Revue de presse de janvier

Transcription

Revue de presse de janvier
Institut
SupConcours
Préparation au
concours
d’inspecteur
des finances
publiques
Centre de formation
aux concours de la fonction publique
Épreuve de note
avec propositions
(coefficient 7)
Revue de presse économique
Institut SupConcours
Ci-joint veuillez trouver :


Plusieurs articles d’actualité à caractère économique (Le Monde, les Échos, blogs)
Un exemple de plan sur le thème du moment, le « QE »
12 | economie & entreprise
0123
JEUDI 1ER - VENDREDI 2 JANVIER 2015
La Lituanie fait son entrée dans la zone euro
Le pays balte est le dix-neuvième pays à rejoindre l’union monétaire. Un rempart contre la Russie
REPORTAGE
LES CHIFFRES
vilnius - envoyée spéciale
V
C’est le nombre d’habitants du
petit pays balte. Depuis son entrée dans l’Union européenne,
en 2004, la population a fondu
de 11 %, du fait de l’émigration.
34,9 MILLIARDS
C’est, en euros, le produit intérieur brut (PIB) de la Lituanie
en 2013, en hausse de 3,3 %.
Après la forte récession de 2009
(– 15 %), le pays a renoué avec
une croissance vigoureuse.
11 800
C’est, en euros, le PIB par habitant, ce qui place le pays en
25e position de l’Union européenne. En France, le PIB par habitant était de 32 100 euros
en 2013.
290
C’est, en euros, le salaire minimum mensuel. Le salaire moyen,
lui, est de 500 euros.
Campagne de promotion de l’euro,
à Vilnius, en décembre. MINDAUGAS KULBIS/AP
L'économie lituanienne est l'une des plus vigoureuses d'Europe
CROISSANCE, EN %
+ 3,1
Balt
ique
+ 2,7
2015*
2014
LETTONIE
CHÔMAGE, EN %
er
Crainte d’une hausse des prix
Mais surtout la crise ukrainienne
et les mouvements militaires russes dans l’enclave voisine de Kaliningrad ont réveillé les douloureux souvenirs de cinquante ans
d’occupation soviétique. « Ici, tout
le monde a un père, un grand-père
ou une tante qui a été déporté dans
les camps de Sibérie », témoigne
Laimutis Paskevicius, patron d’un
centre médical à Vilnius. « L’entrée
dans l’euro est une étape de plus
dans notre ancrage au camp de
l’Ouest, essentiel pour notre sécurité, explique Rimantas Sadzius, le
ministre des finances. Désormais,
les pays baltes se tiennent du bon
côté du mur. »
A Vilnius, on s’est préparé à la
monnaie unique dans le calme.
Selon l’Eurobaromètre de Bruxelles publié en décembre 2014, 63 %
de la population est favorable au
changement. Mais beaucoup re-
3 MILLIONS
M
ilnius, un après-midi
frisquet de décembre.
Un immense sapin de
Noël décoré de notes
de musique se dresse devant l’hôtel de ville, au cœur de la vieille
ville. De rares passants se pressent
autour du petit marché, sur la
place. Dans sa boutique, tout près,
Ramune Piekautaite range quelques vêtements. Depuis plusieurs
semaines, elle affiche les prix à la
fois en euros et dans la devise lituanienne, pour préparer la clientèle. « Le litas est la monnaie de notre indépendance, j’y suis très attachée », dit avec nostalgie cette jolie
blonde de 44 ans, en songeant à
ces jours de janvier 1991 où elle
participa aux manifestations contre l’armée soviétique. « Mais tout
sera plus facile avec l’euro : plus de
frais de change pour payer mes
fournisseurs italiens, plus de problème pour voyager, convient-elle.
Et puis nous serons un peu plus
près encore de l’Europe. »
Après l’Estonie en 2011 et la Lettonie en 2014, la Lituanie est, le
1er janvier 2015, le dernier pays
balte à rentrer dans la zone euro,
qui comptera alors dix-neuf
membres. Et la crise de l’union
monétaire, qui peine encore à renouer avec la croissance, n’a pas
refroidi les ardeurs de ce petit Etat
de 3 millions d’habitants. Il faut
dire qu’en 2006-2007 il avait raté
son examen de passage, à cause
de l’inflation galopante (11 %
en 2008). Une humiliation désormais oubliée.
159,3
11,2
LITUANIE
RUSSIE
Vilnius
60 km
BIÉLORUSSIE
POLOGNE
*PRÉVISION
doutent la hausse des prix. « On va
perdre tous nos repères, comment
savoir si les commerçants sont
honnêtes ? », s’inquiète ainsi
Vilma, serveuse dans l’un des Coffee In de la ville, un chaîne de cafés
branchés. Un point sur lequel les
autorités se veulent rassurantes :
« Les prix ont grimpé de 0,1 % à
0,3 % seulement dans les pays déjà
2014*
10,4
2015*
DETTE PUBLIQUE EN % DU PIB
2014*
41,3
2015*
41,6
SOURCE : COMMISSION EUROPÉENNE
passés à l’euro, y compris nos voisins », explique Ingrida Simonyte,
vice-présidente de la banque centrale de Lituanie.
Le pays s’est beaucoup inspiré
des expériences lettonne et estonienne pour préparer la transition. Un « euro bus » a sillonné le
pays pour répondre aux questions de la population, tandis que
3 millions de SMS d’information
ont été envoyés. Les entreprises,
elles, ont planché sur la mise à
jour de leurs logiciels de comptabilité dès l’été 2014. « Nos voisins
baltes nous ont appris qu’il est essentiel de disposer de beaucoup de
petites coupures dans les commerces de proximité les premières semaines, pour éviter la pénurie »,
explique Kestutis Kadelskas, de
New Vision, compagnie qui a aidé
les entreprises à se préparer. Si les
billets ont été fabriqués en Allemagne, la Lituanie, contrairement
à ses voisins, a conçu ses propres
pièces.
A quelques kilomètres du centre-ville, l’institut de frappe lituanien tourne 24 heures sur 24 depuis plusieurs semaines. Deux
millions de pièces sortent chaque
jour des chaînes. Au total, 370 millions seront produites. « Pour tenir
la cadence, nous sommes passés
aux trois-huit et avons embauché
trente personnes de plus », raconte
Saulius Vaitiekuna, le patron des
lieux. Avant de présenter avec
fierté et émotion les euros lituaniens, qui portent l’emblème du
cavalier Vytis, blason historique
« Désormais,
les pays baltes
se tiennent
du bon côté
du mur »
RIMANTAS SADZIUS
ministre des finances
de l’Etat lituanien. Pendant l’ère
soviétique, les représentations de
ce dernier étaient interdites. « Il
est poignant d’imaginer que, dans
très peu de temps, ces pièces seront
entre les mains de tous les habitants », ajoute M. Vaitiekuna.
Paradoxalement, l’euro ne changera pas grand-chose à la vie quotidienne des Lituaniens. L’économie est, en effet, déjà largement
« euroïsée » : 70 % des prêts sont libellés en euros, et le litas est arrimé à la monnaie unique depuis
2002. Même quand la crise a durement frappé le pays en 2009 (le
produit intérieur brut a reculé de
15 % !), celui-ci a préféré opter pour
une sévère cure d’austérité plutôt
que dévaluer sa monnaie. Les sa-
« La monnaie unique nous apportera sécurité et stabilité »
Algirdas Butkevicius, le premier ministre lituanien, expose les raisons qui ont poussé le pays à rejoindre la zone euro
ENTRETIEN
vilnius - envoyée spéciale
La Lituanie rejoint l’union monétaire le 1er janvier 2015. Qu’y
gagnera-t-elle ?
Jusqu’à présent, nous n’avions
pas de politique monétaire indépendante, puisque notre devise,
le litas, est liée à l’euro depuis
2002. En rejoignant la zone euro,
nous prendrons désormais part
aux décisions de la Banque centrale européenne. Cela renforcera
également l’attractivité de la Lituanie aux yeux des investisseurs
étrangers et favorisera les exportations. De même, la monnaie
unique réduira les taux d’intérêt,
les coûts liés au change et limitera
les risques de crédit. Au total, l’impact sera positif sur notre économie, qui générera plus d’emploi et
de croissance.
L’euro sera-t-il une garantie de
sécurité supplémentaire face à la
menace russe ?
Oui. L’adoption de l’euro est une
étape très importante, qui contribuera à plus de sécurité et de stabilité économique et politique pour
notre pays. Nous avons pris la décision d’intégrer l’union monétaire il y a des années, dans l’objectif de renforcer la région Baltique.
La situation actuelle aux frontières à l’est de l’Europe montre que
cette aspiration est arrivée à point
nommé, tant en termes de croissance que de protection accrue
face aux menaces extérieures.
La crise semble avoir découragé certains pays candidats à
l’euro, telle la Pologne. Pourquoi
la Lituanie a-t-elle tenu bon ?
Il ne faut pas oublier que, notre
monnaie étant liée à l’euro, nous
devions déjà répondre aux mêmes obligations que tous les pays
membres de l’union monétaire.
Notre voisin polonais, dont la devise flotte face à l’euro, est donc
dans une situation très différente,
économiquement comme politiquement. Concernant la zone
euro, la croissance devrait s’améliorer graduellement en 2015,
grâce à la reprise de la demande
domestique et internationale. En
tant que pays membres, nous travaillerons avec les autres Etats
pour faire redémarrer plus encore
le moteur de la reprise.
La Commission européenne est
aujourd’hui déterminée à utiliser
toutes les ressources pour créer
des emplois et plus de croissance.
Son plan de 300 milliards d’euros
d’investissement contribuera à
atteindre cet objectif. Mais les
Etats membres devront également poursuivre une politique
budgétaire saine et mettre en
œuvre des réformes structurelles.
Quel impact la crise et les sanctions russes ont-elles sur votre
économie ?
Ces vingt-cinq dernières années, nous avons survécu à un
blocus, à la perturbation des approvisionnements en pétrole et à
un certain nombre de sanctions
injustifiées envers nos producteurs et fournisseurs de services.
Les sanctions actuelles, qui ciblent une grande partie des pays
« L’expérience
montre
que l’adoption de
l’euro a un impact
limité
sur les prix »
occidentaux, ont un impact négatif sur notre économie. Les producteurs de lait ont dû absorber
des pertes à cause des embargos.
Mais les réformes que nous
avons menées au bon moment et
la recherche constante de nouveaux marchés nous ont toujours
permis de gérer de façon réactive
les conséquences des crises économiques et financières. Ainsi,
près de la moitié des produits soumis aux embargos russes seront
vendus sur d’autres marchés. Et
nous continuons de chercher de
nouveaux débouchés. Nous
avons, par exemple, adopté une
loi sur les abattages rituels, afin de
pouvoir exporter de la viande
vers les pays musulmans.
De nombreux Lituaniens redoutent que la monnaie unique
génère de l’inflation. Que leur
dites-vous ?
L’expérience des autres pays
montre que, en vérité, l’adoption
de l’euro a un impact limité sur les
prix, de 0,2 % à 0,3 %. Celle-ci enseigne que les appréhensions liées
à l’inflation sont excessives, car les
consommateurs se focalisent sur
les prix de quelques produits,
alors que l’inflation est calculée
sur un panier moyen de produits.
En novembre, celle-ci était de
0,3 % seulement dans notre pays.
Pour limiter les risques, notre
institut de statistique publie depuis août 2014 les prix de 100 produits très populaires choisis par le
public. De nombreuses entreprises ont également signé un mémorandum où elles se sont engagées à ne pas profiter du passage à
l’euro pour relever leurs tarifs. p
propos recueillis par
marie charrel
laires des fonctionnaires ont été
taillés de 10 % à 40 %, les effectifs
publics ont fondu, le chômage a
grimpé jusqu’à 18 %, et 6 % de la
population a émigré… « Nous
avons fait autant d’efforts que les
Grecs, mais en une seule année, raconte Zygimantas Mauricas, économiste à la banque Nordea, à Vilnius. Les Lituaniens ont l’habitude
des sacrifices. »
2,7 % de croissance en 2014
Aujourd’hui, le pays va mieux : la
croissance est l’une des plus vigoureuses d’Europe (2,7 %
en 2014), la dette et le déficit publics sont respectivement tombés
à 41,3 % et 1,2 % du PIB. « L’euro
nous apportera la stabilité et augmentera notre attractivité aux
yeux des investisseurs, assure le
premier ministre Algirdas Butkevicius, que la stagnation européenne ne semble pas inquiéter.
Nous créerons plus d’emplois et de
croissance. »
De fait, l’économie lituanienne
devrait croître de 2,6 % à 2,9 %
en 2015, selon les économistes.
C’est moins que les 3,3 % prévus il y
a quelques mois encore, car le pays
est pénalisé par les sanctions de
Moscou. « Heureusement, lors de
la crise russe de 1998, nos entreprises ont complètement réorienté
leurs échanges vers l’Union européenne, qui pèse aujourd’hui pour
50 % de nos exports », explique Nerijus Maciulis, économiste à la
Swedbank.
Même si l’essentiel des exportations vers la Russie (20 % du total)
concerne en réalité des réexports
de produits polonais ou allemands passant par le territoire, le
secteur agricole est tout de même
durement affecté par les embargos imposés par le président
russe, Vladimir Poutine. Mais,
comme en 1998, les entreprises
ont commencé à chercher de nouveaux débouchés, notamment en
Asie, pour compenser. « Elles sont
très réactives, question d’habitude », dit en souriant M. Maciulis.
Soucieux d’assurer sa sécurité
énergique, Vilnius vient également d’acquérir un terminal flottant de gaz naturel. Le pays, qui importait jusque-là 100 % de son gaz
de Russie, peut désormais se fournir en Norvège. « Plus personne ne
pourra nous faire du chantage ou
nous forcer à payer un prix politique », s’est félicitée la présidente
Dalia Grybauskaite. Installé dans
le port de Klaipeda, le navire a été
baptisé L’Indépendance. p
marie charrel
6 | dossier
0123
MARDI 6 JANVIER 2015
A la gare
Saint-Charles
de Marseille.
CLAUDE PARIS/AP
La fin du train ?
Trop cher et grevé de dettes, le système ferroviaire français
est à bout de souffle. La rentabilité du TGV s’effondre et celle
des trains intercités est inexistante. Ainsi, c’est l’ensemble
du réseau longue distance qui est menacé à moyen terme
philippe jacqué
U
ne réforme suffira-t-elle à
sauver le chemin de fer français ? Pour provoquante
qu’elle soit, la question mérite d’être posée. Au 1er janvier, Réseau ferré de France
(RFF), le gestionnaire du réseau national, a
réintégré le giron de la SNCF, dix-huit ans
après sa séparation de la compagnie publique. En réunissant les deux grands acteurs du
transport ferroviaire en France au sein d’un
même groupe public, lui-même intitulé
SNCF, le gouvernement espère conforter
l’avenir du train alors que ce moyen de transport, véritable totem hexagonal, n’a jamais
paru aussi vulnérable.
Du moins sur la longue distance. Depuis
2011, le nombre de passagers a reculé, que ce
soit dans les trains d’équilibre du territoire
(TET, 30 millions de personnes) ou dans les
TGV (100 millions), dont la fréquentation s’effrite. Entre 2012 et 2013, la part modale du
train pour le transport de passagers a même
significativement baissé, selon les données
du Conseil général de l’environnement et du
développement durable. Et dans le même
temps, les parts de marché de la voiture, de
l’autocar courte ou longue distance et de
l’avion ont augmenté…
Bien sûr, cela reste une goutte d’eau dans un
système ferroviaire qui transporte chaque
année 1,5 milliard de personnes dont l’écrasante majorité, 1 milliard, rien qu’en Ile-deFrance. C’est pourquoi peu d’observateurs
contestent l’avenir de ce moyen de transport
dans les zones denses urbaines pour déplacer
en masse de larges populations. L’avenir est
au train de banlieue, pas au glorieux cheval
de fer parcourant à toute vapeur (électrique)
les campagnes de France. Et surgit le spectre
d’un basculement à l’américaine. Aux EtatsUnis, cet instrument de la révolution indus-
« SUR CERTAINS
PARCOURS,
COMME
BORDEAUX-LYON,
L’AUTOCAR SERA
BIEN PLUS
PERTINENT
QUE LE TRAIN »
UNE SOURCE À LA SNCF
trielle et de la colonisation du pays a été supplanté par l’avion et la voiture dans les années 1960. La France a échappé à ce sort
funeste par sa géographie, mais surtout grâce
au TGV, qui a redonné une nouvelle jeunesse
à ce moyen de transport face à la voiture durant les trente dernières années…
La concurrence de l’autocar
Alors que l’automobile concentre déjà 83 %
des déplacements en France, laissant au train
une part de marché de 9 %, dont 5,5 % pour le
TGV, elle poursuit encore son grignotage
grâce, notamment, au développement du covoiturage. Blablacar et ses concurrents, dont
IDVroom, une filiale de la SNCF, mettent en
relation par le biais d’Internet des propriétaires de véhicule et des passagers, et attirent
avec leurs prix bas des milliers de voyageurs.
« Attention au miroir grossissant, nuancet-on cependant à la SNCF concernant cette activité. Un acteur comme Blablacar a peut-être
pris 200 000 passagers aux autres modes de
transport, cela n’est pas encore massif, même
si on surveille particulièrement ce phénomène. » Blablacar revendique, lui, plus de
1,2 million de voyageurs transportés chaque
mois, soit l’équivalent de 2 000 TGV…
De fait, confirme-t-on dans le groupe public, « avec la crise, les Français sont plus sensibles au prix. Il existe de plus en plus un arbitrage entre le temps et le prix. Ceux qui veulent
payer le moins possible et qui ont le temps
n’hésiteront pas à choisir des alternatives au
train si nous ne leur proposons pas ce qu’ils recherchent ». Témoin, la tempête soulevée le
26 décembre 2014 par l’annonce de l’augmentation des tarifs (+ 2,6 %).
Les compagnies d’autocar préparent également leur arrivée sur le marché de la longue
distance. Aujourd’hui seulement autorisé sur
des trajets internationaux, ce type de transport en France va être libéralisé par le gouvernement cette année. Bien plus économique,
l’autocar pourrait prendre, à moyen terme,
jusqu’à 5 % du marché des transports longue
distance. Et déstabiliser encore plus certaines
lignes ferroviaires.
En Chine, le premier réseau TGV au monde... et un gouffre financier
au lendemain de Noël 2014, le
gouvernement chinois s’est offert
sa propre célébration, celle des
prouesses de son immense réseau
ferré à grande vitesse. Le 26 décembre, il inaugurait une nouvelle
ligne parcourant en moins de
douze heures les 1 800 km séparant Lanzhou, grande ville de
l’ouest, d’Urumqi, capitale de l’instable région du Xinjiang, où l’ethnie ouïgoure vit mal l’arrivée massive des Chinois Han.
Un symbole technologique et politique, donc, traversant le désert et
résistant aux vents extrêmes, au
prix de la rentabilité financière. Le
même jour, les trains entraient en
circulation sur deux autres lignes
reliant la métropole de Canton aux
provinces rurales du Guangxi et du
Guizhou, ajoutant ainsi 3 200 km
aux 11 000 km de voies à grande vitesse déjà en service un an plus tôt,
dans les temps pour atteindre les
16 000 km de réseau rapide dont la
Chine entend disposer à l’horizon
2020.
Pour apporter des financements à
ce développement ferroviaire au
coût faramineux, la Chine entend
désormais vendre ses propres
trains à l’étranger. Le pays a pour
cela fusionné, le 31 décembre 2014,
ses deux producteurs de train, CSR
et CNR, qui se faisaient concurrence
sur les appels d’offres internationaux. Mais cette modernisation
peine à faire oublier les scandales
du passé, notamment la corruption
qui a accompagné cet empressement à établir le premier réseau à
grande vitesse de la planète.
Les procès de cette entreprise de
détournement de fonds à grande
échelle n’en finissent pas. Le 14 décembre 2014, c’était au tour d’une
vendeuse d’œufs faite femme d’af-
faires d’être condamnée à vingt années de prison et 330 millions
d’euros d’amende pour avoir distribué les pots-de-vin et remporté
ainsi quantité de contrats, notamment la fourniture de panneaux
d’isolation sonore installés le long
des voies, une entreprise à 24 milliards d’euros, que la presse n’a pu
s’empêcher de comparer aux
28 milliards d’euros qu’a coûté l’ensemble de la ligne reliant Pékin à
Shanghaï en moins de cinq heures.
« Pas rentable »
Si les trains circulant entre les deux
premières villes du pays sont souvent pleins, ils le sont plus rarement sur des trajets plus marginaux. « Le projet de train à grande
vitesse n’est pas rentable, à l’exportation comme en Chine, ce qui n’empêche pas de le soutenir. D’ailleurs,
dans le monde, seule la ligne Tokyo-
Osaka le fut historiquement »,
constate Zhao Jian, professeur
d’économie du ferroviaire à l’Université des transports de Pékin, et
l’une des rares voix à se pencher
sur la question.
La République populaire voit
plus loin que ce coût. La ligne Pékin-Guangzhou, la plus longue ligne à grande vitesse du monde,
avec 2 300 km de rails, ouverte fin
2012, met un peu plus de huit heures à traverser le pays, de sorte
qu’elle n’est pas utile aux hommes
d’affaires ayant besoin de se rendre
de la capitale à l’extrême sud-est du
pays. Ils lui préfèrent l’avion. Mais
la ligne a désenclavé quantité de
villes dites de deuxième ou troisième rang : Shijiazhuang, Zhengzhou, Yueyang, Changsha… Un potentiel économique inestimable. p
harold thibault
(shanghaï, correspondance)
dossier | 7
0123
MARDI 6 JANVIER 2015
La part du ferroviaire s’érode
L’essoufflement du TGV
TRANSPORT DE VOYAGEURS EN FRANCE, EN MILLARDS DE VOYAGEURS PAR KILOMÈTRE EN 2013
ÉVOLUTION DES DIFFÉRENTS SECTEURS
DU TRANSPORT FERROVIAIRE, EN BASE 100 EN 2008
52,3
Transport collectif routier
Total
Lignes nationales
dont TGV
115
102,6
Transport ferroviaire
y compris la RATP
et les métros de province
TER hors Ile-de-France
Transilien
110
110,2
108,5
105
819,4
103,1
En progression
14,5
Voitures particulières
Transport aérien
y compris les véhicules immatriculés à l’étranger
et les deux-roues motorisés
101,2
100
98
En baisse
95
2008
2010
2009
2011
2012
2013
Une progression mondiale de 2,6 %
CROISSANCE DU MARCHÉ DES FOURNITURES FERROVIAIRES
DANS LE MONDE, PÉRIODE 2015-2017 PAR RAPPORT À 2009-20011
+2%
VOITURES PARTICULIÈRES
0,4
1
159,3
0,2 0,3
TRANSPORT FERROVIAIRE
3,4
192,7
0,5
08/09 09/10 10/11 11/12 12/13
« Absence d’alternative »
Afin de réduire leur déficit d’exploitation, la
commission Duron doit décider de la réorganisation de cette offre de TET, du transfert ou
non de certaines lignes aux régions ou de
l’arrêt de certaines lignes en fonction de l’arrivée des autocars longue distance. Mais elle
n’entend pas aborder l’ouverture du marché à
d’autres entreprises ferroviaires…
Cela fait enrager ces dernières, qui rongent
leur frein. « Ce qui est frappant en France, c’est
l’absence d’alternative à la SNCF, même sur des
zones reculées du réseau. En Italie ou en Suisse,
les acteurs publics nationaux coexistent dans
certaines régions avec des opérateurs ferroviaires alternatifs bien mieux équipés pour exploiter au meilleur coût une ligne. »
192,7
2,3 2,4
0,6
1
Europe de l’Est
+ 8,1 %
3,7 3,4
1,4
– 0,5 – 0,6
08/09 09/10 10/11 11/12 12/13
La SNCF, qui a préparé cette ouverture en
rôdant son service IDBus, n’est pas
aujourd’hui plus inquiète que cela de cette libéralisation. « L’autocar est potentiellement
complémentaire du train, insiste-t-on à la
SNCF. Sur certains parcours, comme Bordeaux-Lyon, ce sera bien plus pertinent que le
train. De même, là où les flux sont faibles, un
autocar, qui peut transporter 50 personnes,
sera plus économique qu’un train, qui peut en
transporter 600… Mais sur certaines lignes,
c’est le contraire. L’arrivée du car nous oblige à
redéployer notre offre. On fera du car quand
cela est plus efficace. Et du train quand cela
est pertinent. »
Ce renouveau de la concurrence modale,
sans compter l’essor inégalé des compagnies
aériennes à bas coût, pose de sérieux défis au
groupe. Car son produit phare, celui qui a fait
sa réputation à travers le monde et l’essentiel
de ses profits dans les années 2000, le TGV,
est aujourd’hui dans une impasse économique. Il devient un produit de luxe et pourtant,
il est de moins en moins rentable.
Depuis 2008, la marge opérationnelle du
TGV s’est effondrée. Alors que, entre 2002 et
2008, elle tournait entre 21 % et 29 %, elle est
aujourd’hui de 12 %. En cause, l’augmentation
de 41 % des péages pour utiliser le réseau entre 2008 et 2013, mais aussi la dérive des propres coûts de la SNCF…
Sans ce centre de profit, la SNCF perd ses
marges de manœuvre et doit rapidement régler la question des trains Corail et autre intercités, les TET, un foyer de perte aujourd’hui
compensé partiellement par l’Etat. En décembre, le gouvernement a mis en place une
nouvelle commission, présidée par le député
(PS) Philippe Duron, pour réfléchir à leur avenir. « Contrairement à ce que l’on pense, les
TET ne sont pas un gouffre financier, indiquet-on à la SNCF. Pour un chiffre d’affaires de
1 milliard d’euros, la perte d’exploitation annuelle est de 300 millions d’euros. En clair, les
voyageurs paient aujourd’hui 70 % du prix
réel, l’Etat le reste. Pour les TER, le voyageur en
paie 30 %, et la région, par l’intermédiaire des
impôts, le reste… »
*6,3*
CEI
+ 2,7 %
Canada, Etats-Unis,
Mexique
TRANSPORT AÉRIEN
6,1*
0,3
– 0,9
+ 2,8 %
TRANSPORTS COLLECTIFS
192,7
+2%
Europe de l’Ouest
ÉVOLUTION DES DIFFÉRENTS MODES DE TRANSPORT,
VARIATION ANNUELLE EN %
+ 1,9 %
Asie et Pacifique
Afrique,
Moyen-Orient
+7%
* Echelle non respectée
Reste de l’Amérique
– 8,6*
08/09 09/10 10/11 11/12 12/13
Selon les différentes études et les observateurs du secteur, la concurrence pourrait proposer aujourd’hui des coûts d’exploitation de
20 % à 30 % inférieurs à la SNCF grâce essentiellement à des organisations managériales
bien plus flexibles, à des agents plus polyvalents et à des frais de siège plus réduits. « L’entrée de la concurrence serait suffisante pour
pérenniser certaines lignes de train longue distance », convient un spécialiste du ferroviaire. Mais les obstacles politiques, et au premier chef le refus des syndicats d’ouvrir le
monopole, sont insurmontables, même si, à
partir de 2020, la France devra s’y soumettre.
Or, tout le monde le sait : « Le problème du
train actuel est son coût d’exploitation. »
Economies nécessaires
Pour retrouver un équilibre économique global et pérenniser le système, tout le monde
devra faire des efforts. La réforme ferroviaire
doit améliorer les synergies entre RFF et
SNCF. Et la nouvelle entité doit réaliser près
de 2 milliards d’économies à l’horizon 2017.
SNCF Réseau, qui rassemble RFF et SNCF
Infra, qui réalise les travaux, doit revoir ses
processus industriels de maintenance, tandis que SNCF Mobilités, l’opérateur, entend
utiliser tous les leviers pour baisser ses
coûts : diminution des effectifs, lutte contre
la fraude, réorganisation de la maintenance,
augmentation du roulement des matériels
comme il l’a déjà testé avec Ouigo, son TGV à
bas coût.
« Nous avons établi une série d’objectifs pour
baisser nos coûts, précise Guillaume Pepy, le
président du directoire de la SNCF. Nous voulons baisser de 13 % les coûts de production du
TGV, de 42 % sur Ouigo [le TGV à bas coût], de
50 % pour les intercités éco [une nouvelle offre
à bas coût] . Notre but est d’offrir chaque année
1 million de billets à premier prix de plus par an
afin d’atteindre en 2017 le quart de nos billets à
petit prix. »
De même, l’entreprise veut déployer son
train « 100 % éco », qu’elle a installé chaque
fin de semaine entre Toulouse et Paris. Sur ce
trajet, la compagnie offre des trajets à prix
fixe de 15 euros en seconde classe sur des
trains de nuit circulant le jour. « Auparavant,
ces trains stationnaient la journée au dépôt.
Aujourd’hui, on les fait tourner et le public est
là. Le taux d’occupation est de 80 %. Et des familles préfèrent cette offre à un voyage en voiture, le prix étant très incitatif. Preuve qu’il n’y
a pas de fatalité. »
Cependant, ces réorganisations et autres innovations industrielles suffiront-elles pour
relancer le train et lui assurer un avenir ? Rien
n’est moins sûr. « Le prix du ticket ne peut pas
couvrir le coût complet du service. Même en
optimisant autant que l’on peut », assure un
observateur. Le train est – et sera – structurellement déficitaire. Il doit être soutenu par les
finances publiques.
Pour les TGV, afin de couvrir le coût des in-
08/09 09/10 10/11 11/12 12/13
« PEUT-ON ENCORE
AUGMENTER LE
PRIX DES BILLETS
TGV SANS PERDRE
DE CLIENTS DANS
UN CONTEXTE
DE CONTRAINTE
SUR LE POUVOIR
D’ACHAT ? »
LA COUR DES COMPTES
SOURCES : CGEDD ; SNCF ; UNIFE ; ROLAND BERGER
frastructures, il faudrait doubler le prix des
billets, selon la Cour des comptes. « Mais
peut-on encore augmenter le prix des billets
TGV, qui a déjà significativement augmenté
depuis 2002, sans perdre de clients dans un
contexte de contrainte sur le pouvoir
d’achat ? », s’interroge la Cour.
De fait, ajoute un ancien dirigeant de la
SNCF, « pour sortir de ce face-à-face perdu
d’avance avec les autres modes de transport, il
faut que l’Etat prenne à sa charge les voies ferrées comme il prend à sa charge les routes.
Sans cela, on va aller vers une contraction de
l’offre ferroviaire longue distance et son extinction à moyen terme ». Mais la contribution
publique pour le ferroviaire s’élève déjà à
13 milliards d’euros par an.
Au regard des finances de l’Etat, l’impasse
du secteur risque donc de persister tant que
le système restera refermé sur lui-même. Et
la dette devrait continuer à enfler. Elle dérive aujourd’hui de 1 à 2 milliards d’euros
par an. D’ici à 2025, espèrent les plus optimistes, le système ferroviaire sera lesté
d’une dette de 61 milliards d’euros, contre
une quarantaine de milliards d’euros à la fin
de 2014… Intenable. p
En Allemagne, les bus font le plein
en guise d’étrennes, la Deutsche
Bahn (DB) a préparé ses salariés à
des temps difficiles. « Il me semble désormais peu vraisemblable
que nous atteignions un bénéfice
avant intérêts et impôts de 2,2 millions d’euros », a déclaré Richard
Lutz, directeur financier de la DB
dans le journal des salariés DB
Welt, mardi 30 décembre 2014.
Les objectifs de rentabilité ne seront pas tenus et la DB va devoir
faire des économies. La faute, selon la compagnie, à l’ouragan Ela,
à la grève des cheminots en octobre 2014 et surtout à l’explosion
de la concurrence venue des bus
grandes lignes.
Depuis début 2013 et la libéralisation du marché du transport
passagers sur les grandes lignes,
les compagnies d’autocars ont
grignoté des parts de marché à la
DB. Elles ont transporté 8 millions de passagers en 2013, plus
de deux fois plus qu’en 2012. Résultat : la DB estime à 120 millions d’euros l’impact sur son bénéfice de cette nouvelle concurrence. Bien que le bus soit plus
lent que le train, les passagers ont
été séduits par sa flexibilité et ses
prix très compétitifs, notamment pour les distances moyen-
nes dans les régions faiblement
dotées en infrastructures ferroviaires locales. Pour tenter de
contrer la fuite de ses clients, la
DB a annoncé le gel des tarifs
pour cette année pour les voyageurs de seconde classe, alors
que les billets de première classe
ont augmenté de 1,9 % au 1er décembre 2014.
Réservé à une minorité
Peut-on pour autant parler de catastrophe pour la DB ? Christian
Boettger, professeur à l’Ecole supérieure d’économie et de technique de Berlin et spécialiste de
la Deutsche Bahn, tempère cette
image volontiers diffusée dans
les médias. « La concurrence des
bus est un argument que tout le
monde comprend, explique-t-il.
En réalité, les difficultés de la DB
viennent plutôt de son secteur logistique et de ses activités à l’international, dont elle n’aime pas
beaucoup parler. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les 3,5 milliards d’euros
de chiffre d’affaires réalisé dans
les activités de transport de personnes, la perte de 120 millions
d’euros reste relative. « La DB réalise son bénéfice essentiellement
avec les voyageurs d’affaires, qui
veulent aller vite. Sur ce segment,
le bus grandes lignes n’est pas une
concurrence. On ne peut pas parler d’un bouleversement du marché », poursuit l’expert. Pour la
DB, l’exploitation des grandes lignes reste au contraire extrêmement profitable : ces deux dernières années, ce segment a rapporté plus de 300 millions
d’euros de bénéfices par an à la
compagnie. Elle n’a d’ailleurs pas
abandonné la route à la concurrence, puisqu’elle dispose de sa
propre offre de bus longue distance.
Malgré une offre de qualité, le
train reste en Allemagne un
transport réservé à une minorité,
deux tiers des Allemands n’utilisant jamais les transports en
commun. Le défi pour la Deutsche Bahn est d’adapter son offre
aux grands bouleversements démographiques du pays : quand
les infrastructures dans les centres urbains comme Hambourg,
Francfort ou Stuttgart atteignent
les limites de leurs capacités, celles de l’Est peinent à se maintenir, faute de passagers. p
cécile boutelet
(berlin, correspondance)
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 7 JANVIER 2015
Le prix du baril de pétrole tombe à 50 dollars
Avec la hausse du dollar et l’exploitation de nouveaux gisements, les cours de l’or noir dévissent encore
C
inquante dollars ! Il y a
six mois seulement,
quel analyste aurait osé
parier sur une dégringolade aussi brutale du baril d’or
noir ? C’est pourtant bien à ce niveau inconnu depuis le printemps 2009 qu’il est tombé, lundi
5 janvier, sur le marché de
New York après être passé sous la
barre symbolique des 50 dollars
en début de séance. Le light sweet
crude américain pour livraison
en février a terminé à 50,04 dollars tandis que le Brent de la Mer
du nord clôturait en forte baisse (à
53,11 dollars) sur le marché londonien.
Désormais, certains opérateurs
n’hésitent plus à envisager un
plancher à 40 dollars, le niveau
qu’il avait atteint fin 2008,
trois mois après la faillite de la
banque Lehman Brothers. Un tel
niveau amputerait de plus de
moitié les recettes budgétaire attendues par les producteurs et
pourrait décider l’Organisation
des pays exportateurs de pétrole
(OPEP) à réduire son quota de production (30 millions de barils par
jour) pour faire remonter les prix.
Fin novembre, poussé par l’Arabie
saoudite et les pétromonarchies
du golfe, le cartel avait refusé de le
faire ; mais de plus en plus de
membres (Algérie, Venezuela,
Iran, Irak, etc.) réclament un changement de pied face aux difficultés budgétaires qui se profilent.
Le renouveau américain
Car tous les éléments se conjuguent pour maintenir la pression à
la baisse dans les prochains mois.
L’appréciation du dollars n’incite
pas les investisseurs à acheter du
pétrole puisque les échanges sont
libellés en devises américaines. La
progression de la demande restera
modérée au premier semestre,
voire au-delà, en raison des médiocres performances économiques
de l’Europe et de la Chine, où l’industrie est à la peine, et des nouvelles menaces que la Grèce fait
peser sur la zone euro.
Mais c’est surtout l’annonce
Une station service à Tolleson dans l’Arizona, le 12 décembre. ROSS D. FRANKLIN/AP
d’un niveau de production record
en Russie et en Irak en 2014 qui a
conforté les opérateurs dans
l’idée d’une surabondance de l’offre. En décembre, la production
russe (10,67 millions de barils) a
atteint un record inégalé depuis la
chute de l’URSS en 1991, selon des
analystes. Elle devrait poursuivre
sur cette tendance en 2015, malgré les sanctions occidentales pénalisant le secteur de l’énergie. De
Baisse des tarifs du gaz en février
Les tarifs réglementés du gaz baisseront d’un peu plus de 1 % au
1er février en raison de la baisse des cours du pétrole, selon Le Figaro. En janvier, ils ont augmenté de 1,8 % pour répercuter le
doublement de la taxe intérieure sur la consommation de gaz naturel. Cette baisse concernera 7,4 millions de foyers (sur un total
de 10,6 millions d’abonnés au gaz), alors que 3,2 millions de ménages ont souscrit des offres dites « de marché » chez GDF Suez
ou un fournisseur alternatif. La formule de calcul des tarifs réglementés, appliqués par GDF Suez et révisés mensuellement, a été
modifiée cet été. Elle renforce leur indexation sur les prix de marché plutôt que sur l’évolution des cours du pétrole.
son côté, l’Irak n’a jamais exporté
autant de brut depuis 1980, à la
veille de sa guerre contre l’Iran
(1980 – 1988), avec 2,94 millions
de barils par jour en décembre, a
récemment indiqué Assem Jihad,
porte-parole du ministère du pétrole, en ajoutant que Bagdad
pourrait porter ces exportations à
3,3 millions de barils cette année.
L’offre américaine, elle, n’est
toujours pas affectée par la baisse
des prix du brut en-dessous du
coût de production du pétrole de
schiste dans certaines régions. Et
l’administration Obama a donné,
fin décembre, un nouveau signe
de la puissance énergétique retrouvée des Etats-Unis : elle a
autorisé l’exportation de pétroles
bruts très légers réclamée par certaines compagnies, rompant
ainsi partiellement avec un embargo qui remontait au choc pétrolier de 1973.
Certains analystes estiment
qu’un million de barils supplé-
mentaires pourraient se déverser
sur les marchés fin 2015, concurrençant surtout le brut léger
pompé au large des côtes d’Afrique de l’Ouest. Même s’il ne faut
pas surinterpréter cette décision,
elle sonne comme une réponse
des Américains aux Saoudiens,
lancés dans une guerre sans
merci pour maintenir leurs parts
de marché et freiner le développement effréné de la production
aux Etats-Unis.
Foyers de tension sans incidence
D’autres barils devraient affluer
sur le marché dans les prochains mois. Début 2014, les compagnies occidentales avaient annoncé l’entrée en production
en 2015-2017 de gisements découverts dans les années 2000 et développés à grands frais pour tenir
coûte que coûte leurs objectifs de
production
d’hydrocarbures.
Ainsi Total a-t-il prévu de la porter
de 2,3 à 2,8 millions de barils par
COURS DU BARIL DE PÉTROLE WTI, EN DOLLARS
101,18
(25 juin 2014)
89,36
— 43,82 %
50,04
2 JANVIER 2014
5 JANVIER 2015
SOURCE : BLOOMBERG
le financement des « programmes de développement de l’éducation et de la santé et les services
sociaux » et la création « davantage d’emplois pour les citoyens »,
alors que la frustration de la jeunesse est grande face à un chômage endémique.
Pour autant, Riyad n’a pas renoncé à sa politique : conserver
ses parts de marché, notamment
face aux producteurs de pétrole
de schiste aux Etats-Unis, quitte à
laisser s’effondrer les prix – une
situation que les dirigeants saoudiens jugent plus préjudiciable
aux producteurs américains qu’à
la compagnie pétrolière nationale
Saudi Aramco. Il y a quelques
jours encore, le ministre saoudien
du pétrole, Ali Al-Naïmi, répétait
que l’OPEP ne réduirait pas sa production même si le prix tombait à
20 dollars le baril. Tout le monde
ne partage pas cette ligne. Et certaines voix se font entendre, dans
l’entourage du roi, pour juger
cette politique des prix dangereuse pour le royaume. p
tions vont arriver sur le marché
en provenance du Brésil, d’Afrique
de l’Ouest, du Canada et des EtatsUnis. Et même 500 000 barils
supplémentaires par jour en provenance d’Iran dans l’hypothèse
d’un accord entre Téhéran et les
Occidentaux sur le contentieux
nucléaire.
Les fondamentaux du marché
sont tellement orientés à la baisse
que les foyers de tension réduisant ou menaçant la production
d’hydrocarbures n’ont plus d’incidence sur les cours.
En Libye, la guerre dans l’est du
pays autour des terminaux d’exportation a pourtant fait chuter la
production
à
environ
300 000 barils par jour alors que
le pays vise 1 million de barils. Au
Yémen, la milice chiite contrôlant
la capitale Sanaa convoite la province pétrolière de Marib défendue par des tribus sunnites et AlQaida dans la péninsule Arabique
(AQPA). Au Nigeria, premier producteur d’Afrique, la chute des
cours a ébranlé les équilibres budgétaires alors que la campagne
pour l’élection présidentielle
de février se déroule sous haute
tension.
La principale inconnue reste
l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial d’or noir. La nouvelle dégradation de l’état de
santé du roi Abdallah, hospitalisé
il y a une semaine pour une pneumonie, fait peser une lourde hypothèque sur l’avenir. p
j.-m. b.
jean-michel bezat
jour d’ici à 2017. Retardera-t-il le
démarrage de certains projets en
attendant des jours meilleurs et
une remontée des cours ? Les analystes de Morgan Stanley estiment que de nouvelles produc-
Fragilisée par la chute des cours, l’Arabie saoudite reste ferme
D
epuis que les cours du
pétrole ont entamé leur
chute, les regards se tournent vers l’Arabie saoudite. Si le
royaume wahhabite n’a plus le
pouvoir de faire trembler le
monde comme en 1973, quand sa
décision de priver les Etats-Unis
de brut pour leur soutien à Israël
avait plongé la planète dans la
première grande crise de l’aprèsguerre, son rôle reste essentiel. Le
royaume est le seul pays à pouvoir
jouer le rôle de swing producer
(« producteur d’appoint ») en cas
de défaillance d’un des
onze autres membres de l’Organisation des pays exportateurs de
pétrole (OPEP). Le seul à être capable de mettre 2,5 millions de barils
supplémentaires sur le marché
pour éviter pénurie et flambée
des prix.
Fin novembre, elle a encore
montré sa puissance, au sommet
de l’OPEP, en refusant de resserrer
les vannes et en laissant les cours
s’effondrer pour essayer de faire
plier les pétroliers américains, qui
produisent à des prix bien plus
élevés : tombé autour des 50 dollars, le baril de brent a perdu plus
de la moitié de sa valeur depuis
son pic de juin (112 dollars).
Mais la pétromonarchie a ses
fragilités. L’aggravation de l’état
de santé du roi Abdallah, 90 ans,
a relancé les inquiétudes, alors
que l’année 2014 s’est mal terminée. Bien orientée au cours des
trois premiers trimestres, la
Bourse de Riyad a terminé l’année en perte. Le budget sera en
déficit de 14 milliards de dollars
(11,72 milliards d’euros) alors
qu’il était initialement prévu à
l’équilibre.
Un pays aux poches profondes
Avec la chute des cours, le pays va
devoir gérer une perte de recettes
considérable. Les hydrocarbures
représentant 90 % de ses ressources budgétaires : si le baril se stabilise à 60 dollars en moyenne
sur l’année, elle n’encaissera que
la moitié de ses recettes de 2013,
qui avaient atteint 276 milliards
de dollars. Riyad a déjà pris en
compte la dégringolade des cours
du brut en annonçant, le 25 décembre, un budget en déficit de
38,6 milliards de dollars (230 milliards de dépenses et 191 milliards
de recettes), un niveau sans précédent dans l’histoire du royaume.
Mais le pays a les poches profondes puisqu’on estime ses réserves
de devises à quelque 750 milliards
de dollars. Avant d’être hospitalisé, le roi Abdallah avait autorisé
le gouvernement à y puiser ou à
emprunter sur les marchés pour
combler le déficit.
En 2011, alors que le monde
arabe était secoué par les révolutions de la Tunisie, au Yémen et de
l’Egypte à la Libye et à Bahreïn, il
n’avait pas hésité – de retour d’un
séjour de trois mois à l’étranger
pour raisons médicales – à puiser
130 milliards dans les caisses afin
d’acheter la paix sociale (allocations chômage, aides au logement, santé, éducation, etc.) et
d’éviter ainsi la contagion révolutionnaire. Cette situation instable
n’a pas disparu, notamment avec
l’essor des groupes djihadistes en
Syrie et en Irak, hier financés par
Le budget
wahhabite
sera en déficit
de 14 milliards
de dollars alors
qu’il était prévu
à l’équilibre
les Saoudiens, aujourd’hui combattus par les mêmes Saoudiens
au sein de la coalition internationale contre l’organisation autoproclamée Etat islamique.
Il a encore largement les
moyens d’une telle munificence,
après plusieurs années de vaches
grasses. « Avec la baisse des prix
pétroliers, nous avons considérablement revu le projet de budget,
mais nous maintenons nos projets de développement et nous
avons la capacité de supporter
cette baisse », a récemment souligné le ministre des finances,
Ibrahim Al-Assaf. Et notamment
MÉDIAS&PIXELS | 7
0123
MERCREDI 7 JANVIER 2015
Les objets connectés envahissent notre quotidien
Fabricants de matériels et fournisseurs de contenus s’associent pour imaginer de nouveaux usages
Las Vegas (Nevada)
Q
ui n’a jamais entendu
parler de la maison
connectée ou de l’Internet des objets – Internet of things (IOT),
en anglais ? Voilà plusieurs années que ces deux types de réseau
ont commencé à conquérir le
grand public.
Le taux d’équipement des foyers
reste toutefois incroyablement
bas, a souligné Tim Baker, directeur général de Samsung pour les
Etats-Unis, lors de la grand-messe
du groupe coréen, lundi 5 janvier,
au Consumer Electronics Show
(CES) de Las Vegas, dans le Nevada,
qui ouvre ses portes au grand public du 6 au 9 janvier.
Le développement des objets
connectés, tiré par un coût de connexion marginal quasi nul (une
fois un réseau établi, le prix de raccordement d’un objet à celui-ci est
négligeable), est pourtant exponentiel ; et, dans les allées des hôtels de Las Vegas, où se tiennent les
conférences de presse des constructeurs et développeurs, il n’est
question que de ça.
Le cabinet Gartner prévoit que
près de 5 milliards d’objets connectés seront en service en 2015.
Soit une croissance de 30 % par
rapport à l’année précédente. Ce
nombre devrait grimper jusqu’à
25 milliards d’ici à 2020. Pour les
analystes du cabinet, cette vague
est « disruptive », c’est-à-dire
qu’elle est vouée à susciter de profonds changements dans les usages et les désirs des utilisateurs.
Cette offre d’objets connectés,
Près de
5 milliards
d’objets
communicants
seront en service
en 2015. Soit une
croissance de
30% par rapport
à 2014
que l’on parle d’un simple smartphone ou d’une voiture intelligente, va considérablement accroître les dépenses en service, à
mesure qu’ils vont trouver leur
place aussi bien dans la sphère
privée que dans le domaine public
(hôpitaux, collectivités territoriales…) : de 70 milliards de dollars
en 2015 à 263 milliards en 2020
(soit de 58,6 milliards à 220,3 milliards d’euros), toujours selon
Gartner. Et de plus en plus, ces objets communicants devront être
faciles à connecter entre eux et
pourront être reliés à une ou plusieurs plates-formes de services.
Croiser les écosystèmes
Alors que l’offre d’objets connectés, ou en tout cas connectables,
ne cesse de s’étendre jusqu’à toucher les objets les plus triviaux
comme les brosses à dents ou les
biberons, il devient important
pour les constructeurs et développeurs de montrer qu’ils sont
capables de croiser les écosystèmes. Exemple : l’utilisateur d’une
Le patron de Sony s’exprime sur le film
Le patron de Sony, Kazuo Hirai, a remercié, lundi 5 janvier, ceux
qui ont soutenu son groupe et permis la sortie du film The Interview, compromise par une cyberattaque massive fin novembre 2014 contre les studios Sony Pictures, filiale de production cinématographique du groupe nippon. S’exprimant lors d’une
conférence de presse au CES de Las Vegas, M. Hirai a insisté : « La
liberté de parole, la liberté d’expression, la liberté d’association :
ce sont des bases importantes de Sony et de notre industrie du divertissement. » « Nous sommes fiers des partenaires qui se sont
dressés contre les tentatives d’extorsion des criminels qui ont attaqué Sony », a ajouté M. Hirai, qui intervenait pour la première fois
publiquement sur l’affaire. – (AFP.)
Samsung présente des appareils électroménagers au Consumer Electronics Show de Las Vegas, le 5 janvier. ETHAN MILLER/GETTY IMAGES/AFP
montre connectée doit pouvoir
éteindre les lumières, fermer sa
maison et sa voiture à partir du
même bracelet.
Pour proposer ce type d’interaction, chacun travaille sur son
« hub numérique », sa propre plate-forme de gestion de l’IOT. Et la
Silicon Valey n’est pas seule sur les
rangs. La Poste, pour son premier
déplacement au CES, a dévoilé sa
première plate-forme universelle,
ouverte aux développeurs et qui
permet de relier entre eux différents objets connectés. Celle-ci inclut toute la dimension « services
à la personne », qui fait partie de
l’ADN de La Poste. L’entreprise a
noué un premier partenariat avec
le fabricant français de matériel
audio et vidéo Archos pour développer un projet autour de la sécurité du domicile, un domaine où,
là aussi, le sous-équipement est
important, surtout en France.
Face à la multiplication de ce
type de plate-forme de distribution de services, difficile pour
l’utilisateur de s’y retrouver et de
savoir comment choisir l’une au
détriment de l’autre. Car la valeur
d’une plate-forme tient surtout à
sa capacité à interagir avec les offres des fournisseurs de contenus.
L’essor du streaming, qu’il soit
audio ou vidéo, au détriment de
l’achat et du stockage, illustre parfaitement ce besoin de convergence entre fabricants de matériels, spécialiste des réseaux et
fournisseurs de contenus. Plus
aucun fabricant de « smart TV »
(télévision intelligente) ne se développe sans avoir noué des partenariats avec Netflix, HBO, Hulu
ou Amazon pour la diffusion de
films, séries ou autres émissions
vidéo. Et tous les fabricants d’en-
Universal et Havas s’allient dans le big data
La maison de disques, filiale de Vivendi, veut tirer profit de ses données collectées sur le Net
L
es Bolloré à la manœuvre !
A l’ouverture pour la presse
du Consumer Electronic
Show de Las Vegas, lundi 5 janvier,
Yannick Bolloré, PDG de l’agence
de communication Havas, et Lucian Grainge, PDG d’Universal
Music Group, l’une des principales filiales de Vivendi, ont annoncé la création d’une « alliance
globale » pour exploiter et monétiser les « données comportementales » des fans de musique. Un accord voulu par Vincent Bolloré,
propriétaire de Havas et principal
actionnaire de Vivendi, qui aspire
à multiplier les coopérations entre le conglomérat tricolore et son
groupe familial.
Concrètement, les experts d’Havas vont désormais « agréger,
analyser et activer les milliards de
données qu’Universal Music
Group et ses artistes génèrent au
travers de la vente de leur musique,
de la vente de billets et des produits
dérivés, du streaming, des médias
sociaux, des écoutes radio », expliquent les deux groupes dans un
communiqué commun publié
lundi 5 janvier. Objectif : « Mieux
comprendre la corrélation entre
les artistes, les fans de musique et
les marques. »
« Nous voulons continuer à trouver de nouvelles sources de reve-
nus et d’opportunités marketing
pour l’ensemble de nos artistes
dans le monde. C’est pourquoi
nous allons pousser encore plus
loin l’analyse et l’activation des big
data en notre possession », justifie
Lucian Grainge, le patron britannique du numéro un mondial de
la musique.
En utilisant les capacités mathématiques des équipes de recherche de Havas, Universal Music espère notamment aider les annonceurs à « identifier quels genres et
quels artistes plairont à leurs propres cibles de consommation ».
Trésorerie plantureuse
Si aucun chiffre n’a été communiqué sur les revenus attendus de
cette alliance, celle-ci est « la première expression de l’esprit de coopération que Vincent Bolloré veut
promouvoir au sein de Vivendi »,
explique un proche de l’homme
d’affaires.
Depuis sa prise de pouvoir au
sein du conglomérat, initiée
en 2012 par le rachat d’actions et
matérialisée par la nomination
du tycoon breton au poste de président du conseil de surveillance
de Vivendi en juin 2014, M. Bolloré
martèle que l’avenir du groupe
passe par davantage de synergies
entre ses filiales plutôt que par
L’objectif est
de « mieux
comprendre
la corrélation
entre les artistes,
leurs fans et les
marques »
des acquisitions. « Notre priorité
sera la croissance interne », avait
indiqué Arnaud de Puyfontaine,
président du directoire de Vivendi, dans une interview au
Monde le 11 juillet, même si le
groupe dispose d’une trésorerie
plantureuse depuis les cessions,
intervenues ces derniers mois, de
ses filiales Activision Blizzard,
SFR, Maroc Télécom et GVT.
« Cet accord entre Havas et Universal Music a été initié lors d’un
séminaire à Los Angeles [Californie] qui s’est tenu en septembre
2014, et qui a réuni les 50 top managers du groupe autour de Vincent Bolloré, explique-t-on au sein
de Vivendi. En discutant les uns
avec les autres, on s’est rendu
compte qu’on avait des millions de
données qui n’étaient pas suffisamment exploitées. »
Selon différentes sources,
d’autres initiatives sont attendues dans les prochaines semaines, à l’image de la coopération
démarrée à la fin de 2014 en Afrique entre Canal Plus et Universal
Music, où les deux filiales coproduisent l’émission « Island Africa
Talent » sur la chaîne A+.
Pour certains, cet accord est
aussi la preuve que Vincent Bolloré, qui détient seulement 5 % du
capital de Vivendi, n’a pas renoncé à rapprocher Havas du conglomérat.
Déjà propriétaire de 36,2 % du
sixième groupe de communication mondial, l’industriel a lancé
en octobre une offre publique
d’échange sur le reste du capital
d’Havas. Celle-ci devrait théoriquement lui donner davantage de
liberté pour apporter à Vivendi
tout ou partie du capital de l’entreprise dirigée par son fils cadet.
« Bolloré rêve de recréer le Havas
de Pierre Dauzier, qui était un mastodonte de la communication à la
fin des années 1990 », estime un
bon connaisseur du secteur. « Vivendi a vocation à devenir le Bertelsmann à la française », a confirmé Vincent Bolloré, sans donner plus de détails, lors d’une rare
interview, à RTL le 9 décembre. p
cédric pietralunga
ceintes et de barres audio ont signé des contrats avec Spotify,
Deezer et d’autres services musicaux similaires.
Mieux encore, Samsung a annoncé un partenariat avec des
studios d’Hollywood pour faire
en sorte que leurs productions
soient optimisées pour les télévisions en ultra-haute définition,
segment très important pour le
coréen. Samsung a également annoncé que ses plates-formes de
diffusion de musique, Milk
Music, et de vidéo, Milk Video, seront bientôt connectables aux téléviseurs intelligents de la même
marque par le biais d’une application spécifique.
De son côté, LG a présenté de
nouvelles fonctionnalités pour
son application Music Flow : avec
un système baptisé Auto Music
Play, la musique pourra passer
d’un appareil à un autre selon les
pièces dans lesquelles l’utilisateur
se déplace, ou les appareils qu’ils
utilisent.
Google n’est pas en reste. Le
géant californien a annoncé,
lundi, que les contenus diffusés
par l’intermédiaire Google Cast (le
« hub » numérique de Google)
pourront être joués directement
sur des enceintes audio. Originalité du dispositif ? Les contenus
diffusés par Google Cast sont stockés sur le cloud. C’est justement
l’une des prochaines étapes du développement de l’Internet des objets : pouvoir se connecter directement avec l’informatique dans les
nuages pour y récupérer des contenus. Une convergence et une dématérialisation qui nécessiteront
des réseaux et des serveurs de
plus en plus performants. p
audrey fournier
HI GH- T EC H
I N T ER N ET
Facebook acquiert la
start-up française Wit.ai
PagesJaunes veut
améliorer la prise de
rendez-vous médicaux
La société française Wit.ai a
annoncé lundi 5 janvier
qu’elle avait été achetée par le
réseau social Facebook. Sa
spécialité : la commande vocale. Wit.ai a notamment une
plateforme pour aider les développeurs d’autres sociétés à
intégrer facilement cette
fonction, rappellent Les Echos.
La société, créée il y a un peu
plus d’un an par trois Français
installés en Californie, a été
sélectionnée par le célèbre incubateur de start-up Y Combinator pour intégrer son programme de développement,
selon le quotidien.
AU D I OVI S U EL
Nathalie Sonnac
pressentie au CSA
Nathalie Sonnac, professeur
en sciences de l’information
et de la communication à Assas et dirigeante de l’Institut
français de presse, pourrait
devenir membre du Conseil
supérieur de l’audiovisuel
(CSA), a révélé Les Echos lundi
5 janvier. Elle serait nommée
par le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone (PS), qu’elle devait rencontrer, mardi 6 janvier aprèsmidi. Elle remplacerait l’un
des trois conseillers en fin de
mandat : Françoise Laborde,
Christine Kelly et Emmanuel
Gabla. Le collège du CSA est
réduit d’un membre en 2015.
Pagesjaunes lance PagesjaunesDoc, une solution de prise
de rendez-vous médicaux en
ligne, à destination des professionnels, a annoncé mardi
6 janvier le groupe SoLocal.
La solution promet au praticien de faire baisser le nombre de personnes qui ne se
présentent pas à des rendezvous, notamment grâce à des
rappels par SMS et e-mails. Et
ce, sur un marché où les délais pour consulter un spécialiste sont longs. Pagesjaunes
se considère leader en France
sur le marché de la prise de
rendez-vous en ligne avec
près de 50 millions de rendez-vous enregistrés.
T ÉLÉPHON I E
Xiaomi double son
chiffre d’affaires en 2014
La star chinoise des smartphones aurait, selon un post
de blog de son PDG Lei Jun,
doublé son chiffre d’affaires
en 2014. Celui-ci aurait atteint
74,3 milliards de yuan
(10 milliards d’euros) contre
la moitié une année auparavant. Le groupe a vendu
61,1 millions de smartphones,
une hausse de 227 % en un
an. Xiaomi est devenu le premier vendeur de téléphones
en Chine depuis le 2e trimestre 2014, devant le constructeur sud-coréen Samsung.
2 | plein cadre
0123
MERCREDI 14 JANVIER 2015
Sous l’impulsion
de son secrétaire général,
le Mexicain Angel Gurria,
l’Organisation de
coopération
et de développement
économiques s’est
transformée pour être plus
utile à ses trente-quatre
Etats membres
M
éfions-nous des apparences. L’Organisation
de coopération et de développement économiques (OCDE) n’est pas,
ou n’est plus, seulement cette institution cinquantenaire si souvent assimilée, en France, à un repaire d’ultralibéraux. Le Château de la Muette – c’est le
nom de son siège parisien – a souvent critiqué les coups de pouce au smic ou le peu d’appétence française pour les réformes structurelles. On sait moins qu’il possède une longueur d’avance sur l’analyse des inégalités, du
bien-être, de la fiscalité. Et que son approche
iconoclaste de la finance lui vaut de solides
inimitiés dans le monde bancaire.
Sous l’impulsion de son secrétaire général,
le Mexicain Angel Gurria, en poste depuis
juin 2006, l’institution, spécialisée dans la régulation s’est transformée. Economiste, deux
fois ministre, M. Gurria voulait que l’OCDE
soit plus utile aux gouvernements en répondant mieux à la crise née dans les pays avancés, son cœur de cible. Comme d’autres, elle
ne l’a pas vu venir et en a sous-estimé l’importance, malgré quelques mises en garde,
en 2009. « Nous avons été successivement
trop optimistes et trop pessimistes sur la profondeur de la crise », résume Sebastian Barnes, conseiller de l’économiste en chef.
L’OCDE se veut Evidence-Based : attentive
aux faits et soucieuse d’apporter la preuve de
ce qu’elle avance. N’avoir pas vu s’approcher la
Grande Récession alors qu’il y avait eu, selon
M. Gurria, « des signes avant-coureurs de l’imminence d’une crise historique », fut un choc.
En 2012, le secrétariat général lance le
« New approach to economic challenges »
(NAEC), un exercice d’introspection. Tout est
passé au crible : prévisions, standards, principes, pratiques… « Nous nous sommes interrogés sur nos erreurs, dit Martine Durand, directrice des statistiques. Puis nous sommes
tombés d’accord sur la nécessité d’adapter nos
modèles et outils d’analyse, de nous intéresser
davantage à l’économie comportementale, de
cultiver une vision de long terme et de renforcer la coopération entre les directions. »
Avant 2008, la maison était organisée en
« silos ». Les directions travaillaient dans leur
coin. D’où une certaine cacophonie. La coopération et la coordination prévalent désormais, en interne comme avec l’extérieur –
Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, etc. Une mutation favorisée
par l’arrivée à des postes de responsabilité de
« quadras » comme Stefano Scarpetta et Pascal Saint-Amans, « patrons » respectifs de la
direction de l’emploi et du centre de politiques et d’administrations fiscales.
« SORTIR DE L’IMPASSE »
En février 2013, l’OCDE avait publié une analyse sur ses erreurs de prévisions. « Nous
avons constaté que nous avions davantage
surestimé les produits intérieurs bruts de l’Espagne, de l’Irlande et de l’Islande, qui avaient
des secteurs bancaires exposés, dit M. Barnes.
Désormais, nous discutons plus systématiquement des risques ; nous faisons plus de
scénarios, nous analysons plus à fond les données financières, nous sommes plus attentifs
aux indicateurs de court terme. »
Issue de l’Organisation européenne de coopération économique, créée en 1948 pour gérer le plan Marshall, l’OCDE n’a pas les préventions de la Commission de Bruxelles
pour la relance ni son attachement pour la
consolidation budgétaire.
« La crise a été dramatique. Des salaires horaires qui baissent de plus de 5 % par an pendant quatre ans en Grèce ou de 2 % en Espagne,
au Portugal et en Irlande, ce n’est pas rien !
Quand les pays membres ont vu que la reprise
n’était pas au rendez-vous, ils nous ont incités
à pousser nos réflexions, à l’instar du conseiller
économique d’Obama, explique M. Scarpetta.
Nous avons essayé de sortir de l’impasse austérité-croissance-politiques structurelles et
Angel Gurria,
le secrétaire général
de l’OCDE.
BLOOMBERG / GETTY IMAGES
Quand la crise force
l’OCDE à se réinventer
préconisé de faire attention aux coupes dans
les dépenses publiques dans des secteurs
comme la santé et l’éducation car elles entament le potentiel de croissance. »
L’économiste en chef a travaillé à la Réserve
fédérale américaine. Originaire des EtatsUnis, champion de la relance et du Quantitative Easing, Catherine Mann recommande
d’« articuler » les politiques monétaire, budgétaire et structurelles pour sortir la zone
euro de la stagnation. Un discours plus
nuancé que celui tenu à Bruxelles.
Plus que son prédécesseur canadien,
M. Gurria – il devra réfléchir d’ici à 2016
à l’hypothèse d’un troisième mandat – a
multiplié les relations avec les responsables
politiques au plus haut niveau. « Mon job,
c’est de vendre la logique politique de nos recommandations », dit-il. L’OCDE est tripartite. L’examen par les pairs et la surveillance
multilatérale y jouent un rôle clé. Le Conseil,
décisionnel et présidé par M. Gurria, regroupe les représentants des trente-quatre
pays membres et un représentant pour
« DÉSORMAIS,
NOUS DISCUTONS
PLUS
SYSTÉMATIQUEMENT
DES RISQUES »
SEBASTIAN BARNES
conseiller de l’économiste en
chef
l’Union européenne ; 250 comités thématiques réunissent experts et administrations ;
les 2 500 salariés du secrétariat, dont 700
chercheurs (économistes, juristes, etc), irriguent de leurs travaux une institution qui a
assoupli la règle du consensus, en vigueur
depuis 1961.
« FENÊTRE D’OPPORTUNITÉS »
Il suffit qu’une dizaine de pays soient partants pour qu’elle engage des travaux spécifiques. En 2012, à la demande d’une douzaine
de gouvernements, Stanley Fischer a animé
deux jours de débats sur la stagnation séculaire. « En juillet 2014, se souvient M. Scarpetta, le gouvernement espagnol nous a
donné moins de quatre mois pour évaluer la
réforme du marché du travail de 2012. Nous
l’avons fait et avons conclu que cette réforme,
menée en pleine récession, avait changé le
comportement des entreprises et créé davantage d’emplois à durée indéterminée. »
La crise et le réveil du politique qui l’a accompagnée ont fait de l’OCDE « l’acteur fiscal
majeur du G20 » et le champion de la transparence (fin du secret bancaire, lutte contre
les paradis fiscaux, etc.). M. Saint-Amans
veut profiter de la « fenêtre d’opportunités »
dont il dispose pour pousser son avantage et
s’assurer que le changement des règles fiscales est appliqué dans les pays membres de
l’OCDE ou du Forum mondial.
Ce foisonnement n’est pas dû qu’à la crise.
« Nous travaillons depuis quinze-vingt ans
sur les inégalités, témoigne M. Scarpetta.
“Growing Unequal” de 2008 et “Divided we
Stand” de 2011 sont les principales synthèses
de référence. » L’OCDE est à l’origine du principe pollueur-payeur. Elle a travaillé, avant le
rapport Stiglitz, sur l’économie du bien-être,
qui a changé ses perspectives. La croissance
verte, la justice, le développement durable
ont été mis en avant. La clé de cette métamorphose ? La conviction que la globalisation impose de « bouger plus vite » et d’« être
agile ». Libérale, l’OCDE ? En partie seulement. Mais pas « réac ». p
claire guélaud
Mieux prendre en compte le bien-être des citoyens
l’organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE)
sort, tous les dix-huit mois environ,
une étude pays, qui fait le point sur
l’économie de ses trente-quatre membres. Ces publications ont longtemps
été indigestes : truffées de statistiques
intéressantes, mais si normées et si
générales qu’elles en devenaient caricaturales.
Beaucoup a été fait pour en améliorer le contenu, à défaut d’en transformer la forme. « Les études pays ont
changé, assure Sebastian Barnes, le
conseiller de l’économiste en chef de
l’institution. Elles sont plus spécifiques
aux pays traités et comportent des ana-
lyses financières plus poussées. Il y a
aussi plus d’intégration entre la partie
macroéconomique et celle plus structurelle. »
Qualité des emplois
Depuis 2013, le premier chapitre de
ces études fait une évaluation globale
de la performance des pays : on y
traite de la croissance, du bien-être,
des forces et des faiblesses de l’économie, des priorités qui sont ou devraient être celles des gouvernants.
Les sujets traités sont plus larges
qu’ils ne l’ont été pendant des dizaines d’années. L’étude 2013 sur l’Autriche a marqué un tournant, avec des
analyses poussées sur les efforts conduits par ce pays pour dépasser la notion de produit intérieur brut (PIB) et
pour mieux prendre en compte le
bien-être des Autrichiens.
L’édition 2014 de l’étude sur les EtatsUnis est du même genre : l’analyse de
la montée des inégalités y est sans
concession ; l’OCDE y rappelle que la
qualité des emplois compte dans le
bien-être et recommande d’étendre le
bénéfice du crédit d’impôt aux travailleurs à bas revenus et sans enfants
et aux jeunes. Elle défend aussi le principe du salaire minimum et insiste sur
le développement précoce de l’éducation des jeunes enfants.
Tout, bien sûr, n’est pas parfait. La
première étude de 2015, consacrée
à l’économie mexicaine, est à cet
égard intéressante. Elle consacre un
chapitre entier au partage des fruits
de la croissance – le Mexique est l’un
des rares pays en Amérique latine où
les inégalités n’ont pas été contenues
dans les années 2000 malgré une
croissance dynamique – et elle évoque les sujets qui fâchent, comme l’insécurité et la criminalité, mais de manière « techno », très « langue de
bois ». L’institution a encore du pain
sur la planche pour rendre attrayantes
ses 250 publications ! p
c. gu.
économie & entreprise | 3
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MERCREDI 14 JANVIER 2015
Opération déminage pour la loi Macron
Le texte porté par le ministre de l’économie a été profondément nettoyé afin d’en faciliter l’examen en séance
L’
Assemblée nationale a
repris ses travaux,
lundi 12 janvier, pour
s’attaquer à ce qui
constitue probablement le texte
phare de la seconde partie du
quinquennat : le projet de loi
pour la croissance et l’activité
porté par le ministre de l’économie, Emmanuel Macron. Un
texte qui a d’ores et déjà cristallisé
de multiples oppositions, y compris dans la majorité, soulevé la
contestation de plusieurs secteurs concernés, en particulier
les professions juridiques réglementées, et nécessité d’innombrables ajustements, loin d’être
encore finalisés.
En réalité, pendant la trêve de
fin d’année, les principaux acteurs du dossier n’ont pas chômé.
Déposé le 11 décembre 2014, le
projet de loi, qui compte pas
moins de 106 articles, a été renvoyé à une commission spéciale,
présidée par François Brottes
(PS), le président de la commission des affaires économiques, et
dont Richard Ferrand, député (PS)
du Finistère, a été nommé rapporteur général. En outre, le texte
embrassant une vaste palette de
domaines, pas moins de huit rapporteurs thématiques ont été
nommés.
1 758 amendements enregistrés
Ceux-ci ont mis à profit les trois
semaines de suspension des travaux parlementaires pour procéder à plus de quatre-vingts auditions et, en liaison avec Bercy,
pour effectuer un important travail de réécriture des articles afin
de les sécuriser juridiquement…
et politiquement.
De son côté, le ministre de l’économie a poursuivi ses consultations, reçu les parlementaires
concernés et évalué les points sur
lesquels il est possible de trouver
un accord avec les uns ou les
autres.
Vendredi 9 janvier, il s’est ainsi
entretenu avec la délégation des
quatre députés de l’UDI qui siègent à la commission spéciale,
conduite par le président du
Emmanuel Macron, le 26 novembre 2014 à l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement. PATRICK KOVARIK/AFP
groupe, Philippe Vigier, qui lui a
fait part des cinq axes de travail
sur lesquels le deuxième groupe
de l’opposition souhaite défendre
des amendements dont le sort
conditionnera son vote final.
Lundi midi, M. Macron et les
rapporteurs ont été reçus à l’Elysée pour faire le point sur l’avancée des travaux. Un constat : entre les réactions qu’avaient suscitées les premières versions de
Un projet de loi évalué par des experts
Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a demandé à un
groupe d’experts indépendants d’évaluer le projet de loi pour la
croissance et l’activité. Une commission d’évaluation, conduite
par Anne Perrot, ancienne vice-présidente de l’Autorité de la
concurrence, produira une analyse de l’impact du projet de loi
et examinera également les amendements et propositions les
plus importants tout au long du débat parlementaire. Elle travaillera principalement sur cinq thèmes : travail du dimanche,
mobilité, réforme des prud’hommes, professions juridiques réglementées et immobilier commercial. En parallèle, une dizaine
de think tanks économiques ont été sollicités pour alimenter le
débat public.
l’avant-projet de loi et le climat
qui prévaut à l’ouverture de l’examen en commission – qui se
poursuivra jusqu’au 18 janvier,
avant le début de la discussion en
séance, le 26 janvier –, les tensions se sont très nettement apaisées. « Il y a eu un énorme boulot
de fait avec les rapporteurs, se félicite le ministre, qui participera
lui-même à l’ensemble des travaux de la commission. On a fait
baisser la pression politique, de
telle sorte que, à présent, le débat
puisse se concentrer sur les aspects
techniques. »
L’objectif est clairement de sortir de la commission avec un
texte le plus abouti possible afin
d’éviter les dérapages en séance.
Ainsi, 1 758 amendements ont été
enregistrés, dont 38 émanent du
gouvernement et 408 des rapporteurs : un nombre considérable,
même si une bonne part est d’ordre rédactionnel, mais cela
donne une idée du travail de
« nettoyage » qui a été effectué en
amont. Avec 625 amendements
déposés, l’UMP, pour sa part, représente à elle seule près d’un
tiers des amendements enregistrés.
La tonalité des débats, en ce premier jour de réunion de la commission spéciale, est loin d’être à
l’affrontement. Probablement la
gravité du moment y contribue-telle, mais pas seulement. « On
n’était pas sur les articles les plus
difficiles mais ça n’empêche pas de
constater que nous sommes dans
un climat très constructif, reconnaît Jean-Frédéric Poisson, porteparole des membres UMP de la
commission. Il y a quand même
des points saillants qui font débat
et on voit bien l’exercice d’équilibriste auquel le gouvernement est
tenu : à la fois fluidifier le système
et ne pas se fâcher avec sa majorité. Le ministre passe son temps à
faire des opérations de déminage.
Et il le fait assez bien d’ailleurs. »
Au cours de cette première journée, la commission a validé la
« On a fait baisser
la pression
politique, de telle
sorte que (...)
le débat puisse
se concentrer
sur les aspects
techniques »
EMMANUEL MACRON
création d’une autorité de régulation des activités ferroviaires et
routières (Arafer), qui se substitue à l’actuelle autorité de régulation des activités ferroviaires
(Araf), et adopté les articles libéralisant l’offre de transport par
autocar.
Un amendement du rapporteur
général, approuvé par le gouvernement, a ainsi abaissé à 100 kilomètres le seuil kilométrique
nécessitant une déclaration
auprès de l’Arafer. « La libéralisation ne doit pas se heurter à des
contraintes excessives. Il n’y a pas
lieu de prohiber les initiatives privées ayant un impact mineur sur
le service public », a justifié le ministre, congratulé par la droite.
Plusieurs amendements de
l’UDI ont encore reçu un accueil
favorable du gouvernement,
comme un appel du pied à avancer vers des convergences. Qui ne
se sont pas concrétisées, cependant, sur la proposition de l’UDI
de confier l’épreuve pratique du
permis B à des organismes
agréés. A mi-mots, on a compris
que M. Macron, sur le fond, n’y
était pas hostile mais qu’il était
contraint par les arbitrages interministériels d’émettre un avis défavorable.
A la fin de la journée, sur les
neuf premiers articles examinés,
l’UMP et l’UDI n’en avaient rejeté
que deux. p
patrick roger
Passe d’armes entre Berlin et la BCE sur le rachat de dettes publiques
Mario Draghi tente de convaincre l’Allemagne de la nécessité d’adopter cette stratégie pour relancer l’économie européenne
C
es quelques mots sont révélateurs. Lundi 12 janvier,
le ministre de l’économie,
Emmanuel Macron, a appelé « le
couple franco-allemand » à soutenir « les décisions qui seront prises » par la Banque centrale européenne (BCE). A savoir, les rachats
de dette publique – le fameux
quantitative easing en anglais, ou
QE – que celle-ci pourrait lancer
dès le 22 janvier, afin de lutter contre le risque déflationniste.
C’est dire si aujourd’hui l’action
de l’institution dépasse le seul cadre monétaire. Elle est désormais
au centre d’une bataille politique,
qui se joue en partie dans l’arène
médiatique. Pour Mario Draghi, le
président de la BCE, l’enjeu est
majeur : convaincre qu’un QE est
aujourd’hui indispensable.
Le camp d’en face, incarné par
Jens Weidmann, le patron de la
puissante banque centrale allemande, pense, à l’inverse, que la
BCE ne doit à aucun prix racheter
de la dette publique. Ce serait selon lui inciter les Etats à relâcher
leur discipline budgétaire. Et risquer, à terme, une nouvelle crise
des dettes.
Prolixité
Depuis quelques semaines, les
deux camps fourbissent leurs arguments dans la presse allemande – et cela ne doit rien au hasard. Le 2 janvier, M. Draghi expliquait dans une interview au quotidien Handelsblatt que son
institution se prépare « techniquement pour modifier début 2015
l’ampleur, le rythme et le caractère
Jamais,
dans l’histoire
de la BCE,
ses membres
n’avaient autant
débattu
par journaux
interposés
des moyens à mettre en place s’il
devenait nécessaire de réagir à une
trop longue période d’inflation
trop faible ».
Fin décembre 2014, Peter Praet,
l’économiste de l’institution, ne
disait rien d’autre au journal Börsen Zeitung, en expliquant que
« les dernières mesures monétaires
prises par la Banque centrale européenne pour relancer l’économie
pourraient ne pas suffire ».
Le 28 décembre, M. Weidmann
s’est de nouveau opposé au QE
dans la Frankfurter Allgemeine
Sonntagszeitung : « Ces rachats
vont se traduire par des dettes qui
seront celles des banques centrales
de la zone euro, et donc, au final,
des contribuables. » Des arguments repris par Sabine Lautenschläger, du directoire de la BCE,
dans le Spiegel du 9 janvier, tandis
que, le 14 et le 15 janvier, MM. Draghi et Weidmann doivent de nouveau s’exprimer…
Jamais, dans l’histoire de l’institution, les membres de la BCE
n’avaient autant débattu par journaux interposés. Une telle pro-
lixité peut surprendre. Mais, pour
M. Draghi, l’enjeu n’est pas seulement de faire pencher de son côté
les gouverneurs de la BCE encore
hésitants. Il s’agit surtout de convaincre la chancelière Angela Merkel. « Sans un blanc-seing de l’Allemagne, première économie de la
zone euro, la crédibilité de sa politique serait très affectée », souffle
un fin connaisseur de l’institution.
Risque d’explosion
En 2012, Mme Merkel avait apporté
un soutien implicite à l’OMT, un
autre programme d’achat de
dette publique de la BCE, jusque-là
jamais activé – et sur lequel la
Cour de justice européenne doit
rendre un avis très attendu le
14 janvier.
Mais, depuis, tout a changé. Le
risque d’explosion de la zone euro
semble écarté ; la reprise pointe à
l’horizon ; et surtout, l’émergence
de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti de droite eurosceptique qui n’existait pas en 2012, a
réduit les marges de manœuvre
de la chancelière.
Est-ce à dire que la bataille de
M. Draghi est perdue d’avance ?
Probablement pas. Selon Bloomberg, la BCE étudierait un QE
d’ampleur plus limitée, concernant par exemple uniquement la
dette publique jugée la plus sûre
par les agences de notation (notée
« AAA »). Une telle option serait
compatible avec les craintes allemandes. Au risque d’être moins
efficace… p
marie charrel
économie & entreprise | 5
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MERCREDI 14 JANVIER 2015
Boeing a livré plus d’avions qu’Airbus en 2014
L’an dernier, 629 appareils sont sortis des usines du groupe européen, contre 723 pour l’américain
pour une part, « aux capacités de
productions plus grandes de
Boeing qui, peut s’adapter à la
hausse comme à la baisse ».
En clair, l’Américain peut embaucher ou licencier plus facilement en fonction de son carnet de
commandes. Une souplesse interdite à Airbus « compte tenu des législations du travail en France et
en Europe ».
En revanche, si Boeing est le
En 2015, Lufthansa prévoit une hausse de son bénéfice opérationnel grâce à la chute des prix du carburant, a annoncé lundi
12 janvier, la compagnie aérienne allemande.
Cette année, pour acheter son kérosène, Lufthansa prévoit de dépenser seulement 5,8 milliards d’euros contre 6,7 milliards
d’euros en 2014. Numéro un du transport aérien en Europe,
Lufthansa a continué de progresser en 2015 avec une hausse de
2,4 % de son trafic passagers, soient près de 107 millions de
voyageurs transportés.
A l’instar d’Air France, les grèves à répétition des pilotes ont pesé
sur les comptes de Lufthansa. A la fin octobre 2014, le coût du
conflit s’élevait déjà à 170 millions d’euros.
Après six ans de croissance, les ventes
de voitures devraient, toutefois, ralentir
envoyé spécial
C
onfiance et sérénité. Deux
mots pour résumer l’ambiance du Salon automobile de Detroit, qui a ouvert ses
portes à la presse lundi 12 janvier
et qui se prolonge jusqu’au 25 janvier. Après tout, beaucoup d’indicateurs sont au vert. Les ventes de
voitures ont progressé de près de
6 % à 16,5 millions d’unités, tandis
que la chute brutale des cours du
pétrole dope le pouvoir d’achat
des consommateurs et désinhibe
les constructeurs pour proposer à
nouveaux des gros véhicules
gourmands en carburant. Bref, la
crise n’est plus qu’un vieux souvenir.
Cela fait six années consécutives que le marché automobile
américain est en croissance, du jamais-vu. Le record absolu de
1999, qui était de 17,4 millions,
semble désormais à portée de
main.
Mais le rythme de la progression risque de ralentir dès 2015.
« La croissance due à la reprise est
derrière nous, nous allons être sur
un marché plutôt stable », affirme
Xavier Mosquet, directeur du Boston Consulting Group (BCG) à Detroit. « Les constructeurs vont
commencer à être prudents sur les
augmentations de capacité ».
Pour Jacques Aschenbroich, le directeur général de l’équipementier
Valeo, « il faut s’attendre à ce que le
marché suive désormais l’évolution du produit intérieur brut ».
C’est-à-dire que l’effet rattrapage
constaté depuis l’effondrement de
la crise touche à sa fin.
La rentabilité des constructeurs
n’a jamais été aussi haute. Elle dépasse en moyenne les 6 % de
marge opérationnelle sur chiffre
d’affaires. Ce qui est inédit également, c’est que cette profitabilité
est réalisée principalement sur
L’effet de
rattrapage
constaté
depuis
l’effondrement
de la crise touche
à sa fin
Compétition sur les livraisons
Pourtant l’année paraissait mal
engagée pour Airbus. En juin,
Emirates, l’un de ses plus gros
clients, annulait brutalement une
Lufthansa profite du pétrole moins cher
L’automobile américaine
fête la reprise à Detroit
detroit (michigan) –
champion des livraisons, Airbus
est, lui, le leader incontesté des
prises de commandes. En 2014,
l’avionneur européen a enregistré 1 456 commandes nettes contre 1 432 à son concurrent.
deux marchés : la Chine et les
Etats-Unis
représentent
aujourd’hui les deux tiers des profits pour seulement la moitié des
volumes de vente.
Dans ce contexte, la question de
l’orientation du marché américain est donc primordiale. Or
quelques indices d’essoufflement
commencent à apparaître. Ainsi,
sur le marché du crédit, les prêts
dits « subprime », accordés à des
clients peu solvables, sont en
forte progression.
Ils concernent 18,5 % des prêts
accordés pour l’achat d’une voiture contre 14 % il y a un an. Avant
l’éclatement de la crise financière,
ce taux n’était que de 14,5 %. « La
raison pour laquelle ce type de prêt
est en train de croître n’est pas due
à la faiblesse de la demande, mais
plutôt à des surcapacités de production », estime un analyste.
« Surcapacités de production »
Fin 2014, les capacités de production aux Etats-Unis et au Canada
ont augmenté de 825 000 unités
auxquelles s’ajoutent 300 000 au
Mexique, dont le débouché principal reste les Etats-Unis. Si les 4 x 4
et les pick-up se vendent bien
(+ 10 % en 2010), ce n’est pas le cas
des berlines.
Le taux d’utilisation des usines
qui les fabriquent est en baisse.
« Les constructeurs ont de plus en
plus de difficultés à tenir les prix
sur certains segments du marché », constate Jean-Hugues Monier, associé chez McKinsey à New
York. Les ristournes se multiplient
sur les berlines.
Dans ce contexte, le marché des
gros 4 x 4 et pick-up constitue l’arbre qui cache la forêt. « Sans eux,
Chrysler ou GM seraient tout juste
rentables », juge un analyste. Tout
baser sur ce segment ne peut
constituer une stratégie, alors que
le gouvernement américain
pousse les constructeurs à réduire
la consommation de carburant de
leurs modèles.
De plus, la concurrence s’annonce plus sévère pour les Américains. Nissan a présenté à Detroit
son nouveau gros pick-up Titan et
Toyota son nouveau Tacoma. Enfin, comme le rappelle M. Monier :
« Le marché automobile est reparti
avant le reste de l’économie, mais
son ralentissement pourrait être
plus précoce. » p
stéphane lauer
commande de soixante-dix A350,
le tout dernier gros-porteur longcourrier d’Airbus. L’avionneur
européen a rattrapé son retard
principalement en décembre. En
quelques semaines, Airbus a engrangé un afflux de commandes,
à l’exemple des 250 exemplaires
d’A320 achetés d’un coup par la
compagnie indienne à bas coût
Indigo.
Fabrice Brégier, le patron d’Airbus, peut se frotter les mains. A la
fin 2014, Airbus comptait « 6 386
appareils en commande, dont
deux tiers d’A320, soit neuf années
de travail ». Un carnet de commandes valorisé, prix catalogue,
plus de 830 milliards de dollars
(702 milliards d’euros).
A moyen terme, la compétition
sur les livraisons devrait être
beaucoup plus disputée entre les
deux avionneurs. Boeing qui
avait pris de l’avance avec son 787
Dreamliner, dont 41 exemplaires
ont été commandés l’an dernier,
va devoir affronter la concurrence
« Airbus
ne prévoit
pas d’embaucher
plus pour
produire plus »
jours plus pressante venue principalement des compagnies low
cost, Airbus et Boeing ne cessent
d’augmenter leurs cadences de
production. Notamment de leurs
deux best-sellers, l’A320 pour Airbus et le 737 chez Boeing.
UNE SOURCE PROCHE
DE L’AVIONNEUR
Rythme effréné
Alors que quarante-deux Boeing
737 sortent déjà chaque mois de
ses usines, l’Américain prévoit
d’en assembler chaque mois quarante-sept en 2017, avant de monter jusqu’à cinquante-deux
en 2018. Le rythme est aussi effréné chez Airbus. En 2015, quarante-six A320, contre quarantedeux un an plus tôt, devraient
sortir des chaînes chaque mois.
Dès l’automne, l’usine américaine de Mobile, en Alabama, va
démarrer sa production. Mais pas
question de recruter. « Airbus ne
prévoit pas d’embaucher plus pour
produire plus », précise-t-on de
source proche de l’avionneur. p
guy dutheil
de l’A350. Les compagnies aériennes s’arrachent le dernier-né
d’Airbus qui a déjà été réservé à
près de huit cents exemplaires. Elles devront pourtant s’armer de
patience. Seuls quinze A350 devraient sortir des chaînes en 2015.
Mais Airbus prévoit d’en produire
« dix par mois d’ici 2018 ». L’avionneur européen a de grandes ambitions pour son A350. Il prévoit
de prendre, en vingt ans, 50 %
d’un marché estimé à 5 000 avions. Une manne de 1 000 milliards de dollars.
Pour satisfaire la demande tou-
Le groupe Le Monde lance, en partenariat
avec National Geographic,
le magazine Histoire & Civilisations
NOUVEAU
& CIV ILI SA TIO NS
A
chacun son record.
Après Boeing, c’est au
tour de son rival Airbus de triompher. Fabrice Brégier, PDG de l’avionneur
européen, a annoncé « un record
de livraisons d’avions en 2014 ».
L’an dernier, 629 appareils sont
sortis des chaînes de l’avionneur
européen avant d’être livrés aux
compagnies aériennes clientes,
contre 626 en 2013.
Boeing reste cependant en tête.
En 2014, les usines du constructeur américain ont tourné à plein
régime pour livrer 723 appareils,
contre 648 l’année précédente.
La concurrence acharnée que se
livrent Airbus et Boeing pour être
le champion des livraisons est
loin d’être seulement symbolique. Elle a d’importantes conséquences financières pour les
deux rivaux. En effet, c’est à la livraison que les avionneurs empochent l’argent des commandes.
Dans l’entourage d’Airbus, on signale que ce différentiel est lié,
N° 2 JANVIER 2015
S
N
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LOUIS XV
LE GRAND
MÉCONNU
S,
300 ANS APRÈVR
E
ON REDÉCOU
SON HÉRITAGE
LA VRAIE VIE
SOPHES
DES PHILOMP
S
ATHÈNES AU TE
PICURE
DE SOCRATE ET D’É
NUBIE
L’OR DECO
NVOITÉ
LE TRÉSOR
DES PHAR AONS
LA MURAILLE
DE CHINE
Une fois par mois,
voyagez à travers
le temps et
imprégnez-vous
des grandes
civilisations qui
sont à l’origine
de notre monde.
Dans chaque
numéro, vous
retrouverez :
les signatures
d historiens
et d un comité
scientifique
renommés
six dossiers riches
en infographie et
en iconographie
un regard
sur toutes les
civilisations
qui ont marqué
notre humanité
HISTOIRE D’UN
FIASCO MILITAIRE
UN MAGAZINE QUI ALLIE PLAISIR DE LA LECTURE
RICHESSE DE LA DOCUMENTATION
ET RIGUEUR DE L ANALYSE
EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
4 | économie & entreprise
0123
VENDREDI 23 JANVIER 2015
Les effets très incertains de la planche à billets
Avant la BCE, les banques centrales américaine, japonaise et britannique ont testé l’achat de dettes publiques
D
epuis quelques semaines, économistes,
traders et nombre de
politiques européens
répètent ces deux lettres comme
un mantra : « QE ». Le petit nom
du quantitative easing – « assouplissement quantitatif » en français –, un programme monétaire
consistant à racheter des titres financiers, tels que des obligations
d’entreprises ou surtout d’Etat.
Selon tous les pronostics, la Banque centrale européenne devait
l’adopter lors de sa réunion, jeudi
22 janvier, afin de raviver l’économie de la zone euro.
« Le QE n’a jamais soulevé autant
d’espoirs et de fantasmes », remarque Christopher Dembik, chez
Saxo Banque. Pour certains experts, comme ceux du Fonds monétaire international (FMI), c’est
aujourd’hui l’une des armes les
plus efficaces dont disposent les
banquiers centraux pour déjouer
le risque déflationniste. D’autres,
plus sceptiques, estiment en revanche que ses effets réels sur
l’économie sont incertains et surestimés.
En vérité, tout dépend des conditions dans lesquelles cet outil
est déployé. Né dans les années
2000 au Japon, le QE s’est surtout
développé après la crise des subprimes. Après avoir abaissé leurs
taux directeurs à des niveaux historiquement bas, certains pays industrialisés l’ont utilisé pour continuer d’agir sur l’économie. « En
achetant aux banques des actifs financiers ou des titres publics, les
banques centrales injectent de l’argent frais dans le circuit, explique
Charles Wyplosz, économiste à
l’Institut des hautes études de Genève. On dit qu’elles font tourner la
planche à billets. »
Une étincelle
Selon ses modalités, cette injection de liquidités peut avoir plusieurs effets susceptibles de favoriser l’activité : baisse des taux
d’intérêt et du cours de la devise,
hausse des liquidités offertes aux
banques, redémarrage du crédit,
boom du prix des actions, etc. « En
théorie, plus les achats sont massifs, plus l’impact est fort », ajoute
M. Dembik.
La Réserve fédérale américaine a
ainsi lancé trois vagues de QE
en 2008, en 2010, puis en 2012.
Pour la dernière, elle a racheté des
obligations du Trésor américain
et des créances hypothécaires titrisées à hauteur de 85 milliards
de dollars par mois (soit 73,4 milliards d’euros). Elle n’y a mis fin
qu’en octobre 2014. La Banque
d’Angleterre a suivi avec un programme dans le même esprit entre 2009 et 2012, pour 375 milliards de livres sterling (489 milliards d’euros) au total, tandis que
la Banque du Japon s’y est convertie en 2013, à hauteur 70 000 milliards de yens par an (460 milliards d’euros).
Résultat ? Si ses effets sont encore incertains au Japon, le QE a
4 500
C’est le montant, en milliards de dollars (soit 3 882 milliards
d’euros), du bilan de la Réserve fédérale américaine. En 2007, celui-ci n’était que de 800 milliards de dollars. Il a formidablement
gonflé pendant la crise sous l’effet notamment du « quantitative
easing », ce programme d’achat d’obligations du Trésor américain et
de créances hypothécaires titrisées.
efficacement contribué à relancer les économies britannique et
américaine. Et ce, d’abord, car il
est intervenu au début de la
crise. A l’époque, les banques
étaient en mal de liquidités, les
cours de Bourse étaient au plus
bas tandis que les taux à dix ans
des obligations souveraines
étaient relativement élevés (4 %
contre 1,8 % aujourd’hui aux
Etats-Unis, 5 % contre 1,5 % au
Royaume-Uni). Le QE a donc
fonctionné à plein régime, en
abaissant le coût de financement des Etats et en regonflant
rapidement les prix des actifs
boursiers et immobiliers.
Surtout : les ménages en ont
eux aussi profité. Une grande partie de l’épargne des Britanniques
et des Américains est en effet
composée d’actions (notamment
par les fonds de pension) et d’immobilier. Comme les banques de
deux pays accordent des prêts
d’autant plus généreux aux particuliers que leur patrimoine est
élevé, l’action des banques centrales a également aidé à relancer la
consommation. « C’est ce qu’on
appelle l’effet richesse et, malheu-
Si aucun moteur
ne se rallume
au sein
de l’économie
réelle, les effets
du QE retombent
comme
un soufflé
reusement, il n’existe pas dans la
zone euro », remarque Patrick Artus, chez Natixis. De quoi limiter
l’efficacité d’un QE européen.
Au Japon, ce programme a produit des effets encourageants les
premiers mois : l’indice Nikkei a
bondi de 50 % et l’inflation est
repartie. Mais les taux souverains, déjà très bas (0,8 % à
dix ans), n’en ont pas profité.
Pire, en faisant baisser le cours
du yen face aux autres devises,
les achats de dette nippone ont
fait décoller le prix des produits
importés. Ce qui a fortement pénalisé la consommation des ménages, déjà affaiblie par la hausse
de la TVA. Et l’Archipel est donc
retombé en récession fin 2014…
« Dans le cas japonais, ce remède
a peut-être été pire que le mal »,
juge M. Artus.
Et pour cause : le QE, au fond,
n’est qu’une étincelle destinée à
faire repartir la machine. Si aucun
moteur ne se rallume au sein de
l’économie réelle pour prendre le
relais et alimenter la croissance,
les effets retombent comme un
soufflé. Aux Etats-Unis, la révolution du gaz de schiste a dopé le redémarrage de l’industrie en faisant spectaculairement baisser
les coûts de production. Au
Royaume-Uni, les services, portés
par l’immobilier, sont repartis. Au
Japon, en revanche, les réformes
du premier ministre, Shinzo Abe,
censées libérer l’activité tardent à
entrer en œuvre.
Et dans la zone euro ? Les économistes sont divisés sur l’efficacité
potentielle du QE, redoutant notamment qu’il intervienne trop
tard. « Même s’il fonctionne, une
chose est sûre : il est aussi dangereux que vain d’en attendre des miracles », prévient M. Wyplosz. p
LEXIQUE
QUANTITATIVE
EASING (QE)
Assouplissement quantitatif en
français. Ce programme de
politique dite non conventionnelle consiste, pour une banque
centrale, à racheter des titres
financiers, en particulier des
obligations d’Etat, aux banques.
L’objectif est de relancer l’économie.
TAUX D’INTÉRÊT
DIRECTEUR
C’est le taux d’intérêt auquel les
banques centrales proposent
des liquidités aux banques
commerciales. Par ricochet, il
influence le coût des crédits que
ces dernières accordent aux
entreprises et ménages.
marie charrel
Standard & Poor’s rattrapée par la justice américaine
Dans le but d’augmenter ses bénéfices, l’agence américaine aurait fait preuve de laxisme sur ses critères de notation
new york - correspondant
U
n peu plus de six ans
après le début de la crise
financière, les agences
de notation sont en train d’être
rattrapées par la justice. Standard
& Poor’s (S&P) s’est ainsi fait sanctionner, mercredi 21 janvier, par la
Securities and Exchange Commission (SEC) et la justice américaine. La filiale du groupe
McGraw-Hill est accusée de
laxisme sur ses critères de notation concernant les obligations
adossées à des prêts hypothécaires, les fameux subprimes, dans le
but d’augmenter ses parts de
marché dans ce domaine.
Standard & Poor’s a signé un ac-
cord avec les autorités américaines, qui comprend le versement
de 77 millions de dollars (66,4 millions d’euros) de pénalité et, plus
inédit, une interdiction de noter
les titres de dette concernant l’immobilier commercial aux EtatsUnis pendant une durée d’un an. Il
s’agit de la première sanction
prise à l’encontre de l’une des
trois principales agences de notation financière – S&P, Moody’s et
Fitch – depuis la mise en place
d’une régulation plus sévère dans
le sillage de la crise de 2008.
« Les investisseurs comptent sur
les agences de notation de crédit
comme Standard & Poor’s pour coter de la façon la plus juste les valeurs mobilières comme les titres
« Les agences de
notation avaient
promis de ne pas
contribuer à
une autre bulle
en gonflant
les notes »
ÉRIC SCHNEIDERMAN
procureur de New York
adossés à des créances hypothécaires de type commercial, a expliqué Andrew Ceresney, l’un des
responsables de la SEC. Mais S&P
a placé ses propres intérêts finan-
ciers au-dessus de celui des investisseurs en relâchant ses critères de
notation dans le but d’obtenir des
contrats et en cachant ces modifications aux investisseurs. »
Pour sa part, Eric Schneiderman,
le procureur de New York, a déclaré : « Dans le sillage de la crise
immobilière et de l’effondrement
de l’économie mondiale, les agences de notation comme S&P
avaient promis de ne pas contribuer à une autre bulle en gonflant
les notes des produits qu’elles devaient évaluer. Malheureusement,
S&P a brisé cette promesse en 2011,
en mentant aux investisseurs afin
d’augmenter ses bénéfices et ses
parts de marché. »
Ce règlement à l’amiable inter-
vient après des changements au
sein du département juridique de
McGraw-Hill, qui a récemment recruté une nouvelle responsable
en la personne de Lucy Fato, une
ancienne associée du cabinet
d’avocats Davis Polk.
« Renforcer ses contrôles »
Dans un communiqué, S&P se dit
« heureux » d’avoir tourné la page
avec ce contentieux, tout en soulignant qu’il « prend très au sérieux
le respect des obligations réglementaires et continue d’investir
dans du personnel et de la technologie pour renforcer ses contrôles
et la gestion des risques ».
S&P n’en a cependant pas fini
avec les poursuites. La SEC conti-
nue d’instruire un dossier contre
Barbara Duka, une salariée de
l’agence de notation, qui avait
joué un rôle central au sein de
l’équipe qui était chargée en 2011
de noter les fameuses créances
hypothécaires.
Par ailleurs, le ministère américain de la justice et plusieurs procureurs poursuivent également
S&P pour son rôle dans la crise financière. Là encore, un accord est
en cours de finalisation. L’agence
serait sur le point de payer une
amende de 1,37 milliard de dollars
pour arrêter les poursuites dont
elle fait l’objet. Une somme qui représente environ un an de bénéfice pour S&P. p
stéphane lauer
2 | plein cadre
0123
JEUDI 15 JANVIER 2015
bruxelles - bureau européen
L
es fonctionnaires de Bruxelles
n’avaient pas vu le coup venir.
Alors que les négociations sur un
accord de libre-échange entre la
Commission européenne et les
Etats-Unis venaient de débuter, à
l’été 2013, des organisations non gouvernementales (ONG), des eurodéputés, des citoyens lambda ont commencé à s’inquiéter
d’une des dispositions que ce traité horsnorme prévoyait : le recours à l’arbitrage d’investissement. L’« ISDS » en anglais (InvestorState Dispute Settlement) est un mécanisme
très peu connu du grand public permettant à
une entreprise de porter un litige l’opposant à
un Etat devant une juridiction privée.
Un véritable cheval de Troie des multinationales, ont alerté les « anti ». De cette manière,
elles se soustraient aux droits nationaux,
voire empêchent les Etats de légiférer. Et de
rappeler quelques précédents. En 2011, le cigarettier Philip Morris a intenté une action en
arbitrage contre l’Australie, après que le parlement a adopté une loi obligeant l’emballage
neutre des paquets de cigarettes. La décision
n’a toujours pas été rendue. La même année,
la société d’électricité suédoise Vattenfall a réclamé 3,7 milliards d’euros de dommages et
intérêts à l’Allemagne, à la suite de la décision
du gouvernement d’arrêter les centrales nucléaires du pays après Fukushima. La France
vient d’être attaquée par un investisseur turc,
qui lui reproche d’avoir utilisé sans l’indemniser ses brevets sur des coques de navires
militaires.
Pour éviter qu’on l’accuse d’ignorer le problème, la Commission européenne a lancé
une consultation publique sur l’ISDS, au printemps 2014. Laquelle a suscité un nombre inhabituel de réponses pour ce genre d’exercice : 150 000. Elections européennes oblige
– la Suédoise Cécilia Malmström est désormais la « super-ministre européenne du commerce » –, Bruxelles n’a rendu ses conclusions
que mardi 13 janvier. L’essentiel des réponses
(145 000) disent « non » à l’ISDS, mais aussi au
traité transatlantique. Quelques milliers de
participants seulement suggèrent d’améliorer le dispositif.
Pourtant, le mécanisme de l’ISDS existe depuis cinquante ans et il est opérationnel dans
près de 3 000 traités d’investissement internationaux. La France a signé environ 90 traités qui y ont recours.
Un processus pas si opaque
L’arbitrage d’investissement est apparu à la
suite de la signature d’une convention internationale, en 1965, sous l’égide de la Banque
mondiale. Il s’agissait d’accompagner le développement international des entreprises
européennes et américaines. De sécuriser
leurs investissements, « d’éviter en cas de litige
qu’elles s’exposent à des justices locales pas
toujours indépendantes », note Emmanuel
Gaillard, associé du cabinet d’avocats Shearman & Sterling. « Les droits nationaux, y compris aux Etats-Unis, prévoient des principes de
discrimination au profit de leurs entreprises.
Sans ISDS, les étrangères n’ont aucune
chance », ajoute une source européenne.
« Pas un investissement d’importance ne se
fait sans ce type d’accord. Pour attirer les investisseurs, les Etats acceptent ces mécanismes »,
précise Thomas Clay, professeur à l’université
de Versailles Saint-Quentin. Ainsi, pour
qu’Eurodisney s’implante à Marne-La-Vallée,
le gouvernement, qui n’avait pas signé de
traité bilatéral d’investissement avec les EtatsUnis, a fait adopter une loi ad hoc, en
ALE+ALE
Ces tribunaux privés
qui font peur
Mardi, la Commission a rendu publiques
les conclusions d’une consultation sur les
tribunaux d’arbitrage, un volet sensible du traité
de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Europe
août 1986, permettant le recours à l’arbitrage
pour ce cas précis…
Le processus d’arbitrage n’est pas aussi opaque qu’on le dit, affirment les experts. Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), dépendant de la Banque mondiale, en a consigné les grandes règles. Quand une entreprise
a un litige avec un Etat, elle porte sa demande
d’arbitrage au secrétariat du Cirdi. Les deux
parties choisissent chacune un arbitre (un
juge) à leur entière discrétion. Ces deux arbitres en désignent un troisième. C’est ce trio
qui prononcera le jugement. Dans le cas de la
procédure turque contre la France, le gouvernement a choisi M. Clay comme arbitre.
« Les parties peuvent choisir des spécialistes
de leur secteur et la langue dans laquelle leur
dossier sera plaidé », relève M. Clay. Autre
point positif : l’arbitrage ne dure pas plus de
trois ou quatre ans. Alors qu’il faut parfois at-
tendre bien plus quand un contentieux est
porté devant les juridictions nationales.
Les arbitres ? « Ils ne sont pas forcément proches des entreprises », assure M. Gaillard. Le
professionnel a plaidé l’« arbitrage du siècle »,
après avoir été choisi comme avocat par les actionnaires majoritaires de Ioukos – dont l’expatron, Mikhaïl Khodorkovski, opposant à
Vladimir Poutine, a passé dix ans en prison. Il
leur a fait gagner 50 milliards de dollars
(42,40 milliards d’euros) contre Moscou,
en 2014. Mais il faudra des années pour récupérer l’argent, en parvenant à saisir des biens
appartenant à l’Etat russe, nuance-t-il, « car
l’arbitrage ne fait pas toujours la part belle aux
entreprises ». Nikos Lavranos, secrétaire général d’Efila, un lobby pro-ISDS, abonde dans ce
sens : « Lancer une procédure contre un Etat
n’est pas sans conséquences. Qu’elle gagne ou
qu’elle perde, l’entreprise aura du mal à rester
dans le pays, par peur des pressions. »
Le traité transatlantique doit-il parler d’arbitrage international ?
la commissaire européenne au commerce, Cécilia Malmström, l’a dit avec franchise, mardi 13 janvier, lors de la publication
des conclusions de la consultation publique
sur le sujet : le mécanisme d’arbitrage d’investissement prévu dans le traité transatlantique avec les Etats-Unis suscite « énormément de scepticisme ».
Pour espérer le maintenir dans le traité, il
faudra l’améliorer substantiellement, a-telle reconnu. Lui adjoindre, par exemple, un
vrai mécanisme d’appel – qui n’existe pas
dans les milliers d’« ISDS » (InvestmentState Dispute Settlement) déjà existants
dans des contrats bilatéraux entre Etats.
« On peut créer assez vite un système d’appel
bilatéral, avec des juges choisis par les parties », veut croire une source européenne. Il
faut aussi rendre plus transparent le choix
des arbitres. Et surtout, mieux garantir le
droit de réguler des Etats, sachant que les
mécanismes d’arbitrage actuels permettent
aux entreprises de lancer une procédure dès
qu’une législation amoindrit la valeur de
leur investissement. « Il faut définir précisément le traitement juste et équitable des entreprises, pour éviter les interprétations des
arbitres », juge une source européenne.
« On risque de perdre beaucoup »
Des aménagements substantiels qui prendront du temps. Alors que celui-ci est
compté : les Européens se sont donné jusqu’à la fin 2015 pour conclure le TTIP (le partenariat transatlantique de commerce et
d’investissement) avec les Américains. Dès
lors, est-il vraiment besoin de maintenir un
mécanisme d’arbitrage dans ce traité ? Certains estiment que ce n’est pas indispensable. C’est le cas de Matthias Fekl, secrétaire
d’Etat au commerce français. Le président
de la Commission, Jean-Claude Juncker, a
inscrit le TTIP parmi ses priorités pour 2015,
mais a tenu des propos frileux sur l’ISDS.
D’autres, à la Commission, pensent le contraire. Ils estiment que si les Européens s’opposent à maintenir l’arbitrage dans le TTIP,
alors les Américains, très favorables à ce mécanisme, pourraient exiger des contreparties. « On risque de perdre beaucoup, notamment de se voir refuser l’accès aux marchés
publics américains, un des principaux intérêts du TTIP », dit une source bruxelloise.
Autre crainte : si les Européens signent le
TTIP sans évoquer l’arbitrage, au motif que
c’est inutile entre pays disposant de systèmes judiciaires avancés, dès lors, comment
l’exiger un jour du Vietnam, ou de la Chine ?
Les Européens doivent en tout cas adopter
une position commune, et vite. Les Américains veulent savoir à quoi s’en tenir afin
d’avancer dans la négociation… p
c. du. (bruxelles, bureau européen)
L’ARBITRAGE
D’INVESTISSEMENT
EST, POUR CERTAINS,
UN CHEVAL DE TROIE
QUI PERMET AUX
ENTREPRISES DE
SE SOUSTRAIRE AUX
DROITS NATIONAUX
Donc, à en croire les spécialistes, sur le principe, l’ISDS n’est pas mauvais, au contraire.
Pourtant, tous, même ses plus fervents défenseurs, le reconnaissent : l’arbitrage présente de sérieuses failles. L’indépendance
des arbitres, par exemple. « D’une affaire à
l’autre, c’est presque tout le temps les mêmes
qui sont sollicités, un petit oligopole d’experts
internationaux, relève un spécialiste, préférant rester anonyme, la plupart sont avocats.
Comme arbitres, ils peuvent être tentés de juger en faveur de la partie les ayant désignés,
pour qu’elle choisisse leur cabinet dans une
autre affaire. »
Apparition de « tiers financeurs »
Autre souci, de taille : l’appel du jugement,
quasi-impossible. « Un recours en annulation
devant la juridiction du pays de la partie gagnante est parfois envisageable, mais il s’agira
d’un simple contrôle formel de la procédure »,
regrette l’avocat Cyril Bourayne, du cabinet
parisien Dizier & Bourayne.
Sophie Henry, secrétaire générale du Centre
de médiation et d’arbitrage de Paris, pointe,
elle, un phénomène inquiétant : l’apparition
de « tiers financeurs », qui prennent des paris
sur des arbitrages, comme d’autres sur des
start-up. Ils proposent à des multinationales
de financer leur action, et se rémunèrent sur
les dommages et intérêts. « L’arbitrage ne risque-t-il pas d’être déconnecté des réalités économiques ? Quels sont les liens des fonds avec
les arbitres ? », s’interroge Mme Henry.
Plus inquiétant encore, le risque d’entrave
au droit de légiférer des Etats. « Les entreprises
recourent à la notion d’expropriation indirecte,
beaucoup trop vague. Elle risque d’être invoquée à chaque fois que la valeur d’un investissement diminue, par exemple, à la suite de
l’adoption d’une loi », reconnaît une source
européenne haut placée. « Le mécanisme d’arbitrage a été dévoyé. Il risque aujourd’hui d’être
détourné par des multinationales qui s’attaquent aux choix politiques des Etats, c’est très
dangereux, souligne Matthias Fekl, le secrétaire d’Etat français chargé du commerce. La
France n’a jamais été favorable à l’intégration
de l’ISDS dans le traité transatlantique. »
Vu le quasi-consensus « anti » auquel a
abouti la consultation publique de la Commission, cette dernière n’a plus trop le choix.
Pour espérer conserver un arbitrage dans le
traité transatlantique, pour convaincre les
Etats membres, les eurodéputés, les opinions
publiques, elle va devoir négocier avec les
Américains un ISDS ultra-sécurisé. p
cécile ducourtieux
économie & entreprise | 3
0123
VENDREDI 16 JANVIER 2015
Euro : les raisons et les conséquences de la baisse
L’effet du recul de la monnaie européenne n’est pas homogène suivant les secteurs d’activité
I
l y a quelques mois encore,
cela paraissait inimaginable.
Mercredi 14 janvier, pour la
première fois depuis novembre 2005, l’euro est tombé à
1,1729 dollar, une valeur inférieure
à son cour d’introduction, en janvier 1999 (1,1747 dollar). Par la
suite, la monnaie unique était
tombée à 0,82 dollar en 2000,
avant de remonter jusqu’à
1,59 dollar en 2008.
Si mercredi, la devise européenne s’est ensuite ressaisie, le
symbole n’en est pas moins fort.
Depuis l’été 2014, elle a déjà reculé
de plus de 10 % face au billet vert,
et de 5 % face aux autres devises.
« A court terme, c’est une bonne
chose pour la croissance », souligne Christian Schulz, économiste
à la banque Berenberg.
Pourquoi l’euro baisse-t-il ?
Mercredi, l’avocat général de la
cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a donné son feu
vert à l’OMT, le programme
d’achat de dette publique évoqué
par la Banque centrale européenne (BCE) en 2012. « Celui-ci n’a
jamais été activé, mais il a rassuré
les marchés et éloigné le risque
d’explosion de la zone euro », rappelle Charles Wyplosz, économiste à l’Institut des hautes études de Genève.
Ce qui n’a pas empêché la cour
constitutionnelle allemande de
Karlsruhe de s’interroger sur la légalité d’une telle mesure. Et de demander à la CJUE de trancher sur
le sujet. Même si celle-ci n’a pas
encore rendu son jugement final,
attendu cet été, il est probable
qu’elle suive le blanc-seing de
l’avocat général.
Pour les marchés, en tout cas, le
signal est clair : plus aucun obstacle juridique n’empêche la BCE de
lancer son autre programme de
rachat de dettes publiques, bap-
Depuis l’été 2014,
l’euro a déjà
reculé de plus
de 10 % face
au dollar
tisé « assouplissement quantitatif ». Celui-ci pourrait être annoncé dès le 22 janvier. Cette fois,
l’objectif serait de lutter contre le
risque déflationniste. En achetant
des dettes, la BCE injecterait de
nouvelles liquidités dans le système monétaire – elle ferait
« marcher la planche à billets » –
ce qui pousserait l’euro à la baisse.
Une tendance que les marchés anticipent déjà depuis plusieurs
mois.
« Le décalage entre la zone euro
où la croissance est atone et les
Etats-Unis, où la reprise est plus vigoureuse, joue également », ajoute
Jonathan Loynes, chez Capital
Economics. Les Etats-Unis, où les
taux devraient remonter cette année, attirent de nouveaux les investisseurs, ce qui tire le dollar à la
hausse face à la monnaie unique.
Les entreprises en profitentelles ?
Pas toutes. Lorsque l’euro baisse,
le prix de tout ce qui est facturé en
dollars augmente, notamment les
matières premières. Les gros importateurs, comme les entreprises du BTP, sont donc perdants. A
l’inverse, les entreprises qui fabriquent dans la zone euro et exportent en dehors sont gagnantes : la
baisse de l’euro gonfle leurs marges. Leurs produits paraissent
moins chers que ceux en dollars :
leur « compétitivité prix » augmente. Selon les calculs du centre
de recherche CEPII, un euro 10 %
plus faible gonfle la valeur des ex-
Fiscalité : nouvel accord
entre Paris et Singapour
Le texte instituera l’échange automatique
des données à partir de 2018
suite de la première page
De nombreuses entreprises françaises sont présentes à Singapour.
L’encadrement des relations fiscales avec une cité-Etat devenue
l’une des grandes places financières internationales, où l’argent afflue mais dont l’opacité et le manque de vigilance vis-à-vis de la
fraude fiscale organisée par l’entremise de comptes et de sociétés
offshore non déclarés dans les
pays d’origine de leurs propriétaires, sont souvent pointés, constitue un enjeu majeur.
« Il faut améliorer nos relations
financières avec Singapour, y compris pour faciliter l’investissement
de nos entreprises. », explique au
Monde Michel Sapin. « Singapour
doit aussi se sentir concerné par les
travaux internationaux de lutte
contre la fraude fiscale, poursuit le
ministre, c’est une place financière
très jeune qui ne doit pas devenir la
Suisse des temps nouveaux… »
Concrètement, des dispositions
seront introduites dans la convention révisée pour faciliter la
vie des entreprises françaises investissant dans la cité-Etat, notamment dans le secteur du BTP.
A contrario, des mesures antiabus seront prises, pour éviter
que ne bénéficient de cette convention des sociétés sans activité
économique réelle à Singapour
mais y pratiquant une optimisation fiscale agressive (montages
financiers complexes, etc.). L’un
des objectifs est d’éviter le fa-
meux « chalandage réglementaire », cette pratique décriée par
l’Organisation de coopération et
de développement économiques
(OCDE) consistant, pour des investisseurs, à s’installer dans un
pays uniquement pour bénéficier
de son réseau d’accords fiscaux
avantageux.
Renforcer la coopération
Michel Sapin entend aussi profiter du voyage, pour renforcer la
coopération de Singapour lors
d’enquêtes fiscales de l’administration ou de la justice françaises.
L’affaire du compte caché de l’exministre du budget, Jérôme Cahuzac, les révélations de l’« OffshoreLeaks » de 2013, l’affaire HSBC,
en cours d’instruction... tous les
scandales d’évasion fiscale internationale passent par Singapour...
A cet effet, la nouvelle convention prévoit d’améliorer les
échanges dits « à la demande »
(lors d’enquêtes) en les mettant
aux nouvelles normes de l’OCDE.
Surtout, la France entend voir Singapour confirmer de la manière la
plus officielle son engagement à
échanger ses données de façon
automatique dès 2018, suivant la
marche mondiale… « Singapour
affiche son envie de coopérer », affirme M. Sapin. Depuis 2011, cinquante demandes de renseignement lui ont été adressées par la
France. Toutes ont obtenu des réponses dans un délai jugé très correct, de deux mois en moyenne. p
anne michel
portations de 7,5 % en moyenne.
Les premiers à profiter de cet effet sont les groupes du luxe, de
l’aéronautique et de l’agroalimentaire haut de gamme. Pour Airbus, 10 centimes d’euro de moins,
pendant au moins un an, représente une hausse de 1 milliard
d’euros du résultat opérationnel.
Chez Pernod Ricard, on estime
qu’une hausse de 1 % du dollar
améliore le résultat d’exploitation
de 16 millions d’euros.
Quel est l’impact sur la croissance ?
Selon l’Observatoire français des
conjonctures
économiques
(OFCE), une dépréciation de 10 %
de l’euro face à l’ensemble des devises, grâce au petit coup de fouet
donné à nos exportations, doperait la croissance française de
0,2 % la première année et 0,5 % la
seconde. L’effet s’estompe par la
suite.
En théorie, la seule baisse de la
monnaie unique est plutôt défavorable aux ménages, car elle ren-
chérit le prix des produits importés, comme l’énergie. Mais
comme par chance, cette tendance s’accompagne de la chute
des cours du pétrole, les consommateurs sont eux aussi gagnants.
Selon M. Schulz, la dépréciation de
l’euro gonflera ainsi la croissance
de la zone euro de 0,2 % en 2015. Si
l’on ajoute la baisse de l’or noir,
l’effet monte à 1 % sur 2015 et 2016.
Des effets qu’il faut néanmoins
nuancer. « Même s’il donne un peu
d’oxygène, l’euro faible ne résout en
L’euro baisse face au dollar
COURS DE L’EURO EN DOLLAR
1,31
1,18
SEPTEMBRE 2014
15 JANVIER 2015
SOURCE : BLOOMBERG
rien les problèmes structurels de
notre économie », insiste Christopher Dembik, chez Saxo Banque.
Nombre de PME françaises sont
ainsi positionnées sur un créneau
moyen de gamme et, donc, très
exposées à la concurrence internationale. Un problème de « compétitivité hors-prix » que ne résoudra pas l’euro faible. « La
meilleure des stratégies, pour elles,
serait de profiter de la baisse de la
devise pour investir et monter en
gamme », conclut M. Dembik.
Reste à savoir si l’euro va continuer sa chute. Goldman Sachs parie qu’il tombera à 1 dollar d’ici à
2017, tout comme ING ou Morgan
Stanley. Chez Berenberg, on estime au contraire que le point bas
a été atteint et que la devise devrait remonter à 1,27 dollar d’ici à
2016. « Les marchés ont déjà intégré les mesures à venir de la BCE, et
la reprise européenne devrait enfin
se raffermir cette année », explique M. Schulz. p
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0123
SAMEDI 24 JANVIER 2015
La mort d’Abdallah, monarque équilibriste
Durant son règne, le roi saoudien a cherché à préserver la stabilité de son pays, premier exportateur mondial de pétrole
DISPARITION
mais pour Abdallah l’essentiel est
d’avoir pu donner une autre
image de son pays.
La mort de Fahd, le 1er août 2005,
lui donne enfin les pleins pouvoirs, à plus de 80 ans. L’énergie
déployée par le nouveau roi dans
ses premières années de règne fait
regretter à de nombreux intellectuels et hommes d’affaires cette
longue transition de dix ans, synonyme d’immobilisme. Dialogue national étendu à la minorité
chiite, débats sur la place des femmes dans la société, création d’un
conseil d’allégeance pour encadrer les règles de la succession et
préparer le passage à la nouvelle
génération : Abdallah multiplie
les chantiers.
Réputé intègre, il tente de mettre
un terme à la corruption, notamment engendrée par les contrats
d’armement avec l’Occident et
dont le dossier Yamamah (entre
l’Arabie saoudite et le RoyaumeUni) constitue le symbole. Il s’attaque dans le même mouvement
aux excès de la police des mœurs,
la redoutée Moutawwa, et n’hésite
pas à écarter les oulémas, jugés
trop conservateurs.
I
l devint régent, puis roi, à un
âge où beaucoup de ses contemporains se sont déjà retirés des affaires politiques.
Longtemps considéré comme un
conservateur pur et dur, réticent à
ouvrir son pays aux évolutions du
monde, Abdallah Ben Abdel Aziz
Al-Saoud, mort vendredi 23 janvier
à Riyad des suites d’une pneumonie, fut pourtant tout le contraire.
Jusqu’à ce que la vieillesse, conjuguée au choc des « printemps arabes », le ramène à une forme d’orthodoxie. Réformateur comme on
peut l’être en terre saoudienne, il
tenta d’adapter son royaume aux
impératifs des temps. Inlassablement, il s’efforça de limiter les bastions institutionnels concédés aux
religieux les plus radicaux par son
prédécesseur.
Il réagit aux attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par des kamikazes, dont une majorité était
ses sujets, en formulant une offre
de paix globale avec Israël. Il illustra par une visite historique au Vatican une volonté de dialogue interreligieux destinée à éloigner
l’islam des sables mouvants d’un
rigorisme et d’un retour à la religion des « pieux ancêtres » qu’il jugeait difficilement compatible
avec son titre officiel de « Serviteur
des lieux saints ». L’obsession iranienne l’empêcha cependant de
normaliser les relations du
royaume avec sa minorité chiite, et
les autres cultes pratiqués dans le
royaume (notamment par les cohortes d’expatriés) restèrent condamnés à la clandestinité.
« Princes libres »
Né en 1924, Abdallah voit le jour
dans un royaume aux contours
encore assez éloignés de ceux
d’aujourd’hui. Installé à Riyad depuis deux décennies, son père, Abdel Aziz Ben Abdel Rahman, troisième fondateur de l’Etat saoudien, vient tout juste d’étendre son
territoire aux eaux du golfe AraboPersique où perdure la myriade
d’émirats placés sous l’égide britannique. Il faut attendre encore
presque une décennie pour qu’Abdel Aziz, proclamé en 1926 roi du
Hejjaz et de ses deux villes saintes,
La Mecque et Médine, puis roi du
Nejd en 1927, établisse officiellement le royaume d’Arabie saoudite en 1932.
Elevé à la cour dans des conditions matérielles encore très sommaires (la découverte du pétrole
intervient en 1937), Abdallah est le
dixième fils du souverain. Il est
apparenté de par sa mère, Fahda
Bint Assi, à la grande tribu des
Chammar, présente dans le Nejd,
au centre de la péninsule Arabique, jusqu’en Syrie, mais il est le
seul héritier mâle de cette union,
contrairement à certains de ses
demi-frères liés par leur mère, les
Jilououis et surtout les Soudeyris.
Les débuts politiques d’Abdallah
sont assez peu connus. Séduit par
le nationalisme panarabe, il est,
selon certaines sources, à deux
doigts de rejoindre ses aînés, les
« princes libres », qui quittent
Riyad pour Le Caire et le nassérisme en 1962. Il faut attendre la
lutte d’influence entre le premier
Dès son accession
au trône, le roi
multiplie
les chantiers :
dialogue national
étendu à la
minorité chiite,
place des femmes
dans la société,
réforme des règles
de succession
Abdallah Ben Abdel Aziz Al-Saoud en 1980. FRANÇOIS LOCHON/GAMMA
héritier, Saoud, devenu roi
en 1953, et Fayçal, le troisième fils
d’Abdel Aziz, pour le voir apparaître au premier plan aux côtés du
prince contestataire, qui sera son
mentor politique.
Lorsque Saoud quitte le pouvoir
en 1964, officiellement pour raisons de santé, Fayçal propulse Abdallah à la tête de la garde nationale, l’un des instruments chargés de garantir la pérennité de la
dynastie, avec la garde royale et
l’armée, après avoir évincé le propre fils de Saoud, Saad. Abdallah,
qui dispose de la confiance des tribus qui la composent, en fera le
soutien le plus fiable de la dynastie, même si elle sera prise en défaut lors de l’attaque contre le
sanctuaire de La Mecque par Jouhayman Al-Otaibi, en 1979.
Monarchie attaquée
Chaque fois que ses demi-frères
tenteront de l’écarter de la succession, ils s’efforceront, en vain, de
priver Abdallah de la direction de
la garde nationale qui assure notamment la protection des
champs pétroliers. Cette position
stratégique ainsi que la nécessaire
collégialité qu’implique le mode
de succession en vigueur pour les
héritiers d’Abdel Aziz (l’épuisement des candidats de la première génération de princes
avant le passage à la suivante) explique la promotion d’Abdallah au
poste de second vice-premier ministre au lendemain de l’assassinat de Fayçal, en 1975, et de l’accession de Khaled au trône.
Héritier en second après Fahd,
Abdallah parvient à maintenir ses
positions pendant le règne de
1924
Naissance à Riyad.
1982
Intronisé prince héritier
à l’occasion de la prise
de pouvoir du roi Fahd.
1996
Nommé régent
du royaume.
2005
Abdallah accède au trône
après la mort du roi Fahd.
23 JANVIER 2015
Mort à Riyad.
Khaled, malgré la mainmise du
clan des Soudeyris, dont les membres les plus éminents (outre
Fahd) trustent les postes de responsabilité, Sultan à la défense,
Nayef à l’intérieur et Salman au
gouvernorat de Riyad. Lorsque
Fahd accède au trône en 1982,
après la mort de Khaled, Abdallah
devient premier vice-premier ministre et, de ce fait, prince héritier.
En dépit de certaines nuances, les
deux hommes cohabitent assez
bien. Leur partage du pouvoir
(Fahd se charge des contacts avec
l’Occident alors qu’Abdallah
maintient les liens avec les pays
arabes) a tôt fait de classer le
prince héritier parmi les conservateurs hostiles à l’Occident. Une
impression que la suite de son
parcours va dissiper.
Discret pendant le séisme que
constitue pour la péninsule Arabe
l’invasion du Koweït par l’armée
irakienne le 2 août 1990, Abdallah
est en revanche propulsé au premier rang, à 72 ans, par l’attaque
cérébrale dont est victime Fahd le
29 novembre 1995. Il accède, de
facto, aux responsabilités dans les
pires conditions.
La monarchie est en effet attaquée de toutes parts. Par ceux tout
d’abord qui l’accablent pour s’être
montrée incapable de défendre le
royaume malgré les gigantesques
contrats d’armement passés avec
les Occidentaux, et d’avoir été réduite à accepter la présence de soldats non musulmans sur le sol
saoudien. Ensuite par ceux qui estiment au contraire que la dynastie des Saoud, après cet aveu d’impuissance, n’est plus en mesure de
s’opposer à une évolution vers davantage de démocratie, voire vers
une monarchie constitutionnelle.
C’est dans ce climat, et sous la surveillance de ses demi-frères, à
commencer par le deuxième vicepremier ministre, Sultan, qu’Abdallah prend progressivement la
mesure de la charge.
Dès 1996, l’attentat contre la
base américaine de Dahran sonne
comme un avertissement. Cette
menace se précise en 2001 avec les
attentats du 11-Septembre, perpétrés par Al-Qaida, à New York et à
Washington. Quinze des kamikazes enrôlés par Oussama Ben Laden sont des Saoudiens.
Un coup double pour le chef de
la nébuleuse terroriste déchu de
sa citoyenneté saoudienne et qui
frappe du même mouvement
« l’ennemi proche » saoudien et
« l’ennemi lointain » américain.
Aux Etats-Unis, la réaction est virulente contre un royaume ac-
cusé d’avoir laissé se développer,
voire d’avoir nourri, une haine absolue des Etats-Unis, allié pourtant historique de la dynastie des
Saoud. Le malaise est aggravé par
les premières déclarations de dignitaires accréditant les théories
du complot les plus folles.
Initiative diplomatique
Six mois plus tard, en février 2002, le prince Abdallah, recevant le journaliste américain
Thomas Friedman, dévoile une
initiative diplomatique destinée à
dissiper le malaise. Abdallah, reprenant dans ses grandes lignes le
plan Fahd présenté vingt ans plus
tôt, propose une normalisation
globale du monde arabe avec Israël pour le prix d’un Etat palestinien sur la base des frontières de
1967 (la Cisjordanie et Gaza).
Cette initiative est endossée par
la Ligue arabe quelques semaines
plus tard à Beyrouth. En pleine offensive contre l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, se garde bien de donner suite,
Le roi Abdallah
s’attaque aussi
aux excès de la
police des mœurs
et n’hésite pas
à écarter
les oulémas,
jugés trop
conservateurs
Crainte de l’Iran chiite
Rapportées aux pesanteurs du
royaume, les réformes d’Abdallah
tranchent par leur hardiesse, mais
elles montrent aussi leurs limites,
d’autant qu’à partir de décembre 2010 le monde arabo-musulman est emporté par une vague de
réformes sans précédent dans son
histoire moderne. En dépit de ses
efforts, Abdallah ne dispose que
d’une marge de manœuvre relative au sein de la famille royale.
Il ne peut ainsi empêcher l’émergence du prince Nayef, auréolé de
son succès contre les djihadistes
saoudiens. Le ministre de l’intérieur, décrié pour son conservatisme, devient en 2009 deuxième
vice-premier ministre, héritier en
second après un Sultan affaibli par
la maladie, puis prince héritier
après le décès de son demi-frère,
en octobre 2011.
C’est sous l’égide de cet homme
à poigne qui accorde l’asile au président tunisien déchu Zine El-Abidine Ben Ali que l’Arabie saoudite
appuie la répression d’un soulèvement à Bahreïn qui menace la
dynastie des Khalifa, des obligés
de l’Etat saoudien. Lorsque le roi
ouvre les vannes de la dépense
publique pour éviter la contagion
des « printemps arabes », le ministère de l’intérieur et la police
religieuse ne sont pas oubliées.
Si la vague des « printemps » voit
aussi l’Arabie saoudite d’Abdallah
appuyer des révolutionnaires, en
Syrie, c’est surtout parce que la
crainte ancestrale de l’Iran chiite,
qu’exprime sans fard le roi dans les
télégrammes diplomatiques américains révélés par WikiLeaks quelques mois auparavant, l’emporte
sur le souci de stabilité régionale et
que cette contestation est un
moyen pour affaiblir l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah.
La vieillesse affaiblira la férule du
souverain, dans un pays où l’absence de contestation publique ne
signifie pas une adhésion inconditionnelle. La mort brutale de
Nayef, en juin 2012, rebat bien les
cartes au sein de la famille royale,
mais au profit du dernier Soudeyri
de premier plan, Salman, dont la
promotion préserve l’horizon à
court terme de la maison des
Saoud.
Au lendemain de la disparition
d’Abdallah, cette dernière repose
désormais sur les piliers constitués par les fils du roi – Mitab et
Mishaal –, ceux de Nayef – Mohammed et Saud – et, surtout, sur
le prince héritier en second, Muqrin Ben Abdel Aziz, ancien gouverneur et ancien responsable
des services de renseignement,
né en 1945. Le dernier fils du fondateur du royaume. p
gilles paris
2 | économie & entreprise
0123
SAMEDI 24 JANVIER 2015
BCE
Un traitement
de choc pour
réanimer
la croissance
Jeudi 22 janvier, la Banque centrale
européenne a annoncé qu’elle
rachètera, dès mars, pour
1 140 milliards d’euros de dettes
publiques et privées. Une offensive
monétaire jamais vue en Europe
Mario Draghi,
le 22 janvier,
à Francfort.
ARMANDO DADI/AGF/SIPA
C’
est une décision historique. Certains disent même une révolution.
Jeudi
22 janvier, après des semaines
d’espoirs et de rumeurs sur le sujet, la Banque centrale européenne (BCE) a dévoilé son arme
anti-déflation : dès mars, elle rachètera massivement des titres
de dettes publiques et privées,
pour un montant total d’au
moins 1 140 milliards d’euros.
« C’est une offensive monétaire
inédite », commente Pascale
Seivy, responsable du conseil en
investissement chez Pictet & Cie.
« LA BCE n’a pas déçu les attentes
des marchés, et elles étaient énormes », ajoute Jean-François Robin, chez Natixis. « C’est Noël à
Francfort ! », s’enthousiasme
même un analyste.
A peine annoncée, la décision a
été applaudie par de nombreuses
personnalités depuis Davos, en
Suisse, où se tient le forum économique mondial jusqu’à samedi.
Le commissaire européen aux affaires économiques, Pierre Moscovici, s’est ainsi félicité que la
BCE « ait eu à cœur l’intérêt général de la zone euro ». Christine Lagarde, la patronne du Fonds monétaire international, a salué le
geste de l’institution, qui contribuera selon elle « à réduire le risque d’une longue période de faible
inflation ». « Grâce à la BCE, l’euro
va enfin devenir une monnaie
compétitive », s’enthousiasme un
PDG français du CAC 40 croisé
dans les couloirs du forum.
Les marchés eux aussi ont réagi
positivement. Jeudi soir, les Bourses de Paris et Francfort ont clôturé en hausse de 1,52 % et 1,32 %,
tandis que l’euro est brièvement
tombé à 1,1389 dollar, au plus bas
depuis onze ans. De leur côté, les
taux souverains à dix ans français, espagnols et italiens sont
également tombés à des points
bas historiques, respectivement à
0,587 %, 1,397 % et 1,556 %, avant
de se ressaisir.
Dans le détail, la BCE rachètera
des obligations souveraines et
d’agences européennes, comme
la Banque européenne d’investissement, sur le marché secondaire,
où s’échangent les titres déjà
émis. Et cela, en plus des obligations sécurisées d’institutions financières et des crédits titrisés
d’entreprises (ABS) qu’elle rachète
déjà depuis fin 2014.
Au total, ce programme d’assouplissement quantitatif (quantitative easing en anglais, ou « QE »),
dont le but est de relancer la croissance, s’élèvera donc à 60 milliards d’euros par mois au moins
jusqu’en septembre 2016. Soit
1 140 milliards d’euros au total. Un
montant colossal, équivalent à
10 % du PIB de la zone euro. « Et
surtout, la BCE ne s’interdit pas de
continuer au-delà, si l’inflation ne
se rapproche pas assez vite de sa cible de 2 % », commente Gero Jung,
économiste en chef de Mirabaud
AM. L’institution se ménage ainsi
une bonne marge de manœuvre
pour l’avenir, si besoin.
Deux garde-fous
Pas étonnant que la décision de
Mario Draghi ait autant frappé les
esprits. Le pragmatique patron de
la BCE a fait tomber plus d’un tabou. Jusque-là, l’institution se
montrait en effet plus timorée
que ses homologues américaine
et britannique, qui ont lancé le
« QE » dès 2008 pour réanimer
leurs économies. Elle ne jouait
pas à armes égales, se lamentaient certains dirigeants européens, en particulier en France.
Nombre d’économistes, comme
ceux du FMI, lui reprochaient de
trop tergiverser alors que les nuages s’accumulent depuis fin 2013
sur la reprise européenne.
C’est qu’avant d’agir, M. Draghi a
dû combattre les réticences allemandes. Et la bataille fut rude.
Pour nos voisins, les rachats de
dette publique représentent en effet un énorme risque : celui que
Avant d’agir,
Mario Draghi
a dû combattre
les réticences
allemandes.
Et la bataille
fut rude
les Etats en profitent pour relâcher leurs efforts budgétaires et
de réformes. Pour rendre son programme acceptable aux yeux de
Berlin, l’Italien l’a donc accompagné de deux garde-fous.
Le premier est que les achats de
titres publics et privés se feront au
prorata du poids des Etats dans le
capital de la BCE, soit 25,6 % pour
l’Allemagne, 20,1 % pour la France,
17,5 % pour l’Italie ou encore 12,6 %
pour l’Espagne. De même, les
achats de dettes grecques seront
accompagnés de conditions supplémentaires. « Les pays du Sud ne
profiteront donc pas plus que les
autres des largesses de la BCE »,
commente Mme Seivy.
De plus, les achats seront en
grande partie réalisés par les banques centrales nationales ellesmêmes, comme par exemple la
Banque de France, chacune reprenant les titres originaires de son
propre pays. En cas de problème,
20 % seulement des pertes seront
partagées entre les Etats, les 80 %
restant à la charge de la banque
nationale concernée. « C’est une
façon de rassurer les Allemands,
mais dans les faits, le risque de
perte est quasi nul », insiste Charles Wyplosz, économiste à l’Institut des hautes études internationales de Genève.
M. Draghi l’a lui-même rappelé :
si un Etat était violemment attaqué par les marchés, la BCE pourrait toujours dégainer l’OMT, cet
autre programme d’achat de dettes publiques jusque-là jamais déployé. Mais où, cette fois, les gains
comme les pertes seraient à 100 %
mutualisés…
Reste une question-clé : quels effets auront, concrètement, ces
achats ? En théorie, ils peuvent déclencher une série d’électrochocs
positifs pour l’économie réelle. Le
premier est psychologique : en
montrant qu’elle prend le taureau
par les cornes, la BCE espère influencer les anticipations des
marchés en matière d’inflation et
de croissance. Si l’ensemble des
agents économiques ne croient
pas au scénario déflationniste,
largement auto-réalisateur, celui-ci a moins de chance de se produire. L’inflation dans la zone
euro, tombée à – 0,2 % en décem-
Si aucun moteur
ne se rallume
au sein de
l’économie réelle
pour prendre
le relais, les effets
retomberont
comme un soufflé
bre 2014, devrait donc se redresser
lentement ces prochains mois.
En augmentant la quantité de
monnaie en circulation (on dit
qu’elle fait « tourner la planche à
billets »), l’institution poussera
également le cours de l’euro à la
baisse face aux autres devises – en
particulier le dollar. De quoi donner un petit coup de pouce aux
exportateurs européens. En la
matière, les entreprises françaises
et italiennes, dont les produits
moyens de gamme sont très sensibles aux prix, devraient être les
premières à en profiter. Avec une
nuance, tout de même : les marchés ayant largement anticipé le
« QE », la devise européenne a
déjà reculé de plus de 10 % face au
billet vert depuis l’été 2014.
Paradoxe
Enfin, en rachetant des titres aux
banques, M. Draghi mettra à la
disposition de celles-ci de nouvelles liquidités, qu’elles seront susceptibles de prêter à leur tour aux
ménages et entreprises. L’ennui,
c’est que, pour l’instant, ces dernières n’ont pas tellement le cœur
à emprunter, tant leurs carnets de
commandes sont à plat…
« Même s’il est indispensable, le
“QE” aura en vérité un impact limité sur la croissance européenne », explique Thibault Prébay, chez Quilvest Gestion. C’est
tout le paradoxe de ce programme qui, malgré son ampleur
colossale, n’est qu’une étincelle
destinée à faire repartir la machine. Si aucun moteur ne se rallume au sein de l’économie réelle
pour prendre le relais et alimenter la croissance, les effets retomberont comme un soufflé. « Le
“QE” peut booster les marchés financiers, mais il ne réparera pas
les faiblesses des banques, et ne se
substituera pas aux réformes
structurelles comme aux efforts
d’investissement nécessaires », résument les analystes de RBS.
En d’autres termes : il ne fonctionnera que si le reste de la politique économique européenne
met elle aussi les pleins feux sur le
soutien à la croissance. En la matière, le plan d’investissement Junker et la plus grande flexibilité
budgétaire que la Commission
européenne a décidé d’accorder
aux Etats sont un pas dans la
bonne direction. Mais ils ne suffiront pas. M. Draghi l’a lui-même
de nouveau martelé : les gouvernements doivent également
poursuivre les réformes susceptibles de lever les nombreux freins
à l’activité. Sans quoi, son « QE »
sera un coup d’épée dans l’eau… p
marie charrel
« Un coup de pouce aux pays
en retournement comme l’Espagne »
ENTRETIEN
ean-Michel Six est économiste en chef de l’agence
Standard & Poor’s pour la
zone Europe, Moyen-Orient
et Afrique.
J
se montrer plus prolixes et prendre davantage de risques. Il est difficile de prévoir l’ampleur de ce
mouvement mais cela peut donner un coup de pouce supplémentaire aux pays en plein retournement, comme l’Espagne.
Quel sera l’impact des mesures
annoncées par la BCE sur les
pays du sud de l’Europe ?
Il s’agit d’un programme très
agressif de par sa taille. A ce titre, il
va permettre de comprimer un
peu plus l’écart de taux sur les emprunts d’Etat – le fameux
« spread » – entre les pays les plus
vertueux, comme l’Allemagne ou
les pays nordiques, et le reste de
l’Europe.
Les investisseurs auront l’assurance que la BCE achètera sur le
marché secondaire une partie de
leurs créances, ils devraient donc
La population de ces pays verra-t-elle les choses changer ?
En rachetant de la dette d’Etat,
notamment aux banques qui la
détiennent, la BCE va leur permettre de nettoyer un peu plus leurs
bilans. Là aussi c’est difficile à
quantifier mais cela devrait permettre aux organismes financiers d’injecter plus de liquidités
dans l’économie et donc profiter à
la population. Les gens auront à
nouveau la possibilité d’obtenir
un crédit pour acheter une maison ou une voiture. C’est bon
pour l’économie réelle.
L’Allemagne craint que ces mesures ne profitent essentiellement à la Grèce et ne la détournent des réformes. Trouvezvous cela justifié ?
Non, car 80 % de la dette grecque
se trouvent déjà dans les mains de
la BCE ou des Etats européens. Le
pays ne bénéficiera donc pas directement de la politique de rachat
décidée par Draghi. Je ne pense pas
non plus que cela va faire revenir
les investisseurs, en tout cas pas
tout de suite : ils sont encore trop
échaudés. Néanmoins, si la Grèce
ou d’autres pays européens pensent que la BCE va tout régler et
qu’ils n’ont plus besoin de rien
faire, on va à la catastrophe. La BCE
ne pourra pas réussir toute seule à
relancer la croissance. p
propos recueillis par
cédric pietralunga
(envoyé spécial à davos)
économie & entreprise | 3
0123
SAMEDI 24 JANVIER 2015
L’Allemagne reste méfiante face à M. Draghi
Politiques et patronat estiment que la Banque centrale se contente d’acheter du temps
berlin - correspondant
D
es « live-blogs » dès
13 heures sur les sites
Internet des principaux journaux, des
réactions officielles avant même
la fin de la conférence de presse :
les annonces faites par Mario
Draghi, président de la Banque
centrale européenne, jeudi
22 janvier, à 14 h 30, passionnent
et divisent les Allemands. Une véritable querelle des Anciens et des
Modernes.
Avant même que la décision de
la BCE de racheter de la dette publique et privée ne soit officielle,
le député eurosceptique Peter
Gauweiler, vice-président de la
CSU bavaroise, avait rendu son
verdict : la décision de la BCE serait « illégale » et ne rentrerait
pas dans le cadre de son mandat.
Il prépare d’ailleurs une plainte
devant la Cour constitutionnelle
« La politique
monétaire
ne remplace
pas la politique
économique
et les réformes
structurelles »
JOHANNES KAHRS
Parti social-démocrate
de Karlsruhe. Environ une heure
plus tard, Mario Draghi indiquait
que si le conseil de la BCE n’avait
pas été unanime sur la nécessité
de lancer en ce moment cette
opération dite de « Quantitative
easing », il avait en revanche été
« unanime » à juger que, sur le
principe, une telle opération relevait du mandat de la BCE. Jens
Weidmann, président de la Bun-
Les réserves d’Angela Merkel
S’exprimant au Forum de Davos, jeudi 22 janvier après-midi, Angela Merkel s’est de nouveau montrée réservée face à la politique
de la BCE, sans toutefois la critiquer explicitement.
Avant même de connaître la décision, la chancelière allemande
indiquait que celle-ci « ne doit pas nous dispenser de mettre en
place les conditions nécessaires à la reprise. En Italie apparaissent
enfin des signaux importants, en France aussi une voie s’est
ouverte. Mais on a perdu trop de temps, et chaque jour d’attente
est un jour perdu pour les emplois ».
« Ce qui est important à mes yeux est que [les responsables politiques] agissent avec encore plus de détermination pour régler les
problèmes, plutôt que de penser que, en gagnant du temps par le
biais d’autres mesures, nous pourrions oublier les réformes structurelles », a ajouté la chancelière allemande.
desbank, ne s’y est donc pas opposé.
« Or on voit mal la Cour constitutionnelle de Karlsruhe contester
une décision avec laquelle même
la Bundesbank est d’accord, au
moins sur le principe », juge l’économiste Henrik Enderlein, fondateur de l’Institut Jacques-Delors à Berlin. Lui se veut optimiste. « La décision de la BCE est
une très bonne chose. J’espère simplement que les Allemands vont
comprendre de quoi il s’agit et notamment que l’Allemagne ne
prend pas de risques. L’euro va
baisser, ce qui ne peut qu’être favorable à un pays qui se veut le
champion du monde des exportations. A l’automne 2014, 60 % des
Allemands jugeaient encore que
l’inflation constituait le principal
risque pour l’économie. Or le risque de déflation est aujourd’hui
plus élevé. Le Quantitative Easing
est une thérapie aux résultats incertains mais c’est l’un des seuls
moyens de relancer la croissance », souligne-t-il.
Même écho positif de la part de
Marcel Fratzscher, président de
l’institut d’économie (IW) de Berlin. « Le Quantitative Easing est
un mal nécessaire et un signal
convaincant. Nous ne sommes
pas obligés d’aimer ce programme
mais nous devrions le soutenir
pour redonner à l’Europe une
perspective d’avenir. »
Côté partis politiques, M. Draghi a reçu le soutien des Verts et
dans une moindre mesure du
Parti social-démocrate (SPD).
Pour les Verts, les gouverne-
Recherche d’équilibre coûteux pour
les banques centrales du « bloc euro »
J
La Suisse
a jeté l’éponge
en premier,
le 19 janvier,
prenant les
marchés de court
fixe. « Cela facilite également les
échanges commerciaux avec les
pays de la zone euro, en limitant les
risques de change », ajoute Philippe Waechter, chez Natixis AM.
Depuis la création de l’euro
en 1999, la banque centrale danoise maintient ainsi la couronne
autour d’un cours référence de
7,46 couronnes par euro, avec une
marge de fluctuation de 2,25 %. De
même, son homologue bulgare
s’évertue à maintenir l’euro autour
de 1,955 lev.
Fragile équilibre
Un fragile équilibre que le nouveau cap de la BCE risque de balayer. « La reprise américaine plus
vigoureuse, comme la perspective
du QE européen poussent l’euro à
la baisse face au dollar et aux
autres devises depuis l’été dernier », rappelle M. Waechter. La
chute est déjà de 10 % face au billet
vert. Et elle pourrait s’accentuer
encore ces prochains mois.
Résultat : maintenir à tout prix la
parité avec l’euro devient très coûteux, et de plus en plus pour les petits instituts d’émission européens. Le premier à avoir jeté
l’éponge est la Banque nationale
suisse, le 19 janvier. Prenant les
marchés de court, celle-ci a décidé
de ne plus arrimer le franc suisse à
la monnaie unique. La devise helvète a grimpé de 30 %, au grand
Les assureurs vent debout
Etonnamment, le groupe socialdémocrate au Parlement européen est plus enthousiaste. « Une
nouvelle fois, la BCE a tiré les marrons du feu pour des chefs d’Etat et
de gouvernement qui ne font
rien », indique le député européen Udo Bullmann. Le patronat
n’échappe pas à la querelle. Le
BDI, la fédération des industries,
soutient prudemment la décision de la BCE mais pour souligner aussitôt que « seules des réformes structurelles conséquentes
peuvent durablement renforcer la
compétitivité ».
En revanche, les chambres de
commerce et de l’industrie jugent
que « la BCE est devenue prisonnière de ses propres annonces ».
Même sévérité de la part de la fédération allemande de l’assurance qui juge « inacceptable » la
décision de la BCE. Celle-ci, il est
vrai, va contribuer à faire baisser
les taux d’intérêt et donc rendre
moins attractifs les produits proposés par les compagnies d’assurances. Sans surprise non plus,
Hans-Werner Sinn, l’économiste
qui préside l’institut Ifo à Munich,
se range du côté des opposants.
Selon cet économiste, très respecté par les conservateurs, la
BCE n’est pas préoccupée par la
déflation. Son objectif est de
« sauver les banques et les Etats
dans les pays affectés par la crise ».
Et puisque 20 % des risques pris
par les banques centrales sont
mutualisés, « la BCE va créer 20 %
d’eurobonds », résume-t-il.
Du coup, la CDU marche sur des
œufs. Angela Merkel reste prudente, tandis que le conseil économique de la CDU juge que « la
mesure prise par la BCE aide le sud
de l’Europe, pas le Nord. Elle
achète seulement du temps. La politique monétaire ne peut ni contribuer à améliorer la productivité
ni rendre plus performantes les
structures de l’économie de la
zone euro ».
Le 15 janvier, Mario Draghi expliquait à l’hebdomadaire Die
Zeit que la BCE avait été créée
« sur le modèle de la Bundesbank », mais qu’à la différence de
celle-ci, elle devait prendre en
compte les intérêts de dix-neuf
pays. « Un message que certains
en Allemagne doivent comprendre », disait-il. Manifestement,
celui-ci n’est pas encore totalement passé. p
frédéric lemaître
LES VOIX DE L’ÉCONOMIE
Les pays dont la devise est arrimée à l’euro cherchent à maintenir
la parité avec la monnaie unique. La BCE les met dans l’embarras
eudi 22 janvier, alors que tous
les marchés avaient les yeux
tournés vers la Banque centrale européenne (BCE) à
Francfort, la banque centrale du
Danemark a abaissé son taux de
rémunération des dépôts de
0,15 point, le faisant passer de
– 0,20 % à – 0,35 %. La mesure est
un peu brutale : elle revient à faire
payer les banques déposant de
l’argent à court terme dans ses
coffres. Objectif : décourager les
investisseurs de placer de l’argent
dans le pays pour limiter la
hausse de la couronne.
« Ce choix peut paraître surprenant à double titre », commente
Jonathan Loynes, chez Capital
Economics. Pour commencer, il
est intervenu quelques heures
seulement après l’annonce très attendue de la BCE. Celle-ci va lancer,
dès mars, un programme massif
d’achats de dettes publiques et
privées (le quantitative easing, ou
« QE »), de plus de 1 100 milliards
d’euros. Mais, surtout, l’institut
monétaire danois avait déjà
baissé son taux de rémunération
des dépôts trois jours seulement
auparavant, de – 0,05 % à – 0,20 % !
Voilà qui illustre le dilemme qui
se pose aux banques centrales du
« bloc euro » (une vingtaine de
pays), à savoir, toutes celles dont la
devise est liée à la monnaie unique : comment faire pour maintenir à tout prix la parité avec leur
propre monnaie ? La question se
pose pour tous les pays européens
non-membres de la zone euro,
comme le Danemark, la Bulgarie,
la Bosnie-Herzégovine, ou encore
la Suisse jusqu’à il y a peu.
Car, chaque fois que l’euro monte
ou baisse, leur banque centrale
achète ou vend des devises afin de
maintenir une parité à peu près
ments européens doivent maintenant « changer d’orientation et
investir dans la formation, la protection du climat et les énergies renouvelables ».
Redoutant d’être qualifié de
laxiste, le Parti social-démocrate
est plus réservé : « la politique
monétaire ne remplace pas la politique économique et les réformes structurelles. (…) Si les décisions de la BCE permettent d’acheter du temps et créent des marges
de manœuvre, celles-ci doivent
être utilisées de façon déterminée », juge Johannes Kahrs, responsable des questions budgétaires au sein du groupe SPD au
Bundestag.
10 THINK TANKS DÉBATTENT
dam des exportateurs et de nombreuses banques, qui ont épongé
d’importantes pertes.
Pourtant, l’institut monétaire
suisse assure qu’il n’a pas eu le
choix : sur les quinze premiers
jours de janvier, il a dépensé des
milliards de francs suisses pour
acheter des euros, dans le vain espoir de maintenir la parité. S’il
avait continué, la facture se serait
élevée à 100 milliards de francs
(101 milliards d’euros) pour janvier, a révélé Fritz Zurbrügg, l’un
des membres de la direction générale, au quotidien Blick du
22 janvier. « Nous sommes arrivés
à la conclusion que laisser flotter le
taux de change constituait la
meilleure option », explique-t-il.
Les banques centrales danoise,
bulgare ou des Balkans suivrontelles la même voie ? Difficile à
dire, car cela dépend des perspectives économiques de chacun des
Etats concernés. Mais toutes partagent les mêmes inquiétudes.
L’institut monétaire de Copenhague espère qu’à – 0,35 %, son
taux de dépôt négatif découragera les investisseurs tentés de
placer de l’argent dans le pays, ce
qui pourrait limiter les pressions
haussières sur la couronne. « Elle
devra pourtant faire plus », juge
M. Loynes. Par exemple, en se
mettant à acheter de la dette publique, comme la BCE.
L’inquiétude pourrait gagner
aussi les Etats dont la devise n’est
pas ancrée à l’euro, comme la Pologne, la Suède, le Royaume-Uni,
mais dont l’essentiel des échanges se fait avec la zone euro. Eux
aussi devront, d’une façon ou
d’une autre, répondre à la chute
de la monnaie unique pour conserver leur compétitivité. p
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0123
DIMANCHE 25 - LUNDI 26 JANVIER 2015
GRÈCE
Selon la Commission
européenne, 68 milliards
d’euros ont été injectés dans
le pays par les Fonds structurels
européens depuis 1981.
Une manne qui a servi au
financement d’initiatives
publiques comme privées
athènes - correspondance
L’
ESPA. Un sigle devenu en
Grèce le symbole de l’investissement, privé comme public.
On le retrouve au bord des
autoroutes, sur les façades
d’églises ou de bâtiments archéologiques en rénovation, mais aussi au
mur de nombreuses entreprises. Le cadre de
référence stratégique national (ESPA en grec)
est l’outil de la Grèce pour absorber les fonds
structurels européens.
« Ces fonds avaient vocation à permettre
aux pays européens de la périphérie de rattraper le niveau de développement des pays du
nord de l’Europe, explique le professeur Athanassios Papadaskalopoulos, président de
l’Institut du développement régional à Athènes. La Grèce a reçu depuis son adhésion
en 1981 une moyenne de 3 milliards d’euros par
an d’aide européenne. » Par le biais, notamment, du Fonds européen de développement
régional (Feder), du Fonds social européen
(FSE), du Fonds européen d’orientation et de
garantie agricole (Feoga) et de l’Instrument
financier d’orientation de la pêche (IFOP).
Pendant trente ans, cet argent a principalement financé une politique de grands travaux publics, ainsi que le développement des
13 régions grecques. Des autoroutes, des
ponts, des tunnels, des barrages ont été construits à travers tout le pays.
« Dans le cadre du nouvel ESPA pour la période 2014-2020, officiellement adopté en décembre 2014, plus de 26 milliards d’euros –
21 milliards de fonds communautaires et une
participation d’environ 6 milliards de l’Etat
grec – devraient au total entrer dans l’économie grecque », précise Spyros Evstathopoulos, secrétaire général de l’investissement public au sein du ministère du développement.
« 15,3 milliards de Feder, FSE et du Fonds de cohésion ont déjà été validés par Bruxelles. Avec
notre participation nationale, cette première
enveloppe s’élèvera à environ 19 milliards. D’ici
à 2020, d’autres fonds, Feoga ou IFOP, porteront l’ESPA à ce total de 26 milliards dont je
vous parle », complète M. Evstathopoulos.
Aujourd’hui plus que jamais, alors que le
budget de l’Etat est toujours au plus bas, le développement du pays repose sur cet argent.
« Du fait des abus du passé – détournements
de fonds notamment –, l’Europe impose désormais à la Grèce les secteurs dans lesquels ces
ressources doivent être affectées, ce qui limite
considérablement la marge de manœuvre de
l’Etat », regrette le professeur Papadaskalopoulos.
Si le gros des fonds devrait se diriger vers les
13 régions grecques, et sera donc géré directement par ces institutions décentralisées, cinq
secteurs, relevant directement du ministère
du développement, ont été identifiés comme
pouvant participer à la relance de l’économie
en Grèce. Cela va des transports à la réforme
de l’Etat, en passant par la lutte contre le chômage et l’aide sociale.
« CE PROGRAMME M’A SAUVÉE »
L’ESPA est présent dans la vie quotidienne de
nombreux Grecs. Sylvana Tziovarides, traductrice de 40 ans, envoie chaque matin sa petite
Iro de 4 ans à l’école en bus. Faute de place
dans le public, c’est dans une maternelle privée d’Athènes qu’est scolarisée sa fille. Impossible, avec son salaire mensuel de 1 000 euros,
de sortir les 400 euros que coûte l’école. Elle
bénéficie d’une subvention financée par
l’ESPA. C’est une aide énorme pour nous, car
elle couvre tous les frais scolaires. Ce programme européen m’a littéralement sauvée »,
s’enthousiasme Mme Tziovarides.
« Dans le cadre du nouveau programme, l’accent est mis cependant sur la compétitivité,
L’argent européen,
poumon de la Grèce
l’entrepreneuriat et l’innovation », note Stratos Kouakis, consultant chez Alma and Partners. Son travail consiste à conseiller les entreprises qui souhaiteraient bénéficier des
programmes de l’ESPA qui leur sont consacrés. « Cela peut s’avérer être un véritable dédale administratif, alors nous menons les demandes et accompagnons nos clients jusqu’à
la phase d’absorption des fonds. » Quelque
3,646 milliards devraient ainsi être affectés
pour la période 2014-2020 à ce secteur. « Il
s’agit de la source la plus importante de liquidité dans le marché grec aujourd’hui, car l’accès aux banques et à l’emprunt est très difficile
en ce moment. Il s’agit de renforcer l’économie
réelle », affirme M. Kouakis.
L’entreprise Gypsoplak SA, établie en Attique, la principale région autour d’Athènes,
produit, vend et exporte des matériaux de
construction. Son chiffre d’affaires était
en 2014 de 12 millions d’euros. Une entreprise
en bonne santé donc. « Dans le contexte de
contraction du marché liée à la crise, nous devons cependant nous montrer prudents sur
notre politique d’investissement, explique
Yannis Corassides, le patron de la compagnie.
Nous devions rénover nos bureaux et acheter
de nouvelles machines pour notre usine de production, et nous avons alors eu recours à
l’ESPA. »
Techniquement, le consultant M. Kouakis a
formulé une demande de subvention auprès
d’Elanet, l’entreprise de gestion de la répartition de l’ESPA pour la région de l’Attique. Une
fois l’agrément obtenu, M. Corassides a effectué, sur fonds propres, les dépenses nécessaires, à hauteur de 400 000 euros. « L’ESPA devrait me reverser 40 % de cette somme et, au final, j’aurai dépensé moins de 200 000 euros »,
se félicite le chef d’entreprise.
« Pour toucher cet argent, mon client doit
prouver ses dépenses, détaille le consultant.
J’envoie l’ensemble des factures à Elanet, qui valide et transmet à l’Efepae, l’organisme grec qui
tient les cordons de la bourse de l’ESPA. Et c’est
l’Efepae qui versera donc la somme due directement sur le compte de mon client. »
« EVITER SI POSSIBLE L’ENDETTEMENT »
« LES DIFFÉRENTS
GOUVERNEMENTS
DEPUIS 1981 SE SONT
TOUJOURS, DANS LA
PANIQUE, EMPRESSÉS
DE RÉPARTIR
L’ARGENT DE MANIÈRE
CLIENTÉLISTE »
ATHANASSIOS
PAPADASKALOPOULOS
président de l’Institut
du développement régional
à Athènes
M. Corassides affirme que, sans ce coup de
pouce des fonds européens, il n’aurait pas pu
financer son investissement. « Je ne voulais
pas demander d’emprunt. Parce que je veux éviter si possible l’endettement, mais aussi parce
que les taux d’intérêt sont très élevés en Grèce
[8,5 % pour les prêts aux entreprises] et que les
banques demandent énormément de garanties, que je ne peux pas fournir ! »
Si l’Efepae s’occupe de diffuser, sous forme
de subventions, une partie de l’argent affecté
aux entreprises, la Commission européenne
entend désormais développer de nouveaux
outils pour injecter les fonds structurels européens, notamment sous la forme de prêts
bancaires. « Il y a une volonté au sein de
l’Union européenne de minimiser les dons qui
n’ont pas de véritable effet de levier – c’est du
one shot (un seul versement) à un acteur économique – et de favoriser les instruments financiers », affirme une source bancaire grecque.
Cela existe déjà au travers des programmes
Jérémie ou Etean. « Financés par le Fonds européen d’investissement (EIF), ces programmes,
dits de partage de risque, permettent à un entrepreneur d’emprunter sur le marché bancaire
grec », explique notre source. « L’établissement grec finance 50 % du montant total demandé, aux taux de 8,5 % ou 9 %, qui sont ceux
du marché grec. Et Jérémie ou Etean complètent à taux zéro pour le reste de la somme. Ce
qui rabaisse le taux d’intérêt à un niveau raisonnable et permet à la banque de répartir le
risque. »
Le taux des emprunts des PME non perfor-
mants, c’est-à-dire non remboursés, atteint
près de 50 % en Grèce, et les banques hésitent
donc à prêter. Dans ce cadre, un groupe d’experts, délégués en partie par la Commission
européenne, réfléchit actuellement aux instruments financiers permettant d’utiliser les
fonds européens en garantie.
L’objectif est à la fois de répartir sur une
chaîne plus large d’acteurs économiques le
bénéfice de l’argent européen, mais aussi de
rétablir l’accès des entreprises à l’emprunt.
« Si le taux global d’absorption du précédent
ESPA de la période 2007-2013 s’élève à 88,3 %,
un bon ratio, la situation pour les fonds alloués
aux entreprises est plus contrastée, car les entreprises n’investissaient pas pendant la crise »,
soutient notre source.
« Le problème des fonds structurels européens, c’est qu’ils ne sont pas intelligemment
utilisés par la Grèce, se désole, pour sa part, le
professeur Papadaskalopoulos, car il n’y a jamais eu de stratégie nationale de long terme.
Les différents gouvernements depuis 1981 se
sont toujours, dans la panique, dépêchés de répartir l’argent de manière clientéliste pour récompenser, à coups de grands travaux, les mairies ou régions amies, mais sans entreprendre
une véritable politique de développement. Ce
qui explique notamment le faible niveau d’industrialisation et de production du pays. »
Selon la Commission européenne, depuis
1981, 68 milliards d’euros de fonds structurels
européens ont été injectés en Grèce. Sans
compter les fonds agricoles. Une véritable
rente au cœur de tout investissement en
Grèce depuis trente ans. Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous les partis candidats
pour les élections législatives de ce dimanche
25 janvier misent bien, à leur tour, sur cet argent pour financer la relance économique
qu’ils promettent aux Grecs. p
adéa guillot
économie & entreprise | 3
0123
DIMANCHE 25 - LUNDI 26 JANVIER 2015
Syriza au pouvoir : quel sort pour la dette ?
En cas de victoire aux législatives, la gauche radicale devra négocier avec la « troïka ». Scénarios
L
a gauche radicale de Syriza remportera-t-elle les
élections
législatives
grecques du dimanche
25 janvier ? A l’heure où nous écrivons ces lignes, les derniers sondages le laissent penser. Le leader
du mouvement, Alexis Tsipras,
pourrait même emporter la majorité absolue et donc les pleins
pouvoirs.
Si ce n’est pas le cas, il devra former une coalition avec d’autres
partis, comme les communistes
du KKE. Ou les centristes de To Potami. « S’il échoue, de nouvelles
élections seront déclenchées, au
risque que le pays plonge dans
l’instabilité politique », explique
Pierre-Olivier Beffy, chez Exane
BNP Paribas.
Dans tous les cas, une chose est
sûre : quel que soit le gouvernement issu des urnes, la colossale
dette publique du pays ( 321,7 milliards d’euros), que Syriza promet
d’effacer, sera au cœur des débats.
Syriza pourra-t-il appliquer son
programme ? Augmenter les dépenses publiques de 12 milliards
d’euros, baisser l’âge de la retraite
de 67 à 62 ans, augmenter le salaire minimum de 10 %… Même
avec la majorité absolue, il paraît
peu probable que M. Tsipras
puisse appliquer toutes ses promesses de campagne. Et ce, pour
une raison bien simple : dès son
arrivée, il devra négocier avec la
« troïka » (Commission et Banque
centrale européennes et Fonds
monétaire international), afin de
toucher la dernière tranche d’aide
promise pour fin février (5,3 milliards d’euros). Puis trouver un accord sur l’indispensable filet de
sécurité que ces créanciers devront fournir au pays à la sortie
du plan d’assistance.
Depuis 2010, le pays a touché
240 milliards d’aides diverses de
ses partenaires en échange de réformes drastiques. Une doulou-
Chantier du
métro à Agia
Varvara (à l’ouest
d’Athènes), en
juillet 2014. ALKIS
KONSTANTINIDIS/REUTERS
S’il reculera
probablement
un peu sur le
salaire minimum
et la retraite,
Alexis Tsipras ne
lâchera rien sur
la dette publique
reuse cure d’austérité qui a mis le
pays à genoux et que M. Tsipras a
promis de clore. Mais, pour que
les négociations aboutissent, il
sera contraint de mettre de l’eau
dans son vin. « En vérité, l’opposition entre Syriza et la troïka est
moins frontale qu’il n’y paraît,
analyse Thibault Mercier, spécialiste du pays chez BNP Paribas.
Aujourd’hui, le FMI admet luimême que l’austérité a été trop
brutale. »
S’il reculera probablement un
peu sur le salaire minimum et la
retraite, le leader de la gauche radicale ne lâchera, en revanche,
rien sur la dette publique. Obtenir
son allégement est en effet la plus
symbolique de ses batailles.
La dette grecque sera-t-elle allégée ? Cela semble inévitable. Malgré sa restructuration en 2012, celle-ci dépasse désormais les 175 %
du produit intérieur brut (PIB) et
représente un handicap trop
lourd pour la croissance. « La
troïka sait qu’Athènes peinera à
s’en sortir si on ne l’allège pas d’une
façon ou d’une autre », explique
Jésus Castillo, chez Natixis.
Les 321,7 milliards d’euros de
dette grecque sont aujourd’hui
détenus à 70,5 % par les créanciers
publics internationaux. Le FMI lui
a ainsi prêté 32 milliards d’euros,
les autres pays de la zone euro
53 milliards par des prêts bilatéraux, tandis que le Fonds euro-
péen de stabilité financière (FESF)
lui a accordé 141,8 milliards.
En théorie, l’allégement pourrait prendre deux formes. La première, et plus probable, serait de
ne pas toucher au montant total
de la dette, mais d’allonger la maturité des prêts et de réduire les
taux d’intérêt, ce qui allégera les
remboursements annuels. « Le
fardeau serait plus supportable,
mais cela pourrait ne pas suffire »,
considère Eric Dor, économiste à
l’Ieseg.
La seconde option serait d’effacer littéralement une partie de la
dette. Plusieurs modalités seraient possibles, mais toutes seraient politiquement explosives.
« Dans la foulée, le Portugal et l’Irlande, dont les dettes dépassent
120 % du PIB, pourraient légitimement réclamer aussi un effacement, souffle un député européen. Impossible. »
Et
si
les
négociations
échouaient ? Le scénario est peu
probable, mais pas nul. La Grèce
pourrait alors choisir de faire défaut sur sa dette. « La zone euro
pourrait perdre 256,4 milliards
d’euros au maximum », calcule
M. Dor. Les pertes du FESF seraient en effet épongées par les
Etats membres.
Le pays va-t-il sortir de la zone
euro ? En théorie, quitter la monnaie unique permettrait à la Grèce
de dévaluer sa devise et de regagner en compétitivité. Mais, dans
les faits, le pays plongerait aussitôt dans un chaos financier destructeur. Sa dette, qui resterait libellée en euro, bondirait au-delà
des 200 % du PIB, selon les calculs
des experts d’Oxford Economics.
Le défaut sera alors inévitable. Et
les marchés douteraient à nouveau de la solidité de la zone euro,
entraînant celle-ci dans la tourmente…
Un scénario catastrophe que les
partenaires européens auront à
cœur d’éviter. D’autant que,
d’après les sondages, 73 % des
Grecs veulent rester dans la zone
euro. « Mais on ne peut pas totalement exclure ce risque », insiste
Ben May, chez Oxford Economics,
estimant la possibilité d’un
« Grexit » à 18 %. Selon lui, la
hausse de la droite eurosceptique
d’AfD (Alternative pour l’Allemagne), outre-rhin, pourrait pousser
la chancelière allemande, Angela
Merkel, à se montrer bien dure
dans les négociations avec Athènes. « Il y a une part d’irrationnel
dans le psychodrame grec qui
pourrait faire déraper les choses »,
s’inquiète M. May.
Y a-t-il un risque de contagion
aux autres pays du Sud ?A court
terme, les soubresauts sur les
marchés financiers ne sont pas
exclus : tout dépendra des résultats et de l’éventuelle coalition
que le parti vainqueur devra former. « Mais, pour le reste, le risque
de contagion aux autres pays périphériques, notamment l’Espagne et le Portugal, est moins élevé
qu’il y a trois ans », assure M. Castillo.
D’abord, parce que leurs banques sont beaucoup plus solides
qu’à l’époque. Ensuite, parce que
les marchés savent qu’en cas de
problème la Banque centrale
européenne (BCE) achètera la
dette publique de ces Etats, par le
biais du programme OMT créé
en 2012. De quoi éteindre ainsi les
possibilités de contagion.
En la matière, le risque a donc
changé de nature : il n’est plus financier, mais politique. La victoire de Syriza pourrait en effet
renforcer la gauche antilibérale
de Podemos, en Espagne. Celle-ci
pourrait marquer des points aux
élections régionales de mai et générales de décembre. Et nourrir
les inquiétudes sur la stabilité politique en Europe. p
marie charrel
Un programme de réformes mené au forceps
LEXIQUE
Services publics au régime sec, baisse du salaire minimum, dérégulation du marché du travail... Si des centaines de
loi ont été votées, Commission européenne, BCE et FMI entendent maintenir la pression économique sur le pays
MÉMORANDUM I
athènes - correspondance
E
n échange de 240 milliards
d’euros de prêts accordés
par l’Union européenne et
le Fonds monétaire international
(FMI) depuis 2010, la Grèce s’est
engagée dans un impressionnant
programme de réformes. D’abord
quantitatives, dont « l’idée était de
réduire drastiquement les dépenses de l’Etat », explique un fonctionnaire européen familier du
dossier grec.
Les salaires des fonctionnaires
ont été réduits de 30 % en
moyenne, par la mise en place
d’une grille unifiée des rémunérations. Les treizième et quatorzième mois, ainsi que de nombreuses primes, ont disparu. Le
pays compterait désormais un peu
plus de 610 000 fonctionnaires,
soit 200 000 de moins qu’il y a
quatre ans. Pour cinq départs à la
retraite, l’Etat ne procède plus qu’à
une embauche. Les pensions des
retraités, déjà amputées en 2010,
ont encore perdu en 2014 entre 5 %
et 15 % selon les situations.
Les services publics ont été mis
au régime sec. Ainsi, la part du
budget allouée à la santé est passée
de 10,03 % à 9,16 % du produit intérieur brut (PIB) entre 2009 et 2012,
selon l’Autorité statistique hellénique (Elstat). Dans l’éducation, les
dépenses ont diminué de 28,3 %
entre 2008 et 2013.
« L’objectif a été rempli, puisque le
pays a réussi à dégager, en 2013, un
premier excédent primaire [hors
charge de la dette] de 1,5 milliard
d’euros. Ce qui veut dire qu’en dehors du remboursement de la dette
la Grèce est désormais capable de financer ses dépenses propres », souligne le fonctionnaire européen.
Baisse du smic à 580 euros
Parallèlement à cet effort budgétaire, des réformes structurelles
ont été entreprises. « Le FMI affirme qu’elles n’ont pas été menées,
mais, en réalité, des centaines de
lois ont été votées qui ont changé
beaucoup de choses en Grèce. Simplement, il faut des années et un
environnement économique de
croissance pour que les résultats
de ces efforts commencent à se
faire sentir », considère le haut
La Grèce
compterait
200 000
fonctionnaires
de moins qu'il y a
quatre ans
fonctionnaire européen.
De fait, une longue liste de réformes a été légalement introduite
dans le droit grec. Dérégulation
du marché du travail, baisse du salaire minimum (smic) à 580 euros
brut, changement du régime des
conventions collectives, ouver-
ture des professions fermées…
« Le gouvernement grec a appliqué tout ce que la “troïka” [FMI,
Commission et Banque centrale
européennes] lui demandait », reconnaît-il.
Mais cette politique de dévaluation interne a-t-elle porté ses
fruits ? Le pays est-il devenu plus
compétitif ? Plus de 180 000 entreprises ont fermé depuis le début de la crise, le chômage, bien
qu’en baisse ces derniers mois, se
situe toujours à près de 26 % de la
population active. Les entreprises
grecques elles-mêmes répètent
qu’elles n’avaient pas besoin d’un
smic aussi bas, mais plutôt d’un
allégement de la bureaucratie et
L’économie grecque est toujours en convalescence
CROISSANCE GRECQUE ET DETTE PUBLIQUE, EN % DU PIB
CROISSANCE
DETTE
5,5
3,5
175,1
170,3
2,9
171
148,3
0,6
107,5
112,9
2006
08
– 0,2
– 3,1
– 3,9
– 4,9
– 7,1
2006
*PRÉVISIONS
08
10
–7
12
14* 2015*
10
12
14* 2015*
SOURCE : FMI
de stabilité fiscale. Or la réforme
fiscale est l’un des gros échecs
grecs. « L’Etat grec aurait dû se débarrasser du service d’inspection
fiscale SDOE, qui ne fait pas son
travail efficacement. Mais il ne l’a
pas fait pour des raisons clientélistes, et la fraude fiscale reste à des
niveaux trop élevés », raconte le
fonctionnaire.
Licenciements collectifs
Autre gros chantier, la réforme de
l’Etat. Sur proposition de la task
force, le service d’assistante technique européenne délégué en
Grèce depuis 2012, un secrétariat
général de la coordination de l’action gouvernementale a été créé
et fonctionne aujourd’hui… tant
bien que mal. Une première dans
un pays où chaque ministre agissait jusqu’ici comme un seigneur
dans son fief.
Et puis une grande opération
d’évaluation des services a été lancée. Très contestée par les syndicats, qui redoutent que cette évaluation ne serve qu’à alimenter
les objectifs de licenciement de
6 500 fonctionnaires fixés par la
« troïka », cette évaluation est
aujourd’hui au point mort du fait
des élections.
Quel que soit le gouvernement
qui sortira des urnes dimanche
25 janvier en Grèce, la troïka entend bien achever le programme
des réformes et devrait notamment insister sur la question des
licenciements collectifs et d’une
réforme de la sécurité sociale. p
a. gt
Les mémorandums sont
des accords-cadres qui introduisent les réformes en
Grèce. Le premier a été
voté par le Parlement grec
le 7 mai 2010. En échange
de 110 milliards d’euros de
prêts du Fonds monétaire
international (FMI) et de
l’Union européenne (UE), le
gouvernement grec s’engage sur un paquet de mesures d’austérité : suppression des 13e et 14e mois
dans la fonction publique,
hausse de la TVA à 23 %,
gel du salaire des fonctionnaires…
MÉMORANDUM II
Voté par le Parlement grec
le 12 février 2012. En
échange de 130 milliards
d’euros de prêts du FMI et
de l’UE : dérégulation du
marché du travail, coupes
dans la santé, licenciement
de 15 000 fonctionnaires…
économie & entreprise | 3
0123
MARDI 27 JANVIER 2015
Aux Etats-Unis, un billet vert déjà trop cher
L’appréciation du dollar affecte les sociétés exportatrices et celles qui vivent du tourisme sur le sol américain
new york - correspondant
P
our le moment, les autorités américaines se refusent à employer le terme
de guerre des changes. La
remontée du dollar face aux devises européenne et japonaise serait
même « une bonne chose » pour
Jack Lew, le secrétaire au Trésor.
L’appréciation du billet vert s’est
encore accélérée dans la foulée de
l’annonce faite par la Banque centrale européenne, jeudi 22 janvier,
de son plan de rachat de dettes,
pour plus de 1 140 milliards
d’euros. Mais M. Lew continue à
voir le verre à moitié plein : « Si
c’est le résultat d’une économie
forte, c’est bon pour les EtatsUnis », a-t-il assuré, vendredi
23 janvier, à l’occasion du Forum
économique de Davos (Suisse).
Mais, selon l’expression consacrée aux Etats-Unis, il y a un « éléphant dans la pièce ». Par rapport
à son pic de mai 2014, et après la
victoire de Syriza en Grèce, dimanche, l’euro a perdu plus de
20 % de sa valeur face au dollar,
touchant son niveau le plus bas
depuis onze ans. Cette évolution a
renchéri le prix des produits américains destinés à l’exportation. A
terme, cette appréciation du billet
vert – on l’observe aussi face au
Cher billet vert
COURS DU DOLLAR EN EURO
0,89
0,80
0,73
27 JANV. 2014
26 JANV. 2015
SOURCE : BOURSORAMA
yen – pourrait aussi ralentir à la
fois la croissance et l’inflation.
De quoi retarder une remontée
des taux d’intérêt aux EtatsUnis ? On n’en est pas encore là.
Mais la teneur des conversations
qui se tiendront lors du Comité de
politique monétaire de la Réserve
fédérale (Fed, banque centrale),
les 27 et 28 janvier, sera, de ce
point de vue, scrutée à la loupe.
Variations spectaculaires
En attendant les conséquences
macroéconomiques, le relèvement du dollar a des effets réels
sur les entreprises américaines. La
semaine qui commence, et au
cours de laquelle pas moins de
142 groupes composant l’indice
Standard & Poor’s 500 vont publier leurs résultats, sera cruciale
pour jauger l’impact de la remontée du dollar. Le secteur du hightech, par exemple, qui réalise 60 %
de son chiffre d’affaires en dehors
des Etats-Unis, sera très suivi. Dans
l’industrie, la part des revenus générés à l’étranger atteint les 40 %.
Pour les sociétés qui ont déjà publié leurs résultats, les conséquences des variations des taux de
change peuvent être spectaculaires. La chaîne de fast food McDonald’s, présente dans une centaine
de pays, a assuré, vendredi, que la
hausse du dollar avait eu, au quatrième trimestre 2014, un impact
négatif de 8 cents par action, soit
environ 77 millions de dollars
(68 millions d’euros). Pete Bensen,
son directeur financier, estime
que le coût pour 2015 pourrait
s’élever à 40 cents par action, soit
environ 390 millions de dollars.
Idem pour IBM, qui a expliqué
que l’appréciation du billet vert
avait compté pour environ dix
points de pourcentage dans la
baisse de son chiffre d’affaires, qui
a reculé de 12 %. Même si les
grands groupes se protègent des
effets de change, grâce à des systèmes de couverture, le résultat
n’est pas garanti. « Nos couvertures servent à nous donner une stabilité en termes d’encaissement,
Depuis mai 2014 le dollar s’est apprécié de plus de 20 % face à l’euro. CHRISTOPHE ENA/ AP
mais nous n’en tirons pas d’avantage quand l’évolution monétaire
se prolonge. C’est ce à quoi nous
sommes confrontés aujourd’hui »,
explique Martin Schroeter, le directeur financier du géant des services informatiques.
Johnson & Johnson a aussi été
durement touché par la hausse du
dollar. En octobre 2014, le groupe
pharmaceutique anticipait un
impact négatif de 15 à 20 cents par
action. Le 20 janvier, lors de la présentation de ses résultats, le
groupe a dit tabler maintenant
sur un effet négatif de 42 cents !
L’évolution des taux de change
n’affecte pas seulement l’export.
Les sociétés, qui, comme le
joaillier Tiffany, réalisent une
bonne part de leur chiffre d’affaires grâce au tourisme sur le sol
américain, en pâtissent aussi.
« Vents contraires »
Après avoir annoncé une baisse
de ses ventes aux Etats-Unis pendant les fêtes de fin d’année, Frederic Cumenal, le président de Tiffany, se montre prudent pour
2015, parlant de « vents contraire » dus à un dollar plus fort et
d’« effets négatifs sur les ventes
aux touristes aux Etats-Unis ».
Une appréciation de 10 % du dollar fait baisser de 2 % la fréquenta-
tion touristique étrangère du pays,
rappelle Adam Sacks, le président
du cabinet de conseil Tourism
Economics à l’agence Reuters.
Le niveau du dollar peut aussi
faire toute la différence entre une
hausse des bénéfices et leur recul.
Oracle a réalisé pour son trimestre clos le 30 novembre 2014 un
profit net en baisse de 2 %. Sans
les effets de taux de change, le fabricant de logiciels dit qu’il aurait
publié une hausse de 3 %. Selon
les données de la société d’études
FiREapps, l’impact des changes
sur le chiffre d’affaires des
1 200 entreprises cotées qu’elle
suit avait augmenté de 196 % au
troisième trimestre 2014 par rapport au deuxième. Le mouvement devrait s’accentuer au quatrième trimestre et au-delà.
« Si quelqu’un connaît le moyen
de faire baisser le dollar, merci
d’envoyer
vos
suggestions
à Washington », plaisantait récemment le PDG de Cooper, un
groupe de matériel médical, qui a
vu son chiffre d’affaires amputé
de 100 millions de dollars au
cours de son dernier exercice fiscal. Jusqu’à quel point Washington trouvera que la hausse du dollar est une bonne chose ? C’est
toute la question. p
stéphane lauer
La bataille autour du gaz de schiste bat son plein outre-Manche
Malgré les réticences de l’opinion publique et des parlementaires, le gouvernement présente une loi pour simplifier les autorisations de forage
suite de la première page
Ce lundi, il présente la « loi sur les
infrastructures » visant à simplifier la vie des sociétés pétrolières.
Pour accéder aux réservoirs de
gaz de schiste, il faut souvent
creuser de façon verticale, avant
de continuer de façon horizontale. L’hydrocarbure peut alors se
retrouver sous des habitations ou
des terrains privés, dont il faut obtenir l’autorisation.
La loi actuelle permet de forcer
la main des propriétaires, mais le
processus judiciaire est lent et
coûteux. La nouvelle loi prévoit
d’accorder un droit de forage horizontal automatique à partir de
trois cents mètres sous terre, en
échange d’un paiement à la communauté locale de 20 000 livres
(26 000 euros).
L’enthousiasme du gouvernement se heurte pourtant à d’importantes difficultés politiques.
Le comité parlementaire en
charge de l’environnement demande dans un rapport publié ce
7
lundi un moratoire sur le gaz de
schiste. « Ce n’est pas compatible
avec notre engagement à réduire
les émissions de gaz à effet de
serre », estime Joan Walley, la députée qui préside le comité. Le comité s’inquiète des risques de pollution des nappes phréatiques.
L’appel émane d’un comité dont
les membres sont issus de tous les
partis politiques (sept conservateurs, six travaillistes, deux libéraux-démocrates et un vert). Les
parlementaires savent l’opinion
publique divisée : un quart des
Britanniques est contre le gaz de
schiste, un quart favorable, tandis
qu’une moitié hésite.
Les légères secousses séismiques provoquées par un forage
dans le Lancashire en 2011 ont
marqué les esprits. Deux ans plus
tard, une proposition de puits
d’exploration à Balcombe, un joli
village de campagne du sud de
l’Angleterre, a provoqué d’importantes manifestations, menées
par une coalition de militants
verts et de conservateurs locaux.
Seuls sept forages d’exploration de gaz de schiste ont déjà été creusés au Royaume-Uni. Les résultats sont trop parcellaires pour avoir
une idée précise des réserves exploitables, dont les estimations varient très fortement. Il faudra attendre d’en avoir au moins une quarantaine pour avoir une idée plus précise du potentiel du gaz de
schiste britannique.
« On n’arrivera
pas à une
exploitation
avant cinq
années environ »
CORIN TAYLOR
conseiller du United Kingdom
Onshore Oil and Gas
Dans ce contexte délicat, les demandes d’autorisation de deux
forages dans le Lancashire par la
société Cuadrilla sont attendues
comme un test. Pour la première
fois depuis le moratoire mis en
place après les secousses séismiques, et supprimé en 2012, des
élus locaux doivent trancher sur
ce sujet.
L’entreprise a déjà obtenu du
gouvernement la licence d’exploration, ainsi que le feu vert des
autorités environnementales. Il
lui reste cependant à obtenir le
permis des autorités locales. Selon toute vraisemblance, celles-ci,
qui votent sur le sujet mercredi et
jeudi, devraient poser leur veto.
La semaine dernière, le comité
en charge des autorisations a remis un avis défavorable. Les conseillers municipaux devraient le
suivre. « C’est extrêmement frustrant : le gouvernement nous soutient mais le blocage a lieu au niveau de la politique locale »,
s’agace Tom Crotty, porte-parole
d’Ineos, une autre entreprise qui
veut se lancer dans le gaz de
schiste. Il estime que la loi doit
être changée pour donner la responsabilité des autorisations de
forage directement au gouvernement. A y regarder de plus près
pourtant, le comté du Lancashire
ne remet pas en cause le gaz de
schiste, mais craint simplement
que les travaux ne provoquent
trop de bruit ou ne génèrent trop
de circulation.
« Ce ne sont que des questions locales, qui peuvent être résolues »,
veut croire Corin Taylor, conseiller du United Kingdom Onshore Oil and Gas, l’organisme qui
représente l’industrie. Plus qu’un
blocage définitif, l’histoire de ces
deux puits illustre la lenteur du
processus d’autorisation outreManche, avec dix-huit mois d’attente en moyenne. « Aux EtatsUnis, l’autorisation peut être donnée à deux cents puits d’un coup
pour une même licence, alors
qu’au Royaume-Uni il faut réaliser
une demande pour chaque puits »,
se plaint M. Crotty.
Néanmoins, les signes d’intérêt
se multiplient de la part des industriels. Le gouvernement britannique procède actuellement à
l’attribution de licences pour
295 nouveaux blocs : il a reçu 95
demandes, un record. Mais, avant
leur exploitation, il risque de se
passer plusieurs années.
« L’industrie du gaz de schiste est
dans son enfance au RoyaumeUni », reconnaît un porte-parole
du ministère de l’énergie et du
changement climatique. Corin Taylor estime que l’exploration prendra encore plusieurs an-
nées. « On n’arrivera pas à une exploitation avant cinq années environ. »
La révolution du gaz de schiste
made in Britain devra attendre les
années 2020. p
éric albert
6 | dossier
0123
MARDI 27 JANVIER 2015
L’assureur crédit Coface publie, mardi 27 janvier, son évaluation
annuelle des « risques pays ». Si nombre d’entreprises ont gagné
en solidité en Europe, les pays du Sud renouent avec les crises
de change. La Chine, la Russie et le Brésil évoluent négativement,
tandis que d’autres émergents, comme le Vietnam, accélèrent
La carte des nouveaux risques
claire guélaud
A
près le pessimisme du Fonds
monétaire
international,
l’optimisme de Coface. Le
groupe de services financiers devait dévoiler, mardi
27 janvier, lors de son colloque annuel sur les risques pays, des perspectives plutôt positives pour l’économie mondiale. L’activité a été un peu plus soutenue
en 2014 qu’en 2013. Elle devrait être supérieure en 2015 (3,1 %) à ce qu’elle a été en 2014.
Le groupe a reclassé 19 pays en 2015 contre 14
en 2014. Il en a déclassé 9, contre 14 en 2014.
« L’amélioration ou la stabilisation des risques sont manifestes dans les économies
avancées », analyse Julien Marcilly, chef du
risque pays. « En revanche, ajoute-t-il, les évolutions sont très contrastées dans les émergents. Certains pays comme le Brésil, la Russie
ou la Chine connaissent un ralentissement
structurel tandis que d’autres accélèrent. »
Coface évalue le risque de crédit moyen
des entreprises d’un pays. Pour ce faire, il
utilise des données macroéconomiques, financières et politiques et tient compte de
l’historique des incidents de paiement et de
l’environnement des affaires.
2015, l’année du risque politique en Europe de l’Ouest. La sortie de récession se
confirme dans l’Union européenne (UE). Le
produit intérieur brut (PIB) de la zone euro
est passé de – 0,4 % en 2013 à + 0,8 % en 2014
et + 1,2 % en 2015. Sur les 19 pays reclassés par
Coface, 8 se trouvent dans cette région. La
baisse de l’euro et celle du prix du pétrole
soutiennent l’activité ; les entreprises gagnent en solidité. D’où la diminution du
nombre des faillites en Espagne, aux PaysBas et en Belgique.
En dépit de cette amélioration, la croissance
reste plus faible qu’avant la crise et, surtout,
elle n’empêche pas la défiance. L’UE a été exposée à des risques qu’elle croyait limités aux
émergents. « Quand l’impensable survient, la
confiance est durablement atteinte », observe
Jean-Marc Pillu, directeur général de Coface
dans son avant-propos au Guide Risque Pays
2015. La zone euro, très intégrée financièrement, n’était pas préparée à voir l’un de ses
membres – la Grèce − exposé à un risque de
défaut souverain. Les Européens ont dû imaginer dans l’urgence une parade. A ce risque
de défaut aujourd’hui limité a succédé la lancinante question du remboursement de dettes gigantesques (100 % du PIB en moyenne
pour les dettes privées dans la zone euro et
autant pour les dettes publiques). « C’est une
LA SORTIE
DE RÉCESSION
SE CONFIRME
DANS L’UNION
EUROPÉENNE
source de blocage énorme, souligne Yves Zlotowski, l’économiste en chef de Coface. Les
Européens ne peuvent pas consacrer leurs revenus à des dépenses, car ils doivent rembourser leurs dettes. Ils se trouvent, de plus, dans la
situation de déflation décrite par Irving Fisher
dans les années 1930, à savoir que plus un débiteur rembourse sa dette, plus il est endetté. »
Leur stock de dettes reste au même niveau,
tandis que leurs revenus font comme les
prix : ils baissent…
Une reprise laborieuse, pas assez inclusive,
un chômage qui baisse trop lentement et des
salaires progressant faiblement : on conçoit
que les Etats soient questionnés sur leur capacité à mener, dans le temps, des réformes
souvent douloureuses sur le plan social. La
confiance accordée aux partis traditionnels,
qu’ils soient de droite ou de gauche, s’érode.
L’émergence de nouvelles formations, fréquemment anti-européennes, comme Podemos en Espagne, UKIP au Royaume-Uni ou
Syriza, donné gagnant à l’élection grecque du
25 janvier, montre que 2015 pourrait bien être
pour l’Europe de l’Ouest « l’année du risque
politique ». Un risque qui peut dissuader d’investir…
L’insolente santé des Etats-Unis, le « difficile pari » de l’investissement dans l’UE.
Aux Etats-Unis, en revanche, où les perspectives de croissance et d’emploi sont bonnes,
l’investissement sera un moteur de l’activité.
L’industrie américaine renaît : ses coûts ont
baissé du fait de la modération salariale et de
la diminution des prix de l’énergie. « 2015
promet d’être un boulevard pour les entreprises américaines », analyse l’économiste en
chef de l’assureur-crédit. Avec des profits historiquement élevés, elles devraient affronter
sans difficulté la hausse attendue des taux
d’intérêt. L’offre et la demande sont dynamiques. Le panorama sectoriel des risques est
bon. De nombreux secteurs d’activité travaillent à 90 % de leurs capacités de production et devront les moderniser au moment
où, par exemple, les Américains se rééquipent en automobiles et redécouvrent les
joies du 4 × 4. La construction va mieux. Les
Etats-Unis constituent donc un très bon risque, même si la croissance y est moindre
qu’avant crise, la société plus dure et les inégalités plus fortes.
La situation est plus délicate en Europe. Les
taux d’utilisation des capacités de production y sont souvent bas et les entreprises n’y
ont pas toutes reconstitué leurs marges.
« Après une crise, les entreprises commencent
par reconstituer leur trésor de guerre. Puis elles
décident éventuellement d’investir, ce qui re-
Vietnam et Sri Lanka, territoires de conquête
Une croissance élevée, l’atténuation des risques souverains pour
Hanoï et politiques pour Colombo
expliquent que Coface ait placé le
Vietnam sous perspective positive
et reclassé le Sri Lanka. Ils font partie des nouveaux émergents d’Asie.
Malgré une croissance forte depuis plus de dix ans, le Vietnam a
longtemps souffert de déséquilibres importants : une inflation
structurellement élevée conduisait à des dévaluations fréquentes
du dong (il y en a eu 6 entre 2008 et
2011) ; lesquelles relançaient les
pressions inflationnistes. « C’était
le cercle vicieux classique d’un
émergent en surchauffe : une croissance non soutenable tirée par
l’abondance du crédit », explique
Julien Marcilly, responsable du risque pays à la direction économique du groupe d’assurance-crédit.
C’est cette malédiction que le
pays semble avoir réussi à briser : il
n’y a pas eu de dévaluation majeure depuis trois ans. L’inflation a
été ramenée de 9,1 % en 2012 à 5,2 %
en 2014. L’économie se diversifie et
monte en gamme. Les investissements directs étrangers (IDE) augmentent. Le pays s’est transformé
en hub pour l’électronique sud-coréenne. Il fabrique, entre autres,
des tablettes et des smartphones
pour Samsung. Ses perspectives de
croissance sont bonnes.
En revanche, la médiocrité du climat des affaires et la fréquence de
la corruption, la fragilité du secteur
bancaire, l’insuffisante modernisation des grandes entreprises publiques et l’importance du risque
souverain – plus de la moitié de la
dette publique (57,1 % du PIB) est libellée en devises – expliquent que
le pays, même placé sous surveillance positive, reste classé en C,
soit un risque élevé.
Economie dynamique
Reclassé de C en B, le Sri Lanka est
un des cinq « PPICS » (Philippines,
Pérou, Indonésie, Colombie, Sri
Lanka), ce club de pays identifié en
mars 2014 par Coface comme un
groupe d’émergents prometteurs,
susceptible de prendre le relais des
BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et
Afrique du Sud), et dont l’économie
continue d’accélérer. Petit Etat insulaire de 65 610 kilomètres carrés, situé à une trentaine de kilomètres
des côtes du Tamil Nadu, dans le
sud-est de l’Inde, le Sri Lanka a une
économie dynamique. La progression du PIB devrait être de 7,5 %
en 2015. L’activité est tirée par les
exportations (textiles et thé notamment) mais surtout par la demande
intérieure.
La consommation privée, qui représente 70 % du PIB, bénéficie de
l’augmentation rapide des revenus
et de la robustesse des transferts
des expatriés. L’investissement
privé et les IDE progressent. Les infrastructures se développent, surtout dans les anciennes zones de
guerre, qui sont en pleine reconstruction, au nord et à l’est de l’île.
Si les tensions religieuses ont ressurgi en 2013 entre la majorité
bouddhiste et la minorité musulmane, si la réconciliation entre Tamouls et Cingalais doit encore être
pérennisée, les risques politiques
paraissent s’atténuer : l’élection, le
9 janvier, d’un nouveau président.
M. Maithripala Sirisena, s’est déroulée dans le calme. Les élections législatives anticipées prévues en
avril diront si le pays est bel et bien
en train d’apprivoiser les transitions politiques en douceur. p
c. gu.
ÉTATS-UNIS
VENEZUELA
Coface évalue le risque
de crédit moyen des
entreprises d’un pays.
La société utilise
des données
macroéconomiques,
financières et politiques.
Elle prend également
en compte l’expérience
de paiement qu’elle
enregistre sur les
entreprises du pays
et son appréhension
de l’environnement
des affaires du pays.
ÉQUATEUR
lance, dans un troisième temps, l’ensemble de
la machine économique et soutient la croissance », analyse M. Zlotowski. Pour se décider
à investir en Europe, il faudrait que les investisseurs puissent anticiper des programmes
clairs de réformes. Ni la France ni l’Italie n’en
sont encore là, contrairement à l’Espagne et à
l’Allemagne. Par ailleurs, même dans ce dernier pays, la courbe de l’investissement s’est
révélée très sensible à la crise russo-ukrainienne et volatile. Coface doute donc de la
possibilité d’un redémarrage rapide et général de l’investissement. Même s’il admet que
les entreprises européennes peuvent être
contraintes d’investir, comme en Espagne,
parce que la longueur de la crise a rendu leurs
équipements obsolètes.
Le retour des crises traditionnelles dans
les émergents. Entre 2001 et 2007, les émergents ont connu des années fastes, faites de
grande stabilité financière et de forte croissance. Ce fut la grande époque des BRICS. La
faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 semble avoir ramené dans ces pays
les années 1990 avec leur cortège de crises de
change. Pourtant, ils ont tous augmenté leurs
réserves : elles représentent au minimum
quatre mois d’importations, souvent davantage. Mais les taux de change restent volatils
du fait de l’ampleur des flux de capitaux. Entre 2007 et 2014, les flux nets de portefeuilles
à destination des quinze premiers émergents,
hors Chine, ont augmenté de 150 % pour atteindre 210 milliards de dollars en 2014. Face à
cela, l’accumulation de réserves ne marche
pas, ni le contrôle de capitaux ou le risque
souverain zéro, comme en Russie.
La balance courante de ces pays s’est détériorée pour des raisons assez profondes : la
consommation des ménages y est dynamique en raison de l’essor des classes moyennes, mais l’offre locale peine à répondre à la
demande et les importations s’accroissent
BRÉSIL
(les consommateurs étant attirés par les produits étrangers). Faute de supprimer les goulets d’étranglement qui pèsent sur leur activité, les émergents verront leurs déséquilibres courants perdurer et leurs taux de
change rester fragiles. Ce qui n’est pas bon
pour les entreprises. En revanche, il n’y a pas
eu, comme lors de la crise asiatique de 1998,
des faillites bancaires ou des crises systémiques. C’est un bon point pour des pays par
ailleurs confrontés à des risques politiques
accrus : montée de l’autoritarisme en Turquie, poussées de contestation à Hongkong,
les citoyens devenant, avec la mondialisation,
de plus en plus exigeants en termes de droits
politiques. Ce qui est bon pour la démocratie,
pas forcément pour le taux de change…
Le tour du monde des risques pays. La géographie des risques pays est parfois surprenante. Ainsi Coface estime-t-il que le contrechoc pétrolier aura des effets limités dans les
six Etats du Conseil de coopération du Golfe
(Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn,
Emirats arabes unis, Qatar). Dotés de réserves
financières considérables, ils devraient maintenir un niveau de dépenses publiques élevé
en 2015 et assurer ainsi une croissance de
4,1 %. Quant aux pays importateurs d’Afrique
dossier | 7
0123
MARDI 27 JANVIER 2015
Retour du risque sur les monnaies émergentes
Défiance politique en Europe
MOYENNE DES TAUX DE CHANGE NOMINAUX*, CROISSANCE EN %
CONFIANCE ACCORDÉE AUX PARTIS TRADITIONNELS, EN %
13,6
100
Résultats des élections législatives*
(R.-U 2005, Espagne et France 2008, Portugal et Grèce 2009)
Intentions de vote aux élections législatives
de 2015**
PP + PSOE
3,6
80
TRAVAILLISTES +
CONSERVATEURS
PS + PSD
60
– 2,5
ND + PASOK
UMP + PS
40
– 11,7
– 12,4
– 14,8
20
– 21,5
0
2008
09
10
11
12
13
2014
ROYAUME-UNI
PORTUGAL
*POUR UN PANIER DE MONNAIES : ROUPIE INDIENNE ET INDONÉSIENNE, LIVRE TURQUE, REAL BRÉSILIEN, ROUBLE RUSSE, RAND SUD-AFRICAIN
BELGIQUE
PAYS-BAS
ALLEMAGNE
RÉP. TCHÈQUE
AUTRICHE
RUSSIE
ESPAGNE
FRANCE
GRÈCE
**FRANCE : ÉLECTIONS DÉPARTEMENTALES
Climat des affaires favorable
aux Etats-Unis
ROY.-UNI
ÉVALUATION COFACE DES RISQUES
SECTORIELS, (JANVIER 2015)
LETTONIE
MODÉRÉ
MOYEN
ÉLEVÉ
UKRAINE
ESPAGNE
AMÉRIQUE
DU NORD
TURQUIE
PORTUGAL
EUROPE
DE L’OUEST
Agroalimentaire
CHINE
TUNISIE
Automobile
LIBAN
Chimie
ALGÉRIE
E. A. U.
Construction
Distribution
VIETNAM
Electronique
Energie
THAÏLANDE
CAMBODGE
SRI LANKA
Mécanique
SIERRA LEONE
GHANA
Métallurgie
NIGERIA
KENYA
Papier-bois
PROBABILITÉ DE DÉFAUT
DES ENTREPRISES
A1 : TRÈS FAIBLE
INDONÉSIE
Services
A2 : PEU ÉLEVÉE
MADAGASCAR
Pharmacie
A3 : NIVEAU SATISFAISANT
Textile-habillement
A4 : NIVEAU CONVENABLE
Transport
B : ASSEZ ÉLEVÉE
C : ÉLEVÉE
AFRIQUE DU SUD
D : TRÈS ÉLEVÉE
du Nord et du Moyen-Orient, comme la Tunisie ou l’Egypte, leurs problèmes sont tellement structurels et les prix du pétrole y ont
eu tellement d’impact sur leurs dettes publiques qu’on ne verra pas leur situation financière s’améliorer radicalement. Les risques
égyptien et tunisien resteront donc très tendus en 2015.
L’Europe émergente (ex-Europe de l’Est),
elle, va beaucoup mieux grâce à la reprise de
la zone euro dont elle est très dépendante.
Les Etats, les ménages et les entreprises
s’étaient beaucoup endettés en devises pendant la récession de 2009. Ils commençaient
à sortir la tête de l’eau lorsque la crise russe
est arrivée. Coface a d’abord renoncé à reclasser ces pays avant de réinitier prudemment le
mouvement en plaçant la République tchèque sous surveillance positive. Selon l’assureur-crédit, la crise russo-ukrainienne pèse
en réalité assez peu sur leur sortie de crise.
Du côté de l’Amérique latine, où la croissance est très inégale, deux pays seulement,
l’Argentine et le Venezuela, sont considérés
comme des risques élevés et très élevés. Ils
étaient, cet automne, au bord de la crise de liquidités et en récession. Mis au ban de la finance internationale, ils n’avaient accès ni
aux marchés financiers ni aux prêts multilatéraux. La Chine, qui est déjà un énorme prêteur en Afrique, les a sauvés de la crise de liquidités : swap de devises de la Banque centrale de Chine avec son homologue argentine
en octobre ; crédit chinois de 4 milliards de
dollars au Venezuela en novembre. Avec cette
régulation Sud-Sud inédite, la dépendance
des émergents à l’égard des pays avancés diminue. Enfin, à quelques rares exceptions
près, dont la Chine, les pays de la région AsiePacifique présentent en majorité des risques
moyens. p
RECLASSEMENT OU
PERSPECTIVES 2014
SOURCES : COFACE, DATASTREAM, YOUGOV, EUROSONDAGEM,
NC-REPORT, ODOXA, PRO-OLYMPIC CIRCLES
POSITIVES
INFOGRAPHIE : LE MONDE, MARIANNE BOYER
NÉGATIVES
« La première moitié de l’année 2015 sera très difficile pour les Russes »
pour yves zlotowski, économiste en chef de Coface et bon connaisseur de l’économie russe, les
sanctions envers la Russie ont eu de
réelles conséquences.
Le Fonds monétaire international
(FMI) et la Banque européenne
pour la reconstruction et le développement (BERD) viennent de
réviser à la baisse leurs prévisions pour la Russie. Le FMI y prévoit une récession de 3 % en 2015,
la BERD de 4,8 %. Et vous ?
Nous prévoyons, comme le FMI,
une contraction du PIB de 3 %
en 2015. La première moitié de l’année devrait être très difficile pour les
Russes. En 2014, qui fut déjà une année de croissance faible, la consommation russe avait résisté, pas l’investissement. Au premier semestre
2015, du fait de la crise de change de
décembre, la consommation devrait
flancher et l’investissement se contracter davantage. En revanche, au
second semestre, l’économie devrait
commencer à engranger les effets
bénéfiques de la dépréciation du
rouble comme l’amélioration de la
compétitivité des produits russes
dans des secteurs aussi divers que
l’agroalimentaire, l’automobile ou
les machines-outils. Et, comme
en 1998, le principe de réalité devrait
jouer et les Russes devraient consommer des produits russes.
A quoi est due la crise de décembre 2014 ?
La crise a été provoquée par la conjonction de la chute brutale des prix
du pétrole et des sanctions décidées
par les pays occidentaux à la suite de
l’intervention russe en Ukraine. En
décembre, les autorités ont perdu le
contrôle du taux de change, ce qui a
conduit à des pertes de pouvoir
d’achat considérables et à la poussée
des risques inflationnistes.
Les sorties nettes de capitaux se
sont accélérées. Elles ont atteint
151,5 milliards de dollars sur l’ensemble de 2014, contre 120 milliards prévus par les autorités. Et 73 de ces
151,5 milliards de dollars sont sortis
du pays au quatrième trimestre.
Mais la Russie reste un pays riche. Et
comme son vieillissement démographique entraîne des pénuries de
main-d’œuvre qualifiée, notamment dans la banque et l’industrie,
une partie des salaires continue
d’augmenter. Nous ne voulons pas
noircir le tableau. Les crises de
change sont souvent suivies d’un redémarrage économique rapide.
Quel est l’impact des sanctions ?
Sanctions et contre-sanctions
créent de la défiance et des risques
politiques. L’investissement était
déjà mal en point en Russie en 2013.
Dans les secteurs à double usage – civil et potentiellement militaire – directement touchés par les sanctions
occidentales, les entreprises russes
n’ont plus accès à certains biens
d’équipement et désinvestissent.
Par ailleurs, dans le secteur pétrolier,
les champs sibériens arrivent à maturité et la Russie aurait besoin des
techniques occidentales d’extraction en eaux profondes pour pouvoir
forer
dans
l’Arctique.
Aujourd’hui, c’est impossible.
Les exportateurs et les investis-
seurs potentiels se détournent du
pays. Cela met en cause la stratégie
de Vladimir Poutine qui s’appuyait
sur la technologie occidentale pour
moderniser l’industrie. Faute d’accès aux marchés, certaines entreprises et certaines banques ne peuvent
pas refinancer leurs dettes. Les risques de défauts augmentent. Et surtout, en Ukraine, les combats redémarrent, et rien n’est réglé sur le
plan politique.
Quels sont les canaux de transmission de la récession russe à
ses voisins ?
Il y en a deux principaux. La Russie
est le principal client de la Biélorussie, de la Moldavie et de l’Arménie.
Par ailleurs, de nombreux immigrés
en provenance d’Asie centrale (Kirghizs, Tadjiks, Ouzbeks, Géorgiens,
Arméniens…) y travaillent. Ils seront
probablement les premiers touchés
par la récession et devront réduire,
voire interrompre leurs transferts financiers à destination de leurs pays
d’origine. p
propos recueillis par c. gu.
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 28 JANVIER 2015
La croissance du commerce en ligne s’essouffle
Les ventes sur Internet ont progressé de 11 % en 2014, contre 19 % en 2012. Le retrait en magasin se généralise
L
es e-commerçants peuvent pousser un « ouf » de
soulagement. Crise de la
consommation, guerre
des prix… l’année 2014 a été rude.
Mais cela n’a pas détourné les
consommateurs français de leurs
claviers. Les ventes sur Internet
ont progressé de 11 % dans l’Hexagone en 2014, pour atteindre
57 milliards d’euros, selon le bilan
annuel de la Fédération de l’ecommerce et de la vente à distance (Fevad), publié mardi 27 janvier. « C’est légèrement supérieur à
ce que nous avions anticipé, grâce
à un chiffre d’affaires en hausse de
13 % durant la période cruciale de
Noël [novembre-décembre] », se
réjouit Marc Lolivier, délégué général de la Fevad.
Le millésime 2014 s’inscrit toutefois dans la droite ligne des années précédentes : la croissance
de l’e-commerce s’essouffle. Elle
était de 13,5 % en 2013 et encore de
19 % en 2012. Pour la quatrième
année consécutive, le panier
moyen des commandes est en
baisse. Il a reculé de 4 % en 2014 :
l’internaute français ne dépense
plus que 81 euros par transaction,
10 euros de moins qu’en 2010.
Certes, ce recul est compensé par
la hausse de la fréquence d’achat :
les Français ont effectué en
moyenne
20
transactions
en 2014, contre 18 en 2013. Mais
« la déflation observée dans le
commerce physique est encore accentuée sur Internet, où le consommateur peut comparer les offres en
un clic », justifie M. Lolivier.
La structure des achats joue
aussi en faveur de montants plus
faibles : le premier poste de dépenses sur Internet demeure
l’électroménager et la high-tech,
mais « on achète désormais aussi
bien des couches que des stylos sur
le Web », pointe M. Lolivier. Enfin,
la tendance des cybermarchands
à proposer la livraison gratuite
Le premier poste
de dépenses sur
le Web demeure
l’électroménager
et le high-tech
Un marché arrivé à maturité
SITES DE E-COMMERCE LES PLUS VISITÉS EN FRANCE
EN MILLIONS DE VISITEURS UNIQUES PAR MOIS
17,5
AMAZON
10,7
10,7
CDISCOUNT
pour attirer le chaland pénalise le
panier moyen.
Surtout, de plus en plus de sites
proposent au consommateur
d’acheter sur le Net et de venir retirer son produit en magasin
(« click and collect »). Un argument qui fait mouche en période
de crise, et correspond à la volonté des consommateurs de faire
des allers-retours entre Internet
et le commerce physique. « On a
changé d’ère : aujourd’hui, le consommateur veut avoir le choix »,
souligne M. Lolivier. Si 80 % des
acheteurs s’aident d’Internet
pour préparer leurs achats, près
d’une commande sur trois est
aujourd’hui retirée en magasin.
Les consommateurs, urbains notamment, y voient l’avantage
d’économiser les frais de ports et
d’obtenir plus rapidement leurs
produits.
Des reins solides
Pour les commerçants, c’est un
moyen d’augmenter le trafic en
magasin. Et le chiffre d’affaires :
« Plus de 60 % des consommateurs
achètent au moins un article supplémentaire en venant retirer leurs
achats », indique M. Lolivier.
Un phénomène permis par une
autre tendance lourde de l’e-commerce : la montée en puissance
des enseignes « en dur ». « Le marché français s’est construit avec des
pure players [présents uniquement sur Internet] : Cdiscount,
PriceMinister, Vente-privée… La
distribution traditionnelle est partie en retard mais se rattrape dé-
1 625
euros. C’est le montant moyen dépensé sur Internet par le consommateur français en 2014. Les ventes sur mobiles et tablettes ont progressé de 60 % l’an dernier, pour atteindre 16 % du volume d’affaires
des principaux sites d’e-commerce. « Ce phénomène est amplifié par le
succès des sites de ventes événementielles [Vente-privée, Showroomprive…] et les soldes : le consommateur se connecte dès 8 heures depuis son smartphone dans les transports en commun », explique Marc
Lolivier, délégué général de la Fédération de l’e-commerce (Fevad).
FNAC
EBAY
CARREFOUR
PRICEMINISTER
VOYAGES-SNCF.COM
LA REDOUTE
VENTE-PRIVEE.COM
E.LECLERC
DARTY
LEROY MERLIN
AUCHAN
RUE DU COMMERCE
DECATHLON
PART DES VENTES EFFECTUÉES SUR SMARTPHONES ET TABLETTES
SUR LES PRINCIPAUX SITES DE E-COMMERCES FRANÇAIS
BASE 100 EN 2011
+ 60 %
7,9
7,6
7,5
6,9
6,8
6
5,5
5,4
5
4,9
4,7
4,4
+ 106 %
16 %
10 %
5%
2012
2013
2014
LE MARCHÉ DE L’E-COMMERCE EN FRANCE, EN MILLIARDS D’EUROS
56,8
51,1
45
37,7
+ 11 %
31
8,4
2005
11,6
2006
15,6
2007
20
2008
+ 10 %
+ 13,5 %
25
+ 19 %
+ 21 %
2009
2010
2011
2012
2013
*ESTIMATION
sormais », souligne M. Lolivier.
« L’année 2014 a été celle du rebond des enseignes en France »,
confirme Anne-Lise Glauser, directrice chez PwC. Selon la classement des 10 premiers sites d’ecommerce en termes de dépense
des consommateurs, établi par
PwC en novembre 2014, seuls les
deux premiers (Amazon et Cdiscount) sont des pure players.
Parmi les huit suivants, on trouve
des enseignes spécialisées (Darty,
Fnac, Boulanger…), mais aussi des
distributeurs traditionnels (Auchan, Carrefour, Leclerc…), dopés
par l’essor du « drive » (courses alimentaires sur Internet retirées en
magasin).
« Les enseignes traditionnelles
62,4
ont investi pour développer le
“multicanal”, avec le “click and collect” mais aussi la possibilité de vérifier en ligne les stocks des magasins, et de retourner en magasin un
article qui ne donne pas satisfaction », indique Mme Glauser. Les
enseignes physiques jouent aussi
sur « l’expérience client », selon le
jargon des spécialistes en marketing. La Fnac a ainsi transformé
ses magasins, y ajoutant des espaces enfants ou design pour attirer
le chaland et compenser l’effondrement de ses marchés traditionnels.
Parties plus tard, les enseignes
physiques peuvent aussi jouer sur
les synergies avec leurs magasins
pour limiter les pertes sur le Web.
« L’année 2014
a été celle
du rebond
des enseignes
en France »
ANNE-LISE GLAUSER
Directrice chez PwC
Car développer un site Internet
coûte cher : l’informatique, la logistique (entrepôts) mais aussi le
recrutement de nouveaux clients
demandent des reins solides.
Amazon n’est pas rentable et les
branches drive des distributeurs
alimentaires ont longtemps été
2014
2015*
SOURCES : MÉDIAMÉTRIE, FEVAD
des foyers de perte pour leurs
maisons mères. Quant aux sites
qui n’ont pas la taille critique (Pixmania, Rue Du Commerce), ils
sont à la peine.
Pour 2015, la Fevad se veut toutefois optimiste : elle prévoit une
hausse de 10 % des ventes en ligne. Une croissance portée par les
nouveaux consommateurs – en
France, 62 % des internautes achètent sur le Web, contre 79 % au
Royaume-Uni, premier marché
européen – et l’abondance de l’offre. « Il s’est créé, en 2014,
20 000 nouveaux sites marchands
en France [pour atteindre
157 000], soit un toutes les demiheures ! », souligne M. Lolivier. p
audrey tonnelier
Les prix alimentaires ont reculé de 0,7 % en 2014
Les produits frais ont coûté moins cher (– 4,1 %) et tirent vers le bas les prix des produits commercialisés en grande surface
L
es prix alimentaires se sont
repliés en France de 0,7 %
en 2014, selon les chiffres
publiés lundi 26 janvier par l’Association nationale des industries
agroalimentaires (ANIA). Un recul, après une progression limitée
de 1,4 % en 2013, lié d’abord au
moindre coût des produits frais.
Hors produits frais, les prix des
produits commercialisés par la
grande distribution ont augmenté de 0,3 %.
L’ANIA replace cette évolution
des prix alimentaires dans un
contexte plus large. 2014 a été
marquée pour la France par la
plus faible inflation de ces cinq
dernières années. Une inflation
passée de 2 % en 2012, à 0,9 %
en 2013 avant de tomber à 0,5 %
l’année dernière. Cette décélération est liée à la baisse des prix à la
consommation de l’énergie, de la
santé, alors que la progression du
prix des services de logement se
faisait moins forte.
Les prix alimentaires ont ainsi
contribué à limiter l’inflation. Et
La baisse des
étiquettes est
liée à la guerre
des prix que
se livrent
les grandes
enseignes
ce sont surtout les produits frais
qui ont pesé moins lourd dans le
porte-monnaie des consommateurs. Leurs prix ont baissé en
moyenne de 4,1 %. La météo très
favorable a donné des récoltes de
fruits et de légumes très abondantes. La crainte des conséquences
de l’embargo russe sur les produits alimentaires occidentaux,
décrété début août 2014 par le président Vladimir Poutine, a encore
accru la pression. On se souvient
aussi des mouvements de producteurs de pêches ou de nectarines confrontés cet été à des prix
bradés ; ou de la colère, en septembre, des légumiers bretons de
chou-fleurs ou d’artichauts croulant sous les stocks de produit dévalorisés.
La très forte récolte mondiale de
sucre a également fait plonger les
cours mondiaux. Sans surprise,
l’ensemble sucre, confitures affiche un repli de 2 %. De même pour
les boissons sans alcool.
Des opérations de promotion
A l’inverse, les prix des produits
laitiers ont rebondi de 0,7 %, après
un recul de 0,9 % en 2013. Les producteurs de lait avaient engagé début février un bras de fer avec les
industriels et la grande-distribution pour obtenir une valorisation
du prix du lait, alors que ce dernier
décrochait de celui de leurs voisins allemands. Mais au cours de
l’année, la production mondiale a
progressé, entraînant en fin d’année une dévalorisation du prix.
Les prix de la viande progressent eux légèrement de 0,9 %. La
baisse du prix des céréales a con-
duit à une réduction du coût de
production de la volaille en cours
d’année et donc à une stagnation
des prix. Les éleveurs de bovins et
de porcs, eux, continuent à demander une revalorisation des tarifs. Enfin, les boissons alcoolisés
maintiennent une pression à la
hausse (+ 1,7 %) même si celle-ci
est moindre qu’en 2013 (+ 3,2 %).
La baisse des étiquettes des produits agroalimentaires est liée à la
guerre des prix que se livrent les
grandes enseignes de distribution
pour grignoter des parts de marché. Toutefois selon l’institut
d’études Nielsen, qui lui se penche
sur l’ensemble des produits de
grande consommation – agroalimentaires mais aussi hygiène et
entretien de la maison – la consommation a tenu en volume
dans ce contexte tendu. Nielsen
estime que, sur cet ensemble, la
croissance en volume, a progressé
de 1,1 % en 2014. L’ANIA se félicite,
d’ailleurs, d’une légère progression de la production agroalimen-
Les marques de distributeur en repli
Les marques de distributeur (MDD) accusent le coup en 2014. « Elles sont en baisse de près de 0,6 % en 2014, après un recul de 0,3 %
un an plus tôt », affirme Jacques Dupré, directeur Insight de l’institut IRI, qui ajoute : « Alors qu’elles avaient atteint le seuil de 30 %
des ventes en France en 2010, elles devraient repasser sous la barre
des 29 %. » L’augmentation des promotions sur les marques nationales et la pression sur leur prix réduisent l’intérêt pour les MDD.
L’institut Nielsen estime que les prix des marques nationales ont
baissé en moyenne de 2,8 % en 2014. Enfin, comme le souligne
M. Dupré : « Les Français sont aussi plus sensibles à la composition
des produits. Et la cote d’amour des marques s’est renforcée. »
taire française à + 0,1 % entre novembre 2013 et novembre 2014.
Pour expliquer cette tenue, Nielsen avance la place moindre que
tient l’alimentaire dans le budget
des ménages. Il ne se classe désormais plus qu’au sixième rang des
préoccupations des Français. De
plus, les magasins ont multiplié
les opérations de promotion incitant à des achats en volume. L’institut estime que l’ensemble des
promotions a représenté l’équivalent de 3,7 milliards d’euros de
gratuité, en progression de 11 %
sur un an. Enfin, les clients sont
de plus en plus sensibles aux nouveautés. Cette année, 3 % du chiffre d’affaires est le fait d’innovations, contre 2,6 % les années précédentes. Ils ont donc tendance à
acheter des produits plus chers.
Globalement, grâce à une valorisation des produits et une légère
augmentation des volumes, Nielsen estime que le marché de la
grande consommation a progressé de 1,3 % en 2014. p
laurence girard
6 | économie & entreprise
0123
VENDREDI 30 JANVIER 2015
Petrobras, le scandale qui éclabousse le Brésil
La première multinationale du pays est au cœur d’un système généralisé de corruption politique
rio de janeiro – correspondant
A
ucun groupe industriel n’a personnifié à
ce point l’ascension du
Brésil. Aucun ne s’est
trouvé au cœur d’un tel scandale.
Frappé de plein fouet par la révélation d’un système de corruption
et de pots-de-vin généralisé, le
géant pétrolier Petrobras est devenu en quelques mois le symbole extrême de tous les maux du
Brésil. Une entreprise à la dérive
sur laquelle plane désormais
l’ombre des fonds vautours.
La publication des résultats financiers, mercredi 28 janvier, n’a
pas apaisé les craintes des milieux
d’affaires. Après deux reports de
publication, la firme a annoncé
un bénéfice en baisse de 22 % sur
la période janvier-septembre 2014, du fait de la chute des
cours du pétrole, mais elle s’est
surtout révélée incapable de chiffrer les conséquences des poursuites judiciaires dont elle fait
l’objet. « Le groupe réalise qu’il
sera nécessaire de procéder à des
ajustements de ses comptes pour
introduire des modifications de la
valeur de ses actifs fixes affectés
par les contrats frauduleux passés », s’est contenté d’indiquer le
communiqué. Selon la police, les
malversations au sein de Petrobras s’élèveraient à près de 4 milliards de dollars sur dix ans. Les
marchés, eux, anticipent des dépréciations d’actifs entre 10 et
20 milliards de dollars. Une affaire d’Etat qui fait trembler la
coalition au pouvoir et met en
danger l’économie de tout un
pays.
En moins d’un demi-siècle, Petrobras, ou Petroleo Brasileiro
dans sa version officielle, littéralement « pétrole brésilien », est
venu coiffer les plus grandes entreprises du pays. Au cours de la
période euphorique des années
2000, l’entreprise publique affiche crânement un chiffre d’affaires d’une centaine de milliards
d’euros, portée par les découvertes vertigineuses d’or noir sur les
côtes de Rio de Janeiro et Sao
Paulo, les plus importantes de
toute l’histoire contemporaine.
Un fabuleux trésor naturel qui
avait fait dire à la présidente
Dilma Rousseff qu’il y avait de
« forts soupçons que Dieu soit brésilien ».
Commissions pharaoniques
Comment en douter ? A Wall
Street, le groupe réussit, en 2010,
une augmentation de capital historique de 70 milliards de dollars.
De quoi hisser le géant à la huitième place des entreprises mondiales, selon le classement du magazine Forbes. Les responsables
de la première multinationale
brésilienne rêvent alors de dépasser Apple. Et de permettre au Brésil d’acquérir son indépendance
énergétique pour venir enfin
jouer dans la cour des grands.
La chute n’en sera que plus brutale. Les révélations sont désormais quasi quotidiennes. Des dirigeants ont été emprisonnés. Des
listes d’hommes politiques devraient être rendues publiques
dans les prochains jours. On évoque des commissions pharaoniques venues alimenter les caisses
noires du Parti des travailleurs
(PT) de Dilma Rousseff et de deux
autres formations de la coalition
gouvernementale, le Parti du
mouvement démocratique brési-
L’entreprise
est devenue
en quelques mois
le symbole
de tous
les maux
du Brésil
Le siège de Petrobras, à Rio de Janeiro, encerclé par les forces de sécurité, lors d’une manifestation, le 21 octobre 2014. FELIPE DANA/AP
lien (PMDB) et le Parti progressiste (PP). D’autres encore. « Le
système de corruption mis en
place ces dix dernières années a été
fait pour que les formations au
pouvoir se maintiennent en
place », a affirmé l’avocat d’un des
principaux prévenus.
En plus de Petrobras, 33 entreprises sont aujourd’hui dans le
collimateur des juges. Parmi elles
figurent quelques-uns des plus
importants employeurs du pays,
soit au total plus de 400 000 salariés. On ne compte plus les chantiers suspendus ou retardés, les
contrats non signés, les lignes de
crédits suspendues ou renvoyées
à des temps meilleurs.
Les enjeux sont tels, estiment en
chœur les analystes, que les décisions de justice à venir pourraient
avoir des conséquences incalculables pour le pays. « L’affaire de corruption de Petrobras va-t-elle paralyser le Brésil ? », interroge l’hebdomadaire économique Exame,
pointant le risque de contamination aux autres secteurs de l’économie déjà affectés par un net ralentissement. Sous couvert
d’anonymat, un ancien responsable du groupe à la retraite affirme : « Personne ne peut dire jusqu’où nous entraînera ce processus douloureux. J’espère seulement
que cela permettra de clarifier et
améliorer les relations entre les
secteurs publics et privé. Le problème est le prix à payer. »
A l’origine de l’affaire, une
plainte, déposée en 2008 par un
certain Hermes Magnus, patron
d’une entreprise de fabrication de
composants électroniques pour
voitures à Londrina, opulente cité
agricole de l’Etat du Parana, au
sud du pays. L’homme accuse plusieurs personnalités locales d’utiliser sa société pour blanchir de
l’argent. Parmi eux, le député José
Janene (PP) et l’entrepreneur Alberto Youssef, vieille connaissance des enquêteurs pour avoir
trempé dans un scandale impliquant la banque publique Banestado. Son nom apparaît également dans l’affaire du Mensalao,
ce système de rémunérations occultes versées à quelques députés
en échange de leurs votes et qui
avait failli coûter, en 2006, sa réélection à Lula.
Hermes Magnus affirme avoir
vu des valises de billets transiter
par son siège. Il avance même des
montants de plusieurs millions
de reais. Menacé, il quittera le
pays. José Janene décédera
en 2010. Les policiers, eux, tisseront patiemment leur toile
autour d’Alberto Youssef.
En mars 2014, l’affaire éclate au
grand jour. Quelque 400 agents
fédéraux lancent un coup de filet
dans le sud du pays et à Brasilia.
Une perquisition dans une banale
station de lavage auto et pompe à
essence de la capitale révèle des
transferts douteux de plusieurs
millions de reais. L’affaire Petrobras prend le nom de code « lavajato » (Kärcher).
Une vingtaine de personnes
sont arrêtées dont Alberto Youssef. A son domicile, les policiers
découvrent une berline de luxe
avec des papiers enregistrés à son
adresse, mais au nom de Paulo
Roberto Costa, un ex-directeur de
Petrobras. Il sera arrêté trois jours
plus tard.
S’ensuit un grand déballage.
Plusieurs prévenus collaborent
avec la police fédérale dans l’espoir d’une réduction de peine.
Les témoignages permettent de
remonter jusqu’à la gigantesque
raffinerie Abreu e Lima située au
nord-est du pays. Des sommes
vertigineuses destinées à sa
construction (dont le coût total
est passé de 2,4 à 18,5 milliards de
dollars) auraient alimenté un formidable réseau de blanchiment.
De fil en aiguille, les enquêteurs
découvrent un système de potsde-vin versés par des dizaines
d’entreprises du BTP pour décrocher des contrats surfacturés
avec Petrobras. Une commission
de 1 % à 3 % de leur montant devait ensuite alimenter les caisses
noires des partis. Au détour
d’une déposition, Paulo Roberto
Costa admet avoir reçu 1,5 mil-
En plus
de Petrobras,
33 entreprises
sont aujourd’hui
dans le
collimateur
des juges
lion de dollars pour faciliter le rachat de la raffinerie de Pasadena.
L’opération avait fait perdre à Petrobras 792 millions de dollars,
selon le Tribunal des comptes de
l’union (TCU). Une enquête lancée par le gendarme boursier
américain (SEC) est en cours. Le
même Costa dit encore avoir
donné 10 millions de reais à un
haut dirigeant du principal parti
d’opposition (PSDB) pour qu’il
enterre une commission d’enquête parlementaire sur Petrobras.
Les liaisons dangereuses
Nouveau coup de tonnerre. Le
14 novembre 2014, la police arrête
21 dirigeants et présidents de
grandes entreprises brésiliennes,
dont OAS, IESA ou UTC. Près de
720 millions de reais sont bloqués
sur leurs comptes. Selon le ministère public, le système de commissions mis en place entre le pétrolier et ses partenaires existait
depuis près de quinze ans. La
somme des contrats signés dépasserait 59 milliards de reais. Le
lava-jato devient une affaire gigogne, où l’étalage des pots-de-vin
jette une lumière crue sur les
liaisons dangereuses qu’entretiennent les groupes de construction (grands donateurs de campagne) et les partis politiques (principaux parrains des nominations
à la direction de Petrobras) par le
biais des marchés publics.
Le nombre d’entreprises sujettes à un contrôle ou une mise
sous tutelle par les autorités fédérales provoque retards et blocages sur les chantiers. « En 2015, les
paralysies vont être routinières »,
avance un proche du dossier. Le
lava-jato menace ainsi la construction d’un tunnel sous la ville
portuaire de Santos, un projet de
2 milliards de reais qui devait
commencer en mars. Trois des
quatre groupes de construction
en lice pour ce marché sont impliqués dans le scandale. Au
nord, dans le Pará, trois entreprises du consortium de construction du barrage de Belo Monte, le
principal projet énergétique du
pays (30 milliards), risquent un
gel de leurs comptes ou une
vente d’actifs. Même le stade de
football des Corinthians à Sao
Paulo, qui avait accueilli la cérémonie d’ouverture de la Coupe
du monde, est dans le viseur des
enquêteurs.
L’enquête a franchi les frontières. La société néerlandaise SBM
Offshore a été la première à admettre, en novembre, avoir payé
des commissions à Petrobras
pour obtenir des contrats de livraison de plates-formes. Le montant s’élèverait à 200 millions de
dollars. Plus récemment, les enquêteurs se sont intéressés à des
opérations financières effectuées
au nom de la société canadienne
Bombardier.
Des
sommes
auraient transité par un des
comptes suisses de Santa Tereza
Services, une société offshore
créée en Nouvelle-Zélande et
qu’aurait utilisée Alberto Youssef
pour le paiement de dessous-detable à l’étranger.
La question désormais est de savoir comment Petrobras va survivre à ce nettoyage. « Too big to
fail » (« trop gros pour mourir »),
disent les plus optimistes. Il n’empêche. Le risque d’un démantèlement ou d’une division des activités en vue d’une privatisation partielle est évoqué. Du côté du marché américain, principale source
de financement de Petrobras, on
évoque la suspension de ses actions à la Bourse de New York.
Petrobras avait envisagé d’investir 45 milliards dans ses explorations offshore. Plus de la moitié
LES SCÉNARIOS
Le magazine économique Exame
a émis des hypothèses possibles
pour les douze prochains mois.
« OPTIMISTE »
Le prix du baril de pétrole remonte à 110 dollars, Petrobras
reconnaît que le système de corruption mis en place a coûté
5 milliards de reais. Le groupe
parvient à boucler son bilan financier. Le cours de son action
gagne 60 % et passe à 22 reais.
« DE BASE »
Le baril est à 95 dollars et le coût
de la corruption admise par Petrobras est de 12 milliards de
reais. Le rythme de construction
des plates-formes est ralenti
mais la production de pétrole
augmente. Les bénéfices engrangés en 2014 sont de 10 milliards
de reais. Le cours de l’action
passe à 12 reais (-15 %).
« PESSIMISTE »
Le prix du baril se rapproche des
75 dollars et Petrobras admet
21 milliards de reais de pots-devin. L’entreprise ne parvient pas
à publier son bilan financier et
doit payer l’amende de 340 milliards de reais. La banque publique de développement BNDES
lui vient en aide. L’action chute à
5 reais.
de cette somme devait être levée
ce premier trimestre 2015. Mais
avant, il lui faudrait pour cela publier des comptes 2014 en règle.
Or l’auditeur indépendant PwC,
qui contrôle les comptes de Petrobras, vient d’expliquer doctement qu’il ne signerait le bilan du
groupe que le jour où celui-ci parviendrait à évaluer l’impact financier de son système de corruption… p
nicolas bourcier
idées | 7
0123
VENDREDI 30 JANVIER 2015
TENDANCE FRANCE | CHRONIQUE
par cl air e gué l aud
Une faillite sans précédent dans la lutte contre le chômage
Q
uelque 174 800 chômeurs de
plus en 2013 ; 189 000
en 2014 ; 572 000 depuis le
début du quinquennat de
François Hollande. Fin décembre 2014,
la France comptait 3 496 400 sansemploi. Un record. Si l’on ajoute à ce
stock les personnes en activité réduite, 5 218 200 étaient inscrites à Pôle
emploi et tenues, selon la terminologie consacrée, de « faire des actes positifs de recherche d’emploi ». Pas d’amélioration en vue à court terme : la
population active continuant d’augmenter et la croissance étant bien
trop faible pour permettre des créations nettes d’emplois dans le secteur
marchand, l’Unedic prévoit quelque
100 000 chômeurs de plus en 2015.
A la fin du mois de décembre 2014,
tous les indicateurs avaient viré au
rouge : le chômage des jeunes, en
hausse de 2,6 % sur un an malgré le
recours massif aux contrats aidés, celui des 25-49 ans (+ 5,9 %) et celui des
seniors (+ 10,4 %). Le chômage de longue durée (un an ou plus) a été propulsé à des niveaux inédits : 2,2 millions de personnes. Parmi elles, un
million sont au chômage depuis au
moins deux ans (et moins de trois).
Le ministre du travail, François Rebsamen, doit annoncer, le 9 février, un
arsenal de mesures en leur faveur. Le
dernier grand « plan » contre le chômage de longue durée date de 1992.
François Mitterrand était à l’Elysée et
Pierre Bérégovoy à Matignon. Quelque 900 000 personnes étaient alors
inscrites à l’Agence nationale pour
l’emploi depuis un an ou plus…
La dégradation du marché du travail
est sans précédent. Elle est aussi tellement prévisible, compte tenu du dynamisme de notre démographie et de
la faiblesse de notre croissance, qu’on
finit par y prêter trop peu d’attention,
alors que la pauvreté et l’exclusion
s’étendent dans des proportions alarmantes. « En France, un enfant sur cinq
vit dans une famille pauvre. La proportion s’élève même à un sur trois pour
ceux qui sont élevés dans une famille
monoparentale », témoignait le président d’ATD Quart Monde, Pierre-Yves
Madignier, le 23 janvier aux Entretiens
du Trésor, une conférence-débat consacrée en 2015 au thème suivant :
« Quelles politiques publiques pour
quelles inégalités au XXIe siècle ? »
ENTREPRISES
La gouvernance en mutation
par pierre-yves gomez
A
chaque période de crise
correspond une mutation
profonde des entreprises.
C’est une loi constante qui
a vu apparaître le taylorisme avec la
crise des années 1890, la généralisation du fordisme avec celle des années 1930, le toyotisme puis l’entreprise financiarisée dans les années 1970. La crise actuelle accouche
donc naturellement de nouvelles formes d’organisation, encore indécises,
mais dont deux caractéristiques sont
peu discutables.
Première caractéristique, les frontières entre producteurs et clients
sont devenues perméables. Les
clients assurent une partie du travail
dans la réalisation des produits ou
des services, soit en achetant des
prestations non finies, comme les
meubles en kit, soit en inventant des
produits qu’ils revendent à l’entreprise, comme les applications de
smartphones développées par les
clients eux-mêmes, soit en définissant les produits adaptés à leurs besoins que l’entreprise est chargée de
réaliser, grâce aux technologies Internet ou aux imprimantes 3D. Le travail
productif déborde donc le cadre de
l’entreprise classique.
HIÉRARCHIES INADAPTÉES
Deuxième caractéristique, les hiérarchies d’hier deviennent inadaptées.
La financiarisation exigeait le traçage, à tous les niveaux de l’entreprise, de la création de la valeur orientée vers l’actionnaire, et donc un système d’information et de contrôle
lourd et sophistiqué. Or l’empilement de couches managériales est
inefficace dans des environnements
fluides et quand l’innovation par le
travail est la principale source de différenciation indispensable à la survie
des entreprises. Nous entrons dans
l’ère du management du travail réel,
¶
Pierre-Yves Gomez
est professeur
de management
stratégique et directeur
de l’Institut français
de gouvernement
des entreprises à l’EM-Lyon
Business School
qui mise sur les compétences spécifiques, les savoir-faire autonomes et
les « tours de main » des employés,
plutôt que sur les normes générales
prescrites par la hiérarchie. On qualifie en France d’entreprise « libérée »
cette révolution managériale donnant aux équipes de base une plus
large autonomie dans la prise de décision. Ce concept a été popularisé par
le livre d’Isaac Getz et Brian Carney
(Liberté & Cie. Quand la liberté des salariés fait le bonheur des entreprises,
Flammarion, 2013).
Ces nouvelles formes d’organisation bouleversent la gouvernance des
entreprises, même si la réflexion est
encore balbutiante sur le sujet. La
transformation des organisations influence toujours leur gouvernance,
comme le fordisme, le toyotisme puis
la financiarisation l’ont montré, en
donnant le pouvoir à la technocratie
managériale puis aux représentants
des actionnaires. Les organisations
de l’après-financiarisation accordent,
elles, une importance décisive au travail. Comment évoluera donc la gouvernance de telles entreprises ?
Pour répondre, il faudra reconsidérer la question de la souveraineté sur
les entreprises. Conventionnellement, celle-ci a été confiée dans les
dernières décennies aux détenteurs
de capitaux. Cette croyance collective
alimentée par l’école néolibérale paraît assez peu soutenable lorsque le
travail des salariés mais aussi celui
des clients ou des fournisseurs sont
vus comme la clé du succès des entreprises qui réussissent. Par ailleurs,
l’existence d’une « propriété » sur
l’entreprise devient aussi floue que
ses frontières. Quel rôle des actionnaires justifiera leur pouvoir de les
orienter quand l’enjeu sera moins
l’apport de capital que la qualité et la
capacité créatrice du travail ? Une révolution se profile…
On peut s’étonner que MM. Getz et
Carney, ainsi que les nombreux
exemples que l’on peut observer (voir
Liberteetcie.com), démontrent que,
si les entreprises transforment radicalement leur organisation au profit
du travail, c’est parce que leurs dirigeants ont de fortes convictions en ce
sens. Or, presque toujours, ils en sont
les actionnaires principaux, sinon
uniques. Ainsi, la forme la plus absolue de propriété actionnariale a engagé une mutation qui pourrait contester à terme… la propriété actionnariale. Paradoxe récurrent, tant l’Histoire, y compris celle des entreprises,
a connu de révolutions lancées par
des despotes éclairés. p
Du chômage, il n’y fut question que
marginalement, et des inégalités
hommes-femmes, comme l’a dit Laurence Parisot, l’ex-présidente du Medef, pas du tout. Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, avait
ouvert la rencontre sans masquer les
difficultés du gouvernement. « Il faut
changer nos méthodes d’intervention.
Anticiper. Revisiter la dynamique de
nos politiques publiques et agir le plus
en amont possible. L’école doit être la
priorité absolue », déclara-t-il, en insistant sur « la nécessité d’ouvrir le
système pour redonner des accès aux
outsiders et pour retrouver une forme
d’égalité d’opportunités ».
UNE « THÉRAPIE DE CHOC »
On l’aura compris : le ministre défendait aussi son projet de loi sur la
croissance et l’activité censé déverrouiller l’économie, comme le recommanda en 2008 la commission Attali
pour la libération de la croissance
française, dont M. Macron fut rapporteur. Mais les souplesses qu’il apporte
n’enrichiront que partiellement la
croissance en emplois. Il faudrait des
remèdes autrement plus vigoureux
pour sortir le pays – et la zone euro –
du piège de la « stagnation séculaire ».
Dans leur dernier livre – Croissance
zéro, (Fayard, 200 p., 16 €) –, Patrick Artus et Marie-Paule Virard se demandent « comment éviter le chaos ». Ils
explorent la dynamique de la stagnation ou du recul de la productivité globale des facteurs : la perte d’efficacité
de la recherche et développement,
l’augmentation de l’intensité capitalistique, l’« amaigrissement irrésistible »
de l’industrie manufacturière, l’insuffisant niveau de qualification de la population active et les incertitudes sur
l’ampleur de la révolution du Net. Un
scénario noir qui fabrique « une baisse
du niveau de vie, associée à l’explosion
de la pauvreté et de la précarité ».
C’est une « thérapie de choc » qu’il
faut à la France, affirment sans surprise les auteurs, qui avancent dix mesures pour sortir le pays de l’ornière.
Ils proposent de ramener le smic de
62 % à 50 % du salaire médian pour
favoriser l’emploi des jeunes non qualifiés et de compenser cette baisse par
des dépenses de transfert pour les
plus modestes, d’investir massivement sur les formations techniques et
LE CHÔMAGE DE LONGUE
DURÉE (UN AN OU PLUS)
A ÉTÉ PROPULSÉ
À DES NIVEAUX INÉDITS :
2,2 MILLIONS DE PERSONNES
professionnalisantes (encore faut-il
que les entreprises y consentent !), de
mettre en place un contrat de travail
unique, de repousser d’une année
l’âge de la retraite pour tous et de stabiliser les dépenses vieillesse dans le
produit intérieur brut à 14 %, de placer les négociations salariales sous
surveillance. Reste à savoir comment
« vendre » ces pistes à l’opinion alors
que le chômage s’envole et que les
inégalités se creusent. Sur ce point,
nos auteurs sont muets. Dommage !
Car l’acceptation des réformes ou leur
rejet est un problème central pour les
gouvernements, comme le montrent
les élections grecques. p
[email protected]
Les économistes ont aussi
besoin de concurrence
Des économistes et chercheurs en sciences
sociales veulent créer une section « économie et
société », au nom du pluralisme de leur discipline
collectif
D
ans Le Monde du
4 juillet 2012, plusieurs
grandes voix des sciences
sociales demandaient au
gouvernement de garantir le pluralisme au sein des institutions de recherche et d’enseignement de l’économie, pluralisme sans lequel il ne
saurait y avoir de débat démocratique
informé et rigoureux. Il s’agissait de
tirer les leçons de la crise financière de
2008 qui avait montré combien pouvait être contre-productive une pensée économique trop homogène et
sûre d’elle-même.
Nous sommes aujourd’hui obligés
de constater que rien n’a changé, ni
dans les programmes de recherche, ni
dans l’enseignement. Cela tient à la
position de monopole qu’occupent les
approches dites mainstream (« dominantes »). Nous ne nions en rien l’intérêt de celles-ci, ni leur rayonnement.
Mais nous faisons valoir qu’il existe,
en France comme à l’international,
d’autres traditions de pensée qui, bien
que bénéficiant auprès des chercheurs
et des étudiants d’une forte attractivité, se trouvent bloquées du fait
d’une pratique à courte vue de la règle
majoritaire qui permet à ceux qui dominent de tout s’approprier. Cette
destruction du pluralisme en économie ne peut être niée ; le constat en a
été fait maintes fois dans une succession de rapports officiels. Un récent
travail statistique a montré que, sur la
période 2005-2011, sur 120 nominations de professeurs, seuls 6 appartenaient à des courants minoritaires !
Une prise de conscience s’en est suivie, dont la création en 2009 de l’Association française d’économie politique
(AFEP, forte de plus de 600 docteurs
en économie et sciences sociales) sur
le mot d’ordre de « défense du pluralisme en économie ». Cette association
avait proposé que, à titre expérimental, et pour quatre ans, un nouvel espace de recherche et d’enseignement
soit ouvert pour permettre à cette
conception alternative d’une économie « ancrée dans les sciences sociales » d’exister. Au bout de ces quatre
années, la décision serait prise, au vu
des résultats, soit d’en pérenniser l’expérience, soit d’y mettre fin. Cette pro-
position équilibrée, qui, rappelons-le,
n’enlève rien au fonctionnement ni
aux moyens de l’économie mainstream, a reçu un fort soutien dans le
corps des enseignants-chercheurs
d’économie, puisque avant même son
existence 300 d’entre eux sur 1 800
ont signé une déclaration solennelle
dans laquelle ils disaient leur souhait
de rejoindre un tel espace dès lors
qu’il serait créé.
RÉACTION VIOLENTE
L’urgence du problème posé, la simplicité de la solution proposée et le
soutien qu’elle a reçu dans la communauté académique ont convaincu le
ministère de l’enseignement supérieur qui, en décembre 2014, a annoncé la création d’un nouveau domaine « économie et société », à côté
des quelque 80 sections du Conseil
national des universités. Dès que cet
accord a été connu, il s’en est suivi
une réaction violente. Le président de
l’actuelle section sciences économiques a menacé de démissionner si le
décret n’était pas abrogé ! Une partie
des doyens de faculté d’économie et
lui-même ont affirmé dans Le Figaro
du 4 janvier 2015 que cette création va
servir à « caser les ratés ou frustrés »
du système universitaire, « ceux qui
n’arrivent pas à se faire publier dans
des revues de renom ». Ils ajoutent
pour faire bonne mesure : « La ministre s’est fait rouler par les gauchistes. »
Nous avions pensé qu’un tel argumentaire, avancé non par des internautes autoradicalisés mais par de
hautes personnalités de l’institution
économique universitaire, permettrait au ministre de mesurer concrètement ce qu’il en est de la pratique du
pluralisme et du dialogue dans nos
institutions. Cela donne une idée en
vraie grandeur de ce que nous ne cessons de répéter quand nous expliquons que, dans le cadre actuel, le divorce est la meilleure solution pour
pouvoir se reparler à nouveau. Le ministère aurait pu également s’interroger sur la logique d’un argument qui
traite 300 enseignants-chercheurs de
« ratés » et de « frustrés » pour, dans le
même temps, s’opposer avec la dernière violence à leur départ… Malheureusement, la réponse du ministère
fut tout autre : l’annonce de la nouvelle section a été ajournée.
L’économie est assurément une
science difficile. L’attitude consistant
à croire qu’on a absolument raison et
que les autres sont des « nuls » est suicidaire. A-t-on oublié le terrible échec
des économistes, incapables de mettre en garde contre la crise de 2008 ?
Rappelons que, pendant vingt ans,
l’efficience financière a été vendue
urbi et orbi comme étant la « proposition économique ayant les fondements
empiriques les plus solides » ! Etre innovant dans un monde qui bouge, ce
n’est pas nécessairement aller là où la
majorité se trouve déjà.
Or, en France, nous possédons un
trésor : cette manière de faire de l’économie, qui remonte à l’Ecole des annales et à Fernand Braudel, mêle des
auteurs aussi variés que John Rogers
Commons, Karl Marx ou John M. Keynes. Elle a une longue histoire et de
nombreux soutiens. Il n’est pas aisé
de la résumer en quelques mots, car
elle se veut elle-même farouchement
plurielle. Elle pense que le progrès
vient d’une hybridation de l’économie
et des sciences sociales. De nombreux
chercheurs et de nombreux étudiants
s’y reconnaissent. Tant mieux !
Leur permettre de mener à bien
leurs projets scientifiques n’enlève absolument rien à ceux qui restent dans
l’approche dominante. Cette nouvelle
section doit être vue comme un plus
pour tous : d’abord pour ceux qui
auront à cœur de faire la preuve que
leur démarche fonctionne, mais aussi
pour le mainstream, qui a assurément
besoin de l’aiguillon de la concurrence
s’il veut progresser et continuer à être
innovant. N’est-ce pas là une proposition que tous les économistes devraient être capables d’entendre ?
Madame la ministre, allez au bout
de votre projet, donnez une chance à
la liberté d’expression d’idées économiques diverses : créez une nouvelle
section « économie et société » ! p
¶
André Orléan, président de l’Association
française d’économie politique ; Bruno
Amable, professeur de sciences économiques, université Paris-I ; Gaël Giraud,
économiste, directeur de recherche au
CNRS ; James K. Galbraith, économiste,
University of Texas at Austin ; Steve
Keen, économiste, Kingston University,
London ; Nancy Fraser, philosophe politique, New School for Social Research ;
Michael Piore, économiste, MIT ; Alain
Supiot, professeur au Collège de
France... Retrouvez la liste complète des
signataires sur Lemonde.fr
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
VENDREDI 30 JANVIER 2015
L’année de tous les records pour Facebook
Le réseau social au 1,39 milliard d’utilisateurs a doublé ses bénéfices en 2014 grâce à la publicité sur mobile
suite de la première page
Beaucoup d’analystes ont pointé
un certain désamour des adolescents pour le réseau social, explique Debbie Williamson, du cabinet eMarketer, mais nous sommes
persuadés que c’est encore un outil
qu’ils utilisent massivement et
auquel ils accordent de l’attention,
même s’ils ne se connectent pas
tous les jours. »
Cette accumulation de bonnes
nouvelles n’a pas empêché le réseau social bleu de perdre 1,17 %, à
75,35 dollars, à la Bourse de New
York après clôture mercredi soir.
Hors clôture, il était à 76,29 dollars et reste valorisé à 210 milliards de dollars. Un chiffre qui n’a
cessé de grimper depuis l’introduction ratée de Facebook au Nasdaq en mai 2012. A l’époque, le titre avait très vite plongé sous son
cours d’introduction et s’était
même retrouvé pendant un
temps dans les abysses de la
Bourse. Au départ très enthou-
siastes, les marchés avaient fini
par clouer l’entreprise au pilori.
En cause, de sérieux doutes sur sa
capacité à capter le marché de la
publicité mobile. En 2012, Facebook voyait déjà une grosse partie
de son trafic passer par les smartphones, mais n’avait aucun produit à proposer aux annonceurs
sur cette plate-forme.
Des vidéos « uniques »
Une époque aujourd’hui révolue.
Sur le dernier trimestre 2014, la
part du mobile dans ses recettes a
atteint 69 %, contre 66 % de juillet
à septembre de la même année.
Selon le cabinet eMarketer, le site
de Mark Zuckerberg s’est adjugé
18,4 % de la publicité mobile mondiale en 2014, contre 16,6 %
en 2013. Un marché valorisé
aujourd’hui à 40,2 milliards de
dollars et voué à croître.
S’il a réussi son pari, c’est que Facebook a introduit des formats
publicitaires innovants : les annonces s’affichent dans le « flux
Publicité : le numérique
poursuit sa progression
Le marché de l’e-pub augmente de 4 %
en 2014, tiré par la forte croissance du mobile
L
a publicité en France est de
plus en plus numérique…
mais le poids des nouveaux
médias y reste moins important
que dans d’autres grands pays
européens. Tel est le principal enseignement apporté par l’Observatoire de l’e-pub, dont les chiffres
pour 2014 ont été publiés, jeudi
29 janvier. Selon cette étude présentée par le Syndicat des régies
Internet (SRI) en partenariat avec
l’Union des entreprises de conseil
et achat médias (Udecam), le marché de la publicité « digitale » a
progressé de 4 % en 2014, pour atteindre 2,89 milliards d’euros. Il
s’agit du seul canal en progression sur un marché de la publicité
stagnant. Le numérique se place
ainsi comme le deuxième média
d’investissement des annonceurs, avec 25 % de part de marché, derrière la télévision (27 %)
mais devant la presse (24 %).
« Plus qu’à un transfert, on assiste à une complémentarité croissante entre les différents médias,
interprète Arthur Millet (Amaury
Médias), président du SRI. Les
acheteurs intègrent davantage le
numérique en amont de leur stratégie de communication, aux côtés
des autres canaux. »
Pour Jean-Louis Chétrit (Carat
France), président de l’Udecam,
cette normalisation s’explique
par le fait que « la prise de conscience de la nécessaire transformation numérique par les entreprises
a eu lieu » : celles-ci auraient désormais intégré que toutes leurs
activités, dont leur communication, devaient se « digitaliser ». « Il
y a aussi une meilleure compréhension de ce que peut apporter le digital en complément des médias traditionnels, c’est-à-dire de la performance, jusqu’à la transformation
en acte d’achat », ajoute-t-il.
Mais cela n’a pas suffi pour voir
la France rattraper ses grands voisins. Les 25 % de part de marché
du numérique y restent inférieurs
Le deuxième
média
d’investissement
derrière la
télévision mais
devant la presse
aux 35 % et 30 % qu’il occupe respectivement au Royaume-Uni et
en Allemagne. Pour Sébastien Leroyer, directeur chez PricewaterhouseCoopers, qui a réalisé
l’étude, l’explication est avant
tout culturelle : les acteurs français attendraient plus longtemps
pour s’assurer que « ça marche »
avant de se lancer.
Le plus frappant est sans doute la
vitesse à laquelle ce marché se
transforme. À l’image du poids de
la vidéo, qui représente désormais
28 % du « display » (c’est-à-dire
tous les formats publicitaires hormis le « search » – les résultats de
recherche – et l’affiliation). « Un
couple télévision/Web se met en
place autour de la publicité vidéo,
les deux progressent en parallèle »,
note M. Millet. En pratique, ce sont
souvent les mêmes créations publicitaires qui sont désormais diffusées à la télévision et sur le Web.
Le développement de la vidéo se
fait au détriment des bannières
traditionnelles, en recul de 6 %.
Formats interactifs
L’autre progression spectaculaire
est celle du mobile, en croissance
de 77 % sur l’année, à 407 millions
d’euros. Selon M. Leroyer, « la
croissance des prochaines années
se fera sur le mobile au détriment
du desktop [les écrans fixes] ».
Mais la conquête de ce nouveau
territoire suppose une série de
ruptures technologiques : développement d’outils adaptés aux
applications, invention de formats plus interactifs pour amener l’utilisateur vers un acte
d’achat, poursuite de l’effort
d’équipement des entreprises en
plate-forme de gestion de données… Des conditions qui permettront de voir émerger ce nouvel
univers où la publicité individualisée sera proposée sur un lieu et à
un moment opportuns, négociée
en temps réel et à l’unité sur des
plates-formes automatiques.
Le mobile fera, et fait déjà, bouger les lignes. Ainsi, Google reste
l’acteur ultra-dominant de l’univers numérique où domine le
« search », avec 59 % de part de
marché. « Mais sur le mobile, on
voit plutôt se structurer un marché
avec deux acteurs dominants :
Google et Facebook », relève
M. Leroyer. p
alexis delcambre
Les publicités
s’affichent dans
le flux comme
n’importe quelle
autre nouvelle
postée par
« un ami »
d’information » de l’utilisateur
comme n’importe quelle autre
nouvelle postée par « un ami ».
« Les annonceurs ont la possibilité
de s’adresser à une personne en
fonction d’informations qu’elle a
elle-même données au réseau social, ils peuvent ensuite vérifier de
manière assez fine si la publicité a
été efficace, si les consommateurs
ont cliqué ou pas par exemple »,
souligne Mme Williamson.
Mais, pour l’analyste, la véritable force de Facebook aujourd’hui
est la publicité vidéo. « Leurs vi-
déos sont uniques, car elles se mettent en route quand le mobinaute
parcourt son flux et qu’il arrive
dessus. Sur les autres plates-formes comme YouTube, il faut
d’abord lancer une vidéo et une publicité se déclenche avant », souligne-t-elle.
Eleni Marouli du cabinet IHS
fait, pour sa part, remarquer que
l’audience du site est telle qu’il y a
eu en 2014 un moment où les vidéos sur Facebook ont été plus
vues que celles de YouTube. « Le
Ice Bucket Challenge [ce défi où les
célébrités se jetaient des seaux
pleins de glaçons sur la tête] leur a
permis de passer devant. La pub vidéo en ligne est un marché gigantesque qui ne va cesser de croître et
sur lequel même les télévisions
vont aussi se positionner agressivement. Mais Facebook sera pour
elles un sérieux compétiteur », décrypte-t-elle.
Les analystes estiment, en outre,
que Mark Zuckerberg a encore des
atouts dans sa manche. Il s’agit
COURS DE L’ACTION FACEBOOK,
EN DOLLARS À NEW YORK
59,21
76,24
81,45
le 22 décembre
19 MAI 2014
29 JANVIER 2015
SOURCE : BLOOMBERG
bien sûr du réseau de partage
d’images Instagram et de l’application de messagerie instantanée
What’s App, acquise pour 19 milliards de dollars en 2013. Pour
l’instant, ces deux plates-formes,
qui comptent respectivement
300 et 700 millions d’utilisateurs,
ne génèrent aucun revenu. Mais,
le jeune patron a promis mercredi, lors de la conférence téléphonique de présentation des résultats, qu’il en serait bientôt
autrement. « Ils atteindront un niveau où ils contribueront de manière plutôt importante à notre activité », a-t-il indiqué. Et de préciser : « Il est important de faire ça
bien et de ne pas se précipiter. »
« Dans les deux cas, l’audience
est colossale. Et si Snapchat et ses
200 millions d’utilisateurs peuvent
attirer des annonceurs, alors
What’s App pourrait faire un carton le jour où ils trouveront le produit adéquat », conclut Mme
Williamson. p
sarah belouezzane
4 | économie & entreprise
0123
SAMEDI 31 JANVIER 2015
Dette : Dublin et Lisbonne veulent se faire oublier
Par peur des marchés, les autres convalescents de la zone euro ne sont pas tentés de suivre l’exemple de la Grèce
C’
est une bonne nouvelle. Selon les chiffres officiels publiés
jeudi 29 janvier, le
taux de chômage portugais s’est
établi à 13,4 % en décembre 2014,
en léger recul (– 0,1 %) sur un
mois. En janvier 2013, il culminait
à 17,7 %, et ne cesse de baisser depuis. « Le pays va mieux », se réjouit Jésus Castillo, économiste
spécialiste de l’Europe du Sud
chez Natixis.
Il n’empêche : l’économie portugaise reste très fragile. Son niveau d’activité est toujours de
7,5 % inférieur à celui de fin 2007,
tandis que son endettement public, qui culmine à plus de 130 %
du produit intérieur brut (PIB), est
l’un des plus élevés d’Europe. Un
tableau rappelant celui observé
en Irlande, où la dette publique a
suivi l’une des trajectoires les plus
inquiétantes du Vieux Continent.
Celle-ci a en effet flambé de 42,6 %
à… 116,1 % du PIB entre 2008 et
2013 !
Pas étonnant, dès lors, que nombre de fonctionnaires européens
comme d’économistes s’interrogent – voire s’inquiètent – depuis
la victoire de la gauche radicale de
Syriza aux législatives grecques.
Et si Lisbonne et Dublin s’inspiraient d’Athènes pour réclamer à
leur tour un allégement de leur
dette ?
Après tout, les deux pays sont
eux aussi, comme la Grèce et Chypre, passés sous assistance de la
« troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) pendant la crise. Et ont
suivi à la lettre les mesures d’austérité aujourd’hui remises en
cause avec verve par Alexis Tsipras, le leader de Syriza.
Pour comprendre de quoi il retourne, un petit retour en arrière
s’impose. En 2010, esseulée par
l’explosion de son système bancaire, l’Irlande a dû renflouer ses
banques en urgence, ce qui fit dé-
« Les
fondamentaux
du Portugal
sont désormais
très sains »
THIBAULT MERCIER
économiste à BNP Paribas
L’ESSENTIEL
Des dettes publiques record
Grèce
Irlande
GRÈCE
Portugal
DETTE PUBLIQUE
DÉFICIT PUBLIC
CROISSANCE
EN % DU PIB
EN % DU PIB
EN % DU PIB
200
0
–1,9
–3,7
170,3
171
-5
–2,8
–7,1
150
131,3
112,9
116,1
128,7
111,7
100
4
–9,9
-10
3,0
2,8
–2,5
– 4,3
Un premier plan d’aide est mis
en place en février 2010
(110 milliards d’euros), puis un
second en 2013 (130 milliards
d’euros).
2,9
1,9
2
1,5
0
0
– 0,2
– 15,6
Le pays a touché un prêt de
85 milliards d’euros en
novembre 2010. Il est sorti de
l’assistance de la « troïka »
en décembre 2013.
71,7
-20
4
-25
6
Placé sous la tutelle de la
« troïka » en mars 2011, avec un
plan d’aide de 78 milliards
d’euros, le pays en est sorti en
mai 2014.
IRLANDE
2
– 2,6
-15
PORTUGAL
– 3,2
50
42,6
-30
0
2008 09
10
11
12
13
14* 2015*
10
11
12
13
14* 2015*
L’île a reçu une aide de
10 milliards d’euros
en avril 2013.
– 7,1
8
– 29,3
2008 09
CHYPRE
2008 09
10
11
12
*PRÉVISIONS
coller son déficit jusqu’à 32 % du
PIB en septembre 2010. Acculée,
elle appela la « troïka » à l’aide,
qui lui accorda un prêt de 85 milliards d’euros.
Un remède douloureux
Miné par une lente dégradation
de sa compétitivité et de ses finances publiques, le Portugal vit,
quant à lui, ses taux d’emprunt
s’envoler à plus de 18 % lors de la
crise des dettes souveraines,
en 2010. Intenable. Il entra à son
tour sous assistance européenne
en mars 2011. Un plan de soutien
de 78 milliards d’euros fut débloqué.
En échange de ces aides, les
deux pays ont mis en place des
mesures d’austérité drastiques et
des réformes structurelles afin de
redresser leur croissance. Celles-ci
furent particulièrement musclées au Portugal. « Contrairement à l’Irlande, le pays souffrait à
l’époque d’un grave problème d’offre, avec une productivité trop fai-
ble », explique Thibault Mercier,
économiste et spécialiste des pays
périphériques de la zone euro
chez BNP Paribas. Dès 2011, celui-ci a assoupli le marché du travail, libéralisé des professions
protégées, baissé l’impôt sur les
sociétés, coupé dans les salaires
publics comme privés…
Un remède particulièrement
douloureux pour la population –
une partie de la jeunesse a émigré
vers le Brésil ou l’Angola –, mais
qui commence à porter ses fruits.
Après avoir culminé à 10,2 % du
PIB en 2009, le déficit public devrait repasser sous les 3 % en 2015,
et l’économie devrait croître de
1,5 %, selon le FMI. « Les fondamentaux du pays sont désormais
très sains », commente M. Mercier. « Si l’on ajoute à cela la hausse
générale du niveau d’éducation
observé depuis 2000, il dispose désormais d’une main-d’œuvre qualifiée et très compétitive ». De fait,
la patrie de Fernando Pessoa est
sortie du plan d’assistance la
Un pays qui ose
aujourd’hui
réclamer une
restructuration
de sa dette risque
d’être la cible
des spéculateurs
« troïka » en mai 2014, cinq mois
après l’Irlande.
Du côté de Dublin aussi, la croissance est de retour. « Le pays a
joué la carte de la fiscalité avantageuse et cela a fonctionné », analyse Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur-crédit Euler
Hermes. L’île aussi a concédé de
nombreux sacrifices, et le niveau
de production est toujours inférieur de 3,5 % au pic de fin 2007.
Mais le PIB devrait croître de 3 %
cette année, tandis que le taux de
chômage (11,2 %) poursuit sa dé-
13
14* 2015*
SOURCE : FMI
crue. Résultat : Lisbonne et Dublin ont réussi à stabiliser leur
dette. En Irlande, elle baisse depuis l’année dernière, et celle du
Portugal devrait, enfin, suivre ces
prochains mois.
Pour les deux pays, les revendications de Syriza, qui rêve de voir
une partie de l’endettement grec
(175 % du PIB) effacée, représentent donc à la fois une opportunité et un risque. D’un côté, eux
aussi seraient soulagés par une
restructuration de leur dette.
« Même stabilisée, celle-ci reste un
handicap pour leur croissance »,
souligne M. Castillo. Or si la
« troïka » acceptait d’alléger le fardeau grec, il lui serait difficile de
refuser la même faveur à Dublin
et Lisbonne. « En théorie, tout le
monde gagnerait même à une
grande conférence européenne des
dettes, où l’on discuterait ensemble
des cas où elle pose problème »,
analyse M. Subran.
Mais dans les faits, le sujet est si
sensible qu’un pays osant
ESPAGNE
En 2012, le pays a touché une
aide de 41,4 milliards d’euros.
aujourd’hui réclamer comme
Athènes une restructuration de sa
dette risque surtout d’être aussitôt la cible des spéculateurs.
« L’économie portugaise, qui se finance à nouveau sur les marchés,
est trop fragile pour prendre un tel
risque », explique M. Castillo.
Comme en Irlande, un nouvel
emballement des taux pourrait
en effet faire dérailler la trajectoire de la dette publique, mettant
à bas une partie des efforts opérés
ces dernières années.
« Contrairement à Athènes qui a
adopté la stratégie du bras de fer
avec la “troïka”, ces deux Etats ne
rêvent désormais que d’une
chose : se faire oublier ! » résume
un fonctionnaire européen. Leur
projet : profiter de leur indépendance retrouvée pour tourner enfin la page de l’austérité. Prendre
leur temps pour travailler calmement au retour d’une croissance
solide, à l’abri des turbulences financières. p
marie charrel
Coup d’arrêt aux privatisations en Grèce
Depuis 2011, la vente d’entreprises publiques a rapporté 3 milliards d’euros à Athènes, loin des 50 milliards de recettes initialement prévus
athènes - correspondance
L
e terminal de conteneurs de
l’Autorité du port d’Athènes
(OLP), l’entreprise publique
chargée de l’exploitation commerciale d’une partie du port du
Pirée était déserte jeudi 29 janvier
au matin. Pas un navire dans la
rade. Pas un ouvrier sur les quais.
Seul le personnel de direction vaque à ses occupations dans les bureaux. Un air de désolation qui
contraste avec la joie des quelque
1 100 employés du groupe qui ont
appris la veille l’arrêt du processus
de privatisation de leur entreprise.
« C’est une excellente nouvelle »,
se réjouit Konstantinos Georges
Soros, secrétaire général du syndicat des dockers. « OLP doit rester
sous le contrôle de l’Etat, et l’Etat
doit investir afin d’augmenter notre capacité de traitement de conteneurs, car, pour l’instant, nous
n’avons qu’un tiers de la capacité
de notre concurrent chinois d’à
côté », soutient le syndicaliste, qui
porte ce jour-là une veste barrée
La Chine
est
très préoccupée
par l’arrêt
des privatisations
dans le port
du Pirée
du slogan sans équivoque « Pas à
vendre ! ».
Côté chinois, justement, sur les
deux terminaux gérés par l’entreprise Piraeus Container Terminal
(PCT), filiale du groupe chinois
Cosco, c’est l’effervescence. Des dizaines de grues électroniques du
dernier cri, directement importées des usines chinoises, traitent,
dans un ballet impressionnant,
des centaines de conteneurs. « Les
cinq sur ce quai-là sont les plus
grandes du monde et peuvent
transporter jusqu’à quatre conteneurs en même temps », explique
le guide délégué par Cosco pour la
visite du site.
Le ministère du commerce chinois s’est dit, jeudi 29 janvier,
« très préoccupé » par l’arrêt des
privatisations du port du Pirée.
Cette décision remet en question
la stratégie chinoise qui souhaitait obtenir un monopole total
sur le Pirée en rachetant OLP. Non
seulement ce projet semble compromis mais, en plus, le ministre
adjoint à la marine, Theodore
Dristas, a prévenu qu’il souhaitait
réexaminer les conditions d’attribution à Cosco de la gestion des
deux terminaux exploités depuis
2009 par l’entreprise.
« Ce n’est pas une surprise »
« Nous avons signé un contrat
avec l’Etat grec, pas avec un gouvernement précis, et nous attendons de l’Etat grec qu’il honore ce
contrat », déclare Tassos Vamvakidis, le responsable commercial
de PCT, planté entre les drapeaux
grec et chinois qui encadrent l’entrée des bureaux de Cosco au Pi-
rée. Les Chinois auraient déjà investi plus de 500 millions d’euros
sur le port et se montraient aussi
intéressés par la privatisation annoncée d’autres ports et aéroports du pays.
Au-delà du cas symbolique du
Pirée, c’est bien l’ensemble du
programme de privatisation
lancé en 2011 qui est aujourd’hui
sur le point de prendre fin. « Ce
n’est pas une surprise », affirme
Yannis Eustathopoulos, économiste et consultant spécialiste
des entreprises de service public.
Le nouveau premier ministre
grec, Alexis Tsipras, avait en effet,
à maintes reprises, répété durant
la campagne électorale qu’il fermerait le Taiped, le fonds chargé
de la valorisation des biens publics en Grèce. Sur le catalogue de
ce fonds, on retrouve des dizaines
d’aéroports, de ports, de plages,
d’hôtels, mais aussi quelques
grosses entreprises publiques
comme celles de l’électricité, du
gaz ou de l’eau.
« L’objectif de cette campagne de
privatisations était double : à la
fois budgétaire en faisant entrer
des liquidités dans les caisses de
l’Etat grec, et structurel avec l’idée
que privatiser une entreprise renforce sa compétitivité et son efficacité », explique M. Eustathopoulos. Au final, depuis 2011 et selon
les chiffres du Taiped, des accords
ont été conclus à hauteur de
5 milliards d’euros sur lesquels
3 milliards auraient déjà été récoltés par l’Etat. Très loin du premier
objectif de 50 milliards de recettes
« Nous avons
signé un contrat
avec l’Etat grec,
pas avec un
gouvernement
précis »
TASSOS VAMVAKIDIS
responsable commercial au
Piraeus Container Terminal
escomptées. Un chiffre qui a depuis été ramené à moins de
25 milliards d’euros d’ici à… 2020.
« D’une part, avec la crise, la valeur
des actifs a chuté, ce qui a eu un impact sur les recettes, mais il y a eu
aussi pas mal de blocages juridiques et des résistances de la population qui a, par exemple, réussi à
faire annuler la privatisation de la
compagnie des eaux grecque », dit
Yannis Eustathopoulos.
« Tout l’enjeu pour ce gouvernement, s’il arrive à tenir sa décision
de ne plus privatiser, sera d’arriver
à moderniser et à réformer les entreprises publiques vers plus de
performances. En cela, l’Europe
pourrait aider », propose M. Eustathopoulos. Sans argent dans les
caisses, comment soutenir ces investissements publics ? « On en
revient à la question de la dette.
C’est bien pour regagner de la
marge budgétaire et une capacité
d’action que le gouvernement Tsipras demande une renégociation
de la charge de la dette. » p
adéa guillot
économie & entreprise | 3
0123
SAMEDI 31 JANVIER 2015
La stratégie du
patron de Total
face au choc
pétrolier
Patrick Pouyanné s’explique
sur la réponse du groupe
à l’effondrement des cours
ENTRETIEN
N
ommé à la tête de Total
en octobre 2014, Patrick Pouyanné explique comment le
groupe s’adapte au choc pétrolier,
et anticipe une remontée des
cours à terme. Attaché à redresser
une image dégradée, il veut se séparer de ses filiales dans les paradis
fiscaux et assure qu’il ne fermera
pas de sites industriels en France.
Le prix du pétrole a baissé de
60 % depuis juin. Quelles sont
les conséquences pour Total ?
L’impact financier est important : une baisse de 10 dollars du
prix du baril sur l’année, ce sont
2 milliards de dollars (1,75 milliard
d’euros) de cash-flow disponibles
en moins. Avec un baril à 50 dollars au lieu de 100, on perd donc
10 milliards de dollars sur un an. Il
faut en tenir compte ! Mais que le
prix du brut soit volatil, ce n’est
pas nouveau. Pour y faire face, un
industriel doit baisser son point
mort. Notre objectif en 2015 est de
le réduire de 40 dollars par baril. Il
faut réagir – surtout ne pas surréagir – et s’adapter à la situation à
court terme sans perdre de vue le
moyen et le long terme. Nous investissons pour vingt à vingt-cinq
ans. On sera d’autant plus performant demain qu’on aura été capable d’investir dans le bas de cycle
aujourd’hui. Je suis confiant : Total a les moyens de tenir le cap.
Quelles mesures de redressement allez-vous prendre pour
vous adapter à la nouvelle
donne ?
Total a déjà surmonté des périodes de prix bas. Le groupe est solide et il saura traverser sans difficulté cette période de basses eaux,
en contrôlant ses investissements et en réduisant ses coûts.
D’abord, les investissements : de
28 milliards de dollars en 2013, on
est passé à 26 milliards en 2014. Et
on les réduira encore de 10 %
en 2015. Mais investir entre 23 et
24 milliards de dollars, cela reste
un effort considérable ! Ensuite
l’exploration : ces deux dernières
années, les dépenses sur ce segment étaient de 2,8 milliards de
dollars, nous allons les réduire de
30 % en 2015. Nous allons aussi
amplifier la baisse de nos coûts
opérationnels et la porter à
1,2 milliard cette année, un effort
supplémentaire de 400 millions.
Une partie des économies viendra aussi de la renégociation des
contrats avec nos fournisseurs car
quand le pétrole baisse, le prix des
services et des équipements baissent. Aux Etats-Unis, le coût des
appareils de forage a reculé de
25 % en un mois. Par ailleurs, les
équipes sont mobilisées pour optimiser le portefeuille d’actifs du
groupe. En 2015, nous allons accélérer la vente d’actifs dans le cadre
de notre plan de cession de
« Avec un baril
à 50 dollars au
lieu de 100, on
perd 10 milliards
de dollars
sur un an »
10 milliards de dollars sur 20152017. Enfin, le groupe étant faiblement endetté, il peut utiliser sa
capacité d’endettement à un moment où les taux sont bas.
Des projets seront-ils retardés ?
Dans la production et la commercialisation de gaz naturel liquéfié (GNL), où Total est un des
trois plus grands acteurs mondiaux, nous poursuivrons notre
stratégie. Nos deux projets australiens (Ichthys et Gladstone) et Yamal LNG dans l’Arctique russe doivent entrer en production entre
fin 2015 et 2017. En revanche, nous
revoyons nos investissements sur
des champs « matures », dont le
déclin a été plus fort que prévu et
sur lesquels le temps de retour sur
investissement s’allonge. Nous allons aussi freiner nos investissements sur les gaz de schiste américains, gourmands en capitaux,
mais dont l’exploitation peut reprendre rapidement en cas de remontée des prix du brut.
Pensez-vous que les prix resteront bas longtemps ?
La baisse des prix est liée à un
phénomène de cycle. Début
2000, on est sorti d’un cycle où les
cours étaient très bas, autour de
10 dollars. Les prix ont ensuite
augmenté, il y a eu plus projets,
plus de demande d’équipement et
de services, plus d’innovation
technologique et plus d’offre de
pétrole. Et entre 2002 et 2012, nos
coûts ont été multipliés par plus
de deux. Puis la hausse de la demande a ralenti en raison du marasme économique et grâce aux
efforts d’efficacité énergétique,
par exemple pour les véhicules
qui consomment moins de carburant. Ce cycle va s’inverser : les
prix baissant, il y aura moins d’investissements et un effet positif
sur la demande. Mais je ne peux
pas vous dire quand s’enclenchera ce phénomène inverse.
Va-t-on assister à une consolidation dans la filière pétrolière ? Et Total va-t-il y participer ?
On peut le penser. Aux EtatsUnis en particulier, des compagnies de petite taille, certaines
très endettées, risquent de souffrir faute de financement. Les
banquiers, moins pressés de prêter de l’argent, vont réguler la production ! Chez Total, la gestion du
portefeuille d’actifs est un exercice permanent. Ces quatre dernières années, sur une centaine
de milliards de dollars d’actifs, le
groupe a acheté pour 23 milliards
et vendu pour 28 milliards.
Comment jugez-vous la politique de l’Arabie saoudite, qui refuse de resserrer les vannes
pour faire remonter les prix ?
L’Arabie saoudite est le pays qui a
les coûts de production les plus
bas. Elle ne veut plus être le seul
pays à réduire sa production pour
le bien des autres, comme elle l’a
déjà fait, notamment en 2008. Elle
se dit : pourquoi jouer le rôle de
producteur d’appoint au bénéfice
des pays les plus riches ? Si
d’autres pays n’appartenant pas à
l’Organisation des pays exportateurs de p«étrole (OPE) avaient
joué le jeu, comme la Russie ou le
Mexique, les Saoudiens auraient
JEAN-LUC BERTINI/PASCO
AND CO POUR « LE MONDE »
peut-être bougé. C’est évidemment difficile aux Etats-Unis, où le
président Barack Obama ne peut
pas donner de consignes aux sociétés pétrolières, qui sont privées.
Total perd de l’argent dans le
raffinage. Allez-vous fermer
des sites en France ?
Nous ne fermerons aucun site
industriel en France et tous les
employés de Total resteront des
employés de Total. Voilà les deux
engagements que j’ai pris. Nous
annoncerons des décisions au
printemps. En France, deux de
nos raffineries [sur cinq] perdent
de l’argent, dont l’une lourdement. Nous réfléchissons à la
transformation des activités pour
avoir des sites durables. Et pour
qu’ils soient durables, il faut qu’ils
soient rentables ! Ma responsabilité, c’est de donner un avenir aux
salariés, qui sont inquiets et risqueraient de nous prêter les pires
intentions. Nous avons des responsabilités sociales. Total ne
peut pas être un groupe qui réus-
sit au niveau mondial, dégage
d’importants profits et ne pas respecter le pacte social de l’entreprise. Au-delà de nos salariés, il
faut se préoccuper de l’impact de
nos décisions sur les PME qui
nous entourent. Il faut se donner
du temps pour dialoguer, former
les salariés à leurs postes, investir.
Cette méthode à porté ses fruits à
Carling (Moselle). L’activité du va-
pocraqueur perdait plus de
100 millions d’euros par an ; nous
avons réinvesti 180 millions sur
de nouvelles activités, à plus forte
valeur ajoutée. Et aujourd’hui,
sans le vapocraqueur, Carling dégage un résultat positif !
A Abou Dhabi, vous avez renouvelé, jeudi, une concession
importante pour quarante ans.
La Russie reste un pays stratégique
En Russie, « Total est très impliqué à travers sa participation de
20 % dans Novatek, ses gisements pétroliers et le projet Yamal
LNG », rappelle Patrick Pouyanné, le directeur général de la société. Mais elle y opère « dans le strict respect du régime des
sanctions », affirme-t-il. « Par exemple, puisqu’on ne peut plus utiliser le dollar pour financer Yamal LNG, on le fera en euros, explique-t-il. Christophe de Margerie [le prédécesseur de M. Pouyanné]
disait que les sanctions économiques ne sont pas un bon moyen
pour régler des problèmes diplomatiques. Je partage son analyse. Seul le dialogue peut régler un conflit diplomatique. Mon rôle
n’est pas de dire qui a tort ou qui a raison. » « J’ai rencontré Vladimir Poutine, le président russe, ajoute M. Pouyanné. L’Europe ne
peut pas se passer du gaz russe. Que des entreprises européennes
continuent à y développer des projets est une bonne chose. »
C’est un succès majeur pour Total qui est né au Moyen-Orient, il y
a 90 ans ! Nous le dédions à Christophe de Margerie et à tout le travail qu’il a accompli dans la région. Nous avons exploité cette
concession pendant 75 ans (19392014), et nous en avions 9,5 %. La
nouvelle concession court sur
quarante ans et nous en aurons
10 %. Je suis fier que Total ait été retenu le premier face à ses concurrents. Et cela, parce qu’il présentait la meilleure offre technique et
commerciale. C’est une excellente
nouvelle compte tenu de l’importance de cette concession : en termes de production d’abord puisqu’elle représente 7 % de notre
production mondiale (2,4 millions de barils) ; et en termes de revenus, car si nous touchions jusque-là 1 dollar par baril, la nouvelle
rémunération sera supérieure.
C’est un accord historique pour le
partenariat entre Abou Dhabi et
Total, et Abou Dhabi et la France. p
propos recueillis par
jean-michel bezat
Le groupe « va sortir des paradis fiscaux »
attaqué depuis quinze ans sur tous les
fronts, de la marée noire de l’Erika, en 1999,
à la catastrophe d’AZF à Toulouse (trente et
un morts), en 2001, en passant par ses activités en Birmanie à l’époque de la junte et
sa faible imposition en France, Total n’en finit pas de tenter de se refaire une virginité.
Patrick Pouyanné, le directeur général de la
compagnie, dit poursuivre le travail de
transparence et de redressement de
l’image du groupe, qu’avait engagé son prédécesseur, Christophe de Margerie. Il annonce la fermeture de toutes ses filiales
dans les pays dits « non coopératifs ».
« Total a près de 900 filiales dans le
monde, rappelle M. Pouyanné. Quelquesunes sont installées dans des pays réputés
être des paradis fiscaux, comme les Bermudes, les îles Vierges ou les Caïmans. Nous les
assumons, parce que nous n’y sommes pas
pour des raisons d’optimisation fiscale, mais
pour des raisons comptables, ou juridiques.
On peut y tenir des comptes en dollars, ce qui
est impossible en France. Le critère prioritaire d’implantation d’une filiale, c’est un impératif opérationnel. » Un certain nombre
de ces entités figurait dans la liste partielle
de quelque 200 sociétés, publiée dans le document de référence du groupe. « Comme
Total n’a rien à cacher, ajoute-t-il, j’ai voulu
aller plus loin, et j’ai décidé de publier la liste
complète de ces filiales en mars. »
« On sera transparent »
« Il y a une profonde volonté de transparence dans la société civile, que l’on comprend : on sera donc transparent ! », dit le
patron de Total, affirmant s’« inscrire totalement dans la continuité de M. de Margerie, qui avait lancé le mouvement en donnant l’instruction de ne plus ouvrir de filiales
dans ces pays ». Depuis 2012, « on en a
fermé une quinzaine ». « Cette décision,
ajoute M. Pouyanné, traduit ma conviction
que Total n’est pas seulement un producteur
de pétrole et de gaz, mais un acteur de la cité
vivant sous le regard des citoyens. On nous
scrute, et on attend, de la part du premier
groupe français, une forme d’exemplarité.
Total doit tenir son rang. »
Régulièrement épinglé pour le faible
montant des impôts payés en France, Total
réplique qu’il s’en acquitte « dans les pays
où il fait ses résultats ». Si la major n’a pas
payé d’impôts sur les sociétés en France
en 2012 et en 2013 (et probablement
en 2014), contrairement à la période 20002011, c’est qu’elle y accuse des pertes liées au
raffinage. Mais elle en paie à l’étranger : sur
100 dollars de bénéfices en 2013, elle a versé
56 dollars d’impôts, soit 11 milliards de dollars (9,7 milliards d’euros), selon M. Pouyanné. Ce qui fait de Total, selon lui, la société du CAC 40 payant le plus de taxes dans
le monde. p
j.-m. b.
2 | plein cadre
0123
SAMEDI 31 JANVIER 2015
Site de Lada-Avtovaz
à Togliatti, en Russie.
Le premier
constructeur
automobile du pays
a prévenu,
le 14 janvier,
1 100 cadres
de leur prochain
licenciement.
ANDREY RUDAKOV/BLOOMBERG
VIA GETTY IMAGES
Russie : vague de licenciements en vue
P
moscou - correspondante
our certains, les lendemains de
fête ont eu un goût amer,
comme pour cette dizaine d’employés d’un salon de coiffure,
une franchise de la chaîne française Camille Albane, installé
dans un centre commercial luxueux de Moscou. De retour de congés, début janvier, ils ont
trouvé porte close. Sans avertissement, et
sans explication. Depuis, ces salariés abandonnés tentent de constituer un syndicat de
franchisés dans l’espoir de faire reconnaître
leurs droits. Pour l’agence Tass aussi, l’année a
mal commencé. La plus vieille agence de
presse de Russie, créée avant même la révolution de 1917, qui emploie aujourd’hui
1 700 personnes, devrait perdre 20 % à 25 % de
ses effectifs. « On s’attend à une crise sérieuse
et on se serre la ceinture », a prévenu son directeur général, Sergueï Mikhaïlov, cité le 22 janvier dans le quotidien économique Vedomosti. Les licenciements, tant redoutés par les
Russes, commencent à devenir une réalité.
Chaque jour, la liste s’allonge. Jeudi 29 janvier, c’est l’entreprise Baltika, numéro un de
la bière en Russie et filiale du groupe danois
Carlsberg, qui a annoncé la fermeture de
deux de ses usines à Tchéliabinsk (Oural) et à
Krasnoïarsk (Sibérie), représentant 560 suppressions d’emploi. Un peu auparavant,
c’était au tour de la banque VTB24 d’avertir
que, d’ici à la fin du premier trimestre, elle se
séparerait de « 5 % à 7 % » de son personnel.
« Nous optimisons de manière drastique nos
dépenses d’exploitation et administratives »,
déclarait son directeur général, Mikhaïl Zadornov. Le premier constructeur automobile
du pays, Lada-Avtovaz, dans lequel le groupe
français Renault détient une participation, a
lui aussi prévenu, le 14 janvier, 1 100 cadres
de leur prochain licenciement. La crise, accentuée par les sanctions internationales et
la chute du prix du pétrole, produit ses effets.
Ce n’est pas encore un raz-de-marée, mais
l’inquiétude augmente alors que les indicateurs de l’économie ont viré, les uns après les
autres, au rouge dans les derniers mois de
2014. Le rouble a dégringolé, l’inflation continue de grimper, la consommation de régresser, et les entreprises, soumises à un taux directeur fixé à 17 % par la Banque centrale de
Russie, ont du mal à rembourser leurs dettes
et à assumer leurs dépenses, sans compter
les sanctions internationales qui les privent,
pour certaines d’entre elles, d’accès au marché des capitaux. En 2015, le pays devrait entrer en récession : la Banque mondiale prévoit une contraction de l’activité de 3,9 %.
Avec un taux de chômage officiel légèrement supérieur à 5 %, l’emploi représentait
donc jusqu’ici quasiment le dernier rempart
contre le pessimisme. « Tout le monde dit : le
chômage nous attend et cela va être sérieux.
Ce sont avant tout les experts, les fonctionnaires et les représentants des entreprises qui le
disent, mais bien sûr, c’est une façon de préparer les gens à ce qui les attend », soupire Petr
Biziokov, sociologue au Centre des droits sociaux du travail à Moscou.
Parmi ces « experts » qui sonnent l’alarme,
Alexeï Koudrine. En marge du forum de Davos où il se trouvait le 24 janvier, l’ex-ministre russe des finances a confié à l’agence Reuters son inquiétude : « Je prévoyais des temps
difficiles, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils
le soient autant, a-t-il déclaré. Les prix à la consommation ont fortement augmenté. Les vagues de licenciements ont commencé. Le secteur du BTP a mis à la porte 100 000 personnes. Nous constatons aussi des signes de crise
dans l’industrie automobile… »
INDEMNITÉS DE CHÔMAGE TRÈS FAIBLES
La situation « est sous contrôle, il n’y a pas de
problème majeur », a aussitôt corrigé le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, alors
même que son gouvernement débloquait
52 milliards de roubles (668 millions d’euros)
pour soutenir le marché du travail. Ces fonds
publics devraient être versés aux régions
afin de « soutenir ceux qui, indépendamment
de la crise, ont du mal à trouver un emploi,
surtout les jeunes qui n’ont pas d’expérience
d’emploi qualifié et les handicapés », avait
précisé M. Medvedev à l’issue d’une réunion
consacrée à la situation sociale. La décision
de l’agence américaine Standard & Poor’s de
dégrader la note de la Russie à « BB + », un palier dont le pays avait eu du mal à se sortir
Chaque jour, la liste des suppressions de postes
s’allonge. Jeudi 29 janvier, c’est la filiale russe
de Carlsberg qui a annoncé la fermeture de
deux usines. Avec un taux de chômage officiel
légèrement supérieur à 5 %, l’emploi représentait
jusqu’ici le dernier rempart contre le pessimisme
« C’EST UNE
SITUATION TRÈS
DANGEREUSE. DEPUIS
QUELQUES MOIS,
ON VOIT AUGMENTER
LES GRÈVES
ET LES ACTIONS
DE PROTESTATION »
PETR BIZIOKOV
sociologue
en 2005, sept ans après la grande crise financière de 1998, est intervenue sur ces entrefaites, comme une alerte supplémentaire. Perdant un peu de son calme, lors d’une visite
dans une usine agroalimentaire, le chef du
gouvernement a fini par laisser éclater sa
mauvaise humeur en réagissant à la rumeur
persistante à Moscou selon laquelle la Russie
pourrait être désormais exclue du système financier international Swift. « Notre réaction
sera sans limite ! »
Pour le Kremlin, confronté à sa plus sérieuse crise depuis l’accession au pouvoir de
Vladimir Poutine en 2000, l’augmentation
du chômage représente un péril bien plus
important que n’importe quel autre fléau.
La préoccupation est d’autant plus grande
que certaines entreprises, confrontées à
une baisse drastique de leur marché, suspendent leur activité parfois pendant des
mois avant, le cas échéant, de prendre des
décisions plus douloureuses encore. Et la situation devient dramatique lorsque, dans
de nombreux cas, les salariés ne sont tout
simplement pas payés pendant des semaines, voire des mois.
« En Russie, explique le sociologue Petr Biziokov, la situation est bien différente
d’ailleurs. D’abord, l’indemnité de chômage
est très faible, environ 5 000 roubles par mois
[moins de 70 euros par mois]. Ensuite, les relations dans le travail sont quasi féodales, disons, préindustrielles. Les salariés sont complètement dépendants de leur employeur, qui
fait ce qu’il veut – et encore, je ne parle même
pas des émigrés dont la situation est bien
pire. » « Pour moi, poursuit ce dernier, c’est
une situation très dangereuse. Or, depuis quelques mois, on voit très nettement augmenter
les grèves et les actions de protestation. »
Blocages des sites, piquets de grève et manifestations échappent de plus en plus aux
organisations syndicales et éclatent « de façon spontanée », souligne ce spécialiste, qui
observe les mouvements sociaux depuis
près d’une décennie. Dans ce domaine aussi,
poursuit-il, l’année 2014 s’est achevée en
nette hausse. « Nous avons enregistré
293 mouvements de protestation contre 272
en 2009. » Cette année-là, Vladimir Poutine
avait dû lui-même se déplacer dans la région
de Saint-Pétersbourg pour empêcher la fermeture de la cimenterie de Pokaliovo en forçant un oligarque, devant les caméras, à signer un plan de relance. p
isabelle mandraud
En attendant les effets du plan anticrise, « nous allons manger moins »
pour affronter la crise, quelques
hauts responsables russes y sont allés
de leurs conseils. « Si vous n’avez pas
assez d’argent, vous devez vous souvenir que nous sommes russes, nous
avons survécu à la faim et au froid,
nous devons penser à notre santé et
manger moins », a ainsi préconisé Ilya
Gaffner, un député de la région de
Sverdlovsk, en Sibérie, à une vieille
dame qui lui expliquait ne plus pouvoir acheter du sucre pour son fils
handicapé.
« Nous allons surmonter tous les obstacles dans notre pays, nous allons
manger moins, utiliser moins d’électricité », suggérait de son côté le 24 janvier le vice-premier ministre Igor
Chouvalov devant le gratin de l’économie mondiale réuni à Davos. Succès
garanti sur les réseaux sociaux, alors
que les prix s’envolent en Russie – jusqu’à 163 % d’augmentation du prix du
chou dans la région de l’Oural.
« Nouvelles réalités »
Plus sérieusement, le gouvernement
a rendu public mercredi 28 janvier un
plan « pour le développement et la stabilité sociale » destiné à limiter les effets de la crise qui, sous l’effet conjugué des sanctions internationales et
de la chute du prix du pétrole, frappe
aujourd’hui la Russie.
Dans ce document de 38 pages où le
mot « crise » apparaît cinq fois, 60
mesures ont été recensées, financées
par une baisse des dépenses budgétaires de 5 % par an étalée sur trois ans.
La facture globale de ce tournant de la
rigueur n’a pas été évaluée.
Côté social, la partie par capitalisation des retraites sera revalorisée au
1er février de 11 %, soit le taux officiel
de l’inflation en 2014, pour un coût estimé à 188 milliards de roubles
(2,5 milliards d’euros). L’emploi bénéficie d’une enveloppe de 52 milliards
de roubles (665 milliards d’euros).
Une prime au déménagement, en
particulier, est créée pour tenter de faciliter la mobilité, au demeurant assez
peu répandue en Russie.
Côté soutien aux entreprises, le do-
cument vise essentiellement les banques très fragilisées. Aux 1 000 milliards de roubles (13 milliards d’euros)
déjà annoncés pour leur recapitalisation s’ajoute une aide de 250 milliards de roubles (3,3 milliards
d’euros) pour soutenir les infrastructures et le versement de 300 milliards de roubles (3,9 milliards
d’euros) à la banque de développement VEB pour des crédits.
Ces mesures sont sans doute loin
d’être définitives. A Davos, M. Choubalov expliquait que « le plan anticrise, c’est de faire en sorte que les citoyens ordinaires et les entrepreneurs
s’adaptent aux nouvelles réalités ». p
i. m.
QE, déflation...10 questions pour comprendre les annonces de la BCE
Les Échos 22 janvier 2015
La Banque centrale européenne doit procéder jeudi 22 janvier à l’annonce d’un important
programme d’achats de dette publique, et la mise en place, historique, de son premier « QE ». Dix
questions pour tout comprendre.
1) C’est quoi le QE ?
Le QE, pour « quantitative easing » ou « assouplissement quantitatif » est un outil qui permet à une
banque centrale de maintenir une politique monétaire accommodante (propre à stimuler
l’économie) même lorsqu’elle a abaissé ses taux directeurs à près de 0 %. Le QE consiste pour
l’institution à injecter massivement des liquidités dans les marchés en achetant de grandes quantités
de titres, notamment des emprunts d’Etat. Par ce biais, la banque centrale évince les investisseurs,
qui se reportent vers d’autres actifs financiers plus rémunérateurs comme les actions, ou obligations
d’entreprises, dont le prix augmente en conséquence (les taux des obligations baissent). Les
banques, elles, peuvent se reporter vers la distribution de crédit aux entreprises et aux ménages.
Autre effet bénéfique : la création de monnaie fait baisser le cours de la devise, ce qui favorise les
exportations. L’efficacité du QE dépend toutefois de l’environnement économique dans lequel il
s’intègre.
2) Comment cela va-t-il se passer ?
>Combien ? Le programme pourrait porter sur 50 milliards par mois sur au moins un an, soit 600
milliards d’euros d’achats d’actifs. Il doit être suffisamment important pour permettre d’augmenter
le bilan de la BCE de 1.000 milliards d’euros, en tenant compte des mesures lancées depuis
septembre.
>Qui ? On s’oriente vers un rachat en direct par chaque banque centrale nationale. Avantage : cela
ferait porter le risque par les Etats nationaux et non par la BCE elle-même. Il s’agirait d’atténuer les
inquiétudes de l’Allemagne, peu favorable à la mise en place d’un QE. Pour l’instant, rien n’est
tranché.
>Quand ? Selon une source citée par Bloomberg, les achats de 50 milliards par mois ne débuteraient
pas avant le 1er mars. La BCE s’était déjà donné du temps en juin dernier lors de l’annonce des
premières mesures de rachat d’obligations sécurisées et de crédits titrisés.
>Quoi ? Essentiellement de la dette souveraine de la zone euro sur le marché secondaire. La question
est de savoir si les dettes grecques et portugaises en seront exclues ou si la BCE achètera des actifs
en fonction du poids de chaque pays dans la composition de son capital.
3) Qu'est-ce que cela va changer pour l’Europe ?
Le but du QE est évidemment de relancer l’économie européenne pour qu’elle ne reste pas scotchée
à long terme sur une croissance et une inflation anémiques, autour de 1 %. La BCE met en avant son
mandat pour stabiliser l’inflation autour de 2 %, mais le test du QE se coordonne avec une
réorientation plus générale de la politique économique européenne. Autour de la relance de
l’investissement, notamment avec le plan Juncker et d’une plus grande flexibilité accordée à la
politique budgétaire en échange de la mise en œuvre de réformes structurelles. Au mieux, si chacun
respecte sa feuille de route, la croissance reviendra. Si les Etats ne remplissent pas leur part du
contrat, en réformant et en veillant à leurs dépenses publiques, le QE ne suffira pas à relancer la
croissance. Enfin dans le scénario le pire, si certains Etats ne pouvaient plus rembourser leur dette, le
QE aurait un effet redistributif, les pertes encaissées par la BCE devant être épongées par
l’eurosystème. C’est pourquoi il est peu probable que la BCE inclue les titres grecs dans ses rachats
d’actifs souverains.
4) La France va-t-elle en profiter ?
Comme d’autres Etats membres de la zone euro, la France tirera des bénéfices du probable rachat de
dettes souveraines par la BCE. Mais l’Hexagone n’est pas en première ligne, et les bénéfices se sont
déjà matérialisés. Selon la Banque de France, au troisième trimestre 2014, quand les marchés
financiers ont anticipé la mise en place d’une telle mesure, les taux d’intérêt payés par les
entreprises ont été « en nette diminution ». Ainsi, les taux pour les crédits de long terme sont passés
en trois mois de 2,44 % à 2,28 % en moyenne. L’Etat est lui aussi gagnant : les taux français à 10 ans
s’établissaient ce mercredi en dessous de 0,65 %, contre 1,7 % début juillet. Enfin, le recul de l’euro
depuis l’été dernier, en partie induit par la perspective des rachats de dettes souveraines, favorise les
exportateurs français. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement milite depuis des mois en faveur
d’une action de la BCE. Mais ce n’est toutefois pas le rachat de dettes souveraines qui tirera l’activité
en 2015, les taux d’intérêt étant déjà très faibles, contrairement aux pays du sud de l’Europe.
5) Pourquoi l’Allemagne est-elle très réservée ?
Superflu, contre-productif et potentiellement dangereux. Les -décideurs politiques et économiques
allemands sont très réservés sur le programme d’achat de dette souveraine qui doit être annoncé
par la Banque centrale européenne, même s’ils ne le contestent pas publiquement (sauf le président
de la Bundesbank). Premièrement, Berlin estime le timing inapproprié, trois jours avant les élections
-grecques. Deuxièmement, le gouvernement ne partage pas le diagnostic alarmiste de la BCE,
estimant quasi nul le risque de spirale déflationniste et tablant sur une reprise avec la chute des
cours du pétrole, les taux déjà historiquement bas et l’effet des réformes engagées ici et là.
­Troisièmement, comme elle l’a souligné lundi, Angela Merkel redoute que cette mesure retire la
pression sur les Etats de la zone euro – comme la France et l’Italie – pour mener des réformes
structurelles qu’elle juge urgente. Enfin, il y un aspect culturel : les Allemands ne redoutent rien tant
que l’inflation et une monnaie faible, qui est le but de QE.
6) Pourquoi la BCE a-t-elle attendu aussi longtemps ?
Il y a eu une différence d’interprétation de l’impact de la crise ­financière en Europe. Là où les
Américains ont vu un choc puissant et persistant, les Européens ont cru à un choc cyclique. En 2011,
ils ont donc privilégié les politiques d’austérité – là où les Anglo-Saxons ont poursuivi une politique
monétaire très accommodante –, ce qui a conduit à une sortie très lente de la récession en Europe.
L’économie dans la zone euro est d’ailleurs toujours extrêmement faible. Conscient de cette erreur,
Mario Draghi, le président de la BCE, a prévenu dès l’été dernier qu’il était prêt à intervenir de façon
beaucoup plus massive, car les perspectives d’inflation à moyen terme commençaient à décrocher.
Mais il a d’abord voulu tester certains instruments (rachat de crédits titrisés, d’obligations bancaires,
prêts ciblés envers les banques). Et il lui a fallu également prendre le temps de combattre l’hostilité
de l’Allemagne et, au sein de la BCE, du gouverneur de la Bundesbank, qui voient dans
l’assouplissement de la politique monétaire un ­financement indu des déficits des Etats.
7) Comment le QE peut-il lutter contre la déflation ?
Avec une croissance très faible dans la zone euro et une inflation très basse (l’indice des prix à la
consommation est tombé à -0,2 % en décembre), le risque de déflation est devenu réel. Et ce alors
que la chute du prix du baril de pétrole comme des matières premières ajoute aux pressions
déflationnistes. La demande privée, qu’il s’agisse des consommateurs ou des investisseurs, est elle
aussi très médiocre si bien qu’il n'y a pas de pression sur les prix. L’un des objectifs du QE est de faire
baisser l’euro. En mettant beaucoup de liquidités sur le marché, la valeur de la devise se dévalue.
Cela doit permettre d’augmenter la compétitivité de l’industrie européenne et aider à ses
exportations. L’autre objectif de la banque centrale, en achetant des actifs souverains, est de pousser
les investisseurs à aller vers des actifs plus risqués, de libérer et d’assouplir les conditions de crédit.
Tout cela doit aider au financement de l’économie qui en reprenant de la vigueur renouera avec les
pressions inflationnistes.
8) Le QE : facteur de cohésion ou de division ?
En utilisant pour la première fois un outil que manient déjà les banques centrales, la BCE franchit une
étape énorme vers l’intégration de la zone euro. « La BCE devient comme toutes les grandes banques
centrales du monde, c’est une étape historique, la fin d’un tabou », se réjouissent le groupe des
Sociaux démocrates au Parlement européen. Après la création du Mécanisme européen de stabilité,
puis la mise sur pied de l’union bancaire, le QE unit encore davantage l’eurozone. Dans l’immédiat
toutefois, il va aviver les tensions entre les 19 Etats de la zone euro, notamment avec l’Allemagne,
qui s’oppose à ce qu’elle considère comme un nouveau pas vers la mutualisation des dettes des
Etats, que le Traité interdit. Aussi l’Allemagne risque de se montrer extrêmement rigide dans les
semaines à venir, tant dans le débat sur la réduction de la dette grecque, que sur les questions du
respect des règles budgétaires (le pacte de stabilité). Il est probable qu’elle plaide pour un nouveau
régime de sanctions afin d’exiger un suivi plus strict par Bruxelles des réformes structurelles promises
par les Etats.
9) Ca va changer quoi sur les marchés ?
Un constat d’abord : les marchés ont en partie anticipé l’annonce du QE. Les rendements des
obligations d’Etat sont à des niveaux historiquement bas et les actions européennes sont proches de
leur plus haut depuis 2008. Il n’est donc pas impossible que dans un premier temps la réaction soit
négative, selon l’adage : « On achète la rumeur, on vend la nouvelle ». D’autant qu’il y a un risque de
déception quant aux annonces. Pour autant, à moyen terme, l’arrivée massive de liquidités sur les
marchés financiers devrait avoir un impact positif, notamment sur les actifs risqués, comme les
actions. La politique de taux zéro de la BCE incite en effet les investisseurs à partir en quête de
rendement. Or le rendement moyen des actions de la zone euro – via l’indice Euro Stoxx – atteint
3,5 % fin 2014. La baisse de l’euro, qui découle de ce plan, est aussi une bonne nouvelle pour les
bénéfices des entreprises de la zone. Enfin, pour les emprunts d’Etat, l’arrivée d’un acteur de poids
telle la BCE pourrait déséquilibrer l’offre et la demande, faisant monter le prix des obligations.
10) L’euro peut-il encore baisser ?
Unanimes, les marchés anticipent un euro faible et de manière durable. Ils fondent notamment leurs
anticipations sur le fait que tous les programmes d’assouplissement quantitatif ou QE menés
auparavant dans les autres pays (Etats-Unis, Japon...) ont fait baisser leur monnaie de manière très
notable. Ainsi, les deux premiers QE aux Etats-Unis ont-ils fait reculer le dollar de 3,6 % à 10,8 %,
selon les parités. Le QE de la Banque centrale européenne (BCE), s’il est mis en œuvre, devrait être
conforme à ces observations. Tout autant que la poursuite du repli de l’euro, c’est la généralisation
de sa baisse qui importe pour la compétitivité des entreprises. Or, depuis début septembre, la
monnaie unique a perdu 12 % par rapport au billet vert, mais son taux de change par rapport à ses
principaux partenaires commerciaux n’a cédé « que » 6 %.
Assouplissement quantitatif - "Les pauvres en prennent plein la
gueule à cause des taux zéro"
Le Point - Publié le 21/01/2015 à 20:17 - Modifié le 22/01/2015 à 10:00
Pour l'économiste Charles Gave, les politiques exceptionnelles menées par les banques centrales
depuis le début de la crise sont pires que le mal.
Mario Draghi s'apprête à procéder au rachat de la dette publique par la BCE. Mario Draghi s'apprête
à procéder au rachat de la dette publique par la BCE. © Arne Dedert/dpa/AFP
Propos recueillis par Marc Vignaud
La BCE s'apprête jeudi à annoncer des achats de dette publique de la zone euro pour lutter contre la
déflation en zone euro. Charles Gave, libéral convaincu* et président de la société de services
financiers Gavekal Research, basée à Hong Kong, accuse les mesures exceptionnelles prises par les
banques centrales depuis le début de la crise d'augmenter l'instabilité du système financier et de
creuser les inégalités. Interview.
Le Point.fr : Pourquoi êtes-vous opposé au rachat de dette publique par la BCE alors que la mesure
est présentée comme indispensable pour sortir de la déflation par la plupart des analystes de marché
?
Charles Gave : Il faut d'abord se demander pourquoi une partie de la zone euro est en déflation !
C'est parce que l'euro est une construction imbécile. Il n'est pas possible de maintenir des taux de
change fixes entre des pays qui ont des productivités différentes. Sinon, celui qui a la productivité la
plus forte mange les autres. C'est ce qui s'est passé depuis le début des années 2000. En base 100 en
2000, la production industrielle allemande est aujourd'hui à 120, la française est à 85, l'italienne à 75.
De 1960 à 2000, la production industrielle de ces trois pays était pourtant exactement la même.
Après avoir foutu en l'air notre appareil industriel, l'Allemagne est en train de demander qu'on
réduise notre protection sociale. C'est ce qui s'appelle une dévaluation intérieure pour faire baisser
les prix : ce que l'Espagne a commencé à faire. Cela appauvrit de manière épouvantable toutes les
petites gens. L'euro est une fantastique machine à créer des divergences. Dans un livre que j'ai publié
il y a une dizaine d'années, Des Lions menés par des ânes, je disais que l'euro allait créer trop
d'usines en Allemagne, trop de fonctionnaires en France et trop d'immeubles en Espagne. Cela a mis
10-12 ans à se produire, mais cela s'est produit.
La BCE ne peut-elle pas contribuer à relancer la machine dans les pays du Sud en rachetant des actifs,
comme de la dette publique ?
Si les profits des entreprises baissent de 2 ou 3 % par an, elles n'ont que faire d'emprunter pour
augmenter leur production. Que les taux d'intérêt soient à 0,3, ou 5 %, cela ne change strictement
rien. Dans le contexte actuel, cela ne sert à rien d'investir. Quiconque a un peu d'argent en Europe
préférera d'ailleurs construire son usine en Allemagne, là où le coût du travail, du capital, et le poids
de la réglementation sont moins élevés, et non en France, en Italie ou en Espagne.
On comprend que l'action de la BCE pourrait être, à vos yeux, inefficace. Mais pourquoi êtes-vous si
opposé aux taux d'intérêt à zéro ?
Les systèmes d'assurance et de retraite ont besoin de vrais taux pour pouvoir remplir leurs objectifs.
Avec des taux à zéro, voire négatifs, les retraites complémentaires comme l'Agirc et l'Arrco seront en
faillite d'ici deux-trois ans, car une grosse partie de leur revenu vient de leurs placements obligataires
! En d'autres termes, la BCE est en train de subventionner la consommation actuelle avec la retraite
du futur. C'est un jeu à somme nulle. Cela fait trois ans que l'on nous promet le nirvana. Cela a
simplement eu pour effet de faire monter les marchés obligataires des pays périphériques de la zone
euro comme le Portugal, l'Espagne, l'Italie et même la France à des niveaux qui ne sont justifiés en
rien par les fondamentaux économiques de ces pays. On a bien vu avec la Suisse la semaine dernière
que lorsque la banque centrale crée des faux taux, ça revient vite comme un élastique à la figure. Et
ça fait mal !
Autrement dit, vous craignez un krach obligataire quand les banques centrales remonteront leurs
taux d'intérêt...
Cela se produira dès qu'il se passera quelque chose qui fera réaliser aux gérants du monde entier que
tous les prix sont faussés. On est en train d'accroître la fragilité du système financier en accroissant
les possibilités d'effets de levier (opérations financées par l'endettement, NDLR) qui peuvent mettre
en danger des banques, des opérateurs financiers, etc.
Malgré les risques, la politique de taux zéro, puis de rachats massifs d'actifs, a pourtant plutôt bien
fonctionné aux États-Unis, de l'avis de nombreux observateurs...
Le taux de participation au marché du travail aux États-Unis est à un plus bas historique. Le taux de
chômage affiché de 5,4 % est une création statistique. Si on rapporte le nombre de personnes au
chômage au nombre de personnes sur le marché du travail il y a dix ans, ce taux serait à 10 %. 50 %
de la population reçoit des allocations du gouvernement et un bon tiers des bons alimentaires... Si la
hausse des actifs déclenchée par les taux zéro a fait la fortune des gens riches, elle a appauvri la
majorité du pays.
Il faut bien voir que les taux zéro reviennent à prélever un impôt sur les pauvres au profit des plus
riches. Aux États-Unis, les dépôts bancaires, détenus en particulier par des petites gens, sont de 10
000 milliards de dollars. Si les taux étaient à 3 %, il y aurait à peu près 300 milliards de revenus
supplémentaires à dépenser par an. C'est autant d'argent qui est retiré de la consommation. Ces 300
milliards sont transférés aux "Goldman Sachs" de ce monde [référence à la banque d'affaire
américaine, NDLR] par les profits qu'ils réalisent grâce aux taux à zéro. Du point de vue de la justice
sociale, il n'y a rien de plus abominable que des taux nuls.
Vous mettez donc en relation l'explosion de la richesse des 1 % les plus aisés décrite par
l'Organisation non gouvernementale Oxfam, avec les politiques menées par les banques centrales
depuis le début de la crise ?
Oui. Il y a six ans, j'avais publié un article intitulé Le coût élevé de l'argent gratuit (The high cost of
free money) dans lequel j'avertissais que les taux zéro allaient augmenter les inégalités et entraîner
une baisse de l'investissement.
Pourquoi ?
Les deux principaux prix dans un système économique, ce sont les taux d'intérêt et le taux de change.
Si ces deux prix sont faux parce que manipulés par la banque centrale, le chef d'entreprise sent bien
que tous les prix dans l'économie sont faux. Il ne va donc pas se lancer dans une opération
d'investissement à 10 ans comme construire une nouvelle usine, car il ne sait pas du tout quels
seront les prix à cet horizon (le taux de change du dollar, les taux d'intérêt...). Il préfère donc racheter
ses propres actions, puisqu'il devient beaucoup plus rentable d'emprunter de l'argent pour racheter
ses propres titres que d'acheter une machine-outil, le prix des actifs. Cela n'augmente pas du tout
l'investissement. Du coup, la productivité baisse, les salaires n'augmentent plus et les pauvres gens
en prennent plein la gueule.
Auteur à succès, Charles Gave a publié en 2010 : L'État est mort, vive l'État. Pourquoi la faillite
étatique qui s'annonce est une bonne nouvelle, Bourin éditeur
[Hold-Up à 1 100 000 millions d'€] QE : comment la BCE se moque du
monde !
Olivier Berruyer, Les crises-fr.
Je réagis rapidement à ce (nouveau) scandale bancaire.
Que va faire la BCE ?
Mario Draghi a annoncé un programme de rachat d’actifs de 60 milliards d’euros par mois de mars
2015 jusqu’à fin septembre 2016, soit un QE à plus de 1 100 milliards d’euros au total.
Les achats d’obligations souveraines seront réalisés au prorata de la répartition du capital de la BCE,
c’est-à-dire qu’un montant réduit sera consacré au rachat des dettes des plus petits pays comme la
Grèce. Ils concerneront les obligations des États membres de la zone euro et des Institutions
européennes.
(Cela fait quand même la bagatelle maximale de 220 Md€ pour la France – soit presque 4 années
d’impôt sur le revenu !!!)
La BCE achètera des obligations de 2 à 30 ans
Les taux des obligations à dix ans sont les plus souvent cités en référence, mais les interventions de la
BCE porteront sur toutes les maturités : aussi bien sur des dettes à deux ans que sur des dettes à
trente ans.
Pour ne pas déstabiliser les marchés, il est indiqué que la BCE ne rachètera sur le marché secondaire
pas plus que 25 % du montant de chaque émission obligataire des différents États, et pas plus de 33%
de la dette totale de chaque émetteur…
Les risques ne seront partagés que sur 20% des titres achetés
Dans le cadre du vaste programme d’achats d’actifs lancé jeudi par la BCE, seuls 20% des titres
achetés seront susceptibles de provoquer des pertes assumées collectivement par l’ensemble des
États de la zone euro, a annoncé Mario Draghi.
“20% des achats d’actifs supplémentaires seront soumis à un régime de partage des risques”, a
expliqué Draghi, limitant ainsi le degré de solidarité entre contribuables européens lors des futurs
achats massifs de dette publique et privée, qui doivent commencer dès mars prochain.
On notera que même les Echos n’ont rien compris… :
(bas, on ne parle que de 600 Md€ de solidarité en + ou en -)
Pourtant, le reste des journaux a compris, et la BCE est claire :
“En ce qui concerne le partage des pertes hypothétiques, le Conseil des gouverneurs a décidé que
les achats de titres des institutions européennes (qui s’élèveront à 12 % des achats d’actifs
supplémentaires et qui seront effectués par les banques centrales nationales) seront soumis au
partage des pertes. Les autres achats d’actifs supplémentaires réalisés par les BCN ne seront pas
soumis au partage des pertes. La BCE détiendra 8 % des achats d’actifs supplémentaires. Cela signifie
que 20 % de ces achats supplémentaires feront l’objet d’un régime de partage des risques.”
Ainsi, ces 20 % se scindent en 12 % des achats concerneront les obligations des Institutions
Européennes (donc a priori les institutions type MES servant à boucher les trous précédents…) et 8 %
achetés directement par la BCE.
Les 80 % restant sont achetés directement par les banques centrales de chaque pays, SANS AUCUNE
SOLIDARITÉ européenne !
Et donc cela revient à dire que c’est chaque banque centrale nationale qui va racheter les obligations
de son propre gouvernement sur le marché secondaire…
C’est une vraie innovation (et j’avoue ne même pas voir comment c’est juridiquement possible) :
jusqu’à présent, l’EuroSystème (= toutes les banques centrales nationales) était à 100 % solidaire…
D’où ce commentaire incroyable :
Bah oui : on détricote 80 % de la solidarité, donc c’est un progrès vers l’Union.
Cela me semble être au contraire un sacré pas vers la dissolution de l’euro !
Lors de la fin de l’euro, ils nous diront encore que c’est une belle occasion d’aller vers plus d’union,
vous verrez…
Bref, il ne faut pas s’étonner dès lors que “L’usage d’un tel programme comme instrument de
politique monétaire a fait « l’unanimité » parmi les 25 membres du Conseil, a précisé Mario Draghi,
et le choix de l’enclencher dès mars a seulement fait « consensus », car certains membres du Conseil
ne voyaient pas l’urgence d’agir dès maintenant.”
L’Allemagne traine les pieds, mais elle ne s’est pas opposée ici à la mesure, vu que, au pire du pire,
ne lui couterait qu’une cinquantaine de milliards – vu que 80 % de pertes seront pour les pays
acheteurs de dette…
Hein ?
Bon, en résumé : la BCE va faire tourner la planche à billets (on appelle ça QE pour que les gens ne
comprennent pas) pour racheter des dettes publiques à ceux qui en ont déjà acheté.
Et ça sert à quoi ?
1. Officiellement, “c’est pour lutter contre la déflation rampante” – et donc pour faire monter les
prix.
En effet, c’est exactement ce qui s’est passé aux États-Unis, précurseurs :
Ah non, flûte – Caramba, encore raté…
P.S. je signale que ce n’est pas parce que cela semble marcher au début qu’il y a lien – on peut
s’amuser à faire dire n’importe quoi à de tels graphiques, en mettant n’importe quelle donnée. En
revanche, c’est un excellent moyen de “prouver négativement” qu’il n’y a pas de lien, quand on voit
une divergence majeure comme ici…
Pourquoi cela ne marche-t-il pas ?
Il est vrai, qu’en général, par le passé, quand on faisait tourner la planche à billets, cela faisait de
l’inflation. Mais pas là.
C’est lié au fait qu’on a désormais une énorme économie financière, au dessus-de l’économie réelle,
qui modifie les flux financiers.
Mais en fait, le principe est toujours vrai, simplement on a une mauvaise définition.
Car on appelle inflation l’”évolution des prix à la consommation”, donc ce que vous achetez tous les
jours.
Et on ne compte pas là dedans les prix des actifs : actions, obligations, immobilier…
Regardez, on vous serine que la BCE a terrassé l’inflation depuis 20 ans (donc “que les prix ont peu
augmenté”), mais si vous avez acheté un bien immobilier dans cette période, vous vous êtes
normalement aperçu qu’il y avait un petit souci dans sa définition de l’inflation… Et vous auriez sans
doute préféré une baguette plus chère mais les prix immobiliers de 1995…
C’est un peu comme si je disais qu’actuellement, on a une déflation cataclysmique de – 50 % – en
vous précisant que, bien entendu, j’appelle “inflation” l’évolution des seuls prix du pétrole…
Et en fait, dans l’économie financiarisée actuelle, les actions de la banque centrale ont bien tendance
à faire de l’inflation – mais de l’inflation des actifs. J’avais analysé ceci pour la Suisse il y a 2 ans (au
vu des ses magnifiques séries historiques) :
Et quand on voit le cours actuel des actions (records historiques – ce qui est clairement du délire vu
le contexte économique !!), des obligations, de l’immobilier, des taux d’intérêts, on voit bien qu’il y a
bien un fort effet inflationniste – mais des actifs.
2. on a droit aussi à “c’est pour relancer la croissance”
J’imagine que c’est de nouveau au vu du phénoménal succès américain :
Ah non, flûte – Caramba, encore raté…
Si des types dans une cave à Francfort pouvaient relancer la croissance, cela se saurait…
Je cite donc le grand et regretté J.K. Galbraith, ancien conseiller économique de plusieurs présidents
américains (source dans ce billet : Action des banques centrales : l’élégante esquive de la réalité) :
“On estime que les mesures discrètes prises par la Federal Reserve sont les plus approuvées et les
mieux acceptées des interventions sur l’économie. Elles n’en sont pas moins parfaitement
inefficaces, elles n’ont pas l’effet qu’elles sont censées avoir. La récession et le chômage – ou le
boom et l’inflation – se poursuivent. C’est un des mensonges auxquels nous tenons le plus. [...]
Depuis 1913, date à laquelle la Federal Reserve a commencé à exister pleinement, le bilan de sa
lutte contre l’inflation et particulièrement contre la récession a été d’une insignifiance totale et
continue. [...]
Pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l’expérience du conflit précédent, on redoutait
beaucoup l’inflation. Finalement, elle a été maintenue sous contrôle étroit et n’a laissé aucun
souvenir vraiment désagréable. Les historiens ne voient même plus le problème. Un facteur de poids
a pesé dans cet heureux résultat : on a tiré les leçons du passé et l’on n’a fait aucune confiance à la
Federal Reserve. Il n’était pas question, dans cette période si difficile, de fonder la politique
économique sur l’espoir ou la mythologie. Contenir l’inflation était l’une de mes tâches principales
pendant ces années (j’étais administrateur adjoint chargé de la politique des prix à l’Office de
contrôle des prix, donc immédiatement concerné par la lutte anti inflation), et j’étais bien persuadé,
moi aussi, que la Federal Reserve n’avait pas la moindre importance. Et c’était exact.
Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les menaces d’inflation et de
récession ont été moins graves. La Fédéral Reserve, après des débats internes savants et souvent
acharnés, a pris des mesures. Elles ont été très applaudies, ont donné lieu à des prévisions
optimistes, et n’ont eu aucun effet.”
Je me permets enfin de rappeler que toutes ces mesures « non conventionnelles » n’ont jamais été
testées à ce point dans l’Histoire. Je n’ai pas connaissance de cas dans l’Histoire où une Banque
centrale ait pris tant de risques, et encore moins où elle se soit retrouvé en fonds propres très
négatifs en cas de problèmes…
En théorie, ce n’est pas un drame vu que c’est une banque centrale, mais en pratique, on verra ce
que ça donne en terme de panique et de défiance envers la monnaie…
En conclusion : quand les banquiers centraux rentrent dans cette logique à la Ponzi (la BCE doit faire
des QU pour remplacer la Fed qui arrête et la BoJ qui limite aussi son aide aux marchés), ça finit en
général très mal…
Ben alors, ça sert à quoi en vrai ?
Eh bien, c’est assez simple. un tel QE sert principalement à 2 choses :
1. Vous l’avez compris, à continuer la gabegie financière, à maintenir au cric des bulles gigantesques,
indues et dangereuses – en évitant la vérité des prix (ce qui a à l’évidence des impacts négatifs sur
l’économie réelle)
Ça permet aussi aux États de voir baisser le taux d’intérêt qu’ils payent (en ne payant pas le bon prix)
– et donc de continuer à s’endetter encore plus. Ca semble bien comme ça, mais c’est en fait comme
avoir de la drogue gratuite.
Et le jour où le système lâche et il faut payer le vrai prix sur le stock énorme de dette, c’est la
banqueroute assurée…
2. Et mieux encore… À aider les banques privées !
Car que se passe-t-il lors d’un prêt à un État ?
Petite simulation comptable (désolé, c’est important) :
Quand tout se passe bien : (1) Disons que la Grèce reçoive 1 000 d’une banque pour un prêt à 20 ans.
On note que la banque encaisse un intérêt de 7 %, donc ÉLEVÉ, contrepartie d’un risque de défaut
(sans ce risque, les taux seraient toujours très faibles).
(2) au bout de 20 ans, la Grèce lève les impôts qui vont bien (ou ré-emprunte en vrai) et rembourse
la banque. Tout va bien.
(3) mais problème, en cas de défaut, la banque a perdu son argent (et la Grèce l’a gagné vu qu’elle ne
rembourse pas)
(4) et dans le cas du jour, alors que les inquiétudes augmentent sur la capacité de la Grèce à
rembourser, et donc que le risque qui a été rémunéré 7 % semble voir approcher sa réalisation, la
BCE s’interpose, rachetant l’obligation à risque achetée par une banque PRIVÉE qui a été rémunérée
pour ce risque ! Donc elle reprend une obligation dangereuse au moment où le risque de défaut
approche ! Merci pour le con-tribuable…
En effet, on voit bien que dans cette opération :
les liquidités dans le système augmentent de 1000 (la banque est remboursée, mais la Grèce n’a
encore rien payé) : du cash pour continuer à jouer…
la banque récupère 100 % de sa mis, et pour juste 1 100 Md€ – merci Mario…
la BCE récupère le risque pourri et le risque de défaut !
Ainsi, c’est un peu comme si 10 minutes avant que le Titanic ne tape l’Iceberg, la BCE arrive en
barque, lance une corde à un milliardaire qui descend dans la barque et la BCE prend sa place sur le
bateau – le tout en lui rachetant au passage son billet à plein tarif…
Elle est pas belle la vie ?
N.B. : vous apercevez ici dans (4) clairement comment est créé la monnaie (ici monnaie de banque
centrale). Tout se joue d’un trait de plumes, PARCE QUE la banque (centrale) gère le “compte en
banque” du client (ici une banque normale). En échange de la créance détenue par la banque
normale, elle crédite simplement son compte en banque de 1000. Elle écrit 1000 de plus – et rien
besoin d’autre. C’est une possibilité issue du privilège de tenir les comptes – exactement comme si
vous tenez les comptes d’une partie de Scrabble ou de Poker, il vous suffit juste… bah de rajouter
1000 avec votre stylo. BIEN ENTENDU, cette possibilité est en général interdite – par principe même
d’être teneur du compte, il faut respecter des règles (sinon les banques pourraient racheter le pays
d’un trait de plumes!)… D’où le fameux adage “Les crédits (ou ici les achats de créances) font les
dépôts” (c’est enseigné en 1ère année de cours d’économie).
Q.E de la BCE : commentaires et conséquences
Mise en ligne le : vendredi, 23 janvier 2015 08:38
Objectif eco
la BCE vient donc d'annoncer son programme de quantitative easing, prévu s'élever à 60 milliards
d'euros mensuels jusqu'en septembre 2016 au moins.
Pour le situer et le comparer à ceux d'autres pays, il est de même intensité que le précédent
programme américain, en atteignant un rythme d'expansion du bilan de la banque centrale à environ
7% du PIB de la zone euro.
Celui du Japon est nettement plus intense encore, avec un niveau prévu atteindre 15% du PIB
japonais, et des rachats d'actifs plus larges allant jusqu'aux actions.
La première raison d'être d'un programme de Q.E, celle que tous ses promoteurs nieront dans un bel
ensemble c'est cela :
japanbudget
Vous l'avez compris, le Q.E permet avant tout aux dirigeants des états concernés de dépenser
toujours plus d'argent public, de laisser filer encore plus les déficits et la dette publique, tout en
profitant du parapluie de la banque centrale qui rachète les dettes émises et pousse les taux vers 0,
évitant ainsi aux gouvernements toute sanction du marché (jusqu'au jour où la confiance dans les
banques centrales disparaîtra et où ce schéma s'effondrera).
Le second effet d'un programme de Q.E est de créer des bulles d'actifs, avec par exemple un
doublement de l'indice nikkei en deux ans. Il n'est pas interdit d'en profiter (au contraire !), je viens
par exemple d'acheter une ligne d'actions d'une honding financière très décotée sur la place de Paris,
ayant ses principaux actifs en Suisse (ce qui permet à la fois de bénéficier du Q.E et de la réévaluation
du franc suisse). Mais gardez à l'esprit que toutes les bulles finissent par éclater, et que votre sort
dépendra à la fois du bon vouloir des banques centrales et de la durée pendant laquelle celles-ci
conserveront la confiance des marchés.
Pour les autres effets, ceux que les partisans du Q.E mettent en avant, il y aurait :
- Une hausse de l'inflation.
La réalité est que les banques centrales n'arrivent pas à la relancer malgré leurs efforts. L'inflation
japonaise est déjà en train de retomber rapidement aujourd'hui, avec des prévisions d'inflation
inférieures à 1% sur 2015, malgré une dévaluation du yen considérable (118 yens pour 1$ aujourd'hui
contre 75-80 avant les vagues de QE japonais). Et aux USA l'inflation est actuellement tombée à 0,8%
malgré le récent Q.E qui a eu lieu.
- Des créations d'emplois.
Voilà un autre mythe. Aux USA, pays où le Q.E est censé avoir le mieux réussi, l'emploi réel ne
redécolle pas, il y a moins de chômage simplement parce que de plus en plus d'actifs se retirent du
marché du travail.
- Une relance de la consommation via la baisse des taux et la relance du crédit.
Aux USA, cela a fonctionné en partie, pour deux raisons :
- Les taux à 10 ans étaient encore à 3,6% début 2011 et 3% fin 2013, il y avait donc une certaine
marge de manoeuvre à la baisse.
- Les modes de consommation de ce pays (recours massif au crédit à la consommation et au crédit
hypothécaire) rendent la dépense des ménages très sensible aux taux d'intérêt.
En Europe la situation est radicalement différente :
- Les taux sont déjà au plancher, avec par exemple seulement 0,6% sur le taux à 10 ans français et
n'ont pratiquement plus de marge vers le bas.
- Les habitudes de consommation sont beaucoup moins dépendantes du crédit. Certains auteurs
(Michael Pettis ou Mike Shedlock par exemple) attendent même un effet inversé du fait que c'est
l'épargne qui domine sur le crédit en Europe, et qu'une baisse des taux réduira les revenus des
épargnants et leur capacité à consommer (voir cet article).
Le QE européen devrait donc avoir beaucoup moins d'effets sur la croissance que son prédécesseur
américain.
Que restera-t-il aux "élites" (si on peut les appeler ainsi !) qui nous gouvernent une fois que les Q.E
n'auront plus d'effet ?
(le Japon semble tout près d'avoir atteint cette limite)
Je vois deux options :
- Ou elle finissent par jeter l'éponge, comme la BNS en Suisse et accepter qu'une crise remette les
compteurs de la dette à zéro. On pourra alors repartir du bon pied après une période difficile.
- Ou on pousse la logique keynésienne / étatiste à l'oeuvre dans les programmes actuels jusqu'au
bout pour forcer les ménages à consommer coûte que coûte, et il faudra aller toujours plus loin dans
le dopage de la consommation.
Cela passera par :
- Des politiques de confiscation de l'épargne (taux d'intérêt négatifs, pénalités sur les dépôts des
épargnants) pour que tout le monde soit obligé de consommer.
- Une distribution directe d'argent public aux ménages via la monnaie imprimée, avec des entreprises
qui deviendront alors entièrement dépendantes des programmes des états.
- Une appropriation partielle puis de plus en plus massive par l'état des biens des ménages (il faut
bien que celui-ci récupère quelque part les dettes qu'il émet).
Toutes ces idées ont déjà été émises plus ou moins discrètement par les représentants de l'"élite"
soucieuse uniquement de notre bonheur bien entendu. Ici, ou ici par exemple.
Des entreprises qui deviennent entièrement dépendantes des états, des états qui confisquent le
patrimoine des ménages...cela ne vous rappelle rien au fait ? Cela a déjà été essayé dans le passé,
cela s'appelle le communisme.
Espérons quand même que le chemin de la France et des autres états occidentaux sur la route de la
servitude étatiste s'arrête avant cela. Nous en sommes déjà à 57% du PIB en dépenses publiques.
Plus de la moitié du chemin qui conduit au communisme "parfait" a déjà été accompli en France.
BCE: le rachat de dettes d'État pour les nuls
Publié le 22/01/2015 à 06:01
INFOGHRAPHIE - Ce jeudi, la Banque centrale européenne devrait annoncer une opération monétaire
inédite pour relancer la croissance en zone euro. De quoi s'agit-il? Pourquoi l'Allemagne est
réticente? Qui va en profiter? Explications pour les non-initiés.
«Cruciale», «explosive»! Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier cette semaine pour l'avenir
économique de la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE) doit annoncer une action de
politique monétaire inédite pour relancer la zone euro.
• Qu'est-ce que le «quantitative easing» (QE)?
Le «quantitative easing» (QE) ou assouplissement quantitatif, c'est la version moderne de «la
planche à billet». Il s'agit d'un instrument de politique monétaire non conventionnel.
Habituellement, la Banque centrale européenne (BCE) utilise, comme principal outil, le taux d'intérêt
auquel elle accorde des prêts aux banques. Taux qui détermine celui des crédits auxquels souscrivent
les ménages et les entreprises. En raison de l'ampleur de la crise, les banques centrales ont été
amenées à prendre des mesures non conventionnelles dès 2008, consistant notamment à acheter
des obligations ou des billets de trésorerie émis par les entreprises, à reprendre les actifs de banque
ou des prêts au secteur privé transformés en obligations (ABS). Mais cela n'a rien à voir avec le «QE»
dont on parle aujourd'hui, qui s'inspire de ce que fait la Fed aux États-Unis, la Banque d'Angleterre ou
la Banque du Japon depuis les années 2000.
• Comment cela fonctionne?
Le «QE» consiste à racheter des dettes souveraines, des obligations d'États à long terme, à 7 ans ou
10 ans, sur les marchés. En échange de ces achats, la BCE crée de la monnaie, des liquidités
nouvelles, qu'elle injecte dans les circuits financiers. Les pays de la zone euro étant très endettés, les
dettes d'État abondent. Il en existe 7000 milliards d'euros en circulation. La BCE ne peut racheter que
des titres biens notés par les agences de notations. Ce qui exclu a priori les titres grecs et chypriotes.
La BCE peut acheter elle-même les titres, et les garder sur son bilan, ce qui fait partager les risques
financiers à l'ensemble des États membres de la zone euro. Elle peut aussi laisser les banques
centrales nationales acheter ces titres, et les garder sur leurs bilans, afin de ne pas mutualiser le
risque entre les pays. Une option qui décevrait les marchés.
• En quoi cette opération est-elle inédite?
La zone euro ne s'est jamais lancée dans l'aventure d'un «QE» à l'américaine, car le traité de
Maastricht -repris dans le traité de Lisbonne aujourd'hui en vigueur- interdit expressément le
«financement monétaire» des États. Si elle sert à financer les déficits des États membres, la «planche
à billets» est proscrite. C'était l'une des conditions fixées par l'Allemagne, pour renoncer au Deustche
Mark, au profit de l'euro. L'assouplissement quantitatif n'est acceptable, aux yeux de la justice
européenne, que s'il s'agit d'un instrument exceptionnel permettant à la BCE d'atteindre son objectif
d'inflation de 2 % à moyen terme ou de sauver l'euro.
• Pourquoi la BCE envisage cette opération?
Depuis un an et demi, l'inflation est à un niveau jugé «extrêmement bas» par le président de la
Banque centrale européenne, Mario Draghi. En décembre, les prix dans la zone euro ont même
reculé de 0,2 %. Or, selon son mandat, l'institution financière doit certes maintenir le taux de
l'inflation sous les 2 % «mais pas à un niveau trop éloigné de ce seuil maximal», rappelle Jean-Claude
Trichet, ancien président de la BCE. Cette tendance fait craindre à la plupart des pays de la zone
euro, à l'exception de l'Allemagne, que l'Europe s'installe dans la déflation, c'est-à-dire la
«diminution générale et durable des prix», selon la définition de l'Insee. Le risque c'est que la baisse
des prix se transmette aux salaires, et affaiblisse encore la croissance.
• La déflation, c'est grave?
Oui. Aussi grave que l'inflation, et plus difficile à combattre. La déflation, c'est le cauchemar des
banques centrales, car il est très difficile d'en sortir, si ce n'est en recourant massivement à la
planche à billets… La déflation a accompagné le krach boursier de 1929 aux États-Unis et en Europe.
Ce fléau économique sévit depuis deux décennies au Japon. La zone euro est-elle en déflation? Pas
encore officiellement. Les prix reculent surtout en raison de la chute des prix du pétrole, considérée
comme une bonne nouvelle pour la zone euro. Mais le danger guette, notamment dans le sud de la
zone euro où les prix reculent depuis plusieurs mois. Et c'est pour éviter de tomber dans le piège,
que la BCE veut agir. Avant qu'il ne soit trop tard.
• Pourquoi l'Allemagne s'oppose à cette opération?
L'Allemagne n'aime pas la «planche à billets». Elle craint que cela n'alimente des bulles financières,
et qu'en dépréciant l'euro, et en facilitant l'endettement, cela décourage les réformes structurelles
dans les États du sud de l'Europe. «Il faut empêcher que la pression pour l'amélioration de la
compétitivité diminue à cause de l'action de la BCE», a mis en garde Angela Merkel. L'inflation est
également une crainte historique des Allemands, traumatisés par la folle envolée des prix des années
1920, qui a ruiné les petits épargnants et les classes moyennes, et dans la conscience collective fait le
lit du régime nazi. Une crainte largement dépassée, au yeux de tous les économistes. «Toutes les
études le prouvent: cela n'augmente pas l'inflation. Il n'y a pas de danger de ce côté», répond
Catherine Mann, chef économiste de l'OCDE, dans une interview au Figaro. L'Allemagne ne croit pas
non plus au risque de déflation brandi par la BCE. Il n'y aurait donc aucune urgence à décider d'un
assouplissement monétaire.
• Quels seraient les gagnants et les perdants?
Les pays périphériques de la zone euro (Italie, Espagne, Portugal, Irlande), seraient les plus grands
gagnants d'un «QE» à l'américaine. L'Italie et l'Espagne bénéficieraient d'une offre de crédit plus
abondante et moins onéreuse, alors qu'aujourd'hui, ils font face à un crédit «crunch», une pénurie
de crédit. Ils bénéficieront aussi de la dépréciation de l'euro entraîné par ce surcroît d'offre de
monnaie pour exporter plus. Cela dit, l'Allemagne gagnera aussi beaucoup d'une baisse de l'euro, car
sa croissance dépend de plus en plus des exportations vers les pays émergents.
En France, le «QE» aura un impact moindre. Le Trésor français emprunte déjà à des taux
historiquement bas ; le crédit est disponible et bon marché. C'est la demande de crédit qui ne suit
pas, par manque de confiance. Pourquoi demander un crédit lorsque l'on est assommé d'impôts et
de réglementations tatillonnes? La France qui s'est tant plainte de «l'euro fort» sera surtout aidée
par la dépréciation du change. Ses exportations en zone dollar seront plus compétitives. Les
entreprises du CAC 40 seront les grandes gagnantes.
Du côté des ménages, les emprunteurs seront avantagés -ils peuvent emprunter moins cher ou
renégocier leur crédit-, alors que les épargnants verront leur épargne leur rapporter moins. Le «QE»
incite à demander un crédit, à dépenser, à prendre des risques en Bourse, et non à épargner sur un
livret A ou en obligations d'État par le biais d'assurances vie en fonds euros…
Institut SupConcours
Institut SupConcours
Corrigé-type
CONCOURS EXTERNE
D’INSPECTEUR DES
FINANCES PUBLIQUES
EXERCICE DE PLAN DE NOTE
Thème : le « QE »
© SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés.
1
Institut SupConcours
EXEMPLE DE PLAN DE NOTE
Sujet : L’impact de l’assouplissement quantitatif de la Banque centrale
européenne sur l’économie française.
Corrigé-type
I.
LE « QE » : UNE RÉÉCRITURE DU RÔLE DE LA BCE DANS LA
ZONE EURO
A. Un changement de modèle
Les missions historiques de la BCE : maintenir l’inflation dans la
zone euro.
La nouvelle mission impartie à la BCE : lutter contre la déflation
Le déroulement pratique du « QE »
B. Les avantages attendus
Une dette aux intérêts moins élevés
© SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés.
2
Institut SupConcours
Un « crédit » (dans tous les sens du terme…) restauré pour les
États (à commencer par ceux endettés)
Une économie relancée (coût du crédit moins élevé, donc incitation
à investir, donc à embaucher donc à faire consommer : le cycle de
consommation repartirait)
II.
LES LIMITES D’UNE POLITIQUE « D’ASSOUPLISSEMENT
Corrigé-type
QUANTITATIF
»
A. Une atteinte à la valeur de la monnaie…
 Une dépréciation de la monnaie (les entreprises exportatrices
ont pour la plupart depuis longtemps choisi l’implantation
dans le pays d’accueil, la variation du taux de change a peu
d’impact ; alors que le coût des importations augmente) : de
l’argent est créé ex-nihilo faisant baisser la valeur de celui
existant déjà.
 Une inflation bien réelle, ou sur des segments économiques
(immobilier de 2002 à 2013 en France notamment avec 150
à 200 % parfois d’augmentation des prix alors que dans le
même temps, la BCE assurait maintenir les prix à 2 % ; c’est
tout le problème du contenu du panier pour calculer l’indice
de l’inflation) ou … toute l’économie (cf. l’Allemagne de 1923
/ 1929).
© SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés.
3
Institut SupConcours
B. …. Sans conséquence sur le rétablissement de l’économie
 Un effet médiocre voire nul : cf. les exemples japonais depuis
20 ans et américain depuis 5 ans
 Un risque de bulle financière accru sans prêt à l’économie
réelle (l’argent créé par la BCE pour acheter les obligations
détenues par les banques commerciales sert à ces dernières
à agir essentiellement sur les marchés financiers, non à
prêter aux PME ; ou à prêter pour des projets immobiliers…
Corrigé-type
sans conséquence sur l’investissement à 5 ou 10 ans, ce
type de projet ne créant aucun emploi).
 Les plus pauvres encore plus laminés (leur épargne n’est pas
rémunérée et ils sont davantage touchés par le chômage ;
aux États-Unis adeptes d’un QE pendant 5 ans, 1/3 de la
population touche maintenant des bons alimentaires pour se
nourrir)
© SARL SupConcours 2015 – Tous droits réservés.
4