à l’âge classique dans une ère nouvelle que le regard ne transcende plus. Le monde vit désormais dans une actualité permanente et en temps réel. Les logiques et les rythmes de l’industrie de l’entertainment sont devenus les organisateurs temporels de nos vies. En deux mots, c’est par notre expérience de la télé que nous avons appris que « tout communiquait », mais aussi, peut-être, que cela ne communiquait qu’une parole anonyme et un message vide ! Notre perception du monde est devenue rétinienne. Or « le rapport au visible et aux productions des images est décisif dans la construction sociale et l’intimité subjective », dit la philosophe Marie José Mondzain. Et elle s’interroge : « L’image entrera-telle dans l’enseignement ? » Son diagnostic est sévère : « Les institutions ministérielles qui s’occupent de la culture et de l’éducation sont essentiellement soucieuses de pouvoir et de communication.(...) C’est bien joli de dire qu’il faut construire une cinéphilie, un rapport intelligent et libre aux images, mais dans les faits, la négligence va en augmentant, les budgets en diminuant et les effets de censure et de police vont croissants. Pas de liberté au programme, et sans liberté, pas d’accès à l’image. Et puis, actuellement, ceux qui sont en charge de l’éducation à l’image des petits (maternelle, primaire, etc...) sont aux trois quart incultes. Il faudrait former les gens à la connaissance de tout ce qui fait l’image, au vocabulaire qui permet d’en déployer le sens et d’en découvrir les ressorts. Pour apprendre à voir, il faut d’abord apprendre à parler, à parler de ce que l’on voit 6. » Ma croyance étant qu’il faut enseigner le plaisir de l’intelligence (dans une époque soucieuse de rentabilité, mais à peine inquiète de sa bêtise 7 ), plutôt que la douleur de l’humanisme déprimé, essayons d’éviter ces deux pièges dont l’un n’est que l’envers complice de l’autre : l’euphorie hypnotique de l’illuminisme technologique, et la dépression nihiliste, la déploration morale et culturelle. Parce que ce plaisir de comprendre (et de vivre sans ressentiment envers l’image), on peut au moins espérer le partager avec d’autres (un pacte de lucidité ?) et tâcher alors, chacun et ensemble, de maîtriser un peu mieux des questionnements qui sont certes compliqués, parfois affolants, mais dont nous sentons bien qu’ils sont au cœur de la transformation en cours, 21 transformation qu’il est impossible d’appréhender du seul point de vue de l’école et qu’il faut essayer de penser à l’échelle requise : l’humanité en train d’acquérir la capacité de sa propre mutation en tant qu’espèce, mutation dans laquelle les images tiennent un rôle fondamental. Celui de la bande-annonce ? _____________________ Notes 1. « D’une façon peut-être unique dans l’histoire, nou sommes entrés dans une période de déshumanisation. Les pouvoirs économiques organisent la misère intellectuelle. L’acte intellectuel - lire, réfléchir n’a plus aucun prestige parce qu’il ne crée aucun produit financier. Jadis au moins, il y avait un réflexe de pudeur. Aujourd’hui, il n’y a qu’arrogance : les ignares étalent leur inculture et s’en vantent. Face à cette imbécillité galopante, je n’ai d’autre choix que d’écrire ma frustration, ma colère, mon angoisse. » Alberto Manguel, Télérama, 9 mars 2005. 2. Laurence Meyer. TV 2015, l’avenir du financement de la télévision en Europe, rapport Idate, 2005. 3. Jean-Louis Missika. La Fin de la télévision. éd. du Seuil, 2006. « Nous vivons une période où la relation du téléspectateur à la télévision arrive en fin de course. Du lien de pure et simple subordination des débuts, où le téléspectateur était « élève » d’une télévision messagère, on est arrivé au système pseudo-fusionnel de la télé-réalité, où l’on essaye de lui faire croire qu’il est aussi acteur, coproducteur et coauteur du programme. On est donc passé d’une relation de domination à une relation pseudo-égalitaire. Mais comme la relation est un perpétuel processus d’apprentissage, au fur et à mesure que la télé-réalité progresse, le leurre se voit de plus en plus et le désir s’épuise. La question de la véritable participation, de la véritable expression des gens reste alors posée à un moment où la technologie met à leur disposition la possibilité de réaliser eux-mêmes leurs images et plus encore de les diffuser ». Entretien avec Olivier Milot, Télérama, 1 mars 2006. 4. La télévision aurait-elle pu devenir une vision élargie du forum 22 grec ? On voit bien la difficulté, l’incapacité, l’impossibilité ou le refus des politiques de s’en saisir pour en faire un lieu de créativité (utopie ou imposture dévolue maintenant à Internet ?). « J’ai cessé de croire aux cris, de gauche notamment, qui réclament : « Davantage de création originale à la télévision ! ». Je crois que la situation présente de la télévision est absolument voulue par ceux qui nous gouvernent, forces politiques et économiques. Je crois qu’il s’agit depuis des années de la mise en œuvre d’une politique culturelle cohérente qu’il faut considérer non comme une suite de lapsus mais comme une machine de guerre tout ce qu’il y a de plus concertée, même si sa logique échappe à ceux qui la mettent en œuvre. Je pense qu’une société se pense au-delà de la conscience de ses dirigeants. Qu’elle réalise les outils dont elle a besoin. Je crois que cette société marchande qu’il faut bien dire « nôtre » a eu besoin de cette télévision-là, de ces programmes-là, de ces spectateurs-là, et qu’elle les a fabriqués. Maintenant elle les a. Elle n’y renoncera plus. Croire que ça peut s’autoréformer est pure hypocrisie. » Jean-Louis Comolli, Voir et pouvoir, éd. Verdier, 2004, p 80. 5. Barbara Cassin, dans Google-moi, la deuxième mission de l’Amérique, éd. Albin Michel, 2007, met en question l’idéologie « démocratique » de Google, le célèbre moteur de recherche (« un champion de la démocratie culturelle, mais sans culture et sans démocratie »), en montrant : 1. qu’il fonctionne selon une logique quantitative « immanente » qui rappelle l’Audimat télévisuel, le critère du vrai devenant la quantité des opinions qui circulent (le clic-stream) : le réseau, c’est vous, vous êtes dedans et dehors, à la fois endoxé et pris au piège de votre subjectivité ; 2. que la conjonction des deux devises de Google (« Notre mission est d’organiser toute l’information dans le monde » et « Ne faites pas le mal ») est l’expression impérialiste de « la guerre du bien contre le mal » telle que peut la promouvoir l’idéologie de Georges Bush. 6. Marie José Mondzain. Rendre visible, propos recueillis par David Matarasso, in Projections, actions cinéma/audiovisuel. 7. Dans une lettre au journal Le Monde (février 2007) l’écrivain Danièle Sallenave évoquait la difficulté où se trouve chacun « à conserver l’ombre d’une singularité, et l’espace nécessaire à une pensée libre, lorsqu’on est à toute heure soumis au bavardage généralisé de la société de divertissement, qui gave, menace, punit, récompense et console dans 23 une même sollicitude étouffante de « mère mortifère », et qu’on se voit livré au règne et à la domination de ses pulsions dans un devenir où toute sublimation devient impossible, qu’elle soit artistique ou politique ». 24 III. LE DRESSAGE DE L’ŒIL « Quand le commerce des regards se transforme en gestion commerciale du visible, il n’y a plus d’image et le marché des spectacles construit l’empire des nouvelles barbaries. » Marie José Mondzain. 1. Adaptation ou Éducation ? La délégitimation de l’école. L’introduction de l’image, de l’audiovisuel et du cinéma à l’école n’est pas nouvelle, et elle a une histoire1. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est qu’on pourrait presque renverser la proposition : comment introduire la part de l’école dans les enseignements (et les conditionnements) environnementaux que produisent les flux médiatiques, quand on sait, selon une estimation récente, que 80 % du savoir accumulé par les enfants vient de la télévision ? Savez-vous que, dans votre vie, vous avez passé 30 000 heures à l’école, 63 000 au travail, et 96 000 devant la télé ? Jean Viard, sociologue, fait remarquer que toute l’espérance de vie que nous avons gagnée depuis l’apparition de la télé, nous l’aurons passée devant le poste ! Au point qu’il n’est plus déplacé de poser cette question : dans une société où la télévision et les technologies de la communication ont une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux, que peut l’école ? Plus sérieusement dit : l’instrument de maintien de l’ordre symbolique n’est plus entre les mains des pédagogues ou des structures traditionnelles (famille, école, armée, travail...) là où se reproduisaient autrefois, pour le meilleur et le pire, les formes dominantes de la société. Rôle de socialisation, de conformation, d’instruction ou de formatage et d’adaptation de l’individu à la société, qui est majoritairement tenu aujourd’hui par les flux d’images, ceux de la télévision ou d’Internet. Cette mutation constituant le fond d’écran d’une société de contrôle devenue elle-même incontrôlable, procédons par étape 25 dans la compréhension de ses conséquences multiformes. Pour faire simple, je dirai que : – hors de l’école, ce « savoir » (le bombardement médiatique d’informations), est organisé selon la loi du marché, et qu’il en tire une légitimité de fait puisque le programme télé ou la consultation d’Internet ne sont pas imposés mais choisis (au lieu que l’enseignant, de plus en plus, doit négocier sa légitimité face à des auditoires à qui les programmes scolaires sont forcément « imposés »). Cette loi du marché s’établit sur la base d’un choix en apparence volontaire (la séduction), un choix qui est travaillé par l’image et branché directement sur le désir. – dans l’école, l’image a un statut beaucoup plus pauvre. A commencer par l’image de l’école elle-même (dont les faiblesses, voire la faillite, sont généreusement montrées par les médias). Plus pauvre aussi, libidinalement. On ne choisit pas son prof : en moyenne, le prof est moins sexy qu’un animateur télé (question de casting ?), et le ferait-on que le critère de séduction (le « sympa » plus que l’autorité charismatique) l’emporterait souvent sur celui de compétence. Dehors, la société de la marchandise s’autocélèbre en permanence à coups d’images et d’un flux ininterrompu de propagande pour elle-même qui est reçu sans effort, désiré même, puisqu’il excite et rassure en même temps. Dedans - l’école étant forcément à un moment ou à un autre, le lieu d’un effort, d’un travail, d’une contrainte - l’acquisition des connaissances passe prioritairement par la parole et par le texte. (L’école était, jusqu’à l’intrusion de l’ordinateur et de l’infographie, volontiers « iconophobe », la tradition scolaire reposant, non sans quelque raison, sur ce mouvement d’aller-vers le logos, en tant qu’au-delà de l’icône). D’un côté (disons « la télé » pour aller vite), on a la médiatisation de tout, sans médiation. C’est la confrontation directe aux stimuli. On est devant la représentation comme devant le réel, exposé au stimulus sans cette phase de recul réflexif que permettait, dans les systèmes empiriques de transmission des informations ou des connaissances, le médiateur humain. De l’autre (l’école), le rôle essentiel est joué par la médiation humaine : en principe, il y a un instit, un prof, qui organise les apprentissages en fonction d’une intention, d’un programme. Un rôle qui consiste à aider à élaborer, à aiguiller, à organiser les informations ou les stimuli en connaissances constituées, en 26 compétences stabilisées. Or nous sommes à ce moment de l’histoire où ces deux manières de domestication de l’espèce humaine ne sont plus normalement complémentaires, mais où elles entrent en concurrence et en conflit. « Industries de programmes » (les médias) contre « Institutions de programmes » (l’école). L’économie contre le politique ? Tentons d’identifier les forces en présence sans les opposer. D’abord parce que les technologies de l’audiovisuel jouent un rôle de fait dans l’élargissement des connaissances (« une culture mosaïque », dit-on quand on est optimiste ; « le savoir est passé dans la machine », dit-on quand on ne l’est pas), et ensuite parce que école et audiovisuel constituent deux champs d’éducation et de socialisation qui interfèreront de plus en plus. Certes, la formation et l’information, dévolues pendant des siècles à l’imprimé, donc à l’acte de lire, sont passées aux moyens audiovisuels, mais Internet véhicule beaucoup d’écrit, et plutôt qu’à une mort du livre, c’est à un partage entre l’imprimé et le numérique auquel on assiste. Le support électronique est adéquat pour certaines formes de connaissances (documentaires et encyclopédiques), mais pour toute lecture qui implique la continuité (dont la délectation littéraire), la logique du livre demeure, fût-elle minoritaire (comme l’art l’a toujours été). Ce qui est vrai, c’est qu’à la culture intégrée de l’honnête homme se substitue massivement une mosaïque de mini-unités sans connexion, sans lien, éclatées, désorganisées. A quelles conditions une complémentarité de l’une par l’autre est-elle encore possible ? Dans les deux cas, culture linéaire, disciplinaire, ou culture mosaïque, d’empilement aléatoire, il y a apprentissage, mais n’y a-t-il pas aussi antagonisme, contradiction, paradoxe, entre ces deux logiques du regard ? La tendance, visiblement, est au métissage, au désir de les rapprocher. On le voit au succès des concepts d’« autoformation », de « développement de l’autonomie dans l’apprentissage et la transmission des connaissances », qui ont trouvé leur accomplissement dans la panoplie des auxiliaires pédagogiques, la prolifération des outils (cédérom, DVD, logiciels d’apprentissages, etc.) et leur idéologie dans l’Internet. Avec ce paradoxe : plus on introduit de technologie multimédia en classe, et plus la fonction éducative échappe à l’école, au profit justement de réseaux technologiques à vocation pédagogique. « Je prépare ma 27 disparition » disait en souriant ce professeur des écoles en introduisant dans sa classe un nouvel ordinateur. L’avènement du numérique est-il la fin des intermédiaires, donc des médiateurs ? (la crise des journaux, celle de la place des journalistes confrontés à l’actualité brute et non vérifiée proposée directement par les internautes, est un symptôme et l’illustration de cette loi : toute révolution est d’abord technologique et elle a des implications sociales et politiques). Les technologies de l’audiovisuel et de la communication sont liées à l’évolution économique et culturelle, et cette évolution touche le système éducatif de plein fouet, dans ses formes et ses missions, dans des proportions dont nous n’envisageons peut-être pas encore les conséquences. Ce n’est pas être technophobe de penser qu’aucune technologie aura jamais donné un sens ou une finalité nouvelle à une société, pas plus en éducation qu’ailleurs. En revanche, il est permis de croire que ses effets de transformation et d’accélération sont considérables, et de regarder comment la technophilie ambiante, les effets pervers de l’hypnose technologique - via le désir de tous - induisent des comportements nouveaux et changent la société dans le sens d’une conformation de chacun à l’idéologie dominante. Celle proclamée par notre pimpante et festive « civilisation des images », son multiculturalisme béat, cathodique et marchand. Une civilisation de plus en plus réduite à son « spectacle » devenu le masque des violences qu’elle secrète, mais qu’elle ne parvient plus à cacher. « Les professeurs constatent, au quotidien, la difficulté de construire des espaces de travail effectif, de permettre la concentration, de former à la maîtrise de soi et à l’investissement dans une tâche. Ils voient leurs élèves arriver en classe avec une télécommande greffée au cerveau, un phallus high-tech qui dynamite tous les rituels scolaires qu’ils peinent à mettre en place. La préoccupation principale des enseignants - ce qui les épuise aujourd’hui - est de faire baisser la tension pour favoriser l’attention. Et le malaise est là : moins dans le niveau qui baisse que dans la tension qui monte », écrit Philippe Meirieu (Le Monde, 23 mars 2007). La lutte pour faire sortir l’être humain de l’état sauvage - pour sa domestication - qu’elle soit tournée contre la barbarie de la force ou contre celle du divertissement (deux modes de désinhibition 28 de la bestialité humaine) peut se lire aujourd’hui dans les tendances qui s’affrontent en permanence sur le terrain « culturel » et pas seulement à l’école. L’éducation humaniste supposait qu’il suffisait de partir de l’humain et de lui ajouter de l’éducation pour qu’il s’élève. Le problème, on le verra, est que avec « les images », les tendances qui bestialisent et celles qui apprivoisent se mélangent à la source de notre plaisir ! Dès lors, l’objectif d’une « éducation aux images » ne devrait pas être seulement d’ajouter une compétence spécifique, technique, à l’éducation de l’enfant, mais devrait viser bien plutôt, via une réflexion sur les conditions de production et de réception des images, à l’éduquer à ce qu’est l’humain et à ce qu’est l’inhumain. D’où l’intérêt, peut-être, de se demander à quelles conditions l’école (puisque, idéalement, elle est sensée permettre aux élèves de comprendre leur environnement médiatique), pourrait utiliser et réorienter toutes ces informations environnementales et ces stimulations - « sauvages » en apparence, mais en réalité organisées selon les seuls objectifs de l’adaptation - vers les objectifs de l’éducation. Ce n’est pas facile : les pratiques de consommation des images des élèves sont souvent plus avancées, performantes, optimisées, que celles des enseignants. Et bien sûr, cette compétence va souvent dans le sens du code dominant, celui d’une société de la marchandise et non d’une société de sujets. Surtout, ces pratiques développent des processus cognitifs que nous avons du mal à comprendre, nous adultes qui avons été formés, encore pour une large part, à l’âge de la « graphosphère », celui de l’imprimé et de l’ordre logico-langagier. Une récente étude (agence OMD) souligne que lorsqu’ils regardent la télévision, 40 % des ados surfent sur Internet en même temps et qu’il y a consommation simultanée. Un œil sur la Star Ac, une main sur la souris, un SMS sous le pouce et un MP3 dans l’oreille : la nouvelle génération s’est habituée à des sollicitations multiples. On peut y voir une mutation enviable dans l’ordre de la performance perceptuelle, voire de la fonction réflexe œil-main (apprendre à tirer vite ?), ou au contraire suspecter pour le psychisme des effets pervers et quelque passion pour « les progrès de l’ignorance » : attention flottante, zapping per- 29 manent, formatage des affects, modélisation des comportements (incivilités), appauvrissement de la perception, misère de l’énonciation et de la langue (ah, le langage texto, réduit phonétiquement à des mots-clé !), confusion de ce qui est de l’ordre du réel, de l’imaginaire et du symbolique... Alors, comment transformer ces expériences, ce savoir épars, mosaïque, confetti, en linéaire ? Recoller les morceaux, monter recoller ce que la poussière du spectacle a atomisé, éparpillé, volatilisé - est-ce souhaitable ou seulement possible ? Pour une part, cela se fait naturellement : l’enfant met en relation certaines expériences, certaines informations venues des écrans avec les connaissances plus organisées que lui fournit l’école. Là, on est dans la complémentarité classique. Mais, pour une autre part, ces stimuli, ces informations qui lui arrivent par les médias (et à une plus grande vitesse 2 et en plus grand nombre que dans son expérience de la vie et à l’école) sont déjà organisés. Et là, on est dans la concurrence entre deux intentions antagonistes : en très gros, le multimédia, la télé particulièrement, formeraient des consommateurs dociles quand l’école serait censée développer l’autonomie du sujet. Là est peut-être la différence avec les époques précédentes et la véritable nouveauté de ce temps. Le bombardement informationnel, loin d’être « n’importe-quoi-n’importe-comment », est très précisément l’organisation d’une forme : ce sont des réponses constituées qui arrivent à l’enfant avant que ses questions aient seulement pu être élaborées. Or nous savons bien que c’est dans la maîtrise des processus qu’il y a accès à la connaissance, pas dans la seule exposition au contenu. Pourquoi ? Parce que la question, c’est ce qui positionne le problème du point de vue de l’individu. C’est ce qui garantit qu’il y ait appropriation, connaissance stabilisée, lorsqu’il découvre la réponse. Aujourd’hui, globalement, le problème de l’éducation pourrait se définir ainsi : comment retrouver la question derrière les réponses ? Autrement dit, la potentialité éducative de l’image, celle de la télé particulièrement (car nous verrons qu’il en va différemment de l’exposition directe à l’œuvre d’art, au cinéma par exemple 3), est très faible, justement parce qu’elle est massive, illimitée, ininter- 30 rompue, polysémique, et que lui manque ce qui induit toute pédagogie : un rapport au temps 4. (C’est le cas du porno : l’objet du désir est là avant même que le désir ait lieu). Philippe Meirieu encore : « Il faudrait créer obstinément des situations pédagogiques où l’enfant découvre, dans l’action, que la jouissance de l’instant est mortifère et qu’il n’y a de désir possible que dans la construction de la temporalité ». Le temps des médias, c’est celui qui favorise un empilage de réponses au détriment du temps nécessaire au travail de la question. D’où l’utilisation minimaliste qui a longtemps été faite à l’école du médium télévision : on utilise les images et les sons en illustration de cours, en gros comme une citation. La méthode classique d’exploitation des images à l’école se réduit encore souvent à extraire des émissions certains éléments de connaissance (séquences documentaires ou archives historiques) et de les réinvestir dans la logique de l’enseignement d’une discipline. Pratique de complémentarité qui s’est enrichie d’Internet (consultation de notices et d’articles sur sites spécialisés). Pour ce qui est du cinéma, l’école reste massivement bienpensante. Comme dit Alain Bergala, « elle montre volontiers des films nuls pour peu qu’ils abordent quelque grand sujet dont on pourra débattre ensuite avec les élèves » (par exemple, une séquence de film tirée d’une adaptation littéraire, aux fins de comparaison). Le problème, fait remarquer Bergala, « c’est que les bons films sont rarement bien-pensants, c’est à dire immédiatement digestes et recyclables en idées simples et idéologiquement correctes ». C’est pourquoi, insiste-t-il, « ce que l’école peut faire de mieux aujourd’hui, c’est de parler des films comme œuvre d’art et de culture 5». Parler d’art et de culture ? Il reste à comprendre pourquoi c’est devenu si difficile. Peut-être parce que l’école est devenue le lieu où se révèlent et s’affrontent toutes les contradictions auxquels ces deux mots, art et culture, ont abouti dans notre société. « Face à l’échec de la démocratisation et des utopies qui lui étaient attachées, on n’a pas cessé de donner à la culture des contours de plus en plus flous, écrit le philosophe Marc Bélit, au point qu’aujourd’hui elle n’est plus en mesure de soutenir un point de vue sur le monde 6. » Entre l’accusation d’élitisme et le désir forcené d’hyper- 31 consommation, la culture est à la recherche de son identité. Alors, l’école ! Alors l’éducation artistique ! Alors l’éducation à l’image ! Lorsqu’il y a d’un côté une offre incessante de flux et, de l’autre, l’illusion d’un accès illimité à tout et sans intermédiaire, il n’est pas surprenant que toute médiation, toute institution - l’école, mais la culture tout entière - apparaissent à notre société emballée comme des obstacles à la vitesse et à l’adaptation. Résumons-nous. Faisons le point : D’une part, la culture médiatique ayant pris la place que l’on sait (concurrence) on voit bien qu’elle est en train de délégitimer le monopole social, culturel, intellectuel et de savoir-faire qu’avait l’école, avec les effets que l’on peut constater. D’autre part, heureusement, de plus en plus d’enseignants ont pris conscience de cette concurrence, et l’approche pédagogique de l’image est en train de changer. Depuis les images utilisées comme illustration, ou documentation de cours, on est passé à « l’image comme projet », à cette idée de pratiquer pour comprendre ce qui se joue dans l’image. Au « voir » a succédé le « faire », passage à l’acte qui serait sensé « conduire les élèves à découvrir le sens de ce qu’ils font ». Dans le meilleur des cas, on a compris qu’on ne pouvait plus faire l’économie d’une étude conjointe des propriétés formelles des images ou des séquences retenues et d’une mise au jour des logiques du médium correspondant. Théoriquement, il est à peu près acquis aujourd’hui qu’il ne peut plus y avoir de pédagogie par l’image qui puisse faire l’économie d’une pédagogie de l’image (grâce soit rendue aux divers dispositifs « École et cinéma », « Collèges au cinéma», Lycéens au cinéma »...). Fort bien. Mais cette volonté d’une pédagogie visant prioritairement à développer l’autonomie (le savoir-faire) et l’esprit critique (le savoir-voir) ne peut s’appliquer de la même façon à toutes les images, et c’est là que, faute d’une formation suffisante, beaucoup d’initiatives restent inefficaces ou empêchées. Travailler sur la télévision (l’analyse du journal télévisé par exemple), cela relève au mieux, répétons-le, de l’instruction civique et de l’éducation à la démocratie. C’est la question du « voir ensemble » 7. Travailler sur le cinéma relève de l’initiation artistique, et c’est une tout autre chose. Alain Bergala encore : « Les outils qui permettent d’approcher le cinéma ne sont d’aucune utilité pour approcher la télé ». Or, 32 dans les circulaires officielles, le syntagme « Image : éducation au cinéma et à l’audiovisuel » reste de mise quand la première chose à enseigner serait que l’image avec un grand I, ça n’existe pas. Non parce qu’il y aurait de bons et de mauvais objets d’image, mais parce que cela concerne des champs différents et une compréhension de différents régimes d’images pour lesquels des pédagogies différentes devraient être requises et des enseignants formés, ce qui n’est pas le cas. Disons-le brutalement : en ce qui concerne le dispositif télévisuel et plus généralement la machinerie technologique audiovisuelle (l’aliénation et l’addiction produites par les jeux vidéo sont incomparablement plus puissantes que celles de la télé), l’école ne peut à peu près plus rien changer, alors qu’il lui est encore possible et permis de se servir de la spécificité du cinéma pour favoriser la construction du regard (« cinéma » entendu « en tant qu’art » et dont nous verrons qu’il contamine heureusement d’autres pratiques audiovisuelles, depuis les jeux vidéos jusqu’à la téléphonie mobile !) On pourra juger cette préférence (sensibilisation de l’individu aux arts, via le cinéma, contre pédagogie sociale, via la télé, des médias de masse) conservatrice, réactionnaire, ou pire encore, élitiste8, mais d’une part, comme dit l’écrivain Jonathan Franzen, « Elitisme est le gourdin dont on se sert pour tabasser ceux qui ne trouvent aucun bonheur dans l’achat de la technologie », et d’autre part, apprendre à devenir un spectateur qui éprouve les sensations de la création elle-même9, est un objectif moins modeste qu’il y paraît, le plus apte peut-être à ressusciter cet « art d’aimer » qui pourrait seul nous aider à réenchanter le monde ou, pour le moins, à l’habiter un peu mieux. _________________ Notes 1. Selon Philippe Meirieu, l’éducation tout entière ne serait qu’un effort d’arrachement à l’image. Retraçant l’histoire de l’image dans l’éducation en partant de l’enluminure, c’est, dit-il, « le miel au bord de la coupe qui permettait d’absorber le poison du texte ». L’image n’est acceptée que comme illustration. Rousseau lutte contre les images dans 33 les livres. Au XIXème, c’est le triomphe de l’image pieuse (la Vierge, la carte de France, le Soldat, le thermomètre, la charrue). Ces icônes du temps jadis furent au cœur de l’éducation. Jules Ferry dit que la religion de la nation, c’est la carte de France (il fallait reconquérir l’Alsace et la Lorraine...) La carte de géographie renvoie à une idéologie très forte. C’est une représentation du monde proposée comme la seule possible. L’image est « un exercice d’édification spirituelle, puis morale ». On doit s’agenouiller devant l’image. L’école en abusera (l’illustration d’ouvrages comme Le tour de France de deux enfants, avec ses 212 gravures instructives !), l’église aussi, avec des bondieuseries diverses, mais aussi via les œuvres d’art. P. Meirieu montre qu’il n’y a pas de différence objective entre un planisphère affiché dans une classe et la fresque dans une église : l’Occident en haut et le Sud en bas, ce qui signifie que le Ciel est dans l’Occident et que l’Enfer est dans le Sud. Conception théologique plus que géographique. Vint le temps de la déconstruction objective de l’image. Mouvement qui sera celui de la fin du XXème siècle. L’image comme structure, qu’on peut déconstruire. C’est le temps de la « grammaire » de l’image, de la prise en compte de l’image par l’école et la pédagogie. Puis l’école est passée à « L’image comme projet » : pratiquer pour comprendre ce qui se joue dans l’image. Mettre les élèves dans une situation de création qui les conduise à découvrir le sens de ce qu’ils font. Après la vidéo première époque, la facilité d’utilisation des petites caméras numériques a permis à chacun de faire des images, sinon un film. Il y aurait à dire sur cette « expérience du faire », comme si ce passage à l’acte était nécessaire pour goûter pleinement aux plaisirs du cinéma (démagogie du « tous cinéastes ! »). Comme si la transmission de ce goût ne pouvait qu’aboutir à sa pratique et ne pouvait pas être considérée comme un objet d’analyse à part entière... 2. Le vrai défi serait moins, aujourd’hui, d’accélérer l’information que de la ralentir. Le livre - objet fixe, mais nomade - en est un bon moyen. Le temps qu’il faut pour aller de Paris à Saint-Pétersbourg a beaucoup diminué depuis Dostoïevski, mais pas le temps qu’il faut pour lire Les Possédés. Lire c’est ralentir ! Le livre n’est « interactif » qu’au niveau le plus intéressant : l’échange auteur-lecteur (« Dans une œuvre d’imagination de premier ordre, disait Nabokov, le conflit n’est pas entre les personnages, mais entre l’auteur et le lecteur ») ; enfin le livre est un lieu où les mots sont en repos quand partout ailleurs ils nous menacent d’invasion. 34 3. L’effort d’appropriation d’une œuvre d’art exige un engagement actif de toutes les fonctions du psychisme, et ce d’autant plus que l’œuvre est nouvelle, plus complexe et plus riche. Selon la perspective de la psychanalyse, ce gain de l’appareil mental vient de ce que, dans l’exposition à l’énigme qu’est l’œuvre d’art, la fonction de liaison propre au Moi est puissamment sollicitée. 4. « Le cinéma, ce n’est pas inventer des images, mais des durées », disait Serge Daney. L’intégration d’une information et la transformation d’un savoir en connaissance ont besoin de temps. Le bombardement incessant des images et des informations (coupure des liens signifiants) est néfaste à l’intégration. Le monde apparaît comme un entassement de faits disparates, contingents, labiles. Sans les durées nécessaires à l’intégration, l’enfant entre dans la « faim des stimulis » (stimulus hunger) qui est le principe même de la déculturation. Accélération des stimulis (le zapping, par exemple) qui n’est pas sans produire une esthétique et donc un plaisir ! Les phénomènes de désintégration (effet mosaïque) se produisent sans fatigue, sans ennui, au contraire de l’effort d’intégration qui est épuisant, la prise d’information impliquant un va-et-vient permanent entre perception et connaissances stabilisées. Cette ligne du moindre effort facilite la déculturation, d’où l’importance de cette « fonction d’intégration », c’est à dire la capacité à établir des réseaux complexes et emboîtés de significations au sein d’un univers indifférencié, riche certes, mais désordonné. 5. Alain Bergala, op.cité. p 31 6. Marc Bélit. Le Malaise de la culture, essai sur la crise du modèle culturel français. éd. Séguier, 2006. 7. Dans Voir ensemble, éd.L’Exception/Gallimard, 2003, des philosophes, des cinéastes, des plasticiens, des hommes de théâtre, un médecin, réunis par Marie José Mondzain autour d’une conférence de JeanToussaint Desanti, s’interrogent sur le lien qui unit le voir et le visible, et les exigences esthétiques et politiques qui soutiennent un regard sur le monde à l’heure où le déferlement d’images organise « une colossale cécité collective ». 8. On connaît le succès de la formule « élitisme pour tous » (souvent attribuée à Jean Vilar, mais elle est de Schiller), qui consiste à faire profiter tout le monde des privilèges quand ils n’existent déjà plus. 35 9. Le cinéma est égalitaire, disait Serge Daney. Et Jean-Louis Comolli : « Quel que puisse être le miroitement des différences (finies) dont il est porteur, le cinéma - filmeurs, filmés, acteurs, spectateurs - se pratique entre égaux, ou plutôt entre inégaux condamnés par la séance à revenir sur leur initiale inégalité : les puissants y sont fragiles, les pouvoirs réversibles, les faibles renforcés, les victimes dignes. » Voir et pouvoir, éd. Verdier, 2004, p 579. 36 2. « Nous sommes dans l’écran mondial » « Il y a maintenant une hémorragie de la réalité qui ne s’arrêtera jamais. Nous serons à jamais ouverts-déchirés ». André du Bouchet, 1953 Reprenons le discours officiel : l’école doit apprendre à lire, à écrire et à compter, et elle doit aussi désormais apprendre à regarder et écouter les images animées et sonores, bref, faire à la fois de l’éducation aux arts visuels et de l’éducation aux média. Pourquoi fais-je ici l’hypothèse que même avec la meilleure volonté du monde, les enseignants ne peuvent plus intervenir, de façon crédible, efficace, sur le médium télé ? Parce que celui-ci est au-delà de toute approche critique depuis qu’il a cessé d’être un objet. Une éducation à la télé supposerait qu’il existe encore un espace d’intelligence, une distance à cet objet. Jusque là, un « objet », tel que la pensée traditionnelle l’envisageait, était susceptible de poser devant lui un « sujet », avec la mise en place d’un dispositif de valeur et d’échange, de causalité et de finalité, capable de jouer sur des oppositions réglées : celles du vrai et du faux, du bien et du mal, du signe et de son référent. Or rien de cela ne correspond plus au médium télé dont le propre est justement la dérégulation de toutes les règles, celle du réel et du fictif, par exemple. Dès lors, nous ne pouvons plus être (ni tenter de former) des (télé)spectateurs critiques, parce que nous ne sommes déjà plus devant la « société du spectacle », la « mise en scène », « l’aliénation par les écrans », pour reprendre les termes éminents d’une époque dont le situationnisme1 pressentit les enjeux, et qui annonçait la nôtre. A cette différence près : nous savons aujourd’hui que le spectacle, loin d’être le « mal », était aussi la distance à la scène, au social et à soi-même, soit cet écart ironique et nécessaire qui a fondé notre civilisation. « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », écrivait Debord à la première page de « La Société du spectacle » en 1967. Quarante ans après, nous vivons l’effet inverse : tout ce qui avait été éloigné dans et par la représentation doit à présent être vécu en direct ! 37 « Ce n’est plus le train qui fonce vers nous en gare de La Ciotat, mais nous qui sommes dans le train », résumait Régis Debray en évoquant le Futuroscope de Poitiers, antichambre de la disneylandisation du monde par la technologie des images. La présentation est-elle en train de chasser la représentation ? Sommes-nous au-delà du spectacle ? Par-delà ? « Nous sommes bel et bien passés à une autre époque quant à l’agencement entre la société et le spectacle, écrit Bernard Stiegler, et, plus généralement, entre l’organisation du social et l’organisation du sensible ». Dans un article2, Jean Baudrillard définissait cela très bien : « Nous ne sommes plus devant une scène, nous sommes en réseau, nous sommes le réseau. L’hégémonie actuelle de la puissance médiatique est telle qu’il n’y a plus de domination par le spectacle, mais une espèce d’homogénéïté tentaculaire, même pas impérialiste. Et nous sommes immergés dedans. Nous sommes dans l’écran mondial. Notre présent se confond avec le flux des images et des signes, notre esprit se dissout dans la surinformation et l’accumulation d’une actualité permanente qui digère le présent lui-même. Nous sommes en temps réel, un temps qui n’en est plus un. Aujourd’hui, l’écran devient le monde, comme la carte devient le territoire ». Et de suggérer que nous vivrions désormais dans une sorte de collusion totale entre les images et le monde, car c’est le principe de réalité luimême qui aurait disparu. « Le principe de réalité a disparu, mais il nous a laissé la réalité qui continue de courir comme un canard sans tête 3». Prenons autrement cette question de « l’exténuation de la réalité » : contrairement à ce que l’on croit souvent, la télé ne montre pas des images, mais des discours. C’est le son - monologue, dialogue ou commentaire - qui ancre l’image et lui donne son sens. La preuve ? Coupez le son : bien malin qui peut savoir ce qui se passe à l’écran. Mais l’image n’est pas qu’un décor, elle légitime le discours. Elle nous fait croire que ce qui est dit est vrai puisque nous voyons du réel. Le sens ne vient presque4 jamais d’une image, mais de ce qu’on nous en dit. Et qu’est-ce qu’on nous dit ? Tout et son contraire. On nous dit « tout » tout le temps. Ce n’est pas la parole d’un tyran, c’est une parole plurielle, « démocratique » si l’on veut, qui fait entendre toutes les voix. Ou presque. La parole télévisuelle n’est pas hégémonique dans ce qu’elle dit, 38 mais dans le fait que tout ce qu’elle dit est valable. Donc, n’importe quoi est valable. C’est cela, la puissance de la télévision : faire croire que nous aurons vu la réalité parce que nous aurons entendu la pluralité. « La voix du tyran, on peut toujours la refuser, la voix de Dieu encore plus, dit l’anthropologue Stéphane Breton, puisqu’elle est fondée sur un texte interprétable. Face à la voix plurielle, on ne sait ni qui critiquer, ni quoi, puisque le discours épouse la forme tolérante du trou : ce qui est dit naît de la somme des fragments de ce que disent les autres. La tyrannie moderne ne nous fera pas défiler au pas de l’oie, mais fera de nous des esclaves des paroles multiples ». La cause réelle de l’ignorance n’est plus dans l’inaccessibilité, la rétention, la rareté, la confiscation ou la censure de l’information, mais dans son déferlement, dans le flot ininterrompu des nouvelles et des commentaires, dans le tsunami des chaînes et la multiplication des écrans. La surinformation – absorption massive prenant de vitesse toute interprétation – est devenue désinformation. La superficialité devient la règle, la durabilité devient l’ennemie des marchands. Rien n’est autorisé à durer plus que le marché le veut, y compris les idées ! La logique de produit a envahi la culture, et l’information est depuis toujours une marchandise périssable. Logique d’obsolescence 5 en accélération permanente. « Quand on est sur des patins à glace, le salut se trouve dans la vitesse », observait déjà Emerson. Voilà pourquoi, entre autres raisons, la télé n’est plus critiquable : la critiquer, c’est critiquer le public pour laquelle elle est faite. On continue de raisonner en termes de choix, de contenus, de conduite devant l’objet, quand c’est la forme même, le dispositif global qu’il faudrait analyser, et cela, l’école ne sait pas le faire et ne peut pas le faire, tant elle est partie prenante de l’adaptation à une époque et à un système qui la contrôle. Alors quoi faire ? Essayer de comprendre ce qui nous arrive avec les images, pourquoi cela arrive et, seulement ensuite, tâcher de voir ce qu’il est possible de transmettre ou de susciter avec ou sans elles, avec certaines et pas avec d’autres, en sachant qu’aucune intimidation culturelle ou critique ne pourra jamais faire renoncer un enfant au plaisir ou au déplaisir qu’il prend à certaines images. Car « on n’aime pas ce qu’on voit, 39 on voit ce qu’on aime » (Régis Debray). Il y a un irréductible dans l’évidence de l’expérience vécue par rapport à quoi l’école ne peut que poser des repères, sans illusions, mais non sans une intime conviction. Ce n’est déjà pas si mal. Je crois, comme Alain Bergala, que la seule attitude possible, pour le pédagogue, c’est de parler en toute honnêteté des images et des films qu’il aime « avec la part d’enfance qui subsiste en lui, à la condition expresse qu’il y ait pris lui même un réel plaisir de spectateur et non pas entrevu les plaisirs frelatés d’un pédagogisme paternaliste du type : « cela est bon pour eux, même si ça ne l’est pas pour moi ». « Que l’on puisse penser avec, et non sur des films, voilà le signe incontestable de leur valeur » dit Nicole Brenez 6 Il ne s'agit donc pas de renoncer à l’esprit critique, mais de comprendre qu’il est insuffisant dès lors qu’il s’est métabolisé dans toutes sortes de procédures ironiques, du genre : « Je sais bien que je regarde des bêtises, mais c’est au second degré, hein, je ne suis pas dupe ! Je vaux mieux que ce que je vois ». (« Parce que vous le valez bien », comme dit la publicité qui a bien compris, elle, que le téléspectateur ne vaut que comme cible du message). La télé nous apprend à mépriser ce que nous voyons, et, pour ne pas nous mépriser nous-même, à mépriser ceux qui regardent « le mauvais objet » (à en croire les sondages, nous serions une majorité à préférer Arte. Quant à ce que nous regardons réellement, l’audimat prouve que c’est une autre affaire...) « Le populisme industriel, c’est la trans-formation des temps de conscience en un marché qui induit un processus de désindividuation et de désublimation, et qui conduit, comme hégémonie de la télévision pulsionnelle, vers le degré zéro de la pensée qui désespère les Français : ils y sentent venir une explosion sociale - situation qui aboutit également à ce paradoxe apparent que 53 % des Français jugent détestable les programmes de télévision que pourtant ils regardent », écrit Bernard Stiegler (La télécratie contre la démocratie) qui analyse par ailleurs le lien entre toxicité, addiction et souffrance nées des flux d’images. Bref, il est peut-être utile d’apprendre à « lire » les images (comme on le dit d’ailleurs improprement 7), mais en ces temps de misère spirituelle et symbolique, il est plus essentiel encore de permettre aux enfants de se confronter à des images dignes d’être aimées. « La critique est facile, l’art est difficile » et elle 40 devient carrément dérisoire, cette critique, si on ne l’applique pas à la profusion paradoxale des expressions permises par les technologies de la communication. Art, éducation, commerce, propagande, journalisme, publicité, divertissement, constituent le flot en crue constante de ce qui fait la culture au quotidien. « Sa surabondance confirme la victoire du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley sur le 1984 de George Orwell, annoncée, il y a vingt-cinq ans, par le critique américain Neil Postman. Le créateur de « l’écologie des médias » estimait que la culture du monde orwellien, visant à incarcérer l’esprit, serait dépassée par l’avènement, bien plus suffocant, d’un univers burlesque de dévastation spirituelle : à qui se plaindre, et quand, sur quel ton, lorsque les idées se dissolvent dans les ricanements, que l’art est emporté par le rire, que les voix ne sont plus entendues ? 8» Encore et toujours, une réponse est peut-être, nous le verrons, du côté de l’art. Non seulement « Il nous reste l’art pour ne pas périr de la vérité » comme disait Nietzsche, mais pour le dire brutalement : si vous n’aimez rien, vous ne transmettrez-rien. Restons encore un instant du côté des sujets qui fâchent. Au fond, la question qui est posée à l’école aujourd’hui est la même que celle qui est posé à l’État et à la société toute entière : Quels repères une société veut-elle donner à ses enfants ? Comment leur donner des repères ? En donnant des critères. Mais donner des critères implique qu’ils puissent naître d’une critique, une critique qui soit née d’un discernement. Cet apprentissage d’un discernement serait bien utile, mais on a vu pourquoi c’est devenu si difficile : les transformations en cours liées à la conjonction du développement des technosciences, de l’évolution de la démocratie médiatique et du libéralisme économique, nous contraignent à réinterroger toutes nos certitudes d’hier. Donc, à moins de nous contenter de simplement constater et pointer les modifications de nos comportements qu’elle provoque, cette « crise des repères » suppose une argumentation dans le choix des critères. Les critères, ce ne sont pas les valeurs. Les valeurs, ça renvoie à un langage que les pédagogues ne parlent plus et que les élèves ne veulent plus entendre, tellement le mot est devenu un passe-partout simplificateur pour des choses complexes et qu’il englobe à peu près tout et n’im- 41 porte quoi. Il n’empêche : toute réflexion sur l’image pose le problème de la définition d’un contrat social et d’une « culture commune » ou, pour le moins, d’une « éthique minimale » non pas fondée sur les valeurs, mais sur quelques normes acceptables par tous. Or, dans cette culture commune, dans cette représentation d’un espace-temps où nous vivons plus ou moins ensemble, il y a, qu’on le veuille ou non, la télévision, en tant qu’espace de la vie publique. Un ordre médiatique qui canalise de plus en plus les émotions et dont les images et le bavardage fournissent et constituent les bases de ladite « culture commune ». Une culture commune ou culture au quotidien - un quotidien fait de discontinuités, de contradictions et de ratures, d’une succession d’informations discréditées au fur et à mesure qu’elles apparaissent ; une culture scandée par le spectacle médiatique des émotions, des sensations 9. Le problème, c’est qu’on ne fait pas une communauté seulement avec des communications. On ne crée par du « vivre ensemble » uniquement avec de la technologie. En revanche, via l’œil d’abord, les comportements ensuite, le formatage des esprits enfin, on produit du dressage à une échelle encore jamais vue. Jamais le consentement à la servitude n’a été aussi grand qu’aujourd’hui. Consentement heureux, libre et radieux, qui concerne tous les systèmes de contrôle qui s’exercent sur notre vie privée, notre santé, notre travail, nos loisirs, notre alimentation, notre libido. Tout est commandé, fiché, répertorié via des technologies que chacun accepte sans s’interroger sur les transformations qu’elles provoquent au sein même du système démocratique, et comme si ce système démocratique était garanti éternel. La caractéristique de cette nouvelle servitude, c’est qu’elle est sans visage. Pas de dictateur mais une domination impersonnelle, insidieuse et permanente. Domination d’autant plus puissante qu’elle est intériorisée, désirée même, par chacun, et qu’elle passe à ses yeux pour une manifestation de sa propre liberté et de son propre désir ! Qui ne ressent ces changements de la sensibilité, de la subjectivité, de l’image de soi, et ces modifications en profondeur du désir lui-même ? Qui ne voit que nous ne sommes plus dans la culture de « l’honnête homme », liée à la combinatoire des expériences présentes et des connaissances venues du passé, mais dans une culture de l’immédiateté, du culte de l’instant contre la 42 valeur du temps long ? Du jetable contre le mémorable. Or, voir, c’est faire un pas de côté ou en arrière, c’est se retirer du vu. Pour voir, il faut recul et écart. L’immédiateté - économie illusoire des profondeurs de champ et de temps - nous fait croire que l’on pourrait avoir accès directement à une expérience vécue, sans le détour par une illusion que nous interposons pour pouvoir la penser. « La servitude, c’est le renversement par l’homme du médiatisé en immédiat », dit Régis Debray. Culte de la transparence contre le secret. De l’indiscrétion promue comme modèle. De plus en plus, la télé vous enjoint : ditesnous ce que vous ne diriez même pas à votre meilleur ami, même à voix basse 10. Comme si elle avait cette légitimité-là : dévoiler, d’une façon immédiate, ce que nous avons de plus intime. Faire que tout ce qui était à l’intérieur (élaboré lentement, singulièrement) soit maintenant à l’extérieur (aussitôt marchandisable comme spectacle, puis comme modèle d’expérience pour tous). Tous les psychologues s’entendent à dire que c’est dangereux pour les enfants car il n’y a pas d’éducation sans apprentissage de la pudeur et de la durée 11. La montée du plaisir voyeuriste détermine celle des courbes d’audience et on aurait tort de croire que ces programmes (de Loft Story au dernier avatar de la télé-réalité) ne sont que des fantaisies médiatiques innocentes : elles témoignent d’une transformation radicale du rapport des citoyens à l’univers des valeurs et des normes. Le Loft (ou ses variantes), c’est ce par quoi les enfants apprennent que l’insignifiance peut être regardée avec plaisir et faire sens (comme le ready-made de Duchamp ? Bonne question, mais ce n’est pas le lieu ici d’en débattre 12). Ils y font divers apprentissages : d’abord celui du conflit nécessaire (si les colocataires s’entendaient il n’y aurait ni spectacle ni audience. Voir à ce sujet le rôle du montage dont la fonction est d’exacerber les tensions, de les « monter » les unes contre les autres). Accoutumance à l’idée que la violence est la voie normale de résolution des conflits (la violence est l’ingrédient éternel du spectacle, mais elle ne joue plus son rôle de catharsis quand tout le réel est devenu spectacle). Apprentissage de la compétition, du faux amour, du pathos, de la sentimentalité, du zapping de l’autre comme pratique sexuelle (mais aussi de l’interchangeabilité des rôles et de la mécanique de l’amour comme dans Cosi fan tutte de Mozart ? Bonne question, mais ce n’est 43 pas ici le lieu d’en débattre 13). Apprentissage de ce que le cercle magique de la célébrité est désirable, que le désir circule (alors, on débat où des choses sérieuses ? s’énerve le lecteur pressé), et surtout apprentissage de la règle du jeu qui est : « adaptez-vous, et vite » et, par-dessus tout : « Soyez dans l’image sinon vous n’existerez pas ». Logique qui, au fond, ressemble à celle du sérial killer qui « tue pour être connu » : pour faire partie du spectacle. Ceci pour suggérer qu’il y aurait bien encore quelques façons de faire entrer les élèves dans une approche critique de la « culture de la télévision », et faire remarquer qu’aucun espace ne lui est dévolue dans les programmes scolaires : de toute évidence, l’école n’est pas, justement ou hélas, le lieu d’en débattre. Et surtout - c’est dommage - les enseignants ne sont pas formés à associer, à utiliser pour les comparer, les produits du divertissement - l’empire de l’éphémère - aux œuvres majeures et pérennes de l’art que cet exercice pourrait contribuer à revaloriser. Encore un mot à propos de la télé-réalité. Certains voient dans cet exhibitionnisme un signe inquiétant de la destruction de l’espace public, dévoré par la tyrannie du moi, du relativisme culturel du « c’est mon choix », et d’autres pensent plutôt que loin de s’évaporer, de se dissoudre, l’intimité se recompose, chacun la plaçant désormais là où sa propre histoire et ses propres valeurs le lui suggèrent 14. Ne prenons pas parti dans ce débat qui n’est pas si nouveau (« L’intérieur va mourir, la vie menace de devenir publique », écrivaient déjà les Goncourt en 1850), mais qui a changé d’échelle en se massifiant. Observons seulement que la totalité (?) de l’humain, dans sa dimension privée, entre désormais dans l’espace public. Publier l’intime pour intimer l’ordre public, le modéliser, serait le rôle actuel de la télé-réalité. (Tendance équivalente en littérature avec « l’autofiction », plus ou moins trashy et jouant aussi sur la profanation de l’intime et l’injonction de l’aveu). Aux questions : pourquoi ? à quoi cela sert-il, ou à qui ? une première réponse est devenue évidente 15 : faire tomber les barrières esthétiques, morales, privées, intimes, est un moyen de capter l’énergie libidinale des consommateurs. L’esthétique et l’éthique - la sphère culturelle - sont devenus le nerf de la guerre économique. Insistons : l’œuvre d’art soutenait un point de vue sur le monde. Les industries culturelles (dont la 44 télévision) soutiennent l’adaptation de tous les points de vue à un seul, celui du marché. Appelons cela socialisation cognitive. En vue de quoi ? D’une falsification de l’idée démocratique et de celle de l’égalité. « La profanation omniprésente et « nihiliste » des médias, des comiques, de la reality-tv, etc., c’est quoi ? C’est quoi l’essence de ce culte, de cette religion ? » s’interroge le philosophe Mehdi Belhaj Kacem. « Ce culte commémore un évènement, qui est l’égalité, l’entrée des masses dans l’Histoire avec la Révolution française. C’est à dire que les rites profanateurs commémorent l’égalité, nous donnent le spectacle de l’égalité, mais seulement son spectacle, parce qu’on ne fait plus rien pour ce qui est notre devenir-historique réel, l’égalité. (...) Nous sommes la première génération à savoir que désormais l’iconolâtrie et l’iconoclasme sont devenus un seul et même phénomène « cultuel ». Nous sommes la première génération à avoir grandi sous une forme cultuelle précise : l’identité de l’iconoclasme et de l’iconolâtrie, dans la forme permanente de la « profanation ». La gigantesque machinerie des médias consiste en une commémoration cultuelle sans répit de l’égalité par le bas : une sorte d’« esthétique délationnelle » généralisée, où le point de capiton de la vérité est l’exhibition profane du réel sexuel, et la sacralisation vide des rapports de force, donc d’argent ». Processus insidieux et qui nous échappe ? Pas même. Dans notre société démocratique (« le feuilleton démocratique et laïque » dirait Pierre Legendre), il ne suffit pas de comprendre comment fonctionne le méchant marché pour espérer en maîtriser les effets. Nous vivons dans une société de plus en plus industrielle (y compris pour la culture) et il n’y a pas actuellement d’alternative à ce devenir. Toutes les formes de la vie humaine, y compris la vie de l’esprit, sont désormais des objets de rationalisation et d’investissements auxquels aucune intelligence surplombante n’a, seule ou collectivement, les moyens de faire échec. Pourquoi ? Parce que cette « culture de connivence », cette « marchandisation de tout et de nous-mêmes », nous en sommes acteurs autant que spectateurs. Cette suppression des repères, des hiérarchies, ce refus de la verticalité au profit d’une horizontalité transparente et démocratique, nous les avons désirés aussi. L’histoire de notre modernité artistique en témoigne. Tout peut être reconnu œuvre d’art, dit (après Marcel Duchamp et son ready made) l’époque où un tag vaut un Rembrandt. Cha- 45 cun a droit à son quart d’heure de célébrité, dit (après Andy Warhol) la télé-démocratie. Chacun a le droit de s’exprimer partout comme il l’entend, avec le niveau de langage qui est le sien, dit (avec Christine Angot) le marché de la littérature et son lecteur interactif post-moderne 16. Avoir droit : aucun devoir envers l’histoire du regard, ni envers la langue, bien sûr, c’est-à-dire envers l’Autre. Aucun devoir mais la revendication du « soi-mêmisme17 », extension tous azimuts du fameux « C’est mon choix », émission mémorable emblématiquement intitulée. Individualisme ? Désindividualisation au contraire ! Désidentification collective, précise Bernard Stiegler qui nomme ainsi « ce qui résulte de la destruction des institutions de programmes, et en premier lieu de l’école, par les industries de programmes, et en premier lieu par la télévision ». La culture commune, devenue « industrie de programmes », produit les effets que l’on sait (du désespoir et de la bêtise) avec tantôt notre collaboration la plus nette, tantôt notre passivité plus ou moins indifférente18. Le diagnostic (devenu une doxa qu’il faudrait nuancer) est bien connu. Tous les psys constatent un « syndrome d’imprégnation audiovisuelle », une insensibilité grandissante par overdose d’images : les médias favoriseraient une déréalisation et, par les modèles d’identification qu’ils proposent, auraient une importance énorme sur la socialisation des enfants et des adolescents - et donc sur l’organisation psychique des adultes de demain19. Alors, sans faire de la télévision le démiurge créateur de tous nos maux et la cause unique du brouillage des repères ou du relativisme culturel, admettons que ses formes et ses contenus, les modèles sociaux qu’elle secrète, structurent de plus en plus l’imaginaire des tribus modernes, leurs sentiments d’appartenance, leurs comportements et leur éthique. Rappelons que toute culture se définit par cela qu’elle s’accorde à tenir pour réel. « Nous appelons depuis un petit siècle « idéologie » ce consensus qui cimente chaque groupe organisé » dit Régis Debray en précisant que ce consensus autour de ce qui est réel, « ni réfléchi ni même conscient », n’a que peu à voir avec les idées. Que c’est une « vision du monde », et que chacune de ces visions porte avec elle son système de croyance. En témoignent les théocraties instituées par les islamistes dont 46 les conséquences, quant à la structuration et au dressage des consciences, sont l’envers complice du totalitarisme soft dont nous sommes menacés par la crue des images : dans ces régimes, je peux éventuellement contester les apparences visibles, mais jamais cet au-delà du visible vers lequel je dois focaliser mon œil spirituel (la Loi de Dieu au-dessus des lois humaines)20. Interdit de la représentation pour les uns, surexposition du visible pour les autres, dressage à un conformisme subliminal pour tous. Quoi qu’il en soi du pire ou du moins pire, il n’est plus abusif d’émettre l’hypothèse selon laquelle, au concept d’éducation humaine est en train de se substituer, un peu partout sur la Terre, celui de dressage de l’espèce, vu comme gestion du troupeau 21. Dans nos sociétés démocratiques, cette évolution par laquelle les industries cognitives mettent progressivement le savoir au service exclusif de l’économie (sur le modèle de l’économie des loisirs qui aura transformé les arts et les lettres en divertissement), ne va pas sans que l’individu ou le corps social manifestent certains symptômes, entropie, dégoût, désespoir, cynisme, mais c’est un cercle vicieux : plus nos sociétés sont productrices d’anxiété, plus on a recours aux images-remèdes. La télé, et avec elle tout notre environnement technologique de communication (téléphone mobile, consoles de jeux, logiciels spécialisés, blogs, vlogs, etc...) a deux fonctions : faire vendre ces produits, propager l’idéologie de la croissance économique, de la croyance dans une société à la fois harmonieuse et compétitive, mais aussi réduire les tensions intra-psychiques en permettant une satisfaction individuelle des désirs refoulés. En gros, déplacer notre agressivité sur des produits/personnages qui servent tantôt de modèles idéaux tantôt de bouc-émissaires, et offrir une dérivation hypnotique par rapport à nos tensions réelles. « Alors que les civilisations traditionnelles constituaient des systèmes de signifiants cohérents en relation avec les mythes, l’imagespectacle ne nous apporte pas de données intelligibles. Elle est un signifiant sans signifié ». Marketing d’un côté, et de l’autre, psychothérapie de masse : les images sont devenues une gigantesque machine à modeler et réguler la libido sociale, donc à contrôler la société. Souvenons-nous de la formule fameuse de Patrick Le Lay, PDG de TF1 : « Ce que nous vendons à Coca Cola, c’est du temps de 47 cerveau humain disponible 22». Au-delà du cynisme professionnel, cette désinvolture immorale n’est-elle pas le signe d’une plus grande liberté de parole que celle de l’éternelle langue de bois de la contestation critique ? se demandait justement Jean Baudrillard : « Le véritable scandale n’est pas tant dans le cynisme technocratique que dans la rupture d’une règle fondamentale de notre jeu social et politique : aux uns la corruption, aux autres la contestation du Mal. Mais si les corrompus ne respectent plus ce protocole, s’ils étalent ouvertement leur jeu, sans même nous faire la grâce de l’hypocrisie, alors le rituel de la dénonciation se détraque. Le privilège de dire le vrai nous échappe - face au capital mis à nu par les capitalistes mêmes, le mal devient ventriloque. En fait, Le Lay nous vole le seul pouvoir qui nous reste, il nous vole la dénonciation ! C’est là le scandale, sinon comment expliquer cette flambée de réactions à la levée d’un secret de Polichinelle ? 23». Chacun sait que les programmes ne valent qu’en fonction de l’argent-pub qu’ils rapportent, donc il faut vendre aux gens du divertissement, de l’émotion, éventuellement de l’information et de la réflexion (à condition qu’elle ne soit pas discutée 24 mais reçue sous la forme d’un « prêt à penser »), en échange d’un chiffre d’audimat négociable auprès des annonceurs. C’est le principe de base. Mais surtout, la télé doit faire en sorte que tous les gens aient les mêmes filtres de lecture et d’interprétation, qu’ils adoptent les mêmes référents, les mêmes souvenirs, et aient donc les mêmes réflexes, puisqu’il s’agit de conditionner et de transformer les inconscients en comportements réactifs collectifs (populisme industriel). Toujours cette nécessité de décharger les individus de leur singularité qui est un obstacle au marché, et de détruire la conscience individuelle et collective en la désaffectant. Vision sans regard, regard sans sujet. Dressage de l’œil. Interpellé par la multiplicité et l’incessante nouveauté des images, chacun se perd dans un monde à la fois infini et clos. Le petit cinéma que nous avons dans la tête est de plus en plus le reflet de ce que les médias y ont mis. Notre inconscient a été peuplé, gavé de l’extérieur, avec le concours de nos propres désirs. Échapper à soi-même était si tentant ! Se débrancher devant la télé, s’oublier dans le spectacle du monde, ressortit au plaisir et à la jouissance. L’image classique fonctionnait au principe de réalité, le visuel ne fonctionne qu’au principe de plaisir car il est 48 à lui-même sa propre réalité. J’y reviendrai, car face au plaisir des enfants-consommateurs-d’images, rappelons-le : aucun discours critique ne tient. En attendant, admettons ce constat : notre théâtre intérieur (le rêve, les fantasmes, les imaginations, les représentations) est imprégné, imprimé, comme à aucune autre époque de l’histoire humaine, par la propagande sociétale de masse. Ce qu’il nous reste à dire, c’est que l’homme a toujours créé de la représentation. Représenter, c’est rendre présent l’absent. Ce n’est donc pas seulement évoquer, mais remplacer (comme si l’image était là pour combler un manque). Depuis toujours l’homme est confronté à ce manque et donc à la représentation. Il a même toujours vécu sous le régime d’un « excès démesuré de la représentation », comme dit Mehdi Belhaj Kacem, un des rares philosophes qui tentent de penser aujourd’hui un dépassement du nihilisme. Chez l’homme, la représentation est toujours en excès. Il y a excès de la représentation (le symbolique) sur la présentation (le réel), peut-être, d’abord, parce que nous sommes des êtres de langage 25. Reste à savoir de quelles représentations nous parlons, et quel rôle tiennent dans nos affects celles que forgent les médias ; c’est-à-dire non seulement l’industrie de la mode et des tendances (qui aurait pu imaginer le pouvoir qu’ont pris sur nous les marques, les logos, devenus enjeux commerciaux et transactions symboliques démesurées ?), mais, plus largement, toutes les interactions entre les images qui nous entourent et celles qui nous habitent. Car, redisons-le, non seulement les images ne nous empêchent pas de penser, mais elles sont même la première condition pour que de la pensée soit. Pendant des millénaires, les hommes ont cherché à représenter le monde de façon transposée : des peintures rupestres à la tragédie grecque ou classique. Avec le roman naturaliste, avec la photo, puis le cinéma, on s’est rapproché du réel. « Pour le dire vite, écrit Stéphane Breton 26, l’histoire de la représentation est un mouvement vers le réalisme. Avec la télé, on a franchi un stade ultime : en découplant le sens et l’image, nous sommes sortis d’une civilisation de l’image, comme si l’on avait dépassé la fascination pour le réel et qu’on était perdus, sans plus savoir ce qui nous intéresse ». « Le réel commence là où le sens s’arrête », disait Lacan. Affirmation que rejoint le « Que faites-vous après l’orgie ? », ques- 49 tion fameuse et déjà ancienne de Baudrillard que la pornographie repose sans cesse, remplaçant nos représentations par ses images (c’est la petite annonce : « Fist-fucking et plus si affinités ». Quoi ensuite ? Ensuite se pose la question toujours neuve de l’amour, mais ceci est une autre histoire...) Que faire de cette liberté de tout voir et de savoir qui se paye de la perte du désir ? Que faire de cette liberté de l’information qui n’empêche aucun génocide ? Mais n’effleurons la part philosophique et politique de ces questions que pour donner envie de les approfondir, et revenons au seul souci de ne pas céder sur l’exigence d’émancipation qui définit toute pensée : ce qui nous arrive avec les images n’est pas un accident, une anomalie provisoire, un engouement passager, mais l’annonce d’une mutation qui s’inscrit dans une histoire déterminée, descriptible et déchiffrable. Notons tout de même que si les textes officiels parlent d’ajouter aux compétences habituelles du pédagogue (qui étaient la compréhension et l’expression orale et écrite) une vague compétence technique, au mieux médiologique, plutôt qu’une approche philosophique de l’éducation à l’image, c’est que, peut-être, penser gênera toujours l’institution. Penser fait peur ? Penser, c’est dire non. _______________ Notes 1. Mouvement contestataire fondé en 1957 par Guy Debord et Asger Jorn, qui entreprit d’abord une critique de l’art et un appel à son dépassement. Dans La Société du spectacle, paru en 1967, Guy Debord montre comment les médiations de la marchandise et de l’image ont envahi tous les champs de l’expérience humaine, faisant du « spectacle » le nouveau lien social planétaire, la démocratie devenant la liberté dictatoriale du Marché, tempérée par la reconnaissance des Droits de l’homme spectateur. Dans Commentaires sur la société du spectacle, Debord écrira en 1988 : « La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel ». 2.Jean Baudrillard. Le Monde 2, 28 mai 2005. 50 3. « Entendons-nous : quand on dit que la réalité a disparu, ce n’est pas qu’elle a disparu physiquement, c’est qu’elle a disparu métaphysiquement. La réalité continue d’exister - c’est son principe qui est mort ». (Jean Baudrillard, Le pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, éd. Galilée, 2004. p 12). Hans Belting (Pour une anthropologie des images, éd. Gallimard. 2004) nuance ce point de vue, estimant que notre trop-plein d’images est aussi un trop-vide. Il ne partage pas la thèse de Baudrillard sur les images meurtrières du réel. « Elle suppose, dit-il, une évidence du réel devant laquelle les images ne peuvent que s’avouer vaincues. Or, pour moi, le réel est aussi imaginaire et les images elles-mêmes en font partie ». Belting serait d’accord sur le fait que nos images ont perdu de la force et de la signification (le trop-plein), mais s’il y a crise, dit-il, « c’est plutôt dans le fait que nous n’accordons plus aux images ce pouvoir de représentation. Leur problème n’est pas leur inadéquation au réel, mais le fait qu’elles quittent le domaine symbolique. Notre attente - ou notre croyance - à l’égard des images n’est plus que l’information et le divertissement ». De son côté, Marie José Mondzain défend volontiers « l’innocence des images » : l’image ne commet aucun crime, elle ne « fait » rien, elle n’est pas un sujet. Elle est même menacée dans son essence. C’est l’adoration du visible, le problème. Les flux d’images qui cherchent notre sidération et nous empêchent d’être dans une relation critique à l’image, « celle qui est habitée par la parole ». 4. Il y a des exceptions. Une des dernières en date est le film de Nikolaus Geyrhalter, Notre pain quotidien (2007), documentaire sur l’industrialisation de la production alimentaire et la mécanisation généralisée du vivant, dépourvu de tout commentaire et dont les images se passent aisément. 5. Parfait exemple et moteur de modélisation de cette logique d’obsolescence : les jeux vidéo. Depuis les « jeux de tir en vue subjective » (genre Doom, 1993) jusqu’aux jeux d’aujourd’hui (type World of Warcraft, 2005) quelle évolution ! L’industrie du jeu a travaillé la « nonfrontière » entre concepteurs et utilisateurs pour que jouer devienne une soit-disant « démarche de création ». C’est à dire ? Les jeux sont aujourd’hui en test permanent et en temps réel (jeux en ligne) avec les utilisateurs. Qu’une majorité de joueurs privilégient certaines fonctions du jeu et en délaissent d’autres et les concepteurs adaptent immédiate- 51 ment la nouvelle génération de jeux aux désirs du plus grand nombre de clients, et cela sans fin. C’est le joueur qui fait évoluer le jeu. Ce qui est vrai de ce secteur économique très performant (depuis 2001, le chiffre d’affaires du jeu vidéo a dépassé celui du DVD et du cinéma !) pourrait bien servir de modèle à l’ensemble de la production. Il n’y a pas de meilleur moyen, de plus économique et de plus efficace (ni de plus démocratique), que de faire désirer et réaliser cette logique d’obsolescence (sans cesse démoder un produit pour en vendre un nouveau) par les consommateurs eux-mêmes. La publicité n’est plus suffisante pour régler la disparition accélérée des produits en indexant leur valeur d’usage sur leur valeur mode. L’obsolescence généralisée - y compris dans la sphère culturelle et le cercle des idées - passe désormais par les pulsions instantanées du consommateur lui-même. 6. Trafic, n° 50 7. A force de traiter les images comme des signes et de s’acharner à les lire comme des mots, on a oublié la source de l’emprise très singulière qu’elles ont sur nous (la sollicitation de l’imaginaire propre aux processus figuratifs), et on a refoulé l’épanouissement sensoriel qu’elles suscitent. « Violence » des images : retour du refoulé ? 8. Bruno Patino, Télérama, 3 janvier 2007. 9 « La grande chose de la vie est la sensation. Sentir que nous existons, fût-ce dans la douleur. C’est ce vide immense qui nous pousse au jeu, à la guerre, à des actions quelconques, mais fortement vécues. » Patrick Deville. 10. « l’intimité débridée », selon l’expression d’Alain Bentolila (Tout sur l’école, éd. Odile Jacob) qui dit aussi : « Ce qu’il y a de grave à la télévision, aujourd’hui, ce n’est pas tant la violence et la pornographie, qui se dénoncent d’elles-mêmes, mais le fait que la télévision habitue notre cerveau à n’accepter que ce qu’il sait déjà ». Voir aussi, Serge Tisseron, L’Intimité surexposée, éd. Hachette-Littératures, 2001. 11. « Tout dire est devenu un slogan général, si puissant qu’il n’est pas question de se dérober sans devenir suspect. Les idéologies totalitaires sont des modes d’organisation sociale qui pourchassent l’idée même de la vie privée. Elles n’ont conduit qu’au désastre et à la mort. (...) Il est temps de redécouvrir la nécessité de protéger l’intimité. Parce 52 qu’elle est vitale. C’est à travers elle qu’on trouve le temps de se construire, de faire ses propres choix, de ne pas être soumis à ce qu’on nous offre. Prétendre pouvoir se passer de la pudeur, c’est perdre cette qualité qui fait de l’homme un animal pensant ». Monique Selz, La pudeur, un lieu de liberté, éd.Buchet-Chastel, 2003. 12. « Plus d’objet réel dans tout cela : dans le ready made, ce n’est plus l’objet qui est là, mais l’idée de l’objet, et nous n’y jouissons plus de l’art, mais de l’idée de l’art. Nous sommes en pleine idéologie. Et dans le ready made se résume au fond la double malédiction de l’art moderne et contemporain : celle d’une immersion dans le réel et la banalité, et celle d’une absorption conceptuelle dans l’idée de l’art ». Jean Baudrillard, op.cité. p 92. 13. On voit dans cet opéra comment un amour authentique peut naître, en un seul jour, d’une interversion des partenaires. On lira làdessus, sur les limites de « l’unité psychologique de la personne humaine », Slavoj Zizek, Lacrimae rerum, essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski et Lynch. éd. Amsterdam, 2005. 14. Intimité et pudeur ne répondent à aucun critère objectif communément partagé. « Elles ne s’éprouvent que dans le rapport à l’autre. Donc propre à chacun et selon les circonstances, estime Henri-Pierre Jeudy. Certes, vouloir tout rendre public peut être considéré comme une machine à anéantir notre part indicible et inaccessible. Mais on peut aussi estimer que ce dévoilement de l’intime est une ultime forme de pudeur, au sens où il reste d’autant plus à redéfinir ce qui ne sera jamais révélé. On peut imaginer - souhaiter même - que de nouvelles formes d’intimité se mettent en place. Lesquelles ? Il est trop tôt pour le dire ». Fictions théoriques, manifeste. éd. Léo Scheer, 2003. « L’intimité est une poupée gigogne, une forme qui se vide chaque fois que quelque chose la révèle et qui se reforme autrement ». L’Absence de l’intimité, Circé, 2007 15. Une évidence qui doit beaucoup aux travaux de Bernard Stiegler; Mécréance et discrédit 2, les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés ; Mécréance et discrédit 3, l’esprit perdu du capitalisme ; De la misère symbolique 2, la catastrophè du sensible. éd. Galilée, 2004 - 2006. Réenchanter le monde, éd.Flammarion, 2006. 16. L’autofiction, c’est la fin de la littérature comme secret, de l’in- 53 timité comme forme de vie, du style comme typologie aristocratique. 17. « Plus chacun est soi-même, mieux tout le monde est pareil, médiocrement pareil (...) La culture n’est rien d’autre qu’un afflux d’autre en soi, la confection infinie d’un soi-même autre. » Renaud Camus, Syntaxe ou l’autre dans la langue, éd.P.O.L. 2004. 18. « La télévision crée une sorte de rélégation médiatique en engendrant des comportements qui circulent selon le principe des vases communicants. Plus les uns sont valorisés symboliquement, plus les autres se sentent mis à l’écart, éloignés de la scène médiatique, exilés au sein de leurs propres cultures. (...) Les modèles de référence proposés quotidiennement dans les programmes, notamment dans les fictions, reposent sur l’image de « gagneurs », des « battants » et interdisent l’accès des couches populaires à la représentation de leur propre identité. La répétitivité du message consensuel et la culture de connivence des médias isolent les opinions minoritaires, qui ayant peur d’être disqualifiées, se retirent du débat public. Au contraire, les gens redoutent l’isolement social, et pour l’éviter, vont faire leurs les opinions qu’ils considèrent comme communément admises par la majorité. (...) Leur silence renforce l’opinion des autres. » Patrick Farbiaz, La rélégation médiatique, Libération 24.9.92. 19. Claude Allard, L’enfant au siècle des images, éd. Albin Michel., 2000. La socialisation enfantine se constitue en intégrant les héros familiers des sit-com. Enfants et adolescents utilisent la fiction comme une expérience du monde et ses personnages comme des modèles de vie : il faut leur ressembler pour arriver à être soi. Sur l’influence jouée par la fiction dans l’apprentissage de la vie sentimentale, son rôle d’accompagnement des premières expériences amoureuses et la position stratégique qu’occupent les modèles télé dans la nouvelle définition des identités sexuées, voir l’enquête de Dominique Pasquier, La culture des sentiments, l’expérience télévisuelle des adolescents, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme,1999. 20. Les salles de spectacle sont interdites dans certains pays (Arabie Saoudite, par ex.) mais la vidéo est autorisée à domicile. Le cinéma chez soi et la mosquée pour tous. « L’image est condamnée dès les premières lignes des commandements de Dieu. « Tu ne feras pas d’images ». C’est que l’obsession des idoles et de leur adoration criminelle exige la plus grande sévérité. Il en résulte qu’Israël et l’Islam interdisent tous les arts figuratifs, dessin, 54 peinture, sculpture. Affreuse mutilation du génie humain que l’art abstrait et la calligraphie ne peuvent compenser. L’un des traits les plus positifs de la révolution chrétienne a été la levée de cet interdit catastrophique. Que seraient le Moyen Age et la Renaissance sans la peinture religieuse ? » se demandait Michel Tournier dans Télérama, 4 janvier 2007. Sur ce sujet, on lira l’indispensable travail de Marie José Mondzain, Le commerce des regards, L’ordre philosophique, éd.du Seuil, 2003. 21. Lire Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, et La domestication de l’être, éd. Mille et une nuits, 1999 et 2000., et l’impeccable petit livre de Yves Michaud, Humain, inhumain, trop humain, réflexions philosophiques sur les biotechnologies, la vie et la conservation de soi à partir de l’œuvre de Peter Sloterdijk, éd. Micro-Climats, 2002. 22. « A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (...) Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est à dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola , c’est du temps de cerveau humain disponible. » Patrick Le Lay, Les Dirigeants face au changement, éd. du Huitième Jour, mai 2004. 23. Le Monde 2, 28 mai 2005. 24. On ne débat de rien à la télévision, on juxtapose des monologues narcissiques. On y parle d’une société qui n’existe pas, explique l’ethnologue Stéphane Breton. Personne n’y parle, ou plutôt celui qui parle n’est personne, n’est qu’un « on ». « L’analyse linguistique du discours distingue l’énonciation et l’énoncé, ou, si l’on préfère, le locuteur et le message. La psychanalyse a établi qu’entre les deux il y a une contradiction et une dialectique : ce qu’on dit dépend du contexte où on le dit. (...) A la télé, tout est « présenté », c’est à dire mis au présent, et sont effacés la représentation et le passé dans lequel elle s’inscrit nécessairement. A la télévision, il y a des lieux de parole faits pour interdire que quoi que ce soit s’y dise. La parole y est anonyme et le message vide. Les discours n’y sont que des marchandises échangées selon la règle d’équivalence contre quelques dixièmes de point de part d’audience escomptée, c’est à dire d’argent reçu par la chaîne. La loi de la 55 valeur y est telle que décrite par Marx : la valeur d’échange prime la valeur d’usage : des énoncés, nul n’a rien à faire, ni l’animateur, ni les invités, ni le public. Car, quand tout se vaut, rien ne vaut rien. La télé ne montre pas, elle « monstre », résume Michel Schneider dans un article à propos de Télévision, de Stéphane Breton, éd. Grasset, 2005. 25. Mehdi Belhaj Kacem, Esthétique du chaos ; Événement et répétition ; l’Affect. éd. Tristram, 2000, 2004, 2004 ; Pop philosophie (entretiens avec Phlippe Nassif), Denoël, 2005, et L’esprit du nihilisme, à paraître. 26. Stéphane Breton, op. cité 56 3.La compétence médiologique. Culture ou communication ? Le dressage subtil « Ce ne sont pas du tout les mass media qui s’affairent au cours général de la société, mais bien la généralité sociale qui s’esclavagise et s’atomise à s’affairer aux médias ». Mehdi Belhaj Kacem, Esthétique du chaos. Ce que nous apprend cette discipline, c’est que les différents apports de la technologie, depuis la roue jusqu’à Internet, doivent être considérés comme des médias. C’est à dire comme des extensions de notre corporalité qui permettent d’aller plus loin, plus vite. Au cours de l’histoire, ces extensions ont provoqué des bouleversements économiques, mais aussi des restructurations de notre sensibilité. A chaque étape technique (la roue, l’imprimerie, l’électricité, l’informatique) c’est notre vision du réel, notre rapport au monde, qui ont été changés. Dès l’origine, l’homme a inscrit des images sur des supports, de la même façon qu’il concevait des outils pour augmenter sa force musculaire ou des instruments de locomotion pour démultiplier l’efficacité de ses jambes. La forme de l’extension par les images consiste à soutenir nos fonctions psychiques, et en particulier notre désir (fusionner avec le visible ou le mettre à distance, le « posséder » ou le redouter). De la grotte de Lascaux à la salle obscure du cinéma, il s’agissait toujours de se confronter à l’illusion du monde et de tenter de maîtriser cette illusion par une représentation symbolique. Avec la télévision, Internet, les images de synthèse, le virtuel, quelque chose de nouveau intervient : on passe de l’intentionnalité humaine à des processus sans conscience (hypothèse négative) ou, au contraire (hypothèse positive ?), à des processus qui ouvrent une ère nouvelle, une ère du jeu qui succèderait à celle de l’art. C’est le pari audacieux que fait Mehdi Belhaj Kacem en ouverture de Society (éd.Tristram) : « Invention de la photo : en quelques années la représentation picturale subit des révolutions plus radicales qu’en des dizaines 57 de siècles (impressionnisme, etc. jusqu’à nous). Invention du cinéma : le roman narratif dix-neuvième, dominant jusque-là, est surclassé par la nouvelle technique de narration : Proust-Joyce-Kafka en sonnèrent le glas et affolèrent les techniques « narratives », jusqu’à nous. Invention du virtuel : aucun champ ne semble enregistrer encore ce qui se passe. La plus grande invention techniquereprésentationnelle depuis photo et cinéma n’est exploitée que sous forme de jeux. Mauvais, anartistiques au possible, mais déboutant déjà le cinéma hors de soi, qui non seulement n’aura plus le privilège de la narration, mais devra avec l’écrit du siècle qui s’achève entériner la mort de la narration classique. Remous qui ne manqueront pas à bref délai de s’étendre à tous les champs de la création ; et des pratiques existentielles. » Revenons sur cette histoire. Dès 1933, Walter Benjamin avait diagnostiqué les conséquences de la reproductibilité de l’image pour la société industrielle : dépossession de l’homme de ses expériences par une simulation sociale et transformation de toutes nos expériences sensibles en une représentation. Guy Debord, on le sait, écrivit le chapitre suivant, qui servit de viatique jusqu’à la société hyperindustrielle occidentale et l’examen à nouveaux frais de la situation à laquelle elle nous confronte. Ainsi du cinéma à propos duquel Walter Benjamin écrivait, dans les années 30, ceci : « Le film est la forme d’art qui correspond à la vie de plus en plus dangereuse à laquelle doit faire face l’homme d’aujourd’hui. Le besoin de s’exposer à des effets de choc est une adaptation des hommes aux périls qui les menacent. Le cinéma correspond à des modifications profondes de l’appareil perceptif, celles-là même que vivent aujourd’hui, à l’échelle de la vie privée, le premier passant venu dans une rue de grande ville et, à l’échelle de l’histoire, n’importe quel citoyen d’un État contemporain ». Walter Benjamin1 faisait déjà l’hypothèse d’un « alignement de la réalité sur les masses et des masses sur la réalité ». Modifications de l’appareil perceptif : le raccourcissement hystérique des durées. Remarquez qu’un plan de coupe, aujourd’hui, dans n’importe quelle émission, dure dix fois moins qu’il y a dix ans : nos compétences de perception visuelle ayant été élevées à la dimension de performance par la télévision (le spot de pub, le clip, héritiers directs du montage-rupture de Dziga Vertov ?). L’esthétique du montage « cut » au détriment des continuités et 58 des remises en perspective de l’accidentel. Observez aussi que la télécommande n’est pas qu’un prolongement technique de la commande, mais « un attribut divin » comme dit Philippe Meirieu. Le zapping, c’est le dispositif pulsionnel qui nous fait croire qu’on pourrait faire ce que l’on veut de ce que l’on voit, mais c’est surtout l’instrument par lequel la conscience se transforme en système réflexe. La remise à zéro, à tout instant, de toute fiction au profit d’une stimulation nouvelle (et donc, symboliquement, de l’histoire humaine à travers ses mythes et ses fictions, au profit de la recherche compulsive d’intensités successives et sans lien). Sans oublier, donc, la nouveauté (et ses conséquences) qu’apportent les jeux vidéo dans notre rapport à l’image : le fantasme, désormais, passe par la main. Jusque-là, entrer dans une image exigeait qu’on l’interprète (en fonctions de nos références culturelles) dans une interactivité classique œuvre-spectateur. Avec le jeu vidéo, l’exploration de l’image ne passe plus seulement par les yeux et le cerveau, mais par la main (le joystick, la souris, le pod), donc le corps. Là où il était préférable de connaître l’histoire de l’art pour entrer dans un tableau, il suffit d’acquérir de bons réflexes pour jouir d’un jeu. De là à dire que la culture de cette performance s’apparente plus à la militarisation et au devenir-machine de nos affects qu’à l’émotion artistique, il y a un pas (ne passons pas trop vite du pod à la gâchette : depuis toujours, les enfants adorent jouer à la guerre après tout !), disons seulement que le réflexe œil-main chez Picasso nous intéresse plus que celui du champion de Tomb Raider. Au-delà de ces exemples qui montrent la plasticité de notre appareil perceptif et prouvent qu’il est - comme il l’a toujours été en chantier, il y a une modification plus générale de notre rapport au monde, à soi et à l’autre, qui devrait nous faire réfléchir : « Tout est télé à l’âge de la télé, explique Alain Finkielkraut. La présence devient télé-présence ; la télé, télé-réalité ; le travail, télé-travail ; le lointain, télé-prochain ; la compassion, téléthon ; la liberté, télé-liberté c’est à dire impatience, caprice, boulimie du zappeur ; l’égalité, enfin, télé-égalité c’est à dire équivalence généralisée et liquéfaction des différences entre le Même et l’Autre, le privé et le public, l’art et le babil - dans l’océan audiovisuel 2 ». Aux premières époques de la technique, on pouvait parler de prolongement de l’humain et d’extension corporelle : les outils 59 amplifient l’action des organes, les machines étendent, renforcent ou facilitent nos performances corporelles (du marteau au téléphone en passant par les lunettes et les amphétamines). Puis, en permettant des réalisations qui vont au-delà de nos organes, elles nous ont fait entrer dans une logique qui n’est plus celle de l’extension de l’homme, mais de son remplacement. La technique engendre d’abord une nature artificielle et un homme aux capacités augmentées, élargies, puis des matériaux artificiels remplacent progressivement la matière organique et on passe ainsi d’une externalisation des outils à une externalisation des fonctions, des énergies, de la mémoire, puis de la pensée. Cela dans un double mouvement : nous adaptons la machine à nous et nous nous adaptons à elle. Considérant cet impact de l’évolution technologique sur nos sociétés, Jacques Attali y voit la continuation des processus de démocratisation, d’émancipation et d’autonomie individuelle, mais aussi, en contrepartie de cette « transparence », l’instauration d’une surveillance généralisée. Là encore, un double phénomène d’individuation et de globalisation, de libération et de formatage. Par le Web 2.0 et ses moyens d’expression, tout le monde serait désormais, en théorie, à égalité comme émetteur et comme prescripteur. Et de prophétiser que, après ou face à un conflit majeur - une guerre mondialisée dont l’issue probable serait une déflagration fatale à l’humanité - les nations démocratiques se rassembleront en une alliance qui fera naître un jour une intelligence collective, et à terme, « une démocratie planétaire, une communauté internationale... »3 Déclinistes ou illuministes ? N’entrons pas ici dans ce débat. Marshall McLuhan (inventeur de la médiologie) a été le premier à montrer que ce qui compte, ce n’est pas tellement ce qu’on nous dit à travers la technique, mais que la nouvelle extension, c’est la forme de l’extension elle-même : peu importe le contenu du message à transmettre, c’est le média qui est le message. L’invention de l’ordinateur est un « progrès » comme l’invention de la roue, de l’imprimerie, etc, mais nous commençons seulement à deviner les effets et les possibilités de mutation qu’il entraîne. Peu importe ce que vous direz à travers les canaux de communication4. La nature de l’information a peu d’importance, ce qui compte, c’est le bombardement progressif et uniforme d’informations dans lequel les contenus s’aplatissent et perdent leurs dif- 60 férences (hiérarchisation impossible, égalisation dans le « tout se vaut », confusion entre le mouvement démocratique et l’équivalence généralisée des pratiques culturelles, etc.). McLuhan a été le premier à poser cette question : « Quel est ce message libéré des contenus de la communication? », le premier à démontrer que la technique n’est pas neutre, qu’elle n’est jamais seulement un simple outil. Ainsi, à propos du « village global », qui fut son leit-motiv avant que ne l’emporte le terme de « mondialisation », il n’est pas sûr que l’on ait tiré toutes les conséquences de ses analyses sur la perte de tout repère, de tout référent, de toute réalité au profit du médium et des médias dans ce village global. Aujourd’hui, c’est la globalisation par l’informatique et le numérique qui donne sa forme à notre réalité, une « réalité intégrale » comme dit Baudrillard, laquelle nous dispense de notre responsabilité envers le réel. Une hyperréalité que nous n’avons même plus la possibilité de regarder à distance comme le faisait encore McLuhan, puisqu’aujourd’hui c’est la totalité de l’humain qui converge vers la connexion universelle, qui rentre dans l’ordre des réseaux, y compris le cerveau, assimilé dès lors à un ordinateur. Une vidéo circule sur YouTube, intitulée Web 2.O. The Machine is Us/ing us, jeu de mots sur l’ambiguïté de notre rapport à la machine : « La machine, c’est nous - la machine nous utilise ». Le professeur (d’ethnographie digitale) Michael Wesch y montre comment nous sommes passés progressivement du crayon au texte numérique, au « copier-coller », à l’hypertexte, au langage HTML, puis XML, jusqu’à la création des blogs, etc... et ce que cela modifie en nous5. D’autres vidéos montrent le formatage inconscient qu’entraîne ce passage, la manière dont chaque nouveau progrès informatique change notre façon de penser, de faire, d’être liés aux autres et de nous exprimer. Tel qui « reconfigure son disque dur » pour parler de son cerveau (entre autres métaphores qui envahissent notre vocabulaire), participe de cette fascination pour l’augmentation régulière de puissance des ordinateurs et cette facilité accrue de faire « circuler » un maximum de contenus, images, sons ou textes, et de mettre en réseau ses propres initiatives ou de participer à des activités collectives et interactives. Mémoire est devenu le mot définissant notre prothèse technique (beaucoup de mémoire, peu de souvenirs...). Il existe aussi un effet de seuil lié au nombre en croissance exponentielle des utili- 61 sateurs d’Internet dans le monde. Cette rupture d’échelle quantitative aboutit à des changements qualitatifs : tout ce qui échappe à la doxa de la connectivité (la circulation rapide de l’information), n’est pas comptabilisé. Il n’y a plus de qualité désirable sinon comme produit de la quantité et de la vitesse (haut débit). Ce qu’on pourrait appeler « l’idéologie Google » : le critère du vrai devenu la quantité des opinions qui circulent. Les images profitent plus que les textes de cette accélération car elles sont immédiatement universelles. Cette contamination de l’homme par la machine (et inversement) fait que les frontières entre monde réel et univers virtuel sont de plus en plus poreuses, conduisant doucement vers cette hybridation de notre identité que connaissent déjà très bien les addicts de Second Life, par exemple, le bien nommé jeu vidéo où on joue à exister. Ils sont près de 4 millions (dont 1 million se sont connectés au cours des 60 derniers jours) de « résidents » dont la vie se dédouble dans le cyberespace, par avatars interposés (vous fabriquez un autre vous-même que vous avez choisi : femme, homme, animal, monstre, mythe, personnage de roman, de BD, etc...) Dès lors, votre avatar peut circuler dans un univers virtuel en ligne et en 3D qui imite le vrai. Des entreprises s’y installent, des artistes s’y produisent. Vous pouvez y draguer (moyenne d’âge : 32 ans, 43 % de femmes), y faire des affaires (transactions commerciales bien réelles : 1,3 millions de vrais dollars y ont été échangés en vingt-quatre heures et l’économie y croît de 15 % par mois ; certains avouent y être devenus millionnaires et 4 000 résidents y gagneraient en moyenne 20 000 $ par an - qui, du coup, suscitent l’intérêt du fisc - le vrai). En France, cette extension du domaine de la vie, amusante et troublante, vient de trouver sa légitimation officielle avec l’inauguration, le 8 mars 2007, par le ministre de la Culture - via un avatar qu’il pilotait - de l’exposition « Femmes héroïques, une mythologie moderne ». L’aventure serait-elle désormais « de l’autre côté de l’écran » ? Une aventure schizophrénique dans laquelle la différence va en s’atténuant entre la vie « ordinaire » (on ne dit pas : la « vraie ») et la seconde. Entre le proche et le lointain 6. « A un certain niveau de machination, d’immersion dans la machinerie virtuelle, il n’y a plus de distinction homme/machine : la machine est des deux côtés de l’interface. Peut-être même 62 n’êtes-vous plus que son espace à elle - l’homme devenu la réalité virtuelle de la machine, son opérateur en miroir. Cela tient à l’essence même de l’écran. Il n’y a pas d’au-delà de l’écran comme il y a un au-delà des miroirs ». (Jean Baudrillard, Écran total, Libération, 6 mai 1996). On le voit, les techniques sont de véritables prothèses en voie de devenir un peu plus que de simples extensions. Nous existons de moins en moins par notre corporéïté, et notre rapport au « réel » passera de plus en plus par les (bio)technologies, pour ne rien dire des nanotechnologies dont les RFID (Radio Frequency Identification) sont l’amorce (des puces minuscules de la taille d’un tête d’épingle et munies d’une antenne). Ces technologies de traçage des personnes et des objets constituent un défi imprévu pour les sociétés démocratiques. Grâce à Internet, rares seront nos déplacements, nos habitudes, nos préférences culturelles, sexuelles, - et donc nos pensées - qui échapperont aux mouchards du plus grand réseau de surveillance jamais créé. Au dressage de l’œil s’ajoute désormais la traçabilité du regardeur. Tout se passe comme si ces innovations sécuritaires, légitimées par la logistique, l’économie et le profit, devaient nous protéger (du terrorisme ?) et nous faciliter la vie. Cela n’est pas faux, aujourd’hui, mais rien (qui, sinon nous ?) ne garantit la permanence démocratique de nos sociétés. Pour l’heure, nous sentons bien que notre relation au monde est médiatisée par les flux d’images et d’informations, et nous en jouissons encore et encore. Le dernier invariant était notre patrimoine génétique, mais qu’en sera-t-il avec les développements de la biogénétique ? Les débats « éthiques » autour du clonage ou de l’euthanasie ne préparent-ils pas le terrain pour une sociobiologie « librement » consentie, désirée même ? Mais revenons à nos images. Devant ces évolutions qui ravissent les uns et inquiètent les autres, une tendance du nihilisme ambiant serait de dire, pour s’en déprimer ou s’en exciter : quand les médias triomphent, l’homme meurt. Or nous savons bien que ce n’est jamais le monde qui meurt, mais nous. Quand l’homme de Gutemberg s’efface, un autre le remplace, qui s’habitue à « ressentir » le monde d’une autre façon. Ce qui nous arrive avec le virtuel n’est pas la fin de l’histoire, mais le début d’une autre phase de l’histoire humaine, même si, cette fois, les bouleversements sont si rapides et considérables qu’ils touchent à tout ce qui nous constituait comme sujet, y compris à notre 63 corps, au point que certains n’hésitent pas à parler d’une transhumanité, voire d’une post-humanité 7. Évolution ou mutation ? Que se passe-t-il lorsque les moyens de la culture ne permettent plus de maîtriser, et à peine de penser, les effets de la technique ? On doit à Guido Ceronetti, délicieux écrivain italien, cette parole de sagesse ambiguë : « A partir d’un certain degré d’inhumanité, dont nous sommes assez proches, rien ne pourra plus arriver qui concerne l’homme, parce que l’homme n’y sera plus. Le nonhomme qui pourrait, peut-être, résister à ces excès d’inhumain n’intéresse pas l’homme que nous sommes encore 8 ». L’Homo habilis pouvait-il penser l’Homo sapiens ? Non. Sommes-nous prisonniers d’une pensée datée (platonicienne, aristotélicienne), d’une métaphysique devenue obsolète (nietzschéoheideggerienne), et dans ce cas, faut-il hâter un saut évolutif « post-humaniste » puis « post-nihiliste » pour comprendre et vivre ce qui vient ? Ou devons-nous redouter au contraire que, faute d’avoir pu « transformer le monde » et « changer la vie » (désormais, les biotechnologies le permettent au sens propre et non plus au sens figuré), il soit devenu plus efficace (plus économique) d’adapter notre pensée à la force aveugle du vivant (pour l’heure, à un état de la réalité sociale et culturelle dominé par les marchés financiers, augmentée demain par les mutations ouvertes par la science) ? Sommes-nous condamnés à l’impuissance ou pouvons-nous, au moins et dans une certaine mesure, penser cette transformation conjointe des techniques et des croyances ? Combien de temps faudra-t-il avant que l’on comprenne que la puissance technique des machines et des réseaux n’est pas forcément une solution suffisante à l’impuissance humaine ? Il se trouve que, depuis les grottes ornées jusqu’à l’écran d’ordinateur, ces questions et cette évolution ont une histoire. Selon Régis Debray, on peut repérer trois moments dans l’histoire du visible : le regard magique, le regard esthétique, et enfin, le regard économique. Le regard magique a suscité l’idole ; le regard esthétique, l’art ; et le regard économique a engendré le visuel. L’idole faisait voir l’infini ; l’art faisait voir notre finitude ; le visuel nous fait voir un environnement sous contrôle. Une classification de ces trois moments a été faite 9 et il est 64 convenu de dire que, depuis l’aube de l’humanité jusqu’à aujourd’hui, l’histoire du regard se décomposerait en trois périodes, en trois césures médiologiques : écriture, imprimerie, audiovisuel ; bref, en trois médiasphères : - La logosphère, qui trouve son origine en Asie mineure et considère l’image comme un objet magique source à la fois de protection divine et de messages surnaturels. - La graphosphère, période qui s’ouvre en Europe après l’invention de l’imprimerie, dans laquelle l’image est une chose, une chose qui fait le pont entre le religieux et l’historique, l’imaginaire et le réel. Et qui est aussi la source de l’art conçu comme un certain mode de relation à l’image. - La vidéosphère, qui naît aux États-Unis, où l’image devient son propre référent, et où le visuel devient la réalité intégrale. L’ère de l’accomplissement programmé des fantasmes de maîtrise. Ce monde nouveau de la vidéosphère - l’ère du « visuel » selon le terme proposé par Serge Daney - n’abolit aucune des deux postures précédentes, mais les réordonne et les relativise. La nouveauté, pour l’œil occidental, c’est que pour la première fois « le temps court d’une génération coïncide avec un changement de médiasphère » (Debray). Aucune ne chasse l’autre (elles se superposent et s’imbriquent l’une dans l’autre), mais il est intéressant de remarquer, à chaque âge du regard, ce que l’on gagne et ce que l’on perd. Ainsi, avec l’avènement de la vidéosphère, les « invisibles » ont disparu. Ce qui n’est pas vu n’existe pas. La télévision est une fenêtre fermée sur l’invisible. Enchaînement frénétique des images oblige, notre humanité vidéosphérique considère le masqué, le caché, le secret, comme un déchet qui n’a plus lieu d’être. Ce qui n’apparaît pas ne doit plus exister. La technologie induit des comportements. Elle modifie subtilement l’être et les rapports humains via ces comportements. Quelques exemples : le répondeur téléphonique, filtre de la présence réelle (je suis présent même quand je suis absent) ; ou le téléphone qui identifie mon correspondant, filtre du relationnel (je peux le fuir sans avoir à verbaliser donc à justifier mon refus de lui parler) ; mais aussi le téléphone mobile (instrument de l’alarme destinale qui déstabilise ces identités nommées soi et autrui, sujet et chose, car nous sommes reliés tout le temps et partout comme à un sein maternel) ; et l’ordinateur portable qui 65 permet de travailler n’importe où, et pourquoi pas, tout le temps (immersion, immanence, immédiateté). « Derrière l’immatérialité des technologies du Virtuel, du numérique et de l’écran, se cachent une injonction, un impératif que McLuhan avait déjà fort bien repéré dans l’image télévisuelle et médiatique : celui d’une participation renforcée, d’un investissement interactif qui peut tourner au vertige, à l’implication « extatique » que l’on peut constater partout dans le monde », écrit Jean Baudrillard. « L’immense appareillage informatique de l’homme moderne est devenu son véritable objet de désir (pervers?) ». Bref, on entrevoit comment ces comportements fabriquent de nouveaux modes de vie et donc une nouvelle culture qui elle même prépare les transformations du « réel » à venir. Et on comprend aussi pourquoi la culture est devenue aujourd’hui (confondue avec la communication) un programme industriel, et ce programme, le cœur de l’économie mondiale. Dans ce que Michel Foucault appelait les sociétés disciplinaires, le contrôle social ne passait pas par la culture mais par le contrôle de la production des ouvriers dans les usines, le contrôle de l’armée, le contrôle des prisons. Aujourd’hui, l’hypercontrôle englobe déplacements, identités, activités, communications, revenus, santé... et le formatage des médias et de la culture - l’hégémonie d’un certain type de discours dans l’information. Car la vidéosphère et le « visuel », la culture de communication, sont devenu l’outil majeur de cette politique post ou hyperindustrielle. Désormais, un pays appartient à celui qui contrôle cette culture-communication (il n’y a pas que la police ou l’armée pour faire régner l’ordre, il suffit que 78% des gens aient les mêmes pratiques télévisuelles. Dans les prisons, où la télé a été introduite, contre paiement, en 1985, la camisole cathodique a remplacé les neuroleptiques, etc.. Il n’est pas exagéré de dire que, dans nos sociétés, le berger informatique garde le troupeau humain comme le fil électrifié (« le berger électrique ©») garde les bovins). La puissance de contrôle s’est internalisée. Nous ne sommes plus victimes des images : nous devenons nous-mêmes les images, les gardeurs et les gardés. Nous sommes les maîtres du réseau mais notre subjectivité individuelle est elle-même endoxée par ceux qui contrôlent Internet10. « Commander c’est d’abord parler aux yeux » prétendait Napoléon Bonaparte. « Pour construire les regards, il faut faire l’hypo- 66 thèse de leur liberté, écrit Marie José Mondzain, dans Le commerce des regards (Seuil). Cette hypothèse n’a la faveur d’aucune tyrannie, d’aucun despote. C’est ainsi que se crée d’est en ouest l’impasse du discours mondialiste, qui adopte la rhétorique de la démocratie et qui s’ingénie par tous les moyens à nous faire confondre libéralisme et liberté. Le monde des réseaux qui fait rêver les modernistes fait oublier que le modèle de la toile, c’est le piège de l’araignée. Aussi longtemps qu’elle se tisse depuis un centre aussi vigilant que carnassier, la toile ne peut devenir le tissu d’une nouvelle liberté ». Le visuel, compris comme culture de masse, n’est plus un instrument pour la production de biens économiques, il est devenu le bien principal. (L’industrie de l’entertainment, du divertissement audiovisuel, est en train de devenir économiquement la plus puissante, loin devant toutes les autres). La culture, ou plutôt sa dissolution dans la communication, s’est transformée en industrie lourde. Il n’y a plus de séparation entre le monde de l’esprit et le monde de la production. Le problème de l’aliénation a changé de sens : ce n’est plus le travail (devenu rare), c’est le visuel (présent partout). La télévision et Internet sont la forme de communication qui assume l’idéologie de la société post-industrielle. C’est par les représentations que les sociétés s’assurent de leurs relations à leurs sujets. On se souvient de la vieille démonstration critique, telle qu’on la pratiquait au lycée dans les années 80 et 90 à propos des effets sociaux de la publicité. On expliquait qu’elle est, autant et plus qu’une réclame pour un produit, avant tout une propagande pour un unique mode de vie global et idéalisé : vous ne pouvez tout avoir de ce monde désirable, alors achetez le fragment - le produit - et vous aurez l’illusion de faire partie du tout. C’est toujours l’adhésion à un modèle social qu’on vous vend et cela vaut pour le n° 5 de Chanel comme pour la lessive. Achetez des Nike et vous ferez partie de la tribu, etc. « La pub ne doit pas faire vendre mais créer des attitudes » déclarait déjà Philippe Michel, un des premiers gourous de la publicité. Nous sommes entrés dans ce que Gilles Deleuze, empruntant le terme à William Burroughs, nommait les sociétés de contrôle, soit un nouvel âge du contrôle social qui passe essentiellement par le marketing élargi aux dispositifs « multiculturels » du visuel, puis de tout le visible. 67 Le capitalisme post-moderne (comme hier, plus brutalement, les totalitarismes nazi ou communistes) a besoin de dresser les consciences, c’est à dire de limiter à quelques modèles notre rapport au monde et la diversité des expériences et des cultures. Or, pour cela, l’audiovisuel et l’industrie du divertissement, la culture technologique de masse, sont les outils les plus performants et les plus subtils ayant jamais existé, car les plus démocratiques. En permettant de capter les désirs et contrôler les affects, la culture est devenue une arme pour conquérir des marchés. Les publicitaires maîtrisent l’anthropologie et la sociologie. Ils ont lu les philosophes, les retournent et s’en servent11. Ils utilisent les neurosciences. Dans Le palais de cristal, Peter Sloterdijk montre comment le fait d’être un humain se mesure désormais au pouvoir d’achat, le capitalisme ayant réussi ce que les totalitarismes avaient échoué à réaliser : « Pendant toute l’histoire des civilisations spirituelles, on a commis l’erreur de chercher l’homme nouveau vers le haut. Aujourd’hui, on assiste à une expérience aussi inouie que plausible : la culture des masses nous livre la preuve que l’homme possède le potentiel de dépasser l’homme vers le bas, et cela, à ce qu’il paraît, infiniment. L’homme nouveau postspirituel est le maximisateur du métabolisme à tous les niveaux possibles de la consommation - ce que les futurologues ont appelé le « prosommateur » parce qu’il produit en consommant 12». « Ratisser large, ne rien dire, mais avec le sourire. La communication optimale est à information zéro », résume Régis Debray, qui ajoute : « la démocratie n’est pas la loi de la majorité (Hitler a été démocratiquement élu) mais le respect des minorités. L’impérialisme de l’image renforce la normalisation majoritaire ». Et l’art dans tout cela ? S’il est, comme croyait Malraux, la partie non mortelle des mortels que nous sommes, alors il n’est pas inutile de réaffirmer ceci : l’art témoigne dans notre existence d’un autre monde, qui n’est pas celui des dieux et qui ne se réduit pas pour autant à l’expression de notre Moi de moins en moins singulier. L’art est un monde à travers lequel chacun d’entre-nous peut se reconnaître comme mortel et s’estimer comme sujet. Mais l’art aussi, comme l’éducation, comme la fonction des images, a été touché de plein fouet par ce que, pour aller vite, nous avons nommé la faillite de l’humanisme. Jean Baudrillard, dans une charge qui fut souvent mal comprise, écrivait que l’art 68 contemporain n’est contemporain... que de lui-même. « Il ne connaît plus de transcendance vers le passé ou le futur, sa seule réalité est celle de son opération en temps réel, et de sa confusion avec cette réalité. Rien ne le distingue de l’opération technique, publicitaire, médiatique, numérique. Plus de transcendance, plus de divergence, plus rien d’une autre scène : un jeu spéculaire avec le monde contemporain tel qu’il a lieu. C’est en cela que l’art contemporain est nul : c’est qu’entre lui et le monde, c’est une équation à somme nulle. (...) Il n’y a plus de différentiel de l’art. Il n’y a plus que le calcul intégral de la réalité. L’art n’est plus qu’une idée prostituée dans sa réalisation 13». L’art réduit à n’être plus que le retour-image de cette réalité intégrale ? Banalité d’un art se confondant avec la banalité du monde réel ? En tout cas, fin des critères et d’une époque où l’on pouvait croire que c’était à l’art et à la culture de prendre en charge les politiques, et pas le contraire. « L’art n’était pas à l’abri du temps, il était l’abri du temps » disait Anne-Marie Miéville. L’art mettait un sujet derrière le regard, mais l’art ne pense plus le monde. « L’art n’est pas un invariant de la condition humaine, mais une notion tardive propre à l’Occident moderne et dont rien n’assure la pérennité, écrit Régis Debray. Cette abstraction mythique a puisé sa légitimité dans une « histoire de l’art » non moins mythologique, dernier refuge du temps linéaire utopique ». L’intemporel non plus n’est pas éternel, disait Malraux. Nous voici au point où chacun peut voir que ce n’était pas l’art qui faisait le lien, mais que c’était le lien qui faisait l’art. « Qu’est-ce qui pourrait bien aujourd’hui miraculeusement nous rassurer sur l’essence de l’art ? se demandait Baudrillard, quand l’art est tout simplement ce dont il est question dans le monde de l’art ». Et, cinquante ans plus tôt, McLuhan déjà : « Nous sommes désormais conscients de la possibilité de transformer l’environnement humain tout entier en œuvre d’art ». Que le médium soit élitiste (l’art) ou populiste (la télé), on rejoint cette loi : les médias ne véhiculent pas des idéologies, ils sont eux-mêmes une idéologie. D’où l’utilité, pour se repérer dans cette idéologie implicite, faute de balises claires, de poser cette distinction essentielle : Communiquer, c’est transférer l’information dans l’espace, d’un point à un autre. Transmettre, c’est l’acte de traverser le temps, d’un être à un 69 autre. Nos sociétés ont domestiqué l’espace, mais perdu la maîtrise du temps. Or c’était certaine dimension du temps, la solidarité entre générations, qui faisait l’humanité. Une fonction majeure de l’école, dans tout travail avec les images, consiste donc à tisser quelques fils rouges entre les œuvres du présent et du passé, à nouer des liens, à reconstruire une temporalité. « Sans ces liens, explique Alain Bergala, il peut y avoir une série de chocs émotionnels qui, isolés, ne feront jamais une culture, mais un patchwork d’œuvres et de films orphelins. La culture, ce n’est pas autre chose que cette capacité de relier le tableau ou le film que l’on est en train de voir, le livre que l’on est en train de lire, à d’autres tableaux, d’autres films, d’autres livres.(...) Appartenir à l’humanité à travers une œuvre d’art, c’est se relier soi-même à cette chaîne dans laquelle l’œuvre est prise14». La culture, c’est la continuité communicative. Le contraire des diktats de la consommation culturelle en voie de devenir totalitaire dont l’ennemi est justement cette continuité qui s’oppose à la consommation et à la promotion du jetable. « Quand la culture s’identifie au déjà-là et que toutes les expériences de la réalité sont jugées également historiques, également fictives, également valables, il n’y a plus de culture générale mais un foisonnement d’identités particulières reliées par la culture commune des appareils, des normes, des règles, des opérations en vigueur dans l’univers de la technique et du marché » écrit Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas une culture qui l’emporte sur l’autre culture, c’est le culturel qui emporte tout, avale tout, qui fait une seule pâte indifférenciée de l’ici et de l’ailleurs, du dedans et du dehors, du spontané et du dégrossi, du laid et du beau, du cliché et de la pensée, du trivial et du rare, et qui plonge dans l’oubli, en lui volant son nom, le double travail de façonnement de soi et d’élucidation de l’être 15 ». Il est temps, provisoirement, de conclure : nous assistons à une industrialisation du regard, à un dressage optique en vue d’une industrialisation de la perception, d’un formatage des sensibilités au service d’une consommation effrénée de productions éphémères. Au nom de la plasticité infinie des formes humaines, on célèbre le mouvement pour le mouvement. L’image est au centre de ce processus de dressage, elle en est 70 l’outil et nous en sommes le lieu. Alors, que voulons-nous devenir, être ou éviter d’être ? Produire un type d’individu qui n’a plus la liberté de se construire une quelconque imagerie mentale, car une image instrumentale l’enveloppe de toutes parts, telle serait la tendance présente. L’économie marchande, culturelle et cognitive, veut en finir avec la dimension du sujet. Elle a besoin d’un sujet minoré, faible, débile. Elle tente (sous nos yeux, si je puis dire, et surtout avec eux, car elle ne pourrait rien sans notre désir) d’imposer une nouvelle logique des regards : des formes de relation à l’autre caractérisées par le mépris, le cynisme, la compétition, la jouissance du pouvoir 16 - sans contrepartie. Mais laissons-là le constat, le diagnostic et les hypothèses. Subjectifs et discutables bien sûr, parfois contradictoires, car d’une part tout effort de cohérence en ces matières bute sur la difficulté d’articuler entre eux des thèmes souvent incompatibles (notre époque, comme toute autre, est pleine de contradictions), et d’autre part parce que c’est faire peu de cas des ressources de l’humain qui, dans cette marche forcée à l’adaptation, fabrique ou fabriquera aussi en retour des concepts qui lui permettront de vivre (et pas seulement de survivre) dans cet environnement nouveau 17. Notre intelligence et notre capacité à penser sont limitées, mais elles sont vraisemblablement aussi indestructibles. « Si nous avons prise sur l’intelligence, et prise sur le monde par l’intelligence, écrit Baudrillard, la pensée, elle, ne dépend pas de nous. Elle nous vient du monde qui nous pense. Le monde n’est pas intelligent, mais la pensée n’a rien à voir avec l’intelligence. Le monde n’est pas ce que nous pensons, il est ce qui nous pense en retour ». Ou pour le dire avec Yves Michaud : « Il faut savoir se confier au monde - se laisser tomber en lui 18 ». Il y a probablement la même quantité d’originaux, de singuliers, d’inventeurs et de véritables artistes dans toutes les époques, demain autant qu’hier, mais il m’a semblé que c’était sur ce fond d’écran social et la massification qu’il annonce, qu’il fallait inscrire les questions d’apprentissage dès qu’on parle de l’image et du visuel aujourd’hui. Les images ne viennent pas au monde d’elles-mêmes : derrière toute image, il y a (encore) une construction humaine (ce qui ne signifie pas forcément un regard ou un auteur). Faites par les 71 hommes et produites par et pour des institutions, les images ne se comprennent que rapportées à ces conditions particulières de fabrication et de diffusion. Ce qu’il s’agissait de « monter », sinon de montrer, c’est la place que tiennent les images, et le rôle qu’elles jouent dans ce moment historique très particulier que nous vivons et qu’on pourrait nommer l’indifférence organisée entre l’homme et son destin économique. Comment les « visibilités », le « visuel », concourent - au grand jour et avec notre assentiment empressé - à cette production sociale d’indifférence morale à laquelle toute pédagogie, toute pensée peut-être, est à nouveau confrontée. _____________ Notes 1. Dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935-36), Walter Benjamin souligne les profondes mutations générées par les nouvelles techniques et le règne de la marchandise dans la société capitaliste. Les techniques de reproduction changent de manière décisive le régime de l’art, elles ruinent l’authenticité, l’aura de l’œuvre, qui n’est plus liée à un ici et à un maintenant, mais dotée d’une fonction politique et non plus rituelle. Benjamin voyait un véritable progrès dans cette sécularisation qui mettait l’art à la portée de tous. Il en devinait aussi les limites et les conséquences : « Au temps d’Homère, l’humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe ; elle s’est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre ». 2. Alain Finkielkraut. Nous autres, modernes. éd. Ellipses, 2005. 3. Jacques Attali. Une brève histoire de l’avenir. éd. Fayard, 2006. 4. « Mimons l’échange tant que nous pouvons, nous les humains ; mais, dans le fond, nous le savons bien, il n’y a que les tuyaux, les vases et les ordinateurs qui communiquent. Les bêtes aussi communiquent bien : elles font même ça parfaitement sans parler. Parler, c’est tout autre chose que d’avoir à se transmettre mutuellement des humeurs ou à se déverser des idées ; parler n’est pas la transmission de quelque chose qui puisse passer de l’un à l’autre : parler est une respiration et 72 un jeu. Parler nie les mots. Parler est un drame. Médium, média, communication, information : ces mots-là nous trompent ; tous les médias nous trompent, non par ce qu’ils disent, mais par l’image du langage qu’ils nous donnent : un enchaînement mécanique avec émetteur, récepteur, marchandise à faire passer, outils pour le dire et chose à transmettre. Au bout de cet enchaînement, c’est l’homme, c’est le parlant lui-même qui n’a rien dit : au bout de la chaîne, il n’y a jamais que le message qui ait parlé. La communication parle toute seule. Parler n’est pas communiquer. Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Toute vraie parole est résurrectionnelle. » Valere Novarina, Notre parole, Libération, 27 juillet 1988. 5. « L’arrivée du numérique, de l’écran, constitue une mutation extrêmement profonde du support de l’écrit, qui n’a d’équivalent que dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, quand le codex (le livre sous la forme qu’on lui connaît) s’est substitué au rouleau de papyrus hérité de l’Antiquité », analyse Roger Chartier, Histoire de la lecture dans le monde occidental, éd. du Seuil, coll. Points-Histoire. Sur cette mutation fondamentale qui coïncide avec l’irruption d’Internet on lira avec plaisir Dominique Autié, De la page à l’écran, éd. InTexte, 2003. 6. « La Technique c’est ce qui fait que le lointain nous est devenu proche, plus proche que n’importe quelle proximité, et que le proche nous est devenu lointain, plus loin que tout éloignement ». Günther Anders 7. « La Technique est désormais en nous, à mesure que nous nous sommes perdus en elle », écrit Maurice G. Dantec, pour qui « la Technique c’est le moment où la métaphysique est devenue le monde ».(...) « Lorsque l’homme devient lui-même une machine, il ne perd pas seulement son « humanité », il perd aussi la non-humanité sur laquelle elle se fonde, et pire encore, il perd tous les attributs que la Surnature lui avait donnés pour fabriquer un monde, il perd tout contrôle sur ses anciennes créatures : il ne peut plus fabriquer de machines, ce sont les machines qui le fabriquent ».(...) « La machine n’imposera pas sa domination sur l’homme, mais dans l’homme, telle une pulsion le poussant à se conformer toujours plus à l’image spéculaire d’elle-même que la machine lui renvoie. (...) Et la victoire de la machine ne résidera que dans cet unique accomplissement : anéantir la séparation ontologique entre elle et l’homme, en faisant en sorte que l’homme comble de lui- 73 même et avec sa propre technique, la distance qui le sépare encore de ses productions ». Le théâtre des opérations III, Américan Black Box, éd. Albin Michel, 2007. p.166-167. 8. Guido Ceronetti. Le silence du corps. éd. Albin Michel, 1984. p.59. 9. Régis Debray. Vie et mort de l’Image, une histoire du regard en Occident, éd. Gallimard, 1992. 10. Qui contrôlera Internet demain ? « Si le premier milliard d’internautes s’est connecté au Réseau par le biais des ordinateurs, le deuxième milliard sera connecté à Internet par le biais de toutes sortes d’objets, qu’il s’agisse des produits alimentaires, des vêtements ou des livres... à mesure que les codes-barres présents sur les objets manufacturés seront remplacés par des puces sans contact (ou puces RFID, comme la puce qui équipe la carte Navigo des Franciliens).(...) Ce changement vers un « Internet des objets » sera effectué pour des raisons logistiques, d’économie et de traçabilité. (...) Cette nouvelle architecture centralisée rendra encore plus sensible le contrôle que les ÉtatsUnis exercent sur l’Internet. En effet, s’il devient possible de connaître le mouvement de tous les objets et personnes sur l’ensemble de la planète, le gouvernement qui contrôlera ce système détiendra un pouvoir qu’aucun gouvernement n’a jusqu’ici rêvé de posséder. Le premier droit des citoyens devra être celui de désactiver, s’ils le souhaitent, ces dispositifs ; il conviendra d’établir un droit au « silence des puces ». Bernard Benhamou, Le Monde, avril 2007. Lire aussi Michel Alberganti, Sous l’œil des puces, la RFID et la démocratie, éd. Actes Sud, 2007. 11. Dans Victimes de la mode, de Guillaume Ernes, éd. La Découverte, on apprend comment les tendanceurs (c’est un métier), le marketing et de la pub se servent entre autres de l’œuvre de Baudrillard. Voir aussi « l’émo-marketing » , les « cellules de veille marketing sur les tendances », comme le NRJ Lab, et le neuromarketing, le marketing viral. 12. Entretien avec Elizabeth Lévy, Le Point, 7.12.2006. Peter Sloterdijk, Le palais de cristal, à l’intérieur du capitalisme planétaire, éd. Maren Sell, 2006. 74 13. Jean Baudrillard. Le pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, éd.Galilée. 2004. p.89. « Si dans la pornographie ambiante s’est perdue l’illusion du désir, dans l’art contemporain s’est perdu le désir d’illusion » (...) L’art (moderne) a pu faire partie de la part maudite, en étant une sorte d’alternative dramatique à la réalité, en traduisant l’irruption de l’irréalité dans la réalité. Mais que peut encore signifier l’art dans un monde hyperréalisé d’avance, cool, transparent, publicitaire ? » (...) « L’ironie elle-même ne fait plus partie de la part maudite, elle fait partie du délit d’initié, de cette complicité occulte et honteuse qui lie l’artiste jouant de son aura de dérision avec les masses stupéfiées et incrédules ».(...) « Comment une telle machine peut-elle continuer de fonctionner dans la désillusion critique et dans la frénésie commerciale ? » Le complot de l’art, in Ecran total, Galilée,1997.p 205. 14. Alain Bergala. L’hypothèse cinéma, petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs, éd. Cahiers du Cinéma, 2002. p.45. 15. Alain Finkielkraut, op. cité, p 171-172 16. La télé-réalité reflète notre fascination malsaine pour les systèmes de sélection. Dans Le Maillon faible, banalisation de l’humiliation; on demande à des gens sans culture de s’éliminer les uns les autres. Avez-vous remarqué que dans toutes ces émissions, les gens s’éliminent ? (Constatation à rapprocher des deux idées avancées par Peter Sloterdijk dans son livre « Règles pour le parc humain », et qui furent reçues comme « politiquement incorrectes » , à savoir que l’humanité de l’homme était le résultat d’un élevage et d’une sélection, et que nous étions activement entrés dans une sélection autrement puissante par le jeu de la biogénétique et des biotechnologies, soit dans une instrumentalisation accrue de la vie et de la mort. 17. A qui voudra faire l’effort de penser audacieusement cet avenir, on conseillera vivement la lecture de Logique des mondes, d’Alain Badiou, L’Ordre philosophique, éd. du Seuil ; et de L’esprit du nihilisme, de Mehdi Belhaj Kacem, à paraître. 18. Yves Michaud. Humain, inhumain, trop humain, éd.Climats, 2002. 75 IV. LA CONSTRUCTION DU REGARD « Qu’est-ce que la chair d’une image ? Un verbe qui prend corps. » Marie José Mondzain. 1. Quelle approche de l’image ? Régis Debray soutient qu’il y a eu dans l’histoire trois âges de l’image : celui de l’idole (jusqu’à l’âge de l’imprimerie), puis celui de l’art, et enfin, avec la télévision en couleurs, celui du visuel. La technologie numérique venant confirmer la révolution du visuel en nous plongeant, avec la simulation, dans la pure virtualité. Une image sans auteur et autoréférente se place automatiquement en position d’idole, et nous d’idolâtre, dit-il, tentés que nous sommes de l’adorer directement elle, au lieu de vénérer par elle la réalité qu’elle indique. Autrement dit, l’icône chrétienne renvoyait surnaturellement à l’Être dont elle émanait ; l’image d’art représentait artificiellement cet Être ; et l’image en direct se donne naturellement pour l’Être (attention : le raccord entre la notion technologique de virtuel et le concept philosophique de virtuel est loin d’être aussi simple). Disons que l’image ne renvoie plus à l’être mais se donne pour l’être avec pour conséquence immédiate un nouveau rapport du spectateur au monde. En clair : « Nous étions devant l’image, nous sommes dans le visuel. » Approche classique qu’approfondit Marie José Mondzain qui distingue deux stratégies : celle de l’incarnation, où l’image permet au spectateur de se tenir à bonne distance, et celle de l’incorporation, où elle est « ingérée » passivement et où l’écran sur lequel nous la voyons « ne fait plus écran ». On devine peut-être ce que cela détermine en terme d’éducation à l’image. Donner aux élèves les moyens d’une autonomie intellectuelle face aux flux du visuel, cela veut dire les aider à cesser de faire un avec ce qu’ils voient. Et instaurer un écart libérateur passe par le choix de l’initiation artistique. Choix qui peut s’exercer à travers trois expériences qui se nour- 76 rissent l’une l’autre : la fréquentation des œuvres (soutenue par un accompagnement, une médiation, et suivie d’échanges) ; la sensibilisation à la pratique d’un art (confrontation à un processus de création) ; la rencontre avec des artistes. Mais cela passe aussi et d’abord, dans le cadre d’une pédagogie plus générale, par la prise de conscience préalable d’une distinction entre les différents régimes d’images. Soyons donc un peu normatifs : ce qui fait la violence des images, ce qui en fait l’outil de ce dressage subtil dont j’ai longuement parlé, c’est qu’elles sont « prêtes à consommer » sans laisser de place à la liberté du regard, qu’elles court-circuitent l’interprétation en étant, non pas des « images », mais des « visibilités » construites de telle manière qu’elles jouent uniquement sur l’affect ou la sensation et profitent de l’impossibilité où nous sommes de prendre du recul. Ou, pour le dire autrement, qu’elles nous font passer de la liberté de penser à la liberté de ne pas penser. Oui, mais pas toutes ! Et pas tout le monde ! Et pas tout le temps ! Admettons pour faire simple qu’il y a l’image, et qu’il y a le visuel. Et, pour annoncer la suite, je dirai que l’image dangereuse, c’est celle qui n’est pas relayée par la parole ; qui n’est pas (au moins dans le discours intérieur de celui qui la regarde) médiatisée par du langage. Comme dit Serge Daney : « Évidement, le visuel concerne le nerf optique, mais ce n’est pas une image pour autant. La condition sine qua non pour qu’il y ait image, c’est l’altérité ». Parce que c’est le visuel et non l’image qui rend possible toutes les confusions, autorise tous les dressages, et peut conduire à ce totalitarisme mou1 dont nous commençons à voir les effets. D’où la nécessité d’y voir clair dans les différents régimes d’images. Faites vos yeux, rien ne voit plus ! 2. Les différents régimes d’images L’IMAGE N’EST PAS LE VISIBLE. Vous le savez, nous ne voyons pas immédiatement le réel, nous nous en formons des images. Il n’y a pas de circuit direct entre nous et le monde, simplement une zone d’interférences, de représentations. C’est le « je vois selon ce que je sais ». (Ce stylo, je ne l’appelle 77 pas crayon pour la bonne raison que j’ai archivé dans mes mémoires le nom de différents types d’objets servant à écrire, objets que je reconnais et distingue au point de nommer celui que je vois). Il n’est pas de relation au monde qui ne passe par une médiation. L’image relève du construit et non du donné : elle passe par le langage. C’est à dire que pour qu’il y ait image, il faut que soient réunies un certain nombre de conditions. Ce n’est pas simple à saisir parce que l’image est analogique : elle fonctionne par ressemblance avec l’objet représenté. A priori, comprendre une image suppose moins d’effort et de compétences acquises que de lire un texte. L’image est réputée plus facile à appréhender que tout ensemble de signes appartenant au domaine logico-langagier, où la mise en ligne des informations exige un travail de déchiffrement. C’est vrai que nous ne portons pas le même regard sur un texte et sur une image, et que ces deux types d’attention suscitent en nous des postures mentales différentes. Le regard porté sur l’image est libre au sens où l’on peut entrer et sortir de l’image où on veut, au lieu que le balayage d’un texte est contraint par un sens, une direction de lecture obligatoire. Le discours parlé ou écrit est linéaire, alors que l’image ne l’est pas (même si nos yeux parcourent l’image d’une certaine façon dont il serait possible de faire un schéma). Dans tous les cas, au contraire d’un texte, notre pensée se relâche devant l’image et cela explique en grande partie le plaisir immédiat que nous y prenons. Cette conséquence nous ramène à ce que j’ai développé plus tôt : la culture de masse, dans laquelle il faut communiquer facilement et rapidement, privilégie l’image, ou plutôt donc, car il est temps d’expliquer la différence, le visuel. Contrairement aux apparences; le monde d’aujourd’hui est un monde privé d’images. Même si on ne voit que ça, des images et des images en flux toujours plus grand. Parce que, pour qu’il y ait image, il faut qu’il y ait regard. « L’image n’est pas un objet, elle implique un regard. Elle est une exigence portée par le regard sur le visible », écrit Marie José Mondzain 2. Il n’y a image que si nous imaginons; que s’il y a un au-delà à l’image qui passe par nous. Que si ce que nous voyons est pris en charge par du langage, du mythe, du symbolique, par quelque récit intérieur instantané qui met en branle notre désir et le 78 relie à quelque chose de notre histoire personnelle. Car l’imagination est la fonction irréalisante de la conscience, par quoi nous pouvons nier les choses telles qu’elles vont. Or le visuel, les images enregistrées, redoublent l’autorité de l’événement par un terrorisme de l’évidence. Je vous rappelle qu’il n’y a pas d’un côté l’image, matériau unique, inerte et stable, et de l’autre le regard qui viendrait l’animer. « Regarder n’est pas recevoir mais ordonner le visible, organiser l’expérience ». QU’EST CE QU’UNE IMAGE ? Dans La contemplation de la vie de Moïse, Grégoire de Nysse (IVè siècle) se livre à une belle interprétation de la visibilité divine (Dieu ne se montre pas à Moïse, qui sollicite de le voir, sinon de dos, et de loin). Si Dieu ne se montre pas à l’homme, dit-il, c’est pour que son regard se maintienne dans l’infinité de son désir de voir, participant ainsi à la liberté du créateur lui-même. Cette problématique, c’est celle de l’image. Godard demandant à des élèves une « image du silence » : « C’est quand on n’entend rien », dit quelqu’un. Non, dit Godard. Et de citer Jules Renard : « De la neige tombe sur l’eau ». Neige plus eau, montage mental : chez Godard les images s’écrivent toujours au pluriel (il faut 24 photogrammes pour faire une seconde de cinéma). L’image, dit-il, est un rapport. « C’est deux choses éloignées qu’on rapproche ou deux choses proches qu’on éloigne ». Mettre en relation, construire un rapport entre le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible, le fond et la forme... Flaubert, dans Madame Bovary, pour montrer la saleté de la pièce où la nourrice élève la fillette d’Emma, écrit : « elle s’essuya les pieds en sortant ». Cette image suggère plus qu’une longue description. Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, n’utilise pas d’image d’époque des camps d’extermination, il montre les lieux d’aujourd’hui pour évoquer l’irreprésentable d’alors et de toujours. Les récits de chacun des témoins qui racontent portent des images de l’inhumain, mieux que ne le feraient des documents d’archive. Pourquoi ? L’horreur nous sidère, l’émotion fait écran à la pensée 3. Matisse se faisant bander les yeux (beau raccourci !) après une longue séance de pose pour s’assurer qu’il « possédait vraiment le modèle » avec qui il avait travaillé toute la matinée. Les yeux 79 grand fermés, c’est une image qu’il cherchait. Ou Francis Bacon disant à Picasso : « Et maintenant, je voudrais vous demander de partir car je veux peindre votre absence », c’est encore une image. L’image comme lieu de remémoration. Orson Welles disant qu’il préférait la radio à la télé parce que « l’écran était plus grand », célébrait la puissance de l’image mentale, le plus que réel de la représentation. Enfin, pour citer un dernier exemple littéraire, une image sophistiquée comme les aime Nabokov, ici réduite à la visualisation d’un signe typographique de ponctuation. C’est dans Ada 4. La jeune fille cueille des fruits dans un arbre. Le jeune Van est sous elle, « son visage impassible était emprisonné entre les jambes d’Ada ». Elle dérape. Nabokov : « Un dernier fruit tomba avec un son mat - chute d’un point d’exclamation renversé ». (L’image joue dans plusieurs sens : trajectoire du fruit, mais aussi - une barre, un point - pour nous suggérer (chut !) la vision sexuelle de Van et confirmer qu’Ada ne porte pas de culotte). Dans nos rêves, il y a des images. On dirait que le rêve peut encore moins se passer d’images que la réalité 5 . On ne peut vivre sans images. L’image est notre lien magique et mimétique avec le monde, notre moyen de le connaître. Le monde ne nous devient visible qu’à la condition de cette représentation en nous-même, dans la boite noire de notre tête, dans ce recul singulier et sélectif que nous faisons chacun par rapport aux données immédiates de l’étendue du visible. Il y a une identité avec le monde que nous avons perdue en nous séparant du règne animal. Pour nous, le monde est devenu image et il ne nous est sensible que dans la distance et la séparation de cette image avec la langue. Dans les exemples cités plus haut, il y a une place active pour le lecteur ; nous pouvons chacun nous former une image (mentale) différente en fonction de ce que nous sommes et de ce que nous avons lu. L’image littéraire, quoique virtuelle, détermine la réalité via une mise en scène (un système d’écriture qui règle la bascule entre le dit et l’imaginé). L’image matérielle aussi suppose une bascule entre le visible et l’invisible, mais par d’autres moyens puisqu’elle est à la fois « image » et « réalité ». Avec « l’image de la réalité », celle des écrans de télé ou de cinéma, on entre dans la reproduction technique du réel, magie puissante parce qu’elle en est presque le reflet, parce qu’elle n’est pas séparée de son objet, sans pour autant lui être identi- 80 que. La réalité de l’image n’est pas l’image de la réalité. L’impression de réalité et l’illusion de présence que donne la reproduction du mouvement de la vie sur un écran créent une « fiction de réalité ». C’est parce que nous sommes ainsi faits que nous « croyons » à la réalité de cette illusion, qu’il est utile de différencier la notion d’image de celle de visuel. « L’image » n’a pas à être ressemblante : elle est notre voie d’accès au symbolique. Elle implique une distance infranchissable entre la chose et son image. Le « visuel » tend à faire coïncider le monde et sa reproduction en démultipliant infiniment les images : dans la prolifération, la distance est franchie en direct live, les images deviennent le monde. Dès lors, où est la place active du spectateur ? QU’EST-CE QUE LE VISUEL ? C’est l’idéologie des flux tendus et de la transparence. Flux surabondant et paralysant du visible : il faut que tout soit vu et très vite. Aucune image n’a le temps de prendre (c’est Loft Story - apothéose de la télé-surveillance - et l’ensemble de la télé-réalité). Dans la transparence, il n’y a pas d’images, il y a la violence « iconoclaste » de la télévision : une collection de traces à quoi se réduit le monde. Violence qui n’est pas dans ce qui est vu (les images dites « violentes ») mais dans la brutalité temporelle du médium, dans les rythmes, les boucles, les pulsations, l’injonction des sous-titres, etc. Il y a là de l’obscène et du totalitaire : pas le temps de s’arrêter, de réfléchir, de construire un jugement, une relation critique à ce qu’on voit. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de plaisir, et on verra plus loin pourquoi. Le message, c’est : vous n’avez pas à penser puisqu’on vous montre tout, tout le temps. Ce leurre du « Tout voir » est toujours un mensonge, bien sûr, puisque pour « voir » quelque chose il faudrait un minimum d’écart, de recul, de contextualisation, de perspective, de direction : pouvoir passer de la sensation à la réflexion. C’est le régime de la propagande ou de la publicité. Celui des flux visuels, pas celui de l’image. Au fond, il y a toujours eu ces deux régimes d’images, ce qui est nouveau, c’est l’emprise du seul modèle sidérant. Et la dévaluation que produit cette emprise sur tout autre régime 6. Le dé- 81 sarroi qu’entraîne le bombardement informationnel est insidieux. Il nous donne le savoir sans la connaissance (la possibilité d’assimiler ces infos et d’élaborer une réaction). Un « massage » qui est en train de désespérer beaucoup de gens et de rendre les autres indifférents. Ce que Luc Boltanski appelle « la souffrance à distance 7 ». Tout se passe comme si, emportée par ce régime de crue des flux d’images, la vie « réelle » devenait chaque jour un peu plus hors-champ : un peu fade, un peu honteuse, terne et lente, impuissante à agir sur le monde. Une basse réalité, quand les écrans rutilants proposeraient une alternative : la vie en haute réalité. La vie en haute définition, telle est la promesse du virtuel. Arrêtons-nous un instant sur ces termes. Dans le loft, il n’y a pas de hors-champ. Tout est dans le champ. La télé, c’est l’absence de hors-champ. Dans un film, il y a du hors-champ. C’est à dire ? Le « champ », c’est ce qu’on voit dans le cadre. Qui, du coup, renvoie à l’existence d’un « hors-champ ». Prenons l’exemple de la lecture. Apprendre à lire, c’est apprendre à se soumettre à ce que dit le texte et à inventer ce qu’il ne dit pas (si un texte est au présent, au passé ou au futur, au singulier ou au pluriel, vous ne pouvez lui faire dire ce qu’il ne dit pas, mais en revanche vous avez votre place de lecteur qui consiste à investir les interstices du texte : à imaginer ce qu’il ne dit pas). Cela rejoint, au cinéma, la question du hors-champ. C’est la théorie de la 3ème image dont parle Godard, après Koulechov et son « effet » célèbre : le cinéma, ce n’est pas une image plus une image, mais la troisième, celle qui manque et qui se forme dans la tête du spectateur. « Ce n’est pas ce qu’on voit sur l’écran qui est vivant, disait Godard, c’est ce qui se passe entre le spectateur et l’écran qui est vivant. » Autrement dit, l’image est toujours hors-champ. Dans le loft, pas de hors-champ (pas même les toilettes, dans la version Big Brother USA). Tout est montré, donc rien n’est vu. Ce qui est désiré, c’est l’image suivante, introuvable bien sûr. Comme dans le porno. Dans le porno, le sexe sort de la représentation, il est installé comme « réel », et comme réel neutre. Sans énigme, si vous voulez. Quand tout se voit, tout se vaut. 82 Du coup, le regard ne peut pas construire le voir, il « visionne », s’abandonnant comme un regard perdu et perdu par ce qu’il voit8. Au cinéma donc, il y a du hors-champ. Le cadre montre, et le cadre cache. La continuité du monde, impossible à saisir avec la caméra, sinon par fragments cadrés successivement, est reconstituée grâce à notre imagination. Le hors-champ est un espace imaginaire qui appartient à l’espace du récit. C’est possible au cinéma, pourquoi ? Parce que le film est un objet qui a une durée, avec un début, un milieu et une fin. La télé ne s’arrête jamais. C’est de l’illimité. Et c’est pourquoi, dit Philippe Meirieu, « l’objectalité n’existe plus pour les enfants : le monde est réduit à la somme des images qui leur sont proposées ». Le film a une durée, on peut donc l’appréhender. Le cinéma produit des objets limités. Comme la peinture, qui a un cadre, le cinéma découpe de l’espace (c’est ça le cadre), mais en plus, il découpe du temps (c’est ça le plan). Comme la peinture, le cinéma peut produire de l’art. Il y un art du cinéma, il n’y a pas d’art de la télé. Le visuel - la visibilité généralisée - provoque un dépérissement des représentations. QU’EST-CE QUE LE CINÉMA ? Le cinéma fonctionne sur l’idée de cacher les choses pour les rendre visibles (montrer, c’est cacher), pour les voir autrement. La télé encadre le visible (empilement sans fin) : montrer pour en voir toujours plus. « On est passé d’une logique du cache à un système d’encadrement » dit Jean-Louis Comolli. Le cinéma, parce qu’il est aussi (par ailleurs, disait Malraux) un art, a cette vertu de nous accompagner dans l’universel en sollicitant en chacun de nous ce qu’il a de plus intime. Voilà pourquoi il reste (quelles que soient les formes qu’il peut prendre) la voie royale de l’éducation à l’image. C’est tout simple, au fond : apprendre à voir, c’est construire une représentation du monde, non passive, dans laquelle le sujet reste actif. Voir, c’est penser. Ou, pour le dire autrement : « La vision est une pensée assujétie à un certain champ » (JeanFrançois Lyotard) Mieux que des discours, l’exemple type, canonique même, pour comprendre cela est Rear Window (Fenêtre sur cour, 1954), le 83 film d’Alfred Hitchcock. Un film-regard. Rear Window est le conte de fées du regard. Un homme (James Stewart), aidé d’une fine voyeuse (Grace Kelly), voit le monde avec une telle intensité (c’est son métier : reporter-photographe) qu’il finit par faire advenir réellement ce que ce regard semblait avoir inventé dans un premier temps. A savoir : un crime. Toute puissance du regard : - Celui de James Stewart invente une histoire (l’intrigue) - Celui d’Hitchcock invente une forme (la mise en scène) - Celui du spectateur invente le film. Hitchcock a réservé une place centrale au regard du spectateur. Celle, immobile (James Stewart est immobilisé par une fracture de la jambe) du voyeur-cinéphile. En multipliant les cadres (rectangulaires comme les fenêtres, ronds comme les jumelles ou les objectifs photographiques) la mise en scène construit une série de mises en abyme. C’est nous, spectateurs, qui faisons le lien entre les regards, en nous projetant de l’autre côté de la cour, en entrant dans le vertige qu’éprouvent les personnages (tous les voisins qu’observe James Stewart ont pour point commun l’amour : couple qui se dispute, jeunes mariés qui passent leur journée au lit, ménage sans enfant qui a reporté l’amour sur un chien, danseuse qui s’exhibe et que les hommes convoitent... Figures du désir ou de la pratique amoureuse qui renvoient le personnage central à son problème : épousera-t-il ou non Grace Kelly ?) Au-delà du vertige de la forme, Hitchcock nous fait découvrir la profondeur d’une idée morale, d’une vision du monde. Hitchcock a un regard, une intention. Il nous communique par la forme, la mise en scène, la construction, à la fois une idée de l’amour et une idée du cinéma. (« Je ne fais pas de la direction d’acteur, je fais de la direction de spectateur ») Il dirige son spectateur et le laisse libre de croire ou pas à ce qu’il voit. Grand art. Le cinéma n’est pas une langue à apprendre, pas une matière à enseigner, pas la transmission d’un savoir établi qui serait coupé du monde (« Tout ce qui est su est perdu pour le désir », disait Lacan), mais une expérience à vivre. Il a, en tant qu’art, cette capacité de pouvoir relier les individus entre eux, en une démarche qui joue avec leur croyance tout en respectant leur intimité. Est-il menacé par la prolifération des images et des flux, par le 84 numérique et les bouleversements incessants de la technologie ? Oui et non. Plus il y a profusion de l’offre spectaculaire, plus apparaît sa singularité, qui est celle de l’art. Tout le monde a besoin de fictions, mais certains ont besoin du cinéma ou de la littérature. La véritable création a toujours été rare et difficile, et ne concerne que de « petits marchés ». La mainmise des industries culturelles sur la totalité des productions audiovisuelles nous conduit à la répétition immobile d’une réalité où un univers créé par la marchandise contemple et recycle sans fin sa propre image. Or, qu’est ce qui résiste encore du côté du sujet ? Le cinéma ! Ce que Jean-Louis Comolli appelle le travail de cinéma : « mêler le sujet et l’objet dans une nouvelle phase de la perception et de la conscience ». Demain peut-être, ce travail sera du côté des jeux et de la réalité dite virtuelle. Un âge du cinéma est mort mais le cinéma n’a pas réalisé toutes ses potentialités9. En attendant, le cinéma reste une forme qui témoigne de la complexité du monde (des mondes !) et qui a préservé jusqu’à nous les vertus de l’art, du langage, de la transmission, du grand jeu de la vie-avec-la-représentation, ou plus simplement de la relation intersubjective par quoi nous pouvons connaître sinon partager ce que chacun à d’universel dans son exception. ___________________ Notes 1. Signe de ce « totalitarisme mou », le fondamentalisme démocratique qu’est l’obsession de la transparence et de l’égalitarisme : quand la légitime égalité des droits est étendue médiatiquement à l’égalité des goûts, on n’a que le spectacle de la fadeur égalitariste. « Une ou deux heures de télévision dans la journée suffisent à renseigner pleinement sur la puissance hypnotique et asservissante que tout ce fatras met en œuvre pour nous dominer. Nous ne vivons pas dans une dictature policière où règneraient la pénurie et la rétention de l’information, doublées de l’impossibilité de s’exprimer, mais dans une espèce de dictature médiatique molle où règnent l’émotion à la place de l’analyse, l’évènement à la place de l’information, les divertissements crétins, la doxa libérale, le conformisme festif, et, à très forte dose, l’arrogance de l’inculture et le mépris de l’intellect ». Chritian Garcin, in Libération. 2. L’essentiel de notre argumentation emprunte au travail de Marie José Mondzain, philosophe et directrice de recherches au CNRS, qui a 85 magistralement éclairé ces thèmes dans ses livres, depuis L’Image naturelle, Nouveau commerce, 1995, jusqu’à Le commerce des regards, l’Ordre philosophique, éd. du Seuil, 2003, en passant par l’indispensable L’image peut-elle tuer ?, éd. Bayard, 2003 et de nombreux articles. 3. Choix moral, mais y a-t-il quelque chose qui soit encore irreprésentable, impensable, inconcevable, etc ? Sur ces questions et sur l’interdit de représentation dans l’expression de la déshumanisation, voir Jacques Rancière, Le destin des images, éd. de la Fabrique ; Slavoj Zizek, Lacrima rerum, éd. Amsterdam, qui voit dans Shoah l’incarnation de tous les paradoxes entourant l’interdit iconoclaste constitutif du judaïsme : « Shoah ne peut faire l’objet d’aucune discussion normale ni d’aucune critique - il ne peut qu’être admiré ». p. 144-145. Voir aussi Jean-Luc Nancy, La représentation interdite, in L’Art et la Mémoire des camps, éd. Seuil, 2001; et Serge Tisseron, Peut-on représenter la souffrance et la mort ?, in Les Bienfaits de Images, éd. Odile Jacob, 2002. 4. Vladimir Nabokov. Ada ou l’ardeur, éd. Fayard, 1975. p. 80. 5. « Quand Freud veut que tout rêve soit la réalisation d’un désir, il faudrait préciser que le rêve n’accomplit ou n’assouvit pas le désir par des contenus, mais par sa forme imagée, par le relâchement iconique de la pensée ». Daniel Bougnoux, Entretien, Sciences Humaines, n° 43. 2004.. La publicité, avec sa fantasmagorie visuelle changeante et peu articulée, s’applique à rejoindre ce « travail du rêve », mais aussi le cinéma le plus sophistiqué et le plus ambitieux, tel celui de Lynch ou de Cronenberg. 6. Y compris celui de la réalité. Ces enfants qui ne veulent plus voir de films « gris » (en noir et blanc), qui ne peuvent plus suivre un film où les plans durent un peu longtemps (Kiarostami). Ne vivons-nous pas, face à l’offre tonitruante et mirobolante des flux d’images (de la pub au porno), une dévalorisation du réel et un formatage de sa diversité ? Comme la vie paraît terne, peu colorée, moins bien cadrée, moins bien éclairée, moins bien scénarisée, moins sexy pour tout dire, que la télé ou les jeux vidéo. (« La vie est un film mal réalisé », disait Godard, mais il voulait dire, comme déjà Shakespeare : « Nous ressemblons plus à nos rêves qu’à la vie qui nous entoure »). « Dévalorisation » qui fait dire à Bernard Stiegler que le capitalisme 86 est en train de se détruire : « Il ruine l’énergie sans laquelle il n’est rien. Voilà pourquoi le monde va si mal. C’est ce mal-être que désigne ce que j’appelle la misère symbolique où les individus perdent le sentiment de la singularité, celle du monde, celle de l’avenir et la leur en propre. Il en résulte un immense dégoût, une débandade qui, si rien ne se passe, se transformera bientôt en une terrible colère. » Parole à laquelle fait écho Cornélius Castoriadis dans une perspective de plus longue histoire : « De même qu’il vit en épuisant les ressources naturelles, le capitalisme vit en épuisant les ressources anthropologiques constituées pendant les millénaires précédents ». Sur ces thèmes : Bernard Stiegler. Réanchanter le monde. éd. Flammarion. 2006. Cornélus Castoriadis. Une société à la dérive, éd. du Seuil, 2005. 7 « Soit d’une part un malheureux qui souffre et, d’autre part, un spectateur qui, sans subir le même sort et sans être directement exposé au malheur, contemple ces souffrances ». Que peut faire le spectateur (s’il n’est ni dans l’indifférence ni dans la jouissance perverse) de cette souffrance ? demande Luc Boltanski. Situant et analysant cette « crise de la pitié » qui accompagne la mondialisation, il note que « rendre un sens politique à la pitié » peut alors exiger dangereusement de « hiérarchiser les victimes » à cause « de la rareté des ressources émotionnelles qui peuvent être mobilisées pour lui faire face ». Luc Boltanski, La Souffrance à distance, Morale humanitaire, médias et politique. éd. Métaillé. 8. « Epoqualement, le porno fait sens, au même titre que l’amour courtois, chevaleresque ou romantique en leur temps ; il est une codification de signes(...) un objet digne d’être pensé (...) Le porno, de tout ce qui est ou peut être transparent, l’est le plus. (...) Le porno signifie aussi l’intensité maximale de la formation plastique, c’est-à-dire politique, à même la passivité corporelle. » (...) « L’apparition de l’industrie porno est un bouleversement politique dont personne ne semble avoir pris la mesure », écrit Mehdi Belhaj Kacem, qui dans Esthétique du chaos et Society (éd.Tristram) notamment, raisonne sur ce que le porno symptomatise de l’évolution générale de la société : « Concrètement, aujourd’hui, le prolétaire occidental - quelle que soit sa misère- peut s’offrir un porno. Tout un chacun a, malgré tout, un accès, même minime, à la jouissance, au plus-de-jouir » (Pop Philsophie, Denoël, 2005). Sur ces sujets : Ruwen Ogien, Penser la pornographie, éd. PUF, 2003 ; Michela Marzano, La pornographie ou l’épuisement du désir, éd. Buchet-Chastel ; Patrick Baudry, La pornographie et ses images, éd. Armand Colin, 1997. 87 9. « Dans ses grandes productions, le cinéma ancien créait un monde de désir, d’imaginaire et d’illusion, le cinéma post-télévisuel crée un monde réfrigéré de fantaisie et de simulacre. Un univers de pure possibilité, où rien n’est possible, parce que rien n’y est réel, car la réalité a été soufflée par le spectacle de la marchandise fonctionnant pour ainsi dire en circuit fermé. Ainsi s’agit-il pour le cinéma, dans ces conditions difficiles, non seulement de défendre la création, le non encore advenu dans le réel, mais aussi la fiction comme possibilité d’autre chose. Il s’agit donc toujours pour le cinéma de continuer le double héritage de Lumière et de Méliès et, contre les simulacres qui vont de plus en plus nous dominer, garder ouverts, pour nous, les champs de la réalité et de la fiction, cette double nature caractéristique de son essence d’être à la fois l’image de la réalité et la réalité de l’image. » Youssef Ishaghpour, Le Cinéma, éd. Farrago, 2006, p. 141. 88 3. Cinéma, télévision : un monde en plus, ou le monde en moins ? Le cinéma joue avec notre désir de croyance, il suppose l’innocence du spectateur. Nous ne sommes pas innocents devant la télé : ce qu’on y voit distraitement n’est pas digne de notre croyance, d’où ce déjà vieux refrain selon lequel le cinéma fabrique des souvenirs, quand la télé fabrique de l’oubli (accumulation sans enjeux). La télé n’est pas un objet de culture en ce sens qu’elle n’est pas un médium stable, comme peut l’être le livre, ou même le film (avec le DVD, on peut revenir sur n’importe quelle image). Le cinéma pouvait être buvard du monde, la télé en est le palimpseste 1 . Le cinéma avait un référent (un passé, une histoire). La télé est devenue elle-même le référent (reine du direct, elle est au présent, elle est instant). Du coup, nous sommes la première civilisation où la représentation n’est plus un accès au monde (le lieu d’un ajustement entre lui et nous), mais un substitut du monde. Le cinéma était potentiellement l’instrument d’une expérience et d’une exploration du monde. Il y avait ouverture : aller-vers. Une constante présence de l’autre. C’est le côté moral de toute prise de vue, prise d’option sur le sens, cette présentation du monde comme étant à faire, à découvrir. La télévision est l’instrument de la conformation de la société par des images émises par et pour elle. Il y a fermeture : retour sur le groupe, ses codes et ses lois. Fermeture des choses et des gens sur eux-mêmes qui se vérifie jusque dans les séries américaines les plus brillantes (dont nous reconnaissons qu’elles sont parfois plus audacieuses formellement et inventives que certains films d’auteur en ce qu’elles nous parlent plus directement de l’évolution des mœurs dont elles deviennent du même coup l’agent de légitimation morale et sociale). Le cinéma renvoyait l’homme à son rapport au monde 2. La télé est faite pour des consommateurs et parle de leur relation au social. Le cinéma sera toujours du temps : un temps inventé. Un temps en plus sur le réel. Tout art est une maîtrise du temps. Alors 89 que le temps est le maître de la télé (qui doit prévenir le zapping en l’intégrant par une surenchère du toujours-plus-vite). L’imagecinéma épouse encore le temps de la graphosphère - du récit qui est cumulatif. Un grand film aménage le temps de la jouissance de son spectateur, jouissance qui est toujours, d’abord, dans la représentation. L’image-télé court toujours plus vite que nous, détruisant toute distance, mettant toute chose à notre disposition dans une immédiateté et une familiarité qui détruit toute séparation entre image et réalité. C’est « le coïtus interruptus d’une jouissance castrée ». La télé, c’est le temps réel, le direct : elle traite le réel comme de la chair à images. La réalité devient spectacle et le spectacle réalité. Ce n’est pas un monde en plus, c’est ce qui remplace le monde réel. L’idéologie que cela induit, c’est la tyrannie du réel. C’est le : « adaptez-vous ou disparaissez, vous freinez le groupe » des émissions de jeux. Gilles Deleuze disait : « La communication, c’est la transmission de mots d’ordre, ça n’a rien à voir avec l’art ». C’est aussi l’expression fameuse : « la réalité dépasse la fiction », dont JeanMichel Ribes dit quelque part que « si la réalité dépassait la fiction, il y a longtemps qu’on nous aurait fait payer pour regarder dans la rue ». (Or oui, nous y sommes, la réalité dépasse la fiction, au moins en rentabilité, puisqu’on nous la vend comme hier Hollywood nous vendait la fiction glamour, via les écrans de pub dont il serait plus juste de dire qu’on nous vend avec). Cela me fait penser à cette réplique d’un personnage de Topaze, de Marcel Pagnol, empreinte d’un colonialisme d’époque, à propos d’un politicien : « On lui a donné une très belle chaîne de montagne du côté de Tananarive. Il est allé là-bas pour la vendre aux gens qui l’habitent ». Le cinéma est une trace analysable. Il y a un lien avec l’Histoire. Le siècle s’exhibe dans le cinéma, la télé ne dit que nos humeurs. (« Elle donne l’heure, pas l’année », résume joliment Régis Debray). Le corollaire de tout cela, c’est que les images, peu à peu, deviennent leur propre référent. Elles ne redoublent pas le monde, elles ne le représentent pas, elles sont le monde. Simplement dit, puisque nos représentations sont de moins en moins liées à nos expériences, la télé ne double pas seulement la réalité : il n’est pas abusif de dire qu’elle la fabrique. Et c’est bien là 90 le problème : des représentations qui agissent dans le horstemps favorisent l’instrumentalisation de l’individu. En laissant à la seule télévision le rôle d’entretenir le lien social, nous finissons par habiter symboliquement les programmes. Le blanchiment communicationnel ne fait pas que laver les affects, il inclut dans ses programmes ce qu’il retire de la vie réelle. « La Réalité Virtuelle ne fait que généraliser la pratique consistant à offrir un produit privé de sa substance : elle fournit une réalité elle-même privée de sa substance, du noyau résistant du réel. De la même façon que le café décaféiné a la même odeur et le même goût que le vrai café sans être du vrai café, la Réalité Virtuelle est vécue comme une réalité sans être la réalité », dit Slavoj Zizek 3. « Tout est permis, tu peux jouir de tout, mais sans la substance qui rend les choses dangereuses ». Le sexe sans sexe, la politique sans politique, par exemple ? Selon Zizek la prétendue liberté de penser dont s’enorgueillissent nos sociétés joue de fait comme le plus achevé des contrôles sociaux, car si nous sommes libres de nous exprimer à notre guise, il nous manquera bientôt l’essentiel : les mots pour le faire. La langue réduite à la communication nous enfermant sans cesse dans de fausses alternatives, dont la société a, par avance, défini les termes. « Jouir sans entraves » est devenu le nouvel impératif. Nul n’y est contraint, mais tout y incite. Émissions people et magazines prescrivent les choix (limités à quelques modèles, comme les grilles de tests du genre « sachez qui vous êtes ! », et hors desquels vous n’existez pas). Via les modèles audiovisuels, la scénarisation du quotidien et les dialogues du public sont calibrés. Recomposer les codes fictionnels, telle est la fonction dévolue à la télévision par le marché. Affinons cette conséquence : l’intrusion d’évènements lointains portés par des flux d’images dans notre conscience quotidienne ouvre à une sorte de « mondialisation du soi » en même temps que la personnalité éclate en moi(s) multiples et fragmentaires. L’être humain devient un « nous », concerné par des problèmes et des opportunités qui ne peuvent pas tous être les siens, mais qui habitent tous son espace intérieur. Un espace modélisé par les effets de discontinuité des médias, de contradictions et de ratures, d’une succession d’informations discrédi- 91 tées au fur et à mesure que l’une chasse l’autre, et qui nous fait vivre une expérimentation de la dissolution de l’égo. Le cinéma pouvait être humaniste, la télé n’est qu’humanitaire (par ex. : mobilisation massive pour les victimes du tsunami, peu de voix pour s’élever contre le génocide au Darfour). Nous sommes entrés dans cet espace intérieur flottant contaminé par tous ces espaces publics dans lesquels s’incrustent aussi bien les slogans publicitaires que les leçons de l’école. « L’augmentation exponentielle des interactions, l’accélération des process relationnels et leur dérégulation, le bruit de fond de la société de l’info-communication se juxtaposent dans un effet de saturation sociale. Le dialogue intérieur reflète cette surpopulation sémiotique, composite hanté par les social ghost, ces figures d’amis, de connaissances ou de célébrités que l’individu agite dans son théâtre intérieur comme support de discussions internes » écrit Dominique Babin, relayant les travaux de Kennett Gergen 4 pour qui « le soi hypercontemporain est peuplé par les autres ». La multiplication des chaînes thématiques, loin de permettre la préservation des identités culturelles et des goûts, accroît cette tendance : elle favorise une culture-confetti : chacun enfermé dans sa microculture (régionale, religieuse, cinéphile, sportive, thématique...) sans référence à une généralité quelconque 5. On pourrait dire que l’égo kantien unitaire a été remplacé par un soi protéiforme en perpétuelle transformation. Peut-être est-ce d’ailleurs une réponse adaptée à l’instabilité d’un monde en perpétuel changement... (et si l’on ne fait pas, un instant au moins, cette hypothèse, on ne comprend rien au désir - au-delà de l’addiction très tendance - qu’inspirent à toute une génération les flux d’images et les promesses du virtuel. C’est une des questions les plus passionnantes de l’heure : ne sommes-nous pas en train d’apprendre à jouir de l’angoisse, de cette angoisse très particulière liée à l’incertitude de l’avenir, nous qui savions déjà - le cinéma nous l’a appris - très bien jouer avec nos peurs 6). Quoi qu’il en soit et pour l’instant, on n’a rien inventé de mieux que la télé pour faire qu’un seul cerveau ressente (faute de penser) dans des milliers de têtes. Le cinéma, au contraire, est formateur parce qu’il relève du rituel : on est seul et ensemble dans une salle obscure et on regarde le même objet : cela apprend la 92 focalisation (on regarde la télé en faisant autre chose, attention flottante, zapping mental qu’on retrouve à l’école). Un mot sur l’évolution de ce rituel, provoquée par le passage du cinéma en salle à sa consommation en DVD. Certains, comme Jean-Louis Comolli, défendent l’expérience historique du spectateur dans la salle de cinéma comme seule position d’apprentissage, mais le DVD n’a pas que des défauts qui a permis l’émergence d’une nouvelle cinéphilie. « Les images ont toujours existé à l’intérieur de rites et de cérémonies. Elles ont été très souvent intégrées à des récits et des fictions mythologiques ou historiques qui venaient ainsi s’incarner dans les images, y prendre appui, pour se rendre visibles et concrets, écrit Youssef Ishaghpour. Le cinéma réunit ces deux tendances anthropologiques et archaïques, qui font vivre l’humanité tout autant que le pain : le culte des images et le désir du sens, en l’espèce du mythe, de l’histoire, de la fiction. Il le fait avec l’image même de la réalité, « comme si » tout cela était réel. De là son immense charge affective 7 ». Nous regard(i)ons les films dans l’obscurité de la salle. Nous en visionnons d’autres dans notre salon. Qu’est-ce que ça change ? Beaucoup de choses. Assis dans le noir, nous voyons un monde éclairé, le monde de l’écran. Cette situation est métaphorique de la nature de notre vision. Dans le processus de vision, notre crâne est comme une salle obscure, et le monde qui se trouve devant nous est, en un sens, un écran. Nous regardons le monde depuis la salle obscure de notre crâne. Cette conception dure depuis Lascaux. (L’art pariétal se faisait dans l’obscurité des grottes et la lumière des torches - qui forcément bougeait - animait les figures de bisons ou de chevaux peints en utilisant les contours de la paroi pour augmenter l’effet d’hallucination). « Voit-on quelque chose parce que simplement on le regarde ? se demande Youssef Ishghapour. Ne fallait-il pas ces gigantesques chambres noires pour que le monde devienne visible ? Estce que ce retrait loin du donné et de la visibilité immédiate et cette irréalité des images, dans leur distance et leur élévationostentation, ne sont pas la condition nécessaire pour que le monde se rendre visible, accède à l’existence en se donnant à voir ? » 93 Les cathédrales aussi étaient sombres : les vitraux formaient la surface d’un monde, remarque Philippe Meirieu. Dans tous les cas, le principe était : plus la pièce est obscure, plus l’écran est lumineux. Or nous sommes entrés dans un monde entièrement surexposé. Les images sont en rivalité avec le réel dans les mêmes lieux, c’est à dire partout. Le sacré était lié à une certaine clôture de l’espace, la désacralisation du monde passe par son décloisonnement optique. Le dénominateur commun à cette conception qui aura duré de Lascaux jusqu’à nous, c’était l’intentionnalité du regard. Or, avec le visuel, nous voici entrés dans l’inattention optique : la convocation sur écran de toutes choses a modifié le contrat qui liait notre vision au monde (si j’interprétais tous les signes qui sont offerts à mon œil, je deviendrais fou. Le léger moteur de la paranoïa, comme disait Barthes, est devenu celui d’un bolide emballé). Et c’est pourquoi la question fondatrice à toute « éducation à l’image » aujourd’hui devrait être : quelle est ma place, à moi regardeur, dans le dispositif d’images qui m’est proposé ? Car, on ne le rappellera jamais assez, la place du spectateur, du sujet, dépend de deux choses : ceux qui font les images, et ceux qui les regardent (et la pénétration massive des caméras dans la vie de chacun devrait nous inciter d’autant plus à penser ce partage). Toujours est-il qu’au cinéma, quelqu’un s’adresse à moi. Vise à un effet sur moi, individu séparé parmi les autres. Il me désigne ma place. Devant la télé, on s’adresse à nous. Une masse indifférenciée, ciblée seulement en fonction des impératifs publicitaires, c’està-dire économiques : les écrans de pub qui encadrent chaque émission. Au cinéma, mon attention est captive. Devant la télé, elle est flottante. Paradoxalement, une salle de cinéma est un lieu de foule où l’on se sent seul, au lieu que le salon ou la chambre dans laquelle on regarde TF1 ou ARTE est un lieu où l’on est solitaire mais où on doit faire corps avec du social, avec la communauté invisible des téléspectateurs. Si j’insiste, c’est parce que c’est là que cela se complique : il ne suffit plus de pointer l’évolution des processus de réception des images d’hier à aujourd’hui, ou les différences entre cinéma, té- 94 lévision et multimédia, ni de dénoncer nos comportements, notre aliénation, vieilles lunes. Il y a de vraies raisons, anthropologiques et pas seulement sociologiques, à notre addiction au visuel et au désir de servitude. Il est intéressant et nécessaire de les connaître si on veut, pédagogiquement, envisager d’agir sur elles. __________________ Notes 1. « L’information dans sa démesure ne fait qu’ajouter à la somme des connaissances inutiles, et dévore par là la communication, qui, à son tour, par ses ramifications infinies et la somme des échanges superflus, dévore l’information ». Jean Baudrillard, Cool Memories V, Gallilée, 2005. 2. « Le cinéma dans ses grands moments, n’a pas cessé de filmer la foi en des nouveaux modes d’existence à découvrir. A travers le cinéma, se profile un visage de la modernité qui n’est pas celui de la mort de Dieu, mais de la perte du monde ». « Ce qui nous fait défaut est une croyance immanente à ce monde, ce qui ne veut pas dire à son existence, dont nul ne doute, mais à notre possibilité d’y créer de nouvelles formes de vie ». Paola Marrati, Gilles Deleuze, cinéma et philosophie, Puf, 2003. 3. Slavoj Zizek, La marionnette et le nain, éd. du Seuil, p.124. 4. Dominique Babin, PH1, manuel d’usage et d’entretien du posthumain, éd. Flammarion, 2004. p 110,111. 5. Et que dire de l’idéologie triomphante - via Internet et les jeux vidéo - de « l’interactivité » (manière de pensée non linéaire qui permettrait de tenir compte de plusieurs niveaux de réalité à la fois) ? Voir Slavoj Zizek, La subjectivité à venir, éd Climats, 2004, qui montre comment il s’agit surtout d’interpassivité : de l’avènement d’un sujet interpassif. On lira aussi avec profit Jean-Louis Comolli, Voir et Pouvoir, éd. Verdier, 2003, pour qui, jouer, c’est « acquérir une performance maximale à l’intérieur d’un système, sans pouvoir changer le système ni en être changé. Plus il y a performance, plus le travail du 95 sujet est réduit ». 6. Voir sur ce sujet eXistenZ, le film de David Cronemberg, et lire Mehdi Belhaj Kacem, eXistenZ Lecture d’un film, éd Tristram, 2005 : « Que se passe-t-il quand la forme narrative ancestrale, et si bien développée par le cinéma au vingtième siècle, est absorbée dans la forme du jeu ? Une révolution copernicienne des affects. Le film choisit de traiter un des affects les plus fondamentaux et envahissants de la subjectivité occidentale : non pas la peur, mais l’angoisse. (...) Non seulement eXistenZ est le premier film totalement réaliste sur notre angoisse, mais le premier à priver l’angoisse de ce qui avait été jusque-là sa seule possibilité de jouir d’elle-même : l’avoir-peur de l’objet esthétique ou de divertissement. Cette privation remplit alors l’angoisse, pour la première fois, du plaisir qu’elle avait jusque-là eu coutume de localiser dans la région introuvable de la peur ». 7. Youssef Ishghapour. Le cinéma. éd.Farrago, (admirablement synthétique, petit livre indispensable !) 96 2006. 4. Le fusionnel et l’écart Dans la crise de l’image dont nous avons parlé jusqu’ici, on aura compris que le bouleversement essentiel tient à ce qu’en elle se joue la place du sujet humain, notre place de spectateur et la place qui est faite à l’autre, là sur l’écran. Au cinéma (« je fais de la direction de spectateur », disait Hitchcock) cette place est déterminée par la qualité de l’intention du réalisateur et elle suppose mon regard critique. Devant la télé, un « nous » consommateur se substitue au « je » et atomise cette place (« nous sommes dans l’écran mondial »). Ma place et ma responsabilité sont abolies. Marie José Mondzain à qui nous empruntons ici, fait justement remarquer que le problème est : « Si on me prive de ma place, je jouis quand même ». Et peut-être d’autant mieux que je n’ai pas besoin de m’impliquer (au contraire du cinéma où, si je perds le fil, je ne comprends plus rien au film). Notre pente naturelle va dans le sens de l’abandon de notre place, de cette liberté, de ce contrat réalisateur-spectateur (voire maître-élève ?) qui la garantissait. Pourquoi ? Parce que nous cherchons dans les images quelque chose qui nous dévore. Parce que nous avons le désir de fusionner avec le visible. L’objet du désir fonctionne toujours comme « objet perdu » (le mamelon de la mère est identifié par l’enfant comme un morceau de lui-même. Après la séparation d’avec la mère, le sujet recherchera toujours cet objet perdu). Un désir fusionnel nous habite dès la naissance. La mère d’abord, le monde ensuite. La première crise de l’humain, c’est : le bébé quitte symboliquement sa mère pour s’intéresser (investir) sur la réalité (le visible élargi). Ce désir de fusion, chez l’adulte, existe toujours. C’est un désir régressif. Devant l’image, ce désir régressif entre en jeu. C’est le désir d’être ce que je vois, et rien de plus. Les images sont comme un autre corps maternel : je rejoins le grand tout intra-utérin en ne devenant rien. « L’être humain a inventé les images pour servir un seul et unique désir, écrit Serge Tisseron 1 : reproduire avec elles les diverses formes de relations fondatrices qu’il a d’abord entretenues 97 avec sa mère. (...) Il est donc normal que notre attitude vis à vis d’elles oscille entre fascination et répulsion, désir de nous y abandonner sans retenue et angoisse de ne pas pouvoir nous en dégager ». C’est ce que nous ressentons lorsque, fatigués, nous nous plantons devant la télé : ouf, je me débranche enfin 2 ! L’oubli de moimême, de mes soucis, de mes problèmes, passe par les images, leur puissance de distraction. Devant les images, je me débranche et je m’annule. Je ne fais qu’un avec ce que je vois. Je suis enfin ce que je vois. Or, paradoxalement, comme l’a bien montré Marie José Mondzain, rien n’isole autant que le fusionnel. Nous y reviendrons. Quand nous n’avons plus notre maman, ou notre doudou, les images constituent l’accompagnement idéal. Un bain amniotique dans lequel nous n’avons qu’à nous laisser porter par le rythme, l’urgence de notre faim de nourriture d’images et de sons. Notre soif d’un « chez-soi » qui serait aussi un « ailleurs ». On peu même zapper si ça ne va pas assez vite. Or, on le sait depuis Platon : dans l’urgence on ne peut penser. Les flux d’images, c’est l’urgence toujours. L’accélération. L’aliment, le stupéfiant image nous baigne, nous rassure (ou nous inquiète) : enfin, nous ne sommes plus. « Le stupéfiant image court dans nos synapses plus vite que le concept. » (Régis Debray). Ce qui colle aux yeux (et aux oreilles) n’est pas vu, pas entendu, mais il dresse à une forme d’addiction. Il formate nos comportements devant le réel et notre désir de fuir en fusionnant dans le grand-tout. « Que reste-t-il et qu’est ce qui semble se profiler en fait de rite et de cérémonial, pour le cinéma ? » demande Pierre Legendre. Et il répond : « Faire du cinéma une drogue. La drogue, c’est le père ultra-moderne. Un père intraitable s’il en est ». Belle intuition, mais qu’il faut étendre à ce qui nous arrive avec Internet. Qu’est-ce que la drogue, sinon l’exemple parfait d’une interaction en circuit fermé ? Qu’est-ce que l’extase de la communication Internet et du réseau ? : la sensation qu’on pourrait y passer sa vie, sans discontinuer. A la différence du cinéma, de la photo, de la peinture, où il y a séparation entre la scène et le regard, l’écran de l’ordinateur induit une sorte d’immersion, de relation ombilicale, d’interaction « tactile » comme disait déjà McLuhan de la télévision. « Immersion cellulaire, corpusculaire : 98 on entre dans la substance fluide de l’image, pour éventuellement la modifier, explique Jean Baudrillard dans Écran total (Galilée). Mais quand tous deviennent acteurs, il n’y a plus d’action, plus de scène. C’est la mort du spectateur. Fin de l’illusion esthétique. Il n’y a plus de jugement de valeur possible : ni en art, ni en morale, ni en politique. Par l’abolition de la distance, du pathos de la distance, tout devient indécidable ». Paradoxe du fusionnel : il n’y a plus d’autre en face, plus de destination finale, mais la possibilité de disparaître dans l’espace impalpable du virtuel, et de n’être plus nulle part sinon dans ces limbes informatiques, cette matrice ou ce ventre où je peux enfin me dissoudre dans une convivialité fantôme. Nous avons tous, plus ou moins, la tentation et le besoin d’échapper au monde, mais la distraction ne nous débranche pas, elle nous connecte en permanence sur la société. Pour échapper au monde, certains avaient naguère recours à la pensée et à l’imagination - à l’art, fût-ce celui de rêver ou de se rêver dans une solitude choisie. Aujourd’hui on a recours à la connexion permanente - à la communication - mais aussi à l’abandon de soi devant les écrans, ne serait-ce que pour échapper à son isolement. Or apprendre à voir, à regarder, ce n’est pas recevoir, c’est chercher. C’est ce que les pédagogues appellent la motivation expectative (être en recherche de quelque chose). « Y-a-t-il, dans le cyberspace, la possibilité de découvrir réellement quelque chose ? demande Baudrillard. Internet ne fait que simuler un espace mental libre, un espace de liberté et de découverte, répond-il. En fait, il n’offre qu’un espace démultiplié, mais conventionnel, où l’opérateur interagit avec des éléments connus, des sites établis, des codes institués. Toute question est assignée à une réponse anticipée. (...) C’est çà l’extase de la communication. Le système tourne ainsi sans fin et sans finalité. Et sa seule possibilité est celle d’une reproduction et d’une involution à l’infini. D’où le vertige confortable de cette interaction électronique et informatique, comme d’une drogue ». Être attentif, ce n’est pas être ouvert, mais être en projet, dans une dialectique entre ce qui m’est dit ou montré et ce que je peux en ressentir et en penser. Mais pour cela, il faut pouvoir construire, chacun à sa place, un écart à ce que l’on voit et à ce qu’on fait. 99 Pourquoi écart ? Parce que, explique Marie José Mondzain, c’est cet écart qui me donne ma place. L’écart, c’est la possibilité du recul réflexif, de creuser un trou dans l’hypnose. Pour parler du visible, en débattre, nous avons besoin du vide de l’image que notre regard fait vivre. Ou, pour le dire autrement, l’image est le champ d’une rencontre, un lieu assez vide pour assurer l’écart entre nous, écart dans lequel nous construisons, chacun, notre rapport à la transcendance. Si vous voulez, l’image est une offre : son inconsistance est capitale pour qu’un débat s’instaure et qu’il y ait liberté. Son irréalité est la garantie de ce qui se constitue autour d’elle, sur son illusion ou son vide justement. Donc, plus grande est la visibilité, moins il y a image. Ce n’est que s’il y a image que je peux creuser l’écart. L’écart à ce que je vois, c’est moi. C’est la distance où j’habite, où je suis, où je me loge. Le rôle de l’image (et pas du visuel) c’est de tisser à la fois le lien et l’infranchissable. Pourquoi ? Parce que c’est cet écart dont on peut discuter avec l’autre. A partir duquel on peut partager ou s’opposer. Bref, vivre ensemble, en société, sans fusionner dans l’unique (l’image fasciste). Voilà pourquoi, paradoxalement, le fusionnel isole, pourquoi la fusion me sépare de la communauté. La question centrale qui se pose à la « pédagogie de l’image », mais aussi à toute velléité d’une « pédagogie des médias », dés lors que le visuel et l’interactif sont devenus le lieu stratégique des représentations, ce n’est pas d’opposer le livre à l’écran, le cinéma à la télé, ni même d’opposer le film d’auteur au film commercial, mais de défendre la position du sujet. D’avoir comme souci la question de la dépossession des sujets, la dépossession de leur propre image pour eux-mêmes. La question de leur place. C’est à dire qu’il s’agit de savoir si ce qu’on voit prend en charge ou non les possibilités de la construction de l’image de soi dans le regard de l’autre, et de l’image de l’autre dans le regard sur des objets. A l’école, le rôle du maître, face à un film, face à des images, ce devrait-être de travailler cet écart, d’avoir le souci de cette place. C’est par la parole que le maître fabrique de la place. La sienne, et celle de l’autre. C’est par l’échange de la parole qu’il défend sa place, une place qui est solidaire d’une constitution de l’image 100 du sujet pour l’autre, dans le regard de l’autre. On en revient toujours là : l’image tire sa dignité des effets qu’elle induit, et non pas d’un modèle préexistant. En classe, chaque fois qu’un enseignant analyse une séquence, qu’il fait verbaliser sur le ressenti, le contenu, les formes, les idées ; qu’il questionne l’enfant sur ce qu’il a vu ou pas vu, compris ou pas compris, il creuse un écart et crée la place nécessaire à la possible construction de soi. Le médiateur humain n’est pas la machine : il introduit une séparation, une distance dans laquelle l’échange est possible. C’est ce que Jean-Toussaint Desanti appelait « l’être en écart » : constituer du sujet, c’est constituer de l’être en écart. Cet être en écart ne se constitue que parce qu’il y a du sujet parlant (que ce soit silencieux ou pas, ajoute Marie José Mondzain à qui j’emprunte, parmi bien d’autres, ces arguments : un sujet parlant n’est pas forcément un sujet en train de parler). Au cinéma, ça parle en nous. Ça va chercher dans nos récits personnels, ça va creuser dans notre identité narrative, et ça nous raccorde aux autres sans que nous fusionnions. Or, je l’ai dit tout à l’heure, le plaisir, la jouissance, c’était d’être dans la régression. Ne pas creuser. Ne pas penser. Se laisser porter. Être dans l’écran. D’où la difficulté de tout travail sur le film : j’avais bien joué-joui quand j’étais au cinéma, et voici qu’à l’école on démonte mon jouet et que je ne jouis plus. Le danger est grand pour l’école de « didactiser » l’objet du plaisir, d’éloigner du film ou de l’objet d’image ceux qu’elle est censée en rapprocher. Pour comprendre ce qui se passe avec les images et la réception qu’en ont développée les enfants, il faut admettre autre chose : l’importance de la question du temps. Le flux des visibilités crée une paralysie du temps. Nous savons tous que le temps s’arrête quand on joue. Pareillement, le flux d’images abolit le temps. Or c’est dans le temps que se produit l’écart que nous souhaiterions. Écart qui peut être travaillé avec l’objet-film puisqu’il y a : - un temps entre la vision du film et le moment où on en parle à l’école. - un temps suspendu, qui peut être pensé par l’analyse d’une séquence, d’un plan, d’une image que l’on va voir ensemble. Dans tous les cas, l’important est de ne pas perdre de vue que 101 le choc initial ressenti concerne chacun des élèves, singulièrement, avec ses temps propres, et pas la classe qui va faire, collectivement et au présent, ce travail de retour sur le ressenti. Voir ensemble, c’est à dire ? Être ensemble et Voir ensemble sont deux choses différentes, comme l’expliquait Jean-Toussaint Desanti dans une conférence 3. Travailler avec le cinéma, en classe, c’est être réunis ensemble, mais cet ensemble ne produit pas un œil ou un regard unique. Pourquoi ? Parce que les corps ne sont pas au même emplacement et que chacun est positionné d’un point de vue particulier. Aucun élève ne peut voir à la fois le visage du maître et sa nuque, et lui non plus ne peut pas voir à la fois la nuque et le front de chacun. Ensemble, nous pouvons partager du visible, mais pas tout le visible. « Voir ensemble, c’est d’abord accepter que nul ne puisse tout voir et que nul ne puisse prétendre tout montrer », dit Marie José Mondzain. Or nous avons en nous cette pulsion : le défi de tout voir et de tout soutenir du regard. C’est même ce qui nous fait prendre du plaisir à avoir peur au cinéma ! C’est ce même défi qui nous aveugle devant la télévision. « Contre l’illusion de la transparence et de la positivité du monde, le cinéma déploie la ruse du chemin détourné, du creux, du négatif. Il travaille la peur paradoxalement, par le déplacement pervers de l’épreuve », écrit Jean-Louis Comolli. C’est une question essentielle aujourd’hui pour nous qui vivons « au milieu d’un déferlement d’informations et d’émotions dont l’enchevêtrement quotidien organise une colossale cécité collective. Être ensemble devient chaque jour synonyme de « ne pas voir ». Nous sommes aveuglés par le trop-plein des visibilités d’une part (la dissémination des signes), et surtout par cette illusion du « voir ensemble », cette fusion des regards, cette confusion entretenue entre le voir et le visible 3». Parler d’image aujourd’hui, « c’est définir un site subjectif où se joue la place de celui à qui on s’adresse ». Or, qu’est-ce qui crée aujourd’hui, massivement, un sens commun, c’est à dire un sens pour la communauté ? La télé. La télé qui, subtilement, sans besoin de recourir à un discours explicite de propagande, nous donne « l’ordre de croire tous ensemble à ce que l’on voit, et de vivre cette adhésion comme une conviction subjective, émotionnelle, et exempte de tout débat ». Examinons le choc et la stupeur suscités par le 11 septembre 102 2001. C’est un bon exemple de ce que pourrait être une « éducation aux médias ». D’abord il y a eu l’image. Du stupéfiant. Du sidérant. Une sensation d’incrédulité et d’impuissance. Puis une première phase solitaire de recherche de compréhension (ai-je bien vu ?), et surtout de communication : besoin d’en parler (tu as vu ce qui se passe ?), de téléphoner pour vérifier la normalité de mon émotion. Et aussitôt après : le branchement sur la société, le traitement de cette image par les médias. C’est la deuxième phase, celle qui fait de l’évènement un flux paralysant et fusionnel : images en boucle, commentaire, recherche d’explications, recadrage des images, répétition de l’affect (peut-on répéter la peur ?). D’un seul coup, je n’étais plus seul devant l’évènement, à le ressentir dans sa singularité incroyable, impensable, comme disent les journalistes. Tout de suite, cela a produit un « nous ». Et alors c’est un « nous » qui s’est mis à penser à ma place. A interpréter pour moi. Aboutissement de ce processus : le « Nous sommes tous Américains » à la une du journal Le Monde. On est passé de l’émotion au politique. C’est inévitable, et c’est sans doute nécessaire. Mais en même temps, ce politique n’en n’était pas. Il approchait les causes, pas les raisons de cet événement. Trop à chaud. Pas d’écart possible d’avec l’émotion. Mais surtout, cette chose qui affectait chacun dans sa solitude face à l’horreur, est devenue un « nous » rassurant. Glissement, manipulation désirée 4. Méfions-nous de la vision unique et des futures paniques médiatiques organisées qui pourraient survenir (vitesse de la communication des rumeurs sur Internet). « Nous assistons, écrit Marie-José Mondzain, à l’amplification quotidienne de cette discipline de la terreur, engendrée par la peur qui la nourrit sans relâche. Avoir peur de voir, avoir peur de penser, de parler, voilà ce qui devrait nous remplir d’effroi. (...) Car vivre ensemble exige que nos yeux soient ouverts. L’invisibilité du sens se joue au cœur du visible, et ce n’est pas en fermant les yeux ni en éteignant nos téléviseurs que nous protègerons notre regard. Voir, c’est se battre, les yeux ouverts et l’esprit en éveil, pour prendre la parole chaque fois qu’une image nous la donne (...) ou que d’autres images nous en privent ». Et Jean-Toussaint Desanti d’ajouter : l’espace commun se constitue de l’unité des accords et des contestations de ce que l’on 103 voit : c’est dans l’épreuve de l’exprimé commun que se constitue le « voir ensemble » ou encore « l’ensemble qui voit », ou encore « ce Nous qui voit ». Or, dit Desanti, « Nous » ne voit rien. C’est chacun qui voit. Depuis sa place, bien particulière, bien singulière. « Et le voir commun n’est pas simplement la convergence du regard de chacun ». Il est la production de cet espace commun où va se constituer l’unité du visible et de l’invisible. Éducation à l’image, éducation aux médias : c’est tout de même bizarre que l’école ne se soucie pas plus du « voir ensemble », ou plutôt de la vision unique, totalitaire, fantasmatique, par laquelle les médias sont en train de se substituer à la diversité du réel. Mais sur quoi fonder le contre-champ nécessaire ? Quel enseignant est encore capable ou a encore le temps de soutenir du regard et de la voix l’étendue du problème ? Résumons-nous. En gros, l’image ne donne pas d’ordre. Le visible donne des ordres. Quand il y a image, je pense, du moins je peux essayer. Quand il n’y a que du visible, on pense. (La société me pense - expression qui est le SMIG de la pensée, tant elle nous décharge de notre responsabilité). Face à l’image, il n’y a aucun « nous ». C’est au moins cela que l’école pourrait enseigner quand elle prétend éduquer aux médias (la fameuse éducation citoyenne ?). La personne est la cellule sans laquelle il n’y a pas de communauté. La communauté est la somme des personnes, et pas leur fusion dans une vision unique. L’image, c’est le lieu du partage, du questionnement de l’altérité. C’est le lieu du langage. Sinon, il n’y a que du groupe et de la vision unique. La construction du regard, ça consiste à apprendre à dire « je » et à écouter les autres « je ». A trouver sa place en tant que regardeur parmi les regardeurs. Prenons l’exemple de l’analyse de séquence (retour, après projection d’un film, sur tel de ses éléments en classe). Le pire que puisse faire l’école est de réduire le sens à une vision commune, consensuelle, de ramener ce que chacun a vu, ou a cru voir, à un sens commun sur lequel on serait tous d’accord. En revanche, l’effort pour prolonger les questions en chacun le plus loin possible, est une pédagogie autrement utile. 104 Donc, il faut un écart, une recul réflexif, pour qu’il y ait « image ». Une image qui ne permet plus l’attente de sens est totalitaire. Elle ne fait plus écran, cet écran où projeter la pensée. La violence de la télé, c’est la violation systématique de cette distance. Et c’est pourquoi aussi, au contraire de la télé, la salle de cinéma est, d’abord, au sens fort, une salle d’attente. Alors, sans doute, tout cela reste-t-il très théorique. Mais comme disait Jean Baudrillard à propos du 11 septembre : « On peut se réjouir profondément de choses effroyables, et ne pas être content de se réjouir. D’autre préfèrent protester du contraire, et jouir sans le savoir ». C’est pourquoi je voudrais aborder un dernier point théorique avant de passer aux choses pratiques. Dans le flux des visibilités, il y a ce que Philippe Meirieu appelle la sidération : « le sujet est happé par un trou noir et disparaît dans sa propre jouissance narcissique. « Ça me... scotche ! ». C’est ainsi que le 11 septembre en a scotché plus d’un et que, depuis, périodiquement, les attentats sont en voie de devenir le régime de sidération le plus efficace auquel nous risquons d’être confrontés...(avant que nous nous y habituions ?) Mais laissonslà ce sujet délicat et voyons ce qui se passe avec notre désir de sidération plus ordinaire, celui qui nous fait regarder la télé. Ce qu’on voit et soi-même ne font qu’un, sans prise de distance, ai-je dit, mais, me direz-vous, les rituels magiques, religieux, artistiques, et cela de tout temps, utilisent aussi la sidération. Et oui ! Nous désirons tout ce qui nous arrive et nous adorons être sidérés. Et cela remonte à loin ! Un peu d’histoire : 5. De Lascaux au virtuel Trois phases de la sidération - Lascaux : Des hommes s’enfoncent dans l’obscurité de la grotte pour peindre des représentations d’animaux. La scène du puits de Lascaux : un homme-oiseau en érection tombant sur le dos, en transe, près d’un bison éventré qui perd ses entrailles : c’est l’une des premières images (connues) que se donne d’elle-même l’humanité. Quelle que soit l’interprétation que l’on fasse de cette scène, il y a un mythe derrière cette image, un rêve, du langage. Certes, le langage en tant que tel n’est pas encore apparu, mais il y a déjà un dit humain. Peu importe qu’il nous soit incompréhensible. 105 Dans le noir de cette grotte, il y a une image. Peut-être pour ses contemporains était-elle sidérante. - Le cinéma : 40 000 ans plus tard, à Paris, le 28 décembre 1895, des hommes se pressent dans une salle du Grand Café, rendue artificiellement obscure, pour voir bouger des images. Démonstration du Cinématographe Lumière bientôt suivie par la première projection publique de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat. On raconte que lorsque, sur l’écran, le train arrive vers les spectateurs, ils paniquent, se lèvent, se précipitent sur les côtés de la salle. Sidération. Sauf qu’ils savaient bien qu’ils étaient entrés dans un café, pas dans une gare : ils n’avaient pas peur de la locomotive, mais de sa représentation. C’est sur ce paradoxe que fonctionne le cinéma : l’effet de réel et le déni de réalité. Je m’autorise à avoir peur et à jouir de cette peur puisque je sais au fond que « cela n’est pas réel ». « C’est l’effroi qui inaugure le cinéma. La projection n’est pas que sur l’écran, elle est sur l’écran mental du spectateur. Le cinéma joue avec la peur, parce qu’elle est un de ses outils pour trouer la conscience du spectateur ». (Jean-Louis Comolli) Dans la grotte de Lascaux comme dans la séance des frères Lumière au Grand Café, il y a eu intentionnalité : quelqu’un a organisé cela à l’intention de quelqu’un d’autre. L’homme a compris que la représentation était une expérience réelle et qu’elle pouvait sidérer. Avec la peinture, avec le cinéma, avec l’art, on peut jouer ensemble de cette sidération parce que l’image est un autre écran où la pensée peut advenir. On est dans le travail du symbolique. - La télévision : Un siècle après l’invention du cinéma commence le règne de la télé, c’est-à-dire du direct. Du temps réel. Du Live. L’originalité de cet avènement du temps réel c’est que c’est un temps mondial, universel, qui nous force à réfléchir dans l’absolu de l’instant, et non plus dans la durée de l’écrit, temps plus stable. Sa conséquence, c’est qu’il y a une présentification 5 de l’histoire. Aucun recul. L’information n’a pas le temps de solidifier puisque le monde est en direct, visualisable à merci. Autre conséquence : plus rien ne nous échappe et pourtant plus rien ne semble avoir de vrai rapport avec le monde, comme si à terme, il n’existait plus que par ce qu’en disent et en montrent les médias. Plus l’image est présente, plus le monde s’absente. 106 Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de véritable regard qui préside à sa représentation. Le monde est devenu ma représentation (définition de l’idéalisme absolu). Plus de hors-champ ni de contre-champ. Or le monde était ce qui résistait, débordait, dérangeait ou contredisait ma représentation (c’était même la définition minimale du réel en tant que catégorie). Dans cette résorption, le regard ne nous engage plus. Il y a un mouvement général d’indifférenciation. Or « perdre la relation au monde, c’est perdre la relation à l’autre » écrit Paul Virilio qui voit dans ce mouvement d’indifférenciation « une tendance à la désintégration de la communauté des présents au profit des absents ». Et d’expliquer que « Le fait d’être plus proche de celui qui se tient au loin que de celui qui se tient à côté de vous est un phénomène de dissolution politique de l’espèce humaine. On voit que la perte du corps propre apporte la perte du corps de l’autre, au profit d’une sorte de spectralité du lointain 6 ». Spectralité qui repose la question de l’universel, celle de l’articulation de l’individuel au collectif, autant qu’elle remet en cause la notion d’identité. 6. Des armes de distraction massive La décharge de soi et de son existence, c’est ce qui découle du système économique mis en place par la société hyperindustrielle, c’est à dire la domination des médias audiovisuels sur la vie publique. L’irresponsabilité générale que cela produit entraîne ce populisme grandissant (la peopolitique ?) dont nous parlions en commençant et dont nous pouvons constater la dérive qui nous fait brutalement passer de la démocratie à la télécratie 7. Les médias sont ce sable dans lequel, tels des autruches, nous nous enfonçons la tête, le visuel devenant ce narcotique qui nous dispense de notre responsabilité devant le réel et qui tend à faire de la démocratie l’otage, soit de l’indifférence, soit des paniques médiatiques organisées. Osons une hypothèse malaisante (et même fort peu politiquement correcte) : le nazisme, c’était l’humain considéré sous forme de chose anonyme, strictement destructible et industrialisable. La fabrique de cadavres. Le capitalisme moderne, c’est l’indifférence organisée par le système entre l’homme et son destin. La fabrique de vivants, déjà clonés culturellement, donc 107 interchangeables. La production de l’homme-consommateur en série. Industrialisation de la mort, d’un côté. Industrialisation de la vie, de l’autre. Je ne dis pas que c’est la même chose. D’un côté, on supprime et on tue intentionnellement. De l’autre, on est dans des processus sans conscience qui misent sur le fait que la matière humaine est inépuisable, ou que l’armée de réserve (comme disait Marx) se renouvelle sans cesse, qu’elle mue, mute et s’adapte par la seule force aveugle (et gratuite) du vivant 8. Je veux seulement dire que notre régime de flux ininterrompus de visibilités, parmi bien d’autres processus convergents, favorise la production sociale d’indifférence morale, et nous fait entrer, en modifiant notre rapport au monde, dans autre dimension de l’intentionnalité : celle de la perte de tout sens de la vie autre que celui voulu par l’économie et la nécessité de la gestion du troupeau 9 , celle d’une massification de l’émotion et du régime, élargi à tout, de la sidération d’abord, de l’indifférence ensuite. Le visuel sert à ne plus regarder les autres. Une évolution qui a contaminé une partie du cinéma lui-même : « Ce qui arrive aux personnages du film n’arrive plus au spectateur, qui reste du côté du spectacle, hors de toute adhésion : le spectateur n’est donc plus le héros révélé du film, il n’en est plus l’enjeu, il ne s’agit plus que de divertir un sujet préservé de toute implication », écrit Jean-Louis Comolli. Et Pascal Mérigeau : « Le spectateur se trouve sans cesse conforté dans la certitude que tout ce qui n’est pas amusant est ennuyeux et que rien de ce qu’il ignore ou méconnaît ne saurait présenter d’intérêt10 ». Le visuel sert aussi à ne plus écouter les autres. La télé ne veut pas qu’on zappe, donc elle organise le zapping dans les émissions elles-mêmes pour qu’on ne change pas de chaîne : montage rapide, couper la parole dès qu’une pensée pourrait se développer, faire court, faire simple. D’où la pensée de chaque invité de talk-show réduite à sa caricature. Penser fait peur ? Nous nous zappons nous-mêmes en décrétant que la société est devenue trop complexe, qu’on ne comprend plus rien à ce qui arrive, ou que cela ne sert plus à rien d’imaginer même un au-delà de cet absolu de l’instant où les médias nous cantonnent et qu’ils nous ont dressé à désirer afin que chacun reste seul avec son affect. 108 Aujourd’hui, la sidération est devenue l’outil d’une gigantesque machinerie commerciale dit Philippe Meirieu (ou, pour reprendre le délicieux lapsus de Tony Blair visitant les troupes en Irak : « des armes de distraction massive »). Cette accélération sidérante se retrouve partout : – Dans la sphère culturelle avec, en littérature, le principe bestseller du montage sidérant qui fait que vous ne pouvez pas lâcher l’histoire ; au cinéma le principe d’une explosion toutes les dix minutes dans les blockbusters ; dans la musique (omniprésente dans tous les lieux publics, interdisant l’art précieux de la conversation, et jusque dans les voitures - boum box, disent les Américains - où personne ne semble entendre ce que le pilonnage des basses, de cardiorythmes, indique déjà d’une militarisation des affects). Partout, l’idéologie de l’intensité de la sensation est devenue valeur (or, l’intensité absolue du vécu, c’est la guerre, car dans la guerre tout change tout le temps, ce que devinent très bien les enfants qui adorent y jouer 11). – Dans la sphère sociale, où les applications de la science ne sont qu’au début de nous sidérer car le marché est on ne peut plus prometteur. L’ordinateur domestique a permis de relancer la société de consommation en renouvelant la pulsion d’achat. Le téléphone portable aura été la cerise sur le gâteau. Ensuite, quoi ? Tous les experts s’accordent à dire qu’après les télétechnologies, la prochaine étape qui peut seule relancer la croissance sera la confluence du marché avec les biotechnologies, nanotechnologies, et la biogénétique. D’où les débats actuels (phase culturelle) des comités d’éthique (mais des digues seulement bien-pensantes ne tiennent jamais très longtemps) sur la brevétisation du vivant. Inéluctablement, les technologies se rapprochent du corps. C’est là que le désir des consommateurs est le plus grand (prothèses, greffes d’organes ou modifications génétiques : éternel fantasme d’immortalité) ; d’autre part, le capitalisme post-moderne a besoin d’un reconditionnement neurologique de l’humain (nouvelle économie psychique, selon les termes de Charles Melman), voire d’un recalibrage génétique de l’espèce (l’hommemarchandise comme produit nouveau, comme « support biologique optimal »). Et enfin, parce que notre intelligence, notre curiosité, notre appétit d’un plus-que-jouir, bref notre désir (ou son extinction), rejoignent peu à peu cette « réalité » qu’annonçaient 109 les fictions des romans (Maurice G. Dantec ou Michel Houellebecq), des films (Matrix, eXistenZ.); de l’art contemporain et du virtuel. Tendance qui atteint son apothéose dans ce que Slavoj Zizek nomme ironiquement « le rêve digitalo-gnostique d’une autotransformation de l’homme, assimilé à un logiciel virtuel ayant la possibilité de se recharger, de lui-même, à partir de n’importe quel ordinateur ». Une machinerie sidérante se substitue progressivement à la machinerie disciplinaire et ce glissement, l’Histoire nous l’enseigne, est toujours un projet totalitaire. Avec les fascismes, c’était clair. Dans nos sociétés de « processus sans sujet », et de « croissance sans conscience » 12, ça l’est moins, mais à terme, cela peut être aussi grave et plus... définitif. « Il n’y a plus de politique, il n’y a que de la télévision », disait Jacques Derrida pour signifier que les hommes politiques ne règnent que sur les images et par l’image. C’est par le visuel qu’ils règlent leur action sur le réel. Un réel qui résiste, bien sûr, mais la sphère politique (la démocratie médiatico-parlementaire, la télécratie ?) a compris qu’il s’agissait moins d’être viable que d’être visible. Elle a compris où les masses jouissent. Paul Virilio : « Notre idée de la démocratie idéale correspond à l’échelle d’une petite cité. A l’échelle des masses, une démocratie est-elle possible sans qu’elle devienne non plus « représentative », mais une pure « représentation », c’est à dire un spectacle ? » Évolution ou véritable mutation ? Et si, au lieu d’en avoir peur, de s’attarder frileusement dans le pathos de la technique, le nihilisme accompli, la complaisance dépressive et le ressentiment envers l’Histoire, on essayait de penser enfin ce qui nous arrive ? Les images, les technologies qui les transforment, sont au cœur de cette mutation culturelle et économique. A travers ce qui nous arrive avec elles, le vieux débat est relancé quant à une reprise en main de son destin par l’homme lui-même. Des nouvelles idées apparaissent, y compris par le canal des nouvelles technologies, et leur concrétisation comme nouvelles formes d’organisation sociales se dessine chaque jour un peu mieux. Une politique qui articulerait politique éducative et politique industrielle est-elle possible ? Une politique des technologies de l’esprit ? Il apparaît en tout cas qu’il faudra plus qu’une pensée « anti- 110 totalitaire » ou « anti-technique », et plus que la seule théorisation de nos peurs, pour nous sortir de ce mauvais pas. « Vous croyez que les ordinateurs ont un avenir ? » demandaiton à Groucho Marx. « Seulement s’ils s’aiment l’un l’autre » 13, répondait-il. ________________ Notes 1. Serge Tisseron. Comment Hitchcock m’a guéri. éd. HachetteLittérature, 2003. p. 155, 163. Dans Enfants sous influence, il montre que la question de savoir pourquoi nous avons toujours tendance à croire les images n’a pas qu’une seule réponse, mais trois, chacune correspondant à un moment privilégié de notre histoire « où nous avons été sauvés de croire à une image ». Premier moment : « pour le nouveau-né, le désir de se donner une image est inséparable de celui de sortir de l’indifférenciation première dans laquelle les états du corps sont confondus avec ce qui les produit ». Le deuxième moment coïncide avec le narcissisme : « il coïncide avec l’image de soi dans le miroir et la décision de nous y reconnaître » ; et le troisième moment est celui « où nous avons décidé de considérer comme vraies les diverses images du monde que nos parents nous présentaient comme telles. Croire à une image concerne notre adhésion au groupe de tous ceux qui y croient ensemble ». Enfants sous influence, éd. Armand Colin, 2002, p. 36-38. 2. La télévision, seule forme universelle et massive de psychothérapie, « représente l’approche technique du nirvana, tandis que le spectateur est la machine bouddhiste ». Hans Magnus Ezensberger, Médiocrité et folie, éd. Gallimard. 3. Voir ensemble. Autour de Jean-Toussaint Desanti, éd. Gallimard, 2003. 4. Marie José Mondzain. L’image peut-elle tuer ? éd. Bayard, 2002. Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet. Réception des images d’une catastrophe en direct à la télévision, Revue européenne de psychologie appliquée, vol LIII, n° 1, 2003. 111 5. « Le présent aujourd’hui s’éternise, se remplace et se répare indéfiniment. La succession des nouveautés les substitue les unes aux autres. La réalité ne semble plus avoir d’autres raisons d’être que sa perpétuation ou sa répétition. Lorsqu’il y avait un horizon de l’histoire, le présent était jugé, d’une manière ou d’une autre, à l’aune d’un horizon qui lui était extérieur, vers lequel on avait à se diriger dans la joie ou la peine. Au contraire, aujourd’hui, toutes les aspirations vers le futur, tous les buts autrefois assignés à l’existence humaine font l’objet d’un silence général ». Marc Augé. 6. Paul Virilio. L’inertie polaire, Christian Bourgois éditeur, 1994 ; Esthétique de la disparition, Le livre de poche-biblio, 1994 ; L’Art du moteur, éd. Galilée, 1993. 7. Bernard Stiegler, dans La Télécratie contre la Démocratie, et dans Réenchanter le monde, éd. Flammarion, 2006, en appelle à « une politique industrielle des technologies de l’esprit » pour contrecarrer cette transformation des consciences en « cerveaux disponibles ». 8. « Le calcul des coûts est un calcul de vies » notait, non sans cynisme, Friedrich von Hayek, théoricien de l’utilitarisme et père spirituel de la mondialisation (il comparait les décideurs économiques aux chirurgiens militaires laissant mourir un blessé qui aurait pu être sauvé, parce que, dans le temps qu’ils auraient dû lui consacrer, ils pouvaient en sauver trois autres). Dans le nazisme, l’unité de compte était le cadavre humain, aujourd’hui elle est la vie humaine interchangeable. Faut-il voir dans cette industrialisation l’annonce de ce que le scientifique Alain Prochiantz appelle : « la fin définitive de l’exception culturelle humaine » ? 9. « La domestication de l’être humain constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’Antiquité. Alors que nous sommes aujourd’hui au point charnière entre un retour à la bestialité - passant entre autres par de nouveaux jeux du cirque multimédia - et son refus ». Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, la domestication de l’être, Mille et Une Nuits, 1999, 2000. Voir aussi Pierre Legendre, Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident, coll. Summulae, Fayard. « La communication humaine est difficile, elle suppose des médiations, les montages de l’identité, dont témoignent les cultures aussi. Cela comporte pour chacune d’elles une vision instituée du monde et de l’autre, donc une certaine vision de 112 l’universel. Progrès technique et libéralisme culturel ne changent rien à cette logique de la différenciation. Le fond de ce turbin, c’est le jeu absolutiste des images, la vie de la représentation, consciente et inconsciente. Si le jeu est civilisé, ça donne le meilleur, le rapport meurtrier est surmonté, l’univers de l’autre est apprivoisé. En surface, l’économie et la techno-science mènent le monde ; mais il y a plus profond : la question de la vérité, la raison de vivre, l’identité. L’humanité affronte le conflit radical, les guerres de la représentation ». Entretien, Le Point, 22.7.2004. 10. Jean-Louis Comolli. Voir et pouvoir, l’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, éd. Verdier, 2003. Pasacal Mérigeau, Cinéma : autopsie d’un meurtre, éd. Flammarion, 2007. 11. « Pour la première fois dans la musique, on aura entendu récurremment les coups de feux s’intégrer au rythme [du rap], non seulement comme un procédé bruitiste mais bien comme un pouls destiné à faire danser ». Mehdi Belhaj Kacem, Esthétique du chaos, éd. Tristram, 2000, p 64. 12. « La science ne pense pas », disait Heidegger pour qui nous étions entrés dans la Gestell : « L’homme subit le contrôle, la demande et l’injonction d’une puissance qui se manifeste dans l’essence de la technique ». Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire, dix ans après, Le Monde, 17.7.1999, : « Le caractère ouvert des sciences contemporaines de la nature nous permet de supposer que, d’ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale n’ont pas réussi à faire. A ce stade nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels ». Les technologies stupéfiantes qui marient l’ordinateur et le vivant, la synthèse annoncée de la machine et de l’homme sont la grande frayée qui fait rêver et frémir. Puisque les idéologies politiques sont mortes, ou endormies, nous nous confions religieusement à la science, entre idéologie et utopie technologique, dit la nouvelle doxa, mais de quoi parle-t-on ? Le cerveau humain fonctionne en entier, pas par modules. De l’hétérogénéité du plus petit à l’ensemble de neurones le plus grand, tout est connecté. Intégration et différenciation permanente par quoi a lieu 113 la conscience, et ce que les machines, encore privées d’affect, ne savent pas faire. On a longtemps cru que c’était là le problème auquel se heurtait l’intelligence artificielle : comment lui greffer des affects ? Or ce qui se passe est tout le contraire : l’homme s’aperçoit qu’il est moins coûteux pour lui de se rapprocher de la machine. C’est lui qui est en train de se débarrasser de ses affects. Les vieux débats sur l’intelligence artificielle concernaient la capacité technique des machines, les nouveaux portent déjà sur la vulnérabilité émotionnelle des êtres humains. Comment se branche le cerveau sur l’extérieur ? Sélection somatique : ce système ne peut pas fonctionner sans valeurs. C’est quoi les valeurs ? C’est relatif : la valeur du système oculaire de l’aigle est de préférer la lumière à l’obscurité. La valeur du système oculaire de la chauve-souris est que l’obscurité vaut mieux que la lumière. Chaque espèce, chaque individu a ses catégories. Chaque animal a la possibilité d’être orienté entre l’obscurité et la lumière et de construire ses catégories. La réalité n’est pas la même pour tous, elle est éminemment subjective. La perception, loin de coller à la réalité, la subsume aux schémas intérieurs. Il n’y a pas de « réalité » des choses vues, mais une construction solipsiste du sujet. La réalité met en concurrence divers processus d’interprétation, ce dont témoigne par exemple l’effondrement de nos systèmes de valeurs : dès lors, pourquoi l’intelligence artificielle, plus limitée quant à la conscience, illimitée quant à la puissance de calcul, ne serait-elle pas un modèle préférable ? Nouveau, en tout cas (or la nouveauté est une valeur montante dans nos sociétés de marchandises et non plus de sujets). La tentation de s’adapter aux machines est plus forte désormais que l’illusion de les adapter à nous qui ne connaissons plus nos besoins. A la question : estce une tendance temporaire, en reviendra-t-on ? un scientifique répondait récemment : « Peut-être. C’est une course de vitesse là aussi, et la régression à un état antérieur n’est pas une valeur très répandue dans l’évolution. Entre temps, même dans cette hypothèse, cela aura fait plus de dégâts humains que toutes les guerres du XXè siècle. Personne aujourd’hui ne peut raisonnablement penser l’humanité qui vient, ou plutôt, ce qui pourrait la remplacer et qui ne se raisonnera plus en terme de perte. Regardez la tentation qui s’offre : la matrice même dont est fait l’humain nous déplaît. Pas assez fiable. Pour la première fois, on va pouvoir remplacer les pièces défectueuses, mais aussi améliorer l’ensemble par modification génétique. Qui s’en priverait ? » 13. Groucho Marx. Pensées, répliques et anecdotes, éd. Le Cherche-midi. 114 V. REPÈRES PÉDAGOGIQUES « Je ne crois pas que nous puissions faire l’économie d’une réflexion en profondeur sur la réactivité de l’institution scolaire vis-à-vis de la télévision. Je me dis « mais que fait l’école ? » et effectivement, que fait l’école face au rouleau compresseur médiatique ? » Philippe Meirieu. 1. « Apprendre à voir » Apprendre à voir, c’est apprendre que voir est une intentionnalité. Ce n’est pas que recevoir, et ce n’est pas seulement faire. C’est décider de ce qu’on veut voir, de ce qu’on cherche à voir. Face à la multitude de signaux que nous recevons à chaque instant, nous ne percevrions rien si nous étions attentifs à tout ce qui arrive de l’extérieur et de l’intérieur : c’est parce que nous choisissons dans cette totalité, que nous entendons et voyons quelque chose. C’est, par exemple, comprendre que le régime des images au cinéma, dans l’art en général, est différent du régime des images dans le visuel : que nous n’y tenons pas la même place. Apprendre à voir implique la construction réciproque du sujet et de l’objet. L’enfant se construit en respectant l’objet qui lui résiste. Un film, un livre, sont ce qu’ils sont, et non pas ce que l’enfant voudrait qu’ils soient. Importance du choc que représente la confrontation à une œuvre d’art : il importe que le film résiste à l’interprétation pour qu’il soit justement possible d’interpréter et que le choc des interprétations puisse produire du sens. Philippe Meirieu : « Pour la lecture de l’image, il faut donc aider les élèves à distinguer le sujet de l’objet dans un monde où précisément la subjectivation est dominante et où les élèves ont de plus en plus de difficultés à sortir de la toute puissance de l’égocentrisme enfantin, à sortir de cet univers où le monde entier est un jouet. Un enfant a le droit d’arracher les yeux de sa poupée, il 115 n’a pas le droit d’arracher les yeux de sa petite sœur... ce qui n’est plus une évidence pour beaucoup d’enfants. Sachons-le : le monde entier est devenu un jouet et, pour beaucoup d’entre eux, jouer avec le corps ou l’esprit de l’autre est devenu une banalité. Avec les jeux électroniques ou les émissions de télévision, il y a une convergence qui conduit les enfants à penser que le monde entier est un jouet. Il est fondamental que l’éducation à l’image permette de faire avec les élèves ce travail sur la résistance de l’objet à la toute puissance de l’imaginaire. » Apprendre à voir implique la construction du symbolique. Le symbolique n’est pas l’imaginaire. C’est la capacité à se donner des symboles qui permettent de se représenter et de mettre à distance, tout à la fois les forces archaïques du moi et les grands enjeux dans lesquels on vit. Exemple de La Nuit du Chasseur, film riche en symboles qui expriment notre humanité et notre inhumanité. « Cela fait partie de l’humain que d’apprendre à penser l’inhumain, y compris apprendre à domestiquer les forces archaïques qui sont en nous » . Hitler non plus ne venait pas de la planète Mars. « Tout le monde aura dans sa vie des pulsions meurtrières : on a le droit d’avoir envie de tuer quelqu’un ; ce qui est interdit, c’est de le faire. Nous apprenons à tenir à distance le meurtrier en nous parce que nous nous donnons des figures symboliques qui nous permettent de tenir le monstre à distance, de nous le représenter, de le nommer » (Philippe Meirieu). (C’est le fameux « Ce qui est forclos du symbolique revient dans le réel », de Lacan.) 2. L’œil s’éduque par les mots Pour qu’il y ait image, il faut qu’il y ait interprétation, et il n’y a pas d’interprétation sans passage par le langage, confrontation à une autre modalité d’interprétation (puisqu’après tout, le langage aussi fait que nous vivons dans quelque chose qui ne nous est pas présent). Cela veut dire que pour qu’il y ait regard, il faut cet écart, il faut le partage par le langage. Une représentation, c’est quelque chose qui se fabrique avec moi et que je fabrique avec l’autre. 116 « Le regard se constitue de bouche à oreille » (Marie José Mondzain) C’est la mise à distance par le langage (dans l’élaboration muette et intime de l’identité narrative, comme dans la verbalisation aux autres par la parole) qui permet la constitution de l’affect puis la construction de la pensée : se voir en train de voir, et comprendre ce qui est en jeu dans cette situation. « Le visuel concerne le nerf optique, mais ce n’est pas une image pour autant. La condition pour qu’il y ait image, est l’altérité » (Serge Daney). 3. L’image n’est pas le réel La réalité n’existe pas en dehors des médiations par lesquelles on y accède. L’image n’est jamais un reflet neutre, mais toujours un point de vue, forcément subjectif, arbitraire, reconstruit. Dans chaque spectateur, se forment des représentations. Derrière chaque caméra il y a une question, et cette question fabrique la fiction, le récit. (Même derrière la caméra de surveillance d’un grand magasin, il y a une question : « qui va voler, et quand ? » C’est déjà une fiction). L’image est toujours nécessairement ambiguë, ambivalente. Quand elle représente, ce n’est qu’au prix d’un certain masquage, d’une tromperie inévitable et même nécessaire. Elle ne peut faire illusion qu’en se donnant pour vraie. – L’image a deux natures : Premièrement, elle témoigne d’un modèle qu’elle a la charge de représenter. Elle est alors le signe d’une chose extérieure à elle. Deuxièmement, elle est aussi une chose elle-même, et alors elle est livrée aux mouvement métaphoriques, les plus arbitraires et les plus autonomes. – La réalité n’a pas qu’un seul aspect, celui du monde. Elle en a trois : - La réalité du monde. - La réalité des images du monde. - La réalité des représentations que nous nous faisons des images que nous voyons. 117 4. Aucune image n’est vraie L’image jouit d’une légitimité indue, d’une crédibilité qui procède de sa ressemblance avec la réalité. Seule est vraie, dans l’image, la pure et simple perception sensible, le choc des photons sur la rétine1. L’image en tant qu’image est toujours voilée : elle nous fait voir quelque chose comme quelque chose d’autre. « Elle corrèle ce qu’elle évoque et ce qu’elle convoque » (Philippe Quéau). Elle met dans un certain rapport ce qu’elle donne à voir et ce qui est à voir. En tant que représentation, elle lie la représentation et la chose représentée. « Le propre des images, c’est d’être des images de quelque chose. L’image ne peut subsister par elle-même. Elle renvoie nécessairement à autre chose qu’elle, à un modèle et à un support. De ces liens qui sont aussi des écarts, naissent des mouvements possibles, des glissements de sens. L’objet visible n’est pas l’objet vu. L’objet vu n’est pas l’objet intelligible ». (P. Quéau) L’image vient d’un modèle. Elle en tire sa puissance et sa substance. Comme les images des miroirs ou les ombres sur le sol tirent leur existence de choses qui font office de modèles. La vérité d’une image ne se définit pas par quelque relation au « vrai » qui serait mesurable et objective, mais d’abord par l’excitation intellectuelle (on sait qu’il y a de l’affectif dedans) déclenchée par le regardeur, sa qualité et son amplitude. Le mouvement qui pousse à s’intéresser à un spectacle passe toujours par l’annulation de la distinction entre réalité et fiction (vrai et faux), même si celle-ci est rétablie dans un second temps. L’homme n’est homme que par la médiation technique et il a besoin du spectacle et de la fiction pour accéder à sa vérité. C’est par le biais de l’illusion que nous découvrons notre réalité. Selon Serge Tisseron, le cadre de la distinction entre réalité et fiction est constitué par trois éléments au moins : - La façon dont les images sont présentées comme des réalités ou des fictions. - La relation personnelle que chaque spectateur noue avec elles en fonction de ses préoccupations du moment. - La relation qu’il entretient avec les autres personnes présentes autour de lui, dans la mesure où leurs réactions peuvent amplifier ou au contraire dissuader les siennes. 118 5. L’autre du langage On connaît un livre en le lisant, pas en le voyant. Les mots écrits sont inertes. Ils ont besoin de nous pour exister. L’image, elle, garde en elle du vivant. Sa représentation maintient en vie le représenté. L’image transporte du réel (de là, la pseudo-facilité de la lecture de l’image qui serait accessible à tous, ce qui est un leurre, bien sûr.) L’image relève de l’acquis et non de l’inné. Du construit et non du donné. La lecture de l’image, même pour de très jeunes enfants, montre que si la reconnaissance de la similitude (l’image d’un objet, par exemple) ne nécessite aucun apprentissage et constitue un équipement fondamental de l’homme, en revanche, les autres niveaux d’opérations nécessaires pour parvenir à la compréhension de l’image, s’acquièrent progressivement. La question, c’est toujours : quels liens l’image matérielle tisse-telle avec nos images mentales ? Mots et images sont deux dynamiques de nature différente et fléchées dans un sens opposé : Le mot projette vers l’avant (vers une représentation, une élaboration, une mise en relation prospective). L’image rejette en arrière, vers le déjà connu (je vois selon ce que je sais). Le décodage de l’écrit est forcément actif. Le décodage de l’image peut être passif, puisque il y a spontanément redoublement du réel. C’est la vacance du cognitif. L’image concerne d’abord le sensitif et les affects, plus que le concept et la raison (voir la notion de percept chez Deleuze). Et c’est pourquoi l’étude de la représentation, de son histoire, de ses diverses formes et de ses diverses modalités de fonctionnement, devrait être un préalable à tout apprentissage de l’image. Une des difficultés du travail avec les images, c’est qu’il existe bien une pensée visuelle qui n’est pas réductible à ses explications par le langage. C’est ce qu’entendait Deleuze lorsqu’il écrivait que les cinéastes sont aussi des penseurs : « Ils pensent avec des « images-mouvement » et des « images-temps » au lieu de concepts. » Autrement dit, les images en ce qu’elles représentent, sont bien une façon de voir et de dire le réel. Peut-on simplement faire verbaliser sur ce qu’on voit pour qu’il y ait appropriation ? Non. Le langage opère une répression du 119 sensible par le dicible, de l’imagination par la raison. Il y a transformation. « La lecture d’une image peut provoquer un déplacement, une action ou un changement intérieur de son spectateur. Elle peut également agir sur les images elles-mêmes : toute image suscite d’autres images légèrement différentes - donc légèrement transformées - avec lesquelles elle puisse entrer en « série ». Ces pouvoirs de transformation des images sont essentiels. C’est en agissant sur les images que nous cessons d’être dans une relation narcissique avec elles. Plus nous augmentons notre capacité de transformer mentalement et matériellement les images, et plus nous nous prémunissons contre les dangers de leurs illusions. C’est en transformant les images que nous évitons d’être transformés par elles ». (Serge Tisseron). 6. Le geste de montrer Il faut toujours être deux pour une image : celui qui montre et celui qui regarde. Ce qui est vivant, ce n’est pas l’écran, c’est ce rapport entre celui qui regarde et la chose qu’il voit. Serge Daney disait que ce qu’il avait aimé au cinéma, c’était que quelqu’un lui montrait quelque chose et lui disait sans paroles : « tiens, regarde ». De fait, le cinéma n’est pas une technique d’exposition des images, c’est un art de montrer. Et montrer est un geste. Un geste qui invite à voir, à regarder. Sans ce geste, il n’y a que du visuel, de l’imagerie. Mais si quelque chose a été montré, il faut que quelqu’un, en retour, accuse réception. A l’école, le médiateur est là pour favoriser ce va-et-vient (comme au tennis on renvoie la balle). D’où l’importance des dispositifs « École et cinéma », « Collège au cinéma », « Lycéens au cinéma ». Le rôle du maître y est d’attirer le regard vers des œuvres dignes d’être aimées. « La représentation consiste à faire voir ce que l’on renonce à montrer, ce que l’on choisit de ne pas montrer, afin d’en faire l’objet d’un partage ». (Par exemple, la peur, dans les films de Jacques Tourneur, où on ne montre pas l’objet de l’effroi. L’horreur nazie chez Claude Lanzmann où on ne montre pas les images d’extermination). « Les images nous informaient traditionnellement sur le monde. 120 Cette conception, qui doit beaucoup à l’invention de la photographie et aux débuts de la télévision, n’est plus tenable aujourd’hui. Leur multiplication oblige à les penser non plus comme des reflets du monde, mais comme des sources d’information à la fois sur elles-mêmes et sur le spectateur que nous sommes face à elles » (Serge Tisseron). Dans ce domaine, les relations entre celui qui montre les images et celui qui les reçoit restent essentielles (parents-enfants, maître-élève). « C’est pourquoi, explique Serge Tisseron, il est capital que les enseignants ayant en charge l’éducation aux images incitent d’abord les enfants à évoquer les aspects sensoriels, émotionnels et corporels qu’elles ont produit sur eux. Un enfant chez qui les adultes n’encouragent pas la verbalisation des émotions éprouvées est en effet conduit à penser que ces émotions sont indignes d’un adulte, et qu’être grand, c’est ne rien ressentir face aux spectacles d’horreur. Un tel enfant grandit alors en apprenant à écarter de sa conscience les émotions, et sur ce chemin, il s’immunise naturellement aussi contre le spectacle des horreurs réelles auxquelles il pourrait être confronté. Il apprend à y assister - ou même à y participer - sans rien ressentir ». 7. L’acte de nommer « On ne partage pas l’œil de son voisin, mais on peut partager avec lui la parole, et débattre d’un sens » (Marie José Mondzain). Toujours ce retour à la parole. Nécessité de verbaliser pour partager. Et simplement, pour voir. Si je ne peux nommer les choses, elles n’existent pas. André Breton : « La médiocrité de notre univers dépend essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ». Et Mark Twain disait : « Si je n’ai qu’un marteau comme outil, je verrai le monde entier sous la forme de clous. » (C’est le « je suis super bien » mais hier « j’étais super mal », du parler sympa. Fin des nuances. Je n’ai plus de mots pour caractériser ce que je ressens et donc identifier ma sensation). Le sujet humain ne voit tout simplement pas ce qu’il ne peut pas nommer. Si vous ne savez rien de l’histoire de la peinture et rien de l’histoire religieuse, vous ne verrez rien au Louvre que des tableaux vides de sens (87 % des visiteurs, selon une enquête 121 récente). Le concept de beauté est un concept purement culturel qui n’a aucune réalité sensible pour les personnes dont la culture ne comprend pas ce contexte lexical (ex. une belle route aujourd’hui est une route confortable, bien goudronnée et qui ne présente pas trop de virages). « L’œil est un organe très bête qui n’aperçoit rien de ce que le langage ne lui désigne pas » (Renaud Camus). Le langage est un instrument de vision. ______________ Notes 1. Rappelons que la rétine est une extension du cerveau sur quelques centimètres. Selon Dimitri Balachoff, (Langage cinématographique et images électroniques), dans la projection optique (le cinéma), toute la rétine est impressionnée par une image complète à chaque vingt-quatrième de seconde. Dans la vision sur tube électronique (la télévision), « la rétine n’est jamais, à aucun moment, impressionnée sur l’entièreté de la surface. Le trajet du flying spot est synchronisé pour n’exciter chaque quatre-cent-millième de seconde qu’un point minuscule de la surface rétinienne. C’est la persistance rétinienne qui reconstitue non seulement le mouvement des images, mais aussi l’image immobile elle-même, qui, en réalité n’est jamais vue dans son entièreté ». Autrement dit, à la télé, nous reconstituons ce que nous aurions dû voir. Au cinéma, une fois par seconde, image et rétine sont en phase. A la télé, notre cerveau est mobilisé d’abord pour reconstituer l’image. La télé n’est pas faite pour voir, mais pour visionner. (Sur l’image rétinienne, voir Bernard Fernandez, Image et création en physique, in Vivre avec les images, PUF, p 199. 122 VI. LES ENJEUX DU CINÉMA DANS LES APPRENTISSAGES « L’œil, la dernière goutte dans l’homme » Walter Benjamin 1. l’intentionnalité Le cinéma, à l’école, ça sert d’abord à apprendre la curiosité. Ce n’est pas une matière à enseigner, c’est une expérience à vivre. C’est un outil de plaisir, de pensée, et d’appréhension du monde. L’intentionnalité, ça commence avec le maître qui emmène ses élèves au cinéma. Voir un film qui a été choisi en tant qu’œuvre d’art et de culture. Il y aura ou non du ressenti, sur lequel on reviendra en classe, en vue de prolonger en chacun les questions que cela lui pose. (Celle du point de vue, par exemple) Se souvenir que nous ne sommes pas détenteurs du sens (il est toujours provisoire), mais porteurs de la recherche du sens. Samuel Beckett disait : « Tout ce que vous saurez jamais d’un tableau, c’est combien vous l’aimez (et à la rigueur pourquoi, si cela vous intéresse) ». Pareil pour un film, un livre, etc. Cette rencontre affective, amoureuse, avec une œuvre, c’est déjà beaucoup. La fonction du médiateur n’est pas d’apporter sur un plateau une vérité qui n’existe pas, mais de prolonger le plus loin possible dans l’intelligence et la sensibilité des élèves, le choc de ce qu’ils ont vu. Ce qui manque aux enfants zappeurs, c’est qu’un médiateur humain leur offre des objets-images qu’il aime et leur en donne les clés. (Quel effet ça nous fait ? Ça raconte quoi ? Comment ça raconte ? A quoi ça nous renvoie ?) L’image matérielle donne du plaisir avant de donner du savoir. D’où cette proposition d’une méthodologie (Jean Douchet, l’art d’aimer) qui consiste pour l’enseignant à prendre appui sur cette notion de plaisir : - Partir du seul élément concret : l’émotion, le plaisir ressentis 123 par celui qui regarde. - Remonter aux formes qui les ont suscités, - Remonter des formes aux idées qui les ont produites et revenir à celles qui en résultent. (Mettre en comparaison ce que je comprends, ce que ça produit sur moi, et ce que l’auteur a voulu faire : par quoi ça passe, en moi, en lui, en tout être humain, dans quelles formes cela s’incarne ? Relier l’intime à l’universel, apprendre à relier le film à un itinéraire personnel et à une vision du monde). La formation à l’image, c’est la formation à l’intentionnalité du regard : apprendre à voir ce que l’on voit... pour imaginer ce qu’on ne voit pas. 2. le récit Le cinéma n’est pas un art de l’image. L’image n’est qu’un élément du cinéma. C’est un art du récit. Le cinéma est lié aux mots, parce que c’est par le langage que passe le récit intérieur que nous nous faisons de ce que nous voyons. Le cinéma à l’école devrait favoriser ce que Paul Ricœur appelle l’identité narrative (ce qui fait notre identité, c’est la manière dont nous nous la racontons. C’est un récit. Se percevoir soimême comme récit nous construit). Car le récit est structurant : ce qui structure l’intelligence, c’est le narratif, pas seulement le logico-mathématique (J. Brunner). L’être est un effet du dire. « Qu’est-ce que la chair d’une image ? Un verbe qui prend corps », dit Marie José Mondzain, c’est à dire : le verbe « prend » à cause de l’absence réelle que l’image désigne. Le cinéma permet de confronter notre récit intime à des histoires universelles, et de faire le lien, de constituer pour chacun une sorte d’encyclopédie personnelle (Umberto Eco) dans laquelle s’archivent des figures, des formes nouvelles qui vont ouvrir l’éventail de notre propre rapport au monde. On sait bien que l’audiovisuel permet à des enfants qui ont des difficultés d’accès à la lecture d’entrer dans des formes de récit, et par ce biais, d’avoir quand même un accès au symbolique. De mauvais élèves se trouvent valorisés parce qu’ils ne sont plus bloqués par l’écrit : ils apprennent à parler de leurs émotions, à argumenter et à respecter le goût des autres. Le cinéma permet 124 une situation de paroles et de partage d’émotions (c’est aussi une façon d’intéresser à d’autres matières : l’histoire, la géo, la philo...) et, point non négligeable, il permet de créer un autre rapport pédagogique entre l’enseignant et l’enseigné (la neutralité du maître vaut moins ici que sa qualité d’amator (celui qui aime), qu’un engagement esthétique et le questionnement, si délaissé, des goûts 1 ). 3. le symbolique Le cinéma permet la construction du symbolique, pas la télé, qui sature l’imaginaire et déconnecte du symbolique (le cinéma est un objet, la télé est un flux). Un lacanien dirait : « le petit écran est du côté de l’imaginaire, le grand du côté du symbolique ». Et Godard : « Au cinéma, vous levez la tête, devant la télé vous baissez les yeux ». La place des enseignements artistiques dans l’éducation de l’enfant, c’est de permettre la rencontre en lui-même entre l’intime et l’universel. Philippe Meirieu 2 : « La construction symbolique, c’est la capacité que l’on a de se doter d’une vision du monde qui ne soit ni de sidération, ni d’objectivation. C’est la capacité d’échapper à la toute puissance de l’imaginaire, c’est celle de se penser, de penser aussi ses propres contradictions, de penser l’humain et l’inhumain en soi ». La fonction symbolique est une fonction évocatrice. Fonction qui use des modes de pensée représentative que constituent l’imitation différée, l’image mentale, le symbole, le dessin, le jeu symbolique et le langage (cette fonction est donc plus large que le langage). C’est parce que l’on rencontre des formes symboliques, qui sont ramassées à travers l’expression artistique qui leur donne une vocation d’universalité, que l’on va pouvoir accéder à cette fonction symbolique. C’est à dire mettre en relation ce qui touche au plus intime de son histoire personnelle et le mettre en résonance avec ce qu’il y a de plus anthropologiquement universel chez tout autre. C’est le rôle des contes, des histoires, des films... Jean Baudrillard : « L’art, c’est une confrontation de l’homme a l’illusion du monde, et une maîtrise de cette illusion par une représentation symbolique ». 125 Au cinéma, on fait l’expérience de la peur, mais on la fait en sortant de ses propres peurs d’individu solitaire, en sortant de soi, d’une adhésion à soi-même, pour pouvoir dégager l’objet de cette peur. La catharsis n’est pas la purgation, mais une mise en rapport par la parole de ceux qui partagent le spectacle. Nous avons tous des fantasmes de mort et de meurtre, de destruction et de néantisation, ancrés depuis l’enfance. En leur donnant corps à travers des images réalistes, le cinéma exacerbe ces fantasmes, mais il les projette également hors de nous. Bettelheim disait : « Apprendre l’humanité aux enfants en leur montrant que le monde est cruel ». On devient adulte, on devient humain, en se cognant à la vie et le cinéma nous met en présence d’épreuves (peur, souffrance, rire, pudeur ou impudeur, désir, violence ou tendresse) que nous vivons par procuration, si l’on veut, mais que nous ressentons comme appartenant à nous-même, à soi et aux autres (« communauté humaine d’émotion » du cinéma contre « fin de l’exception culturelle humaine » du visuel). Un film permet cela, la manipulation du symbolique. Le personnage du film comme « petit moi expérimental ». L’enfant est capable, en face d’une œuvre, de dialoguer avec elle, en ce que cette œuvre lui parle de lui, et à travers lui, lui parle de tout le monde. Le symbolique se construit sur l’ellipse. Si, à un moment, il y a énigme, incompréhension (si l’œuvre résiste), l’enfant va nourrir l’ellipse, être actif, essayer de penser ce qu’il ne comprend pas. Le symbolique se construit d’autant mieux que l’enfant est exposé à des œuvres qui résistent, qui ont valeur d’énigme, qui vont susciter des questions. (Problème de certains films dits « pour enfants », trop faciles et déjà ciblés qui ne font que renforcer les stéréotypes). 4. L’art est un bloc d’altérité « Une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons » écrivait Paul Valéry. L’art ne s’enseigne pas, il se rencontre. Une œuvre provoque la rencontre entre deux trajectoires, celle de l’artiste et celle du spectateur. Elle casse le flux des visibilités par un questionne- 126 ment personnel : ça me fait quelque chose, à moi (j’aime ou je déteste, peu importe à ce stade). Ça ébranle le formatage, le conditionnement, l’attente du même, liée à l’abus des codes dominants. Par exemple, le goût des enfants pour un genre de film : aller voir un film qui « n’est pas son genre » et découvrir qu’on y a pris certain plaisir, c’est faire vaciller son système de valeurs, et c’est l’élargir. Le film devient le support d’une rencontre privilégiée avec soi et avec l’autre. Souvenez-vous de votre expérience : quels films vous ont marqué dans l’enfance ? Quelle séquence ? Quelle image ? Quelle parole ? Ce n’étaient pas forcément de « grands » films. Mais c’est toujours un petit nombre de scènes (au sens psychanalytique) que chacun portera, à sa façon, toute sa vie. Une encyclopédie sensible et personnelle. Une sorte de viatique, inusable, secret souvent. On les a vus trop tôt ? Trop tard ? Les rencontres importantes sont celles des films qui ont un temps d’avance sur la conscience que nous avons de nousmême et de notre rapport à la vie. L’élucidation viendra ensuite (à l’école, en famille, dans sa vie), ou elle ne viendra pas. L’essentiel est qu’il y ait eu rencontre. On a rencontré une énigme à un certain moment, il y a eu pouvoir d’ébranlement venu d’un objet d’images et on sait que cela nous concerne. « Les films qui ont regardé mon enfance » (selon la belle expression de Jean-Louis Schefer) La mission de l’art, ce n’est pas d’intégrer, mais de séparer : apprendre à distinguer, les individus, les œuvres, les époques, les niveaux de sens. La fonction de l’art, ce n’est pas d’unir (sauf la musique militaire, et peut-être la techno « transe » des raves), mais de séparer, de faire de chaque individu un être unique, irremplaçable. S’il y a une intégration, c’est à une idée de l’humanité qui inclut la nuance et la diversité tout en liant à une permanence culturelle (la beauté, par exemple). Georges Bataille disait : « Le plus bel épouvantail a pour but d’effrayer les oiseaux, le tableau le plus effrayant est là pour attirer les visiteurs ». Certes, l’artiste contemporain n’est plus, selon la tradition romantique qui aura perdurée jusque dans l’art moderne, celui qui ouvre le regard en dépit de la vision dominante ou contre le système, mais souvent celui qui l’accompagne et le légitime dans sa 127 transformation permanente. D’où cette dérive dangereuse, criminelle, qui tend à le ramener et à le confondre avec le réel même : l’art est souvent pensé - y compris à l’école - comme expression - ou pire, comme droit à l’expression - et non comme attention. « Tant de bras pour transformer le monde et si peu de regards pour le contempler » constatait Julien Gracq, et Alain Finkielkraut : « A l’époque du « tous-artistes », on devrait plutôt dire : tant de créateurs pour ouvrir leur gueule et si peu pour ouvrir les yeux ». Sensibiliser à l’art, instaurer du symbolique, pour un enseignant qui conduit un élève au cinéma, c’est d’abord cela : quelqu’un a élu, choisi, désigné, un film comme étant digne d’être aimé. Organiser la possibilité d’une rencontre avec la transcendance. Donner le goût de l’art, ce n’est (ou ce n’était ?) pas rien 3. C’est poser comme repère cette définition : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » (Robert Filliou). 5. Éros pédagogique Au cinéma, je suis en position d’apprentissage et je ne le sais pas 4. Pour Freud, la pulsion scopique débouche sur un désir d’apprendre : il y a un lien libidinal entre voir et savoir. Notre désir de savoir est inséparable de celui de se donner des images. « Je veux savoir, je veux voir ça » (P.Peuchmaurd). C’est mon désir qui va m’instruire (la valeur initiatique du cinéma : on découvre, dans l’obscurité de la salle, le monde du désir). Chaque film réellement vu est une initiation. Le cinéma, pour un enfant, c’est aller jouer dans la cour des grands. Il va partager, par procuration, identification ou répulsion, des expériences qui, sans tel ou tel film, lui resteraient étrangères car appartenant au monde des adultes (danger de la modélisation des comportements s’il n’y a pas médiation, partage par le langage). Et surtout, il y a une érotisation du savoir. Pour un enfant (et pour nous aussi j’espère) aller voir un film, c’est jouer avec le désir d’entrevoir le secret derrière la porte (le contraire de l’obscène de la transparence). La « dangerosité » de l’image tient à sa séduction 5. « Là où il y 128 a de l’image, il y a du désir et de l’amour », affirmait déjà au XIIème siècle, Hugues de Saint-Victor. Aujourd’hui, la « pulsion acheteuse », on a montré comment, joue à plein dans cette séduction que dégage l’image. Mais la pédagogie gagnerait aussi à se servir du cinéma pour renverser ce handicap en avantage. Seul le désir instruit. Le désir d’apprendre, le plaisir de comprendre, l’acte de connaître sont liés à la libido, mais la libido de presque tous est sollicitée, encombrée de toutes les futilités déversées par le marché dans les cerveaux, dont l’obscène du tout voir et du porno (aucune société avant nous n’avait réussi à désacraliser massivement la sexualité, c’est à dire à la mettre au rang de tout le reste, à indifférencier le désir et le plaisir : cf le langage du porno qui s’entend dès l’école primaire). Dans l’apprentissage de l’image, il y a une érogénéisation des affects. Et on sait que la multiplicité de l’affectivité et de ses formes contribue au développement de l’intelligence. L’image est émotionnelle et intime : c’est la rencontre entre nos images du dedans et celles qui nous entourent qui nous permet d’apprendre. Ce que Jean Clair appelle joliment « l’érection de l’œil ». 6. Voir est une activité créatrice Le réel ne se réduit pas au visible. Le sens n’est pas dans l’image, mais en moi qui décide de son interprétation. Mais pour pouvoir interpréter, je dois d’abord identifier. C’est pourquoi la compréhension de l’image passe par la structuration de la perception d’un système de repères, donc de capacités cognitives optimisées (comme on dit dans la langue de bois pédagogiste). Disons que, grâce aux images, il est possible de faire réfléchir les élèves à leurs propres processus d’apprentissage, c’est à dire accéder au mouvement d’une conscience qui réaménage sa vision antérieure en fonction de l’épreuve de vérité (l’affect) de l’instant présent. Un signe n’est « signe » que s’il suscite des idées et qu’il provoque une démarche interprétative. « Une image ne vaut que par les pensées qu’elle crée », disait Deleuze, dont la formule résume parfaitement le peu que nous avons tenté ici d’énoncer. Et voici qu’au moment de (provisoirement) conclure, les pensées qui me viennent à propos des images se font la guerre en moi. 129 J’aurais bien aimé laisser le dernier mot à un poète, René Char par exemple : « Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé », mais si je crois encore à la nécessité de l’ombre et du secret comme ultime refuge de l’homme de la littérature, je ne crois plus possible pour l’homme des flux d’images et du visuel la fabrication volontaire d’aucune zone d’opacité, de non-savoir et de mystère, comme garantie d’un idéal de liberté. L’obscurité est en passe d’être vaincue non par la lumière, mais par la transparence et la surexposition du monde en ses images nous condamne à refuser l’inconnaissable et à vivre les yeux grand ouverts. ______________ Notes 1. « Contrairement à l’adage selon lequel « les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas », il peut y avoir quelque chose d’irrémédiable, entre les êtres et dans le social, qui passe par cette question du goût. Le goût joue un rôle discriminatoire essentiel, aussi bien dans la vie sociale que dans la vie affective. Quand je parle de « goût » ici, je ne parle pas de ces petites différences sur lesquelles on peut aimablement deviser dans un milieu homogène, petite différence touchante au sein d’un accord global sur les valeurs essentielles (...). Je parle des différences de goût qui clivent dans le social, qui déclassent plus sûrement que les lacunes de savoir, qui font que quelqu’un qui affiche un goût sincère et innocent pour un terrible chromo, par exemple, s’exclut instantanément d’un univers social et culturel qui n’est pas le sien ». Alain Bergala. L’hypothèse cinéma, éd. Cahiers du Cinéma . Vision sociale et bourdieusienne à laquelle nous opposerons celle, plus radicale de Lautréamont : « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés ». Pourquoi cette préférence ? La réponse soit dans cette pensée érotique de Lichtenberg : « Il y a très peu de choses que nous pouvons goûter avec les cinq sens à la fois ». 2. Philippe Meirieu. Le rôle de l’expérience artistique dans le développement de l’enfant. Entretien réalisé par Jean-Pierre Daniel et figu- 130 rant dans un DVD édité à l’occasion du 10ème anniversaire de l’association Les Enfants de cinéma. Octobre 2003. Un document indispensable (et jubilatoire) pour tous ceux qui mettent en œuvre des situations pédagogiques d’éducation artistique au cinéma. 3. Introduisons un autre son, discordant et incorrect, dans ce concert humaniste. Stephen Johnson, auteur de « Tout ce qui est mauvais est bon pour vous », bientôt traduit en France, défend le contre-champ absolu de tout ceci : selon lui, les apprentissages les plus utiles désormais sont ceux qui nous viennent du visuel, dont la pire trash-télé et la sousculture jetable. Adaptons-nous au maximum ! A bas la pensée critique ! Profanons tout ! Les processus cognitifs qui naîtront de ce dressage par la technologie secrèteront les conditions de sauvegarde de l’espèce, via une pensée nouvelle, non linéaire, englobant plusieurs niveaux de réalité, ce que ne peuvent plus construire les critères, les idéaux et les modes d’être qui sont encore les nôtres aujourd’hui. Caricature certes, mais qui, dans l’excès même de cet abandon à une « émancipation radicale », plaide pour une accélération des processus de destruction en cours et, en guise de « nouvelle » utopie, pour l’autoconstitution d’un être politique collectif en réseau qui surgirait de la barbarie elle-même. Freiner ou accélérer ? Vieille question... 4. Ce que Boris Cyrulnik appelle « apprendre à son insu ». Il prend cet exemple, à propos du problème de la violence : « on dit que l’habitude du zapping modélise nos habitudes de perception. Oui, mais comment ? La vitesse du montage déritualise nos comportements. Or qui déritualise favorise la violence. Ce qui permet de vivre en société, c’est le frein que j’impose à mes pulsions quand je suis avec ou devant quelqu’un d’autre. « Je ne peux pas tout faire, pas n’importe quoi, quand l’autre est là ». C’est le principe de base. La politesse est un de ces freins. Le recours au langage en général et tous les rituels d’approche, de mise à distance, qu’il implique. On va vers des sociétés plus violentes parce que chacun de ces rituels est effacé - d’abord symboliquement dans ce flux de représentations du réel et des comportements - par les images, et qu’il n’est pas remplacé ». La violence des images, c’est le montage. L’image est là « tout d’un coup », sans précaution. Mais c’est aussi la violence d’une révélation (ce qui nous ramène à la religion). La révélation est violente. La vérité aussi. On reçoit un coup. Donc, dans le montage, c’est l’intention de celui qui fait les images et les monte qui est violente, pas l’image. Or, la révélation n’est violente que si on ne peut pas y répondre. Dans le 131 visuel et sa succession de chocs, on ne peut pas répondre. Devant l’image, si. 5. « Il y a un risque d’attachement par l’image dans la mesure où celle-ci ne dispose pas au même degré que le langage de la fonction de déliaison. Les « représentations de mots » nous détachent plus des choses que ne le font les images. La psychanalyse demeure méfiante à l’égard de celles-ci, en rappelant toujours combien il est important d’accéder aux mots ou au « symbolique », de dire les fantasmes pour s’en détacher ». Daniel Bougnoux, Il ne faut pas avoir peur des images, entretien, Sciences Humaines, n°43, 2004. Sources de ces conférences, et bibliographie : Régis Debray, Vie et mort de l’image : une histoire du regard en occident Gallimard, 1992, réédit. Folio. Philippe Meirieu, Le rôle de l’expérience artistique dans le développement de l’enfant, DVD, Pôle régional image Provence-Alpes-Côte d’Azur et Les Enfants de Cinéma, 2004. ; L’évolution du statut de l’image dans les pratiques pédagogiques, Deuxièmes rencontres nationales codidoc, Lyon 2003 (en ligne sur Savoirscdi) ; Images : de la sidération à l’éducation, Rencontre nationale École et Cinéma, Paris, 2004. Marie-José Mondzain, Le commerce des regards, Seuil 2003. L’image peut-elle tuer ? Bayard 2002. Bernard Stiegler, De la misère symbolique, 1 L’Époque hyperindustrielle ; 2 La catastrophe du sensible ; Mécérance et discrédit 1, la décadence des démocraties industrielles, 2 Les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés; 3 L’esprit perdu du capitalisme Galilée, 20032005. Réanchanter le monde et La télécratie contre la démocratie, Flammarion, 2006 Alain Bergala, L’hypothèse Cinéma, Petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs. ed. des Cahiers du Cinéma. 2002. Serge Daney, Persévérance, P.O.L, 1994. Ciné-Journal, éd Cahiers du Cinéma, avec une préface de Gilles Deleuze, 1986. Le salaire du zappeur, Ramsay,1988. Devant la recrudescence des vols de sac à main, éd.Aléas 1991. Itinéraire d’un ciné-fils, entretiens avec R é g i s Debray, DVD, éd. Montparnasse, 2005. Paul Virilio, Machine de vision, Galilée, 1988. Ce qui arrive, Fon- 132 dation Cartier/Actes Sud. L’inertie polaire, Bourgois, 1994. La vitesse de libération, Galilée, 1995. Jean Baudrillard, Le pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, Galilée, 2004. Cool Mémories 1 à 5, Galilée. Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, et La domestication de l’être, Mille et Une Nuits, 1999, 2000.L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, Calman-Lévy, 2000. Le cinéma sans la télévision, le banquet imaginaire 1 et 2 Collectif. Gallimard, 2004. Jean-Toussaint Desanti, (autour de), Voir ensemble, Réfléchir le cinéma, Gallimard, 2003. Slavoj Zizek, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock, Navarin, 1988 ; La subjectivité à venir, essais critique sur la voix obscène, Climats, 2004. Lacrimae rerum, Amsterdam, 2005. La marionnette et le nain, Seuil, 2006. Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2005 ; Le sujet qui fâche, Flammarion, 2007. Mehdi Belhaj Kacem, Esthétique du chaos; Society ; Evènement et répétition ; L’affect Tristram, 2000-2004. Pop philosophie, Denoël, 2005. L’esprit du nihilisme (à paraître). Jean-Louis Comolli, Voir et pouvoir, Verdier, 2004. Gilles Deleuze, Cinéma, 1 : l’image mouvement. Cinéma 2 : l’image temps, Minuit, 1983,1985. Serge Tisseron, Psychanalyse de l’image, des premiers traits au virtuel, éd.Dunod, 1995 Les Bienfaits de l’Image, Odile Jacob, 2002. Comment Hitchcock m’a guéri ? Hachette-Littératures, 2005 Charles Melman, L’homme sans gravité, Folio-essais, 2005 André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ? Le Cerf, 1975. Edgar Morin,Le cinéma ou l’homme imaginaire, Minuit, 1978. Marshall McLuhan, Pour comprendre les media : les prolongements technologiques de l’homme, Seuil, 1967, réédit. coll. Points. Walter Benjamin, Œuvres, Folio-essais, 2000. L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, 2000. Hans Belting, Pour une anthropologie des images, Gallimard, 2004. Marc Augé, La guerre des rêves, exercices d’ethnofiction, Seuil. L’impossible voyage, le tourisme et ses images, Rivages poche. René Bonnel, La vingt-cinquième image, Gallimard-Femis, 1999 Jack Goody, La peur de la représentation, l’ambivalence à l’égard des images, du théâtre, de la fiction, des reliques et de la sexualité, éd. La Découverte, 2003. Jean-Louis Schefer, L’homme ordinaire du cinéma, Cahiers du Ci- 133 néma /Gallimard, 1980 Laurent Gervereau, Histoire du visuel au XXe siècle, Seuil, 2003.. Bernard Lahire, L’invention de l’illettrisme, La Découverte. Olivier Christin, Les yeux pour le croire, Seuil, 2003. Anne-Marie Christin, Le monde numérique (collectif), Larousse, 2002. Dominique Babin, PH1, Manuel d’usage et d’entretien du posthumain, Flammarion, 2004. Dominique Autié, De la page à l’écran, inTexte, 2003. Jean-Paul Chavent, Le dieu qui dort, Editions du Laquet, 1997. Le monde entier est ma cachette, La Table Ronde, 2006. Murielle Gagnebin, Du divan à l’écran, Puf,1999. Monique Sicard, La fabrique du regard, Odile Jacob, 1998. Georges Didi-Huberman, Devant l’image. Questions posées aux fins d’une histoire de l’art. Minuit,1990. Marc-Henri Piault, Anthropologie et cinéma, Nathan, 2000. Luc Boltanski, La Souffrance à distance, Morale humanitaire, médias et politique, éd. Métaillé. Pierre Legendre, Dieu au miroir, Fayard, 1994. Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident, Fayard, 2004. Daniel Bougnoux, Introduction aux sciences de la communication, La Découverte, 2002. Hélène Risser, L’audimat à mort, Seuil, 2004. Stéphane Breton, Télévision, Grasset, 2005. Monique Selz, La Pudeur, un lieu de liberté, Buchet-Chastel, 2003. Henri-Pierre Jeudy, Fictions théoriques, manifeste, éd. Léo Scheer, 2003. L’Absence de l’intimité, Circé, 2007 Gérard Bonnet, Quand la pornographie devient l’éducation sexuelle des jeunes, Albin-Michel, 2003. Patrick Baudry, La pornographie et ses images, Armand Colin, 1997. Ruwen Ogien, Penser la pornographie, Puf, 2003. Robert Chesnais, Images et cultures, les racines de l’audiovisuel, Anthropos. Youssef Ishaghpour, Le Cinéma, Farrago, 2006. Michela Marzano, La pornographie ou l’épuisement du désir, Buchet Chastel, 2003. Laurent Albarencin, de l’image, ed. de l’Attente, 2007. Sites : Ars Industrialis : www.arsindustrialis.org Ouvrir le cinéma : http:ouvrir.le.cinema.free.fr Les Yeux Verts : www.lesyeuxverts.com 134 Repères thématiques Adaptation : 29, 32, 44 Addiction (au visuel) : 95-98 Age du regard : 65, 85 Amator : 125 Amour : 50, 84 Art d’aimer : 33, 41, 85 art, culture, industries culturelles : 9, 44, 66, 68, 70 contemporain : 13, 53, 68, 75 œuvre d’art : 35, 69, 70, 84, 126-127 classique : 84, 99 numérique : 14 Apprentissages : 17, 115 télévisuel : 43 Autonomie intellectuelle : 19 dans les apprentissages : 27 Audience : 20 Audimat : 23, 48 Autofiction : 44, 53 Bêtise : 19 Blogs : 19 Cadre : 83 Cacher/montrer : 83 Catharsis : 126 Cinéma art du : 31, 84 et école : 31 et télévision : 89 où et quand y a-t-il cinéma ? : 11, 15, 84 Classification : 64 Clonage (culturel) : 107 Communication (idéologie de la) : 20, 60 Concurrence école/médias : 27, 30 Connectivité : 62 Contrôle (sociétés de) : 66, 67, 91 Crise de la représentation : 17 Critères : 41 Critique (approche) : 37, 39, 48, 49, 131 Culture : 54, 70 commune : 42, 46, 67 de connivence : 45 liquidation de la : 16, 35 relativisme culturel : 44, 61 Croyance : 81, 89, 95 Curiosité : 123 Démocratie : 41, 42, 45, 63, 67, 68, 107, 110 Démocratisation : 31, 60 Déshumanisation : 22 Désir : 50 Désir fusionnel : 97 Diabolisation : 17 Discours (moralisateur) : 20 Domestication : 27-28, 112 Dressage : 47-48 École (déligitimation de l’) : 25-32 Écart : 99, 101, 105 Économie libidinale : 14, 44, 47, 129 Éducation artistique : 8, 123 aux médias : 12 enjeux de : 17 crise de : 11 critique : 12, 37, 39 Égalité : 45 Egocasting : 19 Élitisme : 31, 33, 35 Ellipse : 126 Encyclopédie personnelle : 124, 127 135 Éthique : 42, 63 Éros pédagogique : 128 Espace (du cinéma) : 83 Intentionnalité : 26, 57, 84, 94, 106, 115, 123 Internet : 19, 20, 57 Intime : 44 Fenêtre sur cour : 84 Focalisation : 93 Formatage des esprits : 42, 127 des affects : 30 Fusion (avec le visible) : 97, 104 Jeu (le) : 57, 58, 85 Jeux vidéo : 51, 59, 62 Joie : 13 Jouissance : 48, 91, 92 Gauche : 23 Google : 20, 23, 62 Goûts : 12, 125, 130 Langage (et image) : 119 Lascaux : 93, 105 Livre : 34 Lire (les images) : 40 Louvre (musée du) : 14, 121 Histoire : 90, 110 du visible : 64 Hors-champ : 82 Humain/inhumain : 29, 79, 125 Humanisme : 14, 68, 92 Hypnose : 28, 100 Iconolâtrie, iconoclastie : 45 Identité( culturelle) : 32, 92 Idéologie : 46, 67, 69 Illusion (pédagogiste) : 12, 40 Image l’image : 18, 51, 76 à l’école : 21, 31, 33 de l’école : 26 différents régimes d’images : 33, 77 les deux natures de l’image : 117, 119 images littéraires : 79-80 violence des : 81, 131 plaisir des : 81 Imaginaire : 116 Imagination : 124 Indiscrétion : 43 Marchandisation : 45, 91 Médias idéologie des : 69 écologie des : 41 Médiasphères : 65 Médiologie : 57 Misère intellectuelle : 22 Misère symbolique : 16, 40 Militarisation (des affects) : 59, 109 Mondialisation : 61 Montage : 18, 43, 58, 131 Montrer (acte et art de) : 120 Mutation (rôle des images dans la) : 22, 58, 60, 64, 68, 108, 113114 Nihilisme : 9, 45, 63, 64 Nuit du chasseur (la) : 116 Obsolescence : 39, 52 Opinion publique : 20 Parler/voir : 21 136 Partage : 85, 116 Pédagogie de l’image : 52, 115 Peopolitique : 107 Pensée visuelle : 119 Performance : 29, 59 Peur : 96, 103, 106 Plan de relance de l’éducation artistique : 16 Point de vue : 117 Populisme industriel : 10, 40, 48 Pornographie : 31, 50, 82, 87, 129 Post-humanité : 64 Post-moderne : 46 Profanation : 45, 131 Progrès : 60 de l’ignorance : 29 Propagande : 49 Publicité : 67, 94 Pudeur : 43, 53 Psychanalyse : 35, 132 Réel, réalité, réalisme : 38, 39, 49, 51, 58, 63, 82 effet de réel et déni de réalité : 106 les trois aspects de la réalité : 117 Récit (cinéma, art du) : 124 Regard : 76, 78, 79 construction du : 104 industrialisation du : 70 indifférenciation du : 107 soutenir du : 102, 104 Repères (crise des) : 41, 46 Représentation (la) : 49, 77, 106 Ressentiment (envers l’image) : 21 Second life : 62 Secret : 53, 65 Séduction : 128 137 Séries télé : 11 Servitude : 42, 43 Sidération : 79, 103, 105, 109 Situationnisme : 37 Société du spectacle (la) : 15, 37, 50 Socialisation cognitive : 45 Spectaculaire de masse : 13, 44 Spectateur (place du) : 84, 94, 97, 108 Stupéfiant : 98 Sujet (position du) :100, 108 Symbolique : 116, 125, 132 Technologie numérique : 19 Télévision : 19, 20, 46 création à la : 23 idéologie de la : 38 mère mortifère : 24, 98 fin de la : 22 Télé-réalité : 43, 59, 81-82 Temporalité construction de la : 31, 35, 43, 70, 83, 101 de l’information : 39 du cinéma : 35, 58, 90 Temps réel : 106 Totalitarisme : 47, 77, 85 Tympanisation : 109 Valeurs : 41, 44, 127 Vidéopodcasting : 19 Virtuel : 66 Visuel : 77, 78, 81, 82, 91 Castoriadis, Cornélius : 87 Ceronetti, Guido : 64, 74 Char, René : 130 Chartier, Roger : 73 Clair, Jean : 129 Comolli, Jean-Louis : 15, 23, 36, 83, 85, 93, 95, 102, 106, 108, 113 Cronenberg, David : 86, 96 Courbet, Didier : 111 Cyrulnik, Boris : 131 Index des noms Alberganti, Michel : 74 Allard, Claude : 54 Anders, Günther : 73 Angot, Christine : 46 Attali, Jacques : 60, 72 Augé, Marc : 112 Autié, Dominique : 73 Babin, Dominique : 92 Bachelard, Gaston : 18 Bacon, Francis : 80 Balachoff, Dimitri : 122 Bataille, Georges : 127 Baudrillard, Jean : 18, 38, 48, 50, 51, 53, 61, 63, 66, 68, 69, 71, 75, 95, 99, 105, 125 Baudry, Patrick : 87 Beckett, Samuel : 123 Belting, Hans : 51 Belhaj Kacem, Mehdi : 13, 19, 45, 49, 56, 57, 75, 87, 96, 113 Bélit, Marc : 31, 35 Benhamou, Bernard,74 Benjamin, Walter : 18, 58, 72, 123 Bentolila, Alain : 52 Bergala, Alain : 12, 15, 18, 31, 32, 35, 40, 70, 75, 130 Bettelheim, Bruno : 126 Blair, Tony : 109 Boltanski, Luc : 82, 87 Bougnoux, Daniel : 86, 132 Brenez, Nicole : 40 Breton, André : 121 Breton, Stéphane :39, 49, 55, 56 Burroughs, William : 67 Bush, Georges : 23 Camus, Renaud : 54, 122 Cassin, Barbara : 23 138 Daney, Serge : 18, 35, 65, 77, 117, 120 Daniel, Jean-Pierre : 130 Dantec, Maurice G : 73, 110 Debord, Guy : 15, 37, 50, 58 Debray, Régis : 18, 38, 40, 46, 64, 65, 68, 69, 74, 76, 90, 98 Deleuze, Gilles : 67, 90, 119, 129 Derrida, Jacques : 110 Desanti, Jean-Toussaint : 35, 101104 Deville, Patrick : 52 Douchet, Jean : 123 du Bouchet, André : 37 Duchamp, Marcel : 43, 45 Eco, Umberto :124 Emerson, Ralph Waldo : 39 Ernes, Guillaume : 74 Ezensberger, Hans Magnus : 111 Farbiaz, Patrick : 54 Fernandez, Bernard : 122 Filliou, Robert : 128 Finkielkraut, Alain : 59, 70, 72, 128 Flaubert, Gustave : 79 Foucault, Michel : 66 Fouquet, Marie-Pierre : 111 Franzen, Jonathan : 33 Freud, Sigmund : 14, 86, 128 Fukuyama, Francis : 113 Garcin, Christian : 85 Gergen, Kenneth : 92 Geyrhalter, Nikolaus : 51 Godard, Jean-Luc : 79, 82, 86 Goncourt, Jules et Edmond de : 44 Gracq, Julien : 128 Grégoire de Nysse : 79 Gutenberg : 63 Hayek, Friedrich von :112 Heidegger, Martin : 64, 113 Hitchcock, Alfred : 84, 97, 111 Hitler, Adolph : 68 Homère : 72 Houellebecq, Michel : 110 Hustvedt, Siri : 15 Huxley, Aldous : 41 Ishaghpour, Youssef : 88, 93, 96 Jeudy, Henri-Pierre : 53 Johnson, Stephen : 131 Jorn, Asger : 50 Kelly, Grace : 84 Kiarostami, Abbas : 86 Koulechov : 82 Madjarev, Richard : 5 Malraux, André : 68, 83 Mc Luhan, Marshall : 60, 61, 66, 69, 98 Manguel, Alberto : 22 Marrati, Paola : 95 Marzano, Michela : 87 Matarasso, David : 23 Matisse, Henri : 79 Marx, Groucho : 111 Marx, Karl : 55, 108 Meirieu, Philippe : 11, 15, 28, 31, 33, 59, 83, 94, 105, 109, 115, 125 Melman, Charles : 109 Mérigeau, Pascal : 108 Meyer, Laurence : 22 Michaud, Yves : 55, 71, 75 Michel, Philippe : 67 Miéville, Anne-Marie : 69 Milot, Olivier : 22 Missika, Jean-Louis : 19, 22 Moïse : 79 Mondzain, Marie-José : 18, 21, 23, 35, 51, 55, 67, 76, 78, 85, 97, 100, 117, 121 Mozart : 43 Murray, Philippe : 11 Nabokov, Vladimir : 34, 80, 86 Nancy, Jean-Luc : 86 Napoléon : 66 Nassif, Philippe : 56 Nietzsche, Friedrich : 41 Novarina, Valère : 6, 73 Lacan, Jacques : 49, 84, 116 Lanzmann, Claude : 79, 120 Lautréamont : 130 Legendre, Pierre : 45, 98, 112 Le Lay, Patrick : 47, 55 Lévy, Elizabeth :74 Lichtenberg : 130 Lumière, Frères : 106 Lynch, David : 86 Lyotard, Jean-François : 83 Ogien, Ruwen : 87 Orwell, Georges : 41 Pagnol, Marcel : 90 Pasquier, Dominique : 54 Patino, Bruno : 52 139 Peuchmaurd, Pierre : 16, 128 Picasso, Pablo : 59, 80 Postman, Neil : 41 Prochianz, Alain : 112 Quéau, Philippe : 118 Rancière, Jacques : 86 Rembrandt : 45 Renard, Jules : 79 Ribes, Jean-Michel : 90 Saint-Victor, Hugues de : 129 Sallenave, Danièle : 23 Selz, Monique : 53 Shakespeare : 86 Scheffer, Jean-Louis : 127 Schiller, Friedrich von : 35 Schneider, Michel : 56 Sloterdijk, Peter : 19, 55, 68, 75, 112 Steward, James : 84 Stiegler, Bernard : 9, 10, 14, 19, 38, 40, 46, 53, 86 Tisseron, Serge : 52, 86, 97, 111, 118, 120, 121 Tourneur, Jacques : 120 Tournier, Michel : 55 Twain, Mark : 121 Valéry, Paul : 126 Vertov, Dziga : 58 Viard, Jean : 25 Vilar, Jean : 35 Virilio, Paul : 107, 110 Warhol, Andy : 46 Welles, Orson : 80 Wesh, Michael : 61 Zizek, Slavoj : 19, 53, 86, 91, 95 140 141 Cet ouvrage a été composé et mis en pages par Roland Garniche Rectorat de Limoges 142 143 Cet ouvrage a été imprimé par Rivet Presse Édition Limoges Pour le compte du Pôle régional d’éducation à l’image de Brive et de la Délégation académique à l’action culturelle du Rectorat de Limoges en décembre 2007 Dépôt légal : N° d’impression : Imprimé en France 144 145 ÉVEIL DU REGARD OU DRESSAGE DE L’ŒIL ? La fabrication des images est la plus ancienne et la plus éternelle des activités humaines. On ne peut vivre sans images. L’image est notre lien magique et mimétique avec le monde, notre moyen de le connaître. Or que nous arrive-t-il, aujourd’hui, avec les images ? Ce petit ouvrage se propose de voir de quoi l’image, manipulée par le marché des techniques et des flux, avec la complicité de notre propre désir, est devenue l’instrument ; ce qu’elle produit en nous et comment cela modifie en retour notre société et, à l’école, les conditions d’une pédagogie. Il s’adresse à tous ceux, consommateurs, parents, professionnels de l’éducation ou simples passeurs de la culture, que concernent la sensibilisation aux arts visuels, l’éducation aux médias, tout ce que l’on nomme un peu vite « l’éducation à l’image ». Jean-Paul Chavent est écrivain (dernier roman paru : Le monde entier est ma cachette, éditions de La Table Ronde, 2006) et conseiller artistique du Pôle régional d’éducation artistique et de formation au cinéma et à l’audiovisuel du Limousin. 146