Revue de presse de janvier
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Revue de presse de janvier
Institut SupConcours Préparation au concours d’inspecteur des finances publiques Centre de formation aux concours de la fonction publique Épreuve de note avec propositions (coefficient 7) Revue de presse économique Institut SupConcours Ci-joint veuillez trouver : Plusieurs articles d’actualité à caractère économique (Le Monde, les Échos, blogs) Un exemple de plan sur le thème du moment, le « QE » 12 | economie & entreprise 0123 JEUDI 1ER - VENDREDI 2 JANVIER 2015 La Lituanie fait son entrée dans la zone euro Le pays balte est le dix-neuvième pays à rejoindre l’union monétaire. Un rempart contre la Russie REPORTAGE LES CHIFFRES vilnius - envoyée spéciale V C’est le nombre d’habitants du petit pays balte. Depuis son entrée dans l’Union européenne, en 2004, la population a fondu de 11 %, du fait de l’émigration. 34,9 MILLIARDS C’est, en euros, le produit intérieur brut (PIB) de la Lituanie en 2013, en hausse de 3,3 %. Après la forte récession de 2009 (– 15 %), le pays a renoué avec une croissance vigoureuse. 11 800 C’est, en euros, le PIB par habitant, ce qui place le pays en 25e position de l’Union européenne. En France, le PIB par habitant était de 32 100 euros en 2013. 290 C’est, en euros, le salaire minimum mensuel. Le salaire moyen, lui, est de 500 euros. Campagne de promotion de l’euro, à Vilnius, en décembre. MINDAUGAS KULBIS/AP L'économie lituanienne est l'une des plus vigoureuses d'Europe CROISSANCE, EN % + 3,1 Balt ique + 2,7 2015* 2014 LETTONIE CHÔMAGE, EN % er Crainte d’une hausse des prix Mais surtout la crise ukrainienne et les mouvements militaires russes dans l’enclave voisine de Kaliningrad ont réveillé les douloureux souvenirs de cinquante ans d’occupation soviétique. « Ici, tout le monde a un père, un grand-père ou une tante qui a été déporté dans les camps de Sibérie », témoigne Laimutis Paskevicius, patron d’un centre médical à Vilnius. « L’entrée dans l’euro est une étape de plus dans notre ancrage au camp de l’Ouest, essentiel pour notre sécurité, explique Rimantas Sadzius, le ministre des finances. Désormais, les pays baltes se tiennent du bon côté du mur. » A Vilnius, on s’est préparé à la monnaie unique dans le calme. Selon l’Eurobaromètre de Bruxelles publié en décembre 2014, 63 % de la population est favorable au changement. Mais beaucoup re- 3 MILLIONS M ilnius, un après-midi frisquet de décembre. Un immense sapin de Noël décoré de notes de musique se dresse devant l’hôtel de ville, au cœur de la vieille ville. De rares passants se pressent autour du petit marché, sur la place. Dans sa boutique, tout près, Ramune Piekautaite range quelques vêtements. Depuis plusieurs semaines, elle affiche les prix à la fois en euros et dans la devise lituanienne, pour préparer la clientèle. « Le litas est la monnaie de notre indépendance, j’y suis très attachée », dit avec nostalgie cette jolie blonde de 44 ans, en songeant à ces jours de janvier 1991 où elle participa aux manifestations contre l’armée soviétique. « Mais tout sera plus facile avec l’euro : plus de frais de change pour payer mes fournisseurs italiens, plus de problème pour voyager, convient-elle. Et puis nous serons un peu plus près encore de l’Europe. » Après l’Estonie en 2011 et la Lettonie en 2014, la Lituanie est, le 1er janvier 2015, le dernier pays balte à rentrer dans la zone euro, qui comptera alors dix-neuf membres. Et la crise de l’union monétaire, qui peine encore à renouer avec la croissance, n’a pas refroidi les ardeurs de ce petit Etat de 3 millions d’habitants. Il faut dire qu’en 2006-2007 il avait raté son examen de passage, à cause de l’inflation galopante (11 % en 2008). Une humiliation désormais oubliée. 159,3 11,2 LITUANIE RUSSIE Vilnius 60 km BIÉLORUSSIE POLOGNE *PRÉVISION doutent la hausse des prix. « On va perdre tous nos repères, comment savoir si les commerçants sont honnêtes ? », s’inquiète ainsi Vilma, serveuse dans l’un des Coffee In de la ville, un chaîne de cafés branchés. Un point sur lequel les autorités se veulent rassurantes : « Les prix ont grimpé de 0,1 % à 0,3 % seulement dans les pays déjà 2014* 10,4 2015* DETTE PUBLIQUE EN % DU PIB 2014* 41,3 2015* 41,6 SOURCE : COMMISSION EUROPÉENNE passés à l’euro, y compris nos voisins », explique Ingrida Simonyte, vice-présidente de la banque centrale de Lituanie. Le pays s’est beaucoup inspiré des expériences lettonne et estonienne pour préparer la transition. Un « euro bus » a sillonné le pays pour répondre aux questions de la population, tandis que 3 millions de SMS d’information ont été envoyés. Les entreprises, elles, ont planché sur la mise à jour de leurs logiciels de comptabilité dès l’été 2014. « Nos voisins baltes nous ont appris qu’il est essentiel de disposer de beaucoup de petites coupures dans les commerces de proximité les premières semaines, pour éviter la pénurie », explique Kestutis Kadelskas, de New Vision, compagnie qui a aidé les entreprises à se préparer. Si les billets ont été fabriqués en Allemagne, la Lituanie, contrairement à ses voisins, a conçu ses propres pièces. A quelques kilomètres du centre-ville, l’institut de frappe lituanien tourne 24 heures sur 24 depuis plusieurs semaines. Deux millions de pièces sortent chaque jour des chaînes. Au total, 370 millions seront produites. « Pour tenir la cadence, nous sommes passés aux trois-huit et avons embauché trente personnes de plus », raconte Saulius Vaitiekuna, le patron des lieux. Avant de présenter avec fierté et émotion les euros lituaniens, qui portent l’emblème du cavalier Vytis, blason historique « Désormais, les pays baltes se tiennent du bon côté du mur » RIMANTAS SADZIUS ministre des finances de l’Etat lituanien. Pendant l’ère soviétique, les représentations de ce dernier étaient interdites. « Il est poignant d’imaginer que, dans très peu de temps, ces pièces seront entre les mains de tous les habitants », ajoute M. Vaitiekuna. Paradoxalement, l’euro ne changera pas grand-chose à la vie quotidienne des Lituaniens. L’économie est, en effet, déjà largement « euroïsée » : 70 % des prêts sont libellés en euros, et le litas est arrimé à la monnaie unique depuis 2002. Même quand la crise a durement frappé le pays en 2009 (le produit intérieur brut a reculé de 15 % !), celui-ci a préféré opter pour une sévère cure d’austérité plutôt que dévaluer sa monnaie. Les sa- « La monnaie unique nous apportera sécurité et stabilité » Algirdas Butkevicius, le premier ministre lituanien, expose les raisons qui ont poussé le pays à rejoindre la zone euro ENTRETIEN vilnius - envoyée spéciale La Lituanie rejoint l’union monétaire le 1er janvier 2015. Qu’y gagnera-t-elle ? Jusqu’à présent, nous n’avions pas de politique monétaire indépendante, puisque notre devise, le litas, est liée à l’euro depuis 2002. En rejoignant la zone euro, nous prendrons désormais part aux décisions de la Banque centrale européenne. Cela renforcera également l’attractivité de la Lituanie aux yeux des investisseurs étrangers et favorisera les exportations. De même, la monnaie unique réduira les taux d’intérêt, les coûts liés au change et limitera les risques de crédit. Au total, l’impact sera positif sur notre économie, qui générera plus d’emploi et de croissance. L’euro sera-t-il une garantie de sécurité supplémentaire face à la menace russe ? Oui. L’adoption de l’euro est une étape très importante, qui contribuera à plus de sécurité et de stabilité économique et politique pour notre pays. Nous avons pris la décision d’intégrer l’union monétaire il y a des années, dans l’objectif de renforcer la région Baltique. La situation actuelle aux frontières à l’est de l’Europe montre que cette aspiration est arrivée à point nommé, tant en termes de croissance que de protection accrue face aux menaces extérieures. La crise semble avoir découragé certains pays candidats à l’euro, telle la Pologne. Pourquoi la Lituanie a-t-elle tenu bon ? Il ne faut pas oublier que, notre monnaie étant liée à l’euro, nous devions déjà répondre aux mêmes obligations que tous les pays membres de l’union monétaire. Notre voisin polonais, dont la devise flotte face à l’euro, est donc dans une situation très différente, économiquement comme politiquement. Concernant la zone euro, la croissance devrait s’améliorer graduellement en 2015, grâce à la reprise de la demande domestique et internationale. En tant que pays membres, nous travaillerons avec les autres Etats pour faire redémarrer plus encore le moteur de la reprise. La Commission européenne est aujourd’hui déterminée à utiliser toutes les ressources pour créer des emplois et plus de croissance. Son plan de 300 milliards d’euros d’investissement contribuera à atteindre cet objectif. Mais les Etats membres devront également poursuivre une politique budgétaire saine et mettre en œuvre des réformes structurelles. Quel impact la crise et les sanctions russes ont-elles sur votre économie ? Ces vingt-cinq dernières années, nous avons survécu à un blocus, à la perturbation des approvisionnements en pétrole et à un certain nombre de sanctions injustifiées envers nos producteurs et fournisseurs de services. Les sanctions actuelles, qui ciblent une grande partie des pays « L’expérience montre que l’adoption de l’euro a un impact limité sur les prix » occidentaux, ont un impact négatif sur notre économie. Les producteurs de lait ont dû absorber des pertes à cause des embargos. Mais les réformes que nous avons menées au bon moment et la recherche constante de nouveaux marchés nous ont toujours permis de gérer de façon réactive les conséquences des crises économiques et financières. Ainsi, près de la moitié des produits soumis aux embargos russes seront vendus sur d’autres marchés. Et nous continuons de chercher de nouveaux débouchés. Nous avons, par exemple, adopté une loi sur les abattages rituels, afin de pouvoir exporter de la viande vers les pays musulmans. De nombreux Lituaniens redoutent que la monnaie unique génère de l’inflation. Que leur dites-vous ? L’expérience des autres pays montre que, en vérité, l’adoption de l’euro a un impact limité sur les prix, de 0,2 % à 0,3 %. Celle-ci enseigne que les appréhensions liées à l’inflation sont excessives, car les consommateurs se focalisent sur les prix de quelques produits, alors que l’inflation est calculée sur un panier moyen de produits. En novembre, celle-ci était de 0,3 % seulement dans notre pays. Pour limiter les risques, notre institut de statistique publie depuis août 2014 les prix de 100 produits très populaires choisis par le public. De nombreuses entreprises ont également signé un mémorandum où elles se sont engagées à ne pas profiter du passage à l’euro pour relever leurs tarifs. p propos recueillis par marie charrel laires des fonctionnaires ont été taillés de 10 % à 40 %, les effectifs publics ont fondu, le chômage a grimpé jusqu’à 18 %, et 6 % de la population a émigré… « Nous avons fait autant d’efforts que les Grecs, mais en une seule année, raconte Zygimantas Mauricas, économiste à la banque Nordea, à Vilnius. Les Lituaniens ont l’habitude des sacrifices. » 2,7 % de croissance en 2014 Aujourd’hui, le pays va mieux : la croissance est l’une des plus vigoureuses d’Europe (2,7 % en 2014), la dette et le déficit publics sont respectivement tombés à 41,3 % et 1,2 % du PIB. « L’euro nous apportera la stabilité et augmentera notre attractivité aux yeux des investisseurs, assure le premier ministre Algirdas Butkevicius, que la stagnation européenne ne semble pas inquiéter. Nous créerons plus d’emplois et de croissance. » De fait, l’économie lituanienne devrait croître de 2,6 % à 2,9 % en 2015, selon les économistes. C’est moins que les 3,3 % prévus il y a quelques mois encore, car le pays est pénalisé par les sanctions de Moscou. « Heureusement, lors de la crise russe de 1998, nos entreprises ont complètement réorienté leurs échanges vers l’Union européenne, qui pèse aujourd’hui pour 50 % de nos exports », explique Nerijus Maciulis, économiste à la Swedbank. Même si l’essentiel des exportations vers la Russie (20 % du total) concerne en réalité des réexports de produits polonais ou allemands passant par le territoire, le secteur agricole est tout de même durement affecté par les embargos imposés par le président russe, Vladimir Poutine. Mais, comme en 1998, les entreprises ont commencé à chercher de nouveaux débouchés, notamment en Asie, pour compenser. « Elles sont très réactives, question d’habitude », dit en souriant M. Maciulis. Soucieux d’assurer sa sécurité énergique, Vilnius vient également d’acquérir un terminal flottant de gaz naturel. Le pays, qui importait jusque-là 100 % de son gaz de Russie, peut désormais se fournir en Norvège. « Plus personne ne pourra nous faire du chantage ou nous forcer à payer un prix politique », s’est félicitée la présidente Dalia Grybauskaite. Installé dans le port de Klaipeda, le navire a été baptisé L’Indépendance. p marie charrel 6 | dossier 0123 MARDI 6 JANVIER 2015 A la gare Saint-Charles de Marseille. CLAUDE PARIS/AP La fin du train ? Trop cher et grevé de dettes, le système ferroviaire français est à bout de souffle. La rentabilité du TGV s’effondre et celle des trains intercités est inexistante. Ainsi, c’est l’ensemble du réseau longue distance qui est menacé à moyen terme philippe jacqué U ne réforme suffira-t-elle à sauver le chemin de fer français ? Pour provoquante qu’elle soit, la question mérite d’être posée. Au 1er janvier, Réseau ferré de France (RFF), le gestionnaire du réseau national, a réintégré le giron de la SNCF, dix-huit ans après sa séparation de la compagnie publique. En réunissant les deux grands acteurs du transport ferroviaire en France au sein d’un même groupe public, lui-même intitulé SNCF, le gouvernement espère conforter l’avenir du train alors que ce moyen de transport, véritable totem hexagonal, n’a jamais paru aussi vulnérable. Du moins sur la longue distance. Depuis 2011, le nombre de passagers a reculé, que ce soit dans les trains d’équilibre du territoire (TET, 30 millions de personnes) ou dans les TGV (100 millions), dont la fréquentation s’effrite. Entre 2012 et 2013, la part modale du train pour le transport de passagers a même significativement baissé, selon les données du Conseil général de l’environnement et du développement durable. Et dans le même temps, les parts de marché de la voiture, de l’autocar courte ou longue distance et de l’avion ont augmenté… Bien sûr, cela reste une goutte d’eau dans un système ferroviaire qui transporte chaque année 1,5 milliard de personnes dont l’écrasante majorité, 1 milliard, rien qu’en Ile-deFrance. C’est pourquoi peu d’observateurs contestent l’avenir de ce moyen de transport dans les zones denses urbaines pour déplacer en masse de larges populations. L’avenir est au train de banlieue, pas au glorieux cheval de fer parcourant à toute vapeur (électrique) les campagnes de France. Et surgit le spectre d’un basculement à l’américaine. Aux EtatsUnis, cet instrument de la révolution indus- « SUR CERTAINS PARCOURS, COMME BORDEAUX-LYON, L’AUTOCAR SERA BIEN PLUS PERTINENT QUE LE TRAIN » UNE SOURCE À LA SNCF trielle et de la colonisation du pays a été supplanté par l’avion et la voiture dans les années 1960. La France a échappé à ce sort funeste par sa géographie, mais surtout grâce au TGV, qui a redonné une nouvelle jeunesse à ce moyen de transport face à la voiture durant les trente dernières années… La concurrence de l’autocar Alors que l’automobile concentre déjà 83 % des déplacements en France, laissant au train une part de marché de 9 %, dont 5,5 % pour le TGV, elle poursuit encore son grignotage grâce, notamment, au développement du covoiturage. Blablacar et ses concurrents, dont IDVroom, une filiale de la SNCF, mettent en relation par le biais d’Internet des propriétaires de véhicule et des passagers, et attirent avec leurs prix bas des milliers de voyageurs. « Attention au miroir grossissant, nuancet-on cependant à la SNCF concernant cette activité. Un acteur comme Blablacar a peut-être pris 200 000 passagers aux autres modes de transport, cela n’est pas encore massif, même si on surveille particulièrement ce phénomène. » Blablacar revendique, lui, plus de 1,2 million de voyageurs transportés chaque mois, soit l’équivalent de 2 000 TGV… De fait, confirme-t-on dans le groupe public, « avec la crise, les Français sont plus sensibles au prix. Il existe de plus en plus un arbitrage entre le temps et le prix. Ceux qui veulent payer le moins possible et qui ont le temps n’hésiteront pas à choisir des alternatives au train si nous ne leur proposons pas ce qu’ils recherchent ». Témoin, la tempête soulevée le 26 décembre 2014 par l’annonce de l’augmentation des tarifs (+ 2,6 %). Les compagnies d’autocar préparent également leur arrivée sur le marché de la longue distance. Aujourd’hui seulement autorisé sur des trajets internationaux, ce type de transport en France va être libéralisé par le gouvernement cette année. Bien plus économique, l’autocar pourrait prendre, à moyen terme, jusqu’à 5 % du marché des transports longue distance. Et déstabiliser encore plus certaines lignes ferroviaires. En Chine, le premier réseau TGV au monde... et un gouffre financier au lendemain de Noël 2014, le gouvernement chinois s’est offert sa propre célébration, celle des prouesses de son immense réseau ferré à grande vitesse. Le 26 décembre, il inaugurait une nouvelle ligne parcourant en moins de douze heures les 1 800 km séparant Lanzhou, grande ville de l’ouest, d’Urumqi, capitale de l’instable région du Xinjiang, où l’ethnie ouïgoure vit mal l’arrivée massive des Chinois Han. Un symbole technologique et politique, donc, traversant le désert et résistant aux vents extrêmes, au prix de la rentabilité financière. Le même jour, les trains entraient en circulation sur deux autres lignes reliant la métropole de Canton aux provinces rurales du Guangxi et du Guizhou, ajoutant ainsi 3 200 km aux 11 000 km de voies à grande vitesse déjà en service un an plus tôt, dans les temps pour atteindre les 16 000 km de réseau rapide dont la Chine entend disposer à l’horizon 2020. Pour apporter des financements à ce développement ferroviaire au coût faramineux, la Chine entend désormais vendre ses propres trains à l’étranger. Le pays a pour cela fusionné, le 31 décembre 2014, ses deux producteurs de train, CSR et CNR, qui se faisaient concurrence sur les appels d’offres internationaux. Mais cette modernisation peine à faire oublier les scandales du passé, notamment la corruption qui a accompagné cet empressement à établir le premier réseau à grande vitesse de la planète. Les procès de cette entreprise de détournement de fonds à grande échelle n’en finissent pas. Le 14 décembre 2014, c’était au tour d’une vendeuse d’œufs faite femme d’af- faires d’être condamnée à vingt années de prison et 330 millions d’euros d’amende pour avoir distribué les pots-de-vin et remporté ainsi quantité de contrats, notamment la fourniture de panneaux d’isolation sonore installés le long des voies, une entreprise à 24 milliards d’euros, que la presse n’a pu s’empêcher de comparer aux 28 milliards d’euros qu’a coûté l’ensemble de la ligne reliant Pékin à Shanghaï en moins de cinq heures. « Pas rentable » Si les trains circulant entre les deux premières villes du pays sont souvent pleins, ils le sont plus rarement sur des trajets plus marginaux. « Le projet de train à grande vitesse n’est pas rentable, à l’exportation comme en Chine, ce qui n’empêche pas de le soutenir. D’ailleurs, dans le monde, seule la ligne Tokyo- Osaka le fut historiquement », constate Zhao Jian, professeur d’économie du ferroviaire à l’Université des transports de Pékin, et l’une des rares voix à se pencher sur la question. La République populaire voit plus loin que ce coût. La ligne Pékin-Guangzhou, la plus longue ligne à grande vitesse du monde, avec 2 300 km de rails, ouverte fin 2012, met un peu plus de huit heures à traverser le pays, de sorte qu’elle n’est pas utile aux hommes d’affaires ayant besoin de se rendre de la capitale à l’extrême sud-est du pays. Ils lui préfèrent l’avion. Mais la ligne a désenclavé quantité de villes dites de deuxième ou troisième rang : Shijiazhuang, Zhengzhou, Yueyang, Changsha… Un potentiel économique inestimable. p harold thibault (shanghaï, correspondance) dossier | 7 0123 MARDI 6 JANVIER 2015 La part du ferroviaire s’érode L’essoufflement du TGV TRANSPORT DE VOYAGEURS EN FRANCE, EN MILLARDS DE VOYAGEURS PAR KILOMÈTRE EN 2013 ÉVOLUTION DES DIFFÉRENTS SECTEURS DU TRANSPORT FERROVIAIRE, EN BASE 100 EN 2008 52,3 Transport collectif routier Total Lignes nationales dont TGV 115 102,6 Transport ferroviaire y compris la RATP et les métros de province TER hors Ile-de-France Transilien 110 110,2 108,5 105 819,4 103,1 En progression 14,5 Voitures particulières Transport aérien y compris les véhicules immatriculés à l’étranger et les deux-roues motorisés 101,2 100 98 En baisse 95 2008 2010 2009 2011 2012 2013 Une progression mondiale de 2,6 % CROISSANCE DU MARCHÉ DES FOURNITURES FERROVIAIRES DANS LE MONDE, PÉRIODE 2015-2017 PAR RAPPORT À 2009-20011 +2% VOITURES PARTICULIÈRES 0,4 1 159,3 0,2 0,3 TRANSPORT FERROVIAIRE 3,4 192,7 0,5 08/09 09/10 10/11 11/12 12/13 « Absence d’alternative » Afin de réduire leur déficit d’exploitation, la commission Duron doit décider de la réorganisation de cette offre de TET, du transfert ou non de certaines lignes aux régions ou de l’arrêt de certaines lignes en fonction de l’arrivée des autocars longue distance. Mais elle n’entend pas aborder l’ouverture du marché à d’autres entreprises ferroviaires… Cela fait enrager ces dernières, qui rongent leur frein. « Ce qui est frappant en France, c’est l’absence d’alternative à la SNCF, même sur des zones reculées du réseau. En Italie ou en Suisse, les acteurs publics nationaux coexistent dans certaines régions avec des opérateurs ferroviaires alternatifs bien mieux équipés pour exploiter au meilleur coût une ligne. » 192,7 2,3 2,4 0,6 1 Europe de l’Est + 8,1 % 3,7 3,4 1,4 – 0,5 – 0,6 08/09 09/10 10/11 11/12 12/13 La SNCF, qui a préparé cette ouverture en rôdant son service IDBus, n’est pas aujourd’hui plus inquiète que cela de cette libéralisation. « L’autocar est potentiellement complémentaire du train, insiste-t-on à la SNCF. Sur certains parcours, comme Bordeaux-Lyon, ce sera bien plus pertinent que le train. De même, là où les flux sont faibles, un autocar, qui peut transporter 50 personnes, sera plus économique qu’un train, qui peut en transporter 600… Mais sur certaines lignes, c’est le contraire. L’arrivée du car nous oblige à redéployer notre offre. On fera du car quand cela est plus efficace. Et du train quand cela est pertinent. » Ce renouveau de la concurrence modale, sans compter l’essor inégalé des compagnies aériennes à bas coût, pose de sérieux défis au groupe. Car son produit phare, celui qui a fait sa réputation à travers le monde et l’essentiel de ses profits dans les années 2000, le TGV, est aujourd’hui dans une impasse économique. Il devient un produit de luxe et pourtant, il est de moins en moins rentable. Depuis 2008, la marge opérationnelle du TGV s’est effondrée. Alors que, entre 2002 et 2008, elle tournait entre 21 % et 29 %, elle est aujourd’hui de 12 %. En cause, l’augmentation de 41 % des péages pour utiliser le réseau entre 2008 et 2013, mais aussi la dérive des propres coûts de la SNCF… Sans ce centre de profit, la SNCF perd ses marges de manœuvre et doit rapidement régler la question des trains Corail et autre intercités, les TET, un foyer de perte aujourd’hui compensé partiellement par l’Etat. En décembre, le gouvernement a mis en place une nouvelle commission, présidée par le député (PS) Philippe Duron, pour réfléchir à leur avenir. « Contrairement à ce que l’on pense, les TET ne sont pas un gouffre financier, indiquet-on à la SNCF. Pour un chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros, la perte d’exploitation annuelle est de 300 millions d’euros. En clair, les voyageurs paient aujourd’hui 70 % du prix réel, l’Etat le reste. Pour les TER, le voyageur en paie 30 %, et la région, par l’intermédiaire des impôts, le reste… » *6,3* CEI + 2,7 % Canada, Etats-Unis, Mexique TRANSPORT AÉRIEN 6,1* 0,3 – 0,9 + 2,8 % TRANSPORTS COLLECTIFS 192,7 +2% Europe de l’Ouest ÉVOLUTION DES DIFFÉRENTS MODES DE TRANSPORT, VARIATION ANNUELLE EN % + 1,9 % Asie et Pacifique Afrique, Moyen-Orient +7% * Echelle non respectée Reste de l’Amérique – 8,6* 08/09 09/10 10/11 11/12 12/13 Selon les différentes études et les observateurs du secteur, la concurrence pourrait proposer aujourd’hui des coûts d’exploitation de 20 % à 30 % inférieurs à la SNCF grâce essentiellement à des organisations managériales bien plus flexibles, à des agents plus polyvalents et à des frais de siège plus réduits. « L’entrée de la concurrence serait suffisante pour pérenniser certaines lignes de train longue distance », convient un spécialiste du ferroviaire. Mais les obstacles politiques, et au premier chef le refus des syndicats d’ouvrir le monopole, sont insurmontables, même si, à partir de 2020, la France devra s’y soumettre. Or, tout le monde le sait : « Le problème du train actuel est son coût d’exploitation. » Economies nécessaires Pour retrouver un équilibre économique global et pérenniser le système, tout le monde devra faire des efforts. La réforme ferroviaire doit améliorer les synergies entre RFF et SNCF. Et la nouvelle entité doit réaliser près de 2 milliards d’économies à l’horizon 2017. SNCF Réseau, qui rassemble RFF et SNCF Infra, qui réalise les travaux, doit revoir ses processus industriels de maintenance, tandis que SNCF Mobilités, l’opérateur, entend utiliser tous les leviers pour baisser ses coûts : diminution des effectifs, lutte contre la fraude, réorganisation de la maintenance, augmentation du roulement des matériels comme il l’a déjà testé avec Ouigo, son TGV à bas coût. « Nous avons établi une série d’objectifs pour baisser nos coûts, précise Guillaume Pepy, le président du directoire de la SNCF. Nous voulons baisser de 13 % les coûts de production du TGV, de 42 % sur Ouigo [le TGV à bas coût], de 50 % pour les intercités éco [une nouvelle offre à bas coût] . Notre but est d’offrir chaque année 1 million de billets à premier prix de plus par an afin d’atteindre en 2017 le quart de nos billets à petit prix. » De même, l’entreprise veut déployer son train « 100 % éco », qu’elle a installé chaque fin de semaine entre Toulouse et Paris. Sur ce trajet, la compagnie offre des trajets à prix fixe de 15 euros en seconde classe sur des trains de nuit circulant le jour. « Auparavant, ces trains stationnaient la journée au dépôt. Aujourd’hui, on les fait tourner et le public est là. Le taux d’occupation est de 80 %. Et des familles préfèrent cette offre à un voyage en voiture, le prix étant très incitatif. Preuve qu’il n’y a pas de fatalité. » Cependant, ces réorganisations et autres innovations industrielles suffiront-elles pour relancer le train et lui assurer un avenir ? Rien n’est moins sûr. « Le prix du ticket ne peut pas couvrir le coût complet du service. Même en optimisant autant que l’on peut », assure un observateur. Le train est – et sera – structurellement déficitaire. Il doit être soutenu par les finances publiques. Pour les TGV, afin de couvrir le coût des in- 08/09 09/10 10/11 11/12 12/13 « PEUT-ON ENCORE AUGMENTER LE PRIX DES BILLETS TGV SANS PERDRE DE CLIENTS DANS UN CONTEXTE DE CONTRAINTE SUR LE POUVOIR D’ACHAT ? » LA COUR DES COMPTES SOURCES : CGEDD ; SNCF ; UNIFE ; ROLAND BERGER frastructures, il faudrait doubler le prix des billets, selon la Cour des comptes. « Mais peut-on encore augmenter le prix des billets TGV, qui a déjà significativement augmenté depuis 2002, sans perdre de clients dans un contexte de contrainte sur le pouvoir d’achat ? », s’interroge la Cour. De fait, ajoute un ancien dirigeant de la SNCF, « pour sortir de ce face-à-face perdu d’avance avec les autres modes de transport, il faut que l’Etat prenne à sa charge les voies ferrées comme il prend à sa charge les routes. Sans cela, on va aller vers une contraction de l’offre ferroviaire longue distance et son extinction à moyen terme ». Mais la contribution publique pour le ferroviaire s’élève déjà à 13 milliards d’euros par an. Au regard des finances de l’Etat, l’impasse du secteur risque donc de persister tant que le système restera refermé sur lui-même. Et la dette devrait continuer à enfler. Elle dérive aujourd’hui de 1 à 2 milliards d’euros par an. D’ici à 2025, espèrent les plus optimistes, le système ferroviaire sera lesté d’une dette de 61 milliards d’euros, contre une quarantaine de milliards d’euros à la fin de 2014… Intenable. p En Allemagne, les bus font le plein en guise d’étrennes, la Deutsche Bahn (DB) a préparé ses salariés à des temps difficiles. « Il me semble désormais peu vraisemblable que nous atteignions un bénéfice avant intérêts et impôts de 2,2 millions d’euros », a déclaré Richard Lutz, directeur financier de la DB dans le journal des salariés DB Welt, mardi 30 décembre 2014. Les objectifs de rentabilité ne seront pas tenus et la DB va devoir faire des économies. La faute, selon la compagnie, à l’ouragan Ela, à la grève des cheminots en octobre 2014 et surtout à l’explosion de la concurrence venue des bus grandes lignes. Depuis début 2013 et la libéralisation du marché du transport passagers sur les grandes lignes, les compagnies d’autocars ont grignoté des parts de marché à la DB. Elles ont transporté 8 millions de passagers en 2013, plus de deux fois plus qu’en 2012. Résultat : la DB estime à 120 millions d’euros l’impact sur son bénéfice de cette nouvelle concurrence. Bien que le bus soit plus lent que le train, les passagers ont été séduits par sa flexibilité et ses prix très compétitifs, notamment pour les distances moyen- nes dans les régions faiblement dotées en infrastructures ferroviaires locales. Pour tenter de contrer la fuite de ses clients, la DB a annoncé le gel des tarifs pour cette année pour les voyageurs de seconde classe, alors que les billets de première classe ont augmenté de 1,9 % au 1er décembre 2014. Réservé à une minorité Peut-on pour autant parler de catastrophe pour la DB ? Christian Boettger, professeur à l’Ecole supérieure d’économie et de technique de Berlin et spécialiste de la Deutsche Bahn, tempère cette image volontiers diffusée dans les médias. « La concurrence des bus est un argument que tout le monde comprend, explique-t-il. En réalité, les difficultés de la DB viennent plutôt de son secteur logistique et de ses activités à l’international, dont elle n’aime pas beaucoup parler. » Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé dans les activités de transport de personnes, la perte de 120 millions d’euros reste relative. « La DB réalise son bénéfice essentiellement avec les voyageurs d’affaires, qui veulent aller vite. Sur ce segment, le bus grandes lignes n’est pas une concurrence. On ne peut pas parler d’un bouleversement du marché », poursuit l’expert. Pour la DB, l’exploitation des grandes lignes reste au contraire extrêmement profitable : ces deux dernières années, ce segment a rapporté plus de 300 millions d’euros de bénéfices par an à la compagnie. Elle n’a d’ailleurs pas abandonné la route à la concurrence, puisqu’elle dispose de sa propre offre de bus longue distance. Malgré une offre de qualité, le train reste en Allemagne un transport réservé à une minorité, deux tiers des Allemands n’utilisant jamais les transports en commun. Le défi pour la Deutsche Bahn est d’adapter son offre aux grands bouleversements démographiques du pays : quand les infrastructures dans les centres urbains comme Hambourg, Francfort ou Stuttgart atteignent les limites de leurs capacités, celles de l’Est peinent à se maintenir, faute de passagers. p cécile boutelet (berlin, correspondance) 4 | économie & entreprise 0123 MERCREDI 7 JANVIER 2015 Le prix du baril de pétrole tombe à 50 dollars Avec la hausse du dollar et l’exploitation de nouveaux gisements, les cours de l’or noir dévissent encore C inquante dollars ! Il y a six mois seulement, quel analyste aurait osé parier sur une dégringolade aussi brutale du baril d’or noir ? C’est pourtant bien à ce niveau inconnu depuis le printemps 2009 qu’il est tombé, lundi 5 janvier, sur le marché de New York après être passé sous la barre symbolique des 50 dollars en début de séance. Le light sweet crude américain pour livraison en février a terminé à 50,04 dollars tandis que le Brent de la Mer du nord clôturait en forte baisse (à 53,11 dollars) sur le marché londonien. Désormais, certains opérateurs n’hésitent plus à envisager un plancher à 40 dollars, le niveau qu’il avait atteint fin 2008, trois mois après la faillite de la banque Lehman Brothers. Un tel niveau amputerait de plus de moitié les recettes budgétaire attendues par les producteurs et pourrait décider l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) à réduire son quota de production (30 millions de barils par jour) pour faire remonter les prix. Fin novembre, poussé par l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du golfe, le cartel avait refusé de le faire ; mais de plus en plus de membres (Algérie, Venezuela, Iran, Irak, etc.) réclament un changement de pied face aux difficultés budgétaires qui se profilent. Le renouveau américain Car tous les éléments se conjuguent pour maintenir la pression à la baisse dans les prochains mois. L’appréciation du dollars n’incite pas les investisseurs à acheter du pétrole puisque les échanges sont libellés en devises américaines. La progression de la demande restera modérée au premier semestre, voire au-delà, en raison des médiocres performances économiques de l’Europe et de la Chine, où l’industrie est à la peine, et des nouvelles menaces que la Grèce fait peser sur la zone euro. Mais c’est surtout l’annonce Une station service à Tolleson dans l’Arizona, le 12 décembre. ROSS D. FRANKLIN/AP d’un niveau de production record en Russie et en Irak en 2014 qui a conforté les opérateurs dans l’idée d’une surabondance de l’offre. En décembre, la production russe (10,67 millions de barils) a atteint un record inégalé depuis la chute de l’URSS en 1991, selon des analystes. Elle devrait poursuivre sur cette tendance en 2015, malgré les sanctions occidentales pénalisant le secteur de l’énergie. De Baisse des tarifs du gaz en février Les tarifs réglementés du gaz baisseront d’un peu plus de 1 % au 1er février en raison de la baisse des cours du pétrole, selon Le Figaro. En janvier, ils ont augmenté de 1,8 % pour répercuter le doublement de la taxe intérieure sur la consommation de gaz naturel. Cette baisse concernera 7,4 millions de foyers (sur un total de 10,6 millions d’abonnés au gaz), alors que 3,2 millions de ménages ont souscrit des offres dites « de marché » chez GDF Suez ou un fournisseur alternatif. La formule de calcul des tarifs réglementés, appliqués par GDF Suez et révisés mensuellement, a été modifiée cet été. Elle renforce leur indexation sur les prix de marché plutôt que sur l’évolution des cours du pétrole. son côté, l’Irak n’a jamais exporté autant de brut depuis 1980, à la veille de sa guerre contre l’Iran (1980 – 1988), avec 2,94 millions de barils par jour en décembre, a récemment indiqué Assem Jihad, porte-parole du ministère du pétrole, en ajoutant que Bagdad pourrait porter ces exportations à 3,3 millions de barils cette année. L’offre américaine, elle, n’est toujours pas affectée par la baisse des prix du brut en-dessous du coût de production du pétrole de schiste dans certaines régions. Et l’administration Obama a donné, fin décembre, un nouveau signe de la puissance énergétique retrouvée des Etats-Unis : elle a autorisé l’exportation de pétroles bruts très légers réclamée par certaines compagnies, rompant ainsi partiellement avec un embargo qui remontait au choc pétrolier de 1973. Certains analystes estiment qu’un million de barils supplé- mentaires pourraient se déverser sur les marchés fin 2015, concurrençant surtout le brut léger pompé au large des côtes d’Afrique de l’Ouest. Même s’il ne faut pas surinterpréter cette décision, elle sonne comme une réponse des Américains aux Saoudiens, lancés dans une guerre sans merci pour maintenir leurs parts de marché et freiner le développement effréné de la production aux Etats-Unis. Foyers de tension sans incidence D’autres barils devraient affluer sur le marché dans les prochains mois. Début 2014, les compagnies occidentales avaient annoncé l’entrée en production en 2015-2017 de gisements découverts dans les années 2000 et développés à grands frais pour tenir coûte que coûte leurs objectifs de production d’hydrocarbures. Ainsi Total a-t-il prévu de la porter de 2,3 à 2,8 millions de barils par COURS DU BARIL DE PÉTROLE WTI, EN DOLLARS 101,18 (25 juin 2014) 89,36 — 43,82 % 50,04 2 JANVIER 2014 5 JANVIER 2015 SOURCE : BLOOMBERG le financement des « programmes de développement de l’éducation et de la santé et les services sociaux » et la création « davantage d’emplois pour les citoyens », alors que la frustration de la jeunesse est grande face à un chômage endémique. Pour autant, Riyad n’a pas renoncé à sa politique : conserver ses parts de marché, notamment face aux producteurs de pétrole de schiste aux Etats-Unis, quitte à laisser s’effondrer les prix – une situation que les dirigeants saoudiens jugent plus préjudiciable aux producteurs américains qu’à la compagnie pétrolière nationale Saudi Aramco. Il y a quelques jours encore, le ministre saoudien du pétrole, Ali Al-Naïmi, répétait que l’OPEP ne réduirait pas sa production même si le prix tombait à 20 dollars le baril. Tout le monde ne partage pas cette ligne. Et certaines voix se font entendre, dans l’entourage du roi, pour juger cette politique des prix dangereuse pour le royaume. p tions vont arriver sur le marché en provenance du Brésil, d’Afrique de l’Ouest, du Canada et des EtatsUnis. Et même 500 000 barils supplémentaires par jour en provenance d’Iran dans l’hypothèse d’un accord entre Téhéran et les Occidentaux sur le contentieux nucléaire. Les fondamentaux du marché sont tellement orientés à la baisse que les foyers de tension réduisant ou menaçant la production d’hydrocarbures n’ont plus d’incidence sur les cours. En Libye, la guerre dans l’est du pays autour des terminaux d’exportation a pourtant fait chuter la production à environ 300 000 barils par jour alors que le pays vise 1 million de barils. Au Yémen, la milice chiite contrôlant la capitale Sanaa convoite la province pétrolière de Marib défendue par des tribus sunnites et AlQaida dans la péninsule Arabique (AQPA). Au Nigeria, premier producteur d’Afrique, la chute des cours a ébranlé les équilibres budgétaires alors que la campagne pour l’élection présidentielle de février se déroule sous haute tension. La principale inconnue reste l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial d’or noir. La nouvelle dégradation de l’état de santé du roi Abdallah, hospitalisé il y a une semaine pour une pneumonie, fait peser une lourde hypothèque sur l’avenir. p j.-m. b. jean-michel bezat jour d’ici à 2017. Retardera-t-il le démarrage de certains projets en attendant des jours meilleurs et une remontée des cours ? Les analystes de Morgan Stanley estiment que de nouvelles produc- Fragilisée par la chute des cours, l’Arabie saoudite reste ferme D epuis que les cours du pétrole ont entamé leur chute, les regards se tournent vers l’Arabie saoudite. Si le royaume wahhabite n’a plus le pouvoir de faire trembler le monde comme en 1973, quand sa décision de priver les Etats-Unis de brut pour leur soutien à Israël avait plongé la planète dans la première grande crise de l’aprèsguerre, son rôle reste essentiel. Le royaume est le seul pays à pouvoir jouer le rôle de swing producer (« producteur d’appoint ») en cas de défaillance d’un des onze autres membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Le seul à être capable de mettre 2,5 millions de barils supplémentaires sur le marché pour éviter pénurie et flambée des prix. Fin novembre, elle a encore montré sa puissance, au sommet de l’OPEP, en refusant de resserrer les vannes et en laissant les cours s’effondrer pour essayer de faire plier les pétroliers américains, qui produisent à des prix bien plus élevés : tombé autour des 50 dollars, le baril de brent a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis son pic de juin (112 dollars). Mais la pétromonarchie a ses fragilités. L’aggravation de l’état de santé du roi Abdallah, 90 ans, a relancé les inquiétudes, alors que l’année 2014 s’est mal terminée. Bien orientée au cours des trois premiers trimestres, la Bourse de Riyad a terminé l’année en perte. Le budget sera en déficit de 14 milliards de dollars (11,72 milliards d’euros) alors qu’il était initialement prévu à l’équilibre. Un pays aux poches profondes Avec la chute des cours, le pays va devoir gérer une perte de recettes considérable. Les hydrocarbures représentant 90 % de ses ressources budgétaires : si le baril se stabilise à 60 dollars en moyenne sur l’année, elle n’encaissera que la moitié de ses recettes de 2013, qui avaient atteint 276 milliards de dollars. Riyad a déjà pris en compte la dégringolade des cours du brut en annonçant, le 25 décembre, un budget en déficit de 38,6 milliards de dollars (230 milliards de dépenses et 191 milliards de recettes), un niveau sans précédent dans l’histoire du royaume. Mais le pays a les poches profondes puisqu’on estime ses réserves de devises à quelque 750 milliards de dollars. Avant d’être hospitalisé, le roi Abdallah avait autorisé le gouvernement à y puiser ou à emprunter sur les marchés pour combler le déficit. En 2011, alors que le monde arabe était secoué par les révolutions de la Tunisie, au Yémen et de l’Egypte à la Libye et à Bahreïn, il n’avait pas hésité – de retour d’un séjour de trois mois à l’étranger pour raisons médicales – à puiser 130 milliards dans les caisses afin d’acheter la paix sociale (allocations chômage, aides au logement, santé, éducation, etc.) et d’éviter ainsi la contagion révolutionnaire. Cette situation instable n’a pas disparu, notamment avec l’essor des groupes djihadistes en Syrie et en Irak, hier financés par Le budget wahhabite sera en déficit de 14 milliards de dollars alors qu’il était prévu à l’équilibre les Saoudiens, aujourd’hui combattus par les mêmes Saoudiens au sein de la coalition internationale contre l’organisation autoproclamée Etat islamique. Il a encore largement les moyens d’une telle munificence, après plusieurs années de vaches grasses. « Avec la baisse des prix pétroliers, nous avons considérablement revu le projet de budget, mais nous maintenons nos projets de développement et nous avons la capacité de supporter cette baisse », a récemment souligné le ministre des finances, Ibrahim Al-Assaf. Et notamment MÉDIAS&PIXELS | 7 0123 MERCREDI 7 JANVIER 2015 Les objets connectés envahissent notre quotidien Fabricants de matériels et fournisseurs de contenus s’associent pour imaginer de nouveaux usages Las Vegas (Nevada) Q ui n’a jamais entendu parler de la maison connectée ou de l’Internet des objets – Internet of things (IOT), en anglais ? Voilà plusieurs années que ces deux types de réseau ont commencé à conquérir le grand public. Le taux d’équipement des foyers reste toutefois incroyablement bas, a souligné Tim Baker, directeur général de Samsung pour les Etats-Unis, lors de la grand-messe du groupe coréen, lundi 5 janvier, au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, dans le Nevada, qui ouvre ses portes au grand public du 6 au 9 janvier. Le développement des objets connectés, tiré par un coût de connexion marginal quasi nul (une fois un réseau établi, le prix de raccordement d’un objet à celui-ci est négligeable), est pourtant exponentiel ; et, dans les allées des hôtels de Las Vegas, où se tiennent les conférences de presse des constructeurs et développeurs, il n’est question que de ça. Le cabinet Gartner prévoit que près de 5 milliards d’objets connectés seront en service en 2015. Soit une croissance de 30 % par rapport à l’année précédente. Ce nombre devrait grimper jusqu’à 25 milliards d’ici à 2020. Pour les analystes du cabinet, cette vague est « disruptive », c’est-à-dire qu’elle est vouée à susciter de profonds changements dans les usages et les désirs des utilisateurs. Cette offre d’objets connectés, Près de 5 milliards d’objets communicants seront en service en 2015. Soit une croissance de 30% par rapport à 2014 que l’on parle d’un simple smartphone ou d’une voiture intelligente, va considérablement accroître les dépenses en service, à mesure qu’ils vont trouver leur place aussi bien dans la sphère privée que dans le domaine public (hôpitaux, collectivités territoriales…) : de 70 milliards de dollars en 2015 à 263 milliards en 2020 (soit de 58,6 milliards à 220,3 milliards d’euros), toujours selon Gartner. Et de plus en plus, ces objets communicants devront être faciles à connecter entre eux et pourront être reliés à une ou plusieurs plates-formes de services. Croiser les écosystèmes Alors que l’offre d’objets connectés, ou en tout cas connectables, ne cesse de s’étendre jusqu’à toucher les objets les plus triviaux comme les brosses à dents ou les biberons, il devient important pour les constructeurs et développeurs de montrer qu’ils sont capables de croiser les écosystèmes. Exemple : l’utilisateur d’une Le patron de Sony s’exprime sur le film Le patron de Sony, Kazuo Hirai, a remercié, lundi 5 janvier, ceux qui ont soutenu son groupe et permis la sortie du film The Interview, compromise par une cyberattaque massive fin novembre 2014 contre les studios Sony Pictures, filiale de production cinématographique du groupe nippon. S’exprimant lors d’une conférence de presse au CES de Las Vegas, M. Hirai a insisté : « La liberté de parole, la liberté d’expression, la liberté d’association : ce sont des bases importantes de Sony et de notre industrie du divertissement. » « Nous sommes fiers des partenaires qui se sont dressés contre les tentatives d’extorsion des criminels qui ont attaqué Sony », a ajouté M. Hirai, qui intervenait pour la première fois publiquement sur l’affaire. – (AFP.) Samsung présente des appareils électroménagers au Consumer Electronics Show de Las Vegas, le 5 janvier. ETHAN MILLER/GETTY IMAGES/AFP montre connectée doit pouvoir éteindre les lumières, fermer sa maison et sa voiture à partir du même bracelet. Pour proposer ce type d’interaction, chacun travaille sur son « hub numérique », sa propre plate-forme de gestion de l’IOT. Et la Silicon Valey n’est pas seule sur les rangs. La Poste, pour son premier déplacement au CES, a dévoilé sa première plate-forme universelle, ouverte aux développeurs et qui permet de relier entre eux différents objets connectés. Celle-ci inclut toute la dimension « services à la personne », qui fait partie de l’ADN de La Poste. L’entreprise a noué un premier partenariat avec le fabricant français de matériel audio et vidéo Archos pour développer un projet autour de la sécurité du domicile, un domaine où, là aussi, le sous-équipement est important, surtout en France. Face à la multiplication de ce type de plate-forme de distribution de services, difficile pour l’utilisateur de s’y retrouver et de savoir comment choisir l’une au détriment de l’autre. Car la valeur d’une plate-forme tient surtout à sa capacité à interagir avec les offres des fournisseurs de contenus. L’essor du streaming, qu’il soit audio ou vidéo, au détriment de l’achat et du stockage, illustre parfaitement ce besoin de convergence entre fabricants de matériels, spécialiste des réseaux et fournisseurs de contenus. Plus aucun fabricant de « smart TV » (télévision intelligente) ne se développe sans avoir noué des partenariats avec Netflix, HBO, Hulu ou Amazon pour la diffusion de films, séries ou autres émissions vidéo. Et tous les fabricants d’en- Universal et Havas s’allient dans le big data La maison de disques, filiale de Vivendi, veut tirer profit de ses données collectées sur le Net L es Bolloré à la manœuvre ! A l’ouverture pour la presse du Consumer Electronic Show de Las Vegas, lundi 5 janvier, Yannick Bolloré, PDG de l’agence de communication Havas, et Lucian Grainge, PDG d’Universal Music Group, l’une des principales filiales de Vivendi, ont annoncé la création d’une « alliance globale » pour exploiter et monétiser les « données comportementales » des fans de musique. Un accord voulu par Vincent Bolloré, propriétaire de Havas et principal actionnaire de Vivendi, qui aspire à multiplier les coopérations entre le conglomérat tricolore et son groupe familial. Concrètement, les experts d’Havas vont désormais « agréger, analyser et activer les milliards de données qu’Universal Music Group et ses artistes génèrent au travers de la vente de leur musique, de la vente de billets et des produits dérivés, du streaming, des médias sociaux, des écoutes radio », expliquent les deux groupes dans un communiqué commun publié lundi 5 janvier. Objectif : « Mieux comprendre la corrélation entre les artistes, les fans de musique et les marques. » « Nous voulons continuer à trouver de nouvelles sources de reve- nus et d’opportunités marketing pour l’ensemble de nos artistes dans le monde. C’est pourquoi nous allons pousser encore plus loin l’analyse et l’activation des big data en notre possession », justifie Lucian Grainge, le patron britannique du numéro un mondial de la musique. En utilisant les capacités mathématiques des équipes de recherche de Havas, Universal Music espère notamment aider les annonceurs à « identifier quels genres et quels artistes plairont à leurs propres cibles de consommation ». Trésorerie plantureuse Si aucun chiffre n’a été communiqué sur les revenus attendus de cette alliance, celle-ci est « la première expression de l’esprit de coopération que Vincent Bolloré veut promouvoir au sein de Vivendi », explique un proche de l’homme d’affaires. Depuis sa prise de pouvoir au sein du conglomérat, initiée en 2012 par le rachat d’actions et matérialisée par la nomination du tycoon breton au poste de président du conseil de surveillance de Vivendi en juin 2014, M. Bolloré martèle que l’avenir du groupe passe par davantage de synergies entre ses filiales plutôt que par L’objectif est de « mieux comprendre la corrélation entre les artistes, leurs fans et les marques » des acquisitions. « Notre priorité sera la croissance interne », avait indiqué Arnaud de Puyfontaine, président du directoire de Vivendi, dans une interview au Monde le 11 juillet, même si le groupe dispose d’une trésorerie plantureuse depuis les cessions, intervenues ces derniers mois, de ses filiales Activision Blizzard, SFR, Maroc Télécom et GVT. « Cet accord entre Havas et Universal Music a été initié lors d’un séminaire à Los Angeles [Californie] qui s’est tenu en septembre 2014, et qui a réuni les 50 top managers du groupe autour de Vincent Bolloré, explique-t-on au sein de Vivendi. En discutant les uns avec les autres, on s’est rendu compte qu’on avait des millions de données qui n’étaient pas suffisamment exploitées. » Selon différentes sources, d’autres initiatives sont attendues dans les prochaines semaines, à l’image de la coopération démarrée à la fin de 2014 en Afrique entre Canal Plus et Universal Music, où les deux filiales coproduisent l’émission « Island Africa Talent » sur la chaîne A+. Pour certains, cet accord est aussi la preuve que Vincent Bolloré, qui détient seulement 5 % du capital de Vivendi, n’a pas renoncé à rapprocher Havas du conglomérat. Déjà propriétaire de 36,2 % du sixième groupe de communication mondial, l’industriel a lancé en octobre une offre publique d’échange sur le reste du capital d’Havas. Celle-ci devrait théoriquement lui donner davantage de liberté pour apporter à Vivendi tout ou partie du capital de l’entreprise dirigée par son fils cadet. « Bolloré rêve de recréer le Havas de Pierre Dauzier, qui était un mastodonte de la communication à la fin des années 1990 », estime un bon connaisseur du secteur. « Vivendi a vocation à devenir le Bertelsmann à la française », a confirmé Vincent Bolloré, sans donner plus de détails, lors d’une rare interview, à RTL le 9 décembre. p cédric pietralunga ceintes et de barres audio ont signé des contrats avec Spotify, Deezer et d’autres services musicaux similaires. Mieux encore, Samsung a annoncé un partenariat avec des studios d’Hollywood pour faire en sorte que leurs productions soient optimisées pour les télévisions en ultra-haute définition, segment très important pour le coréen. Samsung a également annoncé que ses plates-formes de diffusion de musique, Milk Music, et de vidéo, Milk Video, seront bientôt connectables aux téléviseurs intelligents de la même marque par le biais d’une application spécifique. De son côté, LG a présenté de nouvelles fonctionnalités pour son application Music Flow : avec un système baptisé Auto Music Play, la musique pourra passer d’un appareil à un autre selon les pièces dans lesquelles l’utilisateur se déplace, ou les appareils qu’ils utilisent. Google n’est pas en reste. Le géant californien a annoncé, lundi, que les contenus diffusés par l’intermédiaire Google Cast (le « hub » numérique de Google) pourront être joués directement sur des enceintes audio. Originalité du dispositif ? Les contenus diffusés par Google Cast sont stockés sur le cloud. C’est justement l’une des prochaines étapes du développement de l’Internet des objets : pouvoir se connecter directement avec l’informatique dans les nuages pour y récupérer des contenus. Une convergence et une dématérialisation qui nécessiteront des réseaux et des serveurs de plus en plus performants. p audrey fournier HI GH- T EC H I N T ER N ET Facebook acquiert la start-up française Wit.ai PagesJaunes veut améliorer la prise de rendez-vous médicaux La société française Wit.ai a annoncé lundi 5 janvier qu’elle avait été achetée par le réseau social Facebook. Sa spécialité : la commande vocale. Wit.ai a notamment une plateforme pour aider les développeurs d’autres sociétés à intégrer facilement cette fonction, rappellent Les Echos. La société, créée il y a un peu plus d’un an par trois Français installés en Californie, a été sélectionnée par le célèbre incubateur de start-up Y Combinator pour intégrer son programme de développement, selon le quotidien. AU D I OVI S U EL Nathalie Sonnac pressentie au CSA Nathalie Sonnac, professeur en sciences de l’information et de la communication à Assas et dirigeante de l’Institut français de presse, pourrait devenir membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), a révélé Les Echos lundi 5 janvier. Elle serait nommée par le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone (PS), qu’elle devait rencontrer, mardi 6 janvier aprèsmidi. Elle remplacerait l’un des trois conseillers en fin de mandat : Françoise Laborde, Christine Kelly et Emmanuel Gabla. Le collège du CSA est réduit d’un membre en 2015. Pagesjaunes lance PagesjaunesDoc, une solution de prise de rendez-vous médicaux en ligne, à destination des professionnels, a annoncé mardi 6 janvier le groupe SoLocal. La solution promet au praticien de faire baisser le nombre de personnes qui ne se présentent pas à des rendezvous, notamment grâce à des rappels par SMS et e-mails. Et ce, sur un marché où les délais pour consulter un spécialiste sont longs. Pagesjaunes se considère leader en France sur le marché de la prise de rendez-vous en ligne avec près de 50 millions de rendez-vous enregistrés. T ÉLÉPHON I E Xiaomi double son chiffre d’affaires en 2014 La star chinoise des smartphones aurait, selon un post de blog de son PDG Lei Jun, doublé son chiffre d’affaires en 2014. Celui-ci aurait atteint 74,3 milliards de yuan (10 milliards d’euros) contre la moitié une année auparavant. Le groupe a vendu 61,1 millions de smartphones, une hausse de 227 % en un an. Xiaomi est devenu le premier vendeur de téléphones en Chine depuis le 2e trimestre 2014, devant le constructeur sud-coréen Samsung. 2 | plein cadre 0123 MERCREDI 14 JANVIER 2015 Sous l’impulsion de son secrétaire général, le Mexicain Angel Gurria, l’Organisation de coopération et de développement économiques s’est transformée pour être plus utile à ses trente-quatre Etats membres M éfions-nous des apparences. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) n’est pas, ou n’est plus, seulement cette institution cinquantenaire si souvent assimilée, en France, à un repaire d’ultralibéraux. Le Château de la Muette – c’est le nom de son siège parisien – a souvent critiqué les coups de pouce au smic ou le peu d’appétence française pour les réformes structurelles. On sait moins qu’il possède une longueur d’avance sur l’analyse des inégalités, du bien-être, de la fiscalité. Et que son approche iconoclaste de la finance lui vaut de solides inimitiés dans le monde bancaire. Sous l’impulsion de son secrétaire général, le Mexicain Angel Gurria, en poste depuis juin 2006, l’institution, spécialisée dans la régulation s’est transformée. Economiste, deux fois ministre, M. Gurria voulait que l’OCDE soit plus utile aux gouvernements en répondant mieux à la crise née dans les pays avancés, son cœur de cible. Comme d’autres, elle ne l’a pas vu venir et en a sous-estimé l’importance, malgré quelques mises en garde, en 2009. « Nous avons été successivement trop optimistes et trop pessimistes sur la profondeur de la crise », résume Sebastian Barnes, conseiller de l’économiste en chef. L’OCDE se veut Evidence-Based : attentive aux faits et soucieuse d’apporter la preuve de ce qu’elle avance. N’avoir pas vu s’approcher la Grande Récession alors qu’il y avait eu, selon M. Gurria, « des signes avant-coureurs de l’imminence d’une crise historique », fut un choc. En 2012, le secrétariat général lance le « New approach to economic challenges » (NAEC), un exercice d’introspection. Tout est passé au crible : prévisions, standards, principes, pratiques… « Nous nous sommes interrogés sur nos erreurs, dit Martine Durand, directrice des statistiques. Puis nous sommes tombés d’accord sur la nécessité d’adapter nos modèles et outils d’analyse, de nous intéresser davantage à l’économie comportementale, de cultiver une vision de long terme et de renforcer la coopération entre les directions. » Avant 2008, la maison était organisée en « silos ». Les directions travaillaient dans leur coin. D’où une certaine cacophonie. La coopération et la coordination prévalent désormais, en interne comme avec l’extérieur – Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, etc. Une mutation favorisée par l’arrivée à des postes de responsabilité de « quadras » comme Stefano Scarpetta et Pascal Saint-Amans, « patrons » respectifs de la direction de l’emploi et du centre de politiques et d’administrations fiscales. « SORTIR DE L’IMPASSE » En février 2013, l’OCDE avait publié une analyse sur ses erreurs de prévisions. « Nous avons constaté que nous avions davantage surestimé les produits intérieurs bruts de l’Espagne, de l’Irlande et de l’Islande, qui avaient des secteurs bancaires exposés, dit M. Barnes. Désormais, nous discutons plus systématiquement des risques ; nous faisons plus de scénarios, nous analysons plus à fond les données financières, nous sommes plus attentifs aux indicateurs de court terme. » Issue de l’Organisation européenne de coopération économique, créée en 1948 pour gérer le plan Marshall, l’OCDE n’a pas les préventions de la Commission de Bruxelles pour la relance ni son attachement pour la consolidation budgétaire. « La crise a été dramatique. Des salaires horaires qui baissent de plus de 5 % par an pendant quatre ans en Grèce ou de 2 % en Espagne, au Portugal et en Irlande, ce n’est pas rien ! Quand les pays membres ont vu que la reprise n’était pas au rendez-vous, ils nous ont incités à pousser nos réflexions, à l’instar du conseiller économique d’Obama, explique M. Scarpetta. Nous avons essayé de sortir de l’impasse austérité-croissance-politiques structurelles et Angel Gurria, le secrétaire général de l’OCDE. BLOOMBERG / GETTY IMAGES Quand la crise force l’OCDE à se réinventer préconisé de faire attention aux coupes dans les dépenses publiques dans des secteurs comme la santé et l’éducation car elles entament le potentiel de croissance. » L’économiste en chef a travaillé à la Réserve fédérale américaine. Originaire des EtatsUnis, champion de la relance et du Quantitative Easing, Catherine Mann recommande d’« articuler » les politiques monétaire, budgétaire et structurelles pour sortir la zone euro de la stagnation. Un discours plus nuancé que celui tenu à Bruxelles. Plus que son prédécesseur canadien, M. Gurria – il devra réfléchir d’ici à 2016 à l’hypothèse d’un troisième mandat – a multiplié les relations avec les responsables politiques au plus haut niveau. « Mon job, c’est de vendre la logique politique de nos recommandations », dit-il. L’OCDE est tripartite. L’examen par les pairs et la surveillance multilatérale y jouent un rôle clé. Le Conseil, décisionnel et présidé par M. Gurria, regroupe les représentants des trente-quatre pays membres et un représentant pour « DÉSORMAIS, NOUS DISCUTONS PLUS SYSTÉMATIQUEMENT DES RISQUES » SEBASTIAN BARNES conseiller de l’économiste en chef l’Union européenne ; 250 comités thématiques réunissent experts et administrations ; les 2 500 salariés du secrétariat, dont 700 chercheurs (économistes, juristes, etc), irriguent de leurs travaux une institution qui a assoupli la règle du consensus, en vigueur depuis 1961. « FENÊTRE D’OPPORTUNITÉS » Il suffit qu’une dizaine de pays soient partants pour qu’elle engage des travaux spécifiques. En 2012, à la demande d’une douzaine de gouvernements, Stanley Fischer a animé deux jours de débats sur la stagnation séculaire. « En juillet 2014, se souvient M. Scarpetta, le gouvernement espagnol nous a donné moins de quatre mois pour évaluer la réforme du marché du travail de 2012. Nous l’avons fait et avons conclu que cette réforme, menée en pleine récession, avait changé le comportement des entreprises et créé davantage d’emplois à durée indéterminée. » La crise et le réveil du politique qui l’a accompagnée ont fait de l’OCDE « l’acteur fiscal majeur du G20 » et le champion de la transparence (fin du secret bancaire, lutte contre les paradis fiscaux, etc.). M. Saint-Amans veut profiter de la « fenêtre d’opportunités » dont il dispose pour pousser son avantage et s’assurer que le changement des règles fiscales est appliqué dans les pays membres de l’OCDE ou du Forum mondial. Ce foisonnement n’est pas dû qu’à la crise. « Nous travaillons depuis quinze-vingt ans sur les inégalités, témoigne M. Scarpetta. “Growing Unequal” de 2008 et “Divided we Stand” de 2011 sont les principales synthèses de référence. » L’OCDE est à l’origine du principe pollueur-payeur. Elle a travaillé, avant le rapport Stiglitz, sur l’économie du bien-être, qui a changé ses perspectives. La croissance verte, la justice, le développement durable ont été mis en avant. La clé de cette métamorphose ? La conviction que la globalisation impose de « bouger plus vite » et d’« être agile ». Libérale, l’OCDE ? En partie seulement. Mais pas « réac ». p claire guélaud Mieux prendre en compte le bien-être des citoyens l’organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sort, tous les dix-huit mois environ, une étude pays, qui fait le point sur l’économie de ses trente-quatre membres. Ces publications ont longtemps été indigestes : truffées de statistiques intéressantes, mais si normées et si générales qu’elles en devenaient caricaturales. Beaucoup a été fait pour en améliorer le contenu, à défaut d’en transformer la forme. « Les études pays ont changé, assure Sebastian Barnes, le conseiller de l’économiste en chef de l’institution. Elles sont plus spécifiques aux pays traités et comportent des ana- lyses financières plus poussées. Il y a aussi plus d’intégration entre la partie macroéconomique et celle plus structurelle. » Qualité des emplois Depuis 2013, le premier chapitre de ces études fait une évaluation globale de la performance des pays : on y traite de la croissance, du bien-être, des forces et des faiblesses de l’économie, des priorités qui sont ou devraient être celles des gouvernants. Les sujets traités sont plus larges qu’ils ne l’ont été pendant des dizaines d’années. L’étude 2013 sur l’Autriche a marqué un tournant, avec des analyses poussées sur les efforts conduits par ce pays pour dépasser la notion de produit intérieur brut (PIB) et pour mieux prendre en compte le bien-être des Autrichiens. L’édition 2014 de l’étude sur les EtatsUnis est du même genre : l’analyse de la montée des inégalités y est sans concession ; l’OCDE y rappelle que la qualité des emplois compte dans le bien-être et recommande d’étendre le bénéfice du crédit d’impôt aux travailleurs à bas revenus et sans enfants et aux jeunes. Elle défend aussi le principe du salaire minimum et insiste sur le développement précoce de l’éducation des jeunes enfants. Tout, bien sûr, n’est pas parfait. La première étude de 2015, consacrée à l’économie mexicaine, est à cet égard intéressante. Elle consacre un chapitre entier au partage des fruits de la croissance – le Mexique est l’un des rares pays en Amérique latine où les inégalités n’ont pas été contenues dans les années 2000 malgré une croissance dynamique – et elle évoque les sujets qui fâchent, comme l’insécurité et la criminalité, mais de manière « techno », très « langue de bois ». L’institution a encore du pain sur la planche pour rendre attrayantes ses 250 publications ! p c. gu. économie & entreprise | 3 0123 MERCREDI 14 JANVIER 2015 Opération déminage pour la loi Macron Le texte porté par le ministre de l’économie a été profondément nettoyé afin d’en faciliter l’examen en séance L’ Assemblée nationale a repris ses travaux, lundi 12 janvier, pour s’attaquer à ce qui constitue probablement le texte phare de la seconde partie du quinquennat : le projet de loi pour la croissance et l’activité porté par le ministre de l’économie, Emmanuel Macron. Un texte qui a d’ores et déjà cristallisé de multiples oppositions, y compris dans la majorité, soulevé la contestation de plusieurs secteurs concernés, en particulier les professions juridiques réglementées, et nécessité d’innombrables ajustements, loin d’être encore finalisés. En réalité, pendant la trêve de fin d’année, les principaux acteurs du dossier n’ont pas chômé. Déposé le 11 décembre 2014, le projet de loi, qui compte pas moins de 106 articles, a été renvoyé à une commission spéciale, présidée par François Brottes (PS), le président de la commission des affaires économiques, et dont Richard Ferrand, député (PS) du Finistère, a été nommé rapporteur général. En outre, le texte embrassant une vaste palette de domaines, pas moins de huit rapporteurs thématiques ont été nommés. 1 758 amendements enregistrés Ceux-ci ont mis à profit les trois semaines de suspension des travaux parlementaires pour procéder à plus de quatre-vingts auditions et, en liaison avec Bercy, pour effectuer un important travail de réécriture des articles afin de les sécuriser juridiquement… et politiquement. De son côté, le ministre de l’économie a poursuivi ses consultations, reçu les parlementaires concernés et évalué les points sur lesquels il est possible de trouver un accord avec les uns ou les autres. Vendredi 9 janvier, il s’est ainsi entretenu avec la délégation des quatre députés de l’UDI qui siègent à la commission spéciale, conduite par le président du Emmanuel Macron, le 26 novembre 2014 à l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement. PATRICK KOVARIK/AFP groupe, Philippe Vigier, qui lui a fait part des cinq axes de travail sur lesquels le deuxième groupe de l’opposition souhaite défendre des amendements dont le sort conditionnera son vote final. Lundi midi, M. Macron et les rapporteurs ont été reçus à l’Elysée pour faire le point sur l’avancée des travaux. Un constat : entre les réactions qu’avaient suscitées les premières versions de Un projet de loi évalué par des experts Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a demandé à un groupe d’experts indépendants d’évaluer le projet de loi pour la croissance et l’activité. Une commission d’évaluation, conduite par Anne Perrot, ancienne vice-présidente de l’Autorité de la concurrence, produira une analyse de l’impact du projet de loi et examinera également les amendements et propositions les plus importants tout au long du débat parlementaire. Elle travaillera principalement sur cinq thèmes : travail du dimanche, mobilité, réforme des prud’hommes, professions juridiques réglementées et immobilier commercial. En parallèle, une dizaine de think tanks économiques ont été sollicités pour alimenter le débat public. l’avant-projet de loi et le climat qui prévaut à l’ouverture de l’examen en commission – qui se poursuivra jusqu’au 18 janvier, avant le début de la discussion en séance, le 26 janvier –, les tensions se sont très nettement apaisées. « Il y a eu un énorme boulot de fait avec les rapporteurs, se félicite le ministre, qui participera lui-même à l’ensemble des travaux de la commission. On a fait baisser la pression politique, de telle sorte que, à présent, le débat puisse se concentrer sur les aspects techniques. » L’objectif est clairement de sortir de la commission avec un texte le plus abouti possible afin d’éviter les dérapages en séance. Ainsi, 1 758 amendements ont été enregistrés, dont 38 émanent du gouvernement et 408 des rapporteurs : un nombre considérable, même si une bonne part est d’ordre rédactionnel, mais cela donne une idée du travail de « nettoyage » qui a été effectué en amont. Avec 625 amendements déposés, l’UMP, pour sa part, représente à elle seule près d’un tiers des amendements enregistrés. La tonalité des débats, en ce premier jour de réunion de la commission spéciale, est loin d’être à l’affrontement. Probablement la gravité du moment y contribue-telle, mais pas seulement. « On n’était pas sur les articles les plus difficiles mais ça n’empêche pas de constater que nous sommes dans un climat très constructif, reconnaît Jean-Frédéric Poisson, porteparole des membres UMP de la commission. Il y a quand même des points saillants qui font débat et on voit bien l’exercice d’équilibriste auquel le gouvernement est tenu : à la fois fluidifier le système et ne pas se fâcher avec sa majorité. Le ministre passe son temps à faire des opérations de déminage. Et il le fait assez bien d’ailleurs. » Au cours de cette première journée, la commission a validé la « On a fait baisser la pression politique, de telle sorte que (...) le débat puisse se concentrer sur les aspects techniques » EMMANUEL MACRON création d’une autorité de régulation des activités ferroviaires et routières (Arafer), qui se substitue à l’actuelle autorité de régulation des activités ferroviaires (Araf), et adopté les articles libéralisant l’offre de transport par autocar. Un amendement du rapporteur général, approuvé par le gouvernement, a ainsi abaissé à 100 kilomètres le seuil kilométrique nécessitant une déclaration auprès de l’Arafer. « La libéralisation ne doit pas se heurter à des contraintes excessives. Il n’y a pas lieu de prohiber les initiatives privées ayant un impact mineur sur le service public », a justifié le ministre, congratulé par la droite. Plusieurs amendements de l’UDI ont encore reçu un accueil favorable du gouvernement, comme un appel du pied à avancer vers des convergences. Qui ne se sont pas concrétisées, cependant, sur la proposition de l’UDI de confier l’épreuve pratique du permis B à des organismes agréés. A mi-mots, on a compris que M. Macron, sur le fond, n’y était pas hostile mais qu’il était contraint par les arbitrages interministériels d’émettre un avis défavorable. A la fin de la journée, sur les neuf premiers articles examinés, l’UMP et l’UDI n’en avaient rejeté que deux. p patrick roger Passe d’armes entre Berlin et la BCE sur le rachat de dettes publiques Mario Draghi tente de convaincre l’Allemagne de la nécessité d’adopter cette stratégie pour relancer l’économie européenne C es quelques mots sont révélateurs. Lundi 12 janvier, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a appelé « le couple franco-allemand » à soutenir « les décisions qui seront prises » par la Banque centrale européenne (BCE). A savoir, les rachats de dette publique – le fameux quantitative easing en anglais, ou QE – que celle-ci pourrait lancer dès le 22 janvier, afin de lutter contre le risque déflationniste. C’est dire si aujourd’hui l’action de l’institution dépasse le seul cadre monétaire. Elle est désormais au centre d’une bataille politique, qui se joue en partie dans l’arène médiatique. Pour Mario Draghi, le président de la BCE, l’enjeu est majeur : convaincre qu’un QE est aujourd’hui indispensable. Le camp d’en face, incarné par Jens Weidmann, le patron de la puissante banque centrale allemande, pense, à l’inverse, que la BCE ne doit à aucun prix racheter de la dette publique. Ce serait selon lui inciter les Etats à relâcher leur discipline budgétaire. Et risquer, à terme, une nouvelle crise des dettes. Prolixité Depuis quelques semaines, les deux camps fourbissent leurs arguments dans la presse allemande – et cela ne doit rien au hasard. Le 2 janvier, M. Draghi expliquait dans une interview au quotidien Handelsblatt que son institution se prépare « techniquement pour modifier début 2015 l’ampleur, le rythme et le caractère Jamais, dans l’histoire de la BCE, ses membres n’avaient autant débattu par journaux interposés des moyens à mettre en place s’il devenait nécessaire de réagir à une trop longue période d’inflation trop faible ». Fin décembre 2014, Peter Praet, l’économiste de l’institution, ne disait rien d’autre au journal Börsen Zeitung, en expliquant que « les dernières mesures monétaires prises par la Banque centrale européenne pour relancer l’économie pourraient ne pas suffire ». Le 28 décembre, M. Weidmann s’est de nouveau opposé au QE dans la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung : « Ces rachats vont se traduire par des dettes qui seront celles des banques centrales de la zone euro, et donc, au final, des contribuables. » Des arguments repris par Sabine Lautenschläger, du directoire de la BCE, dans le Spiegel du 9 janvier, tandis que, le 14 et le 15 janvier, MM. Draghi et Weidmann doivent de nouveau s’exprimer… Jamais, dans l’histoire de l’institution, les membres de la BCE n’avaient autant débattu par journaux interposés. Une telle pro- lixité peut surprendre. Mais, pour M. Draghi, l’enjeu n’est pas seulement de faire pencher de son côté les gouverneurs de la BCE encore hésitants. Il s’agit surtout de convaincre la chancelière Angela Merkel. « Sans un blanc-seing de l’Allemagne, première économie de la zone euro, la crédibilité de sa politique serait très affectée », souffle un fin connaisseur de l’institution. Risque d’explosion En 2012, Mme Merkel avait apporté un soutien implicite à l’OMT, un autre programme d’achat de dette publique de la BCE, jusque-là jamais activé – et sur lequel la Cour de justice européenne doit rendre un avis très attendu le 14 janvier. Mais, depuis, tout a changé. Le risque d’explosion de la zone euro semble écarté ; la reprise pointe à l’horizon ; et surtout, l’émergence de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti de droite eurosceptique qui n’existait pas en 2012, a réduit les marges de manœuvre de la chancelière. Est-ce à dire que la bataille de M. Draghi est perdue d’avance ? Probablement pas. Selon Bloomberg, la BCE étudierait un QE d’ampleur plus limitée, concernant par exemple uniquement la dette publique jugée la plus sûre par les agences de notation (notée « AAA »). Une telle option serait compatible avec les craintes allemandes. Au risque d’être moins efficace… p marie charrel économie & entreprise | 5 0123 MERCREDI 14 JANVIER 2015 Boeing a livré plus d’avions qu’Airbus en 2014 L’an dernier, 629 appareils sont sortis des usines du groupe européen, contre 723 pour l’américain pour une part, « aux capacités de productions plus grandes de Boeing qui, peut s’adapter à la hausse comme à la baisse ». En clair, l’Américain peut embaucher ou licencier plus facilement en fonction de son carnet de commandes. Une souplesse interdite à Airbus « compte tenu des législations du travail en France et en Europe ». En revanche, si Boeing est le En 2015, Lufthansa prévoit une hausse de son bénéfice opérationnel grâce à la chute des prix du carburant, a annoncé lundi 12 janvier, la compagnie aérienne allemande. Cette année, pour acheter son kérosène, Lufthansa prévoit de dépenser seulement 5,8 milliards d’euros contre 6,7 milliards d’euros en 2014. Numéro un du transport aérien en Europe, Lufthansa a continué de progresser en 2015 avec une hausse de 2,4 % de son trafic passagers, soient près de 107 millions de voyageurs transportés. A l’instar d’Air France, les grèves à répétition des pilotes ont pesé sur les comptes de Lufthansa. A la fin octobre 2014, le coût du conflit s’élevait déjà à 170 millions d’euros. Après six ans de croissance, les ventes de voitures devraient, toutefois, ralentir envoyé spécial C onfiance et sérénité. Deux mots pour résumer l’ambiance du Salon automobile de Detroit, qui a ouvert ses portes à la presse lundi 12 janvier et qui se prolonge jusqu’au 25 janvier. Après tout, beaucoup d’indicateurs sont au vert. Les ventes de voitures ont progressé de près de 6 % à 16,5 millions d’unités, tandis que la chute brutale des cours du pétrole dope le pouvoir d’achat des consommateurs et désinhibe les constructeurs pour proposer à nouveaux des gros véhicules gourmands en carburant. Bref, la crise n’est plus qu’un vieux souvenir. Cela fait six années consécutives que le marché automobile américain est en croissance, du jamais-vu. Le record absolu de 1999, qui était de 17,4 millions, semble désormais à portée de main. Mais le rythme de la progression risque de ralentir dès 2015. « La croissance due à la reprise est derrière nous, nous allons être sur un marché plutôt stable », affirme Xavier Mosquet, directeur du Boston Consulting Group (BCG) à Detroit. « Les constructeurs vont commencer à être prudents sur les augmentations de capacité ». Pour Jacques Aschenbroich, le directeur général de l’équipementier Valeo, « il faut s’attendre à ce que le marché suive désormais l’évolution du produit intérieur brut ». C’est-à-dire que l’effet rattrapage constaté depuis l’effondrement de la crise touche à sa fin. La rentabilité des constructeurs n’a jamais été aussi haute. Elle dépasse en moyenne les 6 % de marge opérationnelle sur chiffre d’affaires. Ce qui est inédit également, c’est que cette profitabilité est réalisée principalement sur L’effet de rattrapage constaté depuis l’effondrement de la crise touche à sa fin Compétition sur les livraisons Pourtant l’année paraissait mal engagée pour Airbus. En juin, Emirates, l’un de ses plus gros clients, annulait brutalement une Lufthansa profite du pétrole moins cher L’automobile américaine fête la reprise à Detroit detroit (michigan) – champion des livraisons, Airbus est, lui, le leader incontesté des prises de commandes. En 2014, l’avionneur européen a enregistré 1 456 commandes nettes contre 1 432 à son concurrent. deux marchés : la Chine et les Etats-Unis représentent aujourd’hui les deux tiers des profits pour seulement la moitié des volumes de vente. Dans ce contexte, la question de l’orientation du marché américain est donc primordiale. Or quelques indices d’essoufflement commencent à apparaître. Ainsi, sur le marché du crédit, les prêts dits « subprime », accordés à des clients peu solvables, sont en forte progression. Ils concernent 18,5 % des prêts accordés pour l’achat d’une voiture contre 14 % il y a un an. Avant l’éclatement de la crise financière, ce taux n’était que de 14,5 %. « La raison pour laquelle ce type de prêt est en train de croître n’est pas due à la faiblesse de la demande, mais plutôt à des surcapacités de production », estime un analyste. « Surcapacités de production » Fin 2014, les capacités de production aux Etats-Unis et au Canada ont augmenté de 825 000 unités auxquelles s’ajoutent 300 000 au Mexique, dont le débouché principal reste les Etats-Unis. Si les 4 x 4 et les pick-up se vendent bien (+ 10 % en 2010), ce n’est pas le cas des berlines. Le taux d’utilisation des usines qui les fabriquent est en baisse. « Les constructeurs ont de plus en plus de difficultés à tenir les prix sur certains segments du marché », constate Jean-Hugues Monier, associé chez McKinsey à New York. Les ristournes se multiplient sur les berlines. Dans ce contexte, le marché des gros 4 x 4 et pick-up constitue l’arbre qui cache la forêt. « Sans eux, Chrysler ou GM seraient tout juste rentables », juge un analyste. Tout baser sur ce segment ne peut constituer une stratégie, alors que le gouvernement américain pousse les constructeurs à réduire la consommation de carburant de leurs modèles. De plus, la concurrence s’annonce plus sévère pour les Américains. Nissan a présenté à Detroit son nouveau gros pick-up Titan et Toyota son nouveau Tacoma. Enfin, comme le rappelle M. Monier : « Le marché automobile est reparti avant le reste de l’économie, mais son ralentissement pourrait être plus précoce. » p stéphane lauer commande de soixante-dix A350, le tout dernier gros-porteur longcourrier d’Airbus. L’avionneur européen a rattrapé son retard principalement en décembre. En quelques semaines, Airbus a engrangé un afflux de commandes, à l’exemple des 250 exemplaires d’A320 achetés d’un coup par la compagnie indienne à bas coût Indigo. Fabrice Brégier, le patron d’Airbus, peut se frotter les mains. A la fin 2014, Airbus comptait « 6 386 appareils en commande, dont deux tiers d’A320, soit neuf années de travail ». Un carnet de commandes valorisé, prix catalogue, plus de 830 milliards de dollars (702 milliards d’euros). A moyen terme, la compétition sur les livraisons devrait être beaucoup plus disputée entre les deux avionneurs. Boeing qui avait pris de l’avance avec son 787 Dreamliner, dont 41 exemplaires ont été commandés l’an dernier, va devoir affronter la concurrence « Airbus ne prévoit pas d’embaucher plus pour produire plus » jours plus pressante venue principalement des compagnies low cost, Airbus et Boeing ne cessent d’augmenter leurs cadences de production. Notamment de leurs deux best-sellers, l’A320 pour Airbus et le 737 chez Boeing. UNE SOURCE PROCHE DE L’AVIONNEUR Rythme effréné Alors que quarante-deux Boeing 737 sortent déjà chaque mois de ses usines, l’Américain prévoit d’en assembler chaque mois quarante-sept en 2017, avant de monter jusqu’à cinquante-deux en 2018. Le rythme est aussi effréné chez Airbus. En 2015, quarante-six A320, contre quarantedeux un an plus tôt, devraient sortir des chaînes chaque mois. Dès l’automne, l’usine américaine de Mobile, en Alabama, va démarrer sa production. Mais pas question de recruter. « Airbus ne prévoit pas d’embaucher plus pour produire plus », précise-t-on de source proche de l’avionneur. p guy dutheil de l’A350. Les compagnies aériennes s’arrachent le dernier-né d’Airbus qui a déjà été réservé à près de huit cents exemplaires. Elles devront pourtant s’armer de patience. Seuls quinze A350 devraient sortir des chaînes en 2015. Mais Airbus prévoit d’en produire « dix par mois d’ici 2018 ». L’avionneur européen a de grandes ambitions pour son A350. Il prévoit de prendre, en vingt ans, 50 % d’un marché estimé à 5 000 avions. Une manne de 1 000 milliards de dollars. Pour satisfaire la demande tou- Le groupe Le Monde lance, en partenariat avec National Geographic, le magazine Histoire & Civilisations NOUVEAU & CIV ILI SA TIO NS A chacun son record. Après Boeing, c’est au tour de son rival Airbus de triompher. Fabrice Brégier, PDG de l’avionneur européen, a annoncé « un record de livraisons d’avions en 2014 ». L’an dernier, 629 appareils sont sortis des chaînes de l’avionneur européen avant d’être livrés aux compagnies aériennes clientes, contre 626 en 2013. Boeing reste cependant en tête. En 2014, les usines du constructeur américain ont tourné à plein régime pour livrer 723 appareils, contre 648 l’année précédente. La concurrence acharnée que se livrent Airbus et Boeing pour être le champion des livraisons est loin d’être seulement symbolique. Elle a d’importantes conséquences financières pour les deux rivaux. En effet, c’est à la livraison que les avionneurs empochent l’argent des commandes. Dans l’entourage d’Airbus, on signale que ce différentiel est lié, N° 2 JANVIER 2015 S N O I T A S I L I V I &C LOUIS XV LE GRAND MÉCONNU S, 300 ANS APRÈVR E ON REDÉCOU SON HÉRITAGE LA VRAIE VIE SOPHES DES PHILOMP S ATHÈNES AU TE PICURE DE SOCRATE ET D’É NUBIE L’OR DECO NVOITÉ LE TRÉSOR DES PHAR AONS LA MURAILLE DE CHINE Une fois par mois, voyagez à travers le temps et imprégnez-vous des grandes civilisations qui sont à l’origine de notre monde. Dans chaque numéro, vous retrouverez : les signatures d historiens et d un comité scientifique renommés six dossiers riches en infographie et en iconographie un regard sur toutes les civilisations qui ont marqué notre humanité HISTOIRE D’UN FIASCO MILITAIRE UN MAGAZINE QUI ALLIE PLAISIR DE LA LECTURE RICHESSE DE LA DOCUMENTATION ET RIGUEUR DE L ANALYSE EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX 4 | économie & entreprise 0123 VENDREDI 23 JANVIER 2015 Les effets très incertains de la planche à billets Avant la BCE, les banques centrales américaine, japonaise et britannique ont testé l’achat de dettes publiques D epuis quelques semaines, économistes, traders et nombre de politiques européens répètent ces deux lettres comme un mantra : « QE ». Le petit nom du quantitative easing – « assouplissement quantitatif » en français –, un programme monétaire consistant à racheter des titres financiers, tels que des obligations d’entreprises ou surtout d’Etat. Selon tous les pronostics, la Banque centrale européenne devait l’adopter lors de sa réunion, jeudi 22 janvier, afin de raviver l’économie de la zone euro. « Le QE n’a jamais soulevé autant d’espoirs et de fantasmes », remarque Christopher Dembik, chez Saxo Banque. Pour certains experts, comme ceux du Fonds monétaire international (FMI), c’est aujourd’hui l’une des armes les plus efficaces dont disposent les banquiers centraux pour déjouer le risque déflationniste. D’autres, plus sceptiques, estiment en revanche que ses effets réels sur l’économie sont incertains et surestimés. En vérité, tout dépend des conditions dans lesquelles cet outil est déployé. Né dans les années 2000 au Japon, le QE s’est surtout développé après la crise des subprimes. Après avoir abaissé leurs taux directeurs à des niveaux historiquement bas, certains pays industrialisés l’ont utilisé pour continuer d’agir sur l’économie. « En achetant aux banques des actifs financiers ou des titres publics, les banques centrales injectent de l’argent frais dans le circuit, explique Charles Wyplosz, économiste à l’Institut des hautes études de Genève. On dit qu’elles font tourner la planche à billets. » Une étincelle Selon ses modalités, cette injection de liquidités peut avoir plusieurs effets susceptibles de favoriser l’activité : baisse des taux d’intérêt et du cours de la devise, hausse des liquidités offertes aux banques, redémarrage du crédit, boom du prix des actions, etc. « En théorie, plus les achats sont massifs, plus l’impact est fort », ajoute M. Dembik. La Réserve fédérale américaine a ainsi lancé trois vagues de QE en 2008, en 2010, puis en 2012. Pour la dernière, elle a racheté des obligations du Trésor américain et des créances hypothécaires titrisées à hauteur de 85 milliards de dollars par mois (soit 73,4 milliards d’euros). Elle n’y a mis fin qu’en octobre 2014. La Banque d’Angleterre a suivi avec un programme dans le même esprit entre 2009 et 2012, pour 375 milliards de livres sterling (489 milliards d’euros) au total, tandis que la Banque du Japon s’y est convertie en 2013, à hauteur 70 000 milliards de yens par an (460 milliards d’euros). Résultat ? Si ses effets sont encore incertains au Japon, le QE a 4 500 C’est le montant, en milliards de dollars (soit 3 882 milliards d’euros), du bilan de la Réserve fédérale américaine. En 2007, celui-ci n’était que de 800 milliards de dollars. Il a formidablement gonflé pendant la crise sous l’effet notamment du « quantitative easing », ce programme d’achat d’obligations du Trésor américain et de créances hypothécaires titrisées. efficacement contribué à relancer les économies britannique et américaine. Et ce, d’abord, car il est intervenu au début de la crise. A l’époque, les banques étaient en mal de liquidités, les cours de Bourse étaient au plus bas tandis que les taux à dix ans des obligations souveraines étaient relativement élevés (4 % contre 1,8 % aujourd’hui aux Etats-Unis, 5 % contre 1,5 % au Royaume-Uni). Le QE a donc fonctionné à plein régime, en abaissant le coût de financement des Etats et en regonflant rapidement les prix des actifs boursiers et immobiliers. Surtout : les ménages en ont eux aussi profité. Une grande partie de l’épargne des Britanniques et des Américains est en effet composée d’actions (notamment par les fonds de pension) et d’immobilier. Comme les banques de deux pays accordent des prêts d’autant plus généreux aux particuliers que leur patrimoine est élevé, l’action des banques centrales a également aidé à relancer la consommation. « C’est ce qu’on appelle l’effet richesse et, malheu- Si aucun moteur ne se rallume au sein de l’économie réelle, les effets du QE retombent comme un soufflé reusement, il n’existe pas dans la zone euro », remarque Patrick Artus, chez Natixis. De quoi limiter l’efficacité d’un QE européen. Au Japon, ce programme a produit des effets encourageants les premiers mois : l’indice Nikkei a bondi de 50 % et l’inflation est repartie. Mais les taux souverains, déjà très bas (0,8 % à dix ans), n’en ont pas profité. Pire, en faisant baisser le cours du yen face aux autres devises, les achats de dette nippone ont fait décoller le prix des produits importés. Ce qui a fortement pénalisé la consommation des ménages, déjà affaiblie par la hausse de la TVA. Et l’Archipel est donc retombé en récession fin 2014… « Dans le cas japonais, ce remède a peut-être été pire que le mal », juge M. Artus. Et pour cause : le QE, au fond, n’est qu’une étincelle destinée à faire repartir la machine. Si aucun moteur ne se rallume au sein de l’économie réelle pour prendre le relais et alimenter la croissance, les effets retombent comme un soufflé. Aux Etats-Unis, la révolution du gaz de schiste a dopé le redémarrage de l’industrie en faisant spectaculairement baisser les coûts de production. Au Royaume-Uni, les services, portés par l’immobilier, sont repartis. Au Japon, en revanche, les réformes du premier ministre, Shinzo Abe, censées libérer l’activité tardent à entrer en œuvre. Et dans la zone euro ? Les économistes sont divisés sur l’efficacité potentielle du QE, redoutant notamment qu’il intervienne trop tard. « Même s’il fonctionne, une chose est sûre : il est aussi dangereux que vain d’en attendre des miracles », prévient M. Wyplosz. p LEXIQUE QUANTITATIVE EASING (QE) Assouplissement quantitatif en français. Ce programme de politique dite non conventionnelle consiste, pour une banque centrale, à racheter des titres financiers, en particulier des obligations d’Etat, aux banques. L’objectif est de relancer l’économie. TAUX D’INTÉRÊT DIRECTEUR C’est le taux d’intérêt auquel les banques centrales proposent des liquidités aux banques commerciales. Par ricochet, il influence le coût des crédits que ces dernières accordent aux entreprises et ménages. marie charrel Standard & Poor’s rattrapée par la justice américaine Dans le but d’augmenter ses bénéfices, l’agence américaine aurait fait preuve de laxisme sur ses critères de notation new york - correspondant U n peu plus de six ans après le début de la crise financière, les agences de notation sont en train d’être rattrapées par la justice. Standard & Poor’s (S&P) s’est ainsi fait sanctionner, mercredi 21 janvier, par la Securities and Exchange Commission (SEC) et la justice américaine. La filiale du groupe McGraw-Hill est accusée de laxisme sur ses critères de notation concernant les obligations adossées à des prêts hypothécaires, les fameux subprimes, dans le but d’augmenter ses parts de marché dans ce domaine. Standard & Poor’s a signé un ac- cord avec les autorités américaines, qui comprend le versement de 77 millions de dollars (66,4 millions d’euros) de pénalité et, plus inédit, une interdiction de noter les titres de dette concernant l’immobilier commercial aux EtatsUnis pendant une durée d’un an. Il s’agit de la première sanction prise à l’encontre de l’une des trois principales agences de notation financière – S&P, Moody’s et Fitch – depuis la mise en place d’une régulation plus sévère dans le sillage de la crise de 2008. « Les investisseurs comptent sur les agences de notation de crédit comme Standard & Poor’s pour coter de la façon la plus juste les valeurs mobilières comme les titres « Les agences de notation avaient promis de ne pas contribuer à une autre bulle en gonflant les notes » ÉRIC SCHNEIDERMAN procureur de New York adossés à des créances hypothécaires de type commercial, a expliqué Andrew Ceresney, l’un des responsables de la SEC. Mais S&P a placé ses propres intérêts finan- ciers au-dessus de celui des investisseurs en relâchant ses critères de notation dans le but d’obtenir des contrats et en cachant ces modifications aux investisseurs. » Pour sa part, Eric Schneiderman, le procureur de New York, a déclaré : « Dans le sillage de la crise immobilière et de l’effondrement de l’économie mondiale, les agences de notation comme S&P avaient promis de ne pas contribuer à une autre bulle en gonflant les notes des produits qu’elles devaient évaluer. Malheureusement, S&P a brisé cette promesse en 2011, en mentant aux investisseurs afin d’augmenter ses bénéfices et ses parts de marché. » Ce règlement à l’amiable inter- vient après des changements au sein du département juridique de McGraw-Hill, qui a récemment recruté une nouvelle responsable en la personne de Lucy Fato, une ancienne associée du cabinet d’avocats Davis Polk. « Renforcer ses contrôles » Dans un communiqué, S&P se dit « heureux » d’avoir tourné la page avec ce contentieux, tout en soulignant qu’il « prend très au sérieux le respect des obligations réglementaires et continue d’investir dans du personnel et de la technologie pour renforcer ses contrôles et la gestion des risques ». S&P n’en a cependant pas fini avec les poursuites. La SEC conti- nue d’instruire un dossier contre Barbara Duka, une salariée de l’agence de notation, qui avait joué un rôle central au sein de l’équipe qui était chargée en 2011 de noter les fameuses créances hypothécaires. Par ailleurs, le ministère américain de la justice et plusieurs procureurs poursuivent également S&P pour son rôle dans la crise financière. Là encore, un accord est en cours de finalisation. L’agence serait sur le point de payer une amende de 1,37 milliard de dollars pour arrêter les poursuites dont elle fait l’objet. Une somme qui représente environ un an de bénéfice pour S&P. p stéphane lauer 2 | plein cadre 0123 JEUDI 15 JANVIER 2015 bruxelles - bureau européen L es fonctionnaires de Bruxelles n’avaient pas vu le coup venir. Alors que les négociations sur un accord de libre-échange entre la Commission européenne et les Etats-Unis venaient de débuter, à l’été 2013, des organisations non gouvernementales (ONG), des eurodéputés, des citoyens lambda ont commencé à s’inquiéter d’une des dispositions que ce traité horsnorme prévoyait : le recours à l’arbitrage d’investissement. L’« ISDS » en anglais (InvestorState Dispute Settlement) est un mécanisme très peu connu du grand public permettant à une entreprise de porter un litige l’opposant à un Etat devant une juridiction privée. Un véritable cheval de Troie des multinationales, ont alerté les « anti ». De cette manière, elles se soustraient aux droits nationaux, voire empêchent les Etats de légiférer. Et de rappeler quelques précédents. En 2011, le cigarettier Philip Morris a intenté une action en arbitrage contre l’Australie, après que le parlement a adopté une loi obligeant l’emballage neutre des paquets de cigarettes. La décision n’a toujours pas été rendue. La même année, la société d’électricité suédoise Vattenfall a réclamé 3,7 milliards d’euros de dommages et intérêts à l’Allemagne, à la suite de la décision du gouvernement d’arrêter les centrales nucléaires du pays après Fukushima. La France vient d’être attaquée par un investisseur turc, qui lui reproche d’avoir utilisé sans l’indemniser ses brevets sur des coques de navires militaires. Pour éviter qu’on l’accuse d’ignorer le problème, la Commission européenne a lancé une consultation publique sur l’ISDS, au printemps 2014. Laquelle a suscité un nombre inhabituel de réponses pour ce genre d’exercice : 150 000. Elections européennes oblige – la Suédoise Cécilia Malmström est désormais la « super-ministre européenne du commerce » –, Bruxelles n’a rendu ses conclusions que mardi 13 janvier. L’essentiel des réponses (145 000) disent « non » à l’ISDS, mais aussi au traité transatlantique. Quelques milliers de participants seulement suggèrent d’améliorer le dispositif. Pourtant, le mécanisme de l’ISDS existe depuis cinquante ans et il est opérationnel dans près de 3 000 traités d’investissement internationaux. La France a signé environ 90 traités qui y ont recours. Un processus pas si opaque L’arbitrage d’investissement est apparu à la suite de la signature d’une convention internationale, en 1965, sous l’égide de la Banque mondiale. Il s’agissait d’accompagner le développement international des entreprises européennes et américaines. De sécuriser leurs investissements, « d’éviter en cas de litige qu’elles s’exposent à des justices locales pas toujours indépendantes », note Emmanuel Gaillard, associé du cabinet d’avocats Shearman & Sterling. « Les droits nationaux, y compris aux Etats-Unis, prévoient des principes de discrimination au profit de leurs entreprises. Sans ISDS, les étrangères n’ont aucune chance », ajoute une source européenne. « Pas un investissement d’importance ne se fait sans ce type d’accord. Pour attirer les investisseurs, les Etats acceptent ces mécanismes », précise Thomas Clay, professeur à l’université de Versailles Saint-Quentin. Ainsi, pour qu’Eurodisney s’implante à Marne-La-Vallée, le gouvernement, qui n’avait pas signé de traité bilatéral d’investissement avec les EtatsUnis, a fait adopter une loi ad hoc, en ALE+ALE Ces tribunaux privés qui font peur Mardi, la Commission a rendu publiques les conclusions d’une consultation sur les tribunaux d’arbitrage, un volet sensible du traité de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Europe août 1986, permettant le recours à l’arbitrage pour ce cas précis… Le processus d’arbitrage n’est pas aussi opaque qu’on le dit, affirment les experts. Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), dépendant de la Banque mondiale, en a consigné les grandes règles. Quand une entreprise a un litige avec un Etat, elle porte sa demande d’arbitrage au secrétariat du Cirdi. Les deux parties choisissent chacune un arbitre (un juge) à leur entière discrétion. Ces deux arbitres en désignent un troisième. C’est ce trio qui prononcera le jugement. Dans le cas de la procédure turque contre la France, le gouvernement a choisi M. Clay comme arbitre. « Les parties peuvent choisir des spécialistes de leur secteur et la langue dans laquelle leur dossier sera plaidé », relève M. Clay. Autre point positif : l’arbitrage ne dure pas plus de trois ou quatre ans. Alors qu’il faut parfois at- tendre bien plus quand un contentieux est porté devant les juridictions nationales. Les arbitres ? « Ils ne sont pas forcément proches des entreprises », assure M. Gaillard. Le professionnel a plaidé l’« arbitrage du siècle », après avoir été choisi comme avocat par les actionnaires majoritaires de Ioukos – dont l’expatron, Mikhaïl Khodorkovski, opposant à Vladimir Poutine, a passé dix ans en prison. Il leur a fait gagner 50 milliards de dollars (42,40 milliards d’euros) contre Moscou, en 2014. Mais il faudra des années pour récupérer l’argent, en parvenant à saisir des biens appartenant à l’Etat russe, nuance-t-il, « car l’arbitrage ne fait pas toujours la part belle aux entreprises ». Nikos Lavranos, secrétaire général d’Efila, un lobby pro-ISDS, abonde dans ce sens : « Lancer une procédure contre un Etat n’est pas sans conséquences. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, l’entreprise aura du mal à rester dans le pays, par peur des pressions. » Le traité transatlantique doit-il parler d’arbitrage international ? la commissaire européenne au commerce, Cécilia Malmström, l’a dit avec franchise, mardi 13 janvier, lors de la publication des conclusions de la consultation publique sur le sujet : le mécanisme d’arbitrage d’investissement prévu dans le traité transatlantique avec les Etats-Unis suscite « énormément de scepticisme ». Pour espérer le maintenir dans le traité, il faudra l’améliorer substantiellement, a-telle reconnu. Lui adjoindre, par exemple, un vrai mécanisme d’appel – qui n’existe pas dans les milliers d’« ISDS » (InvestmentState Dispute Settlement) déjà existants dans des contrats bilatéraux entre Etats. « On peut créer assez vite un système d’appel bilatéral, avec des juges choisis par les parties », veut croire une source européenne. Il faut aussi rendre plus transparent le choix des arbitres. Et surtout, mieux garantir le droit de réguler des Etats, sachant que les mécanismes d’arbitrage actuels permettent aux entreprises de lancer une procédure dès qu’une législation amoindrit la valeur de leur investissement. « Il faut définir précisément le traitement juste et équitable des entreprises, pour éviter les interprétations des arbitres », juge une source européenne. « On risque de perdre beaucoup » Des aménagements substantiels qui prendront du temps. Alors que celui-ci est compté : les Européens se sont donné jusqu’à la fin 2015 pour conclure le TTIP (le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) avec les Américains. Dès lors, est-il vraiment besoin de maintenir un mécanisme d’arbitrage dans ce traité ? Certains estiment que ce n’est pas indispensable. C’est le cas de Matthias Fekl, secrétaire d’Etat au commerce français. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a inscrit le TTIP parmi ses priorités pour 2015, mais a tenu des propos frileux sur l’ISDS. D’autres, à la Commission, pensent le contraire. Ils estiment que si les Européens s’opposent à maintenir l’arbitrage dans le TTIP, alors les Américains, très favorables à ce mécanisme, pourraient exiger des contreparties. « On risque de perdre beaucoup, notamment de se voir refuser l’accès aux marchés publics américains, un des principaux intérêts du TTIP », dit une source bruxelloise. Autre crainte : si les Européens signent le TTIP sans évoquer l’arbitrage, au motif que c’est inutile entre pays disposant de systèmes judiciaires avancés, dès lors, comment l’exiger un jour du Vietnam, ou de la Chine ? Les Européens doivent en tout cas adopter une position commune, et vite. Les Américains veulent savoir à quoi s’en tenir afin d’avancer dans la négociation… p c. du. (bruxelles, bureau européen) L’ARBITRAGE D’INVESTISSEMENT EST, POUR CERTAINS, UN CHEVAL DE TROIE QUI PERMET AUX ENTREPRISES DE SE SOUSTRAIRE AUX DROITS NATIONAUX Donc, à en croire les spécialistes, sur le principe, l’ISDS n’est pas mauvais, au contraire. Pourtant, tous, même ses plus fervents défenseurs, le reconnaissent : l’arbitrage présente de sérieuses failles. L’indépendance des arbitres, par exemple. « D’une affaire à l’autre, c’est presque tout le temps les mêmes qui sont sollicités, un petit oligopole d’experts internationaux, relève un spécialiste, préférant rester anonyme, la plupart sont avocats. Comme arbitres, ils peuvent être tentés de juger en faveur de la partie les ayant désignés, pour qu’elle choisisse leur cabinet dans une autre affaire. » Apparition de « tiers financeurs » Autre souci, de taille : l’appel du jugement, quasi-impossible. « Un recours en annulation devant la juridiction du pays de la partie gagnante est parfois envisageable, mais il s’agira d’un simple contrôle formel de la procédure », regrette l’avocat Cyril Bourayne, du cabinet parisien Dizier & Bourayne. Sophie Henry, secrétaire générale du Centre de médiation et d’arbitrage de Paris, pointe, elle, un phénomène inquiétant : l’apparition de « tiers financeurs », qui prennent des paris sur des arbitrages, comme d’autres sur des start-up. Ils proposent à des multinationales de financer leur action, et se rémunèrent sur les dommages et intérêts. « L’arbitrage ne risque-t-il pas d’être déconnecté des réalités économiques ? Quels sont les liens des fonds avec les arbitres ? », s’interroge Mme Henry. Plus inquiétant encore, le risque d’entrave au droit de légiférer des Etats. « Les entreprises recourent à la notion d’expropriation indirecte, beaucoup trop vague. Elle risque d’être invoquée à chaque fois que la valeur d’un investissement diminue, par exemple, à la suite de l’adoption d’une loi », reconnaît une source européenne haut placée. « Le mécanisme d’arbitrage a été dévoyé. Il risque aujourd’hui d’être détourné par des multinationales qui s’attaquent aux choix politiques des Etats, c’est très dangereux, souligne Matthias Fekl, le secrétaire d’Etat français chargé du commerce. La France n’a jamais été favorable à l’intégration de l’ISDS dans le traité transatlantique. » Vu le quasi-consensus « anti » auquel a abouti la consultation publique de la Commission, cette dernière n’a plus trop le choix. Pour espérer conserver un arbitrage dans le traité transatlantique, pour convaincre les Etats membres, les eurodéputés, les opinions publiques, elle va devoir négocier avec les Américains un ISDS ultra-sécurisé. p cécile ducourtieux économie & entreprise | 3 0123 VENDREDI 16 JANVIER 2015 Euro : les raisons et les conséquences de la baisse L’effet du recul de la monnaie européenne n’est pas homogène suivant les secteurs d’activité I l y a quelques mois encore, cela paraissait inimaginable. Mercredi 14 janvier, pour la première fois depuis novembre 2005, l’euro est tombé à 1,1729 dollar, une valeur inférieure à son cour d’introduction, en janvier 1999 (1,1747 dollar). Par la suite, la monnaie unique était tombée à 0,82 dollar en 2000, avant de remonter jusqu’à 1,59 dollar en 2008. Si mercredi, la devise européenne s’est ensuite ressaisie, le symbole n’en est pas moins fort. Depuis l’été 2014, elle a déjà reculé de plus de 10 % face au billet vert, et de 5 % face aux autres devises. « A court terme, c’est une bonne chose pour la croissance », souligne Christian Schulz, économiste à la banque Berenberg. Pourquoi l’euro baisse-t-il ? Mercredi, l’avocat général de la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a donné son feu vert à l’OMT, le programme d’achat de dette publique évoqué par la Banque centrale européenne (BCE) en 2012. « Celui-ci n’a jamais été activé, mais il a rassuré les marchés et éloigné le risque d’explosion de la zone euro », rappelle Charles Wyplosz, économiste à l’Institut des hautes études de Genève. Ce qui n’a pas empêché la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe de s’interroger sur la légalité d’une telle mesure. Et de demander à la CJUE de trancher sur le sujet. Même si celle-ci n’a pas encore rendu son jugement final, attendu cet été, il est probable qu’elle suive le blanc-seing de l’avocat général. Pour les marchés, en tout cas, le signal est clair : plus aucun obstacle juridique n’empêche la BCE de lancer son autre programme de rachat de dettes publiques, bap- Depuis l’été 2014, l’euro a déjà reculé de plus de 10 % face au dollar tisé « assouplissement quantitatif ». Celui-ci pourrait être annoncé dès le 22 janvier. Cette fois, l’objectif serait de lutter contre le risque déflationniste. En achetant des dettes, la BCE injecterait de nouvelles liquidités dans le système monétaire – elle ferait « marcher la planche à billets » – ce qui pousserait l’euro à la baisse. Une tendance que les marchés anticipent déjà depuis plusieurs mois. « Le décalage entre la zone euro où la croissance est atone et les Etats-Unis, où la reprise est plus vigoureuse, joue également », ajoute Jonathan Loynes, chez Capital Economics. Les Etats-Unis, où les taux devraient remonter cette année, attirent de nouveaux les investisseurs, ce qui tire le dollar à la hausse face à la monnaie unique. Les entreprises en profitentelles ? Pas toutes. Lorsque l’euro baisse, le prix de tout ce qui est facturé en dollars augmente, notamment les matières premières. Les gros importateurs, comme les entreprises du BTP, sont donc perdants. A l’inverse, les entreprises qui fabriquent dans la zone euro et exportent en dehors sont gagnantes : la baisse de l’euro gonfle leurs marges. Leurs produits paraissent moins chers que ceux en dollars : leur « compétitivité prix » augmente. Selon les calculs du centre de recherche CEPII, un euro 10 % plus faible gonfle la valeur des ex- Fiscalité : nouvel accord entre Paris et Singapour Le texte instituera l’échange automatique des données à partir de 2018 suite de la première page De nombreuses entreprises françaises sont présentes à Singapour. L’encadrement des relations fiscales avec une cité-Etat devenue l’une des grandes places financières internationales, où l’argent afflue mais dont l’opacité et le manque de vigilance vis-à-vis de la fraude fiscale organisée par l’entremise de comptes et de sociétés offshore non déclarés dans les pays d’origine de leurs propriétaires, sont souvent pointés, constitue un enjeu majeur. « Il faut améliorer nos relations financières avec Singapour, y compris pour faciliter l’investissement de nos entreprises. », explique au Monde Michel Sapin. « Singapour doit aussi se sentir concerné par les travaux internationaux de lutte contre la fraude fiscale, poursuit le ministre, c’est une place financière très jeune qui ne doit pas devenir la Suisse des temps nouveaux… » Concrètement, des dispositions seront introduites dans la convention révisée pour faciliter la vie des entreprises françaises investissant dans la cité-Etat, notamment dans le secteur du BTP. A contrario, des mesures antiabus seront prises, pour éviter que ne bénéficient de cette convention des sociétés sans activité économique réelle à Singapour mais y pratiquant une optimisation fiscale agressive (montages financiers complexes, etc.). L’un des objectifs est d’éviter le fa- meux « chalandage réglementaire », cette pratique décriée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) consistant, pour des investisseurs, à s’installer dans un pays uniquement pour bénéficier de son réseau d’accords fiscaux avantageux. Renforcer la coopération Michel Sapin entend aussi profiter du voyage, pour renforcer la coopération de Singapour lors d’enquêtes fiscales de l’administration ou de la justice françaises. L’affaire du compte caché de l’exministre du budget, Jérôme Cahuzac, les révélations de l’« OffshoreLeaks » de 2013, l’affaire HSBC, en cours d’instruction... tous les scandales d’évasion fiscale internationale passent par Singapour... A cet effet, la nouvelle convention prévoit d’améliorer les échanges dits « à la demande » (lors d’enquêtes) en les mettant aux nouvelles normes de l’OCDE. Surtout, la France entend voir Singapour confirmer de la manière la plus officielle son engagement à échanger ses données de façon automatique dès 2018, suivant la marche mondiale… « Singapour affiche son envie de coopérer », affirme M. Sapin. Depuis 2011, cinquante demandes de renseignement lui ont été adressées par la France. Toutes ont obtenu des réponses dans un délai jugé très correct, de deux mois en moyenne. p anne michel portations de 7,5 % en moyenne. Les premiers à profiter de cet effet sont les groupes du luxe, de l’aéronautique et de l’agroalimentaire haut de gamme. Pour Airbus, 10 centimes d’euro de moins, pendant au moins un an, représente une hausse de 1 milliard d’euros du résultat opérationnel. Chez Pernod Ricard, on estime qu’une hausse de 1 % du dollar améliore le résultat d’exploitation de 16 millions d’euros. Quel est l’impact sur la croissance ? Selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), une dépréciation de 10 % de l’euro face à l’ensemble des devises, grâce au petit coup de fouet donné à nos exportations, doperait la croissance française de 0,2 % la première année et 0,5 % la seconde. L’effet s’estompe par la suite. En théorie, la seule baisse de la monnaie unique est plutôt défavorable aux ménages, car elle ren- chérit le prix des produits importés, comme l’énergie. Mais comme par chance, cette tendance s’accompagne de la chute des cours du pétrole, les consommateurs sont eux aussi gagnants. Selon M. Schulz, la dépréciation de l’euro gonflera ainsi la croissance de la zone euro de 0,2 % en 2015. Si l’on ajoute la baisse de l’or noir, l’effet monte à 1 % sur 2015 et 2016. Des effets qu’il faut néanmoins nuancer. « Même s’il donne un peu d’oxygène, l’euro faible ne résout en L’euro baisse face au dollar COURS DE L’EURO EN DOLLAR 1,31 1,18 SEPTEMBRE 2014 15 JANVIER 2015 SOURCE : BLOOMBERG rien les problèmes structurels de notre économie », insiste Christopher Dembik, chez Saxo Banque. Nombre de PME françaises sont ainsi positionnées sur un créneau moyen de gamme et, donc, très exposées à la concurrence internationale. Un problème de « compétitivité hors-prix » que ne résoudra pas l’euro faible. « La meilleure des stratégies, pour elles, serait de profiter de la baisse de la devise pour investir et monter en gamme », conclut M. Dembik. Reste à savoir si l’euro va continuer sa chute. Goldman Sachs parie qu’il tombera à 1 dollar d’ici à 2017, tout comme ING ou Morgan Stanley. Chez Berenberg, on estime au contraire que le point bas a été atteint et que la devise devrait remonter à 1,27 dollar d’ici à 2016. « Les marchés ont déjà intégré les mesures à venir de la BCE, et la reprise européenne devrait enfin se raffermir cette année », explique M. Schulz. p marie charrel présentent le salon des masters & mastères spécialisés SAMEDI 17 JANVIER 2015 10 h - 18 h LES DOCKS - CITÉ DE LA MODE ET DU DESIGN 34 QUAI D’AUSTERLITZ - PARIS ENTRÉE GRATUITE Inscrivez-vous sur : www.salondesmasters.com Inscrivez-vous RENDEZ-VOUS SUR En partenariat avec campus.lemonde.fr 6 | international 0123 SAMEDI 24 JANVIER 2015 La mort d’Abdallah, monarque équilibriste Durant son règne, le roi saoudien a cherché à préserver la stabilité de son pays, premier exportateur mondial de pétrole DISPARITION mais pour Abdallah l’essentiel est d’avoir pu donner une autre image de son pays. La mort de Fahd, le 1er août 2005, lui donne enfin les pleins pouvoirs, à plus de 80 ans. L’énergie déployée par le nouveau roi dans ses premières années de règne fait regretter à de nombreux intellectuels et hommes d’affaires cette longue transition de dix ans, synonyme d’immobilisme. Dialogue national étendu à la minorité chiite, débats sur la place des femmes dans la société, création d’un conseil d’allégeance pour encadrer les règles de la succession et préparer le passage à la nouvelle génération : Abdallah multiplie les chantiers. Réputé intègre, il tente de mettre un terme à la corruption, notamment engendrée par les contrats d’armement avec l’Occident et dont le dossier Yamamah (entre l’Arabie saoudite et le RoyaumeUni) constitue le symbole. Il s’attaque dans le même mouvement aux excès de la police des mœurs, la redoutée Moutawwa, et n’hésite pas à écarter les oulémas, jugés trop conservateurs. I l devint régent, puis roi, à un âge où beaucoup de ses contemporains se sont déjà retirés des affaires politiques. Longtemps considéré comme un conservateur pur et dur, réticent à ouvrir son pays aux évolutions du monde, Abdallah Ben Abdel Aziz Al-Saoud, mort vendredi 23 janvier à Riyad des suites d’une pneumonie, fut pourtant tout le contraire. Jusqu’à ce que la vieillesse, conjuguée au choc des « printemps arabes », le ramène à une forme d’orthodoxie. Réformateur comme on peut l’être en terre saoudienne, il tenta d’adapter son royaume aux impératifs des temps. Inlassablement, il s’efforça de limiter les bastions institutionnels concédés aux religieux les plus radicaux par son prédécesseur. Il réagit aux attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par des kamikazes, dont une majorité était ses sujets, en formulant une offre de paix globale avec Israël. Il illustra par une visite historique au Vatican une volonté de dialogue interreligieux destinée à éloigner l’islam des sables mouvants d’un rigorisme et d’un retour à la religion des « pieux ancêtres » qu’il jugeait difficilement compatible avec son titre officiel de « Serviteur des lieux saints ». L’obsession iranienne l’empêcha cependant de normaliser les relations du royaume avec sa minorité chiite, et les autres cultes pratiqués dans le royaume (notamment par les cohortes d’expatriés) restèrent condamnés à la clandestinité. « Princes libres » Né en 1924, Abdallah voit le jour dans un royaume aux contours encore assez éloignés de ceux d’aujourd’hui. Installé à Riyad depuis deux décennies, son père, Abdel Aziz Ben Abdel Rahman, troisième fondateur de l’Etat saoudien, vient tout juste d’étendre son territoire aux eaux du golfe AraboPersique où perdure la myriade d’émirats placés sous l’égide britannique. Il faut attendre encore presque une décennie pour qu’Abdel Aziz, proclamé en 1926 roi du Hejjaz et de ses deux villes saintes, La Mecque et Médine, puis roi du Nejd en 1927, établisse officiellement le royaume d’Arabie saoudite en 1932. Elevé à la cour dans des conditions matérielles encore très sommaires (la découverte du pétrole intervient en 1937), Abdallah est le dixième fils du souverain. Il est apparenté de par sa mère, Fahda Bint Assi, à la grande tribu des Chammar, présente dans le Nejd, au centre de la péninsule Arabique, jusqu’en Syrie, mais il est le seul héritier mâle de cette union, contrairement à certains de ses demi-frères liés par leur mère, les Jilououis et surtout les Soudeyris. Les débuts politiques d’Abdallah sont assez peu connus. Séduit par le nationalisme panarabe, il est, selon certaines sources, à deux doigts de rejoindre ses aînés, les « princes libres », qui quittent Riyad pour Le Caire et le nassérisme en 1962. Il faut attendre la lutte d’influence entre le premier Dès son accession au trône, le roi multiplie les chantiers : dialogue national étendu à la minorité chiite, place des femmes dans la société, réforme des règles de succession Abdallah Ben Abdel Aziz Al-Saoud en 1980. FRANÇOIS LOCHON/GAMMA héritier, Saoud, devenu roi en 1953, et Fayçal, le troisième fils d’Abdel Aziz, pour le voir apparaître au premier plan aux côtés du prince contestataire, qui sera son mentor politique. Lorsque Saoud quitte le pouvoir en 1964, officiellement pour raisons de santé, Fayçal propulse Abdallah à la tête de la garde nationale, l’un des instruments chargés de garantir la pérennité de la dynastie, avec la garde royale et l’armée, après avoir évincé le propre fils de Saoud, Saad. Abdallah, qui dispose de la confiance des tribus qui la composent, en fera le soutien le plus fiable de la dynastie, même si elle sera prise en défaut lors de l’attaque contre le sanctuaire de La Mecque par Jouhayman Al-Otaibi, en 1979. Monarchie attaquée Chaque fois que ses demi-frères tenteront de l’écarter de la succession, ils s’efforceront, en vain, de priver Abdallah de la direction de la garde nationale qui assure notamment la protection des champs pétroliers. Cette position stratégique ainsi que la nécessaire collégialité qu’implique le mode de succession en vigueur pour les héritiers d’Abdel Aziz (l’épuisement des candidats de la première génération de princes avant le passage à la suivante) explique la promotion d’Abdallah au poste de second vice-premier ministre au lendemain de l’assassinat de Fayçal, en 1975, et de l’accession de Khaled au trône. Héritier en second après Fahd, Abdallah parvient à maintenir ses positions pendant le règne de 1924 Naissance à Riyad. 1982 Intronisé prince héritier à l’occasion de la prise de pouvoir du roi Fahd. 1996 Nommé régent du royaume. 2005 Abdallah accède au trône après la mort du roi Fahd. 23 JANVIER 2015 Mort à Riyad. Khaled, malgré la mainmise du clan des Soudeyris, dont les membres les plus éminents (outre Fahd) trustent les postes de responsabilité, Sultan à la défense, Nayef à l’intérieur et Salman au gouvernorat de Riyad. Lorsque Fahd accède au trône en 1982, après la mort de Khaled, Abdallah devient premier vice-premier ministre et, de ce fait, prince héritier. En dépit de certaines nuances, les deux hommes cohabitent assez bien. Leur partage du pouvoir (Fahd se charge des contacts avec l’Occident alors qu’Abdallah maintient les liens avec les pays arabes) a tôt fait de classer le prince héritier parmi les conservateurs hostiles à l’Occident. Une impression que la suite de son parcours va dissiper. Discret pendant le séisme que constitue pour la péninsule Arabe l’invasion du Koweït par l’armée irakienne le 2 août 1990, Abdallah est en revanche propulsé au premier rang, à 72 ans, par l’attaque cérébrale dont est victime Fahd le 29 novembre 1995. Il accède, de facto, aux responsabilités dans les pires conditions. La monarchie est en effet attaquée de toutes parts. Par ceux tout d’abord qui l’accablent pour s’être montrée incapable de défendre le royaume malgré les gigantesques contrats d’armement passés avec les Occidentaux, et d’avoir été réduite à accepter la présence de soldats non musulmans sur le sol saoudien. Ensuite par ceux qui estiment au contraire que la dynastie des Saoud, après cet aveu d’impuissance, n’est plus en mesure de s’opposer à une évolution vers davantage de démocratie, voire vers une monarchie constitutionnelle. C’est dans ce climat, et sous la surveillance de ses demi-frères, à commencer par le deuxième vicepremier ministre, Sultan, qu’Abdallah prend progressivement la mesure de la charge. Dès 1996, l’attentat contre la base américaine de Dahran sonne comme un avertissement. Cette menace se précise en 2001 avec les attentats du 11-Septembre, perpétrés par Al-Qaida, à New York et à Washington. Quinze des kamikazes enrôlés par Oussama Ben Laden sont des Saoudiens. Un coup double pour le chef de la nébuleuse terroriste déchu de sa citoyenneté saoudienne et qui frappe du même mouvement « l’ennemi proche » saoudien et « l’ennemi lointain » américain. Aux Etats-Unis, la réaction est virulente contre un royaume ac- cusé d’avoir laissé se développer, voire d’avoir nourri, une haine absolue des Etats-Unis, allié pourtant historique de la dynastie des Saoud. Le malaise est aggravé par les premières déclarations de dignitaires accréditant les théories du complot les plus folles. Initiative diplomatique Six mois plus tard, en février 2002, le prince Abdallah, recevant le journaliste américain Thomas Friedman, dévoile une initiative diplomatique destinée à dissiper le malaise. Abdallah, reprenant dans ses grandes lignes le plan Fahd présenté vingt ans plus tôt, propose une normalisation globale du monde arabe avec Israël pour le prix d’un Etat palestinien sur la base des frontières de 1967 (la Cisjordanie et Gaza). Cette initiative est endossée par la Ligue arabe quelques semaines plus tard à Beyrouth. En pleine offensive contre l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, se garde bien de donner suite, Le roi Abdallah s’attaque aussi aux excès de la police des mœurs et n’hésite pas à écarter les oulémas, jugés trop conservateurs Crainte de l’Iran chiite Rapportées aux pesanteurs du royaume, les réformes d’Abdallah tranchent par leur hardiesse, mais elles montrent aussi leurs limites, d’autant qu’à partir de décembre 2010 le monde arabo-musulman est emporté par une vague de réformes sans précédent dans son histoire moderne. En dépit de ses efforts, Abdallah ne dispose que d’une marge de manœuvre relative au sein de la famille royale. Il ne peut ainsi empêcher l’émergence du prince Nayef, auréolé de son succès contre les djihadistes saoudiens. Le ministre de l’intérieur, décrié pour son conservatisme, devient en 2009 deuxième vice-premier ministre, héritier en second après un Sultan affaibli par la maladie, puis prince héritier après le décès de son demi-frère, en octobre 2011. C’est sous l’égide de cet homme à poigne qui accorde l’asile au président tunisien déchu Zine El-Abidine Ben Ali que l’Arabie saoudite appuie la répression d’un soulèvement à Bahreïn qui menace la dynastie des Khalifa, des obligés de l’Etat saoudien. Lorsque le roi ouvre les vannes de la dépense publique pour éviter la contagion des « printemps arabes », le ministère de l’intérieur et la police religieuse ne sont pas oubliées. Si la vague des « printemps » voit aussi l’Arabie saoudite d’Abdallah appuyer des révolutionnaires, en Syrie, c’est surtout parce que la crainte ancestrale de l’Iran chiite, qu’exprime sans fard le roi dans les télégrammes diplomatiques américains révélés par WikiLeaks quelques mois auparavant, l’emporte sur le souci de stabilité régionale et que cette contestation est un moyen pour affaiblir l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah. La vieillesse affaiblira la férule du souverain, dans un pays où l’absence de contestation publique ne signifie pas une adhésion inconditionnelle. La mort brutale de Nayef, en juin 2012, rebat bien les cartes au sein de la famille royale, mais au profit du dernier Soudeyri de premier plan, Salman, dont la promotion préserve l’horizon à court terme de la maison des Saoud. Au lendemain de la disparition d’Abdallah, cette dernière repose désormais sur les piliers constitués par les fils du roi – Mitab et Mishaal –, ceux de Nayef – Mohammed et Saud – et, surtout, sur le prince héritier en second, Muqrin Ben Abdel Aziz, ancien gouverneur et ancien responsable des services de renseignement, né en 1945. Le dernier fils du fondateur du royaume. p gilles paris 2 | économie & entreprise 0123 SAMEDI 24 JANVIER 2015 BCE Un traitement de choc pour réanimer la croissance Jeudi 22 janvier, la Banque centrale européenne a annoncé qu’elle rachètera, dès mars, pour 1 140 milliards d’euros de dettes publiques et privées. Une offensive monétaire jamais vue en Europe Mario Draghi, le 22 janvier, à Francfort. ARMANDO DADI/AGF/SIPA C’ est une décision historique. Certains disent même une révolution. Jeudi 22 janvier, après des semaines d’espoirs et de rumeurs sur le sujet, la Banque centrale européenne (BCE) a dévoilé son arme anti-déflation : dès mars, elle rachètera massivement des titres de dettes publiques et privées, pour un montant total d’au moins 1 140 milliards d’euros. « C’est une offensive monétaire inédite », commente Pascale Seivy, responsable du conseil en investissement chez Pictet & Cie. « LA BCE n’a pas déçu les attentes des marchés, et elles étaient énormes », ajoute Jean-François Robin, chez Natixis. « C’est Noël à Francfort ! », s’enthousiasme même un analyste. A peine annoncée, la décision a été applaudie par de nombreuses personnalités depuis Davos, en Suisse, où se tient le forum économique mondial jusqu’à samedi. Le commissaire européen aux affaires économiques, Pierre Moscovici, s’est ainsi félicité que la BCE « ait eu à cœur l’intérêt général de la zone euro ». Christine Lagarde, la patronne du Fonds monétaire international, a salué le geste de l’institution, qui contribuera selon elle « à réduire le risque d’une longue période de faible inflation ». « Grâce à la BCE, l’euro va enfin devenir une monnaie compétitive », s’enthousiasme un PDG français du CAC 40 croisé dans les couloirs du forum. Les marchés eux aussi ont réagi positivement. Jeudi soir, les Bourses de Paris et Francfort ont clôturé en hausse de 1,52 % et 1,32 %, tandis que l’euro est brièvement tombé à 1,1389 dollar, au plus bas depuis onze ans. De leur côté, les taux souverains à dix ans français, espagnols et italiens sont également tombés à des points bas historiques, respectivement à 0,587 %, 1,397 % et 1,556 %, avant de se ressaisir. Dans le détail, la BCE rachètera des obligations souveraines et d’agences européennes, comme la Banque européenne d’investissement, sur le marché secondaire, où s’échangent les titres déjà émis. Et cela, en plus des obligations sécurisées d’institutions financières et des crédits titrisés d’entreprises (ABS) qu’elle rachète déjà depuis fin 2014. Au total, ce programme d’assouplissement quantitatif (quantitative easing en anglais, ou « QE »), dont le but est de relancer la croissance, s’élèvera donc à 60 milliards d’euros par mois au moins jusqu’en septembre 2016. Soit 1 140 milliards d’euros au total. Un montant colossal, équivalent à 10 % du PIB de la zone euro. « Et surtout, la BCE ne s’interdit pas de continuer au-delà, si l’inflation ne se rapproche pas assez vite de sa cible de 2 % », commente Gero Jung, économiste en chef de Mirabaud AM. L’institution se ménage ainsi une bonne marge de manœuvre pour l’avenir, si besoin. Deux garde-fous Pas étonnant que la décision de Mario Draghi ait autant frappé les esprits. Le pragmatique patron de la BCE a fait tomber plus d’un tabou. Jusque-là, l’institution se montrait en effet plus timorée que ses homologues américaine et britannique, qui ont lancé le « QE » dès 2008 pour réanimer leurs économies. Elle ne jouait pas à armes égales, se lamentaient certains dirigeants européens, en particulier en France. Nombre d’économistes, comme ceux du FMI, lui reprochaient de trop tergiverser alors que les nuages s’accumulent depuis fin 2013 sur la reprise européenne. C’est qu’avant d’agir, M. Draghi a dû combattre les réticences allemandes. Et la bataille fut rude. Pour nos voisins, les rachats de dette publique représentent en effet un énorme risque : celui que Avant d’agir, Mario Draghi a dû combattre les réticences allemandes. Et la bataille fut rude les Etats en profitent pour relâcher leurs efforts budgétaires et de réformes. Pour rendre son programme acceptable aux yeux de Berlin, l’Italien l’a donc accompagné de deux garde-fous. Le premier est que les achats de titres publics et privés se feront au prorata du poids des Etats dans le capital de la BCE, soit 25,6 % pour l’Allemagne, 20,1 % pour la France, 17,5 % pour l’Italie ou encore 12,6 % pour l’Espagne. De même, les achats de dettes grecques seront accompagnés de conditions supplémentaires. « Les pays du Sud ne profiteront donc pas plus que les autres des largesses de la BCE », commente Mme Seivy. De plus, les achats seront en grande partie réalisés par les banques centrales nationales ellesmêmes, comme par exemple la Banque de France, chacune reprenant les titres originaires de son propre pays. En cas de problème, 20 % seulement des pertes seront partagées entre les Etats, les 80 % restant à la charge de la banque nationale concernée. « C’est une façon de rassurer les Allemands, mais dans les faits, le risque de perte est quasi nul », insiste Charles Wyplosz, économiste à l’Institut des hautes études internationales de Genève. M. Draghi l’a lui-même rappelé : si un Etat était violemment attaqué par les marchés, la BCE pourrait toujours dégainer l’OMT, cet autre programme d’achat de dettes publiques jusque-là jamais déployé. Mais où, cette fois, les gains comme les pertes seraient à 100 % mutualisés… Reste une question-clé : quels effets auront, concrètement, ces achats ? En théorie, ils peuvent déclencher une série d’électrochocs positifs pour l’économie réelle. Le premier est psychologique : en montrant qu’elle prend le taureau par les cornes, la BCE espère influencer les anticipations des marchés en matière d’inflation et de croissance. Si l’ensemble des agents économiques ne croient pas au scénario déflationniste, largement auto-réalisateur, celui-ci a moins de chance de se produire. L’inflation dans la zone euro, tombée à – 0,2 % en décem- Si aucun moteur ne se rallume au sein de l’économie réelle pour prendre le relais, les effets retomberont comme un soufflé bre 2014, devrait donc se redresser lentement ces prochains mois. En augmentant la quantité de monnaie en circulation (on dit qu’elle fait « tourner la planche à billets »), l’institution poussera également le cours de l’euro à la baisse face aux autres devises – en particulier le dollar. De quoi donner un petit coup de pouce aux exportateurs européens. En la matière, les entreprises françaises et italiennes, dont les produits moyens de gamme sont très sensibles aux prix, devraient être les premières à en profiter. Avec une nuance, tout de même : les marchés ayant largement anticipé le « QE », la devise européenne a déjà reculé de plus de 10 % face au billet vert depuis l’été 2014. Paradoxe Enfin, en rachetant des titres aux banques, M. Draghi mettra à la disposition de celles-ci de nouvelles liquidités, qu’elles seront susceptibles de prêter à leur tour aux ménages et entreprises. L’ennui, c’est que, pour l’instant, ces dernières n’ont pas tellement le cœur à emprunter, tant leurs carnets de commandes sont à plat… « Même s’il est indispensable, le “QE” aura en vérité un impact limité sur la croissance européenne », explique Thibault Prébay, chez Quilvest Gestion. C’est tout le paradoxe de ce programme qui, malgré son ampleur colossale, n’est qu’une étincelle destinée à faire repartir la machine. Si aucun moteur ne se rallume au sein de l’économie réelle pour prendre le relais et alimenter la croissance, les effets retomberont comme un soufflé. « Le “QE” peut booster les marchés financiers, mais il ne réparera pas les faiblesses des banques, et ne se substituera pas aux réformes structurelles comme aux efforts d’investissement nécessaires », résument les analystes de RBS. En d’autres termes : il ne fonctionnera que si le reste de la politique économique européenne met elle aussi les pleins feux sur le soutien à la croissance. En la matière, le plan d’investissement Junker et la plus grande flexibilité budgétaire que la Commission européenne a décidé d’accorder aux Etats sont un pas dans la bonne direction. Mais ils ne suffiront pas. M. Draghi l’a lui-même de nouveau martelé : les gouvernements doivent également poursuivre les réformes susceptibles de lever les nombreux freins à l’activité. Sans quoi, son « QE » sera un coup d’épée dans l’eau… p marie charrel « Un coup de pouce aux pays en retournement comme l’Espagne » ENTRETIEN ean-Michel Six est économiste en chef de l’agence Standard & Poor’s pour la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique. J se montrer plus prolixes et prendre davantage de risques. Il est difficile de prévoir l’ampleur de ce mouvement mais cela peut donner un coup de pouce supplémentaire aux pays en plein retournement, comme l’Espagne. Quel sera l’impact des mesures annoncées par la BCE sur les pays du sud de l’Europe ? Il s’agit d’un programme très agressif de par sa taille. A ce titre, il va permettre de comprimer un peu plus l’écart de taux sur les emprunts d’Etat – le fameux « spread » – entre les pays les plus vertueux, comme l’Allemagne ou les pays nordiques, et le reste de l’Europe. Les investisseurs auront l’assurance que la BCE achètera sur le marché secondaire une partie de leurs créances, ils devraient donc La population de ces pays verra-t-elle les choses changer ? En rachetant de la dette d’Etat, notamment aux banques qui la détiennent, la BCE va leur permettre de nettoyer un peu plus leurs bilans. Là aussi c’est difficile à quantifier mais cela devrait permettre aux organismes financiers d’injecter plus de liquidités dans l’économie et donc profiter à la population. Les gens auront à nouveau la possibilité d’obtenir un crédit pour acheter une maison ou une voiture. C’est bon pour l’économie réelle. L’Allemagne craint que ces mesures ne profitent essentiellement à la Grèce et ne la détournent des réformes. Trouvezvous cela justifié ? Non, car 80 % de la dette grecque se trouvent déjà dans les mains de la BCE ou des Etats européens. Le pays ne bénéficiera donc pas directement de la politique de rachat décidée par Draghi. Je ne pense pas non plus que cela va faire revenir les investisseurs, en tout cas pas tout de suite : ils sont encore trop échaudés. Néanmoins, si la Grèce ou d’autres pays européens pensent que la BCE va tout régler et qu’ils n’ont plus besoin de rien faire, on va à la catastrophe. La BCE ne pourra pas réussir toute seule à relancer la croissance. p propos recueillis par cédric pietralunga (envoyé spécial à davos) économie & entreprise | 3 0123 SAMEDI 24 JANVIER 2015 L’Allemagne reste méfiante face à M. Draghi Politiques et patronat estiment que la Banque centrale se contente d’acheter du temps berlin - correspondant D es « live-blogs » dès 13 heures sur les sites Internet des principaux journaux, des réactions officielles avant même la fin de la conférence de presse : les annonces faites par Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne, jeudi 22 janvier, à 14 h 30, passionnent et divisent les Allemands. Une véritable querelle des Anciens et des Modernes. Avant même que la décision de la BCE de racheter de la dette publique et privée ne soit officielle, le député eurosceptique Peter Gauweiler, vice-président de la CSU bavaroise, avait rendu son verdict : la décision de la BCE serait « illégale » et ne rentrerait pas dans le cadre de son mandat. Il prépare d’ailleurs une plainte devant la Cour constitutionnelle « La politique monétaire ne remplace pas la politique économique et les réformes structurelles » JOHANNES KAHRS Parti social-démocrate de Karlsruhe. Environ une heure plus tard, Mario Draghi indiquait que si le conseil de la BCE n’avait pas été unanime sur la nécessité de lancer en ce moment cette opération dite de « Quantitative easing », il avait en revanche été « unanime » à juger que, sur le principe, une telle opération relevait du mandat de la BCE. Jens Weidmann, président de la Bun- Les réserves d’Angela Merkel S’exprimant au Forum de Davos, jeudi 22 janvier après-midi, Angela Merkel s’est de nouveau montrée réservée face à la politique de la BCE, sans toutefois la critiquer explicitement. Avant même de connaître la décision, la chancelière allemande indiquait que celle-ci « ne doit pas nous dispenser de mettre en place les conditions nécessaires à la reprise. En Italie apparaissent enfin des signaux importants, en France aussi une voie s’est ouverte. Mais on a perdu trop de temps, et chaque jour d’attente est un jour perdu pour les emplois ». « Ce qui est important à mes yeux est que [les responsables politiques] agissent avec encore plus de détermination pour régler les problèmes, plutôt que de penser que, en gagnant du temps par le biais d’autres mesures, nous pourrions oublier les réformes structurelles », a ajouté la chancelière allemande. desbank, ne s’y est donc pas opposé. « Or on voit mal la Cour constitutionnelle de Karlsruhe contester une décision avec laquelle même la Bundesbank est d’accord, au moins sur le principe », juge l’économiste Henrik Enderlein, fondateur de l’Institut Jacques-Delors à Berlin. Lui se veut optimiste. « La décision de la BCE est une très bonne chose. J’espère simplement que les Allemands vont comprendre de quoi il s’agit et notamment que l’Allemagne ne prend pas de risques. L’euro va baisser, ce qui ne peut qu’être favorable à un pays qui se veut le champion du monde des exportations. A l’automne 2014, 60 % des Allemands jugeaient encore que l’inflation constituait le principal risque pour l’économie. Or le risque de déflation est aujourd’hui plus élevé. Le Quantitative Easing est une thérapie aux résultats incertains mais c’est l’un des seuls moyens de relancer la croissance », souligne-t-il. Même écho positif de la part de Marcel Fratzscher, président de l’institut d’économie (IW) de Berlin. « Le Quantitative Easing est un mal nécessaire et un signal convaincant. Nous ne sommes pas obligés d’aimer ce programme mais nous devrions le soutenir pour redonner à l’Europe une perspective d’avenir. » Côté partis politiques, M. Draghi a reçu le soutien des Verts et dans une moindre mesure du Parti social-démocrate (SPD). Pour les Verts, les gouverne- Recherche d’équilibre coûteux pour les banques centrales du « bloc euro » J La Suisse a jeté l’éponge en premier, le 19 janvier, prenant les marchés de court fixe. « Cela facilite également les échanges commerciaux avec les pays de la zone euro, en limitant les risques de change », ajoute Philippe Waechter, chez Natixis AM. Depuis la création de l’euro en 1999, la banque centrale danoise maintient ainsi la couronne autour d’un cours référence de 7,46 couronnes par euro, avec une marge de fluctuation de 2,25 %. De même, son homologue bulgare s’évertue à maintenir l’euro autour de 1,955 lev. Fragile équilibre Un fragile équilibre que le nouveau cap de la BCE risque de balayer. « La reprise américaine plus vigoureuse, comme la perspective du QE européen poussent l’euro à la baisse face au dollar et aux autres devises depuis l’été dernier », rappelle M. Waechter. La chute est déjà de 10 % face au billet vert. Et elle pourrait s’accentuer encore ces prochains mois. Résultat : maintenir à tout prix la parité avec l’euro devient très coûteux, et de plus en plus pour les petits instituts d’émission européens. Le premier à avoir jeté l’éponge est la Banque nationale suisse, le 19 janvier. Prenant les marchés de court, celle-ci a décidé de ne plus arrimer le franc suisse à la monnaie unique. La devise helvète a grimpé de 30 %, au grand Les assureurs vent debout Etonnamment, le groupe socialdémocrate au Parlement européen est plus enthousiaste. « Une nouvelle fois, la BCE a tiré les marrons du feu pour des chefs d’Etat et de gouvernement qui ne font rien », indique le député européen Udo Bullmann. Le patronat n’échappe pas à la querelle. Le BDI, la fédération des industries, soutient prudemment la décision de la BCE mais pour souligner aussitôt que « seules des réformes structurelles conséquentes peuvent durablement renforcer la compétitivité ». En revanche, les chambres de commerce et de l’industrie jugent que « la BCE est devenue prisonnière de ses propres annonces ». Même sévérité de la part de la fédération allemande de l’assurance qui juge « inacceptable » la décision de la BCE. Celle-ci, il est vrai, va contribuer à faire baisser les taux d’intérêt et donc rendre moins attractifs les produits proposés par les compagnies d’assurances. Sans surprise non plus, Hans-Werner Sinn, l’économiste qui préside l’institut Ifo à Munich, se range du côté des opposants. Selon cet économiste, très respecté par les conservateurs, la BCE n’est pas préoccupée par la déflation. Son objectif est de « sauver les banques et les Etats dans les pays affectés par la crise ». Et puisque 20 % des risques pris par les banques centrales sont mutualisés, « la BCE va créer 20 % d’eurobonds », résume-t-il. Du coup, la CDU marche sur des œufs. Angela Merkel reste prudente, tandis que le conseil économique de la CDU juge que « la mesure prise par la BCE aide le sud de l’Europe, pas le Nord. Elle achète seulement du temps. La politique monétaire ne peut ni contribuer à améliorer la productivité ni rendre plus performantes les structures de l’économie de la zone euro ». Le 15 janvier, Mario Draghi expliquait à l’hebdomadaire Die Zeit que la BCE avait été créée « sur le modèle de la Bundesbank », mais qu’à la différence de celle-ci, elle devait prendre en compte les intérêts de dix-neuf pays. « Un message que certains en Allemagne doivent comprendre », disait-il. Manifestement, celui-ci n’est pas encore totalement passé. p frédéric lemaître LES VOIX DE L’ÉCONOMIE Les pays dont la devise est arrimée à l’euro cherchent à maintenir la parité avec la monnaie unique. La BCE les met dans l’embarras eudi 22 janvier, alors que tous les marchés avaient les yeux tournés vers la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort, la banque centrale du Danemark a abaissé son taux de rémunération des dépôts de 0,15 point, le faisant passer de – 0,20 % à – 0,35 %. La mesure est un peu brutale : elle revient à faire payer les banques déposant de l’argent à court terme dans ses coffres. Objectif : décourager les investisseurs de placer de l’argent dans le pays pour limiter la hausse de la couronne. « Ce choix peut paraître surprenant à double titre », commente Jonathan Loynes, chez Capital Economics. Pour commencer, il est intervenu quelques heures seulement après l’annonce très attendue de la BCE. Celle-ci va lancer, dès mars, un programme massif d’achats de dettes publiques et privées (le quantitative easing, ou « QE »), de plus de 1 100 milliards d’euros. Mais, surtout, l’institut monétaire danois avait déjà baissé son taux de rémunération des dépôts trois jours seulement auparavant, de – 0,05 % à – 0,20 % ! Voilà qui illustre le dilemme qui se pose aux banques centrales du « bloc euro » (une vingtaine de pays), à savoir, toutes celles dont la devise est liée à la monnaie unique : comment faire pour maintenir à tout prix la parité avec leur propre monnaie ? La question se pose pour tous les pays européens non-membres de la zone euro, comme le Danemark, la Bulgarie, la Bosnie-Herzégovine, ou encore la Suisse jusqu’à il y a peu. Car, chaque fois que l’euro monte ou baisse, leur banque centrale achète ou vend des devises afin de maintenir une parité à peu près ments européens doivent maintenant « changer d’orientation et investir dans la formation, la protection du climat et les énergies renouvelables ». Redoutant d’être qualifié de laxiste, le Parti social-démocrate est plus réservé : « la politique monétaire ne remplace pas la politique économique et les réformes structurelles. (…) Si les décisions de la BCE permettent d’acheter du temps et créent des marges de manœuvre, celles-ci doivent être utilisées de façon déterminée », juge Johannes Kahrs, responsable des questions budgétaires au sein du groupe SPD au Bundestag. 10 THINK TANKS DÉBATTENT dam des exportateurs et de nombreuses banques, qui ont épongé d’importantes pertes. Pourtant, l’institut monétaire suisse assure qu’il n’a pas eu le choix : sur les quinze premiers jours de janvier, il a dépensé des milliards de francs suisses pour acheter des euros, dans le vain espoir de maintenir la parité. S’il avait continué, la facture se serait élevée à 100 milliards de francs (101 milliards d’euros) pour janvier, a révélé Fritz Zurbrügg, l’un des membres de la direction générale, au quotidien Blick du 22 janvier. « Nous sommes arrivés à la conclusion que laisser flotter le taux de change constituait la meilleure option », explique-t-il. Les banques centrales danoise, bulgare ou des Balkans suivrontelles la même voie ? Difficile à dire, car cela dépend des perspectives économiques de chacun des Etats concernés. Mais toutes partagent les mêmes inquiétudes. L’institut monétaire de Copenhague espère qu’à – 0,35 %, son taux de dépôt négatif découragera les investisseurs tentés de placer de l’argent dans le pays, ce qui pourrait limiter les pressions haussières sur la couronne. « Elle devra pourtant faire plus », juge M. Loynes. Par exemple, en se mettant à acheter de la dette publique, comme la BCE. L’inquiétude pourrait gagner aussi les Etats dont la devise n’est pas ancrée à l’euro, comme la Pologne, la Suède, le Royaume-Uni, mais dont l’essentiel des échanges se fait avec la zone euro. Eux aussi devront, d’une façon ou d’une autre, répondre à la chute de la monnaie unique pour conserver leur compétitivité. p m. c. a ? v e l ù a e O omi ondi n o c m IC UBL P AT DÉB ET T TUI 0h30 A R G à2 30 h ont e 17 d ue s ont r q i ie de m om évr Mon 1 3e con n en a f é t a io u 10 is t déb éflex lles. ven rdi ium d n q u i Pa r a s du une r cture pe doi e l e r M Bla to ans e term auc uro stru de udi u g u s t e Les sans rmes e et l’E e n t , d n d i a l itut nt A t s s o A o c f m l’In ttro bd figé les ré lem ran de déba iale. 80 la F g l o b a n o m i e s , r , é e t u t d a s d ali er rtan é co co r Nov mon s, onn Pou v i s a g ’ u n e Con Terra omie ers m i s t e , p n d n s de c o n o code datio E, de l’écon s ’e tex te e. ois, é é FC on exe de co n levers ière f d e s e-R e la F , de l’O isible o m e l u e C d r c v e , r e bo la p é n s e r d p C r aig rré II, Pou e s d u CEP Atte Mont oire im s u t t u e c u d s t t e , i s j i c is Inst tra tta om ’ d’A Econ , de l s de la e e s s de repri uenc t q l’En consé s e d l’é Programme et inscriptions en ligne sur www.lemonde-evenements.fr En partenariat avec Avec le soutien de : 2 | plein cadre 0123 DIMANCHE 25 - LUNDI 26 JANVIER 2015 GRÈCE Selon la Commission européenne, 68 milliards d’euros ont été injectés dans le pays par les Fonds structurels européens depuis 1981. Une manne qui a servi au financement d’initiatives publiques comme privées athènes - correspondance L’ ESPA. Un sigle devenu en Grèce le symbole de l’investissement, privé comme public. On le retrouve au bord des autoroutes, sur les façades d’églises ou de bâtiments archéologiques en rénovation, mais aussi au mur de nombreuses entreprises. Le cadre de référence stratégique national (ESPA en grec) est l’outil de la Grèce pour absorber les fonds structurels européens. « Ces fonds avaient vocation à permettre aux pays européens de la périphérie de rattraper le niveau de développement des pays du nord de l’Europe, explique le professeur Athanassios Papadaskalopoulos, président de l’Institut du développement régional à Athènes. La Grèce a reçu depuis son adhésion en 1981 une moyenne de 3 milliards d’euros par an d’aide européenne. » Par le biais, notamment, du Fonds européen de développement régional (Feder), du Fonds social européen (FSE), du Fonds européen d’orientation et de garantie agricole (Feoga) et de l’Instrument financier d’orientation de la pêche (IFOP). Pendant trente ans, cet argent a principalement financé une politique de grands travaux publics, ainsi que le développement des 13 régions grecques. Des autoroutes, des ponts, des tunnels, des barrages ont été construits à travers tout le pays. « Dans le cadre du nouvel ESPA pour la période 2014-2020, officiellement adopté en décembre 2014, plus de 26 milliards d’euros – 21 milliards de fonds communautaires et une participation d’environ 6 milliards de l’Etat grec – devraient au total entrer dans l’économie grecque », précise Spyros Evstathopoulos, secrétaire général de l’investissement public au sein du ministère du développement. « 15,3 milliards de Feder, FSE et du Fonds de cohésion ont déjà été validés par Bruxelles. Avec notre participation nationale, cette première enveloppe s’élèvera à environ 19 milliards. D’ici à 2020, d’autres fonds, Feoga ou IFOP, porteront l’ESPA à ce total de 26 milliards dont je vous parle », complète M. Evstathopoulos. Aujourd’hui plus que jamais, alors que le budget de l’Etat est toujours au plus bas, le développement du pays repose sur cet argent. « Du fait des abus du passé – détournements de fonds notamment –, l’Europe impose désormais à la Grèce les secteurs dans lesquels ces ressources doivent être affectées, ce qui limite considérablement la marge de manœuvre de l’Etat », regrette le professeur Papadaskalopoulos. Si le gros des fonds devrait se diriger vers les 13 régions grecques, et sera donc géré directement par ces institutions décentralisées, cinq secteurs, relevant directement du ministère du développement, ont été identifiés comme pouvant participer à la relance de l’économie en Grèce. Cela va des transports à la réforme de l’Etat, en passant par la lutte contre le chômage et l’aide sociale. « CE PROGRAMME M’A SAUVÉE » L’ESPA est présent dans la vie quotidienne de nombreux Grecs. Sylvana Tziovarides, traductrice de 40 ans, envoie chaque matin sa petite Iro de 4 ans à l’école en bus. Faute de place dans le public, c’est dans une maternelle privée d’Athènes qu’est scolarisée sa fille. Impossible, avec son salaire mensuel de 1 000 euros, de sortir les 400 euros que coûte l’école. Elle bénéficie d’une subvention financée par l’ESPA. C’est une aide énorme pour nous, car elle couvre tous les frais scolaires. Ce programme européen m’a littéralement sauvée », s’enthousiasme Mme Tziovarides. « Dans le cadre du nouveau programme, l’accent est mis cependant sur la compétitivité, L’argent européen, poumon de la Grèce l’entrepreneuriat et l’innovation », note Stratos Kouakis, consultant chez Alma and Partners. Son travail consiste à conseiller les entreprises qui souhaiteraient bénéficier des programmes de l’ESPA qui leur sont consacrés. « Cela peut s’avérer être un véritable dédale administratif, alors nous menons les demandes et accompagnons nos clients jusqu’à la phase d’absorption des fonds. » Quelque 3,646 milliards devraient ainsi être affectés pour la période 2014-2020 à ce secteur. « Il s’agit de la source la plus importante de liquidité dans le marché grec aujourd’hui, car l’accès aux banques et à l’emprunt est très difficile en ce moment. Il s’agit de renforcer l’économie réelle », affirme M. Kouakis. L’entreprise Gypsoplak SA, établie en Attique, la principale région autour d’Athènes, produit, vend et exporte des matériaux de construction. Son chiffre d’affaires était en 2014 de 12 millions d’euros. Une entreprise en bonne santé donc. « Dans le contexte de contraction du marché liée à la crise, nous devons cependant nous montrer prudents sur notre politique d’investissement, explique Yannis Corassides, le patron de la compagnie. Nous devions rénover nos bureaux et acheter de nouvelles machines pour notre usine de production, et nous avons alors eu recours à l’ESPA. » Techniquement, le consultant M. Kouakis a formulé une demande de subvention auprès d’Elanet, l’entreprise de gestion de la répartition de l’ESPA pour la région de l’Attique. Une fois l’agrément obtenu, M. Corassides a effectué, sur fonds propres, les dépenses nécessaires, à hauteur de 400 000 euros. « L’ESPA devrait me reverser 40 % de cette somme et, au final, j’aurai dépensé moins de 200 000 euros », se félicite le chef d’entreprise. « Pour toucher cet argent, mon client doit prouver ses dépenses, détaille le consultant. J’envoie l’ensemble des factures à Elanet, qui valide et transmet à l’Efepae, l’organisme grec qui tient les cordons de la bourse de l’ESPA. Et c’est l’Efepae qui versera donc la somme due directement sur le compte de mon client. » « EVITER SI POSSIBLE L’ENDETTEMENT » « LES DIFFÉRENTS GOUVERNEMENTS DEPUIS 1981 SE SONT TOUJOURS, DANS LA PANIQUE, EMPRESSÉS DE RÉPARTIR L’ARGENT DE MANIÈRE CLIENTÉLISTE » ATHANASSIOS PAPADASKALOPOULOS président de l’Institut du développement régional à Athènes M. Corassides affirme que, sans ce coup de pouce des fonds européens, il n’aurait pas pu financer son investissement. « Je ne voulais pas demander d’emprunt. Parce que je veux éviter si possible l’endettement, mais aussi parce que les taux d’intérêt sont très élevés en Grèce [8,5 % pour les prêts aux entreprises] et que les banques demandent énormément de garanties, que je ne peux pas fournir ! » Si l’Efepae s’occupe de diffuser, sous forme de subventions, une partie de l’argent affecté aux entreprises, la Commission européenne entend désormais développer de nouveaux outils pour injecter les fonds structurels européens, notamment sous la forme de prêts bancaires. « Il y a une volonté au sein de l’Union européenne de minimiser les dons qui n’ont pas de véritable effet de levier – c’est du one shot (un seul versement) à un acteur économique – et de favoriser les instruments financiers », affirme une source bancaire grecque. Cela existe déjà au travers des programmes Jérémie ou Etean. « Financés par le Fonds européen d’investissement (EIF), ces programmes, dits de partage de risque, permettent à un entrepreneur d’emprunter sur le marché bancaire grec », explique notre source. « L’établissement grec finance 50 % du montant total demandé, aux taux de 8,5 % ou 9 %, qui sont ceux du marché grec. Et Jérémie ou Etean complètent à taux zéro pour le reste de la somme. Ce qui rabaisse le taux d’intérêt à un niveau raisonnable et permet à la banque de répartir le risque. » Le taux des emprunts des PME non perfor- mants, c’est-à-dire non remboursés, atteint près de 50 % en Grèce, et les banques hésitent donc à prêter. Dans ce cadre, un groupe d’experts, délégués en partie par la Commission européenne, réfléchit actuellement aux instruments financiers permettant d’utiliser les fonds européens en garantie. L’objectif est à la fois de répartir sur une chaîne plus large d’acteurs économiques le bénéfice de l’argent européen, mais aussi de rétablir l’accès des entreprises à l’emprunt. « Si le taux global d’absorption du précédent ESPA de la période 2007-2013 s’élève à 88,3 %, un bon ratio, la situation pour les fonds alloués aux entreprises est plus contrastée, car les entreprises n’investissaient pas pendant la crise », soutient notre source. « Le problème des fonds structurels européens, c’est qu’ils ne sont pas intelligemment utilisés par la Grèce, se désole, pour sa part, le professeur Papadaskalopoulos, car il n’y a jamais eu de stratégie nationale de long terme. Les différents gouvernements depuis 1981 se sont toujours, dans la panique, dépêchés de répartir l’argent de manière clientéliste pour récompenser, à coups de grands travaux, les mairies ou régions amies, mais sans entreprendre une véritable politique de développement. Ce qui explique notamment le faible niveau d’industrialisation et de production du pays. » Selon la Commission européenne, depuis 1981, 68 milliards d’euros de fonds structurels européens ont été injectés en Grèce. Sans compter les fonds agricoles. Une véritable rente au cœur de tout investissement en Grèce depuis trente ans. Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous les partis candidats pour les élections législatives de ce dimanche 25 janvier misent bien, à leur tour, sur cet argent pour financer la relance économique qu’ils promettent aux Grecs. p adéa guillot économie & entreprise | 3 0123 DIMANCHE 25 - LUNDI 26 JANVIER 2015 Syriza au pouvoir : quel sort pour la dette ? En cas de victoire aux législatives, la gauche radicale devra négocier avec la « troïka ». Scénarios L a gauche radicale de Syriza remportera-t-elle les élections législatives grecques du dimanche 25 janvier ? A l’heure où nous écrivons ces lignes, les derniers sondages le laissent penser. Le leader du mouvement, Alexis Tsipras, pourrait même emporter la majorité absolue et donc les pleins pouvoirs. Si ce n’est pas le cas, il devra former une coalition avec d’autres partis, comme les communistes du KKE. Ou les centristes de To Potami. « S’il échoue, de nouvelles élections seront déclenchées, au risque que le pays plonge dans l’instabilité politique », explique Pierre-Olivier Beffy, chez Exane BNP Paribas. Dans tous les cas, une chose est sûre : quel que soit le gouvernement issu des urnes, la colossale dette publique du pays ( 321,7 milliards d’euros), que Syriza promet d’effacer, sera au cœur des débats. Syriza pourra-t-il appliquer son programme ? Augmenter les dépenses publiques de 12 milliards d’euros, baisser l’âge de la retraite de 67 à 62 ans, augmenter le salaire minimum de 10 %… Même avec la majorité absolue, il paraît peu probable que M. Tsipras puisse appliquer toutes ses promesses de campagne. Et ce, pour une raison bien simple : dès son arrivée, il devra négocier avec la « troïka » (Commission et Banque centrale européennes et Fonds monétaire international), afin de toucher la dernière tranche d’aide promise pour fin février (5,3 milliards d’euros). Puis trouver un accord sur l’indispensable filet de sécurité que ces créanciers devront fournir au pays à la sortie du plan d’assistance. Depuis 2010, le pays a touché 240 milliards d’aides diverses de ses partenaires en échange de réformes drastiques. Une doulou- Chantier du métro à Agia Varvara (à l’ouest d’Athènes), en juillet 2014. ALKIS KONSTANTINIDIS/REUTERS S’il reculera probablement un peu sur le salaire minimum et la retraite, Alexis Tsipras ne lâchera rien sur la dette publique reuse cure d’austérité qui a mis le pays à genoux et que M. Tsipras a promis de clore. Mais, pour que les négociations aboutissent, il sera contraint de mettre de l’eau dans son vin. « En vérité, l’opposition entre Syriza et la troïka est moins frontale qu’il n’y paraît, analyse Thibault Mercier, spécialiste du pays chez BNP Paribas. Aujourd’hui, le FMI admet luimême que l’austérité a été trop brutale. » S’il reculera probablement un peu sur le salaire minimum et la retraite, le leader de la gauche radicale ne lâchera, en revanche, rien sur la dette publique. Obtenir son allégement est en effet la plus symbolique de ses batailles. La dette grecque sera-t-elle allégée ? Cela semble inévitable. Malgré sa restructuration en 2012, celle-ci dépasse désormais les 175 % du produit intérieur brut (PIB) et représente un handicap trop lourd pour la croissance. « La troïka sait qu’Athènes peinera à s’en sortir si on ne l’allège pas d’une façon ou d’une autre », explique Jésus Castillo, chez Natixis. Les 321,7 milliards d’euros de dette grecque sont aujourd’hui détenus à 70,5 % par les créanciers publics internationaux. Le FMI lui a ainsi prêté 32 milliards d’euros, les autres pays de la zone euro 53 milliards par des prêts bilatéraux, tandis que le Fonds euro- péen de stabilité financière (FESF) lui a accordé 141,8 milliards. En théorie, l’allégement pourrait prendre deux formes. La première, et plus probable, serait de ne pas toucher au montant total de la dette, mais d’allonger la maturité des prêts et de réduire les taux d’intérêt, ce qui allégera les remboursements annuels. « Le fardeau serait plus supportable, mais cela pourrait ne pas suffire », considère Eric Dor, économiste à l’Ieseg. La seconde option serait d’effacer littéralement une partie de la dette. Plusieurs modalités seraient possibles, mais toutes seraient politiquement explosives. « Dans la foulée, le Portugal et l’Irlande, dont les dettes dépassent 120 % du PIB, pourraient légitimement réclamer aussi un effacement, souffle un député européen. Impossible. » Et si les négociations échouaient ? Le scénario est peu probable, mais pas nul. La Grèce pourrait alors choisir de faire défaut sur sa dette. « La zone euro pourrait perdre 256,4 milliards d’euros au maximum », calcule M. Dor. Les pertes du FESF seraient en effet épongées par les Etats membres. Le pays va-t-il sortir de la zone euro ? En théorie, quitter la monnaie unique permettrait à la Grèce de dévaluer sa devise et de regagner en compétitivité. Mais, dans les faits, le pays plongerait aussitôt dans un chaos financier destructeur. Sa dette, qui resterait libellée en euro, bondirait au-delà des 200 % du PIB, selon les calculs des experts d’Oxford Economics. Le défaut sera alors inévitable. Et les marchés douteraient à nouveau de la solidité de la zone euro, entraînant celle-ci dans la tourmente… Un scénario catastrophe que les partenaires européens auront à cœur d’éviter. D’autant que, d’après les sondages, 73 % des Grecs veulent rester dans la zone euro. « Mais on ne peut pas totalement exclure ce risque », insiste Ben May, chez Oxford Economics, estimant la possibilité d’un « Grexit » à 18 %. Selon lui, la hausse de la droite eurosceptique d’AfD (Alternative pour l’Allemagne), outre-rhin, pourrait pousser la chancelière allemande, Angela Merkel, à se montrer bien dure dans les négociations avec Athènes. « Il y a une part d’irrationnel dans le psychodrame grec qui pourrait faire déraper les choses », s’inquiète M. May. Y a-t-il un risque de contagion aux autres pays du Sud ?A court terme, les soubresauts sur les marchés financiers ne sont pas exclus : tout dépendra des résultats et de l’éventuelle coalition que le parti vainqueur devra former. « Mais, pour le reste, le risque de contagion aux autres pays périphériques, notamment l’Espagne et le Portugal, est moins élevé qu’il y a trois ans », assure M. Castillo. D’abord, parce que leurs banques sont beaucoup plus solides qu’à l’époque. Ensuite, parce que les marchés savent qu’en cas de problème la Banque centrale européenne (BCE) achètera la dette publique de ces Etats, par le biais du programme OMT créé en 2012. De quoi éteindre ainsi les possibilités de contagion. En la matière, le risque a donc changé de nature : il n’est plus financier, mais politique. La victoire de Syriza pourrait en effet renforcer la gauche antilibérale de Podemos, en Espagne. Celle-ci pourrait marquer des points aux élections régionales de mai et générales de décembre. Et nourrir les inquiétudes sur la stabilité politique en Europe. p marie charrel Un programme de réformes mené au forceps LEXIQUE Services publics au régime sec, baisse du salaire minimum, dérégulation du marché du travail... Si des centaines de loi ont été votées, Commission européenne, BCE et FMI entendent maintenir la pression économique sur le pays MÉMORANDUM I athènes - correspondance E n échange de 240 milliards d’euros de prêts accordés par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI) depuis 2010, la Grèce s’est engagée dans un impressionnant programme de réformes. D’abord quantitatives, dont « l’idée était de réduire drastiquement les dépenses de l’Etat », explique un fonctionnaire européen familier du dossier grec. Les salaires des fonctionnaires ont été réduits de 30 % en moyenne, par la mise en place d’une grille unifiée des rémunérations. Les treizième et quatorzième mois, ainsi que de nombreuses primes, ont disparu. Le pays compterait désormais un peu plus de 610 000 fonctionnaires, soit 200 000 de moins qu’il y a quatre ans. Pour cinq départs à la retraite, l’Etat ne procède plus qu’à une embauche. Les pensions des retraités, déjà amputées en 2010, ont encore perdu en 2014 entre 5 % et 15 % selon les situations. Les services publics ont été mis au régime sec. Ainsi, la part du budget allouée à la santé est passée de 10,03 % à 9,16 % du produit intérieur brut (PIB) entre 2009 et 2012, selon l’Autorité statistique hellénique (Elstat). Dans l’éducation, les dépenses ont diminué de 28,3 % entre 2008 et 2013. « L’objectif a été rempli, puisque le pays a réussi à dégager, en 2013, un premier excédent primaire [hors charge de la dette] de 1,5 milliard d’euros. Ce qui veut dire qu’en dehors du remboursement de la dette la Grèce est désormais capable de financer ses dépenses propres », souligne le fonctionnaire européen. Baisse du smic à 580 euros Parallèlement à cet effort budgétaire, des réformes structurelles ont été entreprises. « Le FMI affirme qu’elles n’ont pas été menées, mais, en réalité, des centaines de lois ont été votées qui ont changé beaucoup de choses en Grèce. Simplement, il faut des années et un environnement économique de croissance pour que les résultats de ces efforts commencent à se faire sentir », considère le haut La Grèce compterait 200 000 fonctionnaires de moins qu'il y a quatre ans fonctionnaire européen. De fait, une longue liste de réformes a été légalement introduite dans le droit grec. Dérégulation du marché du travail, baisse du salaire minimum (smic) à 580 euros brut, changement du régime des conventions collectives, ouver- ture des professions fermées… « Le gouvernement grec a appliqué tout ce que la “troïka” [FMI, Commission et Banque centrale européennes] lui demandait », reconnaît-il. Mais cette politique de dévaluation interne a-t-elle porté ses fruits ? Le pays est-il devenu plus compétitif ? Plus de 180 000 entreprises ont fermé depuis le début de la crise, le chômage, bien qu’en baisse ces derniers mois, se situe toujours à près de 26 % de la population active. Les entreprises grecques elles-mêmes répètent qu’elles n’avaient pas besoin d’un smic aussi bas, mais plutôt d’un allégement de la bureaucratie et L’économie grecque est toujours en convalescence CROISSANCE GRECQUE ET DETTE PUBLIQUE, EN % DU PIB CROISSANCE DETTE 5,5 3,5 175,1 170,3 2,9 171 148,3 0,6 107,5 112,9 2006 08 – 0,2 – 3,1 – 3,9 – 4,9 – 7,1 2006 *PRÉVISIONS 08 10 –7 12 14* 2015* 10 12 14* 2015* SOURCE : FMI de stabilité fiscale. Or la réforme fiscale est l’un des gros échecs grecs. « L’Etat grec aurait dû se débarrasser du service d’inspection fiscale SDOE, qui ne fait pas son travail efficacement. Mais il ne l’a pas fait pour des raisons clientélistes, et la fraude fiscale reste à des niveaux trop élevés », raconte le fonctionnaire. Licenciements collectifs Autre gros chantier, la réforme de l’Etat. Sur proposition de la task force, le service d’assistante technique européenne délégué en Grèce depuis 2012, un secrétariat général de la coordination de l’action gouvernementale a été créé et fonctionne aujourd’hui… tant bien que mal. Une première dans un pays où chaque ministre agissait jusqu’ici comme un seigneur dans son fief. Et puis une grande opération d’évaluation des services a été lancée. Très contestée par les syndicats, qui redoutent que cette évaluation ne serve qu’à alimenter les objectifs de licenciement de 6 500 fonctionnaires fixés par la « troïka », cette évaluation est aujourd’hui au point mort du fait des élections. Quel que soit le gouvernement qui sortira des urnes dimanche 25 janvier en Grèce, la troïka entend bien achever le programme des réformes et devrait notamment insister sur la question des licenciements collectifs et d’une réforme de la sécurité sociale. p a. gt Les mémorandums sont des accords-cadres qui introduisent les réformes en Grèce. Le premier a été voté par le Parlement grec le 7 mai 2010. En échange de 110 milliards d’euros de prêts du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Union européenne (UE), le gouvernement grec s’engage sur un paquet de mesures d’austérité : suppression des 13e et 14e mois dans la fonction publique, hausse de la TVA à 23 %, gel du salaire des fonctionnaires… MÉMORANDUM II Voté par le Parlement grec le 12 février 2012. En échange de 130 milliards d’euros de prêts du FMI et de l’UE : dérégulation du marché du travail, coupes dans la santé, licenciement de 15 000 fonctionnaires… économie & entreprise | 3 0123 MARDI 27 JANVIER 2015 Aux Etats-Unis, un billet vert déjà trop cher L’appréciation du dollar affecte les sociétés exportatrices et celles qui vivent du tourisme sur le sol américain new york - correspondant P our le moment, les autorités américaines se refusent à employer le terme de guerre des changes. La remontée du dollar face aux devises européenne et japonaise serait même « une bonne chose » pour Jack Lew, le secrétaire au Trésor. L’appréciation du billet vert s’est encore accélérée dans la foulée de l’annonce faite par la Banque centrale européenne, jeudi 22 janvier, de son plan de rachat de dettes, pour plus de 1 140 milliards d’euros. Mais M. Lew continue à voir le verre à moitié plein : « Si c’est le résultat d’une économie forte, c’est bon pour les EtatsUnis », a-t-il assuré, vendredi 23 janvier, à l’occasion du Forum économique de Davos (Suisse). Mais, selon l’expression consacrée aux Etats-Unis, il y a un « éléphant dans la pièce ». Par rapport à son pic de mai 2014, et après la victoire de Syriza en Grèce, dimanche, l’euro a perdu plus de 20 % de sa valeur face au dollar, touchant son niveau le plus bas depuis onze ans. Cette évolution a renchéri le prix des produits américains destinés à l’exportation. A terme, cette appréciation du billet vert – on l’observe aussi face au Cher billet vert COURS DU DOLLAR EN EURO 0,89 0,80 0,73 27 JANV. 2014 26 JANV. 2015 SOURCE : BOURSORAMA yen – pourrait aussi ralentir à la fois la croissance et l’inflation. De quoi retarder une remontée des taux d’intérêt aux EtatsUnis ? On n’en est pas encore là. Mais la teneur des conversations qui se tiendront lors du Comité de politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed, banque centrale), les 27 et 28 janvier, sera, de ce point de vue, scrutée à la loupe. Variations spectaculaires En attendant les conséquences macroéconomiques, le relèvement du dollar a des effets réels sur les entreprises américaines. La semaine qui commence, et au cours de laquelle pas moins de 142 groupes composant l’indice Standard & Poor’s 500 vont publier leurs résultats, sera cruciale pour jauger l’impact de la remontée du dollar. Le secteur du hightech, par exemple, qui réalise 60 % de son chiffre d’affaires en dehors des Etats-Unis, sera très suivi. Dans l’industrie, la part des revenus générés à l’étranger atteint les 40 %. Pour les sociétés qui ont déjà publié leurs résultats, les conséquences des variations des taux de change peuvent être spectaculaires. La chaîne de fast food McDonald’s, présente dans une centaine de pays, a assuré, vendredi, que la hausse du dollar avait eu, au quatrième trimestre 2014, un impact négatif de 8 cents par action, soit environ 77 millions de dollars (68 millions d’euros). Pete Bensen, son directeur financier, estime que le coût pour 2015 pourrait s’élever à 40 cents par action, soit environ 390 millions de dollars. Idem pour IBM, qui a expliqué que l’appréciation du billet vert avait compté pour environ dix points de pourcentage dans la baisse de son chiffre d’affaires, qui a reculé de 12 %. Même si les grands groupes se protègent des effets de change, grâce à des systèmes de couverture, le résultat n’est pas garanti. « Nos couvertures servent à nous donner une stabilité en termes d’encaissement, Depuis mai 2014 le dollar s’est apprécié de plus de 20 % face à l’euro. CHRISTOPHE ENA/ AP mais nous n’en tirons pas d’avantage quand l’évolution monétaire se prolonge. C’est ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui », explique Martin Schroeter, le directeur financier du géant des services informatiques. Johnson & Johnson a aussi été durement touché par la hausse du dollar. En octobre 2014, le groupe pharmaceutique anticipait un impact négatif de 15 à 20 cents par action. Le 20 janvier, lors de la présentation de ses résultats, le groupe a dit tabler maintenant sur un effet négatif de 42 cents ! L’évolution des taux de change n’affecte pas seulement l’export. Les sociétés, qui, comme le joaillier Tiffany, réalisent une bonne part de leur chiffre d’affaires grâce au tourisme sur le sol américain, en pâtissent aussi. « Vents contraires » Après avoir annoncé une baisse de ses ventes aux Etats-Unis pendant les fêtes de fin d’année, Frederic Cumenal, le président de Tiffany, se montre prudent pour 2015, parlant de « vents contraire » dus à un dollar plus fort et d’« effets négatifs sur les ventes aux touristes aux Etats-Unis ». Une appréciation de 10 % du dollar fait baisser de 2 % la fréquenta- tion touristique étrangère du pays, rappelle Adam Sacks, le président du cabinet de conseil Tourism Economics à l’agence Reuters. Le niveau du dollar peut aussi faire toute la différence entre une hausse des bénéfices et leur recul. Oracle a réalisé pour son trimestre clos le 30 novembre 2014 un profit net en baisse de 2 %. Sans les effets de taux de change, le fabricant de logiciels dit qu’il aurait publié une hausse de 3 %. Selon les données de la société d’études FiREapps, l’impact des changes sur le chiffre d’affaires des 1 200 entreprises cotées qu’elle suit avait augmenté de 196 % au troisième trimestre 2014 par rapport au deuxième. Le mouvement devrait s’accentuer au quatrième trimestre et au-delà. « Si quelqu’un connaît le moyen de faire baisser le dollar, merci d’envoyer vos suggestions à Washington », plaisantait récemment le PDG de Cooper, un groupe de matériel médical, qui a vu son chiffre d’affaires amputé de 100 millions de dollars au cours de son dernier exercice fiscal. Jusqu’à quel point Washington trouvera que la hausse du dollar est une bonne chose ? C’est toute la question. p stéphane lauer La bataille autour du gaz de schiste bat son plein outre-Manche Malgré les réticences de l’opinion publique et des parlementaires, le gouvernement présente une loi pour simplifier les autorisations de forage suite de la première page Ce lundi, il présente la « loi sur les infrastructures » visant à simplifier la vie des sociétés pétrolières. Pour accéder aux réservoirs de gaz de schiste, il faut souvent creuser de façon verticale, avant de continuer de façon horizontale. L’hydrocarbure peut alors se retrouver sous des habitations ou des terrains privés, dont il faut obtenir l’autorisation. La loi actuelle permet de forcer la main des propriétaires, mais le processus judiciaire est lent et coûteux. La nouvelle loi prévoit d’accorder un droit de forage horizontal automatique à partir de trois cents mètres sous terre, en échange d’un paiement à la communauté locale de 20 000 livres (26 000 euros). L’enthousiasme du gouvernement se heurte pourtant à d’importantes difficultés politiques. Le comité parlementaire en charge de l’environnement demande dans un rapport publié ce 7 lundi un moratoire sur le gaz de schiste. « Ce n’est pas compatible avec notre engagement à réduire les émissions de gaz à effet de serre », estime Joan Walley, la députée qui préside le comité. Le comité s’inquiète des risques de pollution des nappes phréatiques. L’appel émane d’un comité dont les membres sont issus de tous les partis politiques (sept conservateurs, six travaillistes, deux libéraux-démocrates et un vert). Les parlementaires savent l’opinion publique divisée : un quart des Britanniques est contre le gaz de schiste, un quart favorable, tandis qu’une moitié hésite. Les légères secousses séismiques provoquées par un forage dans le Lancashire en 2011 ont marqué les esprits. Deux ans plus tard, une proposition de puits d’exploration à Balcombe, un joli village de campagne du sud de l’Angleterre, a provoqué d’importantes manifestations, menées par une coalition de militants verts et de conservateurs locaux. Seuls sept forages d’exploration de gaz de schiste ont déjà été creusés au Royaume-Uni. Les résultats sont trop parcellaires pour avoir une idée précise des réserves exploitables, dont les estimations varient très fortement. Il faudra attendre d’en avoir au moins une quarantaine pour avoir une idée plus précise du potentiel du gaz de schiste britannique. « On n’arrivera pas à une exploitation avant cinq années environ » CORIN TAYLOR conseiller du United Kingdom Onshore Oil and Gas Dans ce contexte délicat, les demandes d’autorisation de deux forages dans le Lancashire par la société Cuadrilla sont attendues comme un test. Pour la première fois depuis le moratoire mis en place après les secousses séismiques, et supprimé en 2012, des élus locaux doivent trancher sur ce sujet. L’entreprise a déjà obtenu du gouvernement la licence d’exploration, ainsi que le feu vert des autorités environnementales. Il lui reste cependant à obtenir le permis des autorités locales. Selon toute vraisemblance, celles-ci, qui votent sur le sujet mercredi et jeudi, devraient poser leur veto. La semaine dernière, le comité en charge des autorisations a remis un avis défavorable. Les conseillers municipaux devraient le suivre. « C’est extrêmement frustrant : le gouvernement nous soutient mais le blocage a lieu au niveau de la politique locale », s’agace Tom Crotty, porte-parole d’Ineos, une autre entreprise qui veut se lancer dans le gaz de schiste. Il estime que la loi doit être changée pour donner la responsabilité des autorisations de forage directement au gouvernement. A y regarder de plus près pourtant, le comté du Lancashire ne remet pas en cause le gaz de schiste, mais craint simplement que les travaux ne provoquent trop de bruit ou ne génèrent trop de circulation. « Ce ne sont que des questions locales, qui peuvent être résolues », veut croire Corin Taylor, conseiller du United Kingdom Onshore Oil and Gas, l’organisme qui représente l’industrie. Plus qu’un blocage définitif, l’histoire de ces deux puits illustre la lenteur du processus d’autorisation outreManche, avec dix-huit mois d’attente en moyenne. « Aux EtatsUnis, l’autorisation peut être donnée à deux cents puits d’un coup pour une même licence, alors qu’au Royaume-Uni il faut réaliser une demande pour chaque puits », se plaint M. Crotty. Néanmoins, les signes d’intérêt se multiplient de la part des industriels. Le gouvernement britannique procède actuellement à l’attribution de licences pour 295 nouveaux blocs : il a reçu 95 demandes, un record. Mais, avant leur exploitation, il risque de se passer plusieurs années. « L’industrie du gaz de schiste est dans son enfance au RoyaumeUni », reconnaît un porte-parole du ministère de l’énergie et du changement climatique. Corin Taylor estime que l’exploration prendra encore plusieurs an- nées. « On n’arrivera pas à une exploitation avant cinq années environ. » La révolution du gaz de schiste made in Britain devra attendre les années 2020. p éric albert 6 | dossier 0123 MARDI 27 JANVIER 2015 L’assureur crédit Coface publie, mardi 27 janvier, son évaluation annuelle des « risques pays ». Si nombre d’entreprises ont gagné en solidité en Europe, les pays du Sud renouent avec les crises de change. La Chine, la Russie et le Brésil évoluent négativement, tandis que d’autres émergents, comme le Vietnam, accélèrent La carte des nouveaux risques claire guélaud A près le pessimisme du Fonds monétaire international, l’optimisme de Coface. Le groupe de services financiers devait dévoiler, mardi 27 janvier, lors de son colloque annuel sur les risques pays, des perspectives plutôt positives pour l’économie mondiale. L’activité a été un peu plus soutenue en 2014 qu’en 2013. Elle devrait être supérieure en 2015 (3,1 %) à ce qu’elle a été en 2014. Le groupe a reclassé 19 pays en 2015 contre 14 en 2014. Il en a déclassé 9, contre 14 en 2014. « L’amélioration ou la stabilisation des risques sont manifestes dans les économies avancées », analyse Julien Marcilly, chef du risque pays. « En revanche, ajoute-t-il, les évolutions sont très contrastées dans les émergents. Certains pays comme le Brésil, la Russie ou la Chine connaissent un ralentissement structurel tandis que d’autres accélèrent. » Coface évalue le risque de crédit moyen des entreprises d’un pays. Pour ce faire, il utilise des données macroéconomiques, financières et politiques et tient compte de l’historique des incidents de paiement et de l’environnement des affaires. 2015, l’année du risque politique en Europe de l’Ouest. La sortie de récession se confirme dans l’Union européenne (UE). Le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro est passé de – 0,4 % en 2013 à + 0,8 % en 2014 et + 1,2 % en 2015. Sur les 19 pays reclassés par Coface, 8 se trouvent dans cette région. La baisse de l’euro et celle du prix du pétrole soutiennent l’activité ; les entreprises gagnent en solidité. D’où la diminution du nombre des faillites en Espagne, aux PaysBas et en Belgique. En dépit de cette amélioration, la croissance reste plus faible qu’avant la crise et, surtout, elle n’empêche pas la défiance. L’UE a été exposée à des risques qu’elle croyait limités aux émergents. « Quand l’impensable survient, la confiance est durablement atteinte », observe Jean-Marc Pillu, directeur général de Coface dans son avant-propos au Guide Risque Pays 2015. La zone euro, très intégrée financièrement, n’était pas préparée à voir l’un de ses membres – la Grèce − exposé à un risque de défaut souverain. Les Européens ont dû imaginer dans l’urgence une parade. A ce risque de défaut aujourd’hui limité a succédé la lancinante question du remboursement de dettes gigantesques (100 % du PIB en moyenne pour les dettes privées dans la zone euro et autant pour les dettes publiques). « C’est une LA SORTIE DE RÉCESSION SE CONFIRME DANS L’UNION EUROPÉENNE source de blocage énorme, souligne Yves Zlotowski, l’économiste en chef de Coface. Les Européens ne peuvent pas consacrer leurs revenus à des dépenses, car ils doivent rembourser leurs dettes. Ils se trouvent, de plus, dans la situation de déflation décrite par Irving Fisher dans les années 1930, à savoir que plus un débiteur rembourse sa dette, plus il est endetté. » Leur stock de dettes reste au même niveau, tandis que leurs revenus font comme les prix : ils baissent… Une reprise laborieuse, pas assez inclusive, un chômage qui baisse trop lentement et des salaires progressant faiblement : on conçoit que les Etats soient questionnés sur leur capacité à mener, dans le temps, des réformes souvent douloureuses sur le plan social. La confiance accordée aux partis traditionnels, qu’ils soient de droite ou de gauche, s’érode. L’émergence de nouvelles formations, fréquemment anti-européennes, comme Podemos en Espagne, UKIP au Royaume-Uni ou Syriza, donné gagnant à l’élection grecque du 25 janvier, montre que 2015 pourrait bien être pour l’Europe de l’Ouest « l’année du risque politique ». Un risque qui peut dissuader d’investir… L’insolente santé des Etats-Unis, le « difficile pari » de l’investissement dans l’UE. Aux Etats-Unis, en revanche, où les perspectives de croissance et d’emploi sont bonnes, l’investissement sera un moteur de l’activité. L’industrie américaine renaît : ses coûts ont baissé du fait de la modération salariale et de la diminution des prix de l’énergie. « 2015 promet d’être un boulevard pour les entreprises américaines », analyse l’économiste en chef de l’assureur-crédit. Avec des profits historiquement élevés, elles devraient affronter sans difficulté la hausse attendue des taux d’intérêt. L’offre et la demande sont dynamiques. Le panorama sectoriel des risques est bon. De nombreux secteurs d’activité travaillent à 90 % de leurs capacités de production et devront les moderniser au moment où, par exemple, les Américains se rééquipent en automobiles et redécouvrent les joies du 4 × 4. La construction va mieux. Les Etats-Unis constituent donc un très bon risque, même si la croissance y est moindre qu’avant crise, la société plus dure et les inégalités plus fortes. La situation est plus délicate en Europe. Les taux d’utilisation des capacités de production y sont souvent bas et les entreprises n’y ont pas toutes reconstitué leurs marges. « Après une crise, les entreprises commencent par reconstituer leur trésor de guerre. Puis elles décident éventuellement d’investir, ce qui re- Vietnam et Sri Lanka, territoires de conquête Une croissance élevée, l’atténuation des risques souverains pour Hanoï et politiques pour Colombo expliquent que Coface ait placé le Vietnam sous perspective positive et reclassé le Sri Lanka. Ils font partie des nouveaux émergents d’Asie. Malgré une croissance forte depuis plus de dix ans, le Vietnam a longtemps souffert de déséquilibres importants : une inflation structurellement élevée conduisait à des dévaluations fréquentes du dong (il y en a eu 6 entre 2008 et 2011) ; lesquelles relançaient les pressions inflationnistes. « C’était le cercle vicieux classique d’un émergent en surchauffe : une croissance non soutenable tirée par l’abondance du crédit », explique Julien Marcilly, responsable du risque pays à la direction économique du groupe d’assurance-crédit. C’est cette malédiction que le pays semble avoir réussi à briser : il n’y a pas eu de dévaluation majeure depuis trois ans. L’inflation a été ramenée de 9,1 % en 2012 à 5,2 % en 2014. L’économie se diversifie et monte en gamme. Les investissements directs étrangers (IDE) augmentent. Le pays s’est transformé en hub pour l’électronique sud-coréenne. Il fabrique, entre autres, des tablettes et des smartphones pour Samsung. Ses perspectives de croissance sont bonnes. En revanche, la médiocrité du climat des affaires et la fréquence de la corruption, la fragilité du secteur bancaire, l’insuffisante modernisation des grandes entreprises publiques et l’importance du risque souverain – plus de la moitié de la dette publique (57,1 % du PIB) est libellée en devises – expliquent que le pays, même placé sous surveillance positive, reste classé en C, soit un risque élevé. Economie dynamique Reclassé de C en B, le Sri Lanka est un des cinq « PPICS » (Philippines, Pérou, Indonésie, Colombie, Sri Lanka), ce club de pays identifié en mars 2014 par Coface comme un groupe d’émergents prometteurs, susceptible de prendre le relais des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), et dont l’économie continue d’accélérer. Petit Etat insulaire de 65 610 kilomètres carrés, situé à une trentaine de kilomètres des côtes du Tamil Nadu, dans le sud-est de l’Inde, le Sri Lanka a une économie dynamique. La progression du PIB devrait être de 7,5 % en 2015. L’activité est tirée par les exportations (textiles et thé notamment) mais surtout par la demande intérieure. La consommation privée, qui représente 70 % du PIB, bénéficie de l’augmentation rapide des revenus et de la robustesse des transferts des expatriés. L’investissement privé et les IDE progressent. Les infrastructures se développent, surtout dans les anciennes zones de guerre, qui sont en pleine reconstruction, au nord et à l’est de l’île. Si les tensions religieuses ont ressurgi en 2013 entre la majorité bouddhiste et la minorité musulmane, si la réconciliation entre Tamouls et Cingalais doit encore être pérennisée, les risques politiques paraissent s’atténuer : l’élection, le 9 janvier, d’un nouveau président. M. Maithripala Sirisena, s’est déroulée dans le calme. Les élections législatives anticipées prévues en avril diront si le pays est bel et bien en train d’apprivoiser les transitions politiques en douceur. p c. gu. ÉTATS-UNIS VENEZUELA Coface évalue le risque de crédit moyen des entreprises d’un pays. La société utilise des données macroéconomiques, financières et politiques. Elle prend également en compte l’expérience de paiement qu’elle enregistre sur les entreprises du pays et son appréhension de l’environnement des affaires du pays. ÉQUATEUR lance, dans un troisième temps, l’ensemble de la machine économique et soutient la croissance », analyse M. Zlotowski. Pour se décider à investir en Europe, il faudrait que les investisseurs puissent anticiper des programmes clairs de réformes. Ni la France ni l’Italie n’en sont encore là, contrairement à l’Espagne et à l’Allemagne. Par ailleurs, même dans ce dernier pays, la courbe de l’investissement s’est révélée très sensible à la crise russo-ukrainienne et volatile. Coface doute donc de la possibilité d’un redémarrage rapide et général de l’investissement. Même s’il admet que les entreprises européennes peuvent être contraintes d’investir, comme en Espagne, parce que la longueur de la crise a rendu leurs équipements obsolètes. Le retour des crises traditionnelles dans les émergents. Entre 2001 et 2007, les émergents ont connu des années fastes, faites de grande stabilité financière et de forte croissance. Ce fut la grande époque des BRICS. La faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 semble avoir ramené dans ces pays les années 1990 avec leur cortège de crises de change. Pourtant, ils ont tous augmenté leurs réserves : elles représentent au minimum quatre mois d’importations, souvent davantage. Mais les taux de change restent volatils du fait de l’ampleur des flux de capitaux. Entre 2007 et 2014, les flux nets de portefeuilles à destination des quinze premiers émergents, hors Chine, ont augmenté de 150 % pour atteindre 210 milliards de dollars en 2014. Face à cela, l’accumulation de réserves ne marche pas, ni le contrôle de capitaux ou le risque souverain zéro, comme en Russie. La balance courante de ces pays s’est détériorée pour des raisons assez profondes : la consommation des ménages y est dynamique en raison de l’essor des classes moyennes, mais l’offre locale peine à répondre à la demande et les importations s’accroissent BRÉSIL (les consommateurs étant attirés par les produits étrangers). Faute de supprimer les goulets d’étranglement qui pèsent sur leur activité, les émergents verront leurs déséquilibres courants perdurer et leurs taux de change rester fragiles. Ce qui n’est pas bon pour les entreprises. En revanche, il n’y a pas eu, comme lors de la crise asiatique de 1998, des faillites bancaires ou des crises systémiques. C’est un bon point pour des pays par ailleurs confrontés à des risques politiques accrus : montée de l’autoritarisme en Turquie, poussées de contestation à Hongkong, les citoyens devenant, avec la mondialisation, de plus en plus exigeants en termes de droits politiques. Ce qui est bon pour la démocratie, pas forcément pour le taux de change… Le tour du monde des risques pays. La géographie des risques pays est parfois surprenante. Ainsi Coface estime-t-il que le contrechoc pétrolier aura des effets limités dans les six Etats du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis, Qatar). Dotés de réserves financières considérables, ils devraient maintenir un niveau de dépenses publiques élevé en 2015 et assurer ainsi une croissance de 4,1 %. Quant aux pays importateurs d’Afrique dossier | 7 0123 MARDI 27 JANVIER 2015 Retour du risque sur les monnaies émergentes Défiance politique en Europe MOYENNE DES TAUX DE CHANGE NOMINAUX*, CROISSANCE EN % CONFIANCE ACCORDÉE AUX PARTIS TRADITIONNELS, EN % 13,6 100 Résultats des élections législatives* (R.-U 2005, Espagne et France 2008, Portugal et Grèce 2009) Intentions de vote aux élections législatives de 2015** PP + PSOE 3,6 80 TRAVAILLISTES + CONSERVATEURS PS + PSD 60 – 2,5 ND + PASOK UMP + PS 40 – 11,7 – 12,4 – 14,8 20 – 21,5 0 2008 09 10 11 12 13 2014 ROYAUME-UNI PORTUGAL *POUR UN PANIER DE MONNAIES : ROUPIE INDIENNE ET INDONÉSIENNE, LIVRE TURQUE, REAL BRÉSILIEN, ROUBLE RUSSE, RAND SUD-AFRICAIN BELGIQUE PAYS-BAS ALLEMAGNE RÉP. TCHÈQUE AUTRICHE RUSSIE ESPAGNE FRANCE GRÈCE **FRANCE : ÉLECTIONS DÉPARTEMENTALES Climat des affaires favorable aux Etats-Unis ROY.-UNI ÉVALUATION COFACE DES RISQUES SECTORIELS, (JANVIER 2015) LETTONIE MODÉRÉ MOYEN ÉLEVÉ UKRAINE ESPAGNE AMÉRIQUE DU NORD TURQUIE PORTUGAL EUROPE DE L’OUEST Agroalimentaire CHINE TUNISIE Automobile LIBAN Chimie ALGÉRIE E. A. U. Construction Distribution VIETNAM Electronique Energie THAÏLANDE CAMBODGE SRI LANKA Mécanique SIERRA LEONE GHANA Métallurgie NIGERIA KENYA Papier-bois PROBABILITÉ DE DÉFAUT DES ENTREPRISES A1 : TRÈS FAIBLE INDONÉSIE Services A2 : PEU ÉLEVÉE MADAGASCAR Pharmacie A3 : NIVEAU SATISFAISANT Textile-habillement A4 : NIVEAU CONVENABLE Transport B : ASSEZ ÉLEVÉE C : ÉLEVÉE AFRIQUE DU SUD D : TRÈS ÉLEVÉE du Nord et du Moyen-Orient, comme la Tunisie ou l’Egypte, leurs problèmes sont tellement structurels et les prix du pétrole y ont eu tellement d’impact sur leurs dettes publiques qu’on ne verra pas leur situation financière s’améliorer radicalement. Les risques égyptien et tunisien resteront donc très tendus en 2015. L’Europe émergente (ex-Europe de l’Est), elle, va beaucoup mieux grâce à la reprise de la zone euro dont elle est très dépendante. Les Etats, les ménages et les entreprises s’étaient beaucoup endettés en devises pendant la récession de 2009. Ils commençaient à sortir la tête de l’eau lorsque la crise russe est arrivée. Coface a d’abord renoncé à reclasser ces pays avant de réinitier prudemment le mouvement en plaçant la République tchèque sous surveillance positive. Selon l’assureur-crédit, la crise russo-ukrainienne pèse en réalité assez peu sur leur sortie de crise. Du côté de l’Amérique latine, où la croissance est très inégale, deux pays seulement, l’Argentine et le Venezuela, sont considérés comme des risques élevés et très élevés. Ils étaient, cet automne, au bord de la crise de liquidités et en récession. Mis au ban de la finance internationale, ils n’avaient accès ni aux marchés financiers ni aux prêts multilatéraux. La Chine, qui est déjà un énorme prêteur en Afrique, les a sauvés de la crise de liquidités : swap de devises de la Banque centrale de Chine avec son homologue argentine en octobre ; crédit chinois de 4 milliards de dollars au Venezuela en novembre. Avec cette régulation Sud-Sud inédite, la dépendance des émergents à l’égard des pays avancés diminue. Enfin, à quelques rares exceptions près, dont la Chine, les pays de la région AsiePacifique présentent en majorité des risques moyens. p RECLASSEMENT OU PERSPECTIVES 2014 SOURCES : COFACE, DATASTREAM, YOUGOV, EUROSONDAGEM, NC-REPORT, ODOXA, PRO-OLYMPIC CIRCLES POSITIVES INFOGRAPHIE : LE MONDE, MARIANNE BOYER NÉGATIVES « La première moitié de l’année 2015 sera très difficile pour les Russes » pour yves zlotowski, économiste en chef de Coface et bon connaisseur de l’économie russe, les sanctions envers la Russie ont eu de réelles conséquences. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) viennent de réviser à la baisse leurs prévisions pour la Russie. Le FMI y prévoit une récession de 3 % en 2015, la BERD de 4,8 %. Et vous ? Nous prévoyons, comme le FMI, une contraction du PIB de 3 % en 2015. La première moitié de l’année devrait être très difficile pour les Russes. En 2014, qui fut déjà une année de croissance faible, la consommation russe avait résisté, pas l’investissement. Au premier semestre 2015, du fait de la crise de change de décembre, la consommation devrait flancher et l’investissement se contracter davantage. En revanche, au second semestre, l’économie devrait commencer à engranger les effets bénéfiques de la dépréciation du rouble comme l’amélioration de la compétitivité des produits russes dans des secteurs aussi divers que l’agroalimentaire, l’automobile ou les machines-outils. Et, comme en 1998, le principe de réalité devrait jouer et les Russes devraient consommer des produits russes. A quoi est due la crise de décembre 2014 ? La crise a été provoquée par la conjonction de la chute brutale des prix du pétrole et des sanctions décidées par les pays occidentaux à la suite de l’intervention russe en Ukraine. En décembre, les autorités ont perdu le contrôle du taux de change, ce qui a conduit à des pertes de pouvoir d’achat considérables et à la poussée des risques inflationnistes. Les sorties nettes de capitaux se sont accélérées. Elles ont atteint 151,5 milliards de dollars sur l’ensemble de 2014, contre 120 milliards prévus par les autorités. Et 73 de ces 151,5 milliards de dollars sont sortis du pays au quatrième trimestre. Mais la Russie reste un pays riche. Et comme son vieillissement démographique entraîne des pénuries de main-d’œuvre qualifiée, notamment dans la banque et l’industrie, une partie des salaires continue d’augmenter. Nous ne voulons pas noircir le tableau. Les crises de change sont souvent suivies d’un redémarrage économique rapide. Quel est l’impact des sanctions ? Sanctions et contre-sanctions créent de la défiance et des risques politiques. L’investissement était déjà mal en point en Russie en 2013. Dans les secteurs à double usage – civil et potentiellement militaire – directement touchés par les sanctions occidentales, les entreprises russes n’ont plus accès à certains biens d’équipement et désinvestissent. Par ailleurs, dans le secteur pétrolier, les champs sibériens arrivent à maturité et la Russie aurait besoin des techniques occidentales d’extraction en eaux profondes pour pouvoir forer dans l’Arctique. Aujourd’hui, c’est impossible. Les exportateurs et les investis- seurs potentiels se détournent du pays. Cela met en cause la stratégie de Vladimir Poutine qui s’appuyait sur la technologie occidentale pour moderniser l’industrie. Faute d’accès aux marchés, certaines entreprises et certaines banques ne peuvent pas refinancer leurs dettes. Les risques de défauts augmentent. Et surtout, en Ukraine, les combats redémarrent, et rien n’est réglé sur le plan politique. Quels sont les canaux de transmission de la récession russe à ses voisins ? Il y en a deux principaux. La Russie est le principal client de la Biélorussie, de la Moldavie et de l’Arménie. Par ailleurs, de nombreux immigrés en provenance d’Asie centrale (Kirghizs, Tadjiks, Ouzbeks, Géorgiens, Arméniens…) y travaillent. Ils seront probablement les premiers touchés par la récession et devront réduire, voire interrompre leurs transferts financiers à destination de leurs pays d’origine. p propos recueillis par c. gu. économie & entreprise | 3 0123 MERCREDI 28 JANVIER 2015 La croissance du commerce en ligne s’essouffle Les ventes sur Internet ont progressé de 11 % en 2014, contre 19 % en 2012. Le retrait en magasin se généralise L es e-commerçants peuvent pousser un « ouf » de soulagement. Crise de la consommation, guerre des prix… l’année 2014 a été rude. Mais cela n’a pas détourné les consommateurs français de leurs claviers. Les ventes sur Internet ont progressé de 11 % dans l’Hexagone en 2014, pour atteindre 57 milliards d’euros, selon le bilan annuel de la Fédération de l’ecommerce et de la vente à distance (Fevad), publié mardi 27 janvier. « C’est légèrement supérieur à ce que nous avions anticipé, grâce à un chiffre d’affaires en hausse de 13 % durant la période cruciale de Noël [novembre-décembre] », se réjouit Marc Lolivier, délégué général de la Fevad. Le millésime 2014 s’inscrit toutefois dans la droite ligne des années précédentes : la croissance de l’e-commerce s’essouffle. Elle était de 13,5 % en 2013 et encore de 19 % en 2012. Pour la quatrième année consécutive, le panier moyen des commandes est en baisse. Il a reculé de 4 % en 2014 : l’internaute français ne dépense plus que 81 euros par transaction, 10 euros de moins qu’en 2010. Certes, ce recul est compensé par la hausse de la fréquence d’achat : les Français ont effectué en moyenne 20 transactions en 2014, contre 18 en 2013. Mais « la déflation observée dans le commerce physique est encore accentuée sur Internet, où le consommateur peut comparer les offres en un clic », justifie M. Lolivier. La structure des achats joue aussi en faveur de montants plus faibles : le premier poste de dépenses sur Internet demeure l’électroménager et la high-tech, mais « on achète désormais aussi bien des couches que des stylos sur le Web », pointe M. Lolivier. Enfin, la tendance des cybermarchands à proposer la livraison gratuite Le premier poste de dépenses sur le Web demeure l’électroménager et le high-tech Un marché arrivé à maturité SITES DE E-COMMERCE LES PLUS VISITÉS EN FRANCE EN MILLIONS DE VISITEURS UNIQUES PAR MOIS 17,5 AMAZON 10,7 10,7 CDISCOUNT pour attirer le chaland pénalise le panier moyen. Surtout, de plus en plus de sites proposent au consommateur d’acheter sur le Net et de venir retirer son produit en magasin (« click and collect »). Un argument qui fait mouche en période de crise, et correspond à la volonté des consommateurs de faire des allers-retours entre Internet et le commerce physique. « On a changé d’ère : aujourd’hui, le consommateur veut avoir le choix », souligne M. Lolivier. Si 80 % des acheteurs s’aident d’Internet pour préparer leurs achats, près d’une commande sur trois est aujourd’hui retirée en magasin. Les consommateurs, urbains notamment, y voient l’avantage d’économiser les frais de ports et d’obtenir plus rapidement leurs produits. Des reins solides Pour les commerçants, c’est un moyen d’augmenter le trafic en magasin. Et le chiffre d’affaires : « Plus de 60 % des consommateurs achètent au moins un article supplémentaire en venant retirer leurs achats », indique M. Lolivier. Un phénomène permis par une autre tendance lourde de l’e-commerce : la montée en puissance des enseignes « en dur ». « Le marché français s’est construit avec des pure players [présents uniquement sur Internet] : Cdiscount, PriceMinister, Vente-privée… La distribution traditionnelle est partie en retard mais se rattrape dé- 1 625 euros. C’est le montant moyen dépensé sur Internet par le consommateur français en 2014. Les ventes sur mobiles et tablettes ont progressé de 60 % l’an dernier, pour atteindre 16 % du volume d’affaires des principaux sites d’e-commerce. « Ce phénomène est amplifié par le succès des sites de ventes événementielles [Vente-privée, Showroomprive…] et les soldes : le consommateur se connecte dès 8 heures depuis son smartphone dans les transports en commun », explique Marc Lolivier, délégué général de la Fédération de l’e-commerce (Fevad). FNAC EBAY CARREFOUR PRICEMINISTER VOYAGES-SNCF.COM LA REDOUTE VENTE-PRIVEE.COM E.LECLERC DARTY LEROY MERLIN AUCHAN RUE DU COMMERCE DECATHLON PART DES VENTES EFFECTUÉES SUR SMARTPHONES ET TABLETTES SUR LES PRINCIPAUX SITES DE E-COMMERCES FRANÇAIS BASE 100 EN 2011 + 60 % 7,9 7,6 7,5 6,9 6,8 6 5,5 5,4 5 4,9 4,7 4,4 + 106 % 16 % 10 % 5% 2012 2013 2014 LE MARCHÉ DE L’E-COMMERCE EN FRANCE, EN MILLIARDS D’EUROS 56,8 51,1 45 37,7 + 11 % 31 8,4 2005 11,6 2006 15,6 2007 20 2008 + 10 % + 13,5 % 25 + 19 % + 21 % 2009 2010 2011 2012 2013 *ESTIMATION sormais », souligne M. Lolivier. « L’année 2014 a été celle du rebond des enseignes en France », confirme Anne-Lise Glauser, directrice chez PwC. Selon la classement des 10 premiers sites d’ecommerce en termes de dépense des consommateurs, établi par PwC en novembre 2014, seuls les deux premiers (Amazon et Cdiscount) sont des pure players. Parmi les huit suivants, on trouve des enseignes spécialisées (Darty, Fnac, Boulanger…), mais aussi des distributeurs traditionnels (Auchan, Carrefour, Leclerc…), dopés par l’essor du « drive » (courses alimentaires sur Internet retirées en magasin). « Les enseignes traditionnelles 62,4 ont investi pour développer le “multicanal”, avec le “click and collect” mais aussi la possibilité de vérifier en ligne les stocks des magasins, et de retourner en magasin un article qui ne donne pas satisfaction », indique Mme Glauser. Les enseignes physiques jouent aussi sur « l’expérience client », selon le jargon des spécialistes en marketing. La Fnac a ainsi transformé ses magasins, y ajoutant des espaces enfants ou design pour attirer le chaland et compenser l’effondrement de ses marchés traditionnels. Parties plus tard, les enseignes physiques peuvent aussi jouer sur les synergies avec leurs magasins pour limiter les pertes sur le Web. « L’année 2014 a été celle du rebond des enseignes en France » ANNE-LISE GLAUSER Directrice chez PwC Car développer un site Internet coûte cher : l’informatique, la logistique (entrepôts) mais aussi le recrutement de nouveaux clients demandent des reins solides. Amazon n’est pas rentable et les branches drive des distributeurs alimentaires ont longtemps été 2014 2015* SOURCES : MÉDIAMÉTRIE, FEVAD des foyers de perte pour leurs maisons mères. Quant aux sites qui n’ont pas la taille critique (Pixmania, Rue Du Commerce), ils sont à la peine. Pour 2015, la Fevad se veut toutefois optimiste : elle prévoit une hausse de 10 % des ventes en ligne. Une croissance portée par les nouveaux consommateurs – en France, 62 % des internautes achètent sur le Web, contre 79 % au Royaume-Uni, premier marché européen – et l’abondance de l’offre. « Il s’est créé, en 2014, 20 000 nouveaux sites marchands en France [pour atteindre 157 000], soit un toutes les demiheures ! », souligne M. Lolivier. p audrey tonnelier Les prix alimentaires ont reculé de 0,7 % en 2014 Les produits frais ont coûté moins cher (– 4,1 %) et tirent vers le bas les prix des produits commercialisés en grande surface L es prix alimentaires se sont repliés en France de 0,7 % en 2014, selon les chiffres publiés lundi 26 janvier par l’Association nationale des industries agroalimentaires (ANIA). Un recul, après une progression limitée de 1,4 % en 2013, lié d’abord au moindre coût des produits frais. Hors produits frais, les prix des produits commercialisés par la grande distribution ont augmenté de 0,3 %. L’ANIA replace cette évolution des prix alimentaires dans un contexte plus large. 2014 a été marquée pour la France par la plus faible inflation de ces cinq dernières années. Une inflation passée de 2 % en 2012, à 0,9 % en 2013 avant de tomber à 0,5 % l’année dernière. Cette décélération est liée à la baisse des prix à la consommation de l’énergie, de la santé, alors que la progression du prix des services de logement se faisait moins forte. Les prix alimentaires ont ainsi contribué à limiter l’inflation. Et La baisse des étiquettes est liée à la guerre des prix que se livrent les grandes enseignes ce sont surtout les produits frais qui ont pesé moins lourd dans le porte-monnaie des consommateurs. Leurs prix ont baissé en moyenne de 4,1 %. La météo très favorable a donné des récoltes de fruits et de légumes très abondantes. La crainte des conséquences de l’embargo russe sur les produits alimentaires occidentaux, décrété début août 2014 par le président Vladimir Poutine, a encore accru la pression. On se souvient aussi des mouvements de producteurs de pêches ou de nectarines confrontés cet été à des prix bradés ; ou de la colère, en septembre, des légumiers bretons de chou-fleurs ou d’artichauts croulant sous les stocks de produit dévalorisés. La très forte récolte mondiale de sucre a également fait plonger les cours mondiaux. Sans surprise, l’ensemble sucre, confitures affiche un repli de 2 %. De même pour les boissons sans alcool. Des opérations de promotion A l’inverse, les prix des produits laitiers ont rebondi de 0,7 %, après un recul de 0,9 % en 2013. Les producteurs de lait avaient engagé début février un bras de fer avec les industriels et la grande-distribution pour obtenir une valorisation du prix du lait, alors que ce dernier décrochait de celui de leurs voisins allemands. Mais au cours de l’année, la production mondiale a progressé, entraînant en fin d’année une dévalorisation du prix. Les prix de la viande progressent eux légèrement de 0,9 %. La baisse du prix des céréales a con- duit à une réduction du coût de production de la volaille en cours d’année et donc à une stagnation des prix. Les éleveurs de bovins et de porcs, eux, continuent à demander une revalorisation des tarifs. Enfin, les boissons alcoolisés maintiennent une pression à la hausse (+ 1,7 %) même si celle-ci est moindre qu’en 2013 (+ 3,2 %). La baisse des étiquettes des produits agroalimentaires est liée à la guerre des prix que se livrent les grandes enseignes de distribution pour grignoter des parts de marché. Toutefois selon l’institut d’études Nielsen, qui lui se penche sur l’ensemble des produits de grande consommation – agroalimentaires mais aussi hygiène et entretien de la maison – la consommation a tenu en volume dans ce contexte tendu. Nielsen estime que, sur cet ensemble, la croissance en volume, a progressé de 1,1 % en 2014. L’ANIA se félicite, d’ailleurs, d’une légère progression de la production agroalimen- Les marques de distributeur en repli Les marques de distributeur (MDD) accusent le coup en 2014. « Elles sont en baisse de près de 0,6 % en 2014, après un recul de 0,3 % un an plus tôt », affirme Jacques Dupré, directeur Insight de l’institut IRI, qui ajoute : « Alors qu’elles avaient atteint le seuil de 30 % des ventes en France en 2010, elles devraient repasser sous la barre des 29 %. » L’augmentation des promotions sur les marques nationales et la pression sur leur prix réduisent l’intérêt pour les MDD. L’institut Nielsen estime que les prix des marques nationales ont baissé en moyenne de 2,8 % en 2014. Enfin, comme le souligne M. Dupré : « Les Français sont aussi plus sensibles à la composition des produits. Et la cote d’amour des marques s’est renforcée. » taire française à + 0,1 % entre novembre 2013 et novembre 2014. Pour expliquer cette tenue, Nielsen avance la place moindre que tient l’alimentaire dans le budget des ménages. Il ne se classe désormais plus qu’au sixième rang des préoccupations des Français. De plus, les magasins ont multiplié les opérations de promotion incitant à des achats en volume. L’institut estime que l’ensemble des promotions a représenté l’équivalent de 3,7 milliards d’euros de gratuité, en progression de 11 % sur un an. Enfin, les clients sont de plus en plus sensibles aux nouveautés. Cette année, 3 % du chiffre d’affaires est le fait d’innovations, contre 2,6 % les années précédentes. Ils ont donc tendance à acheter des produits plus chers. Globalement, grâce à une valorisation des produits et une légère augmentation des volumes, Nielsen estime que le marché de la grande consommation a progressé de 1,3 % en 2014. p laurence girard 6 | économie & entreprise 0123 VENDREDI 30 JANVIER 2015 Petrobras, le scandale qui éclabousse le Brésil La première multinationale du pays est au cœur d’un système généralisé de corruption politique rio de janeiro – correspondant A ucun groupe industriel n’a personnifié à ce point l’ascension du Brésil. Aucun ne s’est trouvé au cœur d’un tel scandale. Frappé de plein fouet par la révélation d’un système de corruption et de pots-de-vin généralisé, le géant pétrolier Petrobras est devenu en quelques mois le symbole extrême de tous les maux du Brésil. Une entreprise à la dérive sur laquelle plane désormais l’ombre des fonds vautours. La publication des résultats financiers, mercredi 28 janvier, n’a pas apaisé les craintes des milieux d’affaires. Après deux reports de publication, la firme a annoncé un bénéfice en baisse de 22 % sur la période janvier-septembre 2014, du fait de la chute des cours du pétrole, mais elle s’est surtout révélée incapable de chiffrer les conséquences des poursuites judiciaires dont elle fait l’objet. « Le groupe réalise qu’il sera nécessaire de procéder à des ajustements de ses comptes pour introduire des modifications de la valeur de ses actifs fixes affectés par les contrats frauduleux passés », s’est contenté d’indiquer le communiqué. Selon la police, les malversations au sein de Petrobras s’élèveraient à près de 4 milliards de dollars sur dix ans. Les marchés, eux, anticipent des dépréciations d’actifs entre 10 et 20 milliards de dollars. Une affaire d’Etat qui fait trembler la coalition au pouvoir et met en danger l’économie de tout un pays. En moins d’un demi-siècle, Petrobras, ou Petroleo Brasileiro dans sa version officielle, littéralement « pétrole brésilien », est venu coiffer les plus grandes entreprises du pays. Au cours de la période euphorique des années 2000, l’entreprise publique affiche crânement un chiffre d’affaires d’une centaine de milliards d’euros, portée par les découvertes vertigineuses d’or noir sur les côtes de Rio de Janeiro et Sao Paulo, les plus importantes de toute l’histoire contemporaine. Un fabuleux trésor naturel qui avait fait dire à la présidente Dilma Rousseff qu’il y avait de « forts soupçons que Dieu soit brésilien ». Commissions pharaoniques Comment en douter ? A Wall Street, le groupe réussit, en 2010, une augmentation de capital historique de 70 milliards de dollars. De quoi hisser le géant à la huitième place des entreprises mondiales, selon le classement du magazine Forbes. Les responsables de la première multinationale brésilienne rêvent alors de dépasser Apple. Et de permettre au Brésil d’acquérir son indépendance énergétique pour venir enfin jouer dans la cour des grands. La chute n’en sera que plus brutale. Les révélations sont désormais quasi quotidiennes. Des dirigeants ont été emprisonnés. Des listes d’hommes politiques devraient être rendues publiques dans les prochains jours. On évoque des commissions pharaoniques venues alimenter les caisses noires du Parti des travailleurs (PT) de Dilma Rousseff et de deux autres formations de la coalition gouvernementale, le Parti du mouvement démocratique brési- L’entreprise est devenue en quelques mois le symbole de tous les maux du Brésil Le siège de Petrobras, à Rio de Janeiro, encerclé par les forces de sécurité, lors d’une manifestation, le 21 octobre 2014. FELIPE DANA/AP lien (PMDB) et le Parti progressiste (PP). D’autres encore. « Le système de corruption mis en place ces dix dernières années a été fait pour que les formations au pouvoir se maintiennent en place », a affirmé l’avocat d’un des principaux prévenus. En plus de Petrobras, 33 entreprises sont aujourd’hui dans le collimateur des juges. Parmi elles figurent quelques-uns des plus importants employeurs du pays, soit au total plus de 400 000 salariés. On ne compte plus les chantiers suspendus ou retardés, les contrats non signés, les lignes de crédits suspendues ou renvoyées à des temps meilleurs. Les enjeux sont tels, estiment en chœur les analystes, que les décisions de justice à venir pourraient avoir des conséquences incalculables pour le pays. « L’affaire de corruption de Petrobras va-t-elle paralyser le Brésil ? », interroge l’hebdomadaire économique Exame, pointant le risque de contamination aux autres secteurs de l’économie déjà affectés par un net ralentissement. Sous couvert d’anonymat, un ancien responsable du groupe à la retraite affirme : « Personne ne peut dire jusqu’où nous entraînera ce processus douloureux. J’espère seulement que cela permettra de clarifier et améliorer les relations entre les secteurs publics et privé. Le problème est le prix à payer. » A l’origine de l’affaire, une plainte, déposée en 2008 par un certain Hermes Magnus, patron d’une entreprise de fabrication de composants électroniques pour voitures à Londrina, opulente cité agricole de l’Etat du Parana, au sud du pays. L’homme accuse plusieurs personnalités locales d’utiliser sa société pour blanchir de l’argent. Parmi eux, le député José Janene (PP) et l’entrepreneur Alberto Youssef, vieille connaissance des enquêteurs pour avoir trempé dans un scandale impliquant la banque publique Banestado. Son nom apparaît également dans l’affaire du Mensalao, ce système de rémunérations occultes versées à quelques députés en échange de leurs votes et qui avait failli coûter, en 2006, sa réélection à Lula. Hermes Magnus affirme avoir vu des valises de billets transiter par son siège. Il avance même des montants de plusieurs millions de reais. Menacé, il quittera le pays. José Janene décédera en 2010. Les policiers, eux, tisseront patiemment leur toile autour d’Alberto Youssef. En mars 2014, l’affaire éclate au grand jour. Quelque 400 agents fédéraux lancent un coup de filet dans le sud du pays et à Brasilia. Une perquisition dans une banale station de lavage auto et pompe à essence de la capitale révèle des transferts douteux de plusieurs millions de reais. L’affaire Petrobras prend le nom de code « lavajato » (Kärcher). Une vingtaine de personnes sont arrêtées dont Alberto Youssef. A son domicile, les policiers découvrent une berline de luxe avec des papiers enregistrés à son adresse, mais au nom de Paulo Roberto Costa, un ex-directeur de Petrobras. Il sera arrêté trois jours plus tard. S’ensuit un grand déballage. Plusieurs prévenus collaborent avec la police fédérale dans l’espoir d’une réduction de peine. Les témoignages permettent de remonter jusqu’à la gigantesque raffinerie Abreu e Lima située au nord-est du pays. Des sommes vertigineuses destinées à sa construction (dont le coût total est passé de 2,4 à 18,5 milliards de dollars) auraient alimenté un formidable réseau de blanchiment. De fil en aiguille, les enquêteurs découvrent un système de potsde-vin versés par des dizaines d’entreprises du BTP pour décrocher des contrats surfacturés avec Petrobras. Une commission de 1 % à 3 % de leur montant devait ensuite alimenter les caisses noires des partis. Au détour d’une déposition, Paulo Roberto Costa admet avoir reçu 1,5 mil- En plus de Petrobras, 33 entreprises sont aujourd’hui dans le collimateur des juges lion de dollars pour faciliter le rachat de la raffinerie de Pasadena. L’opération avait fait perdre à Petrobras 792 millions de dollars, selon le Tribunal des comptes de l’union (TCU). Une enquête lancée par le gendarme boursier américain (SEC) est en cours. Le même Costa dit encore avoir donné 10 millions de reais à un haut dirigeant du principal parti d’opposition (PSDB) pour qu’il enterre une commission d’enquête parlementaire sur Petrobras. Les liaisons dangereuses Nouveau coup de tonnerre. Le 14 novembre 2014, la police arrête 21 dirigeants et présidents de grandes entreprises brésiliennes, dont OAS, IESA ou UTC. Près de 720 millions de reais sont bloqués sur leurs comptes. Selon le ministère public, le système de commissions mis en place entre le pétrolier et ses partenaires existait depuis près de quinze ans. La somme des contrats signés dépasserait 59 milliards de reais. Le lava-jato devient une affaire gigogne, où l’étalage des pots-de-vin jette une lumière crue sur les liaisons dangereuses qu’entretiennent les groupes de construction (grands donateurs de campagne) et les partis politiques (principaux parrains des nominations à la direction de Petrobras) par le biais des marchés publics. Le nombre d’entreprises sujettes à un contrôle ou une mise sous tutelle par les autorités fédérales provoque retards et blocages sur les chantiers. « En 2015, les paralysies vont être routinières », avance un proche du dossier. Le lava-jato menace ainsi la construction d’un tunnel sous la ville portuaire de Santos, un projet de 2 milliards de reais qui devait commencer en mars. Trois des quatre groupes de construction en lice pour ce marché sont impliqués dans le scandale. Au nord, dans le Pará, trois entreprises du consortium de construction du barrage de Belo Monte, le principal projet énergétique du pays (30 milliards), risquent un gel de leurs comptes ou une vente d’actifs. Même le stade de football des Corinthians à Sao Paulo, qui avait accueilli la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, est dans le viseur des enquêteurs. L’enquête a franchi les frontières. La société néerlandaise SBM Offshore a été la première à admettre, en novembre, avoir payé des commissions à Petrobras pour obtenir des contrats de livraison de plates-formes. Le montant s’élèverait à 200 millions de dollars. Plus récemment, les enquêteurs se sont intéressés à des opérations financières effectuées au nom de la société canadienne Bombardier. Des sommes auraient transité par un des comptes suisses de Santa Tereza Services, une société offshore créée en Nouvelle-Zélande et qu’aurait utilisée Alberto Youssef pour le paiement de dessous-detable à l’étranger. La question désormais est de savoir comment Petrobras va survivre à ce nettoyage. « Too big to fail » (« trop gros pour mourir »), disent les plus optimistes. Il n’empêche. Le risque d’un démantèlement ou d’une division des activités en vue d’une privatisation partielle est évoqué. Du côté du marché américain, principale source de financement de Petrobras, on évoque la suspension de ses actions à la Bourse de New York. Petrobras avait envisagé d’investir 45 milliards dans ses explorations offshore. Plus de la moitié LES SCÉNARIOS Le magazine économique Exame a émis des hypothèses possibles pour les douze prochains mois. « OPTIMISTE » Le prix du baril de pétrole remonte à 110 dollars, Petrobras reconnaît que le système de corruption mis en place a coûté 5 milliards de reais. Le groupe parvient à boucler son bilan financier. Le cours de son action gagne 60 % et passe à 22 reais. « DE BASE » Le baril est à 95 dollars et le coût de la corruption admise par Petrobras est de 12 milliards de reais. Le rythme de construction des plates-formes est ralenti mais la production de pétrole augmente. Les bénéfices engrangés en 2014 sont de 10 milliards de reais. Le cours de l’action passe à 12 reais (-15 %). « PESSIMISTE » Le prix du baril se rapproche des 75 dollars et Petrobras admet 21 milliards de reais de pots-devin. L’entreprise ne parvient pas à publier son bilan financier et doit payer l’amende de 340 milliards de reais. La banque publique de développement BNDES lui vient en aide. L’action chute à 5 reais. de cette somme devait être levée ce premier trimestre 2015. Mais avant, il lui faudrait pour cela publier des comptes 2014 en règle. Or l’auditeur indépendant PwC, qui contrôle les comptes de Petrobras, vient d’expliquer doctement qu’il ne signerait le bilan du groupe que le jour où celui-ci parviendrait à évaluer l’impact financier de son système de corruption… p nicolas bourcier idées | 7 0123 VENDREDI 30 JANVIER 2015 TENDANCE FRANCE | CHRONIQUE par cl air e gué l aud Une faillite sans précédent dans la lutte contre le chômage Q uelque 174 800 chômeurs de plus en 2013 ; 189 000 en 2014 ; 572 000 depuis le début du quinquennat de François Hollande. Fin décembre 2014, la France comptait 3 496 400 sansemploi. Un record. Si l’on ajoute à ce stock les personnes en activité réduite, 5 218 200 étaient inscrites à Pôle emploi et tenues, selon la terminologie consacrée, de « faire des actes positifs de recherche d’emploi ». Pas d’amélioration en vue à court terme : la population active continuant d’augmenter et la croissance étant bien trop faible pour permettre des créations nettes d’emplois dans le secteur marchand, l’Unedic prévoit quelque 100 000 chômeurs de plus en 2015. A la fin du mois de décembre 2014, tous les indicateurs avaient viré au rouge : le chômage des jeunes, en hausse de 2,6 % sur un an malgré le recours massif aux contrats aidés, celui des 25-49 ans (+ 5,9 %) et celui des seniors (+ 10,4 %). Le chômage de longue durée (un an ou plus) a été propulsé à des niveaux inédits : 2,2 millions de personnes. Parmi elles, un million sont au chômage depuis au moins deux ans (et moins de trois). Le ministre du travail, François Rebsamen, doit annoncer, le 9 février, un arsenal de mesures en leur faveur. Le dernier grand « plan » contre le chômage de longue durée date de 1992. François Mitterrand était à l’Elysée et Pierre Bérégovoy à Matignon. Quelque 900 000 personnes étaient alors inscrites à l’Agence nationale pour l’emploi depuis un an ou plus… La dégradation du marché du travail est sans précédent. Elle est aussi tellement prévisible, compte tenu du dynamisme de notre démographie et de la faiblesse de notre croissance, qu’on finit par y prêter trop peu d’attention, alors que la pauvreté et l’exclusion s’étendent dans des proportions alarmantes. « En France, un enfant sur cinq vit dans une famille pauvre. La proportion s’élève même à un sur trois pour ceux qui sont élevés dans une famille monoparentale », témoignait le président d’ATD Quart Monde, Pierre-Yves Madignier, le 23 janvier aux Entretiens du Trésor, une conférence-débat consacrée en 2015 au thème suivant : « Quelles politiques publiques pour quelles inégalités au XXIe siècle ? » ENTREPRISES La gouvernance en mutation par pierre-yves gomez A chaque période de crise correspond une mutation profonde des entreprises. C’est une loi constante qui a vu apparaître le taylorisme avec la crise des années 1890, la généralisation du fordisme avec celle des années 1930, le toyotisme puis l’entreprise financiarisée dans les années 1970. La crise actuelle accouche donc naturellement de nouvelles formes d’organisation, encore indécises, mais dont deux caractéristiques sont peu discutables. Première caractéristique, les frontières entre producteurs et clients sont devenues perméables. Les clients assurent une partie du travail dans la réalisation des produits ou des services, soit en achetant des prestations non finies, comme les meubles en kit, soit en inventant des produits qu’ils revendent à l’entreprise, comme les applications de smartphones développées par les clients eux-mêmes, soit en définissant les produits adaptés à leurs besoins que l’entreprise est chargée de réaliser, grâce aux technologies Internet ou aux imprimantes 3D. Le travail productif déborde donc le cadre de l’entreprise classique. HIÉRARCHIES INADAPTÉES Deuxième caractéristique, les hiérarchies d’hier deviennent inadaptées. La financiarisation exigeait le traçage, à tous les niveaux de l’entreprise, de la création de la valeur orientée vers l’actionnaire, et donc un système d’information et de contrôle lourd et sophistiqué. Or l’empilement de couches managériales est inefficace dans des environnements fluides et quand l’innovation par le travail est la principale source de différenciation indispensable à la survie des entreprises. Nous entrons dans l’ère du management du travail réel, ¶ Pierre-Yves Gomez est professeur de management stratégique et directeur de l’Institut français de gouvernement des entreprises à l’EM-Lyon Business School qui mise sur les compétences spécifiques, les savoir-faire autonomes et les « tours de main » des employés, plutôt que sur les normes générales prescrites par la hiérarchie. On qualifie en France d’entreprise « libérée » cette révolution managériale donnant aux équipes de base une plus large autonomie dans la prise de décision. Ce concept a été popularisé par le livre d’Isaac Getz et Brian Carney (Liberté & Cie. Quand la liberté des salariés fait le bonheur des entreprises, Flammarion, 2013). Ces nouvelles formes d’organisation bouleversent la gouvernance des entreprises, même si la réflexion est encore balbutiante sur le sujet. La transformation des organisations influence toujours leur gouvernance, comme le fordisme, le toyotisme puis la financiarisation l’ont montré, en donnant le pouvoir à la technocratie managériale puis aux représentants des actionnaires. Les organisations de l’après-financiarisation accordent, elles, une importance décisive au travail. Comment évoluera donc la gouvernance de telles entreprises ? Pour répondre, il faudra reconsidérer la question de la souveraineté sur les entreprises. Conventionnellement, celle-ci a été confiée dans les dernières décennies aux détenteurs de capitaux. Cette croyance collective alimentée par l’école néolibérale paraît assez peu soutenable lorsque le travail des salariés mais aussi celui des clients ou des fournisseurs sont vus comme la clé du succès des entreprises qui réussissent. Par ailleurs, l’existence d’une « propriété » sur l’entreprise devient aussi floue que ses frontières. Quel rôle des actionnaires justifiera leur pouvoir de les orienter quand l’enjeu sera moins l’apport de capital que la qualité et la capacité créatrice du travail ? Une révolution se profile… On peut s’étonner que MM. Getz et Carney, ainsi que les nombreux exemples que l’on peut observer (voir Liberteetcie.com), démontrent que, si les entreprises transforment radicalement leur organisation au profit du travail, c’est parce que leurs dirigeants ont de fortes convictions en ce sens. Or, presque toujours, ils en sont les actionnaires principaux, sinon uniques. Ainsi, la forme la plus absolue de propriété actionnariale a engagé une mutation qui pourrait contester à terme… la propriété actionnariale. Paradoxe récurrent, tant l’Histoire, y compris celle des entreprises, a connu de révolutions lancées par des despotes éclairés. p Du chômage, il n’y fut question que marginalement, et des inégalités hommes-femmes, comme l’a dit Laurence Parisot, l’ex-présidente du Medef, pas du tout. Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, avait ouvert la rencontre sans masquer les difficultés du gouvernement. « Il faut changer nos méthodes d’intervention. Anticiper. Revisiter la dynamique de nos politiques publiques et agir le plus en amont possible. L’école doit être la priorité absolue », déclara-t-il, en insistant sur « la nécessité d’ouvrir le système pour redonner des accès aux outsiders et pour retrouver une forme d’égalité d’opportunités ». UNE « THÉRAPIE DE CHOC » On l’aura compris : le ministre défendait aussi son projet de loi sur la croissance et l’activité censé déverrouiller l’économie, comme le recommanda en 2008 la commission Attali pour la libération de la croissance française, dont M. Macron fut rapporteur. Mais les souplesses qu’il apporte n’enrichiront que partiellement la croissance en emplois. Il faudrait des remèdes autrement plus vigoureux pour sortir le pays – et la zone euro – du piège de la « stagnation séculaire ». Dans leur dernier livre – Croissance zéro, (Fayard, 200 p., 16 €) –, Patrick Artus et Marie-Paule Virard se demandent « comment éviter le chaos ». Ils explorent la dynamique de la stagnation ou du recul de la productivité globale des facteurs : la perte d’efficacité de la recherche et développement, l’augmentation de l’intensité capitalistique, l’« amaigrissement irrésistible » de l’industrie manufacturière, l’insuffisant niveau de qualification de la population active et les incertitudes sur l’ampleur de la révolution du Net. Un scénario noir qui fabrique « une baisse du niveau de vie, associée à l’explosion de la pauvreté et de la précarité ». C’est une « thérapie de choc » qu’il faut à la France, affirment sans surprise les auteurs, qui avancent dix mesures pour sortir le pays de l’ornière. Ils proposent de ramener le smic de 62 % à 50 % du salaire médian pour favoriser l’emploi des jeunes non qualifiés et de compenser cette baisse par des dépenses de transfert pour les plus modestes, d’investir massivement sur les formations techniques et LE CHÔMAGE DE LONGUE DURÉE (UN AN OU PLUS) A ÉTÉ PROPULSÉ À DES NIVEAUX INÉDITS : 2,2 MILLIONS DE PERSONNES professionnalisantes (encore faut-il que les entreprises y consentent !), de mettre en place un contrat de travail unique, de repousser d’une année l’âge de la retraite pour tous et de stabiliser les dépenses vieillesse dans le produit intérieur brut à 14 %, de placer les négociations salariales sous surveillance. Reste à savoir comment « vendre » ces pistes à l’opinion alors que le chômage s’envole et que les inégalités se creusent. Sur ce point, nos auteurs sont muets. Dommage ! Car l’acceptation des réformes ou leur rejet est un problème central pour les gouvernements, comme le montrent les élections grecques. p [email protected] Les économistes ont aussi besoin de concurrence Des économistes et chercheurs en sciences sociales veulent créer une section « économie et société », au nom du pluralisme de leur discipline collectif D ans Le Monde du 4 juillet 2012, plusieurs grandes voix des sciences sociales demandaient au gouvernement de garantir le pluralisme au sein des institutions de recherche et d’enseignement de l’économie, pluralisme sans lequel il ne saurait y avoir de débat démocratique informé et rigoureux. Il s’agissait de tirer les leçons de la crise financière de 2008 qui avait montré combien pouvait être contre-productive une pensée économique trop homogène et sûre d’elle-même. Nous sommes aujourd’hui obligés de constater que rien n’a changé, ni dans les programmes de recherche, ni dans l’enseignement. Cela tient à la position de monopole qu’occupent les approches dites mainstream (« dominantes »). Nous ne nions en rien l’intérêt de celles-ci, ni leur rayonnement. Mais nous faisons valoir qu’il existe, en France comme à l’international, d’autres traditions de pensée qui, bien que bénéficiant auprès des chercheurs et des étudiants d’une forte attractivité, se trouvent bloquées du fait d’une pratique à courte vue de la règle majoritaire qui permet à ceux qui dominent de tout s’approprier. Cette destruction du pluralisme en économie ne peut être niée ; le constat en a été fait maintes fois dans une succession de rapports officiels. Un récent travail statistique a montré que, sur la période 2005-2011, sur 120 nominations de professeurs, seuls 6 appartenaient à des courants minoritaires ! Une prise de conscience s’en est suivie, dont la création en 2009 de l’Association française d’économie politique (AFEP, forte de plus de 600 docteurs en économie et sciences sociales) sur le mot d’ordre de « défense du pluralisme en économie ». Cette association avait proposé que, à titre expérimental, et pour quatre ans, un nouvel espace de recherche et d’enseignement soit ouvert pour permettre à cette conception alternative d’une économie « ancrée dans les sciences sociales » d’exister. Au bout de ces quatre années, la décision serait prise, au vu des résultats, soit d’en pérenniser l’expérience, soit d’y mettre fin. Cette pro- position équilibrée, qui, rappelons-le, n’enlève rien au fonctionnement ni aux moyens de l’économie mainstream, a reçu un fort soutien dans le corps des enseignants-chercheurs d’économie, puisque avant même son existence 300 d’entre eux sur 1 800 ont signé une déclaration solennelle dans laquelle ils disaient leur souhait de rejoindre un tel espace dès lors qu’il serait créé. RÉACTION VIOLENTE L’urgence du problème posé, la simplicité de la solution proposée et le soutien qu’elle a reçu dans la communauté académique ont convaincu le ministère de l’enseignement supérieur qui, en décembre 2014, a annoncé la création d’un nouveau domaine « économie et société », à côté des quelque 80 sections du Conseil national des universités. Dès que cet accord a été connu, il s’en est suivi une réaction violente. Le président de l’actuelle section sciences économiques a menacé de démissionner si le décret n’était pas abrogé ! Une partie des doyens de faculté d’économie et lui-même ont affirmé dans Le Figaro du 4 janvier 2015 que cette création va servir à « caser les ratés ou frustrés » du système universitaire, « ceux qui n’arrivent pas à se faire publier dans des revues de renom ». Ils ajoutent pour faire bonne mesure : « La ministre s’est fait rouler par les gauchistes. » Nous avions pensé qu’un tel argumentaire, avancé non par des internautes autoradicalisés mais par de hautes personnalités de l’institution économique universitaire, permettrait au ministre de mesurer concrètement ce qu’il en est de la pratique du pluralisme et du dialogue dans nos institutions. Cela donne une idée en vraie grandeur de ce que nous ne cessons de répéter quand nous expliquons que, dans le cadre actuel, le divorce est la meilleure solution pour pouvoir se reparler à nouveau. Le ministère aurait pu également s’interroger sur la logique d’un argument qui traite 300 enseignants-chercheurs de « ratés » et de « frustrés » pour, dans le même temps, s’opposer avec la dernière violence à leur départ… Malheureusement, la réponse du ministère fut tout autre : l’annonce de la nouvelle section a été ajournée. L’économie est assurément une science difficile. L’attitude consistant à croire qu’on a absolument raison et que les autres sont des « nuls » est suicidaire. A-t-on oublié le terrible échec des économistes, incapables de mettre en garde contre la crise de 2008 ? Rappelons que, pendant vingt ans, l’efficience financière a été vendue urbi et orbi comme étant la « proposition économique ayant les fondements empiriques les plus solides » ! Etre innovant dans un monde qui bouge, ce n’est pas nécessairement aller là où la majorité se trouve déjà. Or, en France, nous possédons un trésor : cette manière de faire de l’économie, qui remonte à l’Ecole des annales et à Fernand Braudel, mêle des auteurs aussi variés que John Rogers Commons, Karl Marx ou John M. Keynes. Elle a une longue histoire et de nombreux soutiens. Il n’est pas aisé de la résumer en quelques mots, car elle se veut elle-même farouchement plurielle. Elle pense que le progrès vient d’une hybridation de l’économie et des sciences sociales. De nombreux chercheurs et de nombreux étudiants s’y reconnaissent. Tant mieux ! Leur permettre de mener à bien leurs projets scientifiques n’enlève absolument rien à ceux qui restent dans l’approche dominante. Cette nouvelle section doit être vue comme un plus pour tous : d’abord pour ceux qui auront à cœur de faire la preuve que leur démarche fonctionne, mais aussi pour le mainstream, qui a assurément besoin de l’aiguillon de la concurrence s’il veut progresser et continuer à être innovant. N’est-ce pas là une proposition que tous les économistes devraient être capables d’entendre ? Madame la ministre, allez au bout de votre projet, donnez une chance à la liberté d’expression d’idées économiques diverses : créez une nouvelle section « économie et société » ! p ¶ André Orléan, président de l’Association française d’économie politique ; Bruno Amable, professeur de sciences économiques, université Paris-I ; Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS ; James K. Galbraith, économiste, University of Texas at Austin ; Steve Keen, économiste, Kingston University, London ; Nancy Fraser, philosophe politique, New School for Social Research ; Michael Piore, économiste, MIT ; Alain Supiot, professeur au Collège de France... Retrouvez la liste complète des signataires sur Lemonde.fr 8 | MÉDIAS&PIXELS 0123 VENDREDI 30 JANVIER 2015 L’année de tous les records pour Facebook Le réseau social au 1,39 milliard d’utilisateurs a doublé ses bénéfices en 2014 grâce à la publicité sur mobile suite de la première page Beaucoup d’analystes ont pointé un certain désamour des adolescents pour le réseau social, explique Debbie Williamson, du cabinet eMarketer, mais nous sommes persuadés que c’est encore un outil qu’ils utilisent massivement et auquel ils accordent de l’attention, même s’ils ne se connectent pas tous les jours. » Cette accumulation de bonnes nouvelles n’a pas empêché le réseau social bleu de perdre 1,17 %, à 75,35 dollars, à la Bourse de New York après clôture mercredi soir. Hors clôture, il était à 76,29 dollars et reste valorisé à 210 milliards de dollars. Un chiffre qui n’a cessé de grimper depuis l’introduction ratée de Facebook au Nasdaq en mai 2012. A l’époque, le titre avait très vite plongé sous son cours d’introduction et s’était même retrouvé pendant un temps dans les abysses de la Bourse. Au départ très enthou- siastes, les marchés avaient fini par clouer l’entreprise au pilori. En cause, de sérieux doutes sur sa capacité à capter le marché de la publicité mobile. En 2012, Facebook voyait déjà une grosse partie de son trafic passer par les smartphones, mais n’avait aucun produit à proposer aux annonceurs sur cette plate-forme. Des vidéos « uniques » Une époque aujourd’hui révolue. Sur le dernier trimestre 2014, la part du mobile dans ses recettes a atteint 69 %, contre 66 % de juillet à septembre de la même année. Selon le cabinet eMarketer, le site de Mark Zuckerberg s’est adjugé 18,4 % de la publicité mobile mondiale en 2014, contre 16,6 % en 2013. Un marché valorisé aujourd’hui à 40,2 milliards de dollars et voué à croître. S’il a réussi son pari, c’est que Facebook a introduit des formats publicitaires innovants : les annonces s’affichent dans le « flux Publicité : le numérique poursuit sa progression Le marché de l’e-pub augmente de 4 % en 2014, tiré par la forte croissance du mobile L a publicité en France est de plus en plus numérique… mais le poids des nouveaux médias y reste moins important que dans d’autres grands pays européens. Tel est le principal enseignement apporté par l’Observatoire de l’e-pub, dont les chiffres pour 2014 ont été publiés, jeudi 29 janvier. Selon cette étude présentée par le Syndicat des régies Internet (SRI) en partenariat avec l’Union des entreprises de conseil et achat médias (Udecam), le marché de la publicité « digitale » a progressé de 4 % en 2014, pour atteindre 2,89 milliards d’euros. Il s’agit du seul canal en progression sur un marché de la publicité stagnant. Le numérique se place ainsi comme le deuxième média d’investissement des annonceurs, avec 25 % de part de marché, derrière la télévision (27 %) mais devant la presse (24 %). « Plus qu’à un transfert, on assiste à une complémentarité croissante entre les différents médias, interprète Arthur Millet (Amaury Médias), président du SRI. Les acheteurs intègrent davantage le numérique en amont de leur stratégie de communication, aux côtés des autres canaux. » Pour Jean-Louis Chétrit (Carat France), président de l’Udecam, cette normalisation s’explique par le fait que « la prise de conscience de la nécessaire transformation numérique par les entreprises a eu lieu » : celles-ci auraient désormais intégré que toutes leurs activités, dont leur communication, devaient se « digitaliser ». « Il y a aussi une meilleure compréhension de ce que peut apporter le digital en complément des médias traditionnels, c’est-à-dire de la performance, jusqu’à la transformation en acte d’achat », ajoute-t-il. Mais cela n’a pas suffi pour voir la France rattraper ses grands voisins. Les 25 % de part de marché du numérique y restent inférieurs Le deuxième média d’investissement derrière la télévision mais devant la presse aux 35 % et 30 % qu’il occupe respectivement au Royaume-Uni et en Allemagne. Pour Sébastien Leroyer, directeur chez PricewaterhouseCoopers, qui a réalisé l’étude, l’explication est avant tout culturelle : les acteurs français attendraient plus longtemps pour s’assurer que « ça marche » avant de se lancer. Le plus frappant est sans doute la vitesse à laquelle ce marché se transforme. À l’image du poids de la vidéo, qui représente désormais 28 % du « display » (c’est-à-dire tous les formats publicitaires hormis le « search » – les résultats de recherche – et l’affiliation). « Un couple télévision/Web se met en place autour de la publicité vidéo, les deux progressent en parallèle », note M. Millet. En pratique, ce sont souvent les mêmes créations publicitaires qui sont désormais diffusées à la télévision et sur le Web. Le développement de la vidéo se fait au détriment des bannières traditionnelles, en recul de 6 %. Formats interactifs L’autre progression spectaculaire est celle du mobile, en croissance de 77 % sur l’année, à 407 millions d’euros. Selon M. Leroyer, « la croissance des prochaines années se fera sur le mobile au détriment du desktop [les écrans fixes] ». Mais la conquête de ce nouveau territoire suppose une série de ruptures technologiques : développement d’outils adaptés aux applications, invention de formats plus interactifs pour amener l’utilisateur vers un acte d’achat, poursuite de l’effort d’équipement des entreprises en plate-forme de gestion de données… Des conditions qui permettront de voir émerger ce nouvel univers où la publicité individualisée sera proposée sur un lieu et à un moment opportuns, négociée en temps réel et à l’unité sur des plates-formes automatiques. Le mobile fera, et fait déjà, bouger les lignes. Ainsi, Google reste l’acteur ultra-dominant de l’univers numérique où domine le « search », avec 59 % de part de marché. « Mais sur le mobile, on voit plutôt se structurer un marché avec deux acteurs dominants : Google et Facebook », relève M. Leroyer. p alexis delcambre Les publicités s’affichent dans le flux comme n’importe quelle autre nouvelle postée par « un ami » d’information » de l’utilisateur comme n’importe quelle autre nouvelle postée par « un ami ». « Les annonceurs ont la possibilité de s’adresser à une personne en fonction d’informations qu’elle a elle-même données au réseau social, ils peuvent ensuite vérifier de manière assez fine si la publicité a été efficace, si les consommateurs ont cliqué ou pas par exemple », souligne Mme Williamson. Mais, pour l’analyste, la véritable force de Facebook aujourd’hui est la publicité vidéo. « Leurs vi- déos sont uniques, car elles se mettent en route quand le mobinaute parcourt son flux et qu’il arrive dessus. Sur les autres plates-formes comme YouTube, il faut d’abord lancer une vidéo et une publicité se déclenche avant », souligne-t-elle. Eleni Marouli du cabinet IHS fait, pour sa part, remarquer que l’audience du site est telle qu’il y a eu en 2014 un moment où les vidéos sur Facebook ont été plus vues que celles de YouTube. « Le Ice Bucket Challenge [ce défi où les célébrités se jetaient des seaux pleins de glaçons sur la tête] leur a permis de passer devant. La pub vidéo en ligne est un marché gigantesque qui ne va cesser de croître et sur lequel même les télévisions vont aussi se positionner agressivement. Mais Facebook sera pour elles un sérieux compétiteur », décrypte-t-elle. Les analystes estiment, en outre, que Mark Zuckerberg a encore des atouts dans sa manche. Il s’agit COURS DE L’ACTION FACEBOOK, EN DOLLARS À NEW YORK 59,21 76,24 81,45 le 22 décembre 19 MAI 2014 29 JANVIER 2015 SOURCE : BLOOMBERG bien sûr du réseau de partage d’images Instagram et de l’application de messagerie instantanée What’s App, acquise pour 19 milliards de dollars en 2013. Pour l’instant, ces deux plates-formes, qui comptent respectivement 300 et 700 millions d’utilisateurs, ne génèrent aucun revenu. Mais, le jeune patron a promis mercredi, lors de la conférence téléphonique de présentation des résultats, qu’il en serait bientôt autrement. « Ils atteindront un niveau où ils contribueront de manière plutôt importante à notre activité », a-t-il indiqué. Et de préciser : « Il est important de faire ça bien et de ne pas se précipiter. » « Dans les deux cas, l’audience est colossale. Et si Snapchat et ses 200 millions d’utilisateurs peuvent attirer des annonceurs, alors What’s App pourrait faire un carton le jour où ils trouveront le produit adéquat », conclut Mme Williamson. p sarah belouezzane 4 | économie & entreprise 0123 SAMEDI 31 JANVIER 2015 Dette : Dublin et Lisbonne veulent se faire oublier Par peur des marchés, les autres convalescents de la zone euro ne sont pas tentés de suivre l’exemple de la Grèce C’ est une bonne nouvelle. Selon les chiffres officiels publiés jeudi 29 janvier, le taux de chômage portugais s’est établi à 13,4 % en décembre 2014, en léger recul (– 0,1 %) sur un mois. En janvier 2013, il culminait à 17,7 %, et ne cesse de baisser depuis. « Le pays va mieux », se réjouit Jésus Castillo, économiste spécialiste de l’Europe du Sud chez Natixis. Il n’empêche : l’économie portugaise reste très fragile. Son niveau d’activité est toujours de 7,5 % inférieur à celui de fin 2007, tandis que son endettement public, qui culmine à plus de 130 % du produit intérieur brut (PIB), est l’un des plus élevés d’Europe. Un tableau rappelant celui observé en Irlande, où la dette publique a suivi l’une des trajectoires les plus inquiétantes du Vieux Continent. Celle-ci a en effet flambé de 42,6 % à… 116,1 % du PIB entre 2008 et 2013 ! Pas étonnant, dès lors, que nombre de fonctionnaires européens comme d’économistes s’interrogent – voire s’inquiètent – depuis la victoire de la gauche radicale de Syriza aux législatives grecques. Et si Lisbonne et Dublin s’inspiraient d’Athènes pour réclamer à leur tour un allégement de leur dette ? Après tout, les deux pays sont eux aussi, comme la Grèce et Chypre, passés sous assistance de la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) pendant la crise. Et ont suivi à la lettre les mesures d’austérité aujourd’hui remises en cause avec verve par Alexis Tsipras, le leader de Syriza. Pour comprendre de quoi il retourne, un petit retour en arrière s’impose. En 2010, esseulée par l’explosion de son système bancaire, l’Irlande a dû renflouer ses banques en urgence, ce qui fit dé- « Les fondamentaux du Portugal sont désormais très sains » THIBAULT MERCIER économiste à BNP Paribas L’ESSENTIEL Des dettes publiques record Grèce Irlande GRÈCE Portugal DETTE PUBLIQUE DÉFICIT PUBLIC CROISSANCE EN % DU PIB EN % DU PIB EN % DU PIB 200 0 –1,9 –3,7 170,3 171 -5 –2,8 –7,1 150 131,3 112,9 116,1 128,7 111,7 100 4 –9,9 -10 3,0 2,8 –2,5 – 4,3 Un premier plan d’aide est mis en place en février 2010 (110 milliards d’euros), puis un second en 2013 (130 milliards d’euros). 2,9 1,9 2 1,5 0 0 – 0,2 – 15,6 Le pays a touché un prêt de 85 milliards d’euros en novembre 2010. Il est sorti de l’assistance de la « troïka » en décembre 2013. 71,7 -20 4 -25 6 Placé sous la tutelle de la « troïka » en mars 2011, avec un plan d’aide de 78 milliards d’euros, le pays en est sorti en mai 2014. IRLANDE 2 – 2,6 -15 PORTUGAL – 3,2 50 42,6 -30 0 2008 09 10 11 12 13 14* 2015* 10 11 12 13 14* 2015* L’île a reçu une aide de 10 milliards d’euros en avril 2013. – 7,1 8 – 29,3 2008 09 CHYPRE 2008 09 10 11 12 *PRÉVISIONS coller son déficit jusqu’à 32 % du PIB en septembre 2010. Acculée, elle appela la « troïka » à l’aide, qui lui accorda un prêt de 85 milliards d’euros. Un remède douloureux Miné par une lente dégradation de sa compétitivité et de ses finances publiques, le Portugal vit, quant à lui, ses taux d’emprunt s’envoler à plus de 18 % lors de la crise des dettes souveraines, en 2010. Intenable. Il entra à son tour sous assistance européenne en mars 2011. Un plan de soutien de 78 milliards d’euros fut débloqué. En échange de ces aides, les deux pays ont mis en place des mesures d’austérité drastiques et des réformes structurelles afin de redresser leur croissance. Celles-ci furent particulièrement musclées au Portugal. « Contrairement à l’Irlande, le pays souffrait à l’époque d’un grave problème d’offre, avec une productivité trop fai- ble », explique Thibault Mercier, économiste et spécialiste des pays périphériques de la zone euro chez BNP Paribas. Dès 2011, celui-ci a assoupli le marché du travail, libéralisé des professions protégées, baissé l’impôt sur les sociétés, coupé dans les salaires publics comme privés… Un remède particulièrement douloureux pour la population – une partie de la jeunesse a émigré vers le Brésil ou l’Angola –, mais qui commence à porter ses fruits. Après avoir culminé à 10,2 % du PIB en 2009, le déficit public devrait repasser sous les 3 % en 2015, et l’économie devrait croître de 1,5 %, selon le FMI. « Les fondamentaux du pays sont désormais très sains », commente M. Mercier. « Si l’on ajoute à cela la hausse générale du niveau d’éducation observé depuis 2000, il dispose désormais d’une main-d’œuvre qualifiée et très compétitive ». De fait, la patrie de Fernando Pessoa est sortie du plan d’assistance la Un pays qui ose aujourd’hui réclamer une restructuration de sa dette risque d’être la cible des spéculateurs « troïka » en mai 2014, cinq mois après l’Irlande. Du côté de Dublin aussi, la croissance est de retour. « Le pays a joué la carte de la fiscalité avantageuse et cela a fonctionné », analyse Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur-crédit Euler Hermes. L’île aussi a concédé de nombreux sacrifices, et le niveau de production est toujours inférieur de 3,5 % au pic de fin 2007. Mais le PIB devrait croître de 3 % cette année, tandis que le taux de chômage (11,2 %) poursuit sa dé- 13 14* 2015* SOURCE : FMI crue. Résultat : Lisbonne et Dublin ont réussi à stabiliser leur dette. En Irlande, elle baisse depuis l’année dernière, et celle du Portugal devrait, enfin, suivre ces prochains mois. Pour les deux pays, les revendications de Syriza, qui rêve de voir une partie de l’endettement grec (175 % du PIB) effacée, représentent donc à la fois une opportunité et un risque. D’un côté, eux aussi seraient soulagés par une restructuration de leur dette. « Même stabilisée, celle-ci reste un handicap pour leur croissance », souligne M. Castillo. Or si la « troïka » acceptait d’alléger le fardeau grec, il lui serait difficile de refuser la même faveur à Dublin et Lisbonne. « En théorie, tout le monde gagnerait même à une grande conférence européenne des dettes, où l’on discuterait ensemble des cas où elle pose problème », analyse M. Subran. Mais dans les faits, le sujet est si sensible qu’un pays osant ESPAGNE En 2012, le pays a touché une aide de 41,4 milliards d’euros. aujourd’hui réclamer comme Athènes une restructuration de sa dette risque surtout d’être aussitôt la cible des spéculateurs. « L’économie portugaise, qui se finance à nouveau sur les marchés, est trop fragile pour prendre un tel risque », explique M. Castillo. Comme en Irlande, un nouvel emballement des taux pourrait en effet faire dérailler la trajectoire de la dette publique, mettant à bas une partie des efforts opérés ces dernières années. « Contrairement à Athènes qui a adopté la stratégie du bras de fer avec la “troïka”, ces deux Etats ne rêvent désormais que d’une chose : se faire oublier ! » résume un fonctionnaire européen. Leur projet : profiter de leur indépendance retrouvée pour tourner enfin la page de l’austérité. Prendre leur temps pour travailler calmement au retour d’une croissance solide, à l’abri des turbulences financières. p marie charrel Coup d’arrêt aux privatisations en Grèce Depuis 2011, la vente d’entreprises publiques a rapporté 3 milliards d’euros à Athènes, loin des 50 milliards de recettes initialement prévus athènes - correspondance L e terminal de conteneurs de l’Autorité du port d’Athènes (OLP), l’entreprise publique chargée de l’exploitation commerciale d’une partie du port du Pirée était déserte jeudi 29 janvier au matin. Pas un navire dans la rade. Pas un ouvrier sur les quais. Seul le personnel de direction vaque à ses occupations dans les bureaux. Un air de désolation qui contraste avec la joie des quelque 1 100 employés du groupe qui ont appris la veille l’arrêt du processus de privatisation de leur entreprise. « C’est une excellente nouvelle », se réjouit Konstantinos Georges Soros, secrétaire général du syndicat des dockers. « OLP doit rester sous le contrôle de l’Etat, et l’Etat doit investir afin d’augmenter notre capacité de traitement de conteneurs, car, pour l’instant, nous n’avons qu’un tiers de la capacité de notre concurrent chinois d’à côté », soutient le syndicaliste, qui porte ce jour-là une veste barrée La Chine est très préoccupée par l’arrêt des privatisations dans le port du Pirée du slogan sans équivoque « Pas à vendre ! ». Côté chinois, justement, sur les deux terminaux gérés par l’entreprise Piraeus Container Terminal (PCT), filiale du groupe chinois Cosco, c’est l’effervescence. Des dizaines de grues électroniques du dernier cri, directement importées des usines chinoises, traitent, dans un ballet impressionnant, des centaines de conteneurs. « Les cinq sur ce quai-là sont les plus grandes du monde et peuvent transporter jusqu’à quatre conteneurs en même temps », explique le guide délégué par Cosco pour la visite du site. Le ministère du commerce chinois s’est dit, jeudi 29 janvier, « très préoccupé » par l’arrêt des privatisations du port du Pirée. Cette décision remet en question la stratégie chinoise qui souhaitait obtenir un monopole total sur le Pirée en rachetant OLP. Non seulement ce projet semble compromis mais, en plus, le ministre adjoint à la marine, Theodore Dristas, a prévenu qu’il souhaitait réexaminer les conditions d’attribution à Cosco de la gestion des deux terminaux exploités depuis 2009 par l’entreprise. « Ce n’est pas une surprise » « Nous avons signé un contrat avec l’Etat grec, pas avec un gouvernement précis, et nous attendons de l’Etat grec qu’il honore ce contrat », déclare Tassos Vamvakidis, le responsable commercial de PCT, planté entre les drapeaux grec et chinois qui encadrent l’entrée des bureaux de Cosco au Pi- rée. Les Chinois auraient déjà investi plus de 500 millions d’euros sur le port et se montraient aussi intéressés par la privatisation annoncée d’autres ports et aéroports du pays. Au-delà du cas symbolique du Pirée, c’est bien l’ensemble du programme de privatisation lancé en 2011 qui est aujourd’hui sur le point de prendre fin. « Ce n’est pas une surprise », affirme Yannis Eustathopoulos, économiste et consultant spécialiste des entreprises de service public. Le nouveau premier ministre grec, Alexis Tsipras, avait en effet, à maintes reprises, répété durant la campagne électorale qu’il fermerait le Taiped, le fonds chargé de la valorisation des biens publics en Grèce. Sur le catalogue de ce fonds, on retrouve des dizaines d’aéroports, de ports, de plages, d’hôtels, mais aussi quelques grosses entreprises publiques comme celles de l’électricité, du gaz ou de l’eau. « L’objectif de cette campagne de privatisations était double : à la fois budgétaire en faisant entrer des liquidités dans les caisses de l’Etat grec, et structurel avec l’idée que privatiser une entreprise renforce sa compétitivité et son efficacité », explique M. Eustathopoulos. Au final, depuis 2011 et selon les chiffres du Taiped, des accords ont été conclus à hauteur de 5 milliards d’euros sur lesquels 3 milliards auraient déjà été récoltés par l’Etat. Très loin du premier objectif de 50 milliards de recettes « Nous avons signé un contrat avec l’Etat grec, pas avec un gouvernement précis » TASSOS VAMVAKIDIS responsable commercial au Piraeus Container Terminal escomptées. Un chiffre qui a depuis été ramené à moins de 25 milliards d’euros d’ici à… 2020. « D’une part, avec la crise, la valeur des actifs a chuté, ce qui a eu un impact sur les recettes, mais il y a eu aussi pas mal de blocages juridiques et des résistances de la population qui a, par exemple, réussi à faire annuler la privatisation de la compagnie des eaux grecque », dit Yannis Eustathopoulos. « Tout l’enjeu pour ce gouvernement, s’il arrive à tenir sa décision de ne plus privatiser, sera d’arriver à moderniser et à réformer les entreprises publiques vers plus de performances. En cela, l’Europe pourrait aider », propose M. Eustathopoulos. Sans argent dans les caisses, comment soutenir ces investissements publics ? « On en revient à la question de la dette. C’est bien pour regagner de la marge budgétaire et une capacité d’action que le gouvernement Tsipras demande une renégociation de la charge de la dette. » p adéa guillot économie & entreprise | 3 0123 SAMEDI 31 JANVIER 2015 La stratégie du patron de Total face au choc pétrolier Patrick Pouyanné s’explique sur la réponse du groupe à l’effondrement des cours ENTRETIEN N ommé à la tête de Total en octobre 2014, Patrick Pouyanné explique comment le groupe s’adapte au choc pétrolier, et anticipe une remontée des cours à terme. Attaché à redresser une image dégradée, il veut se séparer de ses filiales dans les paradis fiscaux et assure qu’il ne fermera pas de sites industriels en France. Le prix du pétrole a baissé de 60 % depuis juin. Quelles sont les conséquences pour Total ? L’impact financier est important : une baisse de 10 dollars du prix du baril sur l’année, ce sont 2 milliards de dollars (1,75 milliard d’euros) de cash-flow disponibles en moins. Avec un baril à 50 dollars au lieu de 100, on perd donc 10 milliards de dollars sur un an. Il faut en tenir compte ! Mais que le prix du brut soit volatil, ce n’est pas nouveau. Pour y faire face, un industriel doit baisser son point mort. Notre objectif en 2015 est de le réduire de 40 dollars par baril. Il faut réagir – surtout ne pas surréagir – et s’adapter à la situation à court terme sans perdre de vue le moyen et le long terme. Nous investissons pour vingt à vingt-cinq ans. On sera d’autant plus performant demain qu’on aura été capable d’investir dans le bas de cycle aujourd’hui. Je suis confiant : Total a les moyens de tenir le cap. Quelles mesures de redressement allez-vous prendre pour vous adapter à la nouvelle donne ? Total a déjà surmonté des périodes de prix bas. Le groupe est solide et il saura traverser sans difficulté cette période de basses eaux, en contrôlant ses investissements et en réduisant ses coûts. D’abord, les investissements : de 28 milliards de dollars en 2013, on est passé à 26 milliards en 2014. Et on les réduira encore de 10 % en 2015. Mais investir entre 23 et 24 milliards de dollars, cela reste un effort considérable ! Ensuite l’exploration : ces deux dernières années, les dépenses sur ce segment étaient de 2,8 milliards de dollars, nous allons les réduire de 30 % en 2015. Nous allons aussi amplifier la baisse de nos coûts opérationnels et la porter à 1,2 milliard cette année, un effort supplémentaire de 400 millions. Une partie des économies viendra aussi de la renégociation des contrats avec nos fournisseurs car quand le pétrole baisse, le prix des services et des équipements baissent. Aux Etats-Unis, le coût des appareils de forage a reculé de 25 % en un mois. Par ailleurs, les équipes sont mobilisées pour optimiser le portefeuille d’actifs du groupe. En 2015, nous allons accélérer la vente d’actifs dans le cadre de notre plan de cession de « Avec un baril à 50 dollars au lieu de 100, on perd 10 milliards de dollars sur un an » 10 milliards de dollars sur 20152017. Enfin, le groupe étant faiblement endetté, il peut utiliser sa capacité d’endettement à un moment où les taux sont bas. Des projets seront-ils retardés ? Dans la production et la commercialisation de gaz naturel liquéfié (GNL), où Total est un des trois plus grands acteurs mondiaux, nous poursuivrons notre stratégie. Nos deux projets australiens (Ichthys et Gladstone) et Yamal LNG dans l’Arctique russe doivent entrer en production entre fin 2015 et 2017. En revanche, nous revoyons nos investissements sur des champs « matures », dont le déclin a été plus fort que prévu et sur lesquels le temps de retour sur investissement s’allonge. Nous allons aussi freiner nos investissements sur les gaz de schiste américains, gourmands en capitaux, mais dont l’exploitation peut reprendre rapidement en cas de remontée des prix du brut. Pensez-vous que les prix resteront bas longtemps ? La baisse des prix est liée à un phénomène de cycle. Début 2000, on est sorti d’un cycle où les cours étaient très bas, autour de 10 dollars. Les prix ont ensuite augmenté, il y a eu plus projets, plus de demande d’équipement et de services, plus d’innovation technologique et plus d’offre de pétrole. Et entre 2002 et 2012, nos coûts ont été multipliés par plus de deux. Puis la hausse de la demande a ralenti en raison du marasme économique et grâce aux efforts d’efficacité énergétique, par exemple pour les véhicules qui consomment moins de carburant. Ce cycle va s’inverser : les prix baissant, il y aura moins d’investissements et un effet positif sur la demande. Mais je ne peux pas vous dire quand s’enclenchera ce phénomène inverse. Va-t-on assister à une consolidation dans la filière pétrolière ? Et Total va-t-il y participer ? On peut le penser. Aux EtatsUnis en particulier, des compagnies de petite taille, certaines très endettées, risquent de souffrir faute de financement. Les banquiers, moins pressés de prêter de l’argent, vont réguler la production ! Chez Total, la gestion du portefeuille d’actifs est un exercice permanent. Ces quatre dernières années, sur une centaine de milliards de dollars d’actifs, le groupe a acheté pour 23 milliards et vendu pour 28 milliards. Comment jugez-vous la politique de l’Arabie saoudite, qui refuse de resserrer les vannes pour faire remonter les prix ? L’Arabie saoudite est le pays qui a les coûts de production les plus bas. Elle ne veut plus être le seul pays à réduire sa production pour le bien des autres, comme elle l’a déjà fait, notamment en 2008. Elle se dit : pourquoi jouer le rôle de producteur d’appoint au bénéfice des pays les plus riches ? Si d’autres pays n’appartenant pas à l’Organisation des pays exportateurs de p«étrole (OPE) avaient joué le jeu, comme la Russie ou le Mexique, les Saoudiens auraient JEAN-LUC BERTINI/PASCO AND CO POUR « LE MONDE » peut-être bougé. C’est évidemment difficile aux Etats-Unis, où le président Barack Obama ne peut pas donner de consignes aux sociétés pétrolières, qui sont privées. Total perd de l’argent dans le raffinage. Allez-vous fermer des sites en France ? Nous ne fermerons aucun site industriel en France et tous les employés de Total resteront des employés de Total. Voilà les deux engagements que j’ai pris. Nous annoncerons des décisions au printemps. En France, deux de nos raffineries [sur cinq] perdent de l’argent, dont l’une lourdement. Nous réfléchissons à la transformation des activités pour avoir des sites durables. Et pour qu’ils soient durables, il faut qu’ils soient rentables ! Ma responsabilité, c’est de donner un avenir aux salariés, qui sont inquiets et risqueraient de nous prêter les pires intentions. Nous avons des responsabilités sociales. Total ne peut pas être un groupe qui réus- sit au niveau mondial, dégage d’importants profits et ne pas respecter le pacte social de l’entreprise. Au-delà de nos salariés, il faut se préoccuper de l’impact de nos décisions sur les PME qui nous entourent. Il faut se donner du temps pour dialoguer, former les salariés à leurs postes, investir. Cette méthode à porté ses fruits à Carling (Moselle). L’activité du va- pocraqueur perdait plus de 100 millions d’euros par an ; nous avons réinvesti 180 millions sur de nouvelles activités, à plus forte valeur ajoutée. Et aujourd’hui, sans le vapocraqueur, Carling dégage un résultat positif ! A Abou Dhabi, vous avez renouvelé, jeudi, une concession importante pour quarante ans. La Russie reste un pays stratégique En Russie, « Total est très impliqué à travers sa participation de 20 % dans Novatek, ses gisements pétroliers et le projet Yamal LNG », rappelle Patrick Pouyanné, le directeur général de la société. Mais elle y opère « dans le strict respect du régime des sanctions », affirme-t-il. « Par exemple, puisqu’on ne peut plus utiliser le dollar pour financer Yamal LNG, on le fera en euros, explique-t-il. Christophe de Margerie [le prédécesseur de M. Pouyanné] disait que les sanctions économiques ne sont pas un bon moyen pour régler des problèmes diplomatiques. Je partage son analyse. Seul le dialogue peut régler un conflit diplomatique. Mon rôle n’est pas de dire qui a tort ou qui a raison. » « J’ai rencontré Vladimir Poutine, le président russe, ajoute M. Pouyanné. L’Europe ne peut pas se passer du gaz russe. Que des entreprises européennes continuent à y développer des projets est une bonne chose. » C’est un succès majeur pour Total qui est né au Moyen-Orient, il y a 90 ans ! Nous le dédions à Christophe de Margerie et à tout le travail qu’il a accompli dans la région. Nous avons exploité cette concession pendant 75 ans (19392014), et nous en avions 9,5 %. La nouvelle concession court sur quarante ans et nous en aurons 10 %. Je suis fier que Total ait été retenu le premier face à ses concurrents. Et cela, parce qu’il présentait la meilleure offre technique et commerciale. C’est une excellente nouvelle compte tenu de l’importance de cette concession : en termes de production d’abord puisqu’elle représente 7 % de notre production mondiale (2,4 millions de barils) ; et en termes de revenus, car si nous touchions jusque-là 1 dollar par baril, la nouvelle rémunération sera supérieure. C’est un accord historique pour le partenariat entre Abou Dhabi et Total, et Abou Dhabi et la France. p propos recueillis par jean-michel bezat Le groupe « va sortir des paradis fiscaux » attaqué depuis quinze ans sur tous les fronts, de la marée noire de l’Erika, en 1999, à la catastrophe d’AZF à Toulouse (trente et un morts), en 2001, en passant par ses activités en Birmanie à l’époque de la junte et sa faible imposition en France, Total n’en finit pas de tenter de se refaire une virginité. Patrick Pouyanné, le directeur général de la compagnie, dit poursuivre le travail de transparence et de redressement de l’image du groupe, qu’avait engagé son prédécesseur, Christophe de Margerie. Il annonce la fermeture de toutes ses filiales dans les pays dits « non coopératifs ». « Total a près de 900 filiales dans le monde, rappelle M. Pouyanné. Quelquesunes sont installées dans des pays réputés être des paradis fiscaux, comme les Bermudes, les îles Vierges ou les Caïmans. Nous les assumons, parce que nous n’y sommes pas pour des raisons d’optimisation fiscale, mais pour des raisons comptables, ou juridiques. On peut y tenir des comptes en dollars, ce qui est impossible en France. Le critère prioritaire d’implantation d’une filiale, c’est un impératif opérationnel. » Un certain nombre de ces entités figurait dans la liste partielle de quelque 200 sociétés, publiée dans le document de référence du groupe. « Comme Total n’a rien à cacher, ajoute-t-il, j’ai voulu aller plus loin, et j’ai décidé de publier la liste complète de ces filiales en mars. » « On sera transparent » « Il y a une profonde volonté de transparence dans la société civile, que l’on comprend : on sera donc transparent ! », dit le patron de Total, affirmant s’« inscrire totalement dans la continuité de M. de Margerie, qui avait lancé le mouvement en donnant l’instruction de ne plus ouvrir de filiales dans ces pays ». Depuis 2012, « on en a fermé une quinzaine ». « Cette décision, ajoute M. Pouyanné, traduit ma conviction que Total n’est pas seulement un producteur de pétrole et de gaz, mais un acteur de la cité vivant sous le regard des citoyens. On nous scrute, et on attend, de la part du premier groupe français, une forme d’exemplarité. Total doit tenir son rang. » Régulièrement épinglé pour le faible montant des impôts payés en France, Total réplique qu’il s’en acquitte « dans les pays où il fait ses résultats ». Si la major n’a pas payé d’impôts sur les sociétés en France en 2012 et en 2013 (et probablement en 2014), contrairement à la période 20002011, c’est qu’elle y accuse des pertes liées au raffinage. Mais elle en paie à l’étranger : sur 100 dollars de bénéfices en 2013, elle a versé 56 dollars d’impôts, soit 11 milliards de dollars (9,7 milliards d’euros), selon M. Pouyanné. Ce qui fait de Total, selon lui, la société du CAC 40 payant le plus de taxes dans le monde. p j.-m. b. 2 | plein cadre 0123 SAMEDI 31 JANVIER 2015 Site de Lada-Avtovaz à Togliatti, en Russie. Le premier constructeur automobile du pays a prévenu, le 14 janvier, 1 100 cadres de leur prochain licenciement. ANDREY RUDAKOV/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES Russie : vague de licenciements en vue P moscou - correspondante our certains, les lendemains de fête ont eu un goût amer, comme pour cette dizaine d’employés d’un salon de coiffure, une franchise de la chaîne française Camille Albane, installé dans un centre commercial luxueux de Moscou. De retour de congés, début janvier, ils ont trouvé porte close. Sans avertissement, et sans explication. Depuis, ces salariés abandonnés tentent de constituer un syndicat de franchisés dans l’espoir de faire reconnaître leurs droits. Pour l’agence Tass aussi, l’année a mal commencé. La plus vieille agence de presse de Russie, créée avant même la révolution de 1917, qui emploie aujourd’hui 1 700 personnes, devrait perdre 20 % à 25 % de ses effectifs. « On s’attend à une crise sérieuse et on se serre la ceinture », a prévenu son directeur général, Sergueï Mikhaïlov, cité le 22 janvier dans le quotidien économique Vedomosti. Les licenciements, tant redoutés par les Russes, commencent à devenir une réalité. Chaque jour, la liste s’allonge. Jeudi 29 janvier, c’est l’entreprise Baltika, numéro un de la bière en Russie et filiale du groupe danois Carlsberg, qui a annoncé la fermeture de deux de ses usines à Tchéliabinsk (Oural) et à Krasnoïarsk (Sibérie), représentant 560 suppressions d’emploi. Un peu auparavant, c’était au tour de la banque VTB24 d’avertir que, d’ici à la fin du premier trimestre, elle se séparerait de « 5 % à 7 % » de son personnel. « Nous optimisons de manière drastique nos dépenses d’exploitation et administratives », déclarait son directeur général, Mikhaïl Zadornov. Le premier constructeur automobile du pays, Lada-Avtovaz, dans lequel le groupe français Renault détient une participation, a lui aussi prévenu, le 14 janvier, 1 100 cadres de leur prochain licenciement. La crise, accentuée par les sanctions internationales et la chute du prix du pétrole, produit ses effets. Ce n’est pas encore un raz-de-marée, mais l’inquiétude augmente alors que les indicateurs de l’économie ont viré, les uns après les autres, au rouge dans les derniers mois de 2014. Le rouble a dégringolé, l’inflation continue de grimper, la consommation de régresser, et les entreprises, soumises à un taux directeur fixé à 17 % par la Banque centrale de Russie, ont du mal à rembourser leurs dettes et à assumer leurs dépenses, sans compter les sanctions internationales qui les privent, pour certaines d’entre elles, d’accès au marché des capitaux. En 2015, le pays devrait entrer en récession : la Banque mondiale prévoit une contraction de l’activité de 3,9 %. Avec un taux de chômage officiel légèrement supérieur à 5 %, l’emploi représentait donc jusqu’ici quasiment le dernier rempart contre le pessimisme. « Tout le monde dit : le chômage nous attend et cela va être sérieux. Ce sont avant tout les experts, les fonctionnaires et les représentants des entreprises qui le disent, mais bien sûr, c’est une façon de préparer les gens à ce qui les attend », soupire Petr Biziokov, sociologue au Centre des droits sociaux du travail à Moscou. Parmi ces « experts » qui sonnent l’alarme, Alexeï Koudrine. En marge du forum de Davos où il se trouvait le 24 janvier, l’ex-ministre russe des finances a confié à l’agence Reuters son inquiétude : « Je prévoyais des temps difficiles, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils le soient autant, a-t-il déclaré. Les prix à la consommation ont fortement augmenté. Les vagues de licenciements ont commencé. Le secteur du BTP a mis à la porte 100 000 personnes. Nous constatons aussi des signes de crise dans l’industrie automobile… » INDEMNITÉS DE CHÔMAGE TRÈS FAIBLES La situation « est sous contrôle, il n’y a pas de problème majeur », a aussitôt corrigé le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, alors même que son gouvernement débloquait 52 milliards de roubles (668 millions d’euros) pour soutenir le marché du travail. Ces fonds publics devraient être versés aux régions afin de « soutenir ceux qui, indépendamment de la crise, ont du mal à trouver un emploi, surtout les jeunes qui n’ont pas d’expérience d’emploi qualifié et les handicapés », avait précisé M. Medvedev à l’issue d’une réunion consacrée à la situation sociale. La décision de l’agence américaine Standard & Poor’s de dégrader la note de la Russie à « BB + », un palier dont le pays avait eu du mal à se sortir Chaque jour, la liste des suppressions de postes s’allonge. Jeudi 29 janvier, c’est la filiale russe de Carlsberg qui a annoncé la fermeture de deux usines. Avec un taux de chômage officiel légèrement supérieur à 5 %, l’emploi représentait jusqu’ici le dernier rempart contre le pessimisme « C’EST UNE SITUATION TRÈS DANGEREUSE. DEPUIS QUELQUES MOIS, ON VOIT AUGMENTER LES GRÈVES ET LES ACTIONS DE PROTESTATION » PETR BIZIOKOV sociologue en 2005, sept ans après la grande crise financière de 1998, est intervenue sur ces entrefaites, comme une alerte supplémentaire. Perdant un peu de son calme, lors d’une visite dans une usine agroalimentaire, le chef du gouvernement a fini par laisser éclater sa mauvaise humeur en réagissant à la rumeur persistante à Moscou selon laquelle la Russie pourrait être désormais exclue du système financier international Swift. « Notre réaction sera sans limite ! » Pour le Kremlin, confronté à sa plus sérieuse crise depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, l’augmentation du chômage représente un péril bien plus important que n’importe quel autre fléau. La préoccupation est d’autant plus grande que certaines entreprises, confrontées à une baisse drastique de leur marché, suspendent leur activité parfois pendant des mois avant, le cas échéant, de prendre des décisions plus douloureuses encore. Et la situation devient dramatique lorsque, dans de nombreux cas, les salariés ne sont tout simplement pas payés pendant des semaines, voire des mois. « En Russie, explique le sociologue Petr Biziokov, la situation est bien différente d’ailleurs. D’abord, l’indemnité de chômage est très faible, environ 5 000 roubles par mois [moins de 70 euros par mois]. Ensuite, les relations dans le travail sont quasi féodales, disons, préindustrielles. Les salariés sont complètement dépendants de leur employeur, qui fait ce qu’il veut – et encore, je ne parle même pas des émigrés dont la situation est bien pire. » « Pour moi, poursuit ce dernier, c’est une situation très dangereuse. Or, depuis quelques mois, on voit très nettement augmenter les grèves et les actions de protestation. » Blocages des sites, piquets de grève et manifestations échappent de plus en plus aux organisations syndicales et éclatent « de façon spontanée », souligne ce spécialiste, qui observe les mouvements sociaux depuis près d’une décennie. Dans ce domaine aussi, poursuit-il, l’année 2014 s’est achevée en nette hausse. « Nous avons enregistré 293 mouvements de protestation contre 272 en 2009. » Cette année-là, Vladimir Poutine avait dû lui-même se déplacer dans la région de Saint-Pétersbourg pour empêcher la fermeture de la cimenterie de Pokaliovo en forçant un oligarque, devant les caméras, à signer un plan de relance. p isabelle mandraud En attendant les effets du plan anticrise, « nous allons manger moins » pour affronter la crise, quelques hauts responsables russes y sont allés de leurs conseils. « Si vous n’avez pas assez d’argent, vous devez vous souvenir que nous sommes russes, nous avons survécu à la faim et au froid, nous devons penser à notre santé et manger moins », a ainsi préconisé Ilya Gaffner, un député de la région de Sverdlovsk, en Sibérie, à une vieille dame qui lui expliquait ne plus pouvoir acheter du sucre pour son fils handicapé. « Nous allons surmonter tous les obstacles dans notre pays, nous allons manger moins, utiliser moins d’électricité », suggérait de son côté le 24 janvier le vice-premier ministre Igor Chouvalov devant le gratin de l’économie mondiale réuni à Davos. Succès garanti sur les réseaux sociaux, alors que les prix s’envolent en Russie – jusqu’à 163 % d’augmentation du prix du chou dans la région de l’Oural. « Nouvelles réalités » Plus sérieusement, le gouvernement a rendu public mercredi 28 janvier un plan « pour le développement et la stabilité sociale » destiné à limiter les effets de la crise qui, sous l’effet conjugué des sanctions internationales et de la chute du prix du pétrole, frappe aujourd’hui la Russie. Dans ce document de 38 pages où le mot « crise » apparaît cinq fois, 60 mesures ont été recensées, financées par une baisse des dépenses budgétaires de 5 % par an étalée sur trois ans. La facture globale de ce tournant de la rigueur n’a pas été évaluée. Côté social, la partie par capitalisation des retraites sera revalorisée au 1er février de 11 %, soit le taux officiel de l’inflation en 2014, pour un coût estimé à 188 milliards de roubles (2,5 milliards d’euros). L’emploi bénéficie d’une enveloppe de 52 milliards de roubles (665 milliards d’euros). Une prime au déménagement, en particulier, est créée pour tenter de faciliter la mobilité, au demeurant assez peu répandue en Russie. Côté soutien aux entreprises, le do- cument vise essentiellement les banques très fragilisées. Aux 1 000 milliards de roubles (13 milliards d’euros) déjà annoncés pour leur recapitalisation s’ajoute une aide de 250 milliards de roubles (3,3 milliards d’euros) pour soutenir les infrastructures et le versement de 300 milliards de roubles (3,9 milliards d’euros) à la banque de développement VEB pour des crédits. Ces mesures sont sans doute loin d’être définitives. A Davos, M. Choubalov expliquait que « le plan anticrise, c’est de faire en sorte que les citoyens ordinaires et les entrepreneurs s’adaptent aux nouvelles réalités ». p i. m. QE, déflation...10 questions pour comprendre les annonces de la BCE Les Échos 22 janvier 2015 La Banque centrale européenne doit procéder jeudi 22 janvier à l’annonce d’un important programme d’achats de dette publique, et la mise en place, historique, de son premier « QE ». Dix questions pour tout comprendre. 1) C’est quoi le QE ? Le QE, pour « quantitative easing » ou « assouplissement quantitatif » est un outil qui permet à une banque centrale de maintenir une politique monétaire accommodante (propre à stimuler l’économie) même lorsqu’elle a abaissé ses taux directeurs à près de 0 %. Le QE consiste pour l’institution à injecter massivement des liquidités dans les marchés en achetant de grandes quantités de titres, notamment des emprunts d’Etat. Par ce biais, la banque centrale évince les investisseurs, qui se reportent vers d’autres actifs financiers plus rémunérateurs comme les actions, ou obligations d’entreprises, dont le prix augmente en conséquence (les taux des obligations baissent). Les banques, elles, peuvent se reporter vers la distribution de crédit aux entreprises et aux ménages. Autre effet bénéfique : la création de monnaie fait baisser le cours de la devise, ce qui favorise les exportations. L’efficacité du QE dépend toutefois de l’environnement économique dans lequel il s’intègre. 2) Comment cela va-t-il se passer ? >Combien ? Le programme pourrait porter sur 50 milliards par mois sur au moins un an, soit 600 milliards d’euros d’achats d’actifs. Il doit être suffisamment important pour permettre d’augmenter le bilan de la BCE de 1.000 milliards d’euros, en tenant compte des mesures lancées depuis septembre. >Qui ? On s’oriente vers un rachat en direct par chaque banque centrale nationale. Avantage : cela ferait porter le risque par les Etats nationaux et non par la BCE elle-même. Il s’agirait d’atténuer les inquiétudes de l’Allemagne, peu favorable à la mise en place d’un QE. Pour l’instant, rien n’est tranché. >Quand ? Selon une source citée par Bloomberg, les achats de 50 milliards par mois ne débuteraient pas avant le 1er mars. La BCE s’était déjà donné du temps en juin dernier lors de l’annonce des premières mesures de rachat d’obligations sécurisées et de crédits titrisés. >Quoi ? Essentiellement de la dette souveraine de la zone euro sur le marché secondaire. La question est de savoir si les dettes grecques et portugaises en seront exclues ou si la BCE achètera des actifs en fonction du poids de chaque pays dans la composition de son capital. 3) Qu'est-ce que cela va changer pour l’Europe ? Le but du QE est évidemment de relancer l’économie européenne pour qu’elle ne reste pas scotchée à long terme sur une croissance et une inflation anémiques, autour de 1 %. La BCE met en avant son mandat pour stabiliser l’inflation autour de 2 %, mais le test du QE se coordonne avec une réorientation plus générale de la politique économique européenne. Autour de la relance de l’investissement, notamment avec le plan Juncker et d’une plus grande flexibilité accordée à la politique budgétaire en échange de la mise en œuvre de réformes structurelles. Au mieux, si chacun respecte sa feuille de route, la croissance reviendra. Si les Etats ne remplissent pas leur part du contrat, en réformant et en veillant à leurs dépenses publiques, le QE ne suffira pas à relancer la croissance. Enfin dans le scénario le pire, si certains Etats ne pouvaient plus rembourser leur dette, le QE aurait un effet redistributif, les pertes encaissées par la BCE devant être épongées par l’eurosystème. C’est pourquoi il est peu probable que la BCE inclue les titres grecs dans ses rachats d’actifs souverains. 4) La France va-t-elle en profiter ? Comme d’autres Etats membres de la zone euro, la France tirera des bénéfices du probable rachat de dettes souveraines par la BCE. Mais l’Hexagone n’est pas en première ligne, et les bénéfices se sont déjà matérialisés. Selon la Banque de France, au troisième trimestre 2014, quand les marchés financiers ont anticipé la mise en place d’une telle mesure, les taux d’intérêt payés par les entreprises ont été « en nette diminution ». Ainsi, les taux pour les crédits de long terme sont passés en trois mois de 2,44 % à 2,28 % en moyenne. L’Etat est lui aussi gagnant : les taux français à 10 ans s’établissaient ce mercredi en dessous de 0,65 %, contre 1,7 % début juillet. Enfin, le recul de l’euro depuis l’été dernier, en partie induit par la perspective des rachats de dettes souveraines, favorise les exportateurs français. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement milite depuis des mois en faveur d’une action de la BCE. Mais ce n’est toutefois pas le rachat de dettes souveraines qui tirera l’activité en 2015, les taux d’intérêt étant déjà très faibles, contrairement aux pays du sud de l’Europe. 5) Pourquoi l’Allemagne est-elle très réservée ? Superflu, contre-productif et potentiellement dangereux. Les -décideurs politiques et économiques allemands sont très réservés sur le programme d’achat de dette souveraine qui doit être annoncé par la Banque centrale européenne, même s’ils ne le contestent pas publiquement (sauf le président de la Bundesbank). Premièrement, Berlin estime le timing inapproprié, trois jours avant les élections -grecques. Deuxièmement, le gouvernement ne partage pas le diagnostic alarmiste de la BCE, estimant quasi nul le risque de spirale déflationniste et tablant sur une reprise avec la chute des cours du pétrole, les taux déjà historiquement bas et l’effet des réformes engagées ici et là. Troisièmement, comme elle l’a souligné lundi, Angela Merkel redoute que cette mesure retire la pression sur les Etats de la zone euro – comme la France et l’Italie – pour mener des réformes structurelles qu’elle juge urgente. Enfin, il y un aspect culturel : les Allemands ne redoutent rien tant que l’inflation et une monnaie faible, qui est le but de QE. 6) Pourquoi la BCE a-t-elle attendu aussi longtemps ? Il y a eu une différence d’interprétation de l’impact de la crise financière en Europe. Là où les Américains ont vu un choc puissant et persistant, les Européens ont cru à un choc cyclique. En 2011, ils ont donc privilégié les politiques d’austérité – là où les Anglo-Saxons ont poursuivi une politique monétaire très accommodante –, ce qui a conduit à une sortie très lente de la récession en Europe. L’économie dans la zone euro est d’ailleurs toujours extrêmement faible. Conscient de cette erreur, Mario Draghi, le président de la BCE, a prévenu dès l’été dernier qu’il était prêt à intervenir de façon beaucoup plus massive, car les perspectives d’inflation à moyen terme commençaient à décrocher. Mais il a d’abord voulu tester certains instruments (rachat de crédits titrisés, d’obligations bancaires, prêts ciblés envers les banques). Et il lui a fallu également prendre le temps de combattre l’hostilité de l’Allemagne et, au sein de la BCE, du gouverneur de la Bundesbank, qui voient dans l’assouplissement de la politique monétaire un financement indu des déficits des Etats. 7) Comment le QE peut-il lutter contre la déflation ? Avec une croissance très faible dans la zone euro et une inflation très basse (l’indice des prix à la consommation est tombé à -0,2 % en décembre), le risque de déflation est devenu réel. Et ce alors que la chute du prix du baril de pétrole comme des matières premières ajoute aux pressions déflationnistes. La demande privée, qu’il s’agisse des consommateurs ou des investisseurs, est elle aussi très médiocre si bien qu’il n'y a pas de pression sur les prix. L’un des objectifs du QE est de faire baisser l’euro. En mettant beaucoup de liquidités sur le marché, la valeur de la devise se dévalue. Cela doit permettre d’augmenter la compétitivité de l’industrie européenne et aider à ses exportations. L’autre objectif de la banque centrale, en achetant des actifs souverains, est de pousser les investisseurs à aller vers des actifs plus risqués, de libérer et d’assouplir les conditions de crédit. Tout cela doit aider au financement de l’économie qui en reprenant de la vigueur renouera avec les pressions inflationnistes. 8) Le QE : facteur de cohésion ou de division ? En utilisant pour la première fois un outil que manient déjà les banques centrales, la BCE franchit une étape énorme vers l’intégration de la zone euro. « La BCE devient comme toutes les grandes banques centrales du monde, c’est une étape historique, la fin d’un tabou », se réjouissent le groupe des Sociaux démocrates au Parlement européen. Après la création du Mécanisme européen de stabilité, puis la mise sur pied de l’union bancaire, le QE unit encore davantage l’eurozone. Dans l’immédiat toutefois, il va aviver les tensions entre les 19 Etats de la zone euro, notamment avec l’Allemagne, qui s’oppose à ce qu’elle considère comme un nouveau pas vers la mutualisation des dettes des Etats, que le Traité interdit. Aussi l’Allemagne risque de se montrer extrêmement rigide dans les semaines à venir, tant dans le débat sur la réduction de la dette grecque, que sur les questions du respect des règles budgétaires (le pacte de stabilité). Il est probable qu’elle plaide pour un nouveau régime de sanctions afin d’exiger un suivi plus strict par Bruxelles des réformes structurelles promises par les Etats. 9) Ca va changer quoi sur les marchés ? Un constat d’abord : les marchés ont en partie anticipé l’annonce du QE. Les rendements des obligations d’Etat sont à des niveaux historiquement bas et les actions européennes sont proches de leur plus haut depuis 2008. Il n’est donc pas impossible que dans un premier temps la réaction soit négative, selon l’adage : « On achète la rumeur, on vend la nouvelle ». D’autant qu’il y a un risque de déception quant aux annonces. Pour autant, à moyen terme, l’arrivée massive de liquidités sur les marchés financiers devrait avoir un impact positif, notamment sur les actifs risqués, comme les actions. La politique de taux zéro de la BCE incite en effet les investisseurs à partir en quête de rendement. Or le rendement moyen des actions de la zone euro – via l’indice Euro Stoxx – atteint 3,5 % fin 2014. La baisse de l’euro, qui découle de ce plan, est aussi une bonne nouvelle pour les bénéfices des entreprises de la zone. Enfin, pour les emprunts d’Etat, l’arrivée d’un acteur de poids telle la BCE pourrait déséquilibrer l’offre et la demande, faisant monter le prix des obligations. 10) L’euro peut-il encore baisser ? Unanimes, les marchés anticipent un euro faible et de manière durable. Ils fondent notamment leurs anticipations sur le fait que tous les programmes d’assouplissement quantitatif ou QE menés auparavant dans les autres pays (Etats-Unis, Japon...) ont fait baisser leur monnaie de manière très notable. Ainsi, les deux premiers QE aux Etats-Unis ont-ils fait reculer le dollar de 3,6 % à 10,8 %, selon les parités. Le QE de la Banque centrale européenne (BCE), s’il est mis en œuvre, devrait être conforme à ces observations. Tout autant que la poursuite du repli de l’euro, c’est la généralisation de sa baisse qui importe pour la compétitivité des entreprises. Or, depuis début septembre, la monnaie unique a perdu 12 % par rapport au billet vert, mais son taux de change par rapport à ses principaux partenaires commerciaux n’a cédé « que » 6 %. Assouplissement quantitatif - "Les pauvres en prennent plein la gueule à cause des taux zéro" Le Point - Publié le 21/01/2015 à 20:17 - Modifié le 22/01/2015 à 10:00 Pour l'économiste Charles Gave, les politiques exceptionnelles menées par les banques centrales depuis le début de la crise sont pires que le mal. Mario Draghi s'apprête à procéder au rachat de la dette publique par la BCE. Mario Draghi s'apprête à procéder au rachat de la dette publique par la BCE. © Arne Dedert/dpa/AFP Propos recueillis par Marc Vignaud La BCE s'apprête jeudi à annoncer des achats de dette publique de la zone euro pour lutter contre la déflation en zone euro. Charles Gave, libéral convaincu* et président de la société de services financiers Gavekal Research, basée à Hong Kong, accuse les mesures exceptionnelles prises par les banques centrales depuis le début de la crise d'augmenter l'instabilité du système financier et de creuser les inégalités. Interview. Le Point.fr : Pourquoi êtes-vous opposé au rachat de dette publique par la BCE alors que la mesure est présentée comme indispensable pour sortir de la déflation par la plupart des analystes de marché ? Charles Gave : Il faut d'abord se demander pourquoi une partie de la zone euro est en déflation ! C'est parce que l'euro est une construction imbécile. Il n'est pas possible de maintenir des taux de change fixes entre des pays qui ont des productivités différentes. Sinon, celui qui a la productivité la plus forte mange les autres. C'est ce qui s'est passé depuis le début des années 2000. En base 100 en 2000, la production industrielle allemande est aujourd'hui à 120, la française est à 85, l'italienne à 75. De 1960 à 2000, la production industrielle de ces trois pays était pourtant exactement la même. Après avoir foutu en l'air notre appareil industriel, l'Allemagne est en train de demander qu'on réduise notre protection sociale. C'est ce qui s'appelle une dévaluation intérieure pour faire baisser les prix : ce que l'Espagne a commencé à faire. Cela appauvrit de manière épouvantable toutes les petites gens. L'euro est une fantastique machine à créer des divergences. Dans un livre que j'ai publié il y a une dizaine d'années, Des Lions menés par des ânes, je disais que l'euro allait créer trop d'usines en Allemagne, trop de fonctionnaires en France et trop d'immeubles en Espagne. Cela a mis 10-12 ans à se produire, mais cela s'est produit. La BCE ne peut-elle pas contribuer à relancer la machine dans les pays du Sud en rachetant des actifs, comme de la dette publique ? Si les profits des entreprises baissent de 2 ou 3 % par an, elles n'ont que faire d'emprunter pour augmenter leur production. Que les taux d'intérêt soient à 0,3, ou 5 %, cela ne change strictement rien. Dans le contexte actuel, cela ne sert à rien d'investir. Quiconque a un peu d'argent en Europe préférera d'ailleurs construire son usine en Allemagne, là où le coût du travail, du capital, et le poids de la réglementation sont moins élevés, et non en France, en Italie ou en Espagne. On comprend que l'action de la BCE pourrait être, à vos yeux, inefficace. Mais pourquoi êtes-vous si opposé aux taux d'intérêt à zéro ? Les systèmes d'assurance et de retraite ont besoin de vrais taux pour pouvoir remplir leurs objectifs. Avec des taux à zéro, voire négatifs, les retraites complémentaires comme l'Agirc et l'Arrco seront en faillite d'ici deux-trois ans, car une grosse partie de leur revenu vient de leurs placements obligataires ! En d'autres termes, la BCE est en train de subventionner la consommation actuelle avec la retraite du futur. C'est un jeu à somme nulle. Cela fait trois ans que l'on nous promet le nirvana. Cela a simplement eu pour effet de faire monter les marchés obligataires des pays périphériques de la zone euro comme le Portugal, l'Espagne, l'Italie et même la France à des niveaux qui ne sont justifiés en rien par les fondamentaux économiques de ces pays. On a bien vu avec la Suisse la semaine dernière que lorsque la banque centrale crée des faux taux, ça revient vite comme un élastique à la figure. Et ça fait mal ! Autrement dit, vous craignez un krach obligataire quand les banques centrales remonteront leurs taux d'intérêt... Cela se produira dès qu'il se passera quelque chose qui fera réaliser aux gérants du monde entier que tous les prix sont faussés. On est en train d'accroître la fragilité du système financier en accroissant les possibilités d'effets de levier (opérations financées par l'endettement, NDLR) qui peuvent mettre en danger des banques, des opérateurs financiers, etc. Malgré les risques, la politique de taux zéro, puis de rachats massifs d'actifs, a pourtant plutôt bien fonctionné aux États-Unis, de l'avis de nombreux observateurs... Le taux de participation au marché du travail aux États-Unis est à un plus bas historique. Le taux de chômage affiché de 5,4 % est une création statistique. Si on rapporte le nombre de personnes au chômage au nombre de personnes sur le marché du travail il y a dix ans, ce taux serait à 10 %. 50 % de la population reçoit des allocations du gouvernement et un bon tiers des bons alimentaires... Si la hausse des actifs déclenchée par les taux zéro a fait la fortune des gens riches, elle a appauvri la majorité du pays. Il faut bien voir que les taux zéro reviennent à prélever un impôt sur les pauvres au profit des plus riches. Aux États-Unis, les dépôts bancaires, détenus en particulier par des petites gens, sont de 10 000 milliards de dollars. Si les taux étaient à 3 %, il y aurait à peu près 300 milliards de revenus supplémentaires à dépenser par an. C'est autant d'argent qui est retiré de la consommation. Ces 300 milliards sont transférés aux "Goldman Sachs" de ce monde [référence à la banque d'affaire américaine, NDLR] par les profits qu'ils réalisent grâce aux taux à zéro. Du point de vue de la justice sociale, il n'y a rien de plus abominable que des taux nuls. Vous mettez donc en relation l'explosion de la richesse des 1 % les plus aisés décrite par l'Organisation non gouvernementale Oxfam, avec les politiques menées par les banques centrales depuis le début de la crise ? Oui. Il y a six ans, j'avais publié un article intitulé Le coût élevé de l'argent gratuit (The high cost of free money) dans lequel j'avertissais que les taux zéro allaient augmenter les inégalités et entraîner une baisse de l'investissement. Pourquoi ? Les deux principaux prix dans un système économique, ce sont les taux d'intérêt et le taux de change. Si ces deux prix sont faux parce que manipulés par la banque centrale, le chef d'entreprise sent bien que tous les prix dans l'économie sont faux. Il ne va donc pas se lancer dans une opération d'investissement à 10 ans comme construire une nouvelle usine, car il ne sait pas du tout quels seront les prix à cet horizon (le taux de change du dollar, les taux d'intérêt...). Il préfère donc racheter ses propres actions, puisqu'il devient beaucoup plus rentable d'emprunter de l'argent pour racheter ses propres titres que d'acheter une machine-outil, le prix des actifs. Cela n'augmente pas du tout l'investissement. Du coup, la productivité baisse, les salaires n'augmentent plus et les pauvres gens en prennent plein la gueule. Auteur à succès, Charles Gave a publié en 2010 : L'État est mort, vive l'État. Pourquoi la faillite étatique qui s'annonce est une bonne nouvelle, Bourin éditeur [Hold-Up à 1 100 000 millions d'€] QE : comment la BCE se moque du monde ! Olivier Berruyer, Les crises-fr. Je réagis rapidement à ce (nouveau) scandale bancaire. Que va faire la BCE ? Mario Draghi a annoncé un programme de rachat d’actifs de 60 milliards d’euros par mois de mars 2015 jusqu’à fin septembre 2016, soit un QE à plus de 1 100 milliards d’euros au total. Les achats d’obligations souveraines seront réalisés au prorata de la répartition du capital de la BCE, c’est-à-dire qu’un montant réduit sera consacré au rachat des dettes des plus petits pays comme la Grèce. Ils concerneront les obligations des États membres de la zone euro et des Institutions européennes. (Cela fait quand même la bagatelle maximale de 220 Md€ pour la France – soit presque 4 années d’impôt sur le revenu !!!) La BCE achètera des obligations de 2 à 30 ans Les taux des obligations à dix ans sont les plus souvent cités en référence, mais les interventions de la BCE porteront sur toutes les maturités : aussi bien sur des dettes à deux ans que sur des dettes à trente ans. Pour ne pas déstabiliser les marchés, il est indiqué que la BCE ne rachètera sur le marché secondaire pas plus que 25 % du montant de chaque émission obligataire des différents États, et pas plus de 33% de la dette totale de chaque émetteur… Les risques ne seront partagés que sur 20% des titres achetés Dans le cadre du vaste programme d’achats d’actifs lancé jeudi par la BCE, seuls 20% des titres achetés seront susceptibles de provoquer des pertes assumées collectivement par l’ensemble des États de la zone euro, a annoncé Mario Draghi. “20% des achats d’actifs supplémentaires seront soumis à un régime de partage des risques”, a expliqué Draghi, limitant ainsi le degré de solidarité entre contribuables européens lors des futurs achats massifs de dette publique et privée, qui doivent commencer dès mars prochain. On notera que même les Echos n’ont rien compris… : (bas, on ne parle que de 600 Md€ de solidarité en + ou en -) Pourtant, le reste des journaux a compris, et la BCE est claire : “En ce qui concerne le partage des pertes hypothétiques, le Conseil des gouverneurs a décidé que les achats de titres des institutions européennes (qui s’élèveront à 12 % des achats d’actifs supplémentaires et qui seront effectués par les banques centrales nationales) seront soumis au partage des pertes. Les autres achats d’actifs supplémentaires réalisés par les BCN ne seront pas soumis au partage des pertes. La BCE détiendra 8 % des achats d’actifs supplémentaires. Cela signifie que 20 % de ces achats supplémentaires feront l’objet d’un régime de partage des risques.” Ainsi, ces 20 % se scindent en 12 % des achats concerneront les obligations des Institutions Européennes (donc a priori les institutions type MES servant à boucher les trous précédents…) et 8 % achetés directement par la BCE. Les 80 % restant sont achetés directement par les banques centrales de chaque pays, SANS AUCUNE SOLIDARITÉ européenne ! Et donc cela revient à dire que c’est chaque banque centrale nationale qui va racheter les obligations de son propre gouvernement sur le marché secondaire… C’est une vraie innovation (et j’avoue ne même pas voir comment c’est juridiquement possible) : jusqu’à présent, l’EuroSystème (= toutes les banques centrales nationales) était à 100 % solidaire… D’où ce commentaire incroyable : Bah oui : on détricote 80 % de la solidarité, donc c’est un progrès vers l’Union. Cela me semble être au contraire un sacré pas vers la dissolution de l’euro ! Lors de la fin de l’euro, ils nous diront encore que c’est une belle occasion d’aller vers plus d’union, vous verrez… Bref, il ne faut pas s’étonner dès lors que “L’usage d’un tel programme comme instrument de politique monétaire a fait « l’unanimité » parmi les 25 membres du Conseil, a précisé Mario Draghi, et le choix de l’enclencher dès mars a seulement fait « consensus », car certains membres du Conseil ne voyaient pas l’urgence d’agir dès maintenant.” L’Allemagne traine les pieds, mais elle ne s’est pas opposée ici à la mesure, vu que, au pire du pire, ne lui couterait qu’une cinquantaine de milliards – vu que 80 % de pertes seront pour les pays acheteurs de dette… Hein ? Bon, en résumé : la BCE va faire tourner la planche à billets (on appelle ça QE pour que les gens ne comprennent pas) pour racheter des dettes publiques à ceux qui en ont déjà acheté. Et ça sert à quoi ? 1. Officiellement, “c’est pour lutter contre la déflation rampante” – et donc pour faire monter les prix. En effet, c’est exactement ce qui s’est passé aux États-Unis, précurseurs : Ah non, flûte – Caramba, encore raté… P.S. je signale que ce n’est pas parce que cela semble marcher au début qu’il y a lien – on peut s’amuser à faire dire n’importe quoi à de tels graphiques, en mettant n’importe quelle donnée. En revanche, c’est un excellent moyen de “prouver négativement” qu’il n’y a pas de lien, quand on voit une divergence majeure comme ici… Pourquoi cela ne marche-t-il pas ? Il est vrai, qu’en général, par le passé, quand on faisait tourner la planche à billets, cela faisait de l’inflation. Mais pas là. C’est lié au fait qu’on a désormais une énorme économie financière, au dessus-de l’économie réelle, qui modifie les flux financiers. Mais en fait, le principe est toujours vrai, simplement on a une mauvaise définition. Car on appelle inflation l’”évolution des prix à la consommation”, donc ce que vous achetez tous les jours. Et on ne compte pas là dedans les prix des actifs : actions, obligations, immobilier… Regardez, on vous serine que la BCE a terrassé l’inflation depuis 20 ans (donc “que les prix ont peu augmenté”), mais si vous avez acheté un bien immobilier dans cette période, vous vous êtes normalement aperçu qu’il y avait un petit souci dans sa définition de l’inflation… Et vous auriez sans doute préféré une baguette plus chère mais les prix immobiliers de 1995… C’est un peu comme si je disais qu’actuellement, on a une déflation cataclysmique de – 50 % – en vous précisant que, bien entendu, j’appelle “inflation” l’évolution des seuls prix du pétrole… Et en fait, dans l’économie financiarisée actuelle, les actions de la banque centrale ont bien tendance à faire de l’inflation – mais de l’inflation des actifs. J’avais analysé ceci pour la Suisse il y a 2 ans (au vu des ses magnifiques séries historiques) : Et quand on voit le cours actuel des actions (records historiques – ce qui est clairement du délire vu le contexte économique !!), des obligations, de l’immobilier, des taux d’intérêts, on voit bien qu’il y a bien un fort effet inflationniste – mais des actifs. 2. on a droit aussi à “c’est pour relancer la croissance” J’imagine que c’est de nouveau au vu du phénoménal succès américain : Ah non, flûte – Caramba, encore raté… Si des types dans une cave à Francfort pouvaient relancer la croissance, cela se saurait… Je cite donc le grand et regretté J.K. Galbraith, ancien conseiller économique de plusieurs présidents américains (source dans ce billet : Action des banques centrales : l’élégante esquive de la réalité) : “On estime que les mesures discrètes prises par la Federal Reserve sont les plus approuvées et les mieux acceptées des interventions sur l’économie. Elles n’en sont pas moins parfaitement inefficaces, elles n’ont pas l’effet qu’elles sont censées avoir. La récession et le chômage – ou le boom et l’inflation – se poursuivent. C’est un des mensonges auxquels nous tenons le plus. [...] Depuis 1913, date à laquelle la Federal Reserve a commencé à exister pleinement, le bilan de sa lutte contre l’inflation et particulièrement contre la récession a été d’une insignifiance totale et continue. [...] Pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l’expérience du conflit précédent, on redoutait beaucoup l’inflation. Finalement, elle a été maintenue sous contrôle étroit et n’a laissé aucun souvenir vraiment désagréable. Les historiens ne voient même plus le problème. Un facteur de poids a pesé dans cet heureux résultat : on a tiré les leçons du passé et l’on n’a fait aucune confiance à la Federal Reserve. Il n’était pas question, dans cette période si difficile, de fonder la politique économique sur l’espoir ou la mythologie. Contenir l’inflation était l’une de mes tâches principales pendant ces années (j’étais administrateur adjoint chargé de la politique des prix à l’Office de contrôle des prix, donc immédiatement concerné par la lutte anti inflation), et j’étais bien persuadé, moi aussi, que la Federal Reserve n’avait pas la moindre importance. Et c’était exact. Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les menaces d’inflation et de récession ont été moins graves. La Fédéral Reserve, après des débats internes savants et souvent acharnés, a pris des mesures. Elles ont été très applaudies, ont donné lieu à des prévisions optimistes, et n’ont eu aucun effet.” Je me permets enfin de rappeler que toutes ces mesures « non conventionnelles » n’ont jamais été testées à ce point dans l’Histoire. Je n’ai pas connaissance de cas dans l’Histoire où une Banque centrale ait pris tant de risques, et encore moins où elle se soit retrouvé en fonds propres très négatifs en cas de problèmes… En théorie, ce n’est pas un drame vu que c’est une banque centrale, mais en pratique, on verra ce que ça donne en terme de panique et de défiance envers la monnaie… En conclusion : quand les banquiers centraux rentrent dans cette logique à la Ponzi (la BCE doit faire des QU pour remplacer la Fed qui arrête et la BoJ qui limite aussi son aide aux marchés), ça finit en général très mal… Ben alors, ça sert à quoi en vrai ? Eh bien, c’est assez simple. un tel QE sert principalement à 2 choses : 1. Vous l’avez compris, à continuer la gabegie financière, à maintenir au cric des bulles gigantesques, indues et dangereuses – en évitant la vérité des prix (ce qui a à l’évidence des impacts négatifs sur l’économie réelle) Ça permet aussi aux États de voir baisser le taux d’intérêt qu’ils payent (en ne payant pas le bon prix) – et donc de continuer à s’endetter encore plus. Ca semble bien comme ça, mais c’est en fait comme avoir de la drogue gratuite. Et le jour où le système lâche et il faut payer le vrai prix sur le stock énorme de dette, c’est la banqueroute assurée… 2. Et mieux encore… À aider les banques privées ! Car que se passe-t-il lors d’un prêt à un État ? Petite simulation comptable (désolé, c’est important) : Quand tout se passe bien : (1) Disons que la Grèce reçoive 1 000 d’une banque pour un prêt à 20 ans. On note que la banque encaisse un intérêt de 7 %, donc ÉLEVÉ, contrepartie d’un risque de défaut (sans ce risque, les taux seraient toujours très faibles). (2) au bout de 20 ans, la Grèce lève les impôts qui vont bien (ou ré-emprunte en vrai) et rembourse la banque. Tout va bien. (3) mais problème, en cas de défaut, la banque a perdu son argent (et la Grèce l’a gagné vu qu’elle ne rembourse pas) (4) et dans le cas du jour, alors que les inquiétudes augmentent sur la capacité de la Grèce à rembourser, et donc que le risque qui a été rémunéré 7 % semble voir approcher sa réalisation, la BCE s’interpose, rachetant l’obligation à risque achetée par une banque PRIVÉE qui a été rémunérée pour ce risque ! Donc elle reprend une obligation dangereuse au moment où le risque de défaut approche ! Merci pour le con-tribuable… En effet, on voit bien que dans cette opération : les liquidités dans le système augmentent de 1000 (la banque est remboursée, mais la Grèce n’a encore rien payé) : du cash pour continuer à jouer… la banque récupère 100 % de sa mis, et pour juste 1 100 Md€ – merci Mario… la BCE récupère le risque pourri et le risque de défaut ! Ainsi, c’est un peu comme si 10 minutes avant que le Titanic ne tape l’Iceberg, la BCE arrive en barque, lance une corde à un milliardaire qui descend dans la barque et la BCE prend sa place sur le bateau – le tout en lui rachetant au passage son billet à plein tarif… Elle est pas belle la vie ? N.B. : vous apercevez ici dans (4) clairement comment est créé la monnaie (ici monnaie de banque centrale). Tout se joue d’un trait de plumes, PARCE QUE la banque (centrale) gère le “compte en banque” du client (ici une banque normale). En échange de la créance détenue par la banque normale, elle crédite simplement son compte en banque de 1000. Elle écrit 1000 de plus – et rien besoin d’autre. C’est une possibilité issue du privilège de tenir les comptes – exactement comme si vous tenez les comptes d’une partie de Scrabble ou de Poker, il vous suffit juste… bah de rajouter 1000 avec votre stylo. BIEN ENTENDU, cette possibilité est en général interdite – par principe même d’être teneur du compte, il faut respecter des règles (sinon les banques pourraient racheter le pays d’un trait de plumes!)… D’où le fameux adage “Les crédits (ou ici les achats de créances) font les dépôts” (c’est enseigné en 1ère année de cours d’économie). Q.E de la BCE : commentaires et conséquences Mise en ligne le : vendredi, 23 janvier 2015 08:38 Objectif eco la BCE vient donc d'annoncer son programme de quantitative easing, prévu s'élever à 60 milliards d'euros mensuels jusqu'en septembre 2016 au moins. Pour le situer et le comparer à ceux d'autres pays, il est de même intensité que le précédent programme américain, en atteignant un rythme d'expansion du bilan de la banque centrale à environ 7% du PIB de la zone euro. Celui du Japon est nettement plus intense encore, avec un niveau prévu atteindre 15% du PIB japonais, et des rachats d'actifs plus larges allant jusqu'aux actions. La première raison d'être d'un programme de Q.E, celle que tous ses promoteurs nieront dans un bel ensemble c'est cela : japanbudget Vous l'avez compris, le Q.E permet avant tout aux dirigeants des états concernés de dépenser toujours plus d'argent public, de laisser filer encore plus les déficits et la dette publique, tout en profitant du parapluie de la banque centrale qui rachète les dettes émises et pousse les taux vers 0, évitant ainsi aux gouvernements toute sanction du marché (jusqu'au jour où la confiance dans les banques centrales disparaîtra et où ce schéma s'effondrera). Le second effet d'un programme de Q.E est de créer des bulles d'actifs, avec par exemple un doublement de l'indice nikkei en deux ans. Il n'est pas interdit d'en profiter (au contraire !), je viens par exemple d'acheter une ligne d'actions d'une honding financière très décotée sur la place de Paris, ayant ses principaux actifs en Suisse (ce qui permet à la fois de bénéficier du Q.E et de la réévaluation du franc suisse). Mais gardez à l'esprit que toutes les bulles finissent par éclater, et que votre sort dépendra à la fois du bon vouloir des banques centrales et de la durée pendant laquelle celles-ci conserveront la confiance des marchés. Pour les autres effets, ceux que les partisans du Q.E mettent en avant, il y aurait : - Une hausse de l'inflation. La réalité est que les banques centrales n'arrivent pas à la relancer malgré leurs efforts. L'inflation japonaise est déjà en train de retomber rapidement aujourd'hui, avec des prévisions d'inflation inférieures à 1% sur 2015, malgré une dévaluation du yen considérable (118 yens pour 1$ aujourd'hui contre 75-80 avant les vagues de QE japonais). Et aux USA l'inflation est actuellement tombée à 0,8% malgré le récent Q.E qui a eu lieu. - Des créations d'emplois. Voilà un autre mythe. Aux USA, pays où le Q.E est censé avoir le mieux réussi, l'emploi réel ne redécolle pas, il y a moins de chômage simplement parce que de plus en plus d'actifs se retirent du marché du travail. - Une relance de la consommation via la baisse des taux et la relance du crédit. Aux USA, cela a fonctionné en partie, pour deux raisons : - Les taux à 10 ans étaient encore à 3,6% début 2011 et 3% fin 2013, il y avait donc une certaine marge de manoeuvre à la baisse. - Les modes de consommation de ce pays (recours massif au crédit à la consommation et au crédit hypothécaire) rendent la dépense des ménages très sensible aux taux d'intérêt. En Europe la situation est radicalement différente : - Les taux sont déjà au plancher, avec par exemple seulement 0,6% sur le taux à 10 ans français et n'ont pratiquement plus de marge vers le bas. - Les habitudes de consommation sont beaucoup moins dépendantes du crédit. Certains auteurs (Michael Pettis ou Mike Shedlock par exemple) attendent même un effet inversé du fait que c'est l'épargne qui domine sur le crédit en Europe, et qu'une baisse des taux réduira les revenus des épargnants et leur capacité à consommer (voir cet article). Le QE européen devrait donc avoir beaucoup moins d'effets sur la croissance que son prédécesseur américain. Que restera-t-il aux "élites" (si on peut les appeler ainsi !) qui nous gouvernent une fois que les Q.E n'auront plus d'effet ? (le Japon semble tout près d'avoir atteint cette limite) Je vois deux options : - Ou elle finissent par jeter l'éponge, comme la BNS en Suisse et accepter qu'une crise remette les compteurs de la dette à zéro. On pourra alors repartir du bon pied après une période difficile. - Ou on pousse la logique keynésienne / étatiste à l'oeuvre dans les programmes actuels jusqu'au bout pour forcer les ménages à consommer coûte que coûte, et il faudra aller toujours plus loin dans le dopage de la consommation. Cela passera par : - Des politiques de confiscation de l'épargne (taux d'intérêt négatifs, pénalités sur les dépôts des épargnants) pour que tout le monde soit obligé de consommer. - Une distribution directe d'argent public aux ménages via la monnaie imprimée, avec des entreprises qui deviendront alors entièrement dépendantes des programmes des états. - Une appropriation partielle puis de plus en plus massive par l'état des biens des ménages (il faut bien que celui-ci récupère quelque part les dettes qu'il émet). Toutes ces idées ont déjà été émises plus ou moins discrètement par les représentants de l'"élite" soucieuse uniquement de notre bonheur bien entendu. Ici, ou ici par exemple. Des entreprises qui deviennent entièrement dépendantes des états, des états qui confisquent le patrimoine des ménages...cela ne vous rappelle rien au fait ? Cela a déjà été essayé dans le passé, cela s'appelle le communisme. Espérons quand même que le chemin de la France et des autres états occidentaux sur la route de la servitude étatiste s'arrête avant cela. Nous en sommes déjà à 57% du PIB en dépenses publiques. Plus de la moitié du chemin qui conduit au communisme "parfait" a déjà été accompli en France. BCE: le rachat de dettes d'État pour les nuls Publié le 22/01/2015 à 06:01 INFOGHRAPHIE - Ce jeudi, la Banque centrale européenne devrait annoncer une opération monétaire inédite pour relancer la croissance en zone euro. De quoi s'agit-il? Pourquoi l'Allemagne est réticente? Qui va en profiter? Explications pour les non-initiés. «Cruciale», «explosive»! Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier cette semaine pour l'avenir économique de la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE) doit annoncer une action de politique monétaire inédite pour relancer la zone euro. • Qu'est-ce que le «quantitative easing» (QE)? Le «quantitative easing» (QE) ou assouplissement quantitatif, c'est la version moderne de «la planche à billet». Il s'agit d'un instrument de politique monétaire non conventionnel. Habituellement, la Banque centrale européenne (BCE) utilise, comme principal outil, le taux d'intérêt auquel elle accorde des prêts aux banques. Taux qui détermine celui des crédits auxquels souscrivent les ménages et les entreprises. En raison de l'ampleur de la crise, les banques centrales ont été amenées à prendre des mesures non conventionnelles dès 2008, consistant notamment à acheter des obligations ou des billets de trésorerie émis par les entreprises, à reprendre les actifs de banque ou des prêts au secteur privé transformés en obligations (ABS). Mais cela n'a rien à voir avec le «QE» dont on parle aujourd'hui, qui s'inspire de ce que fait la Fed aux États-Unis, la Banque d'Angleterre ou la Banque du Japon depuis les années 2000. • Comment cela fonctionne? Le «QE» consiste à racheter des dettes souveraines, des obligations d'États à long terme, à 7 ans ou 10 ans, sur les marchés. En échange de ces achats, la BCE crée de la monnaie, des liquidités nouvelles, qu'elle injecte dans les circuits financiers. Les pays de la zone euro étant très endettés, les dettes d'État abondent. Il en existe 7000 milliards d'euros en circulation. La BCE ne peut racheter que des titres biens notés par les agences de notations. Ce qui exclu a priori les titres grecs et chypriotes. La BCE peut acheter elle-même les titres, et les garder sur son bilan, ce qui fait partager les risques financiers à l'ensemble des États membres de la zone euro. Elle peut aussi laisser les banques centrales nationales acheter ces titres, et les garder sur leurs bilans, afin de ne pas mutualiser le risque entre les pays. Une option qui décevrait les marchés. • En quoi cette opération est-elle inédite? La zone euro ne s'est jamais lancée dans l'aventure d'un «QE» à l'américaine, car le traité de Maastricht -repris dans le traité de Lisbonne aujourd'hui en vigueur- interdit expressément le «financement monétaire» des États. Si elle sert à financer les déficits des États membres, la «planche à billets» est proscrite. C'était l'une des conditions fixées par l'Allemagne, pour renoncer au Deustche Mark, au profit de l'euro. L'assouplissement quantitatif n'est acceptable, aux yeux de la justice européenne, que s'il s'agit d'un instrument exceptionnel permettant à la BCE d'atteindre son objectif d'inflation de 2 % à moyen terme ou de sauver l'euro. • Pourquoi la BCE envisage cette opération? Depuis un an et demi, l'inflation est à un niveau jugé «extrêmement bas» par le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. En décembre, les prix dans la zone euro ont même reculé de 0,2 %. Or, selon son mandat, l'institution financière doit certes maintenir le taux de l'inflation sous les 2 % «mais pas à un niveau trop éloigné de ce seuil maximal», rappelle Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE. Cette tendance fait craindre à la plupart des pays de la zone euro, à l'exception de l'Allemagne, que l'Europe s'installe dans la déflation, c'est-à-dire la «diminution générale et durable des prix», selon la définition de l'Insee. Le risque c'est que la baisse des prix se transmette aux salaires, et affaiblisse encore la croissance. • La déflation, c'est grave? Oui. Aussi grave que l'inflation, et plus difficile à combattre. La déflation, c'est le cauchemar des banques centrales, car il est très difficile d'en sortir, si ce n'est en recourant massivement à la planche à billets… La déflation a accompagné le krach boursier de 1929 aux États-Unis et en Europe. Ce fléau économique sévit depuis deux décennies au Japon. La zone euro est-elle en déflation? Pas encore officiellement. Les prix reculent surtout en raison de la chute des prix du pétrole, considérée comme une bonne nouvelle pour la zone euro. Mais le danger guette, notamment dans le sud de la zone euro où les prix reculent depuis plusieurs mois. Et c'est pour éviter de tomber dans le piège, que la BCE veut agir. Avant qu'il ne soit trop tard. • Pourquoi l'Allemagne s'oppose à cette opération? L'Allemagne n'aime pas la «planche à billets». Elle craint que cela n'alimente des bulles financières, et qu'en dépréciant l'euro, et en facilitant l'endettement, cela décourage les réformes structurelles dans les États du sud de l'Europe. «Il faut empêcher que la pression pour l'amélioration de la compétitivité diminue à cause de l'action de la BCE», a mis en garde Angela Merkel. L'inflation est également une crainte historique des Allemands, traumatisés par la folle envolée des prix des années 1920, qui a ruiné les petits épargnants et les classes moyennes, et dans la conscience collective fait le lit du régime nazi. Une crainte largement dépassée, au yeux de tous les économistes. «Toutes les études le prouvent: cela n'augmente pas l'inflation. Il n'y a pas de danger de ce côté», répond Catherine Mann, chef économiste de l'OCDE, dans une interview au Figaro. L'Allemagne ne croit pas non plus au risque de déflation brandi par la BCE. Il n'y aurait donc aucune urgence à décider d'un assouplissement monétaire. • Quels seraient les gagnants et les perdants? Les pays périphériques de la zone euro (Italie, Espagne, Portugal, Irlande), seraient les plus grands gagnants d'un «QE» à l'américaine. L'Italie et l'Espagne bénéficieraient d'une offre de crédit plus abondante et moins onéreuse, alors qu'aujourd'hui, ils font face à un crédit «crunch», une pénurie de crédit. Ils bénéficieront aussi de la dépréciation de l'euro entraîné par ce surcroît d'offre de monnaie pour exporter plus. Cela dit, l'Allemagne gagnera aussi beaucoup d'une baisse de l'euro, car sa croissance dépend de plus en plus des exportations vers les pays émergents. En France, le «QE» aura un impact moindre. Le Trésor français emprunte déjà à des taux historiquement bas ; le crédit est disponible et bon marché. C'est la demande de crédit qui ne suit pas, par manque de confiance. Pourquoi demander un crédit lorsque l'on est assommé d'impôts et de réglementations tatillonnes? La France qui s'est tant plainte de «l'euro fort» sera surtout aidée par la dépréciation du change. Ses exportations en zone dollar seront plus compétitives. Les entreprises du CAC 40 seront les grandes gagnantes. Du côté des ménages, les emprunteurs seront avantagés -ils peuvent emprunter moins cher ou renégocier leur crédit-, alors que les épargnants verront leur épargne leur rapporter moins. Le «QE» incite à demander un crédit, à dépenser, à prendre des risques en Bourse, et non à épargner sur un livret A ou en obligations d'État par le biais d'assurances vie en fonds euros… Institut SupConcours Institut SupConcours Corrigé-type CONCOURS EXTERNE D’INSPECTEUR DES FINANCES PUBLIQUES EXERCICE DE PLAN DE NOTE Thème : le « QE » © SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés. 1 Institut SupConcours EXEMPLE DE PLAN DE NOTE Sujet : L’impact de l’assouplissement quantitatif de la Banque centrale européenne sur l’économie française. Corrigé-type I. LE « QE » : UNE RÉÉCRITURE DU RÔLE DE LA BCE DANS LA ZONE EURO A. Un changement de modèle Les missions historiques de la BCE : maintenir l’inflation dans la zone euro. La nouvelle mission impartie à la BCE : lutter contre la déflation Le déroulement pratique du « QE » B. Les avantages attendus Une dette aux intérêts moins élevés © SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés. 2 Institut SupConcours Un « crédit » (dans tous les sens du terme…) restauré pour les États (à commencer par ceux endettés) Une économie relancée (coût du crédit moins élevé, donc incitation à investir, donc à embaucher donc à faire consommer : le cycle de consommation repartirait) II. LES LIMITES D’UNE POLITIQUE « D’ASSOUPLISSEMENT Corrigé-type QUANTITATIF » A. Une atteinte à la valeur de la monnaie… Une dépréciation de la monnaie (les entreprises exportatrices ont pour la plupart depuis longtemps choisi l’implantation dans le pays d’accueil, la variation du taux de change a peu d’impact ; alors que le coût des importations augmente) : de l’argent est créé ex-nihilo faisant baisser la valeur de celui existant déjà. Une inflation bien réelle, ou sur des segments économiques (immobilier de 2002 à 2013 en France notamment avec 150 à 200 % parfois d’augmentation des prix alors que dans le même temps, la BCE assurait maintenir les prix à 2 % ; c’est tout le problème du contenu du panier pour calculer l’indice de l’inflation) ou … toute l’économie (cf. l’Allemagne de 1923 / 1929). © SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés. 3 Institut SupConcours B. …. Sans conséquence sur le rétablissement de l’économie Un effet médiocre voire nul : cf. les exemples japonais depuis 20 ans et américain depuis 5 ans Un risque de bulle financière accru sans prêt à l’économie réelle (l’argent créé par la BCE pour acheter les obligations détenues par les banques commerciales sert à ces dernières à agir essentiellement sur les marchés financiers, non à prêter aux PME ; ou à prêter pour des projets immobiliers… Corrigé-type sans conséquence sur l’investissement à 5 ou 10 ans, ce type de projet ne créant aucun emploi). Les plus pauvres encore plus laminés (leur épargne n’est pas rémunérée et ils sont davantage touchés par le chômage ; aux États-Unis adeptes d’un QE pendant 5 ans, 1/3 de la population touche maintenant des bons alimentaires pour se nourrir) © SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés. 4