femmes et villes

Transcription

femmes et villes
FEMMES ET VILLES
COLLECTION PERSPECTIVES "VILLES
ET
TERRITOIRES" N° 8
Femmes
et
Villes
Sous la direction de Sylvette DENÈFLE
MAISON DES SCIENCES DE L’HOMME "VILLES ET TERRITOIRES"
PRESSES UNIVERSITAIRES FRANÇOIS-RABELAIS – 2004
3, rue des Tanneurs – B.P. 4103 – 37041 TOURS Cedex 1
Dans la même collection
N°1 - La naissance de la ville chrétienne (ISBN 2 -86906-161-7)
Textes réunis et édités par B. BEAUJARD
N° 2 - Villes et projets urbains en Méditerranée (ISBN 2-86906-162-5)
Sous la direction de J.-P. CARRIÈRE
N° 3 - Lire les territoires (ISBN 2 -86906-166-8)
Sous la direction de Y. JEAN et C. CALENGE
N° 4 - Villes rattachées, villes reconfigurées XVIe – XXe siècles
(ISBN 2-86906-170-6)
Sous la direction de D. TURREL
N° 5 - Village et ville au Moyen Age : les dynamiques morphologiques
(Vol. 1 : ISBN 2-86906-179-X ; Vol. 2 : ISBN 2-86906-180-3)
Sous la direction de B. GAUTHIEZ, E. ZADORA-RIO et H. GALINIÉ
N° 6 - Conflits et territoires (ISBN 2-86906-181-1)
Coordonné par P. MELÉ, C. LARRUE et M. ROSEMBERG
N° 7 - Les cités grecques et la guerre en Asie Mineure à l’époque hellénistique
(ISBN 2-86906-182-X)
Coordonné par J.-C COUVENHES et H.-L. FERNOUX
Dans la collection Sciences de la Ville
cf. : http://www.univ-tours.fr/msh
Secrétariat du comité de lecture :
Christian CALENGE et Elisabeth LORANS
« Le colloque « Femmes et Villes » qui s’est tenu à Tours en mars 2002, et la
présente publication ont reçu le soutien de l’Université François-Rabelais, du
Conseil Régional de la Région Centre, du Conseil Général d’Indre et Loire, de
l’Agence universitaire de la Francophonie, de la Délégation aux Droits des Femmes
d’Indre et Loire et du Ministère de la Recherche ».
© Tous droits réservés, 2004
Publications de la MAISON DES SCIENCES DE L’HOMME
« VILLES ET TERRITOIRES »
CNRS–UMS
1835 - Université François-Rabelais – Tours
Dépôt légal : 1er trimestre 2004 – ISBN 2-86906-184-6
TABLE DES MATIÈRES
PREFACE
Jacqueline COUTRAS
INTRODUCTION
Sylvette DENÈFLE
9
13
LES FEMMES DANS LA VILLE
Femme et villes : note
Karine LE SAGER DIOUF
25
Discours féministes et architecture/recherche urbaine
(avec des exemples d’Allemagne)
Christine BAUHARDT
41
« Nul ne peut comprendre la femme » – « Nulle ne peut comprendre
l’homme » Urbanisation et recomposition des rapports sociaux de
genre à Bamako (Mali)
Françoise BOURDARIAS
51
Perception de l’espace résidentiel et urbain chez des femmes
ayant un premier enfant
Monique ROBIN
65
Femmes de la technopole : des choix résidentiels à stratégie
nuancée ?
Martine REY
77
6
TABLE DES MATIERES
Les vieilles femmes dans la ville
Simone PENNEC
87
Les associations de « femmes au foyer » : des occupations
différenciées de la rue
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
101
Etre femmes à la rue
Alain THALINEAU
113
Femmes, transports et villes
Elisabeth DUPONT-KERLAN
123
Mobilités quotidiennes des femmes en Afrique subsaharienne
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
135
La « sur-mobilité » : une question de genre ?
Christophe GIBOUT
155
Les rapports sociaux de sexe dans la « filière du manger »
Jean-Pierre CORBEAU
167
RIEN N’EST JAMAIS GAGNE
La ville e(s)t la femme : deux corps agressés
Mohamed BAHI
183
Entre visibilité et invisibilité : les lesbiennes face à la violence
dans l’espace public
Irène ZEILINGER
195
Violences dans l’espace public
Florence MAILLOCHON
207
L’éloge de l’ombre : le sentiment d’insécurité en milieu urbain,
reflet des inégalités de sexes ?
Céline CAMUS
225
La problématique de la dominance masculine au niveau
des espaces urbains : cas des villes algériennes
Farida NACEUR
239
TABLE DES MATIERES
7
Espaces publics et limites. Les implications du genre dans les
usages de la ville à Alger
Nassima DRIS
249
L’accès des femmes rurales à l’espace urbain en Inde du Sud
Stéphanie VELLA
265
Femmes et modernité citadine au Mali
Monique BERTRAND
283
La production du genre au sein de la justice des mineurs :
la figure de la délinquante chez les juges des enfants
Coline CARDI
305
Femmes élues, leurs responsabilités dans la gestion des villes
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
325
Les femmes vecteur de changement en politique locale :
réalités et illusions d’un discours consacré
Eléonore LÉPINARD
339
RIEN N’EST JAMAIS PERDU
Femmes des villes : des individues ou des personnes
Annie DUSSUET
359
Les employées à Bruxelles (19e s.-1960) ou la victoire
de la travailleuse indésirable
Eliane GUBIN
379
Les femmes dans les associations du secteur environnement
Erika FLAHAULT
399
Le centre de Mexico, lieu d’émancipation des femmes mexicaines
Claire HANCOCK
409
Ex-paysannes dans la ville systématisée : économie domestique
et réseaux d’échange parmi les cours d’Ostrov
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
419
8
TABLE DES MATIERES
Les mobilités quotidiennes des femmes de Téhéran :
réalité et enjeux
Mina SAÏDI-SHAROUZ
443
Travail, mobilités et espace de vie au féminin dans une petite ville
industrielle du Sud de l’Inde
Kamala MARIUS-GNANOU
453
Femmes et stratégies résidentielles au Maroc
Safaa MONQID
471
Femmes maghrébines dans la ville
Katia NIGAUD, Fabrice RIPOLL
489
Le mouvement des femmes et l’accès à l’« espace public »
des années 1970 aux années 1990
Brigitte BASTIAT
501
D’un lieu à un autre : les femmes dans le processus migratoire
Constance DE GOURCY
513
Les statues de femmes célèbres à Paris de 1870 à nos jours.
Entre lieux de mémoire et espace d’investissement
Christel SNITER
529
PRÉFACE
Jacqueline COUTRAS
Université Paris X
Femmes et villes. Réunir un colloque sous ce titre est un événement à
plusieurs titres.
Il en est un d’abord par le nombre d’intervenant(e)s qu’il rassemble et la
variété des thèmes abordés, par le soutien et l’intérêt que lui apportent les
autorités universitaires, les élus et les administrations chargées du
développement urbain.
Il en est un aussi par la problématique que sous-entendent ces deux termes,
en étant placés sur un pied d’égalité. Afficher l’objectif de rechercher les
interrelations entre une catégorie de sexe et une catégorie d’espace revient à
considérer qu’il n’y a plus à prouver l’inanité d’un usager asexué qui serait
caractérisé seulement par son appartenance sociale, son âge, ses conditions
d’habiter. La posture est nouvelle et constitue un acquis théorique important
au regard des recherches urbaines. D’habitude, dans les colloques ou les
manifestations consacrées à l’un ou l’autre aspect de la vie urbaine, les
« Femmes » font, au mieux, l’objet d’une table ronde. Elles constituent
l’unique catégorie d’usagers à être définie par le sexe biologique des
personnes, et la question est de se demander comment cette catégorie agit et
utilise les ressources (matérielles et symboliques) que la ville met à la
disposition de tous. D’habitude, les « différences de sexe » ainsi
appréhendées sont traitées comme une variable apportant des écarts à une
moyenne « neutre » qui, de fait et si le raisonnement est conséquent, est celle
des hommes.
10
PREFACE
Les études cherchant à montrer la spécificité des rapports que chaque sexe
noue avec la ville ont débuté, il y a une bonne vingtaine d’années en France.
Elles étaient des études empiriques sectorisées, cantonnées à un champ
d’activité ou à un type d’espace-temps, toujours centrées sur les pratiques
quotidiennes et reliées à la vie familiale et résidentielle des individus et des
couples. Les courants de recherche qu’elles ont nourris n’ont pas acquis une
reconnaissance institutionnelle suffisante. Ils n’ont donc pas eu l’autorité de
mettre en cause, au moins de perturber, les schémas explicatifs d’ensemble
qui s’appuient sur l’étude des évolutions historiques, des statistiques, des
structures spatiales et sociales.
La dimension sexuée de l’organisation de la ville moderne : urbanistique,
économique, sociale, culturelle a constamment été une de ces « dimensions
cachées de l’espace » dont a parlé E.T. Hall en 1972. Dans les travaux
historiques jusqu’à une date récente, « les furies de la guillotine » ont été
l’archétype des actions féminines dans l’extérieur urbain. Les statistiques ont
toujours été réfractaires à en tenir compte, considérant que l’offre en
équipements d’une part, l’organisation de la production et du travail (cernée
par la catégorie socioéconomique des individus) d’autre part, étaient les
déterminants essentiels qui rendaient compte des inégalités sociales reflétées
ou engendrées par la ville.
Pendant ces trente dernières années, la sexuation de la vie urbaine a été
ignorée, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres champs de
recherche ; l’importance des rapports sociaux de sexe a été beaucoup plus
reconnue, par exemple, dans la sphère de la production et du travail
rémunéré, dans la famille et la vie domestique, mais aussi dans la sphère du
politique. Sans doute, l’invisibilisation est restée grande pour des raisons
internes aux disciplines scientifiques impliquées : urbanisme, architecture,
géographie, sociologie urbaine principalement. Elle l’a été pour une autre
raison plus fondamentale encore, qui ressort du statut épistémologique que
nos sociétés accordent au concept d’espace, et plus globalement aux « faits
de nature ».
Dans ce domaine, les références à un « ordre des choses » emportent vite
les convictions quand les raisonnements rationnels buttent. Les évidences et
les enchaînements de métaphores constituent l’ultime preuve venant
confirmer ou infirmer les déductions logiques. L’attitude tient à la
temporalité que mettent en jeu les changements affectant les espaces
(construits ou dits naturels). Une modification des caractéristiques physiques
et sociales d’une aire anciennement urbanisée (un quartier résidentiel ou un
quartier d’affaires par exemple) ne laisse des traces « significatives » dans le
Jacqueline COUTRAS
11
paysage et les statiques qu’au bout de plusieurs années. Or, les fortes
transformations des rapports sociaux de sexe en France sont récentes ; elles
sont à relier à l’introduction massive des femmes sur le marché du travail, à
partir des années 1960. Quarante ans. La transformation de l’ordre spatial
sexué et des normes qui le fondent n’a pas eu le temps de s’imprimer dans
les formes urbaines. L’observation n’enregistre que des comportements
d’individues qui sont en rupture, – en résistance ? –, avec les normes
dominantes : celles qui, traditionnellement, ont caractérisé la ville moderne.
Dans les pays anglo-saxons comme en France et dans toutes les disciplines
il y a une trentaine d’années, les travaux qui ont établi des liens entre
« femmes et villes » ont décrit et analysé les tâches routinières des mères et
des épouses. L’objectif était de faire reconnaître que les deux sexes étaient
des acteurs placés dans des positions hiérarchiques et qu’ils intervenaient
inégalement dans la structuration de la ville et de la vie urbaine. Le présent
ouvrage regroupe des contributions qui, elles aussi, réfèrent au quotidien et
au domestique, au résidentiel et au local, à quelques exceptions près. Mais
l’objectif est tout autre.
« Rien n’est jamais gagné, rien n’est jamais perdu ». Afficher
tranquillement, au travers des intitulés des chapitres, que les actions
féminines les plus banales et relevant de surcroît du privé, voire de l’intime,
ont la capacité de faire bouger les rapports que le masculin et le féminin
entretiennent entre eux par l’intermédiaire de leurs relations à l’espace
urbain est un troisième évènement. Car cela revient à signifier que tous les
types d’actions individuelles et d’acteurs construisent la ville et, donc,
doivent être considérés également par les professionnels de la gestion
urbaine et par ceux de la recherche.
Nous avons une nouvelle fois la preuve que réfléchir aux inégalités
spatiales de sexe débouche sur la nécessité de prendre en compte toutes les
inégalités sociospatiales, tant elles sont interreliées.
INTRODUCTION
Sylvette DENÈFLE
Université François-Rabelais, Tours
« Les villes, territoires, lieux ou reflets des pratiques sociales, peuventelles être pensées sans lien avec cette différenciation sociale fondamentale
qu’est le sexe ?
Hommes et femmes sont-ils des usagers indifférenciés des villes ? Sont-ils
des concepteurs, des intervenants identiques ? Sont-ils des gestionnaires au
même titre ? Habitent-ils les villes de manière équivalente ? Animent-ils les
villes de la même façon ? Disposent-ils des mêmes droits dans les villes ?
Si l’on se réfère aux comportements sociaux observables, la réponse est
« non » à l’ensemble de ces questions.
Hommes et femmes ne fréquentent pas les mêmes lieux, aux mêmes
heures. Ils ne gèrent pas les questions publiques avec la même autorité.
Leurs usages résidentiels sont très différents et leur présence dans l’espace
public ne se confond nullement.
Mais la ville n’y est pour rien… Elle n’est qu’un lieu où s’actualisent les
rôles sociaux de sexe. Elle n’est que le miroir des activités sociales. »
A peine quelques lignes esquissées pour poser la question de rapports
spécifiques entre les femmes et les villes et déjà sont appelées toutes les
interrogations pour cerner la notion même de ville en même temps que
s’élève l’arrière-plan de toutes les organisations sociales.
14
INTRODUCTION
Les villes sont indissolublement liées aux activités humaines, à leurs
finalités, à leurs organisations, à leurs normes. Elles en sont les émanations,
les supports, les moyens, les lieux. Elles en sont l’expression, le miroir, le
reflet, l’exposé.
C’est pourquoi, on peut être fondé à réfléchir aux liens unissant toutes les
activités sociales et/ou tous les groupes sociaux aux espaces urbains : la ville
et le travail, la ville et les loisirs, la ville pour habiter, se déplacer, la ville
des jeunes et celle des commerçants, etc. La liste est aussi importante que
l’est le nombre des activités et des catégories sociales.
Qu’est-ce qui fait donc la pertinence à considérer les rapports des femmes
aux villes ?
Outre l’importance des différences sociales entre hommes et femmes et
leurs conséquences sur la vie des villes, nous pensons que la ville est
spécifiquement un miroir concret des normes actualisées de genre, d’une
part, et d’autre part, elle est, à travers les choix politiques, l’un des outils de
la régulation sociale. Il est donc important de retourner vers la gestion
urbaine les connaissances des pratiques sociales que la ville exacerbe.
La ville, comme expression de la différenciation des sexes, donne à voir
les normes qui régissent les comportements collectifs en la matière dans ce
qu’elles ont de légal, d’implicite, de caché, d’interdit, de valorisé. Elle
montre les archaïsmes et les évolutions, les transitions et les pérennités. Elle
fonctionne comme une loupe permettant de mettre en évidence la matérialité
de pratiques souvent symboliques.
En rétro-action, cet éclairage des fonctionnements et dysfonctionnements
sociaux doit pouvoir servir les politiques urbaines dans leur aspect
d’interventions dans l’ordre social. Du moins, pour autant que les rôles de
sexe soient porteurs de dysfonctionnement, ce sur quoi l’analyse des
situations urbaines nous éclaire.
C’est donc une réciprocité de l’étude et de l’action qui est au cœur de la
réflexion sur Femmes et Villes.
Comment la ville peut-elle informer la réflexion sur les normes sociales de
sexe ?
En quoi cela peut-il servir les politiques urbaines ?
Voilà les deux questions autour desquelles se sont positionnées les études
présentées à Tours lors du colloque « Femmes et Villes » de mars 2002, dont
cet ouvrage est la restitution.
Sylvette DENEFLE
15
LA VILLE, REFLET DES NORMES DE SEXE
En ville, en droit, rien ne différencie les hommes et les femmes. Mais, du
point de vue des normes sociales, au contraire, tout distingue les pratiques
féminines et masculines : la façon de faire les courses, l’utilisation des
moyens de transport, les heures de fréquentation, les façons de se tenir, de se
présenter, les lieux visités, la façon d’investir le logement, les quartiers, les
rues, etc.
Cette opposition entre ce qu’il est possible de faire et ce que les gens font
en fait est un prisme intéressant d’analyse du fait social, dans son caractère
coercitif et inconscient, et c’est pourquoi la ville sert la lecture des systèmes
normatifs, et tout particulièrement des normes de sexe.
Chaque univers culturel qui produit des villes différentes et porte des
spécificités dans la différenciation sexuée génère des façons différentes de
distinguer hommes et femmes. On verra ainsi des villes sans grande présence
féminine, là où la société relègue les femmes dans la sphère privée, des
heures de plus grande fréquentation masculine, et, dans d’autres contextes
sociaux, des quartiers familiaux où femmes et enfants colorent la rue et des
quartiers d’affaires où domine l’austérité du costume masculin, etc.
Chacune de ces images est le reflet précis d’un ensemble de normes qui
déterminent les comportements sociaux, notamment selon les sexes. C’est
pourquoi, l’observation des situations urbaines sert particulièrement bien
celle des normes sociales, toujours plus ou moins invisibles pour ceux qui les
véhiculent. La ville où s’entrecroisent les activités professionnelles,
politiques, économiques, éducatives, sanitaires, quotidiennes, etc.
matérialise, en quelque sorte, les différences entre les emplois féminins et
masculins, entre les loisirs des unes et des autres, entre les responsabilités
collectives, etc. On y voit les femmes en mères de famille, en
consommatrices, en usagères régulières des transports en commun, en
utilisatrices diurnes des lieux commerciaux alors que les hommes y
paraissent dans leurs occupations professionnelles, dans leurs modes de
loisirs, dans une utilisation diurne mais aussi nocturne et dans un usage
beaucoup plus large de l’ensemble des espaces publics.
La plupart des textes qui suivent marquent, d’une façon ou d’une autre, ces
différences entre les pratiques féminines et masculines des espaces urbains.
Il y a bien là un constat de différences que l’observation urbaine souligne.
Et ces différences qui, comme tout le système normatif dont elles sont
l’expression, semblent « normales », « naturelles » à ceux qui les vivent,
évoluent, changent, se modifient en reflétant les conflits sociaux, les
mutations techniques ou éthiques.
16
INTRODUCTION
La question qui nous intéresse plus particulièrement est celle de savoir si
l’agglomération humaine de dimension importante qu’est la ville est, par
elle-même, porteuse de ces évolutions et si c’est le cas, dans quel sens. On
sait bien sûr que le développement urbain est accéléré par la modernisation,
par le développement technique, par l’industrialisation, que la ville est
vecteur de mouvements, de changements par rapport à la plus grande
stabilité du monde rural. Il est donc intéressant de voir si, autour des
questions de la différenciation des sexes, elle favorisera, et comment
éventuellement, les mutations des rôles sociaux de sexe vers plus de
modernité, c’est-à-dire d’individualisme et partant d’égalité.
Maintes fois, la ville a été présentée comme émancipatrice, comme brisant
les comportements traditionnels et permettant les libérations de toute
contrainte : elle est alors associée aux mutations des rôles de sexe qui brisent
les relégations féminines dans la sphère privée et ouvrent aux femmes les
voies du travail, de l’éducation et de l’égalité.
Mais bien des fois aussi on a stigmatisé la violence et l’insécurité qu’elle
génère et qui, au contraire, s’abat prioritairement sur les femmes et les
obligent à se protéger, le plus souvent, en se cantonnant aux rôles les plus
traditionnellement frileux et repliés.
« Si, comme l’affirme le dicton médiéval « l’air de la ville rend libre », la
contrepartie est que la ville est aussi le lieu de tous les périls, physiques et
moraux »1.
Au-delà, de ces problématiques générales qu’il nous faut dépasser, il est
important d’examiner comment les pratiques urbaines relaient, modifient,
confortent, transforment les normes sociales de sexe, pour l’observer sur des
cas précis et aussi nombreux que possible.
Ce qui ressort essentiellement de l’étude de ces situations concrètes dont
les exposés alimentent cet ouvrage, c’est la complexité de l’intrication des
systèmes normatifs.
Dans la ville, les femmes prennent leur autonomie (elles occupent des
emplois salariés, participent à la gestion publique, influent sur l’organisation
spatiale, imposent les choix familiaux résidentiels, etc.) mais elles sont aussi
renvoyées à leur rôle second par les violences les plus diverses, par les
idéologies religieuses, par les recompositions imposées qui associent souvent
rôles féminins émancipés et assistances féminines exploitées.
1
Ascher François, Les nouveaux principes de l’urbanisme, La Tour d’Aigues, éditions de
l’Aube, 2001, p. 72.
Sylvette DENEFLE
17
Cette complexité des modèles sociaux identitaires et comportementaux
dans les villes nous donne à voir ce qu’il en est des évolutions politiques et
idéologiques en matière de rapports sociaux de sexe.
La modernité égalitariste qui domine les discours occidentaux passe plus
ou moins dans les pratiques collectives et l’écart est parfois grand entre ce
qu’on a le droit de faire et ce qu’on peut faire effectivement quand on est une
femme. La ville le montre crûment par la violence et la factualité des
présences/absences dans l’espace public.
Cependant, c’est aussi dans les villes que s’expriment les contestations, les
remises en question, les mouvements révolutionnaires et on ne peut pas ne
pas associer les gay pride ou autre love parade à la rébellion du mouvement
queer contre le dualisme naturaliste des normes de la sexualité.
La ville sert de miroir grossissant aux pratiques complexes liées aux
mutations sociales et, pour ce qui concerne les rapports sociaux de sexe, elle
met en évidence les entrecroisements touffus et subtils des avancées et des
reculs de l’ensemble social vers une égalité des hommes et des femmes qui
ne soit pas seulement de droit mais qui passe aussi dans les faits.
LA VILLE,
PRODUITE
CHANGEMENT SOCIAL
ET
GEREE,
INSTRUMENT
POLITIQUE
DU
Comme constructions humaines et sociales, les villes se sont développées
autour de projets politiques et cela bien avant que la modernité ne produise,
au XIXe siècle, une science de ces réalités avec l’urbanisme.
Les politiques urbaines ont toujours été à la fois des outils techniques de
gestion des problèmes spécifiques et des expressions idéologiques des
pouvoirs. Il n’est qu’à penser aux constructions défensives, aux
réglementations les plus variées, aux démolitions ou à l’élévation de murs en
tout genre pour s’en persuader.
Mais, depuis l’apogée de la rationalisation moderne, on exprime de façon
systématique et organisée les politiques de gestion des territoires et les villes
occupent dans ces préoccupations la place centrale.
La forme la plus récente de cette inscription de la gestion urbaine dans la
préoccupation politique, en France, est la mise en place régulière, depuis le
début des années 80, d’un ministère en charge de ces questions dans les
différents gouvernements qui se sont succédés. Ce qui justifie cette forme
institutionnelle est, entre autres, l’idée que, des choix urbains peuvent
découler des changements sociaux. Le constat de malaises sociaux, comme
ceux qui sont apparus dans les années 70, avec les profondes restructurations
économiques qu’a connu l’Occident, a provoqué un interventionnisme d’Etat
qui, du fait de l’avancée du libéralisme, ne s’est pas d’abord appliqué à
INTRODUCTION
18
l’économie mais plutôt aux effets sociaux qu’elle induit. Les politiques
envisagent de gérer les difficultés sociales en intervenant sur les
comportements jugés déviants et les villes en présentent un grand nombre.
Partant, ils paraissent pouvoir être réglés, ou du moins aménagés, par une
politique de la ville.
« Cette politique dite de la ville regarde principalement du côté curatif :
colmater les brèches, réduire les fractures, établir la sécurité »2.
Par exemple, il faut faire quelque chose contre les conséquences de la
paupérisation. Mais comme on ne peut pas intervenir sur celle-ci
directement, on choisit d’aménager les territoires qu’elle occupe. De la
même façon, les violences dont on ne pose guère la question des origines,
doivent s’estomper pour que soit rétabli l’ordre social. On va donc agir sur
l’organisation spatiale de leur visibilité, notamment la rue (même si l’on sait
qu’elles se déroulent le plus souvent dans la sphère privée).
A l’évidence, chacun sait bien qu’en faisant porter l’action sur les
conséquences d’une réalité sociale sans en traiter les causes, on s’expose à
quelques impasses. Cependant, il est tout aussi clair que les formes de
l’action peuvent modifier les comportements sociaux puisque c’est le cœur
même de la justification politique. « Faire quelque chose, réformer,
aménager, améliorer ce qu’on peut, là où l’on peut, quand on le peut »
semble l’essence même de l’action politique.
C’est d’ailleurs pourquoi souvent le Droit est arrivé à précéder les normes
sociales, ce qui est tout à fait paradoxal mais très net en ce qui concerne les
rapports sociaux de sexe.
Cette volonté politique, qui passe par une créativité institutionnelle
importante, est largement soutenue, voire portée par les logiques
européennes. Et il est manifeste que les succès de ces choix politiques sont
fort loin d’être insignifiants dans l’espace hétérogène des Etats de l’Union.
En particulier, la Commission Européenne porte depuis plus de dix ans, de
façon volontariste, un discours égalitariste sur les droits entre hommes et
femmes. Ce choix qui commence à être soutenu par quelques incitations
financières n’est pas sans influence sur les conditions de vie des populations,
même s’il ne révolutionne pas les mentalités. On peut citer, à cet égard,
l’exemple des villes italiennes qui ont développé des orientations politiques
volontaristes sur l’organisation du temps en mettant en place des ensembles
de mesures d’aménagement des horaires. Or, ces mesures ont été largement
inspirées par les analyses féministes de la vie quotidienne qui avaient montré
combien les femmes, et notamment celles qui travaillent et assument la
charge domestique, avaient de contraintes insupportables.
2
Roncayolo M., La ville aujourd’hui, Paris, Seuil, 2001, p. 803.
Sylvette DENEFLE
19
Même en tenant compte des limites sociales que comportent ces
orientations, on ne peut rester insensible à l’opportunité des changements
qu’elles ouvrent.
Dans ce sens, il est essentiel d’analyser les comportements sociaux pour
informer l’action politique. Or, la ville nous donne à lire les rapports sociaux
de sexe d’une façon privilégiée en accentuant les stéréotypes de sexe. Il est
donc nécessaire, en retour, d’informer l’action des politiques de la ville
surtout si, comme l’affirme Marcel Roncayolo, « la ville est au centre du
débat politique (…) et se veut enjeu et levier »3.
ÉTUDES SUR LE GENRE ET URBANISME
Si, donc, les deux questions qui ont été au centre de nos débats :
« Comment la ville peut-elle informer la réflexion sur les normes sociales de
sexe ? » et « En quoi cela peut-il servir les politiques urbaines ? » peuvent
recevoir quelques réponses, il est clair qu’à la fois les études sur le genre et
l’urbanisme auront beaucoup à y gagner.
Etudier, dans les sociétés contemporaines, les implications que les
changements dans les rapports sociaux de sexe peuvent avoir dans la gestion
et l’organisation des territoires de l’urbain, c’est ouvrir une voie originale de
recherche qui doit permettre de développer des connaissances fondamentales
à la fois dans les études sur le genre et dans la planification urbaine et
l’aménagement du territoire.
Ce croisement de perspectives permet également de développer des
applications importantes dans le monde socio-économique par ses liens avec
toutes les formes de professionnalisation et leurs conséquences (mobilité,
développement durable, répartition des services, etc.), tout comme il ouvre à
des analyses de formes nouvelles de démocratie, de participation sociale et
de gouvernance (politiques de parité ou de quotas, par exemple).
Et ce ne sont que quelques exemples puisque l’observation des
comportements sociaux urbains peut servir la mise en lumière des normes
invisibles qui régissent les identités sexuées comme elle permet de révéler
les distorsions considérables qui existent entre les discours publics,
« politiquement corrects » sur la place des hommes et des femmes dans la
société avec les réalités effectives.
On voit les marques de l’assignation féminine au domestique dans les
usages de la ville (horaires, modes de déplacement, lieux fréquentés, etc.),
leur place dans le partage des pouvoirs (gestion ou représentation politique
dans la ville, extension et diversité des territoires féminins et masculins),
leurs conquêtes de l’espace public ou leur relégation dans le monde privé,
3
Roncayolo M., idem.
20
INTRODUCTION
leurs contraintes et leurs avancées professionnelles et quelquefois
l’expression de leurs luttes et celle de leur indépendance.
Mais, trop souvent encore, les femmes sont, dans les villes, à la fois en
danger et dangereuses car elles sont presque toujours ramenées à leur rôle de
reproduction, c’est-à-dire à la sexualité, ce qui leur interdit de vivre la ville
de façon semblable aux hommes.
A tout cela, la gestion urbaine, l’aménagement, les politiques de la ville
peuvent apporter des améliorations, d’autant plus nombreuses que les
analyses des rôles de sexe dans les activités urbaines seront plus fines. Et, si
le nouvel urbanisme, que François Ascher voit corrélatif à « la troisième
révolution urbaine moderne »4 s’ouvre au dialogue, à de nouvelles formes de
gouvernance dans lesquels les individus et les collectifs interagissent, à plus
de démocratie, il bénéficiera des indicateurs nouveaux proposés pour la prise
en compte des intérêts des utilisatrices des villes. L’âge, les évolutions
démographiques, le multiculturalisme, les aptitudes à toutes les flexibilités,
les valeurs familiales, les contraintes de la conciliation entre vie privée et vie
professionnelle, les valeurs de services aux personnes, etc. qui sont autant de
facteurs dans lesquels la place des femmes est centrale pourront alimenter la
réflexion sur la réorganisation urbaine qu’elle soit temporelle ou spatiale. Et
cela d’autant mieux que ces indicateurs jouent un rôle important dans les
logiques d’avenir qui sont celles du développement durable.
Prendre en compte la dimension du genre dans les comportements urbains
peut donc servir la qualité de la vie de tout un chacun, pour autant qu’on soit
attentif à ce que cette prise en compte fasse place aux analyses des
dysfonctionnements, qu’elle vise à les corriger dans l’ordre social plus qu’à
pérenniser les modèles identitaires de sexe en en adoucissant les injustices.
Les voies de recherche et leurs implications dans l’action politique, au sens
le plus large, sont très vastes lorsqu’on confronte les études urbaines et les
études sur le genre. Et les textes qui suivent amorcent un débat qui devra se
poursuivre, notamment sur les liens entre l’action et la connaissance, la ville
et les normes sociales, les territoires urbains et leurs significations, les
réalisations de la modernité et les processus idéologiques d’individualisation
et de rationalisation qui la sous-tendent et la liste n’en est pas close.
BIBLIOGRAPHIE
ASCHER François [2001], Les nouveaux principes de l’urbanisme, La Tour
d’Aigues, éditions de l’Aube.
4
F. Ascher caractérise « la troisième révolution urbaine moderne » par la métapolisation, la
transformation des systèmes de mobilité, la recomposition sociale et la redéfinition des
relations entre intérêts individuels, collectifs et généraux, entre autres.
Sylvette DENEFLE
21
RONCAYOLO M. [2001], La ville aujourd’hui, Paris, Seuil.
COUTRAS J. [2003], Les peurs urbaines et l’autre sexe, Paris, L’Harmattan.
LES FEMMES DANS LA VILLE
FEMME ET VILLES :
NOTE
Karine LE SAGER DIOUF
Agence d’Urbanisme de l’Agglomération de Tours
Les villes françaises se sont globalement développées pour répondre aux
besoins de l’économie urbaine en s’appuyant sur les structures familiales
traditionnelles et sur les idées généralement acceptées sur la différence de
rôle entre les sexes.
Les nombreux changements sociaux, économiques et démographiques en
œuvre dans notre société ainsi que le souci de la qualité de l’environnement
remettent aujourd’hui en cause bon nombre de principes sur lesquels s’est
fondé l’urbanisme du 19e et du 20e siècle. Parmi ces changements majeurs :
-
l’apparition de nouvelles structures familiales ;
une participation accrue des femmes au marché du travail ;
le vieillissement général de la population, et en particulier des
femmes ;
l’apparition de problèmes de fonctionnement et de gestion des
services urbains liés à l’étalement urbain et au zoning.
Ces mutations ont permis la prise de conscience d’une diversification
croissante des modes de vie. Ce cheminement vers l’acceptation de
différences liées à l’âge, aux conditions physiques, au sexe, à la culture fut
plus lent dans une France dominée par l’emprise du modèle républicain, où
la manière de penser vise l’homogénéité et l’universalité, que dans d’autres
pays européens ou nord-américains. On assiste ainsi aujourd’hui à une
26
FEMME ET VILLES : NOTE
demande accrue de politiques urbaines plus axées sur les habitants, dans
toute leur diversité, pour répondre à ce que Claude Bartelone, ministre
délégué à la ville, appelle « l’émergence d’une nouvelle civilisation
urbaine »1.
C’est dans ce contexte général que l’Agence d’Urbanisme de
l’agglomération de Tours a voulu replacer la réflexion sur la place de la
femme dans la ville, en développant une approche « genre » partant de
l’évolution générale des modes de vie (liée aux transformations de la famille,
à celles du rapport des femmes au travail, au vieillissement de la population,
à l’urbanisation croissante de la société) et à ses implications en terme de
pratiques et de besoins urbains pour enfin déboucher sur des pistes d’actions.
La finalité ultime étant de démontrer comment, en réfléchissant à une ville
pour les femmes, l’on est amené à porter un autre regard sur les pratiques de
gestion et de planification urbaines.
Sur le plan méthodologique, c’est l’approche statistique qui a été
privilégiée. Malheureusement, étant donné le faible développement de
l’approche « genre » en France, le recours à une approche « intuitive »,
exploratoire a été parallèlement inévitable. Trois éléments ont guidé la
réflexion :
- un postulat à démontrer : la manière dont les femmes utilisent la
ville est différente ;
- une option : ne pas se situer dans une logique d’opposition
homme/femme, mais dans une approche ambitieuse qui vise à
intégrer le concept de diversité sociale dans l’action publique ;
- au final, une ambition : démontrer que les problèmes qui concernent
les femmes sont des problèmes qui concernent tout le monde et que
leur résolution sera bénéfique à tous.
LA FEMME AU CŒUR DES EVOLUTIONS SOCIETALES
La femme face à l’évolution des structures familiales
On assiste depuis quelques décennies à une diversification croissante des
types de ménages. Ainsi, le nombre de ménages de deux adultes avec
enfants, où le partenaire masculin est l’unique ou le principal apporteur de
revenu a fortement diminué ces dernières années. A l’inverse, on note une
1
Bartelone Claude, Discours du ministre délégué à la ville, lors de la Conférence sur le
temps des villes, 12 décembre 2000.
Karine LE SAGER DIOUF
27
très forte augmentation des personnes seules (+26 % entre 1990 et 1999) et
des familles monoparentales (+22 %).
Les femmes sont particulièrement concernées par ces mutations des
structures familiales en grande partie dues au processus d’urbanisation. C’est
que l’urbanisation ne se résume pas à une simple question de densité de
population ou de bâti et de déplacements des habitants dans la ville ou
l’agglomération, c’est aussi une question d’évolution des structures et des
processus sociaux. Le mode de vie urbain s’accompagne, voire génère, une
évolution des rapports entre les sexes à différents niveaux.
En l’espace de 30 ans, la proportion de personnes seules a doublé (6,1 %
de la population en 1962, 12,6 % en 1999). Cette augmentation résulte des
changements de comportements et de l’amélioration des conditions de vie,
notamment en terme de logement et de santé. Si elle a affecté toutes les
classes d’âges, elle est plus prononcée dans la tranche des 60 ans et plus qui
constituent plus de la moitié des personnes vivant seules. Elle touche aussi
plus particulièrement les femmes qui restent globalement plus nombreuses à
vivre seules que les hommes (4,4 millions contre 3 millions) mais ce constat
doit être nuancé selon l’âge (cf. graphique)2. Entre 30 et 50 ans les hommes
sont plus nombreux que les femmes dans cette situation, puisque après
divorce ou séparation, les femmes obtiennent la garde des enfants dans 85 %
des cas. Au-delà, la tendance s’inverse. Ainsi, elles représentent 2/3 des
adultes de 40 à 60 ans qui habitent seuls. La difficulté des femmes ayant des
enfants à renouer une union après 40 ans explique le déséquilibre entre
hommes et femmes. Enfin, après 60 ans, les femmes les devancent largement
puisque leur durée de vie est supérieure. Ainsi sur 10 femmes vivant seules,
5 sont des veuves plutôt âgées.
2
Chaleix Mylène, « Recensement de la population de 1999, 7,4 millions de personnes
vivent seules en 1999 », division Recensement de la population, Insee, Insee Première n° 788,
juillet 2001.
28
FEMME ET VILLES : NOTE
Des différenciations apparaissent aussi selon la position socioprofessionnelle. Plus une femme appartient à une catégorie sociale élevée,
plus sa probabilité de vivre seule est élevée : 21 % pour les femmes cadres
contre 9 % pour les ouvrières. Ces différences entre les groupes sociaux
rejoignent d’ailleurs celles observées en matière de nuptialité : les femmes
les plus diplômées ont moins tendance à se marier et à vivre en couple.
Sur la même période, le deuxième phénomène marquant est le doublement
de la part des familles monoparentales (4,2 % des ménages en 1968 contre
8,3 % en 1999). Au total 20 % des familles avec enfants sont
monoparentales en 1999 et parmi ces dernières les femmes sont majoritaires
(88 %) puisque la garde des enfants leur est le plus souvent confiée et
qu’elles se remettent moins souvent en ménage que les hommes après une
séparation ou un divorce.
Enfin, l’accès généralisé des femmes au travail se traduit aussi par le recul
de l’âge de la maternité. Le premier enfant apparaît en moyenne à 29,4 ans
en 2001 contre 26,8 ans en 1980. Et c’est surtout après 30 ans que les
femmes ont aujourd’hui plus d’enfants.
La femme face au travail
Les chiffres du dernier recensement confirment les tendances à l’œuvre
depuis plusieurs décennies avec un emploi de plus en plus féminisé (44,9 %
de l’emploi total en 1999 contre 39,6 % en 1982).
Si en termes quantitatifs, la situation des femmes rejoint progressivement
celle des hommes, en termes qualitatifs, les différences sont encore
importantes. Les femmes sont beaucoup plus concernées par le travail à
temps partiel que les hommes. En 1997, la part du temps partiel parmi les
actifs occupés était de 30,8 % chez les femmes contre seulement 4,7 % chez
les hommes. Le temps partiel est, dans plus de la moitié des cas (52 %),
imposé par le type de contrat ou de poste et dans 1/3 des cas pour des raisons
familiales3.
De même, les écarts de salaires entre les hommes et les femmes sont
encore importants. Cela a évidemment des conséquences en termes
d’accessibilité financières aux activités, aux services urbains et au logement.
3
Cristofari Marie-France – Labarthe Géraldine, « Recensement de la population de 1999.
Des ménages de plus en plus petits », département de la Démographie, Insee, Insee Première
n° 789, juillet 2001.
Karine LE SAGER DIOUF
29
Enfin en 1999, on compte 15 % de chômeurs chez les femmes contre 11 %
chez les hommes.
La femme face au vieillissement général de la population
Le vieillissement général de la population est un bouleversement structurel
important : les personnes âgées de plus de 60 ans représentaient 16 % de la
population nationale en 1946 ; elles en représentent 20 % aujourd’hui et on
estime qu’elles en représenteront 27 % en 2020. La retraite est donc devenue
un nouvel âge de la vie, véritable troisième âge dont la durée tend à se
rapprocher des autres étapes de la vie.
Par ailleurs, on sait aujourd’hui que l’on gagne en espérance de vie mais
aussi en espérance de vie sans incapacité (EVSI) ce qui se traduit par une
institutionnalisation des personnes âgées de plus en plus tardive, rarement
avant 80 ans.
Si globalement un net recul de la mortalité est à noter, il se fait surtout au
profit des femmes. L’espérance de vie moyenne à la naissance en 2001 est
de 75,5 ans pour les hommes contre 83 ans pour les femmes4. D’ores et déjà
la répartition par classes d’âge démontre une nette prédominance des
femmes parmi les personnes âgées.
Une espérance de vie plus grande chez les femmes
Population de 60 A 74 ans
Population de 75 ans ou plus
Population totale
Source : Insee, RP 99
4
Insee Première n° 825.
Hommes
%
46,1
35,8
48,6
femmes
%
53,9
64,2
51,4
30
FEMME ET VILLES : NOTE
Mode de vies des femmes âgées (en % de la classe d’âge)
1962
1975
Femmes de 75 à 84 ans
En institution
7,1
8,3
En couple
17,8
22
Avec un autre ménage (souvent chez
38,3
27,6
les enfants)
Seule
36,9
42,2
Femmes de 85 ans ou plus
En institution
14,8
19,8
En couple
5,2
5,3
Avec un autre ménage (souvent chez
51,9
40,2
les enfants)
Seule
28,2
34,8
1982
1990
7,5
25,1
21,0
6,8
28,1
16,0
46,4
49,1
21,0
6,4
32,5
22,0
7,9
25,8
40,1
44,3
Source : Recensement de la population, INSEE et Statistiques de l’Etat Civil, INSEE
La proportion de femmes vivant en couple diminue considérablement avec
l’âge (67 % à 65 ans, 16 % à 85 ans) alors qu’elle reste importante jusqu’à
des âges élevés pour les hommes (80 % à 65 ans et 61 % à 85 ans)5. La durée
de vie plus élevée des femmes en est la principale raison. Il en résulte un
sentiment d’isolement plus fort et un rapport à la ville différent, un besoin de
services plus grand.
Ces mutations profondes génèrent de nouvelles formes de pratiques
urbaines et souvent des difficultés accrues de gestion de la vie quotidienne et
plus généralement d’accès à la ville chez les femmes.
LES CONSEQUENCES EN TERME DE MODE DE VIE URBAIN
Le temps de la femme, le temps de la ville
L’intérêt en France pour le temps de la ville est assez récent. Et comme
dans d’autres pays européens, ce sont les femmes qui ont porté ce sujet au
devant de l’actualité. C’est en effet, lors du colloque sur « Le temps des
femmes, le temps des villes » organisé en mai 2000 à Poitiers, que Claude
Bartelone, ministre délégué à la ville, a mandaté Edmond Hervé, députémaire de Rennes, pour réaliser un rapport sur le temps des villes en partant
du constat, partagé avec les pays européens, de l’émergence d’une nouvelle
civilisation urbaine aspirant à concilier vie professionnelle, vie familiale,
5
Cristofari Marie-France – Labarthe Géraldine, op.cit., Insee Première n° 789.
Karine LE SAGER DIOUF
31
loisirs et vie associative. Ces nouvelles aspirations ont d’abord été identifiées
chez les femmes souhaitant allier vie au travail et vie hors travail. Elles ont
servi en quelques sortes de révélateur d’une problématique plus générale de
gestion quotidienne de la vie urbaine.
Conséquence de la généralisation du travail féminin et de l’augmentation
du nombre de familles monoparentales, « le temps de la femme est beaucoup
plus chargé d’activités diverses que celui de l’homme ; c’est ce qui, au
départ, fait la différence ». Les femmes sont plus sujettes au manque de
temps que les hommes surtout quand elles concilient vie familiale et vie
professionnelle.
L’évolution des modes de vie ne signifie pas révolution dans la répartition
des tâches domestiques. La femme est toujours lésée. Il ressort d’une
enquête réalisée par l’Insee en 1999 que la majorité du temps consacré à des
activités reproductives qui permettent la survie des individus et des familles
(tâches ménagères, cuisine, courses, gestion du ménage, démarches
administratives, soins à donner aux enfants, aux personnes âgées, aux
malades) pèse principalement sur les femmes adultes. En étant en couple,
l’homme reporte 1/3 de son temps d’activités ménagères sur sa compagne
puisque lorsqu’elle y consacre une heure lui n’y passe que dix minutes. Et
même quand ils sont seuls, le temps minimum que les hommes consacrent à
ces activités est bien inférieur à celui des femmes. Le rapport sexué des rôles
au sein de l’univers domestique est donc intériorisé aussi bien par les
hommes que par les femmes6.
Cette somme de travail très importante socialement mais peu visible, bien
que quantitativement plus importante que la somme du travail rémunéré,
n’avait jusqu’alors que très rarement fait l’objet de mesures d’actions
publiques. Or les conséquences pour les femmes sont multiples, cela génère :
- un problème de choix de travail moins impliquant ;
- des problèmes d’accès à la vie sociale publique (manque de temps) ;
- des problèmes de déplacement dans la ville ;
- des exigences particulières en matière d’habitat.
De fait, les temporalités de la vie professionnelle et de la vie familiale ne
sont plus articulées. On parle de « désynchronisation » entre les horaires des
services privés et publics et les emplois du temps individuels. Les femmes
réclament de nouveaux services de soutien familial tels que des services de
6
Dumontier Françoise – Pan Ké Shon Jean-Louis, « En 13 ans, moins de temps contraints
et plus de loisirs », Division Conditions de vie des ménages, Insee, Insee Première n° 675,
octobre 1999.
32
FEMME ET VILLES : NOTE
garde d’enfants plus nombreux et plus flexibles, des services de nettoyage,
des livraisons de repas à domicile et une adaptation des horaires des services
à celui de la vie urbaine, faute de quoi, certaines femmes ne peuvent plus
accéder à l’emploi par manque de services adaptés.
Par ailleurs la ville est organisée en fonction d’un modèle dominant, celui
du citadin actif et jeune. D’où de nombreux dysfonctionnements en raison
d’une diversité sociale accrue. Ainsi, des études ont montré que les
modalités et les horaires actuels des services de transport public ne cadrent
pas avec les besoins de déplacement de nombreuses femmes. Alors qu’elles
sont majoritaires parmi les usagers des transports publics et qu’elles ont le
plus souvent des schémas de déplacement complexes liés à la diversité de
leurs tâches quotidiennes, les horaires proposés restent calqués sur des
déplacements domicile/travail. De même, en raison d’un mode de
développement urbain privilégiant la voiture, le vieillissement devient
problématique dans certaines communes périphériques car la sociabilité se
réalisait dans le centre grâce à des déplacements en voiture et les personnes
âgées (en majorité des femmes) se retrouvent avec des problèmes pour
circuler d’où un risque d’isolement accru.
Si les femmes sont les premières victimes de ce décalage, les habitants des
quartiers populaires sont les plus exposés aux temps contraints7. Ce sont
toujours les personnes les moins fortunées qui sont le plus éloignées de leur
travail. Les inégalités sociales sont ainsi renforcées par des inégalités
temporelles d’accès à la ville. Elles touchent particulièrement les personnes
âgées, les femmes seules vivant dans des banlieues mal desservies, les
femmes au chômage, etc.
De manière plus générale, les nouveaux modes de vie impliquent une
modification des rythmes urbains. Aujourd’hui, la tendance est à la
flexibilité des horaires, à une valorisation des loisirs et au culte de son propre
mode de vie avec pour conséquences l’irrégularité, la variabilité, la diversité
des rythmes de vie. Cette problématique de l’inadaptation du temps de la
ville à celui de ses usagers, mise en évidence pour la femme, est une réalité
qui concerne tout le monde.
Si traditionnellement le développement urbain a été régi par une vision
spatiale et par la division tayloriste rigoriste du temps, avec une priorité
donnée au travail, il est temps de penser une réorganisation de la vie urbaine
7
Jerôme Béatrice, « Les villes tentent de s’adapter aux rythmes de vie de leurs habitants »,
Le Monde, 20 juin 2001.
Karine LE SAGER DIOUF
33
autour de la question de la flexibilité. De nouvelles cohérences urbaines
restent à inventer, à la fois spatiales et temporelles.
Sentiment de solitude et isolement relationnel plus prononcés chez les
femmes
Les conséquences des modes de vie urbains privilégiant autonomie,
indépendance et individualisme ont pour conséquences, chez certaines
catégories de population, une forme de « désocialisation ». Les femmes
figurent parmi les plus vulnérables.
En effet, une enquête sur les relations de la vie quotidienne réalisée par
l’Insee en 1997 démontre que l’isolement relationnel et le sentiment de
solitude augmentent avec l’âge, de manière plus aiguë en milieu urbain, et
qu’ils sont d’autant plus ressentis que le niveau de revenu est bas. Il apparaît
donc logique que les femmes montrent une plus grande vulnérabilité à la
solitude.
Les femmes âgées de plus en plus nombreuses, sont fortement exposées
aux risques d’exclusion ou plus précisément de désinsertion sociale. La
retraite est parfois vécue comme un retrait du monde du travail qui se traduit
par une forme de « mort sociale ».
Les familles monoparentales – à majorité féminines – sont aussi parmi les
plus sensibles. Enfin, de tous les types de ménages, ce sont les personnes
vivant seules qui non seulement sont les plus isolées relationnellement mais
aussi les plus sensibles au sentiment de solitude ; et le veuvage touche avant
tout les femmes puisque 85 % des veufs sont des veuves.
Vers une remise en cause du modèle d’habitat dominant
A travers les statistiques nationales, on observe, sur la longue période, la
diffusion massive d’un mode d’habitat « dominant »: il consiste, pour les
couples et leurs enfants éventuels, à opter de plus en plus souvent pour un
habitat en maison individuelle, achetée à crédit et localisée dans une zone
périurbaine. Plus de 70 % des couples mariés de plus de 40 ans avec enfants
sont propriétaires, habitent une maison individuelle située en grande majorité
dans le périurbain8.
8
Arbonville Denise, « Les choix de localisation résidentielle à l’épreuve des évolutions de
société », Les Actes du Club Habitat, Villes et Territoires, INED, Journées de la FNAU,
organisées par l’AUMA à Mantes-la-Jolie, les 21 et 22 Juin 2001.
34
FEMME ET VILLES : NOTE
Ce modèle dominant était calqué, à la base, sur une vision traditionaliste
du modèle familial basé sur un homme actif et une femme au foyer
s’occupant des enfants. Cependant, ces dernières années, avec l’émergence
de nouveaux modes de vie, une diversification de la demande apparaît. Le
modèle dominant montre ses limites laissant apparaître des
dysfonctionnements.
La bi-activité des couples, qui est devenue un phénomène majeur dans la
société française, modifie les comportements résidentiels. Il a été montré que
le choix dépend prioritairement du lieu de travail des femmes. En particulier
les couples avec enfants peuvent renoncer à la maison individuelle pour
privilégier un appartement mieux desservi en centre ville.
Par ailleurs, « La rupture des unions, plus fréquente, entraîne souvent la
revente du logement acheté à crédit et à deux et l’obligation de prendre une
location si possible dans un lieu plus central : pour des raisons budgétaires
bien sûr mais également, lorsqu’il y a des enfants, pour assurer la proximité
des gardes (par des crèches, l’autre parent, les grands-parents) ». Enfin,
« L’étape post-parentale ou le veuvage prolongé induisent pour certains la
revente de l’ancien logement, désormais trop grand ou trop cher à
entretenir. Et l’extrême vieillissement rend nécessaire la proximité de
services et d’équipements médicaux »9.
Le rôle des mutations relatives à la position sociale de la femme dans la
famille et face au travail dans l’évolution des comportements résidentiels est
déterminant. Le zonage fonctionnel des agglomérations urbaines a
lourdement compliqué la vie des femmes en leur rendant la gestion des
tâches quotidiennes plus difficile. Les effets ségrégatifs de certains types
d’habitat (banlieue pavillonnaire excentrée, quartier HLM enclavé) sont
aujourd’hui fortement ressentis chez certaines femmes. D’autres optent pour
de nouvelles formes d’habitat plus adaptées.
Aujourd’hui, comparativement aux hommes, les femmes investissent
davantage les zones centrales. Elles sont aussi plus présentes dans le parc
locatif, plus central mais aussi plus abordable (en particulier chef de famille
monoparentale, ou femmes âgées mais pas seulement) et moins dans le parc
de maisons individuelles (cf. tableau). Des études plus approfondies seraient
nécessaires pour déterminer ce qui relève du choix d’un mode de vie
différent et ce qui relève de la contrainte dans les stratégies résidentielles
féminines spécifiques.
9
Arbonville Denise, op.cit.
Karine LE SAGER DIOUF
Exemples de modes d’habitats différenciés des ménages selon l’âge,
le genre et la situation matrimoniale en 1996
35
36
FEMME ET VILLES : NOTE
DES PISTES POUR L’ACTION
Vers une politique des temps plus adaptée aux nouveaux rythmes de la vie
urbaine
La prise de conscience nationale de cette « désynchronisation » des temps
sociaux généralisée est récente. Suite à la remise du rapport d’Edmond
Hervé sur le « Temps des villes » le 19 juin 2001, la première conférence
gouvernementale des temps de la vie quotidienne s’est tenue le 20 septembre
2001. D’ores et déjà, des pistes d’action d’amélioration privilégiées
soutenues par la DATAR et la DIV ont été proposées et un appel à projet
lancé auprès des collectivités territoriales et des associations. Elles
s’articulent autour de 5 axes :
- la création et l’amélioration de services à la personne (gardes
d’enfants, aides à domicile, médiations) ;
- l’évolution des horaires des services (école, transports, services
publics, commerces, entreprises dans le cadre de plans de régulation des
horaires et de plans de déplacements urbains) ;
- la modernisation des services publics (maisons de services publics,
administration électronique) ;
- l’articulation entre services publics et privés (accessibilité aux
services, projets éducatifs locaux) ;
- l’aménagement du territoire et la conception intégrée des espaces
publics (contrats de ville, d’agglomération, de pays).
La démarche pour y arriver repose sur un processus partagé de diagnostic
de l’accessibilité temporelle de la ville, qui aboutit à une amélioration pour
les femmes en premier lieu mais, au final, pour tous les habitants.
Un besoin accru de politiques publiques de renforcement des liens sociaux
Le besoin de sociabilité plus fort chez certaines femmes et le risque
d’isolement relationnel plaident pour une réflexion accrue pour proposer des
aménagements d’espaces publics de qualité, des équipements collectifs, des
lieux et des services favorisant le développement de nouveaux liens sociaux
en fonction des besoins spécifiques des femmes, des enfants, des personnes
âgées.
En particulier, des études sont nécessaires pour répondre aux besoins
spécifiques de la population du troisième âge. Il s’agit de développer une
vision politique de projets de vie à construire pour cette étape de la vie et des
Karine LE SAGER DIOUF
37
actions publiques les accompagnant, pour que la retraite ne soit plus
seulement considérée comme un temps pour se reposer et tuer le temps.
Une politique du logement et de l’habitat plus respectueuse de la diversité
sociale
La planification du logement et des quartiers doit refléter la complexité de
la vie familiale contemporaine. Concernant les femmes, quelques besoins
peuvent être identifiés à titre d’exemple :
- les jeunes femmes souhaitent pouvoir accéder aisément aux
transports afin de se déplacer librement dans la ville ;
- les mères seules ont besoin de logements abordables proches de leur
travail et des services de garderie d’enfants ;
- les femmes dont les enfants sont jeunes ou adolescents ont besoin
d’espaces de jeux et d’équipements pour cette tranche d’âge ainsi qu’un
accès aux transports publics favorisant leur autonomie ;
- les femmes âgées ont besoin de logements adaptés avec un accès aux
services de base, à des services d’aide à domicile, de transport en commun
et proches de leur réseau familial et amical ;
- toutes ont besoin d’aménagements qui minimisent le sentiment
d’insécurité.
Dans tous les cas, les politiques de l’habitat devront répondre à la diversité
des situations sociales et familiales et concevoir le logement en tenant
compte du cadre plus large de l’environnement global. En attachant une
importance particulière aux possibilités d’accès aux services, à l’emploi, aux
transports publics, aux équipements de loisirs et aux aménités sociales et
culturelles, il s’agit de permettre aux ménages de vivre et d’élever leurs
enfants dans des conditions meilleures et moins stressantes. Et comme
aujourd’hui encore, les femmes passent plus de temps dans leur logement
que les hommes, en particulier à certains moments de leur vie, le rôle accru
qu’elles sont amenées à jouer dans la conception et l’aménagement du
logement et du quartier, grâce à la loi sur la parité et à leur présence au
niveau des maîtrises d’ouvrage municipales, ne pourra être que bénéfique.
Une ville plus adaptée aux besoins des femmes, c’est une ville plus à
l’écoute de ses citoyens. C’est la principale conclusion du colloque « Les
femmes et la ville : logements services et environnement » organisé en 1994
par l’OCDE. Dans la démarche, cela se traduit par :
- le développement d’une planification et d’une gestion urbaines qui
tiennent compte des préoccupations des diverses composantes de la
population, et qui reconnaissent donc la diversité sociale ;
38
FEMME ET VILLES : NOTE
- l’élargissement du rôle des usagers des services publics et de la ville
avec la reconnaissance d’une maîtrise d’usage à côté des traditionnelles
maîtrises d’ouvrage et d’œuvre ;
- la réhabilitation de l’intérêt pour les questions de vie quotidienne
dans l’élaboration des politiques urbaines qui permette de dépasser les
logiques sectorielles pour aborder la vie urbaine de manière globale ;
- le développement d’une connaissance et donc d’une observation
plus fine de l’évolution des modes de vie et des besoins associés.
Enfin, cette volonté d’associer les habitants concernés dans toute leur
diversité à l’action publique favorisera l’exercice d’une citoyenneté active
sur le territoire de la ville et plus largement de l’agglomération.
BIBLIOGRAPHIE
ARBONVILLE Denise [2001], « Les choix de localisation résidentielle à
l’épreuve des évolutions de société », Les Actes du Club Habitat, Villes et
Territoires, INED, Journées de la FNAU, organisées par l’AUMA à Mantesla-Jolie, les 21 et 22 Juin.
BARTELONE Claude [2000], Discours du ministre délégué à la ville, lors de
la Conférence sur le temps des villes, 12 décembre.
CHALEIX Mylène [2001], « Recensement de la population de 1999, 7,4
millions de personnes vivent seules en 1999 », division Recensement de la
population, Insee, Insee Première n° 788, juillet.
CRISTOFARI Marie-France – LABARTHE Géraldine [2001], « Recensement
de la population de 1999. Des ménages de plus en plus petits », département
de la Démographie, Insee, Insee Première n°789, juillet.
COLLECTIF [1995], Les femmes et la ville, Logements, services et
environnement urbain, OCDE, Paris.
DUMONTIER Françoise – PAN KE SHON Jean-Louis [1999], « En 13 ans,
moins de temps contraints et plus de loisirs », Division Conditions de vie des
ménages, Insee, Insee Première n° 675, octobre.
JEROME Béatrice [2001], « Les villes tentent de s’adapter aux rythmes de
vie de leurs habitants », Le Monde, 20 juin.
Karine LE SAGER DIOUF
39
PAN KE SHON Jean-Louis [1999], « Vivre seul, sentiment de solitude et
isolement relationnel », Division Conditions de vie des ménages, Insee,
Insee Première n° 678, octobre.
« Vieillesse, nouvelles vague » [2001], Agence d’urbanisme de la région
grenobloise, juillet.
« Espaces, temps, modes de vie. Nouvelles cohérences urbaines », 22e
Rencontres nationales des agences d’urbanisme, Nantes, 12, 13 et 14
décembre 2001, Ministère de l’Equipement, des Transports et du Logement,
FNAU, Communauté Urbaine de Nantes, Agence d’Urbanisme de
l’agglomération nantaise.
« Habitat et services de proximité face aux évolutions des modes de vie »,
Actes du Club Habitat, Villes et Territoires de la FNAU, 21 et 22 juin 2001,
FNAU, Agence d’Urbanisme du Mantois.
DISCOURS FÉMINISTES ET
ARCHITECTURE/RECHERCHE URBAINE
(AVEC DES EXEMPLES D’ALLEMAGNE)1
Christine BAUHARDT
Université de technologie de Berlin,!
Institut d’aménagement urbain et régional.
INTRODUCTION
Mon intervention est basée sur deux axes d’approches, un axe théorique et
un axe pratique. L’axe théorique analyse les discours féministes traitant des
rapports sociaux de sexe dans l’espace et le bâti. Afin d’illustrer les
approches théoriques je m’appuie sur des objets concrets ou bien des
situations socio-spatiales à l’aide de diapositives. J’utilise l’expression
« féministe » pour désigner une approche « genrée ». J’appelle « féministe »
une approche qui est concernée par les rapports sociaux de sexe, et pas
seulement par des problèmes ou des perspectives de femmes. En même
temps, la notion de « féministe » implique un point de vue critique vis-à-vis
du pouvoir des hiérarchies.
LA DIMENSION SOCIALE DE L’APPROCHE FEMINISTE DANS LE DEBAT SUR
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS L’ESPACE
La dimension sociale du genre renvoie à la construction sociale du
dimorphisme biologique comme fondement des rapports sociaux de sexe. La
1
Je remercie Béatrice Borghino qui non seulement a pris soin de la forme de ce texte mais
qui est toujours une interlocutrice engagée au sujet du féminisme.
42
DISCOURS FEMINISTES ET ARCHITECTURE/RECHERCHE URBAINE
construction sociale du dimorphisme biologique exprime l’idée qu’il n’y a
pas de base naturelle pour ce qu’on appelle communément « les sexes ». La
représentation des deux sexes – uniquement et exactement deux – est ellemême une performance culturelle et historique. La théoricienne en
architecture, Diana Balmori, a exprimé cette idée dans de belles paroles :
« Nature was Culture’s idea. Culture, when it wants to convince anybody
that it is really right, just says that it’s Nature »2.
Le dimorphisme biologique représente un exemple de la relation binaire de
la classification normative du monde, n’acceptant pas l’entre-les-deux,
l’ambiguïté. Bien que ce soit une performance culturelle, historique et
scientifique de distinguer deux sexes cette distinction fait partie du savoir
quotidien qui lui-même contribue à la reproduction du dimorphisme. Le
genre se caractérise par des activités de représentation/incorporation et
d’interprétation. Ces activités sont soumises aux valorisations normatives du
féminin et du masculin. Le féminin et le masculin incarnent un ordre
symbolique dont les représentations varient selon la culture et le moment
historique. Au-delà de toute variabilité dans la forme, ces représentations
produisent une supériorité du masculin sur le féminin.
L’idée centrale de ces réflexions sur le genre est donc que l’ordre
symbolique ne correspond pas nécessairement aux acteurs sociaux, donc aux
personnes que nous qualifions de « homme » ou de « femme », selon la
classification binaire. Or, l’approche du genre est de moins en moins centrée
sur la différence entre « les hommes » et « les femmes » ou bien entre un
comportement « masculin » ou « féminin ». L’intérêt porte plutôt sur le
contexte dans lequel un comportement est considéré comme masculin ou
féminin ou bien sur la reproduction du genre dans les façons d’agir au
quotidien3.
Que veut donc dire « la dimension sociale du genre » dans le débat
féministe en architecture et en recherche urbaine ? D’abord il s’agissait de
rendre visible la catégorie du genre comme un facteur structurant l’espace.
Les femmes et leur travail montaient sur la scène de la ville. La critique de la
division sexuelle du travail faisait entrer la catégorie du travail domestique
en recherche urbaine et en architecture. Les architectes et urbanistes
2
« La nature est l’invention de la culture. La culture qui veut convaincre chacun qu’elle a
vraiment raison dit tout simplement qu’elle est elle-même nature ». Balmori Diana, « The
Case of the Death of Nature : A Mystery » in Agrest, Conway Diana, Weisman Patricia,
Kanes Leslie (eds.), The Sex of Architecture. New York, Harry N. Abrams, 1996, p. 75.
3
West Candace – Zimmerman Don H., « Doing gender », in Lorber Judith – Farell Susan A.
(eds.), The Social Construction of Gender, Newbury Park/London/New Delhi, 1991.
Christine BAUHARDT
43
féministes pouvaient montrer comment les rapports sociaux de sexe sont
cachés dans le bâti, comment l’organisation de l’espace est basée sur le
travail non vu des femmes et comment le travail domestique est rendu plus
difficile pour les femmes et invisible pour la société par les architectes et les
aménageurs. Bien qu’il ne rentre pas explicitement dans leurs concepts le
travail domestique des femmes y était malgré tout présupposé.
Le travail domestique comme élément structurant l’espace n’est pas resté
une catégorie d’analyse mais est devenu en Allemagne un concept pratique.
Au lieu de le cacher et de le présupposer implicitement, des architectes
féministes ont rendu explicite le sujet. Le travail domestique fut le point de
départ pour un habitat soi-disant « adapté à la vie quotidienne de femmes »
et des stratégies pour l’aménagement de l’espace public.
Dans la sphère privée, c’est-à-dire concernant l’habitat, il y a eu en
Allemagne deux lieux centraux qui visaient à rendre visible le travail des
femmes non vu et négligé par les architectes : c’étaient la cuisine et la
chambre individuelle pour chaque personne du ménage.
La cuisine est considérée comme l’endroit où se passe une grande partie du
travail ménager au sens propre du terme et aussi une grande partie de la vie
sociale – la communication entre les membres de la famille, l’entraide de la
mère de famille, des enfants et moins souvent du mari ou du père – la cuisine
comme lieu de rencontre, de travail et d’éducation. L’idée complémentaire,
un endroit pour se retirer et se reposer des exigences de la famille et du
travail permanent, « a room for one’s own » (Virginia Woolf), est
représentée par la demande : une chambre individuelle pour chaque
personne. Il ne s’agit donc pas de réduire les femmes au ménage et au travail
domestique mais plutôt d’impliquer tous les membres du ménage dans le
travail quotidien d’un côté et de l’autre, d’offrir un espace individuel aux
femmes à l’intérieur de la maison. Tous ces projets ont été réalisés dans le
cadre du logement social et par la suite, ils ont introduit une nouvelle
conception pour d’autres projets de construction de haute qualité en
logement social.
En ce qui concerne l’espace public, la catégorie du travail domestique fut
introduite dans la recherche sur les transports et la mobilité en ville. Dans ce
domaine aussi, il fallait d’abord rendre visible le travail des femmes dans
l’espace public. Il s’avère beaucoup plus difficile de réaliser des projets
concrets adaptés à la vie quotidienne des piétons et des usagers des
transports en commun, pour la plupart des femmes, des jeunes et des
personnes âgées. La politique des transports est surtout – et de plus en plus –
44
DISCOURS FEMINISTES ET ARCHITECTURE/RECHERCHE URBAINE
une politique de grande vitesse négligeant les courtes distances et les
déplacements de proximité.
On peut donc conclure au sujet de la dimension sociale de l’approche
féministe en architecture et en aménagement urbain que des projets de
construction et de recherche ont rendu visibles les femmes et le travail
domestique dans l’espace urbain. Ces projets valorisent les femmes en tant
qu’usagères et productrices de la ville. Ils proposent des idées concrètes qui
prennent en compte les différents espaces « genrés » du vécu et du potentiel
au quotidien. Les architectes et urbanistes féministes mettent en cause
l’universalisme d’une approche architecturale centrée sur l’esthétique, le
« bel objet ». Dans un champ de travail dominé par la conception que l’usage
et l’appropriation du bâti soient indépendants de la qualité universelle de
l’objet esthétique, elles revendiquent la différence.
LA DIMENSION POLITIQUE DE L’APPROCHE FÉMINISTE DANS LE DÉBAT
SUR LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS L’ESPACE
La recherche féministe implique toujours une dimension politique, c’est-àdire qu’elle cherche à découvrir les rapports de domination et les
mécanismes de pouvoir. En architecture et en urbanisme la dimension
politique a une base éminemment matérielle. Il s’agit de disciplines dans
lesquelles l’argent et le pouvoir ne sont pas seulement transmis par des
représentations symboliques dans l’espace mais aussi par des commandes
concrètes de construction et de création.
Comprendre le genre comme une dimension d’analyse du pouvoir entraîne
la déconstruction des différences et des hiérarchies. Le débat sur le genre
s’oppose à toute construction identitaire, quelle qu’elle soit, qu’il s’agisse
d’identités sexuelles, culturelles, ethniques, religieuses ou autres. Le concept
de différence ne rompt pas avec les exigences de l’égalité et de la justice
sociale, au contraire : ce n’est qu’en prenant en compte la construction de la
différence que l’égalité des différents se réalise. La féministe post-moderne
Jane Flax a exprimé cette pensée dans la citation suivante : « Domination
arises out of an inability to recognize, appreciate and nurture differences,
not out of a failure to see everyone as the same. Indeed, the need to see
everyone the same in order to accord them dignity and respect is an
expression of the problem, not a cure for it »4.
4
« La domination est le résultat de l’incapacité de reconnaître, d’apprécier et d’alimenter
les différences, et pas du manque de considérer que nous sommes tous pareils. En vérité, la
nécessité de considérer chacun comme identique aux autres, afin de leur accorder dignité et
respect, est l’expression du problème, non sa solution. » Flax Jane, « Beyond equality :
gender, justice and difference » in Bock, James Gisela, Susan (eds.), Beyond Equality and
Christine BAUHARDT
45
Parler de différence veut dire mettre en question le pouvoir. La question est
moins de savoir : qui est différent et pourquoi ? Par contre, il s’agit
d’analyser le contexte dans lequel des différences sont construites : qui parle
de différence, quand et pourquoi ? Et aussi : quand et pourquoi des
différences sont-elles niées ? La négation de différences et la construction
d’identités représentent des processus de domination et d’appropriation –
Derrida en parle aussi bien qu’Adorno. Par conséquent, la théorie féministe
des dernières années tend à traiter le parallélisme des constructions sociales
de « race », classe et genre. Le but de la déconstruction de ces catégories
d’oppression est de refuser toute forme de domination légitimée par un
prétendu universalisme abstrait.
La dimension politique de l’approche féministe en architecture et en
urbanisme vise à montrer que les chances et les moyens face à
l’appropriation de l’espace sont différents entre les hommes et les femmes et
que, en face de cette réalité, on aurait un aménagement et une construction
qui seraient neutres. L’accès à l’espace et son appropriation sont déterminés
par des facteurs divers. Qu’ils soient dépendants des ressources économiques
n’est mis en question par personne. Mais que l’accès à l’espace, son
appropriation et son aménagement soient influencés par les rapports sociaux
de sexe est déjà moins communément accepté.
En Allemagne, il y a plusieurs projets concrets qui mettent l’accent sur la
discrimination des femmes sur le marché du travail et sur le marché du
logement.
Les projets d’habitat pour les familles monoparentales
Ce sont surtout les femmes responsables de jeunes enfants qui sont
désavantagées car elles sont exclues largement de l’emploi – une situation
aggravée par le fait qu’en Allemagne le système de l’éducation des jeunes
enfants est mal réglé par l’État. La garde des jeunes enfants est en grande
partie de la responsabilité des mères. Il y a eu donc des projets de
construction concernant surtout la situation des mères célibataires et des
familles monoparentales. En dehors de construire des logements de haute
qualité à loyers modérés, l’idée fondamentale dans ces projets est de créer
des espaces d’entraide et de soutien entre les femmes et de jeux et de loisirs
pour les enfants (exemple de Recklinghausen, Rhénanie du Nord
Westphalie). La participation des habitantes prenait une place importante
Difference. Citizenship, feminist politics and female subjectivity, London/New York, 1992,
p. 193.
46
DISCOURS FEMINISTES ET ARCHITECTURE/RECHERCHE URBAINE
dans le processus de création de ces logements. L’organisme de construction
et les architectes femmes organisaient la participation des futures habitantes
dans un processus ouvert. De cette façon une influence sur la création de
l’habitat était laissée aux locataires du logement social, ce qui d’habitude est
réservé aux propriétaires de maisons individuelles.
Les projets de création d’entreprises de femmes
Plusieurs projets destinés à améliorer la situation économique des femmes
ont été réalisés en combinaison avec la réhabilitation écologique d’anciens
bâtiments. Le plus connu est la Weiberwirtschaft5 à Berlin, une coopérative
de femmes dont l’idée était de créer des entreprises et des réseaux de
femmes travaillant à leur propre compte. Ce sont surtout les professions
libérales, des avocates, des artistes, des expertes comptables ou des artisanes
qui y ont aménagé leurs bureaux. À l’heure actuelle, il y a à peu près
soixante entreprises qui s’y sont installées. L’idée du départ était de créer un
lieu qui rassemble les différentes fonctions de la vie quotidienne sous un
même toit : des lieux de travail, des lieux d’habitat et les services comme la
garde des enfants et un restaurant. Tous ces endroits existent, mais les
locataires des logements ne sont pas les mêmes personnes que les femmes
qui y travaillent.
Les projets de construction par des architectes femmes
Un autre point de départ pour redistribuer l’argent et le pouvoir est
représenté par les essais d’ouvrir le marché de l’emploi de la construction
largement fermé aux femmes, à l’aide de concours architecturaux réservés
aux architectes femmes. Ces bâtiments réalisés par exemple à Berlin, à
Bergkamen (Rhénanie du Nord Westphalie) ou à Vienne/Autriche sont
extrêmement contestés dans la profession car ils en dénoncent explicitement
le caractère masculin/androcentrique. Dans ces concours, c’étaient des
femmes qui définissaient les critères des plans architecturaux, qui
participaient aux concours et qui jugeaient les résultats – un défi énorme
pour une profession profondément marquée par le pouvoir masculin :
presque tous les concours architecturaux sont organisés et remportés par des
hommes architectes. Le caractère politique de ces projets, selon moi,
consiste moins en la création concrète du bâti – dans le sens d’une réponse à
la question : « Les femmes architectes construisent-elles autrement – ou
mieux ? » Je le vois plutôt dans le fait de rendre accessible, au moins
5
Il s’agit d’un jeu de mot : « Weiber » est une expression péjorative pour dire « femmes »,
« Wirtschaft » veut dire « économie » et « restaurant/bar ». La connotation sous-entendue de
« Weiberwirtschaft » est le chaos entre femmes dans un lieu public.
Christine BAUHARDT
47
partiellement, un marché de l’emploi qui n’en est pas un et ce faisant, de
défier le pouvoir masculin de la profession.
LA DIMENSION CULTURELLE DE L’APPROCHE FÉMINISTE DANS LE DÉBAT
SUR LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS L’ESPACE
Mon dernier point, la dimension culturelle de l’approche féministe dans le
débat sur les rapports sociaux de sexe dans l’espace, reprend l’idée de la
construction de l’identité et de l’altérité. Je me réfère encore une fois à la
construction sociale du dimorphisme de sexe et à l’ordre symbolique qu’elle
produit. Au début de cette intervention, j’ai déjà mis l’accent sur le passage
qui a été réalisé dans la théorie féministe entre les hommes et les femmes
pris comme des individus empiriques à une conception genrée. Comprendre
le genre comme une construction sociale et culturelle signifie, d’un côté,
mettre en question les préceptes normatifs du masculin et du féminin, et de
l’autre côté, chercher la réinterprétation de la construction du genre par des
pratiques sociales. Il s’agit là de l’approche qu’on appelle queer.
Le queer en tant que pratique sociale tend à surmonter la normativité
hétérosexuelle produite par l’ordre symbolique des deux sexes ou bien –
avec les termes de Judith Butler – par la matrice hétérosexuelle. Le concept
désigne l’approche théorique de la déconstruction du genre et de la sexualité
et l’approche politico-pratique des alliances stratégiques entre lesbiennes,
gays, transsexuels, bisexuels, intersexuels. Ces personnes remettent en cause
l’ordre du dimorphisme soi-disant naturel en confrontant leurs propres
identifications à celles qui leur sont attribuées par l’extérieur.
Ces brouillages de l’ordre symbolique du genre par la pratique queer se
manifestent aussi dans l’espace. Les éditeurs de l’anthologie « Queers in
space », Gordon Brent Ingram, Anne-Marie Bouthillette et Yolanda Retter,
entendent par un espace queer « an expanding set of queer sites that function
to destabilize heteronormative relations and thus provide more opportunities
for homoerotic expression and related communality »6, un réseau étendu de
lieux queer qui déstabilisent les relations hétéronormatives et qui ainsi
offrent plus de possibilités à l’expression homoérotique et à une vie
collective.
Avec Michel Foucault on peut appeler les espaces queer des hétérotopies,
« ces espaces différents, ces autres lieux, une espèce de contestation à la fois
6
Ingram Gordon – Brent Bouthillette Anne-Marie – Retter Yolanda (eds.), Queers in
Space : Communities/Public Places/Sites of Resistance, Seattle, 1997, p. 449.
48
DISCOURS FEMINISTES ET ARCHITECTURE/RECHERCHE URBAINE
mythique et réelle de l’espace où nous vivons »7. Les hétérotopies sont des
espaces qui dépassent la vie quotidienne et qui permettent de par leur
construction comme des « espaces autres » la compréhension de l’ordre
social dominant. Ce sont des lieux de marginalité et de frontières, le point
intéressant des frontières étant le fait que l’on puisse les transgresser, les
transformer, que l’on puisse mettre en question la relation entre dedans et
dehors. L’espace queer se forme et se transforme simultanément par le
plaisir et par le danger de la transgression.
Les approches féministes dans le débat sur les rapports sociaux de sexe
dans l’espace ne peuvent pas éviter de prendre en compte les réalités
différentes des individus selon les constructions de la différence et de
l’altérité. Si au départ la discussion tournait autour de l’invisibilité des
femmes et de leur travail dans l’espace, il s’agissait de troubler le pouvoir
constitué par la différence du genre. Actuellement l’approche culturaliste
ouvre des perspectives pour des analyses plus approfondies sur les
représentations de genre/sexe dans leurs différentes manifestations : qui estce qui est représenté(e) dans l’espace et pourquoi ? quelles formes
d’appropriation de l’espace pour quels sujets ? Le constat « l’espace est
sexué » vaut toujours mais nous, architectes et aménageuses féministes,
sommes moins sûr(e)s qu’avant de ce que cela veut dire.
BIBLIOGRAPHIE
BALMORI D. [1996], « The Case of the Death of Nature : A Mystery » in
Agrest, Conway Diana, Weisman Patricia, Kanes Leslie (eds.), The Sex of
Architecture. New York, Harry N. Abrams, p. 69-76.
FLAX J. [ 1992], « Beyond equality : gender, justice and difference » in
Bock, James Gisela, Susan (eds.), Beyond Equality and Difference.
Citizenship, feminist politics and female subjectivity, London/New York,
p. 193-210.
FOUCAULT M. [1954-1988], « Des espaces autres » in : Foucault Michel,
Dits et écrits, tome IV, Paris, Gallimard, p. 752-762.
INGRAM G., BRENT BOUTHILLETTE A.-M., RETTER Y. (eds.) [1997],
Queers in Space : Communities/Public Places/Sites of Resistance, Seattle.
7
Foucault Michel, « Des espaces autres » in : Foucault Michel, Dits et écrits, tome IV, Paris,
Gallimard, 1967-1984.
Christine BAUHARDT
49
WEST C., ZIMMERMAN Don H. [1991], « Doing gender », in Lorber
Judith – Farell Susan A. (eds.), The Social Construction of Gender, Newbury
Park/London/New Delhi.
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME » –
« NULLE NE PEUT COMPRENDRE L’HOMME »
URBANISATION ET RECOMPOSITION DES
RAPPORTS SOCIAUX DE GENRE A BAMAKO
(MALI)
Françoise BOURDARIAS
Université François Rabelais, Tours
Spectacle familier dans les villes d’Afrique de l’Ouest, la multiplicité des
petits commerces féminins ne peut que frapper l’observateur qui arrive du
village. Présence féminine sur les marchés bien sûr, mais surtout profusion
de ces étals à la porte des concessions, dans les rues, qui proposent fruits,
beignets et brochettes… On pourra aussi croiser le chemin des « Grandes
Commerçantes » et des femmes-entrepreneurs du centre ville, dont les
trajectoires de « self made women » donnent lieu à d’innombrables récits. On
pourra constater le foisonnement des groupes de solidarité féminins
(associations, tontines…) ; repérer des indices de resserrement du groupe
domestique, en observant les structures et les modes d’occupation des
concessions.
Le milieu urbain est-il émancipateur ?
Une telle perspective nous conduirait à nous interroger sur les obstacles
susceptibles de freiner le processus d’émancipation : persistance de formes
sociales archaïques, obstacles culturels, domination masculine. Cette
association de conceptions culturalistes et de présupposés sur le caractère
inéluctable de l’individualisation, de l’émergence du sujet autonome en
52
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
milieu urbain, nous est familière. Elle tend à orienter aussi bien nos
conceptions spontanées du changement social que les théories qui dominent
le champ de la sociologie urbaine : la culture urbaine accélère la dissolution
des liens sociaux traditionnels, et par le biais des multiples milieux de
socialisation qu’elle propose, produit le modèle de l’individu rationnel, être
urbain par excellence. Cette problématique qui relève d’une conception de
l’individu abstrait (asexué) stratégique est fréquemment appliquée aux
femmes, auxquelles la tradition assignerait des identités sexuelle et sexuée
figées.
Les pratiques des ONG observables dans les villes sont révélatrices de
l’emprise de ces schèmes de perception. Les femmes sont définies comme la
« population cible » privilégiée des opérations de micro-développement, de
l’éducation pour la santé. Les espaces d’autonomie (économique
notamment) proposés aux femmes sont censés les soustraire, ne serait-ce que
momentanément, aux pressions exercées par « la tradition », et leur donner
les moyens de transformer leur position sociale. Les opérations prendront
couramment appui sur des formes culturelles en émergence (associations,
groupes de voisinage), ou perçues comme traditionnelles (groupes ethniques,
tons). L’importance accordée à l’autonomie économique est sans doute
pertinente, elle correspond en tous cas aux préoccupations exprimées par les
femmes, quelle que soit leur position sociale. Toutefois les commentaires
suscités par les échecs de ces expériences laissent parfois perplexe : manque
de rationalité calculatrice des femmes concernées et résistance des normes
coutumières.
Curieusement les analyses des experts de terrain coïncident, sous une autre
forme, avec les jugements que portent les uns sur les autres les femmes et les
hommes les plus démunis. Femmes et hommes se désignent mutuellement à
la fois comme des êtres de pulsion incapables de prévision et comme les
auxiliaires du pouvoir exercé sur les individus par la famille, les aînés,
parfois même les forces obscures du politique et de l’économique1.
« Entre les hommes et les femmes, c’est la guerre… »
Nous mettrons ici en perspective quelques observations recueillies dans
une configuration sociale limitée, un quartier « spontané » situé à la limite
nord du district de Bamako.
Femmes et hommes semblent s’y livrer une lutte sans merci. Du moins, tel
est le leitmotiv des conversations informelles et des discours recueillis, qu’il
s’agisse du mariage ou des rapports de séduction, de la circulation de
1
Il serait sans doute intéressant d’analyser l’articulation de ces différents discours qui
semblent s’alimenter mutuellement.
Françoise BOURDARIAS
53
l’argent ou des conversions religieuses. Cette « guerre » est perçue comme
un indice du désordre profond qui caractérise la ville, opposée à l’espace
paisible et ordonné du village. Mais cette guerre-là, on s’en aperçoit vite,
s’articule avec bien d’autres conflits, fonciers, politiques, économiques, où
s’affrontent représentants du pouvoir étatique et du pouvoir coutumier,
entrepreneurs et ouvriers, réseaux de dépendance concurrents,
« communautés » locales et pouvoirs lointains.
La ville est définie par les agents sociaux (quels que soient leur sexe et leur
position sociale) comme un espace perturbé. Dans tous les discours, la ville,
si proche soit elle, concentre tous les risques de contacts dangereux, de
déséquilibre. Toutes les catégories2 s’y côtoient, se « mélangent », le
changement y est plus rapide qu’ailleurs. Elle semble constituer un milieu
caractérisé par la perturbation de l’espace, du temps, des corps, des relations.
En situation de crise, les pratiques sociales, la mobilisation de l’expérience,
ne vont plus de soi, elles sont objets de débats collectifs, et les individus euxmêmes peuvent être amenés à se percevoir comme des êtres calculateurs et
stratégiques3. Nous avons recueilli dans ce contexte des observations qui
suscitent quelques interrogations sur les modalités de construction des
genres. Elles nous ont permis d’appréhender la variabilité de leurs
définitions.
UNE LUTTE POUR LA CONSTRUCTION DES TERRITOIRES SOCIAUX
La transformation des interdépendances sociales dans l’espace résidentiel
oriente, entre autres, la construction d’identités sexuées instables, variables
selon les positions sociales. Nous considérerons ce processus comme une
manifestation particulière d’un phénomène plus global, le réaménagement
des rapports de dépendance, des formes d’appartenance et d’adhésion.
Comme la plupart des quartiers « spontanés » des villes africaines, vu du
centre, le quartier de Dianguinabougou (commune I de Bamako) est perçu
comme extérieur à la ville – lieu où sont venus s’établir les nouveaux
migrants ruraux chassés par les vagues de sécheresse et les populations
urbaines en situation d’échec économique. Ces zones, occupées
« illégalement », selon les modalités coutumières d’attribution des parcelles,
sont désignées comme des espaces sociaux homogènes que la ville doit
2
Siya (« race »).
La crise, telle que la définit G. Balandier, provoque un retour réflexif d’une société sur
elle-même, sur les outils dont elle dispose. Il s’agit d’un contexte favorable à l’analyse de ces
outils et de leurs transformations.
Balandier G., Le désordre, Paris, Fayard, 1988, p. 38. Voir également Balandier G.,
Anthropologie politique, Paris, PUF, Chap. VII « Tradition et modernité », 1984.
3
54
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
conquérir4, où doit s’instaurer un marché foncier régulé par les instances
étatiques, malgré la résistance des tenants de la « coutume villageoise ».
La population se caractérise en fait par son hétérogénéité et son
renouvellement rapide. L’analyse des récits d’installation recueillis permet
d’appréhender la diversité des trajectoires qui se croisent dans l’espace du
quartier. Il semble qu’on puisse trouver là un principe de hiérarchisation des
familles dans l’espace local. Il renvoie à la diversité des territoires
relationnels d’appartenance, à la plus ou moins grande distance aux centres
du pouvoir économique et politique qu’ils impliquent.
A partir des années 1980, l’installation à Dianguinabougou peut
correspondre à une phase de stabilisation des trajectoires. L’acquisition d’un
terrain permet à certains chefs de famille de mettre fin à une période de
circulation dans l’espace urbain, de location en location. Ils affirment ainsi
leur autorité familiale et leur statut au sein de leur lignage. Ils ont alors
acquis une position économique qu’ils pensent stable, ouvriers d’une usine
d’État, artisans... Pour d’autres, l’arrivée au quartier n’est qu’une étape dans
un parcours d’errance urbaine. Travailleurs précaires, locataires
perpétuellement expulsés, ils fuient la hausse des loyers dans les zones
loties, et aussi parfois la disparition de leur clientèle (c’est le cas des petits
artisans réparateurs, des porteurs d’eau...). Une décennie plus tard, tous, sous
des formes diverses, ont connu une dégradation de leur situation, et
l’annonce du lotissement semble remettre en cause la stabilité conquise par
les possesseurs de parcelles. Certains sont au chômage, leurs enfants adultes
accumulent les « apprentissages », les emplois précaires. Les activités des
uns et des autres tendent à se concentrer dans l’espace du quartier ou des
zones « spontanées » les plus proches. L’espace de leurs relations
associatives, de leurs relations lignagères urbaines, coïncide avec celui des
activités économiques. L’élaboration d’une « tradition » villageoise semble
alors constituer un outil privilégié de négociation et d’interprétation des
tensions sociales. Le village, espace de référence, est défini par l’ordre, la
reproduction stable des rapports entre les générations. Le quartier de
Dianguinabougou est constitué en village lorsqu’il s’agit de définir la ville
comme un espace d’insécurité, où rien ne vient modérer le pouvoir de
l’argent, celui de l’administration. Pourtant le quartier appartient bien à la
ville quand les habitants le confrontent à l’espace imaginaire du village pour
décrire la violence qui s’y installe, la dégradation des rapports entre aînés et
cadets, entre hommes et femmes. Ce désordre généralisé est évoqué par les
chefs de famille et leurs fils célibataires lorsqu’ils évoquent la
4
Par le biais des opérations de lotissement. Ces procédures enclenchées ici en 1993 se fixent
pour objectif la réhabilitation des quartiers « spontanés », percement de voies, assainissement,
légalisation des occupations foncières. Elles provoquent d’importants mouvements de
populations.
Françoise BOURDARIAS
55
monétarisation de la compensation matrimoniale5, « inconnue au village »,
qui « empêche le mariage des pauvres » ; par les mères et leurs filles
également lorsqu’elles dénoncent l’inconstance des jeunes gens qui
« refusent de se marier » et abandonnent les jeunes filles enceintes. Les aînés
et les pères au chômage stigmatisent l’irrespect des jeunes qui refusent de
reconnaître leur statut, et les cadets flétrissent les aînés incapables de jouer
leur rôle traditionnel en leur procurant des épouses. La mémoire villageoise
permet d’argumenter et de légitimer l’échec des perdants.
Le lotissement et l’expulsion des habitants les plus précarisés favorisent
l’implantation dans le quartier d’une troisième catégorie d’occupants. Leur
parcours urbain apparaît comme un parcours d’accumulation de ressources
monétaires, de relations, parfois de titres scolaires. Commerçants, employés
d’administrations, techniciens, ils perçoivent leur installation comme une
étape de leur trajectoire ascendante. L’espace relationnel qu’ils maîtrisent et
tentent de développer englobe le village d’origine, la ville, lieu de leur
exercice professionnel et le quartier, trois pôles dont ils travaillent l’étroite
interdépendance. Ils instaurent au sein du quartier des relations d’échange
hiérarchisées, procurent aux habitants des emplois domestiques, jouent le
rôle d’intermédiaires avec l’administration, les employeurs du centre. Ils
étendent en quelque sorte les relations de clientélisme qu’ils ont eux-mêmes
nouées dans la ville, et alors qu’ils y occupent des positions relativement
dominées, ils se voient peu à peu reconnaître localement un statut de
« notable ».
La diversité des temporalités qui s’inscrivent dans l’espace du quartier fait
coexister des groupes caractérisés par une maîtrise inégale des réseaux de
dépendance économique et politique. Cet élément nous a semblé intervenir
de façon déterminante dans la variabilité des constructions de genre. La
proximité spatiale, par le jeu de regards, par les formes conflictuelles
d’interdépendances qu’elle institue, contribue à la transformation des
relations entre les hommes et les femmes, des modèles qui orientent les
définitions instables de la masculinité et de la féminité.
MAITRISER LA FEMME, EDUQUER L’HOMME
Pour les populations les plus démunies de ressources économiques et
sociales, le désordre urbain emprunte des formes multiples. Le repérage des
risques est toujours lié dans les pratiques à la hiérarchisation des espaces de
vie et de relations, à la définition des conditions de l’équilibre. Exercice
périlleux, puisque les frontières tracées doivent sans cesse être redessinées.
5
Furu wari, dot et compensation matrimoniale.
56
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
Les rapports entre pères et fils, entre aînés et cadets, hommes et femmes,
sont caractérisés par l’incertitude, la confusion des rôles. La négociation des
échanges matrimoniaux permet de repérer les tensions qui traversent le
groupe familial, et au-delà, celui des alliés potentiels. La monétarisation de
la compensation matrimoniale dans le contexte urbain6 est l’indice d’une
profonde transformation des formes d’alliance, des règles de l’échange
matrimonial. La compensation matrimoniale ne constitue plus une créance
liant durablement par la dette les lignages « donneurs » et « preneurs » de
femmes7. La somme reçue par la famille de la fiancée entre dans le circuit de
l’argent8 et cet enjeu économique durcit les négociations.
Dans un contexte de chômage généralisé, pères et aînés peuvent se trouver
dépossédés de tout pouvoir économique. Ils n’en revendiquent pas moins la
maîtrise des échanges matrimoniaux et des gains des cadets. La hiérarchie
entre les classes d’âge se trouve donc constamment menacée, et les conflits
qui en résultent sont vécus dans la honte à la fois par les aînés et les cadets.
Les jeunes gens sont sommés de subvenir aux besoins de la famille,
d’accumuler « l’argent du mariage », de rechercher eux-mêmes une alliance
acceptable par les aînés.
Parvenir à la fois à donner et à « cacher »9 l’argent aux aînés, à conquérir
une fiancée contre les exigences monétaires de ses parents et la concurrence
des autres, implique que l’on sache maîtriser à la fois la proximité et la
distance. Qu’il s’agisse de transactions économiques ou de relations
amoureuses, ces deux impératifs conditionnent la réussite.
Les jeunes filles, elles aussi en font l’expérience face aux jeunes gens qui les
courtisent et à leurs propres parents qui attendent d’elles qu’elles se marient,
et découragent les prétendants par leurs exigences financières. Avoir un ou
plusieurs enfants avant le mariage peut permettre de « capturer » le garçon,
ou encore de contraindre les parents à diminuer le montant de la somme
exigée. Mais, disent les jeunes filles, les garçons sont traîtres et volages, et à
6
On peut aujourd’hui observer son extension dans les villages.
Ce qui est le cas dans les milieux de gros négociants ou dans certaines couches moyennes
en voie d’ascension sociale. Là le mariage peut permettre d’entrer dans les réseaux
commerçants ou dans les cercles politiques et administratifs.
8
Elle permettra souvent aux familles de surmonter passagèrement leurs difficultés
financières, parfois d’investir dans un petit commerce ou de financer l’achat d’une parcelle
constructible. Dans les quartiers spontanés de Bamako, la partie de la somme exigée avant le
mariage religieux atteignait en 2001 de 40 000 à 75 000 F. CFA. Le montant total variait entre
10 000 et 180 000 CFA. Sans compter le prix des Kola et de la cérémonie. La somme entière
est rarement payée, les négociations avant le mariage sont serrées.
9
Les variations autour du thème de l’argent scandent les conversations et les confidences.
L’argent donné à la famille, à la fille courtisée, l’argent « bouffé » par les parents, dans des
dépenses somptuaires que l’honneur exige, l’argent caché, confié à un allié sûr qui saura
protéger le trésor contre son propriétaire et les autres.
7
Françoise BOURDARIAS
57
la chasse au mari, les filles sont nombreuses. Elles aussi doivent prendre des
risques : célibat, grossesses suivies d’abandon, exclusion de la famille,
maladies.
Filles et garçons disent être perdants face à l’autre sexe. La distance entre les
sexes est peut-être une de celles dont la maîtrise est la plus hasardeuse.
Chaque groupe renvoie l’autre à une nature10 brutale, indifférente et avide, de
sexe pour les jeunes gens, d’argent pour les jeunes filles.
Rapports de séduction et rapports matrimoniaux sont dominés par le thème
obsédant de l’argent et suscitent des références nostalgiques au mariage
« traditionnel », au village où les rapports entre époux sont « droits », se
conforment à une répartition stricte et immuable des tâches productives et
des ressources11. Au village, affirme-t-on, les hommes apportent le mil et les
épouses « la sauce ». Grâce à leurs activités de culture et au commerce, elles
peuvent aussi assurer les dépenses liées aux « petits besoins » (achat de
savon, de vêtements…). En ville, l’homme doit tout apporter, puisque lui
seul a la possibilité de « trouver l’argent ».
Hommes et femmes argumentent sur cette base.
Les hommes revendiqueront ainsi la maîtrise totale des ressources de
l’unité domestique, confineront les femmes aux travaux domestiques et
attendront d’elles qu’elles limitent leurs exigences financières (vêtements,
coiffure, financement de leur petit commerce).
Les femmes exigent de leur conjoint qu’il sache se procurer l’argent
nécessaire à l’entretien de la famille, qu’il manifeste par des dons d’argent
aux épouses qu’il ne cache pas l’argent gagné… ou qu’il leur permette de
disposer d’une partie de leur temps pour exercer des activités rémunératrices.
Les transactions, les conflits parfois violents auxquels donne lieu la gestion
10
Le vocabulaire des sentiments est intéressant à cet égard, par la hiérarchie qu’il instaure
entre les individus de l’autre sexe. On retrouve là aussi l’évaluation des distances, de la durée.
L’amour qui est « dans le sang » indique la proximité maximale, mais ne peut durer. Il est
vécu sur le mode de la nostalgie. Les sentiments fondés sur la confiance (l’autre est
« sérieux ») permettent une juste division des rôles, l’échange. Certaines relations relèvent de
la jènèya (satisfaction des besoins sexuels), elles semblent dirigées par le hasard et l’intérêt.
11
Tradition construite en situation de crise urbaine. On sait en effet que l’introduction des
cultures de rente dans certaines régions du Mali et la monétarisation généralisée des échanges
économiques ont profondément transformé la division du travail entre hommes et femmes, et
leurs modalités respectives d’accès aux ressources monétaires. On se référera par exemple aux
travaux de Jean Capron, analysant les transformations des sociétés villageoises Bwa du Mali
et du Burkina-Faso (Capron J., Introduction à l’étude d’une société villageoise (1955-1968),
Tours, Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie de Tours, Coll. « Mémoire du LAST »,
1988.
Si la culture des parcelles qui leur étaient allouées et la commercialisation des produits ont
longtemps permis aux femmes d’être les détentrices des ressources monétaires de la
communauté domestique, cette situation s’est progressivement renversée au profit des
hommes.
58
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
des ressources monétaires sont marqués par le soupçon. Comment la femme
peut-elle s’assurer que le mari ne dilapide pas l’argent ou ne l’économise pas
pour épouser une nouvelle femme ? Comment l’homme peut-il contrôler les
activités extérieures de l’épouse, la provenance réelle de ses gains (sa
fidélité) et leur utilisation ?
La maîtrise des ressources semble alors conditionnée par la possibilité de
vaincre l’opacité qui s’instaure au sein de l’unité domestique. Dans ce
contexte, les pratiques masculines et féminines dessinent des espaces et des
temporalités fortement différenciés, qui contribuent à infléchir les modèles
de la masculinité et de la féminité.
Dans les milieux les plus précarisés, les femmes se définissent ellesmêmes comme une catégorie dominée, confinée dans un espace restreint où
elles doivent circonscrire leurs activités. L’autorité des hommes de la
famille, mais également les jugements des autres femmes, du voisinage, les y
contraignent. L’observation de leurs déplacements, de leurs rythmes
d’activité confirme ce fait. Elles se comparent alors aux épouses de petits
fonctionnaires ou de commerçants qu’elles côtoient, aux « grandes
commerçantes » du centre ville.
« L’homme » est alors décrit comme une créature à la fois proche et
étrangère, ses réactions sont imprévisibles dans l’instant, et bien trop
prévisibles dans le long terme12. Par ses comportements, il manifeste qu’il
est un être de l’instant, entraîné par sa nature13. Ses pratiques économiques
en témoignent aussi, il dilapide l’argent. Les femmes se définissent, elles,
comme des êtres prévoyants, mais souvent dépourvus de pouvoir, lorsqu’il
s’agit de maîtriser les naissances et les dépenses, de prévenir les désordres
engendrés par la polygamie, de se protéger des « mauvaises maladies ». Il
appartient donc aux femmes « d’éduquer » les hommes, « copains », fiancés
ou maris, en leur faisant notamment appréhender les nécessités de la
prévision (de l’épargne), de l’échange. Les cadeaux, les dons d’argent remis
à la femme sont la contrepartie de son élégance (qui fait honneur à
l’homme), des enfants, des relations sexuelles. Ils symbolisent aussi la
confiance qui doit régner entre les époux.
L’observation des activités féminines laisse penser que la maîtrise du
temps constitue un enjeu essentiel. Elle conditionne à la fois l’aménagement
des rapports domestiques et l’accès aux espaces d’activité et de sociabilité
extérieurs (tons de femmes, rues, marchés). Cette appropriation de l’espace,
très inégale, manifeste aux yeux des autres femmes, de la famille, du
voisinage, l’habileté conjugale qu’il convient d’exhiber. Autorité domestique
12
« Nulle ne peut connaître l’homme, mais sois sûre qu’il finira par être infidèle et épouser
une seconde dès qu’il aura l’argent. » (Femme mariée, 40 ans, réunion de tontine).
13
« La queue du chien ne reste pas en place, pour l’homme c’est pareil », déclarait une
jeune fille délurée.
Françoise BOURDARIAS
59
et activité extérieure vont de pair. « Gagner du temps » implique une lutte
sans fin pour l’organisation des tâches ménagères, durement négociée avec
les autres femmes de la famille, pour l’espacement des naissances
également, pour l’anticipation de la « carrière conjugale »enfin14.
Il convient également de savoir utiliser les seuls collectifs extérieurs
mobilisables dans un tel contexte : tons de femmes (pour l’épargne), mais
aussi ONG et associations (financement d’activités collectives), personnel
des dispensaires (planification discrète des naissances).
Les femmes de petits fonctionnaires et de techniciens représentent alors le
modèle de l’équilibre féminin : relative stabilité économique et générosité
supposée du mari, conciliation du travail domestique et de l’activité
rémunératrice, conquête de réseaux sociaux extérieurs au quartier. Ce
modèle se construit dans une référence constante à deux figures féminines
ambiguës, l’une lointaine, l’autre proche.
Les « grandes commerçantes » du centre ville semblent au premier abord
réaliser un idéal d’autonomie (appropriation des ressources, du temps, des
relations sociales). Idéal inaccessible. Leur réussite implique l’aide
« d’hommes puissants »15 et la liberté acquise les situe de leur coté. Maîtrise
des rapports amoureux, de la fécondité, de l’argent, on attribuera à ces
femmes des comportements masculins qui les rendent suspectes16.
A l’opposé, les foyers féminins voisins sont attentivement observés, foyers
déstructurés où l’absence des hommes conduit les femmes à exercer
l’autorité, groupes domestiques féminins restreints entretenus par une femme
active. Définis par leur situation précaire, leur échec va de soi pour les
observatrices. Même pourvue de progéniture, la femme seule est alors
définie comme une « femme manquée ». Une relative prospérité économique
la fera fréquemment soupçonner de prostitution.
La maîtrise des relations domestiques est aussi une composante essentielle
de la masculinité définie par les hommes. Mais l’espace du foyer semble
perçu comme périlleux, la trop grande proximité sociale n’y permet pas la
négociation, il convient donc de le contrôler à distance. Le chef de famille et
ses frères ne devraient pas être contraints d’intervenir dans les conflits
féminins, ni être impliqués dans des affrontements conjugaux, qui
manifestent leur absence d’autorité. Le prestige masculin dépend ainsi de la
capacité à intégrer des chaînes de dépendance et des groupes d’adhésion qui
procurent des ressources économiques stables. Cette réussite est liée à
14
Pour éviter l’arrivée d’une co-épouse, il convient, nous dit-on, de mettre au monde assez
d’enfants, d’inspirer à l’homme un respect durable… Il est prudent aussi d’économiser en
prévision de son arrivée, car l’homme sera moins généreux.
15
Mogo nyanama, homme riche et puissant.
16
Séduction d’hommes jeunes (« de l’âge de leurs fils »), vagabondage amoureux, duplicité
et arrogance envers les autres femmes.
60
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
l’investissement d’espaces sociaux de plus en plus lointains. Là aussi, les
hommes des couches moyennes mobiles constituent un référent, construit à
travers les conflits et les rapports de concurrence.
On conçoit que l’activité féminine puisse susciter l’affrontement au sein
des familles les plus démunies de ressources économiques et sociales. De
façon apparemment paradoxale, l’activité des femmes est d’autant mieux
acceptée que la situation du mari est stable. Elle deviendra alors le signe de
la réussite masculine17, tandis qu’elle révèle l’échec des chômeurs ou des
travailleurs précaires.
L’INTERDEPENDANCE DES MODELES
L’instabilité prolongée des groupes domestiques, l’impossibilité de réaliser
les modèles sociaux différenciés de la réussite, de la masculinité et de la
féminité constituent peut-être l’un des éléments moteurs des dynamiques
religieuses observables localement.
Dans les milieux les plus précarisés, on voit se multiplier les conversions à
une secte islamique « piétiste » et populiste (Ançar-Dine). Les hommes s’y
trouvent intégrés à une communauté transnationale perçue comme
égalitaire18. Les prêches de l’Imam proposent des règles minutieuses de
gestion de la vie quotidienne. Le contrôle des épouses et des filles en
constitue l’une des thématiques essentielles. Les femmes converties,
quelquefois avant leur mari ou leurs frères, disent trouver là un refuge qui
leur assure le respect des hommes, la sécurité et une existence sociale
conforme à leur situation « d’autrefois ».
Certains membres des couches moyennes semblent aujourd’hui renforcer
la régularité (et l’ostentation) de leurs pratiques religieuses19. La polygamie
et un relatif enfermement des femmes au foyer deviennent des indicateurs de
statut20. On pourrait voir là une tentative pour se conformer au mode de vie
attribué aux grands commerçants présents dans le quartier et aux hauts
fonctionnaires du centre ville.
Une analyse approfondie des interactions entre tous les modèles (religieux,
« villageois », citadins) de la réussite masculine et féminine, devrait prendre
en compte celui que diffusent les média. Notamment à travers les feuilletons
brésiliens, qui réunissent une foule de voisins de tous sexes et âges devant le
poste de télévision d’une famille plus aisée. Les épreuves traversées par les
héros sont suivies et commentées avec passion21. Jeunes gens et jeunes filles
17
Elle pourra alors être financée par le mari.
Les jeunes filles y sont données en mariage sans compensation matrimoniale.
19
Il s’agit alors d’une pratique religieuse plus « conventionnelle ».
20
Fait constaté par de nombreux chercheurs dans les villes d’Afrique de l’Ouest.
21
Ces films sont doublés en français et rares sont les spectateurs qui maîtrisent cette langue.
18
Françoise BOURDARIAS
61
y vivent un amour fusionnel, affrontent familles et conventions sociales,
déjouent les complots, particulièrement pervers, des puissants22, triomphent.
La passion amoureuse (« l’amour qui est dans le sang ») et la proximité
affective (le partage, la confiance) sont pourtant exclues du champ des
relations conjugales. Les récits de « premier amour » recueillis auprès
d’hommes et de femmes mariés (25-35 ans) sont éclairants. Tout en
évoquant le chagrin qu’ils ont ressenti lorsque les familles ont refusé le
mariage désiré, ils affirment qu’on ne doit pas épouser celle (celui) que l’on
aime. En premier lieu parce que l’homme et la femme amoureux sont « sans
défense » face à leur conjoint. Le mariage est associé à la longue durée, aux
intérêts négociés au quotidien, il suppose le maintien de la bonne distance
entre les époux. Les hommes utilisent volontiers une métaphore alimentaire
pour se faire entendre.
« Tu vois, nous aimons tous les sucreries, ce qui est doux, mais tous les
jours nous mangeons du riz et du mil... Le riz et le mil, c’est ta femme, on ne
peut pas manger des douceurs tous les jours sans être malade »23.
Les jeunes célibataires, quant à eux, assimilent l’amour « qui est dans le
sang » à un accident désiré et redouté. Il est le propre de l’extrême jeunesse,
au-delà, il met en danger la stabilité des adultes. Il instaure entre l’homme et
la femme, ces étrangers intimes, une familiarité trompeuse. Les stratégies
amoureuses et matrimoniales observables peuvent laisser penser que les
relations entre hommes et femmes relèvent à la fois de la trop grande
proximité et de la trop grande distance, qu’elles sont de ce fait les plus
délicates à négocier. Les discours des hommes et des femmes concordent sur
ce point. Tous opposent les relations amoureuses et conjugales au modèle
des relations amicales. L’amitié (teriya) est décrite comme une proximité
idéale, patiemment construite24. Ces affinités électives impliquent la
réciprocité et la fusion, la moindre inégalité les met en danger. Les amis
doivent partager leurs ressources et leurs secrets (« on peut tout dire, même
ce qui fait honte »), se « donner des conseils », négocier pour l’autre les
conflits familiaux. Cette proximité-là doit venir compenser la cruauté de la
hiérarchie familiale25. Jeunes gens et jeunes filles déplorent fréquemment
que relations amoureuses et amicales ne puissent obéir aux mêmes principes.
Pour la plupart, les différences entre natures féminine et masculine
22
Certains contes recueillis en zone rurale et en ville présentent une trame similaire.
Causerie sur l’amour et l’amitié, 2000.
24
Nous avons recueilli sur ce thème de nombreux récits et assisté à de fréquentes causeries.
Stratégies amicales et amoureuses présentent quelque ressemblance. Il convient dans les deux
cas de mener l’enquête et de tester le partenaire avant d’accorder sa confiance.
25
« Tes parents et tes frères te feront toujours souffrir... ton ami te consolera, si tu en as
un... C’est un grand malheur de ne pas avoir d’ami, une malédiction... La trahison d’un ami
fait pleurer un homme, la trahison d’une femme le rend malheureux seulement » (Tailleur, 30
ans, causerie sur l’amitié, 1998).
23
62
« NUL NE PEUT COMPRENDRE LA FEMME »
l’interdisent, l’homme et la femme sont étrangers l’un à l’autre. Certains
cependant décriront l’homme et la femme comme des « prisonniers »
contraints de s’affronter en obéissant à des règles qui leur sont néfastes
(l’homme doit exercer l’autorité, dira un jeune marié, même s’il est tenté
d’avoir « pitié » de la femme, il a peur de ne pas être respecté ; la femme
doit ruser et affirmer ses exigences « même quand elle sait qu’elle est
injuste », dira une jeune fille). La « vie difficile », les « leçons des parents »,
en sont la cause. Les jeunes gens souhaitent alors qu’il devienne possible
« d’avoir pitié l’un de l’autre », les jeunes filles qu’il soit possible de vivre
avec son mari « comme une mère avec son enfant ».
CONCLUSION
Au sein de la configuration sociale urbaine restreinte envisagée ici, on voit
que la définition des modèles masculins et féminins est conditionnée par un
ensemble de tensions sociales globales qui s’y inscrivent sous une forme
singulière. Dans un contexte de crise économique violente, les équilibres
précaires réalisés, entre les années 70 et 80, par les populations récemment
urbanisées se trouvent bouleversés. Le champ économique devient opaque et
les nouvelles règles qui le régissent sont vécues sur le mode de l’incertitude
et du ressentiment. Elles remettent en cause le statut des aînés, les modes
d’exercice de l’autorité et la définition des sphères masculine et féminine. La
transformation des rapports de genre ne constitue qu’un cas particulier du
réaménagement généralisé des formes de dépendance, d’appartenance et
d’adhésion, des élaborations symboliques qui leur donnent sens.
Le contexte urbain intensifie, accélère cet ensemble de dynamiques26, il
contribue à les modeler, les « stylise » en quelque sorte. La disparition
progressive des formes antérieures de salariat urbain (la désindustrialisation)
modifie profondément la division du travail entre hommes et femmes. Les
débats dont l’activité féminine est l’enjeu en témoignent. Renforçant les
effets du contexte économique, les modes d’installation et la mobilité des
familles dans l’espace urbain participent à la transformation des règles du
« marché matrimonial » et de l’alliance, en même temps qu’apparaissent de
nouvelles possibilités d’activité et de socialisation féminines.
Cependant, la proximité spatiale liée aux dynamiques foncières et aux
modes de vie urbains nous semble être un élément clé pour la
compréhension des processus de construction sociale des genres. On voit
alors que les effets des contraintes économiques et spatiales propres au
« milieu » urbain ne sont pas univoques. Les élaborations symboliques
opérées par les agents donnent lieu à une multiplicité de constructions
26
Dont on peut observer les effets spécifiques en zones rurales.
Françoise BOURDARIAS
63
identitaires fluides et transitoires. La coexistence de groupes sociaux
hiérarchisés dans l’espace de la ville favorise le jeu des regards croisés. Les
interprétations du style de vie attribué aux couches moyennes peuvent
orienter les modèles populaires de la masculinité et de la féminité. Mais la
ville est aussi le lieu où sont élaborées (inventées) des « traditions »
contradictoires, où la modernité se manifeste par l’apparente résurgence de
formes sociales « archaïques » qui permettent de penser un ordre possible.
Nous avons ici évoqué la prégnance de la « tradition villageoise » et ses
usages, les réinterprétations de l’Islam27 et la diffusion de pratiques
religieuses rigoristes. Toutes ces observations devraient nous conduire à
remettre en cause la validité d’hypothèses courantes fondées sur une
définition de la ville comme « milieu émancipateur ».
BIBLIOGRAPHIE
BALANDIER G. [1984], Le désordre, Paris, Fayard.
BALANDIER G. [1988], Anthropologie politique, Paris, PUF, Chap. VII
« Tradition et modernité ».
CAPRON J. [1988], Introduction à l’étude d’une société villageoise (19551968), Tours, Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie de Tours, Coll.
« Mémoire du LAST ».
27
Il conviendrait également d’analyser les constructions de « la vraie coutume bamanan
d’avant l’Islam » (coutume animiste) et les multiples formes de syncrétisme.
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET
URBAIN CHEZ DES FEMMES AYANT
UN PREMIER ENFANT
Monique ROBIN
Université Paris V René Descartes
INTRODUCTION
Les recherches sur l’habitat montrent que le sexe, l’étape dans le cycle de
la vie familiale, et notamment la présence des enfants, modulent les rapports
de l’individu à son environnement : avec l’arrivée des enfants, de nouveaux
besoins se font sentir, surtout chez les femmes, en termes de superficie,
d’espaces verts, de services, de qualité de vie, de proximité par rapport au
lieu de travail.
Dans la perspective théorique de l’étude des processus psychologiques liés
aux transitions familiales1, les modifications du rapport à l’espace résidentiel
apparaissent particulièrement intéressantes à analyser dans une population de
jeunes femmes qui deviennent mères pour la première fois. Celles-ci ont
quitté depuis peu le lieu de leur enfance et de leur jeunesse et doivent
s’approprier un nouvel environnement plus ou moins familier, tout en
intégrant des changements majeurs : accès à la vie professionnelle, entrée
dans la vie conjugale et dans la vie familiale. Le regard des femmes sur leur
environnement est d’autant plus important que celles-ci sont les principales
gestionnaires de la vie quotidienne de la famille et qu’elles jouent un rôle de
1
Beaudoin S. et al., « Réflexions critiques autour du concept de transition familiale »,
Cahiers Internationaux de Psychologie sociale, n° 35, 1997, p. 49-67.
66
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET URBAIN CHEZ DES FEMMES
plus en plus actif dans les décisions concernant les stratégies résidentielles
du couple2.
Or, selon le type de milieu urbain considéré, les besoins liés à la vie avec
de jeunes enfants sont plus ou moins satisfaits. On connaît ainsi les grandes
oppositions qui sont généralement énoncées entre l’espace résidentiel des
quartiers urbains centraux et celui des banlieues : superficie des logements,
coût, espaces verts, fonctionnalité. Globalement, la grande ville serait moins
adaptée aux besoins des familles ayant des enfants que les banlieues. Du
reste, les couples avec enfants préfèrent vivre en dehors des grandes villes,
tandis que les plus jeunes et les personnes âgées tendent à opter pour le
centre ville3. En France, la décision d’accéder à une maison individuelle est
fortement déterminée par l’arrivée des enfants en raison de la primauté
donnée à l’espace privé des enfants et à l’idéal du jardin dans les pratiques
résidentielles4. Pour les familles résidant en Ile-de-France, cette double
motivation, devenir propriétaire et améliorer la qualité de l’espace de vie de
la famille, entraîne le plus souvent une localisation en banlieue5.
Le but de cette étude qualitative est d’abord de décrire comment les
nouveaux besoins liés à la vie quotidienne avec un jeune enfant modifient les
perceptions qu’ont les femmes de leur espace résidentiel, puis de comparer
ces perceptions dans deux milieux urbains contrastés : un quartier central de
Paris et une ville nouvelle de la banlieue parisienne.
METHODOLOGIE
Soixante-deux mères ayant une activité professionnelle, vivant en couple,
et ayant un premier enfant âgé de deux ans en moyenne ont été interviewées.
L’entretien semi-structuré a porté sur la perception de leur logement et de
son implantation aux différents niveaux de l’échelle environnementale
(quartier, commune, région). Les mères ont été invitées à décrire leur milieu
de vie actuel, à retracer leur itinéraire résidentiel et à faire part de leurs
projets et souhaits éventuels de déménagement. L’accent a été mis sur le
2
Fagnani J., « L’enjeu de la localisation résidentielle au sein des stratégies professionnelles
et familiales des femmes instruites des classes moyennes », Recherches féministes, n° 2(1),
1989, p. 93-101.
3
Lindberg E. – Hartig T. – Garvill J. – Gärling T., « Residential-location preferences across
life span », Journal of Environmental Psychology, n° 12, 1992, p. 187-198.
4
Bertaux-Wiame I. – Gotman A., « Le changement de statut résidentiel comme expérience
familiale », in Le logement, une affaire de famille, Bonvalet C. - Gotman A. (éds.), Paris,
L’Harmattan, 1993, p. 129-167.
5
Fagnani J., « Life course and space. Dual careers and residential mobility among uppermiddle-class families in the Ile-de-France region », in « Full circles », geographies of women
over the life course, Houtledge, Katz C. – Monk J. (éds.), 1993.
Monique ROBIN
67
vécu subjectif des différentes étapes de leur trajectoire résidentielle en les
reliant aux trajectoires professionnelles et familiales.
Les femmes ont été contactées par l’intermédiaire de différentes crèches
situées, d’une part dans le XIVe arrondissement pour l’échantillon parisien,
d’autre part dans la commune des Ulis, ville nouvelle de l’Essonne de
27 000 habitants, située à une trentaine de kilomètres au sud de Paris.
Les milieux socioéconomiques sont distribués de façon homogène dans les
deux échantillons, avec une légère sur-représentation de classes sociales
modestes dans la commune de banlieue. 92 % des familles habitent en
immeuble, dont 11 % dans des grands ensembles répartis de façon égale
dans les deux sites. La plupart sont locataires. Aux Ulis, 38 % des femmes et
55 % des hommes habitaient Les Ulis ou les communes avoisinantes avant
de quitter le foyer parental et presque un tiers de leurs parents réside encore
aux Ulis ou dans la région proche. A Paris (XIVe), 24 % des femmes et 38 %
des hommes habitaient Paris intra-muros avant la décohabitation. 13 % des
parents des conjoints habitent encore le quatorzième arrondissement.
UN PREMIER ECLAIRAGE AVEC LE LOGICIEL ALCESTE
Dans un premier temps, nous avons procédé à une analyse statistique
informatisée d’une partie des entretiens avec le logiciel Alceste6. Cet outil
fournit une aide à l’interprétation des corpus textuels en apportant un
éclairage complémentaire à celui de l’analyse de contenu thématique
classique. Le logiciel Alceste opère une classification des phrases du corpus
en fonction de la distribution des mots dans ces unités et dégage les mots les
plus caractéristiques associés à telle ou telle classe. Trois classes ou
« mondes lexicaux » ont émergé de l’ensemble du corpus recueilli sur les
deux sites.
L’espace résidentiel en liaison avec le projet familial
Le vocabulaire spécifique de cette classe contient les mots relatifs au cadre
physique du chez-soi, à son appréciation subjective, à ses extensions, à la
mobilité résidentielle, ainsi que le terme « enfant ». Il suggère que la
question de l’espace, souvent trop petit du logement, constitue pour ces
jeunes femmes un des aspects majeurs de la perception du chez-soi et joue
ou a joué un rôle déterminant dans les projets résidentiels, en liaison avec la
naissance de l’enfant et/ou avec les projets d’agrandissement de la famille.
Une autre caractéristique importante de cette classe est la recherche d’une
qualité du cadre de vie, tant au niveau de ses aspects physiques qu’à ceux
6
Reinert M., « Un logiciel d’analyse lexicale (Alceste) », Cahiers de l’analyse des données,
n° 4, 1986, p. 471-484.
68
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET URBAIN CHEZ DES FEMMES
liés à l’environnement social, telle que la recherche de la tranquillité et de la
sécurité.
L’itinéraire résidentiel, fonction du contexte de la parentèle
Le vocabulaire spécifique de cette classe contient les mots relatifs à la
localisation spatiale, aux marqueurs temporels de l’itinéraire résidentiel, à
son ancrage familial et social, au cadre de l’habitat. Cette classe fait état des
étapes de l’itinéraire résidentiel de la femme et de son conjoint, en fonction
du déroulement du cycle de vie. Pour ces jeunes adultes, la référence à la
localisation spatiale de leur enfance et de leurs parents est omniprésente. La
mise en couple constitue une nouvelle étape de l’itinéraire résidentiel,
marquant la rencontre de deux histoires familiales et résidentielles. Les
énoncés montrent qu’il s’agit bien d’une situation de transition : l’autonomie
résidentielle est encore récente et la référence à l’ancrage familial est encore
bien présente.
Les déplacements quotidiens en milieu urbain : contraintes et évasions
Le vocabulaire de cette classe contient les mots relatifs aux moyens de
transport, aux lieux des déplacements, aux marqueurs temporels des
déplacements, aux espaces de plein air, aux aspects fonctionnels et négatifs
de la vie urbaine, et enfin des verbes de déplacements. Cette classe montre
que les déplacements en milieu urbain constituent une source de stress et de
préoccupations quotidiennes importante, que ce soit au niveau du mode de
transport utilisé, qu’à celui des problèmes de stationnement, qu’à celui des
contraintes temporelles. La nécessité de s’aérer régulièrement dans les
espaces verts environnants est ressentie comme le pendant obligatoire des
contraintes liées au mode de vie urbain.
Ce sont les mères parisiennes du quatorzième arrondissement, par
opposition aux mères ulissiennes, qui contribuent de façon significative aux
énoncés de cette classe : Paris intra-muros posent bien à ses habitantes des
problèmes spécifiques de déplacements, des besoins quasi vitaux en espaces
verts, dès que les femmes ont des enfants.
Pour résumer, cette première analyse des données a permis de mettre en
évidence l’existence d’une liaison étroite entre les perceptions des femmes
de leur espace résidentiel et les préoccupations concernant la vie quotidienne
de leur famille, dont elles demeurent majoritairement responsables. A ce
rapport habituel et concret à l’environnement s’ajoute la perspective
temporelle de la construction du projet familial, qui apparaît pour les
femmes comme le véritable moteur de leur trajectoire résidentielle.
Monique ROBIN
69
LE RAPPORT A L’ESPACE RESIDENTIEL POUR LES FEMMES DE
L’ECHANTILLON DE BANLIEUE
Dans un second temps, l’ensemble des entretiens a fait l’objet pour chaque
milieu d’étude d’une analyse de contenu portant sur trois
dimensions catégorisées du rapport à l’espace résidentiel : il s’agit des
processus décisionnels relatifs aux choix résidentiels, des perceptions
subjectives du milieu de vie, des projets de mobilité résidentielle. Puis nous
avons complété cette analyse par une Classification Ascendante
Hiérarchique réalisée sur les différentes modalités de ces variables
catégorisées afin de mieux comprendre comment s’articulent ces trois
dimensions dans la mise en œuvre de la trajectoire de chaque famille.
Pour les couples de l’échantillon de banlieue, le critère économique a
constitué un poids important dans la détermination de leur localisation.
Cependant, l’appartenance à la commune d’origine des conjoints, et en
particulier à celle de l’homme, a aussi été mentionnée comme une raison
majeure de l’installation aux Ulis. La proximité du lieu de travail des
conjoints fait aussi partie des principaux critères, puisque plus d’un tiers de
l’échantillon (hommes ou femmes) travaille dans un rayon très proche. La
proximité géographique de la famille d’appartenance, et surtout, celle de la
mère est citée comme une raison secondaire ayant joué un rôle dans la
localisation du couple aux Ulis. La naissance de l’enfant a été dans 29 % des
cas une occasion d’installation aux Ulis, souvent par l’obtention d’un
logement plus grand dans le parc social. Les raisons symboliques (vie dans
une banlieue verte, par opposition à la grande métropole) sont peu mises en
avant par l’ensemble de l’échantillon. Quant aux commodités de la vie
pratique offertes par la commune, si elles sont appréciées par une majorité de
mères, elles sont peu souvent citées parmi les raisons de l’installation du
couple dans cette ville de banlieue.
Aux Ulis, la représentation de la ville apparaît très diversifiée, mais
contrairement aux attentes, ni l’ancrage local d’un des deux parents, ni la
qualité objective du logement et du quartier ne semblent jouer un rôle majeur
dans la perception de la commune. Un quart des femmes en ont une
perception globale très positive : elles soulignent les espaces verts adaptés
aux enfants, la proximité de la campagne, la sécurité des espaces piétonniers,
les accès extérieurs faciles, les services, la tranquillité. Par contre, pour un
tiers des mères, la ville des Ulis est perçue très négativement. Le bruit, la
pollution, la « ville-béton » sont évoqués. Mais ce sont surtout les problèmes
d’insécurité et les problèmes sociaux qui sont mentionnés. Cependant, la
représentation dominante de la ville des Ulis est mitigée : les femmes
70
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET URBAIN CHEZ DES FEMMES
apprécient ses caractéristiques fonctionnelles tout en se plaignant de ses
aspects négatifs.
Ce qui apparaît déterminant dans la perception de cette commune de
banlieue est la possibilité d’ouverture vers d’autres choix résidentiels, en
liaison avec le projet familial. On a observé que 29 % de l’échantillon ne
peut envisager de mobilité résidentielle pour des raisons économiques et
accepte avec plus ou moins de résignation de rester dans le logement actuel.
Lorsque des projets de déménagement sont possibles, ils peuvent être
orientés vers les communes avoisinantes ou vers la province, selon le degré
d’attachement à la région, mais jamais vers Paris, qui apparaît comme un
milieu peu adapté à la vie familiale, et rarement vers Les Ulis. En effet,
même pour les couples ayant une image positive des Ulis, l’attachement
spatial apparaît ici plus associé aux qualités de la région proche, qu’à la ville
elle-même. Dans l’attachement à l’environnement interviennent bien sûr la
familiarité de l’espace, la proximité des lieux de l’enfance, mais aussi plus
largement des orientations symboliques relatives à l’attrait de la vie près de
la nature et à la qualité de vie très valorisée dès que les couples ont des
enfants. Des projets concrets de quitter la région parisienne à court terme
pour vivre en province sont prévus par 12 % des couples. Cependant
l’installation en province fait partie des aspirations et des rêves à long terme
de plus d’un tiers de l’échantillon. Si le projet de conception du premier
enfant semble avoir très peu orienté l’installation du couple, sa naissance a
fait surgir de nouveaux besoins en termes de qualité de vie. Pour de
nombreux couples ulissiens, l’acquisition d’une maison constitue une
aspiration prioritaire et le départ en province permettra de réaliser ce projet.
Mais à coté de ces motivations économiques, les raisons symboliques du
désir de vivre en province sont aussi très prégnantes. Il s’agit pour ces
« provinciaux expatriés » de retourner au lieu d’origine de la famille, de
« changer de vie » par un « retour aux sources ».
LES TRAJECTOIRES DES FAMILLES ULISSIENNES
Aux Ulis, trois types de familles ayant un rapport à l’environnement
spécifique ont émergé de la classification :
- Les « rêveurs captifs »
Cette catégorie est constituée de douze couples pour qui l’identification à
l’espace d’origine de l’homme et/ou des critères matériels liés à l’emploi ont
déterminé l’installation aux Ulis. La femme, elle, vient souvent d’une autre
région et sa famille d’origine vit toujours en province. Ces femmes ont en
général une représentation très négative ou mitigée de la commune et rêvent
de retourner vivre en province. Cependant les conditions économiques de la
famille ou l’incertitude concernant l’emploi ne permettent pas les projets de
Monique ROBIN
71
mobilité résidentielle. Ces couples se sentent captifs d’un environnement
qu’ils n’ont pas choisi et rêvent parfois d’un ailleurs hypothétique.
- Les « banlieusardes bien adaptées »
Pour neuf femmes, l’identification à un espace banlieusard est importante.
Trois d’entre elles habitaient déjà les Ulis ou la région proche dans leur
enfance. Les autres viennent de Paris ou de province mais semblent avoir
adopté assez facilement le mode de vie de la banlieue. Le conjoint et ses
parents proviennent en majorité d’une autre région. Ces femmes, souvent de
catégorie sociale élevée, travaillent assez loin de leur domicile. Elles se
plaisent bien aux Ulis, qu’elles perçoivent positivement. Leurs projets à
court terme sont concrets et centrés vers l’acquisition d’une maison ou d’un
appartement dans la région proche ou en banlieue, par opposition à Paris.
- Les « enfants du pays »
Enfin, trois couples sont de « purs locaux ». Ils habitaient tous les deux
aux Ulis ou dans les communes avoisinantes et leurs parents continuent d’y
habiter. C’est tout naturellement qu’ils ont choisi d’y poursuivre leur vie
commune et leur vie professionnelle. Leurs projets sont également centrés
sur le maintien dans la région proche par l’achat d’une maison pour accroître
leur qualité de vie.
LE RAPPORT A L’ESPACE RESIDENTIEL DES MERES DU QUATORZIEME
ARRONDISSEMENT DE PARIS
Pour beaucoup de parisiennes résidant dans le quatorzième
arrondissement, l’attrait symbolique de la capitale et la fonctionnalité
associée à la centralité ont joué un rôle majeur dans le choix résidentiel des
couples. L’identification à l’espace d’origine parisien, surtout chez la
femme, a constitué une raison majeure de la localisation dans la capitale et
pour un quart des familles, la proximité géographique de la famille
maternelle a joué un rôle plus ou moins important dans le choix de la
localisation résidentielle des couples. A ces familles s’opposent celles qui
sont venues habiter Paris pour des raisons principalement liées à l’emploi ou
aux études. Les raisons économiques, principalement l’obtention d’un
logement social ou le prêt d’un logement familial sont citées dans 39 % des
cas parmi les raisons de l’installation à Paris.
Les représentations de la capitale se confondent souvent pour les
habitantes du quatorzième avec un discours sur leur arrondissement, et plus
particulièrement sur leur quartier. Presque un tiers des femmes ont une
représentation très positive de leur quartier dont elles vantent les qualités
familiales et conviviales, le caractère vivant et pratique. Celles qui ont une
perception entièrement négative de la capitale (13 %) mettent en avant le
bruit, la pollution, les encombrements, et surtout le fait que la ville ne soit
72
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET URBAIN CHEZ DES FEMMES
pas adaptée aux enfants. Mais la plupart des habitantes du quatorzième ont
une représentation mitigée de la ville et de leur quartier. D’un côté, elles
mettent en avant les cotés pratiques liés à la centralité. De l’autre côté,
beaucoup disent que leur perception de la ville a changé lorsqu’elles sont
devenues mères. En fait, un clivage entre perception du quartier et
perception de la vie urbaine à un niveau plus global semble se constituer
après la naissance de l’enfant : le quartier reste un lieu valorisé et bien
investi sur un plan pratique et identitaire, mais les inconvénients de la vie
urbaine supplantent l’attrait symbolique de la capitale.
Cependant, la moitié des familles de l’échantillon du quatorzième
arrondissement souhaite maintenir leur localisation et leur identité
parisienne. Même chez certaines femmes qui estiment que le mode de vie
dans les grandes villes n’est pas adapté aux jeunes enfants, le désir de
maintenir leur identité parisienne prime. Les plus fortunées envisagent de
concilier leurs besoins familiaux et leur implantation urbaine par
l’acquisition à plus ou moins long terme d’une résidence secondaire. Mais,
pour 22 % des familles, rester vivre à Paris ne relève pas d’un véritable
choix. Le maintien de l’emploi est la priorité des couples et leur fait accepter
tant bien que mal leur localisation parisienne peu valorisée. 44 % des
couples aspirent fortement à vivre en province pour améliorer leur qualité de
vie, grâce à l’acquisition d’une maison. Mais peu d’entre eux ont des projets
concrets de déménagement dans une autre région, facilités le plus souvent
par la perspective d’une mutation professionnelle. Pour quelques familles,
s’éloigner en banlieue ou en province d’ici quelques années est envisagé,
mais plutôt comme un compromis entre leurs aspirations et les nécessités
financières que comme un véritable rêve.
LES TRAJECTOIRES DES FAMILLES DU XIVe ARRONDISSEMENT
Trois types de famille ont été identifiés dans le XIVe arrondissement :
- Les « parisiens de souche »
Il s’agit de quatre couples dont l’ancrage et l’identification à la capitale
sont majeurs. Appartenant à des classes sociales favorisées, ces familles ont
toujours vécu à Paris, parfois même dans le quatorzième arrondissement, et
ont naturellement poursuivi leur vie dans cet environnement, très valorisé sur
le plan affectif et socioculturel. Ces parisiens dans l’âme ont une
représentation très positive de la ville et de leur quartier et n’envisagent pas
d’habiter ailleurs qu’à Paris, en dépit d’un temps de transport quotidien pour
se rendre sur leur lieu de travail parfois élevé.
- Les provinciaux « montés à Paris »
Les dix familles rassemblées dans cette classe sont en majorité originaires
de province et sont venues à Paris pour des raisons liées à l’emploi ou aux
Monique ROBIN
73
études. Leur adaptation à la vie parisienne a été plus ou moins facile selon
les cas. La représentation de la ville et les projets résidentiels divisent par
moitié la classe des provinciaux. Dans le premier sous-groupe on trouve des
couples ayant une perception plutôt négative ou mitigée de Paris et des
projets plus ou moins précis de retourner vivre en province.
Le second sous-groupe est composé de cinq « parisiennes d’adoption ».
Contrairement aux précédentes, elles ont une perception très positive de la
capitale et n’envisagent pas d’habiter ailleurs qu’à Paris.
- Les « semi-parisiens de passage »
Cette catégorie intermédiaire constitue plus de la moitié de l’échantillon
parisien. Il s’agit de familles dont au moins un des deux membres du couple
a vécu en région parisienne, soit à Paris même, soit en banlieue. Le conjoint
est le plus souvent originaire de province. Leur ancrage identitaire est moins
fort que celui des parisiens de souche. Les trois quarts d’entre eux ont une
représentation de leur environnement plutôt mitigée. En fait, la naissance de
l’enfant et des projets de vie familiaux semblent avoir déclenché chez ces
couples de nouveaux besoins en termes de qualité de vie. Certains
envisagent de partir en banlieue pour acquérir une maison, d’autres
souhaiteraient partir en province ou même à l’étranger. Selon les impératifs
financiers et les possibilités de mobilité professionnelle d’au moins un des
deux conjoints, ces désirs de changement de vie sont des projets concrets à
court terme ou des rêves plus ou moins irréalisables.
CONCLUSION
En conclusion, il apparaît que la présence d’enfants modifie, dans des
proportions variables, le rapport à l’espace fonctionnel, proportion qui varie
selon le milieu et selon le degré de sensibilité que les individus manifestent à
l’endroit des contraintes spatio-temporelles. Par ailleurs, les choix
résidentiels sont fortement influencés d’une part, par le passé résidentiel des
individus et, d’autre part, par les filtres qui opèrent au plan symbolique : les
représentations associées à la banlieue et aux quartiers centraux limitent en
effet l’univers des choix possibles lorsqu’il s’agit de privilégier un milieu
résidentiel. Ces résultats vont dans le sens des courants de recherche actuels
qui mettent l’accent sur l’importance de l’histoire résidentielle du sujet et de
son attachement affectif au lieu7 et sur les aspects identitaires.8
7
Fried M., « Residential attachment : sources of residential and community satisfaction »
Journal of Social Issues, n° 38(3), 1982, p. 107-119 ; Mesh G. S. – Manor O., « Social ties,
environmental perception and local attachment » Environment and Behavior, n° 30(4), 1998,
p. 504-519.
8
Voir le concept de place identity de Proshansky H. M. – Fabian A. K. – Kaminoff R.,
« Place-identity : physical world socialization of the self », Journal of Environmental
74
PERCEPTION DE L’ESPACE RESIDENTIEL ET URBAIN CHEZ DES FEMMES
Le rapport à l’environnement est apparu aussi nettement différencié dans
les deux échantillons. Pour les Parisiennes, celui-ci semble se structurer
autour de valeurs à la fois plus affirmées et plus tranchées qui se centrent
autour des grandes oppositions ville/campagne, Paris/province. L’arrivée du
premier enfant vient accentuer les perceptions négatives des femmes mal
adaptées à la vie parisienne et notablement transformer les perceptions de
celles qui avaient avant la naissance une image positive de la capitale. On
observe alors un fort sentiment d’inadéquation entre l’environnement urbain
et la vie familiale, qui peut remettre en question les choix personnels de
certaines d’entre elles, notamment à l’occasion des projets d’élargissement
de la famille. Pour les banlieusardes, le milieu de vie apparaît plus adapté
aux besoins des enfants et les projets de mobilité demeurent centrés sur la
recherche de la qualité de vie de la famille.
BIBLIOGRAPHIE
BEAUDOIN S. – BEAUDRY M. – CARRIER G. – CLOUTIER R. – DRAPEAU
S. – DUQUETTE M. T. – SAINT-JACQUES M. C. – SIMARD M. – VACHON J.
[1997], « Réflexions critiques autour du concept de transition familiale »,
Cahiers Internationaux de Psychologie sociale, n° 35, p. 49-67.
BERTAUX-WIAME I. – GOTMAN A. [1993], « Le changement de statut
résidentiel comme expérience familiale », in Le logement, une affaire de
famille, BONVALET C. – GOTMAN A. (éds.), Paris, L’Harmattan, p. 129-167.
FAGNANI J. [1989], « L’enjeu de la localisation résidentielle au sein des
stratégies professionnelles et familiales des femmes instruites des classes
moyennes », Recherches féministes, n° 2(1), p. 93-101.
FAGNANI J. [1993], « Life course and space. Dual careers and residential
mobility among upper-middle-class families in the Ile-de-France region », in
« Full circles », geographies of women over the life course, Houtledge,
KATZ C. - MONK J. (éds.).
FRIED M. [1982], « Residential attachment : sources of residential and
community satisfaction », Journal of Social Issues, n° 38(3), p. 107-119.
LINDBERG E. – HARTIG T. – GARVILL J. – GÄRLING T.
[1992], Residential-location preferences across life span », Journal of
Environmental Psychology, n° 12, p. 187-198.
Psychology, n° 3, 1983, p. 57-83 et de Twigger-Ross C. L. – Uzzell D. L., « Place and
identity processes », Journal of Environmental Psychology, n° 16, 1996, p. 205-220.
Monique ROBIN
75
MESH G. S. – MANOR O. [1998], « Social ties, environmental perception
and local attachment » Environment and Behavior, n° 30(4), p. 504-519.
PROSHANSKY H. M. – FABIAN A. K. – KAMINOFF R. [1983], « Placeidentity: physical world socialization of the self », Journal of Environmental
Psychology, n° 3, p. 57-83.
REINERT M. [1986], « Un logiciel d’analyse lexicale (Alceste) », Cahiers
de l’analyse des données, n° 4, p. 471-484.
TWIGGER-ROSS C. L. – UZZELL D. L. [1996], « Place and identity
processes », Journal of Environmental Psychology, n° 16, p. 205-220.
FEMMES DE LA TECHNOPOLE :
DES CHOIX RESIDENTIELS
A STRATEGIE NUANCEE ?
Martine REY
IUFM-CIEU de Toulouse
INTRODUCTION
La technopole, ici métropole technopolitaine, est le dernier avatar de la
grande ville liée à une forme d’activité économique spécifique. Déjà lors de
la première révolution industrielle, la ville a été lieu attractif pour les
hommes ruraux venus travailler dans les usines, mais aussi pour les jeunes
femmes issues des campagnes qui n’ont cessé d’abonder au fil du temps les
emplois de service à l’origine dans les familles bourgeoises puis dans le
monstrueux « fourre-tout du tertiaire » où l’ecclésiastique croisait la
prostituée… disait A. Frémont1, en cours de géographie de la population. Les
emplois offerts par la grande ville sont très nombreux à être exercés par la
catégorie des « employés » dont on sait qu’elle est encore aujourd’hui à
76 % féminine. Les femmes travaillent en ville, sont attirées par la grande
ville porteuse de la mobilité des statuts caractérisant les nouvelles classes
moyennes. La grande ville moderne d’Europe occidentale est donc un lieu
privilégié pour l’établissement des positions moyennes qui actent les
mutations de structures socio-professionnelles dont les femmes sont de plus
en plus actrices.
1
Frémont A., cours de Géographie de la Population, Université de Caen, 1968.
78
FEMMES DE LA TECHNOPOLE
Dans la première phase d’émergence des technopoles, un site propice se
définissait par sa capacité à attirer et retenir les travailleurs de deux
catégories : les cadres (scientifiques, ingénieurs, de gestion) d’une part
massivement masculins, une main d’œuvre bon marché (services ou
fabrication routinière) d’autre part majoritairement féminine2. L’évolution
des activités industrielles vers le tertiaire puis le tertiaire supérieur va
multiplier les tâches réputées accessibles aux femmes puisqu’elles ont pour
cadre d’exercice « un bureau ». Plus nombreuses à obtenir les baccalauréats
« général » (58,2 %) et « technologique » (53,2 %)3, elles ne sont que 22 %
(1999-2000) des effectifs universitaires dans les sciences et techniques de
l’ingénieur4. Cependant quelques-unes aujourd’hui tentent l’aventure des
professions technologiques hautement qualifiées qui fondent le dynamisme
des technopoles. Une seconde mutation concerne à la fin des années 1970, le
phénomène de la croissance des ménages unipersonnels qui a commencé à
être considéré comme un des bouleversements majeurs de notre société5.
La fréquence importante de ces petits ménages caractérise le contenu
socio-spatial des centres-ville de deux métropoles technopolitaines
européennes, Bristol et Toulouse. Composés d’une seule personne, ils
acquièrent ainsi « le genre » de la personne. La variable « ménage d’une
personne » croisée pour Toulouse avec celle des professions et catégories
sociales caractérisant les métropoles technopolitaines soit les ingénieurs,
techniciens et cadres, permet d’aborder la question de choix résidentiels
différenciés selon le genre.
LA CROISSANCE DES MENAGES UNIPERSONNELS DANS LES CENTRES
DES METROPOLES TECHNOPOLITAINES
Chaque personne a désormais une forte probabilité de vivre une ou des
périodes de sa vie seule sans pour autant être veuve, de sexe féminin et âgée
ce qui caractérisait ces ménages jusqu’au recensement de 1982. En France
entre 1962 et 1999 leur part a doublé passant de 6,1 % à 12,6 % de la
population totale. Le phénomène est européen, lié aux mutations de la
structure des ménages et à l’instabilité de leur composition dans le temps6.
Le ménage d’une personne dont la structure et le modèle ont été objet de
2
Benko G., Géographie des Technopôles, Paris, Masson,1991.
Baccalauréat professionnel : 42,8 % (session 1999).
4 er
1 cycle : 21,1 %, 2e cycle : 22,5, 3e cycle : 21,1 % et 20,2 % en IUT secondaire. Mais
47,5 % en sciences économiques et de gestion et 54,4 % en IUT tertiaire.
5
Bonvallet C.– Merlin P., « L’évolution des structures familiales : quelles conséquences
pour l’habitat ? », Espaces et Sociétés n° 51,1987.
6
Kaufmann J.C., « Les ménages d’une personne en Europe », Population n° 4/5, 1994.
3
Martine REY
79
comparaison entre l’Angleterre, le Pays de Galles et la France7 pèse d’un
poids relatif de plus en plus lourd dans l’ensemble des ménages. En France,
26 % de plus de personnes seules font passer ce poids de 27 % à 31 % entre
les deux recensements de 1990 et 1999 et c’est le phénomène marquant de la
période. Un ménage sur trois est composé d’une seule personne en 1999
contre un peu plus de un sur quatre en 1990. La moitié de ces personnes ont
plus de 60 ans, mais la décohabitation des jeunes explique le doublement des
20 à 30 ans (de 9 à 16 % entre 1982 et 1999), tandis que dans la tranche
d’âge des 30 à 50 ans, l’explication réside dans l’augmentation des ruptures.
La catégorie sociale introduit des différences entre les hommes et les
femmes. En effet, si pour les hommes et les femmes confondus, c’est au sein
des professions de l’information, des arts et des spectacles que les
proportions sont les plus fortes : une personne sur quatre. Il faut souligner
qu’une femme cadre sur cinq vit seule et plus généralement que plus une
femme appartient à une catégorie sociale élevée, plus sa probabilité de vivre
seule est élevée : 21 % pour les femmes cadres contre 9 % pour les
ouvrières. La proportion de ces personnes seules augmente aussi avec la
taille de la commune : 20 % pour les communes de plus de 100 000 habitants
et 9 % pour les autres. Donc une prédominance dans les villes, en particulier
dans les centres-villes des pôles urbains : 43,5 % contre 28 % de la
population totale.
Les deux technopoles examinées, Bristol et Toulouse sont d’excellents
laboratoires d’observation des mutations de la structure des ménages et de
l’évolution des formes de l’activité humaine. Toulouse a une originalité :
parmi les aires urbaines françaises, elle fait figure d’exception par son
dynamisme économique comme le montre le bilan de l’attraction qu’elle
exerce sur les actifs qualifiés entre 1975 et 1990. L’agglomération a connu le
plus fort gain d’emplois excepté la région parisienne et un apport de cadres
et professions intermédiaires qui forment la moitié des 160 000 arrivants de
la période intercensitaire précédente8. Cette dynamique est en voie de
confirmation au moins jusqu’au 21 septembre 2002. C’est ainsi qu’émerge
un « modèle toulousain » selon le marquage résidentiel par les catégories
socio-professionnelles des cadres, cadres d’entreprise et techniciens du
centre rive-droite et de la première couronne. La seconde originalité est la
forte présence au centre de Toulouse de petits ménages révélée par l’étude
de la rénovation dite « bulldozer » du quartier Saint-Georges en hypercentre
Hall R. – Hill C. – Ogden Ph. E., « The Pattern and Structure of One-person1 Household
in England and Wales and France », International Journal of Population Géography, Vol .3,
1997.
8
Jaillet M.C. – Lotton H., Du marché aux politiques de l’habitat et des politiques au
marché : quelles interactions ?, Réseau socio-Economie de l’habitat (GDR G1100 CNRS),
Plan Construction et Architecture,1995.
7
80
FEMMES DE LA TECHNOPOLE
et achevée au tout début des années 1980. Or Toulouse occupe au regard de
ces ménages une situation particulière par rapport aux autres grandes
métropoles françaises puisqu’entre 1975 et 1990, ils sont en forte croissance
accélérée comme s’il y avait eu « rattrapage » par rapport à ce caractére
d’accompagnement de la métropolarisation9. L’offre de petits logements
faite par la promotion privée dans un premier temps s’adressait au type de
ménage « étudiant » qui semblait être seul responsable de cet accroissement
mais elle manquait de perspective à long terme. Elle a évolué, portée par les
promoteurs et les décideurs politiques, vers des logements en centre-ville
destinés aux catégories aisées bien représentées à Toulouse à travers des
procédures de rénovation d’envergure ou de réhabilitations immobilières
dans les quartiers du centre.
Les similitudes de Bristol avec Toulouse résident dans les types d’activités
et dans le dynamisme économique qui se doublent d’une collaboration dans
la construction des avions de la famille Airbus. Pour la « Sunbelt City »10, la
croisssance rapide du secteur des services est à la source du développement
d’une classe importante de « professionnals and managers » impliquée dans
les services locaux11. Au-delà, quelques indicateurs incitent à poursuivre la
comparaison au plan de la composition des ménages et des mutations du
centre-ville. A partir de données prétraitées par l’équipe du Pr Ogden de
Londres, nous observons la place du district de Bristol dans la première des
quatre classes pour les « singles persons households » (amplitude de 18 à
57 % des ménages), au 39e rang des 366 districts avec 30,4 % des ménages
et au-dessus des 26 % de la moyenne anglaise12. Quatre « quartiers » du
centre-ville dépassent les 42 % de ménages d’une personne de tous âges et
trois autres sont autour des 34 % (dans un traitement par îlot). Trois quartiers
de l’hypercentre ont aussi plus de 18 % de cadres d’entreprise et
d’administration, entre 12 et 16 % de « professionnals and managers »
tandis que 22 à 24,5 % des ménages ont entre 30 et 44 ans et que moins de
2 % sont « non-qualifiés ou sans travail ». On note que les ménages de ces
quartiers sont plutôt locataires. Comme à Toulouse ces quartiers sont les plus
centraux et les moins peuplés.
Or seule une minorité de personnes décide de vivre dans les centres-villes
alors qu’une majorité se dirige vers la banlieue. Ce retour au centre de
9
Rey M., « Attraction et mutations du centre-ville : ménages de personnes seules et
ménages de cadres à Toulouse », Espaces et Sociétés n° 92/93, 1998.
10
Boddy M. – Lovering J. – Basset K., Sunbelt City ? A study of Economic Change in
Britain’s M4 Growth Corridor, Clarendon Press Oxford 1986.
11
Basset K. – Griffiths R. – Smith I., Cultural policy and the cultural economy in Bristol,
Working Paper 5, University of the West of England, Bristol, 1999.
12
Atlas du recensement de 1991 en Angleterre (publication de la School for Advenced
Urban Studies).
Martine REY
81
catégories qui ne correspondent pas aux théories du cycle de vie ou de la
croissance des métropoles avec éloignements successifs des résidences
aisées permet d’évoquer la question d’une forme de gentrification pour ces
deux villes. Forme particulière puisque l’offre de logements résulte
présentement davantage de reconversions de friches industrielles et non pas
du remplacement de populations dans les propriétés dévaluées du centreville. Mais on retrouve les facteurs de production et de concentration de
fractions clés de la classe de services des métropoles dont est issu le groupe
des gentrifieurs potentiels et la demande pour l’immobilier situé en centreville. Hamnett13 pense que le débat porte aujourd’hui sur l’importance
relative à accorder aux acteurs individuels et à leurs motivations. Leur
préférence pour la vie dans les centres dépendrait de la croissance des
emplois de service dans le centre des affaires, des changements
démographiques et de style de vie. Ces changements ont notamment consisté
en une entrée massive des femmes sur le marché du travail, une
augmentation du nombre de célibataires et de couples bi-actifs sans enfants.
Pour ces groupes aisés, les localisations résidentielles intra-urbaines offrent
la proximité des emplois, des restaurants, des activités artistiques et l’accès à
d’autres équipements collectifs. Dans le cas de Toulouse et Bristol une partie
de ces petits ménages sont jeunes et aisés et le retour vers le centre est le fait
d’une fraction des « décideurs » économiques et politiques qui intègrent
l’espace du pouvoir14. Les données à Bristol ne permettent pas de distinguer
le genre du ménage et de façon paradoxale, c’est à Toulouse que la
distinction selon le genre a été possible dans un travail fait à partir des
données de l’avant-dernier recensement. Les données de 1999, trop
récemment acquises pour que j’ai eu la possibilité de les traiter, ne devraient
pas démentir le sens général de l’évolution puisque la commune de
Toulouse, malgré un étalement urbain qui perdure, a gagné 40 000 habitants.
LES
MENAGES FEMININS AISES DANS LA CONJONCTURE SOCIOSPATIALE DE TOULOUSE
Le choix de personnes aisées ou du moins des classes moyennes et
supérieures qui ne partagent pas en continu le lieu de leur vie privée a été
retenu pour les classes d’âge entre 24 et 59 ans comme intervalle de
l’activité potentielle. Le résultat de l’analyse de la projection spatiale de ces
ménages dans la commune de Toulouse, montre des proximités qui
regroupent les quartiers en quatre ensembles.
13
Hamnett C., Blindmen and the elephant, Transactions of the institute of British
Geographers, NS16, 1991.
14
Rey M., « Attraction et mutations du centre-ville : ménages de personnes seules et
ménages de cadres à Toulouse », Espaces et Sociétés n° 92/93, 1998.
82
FEMMES DE LA TECHNOPOLE
Le premier est l’ensemble spatial résidentiel des familles composé des
quartiers de la limite extérieure de la commune proches des zones
d’industrialisation dense du Nord-Ouest, Sud-Sud-Ouest et Sud-Est. Peu de
cadres car ceux-ci préfèrent les communes limitrophes notamment au SudEst et des ménages unipersonnels de plus de 50 ans se trouvent dans cet
ensemble aux formes d’habitat hétérogènes (fait aussi bien de collectifs
comme au Mirail que de pavillons).
Le second est à l’opposé celui qui est commun aux personnes seules des
deux genres entre 24 et 59 ans et aux cadres et professions libérales.
Compact et homogène il se concentre sur la rive droite et d’un cœur centreest s’étire vers Blagnac au Nord-ouest et vers le pôle scientifique au Sud-Est.
Trois quartiers ont des similitudes Saint-Aubin, Saint-Michel et SainteAgne, réhabilités ils ont la classe la plus élevée de ménages unipersonnels et
sont caractérisés par une sur-représentation des femmes seules de moins de
40 ans. Ces ménages trouvent là des quartiers d’accueil pour étudiants ou
nouveaux arrivants à Toulouse selon le processus de « métropolarisation »
ou d’attraction des professions très qualifiées de commandement.
Deux hypothèses pour expliquer cet espace commun : les cadres et les
ménages unipersonnels sont distincts, mais ont des stratégies résidentielles
communes, ou bien ce sont fréquemment les mêmes ménages. Le cadre
supérieur cumule des caractères qui confortent la seconde hypothèse : il est
mobile géographiquement à toutes les échelles (professionnelle,
résidentielle) et dans les phases de sa vie privée. Depuis les années 1980 la
probabilité de vivre un couple au long cours diminue, et spécifiquement pour
les cadres supérieurs. Parmi les ménages unipersonnels qui ont occupé plus
de cinq logements 76,9 % sont divorcés ou séparés et 75 % sont cadres
supérieurs. Leurs choix se portent soit sur le locatif en hyper centre, soit,
ménage d’une personne, il préfère les surfaces entre 60 et 100 m2 pour une
revente plus facile (par rapport à des surfaces inférieures ou supérieures)
dans des opérations récentes de très grand confort. À titre d’exemple, pour
19 appartements d’une résidence du quartier Saint-Aubin, trois acquéreurs
sont cadres supérieurs célibataires de moins de 35 ans. Il est donc dans les
pratiques des ménages unipersonnels aisés d’occuper des appartements assez
grands pour des familles. Lors d’une enquête sur la maison individuelle, les
résidents ont en partie expliqué le choix du quartier où ils se sont fixés par
une expérience antérieure de résidence dans ce quartier ou un quartier
proche : donc un lieu déjà connu, déjà éprouvé et chargé de représentations
voire de souvenirs. Pour la fraction de femmes seules de 29 à 39 ans, ces
quartiers sont peut-être ceux de leur résidence étudiante avant la
réhabilitation, de plus la forte présence de professions du tertiaire supérieur
incline à penser que nombre d’entre elles ont des revenus qui leur permettent
Martine REY
83
de passer outre l’augmentation des coûts d’une localisation recherchée en
centre réhabilité.
Un troisième ensemble est éclaté sur les périphéries et comprend comme
une exception étrange un des plus anciens quartiers du centre historique. Au
nord-ouest, les quartiers d’habitat mixte en évolution renferment de
nombreux cadres hommes et femmes à côté de ménages unipersonnels
jeunes des deux sexes et plutôt féminins entre 40 et 59 ans. Au Sud-Ouest,
dans le « grand » Mirail se côtoient des femmes cadres d’entreprise, des
hommes techniciens et des ménages d’une personne jeunes à mettre en
relation avec l’Université des Lettres et Sciences Humaines. Dans cet
ensemble, il ne semble pas possible de rapprocher les deux variables jusqu’à
les confondre ni de départager entre une stratégie résidentielle « par défaut »
ou de proximité de l’entreprise.
Par contre, le cas aberrant, au sens spatial de sa situation centrale, celui du
quartier Saint-Étienne, offre de l’intérêt en raison de la fiabilité de l’analyse
vérifiant les hypothèses. En effet dans les siècles passés s’y sont succédé les
vieilles familles de la noblesse puis de la bourgeoisie. Or c’est le premier des
quarante-sept quartiers de Toulouse pour les ménages cadres masculins avec
34,5 % et le dixième seulement pour les féminins avec 9,9 %. L’habitat
solitaire y est plutôt féminin. Or les professions libérales ou cadres
supérieurs ont un fort degré d’homogamie. L’éclairage des mutations
familiales donne ici le principal axe explicatif avec l’indication de la
composition par âge et par sexe des ménages d’une personne. Ils concernent
les hommes de 30 à 49 ans, les femmes de 24 à 29 ans et de 40 à 49 ans.
L’argument supplémentaire du fait que ce sont les cadres supérieurs qui
arrivent au second rang des professions et catégories sociales pour les
demandes de divorce conduit à deux hypothèses. Pour eux, leur situation
relèverait du mode de vie étudiant15, d’un mariage traditionnellement tardif
ou d’un divorce précoce. Pour elles, un mode de vie étudiant moins étendu
dans le temps et plus probablement le célibat définitif ou la rupture de couple
dans une stabilité socio-spatiale.
Le dernier ensemble est composé de quartiers mixtes où dominent les
techniciens et cadres moyens, où existe un pourçentage significatif de
personnes seules (30 à 59 ans, des deux sexes) et de cadres féminins. En
périphérie, les cadres féminins sont fréquemment unipersonnels parmi les
familles de leurs homologues masculins. Sur la rive droite, les quartiers
rénovés présentent le même profil. Cependant un parallèle s’établit entre
l’âge des ménages et celui de la rénovation : à Compans Cafarelli ces
ménages masculins ont entre 30 et 39 ans, à Saint-Georges, rénovation
15
Grossetti M. (ed), Université et Territoire. Un système local d’enseignement supérieur.
Toulouse et Midi-Pyrénées, série Villes et Territoires, Toulouse, 1994.
84
FEMMES DE LA TECHNOPOLE
antérieure, les masculins ont entre 40 et 49 ans et les féminins entre 40 et 59
ans. Depuis l’origine ce sont des classes aisées qui ont occupé ces quartiers
où beaucoup de ménages d’une personne ou monoparentaux cadres et
féminins sont spatialement proches des familles de cadres masculins ou de
cadres masculins seuls. Le divorce n’a en effet pas d’influence sur le niveau
de vie des femmes cadres. Il en a peu sur leur lieu de résidence puisqu’elles
consentent à payer un loyer élevé dans des constructions neuves pour des
surfaces moyennes contrairement aux autres professions et catégories
sociales16.
Sur la rive gauche, cet espace s’étend avec une atténuation, les catégories
sont moins aisées avec un poids plus important des techniciens et un nombre
de personnes par ménage plus élevé. Dans celui-ci le quartier Saint-Cyprien
est un quartier qui connaît une active rénovation, bénéficie du passage de la
ligne de métro, est animé et commerçant. Il fait figure de centre second,
financièrement plus accessible. Les femmes cadres y côtoient les hommes
seuls de 40 à 49 ans qui semblent trouver là l’espace de leur stratégie d’après
divorce.
L’espace commun aux ménages cadres et d’une personne est un espace de
mutations tant au plan professionnel que familial. Celui des ingénieurs,
techniciens, cadres met un bémol aux simples contraintes financières
d’adéquation au marché pour les localisations résidentielles. Donc un espace
plus ou moins investi par l’un ou l’autre sexe loin d’être neutre serait issu de
stratégies spatiales volontaires. Si les faibles effectifs par quartier de cadres
féminins doivent inciter à la prudence quant à leur rapprochement, voire
confusion, avec les ménages d’une personne, il faut cependant souligner que
ce sont les femmes qui sont dans les trois dernières décennies les plus
porteuses de mutations professionnelles. Aussi, tenant compte du fait qu’un
ménage cadre féminin sur cinq est unipersonnel et malgré les réserves
statistiques, il est permis d’envisager une fréquente confusion entre les
ménages de cadres féminins et les ménages d’une personne. Cependant une
nuance est à introduire en défaveur de la liberté de choix de résidence des
femmes : leur rémunération à qualification et âge équivalent est inférieure à
celle des hommes surtout en début de carrière. L’écart brut de rémunération
mensuelle entre hommes et femmes s’est accru pour les générations
récentes : de 14,7 % à la fin des années 1970, il est passé à 22,2 % au début
des années 1990. L’accès à l’hypercentre est donc difficile pour la plupart
des femmes débutantes qui investissent un espace de compromis entre
habitat attrayant et accessible présentant en outre des qualités de proximité
de leur travail, de leur famille ou confirme pour les deux genres une
recherche commune des espaces urbains centraux, lieux de toutes les
16
Enquête auprès des professionnels de l’immobilier, deuxième semestre 1992.
Martine REY
85
potentialités notamment culturelles, lieux d’équipements et de sécurité
maximale conscientisée.
Dans les deux métropoles de Bristol et de Toulouse ces ménages
participent d’une forme de gentrification notamment dans les quartiers
réhabilités ou rénovés. Les femmes libres de fortes contraintes économiques
et familiales exerceraient par leurs choix résidentiels une forme de pouvoir
stratégique sur les espaces centraux de ces métropoles technopolitaines
comme les ménages masculins équivalents. Elles affirment en effet leur
présence dans ces quartiers élus comme lieux de leur vie privée, elles qui ne
partagent pas l’espace de leur intimité en investissant notamment les
« rénovations », sortes de remises en jeu spatiales de territoires valorisés. A
Toulouse trois types d’espaces centraux sont investis par les femmes cadres
et ils se distinguent en fonction des ménages avec lesquels elles les
partagent. Ces femmes appartiennent aux franges novatrices de la société par
leur domaine professionnel et leur mode de vie lié à l’un des
bouleversements les plus profonds de notre société : l’accroissement des
ménages d’une personne. Cet accroissement global ne représente souvent
pour chacune qu’un temps de vie, comme pour leurs équivalents masculins
mais il suffit à déterminer au cœur des villes « un espace du temps seul » qui
est aussi celui des mutations professionnelles et familiales.
Les rapports sociaux de genre ont subi des changements qui se lisent dans
la déstabilisation des systèmes urbains17 et qui rendent visible aussi, avec des
nuances, la montée en puissance des femmes en des lieux de plus en plus
proches des espaces symboliques du pouvoir. Dans les grandes villes
l’intellect domine la sensibilité alors que la petite ville est marquée par
l’affectif18. L’intellectualité est une protection de la vie subjective en rapport
avec l’économie monétaire et qui arme la lutte individuelle contre la
violence de la grande ville. Les femmes des technopoles pour satisfaire leur
quête d’individuation et de liberté ont réalisé une appropriation active du
contexte économico-urbain, mais, comme pour les femmes des banlieues
décrites par J. Coutras, avec une autre insertion, un autre confort de vie, la
contrepartie de cette appropriation est la solitude du ménage unipersonnel.
BIBLIOGRAPHIE
BASSET K. – GRIFFITHS R. – SMITH I. [1999], Cultural policy and the
cultural economy in Bristol. Working Paper 5, University of the West of
England, Bristol.
17
Coutras J., Crise urbaine et espaces sexués, « Références », Armand Colin/Masson, Paris,
1996.
18
Rémy J. (sous la direction de), Georg Simmel : Ville et Modernité, « villes et
entreprises », l’Harmattan, Paris, 1995.
86
FEMMES DE LA TECHNOPOLE
BENKO G. [1991], Géographie des Technopôles, Paris, Masson.
BODDY M. – LOVERING J.– BASSET K. [1986], Sunbelt City ? A study of
Economic Change in Britain’s M4 Growth Corridor, Clarendon Press,
Oxford.
BONVALLET C. – MERLIN P. [1987], « L’évolution des structures
familiales : quelles conséquences pour l’habitat ? », Espaces et Sociétés
n°51.
COUTRAS J. [1996], Crise urbaine et espaces sexués, Armand
Colin/Masson, Paris.
GROSSETTI M. (ed) [1994], Université et Territoire. Un système local
d’enseignement supérieur. Toulouse et Midi-Pyrénées, série Villes et
Territoires, Toulouse.
JAILLET M.C. – LOTTON H. [1995], Du marché aux politiques de l’habitat
et des politiques au marché : quelles interactions ?, Réseau Socio-Economie
de l’Habitat (GDR G1100 CNRS), Plan Construction et Architecture.
HALL R. – HILL C. – OGDEN Ph. E. [1997], « The Pattern and Structure of
One-person Household in England and Wales and France », International
Journal of Population Géography, Vol .3.
HAMNETT C. [1991], Blindmen and the elephant, Transactions of the
institute of British Geographers, NS16.
KAUFMANN J.C. [1994], « Les ménages d’une personne en Europe »,
Population n° 4/5.
REMY J., (sous la direction de) [1995], Georg Simmel : Ville et Modernité,
l’Harmattan, Paris.
REY M. [1998], « Attraction et mutations du centre-ville: ménages de
personnes seules et ménages de cadres à Toulouse », Espaces et Sociétés
n° 92/93.
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
Simone PENNEC
Université de Bretagne Occidentale, Brest
L’occultation du genre dans un grand nombre d’études urbaines semble
s’accentuer lorsqu’il s’agit des vieux et en particulier des vieilles femmes.
Elle se conjugue à la présentation d’une identité asexuée associée à la
catégorie des « personnes âgées ». Depuis une dizaine d’années cependant,
la vieillesse urbaine a donné lieu à plusieurs travaux dont certains spécifient
les pratiques des femmes et des hommes. La dominante numérique féminine
à la vieillesse conduit à mieux analyser les usages de la ville et les stratégies
de maintien dans la vie urbaine des femmes car, si leur attachement à la ville
a pu être mis en évidence, certaines zones interdites semblent perdurer.
C’est aux usages différenciés des espaces publics par les femmes que cet
article est consacré, à travers l’étude des lieux, temporalités et modes de
sociabilité développés1. Les observations ethnographiques et les entretiens
menés donnent à voir des pratiques fortement sexuées, caractérisées par
diverses formes d’évitement envers différents groupes, entre les âges,
suivant une répartition des temps dans les lieux, partagés ou non, et selon des
définitions particulières des espaces publics et des modes de prise sur la
ville, négociés et médiatisés par d’autres partenaires, pour donner accès aux
places publiques.
1
Les analyses proposées s’appuient sur des entretiens individuels auprès de vieilles
femmes, réalisés dans le cadre de recherches concernant les modes de vie et les relations de
quartier et de voisinage, et sur l’observation d’espaces particuliers dans une ville moyenne ;
voir Pennec Simone, (dir.) – Douguet F. – Le Borgne-Uguen F. – Guichard-Claudic Y.
(collab.), Ce que voisiner veut dire, Rapport intermédiaire, Brest, ARS, UBO, Fondation de
France, Septembre 2002, 210 pages.
88
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
Les observations ont porté sur les squares et les galeries commerciales, les
lieux publics et semi-publics de conférences-débats, les espaces de
proximité du quotidien ainsi que sur des espaces considérés comme plus
spécifiques aux retraités. Les entretiens concernent les modes de vie et les
configurations relationnelles des personnes rencontrées dans le cadre
d’études portant sur les pratiques de voisinage et les activités de retraite. Le
premier lieu étudié est un square, observé régulièrement à différents horaires
de la journée et des jours de la semaine. Plusieurs constantes repérées ont été
vérifiées sur une durée de 6 mois et une comparaison avec d’autres squares,
dans deux autres quartiers du centre ville, a été menée. La seconde série
d’observations concerne une galerie marchande de petite taille, à deux
étages, en plein centre de la ville de Brest. Là encore, des constantes sont
apparues qui ont été vérifiées pendant 4 mois. Des observations
complémentaires dans deux autres galeries marchandes plus grandes et
situées en périphérie ont été menées de manière plus ponctuelle. Par ailleurs,
d’autres lieux publics et semi-publics sont apparus comme territoires de
fréquentation quasi exclusivement féminin ou d’alternance féminine et
masculine. Enfin, est retenue la question de la participation à l’espace public
à partir de certains lieux, spécifiques aux retraités. Les principaux résultats
traitent successivement des usages féminins des places et jardins, des
espaces commerciaux, des lieux publics de conférences et des espaces
dédiés aux retraités.
L’EVITEMENT FEMININ D’UNE PLACE PUBLIQUE INVESTIE PAR LES
GROUPES D’HOMMES
Le choix des squares résulte du constat d’une présence masculine
conséquente face à une relative absence des femmes. Pourtant, la littérature
abonde de vieilles dames présentées en places et jardins publics à l’image de
l’ouvrage de N. Châtelet, La dame en bleu, où une vieille dame, entourée de
pigeons et de chats, voisine avec d’autres vieilles femmes au tricot…
Stéréotypes divers où la femme est présentée assise et passive face à
l’homme debout et plus actif, représentations analysées par G. ArfeuxVaucher2 à travers une imposante revue de la littérature enfantine, étudiée
sur le cours d’un siècle. Représentations et stéréotypes qui perdurent comme
en témoignent les dictionnaires les plus usités de la langue française3. La
2
Arfeux-Vaucher Geneviève, La vieillesse et la mort dans la littérature enfantine de 1880 à
nos jours. Paris, Imago, 1994.
3
La prégnance des stéréotypes : « de beaux vieillards, de pauvres vieilles ».
Une rapide consultation des dictionnaires les plus usités aujourd’hui s’avère fort éclairante
quant au maintien de ces stéréotypes différenciant le vieillissement masculin et féminin. Le
Petit Larousse (1996 : 1065) nous enseigne ainsi en proposant pour les mots Vieux ou Vieil,
Simone PENNEC
89
littérature sociologique apporte également ses éclairages sur l’usage des
jardins et des squares par les vieilles personnes, mais il nous semble que les
pratiques ségrégatives ou d’exclusion sont peu mises en évidence. Nous en
avons remarqué diverses formes que nous situons tout d’abord dans un
square particulier puis de manière plus générale.
Le square Langevin : un espace masculin avec une réserve pour enfants
La plus grande partie du square est constituée d’un grand cercle central de
terrain stabilisé, entouré d’arbres, l’ensemble du lieu étant visible des rues
alentours. Ce terrain central sert de terrain de jeu de boules quotidiennement.
Une autre partie du square, un vingtième environ, est réservée aux jeunes
enfants et équipée de jeux produits en série ; cette partie est délimitée par un
grillage plutôt laid et assez semblable d’un jardin public à l’autre. Des
espaces similaires4, sortes de réserves pour les enfants et les femmes les
accompagnant, sont présents dans l’ensemble des squares et jardins de la
ville.
Pendant la durée des parties de jeux de boules (13h30-18h), l’espace
public devient territoire des équipes masculines et la traversée du square est
alors soumise aux rythmes des joueurs dont nul individu extérieur au groupe
ne songe à perturber l’ordre. Si néanmoins on s’y aventure – l’observatrice
ici –, il est rare de s’en sortir sans remarques et quolibets adressés aux intrus
perçus comme peu respectueux des usages et de la séparation des sexes dans
ce lieu et à cette heure.
Les femmes qui passent aux alentours ne traversent pas le square, elles le
contournent par les trottoirs qui l’entourent. Celles qui franchissent les
entrées du square, à la fin de la matinée ou de la journée, accompagnent
leurs enfants, ou leurs petits-enfants ; elles occupent alors exclusivement la
partie grillagée réservée aux enfants. Les vieilles femmes rencontrées se
déplacent seules pour tout ou partie de leurs trajets, et assez souvent par
deux. Interrogées sur leurs parcours, les réponses de 11 femmes, âgées de 69
vieille, la définition puis les exemples suivants : « Avancé en âge. Un vieil homme. Une
pauvre vieille ». Ce même dictionnaire et les autres (Robert, Hachette) nous informent aussi
sur les différences de connotation entre vieillard et vieillarde, puisqu’il peut s’agir d’un
« beau vieillard » tandis que le féminin est tenu pour péjoratif.
4
Dans Ouest France du vendredi 11 janvier 2002, sous le titre « La Ville installe une clôture
pour éviter les déjections canines » un article présente les nouveaux équipements pour enfants
du square Sanquer et se termine ainsi : Le lieu rassure désormais les mamans et les
responsables des crèches, lassées de renoncer à faire jouer les petits à cause des maîtres peu
civiques. Soulignons que lassées est au féminin et qu’il s’agit des maîtres de chiens,
majoritairement des hommes selon nos observations.
90
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
ans à 83 ans5, dont la régularité des déplacements à proximité du square avait
été repérée, se distribuent en trois directions : les courses pour un tiers
d’entre elles, le club pour un autre tiers, souvent les femmes les plus âgées,
et les promenades et visites aux amies et aux « copines » pour le dernier
tiers, les personnes sortant pour l’une ou l’autre raison ou bien pour les deux
motivations. Ces femmes ne traversent jamais le square occupé par les
hommes, bien qu’elles déclarent en connaître quelques-uns, des conjoints
parfois et plus souvent des voisins.
La différence entre le nombre global de femmes et d’hommes visibles dans
ces espaces à ces heures de la journée est forte puisque les hommes sont de
quatre à cinq fois plus nombreux. Enfin, peu de jeunes femmes sont
présentes dans ces lieux si l’on exclut l’occupation des voitures et leurs
passages (magasins, écoles), voitures qui semblent jouer le rôle d’espace
intermédiaire entre privé et public, habitacles d’où l’on peut voir et accéder
aux lieux publics sans être vu ou trop vu.
Les autres squares et places publiques
D’autres places ont été observées de manière ponctuelle. Elles disposent
toutes de « coin enfants » aux équipements semblables et pareillement
grillagés. Les terrains propices à la pétanque ne sont pas toujours présents,
en particulier dans le centre résidentiel aisé où, quand ils existent, ils sont
moins fréquemment utilisés. Dans les quartiers du centre plus populaires, la
pratique des jeux de boules (terme utilisé plus fréquemment que celui de
pétanque) est plus fréquente mais elle rassemble moins de pratiquants
réguliers que dans le cas étudié. Par contre, lors de tournois organisés par les
commerçants – souvent les bistrots – les participants sont nombreux et
l’ambiance festive. A ces occasions, quelques femmes sont présentes parmi
les joueurs et dans l’assistance. Les places du centre ville sont moins
fréquemment appropriées par des groupes tels que ceux repérés dans le
square Langevin et, dans certains squares où n’existent pas ces espaces de
jeux masculins, la présence des femmes est plus fréquente, le plus souvent
accompagnées d’enfants. Les observations n’ont pas permis d’identifier des
femmes seules, détentrices d’espaces spécifiques dans ces lieux, même
pendant une durée restreinte.
Les femmes, indépendamment de leur âge, mais plus fortement à la
vieillesse, semblent être exclues des squares sauf dans des circonstances
particulières, les activités festives de quartiers, plutôt rares, et les activités de
5
Les âges sont les suivants : 69 ans, 73 ans deux fois, 75 ans, 77 ans deux fois, 78 ans, 79
ans, 80 ans deux fois et 83 ans.
Simone PENNEC
91
surveillance de jeunes enfants, confortant l’assignation sexuée des tâches et
des espaces.
LES LIEUX PUBLICS ET SEMI-PUBLICS DEFINIS PAR LES FEMMES
RENCONTREES
Les entretiens réalisés révèlent aussi d’autres espaces, pratiqués comme
des lieux publics ordinaires, ainsi que des territoires vécus comme des lieux
de présentation en public. Ces lieux constituent des occasions de voisinage
ponctuel, de rencontres plus ou moins fortuites ou recherchées par les
personnes les plus mobiles.
Les parcours du quotidien ordinaire, une pluralité d’espaces tout public
Pour nombre de femmes âgées, sortir de chez soi – appartement, maison
mais aussi jardin – est énoncé comme un « besoin d’air » et de voir ailleurs.
Au quotidien et au fil de la semaine, plusieurs lieux font office de ce besoin
du dehors pour échapper au confinement à domicile, que celui-ci soit vécu
en couple ou en solitaire. Ces pratiques signifient ce qui fait espace public
aux yeux de ces femmes et leur volonté de s’y maintenir coûte que coûte.
Les premiers lieux évoqués sont la rue et les commerces proches ou à
distance. Sa propre rue signifie la présence du voisinage et les échanges
verbaux plus ou moins anodins ainsi que l’observation, voire le guet, des
modifications territoriales et des déplacements des uns et des autres. A la
fréquentation des commerces de proximité est attribuée une identité
collective d’appartenance dont l’usage est recherché y compris lorsque la
mobilité est rendue problématique. La présence à la rue et aux commerces
paraît signifier, et ce quel que soit son degré d’extension, le maintien dans
les affaires locales et la vie de quartier en particulier. Au-delà, sources de
rencontres et d’interconnaissances plus élargies que celles du quartier, les
marchés hebdomadaires ou bi-hebdomadaires conjuguent à leurs yeux une
convivialité de proximité et une animation venue de l’extérieur ainsi que la
perspective de découvrir de l’inconnu en territoire connu.
Les autres rues représentent des intérêts visuels pour tous quelles que
soient leurs localisations, mais les rues commerciales maximisent cet attrait.
Plusieurs femmes âgées font ainsi part de leur « plaisir à dévisager les
vitrines » tout en parcourant les rues comme à la recherche de quelque
chose, alors même qu’elles estiment ne pas envisager d’achats. Ces
pratiques, elles peuvent les effectuer seules ou en duo, dans les rues
commerciales comme dans les galeries marchandes. Elles semblent goûter
cette déambulation anonyme d’autant plus facilement qu’une telle
92
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
occupation ne paraît pas susciter de justification nécessaire aux yeux des
autres, proches familiers ou inconnus.
Les jardins publics : des moments de tranquillité par groupe de deux ou
trois
Plusieurs femmes parlent des promenades qu’elles effectuent dans les
jardins publics, plus souvent à deux que seules. Sortir de chez soi est alors
associé au contact avec la nature et au plaisir de prendre son temps tout en
s’adonnant à la marche, l’ensemble étant considéré souhaitable du point de
vue du maintien de la santé. La rencontre avec les autres publics possibles ne
fait pas partie des aspects mis en avant, c’est parfois le contraire qui est
recherché au travers de la sélection des meilleurs horaires susceptibles
d’assurer le respect de la tranquillité souhaitée. Ces propos conduisent à
distinguer plusieurs types de jardins, en les différenciant des places
publiques et squares, dans la mesure où ces derniers semblent appropriés par
des groupes particuliers, plus souvent masculins et plus jeunes.
Le cimetière : un lieu de femmes, parcouru en solitaire et cependant lieu
de rencontres
Dans les récits, la fréquentation régulière des cimetières est fréquemment
répétée. Caractéristique locale ou régionale, peut-être plus fortement
maintenue en Bretagne, dans la mesure où peu d’études relatives aux « vieux
dans la ville » relèvent de telles pratiques ailleurs. Effets de moments du
cycle de vie, le veuvage et les deuils de proches et parfois d’enfants pour les
femmes les plus âgées. Le fait est que nombre de femmes citent leur visite au
cimetière comme un objectif de sortie. Elles s’y rendent le plus souvent
seules et déclarent y rencontrer d’autres personnes avec lesquelles elles
discutent selon l’intensité des connaissances antérieures. Le cimetière peut
aussi s’avérer source de nouvelles rencontres, le lieu assurant une proximité
émotionnelle. En situation de mobilité plus difficile, il n’est pas rare que les
aides ménagères soient sollicitées pour accompagner aussi bien au cimetière
que dans les commerces. Ce lieu est décrit comme un territoire ordinaire
parcouru sans appréhension et sans une trop grande imposition de codes, lieu
public en quelque sorte mais où le regard public n’est pas craint.
LES CENTRES COMMERCIAUX : DES ESPACES A GEOMETRIE VARIABLE
ENTRE LIEUX PUBLICS ET FONCTIONS PRIVEES
Autant l’absence de femmes est patente dans les squares, autant leur
présence s’impose dans les surfaces commerciales, y compris de la part des
Simone PENNEC
93
femmes les plus âgées. Ces constats nous ont conduit à mener une série
d’observations dans plusieurs structures commerciales où des différences
d’occupation des lieux les plus publics apparaissent selon la disposition des
espaces.
La galerie Coat, un espace public à fonctions multiples d’où voir et
commenter le monde
La galerie marchande Coat est située en plein centre ville, elle ne comporte
pas de commerces alimentaires mais dispose de plusieurs magasins
d’habillement, d’esthétique, bijouterie, librairie, etc. et de plusieurs lieux de
restauration rapide. La galerie offre des espaces de détente, places circulaires
proposant de nombreux bancs, d’où l’on peut percevoir les magasins
environnants ainsi que les déambulations des passants. Ces lieux sont
fréquentés par une grande diversité de publics, jeunes et vieux, élèves,
étudiants, retraités, femmes employées du centre, femmes consommatrices et
femmes actives pour la restauration de midi. L’espace est nettement féminin
du fait des commerces mais aussi du fait des emplois existants à proximité
(administration et vente). Si les personnes des classes d’âge intermédiaires –
la population active professionnellement et au plan domestique – semblent
moins nonchalantes, les jeunes comme les vieux flânent dans ces lieux,
observent et commentent. Les uns et les autres se déplacent ou s’installent
par groupes selon des temporalités distinctes.
Dès midi, les plus jeunes prennent place. Leur durée dans les lieux
correspondant aux temps des interruptions de cours, leur rotation est
relativement rapide. D’autres jeunes, et parfois les mêmes, vont repasser,
plus nombreux en fin d’après-midi. Il s’agit de groupes mixtes composés
majoritairement de filles. En tout début d’après-midi, des groupes de
personnes plus âgées, à forte majorité féminine toujours, prennent place et
vont se succéder dans les lieux. Les femmes les plus âgées y restent
longuement en cours d’après-midi et il semble parfois que les déjeuners se
confondent avec les goûters. Les trajets de certaines de ces femmes au sein
de la galerie commerciale semblent réglés selon des habitudes bien ancrées.
Le long temps de restauration rapide précède ou suit le tour des vitrines et
parfois de certains magasins. Pour les plus âgées les bancs disposés aux deux
bouts de la galerie permettent ces plaisirs sans trop de difficultés apparentes.
Les échanges nombreux portent le plus souvent sur les passants tandis que
les vitrines font l’objet de commentaires sur l’usage possible de tel ou tel
achat pour elles-mêmes ou/et pour leurs enfants. Le lieu semble inspirer
cette population qui y passe un temps partagé entre leurs observations sur les
pratiques vestimentaires, sur les échanges verbaux amicaux ou semiconflictuels entre jeunes, et leurs discussions entre pairs. Quelques fois, de
94
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
rares hommes se glissent dans ces groupes, souvent accompagnateurs de
l’une ou l’autre des femmes présentes. Les plaisanteries sont fréquentes et
les moqueries à l’égard des passants fusent à mots couverts car il n’est pas
question de risquer l’incident avec les générations plus jeunes.
Les autres galeries marchandes
L’observation plus restreinte de deux autres galeries marchandes situées
dans deux quartiers, périphériques mais assez proches du centre, complète
les constats précédents. Chacune comporte une grande surface alimentaire et
des magasins du même type que ceux présents dans la galerie précédente.
Dans l’une, il existe des cafés et une plus grande diversité de types de
restaurants. Dans ce cas, la distribution des hommes et des femmes se
spécifie selon le type de restauration, par exemple La Brioche Dorée pour les
femmes d’un certain âge, seules ou/et en groupe réduit à deux ou trois
personnes, intergénérationnel ou non. Certains horaires sont privilégiés,
13 h-17 h, marquant ici encore un certain évitement des hommes et des
jeunes générations. Pour autant, ces espaces sont aussi fréquentés en solo et
il n’est pas rare que les salons-pâtisseries ouverts sur le passage des publics,
servent de temps de pause et de poste d’observations aux femmes seules.
Par comparaison, l’autre galerie périphérique ne dispose que d’un seul café
assurant une restauration rapide et ouvert sur les passages. Celui-ci n’est
visiblement pas fréquenté par les femmes seules ni par les femmes les plus
âgées. Par ailleurs, celles-ci ne disposent pas ici d’espaces appropriés par
elles, même en partage de temporalités. Les parcours des femmes dans
l’ensemble de cette surface marchande semblent s’enregistrer quasi
exclusivement dans le registre du « faire », celui des courses, dans un espace
où le temps semble mené par le rythme collectif au risque de stigmatiser leur
lenteur.
Nos observations montrent que dans ces lieux, les espaces les plus
publics – les moins liés aux fonctions domestiques – restent peu usités par
les femmes, surtout les plus âgées. Cependant, l’accès aux places publiques
dans de tels lieux peut exister sous conditions : celles de véritables places
publiques, squares d’intérieur en quelque sorte, mais sous réserve d’une
répartition ségréguée des publics, sexes et âges, selon les moments de la
journée. Si le terrain de boules des places publiques fonctionne au masculin,
la fréquentation des galeries marchandes fonctionne au féminin, comme une
plongée dans le monde du quotidien, mais selon une géométrie très variable
dans l’accès à la visibilité publique.
Simone PENNEC
95
AUTRES LIEUX OBSERVES : LIBRAIRIE-CAFE, COURS PUBLIC, UNIVERSITE
DU TEMPS LIBRE
L’étude des divers lieux publics et des usages différenciés selon les sexes
s’est étendue au café d’une librairie de centre ville, où se tiennent
régulièrement des « conférences-débats » et des expositions, fréquenté tout
au long de la journée par des personnes seules, des duos ou des groupes de
trois ou quatre personnes. La présence des femmes y est majoritaire, y
compris les vieilles femmes, tout au long de l’après-midi. Par contre, à
l’heure des conférences-débats (18h-20h), leur nombre baisse fortement à la
faveur d’une population mixte ou à dominante masculine selon les sujets
traités.
La comparaison entre les débats de cette librairie et le Cours Public,
« Femmes, rôles et identités », organisé à l’université, a paru pertinente dans
la mesure où les horaires sont similaires. Dans ce cas, la population est très
majoritairement féminine, particulièrement fidèle et intervenante, un bon
nombre des participantes – de 200 à 300 personnes chaque mardi – est
retraité. Cette appropriation principalement féminine de l’espace
universitaire ouvert au public a laissé la place à un plus grand nombre
d’hommes, la répartition des âges étant assez peu modifiée, lors des Cours
Publics suivants consacrés au Travail, au Temps, et à la Démocratie.
L’Université du Temps Libre
Son importance quantitative dans plusieurs villes finistériennes, la
moyenne d’âge élevée et la forte majorité de femmes conduit à s’y arrêter.
La présence de ce groupe sur le campus brestois est devenu un événement
hebdomadaire qui ne passe pas inaperçu des étudiants et des personnels,
introduisant cette population dans un des espaces collectifs du service public
éducatif. Un tel investissement des femmes dans la formation, relevé dans
les Cours Publics, a été étudié par A. M. Rivas6 à propos des cours
d’instruction élémentaire proposés à la population adulte à Madrid.
L’auteure précise que la présence des femmes est majoritaire « quelquefois
avec l’opposition et la dérision de leurs époux, fils... » et note que « les
hommes ont aussi un taux très bas d’éducation mais ils n’assistent pas aux
cours d’adultes de peur de voir diminuer leur position sociale face aux
femmes. De cette façon, ils montrent, surtout au moment de la retraite, des
difficultés à se maintenir dans la vie publique. Au contraire, les femmes,
éloignées de la vie publique involontairement découvrent la valeur de
6
Rivas Ana Maria, « La valeur de l’autonomie chez les femmes de milieux populaires »,
Communication au colloque Femmes et nouvelles questions identitaires, Université de
Nantes, octobre 1999.
96
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
l’autonomie, l’indépendance, l’assurance, la liberté que donne le pouvoir de
la parole, se montrent plus créatives. La création d’une coopérative, la
revendication d’un centre d’éducation pour les adultes, la participation à
l’université sont des activités développées par ces femmes ». Pour l’auteure,
les femmes de ces milieux ont beaucoup à gagner et peu à perdre dans cette
activité éducative car elles cherchent ainsi à se révéler à elles-mêmes, à se
rapprocher de leurs filles et plus globalement des générations plus jeunes et,
disent-elles, à mieux se défendre dans la vie. Si l’on peut analyser ainsi la
forte participation des femmes aux universités du temps libre, plutôt
urbaines, ainsi qu’à toutes les formes de structures d’échanges des savoirs, il
faut souligner cependant que l’arrivée à la retraite peut renforcer les
obligations des femmes, plus fortement encore pour les moins dotées
socialement, en particulier lorsque le travail professionnel était le principal
moyen de prise de distance familiale. Les activités du loisir et d’éducation ne
semblent pas aussi facilement négociables que l’activité travail pour
légitimer l’accès aux espaces publics7. Quand ces activités permettent une
prise de distance avec les obligations familiales en particulier, comme
moyens de « prendre le large » selon l’expression si souvent entendue, reste
à comprendre les effets de cette présence en public – et des acquisitions qui
en résultent – sur l’inscription publique des vieilles femmes et sur leurs
modes d’existence privée. Toutes les formes d’existence publique des
femmes ne leur attribuent pas automatiquement ni un pouvoir ni même une
visibilité publics.
LES LIEUX ET ACTIVITES SPECIFIQUES AUX RETRAITE-E-S
DES ESPACES PUBLICS ?
: LA CLOTURE
Présenter l’Université du Temps Libre, c’est introduire une pratique propre
aux retraités, conduisant à s’interroger sur la dimension publique des espaces
fréquentés par les organisations ainsi identifiées. Selon la définition
d’I. Joseph8, pour qui « un espace public… n’existe que s’il arrive à
brouiller le rapport d’équivalence entre une identité collective (sociale et
culturelle) et un territoire », ces lieux ne seraient pas en soi des espaces
publics dans la mesure où ils sont distinctifs d’un public particulier. Pourtant
nombre de ces regroupements constituent, pour certaines vieilles personnes,
majoritairement des femmes, des portes d’accès à des lieux publics plus
diversifiés. Des effets de médiation publique peuvent être soulignés par le
biais de plusieurs de ces instances dont les clubs et offices de retraités entres
autres organisations.
7
Pennec Simone, « Les liens sociaux au moment du passage à la retraite : différences entre
les sexes », in La retraite, une révolution silencieuse, Legrand M. (dir.), Erès, Paris, 2001.
8
Joseph Isaac, Le passant considérable, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1984.
Simone PENNEC
97
Les clubs de quartier, à forte dominante féminine, considérés comme
recrutant les personnes les plus âgées des milieux les plus populaires, sont
aussi perçus comme des lieux clos, synonymes d’un enfermement auquel les
nouvelles générations de retraités plus aisés veulent échapper. C’est pourtant
aussi à partir de ces groupes de quartier que les plus âgés ont eu et
continuent d’avoir accès aux voyages, de courtes ou de plus longues durées,
et aux visites de sites et de manifestations culturelles dont il est peu probable
qu’ils puissent profiter par ailleurs. La présence de ces populations en public
provoque parfois d’ailleurs une certaine « allergie », sans doute due au
nombre et aux manières d’animer ces groupes, mais peut-être aussi au
caractère désuet qui est attribué à leurs façons d’expérimenter ces espaces et
au cumul de la vieillesse et du sexe féminin comme facteurs de
déqualification sociale.
Les offices de retraités présentent des images plus dynamiques de leurs
publics, en particulier par le biais d’actions de décloisonnement des
générations et, de fait, d’initiatives à l’égard de tous les publics. Si les clubs
d’anciens sont aussi bien ruraux qu’urbains, les offices sont identifiés à une
ville et à sa politique. Propagateurs avec d’autres – dont le secteur
marchand – d’une image moderne des seniors, les offices orchestrent la
participation publique des retraités et leur visibilité sociale. Ce faisant, ils
ouvrent aussi certains territoires aux publics âgés qui même s’ils s’y
retrouvent ségrégués n’y sont plus relégués. On peut ainsi évoquer les
piscines publiques et les groupes, là encore majoritairement féminins, qui y
découvrent les plaisirs de la natation et des jeux souvent totalement inconnus
jusque-là. Plusieurs autres exemples pourraient être cités ici montrant
comment la présence aux espaces publics a été acquise à partir
d’apprentissages menés au sein de groupes de pairs, des offices et clubs entre
autres, nécessitant une révision des analyses d’enfermement trop rapidement
portées.
Ces observations peuvent être rapprochées de constats plus anciens
concernant la fréquentation du Palais des Arts et de la Culture, lieu de
rencontre d’un certain nombre de « personnes âgées », au cours de l’aprèsmidi. Celles-ci avaient pris pour habitude de déambuler dans une vaste
galerie d’exposition, libre d’accès, dans un espace offrant une vue sur la ville
et un jardin public. Nous avons pu constater fréquemment que la présence de
ces personnes, très majoritairement des femmes, faisait l’objet
d’interrogations de la part des responsables de la structure quant à leur réel
intérêt pour les expositions proposées tout comme sur leur choix pour ce
lieu, au détriment des espaces qui leur étaient nommément assignés, à savoir
les clubs du troisième âge. Ces injonctions n’ont pas semblé venir à bout de
ces usagers, mais, cet ancien palais des congrès a été remplacé par un
98
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
nouveau centre, Le Quartz, qui n’offre plus de lieux de déambulation
publique susceptibles d’associer le spectacle de la rue et des arts.
POUR CONCLURE : LE DESIR DE VILLE DES VIEILLES FEMMES,
STRATEGIES ET RESISTANCES CONTRE LES PRATIQUES D’EXCLUSION, DE
SEGREGATION ET DE RELEGATION
L’avance en âge entraîne-t-elle l’évitement de la vie urbaine de la part des
vieux et plus particulièrement des vieilles femmes ? Les observations des
équipes masculines aux squares et des groupes de femmes dans les centres
commerciaux ainsi que dans les différents lieux d’activités publiques ne
permettent pas de répondre en ce sens. Même si la mobilité quotidienne peut
fortement décliner, la volonté de se maintenir dans la ville est manifeste
malgré les distances et les problèmes d’accessibilité. Cependant, selon S.
Clément, J. Mantovani et M. Membrado9 « les ressources mobilisées pour
rester dans la ville… relèvent généralement de l’évitement… » C’est la
stigmatisation même du vieil âge qu’ils soulignent : « se protéger des
autres… c’est moins craindre l’incertitude liée à l’inconnu que la certitude
de n’être reconnu qu’en tant que vieux ». Pourtant, il nous a semblé que les
vieilles femmes, entre elles, relativement assurées d’être vues comme
vieilles, s’accommodent parfois mieux de l’espace public où elles-mêmes
s’accordent le droit à voir et regarder autrui, de tous les âges et « de toutes
les allures ». Les regards qui leur sont ainsi portés, dans l’anonymat des
passants, les affectent moins que le fait d’être vues par leurs proches dans
certaines circonstances défavorables à leur présentation.
Si les pratiques urbaines des populations les plus âgées se distinguent bien
selon les générations ainsi que selon la localisation de l’habitat, elles nous
sont apparues fortement marquées par la sélection des territoires masculins
et féminins. Dans les squares, l’exclusion des femmes est apparue maximale
tandis que les usages de la galerie marchande du centre ville expriment
diverses ségrégations par l’alternance des populations. Il en est de même
pour certaines activités collectives aux retraités, les voyages et les activités
physiques, par exemple. Pour autant, ces modes d’accès à l’espace public
s’avèrent fortement investis par les femmes car « les pratiques de sociabilité
ne sont plus à dominante familiale » et parce qu’il s’agit de « marquer
l’espace d’appartenance en groupe… »10. On peut alors penser que cette
existence publique permet une prise de distance, susceptible de « brouiller le
9
Clément Serge – Mantovani Jean – Membrado Monique, « Vivre la ville à la vieillesse : se
ménager et se risquer », Les annales de la recherche urbaine, n° 73, 1996, p. 90-98.
10
Peixoto Clarice, « Les personnes âgées dans les espaces publics et le désir de plaire »
Gérontologie et Société, n° 69, 1994, p. 150-159.
Simone PENNEC
99
rapport d’équivalence entre une identité collective »11 qui serait ici l’identité
familiale et/ou l’identité de vieilles.
Les vieilles femmes rencontrées dans la ville cherchent bien à maintenir
cette liberté d’aller et venir dans les espaces publics en composant entre les
territoires de proximité et d’interconnaissances, et ceux de l’extériorité et
d’un certain anonymat de la ville vécue comme marque de contemporanéité
et de modernité. Pour ce faire, elles composent également entre les temps et
les espaces – parcourus en solitaire ou à deux – et l’appartenance aux
groupes de paires comme autant de formes et d’occasions de prise de
distance avec les injonctions générationnelles et de prise de pouvoir sur le
risque d’être, elles, des intruses. Force est de constater cependant que les
désirs de ville exprimés dans les entretiens – les nôtres et ceux des autres
recherches citées – s’inscrivent encore souvent dans des stratégies
d’évitement, de sélection des lieux et des temps, par des pratiques souvent
ségrégatives démontrées par les différentes observations. Ces processus
manifestent des phénomènes de relégation des personnes les plus âgées, plus
souvent les femmes de certains milieux sociaux, tout particulièrement lors
des maladies et handicaps portant atteinte à leur accès à l’extériorité et aux
places publiques. Néanmoins, l’accès aux divers lieux publics et aux
diverses formes de rencontres qu’ils permettent reste un objectif important
poursuivi par les femmes, y compris au grand âge, même confrontées à
diverses situations de handicap.
BIBLIOGRAPHIE
ARFEUX-VAUCHER G. [1994], La vieillesse et la mort dans la littérature
enfantine de 1880 à nos jours. Paris, Imago.
CLEMENT S. – MANTOVANI J. – MEMBRADO M. [1996], « Vivre la ville à
la vieillesse : se ménager et se risquer », Les annales de la recherche urbaine,
n° 73, p. 90-98.
JOSEPH I. [1984], Le passant considérable, Paris, Méridiens-Klincksieck.
PEIXOTO C. [1994], « Les personnes âgées dans les espaces publics et le
désir de plaire » Gérontologie et Société, n° 69, p. 150-159.
PENNEC S. [2001], « Les liens sociaux au moment du passage à la retraite :
différences entre les sexes », in La retraite, une révolution silencieuse,
Legrand M. (dir.), Erès.
11
Joseph Isaac, op.cit.
100
LES VIEILLES FEMMES DANS LA VILLE
PENNEC S. (dir.) – DOUGUET F. – LE BORGNE-UGUEN F. – GUICHARDCLAUDIC Y. (collab.) [ 2002], Ce que voisiner veut dire, Rapport
intermédiaire, Brest, ARS, UBO, Fondation de France, Septembre, 210
pages.
RIVAS A. M. [1999], « La valeur de l’autonomie chez les femmes de
milieux populaires », Communication au colloque Femmes et nouvelles
questions identitaires, Université de Nantes, octobre.
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU
FOYER » : DES OCCUPATIONS
DIFFERENCIEES DE LA RUE
Geneviève DERMENJIAN
IUFM Aix-Marseille Telemme
Dominique LOISEAU
Université de Nantes
Nous entendrons par « occupation de la rue » les déplacements se
produisant au sein de l’espace urbain quotidien au profit du militantisme de
quartier, ainsi que les déplacements d’un espace urbain à un autre, pour
participer à une manifestation régionale ou nationale. L’occupation de la rue
est alors différée, s’anticipe de façon particulière et soulève des difficultés
propres. Nous évoquerons également la manifestation et le rassemblement,
moyens d’action spécifiques qui usent tous deux de la rue et où s’expriment
des revendications. Ils mobilisent la foule en mouvement du cortège
manifestant, utilisant l’espace urbain comme lieu de passage, ou la foule
statique, intervenant devant un lieu urbain symbolisant les revendications
avancées, voire s’appropriant une portion de cet espace urbain.
Manifester est un acte qui repose sur une expérience antérieure directe ou
indirecte. « Pour devenir un phénomène « réalisé » dans la rue, la pratique
manifestante (…) suppose qu’existe antérieurement à l’action un savoir où
s’entremêlent des images de manifestations, des souvenirs de manifestations,
une croyance en la légitimité et peut-être en l’efficacité de la démonstration
102
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
de rue »1 Or, les femmes accumulent les handicaps sur ces différents points :
non seulement la mémoire collective de l’histoire des femmes s’élabore et se
transmet difficilement, mais elles ont aussi été progressivement exclues de la
rue et des formes de mobilisation qui s’y expriment. Au XVIIIe siècle et
encore au début du XIXe, la rue leur est ouverte, elles marquent fortement les
révoltes de leur présence active, non limitée aux troubles de subsistance :
« Par son irrespect, son ironie, sa spontanéité, la parole des femmes est
grosse de subversion ». Séparer les sexes dans la ville et faire taire les
femmes est alors l’affaire de la fin du XIXe siècle, y compris pour le
syndicalisme qui, parallèlement à son développement et à l’affirmation de
ses formes de luttes, « récuse les formes d’expression des femmes comme
sauvages, irresponsables, peu conformes à la dignité des travailleurs. »2.
QUELLES ASSOCIATIONS ?
Les associations étudiées se rattachent à la mouvance communiste (Union
des femmes françaises) ou catholique-sociale (Mouvement populaire des
familles). Ce mouvement, apparu dans les années 1930, a donné naissance,
à la suite d’une scission survenue en 1951, à de nombreuses associations
successives, dont l’Association populaire familiale (APF), et la
Confédération syndicale des familles (CSF), qui seront étudiées ici. Se
développant réellement à partir de la seconde guerre mondiale, implantées
dans les quartiers populaires, ces associations regroupent surtout des femmes
au foyer, notamment autour de revendications liées au quotidien, et autour
du soutien aux luttes ouvrières. L’Union des femmes françaises (UFF), ne
regroupe, comme son nom le laisse entendre, que des femmes, alors que le
recrutement du MPF et de ses avatars est mixte. La place des femmes et des
hommes y repose, au Mouvement comme dans la famille, sur la
« complémentarité des sexes » et le partage des rôles. Toutefois, si la mixité,
effective des décennies quarante aux décennies soixante, y est toujours la
règle, elle est de moins en moins réalisée à partir des années soixante-dix, le
taux de féminisation ne faisant qu’augmenter. Il atteint et même dépasse
70 % dans les années 1990.
Ces associations revendiquent leur appartenance au monde et au
mouvement ouvriers. Le courant catholique-social, en formulant à la fin des
années 1930 cette proximité par rapport au monde ouvrier, évite de se
rattacher à l’analyse en termes de classes, et donc de luttes de classes. Mais
cela change dès 1945, le vocabulaire et les objectifs du Mouvement
populaire des familles, devenu Mouvement de libération du peuple (MLP) en
1
Favre Pierre, « Manifester en France aujourd’hui », in La manifestation, Favre Pierre
(dir.), Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 2000.
2
Perrot Michelle, « La femme populaire rebelle », in L’Histoire sans qualités, Paris, 1979.
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
103
1948-1949, se rapprochant de ceux du « Parti de travailleurs ». C’est sur
cette base, contestée dans certaines de ses formes, qu’une partie des militants
préfère, en 1951, fonder le Mouvement de libération ouvrière (MLO).
Indiquons que les rapprochements en direction des diverses « gauches »
(PCF, PSU, PS) entamés par les organisations issues du MPF laissent
néanmoins vivantes des cultures et des pratiques différentes. Les
associations dont il est question ici se trouvent dans des postures diverses
vis-à-vis d’une éventuelle transmission et acceptation d’un « savoir
manifestant ». Si l’UFF, du moins en ce qui concerne ses militantes, peut
s’inscrire partie prenante du savoir manifestant, il n’en est pas de même pour
l’ensemble de ses adhérentes, ni pour les militantes et adhérentes de la
mouvance catholique-sociale, dont l’héritage militant est souvent inexistant
et/ou faible et/ou récent (en général par le biais d’un père ou d’un mari
CFTC). Toutefois, il faut tenir compte de nombreuses nuances régionales.
Ainsi, dans le Midi, les militantes du MPF n’hésitent pas à recourir à la
protestation publique dès la seconde guerre mondiale. A plusieurs reprises,
elles participent à des manifestations de ménagères impulsées par des
organisations clandestines pour protester contre le manque de ravitaillement
et le prix des denrées disponibles. A Nice, elles renversent les étalages du
marché, devant les soldats allemands en faction, en guise de protestation
directe contre le régime de Vichy et indirecte contre l’occupant allemand.
Les Comités féminins, qui donneront naissance à l’UFF, appellent à
manifester à Paris, au marché de la rue de Buci, le 18 janvier 1941, pour
obtenir un meilleur ravitaillement. Ils appellent également à manifester à
Montluçon, le 6 janvier 1943, contre le départ des hommes au STO. A
Marseille ont lieu, fin mai 1944, avec le MPF et les Comités féminins, des
manifestations de ménagères.
De même, dans les années 1950, dans le Midi et la région parisienne, des
militantes de la CSF et du MLO, très marquées par la proximité avec les
organisations ouvrières (CGT, PCF), participent sans crainte aux
manifestations organisées pendant la guerre d’Indochine ou d’Algérie. Mais
globalement, la relation à la manifestation de rue et à l’expression dans la
rue semble plus timide et plus mesurée dans le cas de l’APF. De plus, dans
certaines régions, et en particulier dans l’Ouest, les rapports respectifs à la
violence, la légalité, la présence dans la rue, et son affirmation par le chant
ou la parole dépendent des héritages familiaux et de l’existence d’une
approche en terme de classe. Ils dépendent aussi de l’analyse, explicite ou
implicite, des relations entre les hommes et les femmes dominées, selon le
courant, par la problématique de l’égalité ou de la complémentarité, sans que
l’autre problématique soit jamais absente, en théorie ou en pratique. Notons
que le MPF ne considère pas les femmes comme inégales aux hommes ;
104
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
c’est notre analyse de ce que sous-tend la théorie de la complémentarité qui
justifie cette opposition.
Comment associations et militantes se saisissent-elles de la rue et de la
parole, territoires à la fois réels et symboliques, très connotés au masculin ?
Nous traiterons ici de « l’âge d’or » de ces associations, de l’après-guerre à
la fin de la décennie soixante-dix.
UNE AUTRE APPROPRIATION DES RUES FAMILIERES
La transgression qui consiste à s’approprier la rue comme espace militant
quotidien semble extrêmement modeste si elle n’est pas resituée dans son
contexte des années 1945-1960. A cette époque, les femmes au foyer
traversaient l’espace du quartier sans vraiment se l’approprier, car le temps
passé à l’extérieur était seulement le temps légitimé par leur rôle familial
(courses, écoles). En dehors de cela, elles n’avaient pas de « raison » d’être
dans la rue et n’y restaient pas, de peur d’être mal comprises. Or, par le
militantisme de quartier, les rues connues prennent une autre dimension,
devenant espace militant, lieu où s’établissent les contacts, se transmettent
les informations, s’organisent les services, circule le journal. Arpentées à
pied, les rues du quartier deviennent un espace maîtrisé autrement, à des fins
qui ne sont pas seulement individuelles ou familiales, même si ce
militantisme s’organise autour des besoins et des revendications des familles
ouvrières.
De plus, l’espace accessible se dilate, les militantes sortant de leur quartier
pour se rendre au local de l’association, ou, de façon moins courante, pour
rencontrer les représentants des pouvoirs publics, ou, encore plus
exceptionnellement, pour manifester. Même en dehors de ces moments
« rares », les ménagères sortent ainsi de chez elles, circulent dans le quartier,
deviennent socialement visibles autrement que comme mères3. Le processus
est inégalement développé entre militantes et adhérentes, partagées d’un côté
entre leurs propres réticences et celles de l’opinion publique, et d’un autre
côté par leur conviction, plus ou moins récente, plus ou moins accentuée, de
la nécessité d’agir pour leur famille en particulier et les familles ouvrières en
général. La transgression est particulièrement lisible pour l’ensemble des
militantes et adhérentes catholiques-sociales en raison de leur perception
théorique des relations complémentaires hommes/femmes qui justifie – voire
glorifie – leur présence au foyer, en raison de leur faible héritage militant
déjà évoqué, mais aussi parce que leurs premières armes s’opèrent dans le
cadre de l’organisation de « services » qui les amène à tisser une trame
3
Dermenjian Geneviève, « La transgression des espaces et des rôles féminins dans les
associations de la mouvance catholique-sociale (MPF, MLP, MLO, AFO, APF), 1940-1960 »,
à paraître dans Femmes et associations, Diebolt Evelyne (dir.).
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
105
relationnelle très dense à l’échelle des quartiers4. Ces services, notamment
celui des machines à laver qui circulent dans les quartiers pendant les années
1950, sont beaucoup plus développés dans la mouvance catholique-sociale
qu’à l’UFF, et s’organisent en réseaux de quartier à partir du domicile de
responsables qui recensent les besoins, gèrent les prêts de matériel, suscitent
des discussions avec les autres femmes, cherchant à les mobiliser sur les
multiples difficultés de la vie quotidienne.
Adhérentes et militantes de base de l’UFF sont dans une situation
comparable sur le plan de l’appropriation des rues de leur quartier, en
particulier durant les années de l’après-guerre, où l’UFF regroupe les
femmes autour des questions du ravitaillement, de l’école, de la
reconstruction des localités détruites. Par contre, les responsables de l’UFF,
souvent également membres du PCF, ont déjà intégré la conquête de la rue,
leur « travail parmi les femmes » consistant justement à faire sortir les
ménagères de chez elles, pour formuler et appuyer les revendications de
l’association.
Mais toutes ont en commun la pratique de l’entraide pour les déplacements
au sein de la ville, dès que quelques-unes d’entre elles possèdent et
conduisent une voiture. Le fait en lui-même semblerait banal s’il n’était
souligné par une militante d’une autre association, l’Union féminine civique
et sociale (UFCS). Elle relève cette pratique comme étant un élément
caractéristique de la composition populaire de l’UFF, de l’APF et de la CSF,
tandis que l’UFCS, à recrutement plus « bourgeois », n’adopte pas ce
fonctionnement, laissant chacune « se débrouiller » pour venir aux
réunions5.
L’appropriation militante des rues familières, même pour des
revendications liées au quotidien et à la famille, constitue un pas vers la
construction des femmes en personnes autonomes, quelle que soit
l’association. La manifestation représente une autre modalité, dans laquelle
le comportement se différencie davantage.
LES MANIFESTATIONS
Certaines manifestations portent sur les revendications spécifiques des
associations, à savoir les difficultés des familles ouvrières et populaires, endehors de l’entreprise. De ce point de vue, le défilé nazairien de 1958
représente la forme dite « initiatrice » de la manifestation puisque, tout en
posant une revendication, elle promeut une population comme partie
4
Sur les services, voir le n° spécial des Cahiers du GRMF, La solidarité en acte, n° 11,
2002.
5
Entretien avec M.S., ex-responsable de l’UFCS à Saint-Nazaire.
106
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
prenante du débat politique6. Cette manifestation est réunie à l’appel d’un
large comité unitaire, pour demander le relèvement de 20 % des allocations
familiales. Celles-ci apportent en effet, outre leur valeur symbolique de
« conquête des familles travailleuses », une contribution considérable aux
ressources des salariés les plus modestes. Or, la part de l’ensemble des
prestations familiales ne cessait de diminuer7. L’UFF et l’APF, sur cette
base, réussissent à mobiliser largement : « Calmes et décidées, les femmes
sont descendues dans la rue (…) 500 mères de famille ont défilé en ville ».
Le journaliste relève ce « fait insolite » de la part de femmes de SaintNazaire qui, d’ordinaire, « font preuve, dans le domaine revendicatif, d’une
réserve et d’une discrétion telles qu’il fallait que l’enjeu fut d’importance
(…) pour qu’elles vainquent leur répugnance à manifester ». Puis il reprend
dans son article les termes utilisés dans le cadre du syndicalisme
professionnel : plusieurs « déléguées » portent une motion à la souspréfecture, après avoir écouté « leurs porte-parole ». Il met en évidence la
double transgression par les femmes que sont l’appropriation de la rue et de
la prise de parole, selon un mode syndical habituellement apanage des
salariés, et des salariés hommes compte tenu de la structuration industrielle
masculine de la ville8.
Bien qu’il ne s’agisse pas de la rue au sens étroit du terme, il nous semble
important de mentionner les squattages de logements vides par des familles
sans logis ou mal logées, à l’initiative et avec l’appui effectif de membres du
MPF à partir d’octobre 1946. Issus des problèmes de logement de l’aprèsguerre, ils s’exercent jusqu’au milieu des années cinquante. Au nom de la
justice, le MPF mène donc des actions illégales, mais qu’il estime légitimes.
En 1949, 2500 logements sont ainsi occupés à Marseille, 300 à Angers. Dans
ces luttes mixtes, les femmes au foyer accomplissent en amont, avec les
familles concernées, les démarches auprès des administrations, exemple de
prise de possession d’un espace dépassant les limites de leur quartier. En
aval, ce sont plutôt elles qui maintiennent le contact avec les familles
relogées et aident à l’aménagement de l’habitation. La rue reprend ses
caractéristiques militantes lors de manifestations en faveur de ces mal logés
qui se déroulent à la fin des années 1940, par exemple à Marseille devant la
Préfecture, avec la participation des organisations ouvrières comme la CGT
(malgré l’opposition du Parti communiste). En dépit de la présence des
6
Favre Pierre, op.cit. Les premières manifestations féministes de la décennie soixante-dix
peuvent être catégorisées de la même manière.
7
« Pour une base 100 des indices salaires et prestations en 1949, celui des salaires atteint
296,2 en 1960, alors que celui des prestations se situe à 194,7. » Prost Antoine, « L’Évolution
de la politique familiale en France de 1938 à 1981 », in Le mouvement social, n° spécial 129,
1984.
8
La Résistance de l’Ouest, 17/3/1958.
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
107
enfants aux bras de leur mère, la police charge aussi bien les hommes que les
femmes. A d’autres occasions, les militantes mobilisent avec succès les
femmes du quartier pour se grouper en bas d’un appartement squatté que la
police veut faire évacuer9.
Les femmes des associations occupent donc la rue dans le cadre de luttes
hors entreprise. Elles sont également concernées par celles se déroulant au
sein de l’entreprise, tant par leur situation familiale (mari souvent ouvrier et
syndicaliste) que par la revendication d’appartenance au monde et au
mouvement ouvriers de leurs organisations.
Tant que, et là où, prédominent à la fois l’idéal et la réalité des femmes au
foyer, la question de la relation entre les femmes et le mouvement ouvrier se
pose moins sur le plan de la syndicalisation que sur celui du soutien aux
luttes ouvrières masculines. Pour les militantes et adhérentes de l’UFF, pour
les militantes MPF (et plus tard pour ses adhérentes), le principe du soutien
est acquis dès l’après-guerre. Ce qui l’est moins, c’est la capacité à
l’exprimer publiquement et les formes de cette expression : présence dans la
rue, types d’intervention. Ces caractéristiques sont davantage accentuées
pour la mouvance catholique, en particulier dans l’Ouest du pays. Il faut du
temps, même aux militantes de l’APF, pour vaincre leurs réticences et
inquiétudes face aux manifestations, et faire preuve d’initiatives en ce
domaine.
Ainsi, alors qu’en 1950 une grève se prolonge10, une délégation de femmes
auprès de la direction est organisée. Elle est surtout composée de femmes de
l’UFF, et de quelques militantes de l’APF. Or, deux d’entre elles
abandonnent en cours de route, disant : « C’est plus fort que nous, on arrête,
c’est plus fort que nous ». Leur volonté de soutenir le mouvement n’a pas
triomphé de l’intériorisation des bornes à ne pas dépasser. Néanmoins, la
direction refusant de les recevoir, c’est une militante APF (future première
présidente de l’association locale) qui, montée sur une murette, lit l’adresse
destinée à la direction. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit à
l’unisson de toutes les initiatives de l’UFF puisque, lorsque « les femmes de
l’UFF » commencent à chanter l’Internationale, elle réagit vivement : « Ah
non, si vous chantez ça, moi je chante le Magnificat ! »
La même, relatant le déroulement d’un meeting tenu devant les chantiers
navals, s’entend dire par un dirigeant du clergé, pourtant, précise-t-elle,
membre du comité de soutien : « Vous avez la tête chaude ! », ce qu’elle
traduit par : « Moi, je n’avais pas ma place là-bas (…) j’aurais été bien
mieux chez moi, à écouter mon mari me raconter »11. A chacun(e) ses
9
Voir le n° 7/1992 des Cahiers du GRMF, « La bataille des squatters et l’invention du droit
au logement. »
10
Grève de la SNACSO à Saint-Nazaire.
11
Entretien avec I.B., militante APF.
108
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
espaces, ses images, ses rôles… L’usine, ses places et rues alentour sont
considérées comme des lieux masculins, dont l’appropriation par les
militantes associatives met en péril tant l’image masculine que l’image
féminine véhiculées par le monde catholique et la majeure partie de la
société de l’époque.
Image et rôle qui se lisent, en 1955, à travers les réticences de militantes de
l’Action catholique ouvrière nantaise, malgré leur désir d’apporter un
soutien actif aux maris, au cours d’un conflit dur où les antagonismes de
classe sont exacerbés et entraînent de violents combats entre CRS et
ouvriers. Relatant « l’action de quartier menée sous l’impulsion des Femmes
françaises », une femme de l’ACO mentionne les points de désaccord :
« Nous sommes allées, une vingtaine, porter cette motion à la Préfecture, à
« pied » et en « cortège ». Si nous avions pu empêcher cela, nous l’aurions
fait, mais ne l’ayant pas pu, nous avons fait ce que nous avons pu pour
maintenir le calme, empêcher certaines d’insulter les automobilistes.
Heureusement que nous étions plusieurs à nous serrer les coudes car nous
mourrions de honte ». Elle évoque aussi un autre « cortège à la Préfecture,
avec pancarte portée par des enfants, chants, enfin tout cet étalage et ces
cris que nous n’avons pas pu empêcher ». Pour elle, il s’agit de « garder une
dignité »12. Là encore, être vues en cortège dans la rue, faire entendre sa voix
ou son chant demande beaucoup plus d’efforts aux femmes de la mouvance
catholique qu’à celle de l’UFF. Vouloir soutenir les époux est une chose,
analyser leur lutte comme s’intégrant dans le processus global de la lutte des
classes, dont elles pourraient alors être parties prenantes, en est une autre.
Dans la même lettre, plusieurs femmes s’étonnent d’ailleurs qu’étant
chrétien, le patron « refuse une revendication aussi juste ». Elles ne peuvent
pas, malgré leur référence au monde ouvrier, s’appuyer sur le sentiment
d’appartenance de classe pour dépasser le rôle discret et effacé qui est
culturellement le leur.
« Manifester, c’est comme du feu sur ma peau »13, dit une ménagère qui
accomplit donc en 1967 un dépassement d’elle-même en participant, à trois
reprises, aux manifestations regroupant uniquement des femmes (3 000 à
4 000), pour soutenir la plus longue grève de la métallurgie nazairienne.
Elles défilent sous leurs propres banderoles, UFF et APF, alternant chansons
et slogans, et les grévistes leur font une haie d’honneur. Haie d’honneur par
laquelle le mouvement ouvrier, symboliquement, les reconnaît et les
accueille en son sein, elles qui ont réussi – y compris parfois malgré
l’opposition de leurs maris – à se saisir individuellement et collectivement
12
Archives de l’abbé de la Pommeraye, dossier ACO. Les mots soulignés le sont dans le
texte d’origine.
13
Entretien avec M.B., ex-adhérente APF et ACO.
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
109
d’un espace et d’un mode de parole largement conjugués au masculin14. Les
ménagères affichent ainsi dans la rue leur appartenance de classe.
Cette prise de conscience et son affirmation passent par l’action militante à
partir des quartiers. Qu’elles conquièrent le pavé pour soutenir les
revendications de leurs associations ou celles de leurs maris, elles acquièrent
une stature et un statut d’individu, de personne autonome. Certaines, par la
réflexion au sein de l’association et/ou la confrontation au féminisme de la
décennie 1970, enrichissent par la suite leur militantisme d’une analyse des
rapports entre le masculin et le féminin.
D’UN PAVE L’AUTRE, LA SUPREMATIE DE L’UFF
Les militantes issues du MPF sillonnent, nous l’avons vu, les rues de leurs
villes avec de plus en plus de facilité, mais la suprématie de l’UFF semble
incontestable, pour l’intensité comme pour la variété des déplacements.
Outre les délégations locales vis-à-vis des pouvoirs publics de chaque
localité, l’UFF organise également de multiples rassemblements et
délégations d’une ville à l’autre. Rencontres, rassemblements, délégations
régionales ou nationales sont le fruit d’une intense propagande et d’une
organisation collective, visant à agir, rendre visible, à obtenir des résultats
mais aussi à augmenter le nombre d’adhésions. Ces déplacements
représentent pour les femmes concernées « des efforts immenses, pour
qu’elles se libèrent tout un week-end » afin de se rendre, par exemple, aux
Assises nationales des femmes pour le désarmement, le 11 mars 1951, à
Genevilliers. L’UFF de Saint-Nazaire y emmène 50 femmes, dormant dans
le car le samedi soir et le dimanche soir15. Un an plus tard se tiennent dix
rassemblements régionaux sur le même thème.
La lecture du journal de l’UFF, Femmes françaises, laisse l’impression,
dans les décennies cinquante et soixante, de femmes de la base en perpétuels
déplacements, battant le pavé de leur ville ou de la capitale. Cette impression
résulte de l’accumulation des exemples. Ainsi, dans des circonstances
diverses, un nombre conséquent de ménagères se rassemblent, arpentent les
rues des villes, d’un lieu symbolique à un autre : mairie, préfecture, siège
patronal, ministère. Ces nouveaux points de repère font éclater pour elles
l’espace du quartier et s’ajoutent, sans les annuler, à ceux qui jalonnaient
leurs itinéraires de femmes au foyer.
Donnons quelques exemples de ces multiples déplacements. « 1953,
Paris» : « Une délégation de 300 femmes dont les fils sont morts en
Indochine, pour la plupart vêtues de longs voiles de deuil, sont brutalement
14
15
Loiseau Dominique, Femmes et militantismes, Paris, L’Harmattan, 1996.
Entretien avec M.G., responsable UFF.
110
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
repoussées par la police devant le Ministère de la guerre, à qui elles
venaient demander qu’on entame des négociations »16. « 1955, Angers» :
pour soutenir les 15 000 grévistes des mines, du bâtiment et de la
métallurgie, des comités de femmes de travailleurs en grève organisent des
délégations avec enfants à la mairie, à la CAF, aux directions d’entreprise17.
« 1955, Paris » : « ces vieilles mamans du Pas-de-Calais sont venues le 6
octobre à Paris, à l’Assemblée nationale », pour demander l’augmentation
de la pension des veuves de mineurs18. « 1955, Paris » : Le lundi, une
délégation de 60 femmes du Pas-de-Calais se rend à l’Assemblée nationale
et au Ministère de la guerre réclamer le retour des soldats d’Afrique du
Nord. Le mardi, c’est au tour de la Meurthe et Moselle, le mercredi du Nord
et de la Seine-Maritime, et ainsi de suite...19 « 1955, Nantes » : « Poussettes
en avant, enfants aux bras, 600 femmes se rendaient à la Préfecture » pour
soutenir leurs maris lockoutés20. « 1955, Lorient » : les femmes réunies à la
Bourse du travail à l’appel de l’UFF décident « d’aller trouver les patrons en
séance », lors de la commission paritaire de la métallurgie. « Elles partirent
donc, s’annoncèrent, entrèrent, remirent leur motion, puis s’assirent (…).
Après quoi, la délégation se rendit à la sous-préfecture »21. « 1956,
Roubaix » : Délégation à la Préfecture et au centre syndical patronal, pour
soutenir les charbonniers en grève22. « 1956, Paris » : « Plus de 2 000
femmes représentant 32 départements ont déposé 160 000 signatures pour la
paix en Algérie à la Présidence du conseil »23. Et encore en « 1977, Meurthe
et Moselle » : « Manifestation silencieuse de 200 femmes dans les rues de
Villerupt ». Des actions identiques sont menées dans d’autres villes, et
« toutes ces femmes vont se retrouver le 16 juin prochain pour aller en
délégation à Paris »24.
Luttes locales et internationales se superposent parfois, comme l’illustre le
film de Paul Carpita, Le rendez-vous des quais (1955). Paul Carpita y met en
scène le personnage de Simone, épouse du leader de la grève des dockers,
qui fait la tournée des quartiers pour vendre Femmes françaises. Il montre
également l’organisation par l’UFF du soutien des femmes aux dockers qui
s’opposent au transfert par Marseille d’armes américaines, dans le cadre de
l’opposition à la guerre d’Indochine.
16
Aperçu de l’activité de l’UFF depuis sa naissance, XIVe congrès, 1982.
Femmes Françaises, n° 564, 24/9/1955.
18
Femmes Françaises, n° 569, 29/10/1955.
19
Femmes Françaises, n° 572, 12/11/1955.
20
Femmes Françaises, n° 569, 29/10/1955.
21
Femmes Françaises, n° 569, 29/10/1955.
22
Femmes Françaises, n° 619, 13/10/1956.
23
Femmes Françaises, n° 620, 20/10/1956.
24
L’Humanité, 2/6/1977.
17
Geneviève DEMERJIAN, Dominique LOISEAU
111
Donc, « des efforts immenses » et une indéniable transgression des espaces
et des rôles sociaux sexués. Si les adhérentes et les militantes de base des
deux associations présentent des points communs, transgression et effort
sont encore plus marqués pour les militantes catholiques-sociales, car le
chemin était plus long à parcourir, tant sur le plan de l’analyse de la société
que des rapports sociaux de sexe. Toutefois, le primat donné à la lutte des
classes par les communistes a placé sur l’itinéraire de la femme-sujet autant
d’obstacles que la conception chrétienne de la famille, si bien que certaines
militantes catholiques-sociales semblent plus ouvertes aux remises en
question féministes de la décennie soixante-dix. Des actions communes sont
même parfois mises en place, mais les modalités d’appropriation de la rue et
de la parole par les féministes et les associatives diffèrent25. La transgression
des associatives est à la fois collective, dans le cadre de leur organisation, et
personnelle. Elles s’approprient des thèmes et des discours masculins,
conquièrent des terrains dont elles étaient exclues. Les féministes s’écartent
des normes et territoires masculins. Bouleversant les attributions sexuées des
territoires, leur occupation de l’espace et leur prise de parole situent le privé
au premier plan, et mettent en évidence, par un langage de détournement,
l’instrumentalisation sexuée du langage ordinaire26. La plupart des
associatives n’y sont prêtes ni sur le plan personnel ni sur le plan
organisationnel. Peur de la « mise en scène dramatisée de la condition
féminine, (de) l’exagération (et de) la dérision », crainte aussi de s’éloigner
du mouvement ouvrier, leur collectif identitaire de référence. Elles se sont,
tant UFF que MPF, construites, davantage que les féministes, en fonction de
la structuration militante traditionnelle de leur milieu social. Elles y
représentent éventuellement une force de contestation, tout en privilégiant
l’analyse en termes de classe, ce qui influe sur leur usage sexué de la rue et
de la prise de parole dans cette rue27.
BIBLIOGRAPHIE
DERMENJIAN Geneviève, « La transgression des espaces et des rôles
féminins dans les associations de la mouvance catholique-sociale (MPF,
MLP, MLO, AFO, APF), 1940-1960 », à paraître dans Femmes et
associations, Diebolt Evelyne (dir.).
25
Loiseau Dominique, « Les (343) salopes et les ménagères », in Paroles de femmes,
histoires de femmes coordonné par Françoise Le Jeune, CRINI, Université de Nantes, 2003.
26
Voir la rubrique « Le sexisme ordinaire », Les Temps Modernes, de 1973 à 1983.
27
Picq Françoise, Libération des femmes : les années-mouvement, Paris, Seuil, 1993.
112
LES ASSOCIATIONS DE « FEMMES AU FOYER »
FAVRE Pierre [2000], « Manifester en France aujourd’hui », La
manifestation, Favre Pierre (dir.), Paris, Fondation nationale des sciences
politiques.
LOISEAU Dominique [1996], Femmes et militantismes, Paris, L’Harmattan.
LOISEAU Dominique [2003], « Les (343) salopes et les ménagères »,
Paroles de femmes, histoires de femmes coordonné par Françoise Le Jeune,
CRINI, Université de Nantes.
PERROT Michelle [1979], « La femme populaire rebelle », L’Histoire sans
qualités, Paris, Galilée.
PICQ Françoise [1993], Libération des femmes : les années-mouvement,
Paris, Seuil.
PROST Antoine [1984], « L’Évolution de la politique familiale en France
de 1938 à 1981 », Le mouvement social, n° spécial 129.
Revues
Cahiers du GRMF, La solidarité en acte, n° 11, 2002.
Femmes Françaises, n°564, 24/9/1955.
Femmes Françaises, n°569, 29/10/1955.
Femmes Françaises, n°572, 12/11/1955.
Femmes Françaises, n°619, 13/10/1956.
Femmes Françaises, n°620, 20/10/1956.
La Résistance de l’Ouest, 17/3/1958.
L’Humanité,2/6/1977.
ÊTRE FEMMES A LA RUE
Alain THALINEAU
Université François-Rabelais, Tours
Parmi les personnes à la rue, seulement 10 % sont des femmes. Mais qui
sont ces femmes qui ne peuvent y échapper ? Alors que la rue est le lieu où
elles sont confrontées à des violences quotidiennes, où l’intimité est sans
cesse remise en question, où la domination masculine peut s’exercer sans
retenue, elles ne peuvent pas être ailleurs. A partir de l’étude de récits
biographiques1, il s’agit de montrer comment ces femmes, issues
principalement de milieux ouvriers, ne peuvent pas faire appel
immédiatement aux travailleurs sociaux et trouvent dans la rue les ressources
nécessaires pour la quitter plus rapidement que les hommes.
QUITTER LE FOYER, POUR EXISTER
La sphère domestique n’a pas le même sens selon les milieux sociaux.
Pour les milieux populaires, la famille constitue le lieu privilégié de la
protection face à la violence quotidienne exercée par le dehors, que ce soit
l’usine, l’atelier ou le quartier. Il s’agit de se protéger en sachant que chacun
a une place particulière. Celle de la femme, de la mère, de la fille sont
différentes de celle de l’homme, du père, du fils. Tous les travaux de
1
Ces récits ont été recueillis dans le cadre de deux enquêtes concomitantes sur les CHRS :
Dagot C., Thalineau A., Étude de l’insertion par l’économique du public CHRS dans le cadre
de l’économie solidaire, Rapport pour le Secrétariat à l’Economie solidaire, Juin 2001, 76 p. ;
Dagot C., Thalineau A., Le rapport à l’hébergement et à l’insertion par l’économique des exrésidents des CHRS, Rapport pour la Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales,
Octobre 2001, 90 p.
114
ETRE FEMMES A LA RUE
recherche sur les milieux populaires ont bien montré que ces
positionnements distincts des membres de la famille sont historiquement
dépendants à la fois de la position accordée à chacun d’eux au sein de
l’espace économique, des représentations associées au masculin et au
féminin, et des ressources disponibles pour vivre au quotidien.
Actuellement, les femmes peu diplômées de milieux populaires, les
premières concernées par le chômage, investissent par défaut la sphère
domestique et se centrent sur leur fonction maternelle. La famille s’organise
autour d’elle. C’est la mère qui protège les membres les plus fragiles des
agressions du monde extérieur en les gardant près d’elle ; c’est elle qui offre
aux autres les moyens de reconstituer la force indispensable pour tenir et
ramener le nécessaire pour vivre. Cette place de la femme n’est pas sans
effet sur les filles. Celles-ci, confrontées à l’injonction familiale d’être au
service des hommes de la famille et soumises à une surveillance parentale
plus grande, cherchent à quitter la tutelle maternelle plus rapidement que les
garçons. (Schwartz, 1990, p. 211). Mais ce départ se concrétise par la
constitution d’une nouvelle famille, tant il est difficile pour elles de trouver
une indépendance financière en dehors de la constitution d’une union
(Battagliola, 2001). Avec l’arrivée des enfants et les possibilités financières
que cela procure depuis la mise en place dès le deuxième enfant de
l’allocation parentale d’éducation, ces jeunes femmes se résignent, comme
leur mère, à vivre au sein de la sphère domestique (Simon, 1999). En retour,
elles attendent de leurs proches un respect pour les tâches accomplies.
L’impossibilité de se réaliser dans des activités extérieures et le
dénigrement masculin des tâches domestiques peuvent provoquer des
conflits. Lorsque l’homme est au chômage, la tension peut être encore plus
grande. Incapable d’apporter le nécessaire en travaillant, il peut être tenté de
compenser sa perte de légitimité par l’affirmation de sa domination. Le désir
des femmes de partir pour mettre un terme aux conflits familiaux n’est pas
des plus facile à accomplir.
Dans cet univers fortement imprégné de la représentation de la femme
comme pivot de l’ordre familial, le départ ne doit pas apparaître comme la
conséquence d’une incapacité à tenir sa place. Le conjoint violent,
irrespectueux, n’est pas en soi un critère suffisant pour provoquer le départ.
Il faut que la violence masculine devienne visible à l’extérieur du foyer.
Quand Hélène décide de quitter son mari qui l’agresse physiquement depuis
plusieurs années, sa fille est en vacances chez ses parents :
Hélène : Quand je suis partie non, je suis retournée chercher ma fille
le 15 août, première fois que mon père il me fichait une gifle, il voulait pas
Alain THALINEAU
115
me redonner ma fille mais je l’ai récupérée, on a été deux mois sans se
parler et puis, c’est revenu après quoi
Enquêteur : Pourquoi il voulait pas ?
Hélène : Parce qu’il acceptait pas que je parte quoi ! Après, quand il
a appris des choses sur mon ex-mari bon ben, il a compris, parce qu’il s’est
renseigné à sa façon lui. (silence) Au début c’est sûr, ça leur a fait un choc
quoi !
Pour que ces femmes n’aient pas honte de quitter un compagnon violent,
elles ont besoin d’être soutenues par des proches ou des travailleurs sociaux
auprès de qui elles se confient (Coutrot et alii, 1998, p. 42). Sans cet appui,
le départ peut se faire attendre pendant des années. C’est la situation de ces
femmes ayant connu les placements à l’ASE et qui ont espéré ne pas être
comme leur propre mère, « incapable de tenir le foyer ». Désireuses d’avoir
leur propre enfant et de fonder leur propre famille, elles supportent de
recevoir des coups, d’être humiliées par leur compagnon. Mais les tensions
peuvent en décider autrement. Marie a attendu d’être mise à la rue par son
mari alors qu’elle subissait depuis plusieurs années des violences :
Marie : bah! De toute façon notre couple s’est carrément dégradé. Ça
s’est. De toute façon, plus. De toute façon, on n’avait plus rien à se
dire, on s’entendait plus. Il rentrait du boulot, on se parlait plus. Et
puis à chaque fois que bon il y avait une, l’alcool, le moindre petit
truc allez hop! il m’envoyait. Devant tous les gens, il m’humiliait…
(…)
Marie : Et puis plus ça allait plus ça allait mal. Et puis un jour, il m’a
dit « tu prends ton sac et puis tu te casses ».
Enquêteur : C’est lui qui vous a demandé de partir.
Marie : ah! oui, il a pris mon sac à main. De toute façon, il ne m’a
même pas demandé, il m’a poussée sur le palier, il m’a jeté mon sac à
main, mes chaussures et puis bon bah ! Alors je suis partie.
Enquêteur : et vous êtes allée où ?
Marie : chez des amis au P. qui m’ont recueillie pendant quelques
jours… Et puis après de là, je suis allée à SOS femmes battues.
Là encore, la violence masculine devient visible à l’extérieur et la femme
peut tenter de trouver une protection auprès de proches.
116
ETRE FEMMES A LA RUE
Cependant, même si l’entourage apporte son soutien, il n’est pas facile de
partir lorsque l’on a des enfants à charge et une absence d’autonomie
financière. Ces femmes doivent lors de la séparation continuer à assumer la
charge matérielle et éducative des enfants. Certes, le droit social, tout en
renforçant l’assignation des femmes à l’éducation des enfants, offre des
aides financières (l’allocation parent isolé et l’allocation de solidarité
familiale) qui peuvent faciliter le départ (Soulié, 1997). Mais partir, c’est
aussi prendre un risque qui ne concerne pas seulement sa propre personne,
surtout quand on est incertain quant à la destination.
Le choix du lieu d’accueil dépend de la situation familiale et de l’histoire
individuelle de la femme. Selon la présence ou non des enfants, l’accueil se
fera plus ou moins par des proches. En milieu populaire, le soutien des
proches, des frères et sœurs, des oncles et tantes, des parents et des copines,
primordial pour éviter la rue, se réalise plus facilement lorsqu’il s’agit d’une
mère en danger (Passaro, 1996). Cependant, les recherches ont montré que
malgré cet appui, les mères ont plus de difficulté à quitter le foyer que les
femmes seules (Villeneuve-Gokalp, 1994).
De toute façon, l’installation chez des proches ne peut être que provisoire.
Rester, c’est prendre le risque de perdre ses soutiens. Le réseau familial et
amical peut se dissoudre tant il devient difficile matériellement et
psychologiquement de soutenir un proche dans la durée alors que l’on est
soi-même en difficulté. Partir de nouveau mais où ? Comment s’en sortir
sans avoir à subir l’humiliation de l’assistance ou, pour celles qui ont connu
la DASS, le sentiment d’être prisonnière d’un destin ? Lorsqu’elles ont la
charge d’enfants, les femmes prennent plus fréquemment contact avec des
services d’hébergement (Marpsat, 1999, p. 903). Certaines quittent parfois le
foyer conjugal uniquement lorsqu’elles ont obtenu une place dans un centre
d’hébergement où elles sont accueillies en tant que mère. Lorsqu’il n’y a pas
d’enfants ou qu’ils ont été confiés aux services de l’Aide Sociale à
l’Enfance, la rue devient le seul lieu possible. Une phase que l’on pense
transitoire, que l’on soit jeune ou non.
LA PROTECTION DE SOI
La rue signe la rupture des relations avec les proches. Comme le dit Robert
Lefort cité par J-F. Laé : « Vous vous dites peut-être pourquoi j’ai perdu
contact avec les membres de ma famille ? Mais la chose est simple : leur
dire que j’étais tombé si bas, tels que je les connais, ils se seraient coupés en
deux pour moi. Je pouvais pas leur demander plus que ce qu’ils avaient fait
pour moi » (Farge A. – Laé J-F, 2000, p. 45). Quels que soient l’âge et le
Alain THALINEAU
117
sexe de la personne à la rue, le basculement du foyer à la rue signe une
disjonction entre le passé et le présent : le passé, celui des relations qui n’ont
pu se construire, le présent celui de la personne solitaire, même en présence
des compagnons de rue.
Les descriptions du quotidien des personnes à la rue sont nombreuses.
Elles ont mis en évidence la carrière de l’errant, son utilisation des espaces
urbains et des institutions publiques pour survivre. Dans ce nouveau monde,
il faut tenir en effectuant des petits boulots, en volant parfois, en quémandant
aussi, tout cela pour avoir un minimum pour manger et boire. Il faut trouver
un coin où dormir, se protéger des autres. Il faut aller chercher auprès des
institutions sociales le strict nécessaire pour se vêtir ou se protéger du froid.
Ce qui distingue les femmes, c’est le fait d’être là encore dans une position
de dominées parmi les plus dominés et conjointement de toujours représenter
la figure de la mère protectrice.
La domination masculine s’exerce sur le corps féminin. Or, à la rue, le
corps est la dernière chose que l’on possède. C’est le seul bien qui
maintienne une intégrité (Gaboriau, 1993, p. 169). Pourtant, il est malmené.
On ne peut pas se soigner ou se laver à volonté. Pour certaines personnes à la
rue, il faut tout faire pour le maintenir propre. C’est un signe d’optimisme,
d’espoir d’en sortir. Pour d’autres, les blessures, les souillures permettent de
ressentir sa propre enveloppe corporelle, de se sentir encore exister. Les
femmes les plus jeunes n’ont pas seulement à soigner leur corps ; elles
doivent aussi se protéger des agressions sexuelles. Être violées et battues
constituent une menace constante. Il est impératif de ne pas paraître trop
souvent seules. Cette attitude est visible lorsqu’il s’agit de s’approprier un
espace.
L’appropriation de l’espace public, le coin « à soi » que l’on veut à l’abri
des interventions policières ou d’autres personnes à la rue, est nécessaire.
Des descriptions dans la littérature ou dans les recherches sociologiques, il
en ressort la difficulté de se constituer un petit territoire privé. La raison
n’est pas d’ordre spatial mais plutôt temporel. Si les déambulations des
passants sont comme des improvisations de jazz, à la fois ordonnées et sans
cesse imprévisibles, l’installation dans un coin des gens à la rue provoquent
une dissonance. Deux univers temporels se heurtent l’instant d’un regard
furtif : d’un côté celui de la vitesse, indissociable du mouvement ; de l’autre,
celui de la position statique, maintenue parfois pendant toute la journée. Si
vous ajoutez à cela l’opposition du propre et du sale, du neuf et de l’usagé,
tous les ingrédients sont là pour susciter l’envie de repousser ces « SDF »,
ces « jeunes paumés » loin des rues passagères.
Il faut donc éviter de susciter la crainte en se dénichant un coin
suffisamment protégé des regards. Les femmes, principalement les plus
118
ETRE FEMMES A LA RUE
jeunes, ont besoin d’être plus vigilantes que les hommes. Surtout la nuit.
Pour ne pas être repérées comme étant seules, elles simulent sous leur
couverture, la présence d’une autre personne. Elles se donnent également
une apparence masculine pour éviter les agressions (Passaro, 1996, p. 63).
Mais elles peuvent aussi se mettre en couple, les hommes à la rue étant
fréquemment en quête d’une relation fusionnelle (Thalineau, 1998). La mise
en couple constitue la plus sûre des protections minimales. Si les violences
ne disparaissent pas, elles sont désormais limitées à celles du compagnon.
Cette protection comporte toutefois le risque d’être une nouvelle fois sous la
dépendance masculine, surtout pour celles qui ont été mises à la rue par leur
ex-conjoint (Thalineau, 1999, p. 151-152). Pour autant, l’homme protégeant
étant en attente lui-même d’une protection maternante, le couple aspire à
trouver un logement pour construire un « foyer ». Ce sont les femmes qui
vont guider le couple vers la sortie de la rue.
SORTIR DE LA RUE
A la différence des hommes, les femmes ne restent pas à la rue. Elles ne
sont pas en quête d’un alter-ego, d’un autre qui serait une partie d’ellesmêmes, et qui resterait inaccessible (Lemaire, 1979). Elles souhaitent surtout
un « chez soi », sans nécessairement s’installer en couple. Lorsqu’elles
trouvent un compagnon, cette relation est établie pour mieux vivre au temps
présent. Pourtant, cette association offre la possibilité de penser autrement.
Pour les plus jeunes, cela donne l’espoir de trouver un « chez soi » pour
avoir un bébé (Lanzarini, 2000, p. 262). Elles entrevoient l’avenir par la
potentialité de trouver la place qui leur est socialement affectée, celle de la
mère. Alors elles se mobilisent pour trouver une solution pour le couple.
Elles contactent les services sociaux ; elles leur demandent une aide pour
obtenir un logement ou une place dans un centre d’hébergement de longue
durée.
Lorsqu’elles ont déjà des enfants, le désir de les retrouver est suffisamment
fort pour faire le choix de prendre contact avec les travailleurs sociaux,
même si ces derniers suscitent parfois la méfiance. Les souvenirs du
placement des enfants, des conflits familiaux et des interventions des
services sociaux, de la police ou des juges sont contrebalancés par le désir de
trouver la seule place socialement reconnue à ces femmes, celle d’être
mères. Au sein des centres d’hébergement accueillant des femmes avec ou
sans enfants à charge, la priorité est donnée à la résolution des conflits avec
l’ex-conjoint, à la restauration des liens avec les enfants et à la recherche
d’un logement autonome. Les activités proposées au sein de ces foyers, en
dehors des accompagnements sociaux vers l’accès au logement et les
Alain THALINEAU
119
soutiens psychologiques, sont orientées sur l’organisation de la vie
domestique :
Directeur d’un CHRS accueillant des femmes seules avec enfants : « Nous
avons deux monitrices d’ateliers qui font des ateliers de la vie quotidienne
très classique. Les personnes y font des choses qu’elles ne savent pas faire :
la cuisine, l’entretien du linge, le ménage ».
La question de l’emploi n’est pas des plus prioritaire :
Directeur d’un CHRS : « Le problème de l’emploi n’est pas dans leur
préoccupation. Elles ont d’autres problèmes à régler avant. Et puis le fait
que l’allocation Parent Isolé qui leur est versée est plus avantageuse que
d’aller bosser ».
Cette orientation des centres d’hébergement accueillant des femmes avec
enfants semble aller de soi. Elle est acceptée par la plupart des personnels et
des femmes hébergées comme quelque chose de « naturel ». Cependant, pour
certaines femmes ayant vécu ce passage en Centre d’hébergement, la prise de
conscience de l’aliénation passée suscite un fort désir de trouver un emploi et
d’avoir une indépendance. La trajectoire de Danielle est à ce titre
significative. Ayant vécu pendant près de dix ans au foyer avec un homme
violent, qui était peu présent, même lorsqu’il revenait de son travail d’agent
de police, Danielle a décidé un jour de demander le divorce. Espérant à ce
moment là partir avec ses deux enfants, elle eut la surprise de constater que
ces derniers souhaitaient rester avec leur père :
Danielle : (…) Le papa s’est mis à avoir une autre attitude, c’est je gave
les enfants de bonbons, je leur fais des promesses. Et les petits, on a fait un
tour de table quand ils avaient effectivement 7 et presque 10 ans, ils ont fait
leur choix, je leur ai dit ; bien, c’est votre choix, mais moi à partir de ce
moment-là je ne resterais pas sur place. Alors, ils m’ont demandé des
explications, je leur ai dit que je supporterais pas de vous croiser dans la
rue, sachant que vous avez décidé d’aller avec votre papa. Je savais quelles
étaient mes limites à moi, déjà accepter en me disant, j’ai toujours tout fait
pour eux parce que le père était très absent, très absent. Dans un premier
temps, il travaillait en déplacement qui fait que 5 jours sur 7, j’estime que je
les élevais seule, oui, jusqu’à l’usure, jusqu’à l’usure. Donc, pour moi,
c’était à ce moment-là, c’était une trahison, j’ai ressenti ça comme une
trahison de la part de mes enfants et j’ai mis énormément de temps, et je ne
sais pas si c’est guéri à ne pas leur en vouloir.
Cette « trahison », ce refus de reconnaissance a été pour Danielle une
déchirure mais aussi une injonction à apprendre à vivre pour elle :
120
ETRE FEMMES A LA RUE
Enquêteur : Et pour vous, que signifie travailler, ça représente quoi pour
vous le travail ?
Danièle : Ça représente l’indépendance et une revalorisation de soi parce
que bon, moi, c’est vrai, ce qui m’a heurté vis-à-vis de mes enfants, c’est que
tout ce qui m’ont renvoyé au visage, c’est « toi ; tu n’as rien à dire, tu ne
travailles pas », j’étais mère au foyer et ça c’est quelque chose qui m’est
resté. Maintenant, l’indépendance financière et l’épanouissement au travail,
c’est quelque chose auquel, je tiens très, très fort, « tu n’as rien à dire par ce
que tu ne travailles pas » attends, bon.
Même si le travail proposé dans les différents emplois est contraignant,
physiquement pénible, même si Danielle subit des railleries, des plaisanteries
et autres formes d’affirmation de la domination masculine sur les lieux du
travail, elle préfère avoir son autonomie financière, le premier échelon pour
devenir une affranchie (Bergier, 1996).
EN GUISE DE CONCLUSION
A la différence des hommes (Laé – Murard, 1996), les femmes à la rue ont
plus fréquemment vécu en couple. De milieux populaires, ayant peu
d’expériences dans le monde du travail, elles ont été fixées au sein de la
sphère domestique à partir de la fonction maternelle. Occupant la place de
pivot protecteur, à la fois dans une position de dominée et y trouvant par
défaut quelques « avantages », ces femmes ne s’opposent pas facilement à
leur conjoint quand celui-ci est violent. Partir est un risque considérable
lorsque l’on n’a pas des revenus propres, que l’on a des enfants à sa charge.
Si le soutien des proches est possible, il a aussi ses limites. Lorsqu’il n’y a
pas d’autres solutions, ces femmes sont à la rue et doivent plus que les
hommes trouver les moyens de se protéger. A contrario, elles ont plus la
possibilité de trouver l’énergie nécessaire pour s’en sortir. La figure de la
mère, qui est le modèle de référence sur lequel s’exerce la domination
masculine, est aussi celui qui leur permet de reprendre des contacts avec les
services sociaux. Reconstruire un intérieur, avoir son propre « dedans » pour
y accueillir ses enfants ou envisager d’en avoir, voilà les motivations qui les
guident vers la sortie de la rue. Les hommes peuvent contribuer à renouer
avec cet espoir. La mise en couple dans ces moments de galère est pour ces
femmes plus un moyen de se protéger et de s’en sortir qu’un désir de
reconstituer une nouvelle famille.
Alain THALINEAU
121
BIBLIOGRAPHIE
BATTAGLIOLA F. [2001], « Les modes sexués d’entrée dans la vie adulte »,
Blöss T., La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, PUF, p. 177195.
BERGIER [1996], Les affranchis, Paris, Desclée de Brouwer.
COUTROT et alii [1998], « Les femmes victimes de violence conjugale et
leurs enfants », Le groupe familial, n° 157, Mai, p 16-96.
FARGE A. – LAÉ .J.-F. [2000], La fracture sociale, Paris, Desclée de
Bouwer.
GABORIAU P. [1993], Clochard, Paris, Eds. Julliard.
LAÉ J.-F. – MURARD N. [1996], « Les célibataires à la rue », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 113, p. 31-39.
LANZARINI C. [2000], Survivre dans le monde sous-prolétaire, Paris, PUF.
LEMAIRE J.-G. [1979], Le couple : sa vie sa mort, Paris, Ed. Payot.
MARPSAT M. [1999], « Un avantage sous contrainte, Le risque moindre
pour les femmes de se trouver sans abri », Population, Paris, Vol 54, n° 6,
p. 885-932.
MOULIERE M. – RIVARD T. – THALINEAU A [1999], Vivre le RMI des
deux côtés du guichet, Paris, Syros/ La découverte.
PASSARO J. [1996], The unequal homeless : men on the streets, women in
their place, New York, Routledge.
SCHWARTZ O. [1990], Le monde privé des ouvriers – Hommes et femmes
du nord –, Paris, P.U.F.
SIMON M.O. [1999], « L’APE : une parenthèse de trois ans… et plus »,
CREDOC, Consommation et modes de vie, n° 136, juin.
SOULIE C. [1997], « Le classement des sans abri », Actes de la recherche
en sciences sociales, n° 118, Juin, p. 69-80.
THALINEAU A. [1998], « Famille tu me tiens... quand rupture conjugale et
rupture professionnelle s’enchaînent », Dialogue, n° 141, 3e trimestre 1998,
p. 43-54.
VILLENEUVE-GOKALP C.[1994], « Après la séparation : conséquences de
la rupture et avenir conjugal », Paris, Ined-PUF, p. 137-164.
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Elisabeth DUPONT-KERLAN
Directrice Générale de l’INRETS
Hélène FONTAINE
Institut National de Recherche sur les Transports et leur Sécurité
Nous nous déplaçons tous. Il existe une diversité dans les formes de
déplacements, à courte distance, de manière quotidienne, à longue distance,
de manière moins fréquente. Les femmes et les hommes se déplacent-ils de
la même manière ? Pour les mêmes motifs ? En choisissant les mêmes
modes ?
Cette communication a pour objet de présenter les différences selon le
genre concernant les déplacements et les transports en ville. Elle ne vise pas
à l’exhaustivité sur un sujet complexe, mais insiste sur les éléments les plus
caractéristiques de cette différence. Nous examinerons plus particulièrement
la mobilité urbaine et quotidienne, ainsi que les effets en termes de sécurité
routière. Une analyse de l’évolution de ces pratiques de mobilité et de leurs
conséquences sera également présentée.
LA MOBILITE DES HOMMES ET DES FEMMES
Les données sur la mobilité sont fournies par les enquêtes nationales
sur les transports réalisées par l’INRETS et l’INSEE (1981-1982 et
1993-1994). Les principaux indicateurs concernent le nombre de
déplacements et la distance parcourue.
124
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Principaux indicateurs
Les principales évolutions de la mobilité selon le genre sont les suivantes1 :
- le nombre de déplacements par personne ne varie guère dans le temps, ni
d’un genre à l’autre (3,2 déplacements par jour en moyenne) ;
- le budget temps de transport quotidien est globalement à peu près stable :
celui des femmes s’est accru entre 1981 et 1993 (51 mn) mais reste inférieur
à celui des hommes ;
- de manière plus significative, la distance moyenne des déplacements des
femmes a augmenté. Cette évolution est vraie tant pour les femmes actives
(+ 47 %) que pour les femmes au foyer (+ 50 %).
Choix modal
De manière générale, l’usage de la marche à pied décroît, même si plus
récemment on observe une stabilisation, voire une augmentation, dans
certaines agglomérations de province2. La marche est le mode le plus
féminin, alors que le « deux roues » est le mode le plus masculin.
L’augmentation des distances s’est accompagnée d’une croissance de
l’usage de la voiture, notamment en tant que conducteur, tant chez les
femmes actives que chez les femmes au foyer ; on note également une
augmentation de l’usage des transports collectifs chez certaines catégories
(jeunes, femmes de plus de 40 ans)3.
La part des kilomètres parcourus par des conductrices est passée de 26 %
en 1981-1982 à près de 34 % en 1993-1994 (tableau 1). La part des trajets
effectués par les conductrices passe de 35 % en 1981-1982 à 44 % en 19931994. Les femmes représentent 43 % des conducteurs réguliers ou
occasionnels en 1993-1994, elles étaient 38 % 12 ans auparavant. Les trajets
des femmes sont plus courts (9 km en moyenne contre près de14 km pour les
hommes en 1993-1994) et les vitesses moyennes de parcours sont moins
élevées (35.8km/h pour les femmes et 42.5km/h pour les hommes). Ceci
reflète la fréquence plus élevée des trajets urbains chez les conductrices.
Ainsi, l’analyse de l’enquête par panel de la SOFRES sur l’utilisation du
parc automobile en 19984 montre que 35 % du kilométrage des voitures dont
1
Gallez C. – Orfeuil J-P. – Polachinni A., « L’évolution de la mobilité quotidienne :
croissance ou réduction des disparités ? », Recherche Transports Sécurité, n° 56, 1997.
2
Papon F., « Les modes oubliées : marche, bicyclette, cyclomoteur, motocyclette »,
Recherche Transports Sécurité, n° 56, 1997 ; Papon F., « Towards the end of the decline of
walking and cycling in France ? », Séoul, 9th WCTR conference, 2001.
3
Gallez C. – Orfeuil J-P. – Polachinni A., op.cit.
4
Dahchour M. – Fontaine H. – Lassarre S., Mesure de l’exposition au risque des
automobilistes, rapport de convention DSCR/INRETS, 2000.
Elisabeth DUPONT-KERLAN, Hélène FONTAINE
125
le conducteur principal est une femme est effectué en ville, alors que lorsque
le conducteur principal est un homme, les véhicules ne font que 30 % de
leurs kilomètres sur le réseau urbain. Lorsque les trajets sont de même
longueur, les vitesses moyennes de parcours sont du même ordre de
grandeur pour les conducteurs et pour les conductrices.
Tableau 1 : caractéristiques des trajets en voiture selon le sexe du conducteur
sexe du
conducteur
répartition des
kilomètres %
distance
moyenne
durée
moyenne
Vitesse de
parcours
km
mn
km/h
81-82
93-94
81-82
93-94
81-82 93-94
81-82
93-94
hommes
74.2
66.4
11.6
13.8
18.0
19.5
38.6
42.5
femmes
25.8
33.6
7.3
9.0
13.6
15.2
32.4
35.8
ensemble
100
100
10.1
11.8
16.5
17.7
36.7
40.1
Sources : Enquêtes transport de 1981-1982 et de 1993-1994
Motifs de déplacement
Les motifs de déplacement évoluent dans le sens d’une baisse des motifs
domicile-travail et une hausse des motifs loisirs. Pour les femmes, les motifs
accompagnement et achats sont plus importants.
Si l’on considère le mode automobile, il apparaît que les motifs de
déplacement sont très différenciés selon le sexe du conducteur : 15 % des
trajets féminins ont pour motif l’accompagnement d’un enfant alors que ce
type de trajet ne représente que 5 % des trajets masculins (figure 1). La
distance moyenne d’un trajet lors de l’accompagnement d’un enfant est de
4.8 km si une femme conduit et 6.4 km si c’est un homme. C’est le motif de
déplacement pour lequel les distances sont les plus faibles.
126
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Figure 1 : répartition des trajets selon le sexe du conducteur
et le motif du déplacement
30%
25%
homme
femme
20%
15%
10%
5%
0%
travail
déplac.
prof.
courses
démarches
loisir visite
accomp.
enfant
accomp.
adulte
autres
déplac.
privés
Source : Enquête transport de 1993-1994
Les trajets liés au travail (domicile-travail et déplacements professionnels)
sont peu différents en fréquence chez les hommes et les femmes, mais les
distances moyennes parcourues sont plus élevées chez les hommes que chez
les femmes (respectivement 13 km et 9 km pour se rendre sur un lieu de
travail fixe en 1993-1994).
Permis de conduire
Le rapport à l’automobile comme conducteur est d’abord déterminé par la
possession ou non du permis de conduire. Ce taux est très lié à l’année de
naissance, encore plus pour les femmes5.
La figure 2 montre l’évolution de l’obtention du permis selon l’âge et le
sexe en comparant une classe d’âge (46 à 55 ans) en 1981-82 d’une part et
1993-94 d’autre part. Il apparaît que 94 % des hommes et 81 % des femmes
âgés de 46 à 55 ans en 1993 ont eu leur permis avant 30 ans, alors que ce
n’est le cas que pour 79 % des hommes et 41 % des femmes de cette classe
d’âge en 1981. Notons qu’en 1993, les femmes ont rattrapé le niveau des
hommes en 1981.
5
Fontaine H. – Hubert J.P., « Evolution de l’usage de l’automobile et du risque
d’accident », Recherche Transports Sécurité, n° 57, 1997.
Elisabeth DUPONT-KERLAN, Hélène FONTAINE
127
Figure 2 : âge à l’obtention du permis selon l’âge et le sexe du conducteur
100%
pourcentage cumulé
80%
60%
hommes 46-55 ans en 81
femmes 46-55 ans en 81
hommes 46-55 ans en 93
femmes 46-55 ans en 93
40%
20%
0%
18
19 20
21
22
23 24
25 26
27
28 29
30 31
32
33
34
35 36
37
38
39
40 41
42
43
44
45
âge à l'obtention du permis
Source : Enquête transport de 1993-1994
En 1981, moins d’une femme sur deux a le permis (contre 8 hommes sur
10). En 1993, deux femmes sur trois ont le permis (contre 8 hommes sur 9).
Cette progression du permis de conduire est très nette pour les femmes et
aujourd’hui, un peu plus de 4 permis délivrés sur 10 concernent les femmes6.
Les enquêtes SOFRES sur le parc automobile montrent que les femmes se
servent un peu moins de la voiture7. Entre 18 et 60 ans, 58 % des femmes et
84 % des hommes conduisent régulièrement ou occasionnellement.
Toutefois entre 30 et 44 ans, on observe peu de différences. Une thèse en
cours à l’INRETS devrait venir éclairer de manière plus fine la mobilité des
femmes, les comportements et les contraintes sociales et familiales.
Transports collectifs
La mobilité des femmes s’est rapprochée de celle des hommes. Cependant,
elles sont moins souvent conductrices quand elles utilisent une voiture
(choix réel ou choix subi ?) et elles représentent 2/3 de la clientèle des
transports collectifs urbains en France comme dans d’autres pays européens8.
6
Observatoire National Interministériel de Sécurité Routière, Grands thèmes de la sécurité
routière en 2000, La documentation Française, 2001.
7
Dahchour M. – Fontaine H. – Lassarre S., op.cit.
8
Kroteche J., Les transports au quotidien : le regard des femmes, pour l’association
Femmes en mouvement, les transports au féminin, GART, 1997.
128
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Une analyse de l’enquête globale transport Ile de France, menée à
l’INRETS, montre que les femmes privilégient les transports collectifs à
50 % (30 % pour les hommes) 9.
Une enquête menée auprès de femmes et d’hommes dans neuf villes
européennes a cherché à définir des solutions susceptibles de répondre aux
attentes des usagers des transports urbains de surface.10 Les femmes
expriment des différences en matière d’attentes et de perception. Mieux
informées, utilisatrices plus fréquentes, elles se déclarent plus satisfaites de
l’usage. Elles souhaitent une amélioration de l’accessibilité (espace
d’attente, accès au véhicule, station debout…) également des services (coin
poussettes, deuxième personne à bord…). Elles semblent plus sensibles à
l’insertion des transports dans la ville.
SÉCURITÉ ROUTIÈRE
Statistiques générales
Les statistiques des accidents de la route sont très différenciées selon le
genre, les hommes surtout jeunes payant un lourd tribut à l’insécurité
routière. Les courbes évoluent de la même manière : depuis 1970 les femmes
représentent environ le quart des tués dans les accidents de la route et la
gravité des blessées est inférieure à celle des hommes (figure 3).
Figure 3 : évolution des tués de la route selon le sexe de 1970 à 2000
évolution des tués
12000
10000
nombre
8000
tues H
6000
tues F
4000
2000
0
1970
1975
1980
1985
1990
1995
2000
années
Source : [ONISR, 2001]
9
Predali F., Modes de vie et mobilité des femmes. Note de synthèse, INRETS, 2001.
Gart, Des idées aux solutions : les transports urbains de demain vus par les hommes et les
femmes de neuf villes d’Europe, 1998.
10
Elisabeth DUPONT-KERLAN, Hélène FONTAINE
129
La mortalité routière en milieu urbain
En France, 7 accidents sur 10 ont lieu en milieu urbain, mais ils sont moins
graves, représentant un tiers des tués. Les usagers vulnérables (piétons, deux
roues) sont sur-représentés en milieu urbain. En 2000, il y a eu en milieu
urbain 1653 hommes tués (total tués hommes en France 5797), et 484
femmes tuées (total tuées femmes en France 1846).
L’analyse de la mortalité par catégorie d’usagers montre de fortes
disparités entre les hommes et les femmes, provenant d’une exposition au
risque différente11. En milieu urbain, les victimes sont plus souvent des
piétons12 ou des usagers de deux roues. La typologie est différente selon le
genre (figure 4) :
- plus de femmes piétons (42 % des tués) et moins de 2 roues (15 % tués)
- plus d’hommes en deux roues ou en voitures (36 % des tués).
Figure 4 : part des tués selon le sexe et la catégorie d’usagers
en milieu urbain
femmes
piétons
deux roues
voiture et autres
hommes
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
Source : [ONISR, 2001]
Ces différences sont également nettes concernant l’âge (figure 5) :
- proportion plus forte de femmes âgées (38 % des femmes tuées ont 65
ans ou plus)
- proportion plus forte des hommes jeunes (24 % des hommes tués ont
entre 18 et 24 ans).
11
Observatoire National Interministériel de Sécurité Routière, Grands thèmes de la sécurité
routière en 2000, La documentation Française, 2001.
12
Fontaine H. – Gourlet Y. – Ziani A., « Les accidents de piétons », Recherche Transports
Sécurité, n° 49, 1995.
130
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Figure 5 : part des tués selon le sexe et la catégorie d’usagers
en milieu urbain
femmes
<18 ans
18-24 ans
25-64 ans
65 ans
hommes
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
Source : [ONISR, 2001]
Le risque
De nombreux travaux ont examiné le caractère discriminant sur la mobilité
et le risque de variables telles que l’âge et le sexe. L’analyse du risque
routier s’apprécie généralement en retenant la distance parcourue comme
indicateur d’exposition au risque. Il convient de rappeler que le risque
d’accident corporel ou mortel, même s’il reste élevé, a diminué puisque le
nombre d’accidents et de victimes a diminué alors que le trafic automobile a
augmenté de manière considérable depuis 30 ans.
Les femmes présentent un risque d’accident corporel plus faible que les
hommes sauf chez les plus âgées d’entre elles. Tous âges confondus en
1993-1994, le risque d’implication dans un accident corporel rapporté à la
distance parcourue est 1.2 fois plus élevé chez les hommes que chez les
femmes. Ce ratio du risque des hommes comparé à celui des femmes est de
1.9 pour les accidents mortels.
L’analyse de l’enquête de la SOFRES sur l’usage du parc automobile13
montre que lorsque l’on prend en compte les accidents matériels et
corporels, les femmes ont un taux d’accidents par million de kilomètres plus
élevé (19.5) que les hommes (14.8). Cette plus forte implication dans les
13
Fontaine H. – Gourlet Y., Mobilité et accidents, année 1994, rapport de convention
DSCR/INRETS, 1996.
Elisabeth DUPONT-KERLAN, Hélène FONTAINE
131
accidents matériels peut s’expliquer par des trajets relativement plus urbains.
L’APSAD14 remarque également que la fréquence des accidents (matériels et
corporels) est plus élevée chez les femmes, mais que le coût moyen est plus
faible.
Lorsque l’on tient compte de l’âge et du sexe du conducteur, on retrouve la
classique courbe en U (figure 6), mais elle est beaucoup moins accentuée
pour les femmes. Les jeunes femmes présentent un risque moins élevé que
les jeunes hommes. On retrouve ici le sur-risque des jeunes hommes qui est
un résultat classique en sécurité routière. Les femmes de 65 ans ou plus ont
un risque d’implication dans les accidents corporels plus grand que les
hommes du même âge, ce qui peut s’expliquer par une moins grande
habitude de la conduite. Toutefois, la part des femmes dans la circulation
automobile augmentant, on peut supposer que le sur-risque de femmes âgées
diminuera dans les prochaines années et ne sera plus différencié de celui des
hommes du même âge.
Figure 6 : conducteurs impliqués dans un accident corporel pour
100 millions de km en 1993/94 selon l’âge et le sexe
250
200
hommes
femmes
150
100
50
0
<20 ans
20-24
25-34
35-49
50-64
65ans
âge du conducteur
Sources : Enquête transport de 1993-1994, BAAC (fichier des accidents corporels)
1993-1994
14
Assemblée Plénière des Sociétés d’Assurances Dommages. Recueil de données
statistiques sur l’assurance automobile. 11e édition, Paris, 1994.
132
FEMMES, TRANSPORTS ET VILLES
Des analyses plus fines sont nécessaires pour examiner le lien entre la
mobilité, les modes de déplacement, l’évolution des accidents et la
croissance urbaine et péri urbaine15.
CONCLUSION
Les spécificités des déplacements des femmes vont davantage dans le sens
d’un développement durable : un peu moins d’usage de la voiture
particulière, une meilleure sécurité routière.
L’élaboration et le suivi des plans de déplacements urbains sont l’occasion
d’aborder l’équilibre des modes de transport et le partage de l’espace urbain
dans les agglomérations. Les lieux de transport (gares, stations de bus ou
tramways, parcs relais…) ont un rôle important à jouer pour favoriser la
multi-modalité et la localisation de services (commerces, point relais de
livraison…) peut accroître leur rôle.
Les femmes doivent trouver toute leur place dans l’élaboration des
politiques de transports et dans l’amélioration de la sécurité routière.
BIBLIOGRAPHIE
ASSEMBLEE PLENIERE DES SOCIETES D’ASSURANCES DOMMAGES [1994].
Recueil de données statistiques sur l’assurance automobil,. 11e édition,
Paris.
BUSSIERE Y. – MADRE J.L., « La mobilité quotidienne dans les régions
urbaines », in Démographie et Transport : villes du Nord et villes du Sud,
chapitre 3, L’Harmattan, à paraître.
DAHCHOUR M. – FONTAINE H. – LASSARRE S. [2000], Mesure de
l’exposition au risque des automobilistes, rapport de convention
DSCR/INRETS.
FONTAINE H. – GOURLET Y. [1996], Mobilité et accidents, année 1994,
rapport de convention DSCR/INRETS.
FONTAINE H. – GOURLET Y. – ZIANI A. [1995], « Les accidents de
piétons », Recherche Transports Sécurité, n° 49.
15
Gallez C. – Orfeuil J-P. – Polachinni A., op.cit. ; Bussiere Y. – Madre J.L., « La mobilité
quotidienne dans les régions urbaines », Démographie et Transport : villes du Nord et villes
du Sud, chapitre 3, L’Harmattan, à paraître.
Elisabeth DUPONT-KERLAN, Hélène FONTAINE
133
FONTAINE H. – HUBERT J.P. [1997], « Evolution de l’usage de
l’automobile et du risque d’accident », Recherche Transports Sécurité, n° 57.
FONTAINE H. – HUBERT J.-P. – MULHRAD N., « Mobilité et sécurité
routière. », Démographie et Transport : villes du Nord et villes du Sud,
Chapitre 15, L’Harmattan, à paraître.
GALLEZ C. – ORFEUIL J-P. – POLACHINNI A. [1997], « L’évolution de la
mobilité quotidienne : croissance ou réduction des disparités ? », Recherche
Transports Sécurité, n° 56.
G.A.R.T. (Groupement des Autorités Responsables de Transport) [1997],
Des idées aux solutions : les transports urbains de demain vus par les
hommes et les femmes de neuf villes d’Europe, Marc Gilles et associés,
octobre.
KROTECHE J. [1997], Les transports au quotidien : le regard des femmes,
pour l’association Femmes en mouvement, les transports au féminin, GART.
MADRE J-L. – MAFFRE J. [1997], « La mobilité des résidents français »,
Recherche Transports Sécurité, n° 56.
OBSERVATOIRE NATIONAL INTERMINISTERIEL DE SECURITE ROUTIERE
[2001], Grands thèmes de la sécurité routière en 2000, La documentation
Française.
PAPON F. [1997], « Les modes oubliées : marche, bicyclette, cyclomoteur,
motocyclette », Recherche Transports Sécurité, n° 56.
PAPON F. [2001], « Towards the end of the decline of walking and cycling
in France ? », Séoul, 9th WCTR conference.
PREDALI F. [2001], Modes de vie et mobilité des femmes. Note de
synthèse, INRETS.
MOBILITÉS QUOTIDIENNES DES FEMMES
EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
Université Lumière Lyon 2
Dans les villes d’Afrique subsaharienne, le chef de ménage,
traditionnellement un homme, est le principal soutien économique de l’unité
familiale, cette responsabilité s’étendant souvent au moins partiellement à la
famille élargie. Cependant, du fait de la crise économique qui s’est installée
depuis les années quatre-vingts, avec comme corollaires la diminution du
niveau de vie, le chômage et le sous-emploi, ces chefs de ménage arrivent de
moins en moins à assumer leurs obligations financières. Les femmes doivent
alors participer au soutien économique du ménage, partiellement ou
totalement, volontairement ou non1. Du fait d’un accès réduit au capital, de
niveaux d’instruction et de formation professionnelle faibles et des multiples
contraintes temporelles liées à la nécessité de combiner reproduction et
production2, le secteur informel constitue la principale source de travail des
femmes. Elles y exercent généralement des activités précaires dans la
transformation agro-alimentaire et le commerce de détail, qui ne dégagent le
plus souvent que de « micro-profits »3, et cela même dans des schémas,
fréquents, de pluri-activité.
1
Bisilliat J., Femmes du Sud, chefs de famille, Paris, Karthala, 1996.
Oso L. – Catarino Ch., « Femmes chefs de ménage et migration », Femmes du sud, chefs
de famille, Bisilliat J., (dir.), Paris, L’Harmattan, 1996.
3
Locoh Th., « Changements des rôles masculins et féminins dans la crise : la révolution
silencieuse », Crise et population en Afrique. Crises économiques, politiques d’ajustement et
dynamiques démographiques, Coussy J. – Valin J. (dir.), Paris, CEPED (coll. Etudes du
CEPED n° 13), 1996.
2
136
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Parallèlement, et en combinaison avec les évolutions du contexte
économique, des facteurs tels que la scolarisation féminine, les migrations
féminines et masculines, l’instabilité conjugale, le processus général
d’émancipation féminine… contribuent à l’évolution des modèles familiaux
et l’on observe un développement des ménages monoparentaux ayant une
femme à leur tête et de la polygamie dans des résidences séparées4. A
Niamey, par exemple, 15 % des ménages sont à la charge d’une femme et la
presque totalité sont monoparentaux. Le modèle hégémonique de la
ménagère s’effrite ainsi progressivement chez les femmes adultes, même si
ce statut de femme au foyer demeure un idéal partagé5.
Les transformations du contexte socio-économique impliquent donc une
redéfinition des rôles de chacun6, qui semble cependant plus accentuée pour
les femmes que pour les hommes. En période de crise, ces derniers voient
leurs activités professionnelles se réduire sans que leur participation aux
tâches ménagères s’accroisse tandis qu’aux travaux domestiques des
premières viennent s’ajouter les activités professionnelles et les activités
liées à la gestion de la communauté qui complètent la « triple journée » des
femmes7. La diversification des rôles et l’accroissement des tâches qui en
résulte se traduisent alors par des tensions sur les budgets-temps féminins et
impliquent des « contraintes de temps et de mobilité plus fortes » que pour
les hommes8.
L’analyse des conditions de déplacement urbain permet de mettre en
évidence l’impact de ces différentes contraintes sur les activités
quotidiennes. En effet, la mobilité, articulant la totalité des déplacements
d’une unité de temps donnée, le plus souvent la journée, est le moyen de
réaliser un ensemble d’activités localisées à la fois dans le temps et dans
l’espace9. Les besoins de déplacement varient donc avec la position socio4
Vimard P., « Modernisation, crise et transformation familiale en Afrique subsaharienne »,
Autrepart, n° 2, 1997 ; Pilon M. – Seidou Mama M. – Tichit Ch., « Les femmes chefs de
ménage : aperçu général et études de cas », Ménages et familles en Afrique. Approches des
dynamiques contemporaines, Paris, Pilon M., Locoh T., Vignikin E., Vimard P. (éds.),
CEPED (Coll. Les Etudes du Ceped n° 15), 1997.
5
Nanitélamio J., « Insertion urbaine et représentations des statuts féminins », La ville à
guichets fermés ?, Antoine Ph., Diop A. B., (dir.), Dakar-Paris, IFAN-ORSTOM, 1995.
6
Locoh Th., op.cit.
7
Bisilliat J., « Luttes féministes et développement. Une double perspective historique et
épistémologique », Face aux changements les femmes du Sud, Bisilliat J. (dir.), Paris,
L’Harmattan, 1997.
8
Dounit el Khoury A., « Les femmes chef de famille. Etat de la recherche et réflexions
méthodologiques », Face aux changements. Les femmes du Sud, Bisilliat J., (dir.), Paris,
L’Harmattan, 1996, p. 27.
9
Bonnafous A. – Patier-Marque D. – Plassard F., Mobilité et vie quotidienne, Lyon, Presses
Universitaires de Lyon, (coll. Transport Espace Société), 1981, 172 pages.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
137
économique des individus, tous n’ayant ni les mêmes activités ni les mêmes
modes de vie ni les mêmes usages de la ville.
Si, d’une manière générale, les besoins et les problèmes de transport des
citadins africains demeurent mal connus, cette méconnaissance s’accentue
plus particulièrement dans le cas des femmes. La planification des transports
urbains repose sur des méthodes de recueil des données de déplacement
privilégiant les trajets sur des distances importantes, plutôt en heure de
pointe et sur des liaisons radiales10. Or, un tel modèle de déplacement est
proche de celui des salariés masculins11. La mobilité quotidienne de la très
grande majorité des femmes n’obéit pas à ces caractéristiques, certaines
parce qu’elles ne se déplacent pas ou le font uniquement à proximité du
foyer, d’autres parce qu’elles sont contraintes de développer une mobilité
complexe, en termes de distances, d’horaires, de motifs de déplacement afin
de pouvoir combiner activités professionnelles, ménagères et sociales12. Les
choix techniques d’enquête, laissant de côté tout ou partie des déplacements
pédestres, se traduisent alors par une certaine invisibilité des mobilités des
femmes. Faut-il pour autant assimiler cette invisibilité, qui renvoie à
l’invisibilité du travail féminin13, à une relative immobilité, pouvant
aisément être confondue avec une absence de besoins de transport ?
L’objectif de cette communication est de montrer que les pratiques et les
besoins des femmes en termes de transport différent sensiblement de ceux
des hommes mais aussi que des différences marquées peuvent également
être relevées entre femmes. Pour ce faire, nous utilisons les données
recueillies lors de trois enquêtes-ménages réalisées à Ouagadougou, Bamako
et Niamey dans les années 90 (Encadré). Dans un premier temps, nous
mettons en regard mobilités quotidiennes des femmes et des hommes.
Ensuite, une typologie de la population des femmes, focalisée sur le cas de
Ouagadougou, précise les enjeux liés à la répartition et à l’accomplissement
des tâches ménagères. Puis nous étudions les effets de la localisation du lieu
de résidence sur la mobilité féminine, en nous appuyant sur la situation de
10
Elson, D. – Evers B. – Turner J., Transport Sector Programmes in Developing
Countries : Integrating a Gender Analysis, Manchester, University of Manchester, Graduate
School of Social Sciences, 1999.
11
World Bank, Zambia Poverty Assessment. Vol. IV : Urban Sector Services : an
Assessment of Service Provision in the Context of Zambia’s Urban Poverty, Washington,
D.C., Human Resources Division, Southern Africa Department, Africa Regional Office
(Report n° 12985-ZA), 1994, 52 pages.
12
Turner J. – Fouracre Ph., « Women and Transport in Developing Countries », Transport
Reviews, n° 1, 1995 ; Grieco, M. – Apt N. – Turner J., At Christmas and on Rainy Days,
Aldershot, Avebury, 1996.
13
Blackden M. – Bhanu C., « Gender, Growth, and Poverty Reduction in Sub-Saharan
Africa », Gender, Population and Development in Sub Saharan Africa, Brown University,
PSTC Working Paper n° 99-09, 1998.
138
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Niamey. Nous revenons en conclusion sur les implications de ces
observations vis-à-vis de l’adaptation des politiques de transport aux besoins
des femmes.
Encadré. Les enquêtes-ménages mobilité dans trois capitales subsahariennes
Les enquêtes-ménages constituent le support empirique pour appréhender,
non seulement des pratiques quotidiennes de déplacements, mais aussi
certaines dimensions des modes de vie et des interrelations entre les différents
membres du ménage. Le Laboratoire d’Economie des Transports a participé à
la réalisation et l’analyse de trois enquêtes dans des capitales sahéliennes :
Ouagadougou, Bamako et Niamey en 1992, 1993 et 1996, respectivement14.
Ouagadougou et Bamako comptent alors environ 800 000 habitants et
Niamey, 600 000. A Ouagadougou, le transport individuel, surtout des deuxroues motorisés, domine face à un transport collectif public très réduit. A
Niamey, la situation est opposée : relativement peu de modes individuels et
une offre de transport collectif plus fournie, reposant principalement sur des
opérateurs privés. Bamako se trouve dans une situation intermédiaire, avec
coexistence de modes motorisés individuels (deux-roues à moteur surtout) et
de transports collectifs privés, artisanaux essentiellement.
Le questionnaire d’enquête permet de recueillir trois niveaux d’information :
1. des données générales sur le ménage (composition socio-démographique,
caractéristiques du logement, équipement en véhicules, habitudes
alimentaires, parcours migratoire du chef de ménage) ;
2. des renseignements sur chaque individu de 14 ans ou plus (caractéristiques
socio-économiques, accès aux véhicules et dépenses mensuelles
correspondantes, opinions sur les modes de transport) ;
3. des caractéristiques des déplacements de la veille pour chaque individu
enquêté (motif, heures de départ et d’arrivée, mode de transport utilisé, lieux
d’origine et de destination), y compris les petits déplacements à pied.
Dans les trois villes, l’échantillon résulte du tirage aléatoire de ménages au
sein de zones sélectionnées selon une stratification spatiale à partir de critères
économiques, d’équipement et d’accessibilité, afin d’obtenir un échantillon
statistique permettant de mettre en évidence des situations sociales et spatiales
contrastées. A Ouagadougou, 753 ménages (3 862 individus) ont été enquêté,
à Bamako 251 ménages (1 666 individus) et à Niamey 757 ménages (2 732
individus).
14
Godard X. (dir.), Analyse du système de déplacements à Ouagadougou. OuagadougouArcueil-Lyon, CEDRES-INRETS-LET, 1993 ; Pochet P. et al., Les transports urbains non
motorisés en Afrique subsaharienne. Le cas du Mali, Rapport pour le Ministère français
délégué à la Coopération, LET-INRETS-ARETRANS, Lyon-Arcueil, SITRASS, 1995, 170
pages ; Diaz Olvera L. et al., Les déplacements quotidiens des Niaméens. Un état des lieux,
Lyon, Laboratoire d’Economie des Transports, 1999a, 126 pages + annexes ; Diaz Olvera L.
et al., Villes africaines au quotidien, Lyon, Laboratoire d’Economie des Transports (coll.
Etudes et recherches), 1998, 170 pages.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
139
MOBILITE ET INEGALITES LIEES AU GENRE
Les normes culturelles associant traditionnellement femme et intérieur,
homme et extérieur conditionnent largement pour chaque genre les activités
à réaliser et les espaces fréquentables15. Elles se traduisent d’abord par des
situations d’absence de sortie du domicile plus fréquentes chez les femmes,
parfois du fait de l’application stricte de certains préceptes coutumiers ou
religieux : un jour donné, 8 % des Ouagalais et 10 % des Bamakois mais
15 % des Ouagalaises et 25 % des Bamakoises n’effectuent aucun
déplacement. Cette différence est encore plus marquée à Niamey où, en
semaine, une femme sur sept ne quitte pas son domicile de la journée contre
moins d’un homme sur vingt-cinq. SOUNTALMA16, examinant les pratiques
d’habitat dans les concessions niaméennes, n’hésite d’ailleurs pas à parler
pour les femmes de « tradition d’assignation à résidence ».
Des modes de vie très différents expliquent également que la mobilité
quotidienne masculine soit plus élevée, avec des fréquences de déplacements
et des budgets-temps de transport supérieurs d’un tiers à deux tiers à ceux
des femmes (Tableau 1). Les activités masculines s’organisent autour du
travail et de la sociabilité, même pour les hommes inactifs, chômeurs ou
retraités, qui n’effectuent que marginalement des déplacements induits par
les tâches domestiques. A contrario, les femmes doivent assurer, avant toute
autre chose, le fonctionnement de l’unité domestique, ce qui structure
l’ensemble de leurs activités, même lorsqu’elles pratiquent une activité
professionnelle (Figure 1).
Les différences de mobilité concernent également les espaces fréquentés
lors des déplacements, les femmes s’éloignant peu du domicile. Dans les
trois capitales, le quartier du domicile est le lieu où se déroule la moitié des
déplacements féminins et seulement le tiers (Ouagadougou et Bamako) ou
les deux cinquièmes (Niamey) des déplacements masculins. En caricaturant,
la femme, même si elle s’aventure parfois jusqu’au marché central, reste
cantonnée à son quartier d’habitation, tandis que l’homme déserte les
alentours du domicile pour se rendre « un peu partout » en ville.
L’importance du lieu de travail ou d’études comme pôle structurant de la
15
Ces associations sont largement évoquées dans la littérature. Si l’on se limite aux villes
étudiées ici, on pourrait citer pour Ouagadougou, Yameogo P., Habitat traditionnel, habitat
moderne : la case et la villa au Burkina Faso, Thèse de doctorat de troisième cycle en
sociologie, Nice, Université de Nice, 1987, 318 pages ; pour le Mali et notamment les milieux
bambaras, Mainbourg E., Manger et boire à Bamako (Mali). Etude d’anthropologie
sociologique, Thèse de doctorat de troisième cycle en sociologie, Université François
Rabelais, Tours, 1985, 420 pages ; et pour Niamey, Sountalma Z., Espace et pratiques de
l’habitat urbain. La concession à Niamey (Niger), Thèse de doctorat, Histoire et Civilisation,
Paris VII, 1991, 304 pages + annexes.
16
Sountalma Z., op.cit., p. 148.
140
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
mobilité explique en partie cette situation. Sur l’ensemble des Niaméens
ayant effectué au moins un déplacement sans aucune extrémité dans le
quartier, 62 % sont actifs (dont 80 % d’hommes) et 20 % sont des scolaires
ou étudiants (dont deux tiers d’hommes). L’exercice d’une activité
professionnelle, surtout salariée, est alors pour les femmes un moyen
d’échapper quelque peu à l’emprise du contrôle masculin sur les lieux
qu’elles fréquentent, comme le note ADRIEN-RONGIER pour les
Banguissoises 17.
Tableau 1 : Niveau de mobilité selon le genre dans les 3 capitales
Bamako
Ouagadougou
Niamey
Nombre de déplacements
Femmes
Hommes
2,4
3,7
3,2
4,4
3,3
5,5
Figure 1 : Motifs de déplacement à
Ouagadougou, selon le genre
Budget temps de transport (mn)
Femmes
Hommes
47
78
55
75
49
76
Figure 2 : Modes de déplacement à
Ouagadougou, selon le genre
Sociabilité
Hommes
Hommes
Professionnel
Femmes
Femmes
Domestique
Premier plan de l’AFC croisant type d’individu et motif de déplacement
Premier plan de l’AFC croisant type d’individu et mode de déplacement
17
Adrien-Rongier M.-F., Les héritières de Kooro. De l’Ouham à Bangui (République
Centrafricaine), Thèse de Doctorat Anthropologie sociale et ethnologie, EHESS, CEA, 1992,
335 pages.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
141
Une typologie des citadins ouagalais en une trentaine de groupes subdivise
la population féminine en fonction de l’éventuelle activité professionnelle et
des enjeux liés à la répartition et à l’accomplissement des tâches ménagères
(âge, présence d’une aide…) et la population masculine selon l’activité
professionnelle mais aussi selon le niveau d’études de l’individu, plus
discriminant pour eux que la position dans le ménage18. Sur les analyses
factorielles des correspondances mettant en regard ces différents groupes
avec soit le motif du déplacement, soit le mode utilisé, les groupes
d’hommes se situent tous au dessus de la ligne pointillée, tandis que les
groupes de femmes, à l’exception toutefois des épouses salariées et des
étudiantes (ces dernières uniquement pour l’usage des modes de mobilité),
sont tous en dessous de cette ligne.
Les inégalités d’accès et d’usage des modes de transport s’ajoutent aux
contraintes fonctionnelle et spatiale encadrant les pratiques féminines. Les
modes individuels, notamment voitures et deux-roues motorisés, restent
largement un privilège masculin (Figure 2). L’exemple de Ouagadougou est
le plus révélateur car les taux d’équipement des ménages sont
exceptionnellement élevés, même parmi les ménages pauvres. Ici, la moitié
des femmes ne dispose d’aucun mode de transport individuel, alors que ce
n’est le cas que d’un homme sur quatre.
Cette inégalité se traduit par un recours à la marche beaucoup plus intense
chez les femmes que chez les hommes, 60 et 70 % des déplacements
féminins contre 35 et 50 % des déplacements masculins à Ouagadougou et
Bamako, respectivement. A Niamey, où le taux d’équipement des ménages
est très faible, ce déséquilibre se réduit sensiblement, les femmes se
déplaçant à pied pour les trois quarts de leurs trajets, les hommes pour les
deux tiers des leurs, une part importante correspondant cependant à des
petits déplacements à la mosquée.
Peut-être plus encore que le manque de ressources économiques lié à
l’absence de travail rémunéré, c’est la contrainte temporelle qui rythme les
comportements féminins, tant les tâches domestiques, qu’elles soient ou non
associées à une activité professionnelle, structurent fortement les emplois du
temps. La brève description suivante19 résume bien les diverses contraintes
qui pèsent sur les emplois du temps des femmes « inactives », tout
particulièrement dans les ménages pauvres : « (…) le marché où la cuisinière
s’est rendue dès 9 h pour y acheter quelques cuillerées de pâte d’arachides,
un peu de concentré de tomates, dix grains de poivre, deux piments frais,
18
Diaz Olvera L. – Plat D., « La mobilité des individus », Analyse du système de
déplacements à Ouagadougou, Godard X. (dir.), Ouagadougou-Arcueil-Lyon, CEDRESINRETS-LET, 1993.
19
Mainbourg E., op.cit., p. 218.
142
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
trois tas de feuilles et du poisson séché, sans oublier le sel ». Le manque de
moyens impose de ne pouvoir acheter d’avance les condiments
indispensables à la préparation de la « sauce » du midi, les habitudes
alimentaires orientent vers des plats à la préparation longue, il résulte de ces
contraintes la nécessité de sortir « dès 9 H », voire même plus tôt, pour aller
au marché. Le départ au marché est peut-être alors « un moment de
retrouvailles entre voisines de quartier », il n’en reste pas moins un
déplacement effectué « par nécessité »20 et qui induit des contraintes
temporelles rigides.
Contraintes spatiale et temporelle d’une part, captivité modale ne
permettant pas de s’en affranchir d’autre part, apparaissent comme les
maîtres mots pour caractériser la mobilité des femmes tandis que la mobilité
masculine se décline plutôt en termes de contrainte professionnelle et de
relative souplesse modale, à des degrés divers toutefois selon les revenus.
ARBITRER ENTRE CONTRAINTES PROFESSIONNELLES ET CONTRAINTES
DOMESTIQUES
On l’a dit, les obligations liées au fonctionnement du foyer conditionnent
en grande partie la mobilité des femmes. En particulier, pour les épouses
ayant à leur charge le fonctionnement du foyer, la possibilité de compter sur
une aide, fille, parente ou bonne, est un facteur déterminant dans la
possibilité d’effectuer des activités professionnelles et de participer à la vie
sociale en dehors du domicile. Une typologie plus fine combinant
l’occupation professionnelle et le statut au sein du ménage doit alors être
construite. Parmi les jeunes scolarisées, nous distinguons deux catégories en
fonction de l’âge, les « lycéennes » et les « étudiantes », afin de mieux
rendre compte de stades d’apprentissage distincts des futurs rôles d’adultes.
Pour les autres statuts d’occupation, nous distinguons les « épouses
secondées », les « épouses non secondées » et les autres femmes du ménage,
dénommées par la suite « célibataires », cette situation étant largement
dominante chez elles. Nous nous limiterons ici à l’examen de la seule
situation ouagalaise.
Les salariées
Les trois catégories de salariées (épouses secondées, épouses non
secondées et célibataires) présentent des profils socio-économiques et des
pratiques de mobilité distincts. Les célibataires (22 ans, en moyenne) sont
sensiblement plus jeunes que les épouses (37 ans). Conséquence de niveaux
20
Kinda F., Ménages populaires à Ouagadougou, Thèse de doctorat en sociologie, Nantes,
Université de Nantes, 1987, 632 pages (2 tomes), p. 537.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
143
scolaires bien hiérarchisés, la proportion de cadres est moins importante chez
les épouses secondées et surtout chez les célibataires, majoritairement
employées ou ouvrières, que chez les épouses non secondées. Les revenus
moyens s’ordonnent donc en fonction du statut professionnel : les épouses
non-secondées gagnent en moyenne 87 000 Fcfa mensuels21, les épouses
secondées environ les trois quarts de cette somme et les célibataires
seulement un peu plus du tiers.
Les salariées, et les femmes mariées plus encore que les célibataires, font
partie de ménages aisés. L’accès aux modes individuels en est alors facilité.
Plus de neuf épouses sur dix disposent en permanence d’un deux-roues
motorisé ou d’une voiture, mais ce n’est le cas que de deux célibataires sur
cinq. Cependant, la disponibilité plus aisée d’un véhicule n’est pas
nécessairement synonyme d’une mobilité plus élevée. Ainsi, les épouses
secondées sont beaucoup plus mobiles que les épouses non secondées, pour
lesquelles le taux d’accès aux véhicules est légèrement supérieur
(Tableau 2). Les sorties du domicile sont en effet grandement favorisées par
la possibilité de reporter, au moins partiellement, le travail domestique sur
d’autres. Ces niveaux de mobilité s’accompagnent de formes distinctes,
notamment entre épouses et célibataires. Alors que la mobilité est toujours
centrée sur le travail, le deuxième motif de déplacement est la sociabilité
pour les épouses et les tâches domestiques pour les célibataires. De plus, les
épouses se déplacent plutôt en heure de pointe hors de leur secteur, tandis
que les célibataires le font, au contraire, en heure creuse et en restant dans
leur secteur de résidence. L’ouverture sur l’espace urbain est favorisée par
l’utilisation d’un véhicule individuel, 90 % des déplacements des épouses se
faisant en voiture ou en deux roues motorisés, tandis que les célibataires
effectuent autant de déplacements à pied qu’avec ces deux modes.
Tableau 2 : Niveau de mobilité des actives selon le type d’emploi et le statut
dans le ménage
Salariée
Non-salariée
Epouse secondée
5,1
3,2
Epouse non secondée
3,9
2,8
Célibataire
3,7
3,5
Pour les salariées, le travail s’avère ainsi un pôle structurant fort, qui les
rapproche de modes de vie masculins, timidement pour les célibataires, plus
nettement pour les épouses.
21
L’enquête a été effectuée avant la dévaluation de 1994, 1 FCFA vaut donc 0,02 francs
français.
144
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Les non-salariées
Les non-salariées sont un peu plus âgées que les salariées : 26 ans pour les
célibataires, la quarantaine pour les épouses. L’illettrisme prédomine, surtout
chez les épouses, et le petit commerce est l’activité dominante. Leurs
revenus moyens sont alors beaucoup plus faibles que ceux des salariées,
entre 14 000 et 18 000 Fcfa mensuels. Ces femmes appartiennent à des
ménages dont le chef est bien souvent lui-même non salarié, à revenu plutôt
faible. L’accès aux modes de mobilité est très limité et près de trois de ces
femmes sur cinq ne disposent jamais d’un véhicule individuel.
Comparativement aux salariées, plusieurs particularités apparaissent : les
non-salariées se déplacent moins, l’écart entre épouses secondées et non
secondées s’efface et enfin, les célibataires se déplacent un peu plus que les
épouses, notamment non secondées. Effectivement, les épouses n’ont pas
toutes la nécessité ou la possibilité de se déplacer quotidiennement dans le
cadre de leur activité. Plusieurs raisons l’expliquent : la souplesse des
horaires et les fréquences de travail ; l’irrégularité de l’activité ; les
contraintes familiales qui peuvent prendre le pas sur les contraintes
professionnelles ; le type même de travail qui n’oblige pas à se déplacer tous
les jours (vente sur le pas de porte, préparation d’aliments,
approvisionnement...) ; la prise en charge de certains déplacements
professionnels, comme la vente, par d’autres membres du ménage.
Parallèlement, les célibataires ont moins de responsabilités au sein du
ménage que les épouses, et peuvent assurer leur activité professionnelle
d’une manière plus régulière, soit pour leur compte, soit dans le cadre d’un
partage des tâches entre les femmes du ménage, comme c’est le cas lorsque
les épouses fabriquent et les filles vendent, ce qui peut se produire lorsque le
mari n’autorise pas son épouse à sortir22.
Contrairement aux femmes salariées, la mobilité des non-salariées est plus
homogène. Elles se déplacent en heure creuse et dans leur quartier
d’habitation. La marche est le mode le plus utilisé (deux déplacements sur
trois pour les épouses secondées et même huit déplacements sur dix pour les
deux autres catégories).
Les formes de mobilité des non-salariées sont donc bien distinctes de
celles rencontrées chez les salariées. Le travail, beaucoup moins
rémunérateur, n’est plus ici au premier plan des activités et qui plus est, le
travail domestique l’emporte sur le travail extérieur, le travail gratuit sur le
travail rémunéré.
22
Kinda F., op.cit.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
145
Les inactives
Même si l’on sait la frontière entre absence d’activité rémunérée et travail
non salarié très floue, tant par la représentation qu’ont les femmes de leur
place sociale23 que du fait de difficultés d’appréhension dans les enquêtes24,
les inactives constituent le groupe le plus nombreux. Elles ont été réparties,
comme les actives, en épouses (« ménagères »), secondées ou non, et
célibataires. Toutefois, ces dernières, vu leur nombre, peuvent être séparées
en deux groupes selon leur lien familial avec le chef de ménage : « filles » et
« dépendantes ».
Les ménagères, secondées ou non, sont les plus âgées (37 ans), suivies des
dépendantes (28 ans) puis des filles (21 ans). L’illettrisme domine et seules
les filles se détachent du lot, près de deux sur cinq ayant atteint l’école
secondaire. Ces inactives appartiennent principalement à des ménages
pauvres. L’accès aux modes individuels se trouve limité par les faibles
ressources monétaires mais aussi par la position dans le ménage : l’accès
permanent à un deux-roues concerne moins d’une ménagère secondée sur
cinq, une fille ou une ménagère non secondée sur dix, une dépendante sur
trente.
La mobilité des inactives est réduite et présente des formes très simples.
Les ménagères non secondées et les dépendantes effectuent en moyenne 2,3
déplacements, les filles 2,9 et les ménagères secondées 3,1. Comme chez les
actives, la présence d’une aide pour le partage des tâches domestiques
permet donc un accroissement sensible de la mobilité des épouses. Les
déplacements sont motivés majoritairement par des activités domestiques,
réalisés en heure creuse et à proximité du domicile. La marche domine la
répartition modale, assurant 80 % des déplacements chez les dépendantes et
les ménagères non secondées, 70 % chez les ménagères secondées. Ce
schéma de mobilité diffère légèrement pour les filles, qui sortent plus du
secteur d’habitation, se déplacent plus pour la sociabilité et utilisent une fois
sur trois un deux-roues motorisé.
Ces femmes cumulent, du point de vue de la mobilité, de nombreux
handicaps qui les confinent dans l’espace domestique et ses alentours : le
genre, le faible niveau d’instruction voire l’illetrisme, l’inactivité
23
Kinda F., op.cit.
Antoine Ph. – Traore A., « Pour une lisibilité du rôle des femmes au travers des données
statistiques », Femmes et politiques alimentaires, Paris, Editions de l’ORSTOM, (coll.
Colloques et Séminaires), 1985 ; Charmes J., « Plus visible mais toujours sous-estimée :
l’activité économique des femmes en Afrique », Face aux changements. Les femmes du Sud,
Bisilliat J., (dir.), Paris, L’Harmattan, 1996 ; Le Pape M., L’énergie sociale à Abidjan, Paris,
Karthala (coll. Les Afriques), 1997.
24
146
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
professionnelle et l’absence de revenu et enfin l’appartenance à des ménages
souvent défavorisés.
Les scolaires
L’âge moyen des lycéennes est de 16 ans25, celui des étudiantes, dont
quelques-unes sont mariées, de 22 ans. Le statut d’enfant du chef de ménage
est un peu plus fréquent chez les premières que chez les secondes, tandis que
la distribution des revenus et la position socio-économique du ménage sont
plus favorables aux étudiantes qu’aux lycéennes.
Les différences de mobilité entre lycéennes et étudiantes portent plus sur la
structure des déplacements que sur leur nombre (respectivement 3,7 et 4,0).
Les premières se déplacent surtout pour les études, à pied, dans le secteur
d’habitat et pendant les heures de pointe, soit un comportement encore très
proche de celui de leurs homologues masculins. Les étudiantes ont une
mobilité plus diversifiée, les conduisant plus souvent hors du secteur
d’habitat, majoritairement en deux-roues motorisé, et se rapprochent ainsi du
statut de salariée. Mais, cette diversification est plutôt tournée vers la
mobilité imposée par les tâches domestiques, contrairement à la situation qui
prévaut chez leurs homologues masculins qui accroissent leurs déplacements
liés à la sociabilité. Elles sont aussi, de tous les Ouagalais(es), les plus forts
utilisateurs du transport collectif, avec 7 % de leurs trajets réalisés en bus.
Vis-à-vis des autres groupes de femmes, les différences sont donc
notables. Si l’on excepte les salariées, lycéennes et étudiantes se distinguent
de leurs aînées par le caractère prépondérant de la mobilité
« professionnelle » induite par l’assistance aux cours, par des sorties hors du
secteur d’habitat et, corrélativement, par des déplacements en heure de
pointe. Mais on retrouve chez ces jeunes un effet déterminant de la position
dans le cycle de vie et du degré d’apprentissage des rôles féminins, qui
conduit à distinguer finalement adolescentes et jeunes adultes.
DES SITUATIONS DEGRADEES POUR LES RESIDENTES DES PERIPHERIES
NON LOTIES
La croissance urbaine dans les villes africaines se traduit principalement
par une urbanisation horizontale et le développement des périphéries, dans
un contexte de crise des financements publics et de pauvreté. L’expansion
spatiale très rapide ne s’est pas accompagnée d’un développement des
infrastructures urbaines à sa mesure. Les périphéries non loties et les noyaux
villageois absorbés par l’urbanisation se caractérisent alors par la rareté des
équipements, la pauvreté et la précarité des conditions de logement. Ainsi,
25
Rappelons que seuls les résident(e)s de 14 ans ou plus ont été enquêté(e)s.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
147
dans les périphéries niaméennes, 80 % des ménages sont pauvres, plus des
trois quarts habitent des logements traditionnels, notamment en banco. Tout
aussi nombreux sont ceux qui ne disposent pas d’eau dans leur logement et
60 % ne sont pas raccordés au réseau électrique.
La pauvreté des résident(e)s des périphéries non loties est aggravée à la
fois par l’éloignement du centre renforcé par les carences de l’offre de
transport collectif et par le sous-équipement de ces quartiers, qui rallonge les
déplacements pour se faire soigner, aller à l’école ou effectuer des
démarches26. Cet enclavement de fait limite concrètement les activités
réalisables en ville, et notamment celles susceptibles d’améliorer le capital
économique ou humain. Ainsi, dans les périphéries non loties de Niamey,
près de trois femmes sur cinq sont inactives et l’on y trouve, en conséquence,
proportionnellement moins de scolaires, de non-salariées et surtout de
salariées que dans le centre et les périphéries loties.
Ces conditions de vie rejaillissent sur la mobilité quotidienne, comme le
montre l’exemple de Niamey. Si les femmes des périphéries non loties se
déplacent en moyenne autant que les femmes habitant d’autres quartiers (3,4
déplacements contre 3,3) et avec un budget temps de transport à peine
inférieur (45 minutes contre 50 minutes), elles doivent, par contre, recourir
plus fréquemment à la marche (dans 85 % des déplacements contre 68 %).
Cette dépendance accrue vis-à-vis de la marche apparaît pour tous les statuts
d’occupation et s’accompagne de deux effets : un plus grand nombre de
femmes limitées à une mobilité de proximité aux alentours du domicile, mais
aussi une plus grande difficulté pour celles qui arrivent à sortir du quartier à
réaliser des activités diversifiées.
Ainsi, les salariées, dont on a vu qu’elles présentaient la mobilité la plus
riche, sortent généralement de leur quartier, quel que soit leur lieu d’habitat.
Mais, d’une part, les résidentes des périphéries non loties sont légèrement
moins nombreuses à le faire que les salariées des autres quartiers : 63 %
contre 70 %. D’autre part, les activités pratiquées sont beaucoup plus
limitées. 80 % des salariées des périphéries non loties qui sortent de leur
quartier ne le font que pour aller au travail et en revenir, soit deux fois plus
que chez les salariées des autres zones qui « profitent » au contraire
majoritairement de ces sorties « en ville » pour réaliser d’autres activités,
notamment des visites.
Cet appauvrissement de l’espace fréquenté est encore plus marqué pour les
inactives. Il est tout d’abord plus souvent restreint au seul domicile. Dans les
périphéries non loties, une inactive sur quatre n’est pas sortie de la
concession un jour donné, contre une sur cinq dans les autres quartiers. Puis,
26
Diaz Olvera L. – Plat D. – Pochet P., « Pauvreté et espaces quotidiens à Niamey »,
L’Espace Géographique, vol. 29, n° 4, 2000.
148
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
pour les femmes étant sorties de chez elles, il est également plus souvent
limité au quartier : dans quatre cas sur cinq en périphérie non lotie, dans trois
cas sur cinq ailleurs. Enfin, pour les rares inactives ayant franchi les limites
du quartier, le poids des tâches domestiques reste plus prégnant pour celles
demeurant en périphérie non lotie : pratiquement une sur deux s’est déplacée
pour des achats, ce taux n’étant que d’une sur trois ailleurs.
D’astreinte au quartier ou contrainte en ville, tels sont les modèles
dominants entre lesquels semble évoluer la mobilité des femmes habitant les
périphéries non loties et éloignées du centre. Quel que soit le statut
d’occupation, le lieu de résidence facilite (quartiers centraux et périphéries
équipées) ou limite (périphéries non loties et villages) des mobilités
diversifiées en termes d’activités pratiquées et d’espaces fréquentés.
CONCLUSION
Activités pratiquées comme espaces fréquentés, tout sépare les femmes et
les hommes. Seules les femmes salariées paraissent être dans une situation
intermédiaire, à la fois du point de vue des emplois du temps et de l’accès
aux modes, mais cette situation naît, paradoxalement, du fait d’un
redoublement des contraintes. Pour les épouses, le report des tâches
ménagères sur une autre femme est alors le seul moyen de s’affranchir, au
moins partiellement, de rythmes temporels (les achats, la préparation des
repas) et spatiaux (le quartier) pesants, ce qui correspond à des observations
déjà réalisées sur des commerçantes de Bobo Dioulasso27, Dakar28 et
Accra.29 Les implications en termes d’adaptation de l’offre de transport
diffèrent alors d’un groupe de femmes à l’autre.
Salariées et scolarisées (les étudiantes plus que les lycéennes, d’ailleurs)
montrent des mobilités professionnelles plus proches de celles des hommes
et pour lesquelles l’offre actuelle en transport collectif semble mieux
adaptée : spatialement, avec des liaisons plutôt radiales, temporellement,
pendant les heures de pointe. Toutefois, au-delà des besoins de transport liés
aux programmes d’activité complexes, on se gardera de négliger l’impact
des représentations sociales et les enjeux de prestige liés à l’utilisation de
27
Bosch E., Les femmes du marché de Bobo. La vie et le travail des commerçantes dans la
ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, Leiden, Centre de Recherche et de Documentation
Femmes et Développement (Université d’Etat de Leiden), 1985.
28
Lecarme M., « Territoires du féminin, territoires du masculin : des frontières bien »,
Relations de genre et développement. Femmes et sociétés, Bisilliat J. (dir.), Paris, Editions de
l’ORSTOM, 1992.
29
Grieco M. – Apt N. – Turner J., op.cit.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
149
certains modes, qui tendraient à pousser les salariées vers le recours à des
modes individuels motorisés, deux-roues à moteur, voire voiture.30
Pour les non-salariées, souvent de petites commerçantes, le transport
public paraît mal adapté aux besoins, soit qu’elles se déplacent en heures
creuses et donc lorsque l’offre est réduite, soit au contraire à l’occasion de
trajets en période de pointe lorsqu’elles transportent avec elles leurs
marchandises dans des véhicules déjà encombrés. Qui plus est, leur mobilité
est souvent une mobilité de proximité, car elles doivent réduire les temps et
les coûts de transport afin de concilier activités domestiques contraintes et
travail extérieur faiblement rémunéré.
Enfin, les inactives, à la mobilité réduite et focalisée sur le quartier,
paraissent peu concernées par des améliorations de l’offre de transport
collectif. Une transformation de leur vie quotidienne passe en effet plutôt par
le développement de services urbains de proximité (accès à l’eau,
assainissement, services de santé de base...) qui les libéreraient d’un certain
nombre de corvées consommatrices de temps, en particulier dans les
périphéries non loties.
Aux difficultés liées à la couverture spatiale et temporelle de l’offre de
transport collectif, vient s’ajouter le problème de la solvabilité. Même si
cette question concerne la quasi-totalité des citadins africains, elle touche
tout particulièrement les femmes. Inactives, elles sont considérées au sein
des ménages comme non prioritaires dans l’affectation des ressources,
notamment en moyens de transport31. Actives, elles sont moins bien
rémunérées que les hommes et, qui plus est, consacrent une part plus
importante de leurs revenus aux besoins généraux du ménage32, ce qui laisse
peu de place à des dépenses personnelles, dont le transport.
Les politiques publiques en matière de transport sont tournées
généralement soit vers l’aménagement d’infrastructures viaires en faveur de
la circulation automobile, soit vers l’amélioration des services de transport
collectif. Or, l’automobile est très largement inaccessible pour la quasitotalité des femmes et l’offre de transport collectif ne répond qu’aux besoins
d’une minorité de femmes, salariées et étudiantes33. Néanmoins, à moins de
considérer comme une fatalité le cercle vicieux que constitue le report des
contraintes domestiques des unes (épouses) sur les autres (jeunes filles et
30
Diaz Olvera L. – Plat D. – Pochet P., « Hiérarchie sociale, hiérarchie modale dans trois
capitales africaines », Démographie et demande de transport : villes du Nord et villes du Sud,
Paris, Bussière Y. – Madre J.L. (éds.), Paris, L’Harmattan, 2002.
31
Diaz Olvera L. – Plat D. – Pochet P., « Mobilité quotidienne des citadins à faibles
ressources. Les enseignements de Ouagadougou », Revue Tiers Monde, XL, n° 160, 1999b.
32
Weekes-Vagliani W., « Structural Adjustment and Gender in Côte d’Ivoire », Women
and Adjustment Policies in the Third World, Afshar H., Dennis C., (dir.) Hampshire,
MacMillan Press, 1992.
33
Cette réponse, on l’a vu, n’est d’ailleurs que partielle.
150
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
domestiques) pour améliorer l’insertion urbaine des premières au détriment
de celle des secondes, il est urgent de favoriser l’émergence d’initiatives
locales en matière de transport, susceptibles d’améliorer les conditions de
déplacement des personnes et des marchandises à faible distance. De la
même façon que l’on essaie de concilier hôpital central et dispensaires de
quartier, il reste sans doute à développer les cheminements piétonniers et à
imaginer des dessertes locales efficaces et peu onéreuses à côté des efforts
portant sur la voirie primaire et les transports collectifs de masse.
BIBLIOGRAPHIE
ADRIEN-RONGIER M.-F. [1992], Les héritières de Kooro. De l’Ouham à
Bangui (République Centrafricaine), Thèse de Doctorat Anthropologie
sociale et ethnologie, EHESS, CEA, 335 pages.
ANTOINE Ph. – TRAORE A [1985]., « Pour une lisibilité du rôle des
femmes au travers des données statistiques », Femmes et politiques
alimentaires, Paris, Editions de l’ORSTOM, (coll. Colloques et Séminaires).
BISILLIAT J. [1996 ], Femmes du Sud, chefs de famille, Paris, Karthala.
BISILLIAT J. [1997], « Luttes féministes et développement. Une double
perspective historique et epistémologique », Face aux changements les
femmes du Sud, Bisilliat J. (dir.), Paris, L’Harmattan,.
BLACKDEN M. – BHANU C. [1998 ], « Gender, Growth, and Poverty
Reduction in Sub-Saharan Africa », Gender, Population and Development in
Sub Saharan Africa, Brown University, PSTC Working Paper n° 99-09.
BONNAFOUS A. – PATIER-MARQUE D. – PLASSARD F. [1981], Mobilité et
vie quotidienne, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, (coll. Transport
Espace Société), 172 pages.
BOSCH E. [1985], Les femmes du marché de Bobo. La vie et le travail des
commerçantes dans la ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, Leiden,
Centre de Recherche et de Documentation Femmes et Développement
(Université d’Etat de Leiden).
CHARMES J. [1996], « Plus visible mais toujours sous-estimée : l’activité
économique des femmes en Afrique », Face aux changements. Les femmes
du Sud, Bisilliat J., (dir.), Paris, L’Harmattan.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
151
DIAZ OLVERA L. – PLAT D. [1993], « La mobilité des individus », Analyse
du système de déplacements à Ouagadougou, Godard X. (dir.),
Ouagadougou-Arcueil-Lyon, CEDRES-trch INRETS-LET.
DIAZ OLVERA L. – PLAT D. – POCHET P. [1998], Villes africaines au
quotidien, Lyon, Laboratoire d’Economie des Transports (coll. Etudes et
recherches), 170 pages.
DIAZ OLVERA L. – PLAT D. – POCHET P. [1999a], Les déplacements
quotidiens des Niaméens. Un état des lieux, Lyon, Laboratoire d’Economie
des Transports, 126 pages + annexes.
DIAZ OLVERA L. – PLAT D. – POCHET P. [1999b], « Mobilité quotidienne
des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou »,
Revue Tiers Monde, XL, n° 160.
DIAZ OLVERA L. - PLAT D. - POCHET P. [2000], « Pauvreté et espaces
quotidiens à Niamey », L’Espace Géographique, vol. 29, n° 4.
DIAZ OLVERA L. – PLAT D. – POCHET P. [2002], « Hiérarchie sociale,
hiérarchie modale dans trois capitales africaines », Démographie et demande
de transport : villes du Nord et villes du Sud, Paris, Bussière Y. – Madre J.L.
(éds.), L’Harmattan.
DOUNIT EL KHOURY A. [1996], « Les femmes chef de famille. Etat de la
recherche et réflexions méthodologiques », Face aux changements. Les
femmes du Sud, Bisilliat J., (dir.), Paris, L’Harmattan.
ELSON, D. – EVERS B. – TURNER J. [1999], Transport Sector Programmes
in Developing Countries : Integrating a Gender Analysis, Manchester,
University of Manchester, Graduate School of Social Sciences.
GODARD X. (dir.) [1993], Analyse du système de déplacements à
Ouagadougou. Ouagadougou-Arcueil-Lyon. CEDRES-INRETS-LET.
GRIECO M. – APT N. – TURNER J. [1996], At Christmas and on Rainy
Days, Aldershot, Avebury.
KINDA F. [1987], Ménages populaires à Ouagadougou, Thèse de doctorat
en sociologie, Nantes, Université de Nantes, 632 pages (2 tomes).
152
MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
LECARME M. [1992], « Territoires du féminin, territoires du masculin : des
frontières bien », Relations de genre et développement. Femmes et sociétés,
Bisilliat J. (dir.), Paris, Editions de L’ORSTOM.
LE PAPE M. [1997], L’énergie sociale à Abidjan, Paris, Karthala (coll. Les
Afriques).
LOCOH Th. [1996], « Changements des rôles masculins et féminins dans la
crise : la révolution silencieuse », Crise et population en Afrique. Crises
économiques, politiques d’ajustement et dynamiques démographiques,
Coussy J. - Valin J. (dir.), Paris, CEPED (coll. Etudes du CEPED n°13).
MAINBOURG E. [1985], Manger et boire à Bamako (Mali). Etude
d’anthropologie sociologique, Thèse de doctorat de troisième cycle en
sociologie, Université François-Rabelais, Tours, 420 pages.
NANITELAMIO J. [1995], « Insertion urbaine et représentations des statuts
féminins », La ville à guichets fermés ?, Antoine Ph. – Diop A. B., (dir.),
Dakar-Paris, IFAN-ORSTOM.
OSO L. – CATARINO Ch. [1996], « Femmes chefs de ménage et
migration », Femmes du sud, chefs de famille, Bisilliat J., (dir.), Paris,
L’Harmattan.
PILON M. – SEIDOU MAMA M. – TICHIT Ch. [1997], « Les femmes chefs
de ménage : aperçu général et études de cas », Ménages et familles en
Afrique. Approches des dynamiques contemporaines, Paris, Pilon M. –
Locoh T. – Vignikin E. – Vimard P. (éds.), CEPED (Coll. Les Etudes du
CEPED n°15).
POCHET P. – KLEIN O. – TOILIER F. – GODARD X. – MALOU N. – BALLO
A. – COULIBALY M. – DJENAPO M. – KEITA M. [1995], Les transports
urbains non motorisés en Afrique subsaharienne. Le cas du Mali, Rapport
pour le Ministère français délégué à la Coopération, LET-INRETS-ARETRANS,
Lyon-Arcueil, SITRASS, 170 pages.
SOUNTALMA Z. [1991], Espace et pratiques de l’habitat urbain. La
concession à Niamey (Niger), Thèse de doctorat, Histoire et Civilisation,
Paris VII, 304 pages + annexes.
TURNER J. – FOURACRE Ph. [1995], « Women and Transport in
Developing Countries », Transport Reviews, n° 1.
Lourdes DIAZ OLVERA, Didier PLAT, Pascal POCHET
153
VIMARD P. [1997], « Modernisation, crise et transformation familiale en
Afrique subsaharienne », Autrepart, n° 2.
WEEKES-VAGLIANI W. [1992], « Structural Adjustment and Gender in
Côte d’Ivoire », Women and Adjustment Policies in the Third World, Afshar
H. – Dennis C., (dir.) Hampshire, MacMillan Press.
World Bank, [1994], Zambia Poverty Assessment. Vol. IV : Urban Sector
Services: an Assessment of Service Provision in the Context of Zambia’s
Urban Poverty, Washington, D.C., Human Resources Division, Southern
Africa Department, Africa Regional Office (Report n° 12985-ZA), 52 pages.
YAMEOGO P. [1987], Habitat traditionnel, habitat moderne : la case et la
villa au Burkina Faso, Thèse de doctorat de troisième cycle en sociologie,
Nice, Université de Nice, 318 pages.
LA « SUR-MOBILITE » :
UNE QUESTION DE GENRE ?
Christophe GIBOUT
Université du Littoral - Côte d’Opale
Aujourd’hui, le « Droit à la ville »1 dont parlait Henri Lefebvre en 1968,
s’accompagne d’un « droit à la mobilité ». Déjà, le 13 février 1998, JeanPierre Sueur, ancien maire d’Orléans et auteur d’un rapport sur « la ville de
demain », écrivait que « Le droit à la mobilité pour le plus grand nombre est
l’une des conditions de réussite pour la ville multipolaire de demain »2.
Dans ce dernier cadre, nombre d’études ont mis à jour la « sous-mobilité »
de certaines catégories sociales, selon l’appartenance ethnique, le cycle de
vie familiale, l’âge ou la rupture professionnelle. Empiriquement, nous
avons posé l’existence d’une « sur-mobilité » laquelle obligerait les
personnes intéressées à se déplacer plus qu’elles ne le voudraient et laquelle
serait également génératrice d’iniquités et d’inégalités sociales. Réalisée en
réponse à un appel d’offres du PUCA et en collaboration avec Frédéric
Toupin, urbaniste chargé d’études à l’Agence d’Urbanisme de
l’Agglomération de Tours, notre étude a fait émerger une attention
particulière sur les populations féminines de cette agglomération.
En effet, notre première typologie non exhaustive de la sur-mobilité a
permis de pointer une petite vingtaine de pratiques particulièrement
discriminantes en termes de mobilité et d’aboutir à une définition de la surmobilité comme une surconsommation non désirée de temps et d’espace,
1
2
Henri Lefebvre, Le droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968.
Jean-Pierre Sueur, Demain la ville, Paris, La Documentation Française, 1998.
156
LA « SUR-MOBILITE » : UNE QUESTION DE GENRE ?
surconsommation parfois inconsciente mais parfois parfaitement perçue par
les personnes victimes, surconsommation qui quand elle est consciente est
autant tangible ou objective que subjective, au point de faire partiellement de
la sur-mobilité un ressenti objectivé (objectivation de la subjectivité). Mais,
au-delà de ces premières définitions, nous avons été amené à poser la
question d’une pratique sexuée de la sur-mobilité tant les femmes, d’âge
différent et de conditions sociales diverses semblaient bien,
comparativement aux hommes, beaucoup plus touchées et victimes de cette
sur-mobilité contrainte génératrice d’iniquités et d’inégalités sociales. La
sur-mobilité, à l’image de la sous-mobilité telle qu’elle a été étudiée et
présentée ici ou là dans diverses études sociologiques3, est-elle une question
de genre ? Si de nombreux éléments tendent à confirmer largement cette
affirmation, une relecture plus approfondie des mêmes éléments nous
conduira à la nuancer pour mettre en exergue un possible biais heuristique et
surtout une domination masculine ordinaire comme opérateurs plus
satisfaisants de l’explication de cette sur-mobilité féminine contrainte.
LA SUR-MOBILITE : UNE QUESTION DE GENRE
Une lecture rapide des résultats de l’enquête ethnosociologique que nous
avons menée conforte assurément le lecteur quant à la pertinence du critère
de genre dans le repérage des processus de discrimination à l’œuvre dans la
mobilité individuelle ainsi que dans la mise en exergue des populations
marginalisées et/ou socialement discriminées par leur surconsommation de
temps et d’espace dans le cadre de leurs déplacements, en particulier les plus
ordinaires.
Sur les presque vingt cas de sur-mobilité contrainte que nous avons
repérés, et à l’identique des causes repérées par les études de la sousmobilité, deux groupes principaux se font jour. Le premier recense les causes
exogènes (offre de transport collectif, rythmes scolaires, évolution des
formes de la ville...) et nous intéressera peu présentement. Le second révèle
des causes endogènes (handicap physique, difficultés économiques, insertion
culturelle et sociale lacunaire...) expliquant que la mutation de la ville autour
du tout automobile fait qu’aujourd’hui celui qui ne peut pas, pour une raison
ou une autre, avoir un véhicule personnel (préférentiellement automobile) se
retrouve en situation d’exclusion, de relégation ou de marginalisation. Ce
dernier groupe a particulièrement retenu notre attention pour la question
« Femmes et villes » dans la mesure où, au long de nos entretiens et
observations avec les divers acteurs de la ville, il est apparu que le « celui
3
cf. en bibliographie les travaux de J.-M. Beauvais, A. Begag et surtout de J. Coutras.
Christophe GIBOUT
157
qui ne peut pas... » précédemment évoqué était, en pratique, très souvent
« celle qui ne peut pas... » Un rapide survol de quelques conjonctures
majeures de sur-mobilité contrainte ainsi que des populations qu’elles
concernent va nous instruire de cette impression ambiante.
Le premier cas concerne les pratiques de chalandises, en particulier des
mères et femmes au foyer. Le développement d’une ville en archipel et de
pratiques de zoning, le surcoût relevé ou ressenti des commerces de
proximité, ou encore leur absence dans certains quartiers ou zones
d’habitation, induisent une mobilité contrainte afin d’accéder à la grande
surface périphérique. Il y a bien là une sur-mobilité subie, résultant d’une
offre de services de proximité inadaptée à la demande. Elle est de plus en
plus génératrice d’inégalités puisqu’elle commande le recours à un autre
véhicule motorisé dans le foyer ou à des allers-retours au travail,
généralement du mari, pour que l’autre conjoint, généralement l’épouse,
puisse garder le véhicule en journée.
Cette sur-mobilité est encore accrue pour les 3e et 4e âges qui usent de
deux-roues, de leur réseau parental ou des transports en commun pour aller
s’approvisionner. Le deux-roues limite la possibilité de charge (dans des
conditions correctes de sécurité et d’équilibre du cycliste ou du
cyclomotoriste) et, conséquemment, il oblige à des allers-retours plus
fréquents. Le réseau parental implique pour sa part une sur-mobilité indirecte
pour les accompagnateurs, lesquels doivent se détourner des trajets directs
pour aller chercher et raccompagner les personnes âgées qui dépendent de
leurs services, ou de leur bon vouloir, pour leurs opérations de chalandage,
leurs déplacements volontaires, subis ou contraints (coiffeur, médecins,
commerces divers de biens et de services…). Enfin, les transports en
commun, notablement utilisés lors des périodes de vacances scolaires
lorsque les enfants et petits-enfants sont absents, contingentent tout à la fois
le volume de charge possible (encombrement et poids du « cabas » dans le
bus) et la fréquence des déplacements, tout autant qu’ils contraignent les
horaires et trajets des déplacements (plan de circulation des transports en
commun favorisant l’irrigation optimale des territoires au dépend de la
déserte rapide des divers lieux de la ville) induisant ainsi une sur-mobilité
manifeste.
Les usages de restauration des scolaires sont aussi fortement générateurs
de sur-mobilité féminine contrainte. En regard de coûts de cantine scolaire,
des difficultés financières des familles (phénomène particulièrement
prégnant dans les banlieues défavorisées de l’agglomération où s’installent
des chômeurs de longue durée, des Rmistes et autres populations précaires
158
LA « SUR-MOBILITE » : UNE QUESTION DE GENRE ?
ou précarisées), des désirs des enfants ou des a priori des parents sur la
restauration collective (cette dernière fut ordinairement décrite dans les
entretiens que nous avons menés comme « de mauvaise qualité », « peu
variée », dispendieuse, roborative voire même « immangeable ») les
parents – en fait exclusivement les mères ou les nourrices au regard des
personnes observées lors de nos enquêtes de terrain sur l’agglomération
tourangelle – mettent en relief la sur-mobilité liée à la nécessité d’aller
chercher les enfants pour le repas de midi et de les ramener pour les cours de
l’après-midi, phénomène encore accru par le « jonglage » entre les divers
emplois du temps et lieux de scolarisation des enfants déjeunant ensemble.
Mais les mères ne limitent usuellement pas leur rôle de « taxi » aux heures
des repas, débuts et fins des sessions d’enseignement. En particulier pour les
populations les plus éloignées par rapport à la ville-centre (déjà
traditionnellement plus défavorisées que celles des centres, en raison de
l’effet concentrique des prix de loyer et de propriété), l’accès aux loisirs et
aux services urbains (salles de sport, cinémas, bibliothèques, cafés,
boutiques ou autres lieux de sociabilité entre jeunes...) imposent un recours
au véhicule parental pour un habituel double aller-retour domicile/centreville. Ce phénomène, d’apparence anecdotique, génère pourtant une surmobilité importante tant d’une part chez les jeunes banlieusards et ruraux qui
désirent plus que tout, et en tout cas plus qu’avant, accéder aux mêmes biens
et services que les urbains que d’autre part chez leurs parents qui, non
contents de leur surconsommation non désirée de temps et de distance,
deviennent d’authentiques « taxis » itinérants pour récupérer et déposer
ultérieurement, sur une zone plus ou moins vaste, les ami(e)s de leur(s)
enfant(s).
Une autre cause essentielle de sur-mobilité contrainte réside dans la
complexification des déplacements entre pérégrination et absence de
maîtrise des réseaux. La transformation des territoires urbains, inhérente à la
globalisation, à la métropolisation ou à la diffusion du mode de vie citadin,
entraîne une rupture du paradigme centre/périphérie et exige d’appréhender
l’espace dans une perspective réticulaire. Les différents espaces et lieux
urbains revendiquent peu à peu un caractère de centralité partielle ou
sectorisée induisant des flux internes et des échanges externes toujours plus
nombreux. Plus encore, leur distorsion temporelle, l’estompement des
mouvements pendulaires, tout cela encourage à des déplacements toujours
plus complexes et permettant la réalisation de plusieurs activités humaines.
A cela s’ajoutent l’intermodalité, les impondérables de la circulation urbaine
ou les mutations en continu des données du déplacement (ajout ou
suppression d’une étape...). Dès lors il y a bien nécessité d’une vraie
Christophe GIBOUT
159
intelligence des utilisateurs potentiels. Cette capacité à penser complexe,
cette capacité tant à l’abstraction qu’à la visualisation des données, cette
capacité encore à s’adapter en continu aux variables inhérentes à notre
propre mobilité, cette capacité enfin à se repérer dans l’espace (avec ou sans
l’aide d’un plan) tout en réceptionnant en continu des informations tout en
continuant son déplacement, ne sont pas, loin s’en faut, des données face
auxquelles les Hommes sont égaux.
La première difficulté vient de l’écart d’habitude à la ville. Nous savons
bien que la ville s’apprend et que la familiarité avec cette dernière conduit à
une meilleure mobilité en son sein. Conséquemment, moins une personne est
régulièrement confrontée à la complexité urbaine, plus son adaptation à cette
complexité est difficile. Notre enquête a mis en relief l’importance de la
population féminine entrant dans ce cas. Femmes au foyer sortant peu de
chez elles, immigrées maîtrisant peu ou pas la langue française, collégiennes
ou jeunes filles recluses dans le domicile parental par tradition familiale ou
culturelle, combien sont soumises ici à une sur-mobilité subie ? Et encore,
nous devrions ajouter à cette sur-mobilité une autre résultant de leur
méconnaissance de la géographie urbaine laquelle les conduit à mal évaluer
les distances et les temps pour les parcourir, à allonger ces derniers par souci
d’emprunt de chemins connus préalablement ou de transports en commun
qui vont les sécuriser.
Les facteurs météorologie et aménagements urbains participent également
d’une sur-mobilité féminine contrainte. Certains axes urbains (coteaux,
bords de fleuve ou rivière...) sont perçus comme dangereux sous certaines
conditions climatiques en regard d’un aménagement routier spécifique aux
circulations douces lacunaire (absence de priorité ou de visibilité aux feux,
itinéraires indirects, éclairage public défaillant...). En conséquence, les
usagers ordinaires de la route les délaissent et sacrifient leur mobilité à leur
sécurité réelle ou perçue. Là encore, les femmes sont de ceux qui semblent le
plus subir les désagréments mentionnés tant en raison de leurs pratiques et
modalités mêmes de déplacements urbains (recours plus important aux
modes de circulation douce à l’instar du deux-roues, des rollers... ou de la
marche à pied) que de leur culture urbaine et globale (méconnaissance de la
ville, appréhension supérieure vis-à-vis de l’inconnu et du danger potentiel
ou objectif...).
LA SUR-MOBILITE FEMININE : UN BIAIS HEURISTIQUE ?
La population féminine étant sur-représentée dans l’échantillon de
population étudiée (environ deux tiers des personnes rencontrées et/ou
160
LA « SUR-MOBILITE » : UNE QUESTION DE GENRE ?
observées), cela n’a-t-il pas induit une partie de l’impression d’une surmobilité sexuellement déterminée ? La question mérite incontestablement
d’être posée. La pré-enquête elle-même portait une attention particulière sur
cette population, comme si, a priori, nous nous attendions à cette surreprésentation féminine, comme si, en regard de notre propre logique, notre
propre culture et notre propre expérience sociale, nous voulions
nécessairement que cette population féminine soit prioritairement victime et
stigmatisée dès lors que nous parlions de mobilité, et plus encore de surmobilité.
Pourtant, cette sur-représentation des femmes dans l’échantillon
correspond assez largement à une réalité objective. A l’exception des
populations handicapée et SDF pour laquelle nous confessons largement, en
raison de notre parcours professionnel, le parti pris d’une attention
particulière aux femmes, notre échantillon reproduit, de fait, assez
fidèlement les populations les plus sujettes à une sur-mobilité contrainte. Et
encore, pour les SDF comme pour les handicapés, si notre étude n’a permis
d’observer et d’échanger prioritairement qu’avec des femmes, nous
reconnaissons, dans le rapport final, que les pratiques de sur-mobilité sont
similaires quel que soit le sexe. Pour le reste des populations
particulièrement assujetties à une sur-mobilité contrainte, la population
féminine est, en pratique, plutôt surnuméraire en comparaison de la
population masculine.
Ainsi, nous avons pointé la forte dépendance des troisième et quatrième
âges particulièrement dans leurs pratiques de chalandise et en période de
vacances scolaires, du fait même de leur forte dépendance envers les
membres de leur famille dans leurs déplacements. Et, dans ce domaine, du
moins actuellement, les femmes âgées sont plus défavorisées que leurs
homologues masculins. Dans ces générations, qui, majoritairement, possède
un permis de conduire ? Qui possède une autonomie financière limitée du
fait même d’un faible taux d’emploi rémunéré et déclaré à l’époque de la vie
active ? De plus, tout simplement en raison même du différentiel
d’espérance de vie largement en vigueur en France aujourd’hui, les femmes
âgées sont plus nombreuses que les hommes âgés.
A l’identique, concernant l’assignation aux pratiques de loisirs et/ou de
repas des plus jeunes ou encore l’absence de maîtrise des réseaux que ce soit
pour les adultes ou les adolescents, la sur-représentation féminine se constate
aussi tout à fait objectivement et s’explique par une domination masculine
ordinaire.
Christophe GIBOUT
161
LA SUR-MOBILITE FEMININE : UN EFFET DE LA DOMINATION MASCULINE
ORDINAIRE
En effet, les femmes victimes de sur-mobilité contrainte ne nous sont pas
tant apparues les cibles désignées de cette sur-mobilité en raison de leur
sexe, ou de leur genre, qu’en raison des statuts, occupations et fonctions
sociales qu’elles assuraient traditionnellement dans une culture
andocentrique (veuves, mères au foyer, personnes peu ou pas qualifiées,
garde des enfants, encadrement des activités et loisirs enfantins et
adolescents, pratiques de chalandises…). De ce fait, nous pouvons aussi
postuler, au moins partiellement, que si des hommes occupaient des places et
fonctions similaires, ils engendreraient et seraient les premières victimes
d’une sur-mobilité contrainte similaire.
Ceci, sauf à considérer, ce qui nous a été dit quelques fois lors de nos
différents entretiens avec des femmes comme avec des hommes et qui est
suggéré par un ouvrage récent4, que les hommes ont un meilleur sens de
l’orientation, de l’anticipation ou de l’abstraction… Evidemment, nous
refusons catégoriquement de valider scientifiquement de telles affirmations,
lesquelles nous paraissent être le terreau soit d’une résignation à cette
inégalité socialement imposée, soit d’une dérive eugéniste, soit encore des
deux à la fois.
Ainsi, cette discrimination sexuelle en terme de mobilité contrainte ne
résulterait pas de différences sexuelles mais bien d’une discrimination
sociale et d’un sexisme ordinaires, d’une différentiation culturellement
structurée5, lesquels cloisonnent et contraignent trop souvent les mères et les
filles dans leurs foyers et/ou dans une relative sous-culture de la pauvreté et
de la soumission, lesquels également leur réservent ou leur assignent, de
l’extérieur et sans qu’elles n’en aient réellement conscience, des tâches et
des fonctions sociales a priori plus génératrices de sur-mobilité contrainte.
4
Allan et Barbara Pease, Pourquoi les hommes n’écoutent jamais rien et les femmes ne
savent pas lire des cartes routières, Paris, Editions générales First, 1999. Empruntant un
récurrent sexisme ordinaire, les auteurs américains de cet ouvrage revendiquent l’incidence
d’une culture sexuée sur les pratiques sociales ordinaires et suggèrent d’éventuelles mutations
génétiques depuis l’homme de Cro-Magnon pour expliquer ces différences entre les femmes
et les hommes.
5
cf. en bibliographie les ouvrages de M. Akrich et alii, E. Badinter, P. Bourdieu et J.-P.
Kaufmann.
162
LA « SUR-MOBILITE » : UNE QUESTION DE GENRE ?
Nous sommes bien ici dans le paradoxe de la doxa6 tel que défini par
Pierre Bourdieu. « L’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et
ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses
sanctions [est] grosso modo respecté, (…) il n’y [a] pas davantage de
transgressions ou de subversions, de délits ou de folies (…) plus surprenant
encore, (…) l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses
passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive assez
facilement… ».7
En comparant avec les travaux antérieurs sur la sous-mobilité, nous avons
pu constater que les causes de la sur-mobilité contrainte et les populations
qui en étaient les plus victimes étaient souvent similaires. En fait une
alternative s’offre à celui – à celle – qui subit quotidiennement ou du moins
régulièrement les problèmes pour se déplacer : soit il – elle – décide de
moins se déplacer, ce qui conduit à des cas de sous-mobilité, soit il – elle –
trouve des subterfuges et autres moyens détournés pour se déplacer malgré
tout, allongeant ainsi ses déplacements en nombre, temps et/ou distance, ce
qui conduit à de la sur-mobilité. Nous avons également pu mettre en relief
l’imbrication des comportements et des interdépendances entre conduites
sous et sur-mobiles8.
Cette mise en parallèle de nos travaux embryonnaires sur la sur-mobilité
avec les études féministes plus poussées sur la sous-mobilité sont un
indubitable appel à une analyse renouvelée de la mobilité comme un de ces
lieux, sinon les plus visibles, du moins les plus prégnants de perpétuation de
ce rapport de domination du masculin sur le féminin.
« Expérience complexe où rentrent en jeu tout à la fois des lieux, des
moyens de transports, du temps, des sensations, des perceptions, des
6
Nous entendons, à la suite des travaux de Pierre Bourdieu, la doxa comme l’ensemble des
croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant
d’elles-mêmes et ne devant pas faire l’objet de remise en question.
7
Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 9.
8
Le plus souvent, pour l’individu qui se déplace difficilement, les cas de sur-mobilité
succèdent aux cas de sous-mobilité et réciproquement. Le résultat peut être une mobilité qui
apparaît « normale » en nombre moyen de déplacements mais qui masque des difficultés
réelles. La conséquence est toujours un accroissement de l’exclusion, de l’iniquité ou des
inégalités sociales dans une société où la mobilité est perçue et vécue comme un authentique
art de vivre. Nous noterons également que celui qui vit ses dernières difficultés de
déplacement provoque une sur-mobilité d’autres acteurs : personne qui aide le handicapé
physique à se déplacer, mère qui ne peut payer la cantine scolaire et va chercher ses enfants à
l’école à l’heure du déjeuner, personne qui accompagne ses parents âgés pour aller faire leurs
courses ou dans leurs déplacements quotidiens…
Christophe GIBOUT
163
rencontres etc.…»9, la mobilité se révèle plus que jamais un Droit humain,
comme une forme pratique d’accès à l’emploi et à l’autonomie, plus
généralement comme un élément prépondérant de l’insertion sociale, de
l’intégration culturelle, de la prise d’indépendance de l’individu vis-à-vis de
son environnement et de la prise en compte de son interdépendance vis-à-vis
de ce dernier. D’un certain point de vue, cette injonction à une meilleure
considération des formes prégnantes de mobilité contrainte pour en extirper
les iniquités et autres inégalités sociales renvoie directement à la croyance
possible dans une « société des individus »10 au sens où l’entend Norbert
Elias.
BIBLIOGRAPHIE
AKRICH M., CHABAUD-RYCHTER et GARDEY D. [2000-2002], Le sexe des
techniques : histoire et sociologie contemporaine, Séminaire EHESS, Paris.
BADINTER E. [1992], XY. De l’identité masculine, Paris, Odile Jacob.
BEAUVAIS J.-M. [1999], Recherche sur le comportement des familles nonmotorisées, Rapport pour la DRAST, Paris, Ministère de l’Equipement, des
Transports et du Logement.
BOURDIEU P. [1998], La Domination masculine, Paris, Seuil.
COLLECTIF, INRETS (éd.) [1998], La ville des vieux. Recherche sur une
cité à humaniser, Paris, Editions de l’Aube.
CONSEIL NATIONAL DES TRANSPORTS [1991, Transports urbains et
exclusion sociale, Paris.
COUTRAS J. [1987], Des villes traditionnelles aux nouvelles banlieues :
l’espace public au féminin, Paris, SEDES.
COUTRAS J. [1997], « La mobilité quotidienne et les inégalités de sexe à
travers le prisme des statistiques », dans Recherches féminines, Vol. 10, n° 2,
p. 77-90.
9
cf. Georges Amar, « Pour une écologie urbaine des transports », Les Annales de la
Recherche Urbaine, n°59-60, juin 1993.
10
Norbert Elias, La société des individus, Paris, Fayard, 1991. Nous consulterons
également, du même auteur, Qu’est-ce que la sociologie ?, Paris, Pandora, 1981, p. 15-17 et
p. 105-150.
164
LA « SUR-MOBILITE » : UNE QUESTION DE GENRE ?
FAURE A. [1996], « A la périphérie des villes : réseaux viaires et pratiques
urbaines », Le Courrier du CNRS, n° 82, p. 35-40.
GEFFRIN Y. [1995], « Mobilité, diversité, inégalité », Collectif, Se
déplacer au quotidien dans trente ans, Paris, La Documentation française,
p. 35-40.
GIBOUT C. – TOUPIN F. [2001], Mobilité subie – Déplacements choisis.
Les cas de « sur-mobilité » contrainte en région tourangelle, Rapport pour le
PUCA, Paris, Ministère de l’Equipement, des Transports et du Logement.
GREBERT J. – GUEDEZ A. – GIBOUT C. – TOUPIN F. [2000], Automobilité
et habitat partagé, Rapport pour le PREDIT et la DRAST, Paris, Ministère
de l’Equipement, des Transports et du Logement.
GUEDEZ A. [1995], « L’exclusion en question et les transports », dans Les
Annales de la Recherche Urbaine, n° 68-69, p. 164-169.
HARZO C. – ROSALES S. [1995], Chômage et déplacements (impact du
chômage sur les pratiques et les attitudes en matière de déplacements
urbains), Lyon, Agence d’Urbanisme de la Communauté d’Agglomération
de Lyon – Observatoire Social de Lyon.
KAUFMANN J.-C. [1992], La trame conjugale. Analyse du couple par son
linge, Paris, Nathan.
MASSOT M.-H. [1996], « Comportements de mobilité : modèles dominants
et éclatement des modèles », dans Le Courrier du CNRS, n° 82, p. 122-124.
MASSOT M.-H. – ORFEUIL J.-P. [1995], « La mobilité, une alternative à la
densification du centre », Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 67,
p. 23-32.
ORFEUIL J.-P. & alii [1989], Un milliard de déplacements par semaine : la
mobilité des Français, Paris, La Documentation française.
PINÇON-CHARLOT M. – PRETECEILLE E. – RENDU P. [1996], Ségrégation
urbaine – Classes urbaines et équipements collectifs en région parisienne,
Paris, Anthropos.
ROULLEAU-BERGER L. [1991], La ville intervalle. Jeunes entre centre et
banlieue, Paris, Méridiens-Klincksieck.
Christophe GIBOUT
165
SPECTOR T. (éd.) [1993], Déplacements et liens sociaux. Actes du
séminaire, Paris, Editions du CETUR, coll. Déplacements n° 14.
SPECTOR T. – THEYS J. (éds.) [1999], Villes du XXIe siècle, Paris, Editions
du CETUR.
VANDERSMISSEN M.-H. – VILLENEUVE P. – THERIAULT M [2001].,
« Mobilité et accessibilité : leurs effets sur l’insertion professionnelle des
femmes », dans L’Espace géographique, n° 4.
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE
DANS LA « FILIERE DU MANGER »
Jean-Pierre CORBEAU
Université François-Rabelais, Tours
PREAMBULE
Penser les nourritures, s’inquiéter des conséquences de leur incorporation
sur sa santé ou celle de ses proches, veiller à l’approvisionnement, à la
gestion des stocks alimentaires domestiques, cuisiner, servir les mets,
nettoyer la place et la vaisselle… Tous ces actes caractérisent la condition
féminine des familles traditionnelles rurales1 mais aussi celle de certaines
trajectoires de familles urbanisées (catégories populaires, familles
immigrées, cohortes plutôt âgées de couples reproduisant des divisions
sexistes des activités quotidiennes et domestiques, etc.)2. Les enquêtes les
plus récentes3 montrent que l’inégalité entre les rôles féminins et masculins
1
Verdier Y, Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris,
Gallimard, 1979.
2
Kellerhals J. – Perrin J.F. – Steinauer-Cresson G. – Voneche L. – Wirth G., Mariages au
quotidien. Inégalités sociales, tensions culturelles et organisation familiale, Lausanne, Favre,
1982 ; Dussuet A., Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique
chez les femmes actives de milieu populaire, Paris, L’harmattan, 1997.
3
Chaudron M. – Sluys C. – Zaidman C., « Activité professionnelle et cuisine au
quotidien », Papiers du GRESE, n° 7, Université de Toulouse le Mirail, 1990 ; De Singly et
al., La famille : l’État des savoirs, Paris, Ed. la découverte 1991 ; Segalen M. (dir.), Jeux de
famille, CNRS, 1991 ; Denèfle S., Tant qu’il y aura du linge à laver, Condé-sur-Noireau,
Panoramiques-Corlet, 1995 ; Kaufman J.-C., Le cœur à l’ouvrage. Théorie de l’action
ménagère, Paris, Nathan,1997 ; Roux P. – Modak M. – Perrin V. Couple et égalité. Un
ménage impossible, Lausanne, Réalités sociales, 1999 ; etc.
168
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
perdure dans ce domaine de la gestion du quotidien. S’y ajoute, dans nos
sociétés urbaines, le salariat hors domicile des femmes. Il entraîne chez
beaucoup d’entre elles, peu secondées par leur compagnon dans les activités
domestiques, un véritable cumul de deux professions : celle qui justifie d’un
salaire par la négociation de compétences acquises dans des formations plus
ou moins longues et l’autre, bénévole, ignorée mais nécessaire, qui s’inscrit
plus ou moins dans la reproduction de savoir-faire féminins dont on postule
– parfois à tort – qu’ils ont été transmis... Les différents actes participant à
l’alimentation du groupe familial y occupent une place importante.
Pourtant, à partir de nos récentes enquêtes4, nous souhaitons souligner les
mutations perceptibles à divers stades de la « filière du manger », montrer
comment elles débouchent sur des recompositions des rapports sociaux de
sexe variables selon les cohortes et les trajectoires d’appartenance
socioculturelle. Ces recompositions imbriquent aussi les innovations
technologiques, la situation dans l’espace urbain, l’offre des industries
agroalimentaires et le développement de la restauration hors domicile (pour
tous les membres de la famille considérés comme individus ou pour la
famille réunie d’une façon plus festive).
Nous voudrions, enfin, développer des formes de sociabilités alimentaires
porteuses de particularismes féminins : l’inégalité des invitations à domicile
impliquant les réseaux relationnels construits par l’homme ou la femme à
l’extérieur de la famille ; la lecture par le genre qu’il est possible d’effectuer
de la multiplication des « prises alimentaires hors repas socialisées »;
l’importance, enfin, que revêt la « négociation » de savoir-faire culinaires
par des femmes de nationalités étrangères qui trouvent (à travers des
mouvements associatifs ou de façon plus individualisée) des stratégies
d’affirmations identitaires, de rencontre avec l’altérité, de reconnaissance et
d’intégration sociales.
LA FILIERE DU MANGER
Sans doute est-il nécessaire de rappeler brièvement le sens que nous
donnons à la filière du manger.
Avec elle nous proposons un nouveau champ pour une sociologie qui ne
serait pas seulement de l’alimentation mais par l’alimentation. Elle se
substitue à la conception traditionnelle, linéaire et mécanique, de la filière
agroalimentaire. C’est une conception interactionniste qui, en plus des
4
Poulain J.-P. – Corbeau J.-P. – Paul-Lévy F., L’imaginaire du gras d’origine laitière.
Programme AQS 99/01, DGAL/CIDIL/CRITHA ; Poulain J.-P., Manger aujourd’hui.
Attitudes, normes et pratiques, Toulouse, Privat/OCHA, 2002.
Jean-Pierre CORBEAU
169
acteurs traditionnels allant « de la fourche à la fourchette », propose d’en
considérer trois nouveaux :
- Les experts et chercheurs des domaines de l’agronomie, de l’ingénierie,
de l’économie, des sciences sociales, de la médecine, etc. qui produisent des
savoirs, des techniques ou des discours explicatifs parfois plus ou moins
contradictoires.
- Les médias, qui, au-delà de leur rôle didactique, dramatisent les
découvertes ou avis des chercheurs et des experts, relaient parfois des
intérêts particuliers et amplifient les crises.
- Enfin, les décideurs, qu’ils soient politiques, économiques, juridiques,
régionaux, nationaux ou internationaux.
Evoquant cette filière, nous envisageons les processus de notre
alimentation comme un phénomène social émergeant avec la décision de
produire tel ou tel type d’aliment plutôt que tel autre, pour aller jusqu’à
l’imaginaire attaché à la digestion, aux impressions laissées par la
commensalité ou la convivialité ainsi qu’aux discours les présidant. Une telle
perception de nos comportements alimentaires s’intéresse aux techniques de
production, de transformation des matières premières, au déplacement des
nourritures et à leur stockage, à leur commercialisation et à leur distribution.
Elle saisit la décision et le comportement d’achat ainsi que les éventuels
actes de préparation culinaire. Elle analyse particulièrement les manières de
table, la « mise en scène » du repas ou de la prise alimentaire qui peut s’y
substituer. Elle appréhende les interactions associées à l’alimentation et les
techniques corporelles du manger.
La perspective de la filière du manger fournit alors quelques éléments
aidant à la compréhension des mutations des stratégies d’approvisionnement,
des activités culinaires, de nos comportements et de nos formes de
sociabilité alimentaires…
TROIS SCENARIOS DE RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE AU SEIN DE LA
FILIERE DU MANGER
En reconnaissant le côté simplificateur de notre proposition, nous
pourrions distinguer trois « trajectoires » de femmes à travers l’histoire de
l’acte culinaire.
D’un côté, celle des familles rurales et populaires traditionnelles dans
laquelle la femme est maintenue dans les rôles décrits par Yvonne Verdier5.
5
Verdier Y., op.cit.
170
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
Elle réalise alors une cuisine pensée comme « reproductive » au sein d’un
continuum culturel. Cette cuisine matérialise la mémoire familiale et
véhicule une dimension affective très forte (celle de la « mère nourricière »).
Comme Claude Grignon6 l’a souligné, le temps consacré à la préparation des
nourritures (épluchage, réalisation de hachis, écumage, etc.) par cette
première trajectoire féminine est très important. Il traduit la condition de la
femme au foyer tenue de surveiller les cuissons, maintenue dans un espace
domestique au moment de la réalisation du repas. In fine, celui-ci structure le
temps quotidien du groupe familial dans une filière du manger au sein de
laquelle on quête les produits du territoire dans une logique fortement
influencée par l’autoconsommation. Puis on lave et prépare ces aliments
pour ensuite les proposer aux membres familiaux.
Comme Madeleine Guilbert et Viviane Isambert-Jamati7 l’ont étudié dès la
fin des années 50 (analyse confirmée à travers des approches qualitatives ou
quantitatives par la quasi totalité des chercheur-e-s cité-e-s dans notre
préambule), l’urbanisation de cette trajectoire féminine ne modifie guère le
statut féminin dans la division des rôles familiaux. Les enquêtes
budget/temps montrent que l’approvisionnement, la cuisine, la vaisselle
incombent à ces femmes issues des milieux populaires. Leur salariat ne
changera guère les faits. Ce sont elles qui font deux journées dans une ! Les
contraintes domestiques s’estompent quelque peu avec les progrès de
l’équipement électro-ménager, l’autocuiseur, le four programmable, et de
façon plus récente, le micro-onde (encore qu’elles accèdent moins vite que
certaines de leurs congénères plus fortunées à cette « modernité »). Si
l’autoconsommation est impensable dans l’espace urbain, il n’empêche que
l’apparition du froid négatif réactive des réseaux de solidarité familiale8 au
sein desquels circulent des nourritures que l’on congèle (mais qui supposent
encore un travail supplémentaire féminin en amont de cette conservation
dont la logique est le gain de temps). Les nouvelles cohortes de femmes
d’origine populaire (si l’on excepte certaines catégories d’immigrées)
échappent, pour partie, à la transmission des savoir-faire culinaires : leurs
mères, salariées, cumulant les travaux domestiques, ne peuvent, du moins
pour la réalisation de l’alimentation quotidienne, trouver le temps
d’apprendre à leur progéniture une activité, qu’elles jugent par ailleurs de
plus en plus contraignante. Les produits « prêt à manger » que propose
6
Grignon C. – Grignon C., « Styles d’alimentation et goûts populaires » Revue Française de
Sociologie, vol. XXI., CNRS, Paris, 1980.
7
Guilbert M. – Isambert-Jamati V., Travail féminin et travail à domicile, CNRS, Paris,
1956.
8
Rieu A. – Bages R., Pratiques de consommation et spécificité paysanne : système
d’approvisionnement alimentaires et transformation à la maison chez les agriculteurs du
Midi Pyrénées, Université de Toulouse le Mirail, 1986.
Jean-Pierre CORBEAU
171
l’agro-industrie, les incitent à simplifier l’acte culinaire (sauf repas festif
amélioré). On observe alors un phénomène important pour une sociologie de
l’alimentation et de la consommation… Les catégories populaires qui étaient
traditionnellement néophobes (celles qui refusent la nouveauté gustative)9,
deviennent plus néophiles en découvrant des mets exotiques ou résultant de
procédés technologiques, qui tous sont proposés à bas prix et, surtout,
n’entraînent aucune déception d’un point de vue organoleptique, aucun
modèle de comparaison n’existant dans l’histoire gastronomique de ces
trajectoires populaires qui puisse servir de référant gustatif !
La construction de ce nouveau répertoire gastronomique qui laisse une
place de plus en plus importante aux OCNI (Objets Comestibles Non
Identifiés10) suggérant l’exotisme et prêts à être consommés, favorise le
développement des points de vente qui s’inscrivent dans ce nous appelons la
cuisine de foire…
Nous postulons que celle-ci est associée à l’espace urbain. Elle est
présente, depuis que les marchés et la Cité existent. Cette cuisine de foire –
qui concerne toutes les catégories sociales se rassemblant sur le forum – se
distingue de la cuisine populaire (féminine et affective, censée reproduire
des recettes, etc.) évoquée à l’instant à propos du statut de la femme dans des
familles traditionnelles. Elle se distingue, aussi, de la « Grande cuisine »
(masculine jusqu’à une période récente, créative, etc.). Ainsi, ce que l’on
désigne un peu trop rapidement par l’américanisation n’est, pour nous, que
la résurgence et l’intensification d’un modèle alimentaire de beignets et
fritures, de pâtés, de viandes en broches, de viennoiseries que l’on mange
sans codification particulière, de façon ludique, dans un espace peu ou non
sexué, qui brasse des catégories différentes (d’âges, de genre, socioéconomiques, socioculturelles, ethniques, etc.), où l’on pense trouver le
signe d’un consensus éphémère, où l’on pense diminuer la pression des
contraintes. Plus la ville est grande et plus les « héritières » de cette première
trajectoire ouvrière et/ou rurale aiment fréquenter de tels lieux.
La cuisine de foire semble particulièrement séduire les jeunes femmes
inscrites dans ces modes de vie populaires. Elles trouvent là, une nourriture à
bon marché, abordable, véritable revanche sociale dispensant des corvées
culinaires et dont la consommation est sans doute moins freinée que dans
d’autres itinéraires socioculturels par une information diététique et
nutritionnelle conséquente. Ainsi, la demande varie selon l’âge, mais aussi,
selon les inégalités de socialisation qui développent ici moins qu’ailleurs le
souci de la représentation de soi et le rapport réflexif au corps dans ses
incorporations11. Elle varie aussi selon le sexe puisqu’à catégorie sociale
9
Fischler C., L’Homnivore, Paris, Odile Jacob, 1990.
Fischler C., op.cit.
11
Boltanski L., La découverte de la maladie, Paris, MSH, 1968.
10
172
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
égale les jeunes filles surveillent davantage leur image corporelle (et leur
alimentation) que leurs compagnons… Les barquettes de salades sont de
plus en plus visibles dans la cuisine de foire et sont consommées de façon
préférentielle par les femmes.
Le genre, omniprésent dans la consommation de la cuisine de foire, permet
de saisir la complexité de la demande. Il permet aussi une lecture
symbolique de l’offre… Ce type d’alimentation est préparé, proposé, par des
hommes et des femmes. Concernant la préparation en amont de ces
produits – comme pour le nettoyage en aval parfois partagé avec quelques
immigrés sous-payés –, elle relève souvent d’un personnel féminin, qui lave
les végétaux, découpe, hache, etc. Si le produit doit être remis à température
(four à micro-onde ou à vapeur, moule à gaufre ou apparenté pour les
paninis, plaque à crêpes, etc.), le personnel peut être masculin ou féminin,
encore que les femmes soient plus nombreuses lorsque le mets de foire
proposé est associé à l’espace d’une pâtisserie (qu’il s’agisse alors de vente
de sandwichs ou de viennoiseries). S’il s’agit de plonger dans l’huile
bouillante, des frites ou des beignets à consommer sur place les hommes
seront plus nombreux : la serveuse à leur côté, dans les points de vente
asiatiques, servira les plats cuisinés à emporter chez soi. Objectivement, il
existe une division sexiste du travail de restauration : plus le feu est signifié
et plus le personnel se masculinise. La cuisson sur la braise de brochettes et
autres saucisses, le rôtissage des chichkebabs, au même titre que la découpe
de la viande, relèvent en général des hommes !
Andouillettes, morceaux de volailles, côtes de bœuf ou d’un autre animal,
etc., ne seront grillées par des jeunes femmes (souvent stagiaires des écoles
hôtelières) qu’à la condition de quitter la cuisine de foire pour pénétrer dans
l’espace des enseignes spécialisées dans la viande. On revendique alors un
niveau gastronomique plus élevé, que l’on propose à des voyageurs, déjà
festifs par leur migration, à des couches moyennes attirées par cette cuisine
de feu et la convivialité qui s’en dégage ou à des commerciaux (hommes ou
femmes) qui prennent vite leurs habitudes alimentaires dans leurs « repas
d’affaires » comme dans la solitude associée à la « rationalisation » de leur
productivité.
- Le second scénario de trajectoire féminine (sans doute, comme le
premier, trop simplificateur) concerne la femme bourgeoise, longtemps
tenue à un paraître social, « objet » instrumentalisé de la réussite sociale du
mari. L’acte culinaire ne la concernait guère, son rôle se limitant à surveiller
le personnel domestique, à imaginer des menus, à tenir son rôle mondain de
parfaite hôtesse12.
12
Marenco C., Manières de table, modèles de mœurs. 17e-20e siècle. ENS Cachan, 1992.
Jean-Pierre CORBEAU
173
Avec les années 70 une mutation importante s’opère dans cette
trajectoire13. Les accords de Grenelle augmentent les charges relatives au
personnel domestique et aux gens de maison qui s’effacent progressivement
de la population active. Parallèlement les cohortes de l’après-guerre, dans
une logique militante féministe, revendiquent une reconnaissance sociale
hors de la famille, et, à l’inverse de leur mère, n’imaginent pas cesser leur
travail avec le mariage. Ainsi, une « nouvelle bourgeoisie »14 apparaît.
Héritière d’un modèle qui n’aime pas cuisiner régulièrement, elle pense que
cet acte complexe relève d’un (d’une) spécialiste15, mais elle ne dispose plus
de ces spécialistes qu’étaient les domestiques… Par ailleurs, cette « nouvelle
bourgeoisie » travaille à l’extérieur et, au sein d’un espace urbain, prend
l’habitude de manger hors domicile. Au fil du temps, une concurrence
s’établit entre les restaurants et les plats préparés, « imaginés » pour des
firmes agroalimentaires, par des chefs prestigieux. La logique du paraître
social est encore présente et on demandera à ces mets de ne pas modifier la
silhouette : à leurs qualités gustatives devront s’ajouter un allégement
signifiant l’efficacité sociale.
- La troisième trajectoire féminine que nous proposons était déjà
appréhendée par Madeleine Guilbert et sans doute est-ce Jean-Louis Lambert
qui fut le premier à l’étudier vraiment du point de vue du comportement
alimentaire. Il s’agit des couches nouvelles, issues des catégories moyennes
et qui, dès les années soixante investissent les nouvelles professions du
secteur tertiaire, particulièrement les professions paramédicales et sociales.
Ces femmes qui s’urbanisent construisent un nouveau modèle du couple
dans lequel la répartition des rôles entre « partenaires » est plus égalitaire.
C’est particulièrement vérifiable pour ce qui concerne l’activité
d’approvisionnement, d’éducation des enfants et de préparation culinaire
(surtout lorsqu’il s’agit d’un repas festif). L’alimentation, pensée comme une
des conditions de bonne santé de la famille, au sein d’un équilibre
nutritionnel, devient l’affaire de tous (enfants et compagnon) sous le contrôle
de l’épouse qui possède, plus et mieux que les autres membres familiaux,
l’information diététique16. Mais, comme pour les autres trajectoires, la
13
Lambert J.-L., L’évolution des Modèles de Consommation Alimentaire en France, Paris,
Tec & Doc, Lavoisier, 1987 ; Corbeau J-P., « Les variations du comportement alimentaire des
étudiants » Consommations et Sociétés n° 2, L’alimentation au travail, Paris, L’Harmattan,
2001.
14
Lambert J.-L., op.cit.
15
Bourdieu P., La distinction, Paris, Éditions de minuit, 1979.
16
Bastard B. – Cardia-Vonèche L., « Normes culturelles, fonctionnement familial et
préoccupations diététiques » Dialogue, n°93, Le repas familial, Paris, 1986.
174
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
tendance consiste à simplifier les repas en multipliant par ailleurs des prises
alimentaires plus ou moins socialisées à domicile ou hors foyer17.
RYTHMES ALIMENTAIRES ET GENRE
La récente enquête que nous avons réalisée avec Jean-Pierre Poulain
(programme AQS 1998/2001) montre que la fréquence des prises
alimentaires hors repas est plus importante chez les femmes que chez les
hommes. Nous l’avions constaté lors d’une enquête sur le monde étudiant18.
Ces prises alimentaires peuvent être de deux sortes : soit un grignotage,
soit une collation partagée, socialisée prise en compte dans la diète
quotidienne.
Concernant le grignotage nous observons deux scénarios différents :
Il peut être machinal et non pensé, imbriqué dans une solitude. Il s’agit
alors de se « faire plaisir » avec des produits sucrés, souvent plus lipidiques
qu’on ne se l’imagine. Ces absorptions régulières, souvent couplées avec
d’autres activités sociales, (travail devant un écran, fréquentations des
médias, déplacements dans l’espace, en transport individuel ou collectif)
risquent de déboucher sur des pathologies alimentaires que d’aucuns, à juste
titre, dénoncent : obésité des « coach potatoes » que les Etats Unis nous
auraient exportée ! Cette pathologie qui se développerait chez l’enfant et
l’adolescent concerne les deux sexes, mais force est de constater avec les
enquêtes épidémiologiques recevables que dès l’âge adulte atteint, l’obésité
n’est significativement présente que chez les femmes d’origine modeste,
alors qu’elle se répartit de façon socialement plus égalitaire chez les
hommes. Cela signifie que les femmes avec l’augmentation de leur niveau
socioéconomique se protègent mieux que leur compagnon des excès de
poids.
Cela s’explique par le deuxième scénario de grignotage19. Il s’agit alors de
manger chichement, avant que la faim n’arrive, de l’anticiper par des
absorptions minimes et plutôt bien contrôlées, par la consommation de
boissons liquides gazeuses et aux édulcorants, de mâcher perpétuellement
une gomme pour maintenir tout au long de la journée une sorte de satiété qui
« surfe» entre les pics d’hyper et d’hypoglycémie. Pratique observable de
façon plus fréquente chez les femmes, particulièrement lorsqu’elles
17
Corbeau J.-P. – Poulain J.-P., Penser l’alimentation. Entre imaginaire et rationalité.
Toulouse, Privat/OCHA, 2002.
18
Corbeau J-P., « Les variations du comportement alimentaire des étudiants »
Consommations et Sociétés n° 2, L’alimentation au travail, Paris, L’Harmattan, 2001.
19
Nahoum-Grappe V., « La vérité du casse-croûte, l’impasse du grignotage », Cassecroûte. Aliment portatif, repas indéfinissable, Autrement – mutations, n° 206, Juillet 2001.
Jean-Pierre CORBEAU
175
travaillent dans des postes de responsabilités, dans le secteur tertiaire et
lorsqu’elles résident dans de grandes agglomérations.
Ce désir de contrôler les diverses incorporations alimentaires, de manger
par petite quantité, participe à l’émergence d’un nouveau modèle de
comportement alimentaire qui ne se confond pas avec le grignotage ni avec
le traditionnel « casse-croûte ». Nous observons de nouvelles formes de
prises alimentaires hors repas. La collation, intégrée à la diète quotidienne et
pensée comme complémentaire d’un repas principal qui se « déstructure » en
perdant son entrée ou son dessert pris en amont ou en aval du déjeuner ou du
dîner s’affirme comme une nouvelle stratégie d’allégement. Mais c’est aussi
une nouvelle affirmation de la notion d’équilibre diététique qui se développe
tout au fil de la journée en partageant avec les collègues le matin, et/ou au
milieu de l’après midi des produits fournis par l’agro-industrie ou que l’on a
cuisinés soi-même. Ces nouvelles sociabilités alimentaires liées aux
convivialités du lieu de travail sont beaucoup plus fréquentes chez les
femmes salariées que chez leurs homologues masculins20. Nous allons même
jusqu’à les considérer comme la matrice d’une nouvelle norme alimentaire
puisqu’elles se renforcent avec l’urbanisation, le temps de transport, avec la
jeunesse des enquêtés, plutôt chez des femmes disposant d’une bonne
information nutritionnelle. Nous constatons que le scénario de structure de
repas simplifiée avec des prises alimentaires socialisées en complément
correspond à des populations dont le BMI (rapport masse corporelle/taille)
satisfait totalement les nutritionnistes.
FORMES
DE
SOCIABILITES
PARTICULARISMES FEMININS
ALIMENTAIRES
PORTEUSES
DE
Nous en évoquerons deux : d’abord le relatif déséquilibre constaté dans les
réseaux de sociabilité concernant les invitations21. Si la catégorie sociale et le
revenu multiplient ces dernières au fur et à mesure qu’ils augmentent, on
observe, jusqu’à une période récente, toutes catégories sociales confondues,
une sur-représentation des relations du mari dans les invitations à domicile.
Les réseaux de sociabilités féminins se rencontrant plutôt hors domicile, « on
se fait un restau entre copines ». Pourtant, depuis quelques années, de
nouveaux rituels de réceptions apparaissent, (apéritifs dînatoires, plats
uniques, raclette, fondues, paella, tapas, convivialité estivale autour d’un
barbecue, etc.) au cours desquels les jeunes femmes d’origine modeste que
nous interviewons déclarent, de plus en plus fréquemment, inviter des
20
Poulain J.-P., op.cit. ; Poulain J.-P. – Corbeau J.-P. – Paul-Lévy F., op.cit.
Corbeau J-P., op.cit. 2001 ; Corbeau J.-P. – Poulain J.-P., op.cit., 2002.
21
Modak M., Vie privée et intégration sociale. Le cas du groupe familial, Thèse de
Doctorat, Université de Genève, 1997 ; Corbeau J-P., op.cit., 1991.
176
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
relations personnelles liées ou non à l’espace du travail. Les RTT favorisent
cette sociabilité à domicile dans laquelle l’initiative d’invitation est
beaucoup plus égalitaire qu’il y a une décennie, et ce, dans toutes les
catégories socioculturelles, ce qui signifie que des catégories populaires qui
n’avaient pas pour habitude de recevoir d’autres personnes que celles
appartenant à la famille développent, autour de nouvelles formes de partage,
des relations interpersonnelles. On pense alors à la conclusion d’Annie
Dussuet22 : « la valeur que les femmes accordent, dans le domaine
domestique, à l’entretien des relations interpersonnelles pourrait se révéler
importante dans une société ’postindustrielle’, où la demande de service est
croissante. Leur manière de ne pas calculer, ou plutôt de faire entrer dans le
calcul des grandeurs impossibles à quantifier pourrait devenir un impératif
dans un monde appelé à tenir compte de paramètres hétérogènes.
Leur inscription dans la sphère domestique pourrait donc aussi être pour
les femmes une arme leur permettant de se jouer plus facilement des règles
du monde marchand. Mais cette arme de dédoublement est d’un maniement
difficile. Elle peut aboutir au rejet de celles qui se réclament d’une autre
sphère, d’un autre monde que celui où elles prétendent trouver place.
Jusqu’à maintenant, cette arme a toujours été retournée contre les
femmes »23.
Les femmes étudiées par Blandine Veith24, fournissent peut-être un nouvel
espoir pour la condition féminine qui utiliserait cette « arme du
dédoublement ». En France dans des banlieues populaires, des femmes
migrantes de cultures diverses (Afrique du Nord et Afrique noire, Inde,
Martinique, Réunion, etc.) ouvrent des restaurants associatifs et proposent à
des clientèles composées de travailleurs sociaux, d’enseignants, de
médecins, de représentants des administrations, d’artistes, etc. une cuisine
familiale de leur pays d’origine à des prix raisonnables s’alignant sur la
concurrence. Cela leur permet d’accéder à un travail rémunéré par la
valorisation de savoir-faire culinaires jusque-là cantonnés à l’espace
domestique.
Au-delà de cette « professionnalisation du domestique », les femmes
interrogées par Blandine Veith expérimentent un « mieux vivre ensemble »
entre personnes de cultures et de religions différentes, opèrent des
ajustements nécessaires. Sans légitimer les différents rapports inégalitaires,
présents dans leur pays d’origine ou dans le pays d’accueil, à travers la
pratique commune d’actes culinaires inscrits dans différents répertoires, elles
22
Dussuet A., op.cit.
Dussuet A., op.cit., p. 256-257.
24
Veith B., « Femmes migrantes et pratiques culinaires associatives », Bastidiana n° 31-32,
Cuisine, alimentation métissage, Juillet 2000.
23
Jean-Pierre CORBEAU
177
développent une relecture sélective de leurs traditions, elles semblent
s’intégrer plus facilement dans la société d’accueil ; surtout, elles créent un
nouveau répertoire alimentaire métissé et urbain.
CONCLUSIONS
Pour conclure cette rapide fresque des trajectoires féminines plurielles
concernant la filière du manger, nous dirions que le genre demeure une
catégorie pertinente lorsqu’il s’agit de prendre en considération les
principaux actes de quête et de transformation des nourritures, mais le genre
doit être associé à deux autres critères.
D’une part l’origine sociale qui préside encore pour partie à la construction
du répertoire et des préférences alimentaires ainsi qu’à la possibilité de
consommer régulièrement certains types d’aliments auxquels on attribue des
valeurs ajoutées en terme de réussite sociale, de santé, de construction
identitaire et de plaisir.
D’autre part, et d’une façon de plus en plus forte, à la notion de cohorte qui
est socialisée dans un espace urbain en pleine mutation des modes de vie et
des offres alimentaires qui les accompagnent développant, au sein d’une
trajectoire sociale donnée, des répertoires du comestible, des préférences
alimentaires, des habitudes culinaires qui varient au fil des ans à travers
l’histoire de la socialisation gustative, la transformation de l’offre, la
mutation des formes de sociabilité, la hiérarchie des valeurs organisant notre
rapport à l’aliment et la représentation de son incorporation sur notre
« efficacité » sociale.
Enfin, associer l’espace urbain, le genre et les pratiques alimentaires
permet une lecture cohérente des mutations de nos sociabilités aussi bien
dans l’espace public que dans la sphère plus intime du domicile, des rapports
intergénérationnels ou/et familiaux.
BIBLIOGRAPHIE
BASTARD B. – CARDIA-VONECHE L. [1986], « Normes culturelles,
fonctionnement familial et préoccupations diététiques » Dialogue, n° 93, Le
repas familial, Paris.
BOLTANSKI L. [1968], La découverte de la maladie, MSH, Paris.
BOURDIEU P. [1979], La distinction, Editions de Minuit, Paris.
178
LES RAPPORTS SOCIAUX DE SEXE DANS LA « FILIERE DU MANGER »
CHAUDRON M. – SLUYS C. – ZAIDMAN C. [1990], « Activité
professionnelle et cuisine au quotidien », Papiers du GRESE, n° 7,
Université de Toulouse le Mirail.
CORBEAU J.-P. [1991], Essai de reconstruction utopique des formes et des
jeux du manger, Doctor ès Lettres et Sciences Humaines, Paris VII.
CORBEAU J.-P. [2001], « Les variations du comportement alimentaire des
étudiants » Consommations et Sociétés n° 2, L’alimentation au travail,
Paris, L’Harmattan.
CORBEAU J.-P. – POULAIN J.-P. [2002], Penser l’alimentation. Entre
imaginaire et rationalité. Toulouse, Privat/OCHA.
DENEFLE S. [1995], Tant qu’il y aura du linge à laver, Condé-sur-Noireau,
Panoramiques-Corlet.
DUSSUET A. [1997], Logiques domestiques. Essai sur les représentations
du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, Paris,
L’harmattan.
FISCHLER C. [1990], L’Homnivore, Paris, Odile Jacob.
GRIGNON C. – GRIGNON C. [1980], « Styles d’alimentation et goûts
populaires » Revue Française de Sociologie, vol. XXI., CNRS, Paris.
GUILBERT M. – ISAMBERT-JAMATI V. [1956], Travail féminin et travail à
domicile, CNRS, Paris.
KAUFMAN J.-C. [1997], Le coeur à l’ouvrage : théorie de l’action
ménagère, Nathan, Paris.
KELLERHALS J. – PERRIN J.F. – STEINAUER-CRESSON G. – VONECHE L. –
WIRTH G. [1982], Mariages au quotidien. Inégalités sociales, tensions
culturelles et organisation familiale, Lausanne, Favre.
LAMBERT J.-L. [1987], L’évolution des Modèles de Consommation
Alimentaire en France, Paris, Tec & Doc, Lavoisier.
MARENCO C. [1992], Manières de table, modèles de mœurs. 17e-20e siècle.
ENS Cachan.
Jean-Pierre CORBEAU
179
MODAK M. [1997], Vie privée et intégration sociale. Le cas du groupe
familial, Thèse de Doctorat, Université de Genève.
NAHOUM-GRAPPE V. [2001], « La vérité du casse-croûte, l’impasse du
grignotage », Casse-croûte. Aliment portatif, repas indéfinissable,
Autrement – mutations, n° 206, Juillet.
POULAIN J.-P. – CORBEAU J.-P. – PAUL-LEVY F. [s.d.], L’imaginaire du
gras d’origine laitière. Programme AQS 99/01, DGAL/CIDIL/CRITHA.
POULAIN J.-P. [2002], Manger aujourd’hui. Attitudes, normes et pratiques,
Toulouse, Privat/OCHA.
RIEU A. – BAGES R [1986]., Pratiques de consommation et spécificité
paysanne : système d’approvisionnement alimentaires et transformation à la
maison chez les agriculteurs du Midi Pyrénées, Université de Toulouse le
Mirail.
ROUX P. – MODAK M. – PERRIN V. [1999], Couple et égalité. Un ménage
impossible, Lausanne, Réalités sociales.
SEGALEN M. (dir.) [1991], Jeux de famille, Paris, CNRS.
DE SINGLY et al. [1991], La famille : l’état des savoirs, Paris, éditions de la
découverte.
VEITH B. [2000], « Femmes migrantes et pratiques culinaires
associatives », Bastidiana n° 31-32, Cuisine, alimentation métissage, Juillet.
VERDIER Y. [1979], Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la
couturière, la cuisinière, Paris, Gallimard.
RIEN N’EST JAMAIS GAGNÉ
LA VILLE E(S)T LA FEMME :
DEUX CORPS AGRESSES
Mohamed BAHI
Université Cadi Ayyad – Marrakech, Maroc.
LA MEDINA ET LA PREMIERE GENERATION DE FEMMES
La femme et la ville constituent deux miroirs réflecteurs dans les romans
de Tahar Ben Jelloun : la femme se voit dans la ville et la ville dans la
femme. La ville en tant qu’espace topographique et la femme en tant que
personnage sont deux métonymies permettant la découverte de la relation
qui s’établit entre ces deux entités dans les textes de cet auteur. Harrouda,
femme folle, traverse Fès, Casablanca, Tanger1 ; Yamna séjourne à Fès, puis
se lance dans un voyage qui la mène de Fès à Marrakech via Zarhoun,
Meknès, Rabat, Casablanca2 ; Zina, née à Fès, déménage avec ses parents à
Tanger, visite Assilah avant de s’installer à Chaouen3 ; Fathma, née dans les
montagnes du Haut Atlas, s’installe à Paris4 ; Nadia, ne quitte Paris où elle
est née que pour d’autres villes européennes5.
La ville se fait appréhender en partie à travers les déplacements de la
femme et celle-ci se fait découvrir dans certains lieux de la ville. La ville
ancienne et la femme des années quarante font l’objet d’agression.
1
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, Paris, Dënoel, 1973.
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, Paris, Editions du Seuil, 1981.
3
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, Paris, Editions du Seuil, 1997.
4
Tahar Ben Jelloun, Les Yeux baissés, Paris, Editions du Seuil, 1991.
5
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, Paris, Editions du Seuil, 1996.
2
184
LA VILLE E(S)T LA FEMME
La ville vue à travers la femme
Le lecteur découvre deux types de villes dans les textes de Tahar Ben
Jelloun : la ville ancienne et la ville moderne. La première est enfermée à
l’intérieur de l’enceinte, mais la muraille conçue au départ pour la protéger
n’est plus qu’un souvenir, elle trace une frontière entre la marge constituée
de campagnards et la société conservatrice faite de « familles à l’aristocratie
nostalgique du quatorzième siècle andalou ». Fès, ville impériale, « couve
telle une mère des certitudes fortes et inébranlables »6. Elle craint la
contamination par la marge. Fès, représentée comme une femme,
« verrouillait ses portes sur ses biens, sur ses bijoux et jeunes filles à la peau
très blanche et à la chevelure longue »7. Et la femme est enfermée comme la
médina, cette dernière finit par prendre les traits de la première comme le
montre cette description de la ville de Fès :
« Mère abusive, fille cloîtrée et infidèle quand même, femme opulente
et mangeuse d’enfants, jeune mariée nubile et soumise, corps sillonné
par le temps, visage saupoudré de farine, regard déplaçant l’énigme,
emportée par le vent, main ouverte posée sur la ville qui dort, épaules
larges supportant chacune un cimetière, chevelure longue captive de
l’horloge murale, nombril tournant, meule ou moulin à eau. Un ventre
fatigué, un front ridé »8.
Après une vue d’ensemble (mère, femme, jeune mariée), la ville de Fès est
découpée en morceaux, les différentes synecdoques (visage, regard, épaules,
chevelure, nombril, ventre, front), rendent difficile la saisie de cette ville.
Ces caractérisations négatives sont accentuées dans d’autres textes, « Fès
ville répudiée »9 est le titre d’un poème où la ville est associée à la femme,
mais quelle femme ? Celle dont on ne veut plus. Cette dépréciation de la
ville, qui a connu des moments de gloire, est poussée plus loin quand elle est
qualifiée de prostituée. La ville ancienne envahie par le tourisme est parfois
représentée comme une putain, tel est le cas d’Assilah :
« Mais Assilah se maquille
Elle se met au bord de la route
Welcome-to-Assilalah-Tank you-for-your-visit-come- backDon’t-forget-Assilah- Choukran-Merci »10.
6
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 85.
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit, p. 84.
8
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, Paris, Editions du Seuil, 1987, p. 42.
9
Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures, Paris, Maspero, 1976,
p. 113 et 153.
10
Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures, op.cit., p. 140.
7
Mohamed BAHI
185
La ville d’Assilah, telle une femme, se travestit, se déguise, pour séduire
l’étranger et ce, en se servant de la langue de l’autre. Tanger est, elle aussi,
représentée comme une femme :
« C’était une époque étrange où tout était facile, c’était le temps où
Tanger somnolait, se laissait aller à une lassitude précoce, prenant
plaisir à exhiber son statut de ville hermaphrodite (…). Nombreux
étaient ceux qui accouraient du monde entier pour se lover dans
ses bras comme si elle était leur mère… »11.
De même que la ville attire des hommes, de même la femme séduit par sa
beauté ; Zina dans La Nuit de l’erreur choisit cinq hommes pour se venger
de sa naissance énigmatique – cinq hommes auraient violé sa mère – La ville
et la femme deviennent interchangeables, toutes les deux sont maudites, Zina
se confond avec Tanger et Tanger se confond avec Zina : « Zina-Tanger /
Tanger-Zina »12. « Ah Tanger ! Quelle pute ! », dira un peu plus loin un
autre personnage13. Cette image de la ville prostituée est également attribuée
à la ville étrangère, l’émigré ne connaît de Paris que la prostituée chez qui il
se rend des fois, l’homosexuel qui l’aborde au métro et la vieille dame qui
l’approche au bistrot14. Nadia qualifie Resteville de femme méchante, car
« (…) même les meilleurs se cassent les dents quand ils sont de Resteville.
Putain de ville ! Quelle merde ! »15.
Ainsi, la ville aussi bien ancienne que moderne prend soit les traits d’une
vieille femme ou ceux d’une prostituée.
Les itinéraires de la femme dans la ville
La femme citadine est perçue tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur. La
femme mariée est doublement enfermée, dans la maison et dans la ville ; son
itinéraire domestique est balisé par des arrêts à la cuisine le matin, à la
terrasse l’après-midi et au lit conjugal la nuit. La cuisine « mal conçue »,
« sans aucune commodité », « sans aucune logique »16, « sans confort » et
« non aérée »17 reflète le peu d’intérêt qu’on accorde à celle qui l’occupe. La
mère du narrateur dans Harrouda évoque la souffrance liée à ce lieu
sombre :
11
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, op.cit, p. 97.
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, op.cit., p. 101.
13
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, op.cit., p. 254.
14
Tahar Ben Jelloun, La Réclusion solitaire, Paris, Dënoel, 1976, p. 24, 25, 100.
15
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit., p. 59.
16
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 80.
17
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 15, 16, 43.
12
186
LA VILLE E(S)T LA FEMME
« Je consacrais les matinées à la cuisine, je restais des heures le dos
courbé. Nous n’avons pas les facilités de maintenant. Ah ! Combien
nous avons souffert dans les cuisines ! »18.
La longue durée passée dans la cuisine le dos courbé exprime, entre autres,
la soumission, la résignation. Cet épuisement est encore souligné par le fils
dans L’Ecrivain public : « Ma mère était tout le temps accroupie. Elle se
fatiguait et ne protestait pas »19. Néanmoins, c’est dans la cuisine qu’elle fait
preuve de son savoir-faire : « je cuisinais bien, je rivalisais avec ma mère. Je
réussissais les meilleurs plats. Je nourrissais mon homme avec beaucoup
d’égards, je n’osais pas me mettre avec lui à table […] je mangeais pendant
qu’il faisait la sieste »20. La femme est ainsi condamnée à la solitude et au
silence. L’après-midi, les femmes se réunissent sur la terrasse ; là, elles osent
des paroles et des gestes ambigus – danse, cigarettes, chants –21. Le moment
passé sur la terrasse constitue un répit où elles respirent et rêvent. La nuit, la
femme doit encore nourrir son homme, mais cette fois autrement
(sexuellement) :
« La nuit, après m’avoir pénétrée, il me tournait le dos [...] on ne se
parlait presque jamais […] tout se passait dans le geste et le regard
[…] la tradition me dictait le devoir que j’accomplissais, dans le
silence […] il ne m’a jamais embrassée. »22
Le silence et l’absence de communication caractérisent ainsi le rapport de
l’homme à la femme. L’itinéraire domestique de celle-ci n’est que rarement
transgressé par des sorties ponctuelles :
« Je ne connaissais rien de la rue. Je ne savais pas me diriger dans
ces quartiers. La ville c’était pour moi quelques lieux : le bain, le
four, Moulay Idriss, la Kissaria et puis les maisons de mes frères et
sœurs. »23
Le parcours de la femme est ainsi tracé à l’avance, elle va souvent d’un
lieu clos à un autre. Dans cet itinéraire extérieur, le bain, comme la terrasse
dans l’itinéraire domestique, offre aux femmes une occasion pour se parler,
s’amuser, violer des règles ; le bain se révèle plutôt thérapeutique que
purificateur. Néanmoins, cette révolte n’est pas assumée, elle est ressentie
comme un crime :
18
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 80.
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 16.
20
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 81.
21
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 24-25.
22
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 70.
23
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 79.
19
Mohamed BAHI
187
« Les femmes sortaient du bain avec le sentiment étrange d’une
nouvelle culpabilité (…). Elles se sentaient toutes traversées par le
même corps frêle et menu qui avait organisé l’orgasme collectif. »24
La révolte de la femme reste timide et se fait en l’absence de l’homme
dans des lieux essentiellement féminins. La femme se fait rare dans la rue.
Son absence nourrit les fantasmes des adolescents et ceux des adultes, son
passage dans la rue suscite cependant une tension.
Les agressions contre la femme et la ville
La médina et la femme subissent toutes les deux une violence aussi bien
réelle que symbolique. La femme est perçue uniquement comme sexe :
« Voir un sexe fut la préoccupation de notre enfance, pas n’importe
quel sexe. Pas un sexe innocent et imberbe. Mais celui d’une femme.
Celui qui a vécu et enduré. Celui qui s’est fatigué […]. Les rues de
notre quartier le connaissent bien. Les murs l’ont apprivoisé et le ciel
lui a fait une place. »25
Les adolescents rêvent la femme absente, les murs de la médina se
substituent au corps féminin :
« Sur le mur, des enfants ont dessiné la guerre avec un morceau de
charbon […] à côté un dessin, probablement fait par les mêmes
gamins, représente un corps sans bras, sans jambes, avec un pénis
énorme et cette inscription : « l’amor est un serpan qui glice antre les
cuisses ! » Nous sommes à table, mon père mange en silence. Ma mère
me regarde. Soudain on entend dans la rue : « vagin de ta mère ! »
[…] moi je souris. »26
Le narrateur se démarque en apparence du texte transcrit sur le mur et des
paroles entendues et ce, en les mettant entre guillemets. La légende écrite en
bas du dessin est brisée phonétiquement « l’amor », « serpan », « glice »,
« antre », seul le mot « cuisses », est écrit correctement. La langue utilisée
est une langue étrangère, mais soumise à la destruction, les dessins et les
phrases érotiques brisés constituent une redondance soulignant le degré de la
soif sexuelle. Cette violence est manifeste non seulement au niveau du
signifiant mais aussi sur le plan du signifié : le mot « serpan » sous-entend
morsure, poison, proie. La relation de l’adolescent à la femme est celle d’un
animal prédateur à sa proie. Cette soif est encore soulignée par le narrateur
dans L’Ecrivain public qui se retrouve avec son amante dans un terrain
vague ou dans un cimetière, espaces de la marge, loin des regards indiscrets :
24
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 35.
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 13.
26
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 187.
25
188
LA VILLE E(S)T LA FEMME
« Je prenais ce corps à pleines mains, je le pétrissais, je me collais à
lui comme si je défonçais une porte, comme si je piétinais un bout de
terre. »27
« Durant le Ramadan elle me rejoignait, tard le soir, dans un terrain
vague (…) elle pleurait en me serrant dans ses bras avec force et
violence. »28
Le corps de la femme se détend dans ces lieux, comme sur la terrasse et
dans le bain. La nuit, cadre temporel, favorise la décontraction des corps. La
soif sexuelle est manifeste chez les deux sexes comme le montrent la
violence des gestes.
Le regard constitue un autre indice que l’auteur évoque pour montrer la
tension que suscite la femme chez les adultes installés à la terrasse des cafés
de la ville nouvelle quand elle traverse la rue :
« Ils regardent les jeunes filles, quelques-uns faisaient des
commentaires vulgaires sur la démarche de cette femme ou sur le cul
bas d’une autre. »29
« Les hommes regardent les femmes en pétrifiant leur corps ; chaque
regard est un arrachage de djellaba et de robe. Ils soupèsent les fesses
et les seins. »30
Ce qui est focalisé chez la femme, c’est uniquement certaines parties du
corps, « cul », « fesses », « seins », les actions que s’imaginent les
consommateurs, (« pétrifiant leur corps », « arrachage de robe », « soupèsent
les fesses » révèlent la frustration sexuelle. De ce fait, la femme court des
risques en s’aventurant dans la rue, c’est le cas de cette femme pincée par un
homme dans la cohue31. Même les petites filles sont harcelées dans la rue :
Hamid, une brute « mettait son médium entre les fesses des garçons et des
filles » et n’hésite pas à « exhiber son sexe pour effrayer les petites filles qui
allaient chercher de l’eau à la fontaine publique ». Harrouda, une mendiante
folle, est violée : « Les adultes rient, la provoquent, lui enfoncent le poing
dans le vagin, le retirent ensanglanté puis s’en vont. Ils la font pleurer. »32.
La femme doit rester dans l’espace de la vertu qui n’est qu’un ensemble de
valeurs défini par la société traditionnelle, c’est le sens des directives
données à la fille comme dans ce passage :
« On lui a dit qu’une fille doit rester vierge jusqu’à l’arrivée du mari.
On lui a dit aussi de se méfier des regards tendres et des paroles
27
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 66.
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 69.
29
Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 145.
30
Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable, Paris, op.cit., p. 101-102.
31
Tahar Ben Jelloun, L’Ecrivain public, op.cit., p. 42.
32
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 70.
28
Mohamed BAHI
189
douces. On lui a dit de ne jamais regarder un garçon dans les yeux
(…).Tôt on lui a présenté un dessin du monde : le Bien d’un côté, le
Mal de l’autre. Elle doit rester dans le territoire du Bien où elle sera
préservée du vice et de la honte (…). De l’autre côté, il y a le Mal et
les autres. Le sexe, la cigarette, l’alcool, la jouissance…C’est la
nuit. »33.
La femme est enfermée non seulement dans la maison, mais aussi dans le
quartier, dans la ville et enfin dans les traditions, elle est enchaînée
physiquement et moralement. Outre le désir qu’elle suscite, la présence de la
femme dans la rue, espace masculin, est ressentie par les hommes comme
une provocation intolérable sur leur territoire. La femme finit par se faire à
ce jugement et par accepter son sort : « je n’avais pas de place dans ce
monde extérieur », dira la mère du narrateur dans Harrouda34. Ce type de
femmes croit au destin immuable.
Comme la femme, la ville ancienne est affectée par la violence. Sous
prétexte de sa modernisation, la médina est soumise à une destruction
anarchique. Deux villes impériales, Fès et Marrakech, entre autres, illustrent
ce fait. A la suite des travaux destinés à la rénover, le narrateur dira de Fès
« L’écran devint blanc. Il n’y eut plus d’images. Notre mémoire partait en
poussière et venait parfois se cogner contre l’indifférence métallique […] on
nous imposa « une nouvelle naissance »35. La rue qui traverse la médina est
un viol de l’identité. Il en va de même pour Jamaâ El fna, la célèbre place de
Marrakech, qui a été aménagée : « le conteur, comme et les acrobates et
autres vendeurs ont dû quitter la place », « la place s’est vidée »36. Dans La
Nuit de l’erreur « Tanger était abandonnée à elle-même. Elle crevait
lentement, une autre ville s’était mise à sa place, une ville inconnue, pas
belle, sans mystère et sans joie »37. La ville ancienne, victime d’un
urbanisme sauvage, se voit dépossédée d’une partie de son identité. La
femme, de son côté, connaît un sort similaire : Yamna est présentée aux
clients du bordel en tant que juive38 ; Ahmed, dans L’Enfant de sable39, n’est
qu’une fille déguisée par le père sous les habits d’un garçon ; Zina, dans La
Nuit de l’erreur40, se réfugie à Chaouen, non loin de Tanger et se fait appeler
33
Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures, Paris, Maspero, 1976,
p. 41-42.
34
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 72.
35
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 61.
36
Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable, op.cit., p. 135-136.
37
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, op.cit, p. 110.
38
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 67.
39
Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable, op.cit.
40
Tahar Ben Jelloun, La Nuit de l’erreur, op.cit., p. 225.
190
LA VILLE E(S)T LA FEMME
Chérifa. La ville et la femme se métamorphosent et perdent alors une part de
leur être.
Mais où est la place de la femme dans cette ville ? Quand elle n’est pas
chez elle en tant qu’épouse, elle est soit une bonne durement traitée41,
harcelée sexuellement42, violée, soit une prostituée dans un bordel :
« Après l’avoir examinée, la patronne lui dit « tu seras la petite juive
de cette maison » […] Yamna parla rarement […] elle avait consenti
à perdre définitivement [son corps] en le laissant se donner et s’user
entre les mains d’inconnus dans une obscurité totale ».43
Dans le café maure, la femme ne prétend qu’à deux statuts : « femme de
ménage, prostituée déchue »44. Vieille et seule, la femme se retrouve dans la
rue où elle mendie jusqu’à sa mort, c’est le cas de Yamna dans La prière de
l’absent45. Zahra, dans L’Enfant de sable46, se retrouve à la fin de son
itinéraire, dans un cirque où elle est exposée comme une bête moyennant
argent.
Toutefois la violence exercée sur les corps de la ville et sur celui de la
femme ne parvient pas à les déposséder de leur mémoire. La modernisation
de la ville ne parvient pas, en effet, à effacer tout son passé, ses racines sont
profondes : « La rue avait changé de pôle. Elle avait dû contourner un arbre
centenaire dont les racines s’étaient ramifiées à travers la ville »47. La
femme est, elle aussi, dépositaire de la mémoire collective : Lalla Malika,
représentante des ancêtres, transmet à Yamna, qui la transmet à l’enfant,
l’histoire de cheikh Ma Al Aynayn, le leader de la résistance dans le Sud du
pays. Dans Harrouda48, c’est Harrouda qui emmène l’enfant vers la mémoire
d’un autre résistant, Abdelkrim Al Khattabi, dans le Nord du pays.
La femme et la ville défient le présent qui tente de les effacer. Elles
demeurent le réservoir de la mémoire collective.
41
Tahar Ben Jelloun, Moha le fou, Moha le sage, Paris, Editions du Seuil, 1981, p. 42, 43,
55.
42
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 62.
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 67-68.
44
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 155.
45
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 70.
46
Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable, op.cit.
47
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit., p. 62.
48
Tahar Ben Jelloun, Harrouda, op.cit.
43
Mohamed BAHI
191
LA VILLE MODERNE ET LA SECONDE GENERATION DES FEMMES
La ville nouvelle ou l’émancipation incomplète de la femme
Dans la ville nouvelle, la femme n’a pas un statut privilégié, elle est
employée soit comme barman49 soit comme une employée aux seins nus50 La
femme, c’est encore ici le corps. Même si elle exerce un métier honorable,
elle reste suspecte, c’est ce qui ressort des propos de Najia, l’institutrice,
chez qui se rend Mourad en désaccord avec sa femme :
« - Quelqu’un t’a vu entrer ?
- Non, je ne crois pas.
- Je te demande ça parce que les gens sont méchants. Ils surveillent et
médisent sur mon compte. C’est dur d’être une femme seule dans ce
pays. Il m’arrive parfois d’avoir envie de boire un verre sur une
terrasse face à la mer et de fumer une cigarette. Si je le fais on me
prendra pour une putain. Alors je reste chez moi et m’occupe de ma
fille. »51.
Nous constatons une évolution chez la femme : Najia est institutrice ;
Halima n’est plus totalement soumise à l’autorité de son mari, Mourad52.
Mais vivre dans une grande ville et y exercer une fonction ne libèrent pas
pour autant la femme de toutes les contraintes sociales, elle n’arrive pas à
affronter son entourage et à s’émanciper entièrement. Le modernisme et
l’évolution des mentalités ne vont pas de pair, nous découvrons là un retard
au niveau de l’évolution sociale : il y a hiatus entre l’architecture moderne,
les jardins géométriques, les agences et le luxe de la ville d’une part, et
l’évolution des mentalités d’autre part. L’image de la femme n’a pas
beaucoup changé même chez le citadin. La violence n’est plus physique
mais plutôt symbolique.
La ville étrangère ou la déperdition de la femme maghrébine
La ville étrangère et la femme maghrébine entretiennent des rapports plus
ou moins conflictuels. Arrivée à Paris, Fathma une paysanne du haut Atlas
fait, non sans difficulté, la découverte d’un autre espace et d’une autre durée.
Elle accède à l’école puis à l’université, elle sort en compagnie des garçons,
elle se marie avec un étranger et décide de ne plus baisser les yeux comme le
recommande la tradition53. Nadia, une beur dans Les Raisins de la galère54,
49
Tahar Ben Jelloun, La Prière de l’absent, op.cit., p. 116.
Tahar Ben Jelloun, Moha le fou, Moha le sage, op.cit., p. 152.
51
Tahar Ben Jelloun, L’Homme rompu, Paris, Editions du Seuil, 1994, p. 80.
52
Tahar Ben Jelloun, L’Homme rompu, op.cit.
53
Tahar Ben Jelloun, Les Yeux baissés, op.cit., p. 274.
50
192
LA VILLE E(S)T LA FEMME
fait ses études, décroche une licence en économie ; elle se fait élire à la tête
d’une association des jeunes de Restville (AJR) pour aider et défendre les
jeunes émigrés55. Elle s’est présentée aux élections législatives et envisage
de se présenter aux européennes. Mais sa défaite aux législatives ne la
dissuade pas : « Une beur au palais Bourbon ! », dit-elle, « je vois d’ici les
titres de journaux ! Ce sera pour une prochaine fois, peut-être une autre que
toi (…) je ne me sens pas battue. » 56.
Contrairement à la génération de leur mère, Fathma et Nadia s’aventurent
dans la ville et parviennent plus au moins à s’insérer dans la société
d’accueil sans renier leurs origines. Nadia assume la responsabilité familiale
à tel point que sa mère l’appelle l’homme de la maison57, et mène un combat
sur les plans social et politique. Comme Fathma, elle croit à la linéarité du
temps, au changement, au progrès ; c’est ce qui explique leurs luttes.
Toutefois, la ville étrangère sécrète, elle aussi, ses marginaux ; bien des
jeunes sombrent dans la drogue, le vol ou la prostitution. « La pudeur […]
laissée au bled » et la liberté ne font que précipiter la chute, c’est le cas de
Khayra qui se prostitue, ses parents qui ont neuf enfants, ne maîtrisent pas la
situation58.
Nadia et Fathma découvrent combien il est difficile de s’ouvrir sur l’autre
sans renoncer à une partie de soi-même, équilibre difficile dans une société
qui leur rappelle leur différence par intervalles irréguliers, d’où leur
sentiment ou leur rêve de se réfugier dans un espace tiers. Nadia ne cesse de
rêver d’un tel lieu : « il nous arrive à tous de songer à ce pays idéal où vivre
serait une belle passion sans brutalité, sans injustice. Ce pays doit bien
exister quelque part », dit-elle avant d’ajouter : « faut-il mourir à soi-même,
tout sacrifier à l’oubli pour renaître ailleurs, là où les regards ne sont pas
chargés d’aucune haine, où ils se moquent pas mal de la couleur de peau, où
ils ne réclament rien, ni papiers ni explication ? »59. Ici, la femme
s’émancipe, mais elle se perd dans les méandres d’une ville complexe et bute
sur des barrières culturelles.
Ainsi, la ville ancienne et la femme voient leur corps soumis à une
agression permanente. La médina est phagocytée par la ville moderne, une
coexistence violente s’opère entre les deux villes. Dans la ville nouvelle la
femme accède à une forme de reconnaissance, elle s’intègre dans la vie
publique, mais elle n’est pas encore reconnue socialement, son corps
54
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit.
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit., p. 54.
56
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit., p. 131.
57
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit.
58
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit., p. 58.
59
Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la galère, op.cit., p. 84, 121.
55
Mohamed BAHI
193
continue à être l’objet d’une censure. En Occident, espace plus ouvert, la
nouvelle génération des femmes maghrébines découvre ses potentialités,
mais elle est soumise au regard de l’autre ; la culture, mur invisible, reste un
handicap à une véritable insertion. Tel est l’itinéraire de la femme à travers
la Ville et le Temps dans les romans de Tahar Ben Jelloun.
BIBLIOGRAPHIE
BEN JELLOUN T. [1973], Harrouda, Paris, Dënoel.
BEN JELLOUN T. [1976], La Réclusion solitaire, Paris, Dënoel.
BEN JELLOUN T. [1976], Les amandiers sont morts de leurs blessures,
Paris, Maspero.
BEN JELLOUN T. [1981], Moha le fou, Moha le sage, Paris, Editions du
Seuil.
BEN JELLOUN T. [1981], La Prière de l’absent, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1987], L’Ecrivain public, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1985], L’Enfant de sable, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T.[ 1987], La Nuit sacrée, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1991], Les Yeux baissés, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1994], L’Homme rompu, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1996], Les Raisins de la galère, Paris, Editions du Seuil.
BEN JELLOUN T. [1997], La Nuit de l’erreur, Paris, Editions du Seuil.
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE :
LES LESBIENNES FACE A LA VIOLENCE
DANS L’ESPACE PUBLIC
Irène ZEILINGER
Instructrice d’autodéfense, Garance asbl,!Bruxelles
En Autriche, une agence d’affichage public refuse d’afficher dans les
trams une publicité portant le slogan « les lesbiennes sont toujours et
partout. »
En Allemagne, deux lesbiennes sont jetées hors d’un restaurant avec les
mots : « Dégagez, tapettes ! »
En Belgique, lors d’un festival de films gays et lesbiens, des inconnus
crèvent les pneus des voitures garées autour du centre culturel où le festival
se déroule.
En Allemagne, une politicienne lesbienne reçoit des lettres de haine :
« Quand as-tu léché la dernière fois la chatte de ton amie et quand l’as-tu
baisée ? J’espère que vous attraperez le SIDA et irez en enfer. Salopes !
C’est la volonté de DIEU !!! Les lesbiennes devraient être pendues ! Salope
anti-allemande, criminelle. »1
Voici quelques exemples de violence faite aux lesbiennes dans leur
occupation de l’espace public. Il s’agit de la violence par omission dans les
transports publics, d’une agression individuelle faite à un couple lesbien
dans un restaurant, une agression dans la rue sur la propriété des personnes
1
Ohms Constance, « « I don’t mind lesbians, BUT…» : Violence against lesbians »,
Intervention lors de la conférence annuelle 2001 de ILGA Europe, Rotterdam, 2001, p. 1.
196
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE
qui pourraient fréquenter un festival gay et lesbien et d’une agression
individuelle faite à une femme lesbienne qui occupe l’espace public
politique.
Dans cet exposé, nous allons examiner le phénomène des violences faites
aux lesbiennes et des conséquences que celles-ci ont pour l’utilisation de
l’espace public, pour les femmes lesbiennes mais aussi pour les femmes
hétérosexuelles.
Le point de départ de cet exposé est un projet européen de recherche et
d’actions contre les violences faites aux lesbiennes, projet qui est financé
d’une part par la Commission Européenne dans le cadre de la ligne
budgétaire Daphné et d’autre part par le Ministère fédéral allemand pour la
Famille, la Jeunesse, les Seniors et les Femmes. Ces financements ont
permis d’effectuer des recherches fondamentales sur les violences faites aux
lesbiennes, dans une dimension qui n’avait pas encore été atteinte en Europe.
Le but de cet article est, entre autres, de rendre accessible les résultats de ces
recherches au public académique francophone. Ces recherches ont été
menées en coopération par des organisations administratives et sans but
lucratif : Lesben Informations-und Beratungsstelle Francfort et
Lesbenberatung, Berlin, Allemagne, Bureau antidiscrimination pour les
styles de vie homosexuels de la Ville de Vienne, Autriche, et Garance asbl,
Belgique.
Nous préférons utiliser le mot « lesbienne » plutôt qu’« homosexuelle »
pour deux raisons. D’abord, le terme homosexuelle laisse sous entendre qu’il
s’agit d’une identité purement sexuelle. Or si c’était le cas, les lesbiennes
seraient uniquement agressées quand elles s’embrassent en public ou rendent
leur sexualité visible d’une manière ou d’une autre. Pour nous, l’identité
lesbienne est une identité psychosexuelle qui inclut, bien sûr, des aspects
sexuels, mais qui ne se limite pas à cela. L’identité lesbienne est formée
pendant un long processus de prise de conscience et de visibilité vers
l’extérieur, le coming out, qui inclut aussi bien des comportements, des
réflexions et des répertoires d’actions et réactions qui n’ont rien à voir avec
la sexualité de la personne concernée. L’autre raison pour notre préférence
est que le mot « homosexuel » à tendance à être utilisé pour les gays,
poussant les lesbiennes une fois de plus dans l’invisibilité (sauf si le parlant
fait des efforts de prononciation !), cette fois-ci dans un contexte gay et
lesbien. Pour un souci de clarté et pour souligner que les identités et les
réalités de vie des gays et des lesbiennes sont différentes, nous évitons donc
dans cet exposé de parler des (femmes) homosexuelles : ce sont des
lesbiennes.
Irène ZEILINGER
197
UNE DEFINITION DE LA VIOLENCE
Le concept de violence utilisé dans nos recherches n’englobe pas la
violence telle que définie par le code pénal. Nous utilisons plutôt le terme
« violence » dans le sens d’un outil de pouvoir et de contrôle2. Les violences
sont donc des comportements et des structures qui ont un impact négatif sur
le bien-être (la santé) spirituel, mental et physique des personnes. Les
violences faites aux lesbiennes incluent donc le harcèlement verbal et sexuel
ainsi que le refus de les accepter, le rejet dans les espaces publics, dans le
marché du travail, dans le système d’assistance médicale ou psychosociale,
etc.
Cette définition de la violence est très importante, car ainsi les violences
enregistrées dans les différents pays de l’Union européenne sont
comparables, indépendamment des codes pénaux différents pour chacun de
ces pays.
Dans la perspective de développer un concept d’intervention et de
prévention, une vue plus large sur le phénomène de la violence nous permet
aussi de prendre en compte les comportements que les lesbiennes définissent
comme violence, bien que le code pénal ne reconnaisse pas ces faits comme
tels. Ainsi, l’anticipation de la violence par les lesbiennes peut elle aussi être
analysée. Finalement, pour souligner les différences entre les violences
vécues par les hommes homosexuels, les femmes lesbiennes et les femmes
hétérosexuelles, il est nécessaire de tenir compte de l’aspect du pouvoir dans
les relations entre les victimes et les agresseurs et agresseuses, dans le
contexte social et historique de la violence. La violence, selon notre
définition, consiste donc en des faits, comportements et/ou structures qui
violent l’intégrité physique ou mentale d’une personne.
Cette perspective nous montre assez vite que les violences faites aux
lesbiennes, comme toute violence faite à une minorité sociale, ne sont pas
une violation de la norme, mais bien une prolongation des normes sociales
qui manifeste et renforce l’inégalité de pouvoir. La minorité sociale ne
correspond pas aux normes de la majorité, et pour son non-conformisme,
pour son identité spécifique, ce groupe est puni par la majorité. Ceci se
manifeste sur le niveau structurel aussi bien que sur le niveau personnel. Les
origines de la violence contre les lesbiennes ne se trouvent pas non plus sur
le niveau structurel exclusivement, il y a aussi bien sûr des motivations
2
Ohms Constance – Müller Karin, Gut aufgehoben ? Zur psychosozialen Versorgung
lesbischer Frauen mit Gewalt – und/oder Diskriminierungserfahrungen im europäischen
Vergleich, Francfort, LIBS, 2001, p. 9.
198
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE
individuelles de l’agresseur, comme par exemple l’insécurité sur sa propre
identité psychosexuelle.
Les violences faites aux lesbiennes ne peuvent donc pas être regardées
uniquement comme un phénomène d’agression individuelle. La relation
étroite entre sexe et genre est une des constituantes les plus importantes des
relations hétérosexistes de pouvoir. Par le sexe biologique, la société
effectue au même moment une attribution par rapport à l’orientation sexuelle
selon les normes de l’hétérosexualité obligatoire3. L’hétérosexualité
obligatoire garantit que les femmes restent disponibles pour les hommes. Les
lesbiennes victimes de violence ne sont donc pas seulement « punies » pour
ne pas correspondre à la norme hétérosexuelle, mais cette violence est au
même moment une tentative de rétablir l’attribution sexuelle de ces femmes.
Par un acte violent, l’agresseur ou l’agresseuse manifeste en plus son
appartenance au groupe dominant social et confirme son invulnérabilité.
Les violences faites aux lesbiennes ne concernent pas seulement les
lesbiennes, car comme ce sont des sanctions contre des femmes qui quittent
les stéréotypes hétérosexistes, cette violence peut toucher toute femme,
indépendamment de son orientation sexuelle. Une insulte fréquemment
utilisée pour discipliner les féministes trop radicales est « lesbienne ». Ce
n’est pas seulement une insulte, mais un mot plein de possibilités, c’est une
menace : dès que je suis « identifiée » comme lesbienne, on peut me faire les
mêmes violences qu’aux lesbiennes, et mon discours est fragilisé,
délégitimé, réduit. Lorsque les lesbiennes ne devront plus faire face aux
discriminations et violences quotidiennes, cette insulte perdra toute sa force.
C’est donc dans l’intérêt de toute femme, toute féministe, de lutter contre la
violence envers les lesbiennes et d’abandonner la peur de l’insulte et de
l’amalgame.
LES CHIFFRES
Nous exposons les données obtenues principalement grâce à deux études
représentatives effectuées en Allemagne en 19994 et 20005. Il faut préciser
que nous examinons ici seulement les violences faites aux lesbiennes en
raison de leur homosexualité. Elles n’incluent pas la violence vécue sur la
base de sexe, origine ethnique, âge, religion, capacités physiques, etc. Elles
3
Voir Rich, 1983.
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), Gewalt gegen lesbische Frauen :
Studie über Diskriminierungs- und Gewalterfahrungen, Düsseldorf, Ministerium für Frauen,
Jugend, Familie und Gesundheit des Landes Nordrhein-Westfalen, 1999.
5
Ohms Constance, Gewalt gegen Lesber, Berlin, Quer-Verlag, 2000.
4
Irène ZEILINGER
199
n’incluent pas non plus les violences faites à une femme hétérosexuelle
parce que l’agresseur croit qu’elle est lesbienne.
Les violences faites aux lesbiennes
Les études constatent que la grande majorité des lesbiennes a été victime
de violence lesbophobe : selon Ohms6, ce sont 78 % des lesbiennes, selon
IFZ7 ce sont 98 %. Les différences s’expliquent entre autres par des
différences de définition de la violence.
14 %8 à 24 %9 ont été victimes de violence physique. Ceci inclut coups et
blessures, bousculer, poursuivre, lancer des objets sur la personne, etc. Un
pourcentage relativement élevé, 6 %, rapporte qu’elles ont subi une
agression armée10.
Entre 60 %11 et 98 %12 des lesbiennes ont vécu la violence psychologique
qui s’est manifestée en insultes, humiliations, blagues, menaces, exclusion,
négation ou la mise en question des capacités professionnelles ou
maternelles ou du sexe même de la lesbienne concernée.
La violence sexuelle concerne entre 25 %13 et 44 %14 des lesbiennes. Ce
terme comprend la drague non voulue, la caractérisation de la sexualité
lesbienne comme une sexualité de manque, immature et incomplète, les
attouchements, les invitations sexuelles non voulues jusqu’au viol.
Ces deux études démontrent que les agressions sexuelles graves et les
exclusions verbales ont plutôt lieu dans le cadre familial, dans la sphère
privée, tandis que les agressions physiques, le harcèlement et les insultes ont
plutôt lieu dans l’espace public.
En ce qui concerne les agresseurs, les deux études constatent que la grande
majorité sont des hommes15. Parmi eux, les groupes d’agresseurs les plus
importants sont, avec 58 %, les inconnus, suivis par les voisins avec 13 %,
les connaissances avec 10 % et les ex-maris avec 5 %16. La moitié des
6
Gewalt gegen Lesber, op.cit., 2000, p. 53.
Gewalt gegen lesbische Frauen : Studie über Diskriminierungs- und Gewalterfahrungen,
op.cit.
8
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 61.
9
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 130.
10
Ohms Constance, op.cit., 2000.
11
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 65.
12
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 130.
13
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 68.
14
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 130.
15
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 91.
16
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 93.
7
200
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE
agresseurs a moins de 30 ans17. Dans 34 % des cas, l’agresseur est seul, dans
43 % des cas, il s’agit d’un petit groupe d’agresseurs de 2 à 4 personnes18.
Selon ces mêmes études, les femmes qui vivent ouvertement leur
lesbianisme doivent faire face à davantage de violence – contrairement à ce
préjugé qui nous dit que les lesbiennes se stigmatisent elles-mêmes et que
c’est leur sentiment d’insécurité qui serait responsable des agressions
qu’elles rencontrent. Elles démontrent également qu’il y a des différences
importantes entre la violence envers les femmes hétérosexuelles et celle que
subissent les femmes lesbiennes. La plupart de la violence physique faite aux
femmes hétérosexuelles a lieu dans la sphère privée et est faite par des
personnes qu’elles connaissent ; alors que la violence physique envers les
lesbiennes a le plus souvent lieu dans la sphère publique et est le fait
d’inconnus. Les femmes hétérosexuelles sont le plus souvent seules quand
elles sont attaquées, les lesbiennes sont plus souvent à deux, c’est-à-dire
visibles en tant que lesbiennes.
De même, les expériences des lesbiennes ne sont pas identiques à celles
des gays. Une comparaison19 montre que les gays définissent moins
d’incidents comme violence et regardent la violence comme un destin
individuel qui n’est pas lié à une inégalité de pouvoir. Ceci place la
responsabilité de la violence sur la victime qui s’est trouvée au mauvais
moment au mauvais endroit. Ce que les gays définissent comme violences
sont surtout des actes se déroulant sur les lieux de rencontres anonymes
sexuelles dans les espaces publics (cruising areas) et qui sont des violences
liées aux délits de vol et de chantage. Quand les gays sont attaqués, les
agresseurs utilisent plus souvent des armes (22 %) et sont en général plus
brutaux. Les plus graves différences sont entre 98 % de violence
psychologique chez les lesbiennes et 54 % chez les gays, et entre 44 % de
violence sexuelle chez les lesbiennes et 3 % chez les gays. Sur la base des
différents rôles sociaux pour les hommes et les femmes, les gays et les
lesbiennes réagissent différemment à la violence et trouvent différentes
manières pour assimiler le vécu.
17
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 95.
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 98.
19
Ohms Constance – Stehling Klaus, « Gewalt gegen Lesben, Gewalt gegen Schwule :
Thesen zu Differenzen und Gemeinsamkeiten. » First European Symposium : Violence
against Lesbians, LIBS (Lesben Informations und Beratungsstelle e.V.), Berlin, Quer-Verlag,
2001, p. 17-52.
18
Irène ZEILINGER
201
Les conséquences des violences faites aux lesbiennes sur l’utilisation de
l’espace public
Les espaces publics sont des lieux dangereux pour les lesbiennes, alors que
pour les femmes hétérosexuelles le lieu de plus grand danger physique est la
sphère privée. Selon l’étude de IFZ20, c’est plus de la moitié (56 %) des
violences qui ont lieu dans les espaces publics. 21 % des lesbiennes par
exemple sont attaquées aux arrêts du transport public, 25 % dans des
restaurants ou bars hétérosexuels et 26 % quand elles sont en voyage. Ces
chiffres sont un peu moins élevés chez Ohms21, mais montrent les mêmes
tendances. Un lieu spécifiquement dangereux sont les alentours des
institutions de la subculture gay et lesbienne. 18 % des attaques ont eu lieu
près des bars, discothèques ou associations qui sont des lieux de rencontres
pour les lesbiennes et/ou les gays. Ceci mène à la conclusion qu’une bonne
partie des agressions commises sur les lesbiennes est préméditée ; en effet,
les agresseurs attendent leurs victimes là où ils ont plus de chances d’en
trouver.
Comme nous avons vu dans les exemples de violence au début de cet
article, c’est aussi le lieu même qui peut devenir cible de violences. Par
exemple, de nombreuses associations gay et lesbiennes reçoivent
régulièrement des coups de téléphone menaçants ou insultants ; parfois, elles
sont aussi victimes de dégâts matériels comme des bris de vitres. Une autre
stratégie violente est d’effacer la présence lesbienne des espaces publics ou
de la commenter d’une manière humiliante et insultante. Ceci peut se
manifester par exemple par des graffitis sur les murs des lieux de rencontre
gays et lesbiens, dans le refus d’une agence publicitaire d’afficher des
affiches avec un contenu lesbien ou dans la destruction des mêmes affiches
par des inconnus. La présence des lesbiennes semble inspirer beaucoup de
peur et d’insécurité pour provoquer une telle activité concertée.
Nous avons déjà constaté que les violences faites aux lesbiennes ne
réduisent pas seulement leur liberté de mouvement et d’action, mais elles
réduisent aussi celle des femmes hétérosexuelles qui doivent éviter d’être
« identifiées » comme lesbiennes pour éviter cette forme de violence. Pour
les lesbiennes mêmes, les conséquences de cette violence au quotidien (en
plus de la violence qui leur est faite parce qu’elles sont des femmes ou des
membres d’une autre minorité sociale) sont graves. En plus des
conséquences psychosomatiques typiques pour les victimes de violence,
elles essayent, pour y échapper, d’adapter leur comportement aux normes
20
21
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 150.
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 82.
202
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE
hétérosexistes afin de ne plus être ciblées. Ohms22 constate que 26 % des
lesbiennes qui ont vécu de la violence décident de ne plus témoigner de
tendresse à leur partenaire en public, 9 % vivent « cachées » ou vivent une
double vie, 7 % ont peur en public et 7 % ont peur dans les lieux lesbiens.
Cela signifie que même les lieux où l’on pourrait penser être en sécurité, à
l’abri des violences lesbophobes parce que les lesbiennes sont entre elles ou
au moins entre des gens qui acceptent leur identité telle quelle, même ces
lieux représentent une source de danger pour les lesbiennes car, par leur
visibilité, ils « attirent » des agresseurs.
Dans la collectivité ainsi que dans l’individualité, les lesbiennes se
trouvent donc toujours dans l’ambivalence. D’un coté, il y a l’invisibilité et
la sécurité momentanée avec, en même temps, le renforcement des
stéréotypes et inégalités de pouvoir. De l’autre côte, il y a la visibilité et le
danger imminent avec, en même temps, le potentiel d’émancipation et de
changement social et politique. Cette ambivalence est d’autant plus forte
dans l’espace public parce que c’est là que les changements sociaux et
politiques se font, par exemple par une campagne publicitaire.
L’anticipation de violence
Comme la violence envers les lesbiennes est invisibilisée comme le sont
les lesbiennes elles-mêmes, dans le discours sur la violence envers les
femmes aussi bien que dans le discours sur l’homophobie, il n’existe pas de
prévention. Les lesbiennes comptent sur la possibilité (et probabilité) d’être
agressées, surtout en public et développent des stratégies personnelles pour
éviter la violence. L’anticipation de violence n’est pas uniquement basée sur
l’expérience réelle de violence, mais aussi sur le savoir qu’une telle violence
est possible et probable23. Les lesbiennes savent que les attaques
lesbophobes sont quotidiennes, elles ne les attribuent pas à un certain endroit
ou une certaine heure, comme le font les gays. Les lesbiennes souhaitent
éviter la violence ou au moins réduire le risque d’être agressées. Souvent, les
lesbiennes utilisent des stratégies qu’elles ont apprises dans le cadre de leur
socialisation féminine et du quotidien de la violence sexiste. Comme sur le
niveau individuel, le seul contrôle est sur le propre comportement et leur
apparence, l’anticipation de la violence peut mener les lesbiennes à renoncer
aux signes visibles de leur orientation sexuelle : les symboles (double hache,
arc-en-ciel, etc.), leur apparence (coiffure, vêtements, langage non verbal,
22
23
Ohms Constance, op.cit., 2000, p. 85.
Ohms Constance – Müller Karin, op.cit., p. 9.
Irène ZEILINGER
203
etc.) ou l’affection visible avec leur partenaire – jusqu’à rejeter l’identité
lesbienne.
L’étude de l’IFZ24 a spécifiquement observé les stratégies d’évitement que
les lesbiennes utilisent pour ne pas devenir victimes de violence. Malgré
toutes les violences qu’elles vivent, 68 % des lesbiennes ont déclaré qu’elles
ne se sentent pas limitées dans leur vie quotidienne. Une raison de ce
pourcentage élevé pourrait être que l’image de la lesbienne comme une
femme forte, indépendante qui sait se défendre pousse les femmes lesbiennes
à s’y adapter, au moins dans leurs paroles. Cette image de l’amazone n’est
pas un idéal quelconque. Elle sert à maintenir et à confirmer l’identité
psychosexuelle des lesbiennes qui se crée pendant le processus de coming
out; ceci est nécessaire parce qu’en cas de doute, de mise en question, par
exemple par une attaque lesbophobe, la société ne soutient pas cette identité
comme une identité égale en valeur à l’hétérosexualité.25
La relativité de cette réponse courageuse ou insoucieuse devient visible
dans les réponses que les lesbiennes ont données aux autres questions : 75 %
des lesbiennes évitent de montrer de la tendresse en public ; 66 % des
lesbiennes disent qu’elles observent d’abord les opinions de leur entourage
sur l’homosexualité avant de révéler leur identité psychosociale ; 49 %
évitent le sujet de leurs relations amoureuses ; 48 % attendent pour qu’on les
connaisse mieux avant de le dire ; 48 % ne mentionnent pas le sexe de leur
partenaire ; 17 % mentent sur le sexe de leur partenaire ; 22 % adaptent leur
apparence pour ne pas paraître « trop masculines » ; et 6 % vont à certains
événements sociaux avec un homme « alibi ». La contradiction entre ces
mesures d’évitement et la déclaration de ne pas se sentir limitée dans sa vie
privée nous mène à la conclusion que beaucoup de lesbiennes ne
reconnaissent plus les formes plus subtiles de violence comme telle, par
habitude. Ces stratégies d’évitement ne limitent pas seulement la liberté des
lesbiennes, mais elles changent aussi l’aspect des espaces publics : les
lesbiennes deviennent encore plus invisibles que la société ne les fait, et elles
n’utilisent pas les espaces publics dans la pleine mesure de leurs droits.
L’espace public n’est pas seulement le lieu le plus dangereux pour les
lesbiennes, elles le perçoivent aussi comme le plus dangereux, encore plus
dangereux que le lieu de travail ou les espaces policiers et de justice26. Les
conséquences ne s’arrêtent pas au fait que les lesbiennes (visibles) manquent
dans les espaces publics, ni que la subculture, qui est tellement importante
pour l’acquisition de la confiance en soi, d’une image positive des lesbiennes
24
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 166.
Ohms Constance – Müller Karin, op.cit., p. 10.
26
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum), op.cit., p. 169.
25
204
ENTRE VISIBILITE ET INVISIBILITE
et aussi pour les contacts avec d’autres lesbiennes, que cette même
subculture représente un danger qu’il faut accepter pour l’accessibilité à ces
lieux. Pour les lesbiennes mêmes, cela peut mener à la retraite dans le privé,
l’isolement. Comme les lesbiennes tendent à traiter le danger de violence
différemment, ceci peut aussi représenter un lourd impact sur leurs relations,
un potentiel de conflit entre partenaires et amies.
CONCLUSIONS
Le danger qui guette les lesbiennes visibles dans les espaces publics est un
obstacle à l’émancipation des lesbiennes et des femmes hétérosexuelles.
Pour cette raison, il est important d’intégrer des aspects et mesures
spécifiques pour les lesbiennes dans tout programme de prévention. En ce
qui concerne la prévention structurelle, donc les stratégies et concepts
politiques des mouvements sociaux et de l’Etat, la priorité est la
reconnaissance de la spécificité des violences faites aux lesbiennes en
comparaison avec les violences envers les femmes hétérosexuelles et les
gays et sur la nécessité de prendre en compte ce phénomène dans la
législation et la formulation de programmes d’action.
Dans la prévention personnelle primaire, il faudra donner plus de moyens
aux lesbiennes mêmes pour éviter la violence sans se limiter dans leur liberté
et pour se défendre. La prévention secondaire, c’est-à-dire l’accueil et
l’assistance aux victimes de violences, montre de larges déficits face à la
violence envers les lesbiennes, comme l’a démontré une étude européenne
récente27 : le personnel psychosocial a urgemment besoin de formations
spécifiques sur les réalités de vie des lesbiennes (et gays) et sur le cadre
social et historique des violences qu’elles vivent pour pouvoir intervenir
d’une manière adéquate. Finalement, dans le champ de la prévention
tertiaire, de la prévention de long terme, il faudra d’autant plus souligner le
problème des violences envers les lesbiennes et des préjugés qui forment la
base de la violence envers les lesbiennes. Dans le futur, il devrait être
impensable qu’une campagne contre les violences faites aux femmes ne
parle que de la violence conjugale (qui est importante, certes) sans faire
explicitement référence aux lesbiennes et aux violences qu’elles vivent.
Seule une approche intégrale qui fait justice aux diversités entre les femmes,
non seulement les femmes hétérosexuelles et lesbiennes, mais aussi les
femmes françaises et étrangères, les femmes âgées et jeunes, les femmes
riches et pauvres, les femmes handicapées ou non… a une chance réelle
27
Ohms Constance – Müller Karin, op.cit.
Irène ZEILINGER
205
d’atteindre le but que nous avons toutes : mettre fin aux violences et aux
discriminations.
Pour plus d’information : www.lesbians-against-violence.com – www.lesben-gegen-gewalt.de
BIBLIOGRAPHIE
IFZ (Interuniversitäres Frauenforschungs-Zentrum) [1999], Gewalt gegen
lesbische Frauen : Studie über Diskriminierungs – und Gewalterfahrungen,
Düsseldorf, Ministerium für Frauen, Jugend, Familie und Gesundheit des
Landes Nordrhein-Westfalen.
LIBS (Lesben Informations und Beratungsstelle e.V.) [2001], First
European Symposium : Violence against Lesbians, Berlin, Quer-Verlag, Hg.
OHMS Constance [2000], Gewalt gegen Lesben, Berlin, Quer-Verlag.
OHMS Constance [2001], « I don’t mind lesbians, BUT… » : Violence
against lesbians , Intervention lors de la conférence annuelle 2001 de ILGA
Europe, Rotterdam.
OHMS Constance – MÜLLER Karin [2001], Gut aufgehoben? Zur
psychosozialen Versorgung lesbischer Frauen mit Gewalt – und/oder
Diskriminierungserfahrungen im europäischen Vergleich, Francfort, LIBS.
OHMS Constance – STEHLING Klaus [2001], « Gewalt gegen Lesben,
Gewalt gegen Schwule : Thesen zu Differenzen und Gemeinsamkeiten. »,
First European Symposium : Violence against Lesbians, LIBS (Lesben
Informations und Beratungsstelle e.V.), Berlin, Quer-Verlag, p. 17-52.
RICH, Adrienne [1983], « Zwangsheterosexualität und lesbische
Existenz », Audre Lorde/Adrienne Rich : Macht und Sinnlichkeit,
ausgewählte Texte, Dagmar Schultz (ed.), Berlin, Orlanda Frauenverlag,
p. 138-168.
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
Florence MAILLOCHON et l’équipe Enveff1
Chargée de recherches au LASMAS-CNRS
La dénonciation de la violence conjugale par les travaux féministes
et les associations d’aide aux victimes a permis de déconstruire le
lieu commun associant, pour les femmes, domicile et sécurité.
Cependant, l’intérêt porté à la sphère privée a pu occulter
partiellement les questionnements sur les violences subies dans les
autres espaces, notamment publics. Cette priorité est encore
manifeste dans les choix méthodologiques des enquêtes quantitatives
récentes chargées d’assurer une mesure statistique des agressions
subies par les femmes. La plupart s’intéresse exclusivement aux
violences sexuelles ou aux violences dans le cadre du couple ou de la
famille. Rares sont celles qui élargissent leur investigation à l’espace
public2. Les enquêtes de victimisation réalisées en France en
population générale n’abordent pas non plus explicitement cette
question. Le dispositif d’Enquêtes permanentes sur les conditions de
vie des ménages (EPCV) de l’Insee intègre un module sur la sécurité
personnelle des individus (vols, agressions, menaces, injures) mais ne
1
M. Jaspard (responsable scientifique), E. Brown, S. Condon, J.-M. Firdion, D.
Fougeyrollas-Schwebel, A. Houel, B. Lhomond, F. Maillochon, M.-J. SaurelCubizolles, M.-A. Schiltz.
2
Statistique Canada, « L’enquête sur la violence envers les femmes. Faits
saillants », Le Quotidien, n° 11-001F, 1993,10 pages ; Jaspard M. (dir.), « Nommer
et compter les violences envers les femmes : une première enquête nationale en
France », Population et Sociétés, n° 364, 2001, 4 pages.
208
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
distingue pas les faits suivant les conditions où ils se produisent3. Les
violences spécifiques à l’espace public sont donc peu ou mal
questionnées. Elles sont souvent confondues avec le phénomène plus
général de la violence urbaine et sont alors absorbées dans le discours
alarmiste relayé par les médias qui associe souvent trop rapidement
les termes ville/cité/danger et occulte ainsi l’importance de la
structuration sociale, mais aussi sexuée, de l’espace géographique. La
question des violences dans les espaces publics ne peut être assimilée
aux problèmes liés à l’urbanisation et à ses éventuelles conséquences
en terme d’insécurité. Ce genre d’amalgame conduit d’une part à
gommer la diversité des espaces publics et à masquer leur variété
suivant les contextes rural ou urbain ; il conduit d’autre part à
négliger la différenciation sexuelle des modes de fréquentation des
espaces publics.
Dans le but d’évaluer, pour la première fois en France, la fréquence
de différents types de violences subies par les femmes, l’enquête
Enveff4 (Enquête nationale sur les violences envers les femmes en
France) s’est notamment interrogée sur la spécificité des agressions
dans l’espace public5. Celles-ci ont été abordées comme un ensemble
large intégrant aussi bien les violences verbales que les violences
physiques ou sexuelles pour permettre d’apprécier le phénomène
dans sa complexité et sa diversité. Si le terme « espace public »
évoque souvent « la rue », il se réfère ici à des lieux aussi divers que
les grands magasins, les clubs de sport, les restaurants ou les
discothèques, la plage ou les jardins publics, les transports en
communs. Ces lieux sont étudiés dans leur diversité locale : l’espace
public ne présente pas les mêmes caractéristiques – physiques ou
humaines – dans les grandes villes ou à la campagne. Il prend aussi
des formes différentes suivant la pratique, socialement et
géographiquement marquée, qu’en ont les femmes.
3
Crenner Emmanuelle, « Insécurité et préoccupations sécuritaires », Données
sociales, la société française, Paris, Insee, 1999, 7 pages ; Peretti-Watel Patrick,
« L’enquête de victimisation Insee-Ihesi. Première exploitation de l’enquête 1999 »,
Etudes et recherches, Paris, IHESI, février 2000.
4
Enquête coordonnée par l’Institut de Démographie de l’Université de Paris I.
L’enquête a été effectuée au début de l’année 2000, sur un échantillon national et
représentatif de 6970 femmes âgées de 20 à 59 ans, résidant en métropole.
5
Jaspard M. (dir.) – E. Brown – S. Condon – D. Fougeyrollas-Schwebel,
A. Houel – B. Lhomond – F. Maillochon – M.-J. Saurel-Cubizolles – M.-A. Schiltz,
Les violences envers les femmes. Une enquête nationale, La Documentation
française, Paris, 2003, 370 pages.
Florence MAILLOCHON
209
LES VIOLENCES SUBIES AU COURS DES 12 DERNIERS MOIS
L’enquête Enveff cherche à décrire le caractère multiforme des
violences imposées et les pense comme un continuum (plutôt que des
catégories établies et hiérarchisées a priori). Suivant ces critères, près
d’un cinquième des femmes (18,8 %) a subi au moins une forme de
violence dans l’espace public au cours des douze derniers mois. La
moitié des violences enregistrées au cours de l’année sont des
insultes que les femmes enquêtées considèrent comme de véritables
injures et non comme certaines impolitesses ou maladresses
courantes et tolérées dans les échanges publics. Dans 30 % des cas,
les femmes ont subi d’autres formes de pressions, menaces ou
agressions physiques ou sexuelles. Enfin, 20 % d’entre elles ont été
victimes à la fois des deux formes d’agressions, verbales et
physiques.
Les insultes sont donc les violences les plus fréquentes dans
l’espace public (13,2 % des femmes en ont subies au cours des douze
derniers mois, tableau 1). Viennent ensuite le risque d’être suivie
dans ses déplacements (5,2 % des femmes concernées au cours de
l’année), de subir la vue d’exhibitionnistes (2,9 %) ou d’être
importunées sexuellement (« pelotées », 1,9 %). Les violences qui
portent plus directement atteinte au corps et dont la gravité peut faire
l’objet d’un dépôt de plainte (vols lorsqu’ils sont accompagnés de
violences, brutalités physiques comprenant les gifles et coups,
menaces ou attaques armées ou agressions sexuelles) sont
heureusement plus rares, mais elles concernent néanmoins 1,7 % des
femmes au cours de l’année. Sur la même période, une femme sur
mille a subi une agression sexuelle (attouchements sexuels, viols ou
tentatives de viol). L’enquête Enveff permet donc de mettre en
évidence les limites structurelles des statistiques judiciaires dans
l’évaluation des violences faites aux femmes dans l’espace public.
Sans même évoquer la question de la sous-déclaration de ces
violences, les agressions qui peuvent donner lieu à un enregistrement
légal ne constituent manifestement qu’une très petite partie de
l’iceberg des atteintes nombreuses et variées que les femmes y
subissent.
Les insultes
Les insultes, diversement virulentes et blessantes, représentent les
agressions les plus courantes dans l’espace public : 13,2 % des
210
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
femmes en ont fait l’objet au cours des 12 derniers mois (tableau 1).
Touchant un grand nombre de femmes, souvent à plusieurs reprises,
les insultes semblent faire partie de la toile de fond des échanges
dans l’espace public, comme le montre par ailleurs la diversité des
contextes dans lesquelles elles surviennent. Les insultes sont
prononcées généralement par des hommes (74,6 % des cas, ou par un
groupe mixte dans 6,1 % des cas, tableau 2) mais aussi par des
femmes (19,3 % des cas) dans une proportion supérieure à la plupart
des autres formes de violence.
Dans un quart des cas environ, les injures proviennent de
connaissances profitant de la relative neutralité des espaces collectifs
et de leur anonymat pour interpeller et humilier leur victime. Le plus
fréquemment (trois quarts des cas), des inconnus en sont à l’origine.
Contrairement à l’enquête canadienne6 qui évalue le fait de « se
faire siffler, se faire regarder avec envie ou se faire envoyer des
baisers », l’enquête Enveff a choisi de ne pas mesurer précisément ce
genre d’interpellations dans le but de réduire la fréquence des
atteintes verbales et isoler les plus graves. Toutefois, l’origine le plus
souvent masculine des insultes laisse apparaître derrière elles la
présence de propos sexistes à l’égard des femmes, y compris sous la
forme de « compliments ».
Informations méthodologiques : décrire un continuum de violences dans les
espaces publics.
L’espace public se caractérisant par son étendue, son ouverture et la diversité de ses
usages, il est difficile d’établir un catalogue exhaustif des violences dont il peut
fournir le cadre. Après une consigne précisant la nature de cet espace, huit faits
différents ont été spécifiquement explorés, couvrant un ensemble de violences
diverses (verbales, physiques, sexuelles), éventuellement aggravées par leur
répétition.
« Nous allons maintenant parler de faits qui ont pu arriver au cours des 12 derniers
mois dans la rue, les transports en commun, les lieux publics ; ceci inclut les bars,
les discothèques, les magasins, les clubs de sport, les administrations, tout endroit
public. Ces faits ont pu se produire avec des personnes que vous connaissez peu ou
pas du tout, donc ni vos proches, ni vos collègues. »
Au cours, des 12 derniers mois… :
6
Statistique Canada, op.cit.
Florence MAILLOCHON
211
Tableau 1 : Taux des différentes formes de violences dans
l’espace public au cours des douze derniers mois
une fois au
moins
%
Plusieurs
fois
%
13,2
7,0
P2… Quelqu’un vous a-t-il suivie avec
insistance à pied, en voiture ?
5,2
2,2
P3… Est-il arrivé que quelqu’un exhibe
devant vous ses organes sexuels ou se
déshabille ?
2,9
0,7
P7… Quelqu’un a-t-il contre votre gré,
touché vos seins, vos fesses, vous a
« pelotée », vous a coincée pour vous
embrasser, dans la rue, les transports ou
un autre endroit public ?
1,9
0,8
P4… Vous a-t-on pris de force ou arraché
votre sac, votre portefeuille, des bijoux,
etc. dans la rue, les transports ou un autre
endroit public ?
0,7
0,1
P5… Vous a-t-on giflée, frappée, a-t-on
exercé d’autres brutalités physiques
contre vous ?
0,6
0,0
P6… Vous a-t-on menacée ou attaquée
avec une arme ou un objet dangereux
(couteau, bâton, lacrymogène, bouteille,
revolver…), a-t-on tenté de vous tuer, de
vous étrangler ?
0,6
0,1
P8… Est-ce que quelqu’un vous a forcée
à subir ou à faire des attouchements
sexuels, a essayé ou est parvenu à avoir
avec vous un rapport sexuel contre votre
gré ?
0,1
Insultes
P1… Avez-vous été insultée dans la rue,
les transports ou les lieux publics ?
Atteintes sexuelles
Agressions physiques et sexuelles
Champ : ensemble des femmes
212
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
Tableau 2 : Caractéristiques des auteurs des violences subies par les
femmes dans l’espace public au cours des 12 derniers mois
Nature des violences
% hommes (seuls ou
en groupe)
74,6
% inconnus
Etre suivie
98,0
83,5
Exhibitionnisme
98,9
80,8
Pelotage
96,8
77,8
Vols
88,3
79,9
Brutalités physiques
79,9
60,9
Menace ou attaques avec arme
85,7
63,0
Insultes
77,9
Champ : Femmes ayant subi des violences dans l’espace public au cours des 12
derniers mois
Les atteintes et agressions sexuelles
Se faire suivre (dans 98 % des cas par des hommes, seuls ou en
groupe, tableau 2) constitue le second risque majeur que les femmes
encourent dans l’espace public. Au cours des douze derniers mois,
une femme sur vingt s’est fait suivre c’est-à-dire s’est fait non
seulement imposer une présence non souhaitée, un itinéraire forcé,
mais a dû aussi faire face à la menace implicite que représente cette
filature. Le fait d’être suivie représente une forte pression
psychologique dans la mesure où il peut être interprété comme la
première étape d’autres violences à venir, y compris très graves
(agressions physiques, vols, viols). A ce titre, il peut être assimilé à
une atteinte sexuelle. Même si le fait d’être suivie ne constitue pas
une atteinte directe, il représente une entrave importante à la mobilité
des femmes dans la mesure où il aggrave le sentiment d’insécurité
qu’elles peuvent ressentir dans l’espace public7.
En troisième lieu, c’est la possibilité de rencontrer un
exhibitionniste que les femmes risquent le plus fréquemment dans
l’espace public (2,9 % d’entre elles en ont subi la vue au cours de
l’année, tableau 2). Il s’agit le plus souvent d’un acte isolé, mais
20,5 % des femmes qui ont été exposées à cette situation en ont
rencontrés plusieurs au cours de la même période et 5,3 % d’entre
elles ont dû subir plusieurs fois la même personne.
Le pelotage constitue enfin une autre forme courante d’atteinte
sexuelle dans l’espace public : 1,9 % des femmes en ont été victimes
7
Heiskanen Markku – Piispa Minna, Faith, hope, battering. A survey of men’s
violence in Finland, Helsinki, Statistics Finland, 1998, 64 pages.
Florence MAILLOCHON
213
au cours des douze derniers mois, et plus d’un tiers d’entre elles
(37,5 %) à plusieurs reprises.
En comparaison, les agressions sexuelles (attouchements sexuels,
viols ou tentatives de viol) sont plus rares puisqu’elles concernent
0,1 % des femmes au cours de l’année8.
Les agressions physiques
Contrairement aux différentes formes d’intimidations et d’atteintes
sexuelles, les brutalités physiques (gifles, coups) exercées dans le but
d’un vol, ou gratuitement, de même que les menaces ou attaques
exercées avec une arme sont relativement rares. Moins de 1 % des
femmes ont été ainsi agressées dans l’espace public au cours de
l’année et la quasi totalité ne l’a été qu’une seule fois (tableau 1).
L’absence de répétition de ces violences pourrait laisser penser que
celles-ci surviennent au hasard, en fonction des rencontres,
contrairement aux insultes, au fait d’être suivie ou d’être exposée à
un exhibitionniste – qui se prêtent plus aisément au harcèlement.
Toutefois le fait que les agresseurs ne soient pas « inconnus » (dans 4
cas sur 10, tableau 2) indique le repérage préalable de la victime. Il
faut évidemment prendre avec prudence la notion assez vague de
« connaissance » des agresseurs qui peut désigner des contacts
antérieurs ou postérieurs à l’agression (dans les cas de répétition des
violences notamment). Cette imprécision rappelle la dualité des
espaces publics, faits de rencontres diverses, où des inconnus peuvent
intervenir soudainement dans la vie des femmes – en l’occurrence
pour le pire –, tandis que des personnes plus familières (connues de
vue par exemple) peuvent y trouver les circonstances permettant
d’abuser de la confiance ou de l’indifférence qu’elles inspirent
habituellement.
Les gifles, coups et blessures sont exercés plus souvent par une
seule personne qu’il s’agisse d’un homme – cas le plus fréquent
(76,3 % des brutalités physiques) – ou d’une femme (20,2 %). Au
contraire, lorsqu’elles sont accompagnées de vols ou s’effectuent
sous la menace d’une arme, les agressions physiques sont assez
fréquemment le fait d’un groupe de personnes, ce qui laisse encore
moins de chances à la victime de se dérober ou de se défendre.
Les risques les plus fréquents encourus par les femmes dans
l’espace public ne portent pas nécessairement atteinte de manière
8
Huit femmes parmi les 6970 interrogées ont subi des agressions sexuelles au
cours de l’année : trois ont subi des attouchements sexuels, cinq des tentatives de
rapport forcé et une a été victime de viol.
214
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
directe à leur corps, mais ils constituent un ensemble de brimades, de
menaces qui accompagnent leurs mouvements. Comme pour
actualiser la peur que les femmes peuvent avoir dans certains espaces
collectifs, les hommes insultent, suivent ou s’exhibent dans des poses
indécentes pour entretenir une forme d’intimidation, qui permet à elle
seule de limiter la liberté des femmes dans leurs déplacements et leur
appropriation des lieux publics. Les mots manquent souvent pour
désigner ces faits9. L’ensemble de ces violences sera défini dans la
suite de l’analyse sous la forme générale de « harcèlement sexuel »,
même si ces faits ne correspondent pas à la définition juridique de ce
terme.
Les agressions physiques les plus graves (vols, coups, blessures et
menaces avec une arme) sont moins souvent commises par des
inconnus que les autres formes de violence dans l’espace public. Ces
violences s’exercent donc vraisemblablement suivant une autre
logique que les autres, comme le montrera plus loin l’étude des lieux
de ces agressions.
CONTEXTES SOCIAUX DES AGRESSIONS
Les jeunes femmes (moins de 25 ans) sont de loin les premières
victimes de « harcèlement sexuel » dans l’espace public (tableau 3).
Ce sont elles qui en déclarent le plus fort taux au cours de l’année
(32,9 % contre 15,5 % en moyenne). Les femmes diplômées du
supérieur sont aussi, plus fréquemment que les autres, insultées par
des hommes et soumises à des atteintes sexuelles ce qui révèle peutêtre un seuil de tolérance à la violence plus bas, mais aussi, le
sectarisme et la grossièreté qui peuvent s’exercer envers les femmes
dans tous les milieux. Les femmes cadres et les employées sont plus
que la moyenne, exposées à ce harcèlement qui, dans leur cas, prend
souvent la forme d’insultes imposées par des hommes.
Les jeunes et les étudiantes font partie des catégories de femmes
qui fréquentent le plus l’espace public le soir ce qui les expose à un
plus grand risque d’exposition aux formes de « harcèlement sexuel ».
De fait, les femmes qui sont sorties seules la nuit, pour une raison ou
une autre, signalent ce type d’agressions plus fréquemment que les
autres (19,3 % des femmes qui sont sorties seules la nuit au cours du
mois précédant l’enquête contre 9,7 % de celles qui ne sont pas
sorties). Au demeurant, plus les sorties ont été nombreuses, plus les
femmes ont déclaré avoir subi ce genre de violences (30,3 % de
9
Jaspard M. (dir.), op.cit.
Florence MAILLOCHON
215
celles qui sont sorties plus de cinq fois). Toutefois, à nombre de
sorties et types d’activités équivalents, les jeunes et/ou les étudiantes
demeurent les principales cibles de harcèlement (tableau 5).
Les agressions physiques, c’est-à-dire les vols, coups, menaces
avec une arme sont déclarées par des femmes d’un tout autre profil.
Les femmes les plus diplômées paraissent, contrairement aux
atteintes sexuelles, relativement épargnées par ce type d’agressions.
Plus qu’une fragilité liée à l’âge, il semble davantage que ce soit une
forme de vulnérabilité sociale qui augmente le risque d’être victime
de violences physiques dans l’espace social (ce sont les chômeuses
qui enregistrent le plus fort taux : 4,1 % par rapport à une moyenne
de 1,7 %, tableau 3). Toutefois, l’exposition des femmes de la
catégorie « artisans, commerçants, chefs d’entreprise » laisse penser
que cet effet se conjugue à un autre fonctionnant en sens inverse,
peut-être sur le mode de la désirabilité sociale. L’organisation du
travail de ces femmes de même que certains signes extérieurs de
richesse sont susceptibles d’éveiller les brutalités, pour vol par
exemple.
Les célibataires déclarent les plus forts taux de différents types de
violences, mais cette plus grande exposition apparente est surtout
l’effet de leur âge, moins élevé que la moyenne, ou de la structure
effective du ménage dans lequel elles vivent. Plus que l’état civil,
c’est le fait de vivre en couple et/ou de vivre en cohabitation qui
permet de rendre compte de la variation des violences observées dans
l’espace public suivant des modalités différentes pour le harcèlement
sexuel et les agressions physiques. Les agressions physiques
semblent toucher principalement des femmes qui ne sont pas en
couple quel que soit leur mode d’habitation : seules, avec leur famille
ou dans un autre cadre (2,9 % ont subi des agressions physiques dans
l’espace public au cours de l’année, contre 2,3 % lorsqu’elles sont en
couple non cohabitant et 1,2 % lorsqu’elles sont en couple
cohabitant). Le harcèlement sexuel semble concerner surtout des
femmes qui vivent isolées, même si elles sont engagées dans une
relation de couple : ce sont en effet les femmes en couple non
cohabitant qui déclarent le plus fort taux d’agressions de ce type,
28 ,9 % contre 22,4 % lorsqu’elles ne sont pas en couple et 11,6 %
lorsqu’elles cohabitent.
216
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
Tableau 3 : Taux de violences dans l’espace public, au cours des 12 derniers
mois, suivant les caractéristiques individuelles des femmes
Harcèlement
sexuel %
Agressions
physiques %
Age
Moins de 25 ans
n=717
32,9
2,7
25-35
n=1934
18,1
1,6
35-45
n=2122
12,6
1,2
Plus de 45 ans
n=2197
9,4
1,7
p<0,001
p<0,04
Etat civil
Célibataire
n=1982
24,6
2,4
Mariée
n=4319
10,0
1,1
Séparée/divorcée/veuve
n=665
15,4
2,2
p<0,001
p<0,001
Type de ménage
Couple cohabitant
n=5334
11,6
1,2
Couple non cohabitant
n=438
28,9
2,3
Pas en couple
n=1178
22,4
2,9
p<0,001
p<0,001
Catégorie socio-professionnelle
1 – agriculteurs exploitants
n=67
4,8
0,0
2 – artisans, commerçants, chefs
d’entreprise
3 – cadres et professions intellectuelles
sup.
4 – professions intermédiaires
n=73
11,2
2,6
n=507
21,9
0,9
n=1440
16,4
1,3
5 – employés
n=2066
26,2
1,4
6 – ouvriers
n=367
8,9
0,6
7 – chômeurs
n=637
16,0
4,1
8 – étudiants
n=362
35,6
2,5
9 – retraités et autres inactifs
n=1451
10,5
1,1
p<0,001
p<0,001
Niveau de diplôme
Aucun
n=646
11,8
2,5
Primaire
n=2083
9,6
1,8
Secondaire
n=2084
16,5
1,3
Supérieur
n=2157
22,8
1,6
p<0,001
p<0,001
Sortie seule la nuit au cours du mois ?
Non
n=2709
9,7
1,5
Au moins une fois
n=4261
19,3
1,8
(dont au moins pour 5 raisons différentes)
n=115
30,3
7,1
15,5
1,7
Ensemble
Champ : ensemble des femmes
Harcèlement sexuel (se faire insulter par un ou plusieurs hommes - être suivie –
pelotage – exhibitionnisme). Agressions physiques (vols – coups – menaces avec arme)
Florence MAILLOCHON
217
CONTEXTES GEOGRAPHIQUES
Les femmes ne bénéficient pas des mêmes espaces publics selon
leur lieu d’habitation dans la mesure où les infrastructures en
équipements collectifs et les moyens de transports, pour ne citer que
ces deux exemples, sont encore assez inégalement répartis à l’échelle
du territoire français. Il y a aussi tout lieu de penser qu’un même
environnement local revêt des réalités différentes suivant la nature et
le lieu d’habitation qu’occupe la femme et suivant ses
caractéristiques individuelles et sociales qui déterminent aussi les
manières de se déplacer, de consommer, de profiter de loisirs
extérieurs, etc. – autant de façons d’investir quotidiennement ou
exceptionnellement les espaces publics, qu’ils soient proches ou
lointains.
Lieux et circonstances des agressions
Contrairement aux idées reçues, les agressions ne surviennent pas
nécessairement dans les endroits déserts que les femmes
fréquenteraient seules, la nuit. En effet, elles surviennent
généralement dans des circonstances banales, relevant d’un usage
habituel de l’espace public : 75,5 % d’entre elles se sont produites
dans un endroit fréquenté régulièrement (en particulier dans les cas
de femmes qui ont été suivies). La violence dans l’espace public ne
dépend pas d’un environnement spécifique ou d’un contexte
exceptionnel, mais au contraire il fait partie du quotidien des
femmes. C’est au cours des déplacements que se produit la plupart
des agressions. La rue et les parkings (38,2 % des cas), les voitures
(18,2 %) et les transports en commun (16,8 %) concentrant à eux
seuls près des trois quarts des lieux où elles se produisent.
Les agressions ne se sont pas nécessairement produites à la faveur
de l’obscurité puisque la majorité d’entre elles (67,2 %) ont eu lieu
dans la journée ou tôt le matin et, dans 64,8 % des cas, dans des
espaces fréquentés sur le moment par d’autres personnes, et donc
éventuellement au vu de tous.
Agressions dans l’espace public et environnement géographique
Dans la mesure où la majeure partie des femmes (75,5 %) déclare
leurs agressions dans des lieux familiers qu’elles fréquentent
habituellement, la connaissance de leur lieu d’habitation peut fournir
218
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
un indicateur du cadre où elles se sont déroulées. Il est ainsi possible
d’établir une géographie des victimes qui ne peut être interprétée en
terme causal, mais dont l’intérêt est toutefois de mettre en évidence
une importante inégalité, au sein du territoire français, face à la
violence dans l’espace public.
Les grandes zones urbanisées sont particulièrement touchées par
toutes les formes de violences. Les taux annuels augmentent
continûment avec la taille de l’agglomération des victimes : de 10 %
de « harcèlement sexuel » (insultes imposées par des hommes et
atteintes sexuelles) dans les communes rurales à 26,9 % à Paris et en
région parisienne ; respectivement, de 0,9 % d’agressions physiques
(comprenant les agressions pour vol, les brutalités physiques et les
menaces avec arme) à 2,2 % (tableau 4).
Les femmes qui habitent dans des immeubles collectifs en ville ou
en cité sont elles aussi plus fréquemment victimes que celles qui
habitent dans une maison individuelle (tableau 4).
Les violences (tous types confondus) semblent d’autant plus
fréquentes que le tissu urbain est dense et que l’habitat est regroupé,
résultats qui semblent converger avec les données de l’enquête de
victimation Insee-IHESI à quelques réserves méthodologiques près10.
10
Les agressions physiques et les injures décrites dans cette enquête ne portent pas
que sur l’espace public mais 75 % des agressions physiques répertoriées et 72,2 %
des injures ont lieu hors du logement : Peretti-Watel Patrick, op.cit.
Florence MAILLOCHON
219
Tableau 4 : Taux de violences dans l’espace public, au cours des 12 derniers
mois, suivant les lieux et modes de vie des femmes
Taille de l’agglomération
Communes rurales
Communes de moins de 200 000
habitants
Communes de plus de 200 000
habitants
Paris et région parisienne
Type d’habitat
Maison individuelle isolée
Maison individuelle en ville
Immeuble
Grand ensemble – cité
Ensemble
Champ : ensemble des femmes
Harcèlement
sexuel
Agressions
physiques
%
%
n=2377
n=2015
10,0
13,1
0,9
1,5
n=1414
20,8
2,7
n=1164
26,9
p<0,001
2,2
p<0,001
n=701
n=3846
n=1856
n=565
11,7
11,9
23,3
19,6
p<0,001
1,3
1,2
2,2
3,8
p<0,001
15,5
1,7
Harcèlement sexuel (se faire insulter par un ou plusieurs hommes - être suivie –
pelotage – exhibitionnisme). Agressions physiques (vols – coups – menaces avec arme)
Le lien apparent entre la taille de l’agglomération et la fréquence
relative d’agressions à l’encontre des femmes dans les espaces
collectifs se révèle d’une interprétation délicate parce que la taille de
l’agglomération ne fournit pas seulement des informations sur le
contexte géographique mais témoigne aussi d’un contexte
démographique et social contrasté. Il ne faut donc pas céder trop
rapidement à l’hypothèse d’un « terrain urbain » qui serait
particulièrement propice à la violence, mais considérer aussi les
dimensions sociales de l’espace géographique qui seraient à l’origine
de la plus grande fréquence de victimes dans les grands centres
urbains.
La densité du tissu urbain, de même que le type d’habitat,
masquent en effet des clivages sociaux souvent très importants et des
pratiques de l’espace variées qui déterminent différents degrés
« d’exposition au risque d’agression ». Le taux d’agression dans les
espaces publics dépend de leur taux de fréquentation, lui-même
fortement lié au lieu où les femmes résident. Leur mobilité augmente
220
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
en effet avec la taille de l’agglomération et la nature collective de
l’habitat, de même que la diversité de leurs déplacements. Ainsi,
d’après l’enquête Enveff, les femmes résidant à Paris ou dans la
région parisienne sont-elles sorties plus fréquemment seules le soir
(pour diverses raisons) au cours du mois que les femmes résidant à la
campagne (70,6 % d’entre elles contre 55,9 %). Le nombre moyen de
sorties de différentes natures y est lui aussi plus important (1,6 en
moyenne contre 1,1).
Une autre vision de la répartition des violences dans l’espace
public s’impose dès lors que celui-ci n’est plus conçu comme un
espace uniforme et homogène, mais est analysé suivant ses
différentes composantes sociales et géographiques. Les agressions
physiques, contrairement au « harcèlement sexuel », ne sont pas plus
fréquentes dans les grandes agglomérations urbaines que dans les
espaces ruraux, une fois contrôlés un certain nombre de facteurs qui
peuvent expliquer les variations du taux d’agressions (tableau 5)
comme la proportion plus importante de jeunes, de diplômées et de
femmes sortant souvent qui y réside. En effet, toutes choses égales
par ailleurs, les insultes imposées par les hommes et les atteintes
sexuelles sont environ 2,5 fois plus probables à Paris et dans la
région parisienne que dans des communes rurales (tableau 5) alors
que la probabilité de subir des violences physiques ne varie pas in
fine suivant le type d’agglomération (odds ratio non significatif). En
revanche, les violences physiques demeurent, contrairement au
« harcèlement sexuel » fortement associées à la structure de l’habitat
des femmes. Celles qui vivent en habit collectif ont une probabilité
plus importante d’être physiquement agressée que les autres (1,5 fois
plus), indépendamment des autres caractéristiques qui peuvent les
exposer.
Cette étude permet donc de nuancer les risques encourus dans les
lieux collectifs des grands centres urbains souvent considérés comme
les plus dangereux. Où qu’elles demeurent, les femmes sont exposées
à d’éventuelles violences physiques lorsqu’elles fréquentent l’espace
public. En effet, les agressions physiques sont également possibles
sur l’ensemble du territoire français, mais c’est le « harcèlement
sexuel » (comme le fait d’être insultée par des hommes, suivie,
pelotée ou exposée à un exhibitionniste) qui est au contraire
relativement plus fréquent dans les espaces urbains que ruraux
(même si l’on prend en compte le nombre de sorties des femmes).
Florence MAILLOCHON
221
Tableau 5 : Risques relatifs des femmes victimes de violences dans
l’espace public dans les 12 derniers mois suivant leurs
caractéristiques (régressions logistiques)
Harcèlement sexuel
Agressions
physiques
(odds ratio)
(odds ratio)
Age
Moins de 25 ans
25-35 ans
35-45 ans
Plus de 45 ans
2,6 ***
1,6 ***
1,4 ***
1
1,1 ns
0,9 s
0, ns
1
Etat civil
Célibataire
Autre (mariée, séparée…)
1,2 ns
1
1,3 ns
1
Cohabitation de couple
Oui
Non
0,7 ***
1
0,6 *
1
Niveau de diplôme
Aucun ou primaire
Secondaire
Supérieur
1
1,1 ns
1,5 ***
1
0,5 ***
0,6 *
1
1,5 ***
1
1,3 ns
2,0 ***
2,1 ***
2,5 ***
1,5 ns
1
1,1 ns
1
1,5 **
1
1,5 ***
1
1,1 ns
Taille de l’agglomération
Communes rurales
Communes de moins de 200 000
habitants
Communes de plus de 200 000
habitants
Paris et région parisienne
Type d’habitat
Maison individuelle
Immeuble
Sortie seule la nuit au cours du
mois
Oui
Non
Champ : ensemble des femmes
Harcèlement sexuel (se faire insulter par un ou plusieurs hommes - être suivie – pelotage
– exhibitionnisme). Agressions physiques (vols – coups – menaces avec arme)
Test de Wald : * : p<0,05 ; ** : p<0,01 ; *** : p<0,001
Lecture : Toutes choses égales par ailleurs, le risque de « harcèlement sexuel » est 3,6 fois
plus élevé pour une femme de moins de 25 ans que pour une femme de plus de 45 ans et
1,4 fois plus élevé pour une femme diplômée du supérieur que pour une femme ayant un
diplôme du primaire ou pas de diplôme.
222
VIOLENCES DANS L’ESPACE PUBLIC
CONCLUSION
Il y a donc, dans les interactions qui se jouent dans les grandes
villes, et indépendamment de leur plus grande fréquence relative, des
formes de violence spécifiques. Les grandes zones urbaines, en
raison peut-être de la densité de leur population et de la nature des
échanges qu’elles imposent, semblent plus largement soumises à
toutes formes d’incivilité et notamment aux insultes à l’égard des
femmes et aux atteintes à caractère sexuel (poursuite,
exhibitionnisme, pelotage). En revanche, les agressions physiques ne
sont pas plus fréquentes dans les grandes agglomérations, compte
tenu d’autres facteurs, mais elles le sont en fonction de la structure de
l’habitat, notamment collectif. Une partie des violences physiques
semblent donc relever d’une fracture sociale plus que d’une fracture
géographique puisque ce sont les femmes présentant divers signes de
vulnérabilité ou d’isolement qui les subissent davantage (les non
diplômées, les femmes ne cohabitant pas, au chômage…).
Plus qu’un espace ultra-violent, c’est l’image d’un espace encore
largement inégalitaire et sexiste qui émerge de l’analyse des
violences dans les grandes agglomérations. Même si la cité se
présente comme le lieu de libération des femmes à travers la
métaphore de la modernité qu’elle véhicule, l’espace public peut s’y
avérer plus contraignant encore que dans les petites communes ou
agglomérations. Par les formes de harcèlement répété que les femmes
y subissent fréquemment (des insultes aux atteintes sexuelles), elles y
sont comme des intruses même si, de fait, elles n’y risquent
effectivement pas nécessairement leur vie.
BIBLIOGRAPHIE
CRENNER Emmanuelle [1999], « Insécurité et préoccupations
sécuritaires », Données sociales, la société française, Paris, Insee,
7 pages.
HEISKANEN Markku – PIISPA Minna [1998], Faith, hope, battering.
A survey of men’s violence in Finland, Helsinki, Statistics finland, 64
pages.
JASPARD M. (dir.) [2001], « Nommer et compter les violences
envers les femmes : une première enquête nationale en France »,
Population et Sociétés, n° 364, 4 pages.
Florence MAILLOCHON
223
JASPARD M. (dir.) – E. BROWN – S. CONDON – D.
FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL – A. HOUEL – B. LHOMOND – F.
MAILLOCHON – M.-J. SAUREL-CUBIZOLLES – M.-A. SCHILTZ
[2003], Les violences envers les femmes. Une enquête nationale, La
Documentation française, Paris, 370 pages.
PERETTI-WATEL Patrick [2000], « L’enquête de victimisation
Insee-Ihesi. Première exploitation de l’enquête 1999 », Etudes et
recherches, Paris, IHESI, février.
Statistique Canada [1993], « L’enquête sur la violence envers les
femmes. Faits saillants », Le Quotidien, n° 11-001F, 10 pages.
L’ELOGE DE L’OMBRE : LE SENTIMENT
D’INSECURITE EN MILIEU URBAIN,
REFLET DES INEGALITES DE SEXES ?
Céline CAMUS
Université François-Rabelais, Tours
à Mah
La question de l’insécurité urbaine fait l’objet d’une importante publicité
médiatique. Les médias désignent habituellement les jeunes issus des
banlieues comme principaux coupables de cette montée du sentiment
d’insécurité. En réalité, c’est surtout dans le champ de la politique que la
prise en compte des phénomènes de violence dans les quartiers sensibles
démarrent1. Si cette évolution de la violence urbaine est aujourd’hui objet de
consensus, elle était dans les années 60 encore à l’origine d’un clivage droite
gauche. Les intellectuels, souvent d’une lignée révolutionnaire la
comprenaient et la sphère politique pouvait encore à ce moment la tolérer.
Or depuis les années 80, toute référence positive à la violence est bannie 2.
A la mésinterprétation3 propre aux médias de masse et à la production d’un
consensus, s’ajoute la confusion. L’insécurité devient problématique à la fois
1
Bonelli L., « Experts et médias : la spirale », Regards, n° 65, Paris, Février 2001 ; Tricot
C., « Violence urbaine à la une », Regards, n° 65, Paris, Février 2001, p. 17-18.
2
Wievorka M., « Le nouveau paradigme de la violence », Cultures et Conflits, n° 29/30,
Paris, 1998.
3
Au sens d’Olivier de Sardan J-P., « La violence faite aux données », Enquête, n° 3, 1996,
p. 31-59.
226
L’ELOGE DE L’OMBRE
à définir et à mesurer. Il est alors difficile d’appréhender les chiffres surtout
lorsque les effets de l’appareil statistique contribuent à nourrir les sentiments
d’insécurité4. L’analyse multifactorielle proposée par Bauer5 est l’une des
réponses possibles, capable de prendre en compte le caractère évolutif de la
violence urbaine synonyme désormais de délinquance. Cette perspective
modérée tend à remettre en question la négation de l’insécurité tout en
soulignant l’importance notamment de la progression de la demande
sécuritaire, de la paupérisation des foyers monoparentaux et de l’ambiguïté
des discours politiques. Nous pourrions aussi rajouter l’instrumentalisation
des chiffres par les services policiers, signalée par Mouhanna6.
Si les travaux sociologiques portant sur les aspects pluriels de la violence
urbaine ne manquent pas, en revanche peu nombreuses sont les recherches
menées sur le-s sentiment-s d’insécurité qu’elle génère. Cette raison nous a
incitée, lors de notre étude, à privilégier cet aspect, appréhendé ici à travers
les pratiques et représentations sociales de l’espace urbain et qui plus est
nocturne. Ce sont donc les stéréotypes en tant que révélateurs de tensions
sociales qui retiennent notre attention. Et plus particulièrement ceux qui
mettent en évidence des inégalités entre des normes féminines et masculines.
En effet, nous avons rapidement pu constater lors de notre terrain7 que les
pratiques féminines de l’espace public la nuit ne pouvaient se confondre
avec celles des hommes. Il était donc indispensable que notre échantillon
soit composé d’hommes et de femmes afin de comprendre la nature des
craintes de chacun. En outre, un échantillon mixte permet également
d’utiliser d’autres variables comme la classe d’âge et la catégorie
socioprofessionnelle afin de les mettre en perspective. Nous pouvons
regrouper nos 16 interviewés de la manière suivante. Sur 8 femmes
interrogées, 4 sont enseignantes dans le secondaire tandis que le reste de
l’échantillon féminin est composé de secrétaires exerçant dans les transports
routiers et dans un parti politique, d’une informaticienne travaillant au sein
d’une institution publique et d’une ancienne traductrice aujourd’hui retraitée.
Ces femmes étaient âgées de 27 à 64 ans. Quant aux hommes, trois d’entre
eux étaient secrétaires temporaires, deux autres étaient employés, l’un au
service des Postes et l’autre personne chez un artisan tandis que le dernier
interviewé était pharmacien. Les âges variaient également de 24 à 64 ans.
4
Le Roux B., « Pas de proximité sans débat national sur la sécurité »,
www.libération.fr/quotidien/débats/octobre99/991027a.html, 1999.
5
Bauer A., in www.universite-tous-les-savoirs.fr, 2001.
6
Mouhanna C., Polices judiciaires et magistrats, Paris, Ed. la Documentation Française,
2001, 251 p.
7
L’étude dont sont issues les données présentées ici s’est déroulée à Tours dans le cadre
d’un DEA de sociologie.
Céline CAMUS
227
Comprendre la légitimité que chacun a, à pratiquer un espace non
domestique nous a amené à choisir une méthode qualitative. C’est donc
principalement à l’aide d’entretiens semi-directifs que nous avons recueilli
nos données. Les entretiens s’intéressaient à la fois aux pratiques actuelles
de l’espace d’hommes et de femmes et à leur apprentissage de la mobilité
spatiale. En effet, comme le soulignait Goffman8, la socialisation est
différentielle selon la classe de sexe de chacun. C’est donc cette socialisation
initiale que nous allons questionner afin d’en évaluer l’impact.
LES SENTIMENTS D’INSECURITE ET LEUR FONCTION NORMATIVE
Si les pratiques urbaines des femmes ainsi que leur appréhension de
l’espace public sont de nature différente de celles des hommes, il s’agit en
premier lieu d’en comprendre les raisons sociales afin d’éviter tout recours à
une vision substantialiste qui réduirait les peurs nocturnes des femmes à un
trait de caractère. En ce sens, pratiquer la ville à toute heure du jour ou de la
nuit, ou bien restreindre ses activités nocturnes, par exemple, n’est pas
seulement relatif aux emplois du temps des individus. Il semble, au contraire
que les pratiques urbaines actuelles sont intimement liées à la manière dont
les hommes et les femmes ont intériorisé pendant leur éducation les divers
lieux qu’il leur est légitime de fréquenter. Les travaux de Florence
Maillochon et Andrei Mogoutov9 montrent que la sociabilité des jeunes
s’inscrit dans des espaces sexuellement différenciés. Les relations amicales
des garçons se font à 61 % à l’échelle de la ville et à 50 % pour les filles.
Cette différence est confirmée par l’observation de leurs relations amicales
homosexuées : 64 % des filles se rencontrent au sein de leur établissement
scolaire, contre 47 % pour les garçons. Les espaces de sociabilité des
garçons sont donc plus ouverts et la mobilité de chacun se distingue bien
selon le sexe.
Notre premier axe de recherche consiste à analyser les pratiques éducatives
et à remarquer s’il existe des différences notables au sein des règles intrafamiliales. L’éducation reçue par l’ensemble des interviewés relève-t-elle
d’une logique propre à l’avènement de la société mixte ? Ou bien nous est-il
possible de déceler des disparités concernant les modes de régulation entre
les enfants de sexes différents ?
Suite à cette analyse, il s’agit pour nous de comprendre pourquoi l’espace
urbain provoque tant de stéréotypes ? Et pourquoi entendons-nous
systématiquement que les femmes sont plus susceptibles de se faire agresser
la nuit ? Comme Denis Slakta (1994) le rappelle, les stéréotypes ont toujours
8
Goffman E., L’arrangement des sexes, Paris, Ed. La Dispute, 2002.
Maillochon F. – Mogoutov A., « Sociabilité et sexualité », L’entrée dans la sexualité : le
comportement des jeunes dans le contexte du Sida, Paris, Éd. La Découverte, 1997, p. 81-118.
9
228
L’ELOGE DE L’OMBRE
un caractère normatif composé d’un versant descriptif et d’un autre
prescriptif. L’énoncé d’une norme explicite ipso facto la manière de la
transgresser. C’est pourquoi établir une norme impose aussi de mettre en
place un arsenal de sanctions. Ainsi le discours sur la vulnérabilité du
deuxième sexe a peut-être une autre fonction que de le protéger...
ENTRE L’IMPOSITION DES LIMITES ET L’APPRENTISSAGE DE LA LIBERTE
Le discours dominant sur l’égalité des sexes étant bien diffusé, questionner
directement les interviewés sur les différences entre les frères et sœurs a
suscité quelques impasses. Il est rare qu’un interviewé admette l’existence
d’inégalités au sein de sa famille. Pour cette raison, la grille d’entretien
relative au sentiment d’insécurité, comportait un ensemble de questions
propres aux règles de sorties que les interviewés avaient à respecter pendant
leur adolescence.
Il s’agit donc de distinguer les diverses attitudes des familles. Notre point
de départ est l’étude de la division sexuelle de l’espace et plus précisément
de son apprentissage. Les familles se comportaient-elles toutes de la même
manière ? L’éducation reçue par l’ensemble des interviewés relevait-elle
d’une même logique propre à l’avènement de la société mixte comme
certains sociologues le pensent ? Ou bien nous est-il possible de déceler des
disparités concernant le contrôle des sorties entre les enfants de sexes
différents ? Comme le montre Patrick Baudry10 la violence, et notamment la
violence familiale, ne s’actualise pas seulement dans ses formes apparentes.
Elle n’a pas besoin d’agir pour être agissante. « Naturalisée et incorporée,
produite dans le cycle de reproduction dont la nécessité tient de l’évidence,
la violence routinisée ne peut rien à la riposte, elle ne s’accompagne
d’aucun «événement» qui pourrait en retour justifier la révolte.
L’innommable monstruosité, ce qui échappe à la catégorie du mal – ou
plutôt ce qui indique que le mal est inévaluable, hors d’indication – peut
emprunter précisément l’allure policée de la norme »11. La violence peut
donc prendre « l’allure policée de la norme ». Et c’est justement cette norme
qui nous intéresse.
Des entretiens semi-directif réalisés auprès de huit femmes, nous pouvons
retenir à la fois la nature de ces règles familiales et la manière dont le
protocole était imposé. Se dessinent dès lors trois types de règlements
particulièrement distincts.
Un premier groupe de femmes, âgées entre 50 et 65 ans se distingue très
nettement dans sa manière de percevoir les obligations parentales. Elles sont
clairement énoncées et dans tous les cas strictes. Les horaires sont très précis
10
11
Baudry P., « Une bonne éducation », in Autrement, n° 168, Paris, p. 117-128.
Baudry P., op.cit., p. 126.
Céline CAMUS
229
et elles insistent particulièrement sur la limite qu’il s’agissait de respecter.
Leurs sorties étaient très limitées et se résumaient à des activités qui devaient
relever de l’ordre de l’exceptionnel. Leurs fréquentations devaient être
surveillées, un frère ou bien un autre membre de la famille (une mère par
exemple) était présent afin d’assurer le contrôle de leurs sorties. L’âge de la
majorité (21 ans dans leurs cas) a constitué une étape importante dans la
mesure où elles ont pu décider « librement » de leurs activités seulement
après. Toutes ces conditions devaient être réunies sinon la sortie était
systématiquement refusée.
L’exemple de Geneviève le montre bien : « J’avais 19, 20 ans parce que la
majorité était à 21 et bon j’avais une copine qui se mariait et j’ai pas pu
aller au mariage par exemple parce qu’on sait pas qui c’est [...] Il y avait
pas de justification... non on demandait pas d’explication d’ailleurs, on
demandait l’autorisation, c’était oui ou c’était non, point c’était comme ça,
il y avait une autorité et c’est comme ça ».
Ce type de codes dits explicites semble être le résultat d’une éducation
propre aux années 50-65. Les relations parents-adolescents de cette période
sont d’ailleurs qualifiées d’autoritaires par Michel Fize12, contrairement aux
deux décennies suivantes.
Un second groupe de femmes se distingue du précédent par une incapacité
à énoncer avec précision les recommandations familiales. Nous avons donc
qualifié ces codes d’implicites par opposition aux premiers. Si les règles
semblent avoir été plus facilement intériorisées, elles imposent
paradoxalement toujours le même type de contraintes : horaires à respecter,
accompagnement souhaité et non plus exigé, nécessité de connaître le cadre
de la sortie. La surveillance ne s’opère plus obligatoirement par un membre
de la famille mais par un ami, à condition d’être reconnu.
Une autre particularité de ces entretiens réside dans la quasi négation des
impositions familiales. C’est cette opposition entre la visibilité et
l’invisibilité des conventions familiales qui importe dans la mesure où il
s’agit de la seule différence qui distingue ces deux générations de femmes.
Notre constat coïncide avec les analyses de Patrick Baudry qui insistent non
pas sur l’existence d’un changement radical entre les anciennes et les
nouvelles générations mais au contraire sur les nouvelles formes de
souverainetés familiales : « Pas de silence imposé, mais un devoir de
conversation où la sincérité du propos se mesure à la capacité de tout dire.
Ici la terreur qui produit l’obéissance, là la séduction qui entraîne non pas
la capture mais la captation »13.
12
Fize M., La démocratie familiale. Évolution des relations parents-adolescents, Paris, Éd.
Presses de la Renaissance, 1990.
13
Baudry P., op.cit., p. 125.
230
L’ELOGE DE L’OMBRE
Ainsi les dissemblances que nous pouvons observer entre un type de code
explicite et un autre plus subtil n’engendre pas un changement de nature
comme le souligne également François de Singly14 au sujet des principes
pédagogiques actuels où la disparition du schéma traditionnel n’est que
relative. Ce qui semble se modifier n’est absolument pas la norme en elle
même mais bien la manière dont elle se légitime.
Il reste donc à s’interroger sur le type d’évolution que présente ce
« passage » entre une éducation basée sur des règles répressives et une autre
de type préventif. Est-il possible de parler de progrès de la condition
féminine lorsque l’ensemble des femmes semble avoir bénéficié de
restrictions de nature identique ? Certains pourront arguer que ces
différences de degré observées entre ces deux générations, renvoient à
qualifier ces familles de plus ou moins inégalitaires. Pour notre part, nous
insistons sur le fait qu’une opposition stricte entre ces deux types
d’éducation ne semble pas rendre compte de la réalité.
Enfin, le troisième groupe relevé est celui des hommes dans la mesure où
leurs discours viennent confirmer notre premier constat. L’analyse de leurs
entretiens dévoile que leurs règles de sorties étaient d’une toute autre nature
que celles des femmes. Toutes générations confondues, les hommes ont été
incités à sortir. Les contraintes parentales ne sont pas perçues puisque
aucune autorisation n’est nécessaire. Les horaires ne sont pas forcément
précisés et il n’est pas besoin pour eux d’être surveillés. Ils sont donc très
rapidement encouragés à être autonomes, indépendants et actifs. Les seuls
restrictions que les hommes ont pu rencontrer étaient liées à deux facteurs :
les obligations scolaires et l’âge, c’est-à-dire des limites qui en elles-mêmes
peuvent évoluer, contrairement à la situation des femmes dans la mesure où
le fait d’être une femme pose en soi un problème. En effet, comme le
souligne Françoise Héritier15, il ne s’agit pas de comprendre une pratique
sociale en fonction des compétences requises qui seraient propres à chaque
sexe mais au contraire de cerner l’aspect purement arbitraire de leur
affectation à l’un ou l’autre sexe.
Comprendre le rôle et l’impact de l’éducation a pour nous signifié la prise
en compte de leurs pratiques actuelles. Il s’agit de vérifier si les valeurs
transmises au sein du milieu familial ont de réelles répercussions quant à
leur mobilité présente.
LES PRATIQUES URBAINES D’AUJOURD’HUI
Notre intention est ici d’analyser les attitudes des femmes à propos de
leurs pratiques de la ville. Nous avons procédé de la même manière que dans
14
15
(de) Singly F., Le soi et le couple, Paris, Éd. Nathan, 1996.
Héritier F., Masculin/Féminin II : Dissoudre la hiérarchie, Paris, Ed. Odile Jacob, 2002.
Céline CAMUS
231
l’étape précédente. La situation des femmes a été examinée dans un premier
temps pour ensuite être confrontée à celles des hommes. S’il n’est pas
interdit aux femmes de sortir librement, nous tenons à examiner plus en
détails si ces dernières se sentent aussi légitimes que les hommes à pratiquer
l’espace public.
Nos interrogations ont donc porté cette fois sur le sentiment d’insécurité,
sur les divers lieux que les interviewés fréquentaient la nuit, leur fréquence
mais aussi ceux qu’ils ou elles s’interdisaient.
Les femmes interviewées lors de notre étude sortent-elles seules la nuit ?
Dans quels quartiers se sentent-elles le moins en sécurité ? Vont-elles sur les
bords de Loire la nuit ? Si non pourquoi ? Le motif de ces restrictions a
permis de repérer le sens pratique de chacun. Le « principe de précautions »
a également été abordé afin de cerner jusqu’où s’intériorisaient certaines
limites et pour quelles raisons. Nos pistes de réflexion se présentent encore
sous forme d’un triptyque mais cette fois plus complexe.
Nous pouvons constater que la nature des craintes féminines est d’ordre
sexuel. Ce qui les distingue entre elles se situe seulement au niveau du degré
de généralisation. Trois des femmes (Pénélope, Pascale et Louise) que nous
avons questionnées peuvent être qualifiées de type anxieux, angoissé. Selon
elles, une agression peut survenir n’importe quand, aussi bien sur leur lieu de
travail que dans un parking. L’exemple suivant nous le montre. Pénélope,
régulatrice des transports routiers, 27 ans : « Moi, je sors pas beaucoup, mais
on peut être en insécurité chez soi. Au plus tard à 10 heures, je suis chez
moi. [...] J’ai été agressée deux fois à Nantes et puis à Bordeaux une fois
aussi [...] depuis je rentre pas toute seule, je vais déjà pas dans mon garage
toute seule... Après c’est une peur... je me suis habituée à vivre avec cette
peur en fait. Elle fait partie de moi et voilà, mais par contre si je vais à la
cave, je sais que je ne risque pas grand chose mais je n’y vais jamais. Je
refuse d’y aller ça me fait peur. [...] Physiquement j’ai les mains moites, non
je ne suis pas bien quoi, je tremble, il faut que je parle toute seule ou alors je
fais semblant, parce que j’ai un portable, de téléphoner alors qu’y a
personne mais c’est pour que les gens croient que je ne suis pas toute seule.
Mais je me souviens à Nantes, je me promenais toujours avec un couteau de
cuisine, je sortais toujours avec parce que j’avais réellement peur... »
L’agresseur est bien sûr un homme et son âge n’a pas d’incidence, tous
sont susceptibles d’être des violeurs. La simple présence d’un homme dans
une rue pose problème. Le fait d’être seule et isolée va amener ces femmes à
prendre un maximum de précautions. Nous pouvons les qualifier dans ce cas
de méfiantes. Le mieux et le plus rassurant sera de rester chez soi et par
conséquent de réduire ses activités nocturnes. Être r-accompagnée ne suffira
quelques fois pas à se sentir en sécurité. Les transports en commun posent
également des difficultés si l’on écoute Louise, anciennement Directrice
232
L’ELOGE DE L’OMBRE
d’École, 64 ans : « Si j’étais seule dans un bus ça m’emballerait pas, c’est le
fait d’être seule même face à un conducteur pourquoi pas... ». Les
précautions dans leur cas ne sont jamais perçues comme contraignantes. La
peur fait partie d’elles et aucun problème d’organisation ne se pose
puisqu’elles peuvent toujours recourir à un tiers. Notons que l’entourage les
incite souvent à faire attention et n’hésite pas à les rappeler à l’ordre de
manière implicite. La famille de Louise lui propose encore d’éviter de
circuler la nuit et préfère lui offrir l’hospitalité que de la voir rentrer seule en
voiture à 64 ans...
Leurs attitudes face aux dangers (réels ou supposés) sont passives.
Plusieurs anecdotes révèlent qu’elles n’osent pas prendre la parole
lorsqu’elles sont confrontées à des agressions verbales. Elles penseront en
premier à demander de l’aide.
Les cinq autres femmes (Astrid, Bénédicte, Aude, Augustine et
Geneviève) sont réunies sous l’appellation de craintives. Nous ne sommes
pas en présence d’un type antagoniste au premier puisque les craintes en
elles-mêmes sont quasi identiques. Cependant il existe quelques nuances.
Les lieux qu’elles s’autorisent à fréquenter sont plus stéréotypés et leur
permettent ainsi de limiter l’étendue des espaces non fréquentables. Elles se
donneront un peu plus de liberté et feront plus de tentatives pour justement
essayer de pratiquer l’espace public. L’exemple d’Aude est ici significatif,
enseignante de 33 ans suite à la lecture d’un article concernant la peur liée à
l’isolement, elle décide de réaliser elle-même l’expérience. « Je me suis
retrouvée une nuit comme ça à rester en Bretagne et puis j’avais pas envie
de payer une chambre d’hôtel et je me suis dit j’essaierai bien de dormir une
nuit dehors. C’était sur la côte bretonne : je me suis dit je vais dormir sur la
plage ... et bien je l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai essayé de
chercher des coins en me disant enfin bon il faut qu’il y ait un peu
d’éclairage quand même mais il ne faut pas qu’on me voit, c’était
compliqué, résultat des courses ce que j’ai fait c’est que j’ai dormi dehors
mais j’ai dormi en fait dans le jardin de la maison de mon ami qui avait dû
partir. Donc il n’y avait personne dans la maison, elle était fermée, mais son
jardin était clôturé et je savais que je pouvais rentrer à l’intérieur donc j’ai
fait ça. C’était un intermédiaire, parce que j’ai tout à fait l’argent pour me
payer une nuit d’hôtel mais bon c’était un peu pour voir... ». Si cette
expérience fut un échec, il importe de préciser que le simple fait d’envisager
cette éventualité est impossible pour les femmes de type anxieux, angoissé.
Ces femmes de type craintif ont aussi la particularité de rentrer seule ce qui
n’est pas négligeable. Elles hésiteront moins à prendre le RER ou leur
véhicule la nuit. Mais il s’agit une fois de plus de pratiquer l’espace public
pour une raison précise et légitime, comme de rentrer chez soi. Nous verrons
plus loin, qu’un homme peut se promener la nuit sans motif apparent. Le
Céline CAMUS
233
discours de ces cinq personnes est également plus stéréotypé lorsqu’il s’agit
de nommer16 les éventuels agresseurs. Le fait de stigmatiser certaines
déviances leur permet ainsi de repérer plus distinctement le(s) danger(s). En
ce sens, l’insécurité n’est pas ici ressentie comme permanente ni immédiate.
Nous pouvons donc les qualifier de prudentes.
A l’opposé de ces discours, les hommes interrogés mentionnent trois types
d’insécurité, d’ordre idéologique, matériel (peur d’être cambriolé ou volé) et
sociétal (plusieurs faits sociaux ont été soulevés comme l’alcoolisme, la
délinquance juvénile, la césure Nord Sud par exemple). Ainsi aucune crainte
n’est relative à l’intégrité des interviewés c’est-à-dire à leur corps, à leur
intimité. Les craintes sexuelles sont exclusivement féminines et les
conséquences qu’elles impliquent sont donc liées à leur singularité. De ce
fait, les peurs dites masculines ont été qualifiées de neutres dans le sens où
elles sont relatives à des faits sociaux qui sont plus distanciés par rapport à
soi. Certains interviewés iront même jusqu’à nier l’existence de l’insécurité
urbaine et à soulever l’importance de la distinction entre le sentiment et le
danger en lui même perçu comme plus réel. Nous donnerons l’exemple d’un
interviewé agacé par nos questions, Émile (50 ans, pharmacien) : « bah
écoutez ça fait 5 fois que je vous dis que je ne me sens en insécurité nulle
part dans la ville de Tours ! [...] Non, je vais peut être vous sembler... mais je
ne me sens quasiment jamais en insécurité, à part quand il y a quelqu’un qui
me menace devant moi, avec une arme mais ça ne m’est jamais arrivé, je ne
me sens pas en insécurité. Vous l’avez très bien formulé, c’est un
sentiment... je le dis tranquillement, c’est pas un problème majeur là dessus.
Je peux vous emmener dans n’importe quel quartier dans la ville de Tours, à
n’importe quelle heure, n’importe quand. Je crois qu’on est quand même
pas... j’ai eu l’occasion de le faire aussi, je crois se promener, aujourd’hui, je
sais pas un exemple de pays encore que bon ... on est ni à Sarajevo, ni la nuit
dans certains quartiers à New York où je suis allé également le soir,
évidemment les sensations sont toutes autres, ni une pression de l’insécurité
quelconque qui peut être liée, à Jérusalem-Est ni... on n’est pas dans ce type
de configuration, vraiment je crois qu’il faut avoir vécu là-bas, pour
comprendre qu’il n’y a pas de problème à Tours. »
En examinant le seuil d’insécurité de ces hommes, il est plus facile de
comprendre pourquoi ils ne s’empêchent pas de sortir et en quoi l’absence de
précaution de leur part est significative. Lorsque leurs craintes sont d’ordre
idéologique, les agresseurs sont clairement identifiés (Jean-Marie Le Pen, la
police, des personnes en état d’ébriété, des voyous, des délinquants new
yorkais etc.). Non seulement la figure de l’agresseur est très précise mais elle
16
Les termes de fou, de maniaque, d’excité ou de malade n’apparaissent pas dans les trois
premiers entretiens où les femmes désignent les hommes par l’utilisation de la troisième
personne du pluriel.
234
L’ELOGE DE L’OMBRE
est également liée à un contexte spécifique (comme les manifestations contre
le FN, des contrôles de papiers à Jérusalem Est effectivement à haute
tension, la délinquance dans les banlieues de New York, etc.). Les divers cas
mentionnés relèvent d’événements ponctuels, leurs craintes restent ainsi dans
le cadre de l’occasionnel et non du général. De plus, l’action doit être en
train de se dérouler pour être véritablement reconnue comme une agression
physique.
LES SENTIMENTS D’INSECURITE, POURQUOI UNE TELLE DIVERSITE ?
Il importe de préciser à cette étape que les quelques éléments de réflexion
que nous proposons ici sont directement liés à notre étude, au choix et à la
taille de notre échantillon. Notre objectif est donc modeste et ne prétend pas
être représentatif des pratiques urbaines des 25-65 ans. Cependant il reste
possible de retenir un ensemble d’éléments explicatifs. Il nous semble
effectivement intéressant de mettre en perspective les deux axes présentés
plus haut, à savoir les types de pratiques éducatives et le type de mobilité de
nos interviewés. En ce sens, il s’agit de comparer le poids des variables que
nous avions retenues. En effet, des pratiques aujourd’hui restreintes peuvent
peut-être s’expliquer en raison d’une éducation particulièrement autoritaire.
Nous nous attacherons dans cette dernière partie à croiser nos diverses
interprétations et nous tenterons d’offrir quelques éclaircissements suite aux
paradoxes que nous allons mettre en lumière.
En effet, les femmes de type anxieux, angoissé sont âgées de 27, 31 et 64
ans. La première, Pénélope, est régulatrice dans les transports routiers, la
seconde Pascale est secrétaire et enfin Louise est retraitée, anciennement
Directrice d’Ecole. L’origine sociale ne semble pas ici un facteur
déterminant ni leur lieu d’habitation puisqu’elles vivent toutes trois dans des
quartiers très hétérogènes. L’influence des pratiques familiales doit être
accueillie avec réserve. Pénélope était un cas atypique dans la mesure où elle
est la seule des interviewées à avoir très fortement insisté sur l’aspect
permissif de son milieu d’origine. Or l’ensemble des données met en relief
des pratiques du milieu urbain très problématiques. Contrairement à toute
attente, bien que cette femme ait voyagé seule relativement tôt (son trilinguisme l’attestant) et que sa famille ait tenté d’élever les enfants de
manière homogène, ses pratiques du milieu urbain sont les plus restreintes de
toutes les femmes interrogées. Elles deviennent équivalentes à celles dont les
familles ont été de type protectionniste et inégalitaire.
Ce qui a modifié considérablement ses pratiques est d’ordre biographique.
Il semble que les trois agressions dont elle a été victime ont eu un impact
important. Suite à un événement de cette nature, même une éducation
égalitaire et préventive ne suffit pas à dépasser les craintes d’agressions
Céline CAMUS
235
sexuelles. C’est également ce qu’atteste une étude réalisée par l’INSEE en
décembre 1996 sur l’insécurité. « Sur l’ensemble des adultes, une personne
sur sept a peur de sortir seule le soir dans son quartier. Parmi les victimes
(ou simplement témoins) d’une agression, cette appréhension est deux fois
plus fréquente »17.
Les deux autres interviewées de type anxieux angoissé (Pascale et Louise)
ont aujourd’hui des pratiques urbaines aussi limitées que Pénélope, mais
pour des raisons sociales différentes. Ni la classe d’âge, ni le milieu social ne
semblent expliquer le fait qu’elles aient des pratiques similaires. La seule
différence entre ces deux femmes réside dans l’énonciation des règles
qu’elles devaient observer au sein de leur famille. Louise, 64 ans, vient
d’une famille protectionniste alors que Pascale a bénéficié d’une famille
plutôt préventive. Mais toutes les deux ont bien sûr reçu une éducation
différentialiste c’est-à-dire inégalitaire, si l’on observe l’attitude parentale
vis-à-vis de leur frère. Seulement toutes les interviewées de la génération de
Louise ont bénéficié du même type d’éducation et ne sont pas aujourd’hui
aussi craintives qu’elle. Dès lors un seul postulat s’impose pour expliquer la
similitude des pratiques de Pascale et Louise, elles sont toutes les deux
célibataires. Il s’agit là d’une simple hypothèse qui nécessiterait une
vérification à l’aide d’un échantillon plus approprié. Seulement il semble
bien que des femmes célibataires aient plus de difficultés que d’autres à
gérer l’espace public étant pour la plupart du temps non accompagnées.
En ce qui concerne le reste de l’échantillon féminin, c’est-à-dire Astrid
(traductrice à la retraite, 60 ans), Bénédicte (enseignante, 36 ans), Aude
(enseignante, 33 ans), Augustine (institutrice, 50 ans) et Geneviève
(informaticienne, 51 ans), les indications obtenues montrent qu’il est difficile
d’évaluer la question du changement. En effet, ces femmes sont toutes de
type prudent et réactif face aux dangers, c’est-à-dire légèrement plus
autonomes que les femmes du type précédent. Or nous sommes en face de
deux générations bien distinctes. Aude et Bénédicte ont moins de 35 ans et
ont bénéficié d’une famille de type préventif contrairement à Geneviève,
Augustine et Astrid. Ainsi nos premiers constats dévoilent que le terme de
changement est inapproprié dans la mesure où des différences devraient
s’observer quant à leurs pratiques quotidiennes.
L’étude des pratiques pédagogiques parentales met en lumière la nécessité
de prendre en compte la dimension sexuée de l’espace. Très tôt chacun
intériorise un ensemble de règles concernant l’utilisation de l’espace public
et privé. Comparer la situation des femmes et des hommes montre que c’est
avant tout sur la base du sexe que les différences sont observées. Ces
distinctions sont inégalitaires lorsque le simple fait d’appartenir à une
17
INSEE, 1996, p. 3.
236
L’ELOGE DE L’OMBRE
catégorie va systématiquement engendrer un certain nombre de contraintes.
Les conséquences de ce type d’éducation ne sont pas neutres car l’idéologie
de la protection propre au discours parental mais aussi au discours que les
interviewées ont intégrés, va d’une part légitimer une surveillance dont les
femmes sont les seules « privilégiées » et d’autre part renforcer l’idée
commune selon laquelle les femmes sont vulnérables. Contrairement aux
hommes, les femmes que nous avons interrogées bénéficient d’un cadre
beaucoup plus rigide qui les empêche ensuite de se définir en dehors de
celui-ci. Le contrôle social exercé contre elles contribue à les appréhender
comme une catégorie « à part » et participe également à la reproduction des
inégalités puisque la surveillance est considérée comme un acte de
précaution profitable envers les femmes.
CONCLUSION
Si l’espace public est aujourd’hui accessible à tous, tous n’y accèdent pas
de manière égale. Comme le note Jacqueline Coutras18, l’assignation des
femmes à un lieu devenu le symbole du privé, fait partie du « cercle vicieux
de la domination d’un sexe sur l’autre ». Ce renvoi quasi exclusif au
domaine domestique, encore maintenant, participe à la construction de
l’identité sexuée car il ne s’agit pas seulement d’un renvoi à un espace mais
à des valeurs sociales bien définies auxquelles cet espace est rattaché. Même
si les femmes ne sont pas passives en elles-mêmes, cette représentation de la
faiblesse des femmes face aux dangers est pourtant bien réelle. Comme le
rappelle Kozakaï19 : « L’image erronée arrive progressivement à tordre la
réalité et le décalage de départ entre image et réalité s’amenuise par un
mécanisme de boucle circulaire qui crée la réalité justifiant finalement
l’image initiale ». Ce n’est donc pas les typologies finales qu’il importe de
retenir mais comment celles-ci se construisent. Que les femmes de notre
échantillon soient de type passif et plus conformiste par rapport à la norme,
comparé aux hommes, est un fait relevé également par Baudelot et
Establet20. En effet, la transgression de la norme et la prise de risque sont
constitutives de l’identité masculine. Mais dire que les femmes sont plus
passives et plus conformistes ne signifie aucunement qu’elles le sont par
essence et qu’aucun changement n’est possible. Il ne s’agit pas de les
catégoriser à travers la seule observation de leurs pratiques actuelles. Les
attributs que nous avons donnés au féminin et au masculin ne doivent pas
être entendus comme des données universelles mais, au contraire,
18
Coutras J., Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Éd. Armand Colin, 1996.
Kozakai I. T., L’étranger, l’identité : essai sur l’intégration culturelle, Paris, Éd. Payot et
Rivages, 1994, p. 94.
20
Baudelot C. – Establet R., Allez les filles !, Paris, Éd. du Seuil, 1992.
19
Céline CAMUS
237
représentatives de valeurs qui ont très tôt ordonné leur apprentissage de la
vie sociale.
BIBLIOGRAPHIE
BAUDELOT C. – ESTABLET R. [1992], Allez les filles !, Paris, Éd. du Seuil,
BAUDRY P., « Une bonne éducation », Autrement, n° 168, Paris, p. 117128.
BAUER A. [2001], www.universite-tous-les-savoirs.fr.
BONELLI L.[2001], « Experts et médias : la spirale » Regards, n° 65, Paris,
Février.
COUTRAS J. [1996], Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Éd. Armand
Colin.
CRENNER E. [1996], « Insécurité et sentiment d’insécurité », INSEE
Première, n° 501, Paris, p.1-4.
FIZE M. [1990], La démocratie familiale. Évolution des relations parentsadolescents, Paris, Éd. Presses de la Renaissance.
GOFFMAN E. [2002], L’arrangement des sexes, Paris, Ed. La Dispute.
HERITIER F. [2002], Masculin/Féminin II : Dissoudre la hiérarchie, Paris,
Ed. Odile Jacob.
KOZAKAI I.-T. [1994], L’étranger, l’identité : essai sur l’intégration
culturelle, Paris, Éd. Payot et Rivages.
LE ROUX B. [1999], « Pas de proximité sans débat national sur la
sécurité », www.libération.fr/quotidien/débats/octobre99/991027a.html.
MAILLOCHON F. – MOGOUTOV A. [1997], « Sociabilité et sexualité »,
L’entrée dans la sexualité : le comportement des jeunes dans le contexte du
Sida, Paris, Éd. La Découverte, p. 81-118.
MOUHANNA C. [2001], Polices judiciaires et magistrats, Paris, Ed. la
Documentation Française, 251 p.
238
L’ELOGE DE L’OMBRE
OLIVIER DE SARDAN J-P. [1996], « La violence faite aux données »
Enquête, n° 3, p. 31-59.
(DE) SINGLY F. [1996], Le soi et le couple, Paris, Éd. Nathan.
SLAKTA D. [1994], « Stéréotype : sémiologie d’un concept », Le
stéréotype : crises et transformations, Éd. Presses Universitaires de Caen,
Caen.
TRICOT C. [2001], « Violence urbaine à la une », Regards, n° 65, Paris,
Février, p. 17-18.
WIEVORKA M. [1998 ], « Le nouveau paradigme de la violence », Cultures
et Conflits, n° 29/30, Paris.
LA PROBLEMATIQUE DE LA
DOMINANCE MASCULINE
AU NIVEAU DES ESPACES URBAINS :
CAS DES VILLES ALGERIENNES
Farida NACEUR
Université de Biskra, Algérie
INTRODUCTION
Alors que les villes occidentales se caractérisent par leur haut degré
d’ouverture et leur mixité d’usage, dans les villes arabes les espaces urbains
sont encore marqués par une dominance masculine.
Le cas des villes algériennes est éloquent. En effet à l’encontre de certaines
villes arabes où l’on voit émerger une tendance d’ouverture des espaces
ludiques et culturels aux catégories féminines1, dans les villes algériennes, et
particulièrement les villes intérieures, la dominance des espaces masculins
aux dépends des espaces féminins continue à peser lourdement non
seulement sur le vécu quotidien des habitants, et spécialement des femmes,
mais aussi sur le niveau de sécurité dans ces espaces eux-mêmes. Les aspects
de cette dominance sont nettement perceptibles au niveau des espaces
publics à caractère culturel ou ludique ainsi qu’au niveau des espaces urbains
extérieurs, rues et places.
Ce papier tend à explorer ce phénomène à travers le cas d’une ville
1
Dazi-Heni Fatiha, « Du souk aux grands centres commerciaux Consommation et
sociabilité dans le Golfe », Revue Monde arabe, Maghreb Machrek, numéro spécial, 1er
trimestre 1994, p. 93-94.
240
LA PROBLEMATIQUE DE LA DOMINANCE MASCULINE
algérienne intérieure moyenne, la ville de Batna, ville de 240 000 habitants2
située dans l’est algérien.
L’étude privilégie les techniques d’observation des modes d’appropriation
des espaces urbains à travers la ville. Elle est complétée par une enquête par
questionnaire portant sur un échantillon de 250 habitants choisis à travers
deux quartiers populaires de la ville (Bouakal et Chikhi), le but du
questionnaire étant la comparaison selon le sexe du taux de fréquentation des
équipements culturels et ludiques ainsi que les variations de la perception de
l’insécurité au sein des deux quartiers.
Par le biais de l’observation du vécu quotidien et du taux de fréquentation
des équipements culturels et ludiques, on soulèvera la question des inégalités
d’usage des espaces urbains entre les deux sexes. Cela nous permettra dans
un second temps de nous interroger sur leurs incidences tant sur la qualité de
vie urbaine que sur le niveau de sécurité dans la ville.
L’analyse comparative de la perception de l’insécurité urbaine entre les
deux sexes nous permettra ensuite de faire ressortir les malaises vécus, des
malaises allant de la difficulté d’accessibilité des femmes à certains espaces
urbains pendant la nuit, ou même pendant certaines heures tardives de la
journée, jusqu’à l’appropriation quasi exclusive par certaines catégories
marginalisées des jardins, parcs d’attraction… et leur détournement en foyer
de délinquance.
DISPARITES D’USAGE DES LIEUX PUBLICS DE DIVERTISSEMENT AU
DETRIMENT DES FEMMES
En dehors des lieux de travail et de transport qui admettent une certaine
mixité, dans tous les lieux de divertissement socioculturels, sportifs ou
ludiques, la présence féminine est extrêmement réduite.
En dépit du très faible taux de fréquentation des équipements culturels,
l’enquête a révélé des disparités dans leur usage selon le sexe, même pour
les catégories juvéniles. 92,2 % de jeunes filles contre 82,3 % de jeunes
hommes ont répondu n’avoir jamais fréquenté une maison de jeunes. 99 %
de femmes contre 92,6 % d’hommes ont répondu n’avoir jamais fréquenté
un cinéma.
Ces disparités se font ressentir davantage au niveau des espaces de loisirs :
jardins publics et parcs d’attraction. 89,2 % de femmes contre 65,9 %
d’hommes ont répondu n’avoir jamais fréquenté de jardin public.
96,1 % de femmes contre 79,3 % d’hommes n’ont jamais fréquenté de
parc d’attraction.
2
A.N.A.T : Agence Nationale de l’Aménagement du Territoire (siége Biskra), direction
régionale, plan directeur d’aménagement d’urbanisme, commune de Batna, Sud/Batna, juin
1998.
Farida NACEUR
241
Ces résultats révèlent les disparités d’usage des lieux publics de
divertissement au détriment des femmes. Cela montre aussi les difficultés
que ressentent ces dernières quotidiennement contraintes à s’enfermer au
sein des habitations pendant leur temps libre où, en dehors des taches
ménagères, regarder la télévision avec la parabole constitue leur unique
moyen de distraction.
PREDOMINANCE MASCULINE AU NIVEAU DES ESPACES URBAINS PUBLICS
La prédominance masculine au niveau des espaces urbains est de plus en
plus manifeste. Elle va des espaces les plus publics (places et jardins)
jusqu’aux espaces les plus privés : espaces limitrophes aux habitations
(seuils des habitations et trottoirs).
L’activité générée par une place, sa situation, sa conception formelle, son
aménagement sont autant de facteurs qui affectent sa fréquentation et son
utilisation3.
A Batna, des défauts inhérents à l’aménagement, à la conception, à la
situation des places font qu’elles ne peuvent être utilisées par toutes les
catégories auxquelles elles sont destinées, et spécialement les femmes.
La place principale de la ville de Batna située au centre ville est connue
par sa dominance masculine. Sa situation à proximité d’une zone
commerciale intense, la nature de ces commerces (gargotiers, marchés de
légumes, denrées alimentaires…) lui ont attribué un caractère plutôt
masculin. Sa conception très ouverte, ses défauts d’aménagement (mauvaise
disposition des siéges, absence de lieux réservés…), tous ces facteurs
associés découragent toute tentative d’utilisation de cette place par les
femmes.
La qualité de l’espace et la nature des commerces constituent deux facteurs
pertinents dans l’attraction des catégories féminines envers un espace urbain.
L’exemple des nouveaux espaces commerciaux en vogue actuellement
communément appelés : « Bazars » et construits selon le modèle des espaces
commerciaux intérieurs illustre cet état de fait. Batna comprend de
nombreux bazars, il s’agit d’un ensemble de boutiques regroupées autour
d’un espace intérieur.
Les bazars se distinguent à la fois par leur nouveau mode de conception à
la fois interne et relativement clos qui permet une certaine intimité et
également par leur très haute qualité d’aménagement : (pavage, revêtement
de sol, boiseries, décorations intérieures…). Leurs qualités architecturales, la
3
Sablet M., Des espaces urbains agréables à vivre : Places, rues, squares, jardins, Paris,
Editions Moniteur, 1988 ; Bertrand M.J. – Listowski H., Les places dans la ville, Paris,
Editions Bordas, 1984.
242
LA PROBLEMATIQUE DE LA DOMINANCE MASCULINE
nature des commerces : habillement de luxe, bijoux, articles féminins
favorisent non seulement l’attraction d’une certaine catégorie d’usagers à
revenus relativement élevés mais encore celle des femmes. Les bazars
tendent à devenir les futurs lieux de divertissement et de promenade pour la
majorité des femmes et surtout les plus jeunes d’entre elles.
LA PREDOMINANCE MASCULINE GAGNE LES ESPACES DE VOISINAGE
L’urbanisme traditionnel permettaient aux femmes de s’octroyer librement
les espaces limitrophes aux habitations grâce aux formes urbaines ellesmêmes, d’un côté et aux processus sociaux qui régularisaient l’accessibilité
au sein du voisinage, de l’autre.
Les quartiers modernes qu’ils soient planifiés ou auto-construits ne
permettent plus cette flexibilité d’usage des espaces de voisinage de façon à
maintenir leur appropriation et utilisation par les femmes.
Dans les ensembles d’habitat collectif, les espaces adjacents aux
habitations forment des vastes espaces ouverts, ces no man’s land4 ne
permettent aucune forme d’appropriation.
Leur très haut degré d’ouverture ne favorise guère leurs appropriations par
les riverains et encore moins celle des femmes. Ces espaces extérieurs sont
aussi dépourvus de tout dispositif de sélection et de contrôle de
l’accessibilité. Ils constituent ainsi des lieux de passage pour des populations
diverses étrangères aux cités. Cela accentue l’anonymat à l’intérieur des cités
et fait monter les risques d’intrusion et par là les vols et les exactions. Les
espaces extérieurs sont ainsi une source d’anxiété pour les habitants.
Facilement accessibles, ils deviennent à certaines heures tardives du soir ou
pendant certaines heures de la journée des lieux de regroupement pour les
marginaux. Des adolescents de la cité ou même des étrangers utilisent ces
espaces pour se livrer à des pratiques douteuses (abus d’alcool, de drogue,
jeux de cartes...). Ces regroupements leur permettent aussi de guetter les
déplacements et mouvements des habitants pour procéder aux cambriolages.
Quant aux espaces collectifs intérieurs (escaliers et paliers), ils se réduisent
généralement au simple passage et ne favorisent aucune forme
d’appropriation par les femmes, à cause de leur étroitesse et de leur
inadéquation aux regroupements. Au contraire ces espaces sont les plus
prédisposés aux dégradations5.
Ces conceptions de cités collectives condamnées par certains scientifiques6
4
Newman Oscar, Defensible Space, New York, Macmillan, 1972.
Naceur F., La dégradation des espaces urbains Cas d’étude : BATNA, Thèse de magister :
Centre universitaire de Biskra, 1995.
6
Newman Oscar, Creating defensible space, U.S. Department of Housing and Urban
Development Office of Policy Development and Research, 1996, p. 31-56 ; Coleman Alice,
5
Farida NACEUR
243
continuent pourtant à connaître une large expansion dans les villes
algériennes.
Dans les quartiers auto-construits qui forment la figure la plus dominante
du paysage urbain des villes algériennes, on constate également un
rétrécissement de l’espace féminin à l’intérieur de l’habitation et une
réduction des formes d’appropriation de l’espace urbain au simple droit de
passage. La tendance à masculiniser l’espace urbain a gagné même les
espaces les plus limitrophes à l’habitation.
Dans les rues de quartier, il est courant de croiser des vieux, assis sur les
seuils des maisons et sur les trottoirs discutant entre eux, observant le
spectacle de la rue ou encore s’adonnant à des jeux traditionnels divers :
(cartes, dattes, domino…).
Quant à la présence des jeunes hommes dans les rues de voisinage, qui a
été interdite dans le passé par les règles coutumières et les traditions, elle est
aujourd’hui de plus en plus manifeste et considérable. Sous la pression du
chômage, les rues de voisinage sont à leur tour envahies par les jeunes
adossés contre les murs des maisons. Les discussions, l’observation des
allées et venues, et spécialement celles des jeunes filles, constituent pour eux
un passe temps favori. Le vocable de « hittiste »7 connoté négativement
traduit parfaitement cet état de fait. Certains jeunes se forment en petits
groupes aux coins des rues pendant la nuit ou à des heures tardives de la
journée pour s’adonner à l’alcool ou la drogue. Ce phénomène inquiète
terriblement les populations des quartiers car ces regroupements douteux
génèrent fréquemment des querelles, des coups et parfois aussi des querelles
avec usage d’armes.
Cette dominance masculine pèse lourdement sur le vécu quotidien des
femmes qui voient leurs espaces se rétrécir et leur liberté d’usage se limiter.
Les discussions entre femmes de balcons à balcons ou de seuil à seuil ne
sont plus autorisées, même dans les rues résidentielles. La présence
continuelle des hommes dans les rues contraint parfois les habitants à
condamner complètement les ouvertures : balcons et fenêtres.
LES REPERCUTIONS SUR LES NIVEAUX DE SECURITE URBAINE
Les différences dans le taux de fréquentation des espaces urbains entre les
deux sexes ont des retombées néfastes, non seulement sur la qualité de vie
« Le procès de l’utopie. Vision et réalité dans les conceptions de l’habitat », Les cahiers de la
recherche architecturale et urbaine, n° 1, mai 1999.
7
Khaled Nourredinne, « Jeunesse et temps libre », Les cahiers du Cread, n° 2, trimestre
1991.
244
LA PROBLEMATIQUE DE LA DOMINANCE MASCULINE
urbaine, mais également sur le niveau de sécurité urbaine réelle et perçue.
En effet, chez de nombreuses femmes en particulier, on note
l’accroissement de la perception d’insécurité au niveau des quartiers
d’habitat conçus pour être sécurisants. Cette tendance induit indirectement
l’évitement de certains espaces de voisinage alors que la densité d’utilisation
d’un espace est un facteur important de sa sécurité8. Hypothétiquement le
manque de fréquentation de tels espaces accroît la tendance à la dégradation
et à l’insécurité surtout après leur appropriation quasi exclusive par des
groupes de marginalisés et de délinquants. Ce processus a été démontré à
travers la thèse des « browken windows » développée par James et George
Kelling9.
Le niveau de sécurité perçue par les habitants a été tout d’abord
appréhendé par la question principale suivante :
« Le niveau de sécurité au niveau de votre quartier est-il :
Très
satisfaisant,
satisfaisant,
acceptable,
insatisfaisant,
très
insatisfaisant ».
En parallèle certaines questions ont été posées aux interviewés afin de
tester les différences de perceptions des niveaux de sécurité entre les deux
sexes au sein de leurs quartiers.
Les questions ont porté sur les items suivants :
« Existe-il des espaces au sein de votre quartier qui vous font peur ?
Si, oui ces espaces vous font peur : le jour ou la nuit ».
L’enquête a révélé que le sentiment d’insécurité au niveau des deux
quartiers d’habitat est plus intense chez les groupes de femmes interviewées
que chez les hommes et cela quels que soient leurs catégories
socioculturelles ou leur âge.
12,7 % de l’ensemble des interviewées femmes, contre 8,1 % seulement
d’hommes, perçoivent leur quartier comme insécurisant ou très insécurisant.
18,6 % de femmes, contre 6,7 % d’hommes seulement, ont répondu qu’il
existe des espaces qui leur font peur au sein de leurs quartiers.
Contrairement aux hommes, la majorité des femmes qui ont répondu avoir
peur au sein de leur quartier affirment ressentir cette peur durant le jour.
Afin de tester la difficulté d’accessibilité des femmes à certains espaces de
leurs quartiers deux autres questions ont été utilisées.
« En ce qui concerne les espaces qui vous font peur pendant le jour, est-ce
que :
1. Vous ne pouvez les franchir qu’accompagnée
8
Jacobs Jane (1961), The death and life of great American cities, New York, Vintage
Books, 1963.
9
Wilson James Q. – Kelling George, « Broken Windows », Atlantic Monthly, n° 211, 1982.
Farida NACEUR
245
2. Vous n’oseriez pas les franchir même accompagnée ».
Les réponses recueillies ont affirmé davantage l’insécurité que ressentent
les femmes au sein de leurs quartiers. Parmi les femmes qui ont répondu
avoir peur au sein de leur quartier, 9,3 % ont répondu qu’elles ne peuvent
traverser les espaces en question qu’accompagnée par une autre personne,
9,3 % d’entre elles ont répondu que, même accompagnées par une autre
personne, elles n’oseraient jamais traverser ces espaces.
Les tendances à l’évitement constatées au niveau des quartiers,
correspondent tout d’abord aux franges des quartiers que constituent les
abords de l’oued qui, par sa dégradation et sa pollution, constitue un facteur
de répulsion.
A Bouakal, ce sont surtout les rues sinueuses ou en impasse qui suscitent
la crainte parmi les habitantes interviewées. Les structures viaires
désorganisées induisent la peur de désorientation et suscitent l’insécurité
émotive.
La tendance à l’évitement la plus importante est observée surtout au niveau
des espaces adjacents aux espaces publics de loisirs (parcs d’attraction et
jardins où l’on a relevé des taux de fréquentation extrêmement réduits). A
Chikhi, les espaces situés à proximité du parc d’attraction constituent une
source de peur et d’ennui pour les filles et femmes du quartier.
L’évitement de ces espaces a favorisé leur appropriation par les groupes de
marginalisés et les délinquants. Ces groupes s’emparent de ces espaces et les
détournent de leur usage pour les transformer en des supports adéquats pour
leurs activités délinquantes (abus d’alcool, de drogue...).
A Bouakal et à Chikhi, les franges des deux quartiers représentés par
l’oued, constituent les espaces privilégiés des groupements des délinquants à
n’importe quelle heure de la journée. Les interviewés mentionnent ces
espaces comme étant les plus insécurisants, et les supports de nombreux
actes d’agression (vols, agressions par coups et blessures, querelles à main
armée…).
Quant au parc d’attraction, il s’est transformé en un endroit non seulement
répulsif mais dangereux et douteux.
La transformation de ces espaces conçus pour être sécurisants en espaces
dangereux est un phénomène crucial et alarmant auquel se trouvent
confrontée non seulement la ville de Batna, mais de nombreuses autres villes
algériennes.
246
LA PROBLEMATIQUE DE LA DOMINANCE MASCULINE
CONCLUSION
L’étude a révélé des disparités d’usage des espaces urbains qu’ils soient
intérieurs ou extérieurs au détriment des femmes.
En dépit du très faible taux de fréquentation des équipements à caractères
culturels, il existe des disparités dans l’usage de tels équipements au
détriment des femmes. Ces disparités sont plus significatives pour les
équipements à caractère ludique.
En ce qui concerne les espaces urbains extérieurs, on constate un
rétrécissement de l’espace féminin à l’intérieur de l’habitation et une
réduction des formes d’appropriation de l’espace urbain au simple droit de
passage. La tendance à masculiniser l’espace urbain a gagné même les
espaces les plus limitrophes de l’habitation.
Il paraît évident que cette tendance à masculiniser les espaces urbains est
un phénomène relativement récent car, comparativement à la ville
traditionnelle, la ville algérienne moderne est plutôt interdite aux femmes.
L’étude souligne que la fréquentation féminine d’un espace urbain dépend
aussi de sa conception urbaine. Des défauts d’ordre architectural ou urbain
inhérents à leurs situations, à leurs aménagements ou à leurs configurations
spatiales sont susceptibles aussi de décourager toute tentative de leurs
utilisations par les femmes.
En conclusion, il paraît clair que la dominance des espaces masculins au
détriment des espaces et lieux féminins a des retombées néfastes non
seulement sur les femmes mais également sur la qualité de la vie urbaine et
la sécurité des espaces urbains eux-mêmes.
La comparaison de la perception de l’insécurité urbaine entre les deux
sexes a permis, d’un coté, de soulever les malaises que vivent
quotidiennement les femmes contraintes de s’enfermer à l’intérieur de leurs
habitations et, de l’autre coté, la tendance à l’accroissement des espaces
vulnérables et angoissants au sein de la ville.
BIBLIOGRAPHIE
BERTRAND M.J. – LISTOWSKI H. [1984], Les places dans la ville, Paris,
Editions Bordas.
COLEMAN Alice [1999], « Le procès de l’utopie. Vision et réalité dans les
conceptions de l’habitat », Les cahiers de la recherche architecturale et
urbaine, n° 1, mai.
Farida NACEUR
247
DAZI-HENI Fatiha [1994], « Du souk aux grands centres commerciaux
Consommation et sociabilité dans le Golfe », Revue Monde arabe, Maghreb
Machrek, numéro spécial,1er trimestre, p. 93-94.
JACOBS Jane (1961), [1963], The death and life of great American cities,
New York, Vintage Books.
KHALED Nourredinne [1991], « Jeunesse et temps libre », Les cahiers du
Cread, n° 2.
NACEUR F. [1995], La dégradation des espaces urbains Cas d’étude :
BATNA, Thèse de magister : Centre universitaire de Biskra.
NEWMAN Oscar [1972], Defensible Space, New York, Macmillan.
NEWMAN Oscar [1996], Creating defensible space, U.S. Department of
Housing and Urban Development Office of Policy Development and
Research, p. 31-56.
SABLET M. [1988], Des espaces urbains agréables à vivre : Places, rues,
squares, jardins, Paris, Editions Moniteur.
WILSON James Q. – KELLING George [1982], « Broken Windows »,
Atlantic Monthly, n° 211.
ESPACES PUBLICS ET LIMITES.
LES IMPLICATIONS DU GENRE DANS LES
USAGES DE LA VILLE A ALGER
Nassima DRIS
Université de Rouen
Les implications du genre dans les usages de l’espace public à Alger
renvoient à des représentations du dehors au travers desquelles la société se
reconnaît. Poser ainsi le problème, c’est considérer l’espace public à la fois
comme un lieu de passage et de circulation mais aussi comme un événement
où des rituels1 d’interaction sont visibles et observables. C’est ainsi que les
rapports à l’espace public apparaissent comme une expérience culturelle
spécifique où la présence des femmes est clairement codifiée. La dichotomie
espace public/espace privé, maintes fois signalée à travers les espaces du
dedans (dekhel) et ceux du dehors (barra) dans l’habitat des pays du
Maghreb et du Machrek, est reconduite dans les pratiques spatiales à
l’échelle de la ville, non pas à l’identique mais par une hiérarchisation
spatiale qui va du lieu accessible à tous à celui contrôlé et marqué par ceux
1
Le rite est entendu ici au sens que lui donne Erving Goffman c’est-à-dire toute pratique
organisée selon le respect de certaines convenances formées par la société elle-même. Les
rites de présentation et les rites d’évitement permettent aux acteurs de « garder la face » en
affirmant leur propre statut : « Partout, les sociétés pour se maintenir comme telles, doivent
mobiliser leurs membres pour en faire des participants de rencontres autocontrôlés. Le rituel
est un des moyens d’entraîner l’individu dans ce but : on lui apprend à être attentif, à
s’attacher à son moi et à l’expression de ce moi à travers la face qu’il garde, à faire montre
de fierté, d’honneur et de dignité, à avoir de la considération, du tact et une certaine
assurance », Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 41.
250
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
qui y résident signifiant par là des niveaux différents de l’espace public.
Autrement dit, il n’y a pas un « dehors » exclusif et homogène mais des
« dehors » dont il faut saisir les articulations et les sens.2 On distingue ainsi
plusieurs niveaux de dehors déterminés par la distance qui les sépare du
dedans, donc par une position plus ou moins éloignée de l’espace
domestique. Ces différents « dehors » indiquent des seuils et une
accessibilité liée au degré d’anonymat dont l’espace public est garant. Les
pratiques urbaines s’inscrivent dès lors dans une opposition complexe entre
l’espace comme territoire de mobilité et de rencontre avec l’altérité et
l’espace comme territoire de la sédentarité et du chez-soi3.
PLACE DES FEMMES DANS UNE « LOGIQUE DU FLOU »
Les règles d’usage qui sous-tendent les interactions entre les individus et
les groupes définissent les limites visibles ou latentes de l’espace public. On
sait tacitement jusqu’où on peut aller et ce qu’il faut éviter de faire. L’espace
public serait alors le lieu où l’on « se voile » et « se dévoile » en fonction des
normes établies et des fluctuations qui les affectent.
En Algérie, la confirmation implicite des valeurs familiales permet aux
individus de se maintenir dans le groupe grâce à des rites d’évitement qui
contribuent de façon remarquable au maintien du système de parenté. Dès
lors, l’évitement ou « faire comme si » est un accommodement qui relève de
la « logique du flou » cultivée dans l’espace public. Il s’agit de mettre en
pratique des « arrangements de visibilité »4 adaptés au contexte moral pour
se faire « oublier » et se fondre dans la masse. En réponse à cette mise en
scène, les regards se fixent des limites car « voir » est un acte socialement
2
Cette distinction dedans-dehors est universelle, écrit Berque (Augustin) mais prend des
formes spécifiques selon les cultures. C’est ainsi que le rapport dedans-dehors au Japon sera
déterminé plus par des formes immatérielles et temporelles (les usages) que par des formes
matérielles ou spatiales (le bâti). Cf. Berque A., Du Geste à la cité. Formes urbaines et lien
social au Japon, Paris, Gallimard, 1993, p. 81.
3
Pour certains chercheurs, l’expérience urbaine serait caractérisée par une tension variable
entre espaces de fixation (la cité, le squat, le domicile...) et espaces de mobilité (la rue, le
réseau de transport, le centre...). Cf. Kokoreff Michel, « L’espace des jeunes. Territoires,
identités et mobilité », Les Annales de la recherche urbaine, n° 59-60, juin-septembre 1993,
p. 171-179. Pour d’autres, cette dialectique du fixe et du mobile ne concerne plus le quartier
opposé à la ville mais bien plus le logement et la région urbaine. Le logement est désormais le
véritable et l’unique point fixe. Cf. Chalas Yves et al., Urbanité et périphérie. Connaissance
et reconnaissance des territoires contemporains. La ville émergente, Paris, Plan urbain et
Architecture, 1997, p. 33. Mais c’est à l’évidence d’un autre contexte dont il s’agit.
4
Lee R.E.John et Watson Rodney, « Regards et habitudes des passants. Les arrangements
de visibilité de la locomotion », Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 57-58, 1993,
p. 101-109.
Nassima DRIS
251
déterminé et des situations potentiellement conflictuelles peuvent être
neutralisées par le fait de ne pas les voir.5 De ce fait, « non voir » et « être
non-vu » constitue une modalité du regard adaptée aux situations6. Toutefois,
une situation contraire aux normes établies n’en est pas moins porteuse de
stigmates indélébiles. Dans ce contexte, la présence des femmes dans
l’espace public et le statut qui leur est réservé correspond à l’état dans lequel
se trouve la société dans son ensemble. La terminologie locale désigne des
groupes sociaux à travers la place et le rôle qu’ils occupent dans les sphères
de la société : les « trabendistes », les « hittistes », la « tchi-tchi », les
« islamistes », les « démocrates », le « hizb frança »...7 et les femmes en tant
que groupe socialement déterminé. L’existence de ces groupes distincts est
le signe visible de valeurs différentes, multiples et contrastées dont l’espace
public est le support nécessaire. On y distingue dès lors des formes de
sociabilité urbaine qui permettent la régulation des rapports sociaux.
Dans le vocabulaire du quotidien, la rue signifie communément un espace
de circulation et de stationnement pour les hommes. Connotée, le plus
souvent, négativement, la rue est représentée comme un espace de tous les
dangers et par voie de conséquence un domaine réservé aux hommes. C’est
ainsi que le fait même de sortir est considéré comme « un mouvement
proprement masculin, qui conduit vers les autres hommes, et aussi vers les
dangers et les épreuves auxquels il importe de faire front » écrit Bourdieu8.
« Sortir » pour les femmes équivaut à traverser des espaces dangereux où le
respect des valeurs n’est pas garanti, où l’agression est souvent réelle sous le
regard complice des passants. De nombreux travaux ont souligné les usages
! In such a highly structured space there is always the question, moreover, of who « sees »
whom, because « seeing » is a socially determined act and not a question merely of images on
the retina and physiological process. Just as an insult can be negated or avoided if one can
affect not to « see » it and if anyone else present at the time is also willing to go along, so
potentially problematic situations can be neutralized by not « seeing ».], Cf. Gilsenan
Michael, Recognizing Islam. An anthropologist’s Introduction, London, Croom Helm, 1982,
p. 171.
6
Depaule Jean-Charles et Arnaud Jean-Luc, A travers le mur, Paris, CCI-Centre Georges
Pompidou, 1984, p. 84.
7
– « Trabendistes » : revendeurs du marché parallèle de la contrebande ou du petit
commerce ;
– « Hittistes » : de l’arabe « hit » (mur), littéralement « ceux qui tiennent le mur », cette
expression désigne des jeunes désœuvrés adossés à un mur, dans une position debout,
observant à longueur de journée les passants ;
– « Tchi-tchi » : fils à papa. Cette notion désigne aussi toute personne ayant un mode de vie
qui s’apparente au modèle occidental ;
– « Hizb frança » : littéralement « le Parti de la France », ce sobriquet désigne tous ceux qui
prônent la laïcité et en particulier les francophones.
8
Bourdieu Pierre, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 456.
5
252
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
sexués de l’espace public en Algérie comme exclusion de la femme de ce
type d’espace et sa relégation dans l’espace domestique. Cette répartition
spatiale est liée à une logique de l’honneur qui structure et organise les
rapports au sein du groupe. Le fait de travailler hors du foyer (ne dit-on pas
« sortir travailler ») est une situation en rupture avec la claustration
(notamment urbaine) qui bouscule une division de l’espace fondée sur un
« dedans » réservé aux femmes et un « dehors », domaine des hommes
comme forme particulière du patriarcat dans l’aire maghrébine9. Ainsi la vie
urbaine favorise un repli sur ce qui rassure, c’est-à-dire la sauvegarde des
modèles culturels traditionnels. La circulation des femmes entre l’espace
domestique et l’espace urbain et les émois que cela provoque relèvent de ces
difficultés propres aux sociétés en phase de transition10. L’espace public
serait le lieu consacré de la rodjla, une sorte de virilité exacerbée. A
contrario, l’urbanisation engendre une complexification du régime des
échanges sociaux qui se traduit par une diversité plus grande d’occasions de
rencontres entre hommes et femmes ainsi qu’une gamme de territoires plus
ou moins ouverts aux femmes11. Les rues du centre des grandes villes,
garantes de l’anonymat, sont perçues dès lors comme des espaces de liberté
tant par les femmes que par les hommes12. Pourtant des modes de régulation
et d’ajustements des codes émergent dès que les frontières spatiales entre les
sexes sont débordées. Par exemple, pour obtenir l’adhésion du spectateur
algérien, les récits filmiques s’appliquent à accorder aux personnages
féminins des attributs comme le sérieux, le travail et les études, seuls
mobiles reconnus de leur présence dans l’espace public13.
RACINES DE L’URBANITE LOCALE ET ESPACE DU DESENCLAVEMENT
Il est important, me semble-t-il, de partir de la notion de houma ou quartier
qui traduit « les racines de l’urbanité locale »14 pour saisir le sens des
espaces publics dans les sociétés du Maghreb. Cette notion liée à la proximité
9
Abrous Dahbia, L’honneur et le travail des femmes en Algérie, Paris, L’Harmattan, 1989.
Bekkar Rabia, Espaces et pratiques des femmes à Tlemcen. Un cas de développement
séparé ?, Thèse de sociologie, université Paris X-Nanterre, 1991.
11
Benzerfa-Guerroudj Zineb, « Les Algériennes dans l’espace public », Architecture et
Comportement, vol. 8, n° 2, 1992.
12
Cherifati-Mérabtine Doria, Les représentations sociales chez un groupe d’ouvrières,
Magister de sociologie, Université d’Alger, 1987.
13
Hadj-Moussa Ratiba, Le corps, l’histoire, le territoire. Les rapports de genre dans le
cinéma algérien, Paris, Publisud/Montréal, Les Editions Balzac, 1994.
14
Augustin Berque use de cette expression pour expliquer l’importance des roji au Japon.
Les habitants sont fortement attachés à ces ruelles semi-privées, souvent en impasse, qui
desservent un ensemble de maisons. Or, selon l’auteur, cette forme d’organisation spatiale a
été ignorée par l’urbanisme nippon. Cf. Berque A., op. cit., p. 109.
10
Nassima DRIS
253
spatiale donne au voisinage un sens sacré où le code de l’honneur est
omniprésent et rigoureux. Dans la houma, les indices de l’honneur fixent des
comportements spécifiques : baisser les yeux ou détourner le regard au
passage d’une femme ou d’une jeune fille du quartier... C’est ainsi que la
houma, comme référent de groupe, correspond à une forme idéale de la cité
où les rôles homme/femme s’ils sont nettement différenciés, apparaissent
comme nécessaire à la cohésion du groupe autour d’une même « famille »
comme support à la sacralité des relations15. L’appartenance à la même
houma prend ici le sens de « fratrie » dans la mesure où elle signifie des liens
spécifiques provoqués par une proximité sociale et spatiale. Dans le film
« Omar gatlatou »16, le héros apostrophe un séducteur tentant sa chance en
terrain « étranger ». Il s’agissait pour Omar de défendre l’honneur bafoué de
sa houma, en d’autres termes protéger un territoire où le voisinage prend le
sens de famille élargie (el’ayla). Il convient de noter à l’instar d’Isaac Joseph
que « défendre un espace collectif, c’est signifier à l’étranger ou à l’intrus
qu’il n’est pas chez lui lorsqu’il s’y aventure »17. Le balisage du territoire est
matérialisé par le contrôle qu’exercent les jeunes hommes et les moins
jeunes, devant les immeubles, dans la cité et dans la houma. Ce contrôle
indique les compétences des acteurs liées à un territoire et à l’honneur qui s’y
attache.
La houma est un espace protégé mais aussi un espace sous contrôle.
Autrement dit, l’espace n’est perçu qu’en terme de relations sans lesquelles il
y aurait une sorte d’altération du sens. En définitive, la houma18 apparaît
comme un espace tampon entre les espaces publics de la centralité et les
espaces domestiques. C’est en quelque sorte un espace semi-privé dont les
limites ne sont pas matérialisées mais dont l’existence relève de l’application
15
C’est à partir de la notion de « Kanoun » (brasero) que Mustapha Chelbi définit, de façon
symbolique, la sacralité des relations : « Notre civilisation du Kanoun détenait le merveilleux
pouvoir de rassembler les familles, les voisins et les amis malgré les querelles, les
malentendus, les conflits. La civilisation du kanoun avait pour noble but la réconciliation de
tous les membres de la communauté dans la fête du signe ». Cf. Chelbi M., Culture et
mémoires collective au Maghreb, Paris, Académie Européenne du Livre, 1989, p. 72.
16
Ce film du réalisateur algérien Merzak Allouache, demeure un témoignage précieux sur
l’état de la société urbaine et de sa jeunesse dans les années 1970. Allouache a renouvelé sa
démarche avec Bab-El-Oued city, un film sur les jeunes des années 1990 et l’avènement de
l’intolérance.
17
Cf. « L’espace public comme lieu de l’action », Les Annales de la recherche Urbaine,
n° 57-58, mars 1993, p. 210-216.
18
Des termes quelque peu différents désignent, dans les pays arabes, une même réalité
sociale, le quartier : houma ou hawma dans la plupart des grandes villes algériennes mais
aussi à Rabat, Fès ou Tunis, darb dans les villes de l’ouest algérien comme Mostaganem mais
aussi au Maroc, hâra à Bou-Saâda et d’autres villes du sud algérien mais aussi au Caire et à
Damas.
254
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
de règles spécifiques dans la relation aux autres. Dans sa houma, le résident
considère qu’il est chez lui, ce qui autorise des formes d’appropriation jugées
légitimes et ordinaires. Bien qu’elles apparaissent par ailleurs comme
transgressions des règles du dispositif civique, elles sont considérées par les
habitants comme ordinaires puisqu’ils sont « chez eux ». Les autres, les
étrangers de passage, se doivent de respecter ces formes d’usage et toute
controverse est perçue comme une inconvenance et un manque de respect
envers les habitants du quartier. Ces espaces de proximité (rues, impasses,
passages, cages d’escaliers, places...) servent de support aux échanges
collectifs. Le domaine du public commence dans les boulevards et les
grandes avenues où l’anonymat instaure d’autres types de comportements
(shopping, déambulations, mixité...). En effet, la houma exerce un contrôle
sévère sur l’individu et particulièrement sur les femmes. Cet espace
communautaire de relations régi par des normes sociales dictant les
comportements, jouxte aussi les grands axes du centre-ville.
Paradoxalement, le centre-ville demeure pour un grand nombre un espace
ouvert où l’altérité est envisageable. L’intolérance y est moins visible que
dans les quartiers, les comportements et les tenues vestimentaires y sont plus
diversifiés, la foule y est omniprésente et elle attire plus qu’elle n’éloigne. On
y vient pour voir les autres, on s’y donne rendez-vous, on y mesure aussi les
tensions. Le nombre de femmes en « hidjab » dans le centre-ville est un bon
indicateur du niveau de tolérance en dent de scie : si la présence du
« hidjab » est importante, cela signifie que la balance penche vers
l’intransigeance, c’est alors que les tensions et les inquiétudes augmentent. A
l’opposé, si le « hidjab » se fait plus rare ou plus coloré et les jupes plus
échancrées ou plus courtes, cela signifie, au contraire, un allégement de la
pression qui s’accompagne d’une atmosphère plus détendue. Cette variation
continue de l’ambiance reflète le fait que l’espace public se situe dans un
processus de renouvellement constant. C’est en ce sens que dans le centreville, le mode d’échange n’est pas celui de la sociabilité communautaire où
chacun occupe une place connue et reconnue, il correspond à une sociabilité
entre des personnes « étrangères » où l’échange est incertain et fluctuant.
Aussi, est-il nécessaire d’en maîtriser les codes et les références sans cesse
renouvelés.
Le centre-ville, espace du dehors par excellence, où se concrétisent les
systèmes de normes régissant les conduites individuelles et collectives en
public, demeure néanmoins le garant du desserrement des contraintes et du
dépassement des codes établis. C’est ainsi que la polysémie de la notion
d’espace public aboutit à la mise en évidence de multiples formes d’usage où
Nassima DRIS
255
s’entremêlent divers éléments du social et plusieurs « types-idéaux de la
Cité ».
ESPACE PUBLIC ET HONNEUR DES FEMMES
Dans la mesure où l’anonymat y est possible, l’espace public acquiert la
qualité d’espace de désenclavement par rapport aux espaces communautaires
qui contrôlent les comportements19. A ce titre, il offre surtout des possibilités
de rencontre entre individus en transition. Il faut s’entendre sur la liberté de
circulation et la liberté de mouvement qui sont les postulats de départ de
toute réflexion sur les espaces publics. L’espace public n’existe que s’il offre
non seulement des commodités de mouvement mais surtout s’il est ouvert à
tous et s’il présente des « prises » (affordance)20 au passant et au résidant
autrement dit si la ville présente des qualités d’accessibilité et de visibilité.
Cette définition de l’espace public suppose une « adhérence » c’est-à-dire un
« espace dans lequel les activités du citadin peuvent se chevaucher,
bifurquer selon les opportunités, s’articuler dans un seul et même
déplacement »21. Les espaces publics centraux sont en ce sens des espaces où
les oppositions montré/caché, pur/impur, licite/illicite, propre/sale, se
heurtent sans jamais s’exclure. Les espaces publics centraux sont tout à la
fois des espaces de mouvements, de rencontres et d’interdits, des espaces
ouverts et des espaces fermés, régulés par les normes sociales et culturelles
qui prennent des formes plus ou moins rigides selon les ajustements en
cours. C’est ainsi que l’ambiguïté qui entoure le statut du centre-ville en tant
qu’espace ouvert révèle l’état de la société qui oscille entre ce qu’elle est
réellement et ce qu’elle voudrait être. L’ambivalence des comportements
préfigure une définition de l’espace public réunissant et admettant des
oppositions. Dans ce cas de figure, les espaces publics centraux en tant
qu’espace de rencontre et d’échange, sont à la fois ouverts à tous et
19
Dans Sociologie de l’Algérie, un ouvrage qui demeure une référence pour ce qui est du
type de sociabilité que favorise la société algérienne, Pierre Bourdieu écrit : « Si le groupe
contrôle le comportement avec minutie et en particulier le domaine des rapports sociaux, il se
satisfait de cet « apparaître » que l’individu lui livre et entend assurer de l’extérieur la
conformité extérieure du comportement. On comprend par là que le sentiment de l’honneur,
comme son envers, la crainte de la honte et de la réprobation collective, puissent animer si
vivement les moindres conduites et dominer toutes les relations avec les autres ». Cf.
Bourdieu Pierre, Sociologie de l’Algérie, Paris, P.U.F., 1958, p. 85.
20
La notion d’affordance est une notion centrale de l’écologie de la perception de James J.
Gibson, elle désigne les qualités d’accessibilité et de visibilité qu’offre l’environnement pour
une activité ou un usage quelconque. Cf. Gibson J. James, The Ecological Approach to Visual
Perception, New Jersey, LEA, 1986.
21
Joseph Isaac, « L’espace public et le visible », Architecture et Comportement, vol. 9, n°
3, 1993, p. 397-401.
256
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
normalisés par les représentations sociales qu’ils véhiculent. Toutefois, pour
nombre de femmes, le centre-ville demeure malgré ses insuffisances, un des
rares lieux où la mixité est possible sous certaines conditions.
Quelles sont alors les formes de la présentation de soi et quelles sont les
actions qui se déroulent en présence des deux sexes dans des lieux partagés ?
Le point d’ancrage pour répondre à ces questions sera une notion typique de
la socialité arabe, la horma22 (l’honneur) avec ses dérivés el-nif (la fierté) et
el-rodjla (la virilité), en tant qu’indices de la présentation de soi et qui
impose tous les sacrifices pour sauver la face23. Cette conception de
l’honneur structure le champ des représentations symboliques dans les
sociétés arabes et permet aux acteurs de « garder la face ». Elle apparaît ainsi
comme un dispositif de socialisation et de représentation.
El horma, cette notion essentielle de l’organisation des rapports sociaux au
Maghreb, subit dans l’espace public une transgression qui libère l’individu
des interdits auxquels il est soumis dans son groupe d’appartenance et dans
son quartier. De ce fait, un des éléments de définition de l’espace public en
Algérie pourrait être un espace où des possibilités de transgression de la
horma non seulement existent mais sont également reconnues comme
normales. L’expression « haramat » qui, prononcée dans les groupes d’interconnaissance, remet les « choses » en ordre lorsqu’il y a transgression, n’a
pas d’effet dans les lieux ouverts à tous, où les personnes sont
« mélangées ». Le « mélange » de personnes inconnues aboutit, dans
l’anonymat, à la violation des règles communautaires. Etre dans un espace
public, c’est prendre le risque de s’exposer à la violation de la horma par
toutes les agressions possibles (verbales ou physiques). Cela concerne la
présence des femmes dans l’espace public mais c’est aussi vrai pour les
hommes accompagnés ou non. Les codes sociaux qui entourent les
« expositions » et les « évitements » suivent un ensemble de règles explicites
ou implicites du groupe qui les a instituées. Ces règles tracent arbitrairement
des « limites constitutives de l’ordre social et de l’ordre mental qu’il s’agit
de sauvegarder à tout prix »24. Toutefois, ces règles connaissent des degrés
d’application hiérarchisés : elles sont plus rigoureuses dans l’espace de
proximité (le quartier, la cité, l’immeuble...) mais plus lâches dans l’espace
de la khaloutha. La khaloutha ou mélange est une notion connotée
négativement : la présence de personnes « étrangères » dans un même lieu
22
Le terme horma est dérivé de haram qui signifie sacré. Tout ce qui est horma appartient à
la fois au monde du sacré et de l’interdit. Il s’agit aussi d’un monde à protéger lié aux
femmes.
23
L’honneur et la fierté, en tant que référents de la face sociale sont une contrainte
considérable imposée aux individus par la société. Cf. Goffman Erving, op. cit., p. 13.
24
Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 122.
Nassima DRIS
257
entrave le contrôle des normes et menace ainsi l’ordre moral. Par
conséquent, le risque de dépravation et de perversité des mœurs est
permanent. C’est en ce sens que les co-présences sur la base de l’anonymat
et de l’égalité aboutissent à une transgression tolérée des règles
communautaires. Dans l’espace du dehors, de nouvelles violations au code
de la bienséance sont constamment inventées. Cet état de fait concerne
surtout les hommes mais de plus en plus de femmes. Certaines femmes
franchissent imperceptiblement les limites qui leur sont assignées dans
l’espace public. Elles s’affranchissent de la captivité de l’ordre établi en
bousculant les normes comportementales qui leur sont attribuées. La
dégradation des comportements est soutenue par la violence quotidienne
d’un monde en crise.
L’espace public est alors, un « dehors » où s’inventent des contournements
et des détournements des normes établies. Le langage, le voile, la rencontre
amoureuse, autant de sujets réglementés par des interdits que l’espace public
permet d’esquiver. Cette articulation entre espace public et transgression
peut être illustrée par la position qu’adopte une jeune femme pour
contourner les tensions qui règnent dans l’espace public. Elle dira à ce sujet :
« De toute façon, je travaille à Alger-Centre. Je porte le voile ici (le
quartier) mais dès que je m’approche de mon lieu de travail, je l’enlève. Je
porte des jupes courtes, je soigne mon maquillage et ma coiffure, je sors, je
vais au restaurant [...] Le soir, ni vu ni connu, je remets mon foulard et ma
djellaba pour retourner dans mon quartier où beaucoup de femmes portent
le hidjab ».
Il est évident que le passage d’une forme de comportement à une autre
selon le lieu et les personnes oblige les acteurs à des adaptations
contrôlées25. La problématique des femmes dans la rue est au centre du débat
sur les paradoxes de l’opposition dedans/dehors. Espace dangereux parfois,
la rue est aussi un espace vital qui permet d’éviter le contrôle
communautaire et familial.
25
C’est ainsi que la ville « donne aux individus la possibilité de passer facilement et
rapidement d’un milieu moral à un autre et encourage cette expérience fascinante, mais
dangereuse, qui consiste à vivre dans plusieurs mondes différents, certes continus, mais, par
ailleurs, bien distincts » comme le signale Robert Erza Park dans « La ville. Propositions de
recherche sur le comportement humain en milieu urbain », Grafmeyer Yves et Joseph Isaac,
L’École de Chicago, naissance de l’écologie urbaine, Paris, Aubier-Montaigne, 1984, p. 125.
258
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
GENESE D’UN ESPACE PUBLIC OUVERT AUX FEMMES
Le projet « Riadh-El-Feth » est né de la convergence de plusieurs
logiques : symbolique, politique, culturelle. L’argumentaire le plus évident
pour la réalisation de cet espace repose sur la volonté des pouvoirs publics
de produire une image de la ville liée aux idéaux de l’État. Le projet devient
alors un référent à partir duquel le politique peut élaborer un discours
légitimé par l’action.
Riadh-El-Feth a donc été conçu comme une rupture avec l’ordre existant
pour sortir la capitale de sa léthargie. Pour cela, un système de signes destiné
à mettre en relation un ensemble de connexions est déployé. Ce système
fonctionne à partir de plusieurs éléments : d’abord, l’organisation spatiale
met en œuvre une centralité « moderne » en accord avec les nouvelles
aspirations d’une couche aisée de la population, ensuite la volonté politique
marque le passage vers une société plus libérale et enfin, apparaît
l’expression d’une sociabilité portée par l’émergence d’une nouvelle
convivialité urbaine dont l’élément le plus significatif est la pratique de la
mixité. Tous ces éléments conjugués confèrent à cet espace un statut
spécifique. On observe in situ les signes visibles d’une corrélation entre les
intentions du projet et la réalité des usages. Le dispositif mis en œuvre
s’attache à la confirmation de l’image et sa représentation. Les
manifestations culturelles (concerts, défilés de mode, expositions d’art et de
matériels sophistiqués, rencontres scientifiques...) organisées par la direction
de Riadh-El-Feth (y compris au pire moment de la crise politique) ont pour
fondement ce même principe, c’est-à-dire fabriquer les signes attestant les
aspirations à une société moderne.
Les sorties en famille ainsi que la mixité sont tolérées et pratiquées à
Riadh-El-Feth. Les femmes seules peuvent s’y rendre sans y être
importunées. De même, une certaine expression de la sexualité (les
rencontres galantes) y est visible en opposition aux comportements normatifs
qui prévalent en ville. La magie du lieu modifie les comportements26 et
impose le respect d’autrui. C’est en ce sens que cette coexistence pacifique,
incontestable réussite de Riadh-El-Feth, permet de mettre en évidence de
26
Les « entrepreneurs de morale » sont partout et à tous les niveaux de la hiérarchie sociale.
Comme le souligne Hocine Senoussi, directeur de l’OREF : « Parce que notre action a fini
par avoir un impact extraordinaire, nos ennemis se sont attelés à chercher la petite bête. Ils
pouvaient toujours dire qu’à Riadh-El-Feth, les couples marchent bras dessus bras dessous.
Rien d’extraordinaire, cela ne se fait qu’à Riadh-El-Feth. Et puis je ne suis pas responsable
des comportements des gens. Il fallait donc trouver autre chose pour nous salir. On a essayé
de nous coller des magouilles ». Interview, Algérie-Actualité n° 1278, du 12 au 18 avril 1990.
Nassima DRIS
259
nouvelles formes d’existence en public et d’en mesurer aussi les limites.
Riadh-El-Feth apparaît comme un espace salutaire où se concrétisent
certaines « libertés ».
La déconstruction de l’image, même si elle n’est pas évidente dans les
représentations, n’en est pas moins omniprésente et sourd parfois sous forme
de boutades. C’est pourquoi il est intéressant de s’interroger sur les origines
du sobriquet « houbel »27 dont fut affligé Makkam-Ech-Chahid dès le début
du projet. Pourquoi a-t-on usé de cette image de l’impur par une analogie
religieuse pour désigner ce monument ? Que représente le monument dans sa
forme moderne pour les habitants ? En somme, il s’agit d’une diabolisation
des symboles de l’État et des pratiques populaires par ces « entrepreneurs de
morale »28 qui peut aboutir à l’usage de la violence physique pour
l’instauration d’une certaine conception de l’ordre moral. Ne serait-ce pas là
les prémices d’une lutte de pouvoir pour le contrôle d’un espace public plus
large (le complexe Riadh-El-Feth) qui met en scène une centralité
« libérale » ou libératrice ?
MISE EN SCENE DU RELIGIEUX ET GENRE
L’Islam est, de toute évidence, une composante essentielle de la
personnalité algérienne et constitue un des fondements même de la société.
Si les mosquées ont été un foyer efficace d’élaboration et de propagande du
discours de l’islamisme politique, il n’en reste pas moins qu’elles sont aussi
un espace de sociabilité et de rencontre où se tissent les réseaux de relations
sociales. Bien plus qu’un lieu de croyance stricto sensu, la mosquée devient
ces dernières années un refuge salutaire face aux problèmes du quotidien et à
la rigidité du système traditionnel qui n’accorde aux plus jeunes (ou tout
simplement à l’individu) aucune possibilité d’affirmation de soi. Ce
« refuge » ne concerne pas exclusivement les jeunes issus de milieux
démunis mais tous ceux qui sont à la recherche d’écoute et d’échange, y
compris les femmes29.
27
Du nom d’un sanctuaire païen préislamique à la Mecque, ce qui détermine son caractère
impur. Cette temporalité morale désigne par El Jâhiliyya (l’ère de « l’ignorance »), la période
qui a précédé l’avènement de l’Islam. Il faut ajouter que cette dénomination a été adoptée
également par tous les mécontents, les désabusés ainsi que les détracteurs de tous bords.
28
Pour Howard S. Becker, les normes sont le produit de l’initiative de certains individus qui
tentent de faire passer leurs conceptions de l’ordre dans le domaine public afin de les imposer
légalement à autrui. L’auteur retient deux types d’entrepreneurs de morale, ceux qui créent les
normes et ceux qui les font appliquer. Voir son ouvrage, Outsiders, Etudes de sociologie de la
déviance, Paris, Métailié, 1985, p. 171.
29
Mes observations rejoignent les réflexions de Jean Métral à propos du rôle des mosquées
des villes arabo-musulmanes : « En certaines occasions, les espaces religieux, les mosquées
260
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
La mosquée nouvelle admet et provoque la rencontre entre jeunes gens et
jeunes filles, en créant des espaces adaptés (les associations caritatives) pour
ceux qui, sous le poids des traditions sociales trop contraignantes, n’ont pu
accomplir une des obligations de la vie d’un musulman, le mariage30. Ainsi,
les premières annonces matrimoniales en Algérie ont fait leur apparition
dans les mosquées, bien avant la libéralisation de la presse qui a fait
découvrir ce genre de rubrique aux lecteurs algériens. Ceci indique
clairement la rupture avec le modèle matrimonial traditionnel et permet la
rencontre amoureuse dans les limites du licite c’est-à-dire du hallal dans un
lieu public, fut-il la mosquée. L’objectif de cette forme d’organisation ne se
réduit pas à une simple recherche de clientélisme politique mais prépare à
une rupture radicale d’avec les mœurs les plus ordinaires d’un quotidien jugé
infâme.
C’est ainsi que si la présence des femmes dans l’espace public est tolérée,
elle est rigoureusement inscrite dans une forme sexuée de l’espace. Durant
les « vendredis de la révolte » (1992) qui mobilisèrent un grand nombre de
femmes autour de l’action politique, des passages délimités par des tentures
nettement signalés permettaient aux femmes un accès à la mosquée à l’abri
du regard des hommes. Toutes portaient le hidjab ou djilbab (voile noir plus
strict que le précédent), le plus souvent lycéennes ou étudiantes, elles sont
convaincues que l’islamisme est une voie pour accéder à plus de
reconnaissance, de liberté individuelle et une plus grande affirmation de soi.
La première des libertés à leurs yeux, est de pouvoir sortir le vendredi, alors
qu’il est pour la quasi-totalité des femmes, un jour d’enfermement. L’enjeu
ici dépasse la simple pratique religieuse pour atteindre l’action militante.
Pour ainsi dire, le voile permet, dans certains cas, la prise de parole dans la
cité, participe au renversement de la hiérarchie des âges et accorde une
légitimité morale. Dans ce cas de figure, l’instrumentalisation du voile et des
femmes confirment la complexité des problèmes sociaux et politiques
actuels.
A la suite des élections municipales de 1990 qui propulsèrent les islamistes
du FIS à la tête de la quasi-totalité des municipalités du pays, les premières
par exemple, peuvent être le siège de débats largement ouverts sur les problèmes de la cité et
raisonnablement argumentés », Métral J., « Espaces publics dans les villes arabomusulmanes. Réflexions méthodologiques », Cahiers de l’IRMAC, n° 2, Lyon, mai 1993,
p. 2.
30
Le mariage est « fard » c’est-à-dire une obligation pour tout musulman et toute
musulmane, ce qui implicitement met à l’index les hommes et les femmes célibataires. Voir à
ce sujet un article dans lequel l’auteur tente d’expliquer les raisons du célibat des femmes
parmi les plus diplômées : Hayef Iman, « Le célibat des femmes en Algérie » Etre marginal
au Maghreb, textes réunis par Colonna Fanny et Daoud Zakia, (Extrait de l’Annuaire de
l’Afrique du Nord 1991), Paris, CNRS Éditions, 1993, p. 253-257.
Nassima DRIS
261
transformations relatives à l’organisation spatiale allaient, sans grande
surprise, dans le sens d’une réglementation de la place de la femme dans
l’espace public. La concrétisation de ce changement correspondait à
l’aménagement dans les administrations (surtout dans les mairies) de
guichets qui leur étaient réservés exclusivement31. Mais force est de
constater que, bien avant l’avènement du FIS, la séparation des sexes était de
rigueur dans certains lieux publics, là où les femmes sont présentes en grand
nombre, c’est-à-dire les guichets de la poste qui distribuent les salaires et les
bureaux de vote lors des élections. En outre, la séparation des sexes se fait
spontanément dès qu’il y a formation d’une queue (« la chaîne » selon
l’expression consacrée en Algérie) devant un commerce, une administration,
à l’aéroport, etc. Ce procédé permet de réguler les tensions que provoque la
femme du seul fait de sa présence.
Paradoxalement, les moments de trêve dans les rapports embarrassés entre
les hommes et les femmes dans l’espace public, s’inscrivent dans une
temporalité du sacré, le mois du Ramadan. La pratique du Ramadan en
Algérie, et dans beaucoup d’autres pays arabes, se présente comme une
véritable inversion d’un rite par le détournement du sacré en faveur d’une
manifestation festive. « Le monde inversé » devrions-nous dire puisqu’un
véritable bouleversement de l’ordre des choses se met en place. D’ordinaire,
les rues des villes algériennes sont plutôt inanimées la nuit, même au centre
de la capitale32. Cela n’est pas le résultat d’une conjoncture particulière mais
relève plutôt d’un mode de vie rigoriste qui refuse le plaisir hors du cadre
familial légal. Le Ramadan est une exception qui confirme la règle. L’espace
public connaît à cette période une fréquentation assidue des femmes dans
une sorte de trêve produisant une neutralisation des échanges entre les sexes.
L’introduction de la dimension festive dans le sacré serait l’expression d’une
« utopie vécue », l’utopie d’une société réconciliée avec elle-même qui s’est
débarrassée des puissances maléfiques qui la pétrifiaient33. Mais ce triomphe
de la fête sur les interdits et le mode routinier de la quotidienneté est
éphémère puisque la fin du Ramadan intronise à nouveau la monotonie du
quotidien et le « couvre-feu » pour les femmes à partir de 19 h.
31
Cette situation n’était pas générale. Elle n’a été observée que dans certaines communes de
la wilaya d’Alger.
32
Même pendant la période coloniale Alger ne connut pas de vie nocturne : « La coutume
espagnole de la vie nocturne n’a pas traversé la mer et, même à Oran, on se couche tôt » écrit
Baroli Marc dans La Vie quotidienne des Français en Algérie, Paris, Hachette, 1967, p. 176.
33
Benkheira Hocine, « Algérie : la boisson, la prière et le football », Autrement, Paris,
n° 95, décembre 1987, p. 56-69.
262
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
CONCLUSION
Les rapports qu’entretiennent les femmes avec l’espace public sont faits à
la fois de mouvements, de rencontres et d’interdits. Ces rapports sont régulés
par des normes sociales et culturelles qui prennent des formes plus ou moins
rigides selon les éventualités et une hiérarchisation de l’espace liée aux
pratiques. Le contrôle social qui s’exerce sur les femmes est plus rigoureux
dans l’espace du proche (le quartier, la cité, l’immeuble) mais plus lâche
dans l’espace du lointain (les grands axes du centre-ville, les espaces de
loisirs, les plages...). Toutefois, la présence des deux sexes dans un même
lieu entrave manifestement l’application rigoriste des normes sociales et
menace par la même occasion l’ordre établi. C’est en ce sens que la présence
des femmes dans la ville est perçue comme étant porteuse du risque
permanent de dépravation et de perversité des mœurs.
BIBLIOGRAPHIE
ABROUS D. [1989], L’honneur et le travail des femmes en Algérie, Paris,
l’Harmattan.
BAROLI M. [1967], La Vie quotidienne des Français en Algérie, Paris,
Hachette.
BECKER H.S. [1985], Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance,
Paris, Métailié.
BEKKAR R. [1991], Espaces et pratiques des femmes à Tlemcen. Un cas de
développement séparé ?, Thèse de sociologie, université ParisX-Nanterre.
BENKHEIRA H. [1987], « Algérie : la boisson, la prière et le football »,
Autrement, Paris, n° 95, décembre.
BENZERFA-GUERROUDJ Z. [1992], « Les Algériennes dans l’espace
public », Architecture et Comportement, vol. 8, n° 2.
BERQUE A. [1993], Du Geste à la cité. Formes urbaines et lien social au
Japon, Paris, Gallimard.
BOURDIEU P. [1982], Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982.
BOURDIEU P. [1980], Le Sens pratique, Paris, Minuit.
Nassima DRIS
263
BOURDIEU P. [1958], Sociologie de l’Algérie, Paris, PUF.
CHALAS Y. et al. [1997], Urbanité et périphérie. Connaissance et
reconnaissance des territoires contemporains. La ville émergente, Paris,
Plan urbain et Architecture.
CHELBI M. [1989], Culture et mémoires collective au Maghreb, Paris,
Académie Européenne du Livre.
CHERIFATI-MERABTINE D. [1987], Les représentations sociales chez un
groupe d’ouvrières, Magister de sociologie, Université d’Alger.
COLONNA F. – DAOUD Z. (textes réunis par) [1993], Etre marginal au
Maghreb, Paris, CNRS Éditions.
DEPAULE J-C. – ARNAUD J-L. [1984], A travers le mur, Paris, CCI-Centre
Georges Pompidou.
DRIS N. [2001], La ville mouvementée. Espace public, centralité, mémoire
urbaine à Alger, Paris, L’Harmattan, collection du CEFRESS.
GIBSON J. J. [1986], The Ecological Approach to Visual Perception, New
Jersey, LEA.
GILSENAN M. [1982], Recognizing
Introduction, London, Croom Helm.
Islam.
An
anthropologist’s
GOFFMAN E., Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974.
GRAFMEYER Y. – JOSEPH I. [1984], L’École de Chicago, naissance de
l’écologie urbaine, Paris, Aubier-Montaigne.
HADJ-MOUSSA R. [1994], Le Corps, l’histoire, le territoire. Les rapports
de genre dans le cinéma algérien, Paris, Publisud - Montréal, Les éditions
Balzac.
HAYEF I. [1993], « Le célibat des femmes en Algérie », Etre marginal au
Maghreb, Colonna F. et Daoud Z. (dir.), Paris, CNRS Editions, p. 253-257.
JOSEPH I. [1993], « L’espace public comme lieu de l’action », Les Annales
de la recherche urbaine, n° 57-58, mars p. 210-216.
264
ESPACES PUBLICS ET LIMITES
JOSEPH I. [1993], « L’espace public et le visible », Architecture et
Comportement, vol. 9, n° 3, p. 397-401.
KOKOREFF M. [1993], « L’espace des jeunes. Territoires, identités et
mobilité », Les Annales de la recherche urbaine, n° 59-60, juin-septembre,
p. 171-179.
LEE R.E.J. – WATSON R. [1993], « Regards et habitudes des passants. Les
arrangements de visibilité de la locomotion », Les Annales de la Recherche
Urbaine, n° 57-58, p. 101-109.
METRAL J. [1993], « Espaces publics dans les villes arabo-musulmanes.
Réflexions méthodologiques », Cahiers de l’IRMAC, n° 2, Lyon.
PARK R.E. [1984], « La ville. Propositions de recherche sur le
comportement humain en milieu urbain », Grafmeyer Y. et Joseph I.,
L’École de Chicago, naissance de l’écologie urbaine, Paris, AubierMontaigne.
VULBEAU A. – BARREYRE J.Y. (dir.) [1994], La jeunesse et la rue, Paris,
Desclée de Brouwer.
L’ACCES DES FEMMES RURALES
A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
Stéphanie VELLA
Université de Bordeaux III
CADRE DE LA RECHERCHE
La ségrégation du genre féminin en Inde est une donnée culturelle très
ancienne, reposant sur l’idéologie patriarcale. Ce système sexuel de pouvoir
se traduit par une hiérarchie d’âge et de genre, ces deux facteurs conjugués
entraînant l’infériorité et la subordination de la femme. Selon les principes
du « Manavadharma Sastra », ou lois de Manu, homme de loi ayant vécu
autour de 200 avant J.-C. : la femme est sous l’autorité de son père puis sous
celle de son mari et, si elle perd son mari, sous celle de son fils.
Ainsi, les deux marqueurs extrêmes de cette discrimination sexuelle,
présente dans toutes les castes et couches sociales, sont la pratique de
l’infanticide et de l’avortement sélectif des filles. Ils ont été dévoilés à
l’analyse du sex-ratio ou nombre de femmes pour 1 000 hommes, qui n’a
cessé de baisser depuis 1901 et qui n’était plus que de 933 pour 1 000 en
2001. Faut-il rappeler qu’il est d’environ 1 050 femmes pour 1 000 hommes
en Europe ?
Un troisième marqueur de discrimination est l’attitude envers les femmes
tout au long de leur vie. Ainsi, durant leur jeunesse, les deux sexes
apprennent leur statut spécifique dans la société. La fille ne fait pas partie de
sa famille, elle est destinée au mariage et à l’exil avec une dot qui endettera
ses parents. Les Indiens préfèrent donc massivement les garçons, négligent
les filles en matière de ressources allouées (nourriture, soins) et leur
266
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
réservent de nombreuses corvées. Si elles survivent à ces traitements, leur
jeunesse très surveillée prend la forme d’un apprentissage domestique.
Nous avons choisi le Tamil Nadu pour mener nos enquêtes car cet Etat
indien présente un déséquilibre de genre considérable par rapport aux trois
autres Etats du Sud. Les cultures dravidiennes sont patriarcales et
patrilinéaires, mais elles sont réputées moins discriminatoires que celles du
Nord. La femme se mariant généralement avec un proche, vivant dans le
même village ou à une distance raisonnable, peut donc entretenir des liens
avec sa famille et de ce fait subit, a priori, un déracinement moins pénible
que la femme du Nord. En outre, elle se marie plus tardivement, est
davantage scolarisée et plus active. Sa condition semble plus favorable et
elle devrait logiquement jouir d’une plus grande liberté de mouvement.
Notre exposé porte, entre autres, sur un travail de terrain effectué en 2000
dans un ensemble de hameaux situés à 35 km de la ville de Salem (700 000
habitants). Ces enquêtes, quantitatives et qualitatives, ciblées sur les femmes
avaient pour objectif de dresser le contexte de la discrimination sexuelle au
quotidien, de la conception jusqu’aux funérailles. Nous avons interrogé 114
femmes1, la majorité de condition modeste. Une partie de nos investigations
concernait la ségrégation femme-homme envisagée sous un angle spatial :
liberté accordée à chacun, mobilité, autonomie et accès à l’espace public.
Cette question s’inscrit dans le corpus de la géographie du genre ou
« géographie féministe » des anglo-saxons, qui a, entre autres, montré que
l’espace, socialement produit, est différencié sexuellement et que l’on peut
ainsi séparer les mondes masculins et féminins2. Nous développons les
paramètres de la vie des femmes rurales, en particulier leur autonomie dans
des espaces patriarcaux, c’est-à-dire leurs pratiques spatiales au quotidien,
leurs limites sociales et morales ainsi que leur intégration. En effet, il semble
que la discrimination sexuelle a pour visage la ségrégation des filles/femmes
dans l’espace public et leur rejet/confinement dans l’espace privé. Dans les
cas les plus extrêmes, en Inde du Nord – souvent citée en référence pour
représenter, à tort, une Inde unique et homogène – comme au Pakistan, en
Arabie Saoudite ou au Niger, enfermer une femme et donc la priver
complètement d’un accès à l’espace public, est une pratique imposée par
certains groupes, religieux ou de castes. C’est le purdah sous lequel la
1
En moyenne, ces femmes ont 35,8 ans, 4,4 années d’études et 2,1 grossesses. 42,2 % sont
femme au foyer. 30 % sont journalières agricoles, 14,3 % agricultrices et 4,1 % professeurs,
pour un salaire mensuel moyen de 15 euros.
2
Pour plus de détails sur cette théorie, consulter : Duncan N., « Renegotiating Gender and
Sexuality in Public and Private Spaces », Body Space, New York, Routledge, 1996, p. 127145 ; Lorber J. - Farrell S.A. (éd), The Social Construction of Gender, Londres, Sage, 1990,
374 pages ; Mac Dowell L., Gender, Identity and Place. Understanding Feminist
Geographies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999, 284 pages.
Stéphanie VELLA
267
femme ne peut sortir qu’avec un voile et un chaperon. Mais en Inde du Sud,
la ségrégation et les frontières ne sont pas aussi radicales, ce qui nous permet
d’étudier les déplacements des villageoises.
Nous examinerons dans un premier temps l’espace privilégié des femmes
rurales3, de l’enfance en passant par la puberté jusqu’à l’âge adulte, en
envisageant leur espace privé puis leurs déplacements au sein de l’espace
public rural, qui conditionnent leur place dans la société. Nous nous
intéresserons ensuite à l’accès des villageoises à l’espace public urbain en
différenciant leurs migrations des déplacements temporaires ou pendulaires.
Tout au long de cet exposé, l’espace féminin sera appréhendé en
comparaison de l’espace masculin, dans un contexte socio-géographique
moins difficile que dans le Nord.
L’ESPACE PRIVILEGIE ET LES DEPLACEMENTS DES FEMMES RURALES EN INDE DU
SUD
Il s’agit tout d’abord d’envisager le rôle et la valeur différentielle des filles
et des garçons dans l’espace privé. Nous avons vu que la fille, de manière
générale, a un statut inférieur à celui du garçon. C’est tout au long du
processus de socialisation que la discrimination se met en place. D’après les
femmes interrogées, la fille est encouragée à adopter le plus rapidement
possible les caractéristiques et les comportements féminins « traditionnels »,
en suivant l’exemple de sa mère, dans un milieu de vie principalement
cantonné à sa maison.
Selon notre enquête, la fille est chargée du labeur domestique entre six ans
et la puberté, majoritairement vers dix ans. La fille idéale doit rester à
l’intérieur pour apprendre à gérer une vie de famille tout en étant gentille et
réservée. Les villageoises indiquent que seulement 5 % des garçons aident
au foyer, les autres jouent à l’extérieur ou sont à l’école.
En outre, 63 % des filles ont de nouvelles obligations à la puberté, pour
préserver l’honneur familial dans leur virginité. Ce passage ritualisé et
coûteux les enferme inexorablement dans l’espace privé (intérieur du foyer
et espace réduit aux alentours correspondant aux limites des besognes
extérieures). Leur indépendance, leur scolarité et leur libre arbitre sont alors
réellement muselés dès lors qu’elles sont considérées sexuellement
vulnérables.
Une fois mariées, l’espace de leur belle-famille, dans lequel elles
s’établissent, est porteur de normes encore plus strictes concernant leur rôle
3
75 % des femmes indiennes vivent dans les villages, l’aire urbaine en Inde étant définie
par une population minimale de 5 000 habitants, dont au moins 75 % de la population
masculine est active dans des secteurs autres que l’agriculture et une densité minimale de 400
habitants au km².
268
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
et leurs nombreuses tâches. Nous constatons ainsi qu’en Inde du Sud,
comme ailleurs, le contrôle social impose à la femme un confinement
domestique, qu’elle travaille ou pas, alors que la grande majorité des
hommes ne prend aucune part aux tâches du foyer.
Cependant, cette désignation des fonctions varie principalement selon la
hiérarchie sociale, caste ou statut économique de la famille à laquelle la
femme appartient. En effet, plus elle s’élève dans la hiérarchie, plus sa
participation aux travaux domestiques diminue et par là-même son accès à
l’espace autour de l’habitation. Ce statut socio-économique favorable
renforce sa subordination et sa dépendance vis-à-vis des hommes. Pour
certaines villageoises de basse caste, c’est pourtant l’idéal à atteindre : être
une femme riche qui ne travaille pas et reste à l’intérieur de la maison sans
aucune activité.
Nous aurions pu traiter de l’accès des femmes rurales à l’espace public en
général, selon la seule différenciation sphère publique, sphère privée, mais le
village et ses alentours ou ce que nous avons appelé l’espace public rural est
souvent perçu comme un espace intermédiaire, rattaché à l’espace privé des
villageoises et dans lequel elles doivent, selon leur statut, se mouvoir plus ou
moins, au quotidien, pour les tâches domestiques ou leur emploi. Le village
apparaît en effet comme un espace circonscrit qui représente dans la
majorité des castes, sauf les plus hautes, un espace totalement maîtrisé et sûr
pour les femmes.
Concrètement, l’espace public rural des femmes est composé du voisinage
féminin proche, d’une échoppe vendant du thé ou des produits de première
nécessité, des champs dans lesquels elles sont employées, de la fontaine ou
du puits et des collines où elles se rendent pour ramasser le bois de feu.
Celles-ci représentent la frontière conventionnelle espace connu/espace
« sauvage », soit le commencement de la zone non maîtrisée au-delà du
village.
Examinons, au sein de cet espace défini, la façon dont les femmes et les
filles vont « dehors », ce qui est une indication du degré de leur liberté et de
leur part à la vie publique.
Tout d’abord, les mouvements de la fille sont circonscrits et la dichotomie
dedans/dehors est déjà très marquée. Dans le village d’étude où la
population n’est que très faiblement instruite, la ségrégation augmente
principalement avec l’aisance des parents.
Selon nos enquêtes, la fille sort accompagnée dans 80 % des foyers, alors
que ce chiffre n’est que de 58 % pour les garçons. Dans 62 % des cas elle
doit l’être par un membre de la famille contre 42 % pour le fils. 15 %
peuvent sortir seules comparativement à 38 % des garçons.
Stéphanie VELLA
269
Nous avons remarqué que les fils de basse caste assurent la sécurité des
jeunes filles quand elles s’éloignent de l’espace contrôlé. Il existe d’ailleurs
des rituels annuels durant lesquels la fille implore la protection de son frère
ainsi que sa longue vie. Selon Poitevin : « Une autre dimension
caractéristique de l’éthos patriarcal est le rôle central joué par le frère
aîné/fils aîné, gardien de ses sœurs et de la famille. Instance de décision et
de protection à l’instar du père, il est un point fort de l’ordre patriarcal. »4.
Nous remarquons ainsi trois phases, l’enfance pendant laquelle la fille est
trop petite pour sortir seule, puis une période intermédiaire où elle a un peu
plus de liberté, jusqu’à la puberté, à partir de laquelle les mères précisent
qu’elle ne doit plus être accompagnée que par une femme de la famille. Cela
indique-t-il une méfiance à l’égard des hommes du foyer ? Mais nos
questions sur les abus sexuels subis par les filles restent souvent sans
réponse car trop tabous.
De plus, 61 % des filles pubères ne doivent plus parler aux hommes, de
même qu’aux adolescents. Ainsi, les personnes du sexe opposé sont
éloignées de son univers déjà très restreint. Si une fille transgresse la règle,
elle est réprimandée, voire insultée par sa famille et ses voisins. En effet, les
villageoises redoutent les mariages d’amour de plus en plus courants. En
empêchant ainsi le dialogue fille/garçon, par restriction de l’espace vital des
adolescentes, elles espèrent que celle-ci ne fuguera pas. En général, la jeune
nubile est mariée rapidement pour éviter tout problème, car elles pensent
qu’elle ne saurait pas se défendre des hommes. Ainsi, 90 % des villageoises,
mises à part les femmes éduquées, ont l’appréhension d’une grossesse avant
le mariage de leur fille et elles expriment un sentiment d’impuissance, ne
parvenant pas à la surveiller constamment. Mais le village étant un espace
maîtrisé, la virginité, capitale, est plus en sécurité qu’à l’extérieur, symbolisé
par la ville, qui paraît beaucoup plus menaçante.
Ceci malgré les évolutions récentes en Inde rurale où les filles sont de plus
en plus diplômées mais suivent toujours les règles du mariage arrangé. En
matière de scolarisation, les enfants des familles de basses castes se rendent
dans les trois écoles publiques élémentaires du village alors que les familles
aisées inscrivent leurs enfants dans le privé en ville. Les filles sont toujours
moins scolarisées que leurs frères et souvent jusqu’à la puberté seulement.
La fille se voit ainsi retirer le peu de mobilité qu’elle possédait. Ses
mouvements en dehors de la maison sont accompagnés, car elle est
désormais sous la garde serrée de ses parents. Elle subit de fortes pressions
et un contrôle social très sévère pour faire l’apprentissage des limites d’une
femme. Elle est donc encore plus écartée de l’espace public et son espace
vécu se resserre autour du cercle des relations familiales.
4
Kamble B. – Kamble S., Parole de femme intouchable, Paris, Coté-femmes, 1991, p. 147.
270
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
Les mouvements des villageoises mariées sont limités, même si elles ont,
au Sud, une plus grande autonomie qu’au Nord. Cependant, leur degré de
mobilité est gouverné par leur âge, leur classe et leur caste. En effet, dans
une société fortement stratifiée, les mêmes normes de mobilité ne peuvent
pas s’appliquer à toutes les femmes, sinon il en résulterait, par exemple, la
perte des emplois agricoles pour les plus pauvres. Il semble que les femmes
peuvent toujours sortir de la maison accompagnées de leur mari mais dès
leur veuvage, elles sont forcées d’être autonomes, en l’absence de soutien
familial.
Il semble que les villageoises les moins libres de leurs mouvements sont
les jeunes femmes éduquées de la classe moyenne, ce qui peut paraître
paradoxal au vu de leur niveau. En réalité, plus la caste est basse, plus les
femmes sont libres de se déplacer. De toute façon, elles n’ont pas vraiment le
choix : du fait de leur pauvreté, leur maison est petite, sans commodités,
elles sortent donc pour accomplir les tâches domestiques. L’emploi du temps
chargé des journalières agricoles leur donne une certaine liberté et leur
espace vécu est très socialisé. Même si les restrictions ne sont pas rigides,
parmi les classes de travailleurs sans terre, elles ne sont pas totalement
absentes. Les hommes imposent des degrés divers de contrôle sur la mobilité
de leur épouse qui affectent leur entrée sur le marché du travail et leurs
revenus.
Lors des déplacements quotidiens, les villageoises en petit groupe font
paître leurs bêtes autour du village tout en le gardant de vue. De même que
le travail des plus pauvres a lieu dans le village ou à proximité, les femmes
doivent constamment veiller à ne pas transgresser les limites spatiales sinon
le déshonneur peut s’abattre sur elles et leur famille.
Elles quittent parfois leur village pour se rendre dans un centre médical
rural et gratuit car gouvernemental, pour assister dans les hameaux alentours
à un mariage ou à certaines cérémonies religieuses telles que la célébration
de la puberté d’une fille. Elles vont également occasionnellement dans leur
village natal pour visiter leur famille, pour accoucher et y demeurer
quelques mois. Cependant, les hommes laissent rarement leurs épouses faire
ce voyage car la belle-famille symbolise un droit de regard sur les problèmes
conjugaux du couple.
Les filles (entre 7 et 13 ans) ont une activité rémunératrice souvent
agricole plus jeunes que leurs frères, majoritairement entre 10 et 13 ans. Les
garçons sont plus fréquemment employés dans les usines de tissage des
alentours mais rarement avant 15 ans, ou dans des ateliers de mécanique
urbains quand ils n’étudient plus. Actuellement à la campagne, le nombre de
filles travaillant augmente alors qu’il diminue chez les garçons.
L’espace de travail des femmes en dehors de la maison est structuré,
ordinairement il est près du foyer et familier. En effet, selon Niranjana, « la
Stéphanie VELLA
271
distance du déplacement porte la peur de l’inconnu et de l’autre, mais aussi
le stigma de la suspicion morale ». Ainsi les femmes subissent la croyance
selon laquelle elles ne peuvent pas quitter le village ni pour l’école ni pour
l’emploi.
De plus, du fait de la sphère domestique, de leurs grossesses et de
l’éducation des enfants, elles ont peu le loisir de chercher une activité à
l’extérieur du village. Parfois, les femmes doivent cesser leur activité si les
anciens la décrètent dangereuse ou immorale. Dans le Sud, même si elles
sont surveillées, le mari tolère qu’elles rentrent tard le soir si elles apportent
un salaire.
Les emplois autres qu’agricoles dans l’espace public rural sont restreints :
professorat, emplois dans les fabriques et les quelques entreprises rurales de
tissage ou tenue d’une boutique. Certaines femmes sont blanchisseuses ou
sage-femmes mais ce sont des emplois peu rémunérateurs. Au Tamil Nadu
en 1991, nous observons une augmentation du nombre des journalières
agricoles et des employées dans le secteur non agricole, même si les femmes
rurales vont rarement travailler en ville même si elles sont instruites.
L’ACCÈS DES FEMMES RURALES À L’ESPACE PUBLIC URBAIN
Les migrations des femmes rurales à la ville
Les femmes migrent moins que les hommes, pour aller du milieu rural à la
ville, en moyenne 11,6 % de moins selon la figure 1. De plus, ces
statistiques sont quasiment constantes sur trois décennies avec une légère
diminution en 1981. Par contre, le pourcentage des femmes retournant en
milieu rural est pratiquement le même que celui des hommes, puisque les
femmes suivent leur mari quand il décide de retourner au village.
Figure 1 : Distribution des migrants selon deux modes de migration, 1961,
1971, 1981, Tamil Nadu.
Année Rural à Urbain (%) Urbain à Rural (%)
1961
17,3
5,8
1971
17,3
8,9
1981
16,4
10,6
Homme 1961
29,8
7,3
1971
28,8
10,4
1981
27,3
11,6
Source : Statistics on Women and Men in Tamil Nadu, 1995.
Femme
Non migrant (%)
76,9
73,8
73
62,9
60,8
61,1
272
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
Figure 2 : Distribution des migrants par causes en 1981, Tamil Nadu.
Cause de la migration
Emploi
Education
Migration de la famille
Mariage
Autre
Total
Femmes (%)
4,6
3,7
32,9
45,5
13,3
100
Hommes (%)
34,5
10,1
33,2
1,4
20,8
100
Source : Statistics on Women and Men in Tamil Nadu, 1995.
Lorsque nous examinons les raisons attribuées aux migrations des femmes
et des hommes au Tamil Nadu, de façon évidente, elles migrent
principalement pour se marier, dans un village proche ou en ville, mais ce
n’est pas un déplacement volontaire. En outre, elles suivent leur famille,
parents si elles sont jeunes ou leur mari, dans 33 % des cas. Nous constatons
aussi que la part des migrations pour trouver un emploi ou poursuivre des
études n’est que de 8,3 % pour les femmes contre 44,5 % chez les hommes.
Ces chiffres montrent la tendance des femmes à ne se déplacer que très peu
de leur propre volonté.
D’une part, la migration des villageoises à la ville n’est pas facile, même si
certaines espèrent y trouver un mari, pensant avoir moins de tâches
domestiques. Ce phénomène reste assez rare car elles sont souvent
considérées par les hommes comme moins sophistiquées et éduquées que les
citadines.
D’autre part, si les villageois peuvent migrer en milieu urbain en cas de
pénurie d’emploi, la situation est différente pour leurs épouses. En général,
elles restent confinées dans leur milieu. Certes, elles migrent parfois sur
l’ordre de leur mari pour l’aider dans sa vie quotidienne, mais peu de
possibilités d’emploi s’offrent à elles du fait de leur analphabétisme. Elles
ont donc accès à des activités mal rémunérées et précaires comme l’emploi
domestique. D’ailleurs, de nombreuses jeunes femmes d’aires rurales sont
envoyées à Madras comme servantes. Ce type d’emploi ne leur offre aucune
liberté puisqu’elles se retrouvent confinées dans un nouveau foyer. A
contrario, elles perdent la sécurité d’un espace maîtrisé et la connaissance de
leur environnement. L’espace urbain étant perçu comme plus hostile, leurs
conditions de vie sont moins supportables.
Ainsi en milieu urbain, les femmes bénéficient de moins d’espace qu’à la
campagne, leurs déplacements sont beaucoup moins faciles et sûrs qu’en
milieu rural et il n’est pas certain qu’elles puissent profiter des services
urbains. Car au village, elles interviennent dans des espaces significatifs de
Stéphanie VELLA
273
la communauté, ont accès à divers espaces de sociabilité et à une grande
variété d’activités5.
De plus, si les familles entrent dans une logique de consommation, en
s’enrichissant, elles achètent plus facilement que dans l’espace rural des
biens d’équipement. Nous avons observé ces femmes de la classe moyenne
rurale, installées en ville après leur mariage, passant ainsi le temps devant la
télévision, seules ou entourées d’une servante ou d’une belle-mère, le mari et
les enfants étant absents la journée. La machine à laver acquise est souvent
mise de côté et elles continuent, pour s’occuper, de laver le linge à la main.
Ainsi, les femmes ont moins de travail domestique, moins d’espace, elles
font moins de cueillette, n’ont plus de bétail : leur espace vital en milieu
urbain semble être rétréci. Néanmoins, une des conséquences de la migration
est l’accès à une scolarité plus longue pour leurs filles qui leur permet d’être
plus autonomes que leurs mères, elles peuvent dans certaines limites sortir
en ville entre adolescentes ou conduire un scooter.
Selon Srinivas, l’urbanisation est la condition précédant l’adoption de
nouveaux comportements et donc l’amélioration du statut de la femme
indienne. En effet, les règles sont plus strictes dans les villages qui sont loin
de l’influence moderne. Il est certain qu’en milieu rural, le poids de la
tradition est plus fort du fait du contrôle social de la communauté. Pour cet
auteur, il y aurait donc plus d’égalité dans les aires urbaines où les femmes
peuvent travailler dans les bureaux, côte à côte avec des hommes, en étant
plus acceptées comme égales. Il semble que plus la ville est grande, plus
elles peuvent facilement adopter de nouveaux comportements. Mais cet
auteur ne s’intéresse pas aux femmes non éduquées ou confinées au foyer
dont le sort en ville n’est pas aussi enviable.
Les déplacements temporaires des femmes rurales vers l’espace public
urbain
Les filles rurales ont-elles des occasions de se déplacer en ville ?
Selon nos enquêtes, elles sont parfois scolarisées, employées, ou soignées
en ville, mais une grande majorité n’est jamais sortie du village. Ce
phénomène est confirmé par une enquête gouvernementale à l’échelle de
l’Inde dont la figure 3 montre que près de la moitié des filles ne connaissent
que leur village. D’autre part, 18,5 % sont employées et 43,7 % scolarisées à
l’extérieur. L’espace des filles extrêmement réduit s’ouvre souvent grâce
aux visites familiales.
5
Ziegler A., « Espaces féminins, espaces masculins. L’exemple pachtoune du Nord
Pakistan », Créativité, femmes et développement, Preiswerk Y., Genève, IUED-UNESCODDC, 1997, p. 235.
274
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
Figure 3 : Personnes escortant la fille dans différents buts, Inde, 1994.
Personnes
Ecole Mariage Travail Marché
(%)
(%)
(%)
(%)
Père, homme 0,7
1,3
0,5
2,8
proche
Mère, femme 1,1
23,3
6,1
16,4
proche
Deux parents
1,1
51,5
4,2
11,0
Frère, soeur
2,2
1,1
2,8
3,0
Camarade de 28,3
2,3
2,5
3,4
classe, voisin
Seule
10,3
1,4
2,4
6,6
Jamais sortie 56,3
19,1
81,5
56,8
du village
Total
100
100
100
100
Source : Anandalakshmy S., 1994, Table III 15 : 81.
Médecin Religieux Sortie Total
(%)
(%)
(%)
12,6
1,3
1,2
2,9
35,1
11,9
14,2
15,4
20,6
3,4
0,4
27,9
2,1
3,35
26,5
0,5
8,6
20,4
2,2
7,0
2,2
25,7
1,0
52,45
1,7
47,3
3,7
48,4
100
100
100
100
D’après notre enquête, le garçon est plus libre que sa sœur, peut sortir seul
et subit moins d’interdictions. Néanmoins, sous cette impression de jeunesse
insouciante, sans limite spatiale définie et sans obligation de s’inscrire dans
l’espace privé pour aider, les femmes attendent de leur fils qu’il s’insère
dans le monde du travail, essentiellement urbain, par l’intermédiaire d’une
scolarité jugée indispensable. C’est sa finalité, il est potentiellement
pourvoyeur d’argent. L’école et le travail lui ouvrent un accès à l’espace
public, surtout s’il prolonge ses études, les migrations agrandissant ses
horizons. Le garçon apprend ainsi à s’octroyer une place dans l’espace
collectif majoritairement masculin.
Les femmes interrogées notent tout de même une amélioration dans le
statut de leurs filles. Aujourd’hui certaines sont diplômées et ont donc la
possibilité théorique de travailler. Cependant, même si les trois-quarts
pensent que la fille doit être scolarisée pour éduquer ses enfants et trouver un
emploi en cas d’abandon par son mari, elles considèrent qu’elle ne doit pas
trop étudier car son rôle est de devenir une belle-fille parfaite, à cette fin, le
douzième niveau leur semble suffisant6. Ce qui signifie tout de même au
moins six ans d’études en ville. En sachant lire, les femmes ont plus
d’autonomie, notamment pour utiliser les transports en commun. Ce n’est
pas un aspect anodin car il limite beaucoup de villageoises analphabètes dans
leurs déplacements. En effet, nombreuses sont celles qui se plaignent d’être
humiliées par des hommes quand elles se renseignent sur l’autobus qui
retourne au village, des quolibets sexistes accompagnant les réponses.
6
Le 12e niveau scolaire correspond approximativement au baccalauréat de la scolarité
française.
Stéphanie VELLA
275
Pourtant, certaines mères, principalement de basse caste, pensent encore
que la finalité d’une fille est le mariage et elles ne mettent pas beaucoup
d’enthousiasme dans l’éducation : « Ma fille n’est pas à l’école, elle n’est
pas intéressée. Elle est allée jusqu’au sixième niveau, mais son professeur
lui pinçait le ventre. On a peur que les filles tombent enceintes. »
Si les filles pubères pauvres ont la possibilité d’étudier à l’école supérieure
gouvernementale urbaine, elles sont mises en garde, ne doivent parler à
personne et garder les yeux baissés lors du trajet. Mais elles abandonnent
fréquemment leur scolarité si personne ne peut les accompagner. Par contre,
dans les familles plus aisées, le père peut emmener ses enfants à l’école à
bicyclette ou à moto. De plus, pour les écoliers se rendant dans les
établissements privés en ville, il existe souvent des autocars de ramassage
scolaire, les filles sont alors protégées et le déplacement n’est plus un
obstacle. Mais les garçons, indépendamment de ces questions de sécurité,
sont beaucoup plus scolarisés que les filles et ont ainsi un accès à l’espace
urbain. De toute façon, lorsque les filles étudient en ville, elles restent
strictement confinées à l’intérieur de l’école et leur contact avec le milieu se
limite aux amies citadines.
Par ailleurs, une étude menée en 1987 au Maharashtra, Etat du Centre
Ouest, auprès d’adolescentes rurales a tenté de mesurer leur autonomie à
l’aide d’un indicateur d’exposition au monde extérieur. La question posée
était de savoir si elles avaient déjà vu une ville, autre que la plus proche de
leur village, à 14 kilomètres.
Figure 4 : Pourcentage de filles ayant vu une grande ville, Maharashtra,
1975, 1987.
Filles de 13-18 ans (%)
1975
1987
23
69
Femmes mariées de 15-26 ans (%)
1975
1987
54
47
Source : Vlassoff, 1996.
Ainsi selon la figure 4, le nombre d’adolescentes ayant vu une grande ville
tripla de 1975 à 1987 jusqu’à atteindre les trois quarts des filles du village.
Les principales raisons évoquées pour ces déplacements étaient le cinéma,
les fêtes religieuses ou les promenades. Ces adolescentes ont donc plus
accès à l’espace urbain que celles de notre étude. Cependant, elles étaient
toujours accompagnées et surveillées de près par leurs parents ou d’autres
adultes et n’avaient pas le choix du programme. Certaines se plaignaient
d’ailleurs de n’avoir vu que très peu de choses de la ville car elles n’étaient
pas autorisées à explorer les alentours et à en découvrir les attractions par
elles-mêmes. En 1975, on pouvait certes comprendre les faibles
déplacements car l’arrêt de bus le plus proche était distant d’un kilomètre
276
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
mais en 1987 ce n’est plus le cas et paradoxalement, les jeunes femmes
mariées sont moins mobiles.
En moyenne, les indiennes voyagent au maximum à 32 kilomètres de leur
lieu de naissance. Même si ces trajets sont épisodiques, un des premiers
impératifs qui les commande est d’ordre médical. Une étude au Karnataka7 a
montré que la distance moyenne parcourue par les villageoises pour atteindre
le médecin est de 7 km, en fonction du centre de soins choisi, rural ou
urbain, pour un coût de transport de 3,5 roupies, soit environ un dixième du
salaire d’une journalière agricole. Les femmes n’ont donc pas toujours la
possibilité de se rendre dans une structure médicale. Pourtant, dans les
hameaux enquêtés, elles consultent de plus en plus souvent à l’hôpital
gouvernemental ou dans les cliniques privées de la petite ville la plus proche
à 4 kilomètres.
Elles se déplacent pour les examens de grossesse, spécialement pour le
premier enfant, même si l’accouchement se fait encore fréquemment à
domicile. Ce suivi, sauf pour les plus pauvres, les oblige donc à visiter
l’espace urbain, majoritairement dans des cliniques privées où les soins sont
jugés meilleurs. Les traitements offerts en milieu rural sont en effet estimés
trop sommaires.
De nos jours, du fait de la sélection sexuelle au moyen d’amniocentèses
(déplacement des femmes aisées dans une grande ville distante d’au moins
100 km) et d’échographies, la fréquentation des cliniques privées de grandes
villes comme Salem ou Erode à environ 30 km a augmenté. D’une part, ce
déplacement est justifié par le fait que les techniques de détermination
sexuelle sont interdites, donc leur clandestinité est facilitée en ville et d’autre
part, les villageoises pensent ainsi avoir accès à des soins modernes de
qualité.
Les plus pauvres sont tout de même parfois obligées d’aller d’urgence en
ville pendant un accouchement difficile dont l’infirmière locale ou la sagefemme traditionnelle n’a pas les moyens de s’occuper. Elles ne peuvent alors
qu’utiliser les moyens locaux de transport, c’est-à-dire dans le meilleur des
cas l’autobus. Par contre, une parturiente aisée est conduite en moto ou en
auto vers une clinique urbaine.
La ville représente dans ces circonstances un espace ressource qui s’avère
parfois vital mais dont l’accès est conditionné par le statut économique. Or
en théorie, les pauvres ont accès à des soins gratuits plus complets en ville
mais la corruption les rend souvent payants et certains médecins maltraitent
les femmes à l’hôpital du fait de leur basse caste ou de leur pauvreté. D’autre
part, visiter et nourrir une parturiente à l’hôpital coûte cher à la famille.
7
Mathiayazhagan K., People’s Choice of Health Care Provider : Policy Options for Rural
India, Bangalore, ISEC, Working Paper n° 45, 1999, 38 pages.
Stéphanie VELLA
277
Enfin, les femmes des hameaux isolés sont trop éloignées des transports pour
pouvoir accéder à la ville.
Après l’accouchement, les villageoises estiment souvent que c’est une
perte de temps et d’argent de retourner en milieu urbain pour les soins postpartum. En fait, elles se déplacent rarement pour leur santé au quotidien.
Même si c’est un capital important pour le travail des journalières agricoles,
son coût est trop élevé et elles n’ont pas l’habitude de se préoccuper de leur
corps. Elles consultent donc d’abord les centres ruraux.
Cependant, la pudeur des indiennes est une raison pouvant pousser une
malade à aller en ville, considérée comme espace anonyme, contrairement à
l’infirmerie locale8.
Un second impératif, d’ordre religieux, occasionne quelques rares sorties
en ville, lors de fêtes importantes et de pèlerinages quand la présence des
femmes est autorisée. Elles ont certes accès au temple du village ou à l’autel
de leur foyer, mais de nombreuses villageoises profitent de leur piété
religieuse pour accéder à l’espace public.
Elles peuvent par ailleurs faire des achats dans l’espace urbain, mais il leur
faut la permission de leur mari et le budget qu’il leur attribue. Le plus
souvent, leurs sorties citadines ont lieu lors du marché hebdomadaire, à 4
km, auquel se rendent principalement les villageoises de basse caste, qui sont
significativement plus libres que les autres et lors de nos enquêtes, elles
attendaient souvent le bus en petits groupes. Les femmes plus aisées, moins
libres, vont parfois au marché mais conduites à bicyclette ou à moto par leur
mari. Les achats de vêtements sont rares, environ deux fois par an dans la
plupart des familles mais des vendeurs ambulants circulent dans les villages,
ce qui donne de bonnes raisons aux maris de ne pas laisser leurs épouses
sortir en ville. L’acquisition de bijoux, pour un mariage ou une cérémonie,
est une occasion spéciale de visiter la ville, de même que les femmes et leur
famille assistent parfois à ces fêtes dans des salles situées en milieu urbain.
Pour finir, les déplacements pendulaires sont limités. Même quand les
femmes sont employées dans le secondaire, c’est en milieu rural. Certaines
villageoises sont parfois envoyées en ville par leur mari pour vendre des
denrées agricoles au marché ou porter le lait du bétail à la coopérative.
Si l’espace médicalisé est une ressource de plus en plus utilisée, il n’en est
pas de même de l’espace spirituel, commercial et pourvoyeur d’emplois. Il
semble que pour les villageoises cet espace rime rarement avec loisirs. A
part de très rares femmes de basse caste qui vont au cinéma en groupe, les
visites en ville pour le plaisir ou le loisir sont quasiment inexistantes. De
8
Chasles Virginie, L’environnement culturel de la santé maternelle et périnatale en milieu
rural de l’Andhra Pradesh, 2001, http://www.ajei.org.
278
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
plus, ce milieu, dans lequel les femmes ne font que passer, est loin d’être un
lieu sûr.
Le harcèlement moral et sexuel
Même si les gardiennes de la sexualité des jeunes femmes sont la mère, la
belle-mère et les femmes plus âgées, les hommes en ont le véritable
contrôle. Les contraintes sont multiples dans cette société patriarcale et ils
ont la domination absolue sur leur épouse. Dans de nombreux cas, elle peut
sortir mais ne pas parler à d’autres hommes sinon elle est battue, phénomène
particulièrement présent au Tamil Nadu, ou accusée d’adultère. Selon
Poitevin, « L’expression sortir au dehors est un véritable concept qui définit
le motif central des répressions qui pèsent sur les femmes pour leur interdire
toute entrée dans la vie publique ». Les femmes doivent sortir en groupe ou
accompagnées d’un homme.
Ce contrôle sur la mobilité physique des femmes est lié au contrôle de leur
sexualité et particulièrement au besoin de préserver leur chasteté ou d’éviter
une grossesse illégitime. Les villageoises non escortées sont considérées
comme des femmes de mauvaise vie. En effet, la perte de la virginité ou
l’adultère attire la honte et le déshonneur sur toute la famille.
Si les femmes subissent ainsi un harcèlement moral de la part des hommes
qui contrôlent leurs faits et gestes, elles sont également victimes de ceux-ci
et leur mobilité physique, surtout dans l’espace public urbain, qui leur est
inconnu, est souvent marquée d’insécurité physique. En effet, le harcèlement
sexuel peut être verbal ou gestuel ou les deux, avec parfois des contacts
comme des pincements, quand ils ne se terminent pas en viol. C’est en
quelque sorte une sanction sociale qui traduit la peur liée à la mobilité des
femmes, dans des espaces majoritairement masculins.
En ce qui concerne la peur des femmes de se déplacer, une enquête montre
qu’elles se sentent moins en sécurité que l’homme ne les perçoit être.
Figure 5 : Est-il sain de se déplacer seule pour une femme pour aller au
travail, selon des hommes et des femmes ruraux, Karnataka, 1998.
%
Oui Oui, à partir âge Non, peur agression
Hommes 56,6
12,4
24,8
Femmes 41,6
11,5
41,6
Non, médisance
6,2
16,9
Total
100
100
Source : Batliwala, 1998.
La figure 5 montre que 58,5 % redoutent des conséquences fâcheuses en
se déplaçant seules contre seulement 31 % des hommes. C’est seulement à
partir d’un certain âge, en général après le mariage, que les femmes sont
relativement plus en sécurité car une mariée devient la propriété sexuelle de
Stéphanie VELLA
279
son époux, les signes extérieurs en étant un cordon autour du cou et des
bagues aux doigts de pied. Une agression sur une épouse entraîne plus de
sanctions sociales, excepté en ville ou l’anonymat favorise le harcèlement
sexuel. A Bangalore, par exemple, ville moderne où de nombreuses femmes
voyagent seules dans les transports publics, pour aller au travail ou pour
leurs études, c’est un problème récurrent et croissant. Quand l’une d’entre
elles proteste publiquement, elle est souvent plus réprimandée que soutenue
par les passagers qui lui rétorquent qu’elle devrait rester chez elle. Le
message est clair : les femmes sérieuses demeurent en sécurité dans le
domaine privé, si elles veulent sortir et jouer des coudes avec les hommes,
elles doivent être sous la protection visible des hommes auxquels elles
appartiennent (père, frère, mari, fils ou autre parent masculin) sinon elles
sont perçues comme des femmes faciles.
Les femmes négocient constamment leur espace et se défendent contre les
abus dans le monde du travail. En effet, les villageoises sont souvent
agressées sexuellement par les propriétaires terriens. Leur appréhension est
également liée au fait de travailler à côté d’« étrangers » et elles préfèrent
être engagées avec des ouvriers de leur communauté.
CONCLUSION
Ainsi les femmes n’ont pas le droit de se socialiser au contact des hommes
et par ce biais se voient refuser leur participation à la vie publique. Leur
jeunesse et leur liberté se résument à quelques sorties accompagnées, tandis
que les garçons se retrouvent entre amis pour des loisirs, sans restrictions.
La fille dès lors, recluse dans un espace qui sera reconstitué à l’identique
dans sa belle-famille, attend le mariage, en exerçant des activités
circonscrites spatialement et moralement. A la suite de cette socialisation
différentielle, les résultats de notre recherche montrent, à une micro-échelle
rurale et dans le contexte de l’Inde du Sud, que les femmes et les hommes
vivent dans des espaces distincts et ont un accès inégal à l’espace public
symbolisé par le monde urbain.
Le travail domestique est prétexte à confiner la femme. Bien que son
époux affirme qu’elle exerce le pouvoir à l’intérieur de la maison, celui-ci
est limité puisqu’elle est exclue des lieux où l’on traite d’économie, de
développement, de production, de progrès technique et de politique. En effet,
le monde public est celui des hommes qui le dominent et le contrôlent, de
même qu’ils dominent leur famille.
Nous constatons clairement la dichotomie espace public pratiqué par le
masculin et espace privé dévolu au féminin. Ainsi, la société civile et
politique est l’espace socio-géographique des hommes, domaine du travail
au sens strict par rapport au monde des femmes, faiblement valorisé et
280
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
pauvre en relations sociales. Si elles ont une influence dans l’espace
intérieur, elles n’en ont aucune dans l’espace public. Il semble donc que le
masculin s’est approprié l’espace social même si l’espace intermédiaire des
villages et des champs est mixte. Il faut donc se méfier d’une dichotomie
simpliste, même si le genre est fortement spatialisé en Inde, n’en concluons
pas que les sphères d’existence sont strictement définies et cloisonnées.
Pourtant, la plupart des villageoises se déplacent entre les sphères
publiques et privées avec moins de légitimité et de sécurité physique que les
hommes d’autant plus quand elles ont peu de temps libre et la charge des
enfants et des vieillards9. En effet, le sexe fort dessine les limites de l’espace
des femmes en les poussant à se rendre compte qu’elles sont des objets
sexuels à travers leurs regards, leurs paroles et leurs gestes.
Même si les femmes sont souvent opprimées, limitées dans leurs
mouvements, des évolutions se font sentir. Grâce à une scolarisation des
filles de plus en plus massive et longue, celles-ci saisiront probablement
mieux les opportunités de changement. D’autre part, du fait des mouvements
de femmes indiennes, aujourd’hui implantés dans de nombreux villages du
Tamil Nadu grâce aux ONG, le concept d’« empowerment » est utilisé pour
créer un espace féminisé. Les objectifs sont d’établir des liens entre les
femmes, de les faire réfléchir sur leur condition, de reconstruire les réalités
spatiales des relations sexuées et de leur apprendre à maîtriser une certaine
liberté physique et identitaire.
Enfin, des améliorations dans leur vécu pourraient venir du changement de
mentalité de certains hommes ruraux, éduqués ou non, comme l’illustre cet
échange entre un père et son fils à propos de la liberté de mouvement des
femmes :
« Le père : La femme est la reine de la maison. Elle se charge des affaires
domestiques, et l’homme doit s’occuper de l’extérieur.
M Das : C’est un argument pour abuser les femmes. Je suis convaincu
qu’elles devraient sortir. Les deux choses importantes étant leur
indépendance économique et leur éducation.
Le père : Je ne m’occupe pas de la maison. Elle (sa femme, la mère de
monsieur Das) fait tout. Mais elle ne va pas au marché, elle ne peut pas y
aller. J’y vais.
M. Das : C’est le fossé des générations. Dans notre maison je l’ai formée
(sa femme) pour qu’elle aille au marché. Elle est capable de tout faire, même
face aux situations d’urgence. »10.
9
Duncan N., op.cit. p. 129.
Seymour S.C., Women, Family, and Child Care in India. A World in Transition,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 121.
10
Stéphanie VELLA
281
BIBLIOGRAPHIE
ANANDALAKSHMY S. (éd.) [1994], The Girl Child and the Family, an
Action-Research Study, Delhi, Centre for Women’s Development Studies,
240 pages.
BATLIWALA S. et al. [1998], Status of Rural Women in Karnataka,
Bangalore, Women’s Policy Research and Advocacy Unit, National Institute
of Advanced Studies, 341 pages.
CHASLES Virginie [2001], L’environnement culturel de la santé maternelle
et périnatale en milieu rural de l’Andhra Pradesh, http://www.ajei.org.
Directorate of Statistics [1995], Statistics on Women and Men in Tamil
Nadu, Chennai, Government of Tamil Nadu, 74 pages.
DUNCAN N. [1996], « Renegotiating Gender and Sexuality in Public and
Private Spaces », Body Space, New York, Routledge, p. 127-145.
KAMBLE B. – KAMBLE S. [1991], Parole de femme intouchable, Paris,
Coté-femmes, 282 pages.
LORBER J. – FARRELL S.A. (éd) [1990], The Social Construction of
Gender, Londres, Sage, 374 pages.
MAC DOWELL L. [1999], Gender, Identity and Place. Understanding
Feminist Geographies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 284
pages.
MATHIAYAZHAGAN K. [1999], People’s Choice of Health Care Provider :
Policy Options for Rural India, Bangalore, ISEC, Working Paper n° 45, 38
pages.
NIRANJANA S. [2001], Gender and space, Delhi, Sage, 143 pages.
RAVINDRAN S. [1999], « Female Autonomy in Tamil Nadu. Unravelling
the Complexities », Economical and Political Weekly, p. 34-44.
SEYMOUR S.C. [1999], Women, Family, and Child Care in India. A World
in Transition, Cambridge, Cambridge University Press, 323 pages.
282
L’ACCES DES FEMMES RURALES A L’ESPACE URBAIN EN INDE DU SUD
SRINIVAS M.N. [1996], Village, Caste, Gender and Method, Essays in
Indian Social Anthropology, Delhi, Oxford University Press, 244 pages.
VLASSOFF C. [1996], « Against the Odds : the Changing Impact of
Schooling on Female Autonomy and Fertility in an Indian Village », Girl’s
Schooling, Women’Autonomy and Fertility Change in South Asia, Jeffery R.,
London, Sage, p. 218-240.
Women and Geography Study Group [1997], Feminist Geographies.
Explorations in Diversity and Difference, Harlow, Longman, 220 pages.
ZIEGLER A. [1997] , « Espaces féminins, espaces masculins. L’exemple
pachtoune du Nord Pakistan », Créativité, femmes et développement,
Preiswerk Y., Genève, IUED-UNESCO-DDC, p. 231-241.
FEMMES ET MODERNITE
CITADINE AU MALI
Monique BERTRAND
Université de Caen
La présente contribution s’appuie sur l’étude consacrée aux « Femmes et
développements urbains au Mali » (Appel à Projet Nouveau du CNRS,
1999-2000). A Bamako – un million d’habitants au recensement de 1998 –,
une première série de données portant sur les mobilités résidentielles a été
analysée entre 1993 et 1994. Les femmes ne constituaient pas a priori l’objet
central de la recherche mais renvoyaient à une variable parmi d’autres1. Par
contre, le suivi de plus d’une décennie de gestion foncière débouchait sur
une interprétation en termes de « genre » et sur sa critique2. Dans la première
enquête comme dans la seconde, la place croissante des femmes dans le
marché urbain ne se comprenait pas sans les relations plus générales que les
citadines entretiennent avec les hommes dans les sphères domestiques et
marchandes.
1
Bertrand M, « Bamako : mobilités résidentielles, sex-ratios et rôle sociaux dans la ville »,
Bertrand M. (dir.), Femmes et développements urbains au Mali, APN-CNRS, Construction
spatiale du fait social, Rapport final, Université de Caen-CRESO, UMR 6590 CNRS, 2001-a,
p. 26-91.
2
Bertrand M., « Femmes et marchés fonciers », Autrepart, Éditions de l’Aube/IRD, n°19,
2001-b. Le corpus étudié portait sur la demande de parcelles à bâtir dans les lotissements
administrés et sur différents segments de l’offre foncière de 1907 à 1999 : attributions
domaniales administrées, régularisation de quartiers spontanés, propriété privée immatriculée,
parcelles vendues aux enchères par l’Agence de Cession Immobilière.
284
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
On cherche ici moins à détailler les apports empiriques les plus singuliers
de l’étude qu’à en extraire les enjeux méthodologiques et leurs implications
théoriques pour la comparaison avec d’autres villes. Le contexte n’est certes
pas à négliger. Dans cette Afrique soudano-sahélienne et musulmane, la
place des femmes et l’habitat de cours sont contraints par la pauvreté :
division sexuelle du travail marquée, rapports hommes/femmes compris en
termes de complémentarité plus que d’égalité, accès insuffisant aux
équipements, dépendance de l’urbanisme à l’égard des crédits
internationaux. Cependant, c’est bien la perspective de la modernité de la
ville que l’on envisage ici sous l’angle des pratiques qui engagent les
citadines entre elles et à l’égard des hommes.
Deux questions sont posées. Centrée initialement sur la dynamique
d’ensemble de la ville plus que sur la place particulière des femmes, l’étude
nous interroge d’abord sur le statut cognitif du « genre ». Puis est abordée la
relation entre les rôles traditionnels des citadines, souvent réduits à ceux
d’épouses, et la diffusion des logiques marchandes inhérentes au processus
d’urbanisation.
ENTRE BIAIS STATISTIQUES ET EFFET DE MODE « GENRE »
La question des femmes est prise dans une contradiction de fond : d’un
côté la promotion du genre, centrale dans les nouvelles approches de la
citoyenneté, apparaît redondante dans l’expertise du développement de la
dernière décennie. Femme rime notamment avec « local » dans les termes de
références dominants de la « bonne gouvernance », dont le Troisième Projet
Urbain du Mali et ses bailleurs de fonds donnent un exemple parmi tant
d’autres dans les villes du Sud. D’un autre côté, de sérieuses limites
apparaissent quant à la mesure et la cohérence de l’objet ainsi posé.
Simple éclairage ou objet central, la place des citadines illustre en effet une
alternative plus générale dans laquelle se place la vague des analyses sur le
genre, particulièrement en Afrique. La catégorie « femme » se présente
tantôt comme un révélateur en biais du devenir urbain, tantôt comme un
indicateur direct. Dans un cas ce qui est dit des femmes peut l’être tout
autant d’autres cadets sociaux ; ce que les rapports hommes/femmes nous
apprennent de la ville pourrait tout autant s’appliquer à d’autres
environnements géo-graphiques ; ou encore le sexe n’a d’enjeu scientifique
que celui d’une « entrée » comme les autres, sa part de détermination n’est ni
plus ni moins informative qu’une autre. Dans l’autre cas, on peut dire que les
processus et les configurations spatiales observées engagent les femmes en
Monique BERTRAND
285
propre, leur sont spécifiques. Plus qu’une simple question statistique, c’est
un véritable défi conceptuel qui est posé à la recherche.
La première hypothèse s’inscrit dans une perspective analytique pour
laquelle la critique de la mesure est essentielle. Quant à la seconde
hypothèse, elle peut être qualifiée de « ciblée », comme l’est aussi l’étude
des évolutions urbaines en termes de « jeunes ». La perspective globale de la
ville s’efface, avec même le risque que les objets d’étude ainsi forgés, par
pragmatisme ou par effet de mode, fonctionnent comme isolats conceptuels.
Bien des gender studies se dispensent en effet de penser les contraintes qui
pèsent sur les pratiques spécifiquement masculines et les marges de
manœuvre qui les orientent. Le développement a certes été pensé et rendu
opérationnel pendant 50 ans par et pour les hommes. Mais autant les
recherches consacrées aux handicaps des femmes ou aux ressources de leur
sociabilité se multiplient, autant sont rares les interrogations portant sur la
masculinité3. Poussons plus loin l’alternative dans ses extrêmes : absence de
logique féminine en soi d’une part, radicalismes féministes de l’autre.
Dévoiler les tutrices et les investisseuses
En premier lieu, de réels biais statistiques gênent l’analyse des
recensements africains. Dans ceux du Mali, comme dans la plupart des
grandes enquêtes démographiques, les différents membres des unités
résidentielles ne sont liés qu’au seul chef de ménage. Non sans un certain
biais occidental, on n’identifie de manière détaillée que les enfants, parents,
frères et sœurs des chefs de ménage, dont on présume qu’ils le sont en vertu
de liens de consanguinité. Tous les autres liens sociaux sont relégués dans
les catégories fourre-tout de « autres liens de parenté » et de « sans lien de
parenté ». Les pratiques résidentielles sont donc rapportées à un seul
« tuteur », un homme dans 90 % des cas selon notre enquête à Bamako.
Cette conception univoque du contrôle social au sein du ménage occulte du
coup les tensions et les compromis à l’œuvre entre adultes hommes et
femmes. D’autres liens sociaux dépendent pourtant de tutrices, mais sont a
priori masqués.
Pour parer à ce risque de réduction sociologique, il nous a donc fallu partir
d’une question plus fine sur le rapport des dépendants à leurs tuteurs : audelà du noyau familial, près d’un quart des membres des ménages relevait en
3
A notre connaissance, une seule étude, régionale, ressort de la bibliographie récente – et
anglophone ! – consacrée au continent africain : Morell R. (ed.), « Special Issue on
Masculinities in Southern Africa », Journal of Southern African Studies, vol. 24, n° 4, 1998,
p. 605-827.
286
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
effet des catégories de « dépendants familiaux, sociaux et économiques ». Ici
se jouait une réelle hiérarchisation des citadins en aînés et cadets sociaux :
Membres des ménages
chefs de ménage (cm) et épouses
dépendants sociaux liés au cm homme
collatéraux liés au cm homme
parents éloignés et alliés liés aux hommes
parents éloignés et alliés liés aux femmes
manœuvres et apprentis
collatéraux liés aux épouses et coépouses
bonnes (dépendants économiques)
dépendants sociaux liés aux femmes
enfants du cm
petits-enfants du cm
Ages
moyens
37 ans
26 ans
22 ans
20 ans
19 ans
17 ans
17 ans
16 ans
10 ans
8 ans
Femmes
Actifs/total
(%)
(%)
49,6
61,3
11,2
71,3
45,1
35,4
35,6
41,5
67,2
effectif < 7 effectif < 6
67,4
24,2
100,0
100,0
effectif < 11 effectif < 11
46,6
11,7
51,5
11,3
Le gradient des âges moyens fait ressortir la position intermédiaire de ces
« hébergés » entre la classe d’âge des chefs de ménage et de leurs épouses
d’une part (les premiers étant plus âgés que les secondes de six ans en
moyenne) et celle de leurs enfants d’autre part. Le sexe du « tuteur » précise
en outre les positions de chacun : les dépendants familiaux et sociaux liés à
des chefs de ménage hommes sont plus âgés respectivement de 5 et 10 ans
que les dépendants des mêmes groupes liés aux épouses, co-épouses ou
femmes chefs de ménage. Deux fonctions d’accueil se dessinent ainsi en
ville : les dépendants liés aux hommes apparaissent essentiellement en quête
de travail, de formation ou de qualification professionnelle ; plus jeunes, les
dépendants liés aux « ménagères » constituent un relais domestique
essentiel. Leur âge moyen est d’ailleurs le même que celui des bonnes.
Enfin, les filles sont fortement sur-représentées chez les dépendants des
femmes, tandis qu’elles sont moins nombreuses que les garçons chez les
dépendants des hommes. Les proportions de filles et de garçons s’inversent
donc clairement en relation avec le sexe du tuteur. La présence du groupe le
plus jeune, féminin aux deux tiers dans les cours bamakoises, se justifie
aussi par l’attente du mariage. Les stratégies matrimoniales qui conduisent
les jeunes filles à des migrations propres ne sont pas indifférentes, en effet,
au contexte de la grande ville qui est jugé plus favorable. A l’inverse, les
ménages semblent mieux retenir les garçons à Bamako parmi leur
descendance directe. D’une part parce qu’ils sont appelés à rester dans la
cour même après leur mariage si le marché du travail le permet, tandis que
les filles devront quitter le domicile parental ; d’autre part parce que les
ménages accueillent des dépendants familiaux en même temps qu’ils font
circuler une partie de leurs enfants dans d’autres segments familiaux, et tout
Monique BERTRAND
287
particulièrement les filles. Cette inégale « rétention » tient au fait que les
filles sont fiancées plus tôt que leurs frères. Leur mobilité avant mariage est
contrôlée surtout par les mères du lignage.
L’analyse des marchés fonciers bamakois offre un autre exemple de la
difficulté à poser le sexe comme variable systématique. A l’heure où se
généralise l’exigence d’une rationalisation de la gestion urbaine, les sources
exploitées manifestent un traitement inégalement précis de l’information
entre les hommes et les femmes. Ainsi les registres fonciers distinguent-ils
sans ambiguïté les demoiselles des épouses, ce qui n’est pourtant pas une
exigence administrative. A l’inverse, on ne sait pas des hommes s’ils sont
mariés ou non. Par contre les sources sont bien plus incertaines en ce qui
concerne la qualification professionnelle et la domiciliation géographique
des candidates à l’acquisition de parcelles à bâtir. La plupart des femmes
sont enregistrées comme « épouses de » ou « veuves de », ce qui relègue
dans l’oubli leurs activités économiques. De 33 à 82 % d’entre elles, selon
les corpus analysés, se désignent encore comme « ménagères ». Il ne s’agit
pas tant d’une stratégie de dissimulation, mais bien d’un réflexe qui situe la
position sociale des femmes avant tout dans le champ domestique.
La catégorie de ménagère tend alors à désigner toute femme qui ne peut se
prévaloir d’un salaire, qu’elle bénéficie de ressources ou non. Mais même
bien des salariées, qui font le contrepoids des « inactives » dans les sources,
« omettent » de déclarer leur adresse professionnelle, la médiation d’un
homme paraissant plus essentielle. Tout se passe donc comme si les
citadines, en donnant la part belle à leur identité matrimoniale, avaient
intégré une réelle imprécision administrative à leur égard, laissant aux
hommes une identification économique plus systématique. Si ce défaut
statistique de ressources propres renvoie souvent à un manque réel, il n’en
reste pas moins que des « ménagères » apparaissent dans un rapport
marchand, l’achat de terrains, là où des hommes dépourvus d’emploi ne
figureraient pas. Cela confirme les critiques formulées par les spécialistes du
genre sur la construction des statistiques, en particulier quand la même
catégorie est appliquée à des inactives, à des femmes impliquées dans la
petite production marchande, voire à des rentières. L’opposition des salariées
et des inactives est de plus à nuancer quand on sait à quel point les premières
restent encore fortement perçues comme des ménagères sur leur lieu de
travail, les obligations domestiques interférant souvent avec leurs pratiques
professionnelles et leurs relations avec les collègues masculins (faible
espacement des maternités, absentéisme lié à la prise en charge des enfants,
rémunérations moindres à qualifications égales).
288
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
« Nous les femmes », une catégorie bancale
La critique d’un « a priori genre », sorte de discrimination positive, ne
s’imposait pas moins dans notre recherche, surtout quand les enquêtées ellesmêmes s’approprient une catégorie dont leurs propres pratiques sociales,
segmentées par l’inégal accès aux ressources urbaines, démentent la
cohérence scientifique. On peut ainsi identifier deux excès de « l’approche
genre ».
Les opérations de développement attribuent aujourd’hui aux citadines de
fortes idéalités4. Les mesures de lutte contre la pauvreté et les réformes de
décentralisation justifient l’attention des bailleurs de fonds pour la
« composante femme » du développement, qui serait porteuse, mieux que la
gente masculine, de régulations sociales et de mobilisations économiques.
Parmi d’autres, le Programme des Nations Unies pour le Développement
définit ainsi différents groupes susceptibles d’être appuyés par
l’intermédiaire de programmes fléchés et d’ONG locales. Il reproduit au sein
même de la catégorie des femmes une démarche plus générale de ciblage des
« partenaires du développement ». Sont identifiées « les femmes des zones
péri-urbaines », « les filles migrantes », « les femmes entrepreneurs ». Mais
au Mali comme ailleurs, ce sont principalement les « femmes chefs de
ménage » qui font l’objet du suivi le plus fréquent5.
Ce tronçonnage du corps social dans les « projets » écrase cependant la
temporalité de ce qui détermine la place des femmes dans la société. Experts
et interviewées en viennent à de faux modèles de nouveauté, du type « les
choses sont en train de bouger », qui ne résistent pas à l’analyse historique.
Car la tradition qui sert ici de référent n’a guère été statique, pas plus que les
mutations n’appartiennent au seul présent des observateurs. Au Mali, la
dynamique féminine risque ainsi d’être rapportée à la seule conjoncture de la
démocratisation, depuis 1991, c’est-à-dire le moment où des crédits
internationaux sont massivement réinjectés après plus de vingt ans de
blocage politique. Certes les initiatives décentralisées ont le vent en poupe
4
Voir plus généralement sur le continent : Conférence Internationale d’Addis Abeba, Les
femmes africaines et le développement économique : investir dans notre avenir, Organisation
des Nations Unies, Commission Economique pour l’Afrique, Centre africain pour la Femme,
28 avril-1er mai 1998 ; Projet MOST-UNESCO, Cities, the Environment and Social Relations
between Men and Women (composante Afrique de l’Ouest).
5
Lockwood M. – Whitehead A., « Gendering Poverty : A Review of Six World Bank
African Poverty Assessments », Development and Change, Oxford, Blackwell Publishers,
vol. 30, n°3, 1999 ; Diallo A. – Vaa M., The urban poor, gender and the fight against poverty.
The case of Mali, Paper presented at the International Conference on Urban Futures,
Witwatersrand University, 10-14 July 2000, Working group on Gender and the City, 18 p.
Monique BERTRAND
289
dans la période récente. Mais la banalisation de la référence à la participation
de la société civile et aux organisations féminines ne doit pas faire l’illusion
d’un changement inédit, brusque, sans tréfonds ni expériences préalables6.
Or les interprétations sous l’angle de « générations spontanées » ne sont pas
rares chez les bailleurs de fonds du développement africain, et méritent de
sérieux correctifs7. La question est alors de savoir s’il faut les chercher dans
les seules paroles et mémoires des femmes, ou dans d’autres voies
d’investigation, historiques mais biaisées par l’écrit.
Trois perspectives temporelles ressortent en réalité de notre étude. Le
temps long des normes justifie d’abord l’emploi du référent anthropologique
« aînés/cadets » sociaux que l’on a transposé du milieu rural en ville.
Division sexuelle du travail, répartition des activités domestiques dans la
pyramide des âges, solidarités lignagères orientant les flux entre villages et
cités, transmission intergénérationnelle des patrimoines bâtis : tout ceci met
en évidence l’ancrage des rôles sociaux dans une matrice héritée, parfois
trop évidente pour être énoncée, parfois remaniée de manière pragmatique.
Dans cette perspective, les rapports culturels entre hommes et femmes, mais
aussi entre femmes de générations différentes, sont bien compris dans un
mouvement historique plus global.
A moyen terme, nos analyses engagent une interprétation du changement
urbain sur une trentaine d’années. Sur toute la période du 20e siècle, par
exemple, la moyenne d’ensemble de la présence féminine dans les registres
de la propriété pleine et immatriculée cache une progression dont le seuil
majeur se situe à la fin de la première république malienne. Pendant la
colonisation et les années d’indépendance, les femmes ne représentent en
effet que 2 % des propriétaires. Leur présence monte à 7 % dans la période
1969-1991 puis à 12 % depuis 1992. Ce qu’il est alors convenu d’appeler
« crise » économique et urbaine, pendant deux décennies d’ajustement
structurel, a révélé, sinon cristallisé, une réelle transformation des rapports
entre les sexes.
Enfin, le nouvel impact des slogans de développement urbain, les
événements politiques qui se sont précipités dans la dernière décennie en
plaçant les citadins à l’avant-garde du changement de république de 1992,
tout cela n’a pas manqué d’imposer des turbulences de court terme aux
relations hommes/femmes. A cet égard, les revendications résidentielles
6
Coquery-Vidrovitch C., Les Africaines. Histoire des femmes d’Afrique noire du XIXe au
XX siècle, Paris, Desjonquères, 1994.
7
Guijt I. – Shah M.K. (eds.), The Myth of Community : Gender issues in participatory
development, London, Intermediate Technology Publications, 1998.
e
290
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
(accès aux parcelles à bâtir, aux équipements de proximité) qui secouent la
capitale malienne depuis dix ans ont donné une place réelle aux citadines.
Faisant échos à un certain post-modernisme anglo-saxon, la catégorisation
hâtive des Africaines comme un sujet politique collectif, comme un groupe
dominé mais potentiellement citoyen, conscient de son identité sociale,
introduit un second travers : le parti pris d’appliquer aux mots de la
recherche les révisions qu’une minorité politique imposerait à toute prise de
parole. C’est la conséquence d’une réhabilitation à l’extrême du rôle du sujet
dans les sciences sociales, qui va jusqu’à déconstruire le rapport de
distanciation du chercheur à son objet d’étude. La position de surplomb des
analystes, eux-mêmes pris dans des logiques de genre, est énoncée comme
étant vaine ; l’objectivation apparaît comme une quête académique désuète,
tant ses locuteurs sont eux-mêmes déterminés par une donne sexuée, par les
rapports de pouvoir ou de violence symbolique qui la marquent8. Il est vrai
que les recherches d’expression française ne s’inspirent pas des mêmes
traditions scientifiques et politiques que celles de bien des universités anglosaxonnes ou d’expression anglophone9. Car les gender studies y
entretiennent une double relation avec leur objet : militante au travers du
féminisme, et épistémologique par une contribution à une lecture poststructuraliste voire post-moderne de l’espace social.
Retenons finalement de ces risques de la recherche une invite à mieux
contextualiser, dans le temps et l’espace, les rapports sociaux que nous
persistons à objectiver. A propos des femmes, nous préférons alors le terme
d’analyseur à celui d’indicateur des logiques citadines modernes. Ni mesure
incomplète ni objet mal circonscrit, l’entrée « femmes » ne casse pas le
postulat que c’est bien la globalité urbaine qui constitue un enjeu de
modernité. Elle impose plus que jamais de relativiser chacun des angles
8
Pour un débat non-africaniste, voir les contributions de Gillian Rose et de Jacqueline
Coutras, « Pour une invite à contextualiser ? Détours par le féminisme », Chivallon Ch. –
Ragouet P. – Samers M., 1999, p. 63-73 et p. 75-88.
9
En témoignent les contributrices anglophones de deux numéros spéciaux de la revue
African Urban Quarterly (Nairobi) consacrées dans la dernière décennie aux « Women in
Human Settlement and Management in Africa » (1990, vol. 5, n° 3-4), et « Urbanization with
Gender Issues in Africa » (1996, vol. 11, n° 1). Pour ne parler que de la littérature scientifique
en direction du continent africain, le Nordiska Afrikainstituted (« Gender, power and
society », Seminar series, Uppsala, spring 1998) et Intermediate Technology (Londres)
offrent également un bon exemple de littérature consacré à Gender Issues and Women in
Development. En revanche, le chapitre « Les femmes et la problématique foncière » de
Cubrilo M. et Goislard C., Bibliographie et lexique du foncier en Afrique noire (1998, Paris,
Karthala), ne présente que sept références en français, toutes ayant trait au développement
rural.
Monique BERTRAND
291
d’analyse de la ville et de mener la critique des « ciblages » politiques et
scientifiques. En cela nous nous situons dans la perspective de recomposition
des sciences sociales dont le rapport de la commission Gulbenkian a fait état
en soulignant :
« la contradiction des faux universalismes. Ils ont mis en question la
pertinence de principes universalistes proclamés pour un grand nombre de
cas particuliers et/ou la possibilité de « désirabilité » de l’universalisme, et
ont proposé à sa place des catégories quasi-disciplinaires définies par
différents groupes sociaux. Le résultat principal jusqu’à présent a été la
multiplication des particularismes. Au-delà de l’argument évident selon
lequel les voix des groupes dominés (et donc jusqu’ici largement ignorés)
doivent être reconnues, il y a une tâche plus ardue, qui consiste à expliquer
comment l’incorporation de ces groupes est fondamentale pour atteindre
une connaissance objective des processus sociaux »10.
L’enjeu est donc de taille et il n’est pas négligeable d’en donner une
illustration empirique. L’intérêt de traiter des femmes comme une catégorie
marginalisée n’était pas de céder à une quelconque mode, par ailleurs réelle
sur le continent africain, mais au contraire de ré-objectiver la question du
développement urbain par l’analyse des « contingences » pesant sur la
prétention des chercheurs – ou des développeurs – à globaliser leurs
conclusions. Pour autant, n’y avait-il qu’un prétexte à faire rebondir d’autres
objets sociaux, qui gagneraient en pertinence au fur et à mesure que « l’objet
femmes » en perdrait ? Point s’en faut ! Car le discours si prégnant dans les
sociétés africaines, sur la complémentarité du féminin et du masculin dans
l’unité du monde réel et idéel, justifie profondément, plus encore que
quelques prétentions à l’égalité des sexes, bien des formes de séparation des
sociabilités et bien des modalités de la communication entre hommes et
femmes.
LOIN DU REFOULEMENT, LE DOMESTIQUE AU CŒUR DU MARCHAND
« Il s’agit de rééquilibrer la vision dangereusement dichotomique des
liens entre production et reproduction. (…) La variation historique et
empirique que valorise cette nouvelle approche devient alors un instrument
méthodologique positif. On peut même estimer que la perspective
comparatiste s’en porte mieux puisque l’économie mondiale, au sens
symbolique peut-être, se trouve ainsi présente jusqu’aux tréfonds des
rapports domestiques. Le genre féminin n’est plus seulement un nouveau
10
Wallerstein I. (dir.), Ouvrir les sciences sociales, Rapport de la Commission Gulbenkian,
Paris, Descartes & Cie, 1996, p. 92.
292
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
continent à découvrir et que nous laisserions par politesse et mauvaise
(in)conscience, à nos consœurs en quête de notoriété scientifique. Il est
admis comme un élément de première importance dans l’explication de tout
phénomène de changement social »11.
Réhabiliter les rapports domestiques – lieu central de réalisation des
rapports hommes/femmes –, implique d’examiner leurs rapports au marché
dans la construction de la modernité africaine, et ce après qu’un savoir
urbain, très instrumentalisé par l’impératif de développement, les ait souvent
relégués aux oubliettes de l’histoire. Les études consacrées aux marchés du
travail européens ont mis en évidence la division sexuelle persistante des
emplois et la segmentation des activités « dévolues » respectivement aux
hommes et aux femmes. La progression du temps partiel intéresse tout
particulièrement les employées12. Parler d’une culture sexuée du travail dans
une économie de salariat généralisé indique que les choix domestiques qui
intéressent les couples ont leur traduction dans la productivité et les
arbitrages du travail.
Les bases économiques de l’urbanisation africaine sont bien différentes,
mais les passerelles entre les différentes sphères de la vie sociale n’en sont
pas moins sensibles. Alors que les bailleurs de fonds commencent à
admettre le rôle positif des villes, à l’encontre d’une longue stigmatisation
du « biais urbain » dans la problématique du développement continental13,
l’engagement des citadines dans la petite production marchande et la
contribution essentielle du « secteur informel » à l’économie urbaine sont
mis en lumière de manière concomitante dans l’Afrique sous ajustement
structurel des années 1980. Les questions que nous avons posées à Bamako
ont pris acte de cette sur-présence des femmes, par rapport aux actifs
masculins, dans l’économie de survie des villes. Comment s’articulaient les
espaces du travail et du hors-travail, celui-ci étant abordé sous l’angle des
pratiques résidentielles ? La participation des femmes à l’économie urbaine
débouchait-elle sur un contrôle des biens patrimoniaux, terrains à usage
11
Copans J., « Des modes domestiques aux modes salariés : cycles de prolétarisation et
proto-prolétarisation féminine. Réflexions à partir d’exemples africains », Cahiers des
Sciences Humaines, vol. 23, n° 1, 1987, p. 77, 82-83.
12
Beckmann P. (ed.), Gender Specif Occupational Segregation, Nürnberg, Institut für
Arbeitsmarkt- und Berufsforschung der Bundesanstalt für Arbeit, 1996 ; Hakim C., Social
Change and Innovation in the Labour Market. Evidence from the Census SARs on
Occupational Segregation and Labour Mobility, Part-time Work and Student Jobs,
Homework and Self-employment, Oxford, Clarendon Press, 1998.
13
Cour J.M. (dir.), Etude des perspectives à long terme en Afrique de l’Ouest, Paris, OCDE
Club du Sahel, BAD (Cinergie), CILSS, synthèse et documents de travail, 1994.
Monique BERTRAND
293
d’habitation en l’occurrence, fût-ce par le biais de filières également
informelles ?
Du logement au travail
A la première question l’enquête a répondu en soulignant le rôle de
mobilités résidentielles discriminées par l’âge et le sexe, et par l’imbrication,
discriminée par le niveau économique des ménages, des formes marchandes
et non marchandes du travail domestique. C’est en assurant leur rôle de
« ménagères » – forgé sur le marché matrimonial et dans l’exercice de la
cohésion familiale – et en en déléguant une partie des tâches, que les épouses
justifient à l’égard des maris et d’une parenté plus large, leur participation au
marché du travail. Celle-ci leur permet en retour de contribuer à quelques
dépenses du ménage et d’assurer leurs dépenses de prestige lignager.
Dans une ville à forte prédominance musulmane comme Bamako, la
participation des femmes aux activités rémunérées, bien qu’ancienne dans
les milieux du négoce, n’allait pas de soi pour assurer leur pleine autonomie.
Chez les migrantes, population décisive dans la dynamique démographique,
le temps consacré aux activités domestiques hérite des formes villageoises
de division du travail et reste en ville justifié par une fécondité forte. A
l’autre extrême de la hiérarchie citadine, et sans que la scolarisation n’en
entame lourdement les tenants, les natives de la capitale s’inspirent du
modèle bourgeois de l’épouse inactive, pour « tenir rang » selon leurs
lignées d’origine et la capacité qu’ont leurs époux de les prendre en charge.
La séparation des ressources nourrit encore l’idée qu’aux hommes revient le
monde officiel et moderne du travail tandis que les femmes « peuvent
toujours se débrouiller » dans des sphères annexes. Le schéma culturel de
référence n’exclut pas, en effet, que des revenus soient trouvés et gérés par
les citadines en propre. Mais la prééminence donnée aux maris dans la
charge économique quotidienne du ménage et dans les devoirs de
redistribution vers une parenté plus large, ont relégué en place secondaire,
éventuellement associée à un « gaspillage ostentatoire », cette contribution
des femmes à l’économie urbaine.
Les difficultés rencontrées par les citadins du fait des dévaluations
monétaires et de la progression du chômage ont contrarié ces logiques depuis
les années 1980. Elles n’ont cependant pas nucléarisé les familles ni restreint
leur capacité à accueillir de jeunes migrants apparentés. Au contraire, c’est
en prenant une part active dans la mise en tutelle des cadets sociaux, que
nombre d’épouses ont pu s’engager dans de nouvelles activités marchandes.
Car la charge de travail domestique est importante dans l’habitat de cours
294
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
bamakois. D’après le recensement de 1998, près de deux ménages y
cohabitaient en moyenne, des ménages composés de plus de six personnes.
L’échantillon observé par l’enquête montrait plus finement un fort turn
over résidentiel puisque 40 % de la population résidente avaient changé de
logement entre 1993 et 1994. Deux flux différaient surtout par leurs profils
sociaux. Celui des individus mobiles au sein de ménages stables (de solde
positif) était composé en majorité de célibataires et clairement dominé par
les filles ; celui des ménages tout en entier entrant ou sortant entre les deux
passages d’enquête (de solde négatif) étaient déséquilibré en faveur
d’hommes, principalement mariés. Alors que le déménagement des ménages
concernaient surtout des locataires, réorientés du vieux centre dense vers les
périphéries urbaines plus récentes, la circulation des individus au sein des
ménages stables impliquait de manière privilégiée, et diffuse dans la ville,
les ménages les plus grands et les mieux ancrés dans leurs cours.
La taille des ménages et la circulation inégale de leurs dépendants donnent
en effet les clefs de cette insertion protégée, mais guère autonome, des
jeunes filles. Car aux comportements matrimoniaux (polygamie) et de
fécondité qui élargissent les familles stabilisées dans l’habitat urbain, il faut
ajouter l’accueil de « dépendants » familiaux, sociaux et économiques dont
on a vu plus haut le poids global. La composition des ménages va bien audelà d’un noyau d’épouses, d’ascendants et de descendants directs :
employées domestiques, neveux et nièces, petits-enfants dont les parents
sont absents, frères et sœurs consanguins, collatéraux de différentes
générations, promotionnaires et amis, des chefs de ménage et de leurs
épouses, s’y ajoutent. C’est dire si les ménages citadins dérogent au schéma
de nucléarisation résidentielle.
La gestion des tâches domestiques montre alors le rôle central des tutrices
dans le contrôle des filles et son enjeu pour l’insertion des premières dans le
marché du travail. Plus les liens sociaux des membres des ménages sont
rapportés aux tutrices, plus ils révèlent en effet une proportion forte de filles
et d’individus mobiles. A l’inverse, les pratiques d’accueil qui sont justifiées
par les hommes à l’égard de leur parenté et origine géographique concernent
en majorité des garçons. C’est dire l’importance des relations de genre dans
la constitution des liens sociaux citadins. Car pour négocier leur participation
aux activités extérieures, les « ménagères » doivent d’abord organiser au
sein de leurs propres habitations la mobilisation de bonnes ou de jeunes
parentes, susceptible de couvrir les tâches inhérentes à la taille des ménages
bamakois. A l’inverse, les hommes qui refusent à leurs épouses la possibilité
d’exercer un travail rémunérateur s’appuient sur l’argument de la charge
Monique BERTRAND
295
domestique, devoir qu’elles assumeraient mieux qu’une « étrangère » au
ménage ou qu’une fille inexpérimentée. La subordination des jeunes n’est
donc pas sans lien avec les stratégies de rang social et de survie économique,
des chefs de ménage mais aussi de leurs épouses, qui s’appuient en partie sur
cette population tournante.
L’enquête montre enfin que l’accueil des dépendants familiaux et la
mobilité des dépendants économiques (main-d’œuvre des bonnes
rémunérées et logées par le ménage) vont fréquemment de pair. Or ces deux
groupes sont précisément les plus féminins. La mobilisation du travail
domestique qui est ici en jeu apparaît marchande dans le second cas, et
relève pour le premier des normes sociales d’éducation. En réalité, les deux
prises en charge ne sont pas incompatibles. Malgré le renouvellement annuel
des employées, les employeuses entretiennent avec « leurs bonnes » une
relation de contrôle moral qui ne disparaît pas totalement sous la relation
financière ni dans l’autonomie, notamment sexuelle, conquise en ville par
ces jeunes filles d’origine rurale14. De même à l’égard de leurs jeunes
parentes, qu’elles associent aux travaux ménagers, les maîtresses de maison
mêlent devoirs familiaux et prise en charge matérielle (don de vêtements et
de produits cosmétiques, contribution à la préparation des trousseaux de
mariage, engagement dans les démarches matrimoniales).
Toute démarche réduisant l’insertion des ménages aux seuls itinéraires de
leurs chefs, les usages résidentiels aux seules logiques masculines, la
configuration des cours à la seule présence des propriétaires ancrés, introduit
donc biais et réductions. En outre, les marges de manœuvre économiques
gagnées par les citadines se comprennent par la soumission de leurs cadettes
d’origines rurales ou populaires. Témoigner d’une « ville au féminin » dans
l’analyse des espaces de voisinage engage donc un juste rééquilibrage des
connaissances, que nous situons dans la continuité des études empiriques
consacrées, dans le contexte malien, à la scolarisation15, aux rapports
amoureux16, à la survie économique.17 La globalité du corps social et des
14
Dumestre G., Touré S., Chroniques amoureuses au Mali, Paris, Karthala, 1998.
Lange M.F. (dir.), L’école et les filles en Afrique. Scolarisation sous conditions, Paris,
Karthala, 1998.
16
Dumestre G., Touré S., op.cit.
17
Findley S. – Vaa M. – Diallo A. – Sy O.S., L’économie du don. Une étude sur les
stratégies de survie des femmes migrantes dans un quartier à faible revenu de Bamako,
Bamako, Centre d’études et de recherche sur la population pour le développement, Working
paper n° 4, 1990 ; Kantiebo M., Travaux domestiques et activités rémunératrices des
ménagères dans le district de Bamako, Bamako, Centre d’études et de recherche sur la
population pour le développement, Working paper n° 7, 1991 ; Vuarin R., « L’argent et
l’entregent », Cahiers des Sciences Humaines, vol. 30, n° 1-2, 1994.
15
296
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
processus d’urbanisation est bien mise en exergue, et notamment les
relations organiques observées entre l’insertion des citadines dans les
activités rémunératrices et la manière dont ces mêmes « ménagères »
organisent le travail domestique nécessaire à leur reproduction sociale. Cette
place particulière des femmes n’apparaît bien évidemment pas liée à des
lieux spécifiques, qu’elles investiraient en place et contre les hommes. Elle
ressort plutôt des modalités du contrôle social et d’une réelle partition des
rôles exercés au sein du système résidentiel.
Du marché au patrimoine
La seconde question posée aux Bamakoises portait sur une relation,
apparemment inverse, entre leur accès aux ressources économiques et leur
accès au sol, condition de la pérennisation des familles en ville. L’analyse
des offres de terrains à usage d’habitation a montré que la dynamique
d’investissement féminin était bien engagée, bien qu’en net retrait des
initiatives masculines. Présentes pour un quart des demandeurs de parcelles
administrées, les femmes représentent, selon les conjonctures et les types de
parcelles, de 11 à 27 % des acquéreurs. Leurs arguments sont loin de ne se
situer que dans le seul registre de la capacité financière. Mais ils ne peuvent
masquer l’inégalité économique des acquisitions et l’étude empirique a
principalement apporté une réponse en termes de segmentation marchande.
Ici aussi, logiques marchandes et pratiques domestiques interfèrent. La
modernité urbaine se dévoile moins dans l’étanchéité des deux registres que
dans leur chevauchement. Car l’accès au sol est loin d’aboutir à une
individualisation sans faille des rapports marchands. Les noms donnés dans
les registres d’appropriation foncière ne présagent pas des sources de
l’épargne, en particulier pour les femmes. Quand bien même nombre des
« ménagères » enregistrées exercent des activités marchandes, celles-ci
génèrent des revenus irréguliers. L’incertitude n’est pas moindre pour les
femmes enregistrées comme actives : les professions mentionnées sont dans
l’ensemble peu qualifiantes et peu rémunératrices, et ne donnent qu’un accès
médiocre – voire pas d’accès du tout – aux hommes des mêmes activités sur
le marché foncier. Parmi les demandeuses de terrains, par exemple, 12 % des
salariées sont des secrétaires, 17 % sont des enseignantes, principalement
maîtresses du premier ou du second cycle, 7 % travaillent en hôpitaux
publics (essentiellement des infirmières). Leurs salaires moyens sont faibles,
ont été longtemps bloqués par les mesures d’ajustement structurel des années
1980, et ont enfin souffert de deux dévaluations monétaires en 1984 et 1994.
Même dans les premières ventes de parcelles aux enchères, menées depuis
1992 et déjà très sélectives, les secrétaires représentent 14 % des acheteuses
Monique BERTRAND
297
alors qu’il n’y en a guère parmi les acquéreurs hommes. Certaines salariées
pourraient donc épargner mieux que les hommes de niveau professionnel
équivalent, qui ont en charge les grosses dépenses de leurs ménages
respectifs.
En aval de l’appropriation, également, les doutes existent sur le contrôle
social des patrimoines par des femmes qui en sont les détentrices apparentes.
Le marché foncier est en effet, dans toutes ses ramifications, brouillé par
l’intervention d’intermédiaires, de mandataires et prête-noms en tous genres.
On peut l’évaluer d’après la mention « sous couvert de » qui apparaît
abondamment dans les sources. Bien des propriétaires sur le papier relèvent
en fait de commodités sociales ou d’arrangements administratifs, et ne sont
pas les gestionnaires réels des propriétés. L’opacité est à la mesure des
pratiques de médiation, de représentation ou au contraire de dissimulation
qui ont fait de l’investissement foncier un processus hautement socialisé,
dans lequel les enjeux domestiques et marchands sont intimement liés.
Or les femmes jouent un rôle important dans l’effet de couverture. Elles y
figurent principalement comme acteurs représentés du marché, peu
autonomes, plus rarement comme les couvertures d’autres acteurs apparents.
Elles sont proportionnellement plus couvertes que les hommes, dans ce jeu
de cache-cache dont on ne sait pas toujours, du « propriétaire » ou du
« représentant », lequel des deux assumera la valorisation du terrain et en
usera. Les femmes mentionnées explicitement comme « veuves »
n’apparaissent souvent que pour représenter un collectif d’héritiers qui
constitue le véritable maître d’œuvre du processus d’investissement. Bien
des commerçants masquent en outre leurs cumuls fonciers et la valorisation
locative de leurs « concessions » en se retranchant dans les registres derrière
le nom de leurs épouses, secondairement d’enfants. Définies par leur statut
matrimonial, ces femmes sont plus instrumentalisées que véritablement
mandataires des intérêts patrimoniaux. Les investisseurs les plus chevronnés
sur le segment des titres définitivement immatriculés, qu’ils mettent en gage
auprès des banques, recourent également aux femmes pour couvrir leurs
hypothèques ou pour anticiper sur la transmission du patrimoine après décès
et épargner de lourds frais de succession aux héritiers. Car en cas de
créances non liquidées, on procédera difficilement à une saisie sur le titre
gagé d’une « ménagère ». Au total, les mentions de « ménagères » et de
« sous couvert » constituent les principales limites à la lisibilité de la place
des femmes dans les marchés fonciers.
Les profils d’intervention féminine sont en réalité pluriels et mettent en
doute la cohésion du « genre ». De 13 à 60 % des acquéreuses, selon les
segments fonciers, relèvent en effet du salariat public et privé, qui semble
298
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
alors conduire à une certaine individualisation des comportements d’achat.
En témoigne le fait que ces actives recourent moins que la moyenne aux
« couvertures », alors que les ménagères et les commerçantes apparaissent
plus rarement sans médiation masculine. Mais dans chacun de ces groupes
socio-économiques, la position des femmes se manifeste sur des bases
différentes de celle des hommes.
Les poids respectifs des salariées et des ménagères prennent tout leur sens
dans les écarts de prix sur le marché. Les premières ont d’abord manifesté
une réelle prise d’autonomie dans la dernière décennie. A la faveur de
l’effervescence politique qui secoue la capitale malienne en 1992, les
employés des services techniques, administratifs et communaux de Bamako
apparaissent en masse dans la demande de terrains. Les secrétaires expriment
notamment l’ampleur des frustrations résidentielles accumulées depuis le
régime précédent. La paupérisation des classes moyennes urbaines conduit
ainsi à une expression syndicale des besoins fonciers à laquelle participent
les femmes comme leurs collègues masculins. L’aspiration à « gagner son
terrain », longtemps comprimée par la rareté de l’offre et par des pratiques
clientélistes d’attribution administrative, ouvre une voie dans laquelle les
employées s’engouffrent tout particulièrement. Chez les enseignantes de
même, qui atteignent ici leur présence record, la démocratisation et le
comblement des retards de salaires libèrent l’espoir d’attributions de
« rattrapage syndical » dans le dernier lotissement administré de la capitale.
Menées par l’Agence de Cessions Immobilière, les ventes de parcelles aux
enchères concrétisent ensuite les ambitions des employées les plus solvables
à partir de 1992. Le taux de salariées parmi les acquéreuses atteint son
niveau maximum. Dans le détail, il s’agit souvent de cadres moyens et
supérieurs – gestionnaires, techniciennes, inspectrices, contrôleuses des
finances – plutôt que de petits employés. Des pratiques de cumul de
parcelles commencent à pointer chez elles. Ces investissements coûteux
définissent un profil de « bourgeoises » particulièrement enviées mais aussi
jalousées pour leurs démarches résidentielles, tant par les autres femmes que
par leurs concurrents masculins sur le marché foncier le plus sélectif de la
capitale.
Deux nouveautés caractérisent en effet les dernières transactions de ces
acheteuses « haut de gamme » : d’une part la percée d’émigrées en France
ou aux Etats-Unis, qui vont même jusqu’à cumuler des enchères de manière
plus manifeste que leurs compatriotes masculins expatriés dans les même
pays ; d’autre part la présence de demoiselles, qui représentent plus du tiers
des clientes de l’Agence depuis 1995. Il ne s’agit pas ici de jeunes filles
Monique BERTRAND
299
prête-noms de leurs pères, mais bien de propriétaires de plein droit. La
plupart sont enregistrées comme élèves ou secrétaires, et il est clair que le
niveau d’épargne lié à ces mentions ne permettrait pas à des hommes de
même position, surtout jeunes, d’accéder à des terrains de plusieurs millions
de francs CFA. L’appropriation est ici déterminée par une logique de genre.
La tendance ancienne à la monétarisation des rapports amoureux se
modernise avec des comportements d’achat innovants. Parmi les citadins
nantis, les promesses de mariage ont déjà éprouvé la formule des
« quatre V » (« si tu veux ma main, assure-moi villa, voiture, virement
bancaire, verger ») depuis les années soixante-dix. L’offre foncière ne fait
que l’actualiser aujourd’hui, avec l’idée qu’une parcelle coûteusement
acquise, donne le meilleur crédit à une dot matrimoniale.
Le rodage de réflexes rentiers chez les femmes se confirme donc, et
interfère avec l’évolution des pratiques matrimoniales bamakoises dans la
dernière décennie18 : maintien d’une forte polygamie chez les classes
moyennes et supérieures, fréquentes ruptures d’union et remariages des
femmes19, prise en charge nouvelle de leur descendance. Tout cela conduit
bien des épouses et des divorcées à compter sur elles-mêmes pour « asseoir
leur maison » loin d’une co-épouse, en prenant quelques distances avec les
grandes familles les plus congestionnées, ou en s’assurant une rente locative
qui pourra dépasser le niveau du salaire. Ces citadines n’interviennent plus
seulement dans la constitution des patrimoines résidentiels comme argument
domestique et comme héritières de second rang20 ; elles sont maîtres
d’œuvre de leurs « réalisations », et offrent à leurs enfants des conditions
d’héritage dissociées de celles des autres enfants de leurs maris.
Fortes d’une aisance relative face aux procédures de l’administration, les
femmes occupées aux « emplois de bureau » peuvent alors se permettre
d’entrer en concurrence avec leurs collègues de travail hommes, surtout
quand ils ont un niveau professionnel inférieur à celui de leurs maris. Car les
employées ne situent pas leurs bases économiques sur le même plan que les
hommes de niveaux professionnels équivalents. En premier lieu elles ne
mettent pas leurs revenus propres dans le budget de leur ménage, dont les
dépenses principales (afférentes au logement, à la nourriture, aux soins et à
l’éducation des enfants) reviennent au mari quand celui-ci travaille. Quand
bien même les citadines prennent en charge une part croissante des dépenses
18
Ouédraogo D. – Piché V. (dir.), L’insertion urbaine à Bamako, Paris, Karthala, 1995.
Le divorce reste une situation provisoire, mais les remariages qui font suite sont souvent
polygamiques.
20
Les règles islamiques de succession attribuent aux filles une part inférieure de moitié à
celle réservée à leurs frères.
19
300
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
domestiques, leur participation reste irrégulière, secondaire (compléments
alimentaires et vestimentaires, par exemple), souvent négociée au gré des
aléas conjugaux, et n’est pas perçue comme un dû de la vie urbaine. Elle
laisse notamment aux épouses de cadres d’entreprises le bénéfice de leurs
salaires propres comme tirelire de consommations ostentatoires (biens
vestimentaires, dons cérémoniels…), caisse d’épargne d’activités
économiques parallèles ou de projets d’investissement.
En second lieu, la sociabilité des actives mariées multiplie les occasions de
participer à des tontines, y compris « au bureau », et de gagner des
ressources annexes sur lesquelles elles ne sont pas imposées fiscalement.
Elle développe également les opportunités d’informations et d’entregent qui
restent essentielles dans un marché foncier contraint. La débrouillardise
professionnelle des employées est patente pour qui a un temps soit peu
fréquenté les « services » et les « Projets » de la capitale, constaté la position
stratégique de certaines secrétaires face à des demandes monnayées de
signatures rapides, écouté les actives mêler argumentaires familiaux et
économiques dans leurs relations avec leurs collègues hommes. Cette
familiarité précieuse avec l’univers des bureaux comme tremplin d’autres
initiatives n’est toutefois payante pour les femmes qu’au prix de faibles
performances professionnelles, qui les maintiennent à des postes moins
rémunérés et dans des perspectives de carrière moindres que les hommes sur
le marché de l’emploi.
A l’inverse, les présences fortes des ménagères signalent les appropriations
de parcelles les moins valorisantes, en particulier dans les quartiers
spontanés qui font l’objet de régularisation depuis 1993. C’est sur ces
terrains médiocres que les femmes atteignent un taux record de présence face
aux hommes : de 22 à 27 %, entre 1994 et 1999. Le coût du sol est bas,
l’équipement des quartiers est sommaire, les perspectives locatives sont de
faible niveau, de nombreux ménages apparaissent déstructurés par la
pauvreté ou par la migration, ont des femmes isolées ou des veuves à leur
tête. Les patrimoines immobiliers et leurs justifications – « c’est ça ou la
casse », « mieux vaut cela qu’être refoulée dans la location » – relèvent
essentiellement de la survie.
Ici encore, cependant, l’hypothèse économique ne suffit pas à expliquer la
place des ménagères par le bas de la hiérarchie citadine. La conjoncture
politique a également joué non seulement en déplaçant l’offre foncière de la
production de nouveaux lots administrés à la réhabilitation des quartiers
irréguliers déjà peuplés, mais aussi en sélectionnant quelques figures
symboliques du petit peuple urbain. Il revient désormais aux maires des six
Monique BERTRAND
301
communes bamakoises, élus dans une compétition pluraliste depuis 1992,
d’identifier les parcelles à régulariser dans la ville illégale et les lots à céder
en compensation des « casses ». Dans la perspective du renouvellement de
leur mandat, les équipes municipales hésitent entre satisfaire leurs
administrés les plus solvables et répondre aux attentes de « déshérités ». En
se redéployant du parti unique aux arènes municipales, le clientélisme
foncier a finalement permis la présence non négligeable de « cas sociaux »
dans l’opération de régularisation foncière, notamment de « bonnes dames
en difficulté ». Dès avant le lancement de la campagne électorale de 19971998, il suffisait pour s’en convaincre de voir nombre d’entre elles faire le
siège des mairies pour plaider leur cause.
La reconnaissance politique des citadins irréguliers a donc déterminé un
profil féminin de « de survie » dans l’étroite conjoncture de la dernière
décennie. Des femmes chargées de famille, en nom propre ou sous le couvert
de soutiens familiaux, témoignent de marges de manœuvre limitées et de
dépendances à l’égard de pouvoirs locaux sans grands moyens, les
communes, qui n’ont pas encore de projets politiques à long terme. Ces
« ménagères » ont constitué le volet populaire d’un même contexte politique
qui a promu, sur d’autres fronts marchands, des sélections foncières plus
franches. Les femmes, au moins autant que les hommes, donnent ainsi la
mesure de ces évolutions politiques qui, comme les initiatives des salariés,
signalent les nouveaux ressorts de la modernité.
A la croisée de déterminants politiques, économiques et sociologiques, la
montée en force des femmes dans le contrôle des espaces résidentiels
apparaît bien plurielle. Quelle que soit la place des citadines dans le cycle de
vie – apprentissage des savoir-faire ménagers, attente du mariage, jeunes
épouses « entrant en belle-famille », divorcées ou remariées en quête
d’assurances sur leur descendance propre, femmes d’âge mûr déchargées des
responsabilités quotidiennes –, l’engagement dans des charges financières et
des revenus bien séparés de ceux des hommes implique d’abord une maîtrise
du domestique, de ses tâches et légitimités, et non son dépassement. Loin de
l’hypothèse du refoulement des rôles traditionnels, la construction de la
modernité se dévoile plutôt dans l’articulation des rapports domestiques et
marchands. Dans ces chevauchements du travail et du hors-travail, la
participation des femmes aux évolutions urbaines est placée sous le double
sceau des logiques lignagères et d’un processus d’individualisation.
302
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
CONCLUSION
La contradiction signalée d’entrée de jeu dans ce texte reste au cœur de la
question urbaine : d’un côté les femmes sont mal connues ; l’identification
de leurs logiques butte, plus encore que celles des hommes, sur des biais
méthodologiques et de sérieux habitus historiques : un passé de silence, des
villes encore récentes. De l’autre côté une rhétorique répétitive affiche leur
« participation », les définit comme sujet politique cohérent, leur témoigne
un capital de confiance inédit dans les sphères publiques et privées.
La modernité de la ville ne se confond plus avec le paradigme du
développement tel qu’il était placé, jusqu’aux années 1980, sous les bons
auspices d’un Etat juriste et volontariste, éducateur des masses, voire
directement engagé dans le système productif21. Le Mali et l’aménagement
de sa capitale offrent, à cet égard, des échecs notoires. La capacité de
réponse des populations mêle alors des logiques d’émancipation et de
nouvelles contradictions. Si les citadines ont gagné des marges de manœuvre
économique dans le travail, c’est au prix d’une réelle soumission de leurs
cadettes dans la sphère domestique. Si elles ont conquis de nouvelles
positions de pouvoir dans la gestion des patrimoines, c’est au prix d’une
hiérarchisation accrue des simples « ménagères » et des « gros bonnets ». Si
enfin la promotion politique et institutionnelle des femmes ne manque pas
d’être rappelée, comme une nécessité de « bonne gouvernance », c’est au
prix d’un sujet collectif incertain, d’un discours approprié par une élite
certes, mais plaqué de l’extérieur et porteur de nouvelles dépendances
financières internationales. C’est dans ce contexte de promotion tout azimut
de la société civile, que les femmes émergent, non sans ambiguïté, tantôt
comme acteur déjà patent tantôt comme potentiel à révéler. Retenons de
cette promotion qu’il est possible d’observer l’urbanisation malienne non pas
tant en opposant un horizon domestique, qui serait d’essence féminine, et des
enjeux publics, « par nature » masculins, l’espace du privé et celui des
ouvertures sur la globalisation, mais en pensant plutôt la ville dans la tension
de plusieurs logiques de contrôle social.
BIBLIOGRAPHIE
BECKMANN P. (ed.) [1996], Gender Specif Occupational Segregation,
Nürnberg, Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung der Bundesanstalt
für Arbeit.
21
Pour une illustration maghrébine de ce contexte, voir le numéro 44-45 de la revue Peuples
méditerranéens (1988).
Monique BERTRAND
303
BERTRAND M. (dir.) [2001-a], Femmes et développements urbains au
Mali, APN-CNRS « Construction spatiale du fait social », Rapport final,
Université de Caen-CRESO, UMR 6590 CNRS, IX + 151 p.
BERTRAND M. [2001-b], « Femmes et marchés fonciers », Autrepart,
Éditions de l’Aube/IRD, n° 19.
CHIVALLON Ch. – RAGOUET P. – SAMERS M. (dir.) [1999], Discours
scientifiques et contextes culturels. Géographies françaises et britanniques à
l’épreuve postmoderne, Bordeaux-Talence, Maison des Sciences de
l’Homme d’Aquitaine.
COPANS J [1987]., « Des modes domestiques aux modes salariés : cycles
de prolétarisation et proto-prolétarisation féminine. Réflexions à partir
d’exemples africains », Cahiers des Sciences Humaines, vol. 23, n° 1.
COQUERY-VIDROVITCH C. [1994], Les Africaines. Histoire des femmes
d’Afrique noire du XIXe au XXe siècle, Paris, Desjonquères.
COUR J.M. (dir.) [1994], Etude des perspectives à long terme en Afrique
de l’Ouest, Paris, OCDE Club du Sahel, BAD (Cinergie), CILSS, synthèse et
documents de travail.
DIALLO A. – VAA M. [2000], The urban poor, gender and the fight against
poverty. The case of Mali, Paper presented at the International Conference
on Urban Futures, Witwatersrand University, 10-14 July, Working group on
Gender and the City, 18 p.
DUMESTRE G., TOURE S. [1998], Chroniques amoureuses au Mali, Paris,
Karthala.
FINDLEY S. – VAA M. – DIALLO A. – SY O.S. [1990], L’économie du don.
Une étude sur les stratégies de survie des femmes migrantes dans un
quartier à faible revenu de Bamako, Bamako, Centre d’études et de
recherche sur la population pour le développement, Working paper n° 4.
GUIJT I. – SHAH M.K. (eds.) [1998], The Myth of Community : Gender
issues in participatory development, London, Intermediate Technology
Publications.
HAKIM C. [1998], Social Change and Innovation in the Labour Market.
Evidence from the Census SARs on Occupational Segregation and Labour
304
FEMMES ET MODERNITE CITADINE AU MALI
Mobility, Part-time Work and Student Jobs, Homework and Selfemployment, Oxford, Clarendon Press.
KANTIEBO M. [1991], Travaux domestiques et activités rémunératrices des
ménagères dans le district de Bamako, Bamako, Centre d’études et de
recherche sur la population pour le développement, Working paper n° 7.
LANGE M.F. (dir.) [1998], L’école et les filles en Afrique. Scolarisation
sous conditions, Paris, Karthala.
LOCKWOOD M. – WHITEHEAD A. [1999], « Gendering Poverty : A Review
of Six World Bank African Poverty Assessments », Development and
Change, Oxford, Blackwell Publishers, vol. 30, n°3.
MORELL R. (ed.) [1998], « Special Issue on Masculinities in Southern
Africa », Journal of Southern African Studies, vol. 24, n° 4, p. 605-827.
OUEDRAOGO D. – PICHE V. (dir.) [1995], L’insertion urbaine à Bamako,
Paris, Karthala.
VUARIN R. [1994], « L’argent et l’entregents », Cahiers des Sciences
Humaines, vol. 30, n° 1-2.
WALLERSTEIN I. (dir.) [1996], Ouvrir les sciences sociales, Rapport de la
Commission Gulbenkian, Paris, Descartes & Cie.
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN
DE LA JUSTICE DES MINEURS :
LA FIGURE DE LA DELINQUANTE
CHEZ LES JUGES DES ENFANTS
Coline CARDI
Université Denis-Diderot Paris 7
L’espace urbain semble aujourd’hui directement associé à la délinquance
et à l’insécurité. Depuis le colloque de Villepinte sur la sécurité en novembre
1997, un débat est engagé sur la façon de traiter ce qu’il est convenu
d’appeler les « violences urbaines » et la délinquance des mineurs. En même
temps que les réponses se durcissent, les villes et leurs banlieues se voient
stigmatisées comme espaces dangereux. La question du traitement de la
délinquance juvénile occupe en France une place croissante dans les discours
publics et médiatiques : partout il est question d’une « explosion » de la
délinquance des mineurs qui tendrait à se criminaliser. « L’évolution des
statistiques officielles alimente un sentiment d’impuissance et d’insécurité
croissant et sert d’argument aux partisans d’une réforme du droit pénal des
mineurs et d’une répression nettement accrue »1.
Dans ce contexte, la question des filles est peu posée : délinquance et
violence se déclinent avant tout au masculin. Ce simple constat met en
évidence le caractère sexué de la question de l’insécurité. Les mineures
semblent ainsi être écartées de l’espace urbain lorsqu’on évoque la
1
Aubusson de Carvalay Bruno, « France 1998 : la justice des mineurs bousculée »
Criminologie, vol. 32, n° 2, 1999.
306
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
délinquance, sauf à les considérer comme victimes de ces espaces
« dangereux ». De même, si la question des inégalités de sexe trouve
aujourd’hui une place dans l’espace public et politique, la réflexion reste
centrée sur quelques thèmes. Une question est passée sous silence : « celle
de la sous-participation des femmes aux phénomènes de délinquance et de
criminalité, ou plus exactement celle de leur sous-représentation aux
différentes étapes de répression et de contrôle social »2 du processus pénal.
La violence des femmes paraît déranger.
Ainsi, si ces deux questions – la délinquance des jeunes, les inégalités de
sexe – ne cessent d’être soulevées et explorées, les deux problématiques sont
rarement croisées. Deux raisons peuvent expliquer cette difficulté à penser la
violence et la criminalité au féminin. D’une part, la délinquance semble être
le fait des hommes : les femmes sont effectivement largement minoritaires.
Ainsi, en 1999, 798 973 personnes ont été mises en cause par la police et la
gendarmerie, parmi lesquelles seulement 14 % de femmes (111 780) ; chez
les mineurs, les filles représentent 9,3 % de la population de moins de 18 ans
mise en cause. D’autre part, violence et criminalité ne peuvent rimer avec
féminité : la femme dite « criminelle » remet en cause l’image socialement
admise de la femme douce et docile. Or il semble que tenter de saisir la
spécificité du traitement réservé aux femmes déviantes par la justice pénale
puisse être un moyen privilégié d’approfondir la problématique de la
construction du genre. Quel traitement et quel discours l’institution juridique
réserve-t-elle à la violence et à la délinquance des filles ?
SAISIR LA CONSTRUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES
MINEURS
Dépasser l’analyse en termes de favorable/défavorable
Si l’on recense les quelques travaux – émanant pour la plupart d’auteurs
anglo-saxons – portant sur la délinquance féminine, force est d’en constater
les limites3. Ces études, qui se sont attachées à expliquer la sousreprésentation des femmes ou des filles dans les phénomènes de délinquance
et de criminalité, s’articulent autour de deux grands types de questions.
Certaines s’inscrivent dans le courant de l’école dite du « passage à l’acte » :
il s’agit de se demander ce qui peut pousser une femme à commettre tel ou
2
Mary France-Line Femmes, délinquances et contrôle pénal, Analyse socio-démographique
des statistiques administratives française, CESDIP, collection « Etudes et données pénales »,
n° 75, 1996, p. 15.
3
Voir notamment l’état des lieux sur la recherche criminologique en matière de criminalité
féminine, proposé par Mary France-Line, op. cit.
Coline CARDI
307
tel délit. A cette question, les chercheurs ont fait – et continuent même à
faire – appel à des facteurs biologiques ou psychologiques tendant à
naturaliser la délinquance et réactivant un certain nombre de stéréotypes, en
particulier celui de la femme hystérique défini par la psychiatrie au début du
XXe siècle. Toujours dans ce courant de recherche, et avec l’émergence du
mouvement féministe, certains auteurs ont émis l’hypothèse d’une
socialisation différentielle selon le sexe qui expliquerait pourquoi les
femmes et les filles commettent moins de délits que les hommes. Dans cette
perspective, les faits de criminalité féminins auraient dû augmenter en même
temps que s’est opérée la mixité des modes de sociabilité. Or il n’en est
rien : si on analyse les évolutions dans le temps, le taux de féminité est resté
le même.
Une seconde série de travaux porte sur le traitement pénal réservé aux
femmes ou aux adolescentes. En se plaçant cette fois du côté de la
représentation et de la réaction sociale, il s’agit d’analyser la diminution des
taux de féminité observés tout au long de la chaîne pénale pour conclure à un
traitement différentiel selon le sexe. Cette hypothèse est sans doute
pertinente dans la mesure où la justice peut être considérée comme instance
qui produit de la différentiation. Mais les études menées dans le cadre de
cette problématique ont le plus souvent donné lieu à un ensemble
d’affirmations diverses et contradictoires. Les auteurs de ces différentes
recherches ont effectivement voulu montrer en quoi le traitement pénal était
favorable ou défavorable aux femmes. Or ces analyses en termes de
favorable/défavorable restent limitées : elles ne permettent pas de saisir la
construction du genre au sein de l’institution judiciaire.
C’est avec l’intention de dépasser cette alternative que nous nous sommes
posé la question de la contribution de la justice pénale à la production du
genre. En d’autres termes, comment le droit pénal opère-t-il pour instituer ou
confirmer ou infirmer les distinctions sociales entre le masculin et le
féminin ? Cette problématique ne doit pas être confondue ou réduite à la
question du caractère plus ou moins sexiste du droit pénal. Le droit ne
produit pas seulement de la discrimination, il produit plutôt de la
différentiation4. « Les incriminations découpent, définissent et agencent
certaines pratiques en vue de leur sanction en vue d’un intérêt protégé. Elles
témoignent pour un temps donné de la différenciation et du marquage de
certains comportements perçus comme particulièrement dommageables et
4
Cf. Laberge Danielle, « Les recherches sur les femmes criminalisées : questions actuelles
et nouvelles questions de la recherche », Annales internationales de criminologie, 1991.
308
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
exigeant réplique collective organisée »5. Cette « problématique de
l’incrimination » définie par Pierre Lascoumes est le point de départ de la
construction de notre objet. Comment le genre est-il construit dans les lieux
spécifiques de l’institution pénale ?
Le choix de la justice des mineurs : le juge des enfants, un « entrepreneur
de morale »
Pour répondre à la problématique de la contribution de la justice pénale à
la construction du genre, nous avons opté pour la justice des mineurs, justice
d’exception qui prend en charge tous les aspects juridiques : social, civil,
pénal. Justice qui individualise, la spécificité de cette institution tient à son
caractère double : il s’agit à la fois d’éduquer et de punir. Education et
punition passent par une observation rapprochée du jeune via un dispositif
qui englobe policiers, magistrats, travailleurs sociaux et médecins. Cette
surveillance suppose individualisation, « individualisation descendante » : la
justice crée bien de la différenciation et ne s’applique pas – comme elle ne
fonctionne pas – de la même façon pour des individus d’origine sociale
différente et de sexe différent. Les diverses mesures d’investigation tendent
à objectiver, à « réifier » le jeune, elles ont pour objectif de décrire la
situation du mineur (situation familiale, sociale, état psychique). Dès lors,
l’individu, l’adolescent, se présente comme « effet et objet de pouvoir,
comme effet et objet de savoir »6.
Ce rapport de réciprocité entre pouvoir et savoir est particulièrement
sensible au sein de la justice des mineurs et notamment dans le discours des
juges des enfants. Nous nous sommes attachée dans notre recherche à
analyser les types de normes et de connaissances qui apparaissaient dans les
entretiens réalisés, en utilisant le concept d’entrepreneur de morale défini
par Becker. Le sociologue distingue deux types d’entrepreneurs de morale :
« ceux qui créent les normes et ceux qui les font appliquer »7. Les juges des
enfants réunissent ces deux types. Cela tient avant tout pour ces magistrats
spécialisés à un rapport ambigu à la loi. Les textes qui définissent la pratique
du juge des enfants – principalement celui de 1945, pour le pénal, et celui de
1958, pour le civil – portent plus sur des questions de procédure que sur des
règles de fond. L’essentiel de son activité échappe aux formes judiciaires
classiques. En effet, « les notions d’éducabilité, d’intérêt de l’enfant
5
Lascoumes Pierre – Poncela Pierrette – Lenoël Pierre, Au nom de l’ordre, Une histoire
politique du code pénal, Paris, Hachette, 1989, p. 10-11.
6
Foucault Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
7
Becker H. S., Outsiders, (1963), Paris, éditions Métaillé, 1985, (trad. Française), p. 171.
Coline CARDI
309
renvoient à des savoirs non juridiques »8. Ainsi, les juges des enfants se
voient amenés à appliquer un certain nombre de normes (qu’elles soient
définies par la légalité, qu’elles relèvent de l’idéologie dominante ou des
sciences humaines) pour apprécier des situations, en même temps qu’ils
produisent un discours normatif sur la délinquance des mineurs. En dehors
de la norme juridique, ils appliquent schématiquement trois types de normes
pour produire un discours normatif sur la délinquance juvénile : des normes
morales, sociales et des normes empruntées aux sciences humaines et
cliniques. Le délinquant-type se définit ainsi juridiquement, moralement,
socialement, psychologiquement et sociologiquement.
C’est donc en considérant le juge des enfants comme un entrepreneur de
morale que nous nous sommes intéressée à la représentation de la
délinquance des filles – mise en perspective avec le discours des juges sur la
délinquance juvénile en général. Au regard des chiffres, la question apparaît
d’autant plus pertinente. Certes les filles sont sous-représentées dans les
phénomènes de délinquance, mais du point de vue des actes pour lesquels
elles sont mises en cause, on observe une similitude frappante avec la
délinquance des mineurs masculins9. Cette similitude, si elle est notable, est
moins marquée dans la population majeure : délinquance féminine et
délinquance masculine se différencient du point de vue des délits liés à la
sphère familiale où l’on observe un très fort taux de féminité. En ce sens, on
peut qualifier la délinquance des filles de « hors-normes » en termes
statistiques : d’une part, elle est différente de celle des femmes majeures en
« nature » (délits différents) et d’autre part, elle se différentie
quantitativement de celle des garçons. Ainsi, quel est le discours des juges
sur cette délinquance hors normes et qui pourtant s’apparente à celle des
garçons ? Interroger le discours des juges des enfants, considérés comme des
entrepreneurs de morale, sur la délinquance des filles doit permettre de saisir
cette difficulté de penser délinquance et violence au féminin.
LA DIFFICULTÉ À PENSER LA DÉLINQUANCE AU FÉMININ : LE RAPPORT À
L’ALTÉRITÉ
Lorsque l’on interroge les juges sur la délinquance des filles, la question
reste le plus souvent sans réponse : ils l’esquivent, estimant que, comparée à
8
Bailleau Francis, Les jeunes face à la justice pénale, Analyse critique de l’application de
l’ordonnance de 1945, Paris, Syros, 1996, p. 45
9
Les seules différences notables portent sur les catégories destructions-dégradations (dont
le poids est deux fois plus important pour les hommes mineurs), les infractions aux mœurs et
les infractions astucieuses contre les biens (qui occupent une place plus grande dans
l’ensemble des infractions pour lesquelles les femmes mineures sont mises en cause).
310
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
celle des garçons, la délinquance des mineures est marginale. Et lorsqu’ils
tentent de décrire la déviance des filles, les magistrats font alors appel à des
stéréotypes féminins, renvoyant la délinquance du côté de la nature. Les
filles sont violentes, sadiques, elles crient, lancent des injures et défient
l’autorité. Ainsi, le cadre de référence change. L’adolescente est doublement
hors-normes, qu’on la compare aux garçons ou qu’on la compare aux
femmes. D’un côté elles sont différentes des garçons, et de l’autre elles
remettent en question l’image de la féminité. C’est bien à une figure de
l’altérité que les juges se trouvent confrontés et la catégorisation opère
différemment pour les filles et les garçons.
Absence de propos
Les analyses historiques du fonctionnement de la justice des mineurs et les
études axées sur la délinquance juvénile font rarement – voire jamais – état
de la question de la délinquance des filles. Bien souvent elle est englobée
dans le phénomène plus général et la spécificité de son traitement ou de ses
formes n’est pas soulevée. Ainsi, Francis Bailleau10 évacue rapidement la
question en invoquant la sous représentation des filles dans les chiffres de la
délinquance. Michel Chauvière11, quant à lui, s’il évoque la question de la
mixité des établissements spécialisés dans la prise en charge des mineurs
délinquants, ne s’attarde pas sur le problème.
Chez les juges interrogés, on retrouve cette absence de discours sur la
délinquance des filles, qui n’a visiblement jamais fait l’objet d’une réflexion
approfondie. Les magistrats sont le plus souvent interloqués et nombreux
sont ceux qui commencent par avouer leur ignorance sur la question. Cette
absence de propos est légitimée par les magistrats par une minimisation du
phénomène. Les filles sont minoritaires et leurs actes de délinquance se
réduisent à des vols, autant dire rien. La question de la délinquance féminine
est donc évacuée : soit on se tait, soit on considère qu’elle n’existe
pratiquement pas, même si certains juges reconnaissent que la problématique
des filles est différente de celle des garçons et qu’il y a de ce fait un
traitement différentiel selon le sexe.
L’adolescente délinquante, un personnage hors-normes
Rarement la question des filles est évoquée et pourtant, si l’on observe de
plus près l’histoire de la justice des mineurs et du traitement de la
10
Bailleau Francis, op.cit.
Chauvière Michel, Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy, Paris, Les éditions ouvrières,
1980.
11
Coline CARDI
311
délinquance juvénile, le problème de la rééducation des filles s’est posée,
comme en témoigne par exemple l’article de Gisèle Fiche « De l’éducation
surveillée à la protection judiciaire de la jeunesse ». L’auteure évoque les
changements opérés dans les institutions publiques d’éducation surveillée
après 1968, changements qui ont pour origine la question de la prise en
charge des filles : « parallèlement [aux événements de 1968], se posait une
nouvelle question apparemment plus secondaire. Que faire de la rééducation
des filles les plus difficiles à l’ES [établissement spécialisé] ? On n’avait
guère d’expérience. La population de l’ES était composée à 90 % de
garçons. Et pourtant, c’est en traitant la question des filles que l’institution
va découvrir les réponses qu’elle cherche pour construire un projet nouveau
de transformation générale »12. Ainsi, la délinquance des filles interroge,
elle oblige à une confrontation à une certaine altérité. On peut émettre
l’hypothèse que cette confrontation induit, chez les juges des enfants, une
difficulté à caractériser la délinquance des filles en dehors d’une constante
comparaison avec celle des garçons : leur comportement est soit plus, soit
moins, soit pire, soit mieux, mais il n’est jamais pensé pour lui-même.
L’étude proposée par Georg Simmel13 sur la construction des normes
sociales et des valeurs offre des outils pertinents d’analyse sur ce point. Dans
le chapitre « Les femmes », il montre en effet comment les normes, les
valeurs universelles sont produites en fonction des normes et des idéaux
masculins. En analysant les phénomènes d’« absolutisation » à l’œuvre pour
tout couple normatif, il affirme pour le couple masculin-féminin : « La
relativité fondamentale dans la vie de notre espèce est constituée par la
masculinité et la féminité ; et en elle aussi se manifeste ce mouvement
typique de l’absolutisation de l’un des côtés d’un couple d’éléments
relatifs »14. Nous jugeons un être ou un acte selon des normes et des valeurs
qui ne sont pas « neutres » ni délivrées de l’opposition des sexes ; « elles
sont au contraire elles-mêmes d’essence masculine. Toutes les catégories
sont assurément universellement humaines pour ainsi dire d’après leur
forme et leurs prétentions, mais tout à fait masculines dans leur
configuration historique effective »15.
12
Fiche Gisèle, « De l’éducation surveillée à la protection judiciaire de la jeunesse »,
Enfance délinquante : enfance en danger : une question de justice, Ministère de la jeunesse,
Direction de la protection judiciaire de la jeunesse, Paris, avril 1996.
13
Simmel Georg, Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1989, (trad. Française), p. 6975.
14
Simmel Georg, op.cit., p. 69.
15
Simmel Georg, op.cit., p. 70.
312
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
« Le masculin est devenu l’humain universel » en raison de la « position de
force » des hommes, selon Simmel. L’auteur compare d’abord le rapport
historique des sexes à la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel,
dialectique qui suppose que le maître ne peut pas penser qu’il est maître
alors que l’esclave, de par sa position, n’oublie jamais sa condition. Ainsi,
comme l’esclave, la femme perd dans des cas infiniment plus rares la
conscience d’être femme que l’homme celle d’être homme. De là résulte le
fait que l’homme paraît penser purement objectivement, sans que la
masculinité n’occupe dans le même temps aucune place dans sa conscience,
et « les expressions de l’être masculin s’élèvent facilement pour nous à la
sphère d’une objectivité et d’une validité supra-spécifique et neutre ».
Simmel analyse ensuite la façon dont la domination masculine s’est
instituée. Selon lui, toute domination reposant sur une supériorité subjective
a trouvé l’occasion de se donner une fondation objective, c’est-à-dire de
transformer la force en droit.
La référence à Simmel est sans doute datée et il s’agit plutôt pour nous de
saisir la façon dont se constituent les genres. Mais son analyse de la relativité
des normes et surtout des phénomènes d’ « absolutisation » à l’œuvre
lorsque l’on considère deux éléments d’un même couple, apparaît utile. Elle
permet de rendre compte des discours sur la délinquance des mineurs,
discours qui évacuent la question des adolescentes, englobées dans le
phénomène plus général considéré comme le fait des garçons. Ainsi, la
délinquance masculine semble constituer la norme et la délinquance des
filles est toujours pensée comme écart à cette norme, écart positif ou négatif.
Or sur ce point, le philosophe allemand nous éclaire à nouveau lorsqu’il
étudie les conséquences de l’ « absolutisation » sur le jugement porté sur les
femmes : « le fait que l’élément masculin soit ainsi absolutisé en un élément
qui est absolument objectif, mais au contraire de sorte que les exigences
idéales et les idées qui naissent de l’élément masculin et pour l’élément
masculin deviennent absolues et supra-sexuelles – ce fait a pour le jugement
porté sur les femmes des conséquences funestes »16. On assiste alors selon
l’auteur à deux types de jugement : d’une part la « surévaluation
mysticisante » de la femme, et d’autre part à une dévalorisation.
Entre surévaluation et dévalorisation
L’interrogation sur la délinquance des mineures donne en effet lieu à deux
types de discours : d’un côté une surévaluation de leur situation et de leur
comportement, de l’autre une dépréciation, dépréciation qui révèle la
16
Simmel Georg, op.cit., p.72.
Coline CARDI
313
transgression de l’identité féminine socialement admise. Dans les deux cas,
les observations (et jugements de valeurs) émis par les juges sont le résultat
d’une comparaison avec les mineurs garçons – ce qui témoigne de la
difficulté à penser la délinquance au féminin pour elle-même.
Surévaluation d’abord : les filles échappent aux déterminismes sociaux. En
ce sens, elles ne sont plus dans le social mais accèdent au supra social. Ainsi,
l’une des juges interrogées donne l’exemple d’une jeune fille, une « fleur sur
du fumier » : malgré une famille reconnue pathogène, elle a choisi une autre
voie que celle de la délinquance. Les filles ont donc cette force d’échapper
aux logiques sociales. De plus, elles ont su investir l’école, explique une
magistrate de Paris en évoquant les jeunes maghrébines, elles qui « s’en sont
mieux tirées que leurs frères parce qu’elle ont vu dans l’école les moyens de
s’en sortir ». L’explication est ici de l’ordre de la socialisation différentielle
entre filles et garçons : les garçons sont surprotégés par leur mère, alors que
les filles n’ont que l’école comme champ de liberté. Mais la différence est
aussi différence de nature. En effet, cette même juge avait évoqué juste avant
la « paresse des délinquants » qui n’acceptaient plus aucune formation, la
valeur travail n’étant plus à l’ordre du jour ; or les filles, là encore, font
exception : non seulement, alors que l’institution scolaire est en déperdition
selon les juges, les filles savent profiter des chances offertes par l’école,
mais surtout, elles échappent aux dérives de la société de consommation en
se montrant plus travailleuses (elles ont su « miser », « jouer à fond » la
carte de l’école). On retrouve ici l’idée émise par de nombreux sociologues
selon laquelle les filles seraient plus dociles que les garçons, d’où leur
réussite scolaire notamment. Cette docilité est également évoquée par les
juges : il suffit de leur taper sur les doigts pour qu’elles comprennent.
Quand il s’agit d’expliquer la sous-représentation des filles dans la
délinquance, les juges des enfants tendent donc à les valoriser, à les
« mysticiser », pour reprendre l’expression de Simmel qui explique cette
surévaluation en ces termes : « Dès que l’on est parvenu au sentiment qu’ici,
malgré tout, une existence se trouve sur une base normative, complètement
autonome, tout critère manque alors pour elle, la possibilité s’offre de la
surenchère et du respect devant l’inconnu et l’incompris ». Dès lors,
s’agissant de filles, les liens de cause à effet définis par les juges
disparaissent et ce parfois au titre de la nature même des adolescentes : plus
« travailleuses », plus « volontaires », plus « futées », ou encore plus
« malignes » (nous reprenons ici les adjectifs employés par les juges), elles
sont moins tournées vers la délinquance que les garçons.
314
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
Mais à cette surévaluation répond une dévalorisation très nette. Quand on
interroge les juges sur une éventuelle difficulté à juger les filles, ils se
lancent dans une description souvent détaillée de leur comportement dans
leur bureau. L’idée maîtresse et partagée par tous sur ce point se résume
dans la violence des filles et leur rejet de toute autorité. Interrogé sur le
rapport des filles à l’autorité un des juges explique que si les garçons ont une
certaine conscience des limites, les filles, elles, « sont dans la toute
puissance ». Dès lors, on voit ressurgir les termes « agitation »,
« excitation », « agressivité énorme », « toute puissance » – termes qui
renvoient à l’image de la femme hystérique qui tend à naturaliser la
délinquance. Violence exacerbée et refus total de l’autorité caractérisent
donc pour les juges le comportement des adolescentes. Stigmate par
excellence, cette violence semble bien permettre de définir l’attitude des
filles délinquantes, en comparaison avec celle des garçons, et il faut
souligner que cette définition paraît être partagée par l’ensemble des
professionnels de l’enfance délinquante.
On peut alors s’interroger sur cette stigmatisation dont les filles font
l’objet aussi bien chez les juges femmes que chez les hommes. Les
« affreuses » – une magistrate nomme ainsi les jeunes délinquantes –
choquent par leur comportement, là même où l’attitude des garçons paraît
normale. La jeune fille défie l’autorité là où on l’attend docile, elle peut de
surcroît se montrer violente. Deux auteurs permettent de mieux comprendre
cette dévalorisation ou cette stigmatisation : d’une part, s’agissant des
normes et de leur application, Simmel offre là encore des éléments
d’explication intéressants ; d’autre part, l’étude de Dominique Godineau sur
la représentation des femmes et de leur violence pendant la Révolution
Française17 permet de saisir l’enjeu politique d’une telle stigmatisation.
Penser la délinquance au féminin : un enjeu politique
Simmel analyse le processus qui conduit à la dévalorisation des femmes :
les femmes selon lui sont jugées en fonction des normes établies par et pour
le sexe masculin en même temps qu’on leur demande de répondre à des
critères tout à fait opposés, ceux de la féminité, critères qui sont en fait
corrélatifs aux premiers. A partir de là, note l’auteur, l’autonomie du
principe féminin ne peut être reconnue. Les femmes ne peuvent être évaluées
d’aucun point de vue sans préjudice dans la mesure où la prérogative des
hommes leur impose ce dédoublement (Doppelheit) entre l’échelle de valeur
17
Godineau Dominique, « Citoyennes, boutefeux et furies de guillotine », De la violence et
des femmes, (collectif) Dauphin Cécile – Farge Arlette (dir.), Paris, Albin Michel, coll. Agora,
1997.
Coline CARDI
315
masculine – qui se présente comme l’élément objectif supra-sexuel – et
l’échelle spécifiquement féminine exactement corrélative à celle-ci. Et
l’auteur de conclure sur le pourquoi du regard critique et parfois moqueur
porté sur les femmes : « dès qu’on les évalue à partir d’un de ces cercles de
critère (Kriterienkreise) ressurgit le cercle opposé, à partir duquel elle
doivent être dévaluées précisément dans la même mesure »18.
L’analyse proposée par Simmel permet de mieux saisir la difficulté de
penser la délinquance au féminin et, d’éclairer la représentation des jeunes
délinquantes telle qu’on peut la lire dans les entretiens réalisés auprès des
juges. Les filles paraissent effectivement « prises » dans un ensemble
normatif qui se réfère d’un côté à la délinquance en général, qui est en fait
celle des garçons, et sur laquelle les juges produisent un discours normatif ;
et de l’autre, à l’image de la féminité socialement et traditionnellement
construite. Ainsi, on observe bien une difficulté à penser la délinquance des
mineures, délinquance qui est sans cesse ramenée ou comparée à celle des
garçons, en même temps qu’elle est stigmatisée parce qu’en contradiction
avec l’image traditionnelle de la féminité. Dans tous les cas, on ne l’étudie
pas, on la constate, contrairement à celle des mineurs garçons qui fait l’objet
d’une analyse plus ou moins sociologique.
Par ailleurs, on voit déjà apparaître l’enjeu politique d’une telle
représentation : si l’on considère la politique comme la recherche de
l’égalité, recherche qui implique en même temps la pensée et la conservation
de la différence, alors penser la spécificité de la délinquance féminine en
dehors des schémas normatifs traditionnels et d’une soi-disant nature
féminine, doit permettre d’éclairer à la fois la difficile question de l’égalité
entre les sexes et celle de la différence entre les sexes. Si Simmel n’évoque
pas explicitement cet enjeu politique, ses analyses le mettent pourtant
parfaitement en évidence : la femme, parce que jugée en fonction de normes
dérivées des normes établies par et pour le sexe opposé, n’est jamais pensée
dans sa spécificité, elle est ainsi niée en tant que sujet à part entière. Cette
question politique apparaît d’autant plus nettement au vue de l’histoire.
L’analyse de Dominique Godineau sur la représentation de la violence
féminine pendant la Révolution Française en témoigne. Pour beaucoup,
explique-t-elle, la Révolution n’est pas seulement violente, elle est violence :
violence sur les corps, violence des comportements et des sentiments,
violence de la reformulation du lien social, etc., à tel point qu’évoquer la
violence à cette période semble une évidence. La violence des femmes est
également emblématique de 1789 : « quelle image incarne mieux la violence
18
Simmel Georg., op. cit., p. 73.
316
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
sanguinaire de la Révolution que celle des tricoteuses installées devant la
guillotine ? » A cette représentation et cette stigmatisation de la violence
féminine, violence qu’on a gardée en mémoire, Dominique Godineau donne
deux explications. D’abord, on blâme les femmes de ne pas répondre à
l’image que l’on a d’elles, des êtres doux et sensibles, même si les contours
de cette image ne sont pas aussi bien tracés, aussi bien fixés. Le
comportement des femmes devant la guillotine est toujours jugé excessif,
outrancier, trop violent. Ensuite, l’enjeu est politique : le rapport
femmes/violence peut se « déchiffrer avec une grille de lecture politique ».
« D’abord parce que les formes de la violence des femmes révolutionnaires
sont souvent liées à leur exclusion des droits politiques, construites par le
fait qu’elles occupent l’espace politique tout en étant exclues des
organisations symbolisant la citoyenneté »19. Ensuite, lorsque les
observateurs – des hommes – insistent sur la violence et la férocité
féminines « c’est le partage de l’espace politique entre les deux sexes qui est
aussi en jeu : présenter ainsi les interventions des femmes est aussi un
moyen de les chasser de la construction politique pour les renvoyer à la
barbarie, la sauvagerie et l’informe ».
Même si l’étude historique proposée par Dominique Godineau parait
difficilement transposable à l’époque actuelle, il n’en demeure pas moins
que la similitude est frappante entre la représentation de la violence féminine
au moment de la Révolution et celle que nous avons commencé à dégager
chez les juges des enfants : violence extrême, sadismes, violence de groupe,
refus de l’autorité, sont autant d’éléments que l’on retrouve dans les deux
types de discours. De plus, et surtout, l’analyse menée par l’historienne
permet de saisir un enjeu politique important. Il ne s’agit pas ici de faire
l’apologie de la délinquance des filles, mais on peut émettre l’hypothèse que
commettre un délit est une forme d’entrée dans l’espace public. Or on peut
s’interroger sur la place que les juges des enfants interrogés accordent à la
délinquance féminine dans l’espace social et l’espace politique.
LA NÉGATION DU CARACTÈRE SOCIAL DE LA DÉLINQUANCE DES FILLES
Les juges produisent un discours normatif sur le social pour expliquer la
délinquance des garçons. La délinquance est selon eux le résultat d’une
« anomie » généralisée : ils dénoncent la crise des valeurs et la société de
consommation. Or qu’en est-il lorsqu’ils sont amenés à évoquer la
délinquance des filles ? La question de l’enjeu politique est ici réactivée :
force est de constater que le discours sociologisant s’effondre : la
19
Godineau Dominique, op.cit., p. 50.
Coline CARDI
317
délinquance des filles est sans cesse renvoyée à la sphère privée, au domaine
du corps et de l’intime, en bref, la délinquance des mineures n’est pas un
phénomène social au même titre que celle des garçons.
La marginalité des adolescentes : la délinquance des filles n’est pas un
problème social
Tous les juges des enfants interrogés s’accordent à dire que la délinquance
des mineurs est un phénomène social majeur et tous préconisent des
solutions, offrent des explications plus ou moins sociologiques. Or,
lorsqu’on les interroge plus particulièrement sur la délinquance des filles, ils
considèrent – nous l’avons vu – la question comme mineure, qui ne mérite
parfois même pas d’être abordée. La délinquance des filles n’a ainsi pas
besoin d’être pensée, ce n’est pas un problème social, au même titre que
celle des garçons. Si la délinquance masculine s’explique par des facteurs
sociaux (société de consommation, anomie, disparition des modèles
traditionnels), celle des filles est synonyme d’une souffrance extrême,
souffrance individuelle avant tout. Les garçons commettent des délits, les
filles, elles, sont dans l’auto-destruction, se suicident, se prostituent ou elles
fuguent, en bref, leurs actes représentent rarement une sortie hors de soi ou
une quelconque entrée dans la sphère publique. En dehors de la violence, on
note donc un autre type de stigmatisation du comportement des filles qui
renvoie à une certaine nature féminine et à toute la littérature qui traite de la
« marginalité » des adolescentes en termes psychologiques. On aboutit ainsi
à une catégorisation très nette : garçons/délinquance, filles/auto-destruction.
Il n’est alors pas étonnant que lorsque l’un des juges évoque les mères des
enfants de justice, on retrouve tous les caractères typiques de la déviance
féminine : dépression, suicide, histoire d’amour difficile. Ainsi, il donne
l’exemple d’une affaire en assistance éducative : une enfant vient de lui être
confiée suite à la tentative de suicide de sa mère décrite comme sévèrement
dépressive et alcoolique de surcroît. Considérer la délinquance féminine
amène donc les juges des enfants à évoquer la « marginalisation »
spécifiquement féminine, non sans avoir recours à un certain nombre de
stéréotypes. La pensée ne se situe plus alors sur un plan sociologique, mais
sur un plan psychologique, renvoyant les filles à une souffrance purement
individuelle, sans signification sociale. Cette évacuation du social au profit
du psychologique s’inscrit dans le phénomène de psychologisation décrit par
Robert Castel et Jean François Le Cerf20, mais on voit ici nettement se mettre
en place une psychologisation différentielle, ou plus exactement, un
20
Castel Robert – Le Cerf Jean-François, « Le phénomène psy dans le société française »,
Le Débat, 1980, n° 1-2-3.
318
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
redoublement du caractère différentiel de la psychologie. En effet, extraire la
délinquance des filles de tout rapport social en la ramenant au
psychologique, c’est ajouter de la différence à des grilles d’analyses ellesmêmes fondées sur des principes de différenciation ce qui participe, nourrit
et reproduit les schèmes de perception différencialisés et naturalisants.
La délinquance et la violence des femmes seraient donc dénuées de tout
caractère social. Sur ce point, l’histoire est encore une fois d’un apport
important : dans son article « De la construction de la violence en Grèce
ancienne : femmes meurtrières et hommes séducteurs »21, Pauline Schmidt
Pantel met ainsi en évidence la signification sociale de la violence
féminine – qu’elle soit violence contre autrui ou contre soi – en Grèce
ancienne. S’agissant de la délinquance des filles, notre étude ne permet pas
d’en dégager la signification sociale. Il faudrait pour cela aller interroger les
adolescentes elles-mêmes. Toutefois, l’analyse proposée par Pauline
Schmidt Pantel offre des pistes importantes dans la mesure où elle rend
compte, à travers les récits grecs, de la nature profondément sociale de la
violence des femmes. Or chez les juges des enfants interrogés, on observe
une négation de ce caractère social qui se traduit par une référence constante
à la sphère privée.
Prédominance de la sphère privée
Pour les juges, la délinquance est bien souvent le résultat d’une enfance
difficile (« un jeune délinquant est un enfant qui souffre »), elle est avant
tout le symptôme d’un dysfonctionnement social. En revanche, la déviance
féminine se voit cantonnée à la sphère privée : elle a pour cause unique des
dysfonctionnements familiaux, comme si les filles n’avaient d’histoire que
familiale. Si l’on peut considérer la famille comme un lieu de sociabilité, les
relations familiales sont ici renvoyées aux domaines psychologique et
individuel. Que la jeune fille soit issue d’un milieu familial dit
« pathogène » – absence d’amour et de communication, structures familiales
défaites, situation de « détresse » – , ou qu’elle vive dans une famille où « il
y a trop de règles », l’acte de délinquance est toujours pensé en termes de
problèmes familiaux.
Non seulement la délinquance des filles est pensée du côté de la sphère
privée, mais elle est aussi pour certains en lien direct avec l’image
maternelle. Ainsi, l’un des juges interrogé sur les délits commis par les
21
Schmidt Pantel Pauline, « De la construction de la violence en Grèce ancienne : femmes
meurtrières et hommes séducteurs », De la violence et des femmes, (collectif) Dauphin
Cécile – Farge Arlette (dir.), Paris, Albin Michel, coll. Agora, 1997, p. 19-34.
Coline CARDI
319
adolescentes, opère une réduction des causes – elles ne sont plus que
familiales alors qu’il distinguait auparavant les facteurs qu’il appelait
« individuels » et les facteurs « sociaux » de la délinquance – ; en même
temps qu’il établit une catégorisation très nette en liant d’un côté la mère et
la fille, de l’autre le père et le fils. Ainsi, s’agissant des filles, la norme
« famille » va jusqu’à se réduire à l’image plus ou moins structurante de la
mère. A ceci s’ajoute la référence au corps, à l’intime et à la séduction qui
ressurgit dès qu’il est question de filles.
Le corps, l’intime, l’apparence
L’évocation de la déviance des filles induit systématiquement la référence
au corps, à l’intime et à la séduction, qu’il s’agisse des délits qu’elles
commettent ou de leur comportement. Là encore, le corps, la mode et les
vêtement ne sont jamais vus comme constructions sociales22 mais comme
des éléments de la nature féminine. Concernant le type de délinquance
spécifique aux mineures, tous les juges évoquent le vol – traditionnellement
reconnu comme un délit dit « féminin » – or, alors que les garçons volent des
portables, les filles, elles, dérobent des accessoires typiquement féminins :
sous-vêtements, maquillage, vêtements de marque, sont autant d’objets qui
renvoient au domaine du corps, de la coquetterie et de l’intime. Et pour
voler, la fille use de son corps et de son statut de femme qui « inspire plus
confiance ».
La fille est ainsi associée aux vêtements, à la parure et donc à l’apparence.
Dans cette perspective, il est sans doute utile de rappeler ici les propos de
Geneviève Fraisse dans son ouvrage La différence des sexes23. Dans
l’introduction de son livre, l’auteur évoque une conversation de bistrot lors
d’un colloque de philosophie : alors qu’elle présente son projet de travailler
sur « la question des femmes » – et donc sur la différence des sexes – elle se
voit répondre « Quelle drôle d’idée ». Or une drôle d’idée, note la
philosophe, n’est pas une idée : « la différence des sexes ne se rencontre
sans doute pas au ciel des objets philosophiques. Une drôle d’idée cache une
intention, quelque bizarrerie peu compatible avec le travail exigeant et
lucide de la pensée »24. Toujours dans la même conversation de bistrot, un
homme remarque que « les femmes » est un sujet à la mode. « Certes les
femmes et la mode entretiennent un lien quasi-privilégié, quasi un lien
intrinsèque. La femme et le vêtement, la femme et l’apparence s’associent
avec évidence. De là à ne voir qu’un intérêt médiatique dans l’intérêt porté
22
Voir notamment Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
Fraisse Geneviève, La différence des sexes, Paris, Presses Universitaires de France, 1996.
24
Fraisse Geneviève, op.cit., p. 6.
23
320
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
à la « question des femmes », il n’y a qu’un pas que les détenteurs de la
pensée franchissent aisément. Concluons que tel est le lot des femmes d’être
hors champs conceptuel d’un côté, et sous les feux de la représentation
imaginaire de l’autre. Au mieux servent-elles la représentation symbolique,
image de pierre illustrant les idées de justice ou de vérité ou emblème
républicain avec la Marianne par exemple. Hors concept et dans la
représentation, les femmes ont une place donnée dans la connaissance »25.
Et l’auteur, quelques lignes plus loin, conclut : « Si les femmes appartiennent
au registre de la mode » – « les femmes sont à la mode » pouvant s’entendre
au sens propre comme au sens figuré : elles sont à la fois victimes de la
mode et objet de mode – « le constat de leur empiricité infrathéorique se
vérifie ; elle sont ainsi renvoyées à l’espace dont elles n’auraient jamais dû
sortir, l’espace de la beauté, de l’ornement, de la parure. Lieu de
l’apparence, lieu où il n’est pas d’usage de chercher la vérité »26. Penser la
délinquance des filles apparaît donc être « une drôle d’idée » et le caractère
social du vêtement se voit évacué au profit d’une nature féminine.
Délinquance des filles et sociologies de la déviance
Cette négation du caractère social de la délinquance mérite d’être mise en
perspective avec la tradition sociologique qui tente d’expliquer la déviance
des jeunes, les jeunes désignant avant tout les garçons. François Dubet27
s’attache à dégager les trois grands modèles d’explication de la marginalité
et de la déviance des jeunes, construits, selon lui, autour de trois concepts
centraux, ceux de crise, de frustration et de contrôle. Dans la problématique
de la crise, la marginalité des jeunes est définie comme une réaction à la
rupture des modèles d’intégration traditionnels provoquée par le changement
social. Ce type d’explication en termes de crise – crise sociale ou crise
d’adolescence – est, nous l’avons vu, omniprésent dans le discours des juges
des enfants interrogés. Second concept dégagé par Dubet : celui de la
frustration. Les explications en termes de frustration privilégient moins les
problèmes d’intégration que ceux des tensions liées à la position des acteurs
dans la stratification sociale. Elles dérivent du modèle mertonien des modes
d’adaptation conforme et déviant28 qui définit la déviance par l’écart, sinon
la contradiction, entre les attentes culturelles homogènes d’une société et une
structure sociale qui distribue de façon inégale les chances d’atteindre les
objectifs proposés, identifiés à la mobilité sociale et au mode de vie des
25
Fraisse Geneviève, op.cit., p. 6.
Fraisse Geneviève, op.cit., p. 7.
27
Dubet François, La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987, p. 144-153.
28
Merton, Robert K., « Structure sociale, anomie et déviance », Eléments de théorie et de
méthode sociologiques, Paris, Plon, 1965, p. 167-191.
26
Coline CARDI
321
classes moyennes. La conduite délinquante est une innovation qui cherche,
par des moyens illégitimes, à adapter des ressources aux objectifs
conformistes intériorisés. Dans cette perspective, la délinquance est une
conduite d’adaptation relativement rationnelle ; la délinquance n’est pas
anomique au sens propre du terme puisqu’elle suppose un certain
conformisme des aspirations (la configuration in/out s’en trouve infirmée) ;
enfin, la répartition inégale de la délinquance apparaît comme résultant des
frustrations liées aux inégalités sociales. Là encore, on retrouve ce type
d’explication chez les juges qui mettent en évidence la frustration des jeunes.
Le troisième modèle d’explication opère un très sensible renversement
d’objet. La délinquance est le résultat des procédures de contrôle qui
l’identifient, la définissent, la traitent. Le véritable objet est moins le
délinquant que les diverses agences de contrôle et de stigmatisation qui le
« fabriquent ».
Si ces trois modèles d’explication sont plus ou moins utilisés par les juges
pour penser la délinquance des garçons, ils disparaissent tout à fait quant il
s’agit des filles. Or, ce constat est tout aussi vrai pour la majorité des études
criminologiques sur la délinquance féminine. Qu’on s’interroge sur le
pourquoi du passage à l’acte ou qu’on pense la délinquance des femmes et
des filles en termes de traitement différentiel, les analyses en restent bien
souvent à la description ou à l’idéologie. On note ainsi une difficulté certaine
à penser de façon sociologique la délinquance au féminin, à la penser dans sa
relation à la sphère sociale. Chez les juges, comme dans les recherches
menées jusqu’à ce jour, la fille est effectivement présentée comme un objet.
Pour les juges, elle est objet de la nature, contrairement aux garçons qui sont
objets des dysfonctionnements sociaux et possèdent, de surcroît, un certain
pouvoir sur la société (en ce sens on peut parler d’une certaine réciprocité).
Dans la recherche, les femmes et les filles sont également objet de la nature,
mais elles peuvent aussi être objet d’une domination – masculine en
l’occurrence. Or la question de la délinquance des filles doit, nous semble-til, être pensée dans un système d’interrelations et la perspective même de
Dubet reste sur ce point insuffisante. Comment penser ensemble la
socialisation, les aspirations et les institutions, ou si l’on veut la crise, la
frustration et le contrôle ? Sans doute en reprenant aux interactionnistes en
général, et à Goffman en particulier, le concept de carrière et en se
demandant comment se différencient des carrières déviantes masculines et
des carrières déviantes féminines, en incluant tout à la fois la socialisation
différentielle, la psychologisation différentielle (évoquée plus haut) et le
traitement différentiel. Cela peut être fait en regardant vers le futur plutôt
que vers le passé, au moment où les filles délinquantes deviennent majeures,
au moment où s’actualisent de nouvelles figures de la déviance féminine,
322
LA PRODUCTION DU GENRE AU SEIN DE LA JUSTICE DES MINEURS
celle de la mauvaise mère et celle de l’assistée, dans les différents registres
du droit, pénal, civil et social.
BIBLIOGRAPHIE
AUBUSSON DE CARVALAY Bruno [1999], « France 1998 : la justice des
mineurs bousculée » Criminologie, vol. 32, n° 2.
BECKER H. S. [1985], Outsiders, (1963), Paris, éditions Métaillé, (trad.
Française).
BAILLEAU Francis [1996], Les jeunes face à la justice pénale, Analyse
critique de l’application de l’ordonnance de 1945, Paris, Syros.
CASTEL Robert – LE CERF Jean-François [1980], « Le phénomène psy
dans le société française », Le Débat, n° 1-2-3.
CHAUVIERE Michel [1980], Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy, Paris,
Les éditions ouvrières.
DUBET F. [1987], La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard.
ELIAS Norbert [1973], La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.
FICHE Gisèle [1996], « De l’éducation surveillée à la protection judiciaire
de la jeunesse », Enfance délinquante : enfance en danger : une question de
justice, Ministère de la jeunesse, Direction de la protection judiciaire de la
jeunesse, Paris, avril.
FOUCAULT Michel [1975], Surveiller et punir, Paris, Gallimard.
FRAISSE Geneviève [1996], La différence des sexes, Paris, Presses
Universitaires de France.
GODINEAU Dominique [1997], « Citoyennes, boutefeux et furies de
guillotine », De la violence et des femmes, (collectif) Dauphin Cécile - Farge
Arlette (dir.), Paris, Albin Michel, coll. Agora.
LASCOUMES Pierre – PONCELA Pierrette – LENOËL Pierre [1989], Au nom
de l’ordre, Une histoire politique du code pénal, Paris, Hachette.
Coline CARDI
323
LABERGE Danielle [1991], « Les recherches sur les femmes criminalisées :
questions actuelles et nouvelles questions de la recherche », Annales
internationales de criminologie.
MARY France-Line [1996], Femmes, délinquances et contrôle pénal,
Analyse socio-démographique des statistiques administratives françaises,
CESDIP, collection « Etudes et données pénales », n° 75.
MERTON Robert K. [1965], « Structure sociale, anomie et déviance »,
Eléments de théorie et de méthode sociologiques, Paris, Plon.
NORBERT Elias [1973], La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.
SCHMIDT PANTEL Pauline [1997], « De la construction de la violence en
Grèce ancienne : femmes meurtrières et hommes séducteurs », De la
violence et des femmes, (collectif) Dauphin Cécile – Farge Arlette (dir.),
Paris, Albin Michel, coll. Agora.
SIMMEL Georg [1989], Philosophie de la modernité, Paris, Payot, (trad.
française).
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS
DANS LA GESTION DES VILLES
Nicole ROUX
Université de Bretagne Occidentale, Brest
Monique BIGOTEAU
Université de Nantes
Les résultats des élections liés à l’application de la loi sur la parité nous
donnent une image statistique : il y a plus de femmes élues dans les
communes en 2001 que lors des précédents scrutins. Cette entrée des
femmes dans la vie municipale que certains qualifient de « massive » tient a
priori au seul fait de l’obligation légale du nouveau dispositif électoral. Le
constat ainsi établi s’appuie sur des données quantitatives construites à
l’échelle nationale, mais qui ne rendent pas compte de réalités locales
souvent plus diversifiées qu’il n’y paraît. La manière dont la parité se traduit
concrètement nécessite une observation précise selon la taille des communes
et le type de responsabilités confiées aux femmes sur la scène municipale.
Cette observation à différents niveaux devrait nous permettre d’apprécier les
disparités observées et de mesurer si l’augmentation du nombre de femmes
élues accompagne une évolution sociale plus profonde qui tendrait à
reconnaître désormais comme légitime le rôle des femmes dans les
responsabilités locales.
Le type d’engagement des femmes dans la vie politique municipale ne peut
pas se comprendre sans analyser le contexte général dans lequel il s’inscrit.
La taille des communes, leur localisation géographique, leurs
caractéristiques socio-démographiques et économiques apparaissent comme
326
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
autant de facteurs à mettre en relation avec la place accordée aux femmes
dans la gestion des collectivités.
Après avoir dégagé quelques grandes tendances montrant que la part
d’élues et de femmes en charge de responsabilités municipales (maires,
adjointes) varie selon ces différents facteurs, nous présenterons quelques
éléments relevant d’approches plus qualitatives1. L’analyse d’entretiens,
d’enquêtes et d’observations de réunions publiques, permet en effet de
comprendre comment des femmes se sont retrouvées à la tête de
municipalités et comment elles le vivent.
Nous avons donc constitué une base de données rassemblant un ensemble
de variables significatives caractérisant les dimensions précédemment
évoquées comme la population active, le secteur d’activité dominant, le taux
d’activité des femmes, etc., pour chaque commune. Nous sommes en mesure
de présenter les premiers résultats issus de cette approche quantitative faite à
l’échelle des départements de La Loire-Atlantique et du Finistère.2 Ces deux
départements ont été choisis en raison de leur dissemblance : le premier est
marqué par la présence d’une grande ville générant un processus de
métropolisation, le second, en raison de sa localisation excentrée, développe
une dynamique plus tournée vers les ressources maritimes et agricoles. Notre
approche s’appuie sur une analyse comparée de la composition des conseils
municipaux sortis des urnes en mars 2001, soit les premières élections
locales françaises appliquant la loi dite de la parité.
TAILLE DES COMMUNES ET FÉMINISATION
Le premier constat issu de nos données conduit à distinguer les communes
selon la façon dont la loi s’y appliquait.
Les petites communes à l’honneur
Pour les communes de plus de 3 500 habitants, les résultats nationaux des
élections de 2001 montrent que 47,5 % de femmes siègent dans les conseils
municipaux (contre 25,7 % en 1995). Les villes de plus 30 000 habitants
1
Le matériau d’enquête est constitué à partir d’entretiens réalisés auprès de candidates aux
élections municipales de mars 2001, d’observations de dîners-débats avec des candidates dans
le département du Finistère avant les élections, d’une série d’entretiens auprès de femmes
maires réalisés en juin-juillet 2002, d’observations de réunions publiques et de conférences
sur le thème des femmes en politique (« Femmes 2002 », Nantes, mars 2002 ; « Des femmes
au sein de l’intercommunalité », Bouaye (44), février 2002.)
2
Ils sont pris comme départements tests dans le cadre d’une étude qui, dans un second
temps, sera étendue à l’ensemble des deux régions Bretagne et Pays de la Loire.
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
327
comptent 48 % de femmes élues. Dans les communes de moins de 3 500
habitants, on est passé de 21 % en 1995 à 30 % en 2001, alors que la loi ne
faisait pas obligation dans ces dernières de présenter des listes comprenant
autant de femmes que d’hommes.
Pour les deux départements retenus : Finistère et Loire-Atlantique, les
premières observations partielles montrent que la répartition des femmes
dans les conseils municipaux n’est pas homogène, ce qui nous incite à aller
plus avant dans l’analyse. La constitution d’une base de données intégrant
une quarantaine de variables3 s’est avérée nécessaire pour étudier le
phénomène dans ses multiples dimensions. Les premiers traitements croisant
le sexe, la taille de la commune, les responsabilités des édiles permettent
d’établir un premier constat.
Par souci de lisibilité, nous avons adopté la convention suivante pour les
communes inférieures à 3 500 habitants : sont regroupées dans la catégorie
1, les communes de moins de 1 500 habitants, dans la catégorie 2, celles de
1 500 à 2 499 habitants, enfin dans la catégorie 3 celles de 2 500 à 3 499
habitants. Nous allons voir pour les départements qui nous intéressent que
cette lecture minutieuse par taille de communes s’impose pour mettre en
évidence toute la différence qui existe entre une commune de 500 habitants
où tout le monde se connaît depuis des générations, et une autre de 3 500
habitants qui a vu au cours de ces vingt dernières années le nombre de ses
permis de construire se multiplier par 4 ou 5 en raison de sa proximité avec
une grande ville par exemple ou de son appartenance à un bassin d’emploi
dynamique.
On constate que dans les plus petites communes (catégorie 1), en Finistère,
les 2/3 ont atteint la parité4, contre seulement 1/3 en Loire-Atlantique.
Si en Finistère, 31 % des communes de catégorie 2 atteignent la parité
dans la composition du conseil municipal (avec 8 à 11 femmes pour une
assemblée de 19 élus), en Loire-Atlantique, il n’y a que 12,3 % des
municipalités concernées qui atteignent ce seuil.
Parmi les communes de catégorie 3, en Finistère, 74,2 % d’entre elles
regroupent dans leur conseil 12 femmes et plus sur 23 conseillers, mais le
pourcentage n’est que de 58,1 en Loire-Atlantique.
Donc, les communes de moins de 3 500 habitants du Finistère apparaissent
comme de « meilleures élèves » de la parité que celles de Loire-Atlantique.
Pour ces deux départements, comme à l’échelle nationale, on constate que
plus on se rapproche du seuil des 3 500 habitants, plus la proportion d’élues
3
Outre la taille des communes et le nombre de femmes élues, nous avons relevé la
répartition des délégations par sexe et intégré un certain nombre de variables sociodémographiques comme le taux d’activité des femmes de la commune.
4
Soit 5 femmes et plus pour des conseils de 11 à 15 membres.
328
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
augmente. Mais cette tendance est plus ou moins forte, la comparaison entre
les deux départements retenus le montre.
Influence urbaine et féminisation
L’idée même de parité semble aussi avoir gagné du terrain au-delà de la
stricte application de la loi établissant le seuil du nombre d’habitants requis
et ce constat est particulièrement vrai pour les communes sous influence
urbaine.
Cette tendance générale est confirmée par la composition des conseils
municipaux du département de la Loire-Atlantique. Certaines communes
périurbaines nantaises, celles de l’aire d’influence de Saint-Nazaire ou de
Châteaubriant en sont un bon exemple, puisque le taux de féminisation des
conseils peut atteindre entre 47 et 54 % alors que pour certaines, la
composition des listes n’était pas soumise à la loi dite de la parité. A
contrario, dans les espaces ruraux du Nord-Est du département, au cœur du
vignoble nantais, ou vers le Choletais, la part des femmes élues est très faible
(entre 6 et 24 %).
Ce phénomène est observable ailleurs, il confirme que l’idée de parité est
d’abord étroitement associée au mode de vie urbain. Mais il y a des
exceptions au sein d’un même territoire et entre territoires voisins qu’il est
intéressant de comprendre, ce qui plaide pour la mise en œuvre d’une
analyse détaillée de ces disparités géographiques.
Ces spécificités « locales » renvoient à différents facteurs et types
d’explication comme : la taille et le type de la commune, les dynamiques
sociales et associatives qui y sont à l’œuvre, son intégration dans les
systèmes économiques et réseaux divers, et notamment urbain et son histoire
politique et sociale. Que ce soit à l’échelle de la commune ou à celle plus
vaste d’un territoire donné, comme le « pays », les contextes locaux sont
prégnants et méritent d’être décryptés avec attention pour comprendre leur
influence sur les comportements des élus, sur la composition des équipes, sur
le choix de l’exécutif municipal et sur la réelle féminisation de la politique
locale.
POUVOIR MUNICIPAL : PLACE DES FEMMES
Peu de femmes à la tête des villes
La progression nationale du nombre de femmes qui assument la fonction
de maire est sensible (entre 1995 et 2001 : + 3,4 % tous types de communes
confondus), mais nous n’en sommes encore qu’à 10,8 % de communes
dirigées par une femme. 11,2 % des maires de communes de moins de 3 500
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
329
habitants sont des femmes, contre 6,9 % dans les communes de plus de
3 500 habitants. En fait, sur les 3 995 femmes élues maires en 2001 plus de
80 % sont maires de communes de moins de 3 500 habitants. Cette
observation se vérifie pour les deux départements retenus : sur 26 femmes
maires en Loire-Atlantique, 21 le sont dans les plus petites communes et sur
35 femmes maires du Finistère, 30 d’entre elles sont à la tête de
municipalités de moins de 3 500 habitants. Au vu de ces résultats, les petites
communes semblent favorables aux femmes et, à ce titre, elles sont souvent
montrées en exemple. On ne saurait se satisfaire de ce constat, car le fait
d’avoir une commune dirigée par une femme n’implique pas
automatiquement parité ou forte féminisation du bureau municipal.
Comme la proportion de femmes à la tête des équipes municipales est
faible, on aurait pu s’attendre à retrouver plus de femmes en fonction de
première adjointe, or ce n’est pas le cas. Et nous verrons qu’on est loin du
compte y compris en deuxième ou troisième position, et de plus que le type
de délégation accordé n’est pas anodin. Le niveau de féminisation des
exécutifs municipaux apparaît alors comme un bon révélateur de la
répartition du pouvoir entre les sexes.
La féminisation de l’exécutif municipal ?
Sur l’ensemble des conseils municipaux de Loire-Atlantique et du
Finistère, nous avons pu établir pour les équipes dirigeantes, des profils
types, qui prennent en compte le sexe du maire et des trois premiers adjoints,
selon la taille des communes.
Pour les villes de plus de 10 000 habitants, en Loire-Atlantique, la
tendance générale est plutôt d’une femme pour les quatre fonctions, en
Finistère de deux pour quatre. Le fait que le département de la LoireAtlantique soit composé de villes de taille plus importante peut expliquer cet
écart. Les enjeux y sont plus politiques et marqués par le processus de
métropolisation. Cette différence se reproduit aussi au niveau des deux
communautés urbaines (Nantes et Brest). À Nantes, sur 30 vice-présidences,
quatre sont confiées à des femmes (13 %), et sur 80 conseillers délégués, on
dénombre 24 femmes (30 %). À Brest, sur 24 vice-présidences, sept sont
confiées à des femmes (29 %), et sur 55 conseillers délégués, il y a 23
femmes (42 %).
Cette spécificité nous a incité à comparer Brest avec des communautés
urbaines de taille équivalente comme celle de Dunkerque (18 communes,
214 358 habitants) : sur les 79 membres de l’assemblée communautaire on a
18 femmes (23 %), sur les 21 vice-présidences, une seule est confiée à une
femme (éducation, université, démocratie locale). Quant à celle du Mans
(8 communes 189 775 habitants) dirigée par une assemblée de 57 personnes,
330
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
elle a accordé 17 sièges à des femmes (30 %), et 5 sièges de vice-présidences
sur 15. Il apparaît après enquête que la présence significative de femmes
dans ces instances urbaines repose essentiellement sur une politique
volontariste affirmée par la majorité des élus des villes concernées.
Quant à l’exécutif de villes plus petites (3 500 à 9 999 habitants), en LoireAtlantique, on dénombre le plus souvent aucune ou une seule femme parmi
l’équipe dirigeante composée du maire et de ses trois premiers adjoints. En
Finistère, on trouve entre une et deux femmes. Dans la catégorie des
communes de 2 500 à 3 499, pour les deux départements, on compte entre
aucune et une femme. Pour les communes de 1 500 à 2 499, en LoireAtlantique aucune femme dans une des quatre fonctions, pour le Finistère,
entre aucune et une élue. Enfin pour les plus petites municipalités, il n’y a
aucune femme dans 70 % des communes sur les deux départements. La
situation des femmes élues conseillères municipales est donc à revoir
considérablement à l’aulne des responsabilités exécutives.
Pour résumer, la taille des communes est un facteur discriminant aux deux
extrêmes, les grandes villes où l’exécutif est loin de la parité affichée pour
l’ensemble du conseil et les plus petites communes où la féminisation de
l’exécutif est nulle. Différents types d’explications peuvent être avancés
selon les contextes : les logiques politiques et d’appareil très fortes dans les
grandes villes conduisent à évincer les femmes ; la tradition encore répandue
en milieu rural de confier la gestion de la cité aux hommes a conduit parfois
des électeurs à rayer les femmes candidates sur des listes d’après le
témoignage de femmes assesseurs dans des bureaux de vote de petites
communes finistériennes.
Finalement on dénombre 424 femmes adjointes en Finistère soit 8 % de
l’ensemble des élus. En Loire-Atlantique, on note la même proportion avec
381 femmes adjointes.
Pour valider notre précédente hypothèse, il serait nécessaire, cas par cas, et
selon la taille des communes de regarder d’après la composition des listes
déposées comment dans le jeu des rapports de force entre courants politiques
notamment dans les villes, les femmes sont finalement plus souvent écartées
que les hommes des instances de décision.
« J’étais élue en troisième position en nombre de voix. On m’a écartée. Je
ne suis pas adjointe. Je pense que j’aurai dû avoir une délégation. Est-ce de
l’orgueil ? Aujourd’hui, je suis simple conseillère municipale ». (Conseillère
du Finistère élue en 2001)
D’un point de vue qualitatif, la nature des mandats confiés aux femmes à
travers les postes d’adjoints surprend peu. Les responsabilités qu’elles
assurent se répartissent selon les domaines suivants :
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
331
Types de délégations confiées aux premières, deuxièmes et troisièmes
adjointes
Affaires sociales
Affaires scolaires
Info-communication
Sports et loisirs
Culture
Finance
Urbanismeaménagement
LoireAtlantique
19,1%
14,8 %
8,3 %
6,7 %
6%
5%
3%
Finistère
25,1 %
10,6 %
4,2 %
5%
6%
6%
6,14 %
Leurs compétences reconnues d’emblée sont dans le champ du social et de
l’éducation. Les femmes élues appartenant aux professions intermédiaires
voire cadres du secteur social (infirmière, assistance sociale, éducatrice), ou
enseignante se retrouvent « naturellement » en charge de ces dossiers. Les
finances, l’urbanisme demeurent l’apanage des hommes. De ce point de vue,
il n’y a pas de changement. L’assignation des rôles sociaux est bien
reproduite. La réalité de la répartition sexuée dans la sphère professionnelle
(secteur social et éducatif essentiellement féminin) est parfaitement
dupliquée dans le système de gestion de la cité.
Le contexte général est constitué d’éléments qui continuent à résister à la
prise de responsabilité des femmes. Il nous semble donc intéressant
d’éclairer ce constat par une approche plus qualitative de leur investissement
local, en particulier, dans les communes où on leur a fait une place.
TÉMOIGNAGES
DE
NOUVELLES
ÉLUES
SUR
LEUR
IMPLICATION
MUNICIPALE
Leur perception et leur vécu de la politique
Tout le monde a pu entendre çà et là, des propos sur le fait qu’avec l’entrée
des femmes en politique s’ouvrirait une nouvelle ère où on ferait de la
politique autrement. On ne saura sans doute jamais rien sur une politique
menée exclusivement par des femmes et il faudra un bon nombre d’années
avant de pouvoir faire le bilan d’une politique municipale menée par une
équipe où la mixité sera plus forte et où les femmes prendront une part plus
active à la décision.
Mais il est possible aujourd’hui d’analyser la perception de la gestion
municipale à travers les témoignages de femmes élues en 2001 pour un
premier mandat.
332
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
Ces nouvelles élues se positionnent d’abord par rapport au modèle
démocratique qu’elles connaissent selon les divers milieux associatifs5
qu’elles ont pratiqués. Avec cette grille de lecture, elles s’étonnent dans un
premier temps du mode de fonctionnement de cet univers qu’elles
découvrent que ce soit du point de vue du contenu, des relations entre les
individus, ou de la manière dont s’exerce le pouvoir.
« On est venu me chercher car j’étais active dans le tissu associatif. On
m’a dit, il faut faire un programme, j’ai participé à l’élaboration du
programme. Dans l’équipe, il y avait des nouveaux comme moi, naïfs, qui
essayaient de répondre à la question : Qu’est-ce qu’on a envie de faire ? Et
puis des anciens élus qui étaient sur la base : on est une équipe qui gagne,
on va gagner. Aujourd’hui l’équipe doit se comporter comme une équipe de
foot ! Depuis que je suis élue, il faut que j’apprenne à me taire. Parfois on
agit même contre nos envies, nos projets ! » (Conseillère municipale du
Finistère)
Sur le contenu, un certain nombre d’entre elles se considèrent tenues par
les positions publiques annoncées. Elles s’estiment « recrutées » sur un poste
avec un contrat moral et social à durée déterminée.
Cette notion de contrat social politique est portée par l’ensemble des
individus (hommes et femmes) issus du milieu associatif. De leurs
expériences passées, ils disent avoir tiré des leçons sur le lien entre l’action
concrète, les programmes d’intervention et les choix de société. Cette façon
de se positionner comme élu semble correspondre en fait à un mode de
socialisation collective effectuée dans les associations. Par exemple, l’équipe
qui a pris la municipalité de Lanester, commune du Morbihan, à l’issue du
scrutin de mars 2001 a construit son projet en référence à ce modèle. Il s’agit
d’une liste qui s’est constituée à partir d’une dynamique de militants du
milieu associatif. Ces derniers ont élaboré un programme sur la base duquel
ils se sont fait élire et ils n’ont de cesse de le mettre en œuvre point par point
et de respecter leur engagement comme la consultation et la mise en place
des conseils de quartier. Ce type de comportement paraît aujourd’hui plutôt
correspondre à celui des femmes car la majorité des hommes élus
s’inscrivent quant à eux dans des parcours plus classiques devant leur siège à
leur notabilité ou à leur parti politique.
5
Les femmes élues ont presque toutes eu un engagement associatif avant d’être candidates,
si on établit l’inventaire des divers engagements préalables, deux catégories distinctes
s’imposent :
– ceux liés à leur fonction de mères (associations de parents d’élèves, clubs de sport de leurs
enfants, associations de crèches parentales, etc.) ;
– et ceux liés à leurs propres activités : syndicat, parti politique, association professionnelle,
sportives, culturelles ou de quartier.
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
333
Ainsi pour un ensemble de femmes interrogées, les expériences acquises
depuis un an montrent qu’elles ressentent la nécessité de dépasser des
logiques claniques pour aboutir sur une question, un projet. Mais cette
logique n’est pas celle communément à l’œuvre sur la scène politique,
surtout dans le cas des grandes communes avec un fort clivage opposant
différentes tendances, où la surenchère politique liée aux enjeux peut primer
sur l’intérêt général.
Parfois elles s’étonnent voire sont choquées de devoir adopter le
comportement commun selon lequel la logique de parti, la cohérence de la
liste et la discipline passe avant l’engagement personnel sur le contenu d’un
projet.
Or, la majorité des femmes sollicitées pour composer les équipes sont
issues de la « société civile »6, et les logiques d’appartenance et
d’encadrement propres à l’organisation politique vont souvent à l’encontre
de leurs pratiques associatives habituelles. Les entretiens montrent que
situées hors des réseaux politiques, elles connaissent une sorte d’isolement
après leur élection. La socialisation liée aux partis (formation, culture
institutionnelle et politique, relais et réseau de compétences politiques) leur
manque et elles cherchent d’autres formes d’entraide pouvant les soutenir
dans leur activité d’élue.
Certaines évoquent de manière prudente la solidarité entre femmes élues
de diverses tendances politiques, en particulier dans les grandes villes,
comme un moyen possible de rompre cet isolement. Ce type de coopération
entre femmes qui reste exceptionnel, est parfois mis en avant comme moyen
pour travailler autrement sur certains dossiers d’équipements urbains par
exemple, plus ou moins conflictuels. L’essentiel pour elles est de pouvoir
débattre en relégant la logique partisane au second plan.
« …Une fois on s’est retrouvé à la pizzeria, et on était quatre femmes et
c’était par hasard après une réunion, pour une manifestation. Elle (une
adjointe) avait dit à la fin du repas : « Mais c’est incroyable, on est là
quatre filles et il n’y a pas eu un mot plus haut que l’autre, on a fait ce qu’on
avait à faire et quand on regarde toi tu es au PC, au PS, au GRIL ». Je crois
que quatre bonshommes n’auraient pas pu faire cela, je crois
qu’effectivement même si le premier niveau de solidarité c’est
l’appartenance politique, je crois que les femmes sont plus enclines à
dépasser ce stade-là et à créer un réseau de solidarité, ce n’est pas vraiment
conscient, je ne l’ai pas ressenti comme cela ». (Élue d’une commune du
Finistère)
6
Ces termes utilisés pour désigner le monde associatif et les organisations du mouvement
social laisseraient sous entendre que les élus des partis politique relève d’une autre partie de la
société.
334
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
Les femmes élues et la particularité de leur cheminement avant leur entrée
en politique vont peut-être déstabiliser les logiques à l’œuvre sur la scène
municipale. Mais il est possible aussi qu’elles soient découragées. Pour
l’heure, les femmes, nouvelles élues pour la plupart, se considèrent en
situation d’apprentissage et ne se sentent pas légitimes pour faire part
publiquement de ce qu’elles pensent. De plus, elles sont confrontées à un
système de fonctionnement qui semble entériné depuis longtemps et que les
élus plus anciens imposent comme modèle7. Et finalement dans leur grande
majorité elles se retrouvent mises à l’écart du pouvoir.
Ce constat nous a conduit à effectuer le choix d’interroger des femmes
exerçant leur premier mandat de maire, sur la perception de leur fonction et
leur façon de la gérer. Dans cette configuration sociale particulière qui se
révèle à la fois un moment de découverte, d’adaptation et de prise de
décisions, nous pensions pouvoir observer avec plus de force les tensions et
les contradictions qu’elles pouvaient vivre.
Le rapport au pouvoir
Nous avons choisi de rencontrer et d’interroger quelques femmes maires
afin d’identifier quels étaient les contextes locaux qui avaient pu leur être
favorables et de mieux connaître leur propre perception de la situation
puisqu’elles occupent le premier rang de l’exercice du pouvoir local. Dans la
façon de prendre leur responsabilité et des décisions, trois types de pratique
chez ces nouvelles maires ont pu être identifiées : la délégation, le
management, et le centralisme. Ces pratiques n’existent pas de façon
désincarnée, c’est la raison pour laquelle elles sont mises en perspective avec
un certain nombre d’éléments qui se révèlent pour une part explicatifs.
Telle femme, maire d’une commune de plus de 15 000 habitants
(institutrice, 55 ans) issue du militantisme syndical et associatif raconte
comment elle a été sollicitée par les différents partis de gauche pour devenir
tête de liste. Elle a tendance à percevoir sa fonction comme celle d’une
animatrice d’équipe ; elle applique une délégation de confiance dans le cadre
de choix politiques partagés. La délégation est donc une forme de
responsabilisation évidente des adjoints sur un domaine de compétence. Elle
n’effectue pas de contrôle systématique sur le contenu d’un dossier, une
coopération s’organise.
Une autre, élue à la tête d’une commune de plus de 3 000 habitants sous
l’influence d’une grande agglomération (cadre de direction, 53 ans),
7
L’exposé de ce résultat lors de conférences publiques dans deux communes rurales du
Finistère a produit le même effet : des femmes élues viennent confirmer l’exactitude du
propos et des hommes élus de la même commune viennent dire : « chez nous, ce n’est pas
comme ça ».
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
335
reconnue dans l’équipe en constitution pour ses compétences
professionnelles, en tant que responsable de ressources humaines, perçoit sa
fonction une fois élue maire comme celle de coordinatrice d’équipe, de
manager. Elle considère qu’elle dispose de collaborateurs avec lesquels elle
étudie les dossiers. Dans le même profil, cette autre maire qui travaillait
comme cadre dans le service de ressources humaines de l’entreprise de son
mari. Son mari ayant été sollicité pour se présenter mais ne pouvant pas
libérer suffisamment de temps, lui a demandé de se présenter et elle a été
élue.
Une troisième en charge de la gestion d’une commune touristique de plus
de 400 habitants (mère au foyer, femme de gros exploitant agricole, 53 ans),
que l’on peut assimiler à une notable, héritière y compris en politique
puisqu’un de ses oncles a été maire, fonctionne plus de manière centralisée,
délégant peu ou pas. Elle est isolée, entourée d’une garde rapprochée limitée
à un ou deux élus. Elle se retrouve plus souvent en situation conflictuelle, y
compris au sein de son propre courant.
Ici le rapport des femmes maires à la délégation de pouvoir varie selon leur
système de valeurs de références, étroitement lié à leur univers social
d’origine mais aussi à des contextes laissant l’espace de pouvoir plus ou
moins ouvert ou vacant. Ces modes de rapport du pouvoir relèvent de
modèles de comportements connus en sociologie politique qui ne sont ni
spécifiquement féminins, ni propres à la gestion des villes.
Il y a pourtant un aspect que toutes les femmes élues interrogées abordent
et qui pourrait paraître spécifiquement féminin, il s’agit du rapport au temps.
Dans le cadre du fonctionnement municipal, une attention particulière par
exemple est accordée aux heures de réunions (début et fin), à l’efficacité des
discussions, à la nécessité de conclure, de trancher dans les délais. Autour de
cette thématique, réapparaît systématiquement la nécessité de concilier au
mieux vie publique et vie personnelle. Les femmes portent ainsi au sein des
conseils municipaux des questions sensibles qui les concernent puisqu’il faut
être sur tous les fronts, vie professionnelle, vie familiale et vie publique.
La conciliation de la double activité, loin d’être résolue dans la société, se
retrouve ainsi propulsée au cœur même du fonctionnement des équipes
municipales. Même si la prise en compte de cette question est loin d’être
acquise, on peut émettre l’hypothèse que les femmes élues peuvent, de par
leur vécu, être plus vigilantes sur tous ces dossiers qui orientent un type de
gestion urbaine (accessibilité, qualité et ouverture des équipements, horaires
et qualité des transports en commun par exemple). Dans la mesure où les
villes affichent une volonté d’améliorer la vie quotidienne des administrés,
avec l’arrivée des femmes ne peut-on pas espérer, une meilleure prise en
considération de certains problèmes inhérents au mode de vie urbain ?
336
FEMMES ÉLUES, LEURS RESPONSABILITÉS DANS LA GESTION DES VILLES
La gestion du temps dans les villes a fortement mobilisé ces dernières
années les équipes municipales ; il convient de souligner que les femmes
élues se sont particulièrement investies sur cette question dans divers pays
européens comme en Italie et en Espagne.
La dernière campagne électorale des municipales a été marquée par
l’arrivée des femmes dont on a mis en avant la spécificité féminine comme
atout pour une nouvelle forme de gestion, un nouveau regard sur la cité.
Globalement, nous avons pu observer que leur présence au sein des conseils
a progressé mais les variations observées selon la taille des communes par
exemple laissent apparaître un certain nombre de freins. Sur les terrains très
politisés, comme dans les grandes villes et en particulier dans la sphère
intercommunale où se trouve transférer un bon nombre de prérogatives, on
leur préfère les hommes insérés depuis plus longtemps sur la scène politique.
Pour celles qui se retrouvent en situation d’exercer le pouvoir, les
observations révèlent des comportements diversifiés qui n’ont rien de
spécifiquement féminins, mais par ailleurs sur des problèmes généraux
comme celui du rapport au temps, force est de constater que c’est peut-être
parce qu’il y a des femmes que certains problèmes seront de plus en plus pris
en compte dans la gestion de la cité.
BIBLIOGRAPHIE
BALLMER-CAO Tahnh-Huyen – MOTTIER Véronique – SGIER Léa (textes
rassemblés et présentés par) [2000], Genre et politique, débats et
perspectives, Paris, Gallimard.
BATAILLE Philippe – GASPARD Françoise [1999], Comment les femmes
changent la politique et pourquoi les hommes résistent ?, Paris, La
Découverte.
COHEN Yolande (dir.) [1987], Femmes et contre-pouvoirs, Montréal,
Éditions du Boréal Express.
DOLORS M. – GARCIA Ramon – CANOVES Gemma – PRATS Maria [1995],
Femmes, villes et temps quotidien. Une approche quantitative de l’étude du
temps chez les femmes entre 25 et 50 ans à Barcelone, Bellaterra, Institut des
études métropolitaine.
MOSSUZ-LAVAU Janine [1998], Femmes/hommes. Pour la parité, Paris,
Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques.
Nicole ROUX, Monique BIGOTEAU
337
OFFERLE Michel [1996], « Entrées en politique », Politix, n° 35, 3e
trimestre.
SINEAU Mariette [1998], Des femmes en politique, Paris, Éditions
Économica.
SINEAU Mariette [2001], Profession femmes politique, sexe et pouvoir sous
la cinquième République, Paris, Presses de le Fondation Nationale des
Sciences Politique.
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT
EN POLITIQUE LOCALE :
REALITES ET ILLUSIONS
D’UN DISCOURS CONSACRE
Eléonore LEPINARD
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris
Le débat sur la parité a suscité l’apparition de nombreux arguments pour
légitimer l’accès des femmes au pouvoir politique1. Celui imputant aux
femmes une capacité à changer la politique, dans ses règles, ses manières de
faire et ses contenus a été particulièrement utilisé. Novices, « différentes »,
les femmes ont été parées de toutes les qualités et se sont trouvées investies
d’une mission de changement. Porteuses d’une autre conception de la
politique, réputées plus douces que leurs homologues masculins, plus
attentives, moins ambitieuses, plus travailleuses, proches des gens et
dévouées, elles sont apparues comme le remède à la crise que la
représentation politique traverse en France depuis quelques temps. Cette
mise en avant des nouvelles femmes a été d’autant plus forte qu’elle a
rencontré une thématique politique importante qui prend forme
actuellement : celle de la démocratie locale. En effet, la question de la
proximité entre élus et citoyens a été un thème central pour beaucoup de
1
Le travail de terrain sur lequel se basent ces analyses est constitué de deux corpus. D’une
part un travail d’entretiens (n=40) et d’observations de 4 villes, de 30 000 à 120 000 habitants,
et d’autre part le travail collectif d’entretiens d’élu-e-s locaux réalisés dans 10 villes
françaises par l’équipe de recherche de l’enquête européenne (DG12) « Genre et gestion
locale du changement dans 7 pays de l’Union Européenne », sous la direction de J. Heinen.
340
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
campagnes municipales, et les villes souhaitent aujourd’hui, dans la
mouvance de la loi sur la démocratie locale, mener leurs politiques en
concertation avec les citoyens. Dans ce contexte, les femmes ont semblé
pouvoir incarner mieux que les hommes cette proximité retrouvée entre élus
et habitants. De par leurs parcours personnels, souvent issues du milieu
associatif et de la société civile2, de par l’image d’écoute qui leur est
traditionnellement associée, les femmes sont apparues comme un gage de
contact, comme l’incarnation d’un pouvoir qui serait désormais plus à
l’écoute des habitants.
Aussi, au regard des attentes soulevées, et alors que plus d’an de mandat
est écoulé, la question de savoir si les femmes sont ou non porteuses de
changements dans les politiques municipales semble se poser naturellement.
Pourtant, si on l’analyse, la question est loin d’être si évidente à formuler, et
sa réponse loin d’être univoque. En effet, sur quels postulats cette idée que
les femmes devraient apporter des changements dans la politique
locale repose-t-elle ? Pourquoi une telle responsabilité incomberait-elle aux
élues ? Comment interpréter cette insistance sur les différences des femmes,
leurs spécificités qui contrasteraient avec les anciennes manières de faire en
politique ? Au-delà de sa dimension stratégique – justifier l’arrivée des
femmes par une mesure contraignante, au corps défendant des élus en place
– ce discours trouve-t-il des échos dans la réalité des pratiques politiques ?
Alors que beaucoup d’élu-e-s continuent de mettre en avant dans leurs
discours ce renouvellement de la politique par les femmes, on peut se
demander si des changements effectifs peuvent être observés, et quelles en
sont les conditions. Autrement dit : quelles sont les contraintes, dans
l’organisation du pouvoir local, qui peuvent peser sur ces volontés de
changement, si elles existent ?
LES FEMMES COMME VECTEUR DE CHANGEMENT : UNE IDENTITÉ
REVENDIQUÉE OU IMPOSÉE ?
Si les femmes sont parées, et se parent, de toutes les qualités qui faisaient
défaut aux hommes politiques jusqu’ici, cette présentation de soi n’est pas
étrangère à la façon dont le débat sur la parité a été formulé. En insistant sur
l’universalité de la différence des sexes, il a enfermé les futures élues dans
une identité politique qui se doit d’être féminine pour avoir une raison d’être.
Si cette identité féminine en politique peut apparaître, dans un premier
temps, extrêmement positive, elle est également contraignante pour les élues
qui se voient figées dans une identité sexuée qui n’est pas toujours la plus
valorisante en politique. Ainsi, par exemple, l’écoute ou l’absence
2
Sineau M., Des femmes en politique, Paris, Economica, 1988.
Éléonore LÉPINARD
341
d’ambition personnelle sont des qualités politiques à double tranchant :
portées aux nues d’un côté, elles peuvent aussi mettre les femmes hors jeu
dans la compétition pour l’accès aux postes de pouvoir. De plus, mettre en
avant des qualités considérées comme innées, c’est aussi ignorer les
compétences qui ont permis aux femmes de candidater et d’être élues. Aussi,
la question se pose de savoir si les élues qui tiennent ce discours sur les
changements que les femmes ne vont pas manquer d’apporter en politique,
revendiquent cette spécificité féminine en politique, ou si elles sont en réalité
contraintes par les grammaires politiques élaborées lors du débat sur la
parité.
Le renouvellement par les femmes, argument du débat sur la parité
Beaucoup d’arguments, théoriques ou pragmatiques, ont été mobilisés
pour soutenir la loi sur la parité et il n’est pas possible de tous les exposer
ici. On peut néanmoins souligner, comme l’a fait Christine Delphy3, que les
argumentaires favorables à la parité ont fortement rejeté, certainement par
peur de la stigmatisation attachée à ce genre de politique en France, l’idée de
la discrimination positive qui est au principe des politiques américaines en
faveur des femmes et des minorités ethniques. En effet, l’idée que
l’exclusion des femmes du pouvoir politique est une discrimination fondée
historiquement qu’il faut s’employer à corriger n’a que très rarement été
mentionnée pour justifier le vote en faveur de la loi. En lieu et place, une
véritable rhétorique sur l’apport spécifique des femmes à la politique a été
développée pour convaincre députés et sénateurs des bienfaits de la parité.
Sans revenir sur la complexité du débat et ses enjeux aussi bien politiques
qu’intellectuels, on peut citer, à titre d’exemple, Yvette Roudy qui dès 1993
affirme : « la vie politique s’est asséchée, elle oublie d’être humaine »4, et
présente les femmes comme le remède à cette inhumanité. Le Manifeste des
577 pour une démocratie paritaire souligne à son tour : « le faible nombre
des élues déséquilibre les assemblées ; il est l’une des causes fondamentales
de la crise du politique »5. Gisèle Halimi de son côté écrit : « la démocratie,
comme le système des partis qui la sous-tend, a besoin d’un second
souffle »6, que seules les femmes semblent capables d’apporter. Enfin, les 10
anciennes ministres femmes signataires du manifeste de l’Express7,
3
Delphy C., « Comment en finir avec l’exclusion des femmes », Le Monde diplomatique,
numéro de mars, 1997 ; Delphy C., L’ennemi principal 2. Penser le genre, Paris, éditions
Syllepse, « Nouvelles questions féministes », 2001.
4
Roudy Yvette, Le Monde, 18 février 1993.
5
Le Monde, 10 novembre 1993.
6
Halimi Gisèle, Le Monde, 22 avril 1994.
7
L’Express, 6 juin 1996.
342
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
dénoncent le jacobinisme français, paré des traits qui sont souvent associés
aux hommes politiques eux-mêmes, « centralisateur, hiérarchique (…)
rationaliste jusqu’à l’abstraction chimérique » pour mieux valoriser les
qualités féminines indispensables au renouveau de la politique comme le
relationnel, « la sensibilité, le concret, le souci du quotidien ».
Beaucoup de responsabilités pèsent donc sur les femmes futures élues : le
renouvellement de la vie politique, sa modernisation, la transformation des
manières de faire et du contenu des politiques publiques. Le contexte de
crise de la représentation politique sert donc l’arrivée des femmes,
présentées comme le remède adéquat, dans la mesure où elles seraient
dépourvues des défauts des hommes qui ont jeté le discrédit sur la politique.
Elles ne rechercheraient pas le pouvoir pour elles-mêmes et seraient tout à la
fois travailleuses, consciencieuses et femmes de terrains à l’écoute de la
population. Ce n’est pas le système républicain qui est remis en cause, ou les
mécanismes qui ont maintenu les femmes hors du champ politique, mais la
pratique masculine du pouvoir qui est stigmatisée. Même du côté des antiparitaires l’idée que la politique telle qu’elle est pratiquée par les hommes
est à l’opposé de ce qu’elle serait avec des femmes est présente puisque, par
exemple selon Elisabeth Hubert8, ancienne ministre opposée à la parité, c’est
la façon de faire de la politique qu’il faut changer pour que les femmes s’y
intéressent et y « viennent » d’elles-mêmes.
Devant le succès de cette découverte soudaine des qualités féminines en
politique, on est conduit à s’interroger sur l’aspect stratégique et les
conséquences pratiques de ce discours qui constitue une véritable rhétorique
politique pour légitimer le partage du pouvoir politique entre les sexes. En
effet, comme le rappelle Rose Marie Lagrave9, le débat sur la parité a
consacré « une approche essentialiste des rapports entre les sexes dans la
société française ». En outre « les théoriciennes de la parité reprennent à
leur compte la thèse d’une culture féminine marquée au sceau de l’altruisme
et d’une absence de compétition agressive, seuls capables de transformer les
mœurs politiques viriles ». Mais c’est précisément cette approche, cette
façon de justifier l’accès des femmes au pouvoir politique qui a, entre autres,
convaincu le législateur10, et ceci n’est pas sans conséquences sur les
pratiques sociales qui en découlent. Comme le rappellent Gill Allwood et
Kursheed Wadia, la lutte politique porte toujours sur le sens qu’il faut
donner aux mots, et dans le cas de la parité, le mot a, selon elles, été vidé de
son contenu subversif pour devenir consensuel et ne plus vouloir signifier
8
Hubert Elisabeth, Le Monde, 27 octobre 1993.
Lagrave R.M., « Une étrange défaite : la loi constitutionnelle sur la parité », Politix,
vol. 13, n° 51, 2000.
10
Comme en témoigne les débats parlementaires sur la loi constitutionnelle (1999) et sur la
loi électorale (2000) dite « sur la parité ».
9
Éléonore LÉPINARD
343
qu’une égalité des chances entre femmes et hommes, et non une égalité de
fait11. Cette réflexion pose donc la question de savoir si un sens limité donné
au mot « parité » n’est pas porteur de transformations elles-mêmes limitées.
Il est donc important de s’interroger sur les effets de cette surenchère
rhétorique qui a mis en avant les spécificités féminines. Effets sur les élus
locaux, et surtout sur les élues issues de la parité : sur leur conception de leur
rôle politique et sur leur croyance dans les changements que leur présence
dans les conseils municipaux ne devrait pas manquer de produire.
Une spécificité féminine revendiquée par les élues locales
Femmes et hommes politiques au niveau local, les élu-e-s n’en sont pas
moins influencé-e-s par les débats nationaux. En attestant les différences
dans les discours recueillis avant et après la loi. Alors que les femmes déjà
élues que nous avions interrogées en 1998 étaient globalement contre la loi,
celles interrogées après la réalisation du consensus sur la loi et la révision de
la constitution sont massivement pour, tout comme leurs collègues hommes.
Elles reconnaissent leurs réticences initiales, mais aussi la nécessité d’en
passer par la contrainte. Le consensus rhétorique et politique n’est donc pas
sans produire d’effets pratiques pour les acteurs et actrices concernés. A ceci
s’ajoute un contexte politique particulier, celui de l’intérêt pour la mise en
place d’une démocratie de proximité : la question d’une plus grande
participation des citoyens au niveau local a été un thème important de
campagne pour les candidats aux municipales de mars 2001, et depuis les
dernières élections la démocratie locale est un enjeu pour de nombreuses
villes. La question de la proximité entre élus et citoyens est donc devenue en
quelques années une thématique centrale, prenant corps dans de nouvelles
pratiques politiques locales comme la création des comités de quartier. Or
les femmes, issues plus souvent que les hommes de la société civile et non
des partis, considérées comme plus sensibles aux besoins de leurs
concitoyens, comme meilleures que les hommes dans tout ce qui touche au
« relationnel », sont l’emblème de cette nouvelle donne politique. Elles ont
été mises en avant durant les campagnes municipales comme un gage de
renouvellement, d’un contact plus chaleureux avec les citoyens, d’une plus
grande écoute de la population. La présence obligée des femmes a
finalement été utilisée par les hommes têtes de liste aux élections
municipales à leur profit, et ce, d’autant plus facilement que tout le débat sur
11
« This seems to be the case with parity, which is represented as a new idea, even though
it is not. It has been consciously packaged as revolutionary and subversive and explicitly
opposed to worn-out demands for quotas. (…) What could be radical or subversive has been
turned out into a simple demand for equality or, worse, equal opportunities», Allwood G. –
Wadia K., Women and Politics in France 1958-2000, London, New York, Routledge, 2000.
344
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
la parité a visé à établir cette équation entre l’arrivée des femmes et le
renouvellement des pratiques politiques.
Les élues ne s’y sont d’ailleurs pas trompées. Elles savent insister, dans
leur « présentation de soi » sur ces qualités féminines qui leur sont attribuées
d’emblée et les accorder à l’air du temps, celui de la proximité, de l’écoute et
du relationnel. A la question « pensez-vous que l’arrivée des femmes va
apporter un changement dans la politique de votre municipalité ? » elles sont
majoritaires à répondre spontanément par l’affirmative. Pour argumenter leur
position elles mettent en avant leurs différences et leurs spécificités
féminines. Selon elles les femmes sont tout à la fois plus proches du terrain,
plus à l’écoute des problèmes, plus travailleuses, plus déterminées, plus
sensibles et plus disponibles. Elles ont le sens du concret, opposé aux
tendances à l’abstraction des hommes, elles ont également le goût du contact
lié à la pratique du terrain et opposé à la technicité des savoirs masculins. On
retrouve bien ici les éternelles « qualités féminines » décrites par Danièle
Kergoat à propos des ouvrières et des infirmières12. Le goût du relationnel,
l’intérêt pour les autres, l’art du détail, l’aversion pour les débats techniques
qui sont attribués aux femmes en politique rappellent l’habileté, la dextérité,
le dévouement des ouvrières et des infirmières. Or, comme le souligne
Danièle Kergoat, ces qualités ne sont pas neutres : elles sont sexuées et
naturalisent les compétences féminines acquises dans l’univers reproductif.
Le même mécanisme est donc à l’œuvre pour les femmes élues qui sont
ramenées aux qualités innées de leur sexe, qualités certes valorisées dans le
discours mais dont la reconnaissance est ambiguë. Dans le cas des ouvrières
il n’y a aucune reconnaissance, matérielle ou symbolique de ces « qualités
féminines » par le marché du travail et le monde de l’entreprise. Dans celui
des infirmières, leur lutte politique de 1988-1989 visait justement selon
Danièle Kergoat à instaurer cette reconnaissance professionnelle. Pour les
élues, on peut dire que la question reste ouverte.
En effet, en insistant sur les qualités liées à leur rôle de mère – l’écoute des
autres au sein de la famille, l’organisation du temps et la gestion du
quotidien – les élues se placent aussi dans le droit fil de la représentation
traditionnelle de l’élu local, en particulier dans les petites villes où celui-ci
est considéré comme « l’assistante sociale » de ses concitoyens13. Les
hommes et les femmes élus le disent bien quand on les interroge sur les
qualités qui font un bon élu local : écoute, disponibilité, bon sens,
connaissance du terrain sont les mots qui reviennent le plus. Autrement dit,
les qualités traditionnellement considérées comme féminines, et
12
Kergoat D. (dir.), Les infirmières et leur coordination 1988-1989, Paris, Editions Lamare,
1992.
13
Abélès M., Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d’un département français,
Paris, Odile Jacob, 1989.
Éléonore LÉPINARD
345
systématiquement attribuées aux femmes en politique pendant le débat sur la
parité, sont ré-investies par les élues locales qui les transforment en
compétences politiques. Transformation d’autant plus aisée qu’il y a
convergence entre le discours sur l’élu local et celui sur les spécificités
féminines.
Ce discours repris par une majorité de femmes élues n’est pas dénué de
dimension stratégique. En effet, quand on demande aux élues comment se
manifestent concrètement ces différences hommes/femmes dans la pratique
politique, les exemples se font alors rares. Celui des crèches revient le plus
souvent puisqu’il a été un thème important de campagne pendant les
municipales, mais on sait qu’en ce qui concerne la prise en charge des
enfants en bas âge cette politique a été tout d’abord impulsée au niveau
national. Les autres exemples sont très ponctuels, comme le fait de penser à
la largeur des trottoirs pour les poussettes ou à la configuration des vestiaires
dans les équipements sportifs municipaux. Pour le reste les enquêtées sont
souvent prises au dépourvu et, en avouant qu’elles n’ont aucun exemple
concret à donner, insistent sur le fait qu’il s’agit d’un « regard » des
femmes, d’un « œil », d’une « vision des choses », d’une « manière de
faire »… Autant de termes abstraits pour nommer une réalité flottante, qui
relève peut-être plus de la croyance que de la réalité.
Pourtant, on aurait pu s’attendre à ce que l’arrivée des femmes entraîne
une remise en cause des règles du jeu politique local, en particulier en
matière d’horaires de réunion, ou encore à propos du statut de l’élu.
Autrement dit, la fameuse « différence » pourrait être entendue comme
socialement construite (issue de la division sexuée du travail domestique qui
assigne aux femmes la majeure partie des tâches d’éducation par exemple),
et dès lors porteuse de changements dans le système politique pour que
celui-ci prenne en compte les contraintes qui pèsent sur ces nouvelles
venues. Or, les femmes ne sont jamais mentionnées dans les entretiens
comme potentiellement porteuses d’une critique des façons de faire la
politique, ou même du fonctionnement de la vie municipale. Les réflexions
sur les horaires des réunions, sur le statut de l’élu ou sur la question de
l’articulation entre vie privée et vie publique, sont tout simplement absentes
des discours des élu-e-s.
L’insistance des élues sur leurs qualités spécifiques alors même que très
peu d’exemples concrets viennent corroborer leurs discours laisse penser
qu’il s’agit bien d’une rhétorique de légitimation, et ceci d’autant plus que
certaines
d’entre
elles
concoivent
leurs
différences
comme
« complémentaires » des pratiques masculines du pouvoir. En effet, la notion
de complémentarité permet de ne pas se placer sur le terrain de la
concurrence avec les hommes (ce qui est pourtant la réalité puisque l’arrivée
des femmes a directement entraîné le départ d’hommes élus qui, selon
346
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
l’expression qu’on retrouve systématiquement chez les enquêté-e-s,
« n’avaient pas démérité »). La mise en avant des qualités dites féminines
participe donc d’une présentation stratégique de soi par les femmes élues qui
vise à légitimer leur accès au pouvoir local : si ces qualités leur sont propres
en raison de leur appartenance de sexe alors leur présence aux côtés des élus
hommes s’en trouve justifiée. Cette présentation n’est cependant pas dénuée
d’ambiguïtés : enfermées dans une représentation traditionnelle de la
féminité qui insiste sur l’innéité des « qualités » féminines, les élues locales
sont en quelque sorte prises au piège de cette identité féminine en politique,
certes perçue comme positive car elle incarne le changement, la proximité, le
relationnel, mais aussi largement insuffisante puisqu’elle attribue aux
femmes une absence d’ambition et un attachement pour les détails concrets
qui vont à l’encontre de la politique abstraite et stratégique qui reste la plus
valorisée dans le jeu politique. Cette identité axée sur la différence apparaît
donc à la fois imposée aux nouvelles élues et revendiquée par elles, pour
légitimer leur place nouvellement acquise : à la fois positive et
contraignante.
Mais qu’en est-il dans les pratiques ? L’accès des femmes aux postes
exécutifs locaux peut-il entraîner des changements, dans les manières de
faire et dans les orientations des politiques menées ? Cette différence des
sexes tant valorisée s’exprime-t-elle dans des pratiques spécifiques ?
L’observation de plusieurs villes moyennes depuis les dernières élections
conduit à penser le contraire : on y distingue peu ou pas de changements,
d’innovations ou de transformations des règles du jeu politique. Certes, à la
date de notre enquête un an à peine s’est écoulé depuis les élections
municipales et il faudra sûrement réévaluer les pratiques politiques et les
changements induits par l’arrivée des femmes dans les années qui viennent
puisqu’il s’agit de transformations sur le long terme. Cependant, il est
possible de faire un premier bilan sur cette thématique des femmes et du
changement en se demandant si l’entrée des femmes en politique locale
semble ou non remettre en cause le fonctionnement du système politique
municipal. Y a-t-il des obstacles, des résistances qui rendent difficile
l’introduction par les nouvelles élues de changements ? Quelles sont les
conditions enfin qui doivent être réunies pour que l’arrivée des femmes soit
malgré tout synonyme de transformations ?
LES RÉSISTANCES AU CHANGEMENT ET SES CONDITIONS DE POSSIBILITÉ
Renouveler la politique, rajeunir ses méthodes, moderniser ses pratiques,
transformer ses manières de faire, la rendre plus démocratique et changer ses
contenus : les tâches assignées par le débat sur la parité aux nouvelles élues
Éléonore LÉPINARD
347
municipales ne sont pas des moindres. Mais quel bilan peut-on dresser
aujourd’hui du partage du pouvoir local entre les sexes ? Ces révolutions
annoncées ont-elles eu lieu, peuvent-elles avoir lieu, et sous quelles
conditions ? Si les changements constatés semblent tout d’abord peu
nombreux au regard des attentes, il faut tenter d’en expliquer les raisons. A
contrario, dans les rares villes où des expériences liées à la participation des
femmes à la politique locale sont menées, il faut analyser les conditions de
possibilité des transformations amenées par les femmes.
Changer sans que rien ne bouge : les tactiques de contrôle de l’arrivée des
femmes en politique locale
La première observation à faire est bien sûr celle qui concerne la place des
femmes dans les conseils municipaux. Les analyses de l’Observatoire de la
parité (2002) montrent tout d’abord que là où la contrainte ne s’applique pas,
la progression des femmes est beaucoup moins visible : la moyenne
nationale de la présence des femmes dans les conseils municipaux avoisine
les 33 %, avec un écart très fort entre les communes de plus de 3 500
habitants où s’appliquait la loi, avec 47,5 % de femmes élues, et les villes de
moins de 3 500 habitants avec seulement 30,5 % de femmes membres des
conseils municipaux. En outre, la loi a imposé une parité de candidatures,
mais pas des élus et encore moins des adjoints. Selon une étude réalisée sur
12 départements par l’association Elles Aussi il y a seulement 26,6 % de
femmes dans les exécutifs municipaux, contre 18,9 % en 1995, et seulement
7,1 % de femmes maires dans des villes de plus de 3 500 habitants. Si
l’arrivée des femmes est massive, leur progression au sein des exécutifs est
donc sensiblement plus faible. Cette faiblesse des femmes représentantes
dans les exécutifs locaux témoigne d’une résistance à la mise en place de la
parité, et constitue en soi une limite posée aux transformations du système
politique dont les femmes pourraient être porteuses. Elle témoigne
également du statut exceptionnel du maire dans la vie politique municipale
puisque, en dernière instance, l’application plus ou moins favorable aux
femmes de la loi sur la parité dépend de sa bonne volonté.
De plus, alors même que les femmes sont intégrées au pouvoir municipal,
la tendance actuelle marque le retrait de celui-ci en faveur de
l’intercommunalité. On constate en effet un déplacement des lieux de
pouvoirs de la commune aux différents types de structures
intercommunales : de nombreuses compétences de type technique, comme
l’urbanisme ou les transports, qui relevaient auparavant de la municipalité
sont ainsi transférées aux structures intercommunales. Mais au niveau
intercommunal point de loi sur la parité et point de femmes. Les élections à
l’intercommunalité sont des élections de second degré auxquelles ne
348
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
s’applique pas la loi électorale qui définit les modalités d’application de la
parité. Elles restent donc massivement investies par les hommes. Selon les
estimations de l’Observatoire de la parité seulement 5 % des structures
intercommunales sont dirigées par des femmes. Les places à
l’intercommunalité sont certes votées par le conseil municipal, mais, comme
les postes d’adjoint-e-s, elles sont en réalité attribuées au préalable par le
maire. Il semble donc qu’au moment même où les femmes investissent un
lieu de pouvoir, ce dernier se déplace vers un autre échelon qui leur est pour
l’instant difficilement accessible, ce qui encore une fois limite leur
possibilité d’influencer les politiques publiques au niveau local.
Enfin, le recrutement des femmes élues obéit à des logiques particulières
qui ne favorisent pas forcément l’émergence d’un changement par les
femmes. En effet, les têtes de liste ont fait appel à des femmes issues de la
société civile, du milieu associatif plus que des partis politiques. Ce
recrutement va dans le sens d’une représentation politique qui se veut de
plus en plus le miroir de la société qu’elle est chargée de représenter. Prenant
acte des critiques adressées à la classe politique d’être coupée des réalités
quotidiennes et de s’être trop professionnalisée, les têtes de liste ont fait
appel à un personnel qui n’est pas passé par les organisations partisanes. Les
femmes recrutées ont ainsi été mises en avant lors des campagnes électorales
comme particulièrement représentatives de la société civile et proches du
terrain par leur travail associatif. Si ces caractéristiques recoupent en partie
la construction de l’identité féminine en politique, puisque les femmes
seraient ainsi plus proches des problèmes concrets de la population, elles
peuvent aussi constituer pour ces femmes un handicap en termes politiques.
Issues de la société civile, à l’écart des réseaux partisans, ces femmes ont été
recrutées en général par un homme, le maire, et lui doivent leur place en
politique. Or le maire est réellement la clef de voûte du système politique
municipal, sans lui aucune décision ne peut être prise et tous les élus sont
dépendants de lui pour l’avancement de leurs dossiers, leurs ratifications en
conseil municipal, le budget qui leur sera alloué, etc. Aussi, les femmes
recrutées directement par le maire et sans autres appuis politiques sont dans
une situation de dépendance d’autant plus forte qu’elles lui doivent toute leur
légitimité. Sans réseaux politiques qui puissent les soutenir quand elles
veulent faire passer un projet, elles sont redevables au maire qui les a
recrutées, et leurs possibilités d’influer sur les décisions s’en trouvent
diminuées. Aussi, les modalités de recrutement des femmes affaiblissent le
poids qu’elles pourraient avoir dans la prise de décision, et dès lors aussi
leurs velléités de changement.
Souvent en dehors des règles du jeu politique local, novices et dépendantes
d’un homme, les nouvelles élues se trouvent limitées dans leurs moyens
d’actions. Tout d’abord par leur manque de connaissance du fonctionnement
Éléonore LÉPINARD
349
municipal : elles sont nombreuses à souligner qu’il faut souvent l’expérience
d’un mandat avant de commencer à comprendre les enjeux et les
mécanismes implicites de la prise de décision. Elles sont parfois maintenues
dans l’ignorance des stratégies politiques de leur maire, et utilisées sans
avoir de prise sur le message qu’on leur impose. L’exemple des dernières
municipales dans une des villes de notre échantillon est éclairant à ce sujet.
Une des têtes de liste, qui avait recruté beaucoup de femmes non encartées,
soulignait au cours de notre entretien que selon lui il n’était pas intéressant
pour elles d’être mises au courant de la « cuisine » interne qui préside aux
stratégies de campagne. Cette politique politicienne risquait de les dégoûter
de la politique et il leur était donc conseillé de plutôt se concentrer sur le
travail de tractage. De plus, mise en avant pendant la campagne, notamment
sur des tracts, une des candidates de cette liste s’étonne d’avoir découvert,
une fois que le tract était publié, la phrase qui illustrait sa photo. Le message
qu’elle était censée véhiculer n’avait pas été soumis à son approbation. En
outre, de façon plus générale on constate que les femmes ont tendance à ne
pas négocier leurs places sur les listes pendant la campagne alors que les
hommes le font beaucoup plus systématiquement.
Enfin, comme le soulignait déjà Françoise Gaspard pour les partis
politiques14, les femmes qui sont recrutées et à qui sont confiés des postes à
responsabilité sont rarement connues pour leurs opinions féministes. Il
semble que, pour accéder au pouvoir, les femmes doivent faire le deuil de
toute revendication « en tant que » femmes. Ainsi, rares sont les exemples de
villes qui ont profité de la parité pour intégrer à leur politique une
thématique « droits des femmes » ou recruter des femmes issues du milieu
associatif d’obédience féministe. Alors que les femmes maghrébines
candidates dans une des villes étudiées par exemple, présentent leur
candidature comme liée à leur milieu ethnique d’origine, alors qu’elles se
sentent légitimement représentantes d’une communauté dont elles doivent
défendre les intérêts propres, elles ne mentionnent jamais le fait qu’elles
peuvent aussi prétendre représenter le groupe social des femmes. Alors que
l’appartenance ethnique, socioprofessionnelle ou encore géographique
(l’ancrage dans un quartier) sont légitimes pour justifier d’une participation
au pouvoir local, l’appartenance sexuée ne l’est pas. Les femmes élues
interrogées ne se posent jamais comme représentantes des intérêts des
femmes : le sexe est la seule variable pour laquelle la « représentation
miroir » ne fonctionne pas. Aussi la revendication « en tant que femmes »
n’est ni audible ni dicible dans le cadre de la représentation politique
municipale. En outre les femmes qui réussissent à pénétrer ce bastion
14
Gaspard F., « Système politique et rareté des femmes élues. Spécificités françaises ? »,
Les femmes et la politique, Le Bras-Chopard A., Mossuz-Lavau J., Paris, l’Harmattan, 1997.
350
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
masculin qu’est le pouvoir politique ont tendance à laisser de côté les
revendications liées à leur sexe. Comme le rappelle Françoise Gaspard :
« Les buvettes des assemblées, les déjeuners d’élus sont des lieux de
sociabilité. Là s’élabore une culture commune, s’échangent des
informations, se tissent des réseaux. Les femmes y sont acceptées mais à
condition qu’elles oublient, dans leurs propos, qu’elles sont des femmes
solidaires des femmes »15.
Le bilan des innovations introduites par les femmes apparaît donc comme
relativement faible au regard de la rhétorique du changement suscitée par
leur arrivée en politique. Plusieurs raisons peuvent être avancées : tout
d’abord les résistances des hommes présents dans les exécutifs locaux qui
s’expriment dans la répartition non paritaire des postes exécutifs dans les
municipalités et dans les structures intercommunales ; ensuite, les modalités
du recrutement des femmes et leur impossibilité à revendiquer leur
participation au pouvoir politique au nom des intérêts spécifiques de leur
groupe social de sexe expliquent également que tout ait changé, mais que
rien n’ait changé. Les femmes semblent s’être adaptées aux règles du jeu
politique fixées par d’autres et ne pas vouloir en critiquer le contenu.
Les conditions de possibilité du changement : de l’identité féminine à la
revendication féministe d’égalité entre les sexes
Et pourtant, dans quelques municipalités, certes rares, l’arrivée des
femmes a fait bouger les choses. Quels sont les changements introduits par
les femmes, comment peut-on les évaluer et quelles en sont les conditions de
possibilité ?
Tout d’abord il faut rappeler qu’il est encore trop tôt pour faire un véritable
bilan des changements imputables aux femmes dans les municipalités, et que
les contextes locaux varient énormément, ce qui explique que ce qui se passe
dans une ville ne trouve pas forcément d’échos ailleurs. Au cours de notre
enquête ce qu’on pourrait nommer les pratiques innovantes des femmes ne
nous sont pas apparues clairement. Un des points souvent mis en avant par
les élu-e-s est celui de la petite enfance. Certes il n’est pas anodin que la
thématique des crèches soit apparue sur la scène publique en même temps
que le débat sur la parité. Pourtant, il est difficile d’imputer directement aux
femmes élues cet intérêt accru pour la question puisqu’il vient en réalité
d’une impulsion au niveau national. En outre, comme nous l’avons
mentionné, nous avons été surpris de l’absence de critiques du statut de l’élu
local par les élues. En effet, on aurait pu penser que la position particulière
des femmes, ayant à articuler vie publique et vie privée et majoritairement
15
Gaspard F., op.cit., p. 114.
Éléonore LÉPINARD
351
responsables du travail domestique et éducatif, les inciterait à une critique du
statut de l’élu, ou plus précisément de l’absence de statut de l’élu16. Les
horaires, la rémunération, la question de la professionnalisation et des
compétences sont très rarement abordées par les élues en relation avec leur
position sociale de femmes. Il semble que la nécessité qui leur incombe de
« concilier » vie familiale, professionnelle et publique ne soit pas un
argument valable pour remettre en cause le statut de l’élu. Alors que
l’activité professionnelle est mentionnée pour critiquer les horaires des
réunions par exemple, les responsabilités familiales ne sont jamais mises en
avant. Ainsi, dans une des villes de notre terrain, une élue de l’opposition a
argué de ses charges familiales pour demander une réflexion sur les horaires
des commissions et des conseils municipaux. Cette revendication publique –
lors du premier conseil municipal du mandat – a été vivement critiquée, par
les hommes et les femmes de la majorité interrogés. Ils affirmaient que si les
réunions étaient l’après-midi alors ceux qui ont une activité professionnelle
en seraient exclus, et surtout, qu’elle avait fait un choix en se présentant
comme candidate et que c’était à elle, par un arrangement privé, de
l’assumer. Autrement dit, certaines activités, salariées, doivent légitimement
être prises en considération dans le fonctionnement du système politique,
mais pas ce qui relève de la vie familiale. C’est aux femmes de s’organiser,
dans leur vie privée, pour concilier leur triple journée d’élue, et non au
système politique de prendre en compte la répartition inégalitaire des
charges familiales qui incombent aux femmes. La frontière privé/public,
élément fondamental de l’exclusion des femmes du politique17, et dont on
aurait pu penser qu’elle serait remise en cause par l’arrivée des femmes en
politique18, reste donc fermement établie. De fait, les femmes élues, ayant
probablement intériorisé cette dichotomie entre vie privée et sphère publique
attendent le plus souvent d’avoir élevé leurs enfants, pour celles qui en ont,
pour se présenter aux élections – ce qui mine toute perspective de carrière
politique puisqu’elles entrent alors trop tard dans la course – et, dans notre
échantillon, celles qui ont des enfants à charge pendant leur mandat d’élue
sont souvent sans emploi.
L’arrivée des femmes à des responsabilités politiques locales n’est donc
pas, pour le moment, source de remise en cause du système politique.
Pourtant, le cas de la ville de Rennes décrit par Annie Junter-Loiseau
permet, en proposant un contrepoint à l’analyse de notre terrain, d’éclairer
16
Question par ailleurs évoquée dans les débats parlementaires sur la loi électorale dite
« sur la parité ».
17
Landes J. B. (ed.), Feminism : the Public and the Private, Oxford, New York, Oxford
U.P, 1998; Phillips A. (ed.), Feminism and Politics, Oxford, New York, Oxford U.P, 1998.
18
Méda D., Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, Paris, Flammarion,
2001.
352
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
les raisons de cette inertie et d’expliquer les conditions qui sont nécessaires
pour que la présence de femmes soit à l’origine de critiques du système
politique municipal et des transformations de celui-ci. En effet, l’expérience
particulière de la ville de Rennes en fait un cas à part et peut-être exemplaire.
Rennes connaît une mixité dans les responsabilités politiques et
administratives depuis 1995 et constitue, selon Annie Junter-Loiseau un lieu
d’empowerment pour les femmes19. Depuis plusieurs années une réflexion
est menée par les élu-e-s, en collaboration avec des universitaires, sur la
participation des femmes à la vie politique municipale. En 1995 une
délégation aux droits des femmes et à l’égalité a été créée avec le soutien du
maire, et en 1998 les élues ont publié un Livre Blanc qui critiquait certains
modes de fonctionnement de leur institution. Plusieurs changements ont été
observés par Annie Junter-Loiseau. Tout d’abord les réflexions ont porté sur
la politique de la ville en tant qu’employeur et sur l’égalité des chances entre
hommes et femmes dans l’administration. Réflexions qui ont amené un recul
de la ségrégation sexuée, verticale et horizontale (répartition des domaines).
Le thème de l’égalité et de la formation des élu-e-s a été mis sur l’agenda
politique et les femmes ont tenté de promouvoir une manière de faire de la
politique qui rompe avec l’identité de notable des élus locaux. Pour Annie
Junter-Loiseau ces changements sont dus au fait que les femmes n’étaient
plus isolées et représentaient une masse critique supérieure à 30 % des élus.
Aussi, elles n’étaient plus absorbées par les témoignages de loyauté à donner
aux élus hommes pour se faire accepter. De plus, elles ont fonctionné avec
des groupes de femmes, élues et associatives, ce qui a permis une réflexion
constructive sur leurs différences et leur identité de genre, comme appui
pour penser leur action.
Plusieurs choses méritent d’être soulignées sur le cas de Rennes. Il semble
tout d’abord que cette action des femmes n’aurait pas été possible si Rennes
n’avait pas déjà une tradition associative et féministe importante, et si le
maire présent au pouvoir depuis 1977 n’avait pas été favorable à ces
initiatives. Le fait que les femmes se soient constituées en groupe, à
l’initiative d’une conseillère municipale issue d’une association pour les
droits des femmes, apparaît comme un élément clé pour comprendre les
changements qu’elles ont impulsés dans la vie politique locale. On peut
penser que c’est parce qu’elles ont pu réfléchir en commun sur leur identité
de genre et les ressources qu’elles pouvaient en tirer pour l’action
(valorisation du relationnel, vigilance par rapport au sexisme, questions sur
la séparation entre vie privée et mandat politique) qu’elles ont été porteuses
de nouvelles manières de faire et de nouveaux thèmes sur l’agenda politique.
19
Junter-Loiseau A., « La démocratie locale à l’épreuve des femmes : le cas des élues à
Rennes », La parité, Enjeux et mise en œuvre, Martin J. (dir.), Toulouse, Presses
universitaires du Mirail, 1998.
Éléonore LÉPINARD
353
Le changement par les femmes est soumis à plusieurs conditions : d’une part
le pouvoir local, bien souvent incarné par la figure du maire, doit y être
favorable, et d’autre part les femmes doivent mener une réflexion sur
l’égalité entre hommes et femmes qu’il n’est pas toujours aisé
d’entreprendre dans un contexte où le mouvement féministe n’est pas fort
politiquement ou socialement reconnu. Certes la loi sur la parité peut être
considérée comme une victoire pour l’égalité des sexes, et de ce fait comme
une victoire féministe. Mais au niveau local, les femmes ne souhaitent que
très rarement se revendiquer du féminisme, et celui-ci constitue presque une
figure repoussoir dans les discours. On peut émettre l’hypothèse que les
femmes, soucieuses d’être acceptées par un milieu auquel leur présence a été
imposée et dont la réputation de sexisme n’est plus à faire, préfèrent
s’adapter aux règles du jeu et jouer sur l’argumentaire de la complémentarité
pour se faire admettre. C’est donc dans le contexte local – force du
mouvement associatif féministe, reconnaissance par le pouvoir local des
inégalités de sexe, présence de femmes élues issues d’associations
féministes, présence des femmes à parité dans l’exécutif etc. – qu’il faut
chercher les causes du changement, et non dans des qualités qui seraient
intrinsèques à la nature féminine.
CONCLUSION
La thématique du changement par les femmes a été largement médiatisée
lors du débat sur la parité pour légitimer l’accès des femmes aux
responsabilités politiques en soulignant les « qualités féminines » dont elles
seraient naturellement dotées et qui pourraient rendre à la politique son
humanité. Les élues ont donc été en quelque sorte investies de la
responsabilité de changer les pratiques politiques, d’incarner un renouveau,
et elles ont souvent relayé ce discours de façon stratégique pour justifier leur
présence dans ce bastion masculin. Elles se sont emparées des critiques liées
à la crise de la représentation politique et de l’argument de la différence des
sexes pour appuyer leur revendication de participation à la chose publique.
L’argument que les femmes allaient changer les pratiques et les contenus
politiques a donc fini par s’imposer sans être questionné, et ce d’autant plus
facilement qu’il venait confirmer une différence des sexes perçue comme
naturelle. Pourtant il relève d’une certaine conception des rapports sociaux
de sexe, conception qui n’est justement peut-être pas la plus à même de
permettre aux femmes d’être des vecteurs de changements.
354
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
En effet, comme le rappelle Maud Eduards20 dans le cas de la Suède, il y a
trois types d’argumentations pour une plus large représentation des femmes :
le premier se fonde sur l’idée d’équité, c’est un droit démocratique que les
femmes demandent quand elles veulent participer aux décisions. Le second
part de l’idée que les femmes ont d’autres ressources et compétences que les
hommes (a priori complémentaires) et qu’il faut en tirer parti dans le
domaine politique, c’est ce type d’argumentation qui a le plus contribué à
l’acceptation par le monde politique de la loi sur la parité. Enfin, selon le
troisième, les hommes et les femmes ont des intérêts différents car ils
constituent des groupes socialement construits sur des rapports inégalitaires,
et les intérêts des femmes ne trouvent pas à s’exprimer : elles risquent donc
de mener une autre politique à contre-courant de l’ordre établi. Maud
Eduards en conclut à partir de l’exemple suédois : « les revendications des
femmes pour un changement du contenu de la politique sont acceptables
aussi longtemps que la structure institutionnelle et idéologique fondamentale
reste intacte. En revanche, si les femmes coopèrent ou s’organisent sous de
nouvelles formes qui ne tiennent pas compte des clivages traditionnels, elles
se heurtent à une vive résistance »21.
Sans pouvoir tirer les mêmes conclusions que Maud Eduards, dans la
mesure où la parité est encore récente, on peut dire que dans le cas français,
le contexte discursif qui a donné un contenu et une légitimité au mot
« parité » pèse encore sur la façon dont les élues se définissent et définissent
leur pratiques. Pour des raisons politiques liées au contexte français, les
rhétoriques façonnées par le débat public ont légitimé le partage du pouvoir
politique entre les sexes au nom des différences dont les femmes seraient
porteuses et pas au nom des discriminations systématiques dont elles ont été
victimes dans l’espace politique (ne serait-ce que leur longue éviction du
droit de vote). Dès lors les élues sont prises dans une rhétorique de l’identité
féminine qui valorise leurs « qualités innées », mais ignore les compétences
qui leur ont permis d’accéder à un mandat électoral. De plus, la
revendication d’égalité entre les sexes devient difficile à formuler dans un tel
contexte discursif puisque la lutte contre les discriminations liées au sexe n’a
pas été socialement reconnue lors du débat, ou du moins pas assez pour que
les élues se sentent investies de la mission de défendre ou de représenter les
intérêts des femmes. De ce point de vue la situation française rappelle le
constat de Maud Eduards sur la Suède quand elle affirme : « Les divergences
d’opinions !entre les hommes et les femmes" servent même d’argument pour
un renforcement de la représentation féminine, un moyen d’apporter des
20
Eduards M., « Participation des femmes et changement politique : le cas de la Suède », La
place des femmes, les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales,
EPHESIA, Paris, La Découverte, 1995.
21
Eduards M., op.cit., p. 506.
Éléonore LÉPINARD
355
expériences nouvelles en politique. Paradoxalement, une fois qu’elles sont
élues, les femmes sont supposées à la fois conserver leurs positions
spécifiques et se soumettre à « l’intérêt général ». La différence originelle
doit être mise en conformité, c’est-à-dire devenir une attitude sexuellement
neutre, et politiquement plus légitime »22. Il semble qu’avec la parité les
élues locales françaises soient maintenant placées devant le même paradoxe.
BIBLIOGRAPHIE
ABELES M. [1989], Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d’un
département français, Paris, Odile Jacob.
ALLWOOD G. - WADIA K. [2000], Women and Politics in France 19582000, London, New York, Routledge.
DELPHY C. [1997], « Comment en finir avec l’exclusion des femmes », Le
Monde diplomatique, numéro de mars.
DELPHY C. [2001], L’ennemi principal 2. Penser le genre, Paris, éditions
Syllepse, « Nouvelles questions féministes ».
EDUARDS M. [1995], « Participation des femmes et changement politique :
le cas de la Suède », La place des femmes, les enjeux de l’identité et de
l’égalité au regard des sciences sociales, EPHESIA, Paris, La Découverte.
EDUARDS M. [1997], « La citoyenneté suédoise. De la différence féminine
et des peurs masculines », Les femmes et la politique, Le Bras-Chopard A. Mossuz-Lavau J. (dir.), Paris, l’Harmattan.
GASPARD F. [1997], « Système politique et rareté des femmes élues.
Spécificités françaises ? » Les femmes et la politique, Le Bras-Chopard A.,
Mossuz-Lavau J., Paris, l’Harmattan.
HALIMI Gisèle [1994], article dans Le Monde, 22 avril.
HUBERT Elisabeth [1993], article dans Le Monde, 27 octobre.
22
Eduards M., « La citoyenneté suédoise. De la différence féminine et des peurs
masculines », Les femmes et la politique, Le Bras-Chopard A. - Mossuz-Lavau J. (dir.), Paris,
l’Harmattan, 1997, p. 157.
356
LES FEMMES VECTEUR DE CHANGEMENT EN POLITIQUE LOCALE
JUNTER-LOISEAU A [1998]., « La démocratie locale à l’épreuve des
femmes : le cas des élues à Rennes », La parité, Enjeux et mise en œuvre,
Martin J. (dir.), Toulouse, Presses universitaires du Mirail.
KERGOAT D. (dir.) [1992], Les infirmières et leur coordination 1988-1989,
Paris, Editions Lamare.
LAGRAVE R.M. [2000], « Une étrange défaite : la loi constitutionnelle sur
la parité », Politix, vol 13, n° 51.
LANDES J. B. (ed.) [1998], Feminism : the Public and the Private, Oxford,
New York, Oxford U.P.
MEDA D. [2001], Le temps des femmes, pour un nouveau partage des
rôles, Paris, Flammarion.
Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes [2002], La Parité
entre les femmes et les hommes : une avancée décisive pour la démocratie,
Rapport à Monsieur le Premier Ministre.
PHILLIPS A. (ed.) [1998], Feminism and Politics, Oxford, New York,
Oxford U.P, 1998.
ROUDY Yvette [1993], article dans Le Monde, 18 février.
SINEAU M. [1988], Des femmes en politique, Paris, Economica.
L’Express, 6 juin 1996.
Le Monde, 10 novembre 1993.
RIEN N’EST JAMAIS PERDU
FEMMES DES VILLES : DES INDIVIDUES
OU DES PERSONNES ?
Annie DUSSUET
Université de Nantes
« L’air de la ville rend libre »… Analysant les conséquences sociales de
l’urbanisation, les sociologues se sont, de façon assez consensuelle, rangés à
l’avis de ce proverbe allemand. Qu’ils opposent communauté et société,
solidarité mécanique et organique, personnalité rurale et urbaine, ils
perçoivent le monde citadin comme favorable à la naissance d’individus.
Cette lecture conduit à assimiler la ville à « l’espace public » : en ouvrant à
ses résidents la fréquentation d’espaces non appropriés, la ville leur
permettrait d’accéder à un nouveau type de relations sociales, rompant avec
la logique communautaire des statuts, fondateur de la modernité. Mais cette
lecture universaliste assimile l’humanité au genre masculin. Que deviennent
donc ces analyses quand on y réintroduit la différence des sexes ? Peut-on
considérer que la ville est porteuse, pour les femmes comme pour les
hommes, des mêmes processus d’individuation ? Leur permet-elle, à l’égal
des hommes, d’accéder à « l’espace public » ?
A travers une relecture de textes de sociologie classique, on se propose ici
de montrer que l’identité posée par les sociologues, quelles que soient leurs
options théoriques, entre la ville d’une part, les processus d’individuation
auxquels conduirait le mode de vie urbain d’autre part et la construction d’un
espace public enfin, se fonde sur une opposition avec l’espace privé
domestique. Dès lors la question de la différence des sexes ne peut plus être
éludée, tant la relation des femmes à cet espace privé domestique est
fondamentale, encore aujourd’hui, et même pour les femmes occidentales
qu’aucune règle explicite ne cantonne à l’espace clos du logement. On peut
360
FEMMES DES VILLES
alors se poser la question de savoir si les femmes occidentales d’aujourd’hui
sont véritablement des femmes des villes : participent-elles au mode de vie
urbain ?
On verra ainsi que les processus d’individuation impulsés par la Ville
s’opposent à la « personnalisation » des relations dans lesquelles sont
engagées les femmes tant dans l’espace domestique que dans l’espace
professionnel. Leur accès à l’espace public est de ce fait problématique.
LA VILLE ÉMANCIPATRICE…
Qu’est-ce, en effet, pour les sociologues, qu’une ville ? Quelles que soient
leurs orientations théoriques, ils semblent au moins en accord sur ce point :
en opposition avec le milieu naturel, l’espace urbain est un support qui
définit un contenu, qu’on envisage celui-ci comme société ou comme
ensemble de relations sociales. La « Ville » introduit ainsi une césure avec
une autre forme d’organisation des groupes humains, désignée comme
archaïque ou traditionnelle. On trouve cette opposition aussi bien chez des
auteurs de la fin du XIXe siècle comme Durkheim, Tönnies, ou Simmel
qu’au sein de l’Ecole de Chicago, ou encore chez des sociologues
contemporains.
Envisagée comme support de relations « urbaines » caractéristiques de la
« modernité », impersonnelles et utilitaires, à l’opposé de celles qui
caractérisent la société traditionnelle, la ville serait ainsi le lieu privilégié de
construction d’ « individus », délivrés de toute obligation personnelle, et par
là de tout lien entravant leur liberté. En cela, elle favoriserait la constitution
d’un espace public, lieu de rencontre de ces individus, et source de
démocratie politique.
Des processus d’individuation
Quels sont les processus par lesquels cette individuation propre au milieu
urbain est mise en œuvre ? On ne retiendra ici que quelques réponses
d’auteurs classiques, pour montrer comment l’espace urbain alors convoqué
s’oppose en tout point à l’espace privé domestique.
Augmentation de la densité et relâchement du contrôle social
Un premier facteur d’individuation pointé par les sociologues est
l’affranchissement du contrôle social que permet la taille de la ville.
C’est le problème qui est posé par Durkheim dès 1893, dans sa préface à
« De la division du travail social » : « Quant à la question qui a été à
l’origine de ce travail, c’est celle des rapports de la personnalité
Annie DUSSUET
361
individuelle et de la solidarité sociale. Comment se fait-il que, tout en
devenant plus autonome, l’individu dépende plus étroitement de la
société ? »1. Pour Durkheim le déterminisme urbain est opérant : c’est la
« densité morale » qui est à l’origine de la division du travail social et donc
des transformations de la solidarité sociale, de « mécanique » en
« organique ». Or cette densité s’accroît avec l’urbanisation2. En provoquant
la division du travail, cet accroissement de la densité morale favorise la
naissance « d’individus » (et non l’inverse comme le prétendent les
économistes) avec l’affaiblissement de la conscience collective : « dans les
grandes cités, l’individu est beaucoup plus affranchi du joug collectif (…)
chacun a d’autant plus de facilités pour suivre son sens propre qu’il est plus
aisé d’échapper à ce contrôle (…) la pression de l’opinion se fait sentir avec
moins de force dans les grands centres. C’est que l’attention de chacun est
distraite dans trop de directions différentes et que, de plus, on se connaît
moins.(…) la sphère d’action libre de chaque individu s’étend en fait, et peu
à peu, le fait devient un droit »3. Dans la conclusion de son ouvrage,
Durkheim dépeint cet individu nouveau comme « une source autonome
d’action »4, l’émancipation vis à vis des normes de son milieu social lui étant
permise par la division du travail dans laquelle il s’insère et le passage à une
solidarité organique, moins prégnante en termes de conscience collective. Le
processus d’individuation ne s’installe que par la sortie d’un espace
d’interconnaissance tel l’espace domestique qui reste le lieu d’une
conscience collective impérative.
Si sa démarche diffère, Simmel rejoint les réflexions de Durkheim sur la
densité quand il remarque dans « Métropoles et mentalités » (1903), que,
quand « le groupe croît numériquement, spatialement…, son unité interne se
distend, l’individu gagne en liberté de mouvement, il gagne aussi une
individualité et une particularité que la division du travail rend possibles et
nécessaires »5. Pour lui, comme pour Durkheim, cet « habitant de la grande
ville est « libre » par contraste avec les mesquineries et les préjugés qui
enserrent l’habitant des petites villes », et « s’il arrive qu’on ne se sente
nulle part aussi seul et abandonné que dans la foule de la grande ville, il ne
faut y voir que le revers de cette liberté »6. La liberté dont dispose l’individu
1
Durkheim E. (1893), De la division du travail social, Paris, PUF, 1986, p. XLIII.
« Les villes résultent toujours du besoin qui pousse les individus à se tenir d’une manière
contante en contact aussi intime que possible les uns avec les autres (…) elles ne peuvent
donc se multiplier et s’étendre que si la densité morale s’élève » (Durkheim E., op.cit.,
p. 239).
3
Durkheim E. (1893), op.cit., p. 284-285.
4
Durkheim E. (1893), op.cit. p. 399.
5
Simmel G. (1903), « Métropoles et mentalités », L’école de Chicago, Grafmeyer Joseph,
Paris, Aubier, 1990, p. 69.
6
Simmel G. (1903), p. 71.
2
362
FEMMES DES VILLES
n’est, on le voit, que la contrepartie d’un desserrement du lien social, elle
suppose donc non seulement l’habitat urbain, mais un certain détachement
vis-à-vis de l’unité domestique.
Du familier à l’étranger : la raison contre les sentiments
Un deuxième élément qui pousse à l’individuation est la multiplication des
rencontres auxquelles donne lieu cette plus forte densité. Cette modification
du type des interactions entraîne l’adoption de nouvelles modalités d’action.
Simmel explique ainsi que le véritable citadin ne pourrait supporter une
aussi grande sensibilité que celle de l’habitant de la petite ville car il est
soumis au changement perpétuel dû au brassage de population de la grande
ville. « Plutôt qu’avec le cœur, il réagit (donc) avec l’intellect », et va ainsi
protéger sa « vie subjective contre la violence de la grande ville ». Au lieu
des sentiments, c’est la raison calculatrice qui va entrer en jeu, objectivant
les relations à autrui autour de l’intérêt individuel. Les citadins « ont la
même manière prosaïque de traiter les hommes et les choses (…) c’est de
cette manière que l’habitant des grandes villes calcule avec ses fournisseurs
et ses acheteurs, avec ses domestiques et souvent avec les personnes qui
appartiennent à son réseau d’obligation, au contraire de la manière qui
caractérise le cercle plus restreint où l’inévitable connaissance des individus
donne de façon non moins inévitable, une coloration affective au
comportement, un au-delà du seul équilibre objectif entre prestation et
prestation en retour »7. Dans l’espace urbain, le citadin tend donc à
transformer sciemment sa logique d’action, à l’inverse de ce qui se passe
dans l’espace domestique où les affects interdisent de mesurer ses
contributions. Il devient alors cet « homo economicus » décrit par les
économistes classiques.
On peut noter ici le lien étroit effectué entre urbanisation, développement
de l’économie de marché, et individuation. Pour Simmel, le citadin est celui
dont le cercle d’interactions s’étend au-delà du monde familial et
domestique, il y est contraint par les structures économiques de la « grande
ville moderne (qui) se nourrit presque complètement de la production
destinée au marché ». Dans l’échange, il a donc affaire à des inconnus et
cela explique le jeu de l’intérêt : « l’intérêt des 2 parties ne se laisse pas
fléchir ; leur égoïsme économique, fondé sur le calcul rationnel, n’a pas à
craindre de déviation due aux impondérables des relations personnelles »8.
Cela renforce aussi la nécessité d’une spécialisation de l’activité : « la
concentration des individus et leur lutte pour l’acheteur contraignent
7
8
Pour ces trois dernières citations : Simmel G. (1903), p. 63.
Pour ces deux dernières citations : Simmel G. (1903), p. 64.
Annie DUSSUET
363
l’individu à la spécialisation dans une production dont il ne peut pas être si
facilement délogé par un autre »9, pousse à la différenciation : « il faut
forcer la note pour devenir, ne serait-ce qu’encore audible »10. En termes
durkheimiens, le renforcement de la division du travail auquel il est acculé
ne peut que diminuer la prégnance de la conscience collective et accroître
l’individuation.
Des liens personnels aux relations interindividuelles
Au total, c’est donc l’apparition dans la ville d’un nouveau type de lien
social, détaché des personnes, qui permet l’individuation.
Dans Communauté et société paru en 1887, Ferdinand Tönnies explique
que « la grande ville est tout simplement le type de la société »11 qu’il
oppose à la « communauté » dont le type est l’unité familiale domestique. La
distinction entre « communauté » et « société » porte sur les formes de lien
entre les hommes, soit fondées sur l’affectivité et l’esprit de groupe, qu’il
appelle « volonté organique », soit relations formelles fondées sur l’intérêt,
qu’il appelle « volonté réfléchie ». Dans la ville, dans la société, règne donc
cette volonté réfléchie qui entraîne l’utilitarisme dans les échanges :
« Personne ne fera quelque chose pour un autre, personne ne voudra
accorder ou donner quelque chose à un autre, si ce n’est en échange d’un
service ou d’un don estimé au moins équivalent au sien. Il est même
nécessaire que don ou service lui soient plus utiles que ce qu’il donne, car
seule la réception de quelque chose lui paraissant meilleur le décidera à
faire le bien. »12.
Mais c’est sans doute Louis Wirth qui développera le plus explicitement la
thèse de la « personnalité urbaine » dans « Le phénomène urbain comme
mode de vie » (1938). La ville, qu’il définit en sociologue, comme
« établissement relativement important, dense et permanent d’individus
socialement hétérogènes »13, détermine un « mode de vie » spécifique : les
relations sociales tendent à y être anonymes, superficielles et éphémères. En
effet, la réserve dans l’échange, la préservation de l’intimité deviennent des
conditions de l’interaction. On peut donc observer en ville des relations de
type « secondaire », segmentées, transitoires et empreintes d’utilitarisme en
opposition avec les liens interpersonnels qui unissent étroitement les
membres du « groupe primaire », de type domestique ou villageois. Chaque
9
Simmel G. (1903), p. 73.
Simmel G. (1903), p. 75.
11
Tönnies F. (1887), Communauté et société, Paris, PUF, 1977, p. 198.
12
Tönnies F. (1887), op.cit., p. 58.
13
Wirth L., (1938), « Le phénomène urbain comme mode de vie », L’école de Chicago,
Grafmeyer Joseph, Paris, Aubier, 1990, p. 262.
10
364
FEMMES DES VILLES
citadin est conduit à partager son temps et ses différents lieux de vie entre
des interactions spécialisées qui n’engagent à chaque fois qu’une dimension
particulière de son être. C’est ce qui fonde le « caractère "schizoïde" de la
personnalité urbaine ». Ce cloisonnement des relations tend à imprégner de
calcul rationnel tous les rapports humains, au-delà de la sphère strictement
économique. La conséquence en est la liberté, comprise comme non
dépendance à l’égard d’autrui, dont jouissent les citadins : « Les citadins
dépendent assurément de plus de monde que les ruraux pour satisfaire leurs
besoins vitaux… mais ils sont moins dépendants de personnes
particulières »14. La multiplication des liens favorise leur impersonnalité.
L’individuation est à comprendre au sens où « aucun groupe en particulier
n’a l’allégeance en particulier de l’individu »15, comme sortie de la
dépendance interpersonnelle.
Le monde urbain s’oppose ainsi au monde domestique parce qu’il est celui
où le lien social, reposant sur l’intellect et non sur les sentiments, entraîne
l’intervention du calcul rationnel. Au contraire de ce détachement,
l’engagement personnel intime caractérise la sphère domestique.
L’individu, fondateur de l’espace public
La Ville permettrait donc la mise en œuvre de processus aboutissant à la
construction d’individus. Les auteurs contemporains insistent plutôt sur les
qualités qu’acquiert alors l’espace urbain qui devient un « espace public »,
lieu d’une possible rencontre entre ces individus. Dans les sociétés modernes
démocratiques, c’est un espace fondamental puisque c’est celui où peut
s’organiser un débat orienté par la raison permettant de définir un bien
commun. Mais c’est aussi un espace fragile, sans cesse menacé par la
résurgence des « personnes ».
L’accessibilité citadine contre les territoires communautaires
C’est, dans la lignée d’Hannah Arendt, comme lieu de l’action16 (qu’elle
oppose au « travail, qui correspond au processus biologique du corps
humain », cantonné dans l’espace privé, et à l’œuvre « qui fournit un monde
artificiel d’objets »17) et de Jurgen Habermas18, comme domaine de la
14
Pour ces deux dernières citations : Wirth L., (1938), p. 267.
Wirth L., (1938), p. 272.
16
« Toutes les activités humaines sont conditionnées par le fait que les hommes vivent en
société, mais l’action seule est proprement inimaginable en dehors de la société des
hommes », Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-lévy, 1961, p. 59.
17
Arendt H., op.cit., p. 41.
18
Habermas J., L’espace public, Paris, Payot, 1993.
15
Annie DUSSUET
365
controverse démocratique dont l’enjeu est l’élaboration d’un accord fondé
sur un usage libre et public de la raison, que les sociologues contemporains
définissent l’espace public.
Pour Isaac Joseph, l’espace public est ainsi l’expression emblématique de
la citadinité car il n’est pas simplement espace libre, mais « espace
accessible à tout un chacun, espacement, espace social régi par la distance
dans la co-présence »19 à la fois de circulation et de communication. La
qualité essentielle de cet espace est de pouvoir accueillir des activités
différentes et de rendre possible et paisible leur coexistence. L’espace public
se définit donc par son accessibilité. Celle-ci nécessite de la part des acteurs
la mise en œuvre de diverses compétences comportementales. Ces
compétences et ces comportements ont été particulièrement étudiés par
Goffman, dans son analyse des relations en public20. On peut citer en
particulier des compétences d’interprétation, afin de réaliser une
contextualisation des échanges, mais aussi des compétences
« d’exposition ». Ainsi l’inattention à autrui, « inattention civile », comme
limite entre le comportement d’évitement et la rencontre, apparaît comme la
« plus petite des obligations dans la sphère de coprésence »21. Une attitude
caractéristique de l’espace public est donc l’attention non focalisée, en ce
qu’elle met en jeu des « non-personnes », c’est-à-dire des individus non liés,
des étrangers.
Or, les analyses de l’Ecole de Chicago montrent comment le monde urbain
réalise justement un mode de vie où l’on peut distribuer son attention et
vivre en même temps dans plusieurs mondes. La ville, en réduisant la
sociabilité d’interconnaissance, permet la multiplicité des liens, mais de liens
« faibles ». Elle rassemble des gens différents, et même « parce qu’ils sont
différents », comme le souligne la définition de Richard Sennett pour lequel
la ville est « un milieu humain dans lequel des inconnus se rencontrent »22.
Pour Joseph, « l’urbanité » est ainsi l’opposé du ghetto, ce qui n’efface pas
les privatismes ni les enclaves : « l’urbanité est placée sous le signe de la
réserve et du double langage (…) l’acteur module ses engagements et ajuste
ses implications selon les situation »23.
C’est parce qu’elle permet la rencontre entre étrangers que la ville est
porteuse de valeurs de laïcité et peut permettre l’éclosion d’un espace public
comme espace de conversations qui rendent publiques les expériences
individuelles. Cet espace public est alors espace de déterritorialisation et de
19
Joseph I., La ville sans qualités, Paris, Editions de l’Aube, 1998, p. 52.
Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne, 2- Les relations en public, Paris,
Minuit, 1973.
21
Joseph I., op.cit., p. 100.
22
Sennett R., Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979, p. 42.
23
Joseph I., op.cit., p. 72-73.
20
366
FEMMES DES VILLES
mixage, non pas, selon Joseph, espace de production d’universaux mais
plutôt d’hybridation et d’excentration. L’espace public est donc tout le
contraire d’un milieu ou d’une articulation de milieux car « la ville n’est
jamais simplement l’organisation spatiale de la mosaïque des territoires »24.
L’espace public n’est pas appropriable par un groupe particulier qui s’en
réserverait l’usage privatif : il n’existe que quand il parvient à brouiller les
rapports d’équivalence entre une identité collective (sociale ou culturelle) et
un territoire.
La menace des personnes
Etudiant la constitution de l’espace public dans les sociétés occidentales au
XVIIIe siècle, Sennett montre qu’elle s’effectue en parallèle avec l’essor des
villes, et par distinction avec l’espace privé : « le mot public désignait une
vie passée hors du cercle de la famille et des amis intimes (…) le foyer de
cette vie publique était la grande ville (…) les lieux où les inconnus
pouvaient se rencontrer régulièrement devenaient eux aussi plus
nombreux »25. Ce processus est donc inséparable de la définition parallèle de
l’espace privé : « le public et le privé forment une molécule sociale »26.
L’espace public permet ce que ne permet pas l’espace privé et vice versa :
« les habitants des grandes villes ont essayé de définir ce qu’était la vie
publique et ce qu’elle n’était pas. Ils estimaient que se conduire vis-à-vis des
inconnus de façon satisfaisante sur le plan émotionnel tout en les tenant à
distance était le meilleur moyen pour l’être humain de se distinguer de
l’animal et de se constituer comme être social (…) tandis que l’homme se
faisait en public, il réalisait sa nature dans le domaine privé, surtout dans
son expérience familiale »27. L’espace public est le lieu de rencontre entre
des inconnus, qui ne peuvent plus être les uns pour les autres des
« personnes » munies de leur singularité psychologique, naturelle. Se jouent
alors des rôles, nécessaires pour situer socialement ces inconnus. Il s’agit
bien là de l’essence de « l’urbanité », c’est-à-dire du fait que « les êtres
humains peuvent agir ensemble sans avoir l’obsession d’être tous
identiques »28. Seule leur commune humanité ramenée à la caractéristique
d’individu raisonnable rassemble alors ces étrangers.
On voit bien ici comment l’espace public repose sur des individus et non
sur des personnes. Préserver l’accessibilité suppose que la ville reste « tout
24
Joseph I., p. 93.
Sennett R., op.cit., p. 26-27.
26
Sennett R., op.cit., p. 89.
27
Sennett R., op.cit., p. 27-28.
28
Sennett R., op.cit., p. 194.
25
Annie DUSSUET
367
sauf le lieu où prend corps une communauté »29. Dès lors, la principale
menace au fonctionnement de l’espace public paraît être celle des
« personnes ». Tant Joseph que Sennett font remarquer que les discours de
l’intégration, autour du thème de l’authenticité identitaire et du lien
communautaire réactivent la haine de la ville.
Sennett montre en particulier dans Les tyrannies de l’intimité
l’affaiblissement actuel de l’espace public. Pour lui, dès le XIXe siècle, se
produit une dégradation de cet espace public, sous l’effet entre autres du
capitalisme industriel. Cette dégradation se manifeste par l’invasion, en
public, des « personnes » : par exemple, les hommes politiques sont évalués
en fonction de leur authenticité, appréciés en fonction de leur personnalité,
non de leurs idées ou de leurs actes. Il y a recréation d’une Gemeinschaft,
d’une communauté, et destruction de l’équilibre qui existait au XVIIIe entre
privé et public, l’espace privé étant le lieu de l’expression de la nature
humaine, tandis que le public était celui de la culture, de la création
humaine. Les problèmes sociaux se transforment en problèmes de
« personnalité », caractéristiques de la « société intimiste ». L’inconnu est
alors de plus en plus vécu comme une figure menaçante : « peu de gens
jouissent réellement de ce cosmos d’inconnus que constitue une grande
ville », « les forums de la vie publique – ainsi que la ville – sont en pleine
décadence ». C’est la fin de la culture publique par perte de la civilité, cette
« activité qui protège le moi des autres moi »30 et qui consiste à traiter les
autres comme s’ils étaient des inconnus, à forger avec eux des liens sociaux
respectant cette distance première. Le territoire local, sacralisé, se transforme
en ghetto, fondé sur le partage des sentiments31. Les règles sociales qui
permettaient des activités distanciées disparaissent, et on voit émerger de
nouvelles formes de travail où la personnalité est mobilisée, les valeurs
mises en avant devenant la souplesse et la flexibilité. La ville ne peut plus
être alors « l’instrument de la vie impersonnelle, le creuset dans lequel la
diversité des intérêts, des goûts, des désirs humains se transforme en
expérience sociale. Or la peur de l’impersonnalité tend à détruire cette
expérience »32. Dans le sillage des « personnes », l’intrusion des sentiments
dans l’espace public signerait ainsi la fin du politique33.
29
Joseph I., op.cit., p. 93.
Sennett R., op.cit., p. 202.
31
« Faire du territoire local quelque chose de sacré, c’est lutter contre l’impersonnalité
moderne. Mais c’est très précisément aussi célébrer… l’idée du ghetto », Sennett R., op.cit.,
p. 232.
32
Sennett R., op.cit., p. 275.
33
Joseph rappelle ainsi que, pour Arendt, l’amour n’est pas un sentiment politique, que « la
politique disparaît dès que disparaît l’inter-esse, la distance, l’entre-deux qui nous rapproche
et nous sépare d’autrui », Arendt H., op.cit., p. 230.
30
368
FEMMES DES VILLES
…POUR LES FEMMES ?
Mais qu’en est-il pour les femmes ? Si, au XIXe siècle, un auteur comme
Tönnies peut considérer qu’« Il est d’une vérité commune mais d’autant plus
importante, comme expression d’une expérience générale, que les femmes se
meuvent le plus souvent d’après leurs sentiments, que les hommes obéissent
à leur intelligence. Ceux-ci sont plus intelligents que les femmes. Eux seuls
sont capables de calcul, de pensée calme (abstraite), de réflexion, de
combinaisons, de logique »34 et les ranger sans discussion du côté de la
communauté car « le domaine de la vie et du travail communautaire
convient de préférence et même nécessairement aux femmes. La maison est
le lieu propre ou familier et naturel de leurs agissements, non le marché ou
la rue »35, les auteurs du XXe siècle ignorent le plus souvent la question.
Pourtant, quand on observe la situation contemporaine (et urbaine !) des
femmes, on ne peut manquer d’être frappé par la différence avec l’idéal-type
du citadin agissant dans l’espace public tel qu’il vient d’être décrit. Les
femmes, dans la ville, participent-elles au « mode de vie urbain » ?
Deviennent-elles des « individues » ? Accèdent-elles à l’espace public ?
Des individues ou des personnes ?
Considérons d’abord les processus d’individuation : les femmes
connaissent-elles aujourd’hui dans la ville les situations qui tendent à
l’individuation ?
L’espace domestique : les liens entre personnes
Sans s’attarder ici sur cet aspect connu, on rappellera tout d’abord
l’assignation au « domestique » que connaissent aujourd’hui encore les
femmes dans les sociétés occidentales, comme la société française. La
dernière enquête budget-temps de l’INSEE (Brousse, 1999) montre que ce
sont toujours elles, principalement, qui effectuent les tâches domestiques. La
division sexuelle du travail qui attribue aux femmes les activités liées à
l’entretien du logement et les services aux membres de la famille n’évolue
que très lentement et il paraît donc difficile aujourd’hui encore de penser la
place des femmes sans la situer vis-à-vis de l’espace domestique, comme
espace d’inscription du groupe familial.
Or cet espace domestique présente des caractéristiques spécifiques, des
logiques de fonctionnement qui lui sont propres. Ainsi peut-on s’étonner que
les femmes de la fin du XXe siècle, égales des hommes devant la loi, le plus
34
35
Tönnies F. (1887), op.cit., p. 131.
Tönnies F. (1887), op.cit., p. 140.
Annie DUSSUET
369
souvent actives professionnellement, continuent à assumer au quotidien
l’essentiel des tâches domestiques. L’analyse des représentations concernant
ce travail permet de conclure qu’il n’existe en général pas de négociation
explicite dans les couples concernant la répartition de ces tâches. Le travail
domestique, travail invisible, est aussi indicible comme travail. Le nommer
comme tel, reconnaître sa pénibilité pourrait s’avérer destructeur des
relations qui existent à l’intérieur du groupe domestique. Les prestations
réalisées, le plus souvent par les femmes, ne peuvent donc être reconnues
comme un échange de services qui appellerait une contrepartie, permettant
un partage des tâches plus égalitaire.
Mais comment expliquer l’impossibilité de faire apparaître le travail
domestique comme travail ? Cela peut s’analyser à l’aide du concept de don
élaboré par Marcel Mauss36. Dans le don, l’important n’est pas ce qui est
échangé, mais l’échange lui-même qui permet d’instaurer et de maintenir un
lien entre les co-échangistes. Ainsi, ce qui établit le lien dans le cercle
domestique, qui lui permet de perdurer, c’est l’absence de réciprocité, ce que
F.Bloch et M.Buisson ont appelé le système de la dette. Le système
d’obligations créé de cette manière entre les membres du groupe domestique
familial ne doit, pour durer, jamais être explicité, les parents jamais calculer
ce qu’ils donnent à leurs enfants, ni les enfants ce qu’ils leur doivent. Quand
de tels comptes sont engagés, c’est le signe que le lien social familial est en
crise37. Le travail domestique est ainsi inséparable de ce système de relations
interne au cercle domestique : telle ou telle tâche n’a de valeur qu’exécutée
par cette personne-là. Il n’y a pas d’objectivation possible des tâches, qui
restent attachées aux personnes qui les réalisent : une personne n’est pas
remplaçable par une autre. Dans l’espace domestique, il n’y a pas d’individu,
seulement des « personnes » singulières.
On se situe donc là à l’opposé des relations urbaines. Ce n’est pas parce
qu’elles l’ont décidé, « choisi librement », mais parce qu’un lien familial
existe, qu’il soit conjugal, de filiation ou de germanité, c’est pour le
maintenir et lui donner consistance que les femmes, « en tant qu’épouses »,
en tant que mères, en tant que filles, en tant que sœurs parfois même, mais
toujours « en tant que femmes », assument la plupart des tâches
domestiques. Celles-ci contribuent au passage à définir symboliquement la
place des femmes.
L’espace « privé » peut donc être défini comme celui dans lequel des
« personnes » agissent conformément à la logique du don, créant ainsi entre
elles des liens d’obligation, au contraire des relations urbaines,
36
Mauss M., « Essai sur le don », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.
Bloch F., - Buisson M., « L’obligation alimentaire : entre don, équité, égalité »,
Obligation alimentaire et solidarités familiales. Entre droit civil, protection sociale et réalités
familiales, Choquet – Sayn (dir.), Paris, Droit et Société, n° 31, LGDJ, 2000.
37.
370
FEMMES DES VILLES
impersonnelles, délimitées dans le temps. Dans l’espace privé reposant sur
un tel mode de relations, il n’y a pas de processus d’individuation possible.
Professions féminines : des « personnes » au travail
Toutefois, si l’on s’en tient là, on pourrait dire qu’il n’y a pas de spécificité
féminine, puisque grosso modo, hommes et femmes partagent l’espace
domestique et que, dans les sociétés occidentales contemporaines, aucune
règle n’impose aux femmes de rester cloîtrées dans cet espace. De plus, la
progression considérable depuis 35 ans de l’activité féminine fait de la
plupart des femmes habitant dans les villes aujourd’hui des salariées. On ne
saurait donc réduire leurs activités à l’activité domestique.
Remarquons, malgré tout, que le salariat féminin ne peut être assimilé à
l’activité salariée masculine : les études des historiennes ont montré
comment le travail des femmes, même sous forme salariée, présente des
spécificités. Ainsi E.Gubin note-t-elle à propos de l’exemple de Bruxelles
entre 1850 et 1960, que si l’ampleur du travail féminin reste constante dans
la période, des bouleversements interviennent dans la nature de ce travail. A
l’importance de la domesticité du XIXe et du début du XXe siècles,
succèdent la « professionnalisation d’activités naguère bénévoles »38, et la
féminisation des bureaux. La ville permettrait ainsi l’accès des femmes à des
professions plus diversifiées, dans lesquelles la formation scolaire est de plus
en plus nécessaire, elle développerait un modèle de travail féminin dont la
valorisation serait inversement proportionnelle à la proximité des tâches
féminines les plus traditionnelles, les tâches domestiques.
Si cette diversification est indéniable, il n’en reste pas moins que l’emploi
féminin salarié se concentre toujours autour de quelques professions, en
majorité dans le secteur des services. Cette notion de « service » est
importante à relever, car le plus souvent le travail des femmes se concrétise
dans un « service rendu ». A la différence des travaux plus marqués au
masculin qui se réalisent dans des objets, les travaux féminins39 ne se
« voient » pas, sont donc plus difficiles à objectiver, à quantifier, à séparer
des personnes qui en sont les auteur(e)s et les bénéficiaires. En bref, on peut
parler de « personnalisation » de ces travaux, à la fois au sens où les
travailleuses s’engagent personnellement dans la tâche et au sens où leurs
destinataires réclament le plus souvent une adaptation au plus près de leurs
38
Gubin E., « Travailler dans une grande ville : Marseille et Bruxelles (1850-1960) », Les
femmes et la ville, un enjeu pour l’Europe, Gubin E. - Knibielher Y. (dir.), Bruxelles, Labor,
1993, p. 32.
39
On emploie ici l’adjectif « féminin » dans un sens évidemment non naturalisant, il s’agit
de travaux qui, de fait, sont réalisés majoritairement par des femmes, et dont, de plus, l’image
est féminine dans notre culture.
Annie DUSSUET
371
besoins propres. Qu’il s’agisse de l’infirmière, de la secrétaire, de
l’institutrice, ou même de la femme de ménage, toutes sont perçues (et se
perçoivent elles-mêmes) comme « irremplaçables » en tant que personne.
Autrement dit, on ne trouve pas dans leur rapport à leur tâche, pourtant ici
professionnelle, cette objectivation, ce détachement qui sont présentés
comme la marque de la division du travail dans les sociétés urbaines. Au
contraire, la personnalisation de l’activité que l’on a relevée comme un trait
caractéristique de l’espace privé, s’étend dans beaucoup de cas, au travail
professionnel que les femmes réalisent à l’extérieur de leur espace privé,
dans un cadre qui semblait a priori celui de la rencontre « d’individus ».
Les femmes apparaissent donc difficiles à réduire à des individus urbains,
elles restent des personnes, c’est-à-dire marquées par les liens qui les
unissent (les assujettissent ?) à d’autres. On retrouve pour le travail
professionnel féminin des traits qu’on avait pu noter comme spécifiques du
travail domestique, caractéristiques des relations « privées » : un doute est
introduit sur la qualité de travail de l’activité, avec l’impossibilité de
reconnaissance qui accompagne évidemment ce doute. Il faut insister
(comme le fait d’ailleurs Simmel) sur le caractère ambigu de cette
personnalisation, par rapport à l’individuation. Etre une personne, c’est bien
sûr être singulier(ère), avec les avantages de cette singularité : être le (la)
seul(e), l’unique, l’irremplaçable. Mais en même temps, c’est être
incomparable, et l’absence de comparabilité avec autrui entraîne la
disparition de la question de l’égalité, toute quantification devient
impossible. Sans doute faut-il voir là une explication de l’invisibilité des
femmes au travail, en général, et de leur difficulté à imposer une
problématique de l’égalité dans le monde professionnel. La notion de travail
est aujourd’hui définie dans l’espace économique public où interviennent
non pas des personnes, mais des individus tels qu’on les a décrits et
conceptualisés comme produits du monde urbain.
On en trouve une illustration particulière à travers la question de la
reconnaissance des qualifications des femmes au travail. De manière
générale, la « qualification » nécessaire est envisagée comme parfaitement
déterminée par les caractéristiques techniques du poste de travail. Elle tend
donc à augmenter avec l’utilisation d’objets techniques. Le monde
professionnel s’est ainsi bâti, autour de la manipulation des objets, dans un
cadre conçu comme indépendant des personnes. Les métiers ou professions
féminisés, parce qu’ils consistent souvent en un travail de relation, utilisent
moins de techniques matérialisées dans des objets, ils en paraissent d’autant
moins « qualifiés ». Ils exigent pourtant la mise en œuvre de « qualités »,
mais celles-ci sont perçues comme naturellement portées par les « personnes
féminines », et donc non justifiables d’une reconnaissance, de type
monétaire par exemple. La distinction souvent opérée aujourd’hui entre
372
FEMMES DES VILLES
savoir-faire, plutôt masculins, et savoir-être, plutôt féminins, entre
qualification et compétence, revient en fait à ravaler les femmes, agissant
pourtant dans l’espace public professionnel, au rang de « personnes privées »
mues par leurs affects plus que par leur raison. De façon subreptice, on est
ici ramené au débat qu’on avait pu croire dépassé de la raison des femmes…
et aux remarques pré-citées de Ferdinand Tönnies.
Des femmes dans l’espace public ?
Si les femmes peinent à devenir des individues, comment peuvent-elles
accéder à l’espace public ? Dans les sociétés occidentales, aucune barrière
légale ne leur est opposée. Pourtant les débats récents autour de la parité ont
mis en lumière les difficultés spécifiques des femmes dans le monde
politique. On peut donc s’interroger : de quelle manière les femmes entrentelles dans l’espace public ? Et à quel type d’espace public accèdent-elles ?
Du privé dans l’espace public
Si on trouve aujourd’hui des femmes dans tous les lieux de la ville, il faut
bien souligner qu’on les trouve surtout là où les tâches domestiques qui leur
incombent les conduisent. Jacqueline Coutras a ainsi montré que, s’il n’y a
pas de ségrégation spatiale sexuée repérable, pas de ghetto sexué, il existe un
cloisonnement des espace-temps quotidiens qui repose sur la division
sexuelle du travail. Deux espace-temps sont ainsi autonomisés : l’un autour
du travail marchand, l’autre lié à l’habitat, à la famille et à la vie privée,
auquel les femmes sont affectées prioritairement40. Ainsi les femmes ne sont
pas cantonnées dans l’espace clos du logement, elles sortent aussi dans les
espaces de circulation, rues, commerces, sorties d’école ou services sociaux
dont la fréquentation leur est imposée par les tâches d’approvisionnement ou
d’accompagnement des personnes (jeunes ou âgées). Mais qu’est-ce que ces
« lieux publics » représentent pour les femmes ? Elles ne s’y trouvent pas
comme des individus anonymes, pouvant symboliser pour autrui la figure de
« l’étranger », mais comme des « personnes », dont le statut social est
affiché : elles y sont des mères, des épouses, éventuellement des filles. C’est
en tant que telles, en tant que femmes, qu’elles se trouvent dans tel lieu, à tel
moment.
C’est dire aussi que la présence de ces femmes dans les lieux publics ne
saurait être analysée simplement comme le résultat d’une accession des
femmes à « l’espace public », tel qu’on a pu le définir plus haut, mais
comme l’exercice d’activités privées accomplies par des « personnes » dans
40
Coutras J., Crise urbaine et espaces sexués, Paris, A. Colin, 1996.
Annie DUSSUET
373
un espace qui, à cette occasion, perd de ses caractéristiques publiques.
« Pour les femmes, la capacité d’aventure contenue dans la rue quotidienne
de la résidence nous paraît être anéantie par la sociabilité que la réalisation
des activités domestiques et familiales établit » explique J.Coutras41 qui dit
par ailleurs n’avoir pas rencontré, au cours de ses enquêtes, de « flâneur » au
féminin : « les femmes sont trop en situation d’alarme pour s’affranchir de
l’espace et du temps linéaires, pour pouvoir se laisser emporter par
l’inattention, la distraction et ainsi se rendre disponible à l’événement »42.
Ainsi, les femmes qui fréquentent les lieux publics urbains y restent des
personnes, soit parce que ces lieux ne représentent qu’une extension de
l’espace privé, lieux de réalisation de leurs tâches de femme, soit,
lorsqu’elles s’aventurent dans des espaces extérieurs non familiers, parce
qu’elles y courent le risque d’être assimilées à des « femmes publiques ». On
peut vérifier cette proposition en remarquant que, suivant les heures de la
journée, les mêmes lieux, par exemple les abords de l’école, qui pouvaient
apparaître comme accessibles, et même appropriés par les femmes,
redeviennent des espaces publics, où règne l’inconnu, et où il peut même
sembler dangereux pour elles de s’aventurer.
Ainsi, de même que les « professions féminines » transforment la relation
salariale en un échange où le don a sa part, la « sortie » des femmes dans
l’espace public urbain semble s’opérer au prix de sa transformation
provisoire en une annexe de l’espace privé domestique. Dans les deux cas,
les femmes demeurent des « personnes », ce qui les disqualifie comme
actrices potentielles.
Un espace public de proximité ?
Dans les années récentes, s’est développé aux divers niveaux de décision
des pouvoirs publics, tant à l’échelle locale, nationale, qu’européenne, un
discours tendant à promouvoir la « proximité ». Face à ce que certains
nomment la « crise urbaine », il s’agirait de rendre la ville plus vivable en
réintroduisant dans l’espace urbain des fonctionnements typiques de la
société rurale d’interconnaissance, en recréant le « village dans la ville », et
en favorisant le jeu des liens interpersonnels. On peut s’interroger sur la
nature de la « proximité » ainsi prônée et sur le rapport qu’elle entretient à
l’espace public. Sur ce point, des auteurs comme Richard Sennett et Isaac
Joseph s’entendent pour tirer le signal d’alarme et voir dans ces tentatives le
retour de la gemeinschaft et la fin de l’urbanité43.
41
Coutras J., op.cit., p. 105.
Coutras J., op.cit., p. 99.
43
Sennett s’emporte contre ce qu’il nomme la « communauté incivile » : « les gens ne
peuvent être sociables que lorsqu’ils sont protégés les uns des autres. Sans barrières, sans
42
374
FEMMES DES VILLES
Il faut pourtant relever que, présentée de manière asexuée, cette question
de la proximité a pourtant des résonances bien différentes pour les hommes
et pour les femmes. Ces dernières sont en effet particulièrement sollicitées
par les différentes initiatives destinées à restaurer les relations de proximité :
qu’il s’agisse de lieux de rencontre de bas d’immeuble ou de services divers.
On peut en particulier relever que la politique de développement des
« emplois de proximité » a eu essentiellement pour effet de créer des emplois
féminins, particulièrement précaires et mal rémunérés. Cela n’est guère
étonnant car la proximité se définit en référence à la résidence : les
« services de proximité », par exemple, sont des services rendus « à
domicile » ou « autour du domicile ». Si l’assimilation du logement à la
féminité est reconnue, on a moins souvent relevé combien la proximité
résidentielle repose aussi sur les femmes. Ce fait éclate pourtant dans les
travaux de terrain menés sur le sujet. On peut citer en particulier l’enquête de
Peter Willmott et de Michael Young44 sur le mode de vie d’un quartier
ouvrier de l’Est de Londres, dans les années 50, qui fait le constat de
l’importance des relations avec la famille étendue et en particulier des
relations mère-fille. Les nombreuses visites mère-fille, les échanges de
services domestiques l’importance des relations mère-fils font des mères le
pivot de la sociabilité du quartier. Les auteurs expliquent que cette
sociabilité à base de parenté structure la vie communautaire du quartier grâce
à l’ouverture qu’elle réalise envers les non-parents : ce sont les « services »
rendus par les femmes sur le mode du don, qui permettent de tisser ces liens
« forts ». La centration des hommes sur le travail professionnel ne leur
permet pas de jouer ce rôle. C’est aussi ce que note J.Coutras, « la proximité
résidentielle prend contour et sens à partir du travail domestique »45. Dès
lors, les changements dans la place sociale des femmes, la montée de leur
activité professionnelle vont amoindrir l’importance de cet espace : « moins
cet espace est perçu comme endroit de travail domestique, plus sa
représentation est floue ; à la limite, il n’existe pas comme catégorie
spatiale, comme c’est le cas pour les hommes des catégories
socioprofessionnelles supérieures qui ne font pas de courses,
n’accompagnent pas les enfants ni ne se chargent des démarches
administratives »46. Ainsi la transformation du mode de réalisation du travail
domestique sous l’effet de la motorisation, débouche sur une transformation
de ces structures spatiales : « Quand les femmes n’assurent plus une
présence quotidienne, la proximité du logement, qu’elle se nomme quartier
limites, sans cette distance mutuelle qui constitue l’essence même de l’impersonnalité, les
hommes deviennent destructeurs », Sennett R., op.cit., p. 247.
44
Young Michael - Willmott Peter, Le village dans la ville, Paris, CCI, 1983.
45
Coutras J., op.cit., p. 44.
46
Coutras J., op.cit., p. 47.
Annie DUSSUET
375
en centre ville ou « environnement » en urbanisme nouveau, voit sa vie
disparaître pendant la semaine »47.
On peut déplorer cette déstructuration des espaces de proximité
résidentielle mais qu’ont à gagner les femmes à leur restauration ? Les
travaux de Young et Wilmott les montrent profondément anti-urbains, lieux
d’une sociabilité quasi villageoise basée sur l’interconnaissance et sur les
liens personnels. Les femmes qui l’animent y sont enfermées dans des statuts
définis par leur sexe et qui n’autorisent guère de variantes. Par ailleurs,
l’examen des situations des femmes qui occupent aujourd’hui des « emplois
de proximité » fait apparaître non seulement une grande précarité, mais aussi
le fait que les rapports salariaux y sont empreints de logiques issues du
monde domestique, les échanges se traitant plus entre des personnes qu’entre
des individus. La proximité ne semble donc guère favorable à l’émancipation
des femmes.
Il faut pourtant relever que certains « lieux de rencontre », destinés
principalement aux femmes, et situés dans cet objectif au bas des immeubles
de quartiers périphériques, réussissent parfois à se constituer en véritables
espaces publics. Pourtant ils se cantonnent le plus souvent à des échanges
autour de pratiques domestiques comme l’entretien du linge ou la cuisine
dont on pourrait penser qu’elles renforcent les assignations traditionnelles
des femmes. Mais les structures d’interaction mises en place par les
responsables, bénévoles ou permanent(e)s associatif(ve)s, s’inscrivant dans
les règles de l’urbanité, permettent parfois aussi aux femmes qui les
fréquentent d’expérimenter des relations interindividuelles, au lieu de
relations interpersonnelles. C’est dire que la proximité géographique ne
supprime pas toute possibilité d’ouverture d’un espace public.
PROXIMITÉ/ESPACE PUBLIC : UNE DÉFINITION SPATIALE OU SOCIALE ?
Comment donc interpréter la recherche, dans la période récente, d’une
restauration de la « proximité » ? On peut certes s’en réjouir en y voyant une
plus grande place accordée au mode de relations porté par les femmes. Mais
on peut aussi, en se référant aux définitions de l’urbanité et de l’espace
public rappelées plus haut y voir un mode de relégation des femmes hors de
l’espace public, ce dernier restant réservé à des « individus » masculins.
Certes, à l’aube du XXIe siècle, les femmes des villes occidentales sortent
dans l’espace public et, dans la période récente, le travail professionnel leur
a permis d’accéder à des espaces éloignés physiquement du logement. Mais
on a vu que ces incursions dans l’espace public tendaient à en modifier les
caractéristiques, que les femmes y importaient parfois avec elles un mode de
47
Coutras J., op.cit., p. 73.
376
FEMMES DES VILLES
relations caractéristique de l’espace domestique, qu’elles y restaient des
« personnes », incompétentes en termes d’urbanité. Ce ravalement au rang
de « personnes liées » a déjà permis, en 1848, en France, d’écarter les
femmes de la citoyenneté et du droit de vote, comme le rappelle Eliane
Richard : « le principe d’équivalence entre les individus implique un
principe d’abstraction de leurs différences. Les femmes ne pouvaient donc
être citoyennes à part entière en tant que femmes, mais elles auraient pu
l’être en tant qu’individus. Or l’individu social est défini en termes de
liberté, d’indépendance et les femmes comme les mineurs, les aliénés, les
domestiques, sont donc rejetées. Elles sont victimes d’une triple dépendance
intellectuelle, sociologique, économique »48. Il pourrait encore les écarter de
l’espace public pour peu qu’elles soient considérées comme inaptes à des
relations sociales impersonnelles. Les modalités récentes d’application des
lois sur la parité politique montrent que ce n’est pas une éventualité
improbable.
On peut donc légitimement s’interroger sur le type de relations que
rencontrent les femmes dans des espaces situés « à proximité » de leur
logement. En la matière, toutes les réponses sont possibles : à condition de
définir précisément la « publicité » des relations dont il est support, l’espace
public fondateur d’urbanité peut très bien se situer « géographiquement » à
proximité de l’espace domestique.
BIBLIOGRAPHIE
ARENDT H. [1961], Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-lévy.
BLOCH F. – BUISSON M. [2000], « L’obligation alimentaire : entre don,
équité, égalité », Obligation alimentaire et solidarités familiales. Entre droit
civil, protection sociale et réalités familiales, Choquet - Sayn (dir.), Paris,
Droit et Société, n° 31, LGDJ.
BROUSSE C. [1999], « La répartition du travail domestique entre conjoints
reste très largement spécialisée et inégale », France, portrait social, Paris,
INSEE.
Conseil d’Analyse Economique [1998], Les emplois de proximité, Paris,
La Documentation Française.
Conseil Economique et Social [1996], Le développement des services de
proximité, Journaux officiels.
48
Richard E., « Citoyennes dans la ville », Les femmes et la ville, un enjeu pour l’Europe,
Gubin E. – Knibielher Y. (dir.), Labor, Bruxelles, 1993, p. 246.
Annie DUSSUET
377
COUTRAS J. [1996], Crise urbaine et espaces sexués, Paris, A. Colin.
DUSSUET A. [1997], Logiques domestiques, essai sur les représentations
du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, Paris,
L’Harmattan.
DURKHEIM E. (1893) [1986], De la division du travail social, Paris, PUF.
GOFFMAN E. [1973], La mise en scène de la vie quotidienne, 2- Les
relations en public, Paris, Minuit.
GUBIN E. [1993], « Travailler dans une grande ville : Marseille et
Bruxelles (1850-1960) », Les femmes et la ville, un enjeu pour l’Europe,
Gubin E. - Knibielher Y. (dir.), Bruxelles, Labor.
HABERMAS J. [1993], L’espace public, Paris, Payot.
HAUMONT N. (dir.) [1998], L’urbain dans tous ses états, faire, vivre, dire
la ville, Paris, L’Harmattan.
JOSEPH I. [1998], La ville sans qualités, Paris, Editions de l’Aube.
MAUSS M. [1950], « Essai sur le don », Sociologie et anthropologie, Paris,
PUF.
RICHARD E. [1993], « Citoyennes dans la ville », Les femmes et la ville, un
enjeu pour l’Europe, Gubin E. – Knibielher Y. (dir.), Labor, Bruxelles.
SENNETT R. [1979], Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil.
SIMMEL G. (1908) [1990], « Digressions sur l’étranger », L’école de
Chicago, Grafmeyer Joseph, Paris, Aubier.
SIMMEL G. (1903) [1990], « Métropoles et mentalités », L’école de
Chicago, Grafmeyer Joseph, Paris, Aubier.
TÖNNIES F. (1887) [1997], Communauté et société, Paris, PUF.
WIRTH L., (1938) [1990], « Le phénomène urbain comme mode de vie »,
L’école de Chicago, Grafmeyer Joseph, Paris, Aubier.
378
FEMMES DES VILLES
YOUNG Michael – WILLMOTT Peter [1993], Le village dans la ville, Paris,
CCI.
LES EMPLOYEES A BRUXELLES
(XIXe S.-1960) OU LA VICTOIRE
DE LA TRAVAILLEUSE INDESIRABLE
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
Université libre de Bruxelles
Ce sujet touche à plusieurs thèmes distincts : il concerne à la fois la
tertiarisation d’une grande ville comme Bruxelles, la place des employées
dans le tertiaire bruxellois, et le difficile accès des femmes au travail du
bureau. Cet accès se révèle pourtant fondamental pour l’évolution de
l’émancipation féminine ; tout comme l’essor des services l’est pour
l’évolution de la ville. Croiser les deux thèmes, « femmes » et « villes » –
trop souvent étudiés séparément – constitue donc une approche intéressante.
Nos recherches ont ciblé l’accès des femmes au travail de bureau, qui, en
dépit des fortes résistances qui lui ont été opposées, devint progressivement
une caractéristique spécifique du travail féminin en ville.
BRUXELLES, UNE VILLE « VOUÉE » AUX SERVICES
Toutes les synthèses sur l’histoire de Bruxelles insistent sur la vocation
tertiaire de la ville depuis l’indépendance du pays en 18301, vocation qui
découle presque naturellement de sa fonction de capitale et de siège des
principales institutions financières – au point d’occulter parfois la vocation
1
Nicolaï H., « L’évolution du secteur tertiaire », La région de Bruxelles. Des villages
d’autrefois à la ville d’aujourd’hui, Bruxelles, 1989, p. 292-313.
380
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
industrielle de la ville qui fut longtemps la région la plus pourvoyeuse
d’emplois dans le secteur secondaire.2
Par ailleurs, l’essor des services est décrit comme une évolution en deux
temps : essor du commerce avant la Première Guerre Mondiale ;
« explosion » des bureaux et constitution d’une « city » après 1950. La ville
serait ainsi passée d’un tertiaire commercial à un tertiaire administratif3.
Avant 1914 en effet, des études fouillées menées à partir des registres de
patentes4 montrent que, dans l’ensemble, la part des patentes du secteur
tertiaire passa de 63 % à 82 % en un demi-siècle.
A ce développement commercial succèdent le développement administratif
et la formation d’une « city » dans la partie orientale de la ville. Capitale de
l’Etat, placée au centre du pouvoir politique, administratif, financier,
économique et culturel, Bruxelles voit en effet ses infrastructures se
développer au rythme des domaines d’intervention des pouvoirs publics et
de la croissance économique du pays. Après la Seconde Guerre, ce rythme
s’emballe et s’accélère en raison des fonctions internationales conférées à
Bruxelles (siège de l’OTAN, siège de la Commission de l’Union
européenne) puis des réformes institutionnelles (Bruxelles demeure capitale
de l’Etat fédéral, mais devient en outre celle de la Région flamande). A tous
ces titres, la ville développe une infrastructure particulière et une
concentration inégalée de bureaux : le phénomène marque profondément la
seconde moitié du XXe siècle5.
Curieusement les prémices de ces transformations sont peu étudiées, sans
doute parce que les bouleversements du paysage urbain sont surtout
spectaculaires après 1960. Même s’ils témoignent d’emblée d’une
localisation particulière (dans le quartier du Parc où se font face, de manière
significative, les ministères et le siège de la Société Générale), les bureaux et
les administrations furent en effet longtemps logés dans des maisons
bourgeoises, cossues (« hôtels de maître », « palais » ou résidences) qui ne
déparaient pas dans l’ensemble urbain. Ce n’est que peu avant 1940 que
2
De Beule M., « Bruxelles, une ville industrielle méconnue », Dossiers de la Fonderie, n° 1,
1994 ; De Beule M. – Puissant J., « La première région industrielle belge », La région de
Bruxelles. Des villages d’autrefois à la ville d’aujourd’hui, Bruxelles, 1989, p. 262-291.
3
Kurgan G., « Economie et transports », Bruxelles, croissance d’une capitale, Bruxelles,
1979, p. 222-226 ; De Belder J., « Structures socio-professionnelles », Bruxelles, croissance
d’une capitale, Bruxelles, 1979, p. 227-234.
4
Hannes J., De economische bedrijvidheid te Brussel 1846-1947, Paris-Louvain, 1975 ;
Kurgan G. – Vire G., « Les registres des patentables, source de l’histoire de Bruxelles à la fin
du XIXe siècle », Histoire et Méthode, Bruxelles, Ed. ULB, 1981, p. 367-415.
5
Souligné par Pierre Gourou dès 1958 : Gourou P., « L’agglomération bruxelloise. Elément
d’une géographie urbaine », Recueils d’articles. Hommage de la société Royale belge de
Géographie au professeur Pierre Gourou, I-III, 1969, p. 371-450. Pour la bibliographie et
l’implantation des bureaux dans Bruxelles : Nicolaï H., op.cit.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
381
surgissent les premiers immeubles modernes à usage de bureaux,
caractéristiques des années 50, et plus encore des années 1960 qui
inaugurent l’ère des « tours administratives ».
Cet essor des emplois de bureaux pose désormais la question de leur
localisation et parallèlement de la désertification de certains quartiers. Avant
1914, l’affaiblissement progressif du nombre d’habitants dans le centre-ville
n’est encore mis en relation qu’avec le développement commercial, voire
avec la démolition de rues pour raison de grande voirie ou d’assainissement.
Un recensement spécial des habitations, effectué par la Ville de Bruxelles en
1910, se révèle attentif à la perte de 16 % d’habitants en dix ans dans 11
artères du centre6, mais ce phénomène n’entraîne encore aucune inquiétude :
il est au contraire considéré comme un dégorgement « naturel » vers des
quartiers plus aérés : « La dépopulation du centre des grandes villes est […]
un criterium sûr de leur prospérité économique et de l’amélioration
générale des conditions d’existence »7. Si la valeur commerciale croissante
des emplacements au cœur de la ville suscite quelques réflexions, en
revanche, on ne note rien de pareil pour l’implantation des administrations,
des bureaux, des institutions de crédit. Le relevé des immeubles selon leur
destination n’en fait même pas mention – à la différence des maisons de
commerce, des lieux de culte et des salles de spectacles – et même dans les
rues qui abritent des ministères, le recensement est plus préoccupé de
dénombrer « les balcons, les loggias et les marquises fixes » que les bureaux.
On est encore très loin des constats alarmants de la fin du siècle sur la
désertification des quartiers de bureaux. En 1981, 17 % de la population
active belge travaille dans l’agglomération bruxelloise8 alors que seulement
10 % y réside. La situation du début du siècle s’est inversée : avant 1914, les
« navettes » entre le centre et la périphérie participent d’une circulation
normale dans l’espace urbain et, sur les 10 831 employés des deux sexes
travaillant à Bruxelles-ville en 1910, 90 % habitent l’agglomération. Les
10 % restants viennent de la banlieue proche ou de la province de Brabant.
Le taux est analogue pour le personnel des administrations publiques9.
Dans l’entre-deux-guerres, ce phénomène de « navette » s’accentue. En
1957, 57 % des abonnements de travail du chemin de fer ont Bruxelles
comme destination. L’essor considérable des services administratifs et la
centralisation importante de la vie économique s’accompagnent d’une
concentration spectaculaire des bureaux ; 58 % des employés des banques
belges travaillent désormais dans la capitale, 66 % des employés des
6
Ville de Bruxelles, Recensements de 1910, Bruxelles, 1912, p. 27-28.
Ville de Bruxelles, op.cit., p. 34.
8
Constituée à ce moment de 19 communes, formant la Région de Bruxelles-capitale.
Jusqu’au milieu du 20e siècle, l’agglomération ne comptait que 14 communes.
9
Ville de Bruxelles, op.cit., p. 29-33.
7
382
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
compagnies d’assurances, 70 % des employés des bureaux de direction des
différentes entreprises10. L’affaiblissement de la fonction résidentielle de
Bruxelles et la formation de la « city » deviennent une réalité préoccupante :
à la fin des années 1950, la perte d’habitants est évaluée à plus de 50 00011.
Les quartiers de la city n’abritent plus désormais que des concierges et des
gardiens.
UNE PROLIFÉRATION D’EMPLOYÉS EN VILLE…
La prolifération des employés constitue le volet social qui accompagne ces
mutations. Depuis 1910, le nombre d’employés (secteurs privé et public) ne
cesse de croître dans l’ensemble de la population active : 12 % en 1910,
20 % en 1930, 27 % en 1947, 36 % en 196112. Pourtant les historiens ont
longtemps ignoré cette catégorie socio-professionnelle, inconfortablement à
cheval sur les trois secteurs économiques – et donc difficilement identifiable
sinon identifiée. Les sources elles-mêmes sont longtemps avares de
renseignements. Il faut attendre l’extrême fin du siècle et le début du 20e
siècle pour obtenir des informations plus précises. Le Recensement des
industries et des métiers du 31 octobre 1896 dénombre 39.103 employés
(dont seulement 1.750 femmes, soit à peine 4,5 %)13. Le Recensement
général de la Population de 1910 permet d’estimer leur place dans le
commerce où, d’emblée, à la différence de l’industrie, les femmes forment
plus du quart des effectifs (28 %)14. Le tournant du siècle s’est en effet
caractérisé par une multiplication de vendeuses et de demoiselles de
magasins qui se détachent désormais de la condition qui avait été la leur
jusque-là – celle de domestique – pour rejoindre le monde des « employés ».
Dès le début du XXe siècle, Bruxelles fait figure de haut lieu du travail
employé, la ville regroupant à elle seule près de la moitié des employés du
commerce du pays (43 %) et plus du quart des employés de l’industrie
(26 %). Mêmes proportions en 1930 : 44 % des employés (industrie et
commerce confondus) travaillent dans la province de Brabant15.
Par leur multiplication, la diversité de leurs prestations et l’hétérogénéité
de leur condition, les employés commencent à poser problème : il devient
10
Gourou P., op.cit., p. 405 et 406.
Ville de Bruxelles, op.cit., p. 447.
12
Van Themsche G., « Travail », Les années trente en Belgique. La séduction des masses,
Bruxelles, 1994, p. 157.
13
Recensement des industries et des métiers au 31 octobre 1896, tome IV, Bruxelles, 1902,
p. 524.
14
Recensement général de la population au 31 déc. 1910, tome II, p. 1414 (82 365
employés et 3 667 employées dans l’industrie soit 4 % de femmes ; 35.194 employés et
13.628 employées dans le commerce, soit 28 % de femmes).
15
Plasky E., « Crise économique et travail féminin », Revue du Travail, 1935, p. 60.
11
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
383
urgent de les doter d’un statut. Les premières réflexions naissent avantguerre16 en même temps que les premières lois sociales qui obligent à
préciser les catégories de travailleurs bénéficiaires. Ces réflexions ne sortent
leurs effets que dans les années 2017, quand les enquêtes se multiplient :
enquête sur le degré d’instruction des employés en 192018, vaste enquête sur
les employés du secteur privé en 192319, relevé des employés d’industrie au
31 octobre 192620.
Mais la catégorie des employés est suffisamment ambiguë pour brouiller
les pistes et handicaper l’étude statistique21. Longtemps le terme fut réservé
au personnel subalterne de bureau des administrations publiques, qu’il
distinguait clairement du « fonctionnaire » par une différence de niveau
hiérarchique. Il ne visait donc que le secteur public. Puis par une série
d’extensions de sens, il désigna peu à peu des commis du commerce et de
l’industrie – soit des employés du privé. A la fin du siècle, il englobe
indistinctement tous les travailleurs qui ne participent pas à un processus
productif. Une nouvelle extension de sens tentera, mais sans succès, de
rebaptiser les domestiques en « employé(e) de maison ». Durant tout le XIXe
siècle, on ne trouve d’information à leur propos que de manière disparate et
incidente22 et, à la différence d’autres pays européens23, il n’y a pas de
recherches systématiques pour la Belgique.
16
La première enquête à s’y intéresser est l’Enquête sur la petite bourgeoisie, 7 volumes,
Ministère du Travail, 1903-1905.
17
Lagasse de Locht, « La situation des employés », Revue du travail, 1er octobre 1919.
18
Fauconnier M., « La formation des employés », Revue du travail, nov. 1933, p. 12411247 ; Plasky E., op.cit. p. 118-126.
19
« Enquête sur la situation des employés privés », Revue du travail, juillet 1923, p. 14201436 ; août 1923, p. 1596-1613 ; septembre 1923, p. 1846-1867 ; octobre 1923, p. 20922154 ; novembre 1923, p. 2357-2362 ; décembre 1923, p. 2533-2536.
20
Archives de la Porte Ouverte, Fonds De Craene-van Dueren (Bruxelles, Carhif).
21
Sur ces difficultés statistiques : Moreau G., Les employés du commerce et de l’industrie
en Belgique à la fin du XIXe siècle. Aperçu de leur condition et naissance du mouvement
associatif, mém. lic., Histoire, Université libre de Bruxelles, 1984, p. 23-27.
22
Par exemple Ducpetiaux E., « Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique »,
Bulletin de la Commission centrale de Statistique, VI, 1855, p. 315-317 ; De Quecker Ch.,
Les salaires usuels à Bruxelles de 1892 à 1897, Bruxelles, 1898 ; ou encore des
monographies sur quelques employés et fonctionnaires dans la série des Ouvriers des Deux
Mondes de Frédéric Le Play.
23
Pour l’Allemagne, Kocka J., Les employés en Allemagne 1850-1980. Histoire d’un
groupe social, Paris, 1989 ; pour la France : Crozier M., Le monde des employés de bureau,
Paris, Le Seuil, 1965 ; Chenu A., Les employés, Paris, La Découverte, 1994. Et récemment
sur des aspects plus précis : Gardey D, La dactylographe et l’expéditionnaire. Histoire des
employés de bureau 1890-1930, Paris, Belin, 2002 ; Jouin-Lambert O., Le receveur des postes
entre l’état et l’usage 1944-1973, Paris, Belin, 2002. Pour la Belgique on dispose seulement
du mémoire inédit de Moreau G., op.cit., et d’un article : Moreau G., « Entre classe ouvrière
384
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
Une profession médiocre et longtemps exclusivement masculine
Avant 1914, les employés présentent au moins trois traits spécifiques : ce
sont presque exclusivement des hommes, ils vivent dans des conditions
proches de la gêne et sont victimes d’un net discrédit. Ce discrédit social fait
d’ailleurs naître le stéréotype du « rond-de-cuir » : l’employé est censé
accomplir un travail répétitif, subalterne, sans aucune initiative personnelle,
impliquant le plus souvent la médiocrité. En Belgique, dans le secteur
public, l’employé peut même être un travailleur sans salaire car l’Etat libéral
du XIXe siècle soucieux de gouvernement à bon marché, recourt
abondamment à une catégorie particulière d’employés, les surnuméraires,
intérimaires recrutés par concours et placés au gré des besoins dans les
différents départements, qui ne jouissent que d’indemnités accordées par
A.R., tous les trimestres ou tous les ans24. « Misère en habit noir »,
« prolétariat en redingote »25… la gêne des employés est proverbiale. Leurs
obligations vestimentaires constituent, avec leurs frais de logement, les
principales sources de leurs difficultés financières. On le souligne aussi pour
les demoiselles de magasin, astreintes à être correctement vêtues, voire avec
élégance. La nécessité de se loger dans des quartiers « non-ouvriers » grève
leur budget et suscite même une initiative dans un faubourg de Bruxelles
vers 1890 pour fournir aux employé(e)s de commerce un logement décent à
un prix abordable26.
Coincés entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, les employés oscillent
sans cesse entre protection et liberté, mais si la loi du 15 mai 1910 leur
donne accès aux Conseils des prud’hommes en cas de litige avec leur
employeur, ils sont exclus de la loi sur le contrat de travail de 1900. Enfin
certaines sont spécifiques aux femmes : la « loi sur les sièges » (1905)
permet aux employées de commerce de s’asseoir lorsque « leur besogne ne
s’y oppose pas »27. Réclamée à cor et à cris par les féministes (également en
France), cette loi est saluée à l’époque comme une grande victoire sociale.
et petite bourgeoisie : les premières tentatives de syndicalisme des employés », Aux frontières
des classes moyennes, Kurgan G. - Jaumain S. (ed.), Bruxelles, Ed. ULB, 1992, p. 115-137.
24
Archives générales du Royaume, Ministère des Finances, Secrétariat général, 239. Doc.
5/61-46.
25
Moreau G., « Entre classe ouvrière et petite bourgeoisie : les premières tentatives de
syndicalisme des employés », op.cit., p. 122-123.
26
Bouree A., Les conditions de travail en Belgique, Rapport adressé au Ministre des
Affaires Etrangères, Paris, 1890, p. 7, cité dans Moreau G., Les employés du commerce et de
l’industrie en Belgique à la fin du XIXe siècle. Aperçu de leur condition et naissance du
mouvement associatif, op.cit., p. 86-87. D’autres entreprises de logement coopératif pour
employés verront le jour dans la banlieue de Bruxelles.
27
Pasinomie, Bruxelles, 1905, p. 256-257.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
385
LA PERCÉE FÉMININE
Avant 1914, la majorité des employées féminines travaillent dans le
commerce et sont affectées à des postes de vente. Leur présence dans le
travail de bureau est encore très faible même si elles font une percée à la fin
du XIXe siècle. De 1.517 en 1890 (pour 26 090 employés de bureau
masculins, soit 5,5 % de femmes), elles passent à 3 125 en 1900 (7,5 %). Il
s’agit d’une avancée modeste mais comme elle s’opère dans un bastion
traditionnellement masculin, elle est ressentie en termes « d’invasion ».
Après la première guerre mondiale, le changement est brutal : le bureau
devient un espace de prédilection des femmes actives28. Il génère rapidement
sa propre hiérarchie interne, poussant les hommes vers les emplois
supérieurs et créant une distinction entre les femmes elles-mêmes : au bas de
l’échelle, les téléphonistes, les sténo-dactylos, les employées affectées aux
tâches de classement… au haut, les secrétaires spécialisées ou diplômées
(secrétariat industriel, commercial, juridique, médical, de direction)29.
L’extension du travail féminin dans les bureaux est sensible partout, dans le
secteur privé comme dans le secteur public : l’employée de bureau est
bientôt considérée comme le prototype même de la citadine au travail, issue
des classes moyennes, investissant en force les administrations, les banques,
les compagnies d’assurances. Le stéréotype succède ainsi à celui de
l’ouvrière pour le XIXe siècle ; il se charge d’une symbolique analogue,
dictée par la crainte des contemporains de voir les femmes se déployer sur le
marché du travail dans des emplois qualifiés. Avec la montée du chômage
masculin dans les années trente, leur présence interpelle directement le
ministre du Travail qui cherche à savoir si leur présence répond « à une
nécessité, une utilité, une concurrence ? »30.
L’EXEMPLE DE BRUXELLES
Un secteur public où l’on part presque de zéro…
Si le commis fut longtemps un homme (le mot n’a pas de féminin), l’accès
des femmes dans les administrations publiques se posa dès le XIXe siècle.
Vitales à l’économie du royaume, quelques administrations doivent
néanmoins être développées comme celles de la poste et des chemins de fer.
La question de l’emploi des femmes s’y pose assez rapidement, mais alors
28
Cordelier S., Femmes au travail. Etude pratique sur 17 carrières féminines, Paris, 1935,
p. 146.
29
Diplômées des nouvelles écoles, privées et publiques, formant aux emplois de bureaux.
30
Plasky E., op.cit., p. 11.
386
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
qu’on observe leur accès presque partout en Europe31, la Belgique reste à la
traîne. L’exclusion générale de l’emploi des femmes n’est levée que dans les
années 1870. Même si dès 1873 l’école professionnelle pour filles Funck à
Bruxelles avait inscrit au programme de sa section commerciale un cours
intitulé « Chemins de fer, postes et télégraphes »32, l’engagement de femmes
à l’administration des postes resta limité à quelques femmes et filles de
percepteurs de postes, uniquement dans les petits bureaux et pour des
fonctions accessoires et subalternes33. Dans les faits, aucune femme ne fut
jamais nommée.
Quelques ministres libéraux tentèrent ensuite d’ouvrir ou plutôt
d’entrouvrir l’administration aux femmes. En 1876, le poste d’auxiliaire des
postes et des télégraphes, nouvellement créé, est ouvert aux hommes comme
aux femmes. En 1881 on rendit accessible aux femmes l’emploi de
percepteur des bureaux de poste de 4e et 5e classe et, toujours la même
année, on crée l’emploi de « surveillante des télégraphes ». En 1881,
l’administration des postes comprend 103 femmes et celle des télégraphes,
106. Les chemins de fer résistèrent plus : en 1884 on dénombre 37 femmes
sur un total de 7 000 personnes ! Le débat sur l’accès des femmes à la
fonction publique s’envenime, de nombreuses discussions surgissent au
Parlement. L’attitude de la Belgique détonne : en 1887, au Congrès
international des Chemins de fer à Milan, l’économiste et ancien ministre
français Léon Say critique la politique de la Belgique en cette matière. Le
retour au pouvoir des catholiques en 1884 s’accompagne d’un nouveau
recul : dès son arrivée au ministère des Postes, Télégraphes et Chemins de
fer, Jules Vandenpeereboom décide de ne plus nommer aucun agent féminin.
Le rachat de compagnies privées de téléphones par l’Etat entraîne de vives
discussions. Le 1er janvier 1893, l’Etat belge prend possession des réseaux
téléphoniques d’Anvers, de Bruxelles, Charleroi, Gand, Liège, Louvain et
Verviers, auxquels sont attachés 209 employés et ouvriers dont 109
téléphonistes – en grande majorité des femmes. L’Etat ne souhaite pas les
reprendre toutes et leur impose un examen draconien. Les « demoiselles » du
téléphone seront interrogées sur l’orthographe, la rédaction, l’écriture,
l’arithmétique, la géographie de la Belgique, la géographie générale, la
connaissance de l’autre langue nationale, l’allemand, l’anglais, les matières
31
En l’an XIII, la France tente les premiers essais au sein du service des postes. Elle est
bientôt suivie par l’Angleterre (1837), la Norvège (1857), les Etats-Unis (1862), la Russie
(1864), la Suisse (1870), l’Autriche et la Hongrie (1871).
32
Grootaers D. – Tillman F., Histoire de l’enseignement technique et professionnel en
Belgique, Bruxelles, EVO, s.d., p. 74.
33
Peemans F., « L’employée de l’Etat. Espace de travail et espace sociologique (fin
XIXesiècle-années 1950) », Revue belge de philologie et d’histoire, tome LVIII, 1980, p. 864893.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
387
d’administration, l’algèbre et la géométrie ainsi que la physique et la
chimie ! Dans les rangs féministes, c’est le tollé : les examens sont dénoncés
comme la manière détournée pour écarter les anciennes téléphonistes,
« malheureuses sans défense, ne jouissant d’aucune influence électorale »34.
Et l’avocat Frank de se lancer dans un vibrant plaidoyer pour l’emploi des
femmes dans l’administration afin de fournir aux femmes célibataires
« qu’aucun mari ne protège » un travail décent35. Frank tente aussi de
rassurer les hommes qui ne doivent pas redouter de concurrence : on ne
confiera aux femmes que « des occupations secondaires qui rebutent
l’homme et dans lesquelles les femmes apporteront plus d’ordre, des soins
plus minutieux, une ponctualité plus grande […] La femme n’occupera que
des emplois inférieurs, n’exigeant aucune initiative et n’imposant aucune
responsabilité »36. Précédemment, l’ancien ministre libéral Olin avait justifié
de la même manière le recrutement féminin dans l’administration des
chemins de fer, en raison d’un salaire inférieur, puisque « la femme a moins
de besoins que l’homme ».
Quoi qu’il en soit, l’emploi des femmes dans l’administration reste faible
(mise à part la régie des téléphones) et limité à quatre départements
(Chemins de Fer et PTT, Justice, Science et Arts, Défense nationale).
Tabl. 1. Bruxelles 1910. Répartition sexuée des employés
(Chemins de fer, Postes, Télégraphes)
Ch. fer Etat
Postes
Télégraphes
Total
Bruxelles-ville
H
F
%
293
8
3%
408
5
1%
217
3
1%
918
16
2%
Agglo bruxelloise
H
F
%
2.753 46 2%
2.094 32 2%
4.847 78 2%
H
3.046
2.502
217
5.765
Total
F
54
37
3
94
%
2%
1%
1%
2%
Source : Rec. pop. 1910, t. IV, p. 344-348 et 438-439.
Pour le reste, toujours en 1910 et à Bruxelles, seules 47 femmes (et 1281
hommes) apparaissent dans la catégorie « Fonctions et emplois dépendant de
l’Etat, provinces et communes » ! A tous les niveaux, les administrations
publiques leur restent donc fermées, alors que les premières mises en garde
fusent pourtant : « L’administration est devenue une vaste agence
matrimoniale »37.
34
Frank L., La femme dans les emplois publics, Bruxelles, s.d., p. 18. (Les femmes ne
jouissent d’aucun droit politique avant 1921).
35
Frank L., op.cit., p. 8.
36
Frank L., op.cit., p. 10.
37
Le Moniteur des Employés, 24 janvier 1886.
388
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
Un secteur privé plus accueillant ?
En revanche, le secteur privé engage plus volontiers une main-d’œuvre
féminine qui coûte moins cher. L’enseignement professionnel pour filles,
encore balbutiant mais plus développé à Bruxelles que dans le reste du pays,
est attentif à ce nouveau débouché, considéré comme honorable pour les
filles d’employés, de petits commerçants, voire même « les enfants de la
bourgeoisie »38. En dernière année d’études professionnelles, un cours de
commerce est proposé qui porte sur la tenue des livres, l’arithmétique, la
géographie commerciale, l’anglais, l’allemand39.
En 1910, les entreprises commerciales et industrielles du centre-ville
occupent 2 493 hommes employés et 2 382 femmes (49 %). Ce quasi
équilibre sexué s’observe aussi dans l’agglomération (5 668 hommes et
4 719 femmes, soit 45 %). Toutefois la situation varie fortement selon les
branches d’activités : les femmes sont très présentes dans la vente, surtout
dans les grandes magasins. A la différence de la France, par exemple, où les
commis restent dominants, les demoiselles de magasin furent d’emblée
majoritaires en Belgique : en 1910, les six grands magasins du centre de
Bruxelles emploient 56 % de femmes (631 femmes, 492 hommes).
A l’inverse, les banques et les compagnies d’assurances, les sociétés de
transport ne les engagent qu’au compte-gouttes. Un personnel exclusivement
masculin semble même être une marque de « standing » : les trois premières
banques de la capitale et les deux plus grosses compagnies d’assurances
emploient 841 hommes mais « aucune » femme !40
Tabl. 2. Bruxelles 1910. Répartition sexuée des employé
dans les banques, assurances et transports
Banques et
assur.
Courtiers,
interm.
comm.
transports
Bruxelles-ville
employés employées
1.516
38
%
2%
Agglomération bruxelloise
employés employées
%
5.393
120
2%
896
35
4%
5.586
196
3%
312
15
5%
2.198
75
3%
Source : Rec. pop. 1910, t. IV, p. 344-348 et 438-439.
38
Rapport sur la situation de l’enseignement industriel et professionnel, 1884-1886, p. XV.
Bulletin de la Ligue de l’Enseignement, 1873-74, p. 47.
40
Ville de Bruxelles, Recensements de 1910, op.cit., p. 30-31.
39
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
389
La situation change brutalement après la première guerre mondiale. Les
femmes font alors une percée dans le tertiaire, plus particulièrement dans le
travail de bureau, où l’emploi de la machine à écrire sonne le glas du commis
et de l’écriture manuelle. Cet essor des employées se produit en même temps
qu’une augmentation sensible du nombre de fonctionnaires avec l’avènement
d’un Etat de plus en plus interventionniste, démultipliant les tâches
administratives et de contrôle. Mais si la prolifération des employés est
indéniable dans l’entre-deux-guerres, elle se traduit différemment selon les
secteurs et le secteur public affiche toujours les mêmes réticences.
En 1920, les administrations publiques du pays comptent 8 005 femmes
employées (« Fonctions de l’Etat, provinces, communes »), ce qui est plus
qu’avant guerre en chiffres absolus mais pas en chiffres relatifs (7 % des
effectifs)41. Dix ans plus tard, leur nombre subit même un léger
fléchissement en raison d’une politique de restriction d’engagement féminin
en raison de la crise (7 346 employées en 1930, soit 6,7 %). Comme
précédemment, les femmes se maintiennent surtout à la régie des
téléphones : 66 % parmi les téléphonistes en 1910, 55 % en 1920, 63 % en
1930. Dans les autres administrations, leur taux diminue : (Postes : 7,7 % en
1920 mais 6 % en 1930). La question de leur recrutement est régulièrement
posée, mais toujours tranchée arbitrairement : la jurisprudence « exclut les
femmes des emplois administratifs à l’exception des cas nettement
déterminés »42, ce qui signifie en clair que les ministres admettent ou non les
candidates aux concours, selon les « intérêts » du service. Les protestations
véhémentes des associations féministes restent sans effet. L’opposition à
l’engagement de femmes repose toujours sur les mêmes arguments : son rôle
est au foyer, et sa présence est dangereuse pour la moralité des bureaux43.
Elle serait de surcroît incompétente ; plus habile « à manier le bâton de
rouge qu’à appliquer exactement les règles de grammaire »44. Et de fait, peu
de femmes travaillent dans les administrations publiques à l’exception des
dactylos, regroupées dans des bureaux séparés de ceux de leurs collègues
masculins. Dans l’administration centrale, on ne compte que trois femmes à
des postes de direction : une inspectrice de l’enseignement technique et
professionnel et deux inspectrices du travail45.
Elles sont donc loin, très loin, d’envahir le secteur public. Pourtant des
mesures draconiennes sont prises dès la fin des années vingt pour limiter
encore leur accès, mesures qui s’amplifient avec la crise des années trente.
Plusieurs circulaires et arrêtés ministériels « découragent » coup sur coup le
41
Ville de Bruxelles, Recensements de 1910, op.cit., tome III, p. 254-255.
Peemans F., op.cit., p. 888.
43
Le Droit de l’Employé, 1er décembre 1932.
44
Cordelier S., op.cit., p. 143.
45
Peemans F., op.cit., p. 890-892.
42
390
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
travail des employées, en réduisant leur rémunération, en bloquant leur
engagement, en freinant la progression de leur carrière. Le 31 mai 1933, un
arrêté-loi pris dans le cadre des pouvoirs spéciaux prévoit une réduction de
traitement de 25 % pour les femmes fonctionnaires, épouses de
fonctionnaires ou d’instituteurs46. Le 12 avril 1934, le Conseil des ministres
décide de réserver aux hommes tous les emplois de l’Etat, y compris ceux de
sténo-dactylos47. Le 8 décembre enfin un arrêté royal autorise le ministre du
Travail et de la Prévoyance sociale à contingenter le nombre de femmes
employées dans les entreprises industrielles et commerciales et à les
remplacer par des chômeurs masculins48. Les réactions ne se font pas
attendre, l’indignation est d’autant plus forte que la circulaire ministérielle
du 12 avril 1934 confirme que la fonction de nettoyeuse, elle, restait réservée
aux femmes : « … elles seraient admises à laver les parquets dans les
bureaux où travaillent les employés. On continuerait à leur réserver
exclusivement, dans les trains internationaux, les gares et autres emplois
publics, les postes de préposées au lavatory »49. Même le syndicat de la
fonction publique fait chorus : « Récurer à quatre pattes, laver le linge en
restant debout pendant des heures pour les autres, comme c’est plus
reposant pour une femme que taper à la machine ! »50. En dépit de ces
protestations, on envisage aussi de freiner l’accès des femmes au travail de
bureau en privilégiant dans l’enseignement des filles les métiers traditionnels
de l’aiguille (en plein déclin !) ou les « sciences ménagères »51, tandis qu’il
est question « de réorganiser l’enseignement professionnel des garçons pour
préparer des jeunes gens à prendre la place des femmes »52. La fin de la
crise, jointe à une mobilisation féminine et féministe particulièrement forte
met néanmoins un terme à cette offensive contre le travail des femmes dans
les bureaux.
En revanche, c’est dans le secteur privé que s’opère la révolution de
l’emploi féminin, en même temps que la réorganisation en profondeur du
travail de bureau. Avec la diffusion des machines à écrire, à estampiller, des
timbreuses et des multiples systèmes de classement, le secteur privé associe
de plus en plus étroitement les femmes à la révolution bureautique. De
nouveaux outils médiatisent désormais le travail administratif, d’emblée
connotés de « féminins ». Dans le prolongement des réformes tayloriennes,
46
Moniteur belge, 1933, p. 3482.
Moniteur belge, 1934, p. 6507.
48
Pasinomie, Bruxelles, 1934, p. 446-449.
49
Egalité, mars 1932, p. 11.
50
La Tribune des Services publics, mai 1934.
51
Proposition du socialiste Barnich à la Chambre des Représentants en 1930, relayée par le
libéral Masson au Sénat la même année.
52
Bulletin social des industriels, août-septembre 1932, p. 37.
47
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
391
la rencontre de la machine à écrire et d’un espace de travail en mutation fait
naître un nouveau type de travailleuse – la sténo-dactylo53.
La dactylographie est considérée d’emblée comme une tâche
exclusivement féminine, par un aspect répétitif qui « ne peut pas être
suffisamment rémunéré pour que l’employé puisse admettre de faire sa
carrière complète dans cette fonction »54. Les témoignages sont nombreux :
la dactylographie est un art qui échappe aux hommes55, tandis qu’il exerce
un formidable attrait sur les jeunes filles, surtout sur les jeunes citadines56.
En 1930, on dénombre en Belgique 118 986 employés dans le commerce
dont 32 % de femmes. Elles demeurent moins représentées dans l’industrie
(14 % des effectifs)57. Mais cette fois, la grande innovation est leur entrée
dans les banques, les compagnies d’assurances et les institutions de crédit,
qui, en plein essor, engagent un nombre significatif de femmes. Si bien
qu’en 1937 elles représentent 22 % des employés de banques et de
compagnies d’assurances. Dans le commerce de détail, elles représentent
près de la moitié des effectifs (48 %)58. Mais bien plus que leur nombre
(relatif ou absolu), les contemporains sont sensibles aux changements dans
les choix de carrières : sur 100 personnes occupées désormais dans le
commerce (toutes branches confondues) on relève 19 employés, 11
employées, 20 ouvriers, 6 ouvrières, 9 aidants et 34 aidantes59. Bien que les
femmes soient encore très nombreuses à travailler sans rémunération
(aidantes), elles s’orientent vers le salariat en prenant le chemin des « cols
roses » ou des « bas de soie ». Ce phénomène s’observe également dans les
pays voisins. Le travail des femmes est désormais perçu comme « une
longue marche vers les bureaux… L’Europe du salariat féminin n’est qu’un
vaste dédale de bureaux »60. Dans les communes de l’agglomération
bruxelloise en 1930, 15.238 femmes sont employées dans le commerce et
7.430 dans l’industrie. Le total (22 668 employées) est réellement écrasant
53
Sur cet aspect : Gardey D., « Du veston au bas de soie : identité et évolution du groupe
des employés de bureau 1890-1930 », Le Mouvement social, n° 175, avril-juin 1996, p. 5577 ; et « Mécaniser l’écriture et photographier la parole. Utopies, monde du bureau et histoires
de genre et de techniques », Annales Histoire, Sciences Sociales, mai-juin 1999, p. 587-614.
54
Revue du travail, décembre 1933, p. 1459.
55
Hubeau F., L’éducation professionnelle et culturelle de l’employé, Bruxelles, s. d.
56
Grootaers D. – Tillman F., op.cit., p. 163.
57
Revue du travail, 1934, p. 723.
58
Recensement économique et social de 1937, t. III, Etablissements commerciaux, tableau
XV.
59
Recensement économique et social de 1937, op.cit., p. 56.
60
Lagrave R.M., « Education et travail des femmes au XXe siècle », Histoire des femmes en
Occident, Duby G. – Perrot M. (dir.), tome V, Paris, Plon, 1992, p. 444.
392
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
par rapport aux autres villes du pays61 : la capitale concentre à elle seule
61 % des employées du secteur privé travaillant dans les quatre plus grandes
villes belges.
L’engouement féminin pour les emplois de bureau répond aussi à une
nouvelle nécessité sociale née de la guerre62. La longueur du conflit, le poids
des privations ont laminé les classes moyennes dont les ressources se sont
épuisées. Les patrimoines se sont effondrés. Désormais les filles ou les
femmes de la petite et moyenne bourgeoisie doivent travailler et le
secrétariat apparaît comme une profession qui permet de ne pas « déchoir ».
Le travail de bureau attire une nouvelle catégorie de travailleuses, jeunes
filles de la petite et moyenne bourgeoisie qui recherchent un travail propre,
aux horaires prévisibles. L’enseignement professionnel s’adapte rapidement
à la demande, les sections commerciales, naguère parentes pauvres des
établissements pour filles, acquièrent une nouvelle légitimité, les formations
se multiplient63. Les écoles privées prolifèrent. La formation dispensée vise
désormais à permettre aux diplômées d’accéder aux postes de secrétaires de
direction.
Le succès de la profession réside aussi – du moins du point de vue
patronal – dans la faiblesse de sa rémunération. C’est bien ce critère
économique qui détermine la sexuation de l’emploi et son rapide essor. En
dépit des nouvelles qualifications, les femmes restent cantonnées aux postes
de classement, de rangement et de dactylographie ; elles remplissent une
multitude des tâches subalternes « dans lesquelles elles ont acquis, grâce à
des aptitudes professionnelles spécialisées et à un taux de salaire inférieur,
une priorité définitive sur l’élément employé masculin ».64 A la différence
d’avant 1914, leurs aptitudes professionnelles ne sont plus contestées, les
enquêtes soulignent au contraire le meilleur rendement des femmes et une
formation générale souvent supérieure à celle des hommes. Une enquête
souligne déjà dès 1920 que 61 % des femmes employées ont une instruction
moyenne (et seulement 54 % des hommes), que 68 % des femmes ont suivi
un enseignement technique spécial (pour 54 % des employés). Cet écart est
surtout important dans les banques où 71 % des femmes engagées ont suivi
des cours techniques65. L’écart s’approfondit dans les années trente, en
raison d’une pléthore de jeunes diplômées des écoles de secrétariat sur le
marché de l’emploi66. Si leur recrutement se fonde désormais sur leur
61
7 118 employées dans l’agglomération anversoise, 4 598 dans l’agglomération liégeoise,
2 873 dans l’agglomération gantoise.
62
Revue du travail, juin 1932, p. 618.
63
Grootaers D. – Tillman F., op.cit., p. 194-195.
64
Plasky E., op.cit., p. 63.
65
Plasky E., op.cit., p. 119.
66
Sur cette question : Fauconnier M., op.cit. ; et Plasky E., op.cit., p. 118-126.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
393
qualification (assimilée très vite comme une « qualité » féminine, innée – ce
qui permet de ne pas la rémunérer au taux d’une qualification acquise)67, les
sociétés d’assurances ajoutent une motivation particulière : la crainte que
l’employé masculin, une fois formé au métier, ne s’installe comme courtier
indépendant et ne se mue en concurrent – un scénario qui ne se produit guère
avec les employées68.
Toutefois, si la percée des femmes dans les bureaux est bien une réalité de
l’entre-deux-guerres, le développement des tâches administratives bénéficie
aussi aux hommes. Le recensement économique et social de 1937 le
confirme : « l’examen du sexe dans chaque état social nous montre la
grande supériorité numérique des hommes parmi les employés »69 Les
hommes demeurent largement majoritaires avant 1940.
Après la seconde guerre mondiale, c’est bien le développement du tertiaire
à Bruxelles qui masque les premiers signes de fléchissement de l’emploi,
perceptibles dans les autres secteurs. Il explique en partie que le taux
d’activité à Bruxelles ne subit pas la courbe descendante observée dans le
reste du pays. Désormais, l’essentiel des emplois y relève des services : près
de la moitié des travailleurs (45 %) a un statut d’employé (45 %) et parmi
eux, deux tiers d’hommes et un tiers de femmes70. Toutefois, lorsqu’elles
travaillent, les femmes choisissent l’état d’employée plus massivement que
les hommes (41 % des femmes actives résidant à Bruxelles). En outre, les
femmes accèdent plus aisément au secteur public après la seconde guerre, à
un moment où celui-ci prend réellement son essor71. Si la part relative des
hommes demeure néanmoins toujours plus importante que celle des femmes,
celles-ci ont opéré un fameux « rattrapage » (16 % de la population active
masculine et 14 % de la population active féminine).
CONCLUSION
Le développement du secteur tertiaire entraîne donc à Bruxelles des
conséquences à tous les niveaux : travail, logement, usage sexué de la ville.
Pour les femmes, la tertiarisation de l’économie urbaine a été une lame de
fond majeure, à la fois quantitative et qualitative. Fournissant des débouchés
nouveaux à une génération confrontée après la première guerre mondiale à la
nécessité de travailler, elle a élargi considérablement la panoplie des emplois
féminins. Mais surtout elle a largement généralisé le salariat féminin,
67
Les inégalités de salaires demeurent très fortes. Voir Revue du travail, 1923, p. 2103.
Revue du travail, 1923, p. 83.
69
Recensement économique et social de 1937, op.cit., p. 56.
70
Respectivement 63,6 % et 36,4 %.
71
De 1880 à 1947, le secteur public n’occupait que 5 % de la population active. En 1961, il
en occupe 15 % (552 091 sur 3 512 463) : Recensement général de la population au 31 déc.
1961, tome 8, vol. II, p. 111.
68
394
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
instaurant par là même la notion de « carrière féminine ». Cette évolution
bouleverse totalement le rapport des femmes au travail et rompt avec le
cycle ancien, basé sur un rapport intermittent à l’emploi, en fonction des
besoins familiaux ou du cycle de vie. La tertiarisation des emplois est
intimement liée à l’émancipation féminine – qui est avant tout un fait urbain.
Le fait que la « révolution » féminine du XXe siècle ait été ressentie et
dénoncée par les contemporains comme une longue marche vers les bureaux
est indicative des bouleversements sociaux nés de cette rencontre entre
l’essor du tertiaire et l’essor de nouvelles formes de travail féminin.
Or l’économie urbaine marque profondément l’aménagement de la ville.
Par touches successives, la physionomie et l’espace urbains se sont
modifiés : non seulement les lieux de travail mais aussi les lieux de vie. La
foule des commerçants et d’habitants cède peu à peu le pas à celle des
employés salariés, population active qui travaille en ville mais habite
généralement au-dehors. Les aspects urbanistiques et architecturaux,
rappelés au début de cet article, forment sans aucun doute la conséquence la
plus visible et la plus spectaculaire de cette évolution. Elle se répercute aussi
directement sur la démographie urbaine, un aspect qui a retenu également
l’attention des géographes, des urbanistes, des statisticiens, des sociologues.
Mais d’autres aspects demeurent nettement moins explorés, et l’histoire du
travail des femmes en fournit un exemple. Comme le travail féminin salarié
s’est généralisé, surtout en ville, le double salaire a permis aux couples des
classes moyennes de se loger dans des quartiers plus agréables, ce qui a
contribué à la fois à désengorger le centre mais aussi à susciter de nouveaux
besoins en termes de déplacements. Chargées de tâches multiformes à
effectuer dans des endroits différents (travail, enfants, tâches familiales),
amenées à gérer ce que l’on a appelé « la mobilité domestique »72
(J. Coutras), les femmes actives sont confrontées à jongler avec les distances
accrues entre les zones urbanisées, les horaires décalés, la diversité des
tâches éducatives, la réduction des temps scolaires. Or le découpage de la
ville en zones monofonctionnelles, selon un modèle qui persiste en dépit des
changements, suppose au contraire une mobilité plus masculine que
féminine, une organisation où les femmes seraient toujours majoritairement
au foyer, « away from the city and the public sphère »73. Le travail généralisé
des femmes est alors un bon révélateur des déficiences des politiques
urbaines actuelles et de la nécessité d’une planification qui tienne compte
des besoins spécifiques des deux sexes.
La généralisation du travail féminin en ville renvoie encore à de
nombreuses questions, ayant trait à la famille, au logement. Les grandes
72
Terme de Coutras J. comprenant les courses, démarches administratives, soins aux parents
âgés, généralement non comptabilisés.
73
Ruddick S., « Constructing Difference in the Public Spaces. Race, Class and Gender as
Interlocking Systems », Urban Geography, n° 17, 1996-2, p. 135.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
395
villes ont toujours été des réservoirs de femmes seules, parfois avec charge
familiale. Cette caractéristique s’observe à Bruxelles sur le long terme : en
1920, un quart des chefs de ménages (25 %) sont des femmes seules et parmi
elles, la moitié (50,5 %) ont charge de famille et par conséquent, travaillent.
Or le logement répond, lui aussi, à une conception « classique » de la
famille, en porte à faux avec la diversification croissante des activités
féminines et des modèles familiaux.
Espace, temps, famille, logement… : autant de pistes suggérées par l’usage
différencié des hommes et des femmes de la ville, directement influencées
par l’évolution du travail des femmes dans la cité.
BIBLIOGRAPHIE
BOUREE A. [1984], Les conditions de travail en Belgique, Rapport adressé
au Ministre des Affaires Etrangères, Paris, 1890, p. 7, cité dans Moreau G.,
Les employés du commerce et de l’industrie en Belgique à la fin du XIXe
siècle. Aperçu de leur condition et naissance du mouvement associatif, mém.
lic., Histoire, Université libre de Bruxelles, p. 86-87.
Bulletin de la Ligue de l’Enseignement, 1873-74, p. 47.
CHENU A. [1994], Les employés, Paris, La Découverte.
CORDELIER S. [1935], Femmes au travail. Etude pratique sur 17 carrières
féminines, Paris.
CROZIER M. [1965], Le monde des employés de bureau, Paris, Le Seuil.
DE BELDER J [1979]., « Structures socio-professionnelles », Bruxelles,
croissance d’une capitale, Bruxelles, p. 227-234.
DE BEULE M. [1994], « Bruxelles, une ville industrielle méconnue »,
Dossiers de la Fonderie, n° 1.
DE BEULE M. – PUISSANT J. [1989], « La première région industrielle
belge », in La région de Bruxelles. Des villages d’autrefois à la ville
d’aujourd’hui, Bruxelles, p. 262-291.
DE QUECKER Ch. [1898], Les salaires usuels à Bruxelles de 1892 à 1897,
Bruxelles.
396
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
DUCPETIAUX E. [1855], « Budgets économiques des classes ouvrières en
Belgique », Bulletin de la Commission centrale de Statistique, VI, p. 315317.
FAUCONNIER M. [1933], « La formation des employés », Revue du travail,
nov., p. 1241.
FRANK L. [s.d.], La femme dans les emplois publics, Bruxelles.
GARDEY D. [1996], « Du veston au bas de soie : identité et évolution du
groupe des employés de bureau 1890-1930 », Le Mouvement social, n° 175,
avril-juin, p. 55-77.
GARDEY D. [1999], « Mécaniser l’écriture et photographier la parole.
Utopies, monde du bureau et histoires de genre et de techniques », Annales
Histoire, Sciences Sociales, mai-juin, p. 587-614.
GARDEY D. [2002], La dactylographe et l’expéditionnaire. Histoire des
employés de bureau 1890-1930, Paris, Belin.
GOUROU P. [1969], « L’agglomération bruxelloise. Elément d’une
géographie urbaine », Recueils d’articles. Hommage de la société Royale
belge de Géographie au professeur Pierre Gourou, I-III, p. 371-450.
GROOTAERS D. – TILLMAN F. [s.d.], Histoire de l’enseignement technique
et professionnel en Belgique, Bruxelles, EVO.
HANNES J. [1975], De economische bedrijvidheid te Brussel 1846-1947,
Paris-Louvain.
HUBEAU F. [s.d.], L’éducation professionnelle et culturelle de l’employé,
Bruxelles.
JOUIN-LAMBERT O. [2002], Le receveur des postes entre l’état et l’usage
1944-1973, Paris, Belin.
KOCKA J. [1989], Les employés en Allemagne 1850-1980. Histoire d’un
groupe social, Paris.
KURGAN G. [1979], « Economie et transports », Bruxelles, croissance
d’une capitale, Bruxelles, p. 222-226.
Eliane GUBIN, Valérie PIETTE
397
KURGAN G. – VIRE G. [1981], « Les registres des patentables, source de
l’histoire de Bruxelles à la fin du XIXe siècle », Histoire et Méthode,
Bruxelles, Ed. ULB, p. 367-415.
LAGASSE DE LOCHT, [1919], « La situation des employés », Revue du
travail, 1er octobre.
LAGRAVE R.M. [1992], « Education et travail des femmes au XXe siècle »,
in Histoire des femmes en Occident, Duby G. – Perrot M. (dir.), tome V,
Paris, Plon, p. 444.
MOREAU G [1984]., Les employés du commerce et de l’industrie en
Belgique à la fin du XIXe siècle. Aperçu de leur condition et naissance du
mouvement associatif, mém. lic., Histoire, Université libre de Bruxelles.
MOREAU G. [1992], « Entre classe ouvrière et petite bourgeoisie : les
premières tentatives de syndicalisme des employés », Aux frontières des
classes moyennes, Kurgan G. - Jaumain S. (ed.), Bruxelles, Ed. ULB, p. 115137.
NICOLAÏ H. [1989], « L’évolution du secteur tertiaire », La région de
Bruxelles. Des villages d’autrefois à la ville d’aujourd’hui, Bruxelles,
p. 292-313.
PEEMANS F. [1980], « L’employée de l’Etat. Espace de travail et espace
sociologique (fin XIXe siècle-années 1950) », Revue belge de philologie et
d’histoire, tome LVIII, p. 864-893.
PLASKY E. [1935], « Crise économique et travail féminin », Revue du
Travail, p. 60.
RUDDICK S. [1996-2], « Constructing Difference in the Public Spaces.
Race, Class and Gender as Interlocking Systems », Urban Geography, n° 17,
p. 135.
VAN THEMSCHE G. [1994], « Travail », Les années trente en Belgique. La
séduction des masses, Bruxelles, p. 157.
Autres références
- Bulletin de la Ligue de l’Enseignement, 1873-74, p. 47.
- Bulletin social des industriels, août-septembre 1932, p. 37.
398
LES EMPLOYÉES À BRUXELLES
- Egalité, mars 1932, p. 11.
- « Enquête sur la situation des employés privés », Revue du travail, juillet
1923, p. 1420-1436 ; août 1923, pp. 1596-1613 ; septembre 1923, pp. 18461867 ; octobre 1923, pp. 2092-2154 ; novembre 1923, pp. 2357-2362 ;
décembre 1923, pp. 2533-2536.
- La Tribune des Services publics, mai 1934.
- Le Droit de l’Employé, 1er décembre 1932.
- Le Moniteur des Employés, 24 janvier 1886.
- Moniteur belge, 1933, p. 3482.
- Moniteur belge, 1934, p. 6507.
- Pasinomie, Bruxelles, 1905, p. 256-257.
- Pasinomie, Bruxelles, 1934, p. 446-449.
- Rapport sur la situation de l’enseignement industriel et professionnel,
1884-1886, p. XV.
- Recensement des industries et des métiers au 31 octobre 1896, tome IV,
Bruxelles, 1902.
- Recensement économique et social de 1937, t. III, Etablissements
commerciaux, tableau XV.
- Recensement général de la population au 31 déc. 1910, tome II, p. 1414.
- Recensement général de la population au 31 déc. 1961, tome 8, vol. II.
- Revue du travail, 1923, p. 2103.
- Revue du travail, juin 1932, p. 618.
- Revue du travail, décembre 1933, p. 1459.
- Revue du travail, 1934, p. 723.
- Ville de Bruxelles, Recensements de 1910, Bruxelles, 1912.
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS
DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
Erika FLAHAULT
Université du Maine
L’analyse des pratiques féminines au sein des associations de défense de
l’environnement et du cadre de vie apporte des éléments de réponse
intéressants à une interrogation croisée sur la gestion urbaine et sur la place
des femmes dans la cité. D’une part, ces associations, et tout
particulièrement les associations de quartier et de défense du cadre de vie
dans lesquelles les femmes sont mieux représentées, occupent une place
grandissante dans la gestion de la ville. Il est alors pertinent d’observer quels
rôles elles y jouent et quelle peut être la nature de leur influence. D’autre
part, l’accès des femmes aux instances de gestion municipale passe souvent
par un premier engagement associatif. L’analyse du profil social de ces
adhérentes peut alors fournir un aperçu des spécificités sociales des femmes
les plus impliquées dans la démocratie locale.
Au cours des vingt dernières années, le monde associatif a connu des
évolutions significatives. Dans les années 80, les associations attachées à une
dimension revendicative connaissent une régression nette et régulière. Mais
au sein de ce groupe, les associations de défense de l’environnement se
distinguent par une remarquable stabilité du volume de leurs adhérent-e-s.
Dans les années 90, 3 % des français-es adhèrent à une association de
défense de l’environnement. Mais plus encore que dans l’ensemble du
champ associatif, les femmes y sont minoritaires.
L’enquête que nous avons menée auprès de 401 associations du secteur
environnement fournit une estimation de la représentativité par sexe des
400
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
adhérent-e-s. La proportion est environ de 60 % d’hommes pour 40 % de
femmes alors que la population française est constituée de près de 53 % de
femmes et que la population des adhérent-e-s associatifs, tous champs
confondus, compte encore 45 % de femmes. Le champ de la défense de
l’environnement apparaît donc comme un milieu encore relativement peu
féminisé. Cette prédominance masculine s’explique en premier lieu par
l’histoire même de ce champ. Les associations les plus nombreuses, qui sont
aussi les plus anciennes et les plus riches en adhérent-e-s, sont les
descendantes des anciennes sociétés savantes issues des milieux
scientifiques et naturalistes du XIXe siècle. Or ces milieux sont
traditionnellement peu féminisés car ils sont très techniques et assoient leur
légitimité auprès des pouvoirs publics par la maîtrise d’une expertise
scientifique longtemps réservée aux hommes.
Au-delà de la confirmation de ce déséquilibre démographique, l’analyse du
profil social et des pratiques des adhérentes de ces associations nous porte à
trois réflexions : d’une part, les femmes apparaissent comme un élément
fondamental du rajeunissement et du renouvellement des adhérent-e-s ;
d’autre part, elles semblent participer de la redéfinition des attributions et
des modes de fonctionnement des associations environnementales ; enfin,
ces associations peuvent être considérées comme des lieux de déstructuration
des rapports sociaux entre les sexes.
UN RENOUVELLEMENT
L’ENGAGEMENT FEMININ
FONDE
SUR
UN
RENFORCEMENT
DE
Que l’on considère l’âge des adhérent-e-s ou leur ancienneté dans la
structure, les femmes apparaissent comme des éléments essentiels du
rajeunissement des associations de nature et d’environnement.
D’une part les adhérentes sont plus jeunes, en moyenne, que les adhérents
au sein de notre population. Près d’une adhérente sur trois a moins de 35 ans
alors que ce n’est le cas que d’un adhérent sur cinq. A l’autre extrémité du
cycle de vie, près de 20 % des adhérents ont au moins 65 ans tandis que
seules 7 % des adhérentes ont atteint cette classe d’âge. Une différence qui
prend tout son sens lorsqu’on sait que les femmes sont d’autant plus
nombreuses dans la population totale qu’on avance en âge. Au contraire,
chez les adhérent-e-s l’avancée en âge s’accompagne d’une augmentation de
la part des hommes et d’une diminution de celle des femmes. Ainsi, 85 %
des adhérent-e-s de 65 ans et plus sont des hommes ; ils ne sont plus que
54 % parmi les moins de 25 ans, il est vrai peu nombreux.
Erika FLAHAULT
401
D’autre part, la proportion de femmes parmi les adhérent-e-s est d’autant
plus importante que l’engagement est récent. Elles sont, proportionnellement
deux fois moins nombreuses que les hommes à s’être engagées depuis plus
de 10 ans : 27 % des femmes contre 46 % des hommes. En revanche, 27 %
des adhérentes le sont depuis moins de trois ans quand c’est le cas de 17 %
des hommes seulement. Plus les adhésions sont récentes, plus la part des
femmes est importante : la moitié des adhérent-e-s de moins d’un an sont des
femmes, elles ne sont plus que 40 % parmi les adhérent-e-s depuis 1 à 3 ans
et un quart parmi les plus anciens (> 10 ans).
Si les femmes ont peu contribué à la création et à l’alimentation des
premières générations d’associations de nature et d’environnement, il semble
qu’elles contribuent aujourd’hui au moins autant que les hommes à la
subsistance et au renouvellement de ces associations. Il faudrait toutefois
s’assurer que l’absence relative des femmes dans les associations les plus
anciennes et parmi les adhérent-e-s de longue date relève bien d’un défaut
d’engagement et qu’il ne s’agit pas au contraire d’un taux d’abandon
particulièrement élevé. Auquel cas il faudrait déterminer les causes de ce
désintérêt féminin et essayer de voir si les nouvelles adhérentes risquent de
connaître la même propension à se désengager. Néanmoins, nous faisons
l’hypothèse qu’il s’agit bien d’un renouvellement des sources vives de ce
milieu associatif et non d’un simple effet de calendrier qui manifesterait le
manque de persévérance des femmes en la matière.
Ces adhérentes, plus jeunes et récentes que leurs collègues masculins,
présentent un profil social quelque peu différent.
Elles sont d’abord plus citadines. Environ un tiers d’entre elles habitent
dans le centre ou la périphérie d’une grande ville, tandis que c’est le cas d’un
bon quart des hommes seulement. Corrélativement, elles sont moins
nombreuses à vivre dans un bourg, un village ou à la campagne. Alors que le
profil qui se dégage de l’ensemble de la population associative du secteur
environnement est marqué par la prééminence des néo-ruraux, les adhérentes
apparaissent plus urbaines, quelle que soit leur catégorie d’âge.
Plus citadines et plus souvent seules sans enfant, elles sont aussi plus
nombreuses que les hommes à vivre en appartement (35 % contre 25 %) et à
être locataires (43 % contre 27 %).
A l’image de leurs collègues masculins, les adhérentes sont des femmes
actives et très diplômées. Si elles apparaissent plus souvent qu’eux
chômeuses, actives à temps partiel ou au foyer, elles ne le sont jamais autant
que dans l’ensemble de la population française. Ces données viennent
402
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
confirmer que le travail à temps partiel, essentiellement féminin, ne dégage
généralement pas de temps pour des activités sociales de cet ordre.
Conformément à leur place dans la société, les adhérentes se recrutent dans
des catégories socioprofessionnelles un peu différentes de celles des
hommes. Quasiment absentes de certaines catégories (agriculteurs
exploitants, artisans, commerçants, chefs d’entreprise et ouvriers), elles sont
essentiellement issues des catégories professions intermédiaires, employés et
cadres et professions intellectuelles supérieures. A elles seules, ces trois
catégories regroupent 93 % des adhérentes pour seulement 82 % des
adhérents. Mais la distribution au sein de ce trio est très variable : Chez les
hommes, la catégorie cadres supérieurs devance largement les autres (41 %
des adhérents), suivie des professions intermédiaires. chez les femmes c’est
cette dernière catégorie qui domine, suivie de la catégorie employés.
Outre l’identification des catégories qui fournissent le plus d’adhérent-e-s
aux associations, l’analyse des catégories socioprofessionnelles nous permet
de déterminer quelles sont les catégories qui sont sous-représentées et surreprésentées dans cette population, par rapport à leur place dans la
population totale.
Chez les femmes les catégories ouvriers, artisans commerçants et chefs
d’entreprises, mais aussi employés sont très nettement sous représentées
tandis que les cadres et professions intermédiaires apparaissent
incontestablement sur-représentés. Ainsi, la catégorie employés a beau
fournir un contingent non négligeable d’adhérentes aux associations
environnementales, elle n’en reste pas moins sous-représentée par rapport à
sa place dans la population totale. En revanche, les agriculteurs ont beau être
peu nombreux, ils le sont davantage que dans la population totale.
En termes de statut, les femmes sont moins souvent indépendantes que les
hommes ne le sont et se trouvent plus souvent embauchées sur des contrats à
durée déterminée (principalement dans le secteur privé) et des contrats aidés
(davantage dans le secteur public). Conséquence directe de cette situation, la
majorité d’entre elles déclare un revenu mensuel net pour le ménage
inférieur à 15 000 F (2 287 euros) alors que c’est le cas de moins de 40 %
des hommes.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser la distribution des
adhérentes et des adhérents dans les différentes catégories socioprofessionnelles, les niveaux d’études des hommes et des femmes sont très
similaires, et exceptionnellement élevés. Plus de la moitié des adhérent-e-s
disposent d’un diplôme de 2e ou 3e cycle. La seule différence notable que
l’on puisse observer réside, à ce niveau, dans la répartition entre les
Erika FLAHAULT
403
diplômes scientifiques et littéraires. Les diplômes féminins se répartissent
équitablement entre les deux types de disciplines tandis que les deux tiers
des diplômes masculins sont des diplômes scientifiques.
Là encore, l’écart avec ce que l’on observe dans la population totale est
frappant ; particulièrement pour ce qui concerne la proportion de femmes
dotées de diplômes scientifiques.
Ainsi, le profil social des adhérentes se distingue principalement de celui
des adhérents par l’âge et le lieu de vie. On peut supposer qu’une part du
décalage observé en termes de catégories socioprofessionnelles et de statut
d’emploi provient justement de cet écart d’âge et qu’il tendra à se résorber
avec le temps. Si les marchés de l’emploi féminins et masculins restent
distincts, le niveau d’études particulièrement élevé et marqué par les
disciplines scientifiques atténue sensiblement ce clivage.
On peut supposer que l’ensemble des traits distinctifs des adhérentes que
nous avons mis en évidence préfigure l’évolution probable des
caractéristiques de la population associative. Mais ces caractéristiques
influent à leur tour sur la répartition des adhérent-e-s dans les différents
types d’associations et sur les mutations internes, déjà souvent engagées, en
matière de missions de ces associations.
DES MISSIONS ET DES MODES DE FONCTIONNEMENT AMENES A SE
MODIFIER ?
Le renforcement d’un engagement féminin jeune et citadin pourrait
entraîner quelques modifications dans le paysage associatif environnemental.
Il est alors intéressant de déterminer les caractéristiques féminines en
matière de conception de l’environnement et de pratiques qui peuvent être
amenées à se répandre.
Les associations du secteur environnement présentent de multiples facettes
et il est difficile d’établir une typologie qui prenne en compte tous les
aspects de la vie associative. Toutefois, les auteurs s’accordent à reconnaître
deux grandes familles d’associations que l’on nomme généralement
« naturalistes » et « environnementalistes ». Les premières se préoccupent
davantage de lutte contre les menaces pesant sur les milieux naturels, et les
secondes de défense du cadre de vie.
Si les femmes adhèrent majoritairement aux associations de lutte pour les
milieux naturels, ainsi que le font les hommes, elles semblent plus sensibles
à la défense du cadre de vie puisqu’on trouve dans ces associations le plus
fort pourcentage de femmes.
404
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
Logiquement, la conception que les unes et les autres se font de
l’environnement traduit le même décalage. S’il se conçoit comme un
problème de société au niveau de la planète pour la majorité des hommes et
des femmes, et dans des proportions très similaires (près de 60 %),
l’environnement comme cadre de vie est un peu plus souvent cité par les
femmes et les milieux naturels par les hommes. Mais les chiffres sont ici peu
significatifs, et il serait intéressant d’approfondir la question par des
entretiens plus à même de mettre à jour des représentations plus riches et
complexes que les formules proposées dans un questionnaire d’enquête ne
peuvent l’être.
Lorsqu’on interroge les adhérents sur les acteurs sociaux dont relève la
préservation de l’environnement, les réponses mettent en avant les citoyens
eux-mêmes dans un premier temps et les pouvoirs publics ensuite. Les
associations et les industriels arrivent loin derrière, ces derniers étant un peu
plus souvent cités par les femmes.
En ce qui concerne les pouvoirs publics, les deux tiers des adhérent-e-s
estiment que les questions d’écologie devraient être prises en charge par
l’ensemble des partis politiques. Les femmes sont proportionnellement
moins nombreuses que les hommes à souhaiter qu’elles relèvent de partis
politiques spécifiques ou qu’elles restent apolitiques. Pourtant, elles se
montrent plus réservées à l’égard des engagements politiques : moins
souvent militantes dans un parti ou un syndicat, elles participent moins aux
manifestations et sont moins souvent candidates aux élections. Néanmoins,
elles votent dans les mêmes proportions que les hommes et un peu plus
souvent pour le parti des Verts, mais la différence reste minime.
Pour ce qui est de la responsabilité des citoyens, les adhérent-e-s semblent
avoir massivement intégré un certain nombre d’actions quotidiennes qui
visent à réduire les pressions sur l’environnement : attention à la
consommation d’eau courante et de carburant, tri du verre et des piles, achat
de produits issus de l’agriculture biologique, de papier recyclé et de produits
générant moins de déchets d’emballages. Certaines pratiques, comme le tri,
restent étroitement liées aux conditions de logement, mais le sexe apparaît
discriminant dans les pratiques d’achat. En effet, les femmes déclarent
davantage acheter des produits issus de l’agriculture biologique et des
produits générant moins de déchets d’emballages. On sait qu’elles sont plus
sensibles que les hommes au problème des déchets car ce sont souvent elles
qui le gèrent au quotidien. Cette distinction se retrouve ici dans une moindre
mesure.
Les formes d’engagement et les actions accomplies dans le cadre de
l’association présentent également des traits distinctifs.
Erika FLAHAULT
405
Les femmes semblent moins s’investir dans les activités du bureau : alors
que un homme sur trois est membre du bureau de l’association à laquelle il
adhère, seule une femme sur cinq se trouve dans la même situation. Mais
cela ne les empêche pas d’être aussi constantes que leurs collègues aux
assemblées générales.
Par ailleurs, les motivations des femmes pour adhérer à ces associations
semblent plus altruistes que celles des hommes. Elles adhèrent,
proportionnellement plus que les hommes pour défendre un cadre de vie ou
par un sentiment de responsabilité envers les générations futures. En
revanche, elles sont moins motivées par le souci de s’intégrer dans des
réseaux, de trouver une occupation ou de faire partager leur expérience. Un
quart des adhésions est lié à l’activité professionnelle, mais les femmes
entretiennent une relation professionnelle plus directe à l’association
puisqu’elles en sont salariées dans un cas sur cinq tandis que les adhésions
masculines sont plutôt liées à une activité professionnelle extérieure.
D’autre part, les associations à dominante féminine (au moins 65 % de
femmes), tout en restant très minoritaires, sont un peu plus nombreuses en
Ile-de-France, parmi les associations les plus jeunes et parmi les associations
très locales ou au contraire internationales. Les associations mixtes (35 à
65 % de femmes) se recrutent surtout parmi celles qui adoptent des missions
de promotion, information et éducation à l’environnement et à la nature,
ainsi que les associations plus récentes de promotion d’une démarche de
développement durable.
L’analyse du détail des activités par sexe, montre que la part des hommes
et des femmes déclarant ne remplir aucun rôle dans l’association en dehors
du paiement de la cotisation, est exactement la même. De plus, les actions
citées le sont indifféremment par les hommes et les femmes. Globalement,
les hommes et les femmes remplissent donc les mêmes rôles dans
l’association avec, toutefois, des tâches qui apparaissent plus souvent
accomplies par les unes ou les autres.
Les femmes sont relativement plus nombreuses que les hommes à
accueillir le public, à tenir des stands dans les salons ou autres
manifestations publiques et à assurer le fonctionnement de la bibliothèque de
l’association. Elles sont également très présentes dans la préparation des
manifestations, colloques ou expositions organisées par l’association. Elles
remplissent assez fréquemment les fonctions de secrétaire, standardiste,
gestionnaire ou administratrice de l’association. Enfin, elles tiennent un rôle
non négligeable dans la collecte et la diffusion de l’information pour la
structure, les animations extérieures et l’initiation à l’environnement et dans
les fonctions de chargé de mission.
406
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
En revanche, elles apparaissent peu dans la gestion de sites ou de centres
dépendants de l’association, dans l’élevage et les soins aux animaux, et
surtout dans la recherche scientifique, les enquêtes et les inventaires qui
constituent un des fondements de l’activité des associations naturalistes. Les
hommes sont également relativement plus présents dans les fonctions de
représentation auprès des élus et des collectivités, la coordination de
réunions et le montage de dossiers et dans la rédaction du bulletin de
l’association, d’articles de presse ou la gestion du site Internet.
La distribution des tâches entre les membres masculins et féminins de
l’association renvoie à des représentations sociales traditionnelles des rôles
féminins et masculins : aux femmes, les tâches d’exécution, les fonctions
d’accueil, de relation avec le public et d’éducation ; aux hommes les
relations au pouvoir et les fonctions de représentation, les tâches de
conception et de recherche, les activités scientifiques. Notons toutefois que
les différences ne semblent jamais aussi marquées dans le milieu associatif
qu’elles peuvent l’être dans la vie sociale. Le milieu associatif apparaît alors
comme un lieu où certaines femmes peuvent assurer des rôles diversifiés,
accéder à des fonctions nouvelles et s’initier à la gestion d’une structure, aux
relations avec les instances de pouvoir ou à des activités techniques ou
scientifiques.
UN LIEU DE REMISE EN CAUSE DES RAPPORTS SOCIAUX ENTRE LES
SEXES ?
L’univers des associations du secteur environnement met en présence des
hommes et des femmes souvent issus des mêmes formations et fortement
impliqués dans la vie active et sociale. Si les actions accomplies par les unes
et les autres dans le cadre de l’engagement associatif présentent quelques
spécificités, il n’en reste pas moins que toutes les tâches citées sont
accomplies aussi bien par des hommes que par des femmes et que tous-tes
développent une polyvalence qui va à l’encontre de la spécialisation des
tâches en fonction du sexe.
De la même façon, les principales motivations qui ont poussé les unes et
les autres à adhérer sont finalement très proches, les spécificités
n’apparaissant qu’à la marge. Enfin, on peut signaler que si les femmes
restent minoritaires au sein des instances de décision des structures
associatives, elles y sont toujours beaucoup plus présentes que dans les
instances de décision de l’ensemble de la société française.
A travers l’engagement dans les associations du secteur environnement, les
hommes et les femmes semblent bien pouvoir faire l’apprentissage d’une
certaine mixité sexuée à défaut d’une mixité sociale. Ces associations
Erika FLAHAULT
407
constituent pour les femmes des lieux privilégiés d’initiation à des rôles
nouveaux, et une ouverture sur l’espace public pour un certain nombre
d’entre elles.
Méthodologie
Dans un premier temps, 401 associations de nature et d’environnement ont été
contactées sur la base d’un fichier composé à partir de la liste du Ministère de
l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement (mise à jour mars 2001) et de
l’Annuaire des 1 000 associations pour l’environnement, édition 2001. Ce fichier,
qui sert de base de sondage, comporte au total 1 256 associations. Cette première
étape a permis de collecter des adresses d’adhérent-e-s et de fournir les données
nécessaires au contrôle et au redressement de l’échantillon d’adhérent-e-s. L’enquête
a été réalisée par téléphone auprès de 401 associations tirées aléatoirement dans la
base de sondage.
Dans un second temps, le sondage auprès des adhérent-e-s a été réalisé à partir des
listes fournies par les associations. Le tirage est de type aléatoire mais contrôlé en
fonction du profil des adhérent-e-s déterminé à partir de l’enquête auprès des
associations, en fonction du nombre d’adhérent-e-s déclaré. 519 personnes (177
femmes et 342 hommes) ont ainsi été interrogées par téléphone.
BIBLIOGRAPHIE
Actions associatives. Solidarités et territoires [2001], Actes du colloque
18-19 octobre 2001, Publications de l’Université de Saint-Etienne.
AGOSTINI F. – CHIBRET R.P. – FABIANI J.L. – MARESCA B. [1995], La
dynamique du mouvement associatif dans le secteur de l’environnement.
Etat de la question et monographies régionales, Paris, Crédoc.
Annuaire des 1000 associations pour l’environnement [2001], Dejouet M.
(dir.), Paris, Victoire Editions, collection Environnement Magazine.
AUCLAIR E. – BENJAMIN I. [1993], « Développement de la vie associative
du secteur environnement », Recherche sociale, n° 127, juillet-septembre.
BARTHELEMY M. [2000], Associations : un nouvel âge de la participation,
Presses de science politique, Paris.
Cadre de vie, environnement et dynamiques associatives, Actes du
séminaire animé par Blais J.P. – Gillio C. – Ion J. [2001], Paris, Ministère de
l’équipement, du transport et du logement, PUCA.
408
LES FEMMES DANS LES ASSOCIATIONS DU SECTEUR ENVIRONNEMENT
Enquête « conditions de vie et aspirations des français », CREDOC –
IFEN – Agences de l’eau, vague début 2000.
Enquête « conditions de vie et aspirations des français », CREDOC - EDF,
vague début 2001.
Enquête « conditions de vie et aspirations des français », CREDOC IFEN, vague début 2001.
FLAHAULT E. [2002], La composition sociale des associations du secteur
environnement, Rapport de recherche pour l’ADEME, février.
FROUIN C. [1999], « La place des femmes et des hommes dans la vie
associative : Légitimité de la place des femmes : mise en perspective »,
Assises nationales de la vie associative, Paris, 19 février.
HATCHUEL G. – LOISEL J.P. [1998], « L’adhésion aux associations… »,
Consommation et mode de vie, n° 123, Crédoc, Paris.
HATCHUEL G. – LOISEL J-P. [1999], « La vie associative : participer, mais
pas militer », Données sociales – La société française, INSEE.
HERAN F. [1988], « Un monde sélectif : les associations », Economie et
Statistique, n° 208, INSEE.
IFEN, L’environnement en France, édition 1999, Paris, La Découverts,
1998.
LASCOUMES P. [1994], L’éco-pouvoir ; environnement et politiques, Paris,
La découverte, textes à l’appui.
LAVILLE J-L. – SAINAULIEU R. [1997], Sociologie de l’association. Des
organisations à l’épreuve du changement social, Paris, Desclée de Brouwer,
« Sociologie Economique ».
LOISEL J-P. [1999], « Les Français et la vie associative », Paris, Crédoc,
Collection des Rapports, n°201, mai.
MICOUD A. [2000], La dynamique des associations de nature et
d’environnement, MATE/CRESAL, mars.
LE CENTRE DE MEXICO,
LIEU D’EMANCIPATION
DES FEMMES MEXICAINES ?
Claire HANCOCK
Université Paris-XII-Val-de-Marne
Mexico est encore un nom qui cristallise beaucoup d’images négatives,
dans la mesure où la capitale a symbolisé, au cours des années 1970, une
expansion démographique galopante qui effrayait les analystes européens
par sa vigueur et ses formes. A noter, pour caractériser rapidement une ville
sur laquelle circulent énormément d’idées fausses, que sa croissance est fort
ralentie et son solde migratoire négatif, que les parties centrales de
l’agglomération perdent de la population depuis plusieurs décennies et que
dans son ensemble Mexico a vu son poids démographique relatif s’atténuer
par rapport à l’ensemble du pays et du réseau urbain1. Mexico est loin
d’avoir atteint la trentaine de millions d’habitants qu’on lui prédisait encore
dans les années 1980 ; elle n’est pas la plus grande ville du monde, même si
elle fait partie des plus étendues2.
1
Le DF accueillait en 2000 8,6 M de personnes environ dans une agglomération de 18,3 M
d’habitants (soit un peu moins de 19 % de la population du pays). La majorité de la
population de l’agglomération se trouve dans les municipes conurbés de l’Etat de Mexico,
autre entité qui entoure le District Fédéral à l’ouest, au nord et à l’est. INEGI, XII Censo
General de Población y Vivienda 2000. México, 2001.
2
Selon la base de données Géopolis élaborée par F. Moriconi-Ebrard, Mexico arrivait en
2000 au quatrième rang mondial derrière Tokyo, New York et Séoul, mais sa superficie
urbanisée n’était que légèrement moins importante que celle de Tolyo qui a une population
plus nombreuse d’un tiers.
410
LE CENTRE DE MEXICO
Or ce milieu de la très grande ville, qu’on caricature volontiers comme
celui de l’anomie et de la dissolution du lien social, s’avère aussi être, pour
des milliers de femmes mexicaines, une chance d’accéder à plus
d’indépendance que dans le reste du pays, et d’échapper à des rôles sociaux
contraignants. Comme l’a illustré récemment un film comme Amours
chiennes, les distances entre classes restent considérables dans la mégapole
mexicaine et il y a peu en commun entre le destin d’une muchacha et d’une
femme de la bonne société, alors même qu’elles vivent sous le même toit ou
dans des quartiers voisins, et il est donc certain que cette indépendance prend
des formes très différentes pour l’une et l’autre. Faute d’avoir pu encore
procéder à une approche qualitative de ces processus d’émancipation, je vais
ici m’attacher à cerner leur traduction quantitative dans les statistiques
publiques, puis m’attacher à l’exemple d’une politique publique mise en
œuvre dans le secteur des transports qui paraît susceptible de faciliter la vie
quotidienne et l’insertion sur le marché du travail de ces habitantes de
Mexico.
Je me fonde dans cette étude sur les données du recensement 2000
concernant le District Fédéral (DF), qui est l’entité de la fédération
mexicaine qui accueille le centre de l’agglomération de Mexico. Ce
territoire, qui est le moins étendu de la fédération, permet d’isoler des
phénomènes qui se retrouvent dans la plupart des grandes villes mexicaines3,
mais qu’on peut observer ici grâce aux statistiques à l’échelle des entités
fédérées : le DF n’est pas urbanisé dans sa totalité, mais la quasi-totalité de
sa population appartient à l’agglomération-capitale.
La population féminine du District Fédéral présente un certain nombre de
spécificités par rapport à celle du Mexique dans son ensemble : les femmes
analphabètes ou sans instruction y représentent un pourcentage beaucoup
plus faible (moins de la moitié de la moyenne nationale, 4 % contre 11 % et
14 % contre 30 %, respectivement), et leur taux d’activité est bien supérieur
à la moyenne nationale (plus de 40 % contre 30 % dans l’ensemble du
pays4). On ne s’étonnera pas non plus que la natalité et le taux de fécondité y
soient les plus faibles de toutes les entités fédérées du Mexique (1,72 %
contre 2,17 % en moyenne dans le pays et 2 contre 2,9, respectivement)5.
Jusque là, rien qui paraisse inhabituel en regard de la situation des femmes
dans les capitales ou grandes métropoles d’autres pays émergents : on sait
qu’elles offrent un accès aux soins et au contrôle des naissances bien
supérieur à celui des zones rurales, ainsi que des possibilités d’éducation et
3
Rappelons que la population mexicaine est urbaine pour près des trois quarts.
A noter qu’au Mexique on calcule le taux d’activité par rapport à la population de 12 ans
et plus, ce qui relativise l’écart qui peut exister avec les pays européens.
5
INEGI, XII Censo General de Población y Vivienda 2000. México, 2001.
4
Claire HANCOCK
411
d’emploi salarié bien plus développées, et que la position des femmes s’y
améliore donc d’autant.
Ce qui frappe plus, à l’étude des données démographiques du DF, c’est la
très forte surreprésentation des femmes : l’indice de masculinité du Mexique
déjà faible (95,4 hommes pour 100 femmes en 2000) y atteint son niveau
plancher (91,5 hommes pour 100 femmes). Le phénomène est
particulièrement sensible dans les délégations centrales6, comme Benito
Juarez (indice de 79,5) et Miguel Hidalgo (82,5). L’indice reste inférieur à
90 dans toutes les délégations du centre et de l’ouest du DF, de même que
dans le municipe de l’Etat de Mexico limitrophe, Huixquilucan, donc dans
les parties les plus aisées de l’agglomération7.
Cette surreprésentation féminine s’explique bien sûr en partie par un
vieillissement plus marqué de la population du cœur de la capitale par
rapport à l’ensemble de l’agglomération et du pays, mais pas totalement : en
effet, une distribution par âge de la population du DF montre que les garçons
sont plus nombreux que les filles dans les classes d’âge de 0 à 14 ans, mais
que les femmes sont déjà plus nombreuses dans la classe d’âge 15-19 ans.
Ce n’est en fait pas parmi les classes les plus âgées que le sureffectif est le
plus frappant (même si on a dans le DF environ 300 000 femmes de 65 ans
et plus contre seulement 203 000 hommes, soit un écart de 77 000), mais
parmi les adultes en âge d’exercer une activité : l’écart maximal est de
41 000 pour la classe d’âge 35-39 ans, et il est de plus de 30 000 pour tous
les groupes quinquennaux compris entre 20 et 54 ans.
Cet écart correspond très certainement à des attitudes migratoires
différentes des deux sexes : on pense immédiatement à la propension des
hommes à aller chercher un travail à l’étranger (Etats-Unis notamment),
mais celle-ci n’est pas seule en cause. On constate dans le DF un afflux bien
plus grand de femmes en âge d’entrer sur le marché du travail que
d’hommes ; dans la classe d’âge 15-24 ans, 17,8 % des femmes recensées
dans le DF n’en étaient pas originaires, alors que c’était le cas de seulement
12,2 % des hommes. Les pourcentages féminins sont également supérieurs
parmi les classes d’âge entre 25 ans et plus, mais c’est bien parmi ce groupe
pivot que la différence est la plus sensible (pour les jeunes de 14 ans et
moins l’écart n’est pas significatif). Il y a donc une attractivité migratoire
spécifique de la capitale mexicaine pour les femmes.
6
On appelle délégations (delegaciones) les 16 subdivisions administratives du District
Fédéral.
7
Soulignons quand même que les délégations de l’ouest se caractérisent à la fois par une
surreprésentation des populations riches et une surreprésentation des populations pauvres,
renvoyant bien au caractère très mêlé des parties urbanisées le plus récemment, comme Santa
Fé, qui juxtapose quartiers d’habitat précaire et secteurs de logement de prestige.
412
LE CENTRE DE MEXICO
Pour la comprendre, on peut s’intéresser aux spécialisations
professionnelles de celles qui travaillent dans le DF8. La plus forte
proportion (près du quart) sont employées de bureau (oficinistas), alors que
chez les hommes c’est la catégorie ouvriers et artisans qui regroupe le
pourcentage le plus important (17 %) ; ainsi, on peut postuler que l’emploi
de bureau, féminisé, se développe avec la tertiarisation de l’économie du DF,
qui connaît également une désindustrialisation qui comprime un secteur
d’emploi typiquement masculin. Les femmes sont également bien
représentées dans le secteur commercial (près d’une femme active sur cinq y
est employée, si l’on additionne secteur formel et secteur informel), mais
leur participation n’est pas significativement plus importante que celle des
hommes9.
En revanche, on trouve un écart significatif entre hommes et femmes pour
la proportion employée dans le travail domestique : 12,8 % des femmes
actives, contre seulement 1,5 % des hommes. Une bonne part de ces jeunes
filles venues de province trouve à s’employer dans ce travail à domicile qui
suppose souvent, à Mexico, une résidence chez l’employeur, donc une vie
privée très réduite. La coïncidence entre quartiers à forte surreprésentation
féminine et quartiers aisés s’explique sans doute en partie par ce phénomène,
de même que par l’espérance de vie plus élevée des femmes de catégories de
population plus favorisées.
Mais d’autres indices tendent à montrer que la vie que viennent trouver les
femmes dans la capitale mexicaine peut aussi être une vie plus indépendante
que celle qu’elles connaissent ailleurs dans le pays : en témoigne la
proportion élevée de foyers dont le chef de famille est une femme (un foyer
sur quatre dans le DF contre un sur cinq dans l’ensemble du pays). En 2000,
plus de la moitié des femmes du DF n’étaient ni mariées ni en couple : plus
de 36 % étaient célibataires, mais également plus de 15 % séparées,
divorcées ou veuves. Il faut relativiser la signification de ces statistiques qui
se rapportent à la population à partir de 12 ans, mais cette proportion se
retrouve pour la classe d’âge 20-29 ans (près de 48 % de célibataires, plus de
4 % divorcées, séparées ou veuves, soit encore 52 % de femmes « seules »).
Le taux de nuptialité du DF est parmi les plus faibles du pays, alors que la
divorcialité est parmi les plus élevées, reflétant un moindre poids des
conventions sociales ainsi que sans doute la surreprésentation des catégories
aisées de la population dans la capitale.
8
INEGI, Encuesta Nacional de Empleo 2000, México, 2001.
Notons toutefois qu’on trouve traditionnellement un certain nombre de femmes parmi les
« líderes » ou dirigeantes de groupes de commerçants ambulants du secteur informel du
centre de México ou de quartiers populaires proches comme Tepito et qu’elle peuvent être
extrêmement influentes. Voir l’article de F. Tomas, « Tepiteños », p. 25-29 Trace, n° 17,
1990.
9
Claire HANCOCK
413
On sait que beaucoup de ces femmes « seules » au sens où elles ne vivent
pas en couple sont sans doute incluses dans une famille élargie, mais
l’importance de la « jefatura feminina », c’est-à-dire des foyers dont la
personne de référence est une femme, montre bien qu’on a également affaire
à des femmes indépendantes (qu’elles aient ou non des enfants ou d’autres
membres de leur famille vivant avec elles). Dans les classes d’âge 30-39 ans,
on trouve encore près d’un cinquième de célibataires et plus de 10 % de
séparées, divorcées ou veuves soit environ 30 % de femmes « seules », et le
pourcentage reste stable pour la classe d’âge 40-49 ans (avec une
augmentation sensible de la deuxième catégorie). La proportion augmente de
nouveau après 50 ans, et plus encore après 60 ans, comme on pourrait s’y
attendre, avec le développement du veuvage.
Ainsi des femmes qui se sont mises à l’écart des conventions de la société
mexicaine en choisissant de rester célibataires ou en se séparant de leur
conjoint peuvent trouver dans les quartiers centraux de Mexico un milieu où
non seulement elles n’attireront pas l’attention, mais où elles sont
susceptibles de rencontrer d’autres femmes partageant leur choix de vie. Une
enquête qualitative auprès de ces femmes permettrait de déterminer dans
quelle mesure cette concentration dans certains quartiers relève de choix
conscients, d’une identification de la forte présence numérique des femmes,
ou résulte de structures du marché immobilier ou d’autres caractéristiques
des quartiers (proximité des pôles d’emploi tertiaire, par exemple).
Dans une agglomération aussi démesurément étendue que celle de Mexico,
la question de la mobilité est une question vitale, et une condition sine qua
non de l’accès des femmes au marché du travail. J. Coutras a montré, dans le
cas de la région parisienne, à quel point les femmes ont pu
traditionnellement être associées à l’espace de « proximité résidentielle »,
comme les classes sociales défavorisées dans leur ensemble, et comment le
développement de leur mobilité « contribue précisément à remettre en cause
le statut spatial des femmes » et à « repositionner les rapports que les sexes
entretiennent avec la ville »10.
B. Navarro, dans son ouvrage de 1993, cite une enquête selon laquelle
75 % des usagers du métro de Mexico seraient de sexe masculin11 ; N.
García Canclini reprend ces mêmes données dans son livre de 199612, citant
P. Ward pour qui « il existe une division par sexe du transport dans la ville
de Mexico qui n’a pas encore été étudiée ». Pourtant, un rapport de la
Gerencia des Estaciones y Transporte de 1986 rapporte que seulement 60 %
10
J. Coutras, « La mobilité des femmes au quotidien », p. 162 et 169.
B. Navarro, p. 76.
12
« aproximadamente 75 % de los usuarios del sistema de transporte colectivo son
hombres », p. 27.
11
414
LE CENTRE DE MEXICO
des usagers du métro sont de sexe masculin, et les données fournies par les
responsables d’Ingenieria y Desarrollo à la fin des années 1990 indiquent
que cette proportion serait descendue aux alentours de 57 % – et qu’en
conséquence, les femmes représentent près de 43 % des usagers. Ces chiffres
semblent plus conformes à ce qu’on sait du taux d’activité des femmes
(41,6 % selon l’enquête INEGI de 2000) et donc de leur part dans le nombre
global d’actifs de la ville (environ 39 % étant donné leur surreprésentation
dans les classes d’âge adulte). On ne peut en tout cas plus conclure comme le
faisait P. Ward sur la base des chiffres des années 1980 que « les coûts
sociaux et émotionnels des déplacements quotidiens (…) sont supportés de
manière disproportionnée par les hommes »13.
Il semble que les pouvoirs publics mexicains aient œuvré à faciliter la
mobilité des habitantes de Mexico en leur ménageant des espaces réservés
dans le réseau du métro, aux heures de pointe. Cela peut se traduire par des
files d’accès séparées aux stations les plus congestionnées, un double
système de circulation à l’intérieur des stations (des couloirs « femmes et
enfants » et des couloirs « hommes »), un filtrage pour l’accès à certaines
parties des quais, et des wagons (les trois premiers ou derniers du convoi)
réservés aux femmes.
Ce système est en vigueur depuis 1977 et sa géographie a suivi l’extension
des lignes du métro : obligatoire sur les plus chargées depuis plus de vingt
ans, il fait l’objet de mesures incitatives, mais guère suivies, sur l’intégralité
des lignes depuis ces dernières années. Dans celles des stations où il est
obligatoire, un nombre considérable de vigiles en surveille l’application,
parfois postés au côté de barrières divisant les quais, parfois bloquant l’accès
aux wagons « féminins » et enjoignant aux hommes de « circuler » vers ceux
auxquels ils ont le droit d’accéder. C’est au sens le plus littéral une « place »
qui est ménagée aux femmes, afin de leur permettre de voyager dans des
conditions meilleures que les autres usagers : l’espace concrètement réservé
aux femmes, aux heures et dans les stations concernées représente le tiers
des quais et des convois, les trois wagons de tête ou de queue des trains (sur
un total de 9 wagons).
Selon les responsables du STC (Sistema de Transporte Colectivo, qui
chapeaute le métro) interrogés, il s’agissait de « protéger » les femmes, de
leur assurer un traitement de faveur, et de leur permettre de voyager dans des
conditions légèrement moins inconfortables que le commun des usagers ;
dans les cohues qui se formaient dans les stations de métro, elles étaient,
avec les enfants et les personnes âgées, les plus susceptibles d’être gênées, et
à cause de leur moindre taille et force physique, elles avaient moins de
chances dans la lutte pour aborder les convois. Un autre son de cloche s’est
13
P. Ward, México, una megaciudad, p. 139.
Claire HANCOCK
415
fait entendre auprès d’une jeune femme responsable de station, pour qui, à
l’évidence, c’était la probabilité, dans les situations de promiscuité
engendrées par la surcharge, que les femmes soient physiquement harcelées
et soumises à divers désagréments, qui rendait compte d’une telle décision14.
Il ne semble pas en tout cas que ce choix ait fait l’objet d’une consultation
avec les usagers, ni même qu’il ait correspondu à des plaintes ou à une
campagne. La voix qu’on entendait le moins, à l’époque de l’institution de la
séparation des hommes et des femmes dans le métro, c’est bien celle des
femmes, concernées au premier chef. Leur présence était toujours masquée,
dans les commentaires parus dans la presse, par leur inclusion dans un
groupe familial, un couple, ou elles s’effaçaient derrière les enfants ou les
personnes âgées ; elles n’étaient jamais prises en compte comme individus
susceptibles d’utiliser seules un moyen de transport collectif. Cependant,
c’était bien aux femmes, bien plus nombreuses à emprunter le métro aux
heures de pointe que les autres populations « vulnérables », que la mesure
bénéficiait directement : elles en retiraient un surcroît de liberté, les femmes
gardant la faculté d’aller dans les wagons « masculins » si elles le
souhaitaient, tandis que les hommes se voyaient interdire les espaces
« féminins ». De là sans doute nombre de protestations qui se sont faites
entendre dans la presse sur les « désordres » engendrés par ces dispositions.
La place de la femme dans l’économie et la société mexicaine, dans la
deuxième moitié des années 70, était pour le moins disputée : le Mexique
avait reçu en 1976 le Congrès Mondial des Femmes, et, dans cette
perspective, beaucoup avait été fait au niveau gouvernemental pour que le
Mexique n’ait pas à rougir de sa législation ou de pratiques machistes. Dans
les années suivantes, le président López Portillo continuait à prêcher en ce
sens ; ses déclarations sont ainsi commentées dans un éditorial de El
Nacional, juste quelques jours après la mise en place de la séparation des
sexes dans la métro : « En accord avec les normes qui nous régissent,
l’ancienne disparité entre hommes et femmes a disparu. Celles-ci ne sont
plus, désormais, objets de discrimination ou d’une fausse protection. Elles
jouent sur le même terrain que leurs compagnons…»15.
La métaphore spatiale, qui se retrouve fréquemment dans de tels
commentaires, incite naturellement au rapprochement avec la gestion des
stations du métro, où, précisément, les femmes ne sont pas sur le même
terrain que les hommes et font l’objet d’une protection : le parallèle n’est pas
fait pas les commentateurs de l’époque, mais il s’impose tout de même à
l’esprit en lisant ces lignes – et ce d’autant plus que cet appel à la
reconnaissance de l’égalité n’était pas le seul son de cloche à se faire
14
« los Mexicanos somos muy groseros », m’a-t-elle dit (« Nous les Mexicains sommes très
grossiers »).
15
El Nacional, 14 juillet 1977, p. 1.
416
LE CENTRE DE MEXICO
entendre à l’époque. Depuis, la séparation entre hommes et femmes aux
heures de pointe est entrée dans les mœurs au point que l’inquisitrice
chercheuse étrangère qui vient demander aux femmes leur avis sur cette
pratique s’entend souvent demander en retour pourquoi elle n’existe pas
dans le métro parisien.
Cette mesure constitue en tout cas une exception notable à ce qu’A.
Massolo désigne comme l’« invisibilité » de la femme dans les politiques
urbaines menées au Mexique : « le travail de détective pour trouver quelque
chose qui se rapporte à la femme dans ce type de politiques et de
programmes donne comme résultat ce que les chercheuses d’autres pays
rapportent de leur travail et de leurs analyses, c’est-à-dire : on ne trouve
rien parce qu’il n’y a rien »16. De même, cette place réservée dans le métro
paraît un démenti à son affirmation, sans doute vérifiée par ailleurs, que « la
complexité et la diversité des rôles, des tâches, des temporalités et des
déplacements des femmes pauvres habitant la ville sont méconnues dans les
pratiques institutionnelles »17. Il semble que les autorités du métro aient été
plus promptes que l’opinion en général à admettre les femmes comme agents
indépendants de leur strict rôle familial, susceptibles de se déplacer seules
pour se rendre à leur travail : le métro serait alors, à Mexico, un des moyens
privilégiés de leur émancipation.
Dans une ville dont le centre est volontiers dépeint par la presse mexicaine
comme un des hauts lieux de l’insécurité, des femmes se sont donc
paradoxalement ménagé un espace relativement préservé qui leur assure en
tout cas un certain degré d’indépendance : dans un milieu qu’on suppose
brutal, la population féminine peut trouver un abri contre la violence moins
visible produite par une société où le machisme reste ancré, notamment
parmi les couches les plus modestes de la population. Les pouvoirs publics
semblent prêter la main à cette émancipation par des mesures qu’on peut
juger paternalistes ou trouver trop peu concertées, à son goût, mais dont il
faut bien reconnaître l’efficacité.
BIBLIOGRAPHIE
COUTRAS J. [1993], « La mobilité des femmes au quotidien. Un enjeu des
rapports sociaux de sexes ? », Annales de la Recherche Urbaine n° 59-60,
p. 162-169.
16
A. Massolo, « Políticas urbanas y mujer : una aproximación » M. L. Tanés (comp), La
voluntad de ser. Mujeres en los noventa, PIEM, Colegio de México, 1992, p. 296.
17
id., p. 301.
Claire HANCOCK
417
FERNANDEZ PONCELA A. M. (comp.) [1995], Participación política : las
mujeres en México al final del milenio, PIEM, Colegio de México.
GARCIA CANCLINI N. – CASTELLANO A. – ROSAS MANTECON A. [1996],
La ciudad de los viajeros. Travesías e imaginarios urbanos : México, 19402000. UAM, Grijalbo.
HANCOCK C. – MONNET J. [2001], « Mexico : vers l’abandon de la rente
de situation nationale ? », p. 73-92 Jalabert G. (dir.), Portraits de très
grandes villes. Société, pouvoirs, territoires, Presses Universitaires du
Mirail, collection Villes et territoires.
HANCOCK C. – HIERNAUX D. [2000], « Mexico : vers un aménagement à
l’échelle métropolitaine », Villes en parallèle, n° 30-31, p. 297-315,
décembre.
MASSOLO A. (comp.) [1991], Mujeres y ciudades. Participación social,
vivienda y vida cotidiana, PIEM, Colegio de México.
MASSOLO A. [1992], Por amor y coraje. Mujeres en movimientos urbanos
de la ciudad de México, México, Colegio de México.
NAVARRO BENITEZ B. [1993], El Metro y sus usuarios, UAM-DDF.
OLIVEIRA O. (de) – PEPIN LEHALLEUR M. [1997], « Femmes venues à la
ville et autres mobilités. Ruptures et inflexions culturelles dans des récits
autobiographiques (Mérida-México-Tijuana) », Cahier des Amériques
Latines n°25, p. 149-169.
OLIVEIRA O. (de) – GARCIA B. [1994], Trabajo feminino y vida familiar
en México, México, Colegio de México.
TANES M.L. (comp.) [1992], La voluntad de ser. Mujeres en los noventa,
Programa Interdisciplinario de Estudios de la Mujer, Colegio de México.
WARD P. M. [1991], México : una megaciudad. Producción y
reproducción de un medio ambiente urbano, CNCA, Alianza editorial, Los
Noventa.
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE
SYSTEMATISEE : ECONOMIE DOMESTIQUE
ET RESEAUX D’ECHANGE PARMI LES COURS
D’OSTROV (BUCAREST)
Maria-Rosaria SPANO-DRAFT
Université de Fribourg
POST-SOCIALISME, GENRE ET INVESTISSEMENT DE L’ESPACE
Les bouleversements politiques et la « démocratisation » des structures de
pouvoir, intervenus dans les Pays de l’Europe Centrale et Orientale (PECO)
avec la chute des régimes communistes, ont entraîné des transformations
profondes des rapports économiques et sociaux et une redéfinition du rôle de
l’Etat. La population connaît une différentiation hâtive et des nouvelles
hiérarchies sociales se définissent. Ainsi, dans le cadre de la récession
économique et de l’ouverture à l’économie de marché, de nouveaux clivages
se dessinent et, en particulier, entre les sexes, laissant émerger une claire
tendance à la féminisation de la pauvreté. En réduisant la sécurité sociale, la
« transition » affecte le fonctionnement social et économique des foyers et
détermine des changements dramatiques, relatifs aux rôles de la famille dans
la production économique. Ce qui se traduit, entre autres, par des
changements dans les relations de production, de genre et d’âge en son sein.
En effet, pour combler la baisse drastique de leurs moyens de subsistance,
les ménages des PECO ont recours à l’exercice d’activités différentiées,
stimulant de la sorte une nette augmentation des économies de survie et une
420
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
croissance généralisée de l’autoconsommation1. Ce type d’économie est
essentiellement féminin. Ainsi, prenant sur elles la surcharge de travail que
la « transition » demande, les femmes sauvent les foyers de la crise et
permettent l’alignement des PECO à l’ordre occidental. Mais, les lourdes
conséquences des restructurations post-socialistes pesant sur les femmes, ne
sont pas le prix inéluctable de la période s’ouvrant en 1989. Elles ne
constituent pas un fait inévitable, mais le produit de choix sexués en matière
de politique sociale et économique. L’hypothèse qui se profile dans les
Etudes sur le Genre2 sur la « transition » veut que les relations entre les sexes
soient intrinsèquement impliquées dans les processus de transformation des
PECO ; et encore plus, que la discrimination contre les femmes, en
Roumanie, soit constitutive des nouvelles démocraties des pays exsocialistes. La « transition » déclenche donc des changements importants. La
tendance laisse deviner une reconstitution des rapports de genre dans une
forme inédite, à nouveau défavorable aux femmes.
Dans ce texte, nous traiterons cette question et nous verrons comment un
groupe spécifique de femmes arrive à tirer avantage d’une organisation
particulière de l’espace. En décrivant un quartier périphérique de Bucarest,
nous verrons comment l’espace intervient sur les rapports de genre, en
permettant ou enrayant certaines organisations sociales. Nous verrons, dans
des formes inédites, que les activités qui se déroulent en ville produisent des
scénarios genrés, mais permettent aussi l’élaboration de stratégies pour les
contrer ou y résister. Déjà « ville miroir »3 du projet national-communiste,
lieu central de la mise en scène de la Dictature, Bucarest demeure un point
de vue privilégié pour appréhender la contemporanéité et le changement.
Car, « La ville est l’émanation et la manifestation la plus concentrée, donc la
plus visible, de l’instauration continue de nouveaux modes de production, de
nouvelles technologies, de nouveaux rapports sociaux »4 et, bien sûr, de
nouveaux rapports de genre déclenchés par l’entrée en « transition ».
Notre recherche se situe à Ostrov, – péninsule de Pantelimon, quartier de
Bucarest –, une zone de la capitale qui ne subit pas la systématisation
1
Borzeda A., 1999 ; Brown D. L. – Kulcsar L., 2000 ; Nemenyi A., 2000.
Voir, à titre d’exemple, Moghadam V. M, 1995 ; Heinen J, 1995 – Cahier du Gedisst,
numéro spécial : « transition » en Europe de l’Est : main-d’œuvre et citoyennes de seconde
zone, 1995 ; Van Der Lippe T. – Fodor E., 1998 ; Funk N. – Mueller M. (éd.), 1993 - Analize.
Revist! de studii feministe, Bucarest, 1996 ; Grunberg L.,1999 ; Grunberg L. – Miroiu M.,
1997 ; Grunberg L. – Miroiu M., 1998 ; Liceanu A., 1999 ; Miroiu M., 1999 ; Renne T. (éd),
1997.
3
Selim M., 1992 ; Althabe G., Enquête, 1996.
4
Choron-Baix C., « L’objet « ville ». Entretien avec Colette Pétonnet », Enquête, 1996,
p. 11-12.
2
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
421
directement, tout en se situant dans un des quartiers les plus touchés par
l’architecture de Régime. L’étude de terrain concerne les stratégies
spécifiques de réponse à la crise de « transition ». Dans une perspective
anthropologique, nous approcherons les pratiques sociales et les systèmes
économiques mis en place par les habitantes de la zone « rur-urbaine »
d’Ostrov. La spécificité de l’organisation sociale et économique des femmes
d’Ostrov, par rapport à l’organisation des quartiers systématisés de la ville,
sera appréhendée à partir de la forme particulière de l’habitat, la cour, et du
sentiment d’appartenance qui y est attaché. Zone limite entre le rural et
l’urbain, au croisement de formes différentes d’économie et de styles de vie,
en Roumanie, encore largement agricole, ce milieu rur-urbain a des
caractéristiques particulières quant à l’organisation de l’habitat, aux
systèmes de production et d’échange, à la division socio-sexuelle du travail.
A Ostrov, l’architecture de l’habitation et sa distribution par cour définit
des espaces genrés. Ainsi, dans le flou des processus de changement, des
femmes peuvent profiter de l’espace des cours pour en tirer une source
d’empowerment. Nous verrons que d’autres voies de gestion de la
« transition » sont possibles et que l’investissement de l’espace peut jouer un
rôle important afin que la direction de ces changements soit moins
défavorable aux femmes. Nous verrons aussi que l’augmentation de la
production à laquelle les foyers sont forcés, détermine sûrement une
surcharge de travail pour les femmes. Mais, là où un projet collectif de
l’espace le permet, cette surcharge n’amène pas nécessairement une
dégradation du statut des femmes. Le travail que la « transition » demande
aux femmes, leur centralité économique – quoique jamais reconnue par le
législateur et encore moins par le comptable – peut constituer une source
d’émancipation, à condition que les femmes puissent travailler dans des
espaces qui se soustraient au contrôle des hommes. Nous montrerons
comment la structure de l’habitat non urbain, facilite des formes
d’organisation, de coopération et d’échange à l’intérieur et entre les
différentes cours, ce qui donne aux femmes des espaces d’action plus larges
que dans les appartements des blocs. Cependant, cette prise de pouvoir des
femmes ne se fait pas sans déclencher de forts conflits au sein de la famille
et du quartier. Ainsi, le rôle central de la production féminine se fait dans un
contexte de forte recrudescence de la violence envers les femmes, marquant
l’ambiguïté entre cette centralité et l’autonomie économique et l’avancée de
structures de genre conservatrices, l’affirmation d’un « néo-patriarcat » et
d’une idéologie de la transition qui clame le « retour à la normalité »5.
5
Zdravomyslova, Cahier du Gedisst, numéro spécial, 1995.
422
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
UNE ILE DANS BUCAREST : MORPHOLOGIE D’UN QUARTIER RUR-URBAIN
Dès sa prise de pouvoir, l’aménagement du territoire urbain, fut une
priorité du Régime. La ville était un symbole central de la mise en œuvre du
projet totalitaire : elle devait représenter la Nouvelle Société et la Modernité
Socialiste. Ainsi, des plans de systématisation du territoire (urbain, mais
aussi paysan) furent lancés à plusieurs reprises. Alors que Bucarest
reconstituait une centralité nouvelle de son territoire, des quartiers entiers
d’HLM (dont Pantelimon6) étaient bâtis, le but déclaré étant
l’homogénéisation. Dans ce contexte, Ostrov constitue une unité d’analyse
privilégiée, puisque non simplement elle échappe aux systématisations
communistes mais, de plus, elle est aménagée par ses habitant-es de façon
tout à fait originale et même, ouvertement contraire à l’ordre imposé.
Ostrov, comme le stipule son nom (« île » en roumain), est une île
artificielle allongée sur le lac de Fundeni. Plus exactement, Ostrov7 est une
presqu’île. Mais, étant donné le niveau assez variable du fleuve, les eaux
submergent souvent la bande de terre reliant la presqu’île à la terre ferme :
elle devient alors une île. Seul le pont d’accès, tout au sud du quartier, la
relie au reste du territoire de Pantelimon.
Dépourvues du tout service urbain (sauf l’électricité), les maisons, le plus
souvent des baraques en matériaux de fortune, sont bâties sur le modèle
architectural et spatial paysan et sont disposées autour de cours communes.
Similaires aux gospod!ri (households) rurales8, les cours se composent de
différents foyers, souvent constitués d’une seule pièce. Suivant
principalement le réseau parental, plusieurs familles (2 à 12) y cohabitent.
6
L’« effroyable » Pantelimon, secteur « 2 » (sud-est) de Bucarest (le territoire de la ville est
partagé en 6 secteurs administratifs, gérés par autant de mairies), offre une des images les plus
dures de la systématisation du territoire urbain, qui a débuté dans les années 1970. C’est un
immense quartier-ghetto populaire : la population s’ethnicise et les blocs communistes sont
plus nombreux et délabrés qu’ailleurs, du moins le long des artères principales. Mais, derrière
l’agglomération des blocs délabrés et insalubres, les maisons paysannes en ruine apparaissent.
7
Je me référerai à Ostrov en reprenant indifféremment les dénominations les plus
fréquemment utilisées par ses habitant-es : île, presqu’île, quartier, village – et plus
précisément village sans église.
8
Ce terme d’origine slave désigne, dans son sens originel, la domus, la res du seigneur.
Dans la littérature ethnologique roumaine, la gospodãrie désigne la maison abritant la famille
élargie, répandue partout dans les campagnes du pays. Tout en me démarquant de son sens
folklorique, j’utilise le terme dans son signe original roumain parce qu’aucune traduction
française ne semble convenir. Lorsque j’ai recours à ce terme, j’entends faire référence au
système hiérarchique de genre qui y trouve place, mais aussi aux valeurs que les femmes
interviewées réclament pour elles et pour leur travail.
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
423
Dans le no man’s land séparant l’île des blocs, des jardins potagers
(souvent illégaux) s’étagent vers le lac en se partageant la place avec
l’énorme décharge (elle aussi illégale) et les restes d’une ancienne entreprise
d’Etat. En raison de son architecture reproduisant néanmoins un style
paysan, le paysage rur-urbain9 d’Ostrov contraste fortement avec la
perspective des gigantesques blocs ceaucistes de Pantelimon. Passage obligé
entre l’île et le quartier, le grand marché de Piata Delfinului anime le
paysage avec sa foule de vendeuses. Une fois franchi le pont menant à
Ostrov, les rues portent toutes des noms de poissons et ne sont plus
goudronnées. Les eaux usées s’y écoulent, faute d’un véritable système
d’égouts souterrains.
Composé essentiellement de trois allées principales, grosso modo
parallèles, et de rues plus petites les croisant transversalement, ce quartier
compte environ 500 familles, pour un total de 2 600 à 3 000 personnes.
La spécificité de l’habitat est l’aspect revendiqué par ses habitantes comme
distinctif par rapport à la vie dans les appartements des blocs communistes,
les termes cour/HLM exprimant deux systèmes de vie opposés. Nous verrons
que l’architecture de la cour est créatrice d’un espace permettant aux femmes
certaines formes de solidarité et de relations sociales et se construisant
autour de réseaux de différentes sortes. Cette architecture, soustraite à
l’ordre de la ville, rend compte d’une vision du monde propre à sa
population de « déplacé-es », provenant de tout le pays et de sa position
périphérique par rapport à Bucarest et à son style de vie urbaine. Une
remarque revient sans cesse : le sentiment de non-implication dans la ville et
la marginalité dans laquelle les Ostrovien-nes se sentent plongé-es.
MEMOIRE D’UNE ILE SANS
AMENAGEMENT DU QUARTIER
HISTOIRE :
PEUPLEMENT
ET
L’histoire de la formation et du développement d’Ostrov est une histoire
clandestine car, l’île, comme une partie de ses habitant-es, n’existe pas pour
les autorités de la ville. Avant la Deuxième Guerre mondiale, Ostrov faisait
9
« Rur-urbain » est une catégorie d’analyse utilisée dans les études européanistes pour
appréhender une organisation de l’espace hybride entre le rural et l’urbain. Elle met à
l’épreuve la distinction classique village/ville et en défie la portée heuristique. Ostrov n’est
pas un quartier de paysan-nes mais d’ex-paysan-nes. Alors que dans une agro-town le style
de vie est urbain dans un milieu rural, ici le style est résolument rural en pleine ville. Comme
une agro-town, Ostrov manque de services tertiaires et les habitant-es partagent un même
niveau socio-économique. Contrairement aux gens d’une agro-town, les rur-urbain-es
d’Ostrov travaillent (ou ont travaillé) dans l’industrie et le tertiaire de la capitale. A quelques
centaines de mètres du pont d’accès, le fantôme d’une grande entreprise d’Etat désormais
rouillée et abandonnée comme toutes les autres, montre sa façade aux habitant-es d’Ostrov,
qui en nombre important y ont travaillé, avant d’être licencié-es en masse après 1990.
424
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
partie d’un latifundium. Les premiers résident-es, les paysan-nes du
latifundium, remontent seulement aux années 1920-30. A l’époque
communiste le terrain fut exproprié et, la terre collectivisée, distribuée à la
rare population résidente et à celle qui s’apprêtait à s’installer. Il s’agissait
des personnes qui bientôt allaient être occupées dans l’imposant appareil
industriel rapidement mis en place. Ainsi, au fur et à mesure que les gens
arrivaient à Ostrov, ils bâtissaient leur maison et le faisaient selon une
architecture rappelant celle des maisons villageoises qu’ils venaient de
quitter. Pour une partie des constructions, des permis furent accordés ; les
autres maisons furent construites sans autorisation – et plusieurs le sont
encore aujourd’hui. Dans les années 70, Ostrov entre dans le territoire de
Bucarest : un des plans de systématisation de la ville prévoit de récupérer cette
partie de la zone agricole de la capitale pour en faire un parc sportif aquatique.
C’était en 1976 : une partie des installations fut aménagée et les premiers
travaux pour la construction d’un port entamés. Quant aux habitant-es, il
était prévu de les reloger dans les nouvelles HLM. Le projet était dirigé par
le prof. Victor Fulicea (Faculté d’Architecture, Université de Bucarest), l’un
des grands architectes du Régime. Le projet a échoué.
C’est ainsi qu’actuellement les habitant-es les plus âgé-es d’Ostrov
viennent surtout de la campagne roumaine. Cependant, à côté de cette
composante majoritaire, il y a aussi quelques familles de migrants bulgares
et moldaves, issus des migrations entre les différents pays ex-communistes.
Enfin, quelques familles se définissant explicitement rom (tziganes)
partagent la presqu’île avec une population en bonne partie mixte romroumaine, mais se définissant comme roumaine. Aujourd’hui, beaucoup de
personnes à la retraite et surtout des veuves habitent à Ostrov. Elles sont
toutes d’anciennes ouvrières des industries du Régime. Ici, comme dans tous
les PECO, les femmes ont une espérance de vie bien plus longue que celle
des hommes. Pour cette raison surtout, mais également à cause des divorces
ou d’abandons, beaucoup de femmes sont cheffes de famille et la majorité
des personnes âgées de la première vague d’immigration est désormais
féminine. Ostrov serait destinée au vieillissement si, de nos jours, de
nouvelles personnes n’étaient pas venues s’installer dans le village. Car, les
conjonctures économiques poussent les gens à louer ou à bâtir une maison
dans ce quartier. Déplacées dans les appartements des HLM, certaines
personnes essayent de les quitter parce qu’ils sont devenus trop chers, les
frais d’entretien étant souvent plus élevés que les salaires, même en étant
propriétaire10. Les jeunes générations aussi reviennent chez les vieux parents
10
Paradoxe du national-communisme à la roumaine, ce système économique, qui abhorrait
la propriété privée, était dans les faits mixte, public et privé. Même si la rhétorique du Parti
passait sous silence ce point, le rejet de la propriété privée fut loin d’être total. A la fin des
années 1970, la nationalisation des propriétés immobilières et foncières étant achevée, l’Etat
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
425
ou oncles et tantes et s’installent dans la cour de la famille. Ainsi la cour
s’élargit grâce aux jeunes gens de la famille mais aussi grâce aux
nombreuses nouvelles familles de locataires. Tout à fait étrangères aux liens
parentaux des premièr-es habitant-es, elles louent rarement des cours
entières. Le plus souvent, elles prennent une chambre dans la cour, ou alors,
celles qui ont vendu leurs appartements d’HLM, achètent du terrain dans le
quartier et y construisent une maison « à l’américaine » (à deux ou trois
étages, avec fondations).
Aujourd’hui, les vicissitudes communistes semblent lointaines. Mais, sans
trêve pour les Ostrovien-nes, le passé revient cycliquement comme un destin
de démolitions et de déplacements auquel on n’échappe pas. Car, sur l’île
pèse actuellement un projet de réhabilitation du territoire (Projet de la zone
des lacs du Colentina. Etude analytique et perspective de consolidation du
Projet Urbaniste Général de Bucarest, PUG, 1999) pour en faire un parc
sauvegardé du cheval roumain en voie de disparition. Financé par la Banque
Mondiale, dans le cadre du PUG, visant à réparer les dégâts de l’architecture
du Régime et de ses Plans de systématisation, le Projet de la zone des lacs
est dirigé par le prof.Victor Fulicea ! Il prévoit de démolir les habitations et
déplacer les gens dans les campagnes limitrophes.
LES COURS, LA PRODUCTION ET LES MODES DE VIE
A Ostrov, les maisons indépendantes sont rares. Le plus souvent, les gens
habitent dans les cours. Ressemblant aux gospodãri (households) rurales, les
cours se composent de différentes maisons. Celles-ci peuvent être
constituées d’une seule pièce ou bien de plusieurs, d’après le statut
(propriétaire ou locataire, appartenant à la première génération arrivée ou à
la dernière) et la richesse de ses habitant-es. Démarquées par des enceintes,
les maisons sont donc disposées autour d’un espace commun (la cour,
justement) où toutes sortes d’activités ménagères collectives et de prestations
de services se déroulent.
prit une mesure qui permettait l’association entre propriété privée et habitation. Invalidant la
norme constitutionnelle qui prévoyait que les biens et les moyens de production appartenaient
« au peuple », l’Etat mit en vente les appartements des HLM. Ainsi, beaucoup de locataires
ont pu racheter leurs appartements selon un système de retenue salariale à la source. Le
processus a continué aussi après 1989. C’est une raison pour laquelle Bucarest, ainsi que
d’autres villes roumaines, compte aujourd’hui un très grand nombre de propriétaires. Une
situation encore plus particulière est celle qui oppose les ancien-nes propriétaires exproprié-es
pendant la nationalisation (qui demandent la restitution) et les locataires attribué-es par le
Régime (qui demandent de rester, le soin de la maison – îngrijit – étant prioritaire par rapport
aux titres de propriété).
Pour une analyse de ce conflit, voir Zerilli F., 1998.
426
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
Dans les cours, les femmes s’activent à combler les vides laissés par le
démembrement du système de garanties sociales. De la sorte, à l’intérieur de
chaque gospodãrie, toutes les femmes de la famille, ainsi que les femmes
locataires garantissent, pour tous les membres de la cour, la survie des
malades qui ne sont plus pris en charge par le système sanitaire public, des
personnes âgées aux retraites inconsistantes, et la prise en charge des très
nombreux enfants, faute d’accès aux méthodes contraceptives, et des
chômeurs issus de la vague de privatisations et de restructurations de
l’économie roumaine. A l’extérieur de la cour aussi, les femmes s’organisent
en réseaux de production et/ou d’échange de produits et de services et
coopèrent avec les femmes des autres cours.
Comme nous l’avons dit en présentant le cadre du post-socialisme, les
ménages incrémentent leur rôle de producteurs. En Roumanie, l’autoproduction est estimée à 50 % des budgets des ménages11, alors que
l’économie informelle représente d’un tiers à presque la moitié du PIB
roumain12. Tout en étant un phénomène éminemment agricole,
l’augmentation de l’autoproduction intéresse aussi les ménages urbains et,
d’une façon encore plus complexe, les insulaires d’Ostrov avec leur statut
hybride de rur-urbains. Ici, les stratégies de survie s’articulent autour des
échanges avec les campagnes, des échanges internes parmi les gospodãri,
des échanges sur le marché économique « légal », sur les marchés « noir » et
« gris », mais aussi autour de pratiques véritablement agricoles, les
gospodãri relativement plus aisées disposant d’un potager et même, parfois,
de quelques animaux. A Ostrov, la composante la plus remarquable et
généralisée de cette économie de l’autoproduction concerne la préparation de
conserves. Cependant, elle dépasse largement le domaine de la production
alimentaire. Prises dans les contradictions et les misères de la réorganisation
économique, les femmes d’Ostrov récupèrent et transforment d’anciens
systèmes de coopération et d’échange antérieurs à la nationalisation et
revitalisent les économies « parallèles » qui l’avaient accompagnée. C’est
comme si l’entrée de la Roumanie dans le marché global néo-libéral
11
Borzeda A., 1999.
Il est certain que ces pourcentages nationaux sont faussés par les difficultés de
comptabiliser les économies informelles. Mais, les statistiques sont faussées encore davantage
par les choix en matière d’économie politique qui nient toute valeur économique au travail
domestique. Les données officielles sur le niveau de vie ne comptabilisent pas toutes les
économies engendrées par l’autoconsommation et l’auto-production (tant le Législateur et le
Comptable considèrent ces activités comme naturellement féminines). Ces données de type
quantitatif permettent de cerner l’ampleur de la production ménagère. Par contre, elles ne
laissent pas transparaître que cette économie est produite presque exclusivement par des
femmes. Pourtant, ignoré par la comptabilité nationale, le travail des femmes perd sa valeur
économique, confirmant et soutenant une fois de plus la dégradation de leur statut de
citoyennes.
12
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
427
stimulait la récupération de systèmes traditionnels de production et
d’échange.
Nous verrons plus tard quelques exemples de cette production et de
réseaux d’échange féminins. Nous nous arrêterons aussi sur les conflits de
pouvoir qui opposent les femmes aux hommes à l’intérieur de la cour. Pour
l’instant, pour en rester au niveau descriptif, il est de rigueur de remarquer
un autre aspect distinctif de la vie des Ostroviennes : la menace de la
violence et la violence affichée qu’elles subissent au quotidien dans la cour.
En effet, cette forte recrudescence de la violence envers les femmes13 va de
paire avec la position centrale qu’elles occupent dans l’économie laborieuse
de la gospod!rie rur-ubaine. La violence domestique est le trait commun de
la vie de toutes les femmes que j’ai interviewées et que j’ai connues. Dans le
cadre des relations familiales, les femmes de tout âge sont soumises à toutes
sortes d’abus, qui non seulement mettent leur vie en danger, mais
compromettent aussi leurs capacités à participer à la vie familiale – et
publique – sur une base d’égalité avec les hommes. A ceci s’ajoute la
contrainte à la prostitution imposée par les hommes de la famille ou alors par
quelques-uns des Bãie"ii de Bãie"i14 de Pantelimon. Nombreuses sont les
femmes d’Ostrov qui connaissent l’exploitation sexuelle (parfois que de
façon ponctuelle) sur le florissant marché du quartier.
Violence à part, ce qui n’est pas spécifique à Ostrov, l’île est perçue par
ses habitant-es comme étant un village, un village sans église. Les
Ostrovien-nes se définissent toujours en opposition à la ville, lointaine
physiquement et indifférente à leur exigence. Leur fierté découle de leur
extranéité, de leur marginalité à une ville pas aimée. Dans la construction du
couple binaire identité/extranéité plusieurs niveaux (selon les stratégies)
interviennent pour définir les Ostrovien-nes : le pays, la campagne et la
région linguistique d’origine, la race et l’île… jusqu’à la rue qu’on habite, le
voisinage immédiat et enfin la cour. C’est ici un élément central et unanime
de l’identité du quartier : la cour. Les habitant-es s’accordent pour dire que
la particularité du quartier réside dans l’organisation de l’habitat par cour.
Plus généralement, le sentiment d’appartenance à une communauté
villageoise apparaît chez toutes mes interlocutrices, qui se sentent
13
Adamesteanu G., 1999 ; Surugiu R., 1999.
Les recherches menées sur la condition des femmes dans l’ex-bloc communiste, en période
de « transition », partagent largement l’idée d’une augmentation de la violence contre les
femmes. Cependant des données fiables ne sont pas disponibles. La connaissance de cet
ample phénomène reste entravée par des pouvoirs politiques conservateurs qui en nient même
l’existence.
14
L’expression Bãie"ii de Bãie"i signifie littéralement « les garçons faits en garçon » ou
bien, « les garçons des garçons » et définit des jeunes hommes organisés en brigades, toujours
en lutte entre elles, qui contrôlent et gèrent le marché de la drogue et de la prostitution de
Pantelimon.
428
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
Bucarestoises d’une façon tout à fait spéciale. Contre l’anonymat de la ville,
à Ostrov tout le monde connaît tout le monde, et les bonnes relations de
voisinage sont les liens sociaux les plus recherchés et soignés. Toutefois,
quand les cercles d’appartenance se restreignent, la personne qui habite
quelques rues plus loin est déjà une étrangère dont il faut se méfier. Dans les
termes de l’opposition cour/HLM (dont découlent celles de village/ville,
solidarité/individualisme) se construit toute la rhétorique identitaire en
faisant de ses deux termes les emblèmes de deux styles de vies, de deux
systèmes économiques et sociaux antinomiques. La cour demeure
l’expression réitérée d’une identité irréductible à laquelle personne ne veut
renoncer.
LES ECHANGES : LA GOSPODARIE MIXTE DIFFUSE
Pour rendre compte de la spécificité de cette organisation collective de
l’habitation, nous empruntons la notion de « gospod!rie mixte diffuse »15.
Nous l’entendons comme le résultat des mutations historiques de la
gospod!rie traditionnelle de village, en tant que forme d’établissement
caractéristique de toutes les campagnes roumaines (et, en général, de toute
l’aire slave). Ainsi, par cette définition faut-il entendre une unité
résidentielle de consommation et de production à base fondamentalement –
mais pas exclusivement – familiale. Mixte, quant aux systèmes économiques
qui sont adoptés ; diffuse, quant à la localisation spatiale, dispersée entre une
partie qui reste dans le village d’origine à la campagne et une (ou plusieurs)
qui se déplace en ville.
Il est possible de considérer les cours d’Ostrov comme la partie diffuse des
gospodãri des campagnes que les gens quittèrent pour aller travailler dans
les usines de Bucarest. Les cours d’Ostrov sont alors le résultat des
démembrements des gospod!ri de village. Mais il ne s’agit pas d’un
phénomène historique révolu une fois pour toutes, puisque le rapport avec la
partie de la gospodãrie restant à la campagne est constamment entretenu et
recherché. Cela concerne tout le monde à Ostrov, originaires et nouveaux
arrivé-es, mais davantage la première génération d’immigré-es. Ainsi,
périodiquement, ce sont surtout des femmes âgées qui se rendent à leur
village de provenance pour s’approvisionner en produits agricoles. Parfois,
elles s’y rendent pour de longues périodes et aident la famille à travailler les
champs16.
15
Mihailescu V., 1999.
Une anthropologie qui opposerait public et privé ne pourrait pas tenir compte de la
multiplicité des espaces d’action des femmes, qui sont loin d’être réduits au seul espace de la
maison. Comme le dit Agier pour les réseaux féminins de Bahia, « tout en étant déterminée
16
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
429
Ces réseaux se tissent souvent autour de la parenté biologique, mais ce
n’est pas toujours le cas. Les parrainages (ou plus exactement, les
marrainages) et les amitiés constituent autant de nouvelles et anciennes
stratégies de solidarités et d’entraide. Les enfants occupent une place
particulière dans ces réseaux. Filles et garçons sont échangé-es entre les
membres de la famille diffuse, selon les contingences économiques. Cette
pratique n’est pas particulièrement récente. Parmi la génération des
anciennes habitantes, nombreuses sont celles qui sont arrivées à Ostrov
encore petites, pour être logées et élevées par des tantes, des grands-mères
ou d’autres membres de la famille déjà établis en ville. Les enfants avaient
ici plus de possibilités de suivre une formation et de trouver un travail dans
les entreprises d’Etat. Aujourd’hui, la trajectoire est tendanciellement
inversée, puisque souvent, les femmes de la seconde génération arrivée
envoient un ou plusieurs enfants dans la famille à la campagne, lorsqu’elles
sont trop pauvres ou lorsqu’elles en ont trop. Comme nous le verrons pour
l’école maternelle et pour la surveillance collective, les enfants d’Ostrov sont
au cœur de systèmes d’échange et de solidarité riches et complexes.
Les réseaux d’échange à l’intérieur du « village sans église »
Plongées dans la crise économique et dans la pénurie alimentaire, les
familles diversifient leurs stratégies de survie, en combinant des formes
différentes d’économies. Elles récupèrent principalement d’anciennes formes
traditionnelles de collaboration et d’échange parmi les membres de la
communauté d’appartenance. Toutefois, cette récupération n’est pas un
simple retour en arrière mais plutôt un phénomène complexe qui articule les
exigences et les conséquences de la restructuration économique avec celles
de la survie de la famille ; des formes de solidarité historiquement
antérieures avec les nouvelles possibilités ouvertes par l’économie de
marché. Nous avons mentionné les échanges qui se produisent entre Ostrov
et les campagnes, mais les systèmes d’échange à l’intérieur du village, parmi
les gospodãri et les cours sont aussi très importants.
Ce type d’échange n’est pas nouveau et il avait déjà un rôle considérable
dans les économies socialistes de tous les PECO. Les échanges intra-maisons
par les contraintes de l’univers domestique, la sociabilité des femmes n’est pas moins
circulante que celle des hommes […]. Cette différence d’attitudes urbaines – plus ouvertes et
centrifuges pour les femmes, plus fermées et localisées pour les hommes – renvoie à quelques
normes et rôles familiaux qui impliquent tout autant hommes que femmes […]. C’est le rôle
domestique et médiateur des femmes dans l’organisation familiale qui explique un rôle urbain
marqué par la recherche de solutions de survie économique et par l’activation de réseaux
ouverts. » Agier M., Les savoirs urbains de l’anthropologie, Enquête, 1996.
430
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
formaient une « deuxième économie », déjà sous les Régimes communistes.
Tout étant illégal, les autorités laissaient se développer cette sorte
d’économie « grise » et étaient permissives tant qu’elle était fonctionnelle
pour l’économie communiste. Mais, une fois dépassés certains seuils de
productivité, les sanctions devenaient lourdes et les gens étaient taxés
d’antipatriotisme. Aujourd’hui, ce type d’économie s’élargit parce que la
crise du marché du travail salarié impose la recherche de nouvelles entrées
pécuniaires, mais aussi parce que de nouveaux membres s’ajoutent aux
réseaux. Dans la cour, la solidarité familiale, l’intensification de
l’exploitation du travail féminin et, justement, la participation aux réseaux
rend plus simple la survie. Remarquons aussi que les échanges s’intensifient
non seulement à cause de l’ouverture à l’économie de marché, mais aussi
grâce à cette ouverture. Car, celle-ci permet toutes sortes d’activités
auparavant interdites ou tout simplement non réalisables. Pensons aux petits
commerces qui ont été implantés sur l’île : quatre « magasins mixtes », un
atelier de chaussures, plusieurs ateliers de réparation de voitures et, bien
évidemment, les commerces agro-alimentaires du marché de Pia"ã
Delfinului. Ce sont les principales activités qui font interagir la communauté
d’Ostrov avec l’économie de marché plus large. Elles produisent des revenus
qui sont réinsérés dans les échanges entre les habitant-es des cours.
D’autres sortes d’échanges, disons, non capitalistes et souvent non
marchands, ont lieu sur l’île : on échange des services contre des services,
des produits contre des services, du travail contre de la reconnaissance et,
surtout, on construit des réseaux « d’amitié ». Ces échanges se passent
« Sans argent, nous nous aidons comme ça sufleteste vraiment sans
argent ! » (D.L.). Sufleteste (lit. : moralement, spirituellement) : voilà
comment les échanges parmi les gospodãri sont décrits. Dans le champ
sémantique de ce mot – dont mes interlocutrices estiment qu’il caractérise la
sphère de l’action féminine – rentre tout ce qui a trait à l’âme, la morale et le
spirituel. Tout en n’ignorant pas les règles du marché, ce sont ces critères qui
établissent la valeur de ce type de prestations entre les cours.
Les enfants sont au centre d’importants rapports communautaires.
Arrêtons-nous donc un instant sur le fonctionnement de la Gradini"a (école
maternelle) n° 150. Car, autour d’elle ont lieu des activités de collaboration
qui, à de rares exceptions près, concernent les 500 familles du village. Alors
que l’ancienne école primaire, aujourd’hui dépôt privé, est fermée depuis
plusieurs années, la maternelle, seule institution publique d’Ostrov, continue
d’accueillir les nombreux enfants du quartier. Le soutien financier de la
commune étant limité aux seuls frais de gestion ordinaire et ne prenant
même pas en charge le matériel didactique, cet édifice spartiate continue
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
431
d’exister et de fonctionner grâce aux travaux d’entretien, à la gestion
administrative, et aux cotisations des habitant-es – et des mères,
prioritairement. Grâce aux travaux bénévoles, l’école est le seul bâtiment de
l’île équipé de toilettes modernes, d’eau courante et même d’un chauffage
avec des radiateurs. Les jouets, ainsi que le matériel didactique, quoique
modestes, sont aussi offerts par l’ensemble du quartier. Mais, même au-delà
du cas particulier de l’école, les enfants sont souvent le biais par lequel se
consolident les relations entre les adultes et surtout entre les mères. Elles
peuvent ainsi travailler tranquillement, également en dehors des horaires
scolaires, tout en sachant que les femmes restant dans le quartier
surveilleront leurs enfants.
Les bonnes relations d’amitié et de voisinage sont les voies pour entretenir
de tels échanges. La participation à ce type de relations est réglée par des
critères de réciprocité. Ceci dit, les individu-es occupent des positions non
égalitaires dans les réseaux, selon leur statut, leur capital économique, selon
leur sexe et leur appartenance ethnique, facteurs qui font partie du capital
social qui établit la position de chacun-e dans le réseau, et des réseaux entre
eux. De plus, dans le réseau, la valeur des biens produits et échangés ne
dépend pas des critères qui règlent les contrats de l’économie capitaliste –
même si une connivence entre les échanges de redistribution et de marché
existe toujours. La valeur des biens dépend de la valeur sociale des sujets
humains qui les produisent. C’est ainsi que la négation de la valeur
économique du travail des femmes dans la gospodãrie, correspond à la
négation de leur statut de sujets autonomes.
SÃ TRÃIASCÃ MÃMÃ: MATRILINEARITE ET ECHANGES ECONOMIQUES
Un exemple de ces réseaux est celui auquel participe Doamna Maria
(Madame Maria, 67 ans). Elle est « l’informatrice privilégiée » de ma
recherche et c’est à l’intérieur de son réseau communautaire féminin que j’ai
eu accès aux informatrices. Dans ce réseau, les femmes échangent des
services, des prestations, des produits. Chez ses amies, Doamna Maria
accomplit toutes sortes de tâches ménagères, du nettoyage aux courses, de la
préparation des conserves aux enterrements. Elle aide à faire la lessive, à
nettoyer les tapis, à peindre les maisons et, surtout, elle passe beaucoup de
temps à discuter avec ses copines. Ses services s’adressent particulièrement à
d’autres femmes âgées. Ainsi, prend-elle soin des morts des femmes malades
et fatiguées, elle soigne les tombes des morts de ses amies, des siens et,
parfois, celles d’inconnus qui ont l’air abandonnées. Maria s’occupe aussi de
la préparation du corps des morts. Elle aide à organiser la maison pour la
432
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
veillée funèbre et pour le parastas – un repas rituel – qui suivra
l’enterrement.
Dans ce réseau, les femmes se positionnent selon les termes d’une
parentèle matrilinéaire. Mères, filles, sœurs, tantes : chacune, selon son âge
et sa proximité, est investie d’un nouveau statut. La solidarité et les échanges
suivent la linéarité mère/fille. Le caractère des relations affectives parmi les
femmes est établi à partir du lien mère/fille, considéré comme le sommet de
l’amour et de la complicité, à partir duquel toutes les autres relations se
construisent. Maria me présente ses sœurs, ses tantes et ses mères mythiques,
tandis qu’avec le temps je deviens moi-même sa fille.
Au début, les gens étaient méfiants et craignaient ma présence, ils me
saluaient avec la formule respectueuse sãramâna : « je vous baise les
mains ». Plus tard, les femmes ont commencé à me saluer avec l’expression :
sã trãiascã mãma ! : « que ta mère vive de longues années ! » (Expression
rare, difficile à entendre en dehors du village). Sã trãiascã mãma, elles me le
disent aussi chaque fois qu’elles veulent me remercier de quelque chose ou,
simplement, lorsqu’elles expriment des vœux pour moi, mon futur et ma
recherche. Ce souhait, que les femmes énoncent lorsque je rencontre leur
approbation, présuppose une continuité entre l’Ego (féminin) et sa mère. Le
bien le plus grand que ces femmes puissent me souhaiter ne m’est donc pas
adressé personnellement mais se dirige vers ma mère – au sujet de laquelle,
bien sûr, elles me posent beaucoup de questions.
Le lien mère/fille, biologique ou symbolique, a une puissance affichée
parmi les cours d’Ostrov. Les avis des Ostroviennes sur la maternité
montrent l’extrême importance et valeur qui y sont accordées. Mais la
réciprocité du sentiment d’amour mère/enfant n’est garantie qu’en cas de
descendance féminine. Seule une fille peut ressentir la même intensité
d’amour. Seule une fille peut comprendre une mère et l’aider. Seule une fille
pourrait « traiter sa mère de sœur » (D.F.). Chez les garçons, au contraire,
rien ne reviendra en retour du sacrifice obstiné des mères. Avoir une mère et
être à son tour mère d’une fille est le plus puissant des dons : une espèce de
pouvoir magique qui sauve la vie des femmes et se transmet directement par
la chaleur du sang – que les femmes ont chaud et les hommes froid.
Cette continuité mère/fille est physique et spirituelle. Comme je le disais,
le rapport qui me lie à Doamna Maria est maternel. Elle se proclame ma
mère putative, tant lui semble nécessaire que j’en aie une alors que la mienne
est loin. Cette matri-parentalité est donc perçue en tant que rapport qui
dépasse largement la maternité biologique. L’adoption, de même, n’est en
aucun cas vue comme une diminution du rôle maternel. Au contraire,
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
433
adopter une fille pourrait être la voie pour combler les déficiences de la
parenté biologique.
Notre hypothèse est que l’ensemble de ces liens mère/fille forme une
structure d’action qui, seule, échappe au contrôle masculin et permet la
formation de groupes de solidarité. Les cours sont les espaces où cela est
rendu possible. Elles définissent des espaces collectifs dans lesquels les
femmes peuvent librement circuler et agir relativement au repère des
interdictions que les hommes posent. Nous pensons qu’à Ostrov l’avancée
des économies et des systèmes de genre d’Occident, ne met pas en danger le
lien mère/fille. Contrairement à ce qui est advenu dans d’autres pays, sous
l’impact de structures parentales provenant de l’Occident avancé (cf. Nader,
1989), à Ostrov les réseaux mère/fille ne sont pas mis en discussion par
l’affirmation de la famille nucléaire et l’abandon de la structure parentale
élargie. Si dans d’autres situations de « transition », (de développement ou
de révolution) les réseaux mère/fille, caractéristiques de la situation
précédente, sont interrompus, pour laisser la place à la relation épouse/mari,
sur l’île la situation apparaît inverse : le lien mère/fille en sort renforcé.
L’occidentalisation tendancielle de l’économie et des institutions sollicite ici
le maintien et la consolidation d’une structure élargie et, dans ce sens,
traditionnelle, des relations familiales. Dans cette structure élargie, les
Ostroviennes arrivent à tisser leurs réseaux et en faire une source de pouvoir.
En termes anthropologiques, une matrilinéarité proclamée comme celle du
réseau de Doamna Maria a l’allure d’un mythe libérateur, un appel à une
sorte de non nommée sisterhood. Car, c’est justement à l’intérieur de cette
parenté non biologique que les femmes trouvent un espace d’action
économique et sociale impossible autrement (nous pensons, à titre
d’exemple, à la possibilité d’accéder à des petits crédits, et formes
d’emprunts réciproques). Aux hommes, de plus en plus démunis sous leur
joug de la débrouille quotidienne, les femmes opposent leurs voix et
prennent des décisions. Leur autorité (quoique rarement reconnue en tant que
telle par les hommes) leur vient de la maîtrise de l’économie domestique.
Mais, alors que nous reconnaissons cet empowerment des femmes, nous ne
pouvons pas oublier que cette sphère d’autonomie féminine se trouve dans le
cadre de la gospod!rie, où les rapports familiaux et de production sont de
type patriarcal. C’est pour cela que nous envisageons la famille, et la cour
dans son ensemble, comme espace de lutte entre les tenants d’une structure
de genre patriarcale et l’autonomie que les femmes s’autorisent grâce à la
cour mais aussi, nonobstant la cour.
434
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
LA COMMUNAUTE DES FEMMES CONTRE LA COMMUNAUTE DES
HOMMES : LUTTES POUR LE POUVOIR ET RETOUR A LA NORMALITE
Nous sommes amenée, maintenant, à mettre en discussion la notion de
devãlam#ie. Largement répandue dans l’ethnologie roumaine, elle définit
l’unité familiale comme étant une communauté solidaire et égalitaire. A
notre sens, les gospod!ri sont à penser en tant qu’espaces de conflit entre les
différentes instances de pouvoir, selon l’âge, le sexe, la race, la classe et la
place dans les rapports de production. Elles sont le résultat de la lutte et de la
négociation entre les différents membres plutôt qu’un lieu d’unité et de
complémentarité. Inversement aux prétentions de l’ethnologie classique
roumaine, la communauté familiale semble se partager de façon hiérarchique
entre une « communauté des femmes » et une « communauté des hommes ».
Les notions de « production collective » et de « consommation partagée »,
qui caractériserait la devãlam#ie, se révèlent non seulement des instruments
d’analyse inefficaces ; elles sont aussi fallacieuses qu’idéologiquement
ambiguës : elles détournent le regard de la distribution des pouvoirs et
cachent les hiérarchies. Dans la condition particulière de transformation des
rapports de force à l’intérieur de la gospod!rie, le conflit entre les deux
« classes » de sexe17 apparaît évident : la misère des conditions matérielles
mettant à nu la lutte pour le contrôle du pouvoir et le maintien de la
domination. Nous considérons que les stratégies par lesquelles les femmes
s’organisent en réseaux et investissent l’espace, participent consciemment de
cette lutte pour la reconnaissance et l’affirmation d’une place féminine dans
la répartition des pouvoirs. La recrudescence de la violence contre les
femmes peut alors nous apparaître comme une stratégie de « classe » – celle
des hommes – face à la déstabilisation de leur pouvoir.
Ce qu’on observe dans les cours d’Ostrov, avec la spécificité de son
organisation spatiale et économique et la mise en place de liens de solidarité
mère/fille, est un aspect local des bouleversements macrosociaux des rôles
de genre, portés par la « transition ». Car, un changement du système de
genre est en œuvre aujourd’hui en Roumanie. Et les signes du changement in
fieri laissent deviner un retour conservateur. L’entrée des PECO dans l’ordre
occidental entraîne la naissance d’une nouvelle forme de « sexage »18,
caractérisée par la coexistence d’un système de genre héritage du patriarcat
étatique communiste et d’un patriarcat rural pré-communiste, dans le cadre
d’un système institutionnel s’approchant des démocraties occidentales. A ce
double joug, s’ajoute la propagation des modèles de féminité venant de
l’Occident. Diffusés sélectivement par les médias, ces modèles de la new
17
18
Delphy C., 1998.
Guillaumin C., 1992.
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
435
woman des sociétés de consommation (son système de genre, sa technologie
et ses capitaux) contribuent à créer (du moins en Roumanie) ce que Miroiu
appelle un double patriarcat, ou un néo-patriarcat « à la roumaine »:
« alimenté fondamentalement par les micropolotiques de survie réalisées par
des moyens très insuffisants »19.
Nous l’observons à Ostrov : des relations familiales de type patriarcal se
renforcent sous la contrainte d’une production domestique faite par des
moyens de production pauvres. Ainsi, Ostrov nous montre les signes d’un
paradoxe seulement apparent : plus l’économie se globalise, plus la
gospod!rie, son économie domestique et ses rapports de genre se
traditionnalisent. Les gens survivent à la périphérie de l’économie de marché
grâce à la récupération de systèmes d’échange « traditionnels ». La
récupération d’un style de vie rural patriarcal est la réponse locale à
l’invasion des multinationales. De même, nous pensons que comme la
réorganisation économique de la gospodãrie est la forme locale de réponse à
la crise économique et institutionnelle, l’exploitation des femmes en son sein
est la condition de la survie de la gospodãrie, l’idéologie de genre permettant
le maintien et la naturalisation de la division socio-sexuelle du travail.
Dans la spécificité de leur vécu, les hommes rétablissent leur pouvoir sur
les femmes, après en avoir été en partie exproprié par le Régime. Car, Le
Père-dictateur avait ôté aux hommes un instrument clé de domination sur les
femmes : le contrôle de leurs capacités reproductives. Kligman20 montre que
grâce aux lois anti-avortement et à la politique pro-nataliste, Ceau!escu non
seulement imposait un contrôle total sur le corps et la vie des femmes mais,
parallèlement, il féminisait le statut des hommes, en réduisant leur pouvoir
de chefs de famille. Les femmes de leur côté, recouvrent une position
ambiguë : d’un côté, elles ne veulent pas renoncer à certains acquis des
politiques communistes d’émancipation féminine, de l’autre, elles aussi
assument l’idéologie du « retour à la normalité ».
Tous les pays en « transition » connaissent cette idéologie. Or, dans la
diversité des acceptions21, la formule synthétique de « transition » relève
d’une vision linéaire et évolutionniste des sociétés, une vision entretenue par
l’idée de progrès. Elle se caractérise donc par sa « prémice téléologique qui
déclare acquise d’avance l’adaptation structurelle des économies et des
19
Miroiu M., « Condi"ia femeilor din România – între tradi"ie !i modernizare » in Gen #i
politica. Femeile din România în via"a public!, Bucure!ti, ANA éd., ianuarie 1999.
20
Kligman G., 1998.
21
Voir Pelissier N., 1996.
436
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
sociétés ex-socialistes à celle de l’Europe occidentale »22. Et c’est justement
en raison de leur linéarité que les discours sur la « transition » ne voient pas
que le temps mythique de référence, le temps à rejoindre et celui où se
situent les critères d’identification sont inscrits dans le passé (pour la
Roumanie, les années qui précèdent l’ère de Ceau!escu). Nous croyons que
la trajectoire de la « transition », comme elle est vécue par les autochtones,
ne se dessine pas comme linéaire. La vision du parcours à accomplir vers la
normalisation est circulaire. La norme vers laquelle on transite se réalise
dans le passé, plutôt que dans le futur. Le « retour à la normalité » antérieure
implique toute une série de conséquences majeures sur la redéfinition des
rapports de genre et il est aussi à comprendre à l’intérieur du discours des
nouvelles identités nationales. En particulier, le retour se réalise dans les
termes d’une réactivation d’un modèle féminin « traditionnel », fictivement
posé dans une norme (aussi fictive) du passé historique. Les instances
conservatrices de la société et de la politique s’affirmant de plus en plus, le
modèle de femme qui s’impose puise dans la réinvention d’un système de
genre antérieur. Cette femme est alors épurée de la corruption historique,
purgée en même temps des séquelles de la politique communiste
d’émancipation féminine comme des valeurs perverties de la new woman
occidentale.
CONCLUSION
Passant par Ostrov, nous avons vu que l’architecture n’est pas dissociable
d’un certain dessin social et d’une vision du monde spécifique. Nous avons
vu que l’architecture définit, dans sa conception et son usage, des espaces
genrés. A Ostrov, elle est le produit collectif d’un projet d’habitation
commun, résultat de la maîtrise des éléments de construction, produit
original de l’intervention des ex-paysan-nes déplacé-es sur l’espace23,
différent des allées systématisées de Bucarest, mais aussi différent de
l’organisation dispersée de l’habitat des campagnes (souvent organisé par
cours plurifamiliales mais, jamais avec une telle concentration que celle de
l’île). Quelle que soit la conception originaire du projet et la contribution des
femmes à la conception et à la réalisation du quartier, il est sûr que son
utilisation aujourd’hui leur offre dans la forme de la cour un espace d’action
et de solidarité féminin.
Nous avons vu comment dans le contexte post-socialiste de changement
22
Conte E. – Gordano C. (s.l.d.), « Sentiers de la ruralité perdue. Réflexions sur le postsocialisme », Paysans au-delà du Mur, Etudes Rurales n° 138-139-140, avril-décembre, 1995,
p. 11.
23
Voir Roncayolo M., Enquête, 1996.
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
437
des rapports de genre, une architecture et un certain aménagement de
l’espace à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, peuvent faire une
différence dans la définition conflictuelle des rôles de genre. Ce texte nous a
présenté un cas urbain de stratégies de gestion de la crise de « transition »
mis en acte par des femmes selon un style rur-urbain. Nous avons vu que la
forme de l’habitat définit l’espace et les relations sociales et donne des
possibilités d’action spécifiques. La cour et les modes d’économie
domestique qu’y sont attachées, les liens mère/fille tissés contre les liens
épouse/mari, donnent à ces femmes un pouvoir d’action plus grand de celui
qui est possible dans un mode d’habitation plus atomisé, comme celui des
appartements des blocs.
Mais, parce qu’il ne nous semble pas être allée sur une île de bonheur,
nous devons rappeler que ce ne sont pas toutes les Ostroviennes qui
participent à des réseaux, et que les femmes « fortes » – comme elles le
disent –, celles qui arrivent à s’affirmer ou simplement à contenir la violence
des hommes ne sont pas la totalité des femmes en réseau. Beaucoup d’autres
conditions interviennent pour casser tout déterminisme entre émancipation et
participation à un réseau. Mais il est sûr qu’être en réseau rend la vie plus
facile.
BIBLIOGRAPHIE
ADAMESTEANU G. (s.l.d.) [1999], Violen"a în familie, (compte-rendu du
VII Forum de informare asura politicilor na"ionale în domeniu egalit#"ii
dintre femei !i b#rba"i), « 22 », suplément.
ADAMESTEANU G. (s.l.d.) [1999], Violen"a contra femeilor #i mass-media
(compte rendu du colloque « De la traum! la integritate : femeile din
România î#i reg!sesc identitatea »), « 22 », suplément.
AGIER M. [1996], Les savoirs urbains de l’anthropologie, Enquête.
ALTHABE G. [1996], Le centre civique de Bucarest. De l’idée à la
mémoire, Enquête.
BORZEDA A. [1999], « Coups de projecteur sur la consommation des
ménages en Europe centrale et orientale », Le courrier des pays de l’Est,
n° 442, novembre.
438
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
BROWN D. L. – KULCSAR L. [2000], « Rural families and Rural
Development in Central and Eastern Europe », Eastern European
Countryside.
CHORON-BAIX C. [1996], L’objet « ville ». Entretien avec Colette
Pétonnet, Enquête.
CONTE E. – GIORDANO C. [1995], « Sentiers de la ruralité perdue.
Réflexions sur le post-socialisme », Paysans au-delà du Mur, Etudes Rurales
n° 138-139-140, avril–décembre.
COSTECU J. [1991], Bucarest à la recherche de son âme, Carouge-Genève,
éd. Zoé.
DELPHY C. [1998], L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat,
Paris, Éd. Syllepse, Collection Nouvelles Questions Féministes,.
DURANDIN C. – TOMESCU D. [1988], « La systématisation au service de
l’homogénéisation », La Roumanie de Ceau!escu, Durandin C., Epaud G.,
Paris.
FUNK N. – MUELLER M. (éd.) [1993], Gender Politics and PostCommunism. Reflections from Eastern Europe and the Former Soviet Union,
New York, London, Routledge.
GAUTIER A. – HEINEN J. [1993], Le sexe des politiques sociales, Paris,
Côté-femmes Editions.
GRUNBERG L. [1999], « România : o "ar# discret sexist# », Sfera Politicii,
Bucarest, anul VII.
GRUNBERG L. – MIROIU M. [1997], Gen #i societate, Bucarest, éd.
Societatea de Analise Feministe, ANA.
GRUNBERG L. – MIROIU M. [1998], Gen #i educa"e, Bucarest, éd.
Societatea de Analise Feministe, ANA.
GRUNBERG L. – MIROIU M. [1999], Gen #i politica. Femeile din România
în via"a public!, Bucarest, éd. Societatea de Analise Feministe, ANA.
GUILLAUMIN C. [1992], Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de
Nature, Paris, Côté-femmes Éditions.
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
439
HARHOIU D. [1997], Bucarest, une ville entre Orient et Occident,
Bucarest, Simetria.
HASDEU I. – SPANO M. R. [1999], D’une appropriation autre de l’espace.
L’exemple de Bucarest, Lyon, (manuscrit).
HEINEN J. [1995], Chômage et devenir de la main-d’œuvre féminine en
Pologne. Le coût de la transition, Paris, L’Harmattan.
HOOKS B. [1998], « Casa : un sito di resistenza » Elogio del margine.
Razza, sesso e mercato culturale, Milano, Feltrinelli.
KLIGMAN G. [1998], The Politics of Duplicity. Controlling Reproduction
in Ceau#escu’s Romania, Berkeley, Los Angeles, London, University of
California Press.
LHOMEL E. [1996], « Le tissu industriel roumain », Le courrier des pays de
l’Est, n° 407, mars.
LICEANU A [1999]., « Privat-public în via"a femeilor în România. O
perspectiv# istoric# » Gen !i politica, Bucure!ti, ANA éd., ianuarie.
LITTLEFIELD A. – GATES H. (ed.) [1991], Marxist Approaches in
Economic Anthropology, Monographs in Economic Anthropology.
MANOLE C. [1999], « Sfîntul Pantelimon », Dilema. Saptamânul de
transi"ie, Anul VII.
MIHAILESCU V. [1999], Réseaux sociaux et stratégie économique dans la
« transition » roumaine. Propos pour économie politique de la maisnie,
Lyon, novembre.
MIHAILESCU V. [1999], Alternative metodologice ale transi"ie, Bucarest,
octombrie.
MIHAILESCU V. – NICOLAU V. – GHEOGHIU M. – DRINOVAN G. [1993],
« Snagov. Trois mises en perspective au sujet de la "systématisation" »,
Romanian Journal of Sociolgy, IV, Bucarest.
MIHAILESCU V. – POPESCU I. – PANZARU I. [1992], Paysans de
l’histoire : approche ethnologiques de la culture roumaine, Bucarest, DAR.
440
EX-PAYSANNES DANS LA VILLE SYSTEMATISEE
MIROIU M. [1999], « Condi"ia femeilor din România – între tradi"ie !i
modernizare » Gen #i politica. Femeile din România în via"a public!,
Bucure!ti, ANA éd., ianuarie.
MOGHADAM V. M. [1995], « Restructuration économique, politiques
identitaires et rapports sociaux de sexe en Europe centrale et de l’Est et au
Moyen-Orient-Afrique du Nord », Recherches féministes, n° 8.
NADER L. [1989], « Orientalisme, Occidentalism and the Control of
Women », Cultural Dynamics, II/ (3).
NEMENYI A. [2000], « Rural Households in Romania. Structure, Income,
Consumption », Eastern European Contryside.
NICOLAESCU M. [1999], « Globalizarea !i femeile din România », Sfera
Politicii, Istitutul de Cercet#ri Politice !i Economice !i Funda"ia « Societatea
Civil# », (Bucarest) anul VII.
PELISSIER N. [1996], La Roumanie contemporaine : approches de la
transition, Paris, L’Harmattan.
PREDOSANU G.-A. [1995], Problematica #omajul feminin în România, în
perioada de transi"ie #i metode de combatere a lui, Bucarest.
PREDOSANU G.-A. [1995], Ocuparea #i utilizarea for"ei de munca
feminine în activitatea economico-sociala in condi"iile economiei de pia"a,
Bucarest, Ministerul Invatementului, Academia De Studii economice,
Facultatea de Menagement.
RENNE T. [1997], Ana’s Land. Sisterhood in Eastern Europe, Bulder,
Colorado.
RONCAYOLO M. [1996], Conceptions, structures matérielles, pratiques.
Réflexions autour du « projet urbain », Enquête.
SELIM M. [1992], « La ville miroir de l’Etat : Bucarest. Entretien avec
Gérard Althabe », Journal des Anthropologues.
SPANO M. R. [2000], « Entre Est et Ouest : paroles de femmes sur la
"transition"», Séminaire d’Ethnologie, DSPG en Ethnologie et
Anthropologie 1998/2000, Université de Fribourg.
Maria Rosaria SPANO-DRAFT
441
SPANO M. R. [2001], Le « retour à la normalité » : néo-patriarcat et
système de genre en transition. Une ethnologie des cours d’Ostrov
(Bucarest). Neuchâtel, Lausanne, Mémoire de DSPG en Ethnologie et
Anthropologie 1998/2000, Universités de Fribourg.
STOICA G. [1984], La maison et la maisonnée du paysan roumain,
Bucarest, Meridiane.
SURUGIU R. [1999], « Violen"a domestic#. Pledoarie pentru ridicarea
cortinei », Sfera Politicii, Bucarest, anul VII.
TABET P. [1998], « Des outils et des corps », La construction sociale de
l’inégalité des sexes, Paris, L’Harmattan.
TODOROVA M. [1990], « Myth-Making in European Family History : the
Zadruga Revisited », EEPS, East European Politics and Societies, n° 4,
Winter.
VAN DER LIPPE T. - FODOR E. [1998], « Changes in Gender Inequality in
six Eastern European Countries », Acta Sociologica, n° 4.
ZERILLI F. [1998], « Identité et propriété en milieu urbain : locataires et
propriétaires dans la Roumanie contemporaine », Annuaire de la société
d’anthropologie culturelle de Roumanie.
Gen #i politic!. Femeile din România în via"a public!, Bucarest, éd.
Societatea de Analise Feministe, ANA, 1999.
Women in transition. Regional monitoring report, Unicef (éd), 1999.
Analize. Revist! de studii feministe, Bucarest, 1996.
Cahier du Gedisst, numéro spécial : « Transition » en Europe de l’Est :
main-d’œuvre et citoyennes de seconde zone, 1995.
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES
A TEHERAN : REALITES ET ENJEUX
Mina SAÏDI-SHAROUZ
Téhéran
L’IRRUPTION DES FEMMES DANS L’ESPACE PUBLIC A
PARADOXE DE L’HISTOIRE
TEHERAN : LE
Lors de la révolution iranienne de 1979, la population de Téhéran a pris
possession de sa ville en manifestant massivement dans les rues. Ce
mouvement a été particulièrement important pour les femmes, qui ont pu
alors s’approprier l’espace public. Les médias avaient d’ailleurs largement
relayé cette appropriation en diffusant les images marquantes de ces milliers
de femmes arpentant les axes principaux de la ville pour protester contre le
régime du Shah. L’Ayatollah Khomeyni, comprenant l’importance de cette
implication, a appuyé dès le début son pouvoir sur les femmes. Il leur a
permis de jouer un rôle politique et a légitimé leur présence dans l’espace
public (à la condition toutefois de respecter le « comportement islamique »,
notamment par le port obligatoire du Hijab).
C’est avec la guerre Iran-Iraq (1981-1989) que cette présence des femmes
dans l’espace public a été rendue plus spectaculaire. Par leur statut de
« mères de martyrs », elles ont été soudain omniprésentes dans la ville, leur
image symbolisant l’union du peuple contre l’ennemi Saddam Hussein et
contre les impérialistes. Le cimetière de Béhechté-Zahra, où étaient enterrés
des milliers de jeunes soldats, a représenté un lieu de culte incontournable.
Les femmes se sont rendues massivement sur les tombes des martyrs, mais
aussi dans les mosquées, à l’Université, et sont restées des nuits entières à
444
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES DE TEHERAN
l’extérieur du foyer suite à l’appel des autorités religieuses. Cette nouveauté
a bouleversé plus particulièrement la vie des femmes issues de la classe
religieuse populaire, qui auparavant ne pouvaient sortir qu’avec
l’autorisation des maris et des pères et en respectant des conditions très
strictes. Les longues queues nocturnes pour acheter des produits alimentaires
lors des pénuries ont légitimé davantage encore leur présence en dehors de
l’espace privé à toute heure.
La période de la reconstruction, après la guerre (1989) fut également
déterminante pour la visibilité publique des femmes, leur participation étant
sollicitée tant par le secteur public que privé. Les veuves de guerre ou les
filles de martyrs, souvent issues des couches traditionnelles et religieuses de
la société, ont ainsi pu accéder à la sphère publique et occuper des postes
plus ou moins prestigieux.
Les femmes ont su conserver ce rôle offert par un contexte historique très
douloureux qui leur a été paradoxalement favorable. Il a été renforcé et
revendiqué depuis la moitié des années 90 et l’élection du président
Khatami. Leur participation aux élections, en tant qu’électrices et parfois
même candidates, a démontré leur volonté de participer au processus de
démocratisation. Cette implication se retrouve également dans la ville où
leur présence dans les rues constitue désormais une nouvelle réalité sociale
hautement visible dans le paysage urbain. Selon les recensements, on estime
qu’elles effectuent chaque jour 4 millions de déplacements dans Téhéran.
L’accès à la plupart des lieux publics leur a été permis dès la révolution
islamique. Cependant, elles ne sont, d’après les statistiques, que moins de
10 % à exercer officiellement un emploi, ce qui nous amène à nous
interroger sur la signification de cette évolution : cette liberté de circuler et
d’investir les lieux publics n’est-elle pas tolérée uniquement à condition
qu’elles restent invisibles et que l’espace extérieur ne soit qu’une
prolongation de l’espace privé ?
Le débat aujourd’hui oppose ceux qui estiment, avec B. Hourcade1, qu’on
assiste à une « révolution silencieuse des femmes », aux visions plus
pessimistes de ceux qui ne voient dans cette présence publique qu’une
continuité de la relégation des femmes dans l’espace privé, arguant que le
corps social féminin reste entièrement contrôlé. Pour comprendre la
situation, ne faut-il pas sortir des termes de ce débat et de l’opposition
systématique entre femme victime et femme conquérante ? Ne peut-on pas
1
. Digard J.P. – Hourcade B. – Richard Y., L’Iran du XXe siècle, Paris, Fayard, 2000.
Mina SAÏDI-SHAROUZ
445
voir dans ces évolutions un passage intermédiaire pour les femmes ? En
s’appropriant – certes de manière limitée – la ville, n’utilisent-elles pas des
espaces intermédiaires pour atteindre de nouvelles sociabilités et à terme un
nouveau statut ? Ne mènent-elles pas chacune, par l’appropriation de
l’espace public, de véritables stratégies d’émancipation ? Celles-ci sont-elles
l’expression d’une revendication collective, la juxtaposition de quêtes
individuelles, ou une combinaison dynamique de ces différents types
d’enjeux ?
LA MOBILITE URBAINE DES FEMMES DANS LE TEHERAN D’AUJOURD’HUI
Les résultats de la dernière enquête de transport2, complétés par nos
propres observations de terrain et les entretiens semi-directifs que nous
avons menés dans 10 quartiers de Téhéran avec une soixantaine de femmes
choisies selon différents critères (âge, niveau scolaire, statut social, tenue
vestimentaire – très voilée ou peu couverte), nous apportent des
enseignements sur leurs pratiques des espaces et sur leurs mobilités
quotidiennes. Nous avons volontairement mis de côté les femmes
appartenant à la classe aisée, qui se déplacent essentiellement en automobile
personnelle et qui, le plus souvent, ne font que traverser les espaces sans les
pratiquer réellement.
Les premiers résultats démontrent une mobilité à double échelle : Une
mobilité dans la proximité, effectuée à pieds, et une mobilité vers les points
plus éloignés de la ville, effectuée par des moyens motorisés et, dans la
plupart des cas, en transports en commun.
L’APPRENTISSAGE DE L’ESPACE PUBLIC ET DE LA CITOYENNETE PAR LE
DEVELOPPEMENT DES ESPACES DE PROXIMITE
Les femmes fréquentent particulièrement les parcs, les commerces et les
équipements de proximité. Ceux-ci avaient été mis en place dans les années
90 par A. A. Karbastchi, maire de Téhéran, qui a marqué le paysage urbain
en menant une double politique de densification et de décentralisation de la
ville. C’est ainsi que de nombreux services de proximité « modernes » tels
que les équipements socio-culturels, sportifs, supermarchés municipaux,
parcs et squares de quartier, ont été mis en place autant dans les quartiers
pauvres que dans les quartiers riches de la ville.
Ces espaces de proximité sont fortement investis par la population locale et
plus particulièrement par les personnes âgées et les femmes, dont une grande
2
Enquête de transport – 1994 – Centre d’étude de circulation et de transport – Municipalité
de Téhéran.
446
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES DE TEHERAN
majorité ne possèdent pas de voiture personnelle. Elles se déplacent
essentiellement pour les courses quotidiennes, pour assister aux cours dans
les centres culturels (lecture de coran, artisanat, art, gymnastique,…),
participer aux réunions ou aux cérémonies traditionnelles, ou simplement
sortir du foyer en se promenant au parc ou en faisant du lèche-vitrine.
Cette politique de décentralisation avait pour but d’améliorer le cadre de
vie des habitants, de justifier la perception d’impôts locaux3 et, enfin,
d’amener les Téhéranais, en s’appropriant les espaces publics, à s’approcher
des autorités réformistes et de l’Etat. Le slogan affiché partout dans la ville
illustre le nouveau concept de citoyenneté : « Shahré ma khanéyé ma »
(« notre ville est notre maison »).
Les femmes se sont beaucoup identifiées à cette politique décentralisatrice
et ont investi les espaces publics de proximité, en les considérant comme des
espaces semi-privés, une extension de la maison.
Celles qui appréhendaient les espaces inconnus ou celles qui n’étaient pas
autorisées à passer directement de l’espace privé aux espaces publics de la
ville, sont sorties à pied (pour la plupart) dans ces lieux semi-publics. Ce
phénomène représente une des clefs du passage de l’espace privé à l’espace
public.
LA CONQUETE DE NOUVEAUX TERRITOIRES OU L’APPROPRIATION DE LA
VILLE GRACE AUX TRANSPORTS URBAINS
Nous avons constaté que les femmes se déplacent de plus en plus loin pour
des raisons qui leurs sont souvent très chères, aussi bien pour satisfaire à des
obligations familiales (visites des parents et famille) que par désir personnel
(aller au grand bazar, au cimetière pour un recueillement, imamzadeh, etc.).
Malgré les difficultés liées au déplacement à travers la ville, elles se
donnent les moyens pour se rendre sur ces lieux. Elles doivent parfois
changer plusieurs fois de moyens de transport, perdre beaucoup de temps et
organiser leur absence prolongée de la maison. Ces déplacements lointains
leur permettent aussi de surmonter la peur de l’inconnu en pratiquant des
espaces nouveaux et en s’appropriant les différentes parties de la ville.
DES MOYENS DIVERSIFIES POUR DES DEPLACEMENTS SEULES OU EN
FAMILLE
Pour quitter l’espace de proximité, les femmes combinent en général
plusieurs moyens de déplacement : la marche à pied, le bus, le taxi collectif,
le minibus, etc.
3
Adelkhah F., Quand les impôts florissent à Téhéran, CERI, 1999.
Mina SAÏDI-SHAROUZ
447
Le bus reste en général le moyen de transport préféré des femmes (36 %
des déplacements des femmes par jour). Elles y trouvent des avantages
économiques, de sécurité, mais aussi le confort d’un espace non mixte. Les
témoignages recueillis lors des entretiens nous montrent que la séparation
sexuée du bus n’est pas vécue par les femmes comme une ségrégation, mais
au contraire comme le privilège de bénéficier d’un espace réservé. Elles se
sentent non pas écartées, mais respectées. Dans l’anonymat, elles peuvent se
permettre de faire des confidences parfois très intimes. Certaines trouvent
dans le bus l’opportunité d’une sociabilité sans contraintes, tandis que
d’autres l’utilisent comme un lieu de transition vers les espaces mixtes.
Le bus est aussi un espace de transit entre un point de départ et un point
d’arrivée. Elles peuvent, sans sentiment de culpabilité par rapport aux
responsabilités domestiques, rêver, observer, s’ouvrir à de nouvelles
rencontres et accéder aux informations.
Le métro, bien qu’encore peu développé, est déjà très apprécié par les
femmes qui l’utilisent. Il représente pour elles le confort et la modernité.
Elles apprécient son esthétique, sa propreté, son calme, sa rapidité. L’espace
du métro est un lieu symbolique de civilité, de discipline et de vie citadine.
Détail qui a son importance : les wagons sont divisés entre wagons mixtes et
non mixtes, et c’est alors aux femmes de choisir leur espace.
Les avis sur les taxis collectifs sont mitigés. Ils sont appréciés pour leur
côté pratique, rapide, relativement bon marché, mais il est nécessaire aux
heures de pointe de lutter pour trouver une place et il faut souvent accepter
une proximité embarrassante avec des hommes inconnus. Beaucoup de
jeunes femmes, en revanche, avouent apprécier cette mixité, qui leur permet
de voyager et discuter avec des garçons qu’elles connaissent, sachant que
peu d’espaces publics existent pour ce type de sociabilité.
Dans la famille, la voiture est dans la journée réservée à l’usage de
l’homme. Le soir, toutefois, la famille entière se l’approprie, aussi bien pour
faire des courses (les magasins ferment très tard à Téhéran) que pour la
promenade. Le déplacement constitue donc dans ces moments-là une activité
de loisir et un moment fort d’échange au sein de la famille.
UNE MOBILITE ARTICULEE SELON LES TEMPS DE LA JOURNEE
La tradition veut que les femmes soient rentrées avant le coucher du soleil.
Cependant, la plupart des femmes que nous avons interrogées prétendent
circuler seules jusqu’à 21 heures en été et 22 heures en hiver, sortant souvent
tard des réunions, des formations du soir, ou bien encore de leurs visites aux
parents. Ainsi, à des heures pourtant tardives, on peut les rencontrer dans les
transports en commun ou dans les espaces de proximité.
448
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES DE TEHERAN
D’une manière générale, les femmes parlent du sentiment d’insécurité dans
la ville à cause des faits divers diffusés régulièrement dans les médias et des
rumeurs plus ou moins fondées sur les agressions dont les femmes sont
victimes pendant la nuit. Cette mise en garde entretient souvent un sentiment
de culpabilité pour celles qui oseraient s’aventurer ainsi dans la ville après le
coucher du soleil.
Les femmes ne peuvent circuler seules et librement pendant la nuit, qu’au
volant d’une voiture personnelle ou dans un taxi privé du quartier.
Le trottoir et la marche à pied pendant la nuit restent réservés aux
professionnelles de la prostitution.
Les motifs et les temps de déplacement dans la ville sont variés et
complexes. Les femmes effectuent plusieurs trajets dans la journée, circulent
à des heures variées et empruntent des moyens de transport diversifiés.
A Téhéran, le secteur privé s’adapte relativement bien à ces pratiques non
prévisibles. Les magasins restent ouverts tard dans la soirée et les services de
transports s’adaptent aux trajets et aux horaires non classiques des femmes et
complètent, dans la plupart des cas, l’offre publique. Néanmoins, cette offre
privée présente un coût qui oblige les femmes à certaines négociations dans
l’organisation et la fréquence de leurs déplacements.
L’ESPACE DES FEMMES DANS LA VILLE OU LE DEVELOPPEMENT DE LIEUX
DE CONCILIATION ENTRE LES INTERDITS COMMUNAUTAIRES ET LES
STRATEGIES INDIVIDUELLES
Les lieux fréquentés par les femmes sont liés à des activités diverses :
Les activités professionnelles et éducatives : une mobilité importante chez
les moins de 30 ans. Les dernières statistiques de 1996 montrent que moins
de 10 % des femmes ont des emplois salariés déclarés. Ces chiffres ne
tiennent pas compte des activités informelles, occasionnelles et bénévoles.
Lors de nos entretiens, nous avons relevé que plus d’un tiers des femmes
exercent une activité informelle rémunératrice telle que la confection
d’artisanat, la coiffure, la revente de produits importés, etc. Ce type
d’activité se réalise entre l’espace privé pour la production, et l’espace
public pour l’approvisionnement, la livraison ou la vente.
Les jeunes femmes en formation universitaire ou professionnelle
parcourent souvent de longues distances entre leurs domiciles et leurs lieux
de formation et passent en moyenne deux heures dans les transports et la
marche à pied.
Cette mobilité des femmes n’est pas toujours du type pendulaire mais
multiple. Elles profitent de cette présence à l’extérieur pour effectuer
Mina SAÏDI-SHAROUZ
449
d’autres activités : sociales, petits métiers, shopping etc. Leur présence est
ainsi très diffusée dans l’espace et dans le temps.
Les relations sociales : visites aux connaissances et relations de voisinage.
Les visites aux connaissances ont un double objectif : entretenir le réseau
social et honorer le devoir familial.
Lors de ces visites, les femmes sortent fréquemment de leur quartier. Elles
se déplacent majoritairement en autobus quand elles sont seules, sinon en
voiture, accompagnées de leurs maris ou parents. Les visites aux
connaissances sont pratiquées systématiquement par les femmes de tout âge.
Les relations de voisinages semblent s’affaiblir sauf dans les vieux
quartiers traditionnels. Les femmes ne sont pas très motivées pour fréquenter
les voisins et préfèrent pour la plupart, les relations courtoises et distantes
sans attirer les curiosités sur leur vie privée.
Les pratiques sportives culturelles et artistiques : des déplacements encore
marginaux. Les jeunes femmes fréquentent les salles de cinéma beaucoup
plus que leurs aînées qui parfois ne sont pas allées voir un film depuis
plusieurs années. Les sorties aux concerts et théâtre restent marginales et
réservées aux étudiantes et aux élites de la ville. Les femmes préfèrent dans
l’ensemble des activités culturelles productrices plutôt que des
manifestations culturelles passives.
Nous avons souvent observé une contradiction entre le discours tenu et la
réalité observée pour la plupart des femmes interrogées. En effet, celles-ci
prétendent souvent ne pas pratiquer un loisir sans la famille, alors qu’on les
rencontre fréquemment seules ou en bande sur des lieux de loisirs. Ceci peut
être lié à un sentiment de culpabilité et à une représentation sociale basée sur
les interdits. Elles préfèrent rester discrètes sur leurs loisirs à l’extérieur du
foyer.
La plupart des femmes déclarent pratiquer des loisirs individuels tels que
la lecture et la télévision.
Les plus jeunes choisissent la montagne comme lieu de détente, de sport
mais aussi de liberté et de rencontre avec d’autres jeunes.
Les plus âgées vont à la piscine, aux cours de gymnastique et font de la
marche à pied dans les parcs ou parfois en montagne.
Les pratiques religieuses et associatives : l’essentiel des déplacements
hors sociabilité traditionnelle. D’une manière générale, les femmes ne
s’investissent pas dans les activités sociales et citoyennes en dehors des
activités à visage religieux. Les plus jeunes font partie des associations
d’intérêt collectif (club des étudiants, association touristique …) et les plus
450
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES DE TEHERAN
âgées se retrouvent essentiellement dans des réunions religieuses telles que
les différentes cérémonies liturgiques « moludi », « rowzeh », « Hey’at», ou
bien encore dans des associations d’œuvres de charité, ces rencontres étant
basées selon les cas sur un rythme hebdomadaire, mensuel ou plus
occasionnel.
L’objectif de ces activités, en dehors de leurs bénéfices sacrés, est
d’essence sociale : acquérir une reconnaissance aux yeux de la communauté,
faire partie d’un réseau de sociabilité et, plus intrinsèquement, réguler les
comportements dans un contexte de mutation métropolitaine où les
individualités s’affirment de plus en plus face aux normes communautaires.
Les femmes pratiquent en toute légitimité les lieux réservés à ces activités
et s’en servent pour sortir de l’espace privé de la maison, s’ouvrir sur
d’autres catégories de femmes, s’informer, prendre confiance en ellesmêmes et enfin apprendre à prendre la parole et à s’exprimer.
La consommation individuelle et familiale : une clef de la mobilité des
femmes. La responsabilité des courses n’incombe pas uniquement aux
femmes. Toute la famille participe aux achats. Cependant, il existe un
partage des tâches bien établies. Les femmes s’occupent des denrées
quotidiennes (lait, pain, légumes,…) et des ustensiles ; les hommes achètent
la viande, le riz, les fruits et les légumes lourds en grande quantité. Ces
courses sont souvent effectuées lors des déplacements en voiture, auprès des
marchands ambulants ou des magasins situés en bordure de chaussée. Les
vêtements, ainsi que les affaires scolaires des enfants et le mobilier sont
achetés en famille le soir, dans les quartiers spécialisés tels que Vali’ asr
(pour les vêtements), ou Djomhouri (les chaussures et le mobilier).
La plupart des femmes font leurs courses à proximité. En dehors des
commerces du quartier, les femmes fréquentent occasionnellement les
centres commerciaux « modernes » mais continuent de fréquenter les bazars
traditionnels (le grand bazar et le bazar de Tajrish).
Nous supposons que l’ouverture de la station de métro « grand bazar »
facilitera la fréquentation de ce lieu jusqu’alors inaccessible à cause des
embouteillages.
En ce qui concerne les fréquentations du centre géographique de la ville,
nous pouvons constater une masculinisation du centre ville historique ; par
exemple, la rue Lalehzar située au centre historique de la ville et qui était
devenue au fil du temps un lieu d’appropriation par les femmes pour flâner
et faire des achats, se spécialise désormais peu à peu en vente de matériaux
de plomberie et d’électricité, ré-instaurant ainsi une mixité dans ce quartier.
Mina SAÏDI-SHAROUZ
451
La présence accrue des femmes dans la ville ou la négociation perpétuelle.
Les femmes négocient en permanence avec les hommes et avec les autorités
leur présence dans l’espace public et utilisent une variété de stratégies pour
continuer à se mouvoir hors de leur maison. Certaines subissent les interdits,
la peur et l’insécurité et se cantonnent à des déplacements de proximité aux
heures autorisées tandis que d’autres s’y confrontent, les détournent et
profitent de leurs mobilités quotidiennes dans l’espace pour s’insérer dans la
ville.
Cette négociation se fait sous différentes formes :
la fréquentation des lieux « transgressifs » (stade de foot, coffee shop,
montagne, etc.) ;
le détournement des lieux légitimes pour les femmes comme les centres
islamiques de quartier, le cimetière, … pour s’occuper d’elles-mêmes et de
leurs corps (développement personnel, des moments à elles) ;
l’utilisation des lieux publics non mixtes pour légitimer leur présence et
pour tisser de nouvelles sociabilités entre elles, autres que le voisinage
proche et familial ou le clan d’appartenance.
Elles s’ouvrent ainsi à la possibilité d’entrer dans d’autres réseaux de
relation, associations, groupes d’actions collectives, etc. Au cours de ces
déplacements, elles développent également de nouveaux rapports,
personnalisés, avec les différents espaces de la ville. Or ces espaces
aménagés par les urbanistes, sont conçus pour favoriser la confrontation des
individus avec les autres et notamment les hommes.
LA MOBILITE DES FEMMES A L’HEURE DE LA METROPOLISATION, ENTRE
AFFIRMATION (POLITIQUE) ET DEPENDANCE (SOCIALE) ?
On le voit, si les femmes sont bien présentes, et de plus en plus, dans la
géographie humaine de la ville, cette présence reste complexe et inaboutie, et
se fait au prix d’une négociation quotidienne pour maintenir et étendre leur
mobilité. Les femmes sont sorties dans la rue mais elles restent dépendantes
des politiques mises en place et de l’évolution de la ville.
Jusque-là, les processus d’urbanisation et les politiques ont permis de
transgresser les traditions en cassant la dichotomie du dedans et du dehors,
en transitant par des espaces intermédiaires, des entre-deux, des lieux semipublics et semi-privés. De même, l’observation nous a confrontée au
paradoxe de la République Iranienne. En obligeant au port du voile et en
instituant des espaces réservés aux femmes, la République Islamique a révélé
un véritable paradoxe dans la mobilité des femmes. En effet, ces pratiques
ralentissant un mouvement de mixité porté par les plus jeunes en maintenant
une division sexuée de la société urbaine permettent aux femmes de
452
LES MOBILITES QUOTIDIENNES DES FEMMES DE TEHERAN
s’aventurer hors de l’espace domestique sans danger ni culpabilité en
transitant par des espaces intermédiaires, semi-publics et semi-privés dans la
proximité. Et cette transition peut servir de tremplin pour s’affirmer dans la
sphère publique.
La mobilité spatiale des femmes peut être considérée comme un facteur
majeur de changement qui leur offre dans le quotidien, de nouvelles formes
de sociabilité – hors tribu –, de nouveaux rapports aux hommes, l’accès à
l’information, à la formation, au travail et à la citoyenneté.
Parallèlement, l’essor de la ville de Téhéran, offrant une nouvelle réalité
urbaine, amène à s’interroger sur l’évolution de la mobilité des femmes.
Dans un contexte de métropolisation, où Téhéran se développe autour des
axes de transports autoroutiers conçus sur un modèle masculin : homme
exerçant une activité professionnelle, étant motorisé et allant de plus en plus
vite, on peut se demander comment les femmes vont pouvoir conserver leur
présence dans l’espace public.
Comment vont-elles conjuguer leur double désir d’espace de proximité,
porteur d’une plus grande implication dans la vie sociale et politique locale,
et leur volonté d’étendre leur mobilité à d’autres parties de la ville,
dépassant ainsi le territoire du quotidien ?
Aujourd’hui comme le précise J.P Bailly « pour réussir, il ne suffit pas de
bien travailler à l’école mais dans un monde qui bouge, il convient d’être
mobile »4. Les femmes de Téhéran sauront-elles le rester en s’adaptant aux
nouvelles réalités urbaines ?
BIBLIOGRAPHIE
ADELKHAH F. [1999], Quand les impôts florissent à Téhéran, CERI.
BAILLY J.P. – HEURGON E. [2001], Nouveaux rythmes urbains. Quels
transports, rapport du CNT, l’Aube, Paris.
DIGARD J.P. – HOURCADE B. – RICHARD Y. [2000], L’Iran du XXe siècle,
Paris, Fayard.
4
Bailly J.P. – Heurgon E., Nouveaux rythmes urbains. Quels transports, rapport du CNT,
l’Aube, Paris, 2001.
TRAVAIL, MOBILITES ET ESPACE DE VIE
AU FEMININ DANS UNE PETITE VILLE
INDUSTRIELLE DU SUD DE L’INDE
Kamala MARIUS-GNANOU
Université de Bordeaux III
INTRODUCTION : CONTEXTE DE L’ETUDE
La décennie 1990 aura été marquée en Inde par son intégration dans une
économie mondialisée grâce à une politique de libéralisation. J’ai choisi de
focaliser mes recherches dans le cadre d’un programme collectif1 sur un
exemple d’industrialisation décentralisée située dans la moyenne vallée de la
Palar (district de Vellore dans le Tamil Nadu) et sur un axe routier reliant
deux grandes métropoles économiques Chennai (Madras) et Bangalore.
Cette région d’étude a connu un développement rapide de l’industrie dans les
25 dernières années, principalement dans le secteur du cuir. Elle reste l’un de
plus importants centres indiens de production de cuir fini et de chaussures
destinées aux marchés européen, australien et nord-américain2. Environ 800
tanneries et plusieurs usines de chaussures sont situées dans et autour de cinq
1
Ce programme pluridisciplinaire réunissant trois chercheurs (L. Kennedy, X. Amelot et K.
Marius-Gnanou) et plusieurs étudiants (de Montpellier III et Bordeaux III) et bénéficiant
d’une APN du CNRS (aide à projets nouveaux) et du soutien de l’Institut Français de
Pondichéry depuis juillet 2000, s’appuie sur un exemple d’industrialisation décentralisée
située dans la moyenne vallée de la Palar au Tamil Nadu (carte). Il s’agit pour l’heure d’un
travail en cours dont les données ne sont pas encore toutes rassemblées. Je voudrais aussi
remercier Véronique Dupont qui suit mon travail de recherches et qui me fait part
régulièrement de ses réflexions qui m’aident à avancer dans ma réflexion.
2
Dans ces usines, sont fabriquées les chaussures des marques Salamander, Gabor.
454
TRAVAIL, MOBILITES ET ESPACE DE VIE AU FEMININ
petites villes dont les populations avoisinent les 100 000 habitants. A partir
des années 1980, l’industrie locale franchit la dernière étape d’une
intégration verticale avec l’ouverture des premières usines manufacturières.
Dans cette vallée de la Palar, on a donc l’illustration d’un district industriel3,
du fait de cette spécialisation et de cette concentration d’entreprises liées au
cuir. Par ailleurs, notre ville d’étude – Ranipet – doit aussi son
industrialisation à des organismes de promotion industrielle dont le but est
de favoriser une politique d’industrialisation dans des secteurs différents
(chimie, mécanique, jouets, cuir). L’essor de ces usines de chaussures dont la
production est tournée vers les marchés d’exportation a facilité l’émergence
du salariat industriel féminin non seulement en milieu urbain mais aussi en
milieu rural. Aujourd’hui, les femmes représentent la grande majorité des
ouvrières du cuir, tandis que les hommes occupent plutôt les postes
d’encadrement de la production. On estime que les usines de chaussures de
la vallée de la Palar emploient près de 15 000 femmes, près de 80 % des
ouvriers de la chaussure sont des femmes. Rien que dans la ville de Ranipet,
c’est plus de 5 000 femmes qui sont employées dans les usines traitant le
cuir (gants, chaussures), sans compter les femmes travaillant dans les
tanneries et relevant exclusivement du secteur informel.
Ces interactions entre zones rurales et zones urbaines à travers les
déplacements circulaires de populations conduisent à réévaluer la
dichotomie urbain/rural et induire de ce fait un continuum entre le centre
urbain et son espace environnant4. Dans notre région d’étude, les mobilités
temporaires ou saisonnières des hommes, qui quittent leur village et leur
famille pour quelques semaines pour trouver un emploi dans la construction
et les services est une réalité que l’on retrouve dans de nombreuses régions
indiennes. Ces différentes formes de mobilité masculine (circulaire et
temporaire voire définitive) ont été largement étudiées par J.-L. Racine5,
Dupont6. En ce qui concerne les mobilités de femmes, quelques études ont
été consacrées aux mobilités de mariage – cause essentielle de la migration
féminine voire de la migration en général7 –. En revanche, peu de travaux
3
Cadène Ph. – Holmström M. (éds.), Decentralized production in India, French Institute of
Pondicherry et Sage, 1998.
4
Dupont V. – Dureau F., « Le rôle des mobilités circulaires dans les dynamiques urbaines »,
Revue Tiers-Monde, tome XXXV, n° 140, 1994.
5
Racine J.L., 1995.
6
Dupont V., Decentralized Industrialization and Urban Dynamics. The Case of Jetpur in
West India, Sage, New Delhi, 1995.
7
Les migrations féminines sont des migrations liées au mariage et la majorité des migrants
(51 %) tous sexes confondus est constituée par des jeunes mariées. Voir Cadène Ph.,
« Réseaux économiques et territoires de l’identité : les migrations de travail et les relations de
mariage d’une communauté marchande dans une petite ville indienne », Cahiers de
l’ORSTOM, vol. 29, n° 2-3, 1993 .
Kamala MARIUS-GNANOU
455
ont porté pour le moment sur les mobilités féminines de travail notamment,
dans le contexte rural indien. C’est dans cette perspective que se situe ma
contribution.
CADRE ANALYTIQUE
Mondialisation et féminisation du travail industriel
La mondialisation en favorisant un processus de développement des
industries d’exportation et de délocalisations a permis d’accroître
incontestablement le volume d’emplois féminins dans la majorité des pays
du Sud, notamment en Inde. Cependant, le revers de la médaille aura été
l’application des PAS imposée par les acteurs de la mondialisation (FMI,
BM) impliquant une réduction des budgets d’éducation, de santé,
d’équipements… dont les femmes seront les premières à faire les frais.
Il est certain que dans cette société rurale patriarcale où l’on donne la
priorité aux garçons, les femmes ont subi de plein fouet la baisse des
dépenses en matière sociale (éducation, santé). La mondialisation renforce
donc la vulnérabilité du genre féminin, d’autant que les femmes ont une
triple charge de travail – quotidien des enfants, entretien de la maison et
activités de subsistance. Mais il faut savoir que dans un pays comme l’Inde,
bon nombre de femmes, notamment les ouvrières agricoles de castes
défavorisées ont toujours été dans l’obligation de travailler, en dépit de
salaires dérisoires, non pas par volonté d’indépendance mais dans un besoin
de survie. En milieu rural et semi-urbain, leur situation est rendue plus
pénible par leur isolement et par l’absence du soutien du conjoint obligé de
migrer vers les villes. La mondialisation a ainsi remis en selle un concept
déjà ancien de féminisation de la pauvreté. A l’exception des femmes
éduquées, rares sont les femmes ayant bénéficié des avantages de la
mondialisation.
Certes de nombreuses études établissent une corrélation forte entre
l’émergence d’un salariat féminin et le processus de mondialisation, mais
elles attirent aussi l’attention sur le fait que les femmes se retrouvent en
masse dans des emplois précaires (contrat temporaire, travail à domicile…)
des secteurs formels et informels. Cette mondialisation a favorisé sans aucun
doute l’informalisation de la vie économique, notamment à travers la soustraitance de travaux d’artisanes à domicile (panier, broderie, objets
d’artisanat…) favorisant ainsi les intermédiaires. Afin de compléter les
revenus familiaux, les femmes qui commencent à travailler de plus en plus
jeunes se retrouvent dans des activités informelles sous-payées. En Inde,
c’est moins d’une femme sur sept qui travaille dans le secteur organisé.
456
TRAVAIL, MOBILITES ET ESPACE DE VIE AU FEMININ
La flexibilisation de la production industrielle et du travail qui accompagne
le processus de mondialisation et qui a profondément marqué les formes
locales n’a pas eu les mêmes conséquences sur les femmes que sur les
hommes. Dans le contexte de compétitivité internationale, les employeurs
préfèrent installer leurs usines en zone rurale ou semi-urbaine afin
d’optimiser les coûts de production et de bénéficier des économies d’échelle.
Comme l’ont montré depuis longtemps D. Elson et R. Pearson8, l’emploi des
femmes répond aux besoins des capitalistes en main d’œuvre disciplinée et
de faible coût, il est le résultat logique de la fragmentation croissante de la
production capitaliste qui permet aux industriels via la technologie, de
délocaliser vers les pays du Tiers-Monde les processus de productions à forte
intensité de main d’œuvre. Les femmes, dont le travail coûte généralement
moins cher, moins encore en milieu rural qu’en milieu urbain, sont très
recherchées par les employeurs. Par ailleurs, les femmes préfèrent une
certaine flexibilité dans l’emploi afin de pouvoir s’occuper de leur famille.
Enfin, leur dextérité et leur participation marginale dans les syndicats
favorisant de bas salaires, voire leur docilité, expliquent le fait que les
entreprises les préfèrent aux hommes. Leur faible niveau d’éducation et de
qualification les incite à accepter des emplois précaires et peu rémunérateurs
dans le secteur informel. On est en présence d’un marché du travail
fragmenté9 et non dual, car le travail est très fluide, se déplaçant entre et à
l’intérieur de divers sous-marchés du travail.
Même s’il est difficile de transposer ces modèles théoriques et ces apports
conceptuels, notamment en Inde rurale où le système des castes et la division
sexuelle du travail exercent encore une forte influence sur les occupations
socioprofessionnelles, on peut considérer que l’industrialisation, le
développement de nouvelles activités génératrices de revenus et
l’urbanisation sont des vecteurs du processus de modernisation et de
changement social.
Les mobilités : un analyseur pertinent des dynamiques urbaines
Pour constituer un analyseur pertinent et pour comprendre les
recompositions sociales et territoriales qu’elles entraînent, les mobilités
doivent être appréhendées dans leurs différentes échelles spatio-temporelles
et sociales. La mobilité spatiale et sociale est au cœur des recherches qui
8
Elson D., – Peason R., « The subordination of women and the internationalization of
factory production », The women, gender and development reader, Visvanathan N. et al.
(éds.), London, Zed Books., 1997, p. 191-229.
9
Breman J., The informal sector in Research : theory and practise CASP III, Erasmus
University, Rotterdam, citée par Dupont V. au séminaire de l’équipe « circulation et
territoire » du CEIAS, 1980, 94 pages.
Kamala MARIUS-GNANOU
457
traitent de l’urbanisation, de la circulation des biens, des services, de flux
monétaires (revenus salariés pour les femmes), de la diffusion des modèles
culturels, de nouvelles conceptions sur la place de la femme. Cependant,
quel que soit leur type, spatial ou social, les mobilités féminines restent
encore trop peu questionnées. Jusqu’à présent, les catégories d’analyse dont
nous avons hérité en sciences sociales ont été forgées pour appréhender la
mobilité à partir d’une population masculine et de son statut professionnel.
En sciences sociales en général, la construction des données est soumise à ce
codage social qui semble aller de soi, mais qu’il est de notre ressort de
déconstruire10.
Certes si on insiste sur la mobilité comme facteur de changement, on ne
doit pas négliger les autres possibilités. Autant la mobilité spatiale peut être
une cause de mobilités sociales, le contraire n’en est pas moins vrai. Bien
entendu, des mobilités verticales (ascendantes comme descendantes) peuvent
intervenir sans déclencher une mobilité (horizontale) tout comme on peut
migrer sans changer de statut social. Sociales ou professionnelles, les
différentes mobilités s’inscrivent toujours dans un espace dont les effets ne
sont jamais neutres.
L’intérêt d’une étude des mobilités, c’est qu’elle peut s’accompagner
d’une analyse des perceptions, des vécus, des représentations que les
femmes développent avec les espaces urbains. Tout espace est porteur de
valeurs positives ou négatives, il est plus ou moins hostile ou attirant selon
qu’il est perçu, vécu par des hommes ou par des femmes. Une attention
particulière peut être accordée aux liens que les femmes font entre leur
espace de vie et leur espace vécu, si l’on part du principe que « l’espace de
vie se confond pour chaque individu avec l’aire de ses pratiques spatiales
(dans notre cas les mobilités géographiques) (…) ; dans la mesure où toute
pratique humaine comporte sa dimension imaginaire, l’espace de vie, en
tant qu’étendue où se déplacent les Hommes, n’échappent pas aux
représentations qu’ils s’en font. Déformé de la sorte, il devient un espace
vécu »11.
Comment interpréter les effets de la mondialisation sur la mobilité des
femmes ? En effet, dans un mouvement de délocalisation des usines
manufacturières (textile, cuir, agriculture…), la main d’œuvre féminine bon
marché adroite et flexible constitue un enjeu majeur de la mondialisation.
10
Rares sont les chercheur(e)s en France à travailler sur ces questions à l’exception du
groupe de recherche CNRS Marché du Travail et Genre (composé pour l’essentiel de
sociologues, d’historiens et d’économistes) qui a consacré une journée d’études en juin 2000
aux mobilités des femmes dans les pays du Nord (Document de travail MAGE n° 3). Certains
éléments concernant la mobilité sont tirés de ce document.
11
Di Méo G., Géographie sociale et territoires, Paris, Nathan Université, coll. Fac
Géographie, 1998.
458
TRAVAIL, MOBILITES ET ESPACE DE VIE AU FEMININ
Ces nouveaux espaces de travail localisés dans les zones les plus reculées
présentent des nouvelles possibilités de libération, d’autonomie, tout en
créant de nouvelles formes de dépendance (rémunération dérisoire, temps de
travail abusif, augmentation de la charge de travail…). Cette forme moderne
de mobilité liée à la mondialisation illustre bien la complexité de ce
phénomène, surtout lorsqu’il se conjugue au féminin.
Parler des mobilités ne signifie donc pas seulement connaître le
déplacement comme événement concret. Il s’agit davantage de restituer un
processus qui s’inscrit dans des temps hétérogènes, professionnel, familial,
personnel et fait intervenir l’histoire de vie de chacun.
Il nous paraît intéressant également de prendre en compte les
représentations spatiales et sociales dans ces processus de mobilité : le mode
de vie urbain peut être un facteur d’attraction déterminant pour les femmes
dans la mesure où la ville représente un lieu d’émancipation et de modernité.
Les femmes circulent certes, mais, comment le font-elles ? Quelles
significations donnent-elles à ces mobilités par rapport à celles de leur
conjoint ? Comment s’articulent-elles avec les représentations traditionnelles
d’une sédentarité féminine ? En quoi des formes spécifiques de mobilités
affectent-elles les relations de genre ?
Notre analyse est ciblée sur les différentes formes de mobilité féminine de
travail : spatiale, intersectorielle, professionnelle et sociale. Une attention
particulière est portée sur les salariées industrielles et les impacts de ce
salariat industriel sur leur statut au sein de la famille et de la société, selon
les communautés et les castes.
ILLUSTRATION A PARTIR DU CAS D’UNE PETITE VILLE INDUSTRIELLE DE
LA VALLEE DE LA PALAR
L’usine : vecteur de mobilités circulaires et d’un nouvel espace de vie
A l’issue d’une première mission exploratoire effectuée en juillet-août
1999 dans toute la zone industrialisée et d’une seconde mission effectuée en
juillet-août 2001 plus spécifiquement dans la ville de Ranipet, au cours
desquelles j’ai mené des enquêtes auprès d’une centaine de femmes
travaillant dans l’industrie et dans d’autres secteurs, je suis en mesure de
mettre en avant quelques résultats empiriques.
On peut préciser que dans la société indienne traditionnelle, exercer une
activité professionnelle à part entière pour une femme est souvent un
déshonneur. Nombre de femmes interrogées pensent que travailler à
l’extérieur de chez soi n’est pas respectable du fait qu’elles n’assument plus
leurs rôles traditionnels de mère, d’épouse et de belle-fille... Pourtant, la
limite entre travail domestique et travail « réel » est parfois difficile à définir
Kamala MARIUS-GNANOU
459
surtout en milieu rural : les femmes n’arrivent pas vraiment à faire la
différence entre les deux. Si le travail est effectué dans la sphère domestique
(travaux agricoles sur les terres de la famille, travaux à domicile – household
industry –…), elles le différencient rarement de leurs travaux domestiques
quotidiens qui s’effectuent en continu. Pourtant, il s’agit bel et bien d’une
activité à part entière.
Cependant, ce n’est pas parce que le travail « non-domestique » – ou plutôt
ne s’effectuant pas dans l’espace domestique – est « mal vu », notamment
dans la société rurale, qu’aucu