L`économie politique de William Petty et les colonies

Transcription

L`économie politique de William Petty et les colonies
1
Journées d’étude de l’Association Charles Gide
La Martinique, campus de Schoelcher, 28-29 novembre 2013
Les économistes et les colonies
Pierre Dockès
Professeur émérite à l’université Lyon 2
Triangle, CNRS
L’économie politique de William Petty et les colonies
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d'en élire un autre ? »
Berthold Brecht, La Solution
Dans Political Arithmetick1, William Petty comparant la France et l’Angleterre ou
plutôt les possessions de leurs princes, donne la liste des territoires de l’empire britannique :
« England, Scotland, and Ireland […] together with the Planted parts of Newfoundland, NewEngland, New-Netherland, Virginia, Mary-Land, Carolina, Jamaica, Burmoudas [Bermudas],
Barbadoes, and all the rest of the Carribby Islands, with what the King hath in Asia and
Africa »2. Il ajoute immédiatement, ce qui est un des points principaux de son credo : « both
Princes have more Land, than they do employ to its utmost use. » La densité de la population
est trop faible et, si c’est surtout le cas de la France, c’est également vrai des territoires
anglais, et la dispersion de ces derniers est trop forte.
Les colonies sont des « plantations », des territoires où, venus de l’extérieur, des
hommes se sont ou ont été implantés, s’appropriant les sols, mettant en place un système
d’exploitation. S’ensuivent des sociétés différentes selon la place que continuent d’occuper
les indigènes (nombre, institutions, croyances, propriété foncière, mode de production …),
1
Political Arithmetick, in : Charles Henry Hull (ed), The Economic Writing of Sir
William Petty, (ci-dessous respectivement PA et Hull). Dans le chapitre VI de PA, il observe
l’extension de l’empire depuis 40 ans (donc depuis 1636) : « It is not much to be doubted, but
that the Territories under the Kings Dominions have increased ; Forasmuch as New-England,
Virginia, Barbadoes, and Jamaica, Tangier, and Bumbay, have since that time, been either
added to His Majesties Territories, or improved from a desert condition, to abound with
People, Buildings, Shipping, and the Production of many useful Commodities. »
2
PA, p. 285.
2
l’origine nationale et la religion des colons, les modalités d’exploitation des terres et des
hommes. Au cours de la vie de Petty, l’empire britannique s’est accru considérablement en
Amérique et dans les Caraïbes. Peu à peu, son intérêt s’est orienté vers ces terres nouvelles et
les problèmes spécifiques qu’y posait l’implantation de colons. Les plantations ne sont pas
une question secondaire pour Petty, la colonisation n’est pas étudiée dans un dernier chapitre,
marginal. Il s’agit d’une question centrale et la problématique du développement colonial
irrigue son œuvre.
Dans sa jeunesse, la colonie par excellence est l’Irlande. Petty va jouer un rôle
majeur dans le processus de colonisation en effectuant une cadastration de l’île, le célèbre
Down Survey, lors de la reconquête par Cromwell, afin de redistribuer les terres aux
nouveaux « ayant-droits ». Ce rôle va lui permettre de devenir l’un des plus importants
propriétaires fonciers de l’île, de stabiliser sa fortune foncière et de fonder une dynastie. Nous
verrons cela dans une première partie. Dans une deuxième partie, nous verrons combien la
science économique nouvelle que Petty construit est marquée par la question coloniale. La
troisième partie sera consacrée à l’anatomie de l’Irlande et à ses propositions « audacieuses »
quant au devenir de l’île et de ses habitants. Enfin, dans une quatrième partie, nous verrons
comment l’Amérique et la Caraïbe s’imposent à sa réflexion.
I. Les plantations en Irlande et le rôle de Petty
L’Irlande est la terre de plantation historique. Malgré des vagues de plantation
successives, les colons anglais, essentiellement protestants, vont rester fortement minoritaires
dans une population indigène massivement catholique. La plantation y est d’abord mainmise
sur les terres, l’implantation des hommes fut plus difficile : les grands propriétaires anglais
avaient comme obligation de faire venir des tenanciers anglais, mais cette immigration resta
modeste, et les tenants restèrent dans leur grande majorité irlandais. Quant au type
d’exploitation des terres, que le propriétaire soit irlandais ou anglais, il est pour l’essentiel le
même : de grands domaines encore largement féodaux où des « tenant at will » encore proche
de serfs (sans autre titre qu’une présence ancestrale) travaillent leurs parcelles à la merci
d’une éviction, n’ayant aucun recours contre la volonté du Landlord. Ce n’est que lorsque les
tenants venaient d’Angleterre que le Landlord devait leur accorder un bail transparent, à durée
déterminée (leaseholders).
Les plantations ont commencé au XVIe siècle sous les Tudor [Canny, 2001]. Sous
le règne d’Henry VIII, les plantations eurent d’abord comme finalité affirmée la constitution,
sur des terres confisquées, d’espace de développement rural que les Irlandais attardés étaient
censées imiter. Des plantations punitives leur succédèrent rapidement pour réprimer les
incursions des Irlandais contre la région anglaise de Pale. Ni les unes, ni les autres ne
rencontrèrent de succès, les settlers répugnant à s’installer dans des zones peu sures. À la fin
du siècle, à partir de 1580, la rébellion de la famille Desmond dans le comté de Munster
donna le prétexte à des plantations de masse sur les terres confisquées aux rebelles. Le recours
à des undertakers ayant obligation de recruter des tenanciers anglais protestants fut
expérimenté. Les résultats furent mitigés : plutôt que des régions entières, il n’y eut que des
groupes de colons dispersés. Plus sérieuses furent les plantations en Ulster au début du XVIIe
siècle après la guerre de neuf ans (1594-1603), la défaite des comtes O’Neill et O’Donnell,
leur fuite (the flight of the Earls), puis de la rébellion de O’Doherty en 1608. Tous les
domaines des propriétaires irlandais y furent confisqués et confiés à des entrepreneurs anglais
ou écossais chargés de faire venir des tenanciers de leur pays, les financiers de la City
obtinrent la ville de Derry (devenue Londonderry), l’Église d’Angleterre y occupa toutes les
possessions de l’Église catholique. C’est sous le règne d’Elizabeth que les immenses
propriétés coloniales de Walter Raleigh, puis de William Boyle, comte de Cork, se
3
constituèrent3. Sous le règne des Stuart, Jacques Ier et Charles Ier, les plantations furent encore
plus massives. Les comtes et autres propriétaires irlandais n’ayant que rarement des titres de
propriété valides, ils ne purent en obtenir qu’en abandonnant un quart ou un tiers de leurs
domaines. Ironiquement, il en va de ces grands seigneurs comme de leurs misérables
tenanciers : les uns n’ont pas de titre de propriété, les autres pas de bail de tenancier, leur
droits ne reposaient que sur la tradition, d’où le risque d’éviction. Thomas Wentworth4 lança
une vaste opération de plantation dans le Connacht où les propriétaires catholiques virent
jusqu’à la moitié de leurs terres confisquée. Les résultats furent une forte émigration de
colons et d’indentured servants vers la Barbade et surtout la rébellion de 1641.
1. Petty et l’insurrection irlandaise de 1641
En octobre 1641, un groupe de grands propriétaires irlandais essentiellement
d’Ulster tente une sorte de coup d’État. Celui-ci dégénéra rapidement dans une série de
massacres commis par la paysannerie irlandaise contre les nouveaux colons anglais et
écossais protestants, d’abord en Ulster et Munster, puis partout en Irlande. Les irlandais
catholiques attaquèrent les plantations, brulèrent les fermes, assassinèrent les protestants par
milliers dans des conditions souvent atroces que les contemporains soulignèrent fortement (le
choc sur les protestants anglais fut considérable). Les « vieux anglais » catholiques, dans leur
grande majorité, s’étaient ralliés à leurs coreligionnaires. William Petty estime que 37.000
britanniques furent massacrés en 16415, il y en eut sans doute une dizaine de milliers si l’on
tient compte des colons morts de froid et de faim [Canny, 2001, chap. 8, p. 451 ss]6.
L’estimation donnée par Petty fait cependant tache dans un contexte passionné, les Protestants
anglais s’affirmant alors victimes d’une guerre d’extermination menée par les Irlandais
(papiste et irlandais devenant des synonymes)7 justifiant une procédure exceptionnelle
d’exécution et de bannissement des hommes, de confiscation des terres.
Les troubles, la rébellion, l’importation de la guerre civile anglaise, puis la
reconquête et la répression firent baisser fortement la population et ruinèrent le pays. William
Petty calcule combien il y eut de morts, d’êtres humains « gaspillés » du fait de la rébellion et
de la reconquête, et la diminution de richesse de ce fait. Il le fait avec une méthode indirecte
fort approximative, caractéristique de son « arithmétique politique »8.
Pour estimer la population en 1652, Petty part de la population en 1672 (qu’il
estime connaître, soit 1,1 million), il enlève l’accroissement démographique naturel (supposé
arbitrairement de 10%) et l’immigration (250.000), il aboutit à 850.000 habitants. Il calcule
alors la population en 1641 en partant d’un indicateur : la réduction des exportations de biens
de consommation (bœufs, moutons, viande, beurre) entre les deux dates. En onze ans (entre
3
Il y eut dans ces premières années du XVIIe siècle une immigration de
Catholiques anglais fuyant les persécutions, recherchant l’intégration dans un milieu
« papiste ».
4
Ultérieurement Earl of Strafford, il finira condamné par le Parlement et exécuté
en 1645.
5
Political Anatomy of Ireland, in : Hull, p. 151 (ultérieurement PAI).
6
Lorsque les Covenanters (Presbytériens) écossais réoccupèrent l’Ulster (164142), il y eut réciproquement des massacres d’Irlandais catholiques, sans parler de la
reconquête par les troupes de Cromwell.
7
Petty récuse les estimations à 154.000 morts violentes. John Temple [1646] parle
même de 300.000 morts.
8
Petty calcule la croissance d’une population comme une suite arithmétique (cf.
en particulier [Postscript, TI, p. 604-5].
4
octobre 1641 et octobre 1652), il y aurait eu 616.000 pertes humaines « destroyed by the
Rebellion » [PAI, p. 150], dont 504.000 Irlandais.
En tenant compte de la perte de natalité par rapport à une situation de paix
pendant onze ans, il obtient une population « wasted » de 689.000 personnes9. La peste de
1650 en Irlande étant supposée avoir tué 412.500 personnes10, il aboutit à 87.000 irlandais
ayant péri « par l’épée » et 87.000 du fait de la famine, du froid et du bannissement [PAI, p.
152]. On estime aujourd’hui qu’il y eut au minimum 200.000 morts et bannis (entre 15.000 et
20.000) sans parler de la peste, peut être jusqu’à 400.000 morts en tout.
2. Petty et le Down Survey : l’accumulation primitive à l’œuvre.
Le Down Survey, cette cadastration d’une grande partie de l’Irlande, par paroisses
et baronnies, réalisée par Petty est une réalisation scientifique et pratique exceptionnelle. À
l’arrière plan, il y a la cause qu’il sert, une extorsion coloniale dans toute sa clarté, et le
cynisme de celui qui s’en sert pour devenir l’un des plus grands propriétaires d’Irlande. Nous
sommes à un moment exceptionnel, un grand économiste participant au plus haut niveau à
l’accumulation primitive colonialiste, et pour son plus grand profit personnel.
La conception smithienne, puis marxienne, de l’accumulation primitive
(« previous accumulation ») s’applique parfaitement. Il s’agit du processus d’accaparement de
la terre et du capital au profit de la grande propriété foncière et du capital, le colonialisme
étant une de ses formes. Par la violence, d’où le rôle de l’État. Comme l’écrit Marx dans le
Capital : « Il est notoire que dans l'histoire réelle, c'est la conquête, l'asservissement, la rapine
à main armée, le règne de la force brutale qui ont joué le grand rôle. Dans les manuels béats
de l'économie politique, c'est l'idylle au contraire qui a de tout temps régné. A leur dire il n'y
eut jamais, l'année courante exceptée, d'autres moyens d'enrichissement que le travail et le
droit. En fait, les méthodes de l'accumulation primitive sont tout ce qu'on voudra, hormis
matière à idylle. » [Marx, 1867, p. 1168].
Relier l’accumulation primitive et William Petty est d’autant plus naturel que
Marx, grand admirateur de l’économiste Petty11, l’était moins du « pillard » des biens
irlandais appuyé sur la conquête coloniale, « ce chirurgien militaire à l’esprit hardi, mais
essentiellement frivole, tout aussi doué pour piller en Irlande sous l'égide de Cromwell, que
pour se faire donner à force de courbettes, par Charles II, le titre de baronnet en couverture de
ses rapines », même si la virtuosité et la hardiesse de son esprit, son humour, son génie
l’impressionnent [Marx, 1859, p. 305-306]. Même si la rapine, le pillage, le conflit d’intérêt,
9
Pour une interprétation différente du calcul de Petty, [Reungoat, 2004, p. 221
ss].
10
Calcul fait à partir des tables de mortalité de Londres corrigées par le degré
relatif d’intensité estimé.
11
« le chercheur le plus génial et le plus original qui se soit révélé en économie »
écrit Marx [Engels, 1878]. Dans le Capital [Marx, 1867, p. 1168] parle de « sa géniale
audace » et fait de Petty le fondateur de l’économie politique anglaise dont Ricardo est
l’aboutissement, avec Boisguilbert et Sismondi réciproquement pour la française. Il le loue
pour sa conception immédiatement sociale de la richesse matérielle comme division du
travail, sa théorie de la valeur qui fait du travail la source essentielle de la richesse matérielle,
sa théorie du travail productif et improductif, sa théorie de la surplus-value même si elle n’est
perçue que dans la rente du sol et de l’argent. Il est le fondateur d’une nouvelle science,
l’arithmétique politique, et il souligne sa méthode, ne se servir que d’arguments tirés de
l’expérience sensible, sa volonté de ne parler que « in terms of number, weight or measure ».
Sur la relation Petty-Marx [Roncaglia, 1985 ; Aspromourgos, 1996 ; Mahieu, 1997 ; Welch,
1997].
5
la concussion sont courants à l’époque de Petty, il fut probablement le plus grand profiteur de
l’expropriation cromwellienne de masse, et il gardera toute sa vie cette réputation.
Revenons en 1641, lors de l’insurrection irlandaise. Dès le départ, il est entendu
que les Irlandais coupables seront châtiés, qu’ils perdront leur vie ou leur liberté et, bien sûr,
leurs terres. Reste à effectuer la reconquête et pour cela le Parlement britannique doit lever
des fonds ; il a recours à des spéculateurs, des capitalistes « risk takers », des « adventurers »
qui prêtent leurs fonds contre les terres qui seront ultérieurement expropriées (des fonds que
le Parlement utilisera pour mener la guerre civile), c’est l’Adventurer Act de mars 1642. La
reconquête par Olivier Cromwell ne sera réalisée qu’après la victoire du Parlement et des
puritains sur les royalistes « Cavaliers » de Charles Ier. Il faudra aussi payer la New Model
Army de « Têtes rondes ». Là aussi les terres irlandaises formeront la solde (payée post
factum) des militaires, un moyen de financement, une incitation.
La reconquête entreprise en 1649 est terminée en 1652, le Parlement passe alors
l’Act of Settlement qui débute par l’expression de la volonté de réaliser « a total reducement
and settlement of that nation » : ceux reconnus comme des criminels seront exécutés ou
déportés (comme esclaves ou comme « indentured servants » vers la Barbade
principalement), les membres de l’armée régulière de la Confédération de Kilkenny étant
« pardonnés », ils pourront devenir mercenaires dans les armée continentales
(approximativement 35.000 le feront), mais tous ceux qui n’auront pas manifesté « their
constant good affection to the interest of the Commonwealth of England » verront leurs terres
être confisquées en totalité ou en partie. Les propriétaires et tenanciers expropriés, et
finalement tous les propriétaires catholiques, devaient s’installer dans les comtés de Connaght
ou de Clare (ils devaient y recevoir des terres en proportion de leurs possessions ou tenures
antérieures, mais en moindre quantité et moins fertiles) afin que soit réalisé un peuplement
anglais protestant du reste de l’île. De fait, approximativement 50.000 seulement furent
déportés, la grande majorité restant sur place comme tenanciers par manque de colons anglais.
Le transfert de propriété sera largement effectué, confirmé (1657) et si en 1600 il y avait
encore 80% des terres entre des mains de catholiques irlandais, en 1641 59%, en 1688, il n’y
en a plus que 22% et en 1703, 14% [Courbage, 1996 ; McCormick, p. 117].
Pour réaliser cette expropriation de masse et redistribuer les terres aux
adventurers et aux soldats anglais, il fallait connaître les propriétés aussi précisément que
possible, établir des « surveys » et descriptions (des terriers), voire cadastrer et cartographier
rigoureusement. Un Gross Survey sous la direction de Benjamin Worsley, jusqu’alors un
proche de Petty au sein du cercle Hartlib, s’avéra insuffisant : il était déclaratif, trop vague,
incapable de distinguer entre les terres profitables et les autres, il sous-évaluait les terres
expropriables. Un Civil Survey « inquisitorial » (avec des inspecteurs visitant les propriétés)
fut entrepris (1654), mais il ne s’agissait que d’une description qui fut jugée (en particulier par
l’armée) insuffisante : il fallait mesurer précisément.
En 1652, William Petty12 était arrivé en Irlande comme « physician-general » de
l’armée de Cromwell. Poussé par l’ambition, la cupidité, son esprit aventureux, il s’était
12
La vie aventureuse de William Petty (1623-1687) commence dès son
adolescence. Marin, jalousé (pour son esprit mercantile) par ses camarades, il est abandonné
avec une jambe brisée sur les côtes normandes. Il en profite pour faire sa scolarité dans le
collège jésuite de Caen. Vers 1639, il rentre en Angleterre, poursuit ses études, obtient un
poste dans l’administration de la marine. Fuyant la guerre civile, il décide d’aller étudier la
médecine en Hollande et en France. Après 1643, il voyage et étudie entre Utrecht, Leyde,
Amsterdam, il y devient un membre actif des cercles cartésiens, travaille les mathématiques et
devient un assistant de John Pell (qui alors travaille sur la quadrature du cercle). C’est pour
apporter une démonstration de Pell à Hobbes qu’il va à Paris et se lie d’amitié avec ce dernier.
6
éloigné de sa chaire de professeur d’anatomie à Oxford13 et de celle de musique à Gresham
College (le haut lieu de la « science nouvelle » depuis les années 1630) qu’il venait d’obtenir.
Il était en effet un de ces scientifiques d’esprit nouveau, fortement influencé par Bacon et
Hartlib, par Hobbes, qui avaient investi les chaires universitaires avec la victoire des
Parlementaires.
Petty proposa de mesurer et de cartographier. B. Worsley refusa (il estimait qu’il
s’agissait d’une tâche pour vingt ans). Petty se retourna violemment contre ce dernier,
attaquant son sectarisme « anabaptiste » (son radicalisme religieux baptiste), ses compétences,
sa volonté de s’enrichir rapidement (ce qui était particulièrement ironique étant donné la suite
des évènements). Petty pouvait compter sur le soutien d’Henry Cromwell (un fils d’Olivier,
devenu major-general des forces armées en Irlande), un modéré qui ménageait les
propriétaires « vieux anglais » protestants royalistes, voulait (comme Petty) arrêter le transfert
de population vers le Connaght. Petty proposait de réaliser l’opération en 13 mois. Sa
proposition fut acceptée en décembre 1654.
Ce sera le Down Survey14. Le défi était considérable et Petty va le relever grâce à
une division rationnelle du travail15, ses connaissances scientifiques, des assistants choisis
Grâce à Hobbes, il entre en relation avec Mersenne et Gassendi, avec les royalistes exilés,
particulièrement avec la famille Cavendish, Charles Cavendish et le cercle Newcastle. En
1646, Petty rentre en Angleterre (la guerre civile anglaise semble alors terminée) pour étudier
à Oxford, il obtient le titre de docteur en physique en 1649. Avec la réorganisation de
l’université par les « commissioners of the Commonwealth », Petty est nommé fellow à
Brasenose College, auxiliaire (deputy), puis détenteur de la chaire d’anatomie en 1651, à 28
ans. Proche des royalistes exilés en 1645, jeune professeur soutenu par le Parlement en 1649,
dans l’armée de Cromwell en 1652, Petty sera un thuriféraire de Charles II après la
Restauration et il cherchera le soutien du catholique Jacques II après 1685 [Petty Papers,
1927, p. 251 ss]. Comme son maître et ami Hobbes, Petty est de ceux qui professent d’obéir
au souverain quel qu’il soit. En Irlande, Petty deviendra un proche du modéré Henry
Cromwell, de ceux qui ne veulent pas spolier les « vieux anglais » protestants, même anciens
royalistes. Après la mort d’Olivier Cromwell (en 1658), sous le gouvernement de son fils
Richard (il fera le lien entre Henry, Richard et le général Fleetwood en Angleterre), puis
pendant les années troublées qui précèdent la Restauration (en butte à l’hostilité des radicaux
« commonwealthmen », il perdra temporairement son poste à Oxford), Petty s’éloigne de la
politique, rentre à Londres (il a passé sept ans en Irlande) et retrouve les milieux scientifiques,
il devient un membre éminent des cercles scientifiques qui se développent alors, il est proche
de Samuel Pepys, de John Graunt, de John Wallis, Robert Boyle, de James Harrington et de
son Rota Club, il est un des membre fondateurs de la Royal Society en 1660. Dans les années
1662-1665, apprécié de Charles II, comme lui passionné d’innovations navales, il se lance
dans l’aventure du bateau à double quille (un échec, le bateau faisant naufrage en 1665).
[Bevan, 1894 ; Fitzmaurice, 1895 ; Strauss, 1954 ; Aspromourgos, 1988 ; Hutchison, 1997 ;
Mahieu, 1997 ; Keynes, 1971 ; Reungoat, 2004, Mc Cormick, 2009].
13
Il était devenu célèbre comme médecin en 1650 lorsque, réalisant l’anatomie
d’une femme (Anne Greene) qui avait été pendue, il montra qu’elle était vivante et la sauva.
14
Ainsi nommé car « laid down by admeasurement ». Un travail remarquable a
été mené à Trinity College de Dublin, dirigé par Micheàl O’Siochrù, David Brown et Eoin
Bailey, achevé en 2013 (<http://downsurvey.tcd.ie>). On peut obtenir sur internet, paroisse
par paroisse, les terres confisquées, avec leur terrier. On trouve pour 1641 et 1670 le nom du
propriétaire privé, les commons, les terres de l’Eglise, townland par townland, le nombre
d’acres utiles, la fraction confisquée. Le Down Survey de Petty a été complété par des
« related contemporaneous sources » pour réaliser le Geographical Information System (GIS).
7
dans son entourage, le recrutement de nombreux enquêteurs, arpenteurs etc dans l’armée. Il
réussit une cartographie détaillée, superbe des 22 comtés concernés (ceux qui avaient été
attribués à l’armée), une échelle étant posée16, paroisse par paroisse, en rendant compte de
chaque townland (la plus petite division territoriale), accompagné d’une description écrite
avec le nombre d’habitants, le nom, l’origine, la religion du propriétaire17. Les cartes sont
regroupées au niveau de la baronnie. Petty ultérieurement livrera une exceptionnelle carte
générale de l’Irlande [Petty, 1685]18.
3. Comment Petty devint un des plus grands propriétaires de l’Irlande
Petty a été largement rémunéré pour cette tâche exceptionnelle qu’était le Down
Survey [Mc Cormick, p. 99-100, 114-115]. Sur la somme qu’il a en définitive encaissée, les
estimations varient : entre 30.000 livres et 16.700 (ce serait l’équivalent de 100 à 50 millions
de livres sterling d’aujourd’hui). Lui-même reconnaissait avoir perçu d’abord, pour le Down
Survey, 13.000 £ sur les 17.900 £ qui lui étaient dues, sommes investies dans les achats des
titres (debentures) des soldats19. Petty a été également chargé de la répartition équitable des
terres aux soldats et officiers (et il a été rémunéré pour cette tâche) [Petty, History, p. 186] et
il a finalement obtenu directement des terres pour les sommes dues non payées.
Surtout, Petty a spéculé, convertissant immédiatement les sommes qu’il percevait
en terre, achetant à des prix très faibles aux officiers et soldats les titres qu’ils recevaient, et il
semble qu’il soit aussi passé par des prête-noms20. Sa position lui permettait de connaître le
15
« He divided the whole art of surveying into its severall parts, viz. : Field
works ; 2, protracting ; 3, casting ; 4, reducing ; 5, ornaments of the mapps; 6, writing fair
bookes ; 7, examination of all and every the premisses […] he intended to employ particular
persons uppon each specie, according to their respective fitness and qualifications. » [Petty,
History, 1851, p. 17].
16
40 perches par inch pour les paroisses, soit à peu près 1/50.000e ou 160 perches
pour les baronnies. Une perche ou irish chain (planter’s chain) vaut approximativement 25 m ;
10 « squared perch » donnent un acre irlandais (ou planters acre), soit 0,655 ha (Petty note
que 121 acres irlandais égalent 196 « english measure », PAI, p. 135)
17
The Census of Ireland (1659) ou Petty's Census
< http://clanmaclochlainn.com/1659cen.htm>.
18
La seule copie existante est à la BNF (elle avait été capturée en 1707 par des
pirates français).
19
[Petty, History, p. 159] Il a reçu d’abord 7.500 £ du Commonwealth et 2.186 £
de l’armée, soit 9.686 £, plus un warrant de 3.000 £ et s’est battu pour obtenir le solde. Cf.
aussi le « Will and Testament » de Petty [Fitzmaurice, 1895, p. 319] : « I bestowed part of the
said £13,000 in soldiers debentures, part in purchasing the Earl of Arundel's house and
garden in Lothbury, London, and part I keep in cash to answer emergencies. I purchased
lands in Ireland,... a great part whereof I lost by the Court of Innocents, anno 1663, and built
the said garden called Token House Yard in Lothbury, which was for the most part destroyed
by the dreadful fire, anno 1666 ».
20
À quel prix Petty a-t-il acheté ses terres ? Les Adventurers avaient prêté en
1642 un million de livres contre l’obtention à une date future incertaine (qu’ils ne pensaient
pas aussi lointaine) de 2,5 millions d’acre, donc la valeur d’un acre futur, estimé au pire
moment, est de 5 sh. Dans Political Anatomy [PAI, p. 214], Petty note que les terres avaient
été évaluées en 1642 entre 4sh et 9sh l’acre irlandais et en 1655, il évaluait l’acre selon les
comtés entre 6sh et 12sh (les soldats bradaient leurs lots désirant rentrer en Angleterre ; sur
les 45.000 soldats anglais, 7.500 seulement s’installèrent en Irlande). Dans le même ouvrage,
en 1672 donc, il estime la valeur des 12 millions d’acres (mesure anglaise), soit 7,4 millions
8
terrain, les friches et les terres utiles, et, bien sûr, il fut accusé de tricheries et de conflits
d’intérêt. À la fin des années 1660, il détenait 160.000 acres (plus de 1.000 km2) dans le
South Kerry et possédait en outre de nombreuses propriétés dans d’autres comtés21.
Pourtant, début 1659, Petty jalousé, critiqué par les soldats qui s’estimaient lésés,
l’accusaient de s’être taillé la part du lion, en mauvais terme avec les radicaux (des baptistes
dits anabaptistes, des républicains radicaux, dont B. Worsley) avait été attaqué en justice (par
un militaire, Sir Jérome Sankey, un baptiste, membre du Parlement) pour avoir reçu des pots
de vin, réalisés des achats (interdits) de créances militaires, fraude, conflit d’intérêt,
favoritisme [Mc Cormick, p. 112-3]22. Finalement, Petty sut se défendre et put conserver ses
terres. Avec la Restauration, les propriétés de Petty auraient pu être en danger, la volonté du
roi étant de corriger les excès, de rendre leurs terres aux irlandais protestants royalistes, à
quelques grandes familles catholiques fidèles. Petty, confrontés au processus de révision et
aux enquêtes de la Court of Claims, mais soutenu par le duc d’Ormonde (chef royaliste,
« ancien anglais protestant »), réussit à conserver ses 160.000 acres23. D’ailleurs, plus
généralement, les Acts de révision24 ne remirent guère en cause les extorsions de terres, si ce
d’acres (mesure irlandaise) de l’Irlande à 9 millions £ (soit un acre irlandais vaut 1£ 4sh). S’il
a acquis ses terres à 7sh l’acre, avec 30.000 £ il a pu acquérir 85.000 acres et en 17 ans, la
valeur de ses terres aurait triplé. Dans Verbum Sapienti, Petty estime l’acre de terre anglaise à
6£ 1sh 8d [Petty, 1665, Hull, p. 104]. Si un hectare de bonne terre en Irlande dans les années
1650 vaut 10sh, avec ses 30.000 £, il a pu acquérir 60.000 ha (et à prix bradés probablement
deux fois plus).
21
Dans le King’s County (l’ancien nom d’Offaly), les comtés de Cork, Limerick,
Down, Kilkenny, Meath (à proximité de Dublin), Westmeath, Wexfordly. Dans le comté de
Kerry, il a récupéré 53.510 acres en 1668 dans la baronnie d’Iveragh (confisquée aux
0’Sullivan), des « land common » dans celle de Dunkieron. En tout, il possède 160.000 acres
dans le Kerry. [Fox, 2009, p. 388-404 ; Barnard, 1979 ; Barnard, 1981, pp. 201-17 ; Carroll,
1881]. Le « Down Survey » réalisé par Trinity College en 2013 nous donne les townlands
possédés par Petty en 1670 (n’y figurent pas ceux à l’entour de Kenmare, dont Nedeen où il
avait commencé à bâtir une ville).
22
Petty a écrit pour défendre sa mémoire contre ces accusations qui le
poursuivirent toute sa vie.
23
Dans le testament de William Petty, ses terres en Irlande sont évaluées selon la
rente qu’elles rapportent : dans le Kerry, 1.100 £/an, hors du Kerry 3.100 £, ses établissements
industriels lui rapportent 600 £, soit 4.800 £, [Fitzmaurice, 1895]. Les descendants de Petty
(sa fille Anne s’était mariée avec Thomas Fitzmaurice, Earl of Kerry), la famille PettyFitzmaurice, une grande famille d’aristocrates absentéistes, possédaient à la fin du XIXe siècle
94.000 acres dans le Kerry et 121.000 acres dans l’ensemble de l’Irlande.
24
L’Act of Settlement de 1662 posait que les colons anglais devaient rendre une
fraction des terres acquises aux « Old English » et aux « Innocent Catholics », sous
compensation, une Court of Claims fut instituée. L’Act of Explanation de 1665 précisait
qu’un tiers des terres devait être restitué, mais ceux qui avaient acheté leurs terres - comme
Petty - n’étaient pas concernés. Finalement seules quelques grandes familles protestantes, et
tout particulièrement le duc d’Ormond (et ses proches, ses soutiens), ou catholiques (par
exemple Edmund Butler) retrouvèrent leurs terres, la gentry locale n’en bénéficia pas (il
n’était pas question des tenanciers), d’où une intense déception. Ultérieurement, après
l’accession au trône du catholique Jacques II (1685), les usurpateurs furent à nouveau en
danger, d’autant que les Irlandais révoltés réclamaient justice. La Glorious Revolution, la
tentative de reconquête de l’Irlande par Jacques II (été 1689) vinrent encore compliquer les
choses. Dans le Kerry, en 1688, un an après sa mort, le domaine de Petty et ses installations
9
n’est pour doter quelques grandes familles, dont la famille royale, le duc d’York, frère du roi,
futur Jacques II.
En 1666, Petty rentre en Irlande, fait venir des tenanciers anglais (42 ménages),
fait construire pour eux des maisons, il commence même la fondation d’une petite ville à
Nedeen25 et implante des activités industrielles (mines, haut-fourneaux, carrières de marbres,
pêche) et commerciales. Il retourne cependant bientôt à Londres, mais il continue de
s’occuper de ses domaines irlandais. Dans le journal qu’elle tient entre juin et juillet 1675, sa
femme Elizabeth raconte son voyage en Irlande. Dans leurs nombreux domaines fonciers, elle
joue son rôle de propriétaire en suivant les instructions précises de son mari.
Pour en finir avec les possessions de Petty dans les colonies, il reste à mentionner
son intérêt, limité et tardif, pour des investissements immobiliers dans la Caraïbe et en
Amérique. Son ami William Penn proposa à William et Elizabeth Petty de participer à son
grand projet américain en Pennsylvanie ; Elizabeth faillit acheter 5.000 acres en 1681 et
finalement Petty le fit en 1686 [Mc Cormick, p. 236].
II. Une économie politique au service du développement colonial
L’Irlande va donner à Petty le contexte colonial dans lequel toute son analyse est
« embedded ». Dès le Down Survey se posent un certain nombre de questions pratiques et
d’économie appliquée que sa fréquentation du Cercle Hartlib l’avait préparé à étudier, sa
méthode d’arithmétique politique s’en déduit. Il n’a pas d’abord un objectif de science
fondamentale, mais il s’élève à l’analyse conceptuelle pour résoudre des questions concrètes
et c’est en vue de cette fin qu’il est amené à devenir le fondateur de l’économie politique.
Petty ne lâchera plus le sujet irlandais. Sans parler de ses nombreuses notes
(papers) sur la question, il écrit Political Anatomy of Ireland en 1672 et termine sa vie par A
Treatise of Ireland rédigé en 168726.
1. Le contexte colonial dans lequel les idées de Petty ont été forgées.
« Mercantilistes » du XVIIe siècle, il s’agit de conseiller le Prince, de lui
proposer des politiques lui permettant d’accroître sa richesse et sa puissance, donc sa
gloire, et cela dans le but d’obtenir pour lui-même places et prébendes. Recherche d’une
« position », retrouver celle qu’il eut avec le Down Survey (le bateau à double coque qui
sombrera comme sombreront ses plans d’économistes).
La grandeur du monarque se confond avec celle de l’Angleterre. Certes le roi
a d’autres possessions, d’abord les deux autres couronnes, ensuite ses terres d’Amérique
et des Antilles, mais ce sont des dépendances coloniales et ce qui importe, c’est la richesse
et la puissance de l’Angleterre.
Bien entendu, la richesse et la puissance du Prince peuvent passer par
l’enrichissement des colonies (pas leur puissance !), d’où des politiques de
industrielles furent attaqués par les catholiques (ses tenanciers résistèrent). En 1689, 2.000 ou
3.000 nouveaux propriétaires protestants auraient dû être expropriés, mais la victoire de
Guillaume d’Orange fit qu’au contraire environ 2.000 propriétaires irlandais catholiques
perdirent encore leurs terres (par le « Williamite Settlement » et la mise en place de la
« Commissioners of Forfeitures » au cours des années 1690).
25
Ce sera un échec, mais son successeur et arrière petit-fils, le premier marquis de
Lansdowne reprendra en 1775 le projet qui deviendra Kenmare (il change le nom car Needen
ou Neidín était traduit sur place, non par « Little nest », mais par « Nest of thieves » (nid de
voleurs).
26
A Treatise of Ireland (1687), in : Hull, vol 2 (ci-dessous TI).
10
« développement », mais ce n’est pas nécessairement le cas. En effet les colonies peuvent
nuire à l’Angleterre, par la concurrence et par les coûts de maintient de la paix civile et de
la souveraineté. Il s’agit donc d’un développement qui ne nuise pas à la Métropole, et la
richesse et la puissance de l’Angleterre, de son souverain, peut devoir se faire au
détriment des colonies. Pour maximiser la richesse et la puissance de l’ensemble des
possessions du Prince, il peut s’avérer souhaitable de regrouper l’essentiel des moyens de
production mobiles (hommes et capitaux) sur l’Angleterre. Si développement des colonies
il y a, c’est bien d’un développement colonial dont il s’agit.
Hugh Goodacre reproche à Allessandro Roncaglia [Roncaglia, 1988, p.157174] (un des rares travaux centrés sur la dimension « d’économie du développement » des
travaux de Petty) d’avoir négligé le contexte colonial27. Pour Goodacre, lorsque Petty écrit
sur l’Irlande, il pense essentiellement en termes de conquête coloniale, de rivalité
internationale et de prédation guerrière28. Cependant Petty recherche l’enrichissement de
l’Irlande et de ses habitants (anglais et irlandais), la réussite même des plantations
américaines ou des îles caraïbes, des « planteurs » (et d’eux seulement), mais par un
développement colonial c’est-à-dire subordonné : (1) il ne doit se faire que s’il ne nuit pas
à l’économie et à la puissance anglaise ; (2) il n’est envisageable que sous la domination
pérenne de l’Angleterre et (3) par une acculturation radicale. D’où, sur l’Irlande et autres
colonies, des conceptions qui peuvent sembler contradictoires et qui ne le sont pas dès lors
que l’on qualifie ce développement de colonial.
(1) Petty est favorable au développement de l’Irlande, se réjouit de celui
atteint une vingtaine d’années après la conquête29.
(2) Il explique comment y parvenir, note sévèrement les entraves au
développement irlandais, cherche à les éliminer, propose des mesures concrètes qui
supposent l’adoption d’un « New model », un modèle anglais : la condition du
développement est l’assimilation à la culture, aux mœurs, à la religion, à la langue
anglaise. Ainsi, seulement ainsi, le sort des irlandais (maison, vêtements, nourriture) sera
amélioré, il sera possible de créer des emplois, de les sortir de leur arriération, de leur
pauvreté, de leurs superstitions, en un mot les civiliser, et donc les angliciser.
(3) Mais le développement de ces colonies ne doit en aucun cas se faire au
détriment de l’Angleterre (primum non nocere … à l’économie anglaise), et l’anglicisation
en est une des conditions.
(4) En définitive le first best pour le souverain, pour la richesse de l’ensemble
territorial qu’il possède, y compris pour les Irlandais ou les colons américains, est le
regroupement de toutes les forces vives en Angleterre, d’où la grande transplantation
d’abord rêvée, puis planifiée lorsque cette solution apparaît triomphante dans l’ultime
Treatise on Ireland. En effet, Petty, lorsqu’il pense développement de l’Irlande pense
surtout à mettre en lumière les freins au développement, même s’il reconnaît en 1672 que
la situation de l’Irlande est moins désastreuse que vingt ans plus tôt.
(5) Et puis, bien entendu, il poursuit un but patrimonial personnel : favoriser
l’enrichissement des grands propriétaires irlandais, accroître la rente foncière.
27
« Roncaglia’s study […] totally ignores the colonial context of Petty writings »,
[Goodacre, 2005, p. 10-30, p. 13].
28
« The goal of development […] is unequivocally given second place to motives
of colonial conquest and repression, international rivalry and predatory warfare » [Goodacre,
p. 11].
29
« And at this day, than when Ireland was never so rich and splendid » [PAI, p.
157].
11
2. D’abord mesurer
Qui ne connaît pas la méthode de Petty : s’exprimer « in terms of number, weight,
or measure » [PA, p. 244]. Comme Petty l’observe, on ne peut jouer correctement au tennis,
aux boules ou au billard par la connaissance du De Projectilibus & Missilibus « or of the
Angles of Incidence and Reflection » : la théorie pure, même sous la forme mathématique, ne
saurait guider l’action, d’où la quantification, la mesure (et aussi la pratique). Mais il s’agit
tout autant (et Marx le note) « to use only arguments of sense, and to consider only such
causes, as have visible foundations in nature; leaving those that depend upon the mutable
minds, opinions, appetites, and passions of particular men, to the consideration of others ».
L’arithmétique politique que Petty espère voir se développer est d’esprit baconien, influencée
par les idées de Hartlib et de son cercle30. Il construit les objets qu’il doit mesurer, produit des
concepts nouveaux sur lesquels il peut développer son raisonnement. Partant des
« Observations or Positions », les fondements (grounds) réels, il mesure, cherche à réduire les
erreurs31 (des observations très approximatives peuvent même servir d’hypothèses pour
avancer vers la connaissance32).
Petty n’est cependant pas un tenant d’une méthode inductive exclusive, il est aussi
influencé par son ami Hobbes et l’analyse hobbésienne (ou galiléenne) est très présente dans
son œuvre. En outre Petty est médecin, il occupe la chaire d’anatomie à Oxford. D’où à côté
de l’arithmétique politique, cet autre versant non moins important et d’esprit hobbésien33,
l’anatomie politique [cf. infra] 34.
Mesurer le revenu et la richesse national et chercher à les accroître, telle est la fin
de Petty dès le Treatise of Taxes (1662)35 et surtout Verbum Sapienti (1662), dans Political
30
Petty est un membre très actif de ce cercle scientifique d’esprit baconien,
proche des parlementaires, cherchant à rationaliser la société de façon pragmatique.
31
Le roi doit aider à cela car cette connaissance empirique ne peut être obtenue
individuellement.
32
Petty ajoute au célèbre passage « Now the Observations or Positions expressed
by Number, Weight, and Measure, upon which I bottom the ensuing Discourses, are either
true, or not apparently false, and which if they are not already true, certain, and evident, yet
may be made so by the Sovereign Power, Nam id certum est quod certum reddi potest, and if
they are false, not so false as to destroy the Argument they are brought for; but at worst are
sufficient as Suppositions to shew the way to that Knowledge I aim at ».
33
[Aspromourgos, 1996, p. 65 ; Ullmer, 2011, pp. 1-19]. Dans les années 164546, Petty s’était lié d’amitié avec Thomas Hobbes à Paris (« who loved his company »), il
avait travaillé avec lui, dessiné les schémas de son Optique (sur les liens Hobbes-Petty, cf. les
biographies de Hobbes et de Petty par John Aubrey [1898].
34
Le retentissement de l’arithmétique politique sera considérable. Au-delà de la
rigueur, voire de la mystique du chiffre, ce qui fascine les contemporains, c’est le ton froid de
l’exposé, dépourvu de passion, résolument scientifique, une précision d’anatomiste. Petty
laisse à d’autres « the mutable Minds, Opinions, Appetites, and Passions of particular Men ».
D’où l’aspect « eaux glacées du calcul égoïste » de certaines de ses propositions les plus
radicales, particulièrement en ce qui concerne l’Irlande. D’où d’ailleurs la féroce parodie de
Petty par Swift dans A Modest Proposal [1729]. Le ton de Petty explicitant dans le Traité sur
l’Irlande, les avantages de la déportation des Irlandais se retrouve lorsque, après une
description scientifique de la pauvreté irlandaise, Swift livre la solution : « A young healthy
child well nursed, is, at a year old, a most delicious nourishing and wholesome food, whether
stewed, roasted, baked or boiled ; and I make no doubt that it will equally serve in a fricassée,
or a ragout ».
35
Ci- dessous TT.
12
Anatomy of Ireland (1672) et Political Arithmetick (1676). Pour mesurer, il estime devoir
trouver une base certaine à la valeur changeante. D’où sa théorie de la valeur fondée sur les
facteurs de la production de richesse, le travail et la terre36, d’où la réduction de la terre en
travail en vertu du célèbre « par and equation » entre ces deux facteurs (« the most important
Consideration in Political Oeconomies ») [PAI, Table, p. 181 ; TT, p. 44]37 permettant
d’estimer la valeur en travail uniquement.
Petty estime la valeur des terres directement (prix du marché) ou à partir de la
valeur de la rente par capitalisation en prenant en compte un taux d’intérêt (ou en multipliant
la rente par un nombre d’annuités). Quant à la valeur d’un homme (une notion hobbésienne),
il part du revenu national (qu’il assimile malencontreusement à la dépense nationale comme
somme des dépenses individuelles), il en soustrait la rente et le profit, la différence constituant
la somme des salaires dont il tire la valeur totale de la force de travail par capitalisation (au
même taux que pour le rendement de la terre), donc celle d’un être humain (et celle d’un
travailleur). La valeur d’un homme est variable selon le pays et les temps : pour l’Angleterre,
il aboutit à des valeurs comprises entre 69 £ et 80 £38.
36
« Labour is the Father and active Principle of Wealth, as Lands are the
Mother » [TT, p. 68].
37
« a natural Par between Land and Labour, so as we might express the value by
either of them alone as well or better then by both, and reduce one into the other as easily and
certainly as we reduce pence into pounds ». La solution : évaluer la terre et le travail en
nombre de jours de nourriture qu’ils produisent. La rente d’une terre est calculée par la
production de nourriture sans travail (un veau sur deux acres prend 10 kg ce qui correspond à
50 jours de nourriture, c’est la rente annuelle). Si on ajoute une certaine quantité de travail et
que la production est alors de 60 jours de nourriture, le salaire pour ce travail est de 10 jours
de nourriture (Petty cherche de même l’équivalence entre travail qualifié et simple, travail et
réputation, pouvoir etc). Lorsque Cantillon reprend, en l’inversant, le problème fondamental
de Petty d’une équivalence entre la valeur du travail et celui de la terre, il partira de la valeur
du travail d’un esclave : « Ainsi je conclus que le travail journalier du plus vil esclave
correspond en valeur au double du produit de terre dont il subsiste » [Cantillon, 1755, p.20). Il
cite le Chevalier Petty sur cette question, p. 25. Mais Petty cherche à évaluer la terre en
travail, Cantillon le travail en terre [Cantillon, 1755, p. 181].
38
[Verbum Sapienti, p. 105 ss ; PA, p. 267]. Petty estime la dépense nationale
(somme des dépenses individuelles, soit 40 millions £). Il calcule ensuite la valeur globale des
terres (à partir du prix de l’acre) et connaissant la valeur des rentes (8 millions £), il en déduit
le taux de rendement, soit 6%. Il calcule ensuite la valeur du capital et estime le profit qui en
est retiré (7 millions £). La somme de la rente et du profit (soit 15 millions) est soustraite de la
dépense nationale pour obtenir le revenu du travail (soit 25 millions £). Il suppose alors que le
rendement du travail est égal à (« vaut bien ») celui des terres et du capital, soit 6%. Il en
déduit la valeur totale du travail (« Whereas the Stock of the Kingdom, yielding but 15
Millions of proceed, is worth 250 Millions; then the People who yield 25, are worth 416 ⅔
Millions. ») et la valeur individuelle de chaque habitant, soit 69 £, et si l’on ne retient que les
travailleurs au nombre de 3 millions, la valeur du travailleur est de 138 £, soit 7 ans de revenu
à 12d/jour. Observons que les revenus du travail (25 millions £) obtenus par les seuls
travailleurs aboutissaient à un gain de 7 d/jour (en comptant les dimanches et jours perdus).
La valeur de ces mêmes travailleurs étant de 12 d/jour, il semblerait y avoir place pour un
surplus. Mais Petty ajoute : « nor is superlucration above his subsistence to be reckoned in
this Case » [p. 109]. La différence tient à ce qu’il calcule la valeur journalière du travailleur
sur 365 jours.
13
3. Du surplus à l’accumulation : l’économie politique
Le développement suppose la formation d’un surplus et son accumulation. Via
Cantillon, ses idées vont irriguer les Physiocrates et Turgot, puis Smith et Ricardo : si
l’économie politique commence avec Petty sa constitution zigzague entre l’Angleterre et la
France39.
(1) Le surplus est conçu principalement dans une optique de la reproduction. Il est
exprimé en valeur courante, soit en biens de consommation, soit en travail [Aspromourgos,
2011 ; McNally, 1988]. Il prend diverses formes plus ou moins confondues.
D’abord le surplus agricole, soit la différence entre ce qui est produit par ceux qui
travaillent la terre (y compris des biens comme les vêtements, des logements, bâtiments …) et
ce qu’ils consomment, ce qui laisse (ou non) de la place pour des « spare hands » (des bras
libérés de la production de nourriture et des biens de consommation essentiels)40.
Ensuite, le surplus que constitue la rente des terres et l’intérêt (usury). Dans
l’optique de la reproduction, la rente est ce qui reste du produit lorsqu’on en a enlevé ce qui
est nécessaire à sa reproduction : Petty est bien le point de départ de l’économie politique de
Quesnay (via Cantillon) et de Turgot, de Smith et de Ricardo, de Marx et de Sraffa)41
Il s’agit encore de ce qu’il nomme Superlucration (non sans ambiguïtés et
variations) définie dans Political Arithmetick comme la différence entre ce qui est gagné et ce
qui est dépensé. S’agit-il d’un surplus « classique » entre la production et ce qui est nécessaire
à la reproduction ou d’une épargne (il prend en compte toutes sortes de dépenses) ? Parfois il
s’agit de l’accroissement de la productivité (par exemple [PA, p. 289-290]. Son accumulation
fait la richesse et la puissance d’une nation Ce qui importe, ce n’est pas le niveau de richesse,
mais sa croissance42 : « Where a People thrive, there the income is greater than the expence »
[PA, p. 306].
39
Contrairement à ce que dit Marx, il n’y a pas une économie politique française
qui part de Boisguilbert et finit avec Sismondi, qui part de Petty et finit avec Ricardo.
40
Le surplus agricole qui donne « la force naturelle et intrinsèque d’un pays » est
la différence entre le travail total ou effectif et le travail nécessaire pour nourrir la population,
surplus. Cf. Dialogue publié par Hitotsubashi : « A. You have spoken of the king's power in
the present state of things, but pray if you can, show how to measure the natural and intrinsic
strength of any country. B. I will try. First measure the country geometrically as to its quantity
figure and situation. 2. Number the people. 3. Reckon what quantity of such food will suffice
those people as that land will bear. 4. Compute (of) how much of such food the land will
produce. 5. Compute with how many hands the same may be produced. A. What then. B.
Then, say that if the last mentioned number of hands be equal to the whole that the country is
very weak as being able to spare none from necessary labour, And the greater the difference,
The stronger the country. » [Petty, 1977].
41
Il résout « the mysterious nature » de la rente : « Suppose a man could with his
own hands plant a certain scope of Land with Corn […]. I say, that when this man hath
subducted his seed out of the proceed of his Harvest, and also, what himself hath both eaten
and given to others in exchange for Cloths, and other Natural necessaries; that the remainder
of Corn is the natural and true Rent of the Land for that year; and the medium of seven years,
or rather of so many years as makes up the Cycle, within which Dearths and Plenties make
their revolution, doth give the ordinary Rent of the Land in Corn. » La référence au cycle
apporte encore un supplément à l’analyse de Petty. Il exprime cette rente en argent par
équivalence avec un homme travaillant dans une mine d’argent.
42
« But above all the particulars hitherto considered, that of superlucration ought
chiefly to be taken in; for if a Prince have never so many Subjects, and his Country be never
so good, yet if either through sloth, or extravagant expences, or Oppression and Injustice,
14
Enfin, dernière forme d’overplus, l’excédent de balance commerciale [PA, p.
260]43, Petty assimilant plus ou moins celui-ci et la superlucration.
Petty recherche l’accroissement du surplus. Selon l’une de ses acceptions, il
pourrait s’agir de l’épargne. Cependant, il n’est nullement partisan de la réduction de la
consommation, de la dépense globale, bien au contraire. Il estime que la dépense anime
l’économie, est créatrice d’emploi. Et d’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles il est
vigoureusement en faveur d’une concentration de la population (même extrême, comme pour
Londres) car dans les pays peu peuplés où l’on vit « sordidly and inurbanly and further
asunder » [PA, p. 290], sans émulation (comme en Irlande), on consomme beaucoup moins
par tête que dans les zones urbaines ou les espaces très densément peuplés. Accroître
l’accumulation du capital, donc la « superlucration », le surplus donc, mais par des gains de
productivité que l’accroissement de la demande induit.
(2) L’accumulation du capital et l’accroissement de la population sont les deux
moyens du développement. Le capital n’est pas un facteur de production premier comme le
travail, ou principe actif, et la terre passive (« Labour is the Father and active principle of
Wealth, as Lands are the Mother » [TT, p. 68]. Il est le moyen de mettre en œuvre des deux
autres. C’est surtout visible pour le grand commerce, mais également pour l’industrie et
l’agriculture. S’il n’y a pas de « grands marchands », des entrepreneurs largement dotés en
capital, il n’y aura pas de grand commerce, pas d’industrie, pas de profits, pas d’accumulation
capital, dès lors pas de croissance et pas d’emploi : c’est le côté demande de travail, la
création d’emplois dépendant essentiellement de l’existence et à l’accumulation du capital.
À côté du volet demande, le volet offre de travail est non moins essentiel. Il s’agit
de nombre et de densité, de travail productif et improductif, de productivité et de division du
travail, d’incitation au travail.
Le nombre bien sûr. Petty est un populationniste obsessionnel. La moitié des
propositions faites au roi par cet homme qui a passé sa vie à en faire, tourne autour de doubler
en une génération la population de Londres, de l’Angleterre, du monde. Il ne pense qu’aux
moyens d’accroître la fécondité, d’attirer les hommes, d’empêcher leur fuite. Mais derrière
cette idée banale, il en est une autre plus intéressante. Petty veut accroître la densité humaine.
Il veut concentrer les hommes dans l’espace et, là aussi, systématiquement. Petty veut
remodeler l’espace et le peuple par une ingénierie socio-économique sans limite. On sait sa
conception d’une Angleterre résumée en une ville de Londres énorme entourée de campagnes.
C’est vrai de l’empire britannique, des colonies. La concentration spatiale, c’est le moyen de
raccourcir les circuits, de réduire les coûts de transport, d’administration, de défense. Le
whatever is gained shall be spent as fast as gotten, that State must be accounted poor ;
wherefore let it be considered, how much or how many times rather, Holland and Zealand are
now above what they were 100 years ago, which we must also do of France: Now if France
hath scarce doubled its Wealth and Power, and that the other have decupled theirs; I shall give
the preference to the latter, even although the 9/10 increased by the one, should not exceed the
one half gained by the other, because one has a store for Nine Years, the other but for one. »
[PA, p.254]. Petty définit aussi la superlucration comme différence entre la production et ce
qui est nécessaire à la reproduction (consommation).
43
Nous avons là une des raisons majeures pour lesquelles Petty se prononce pour
l’excise, ou impôt sur la consommation (une autre est la justice fiscale : chacun payant selon
sa jouissance, une autre le fait que nul ne paye deux fois) : ce type d’impôt facilitant l’épargne
est un facteur de prospérité. « This Tax if it be not farmed, but regularly collected, engages to
thrift, the only way to enrich a Nation » [TT, p. 94-5] (en outre, elle permet d’établir « an
excellent account may be taken of the Wealth, Growth, Trade, and strength of the Nation at
all times. »
15
monde est vide d’homme, estime-t-il, et c’est pour cela qu’il ne pense pas au risque de
productivité décroissante, aux coûts d’encombrement.
En revanche, il est le premier à penser aux rendements croissants liés au
développement de la division du travail, celle-ci admirablement expliquée et illustrée
(fabrication d’une montre). S’il ne fait pas le lien entre celle-ci et l’extension du marché, ce
que fera Smith, il relie la division du travail à la densité, à la concentration des hommes et du
capital.
Plus largement, Petty veut accroître la productivité du travail, et particulièrement
dans les activités qui produisent des subsistances. Il vise ainsi non l’accroissement du produit
total, mais aussi, surtout, l’accroissement du surplus. Du surplus agricole (ce qui permet de
dégager une fraction du travail nécessaire pour l’engager vers d’autres domaines, industrie,
commerce, arts, science) et du surplus accumulable. Il cherche à réduire autant qu’il est
possible les tâches stériles (les prêtres, surtout catholiques, en particulier) s’approchant d’une
distinction entre le travail productif et improductif. Et il veut inciter les hommes au travail.
Petty est inquiet quant à l’insuffisance structurelle de l’offre de travail. D’où sa conception du
salaire et de la courbe d’offre de travail inversée. Il veut des salaires faibles, non pour
marquer des points dans la concurrence mondiale, mais parce qu’il estime que l’effet revenu
joue à plein et que tout accroissement du salaire se traduira par une réduction de l’offre.
Comment cette économie politique s’applique-t-elle dans un pays arriéré comme
l’Irlande ?
III. Le développement colonial de l’Irlande
La pensée coloniale en général, et celle de Petty en particulier, se pose d’abord la
question du « pourquoi une telle arriération ? » Ensuite, elle se pose la question du « Que
faire ? », celle du développement dans le contexte colonial. Mais Petty, audacieux comme dit
Marx, se demande comment « refaire » ce peuple, il en arrive à proposer de le dissoudre en le
transplantant.
1. Les causes de l’arriération
Pendant l’essentiel de la vie de Petty, l’hystérie anti-Irlandais est à son comble en
Angleterre. Des sauvages cruels qui s’abreuvent de sang anglais, brutaux, superstitieux,
alcooliques, qui arrachent à pleine-main la laine de leurs moutons, attellent leurs chevaux par
la queue44. Petty est relativement modéré. Loin des excès, des injures, il utilise le ton froid,
sans passion de l’arithméticien ou de l’anatomiste. L’Irlande est un pays arriéré qu’il faut
civiliser, et qui ne peut l’être que s’il s’anglicise.
Le mépris envers les irlandais n’en est pas moins très présent. Il suffit de lire sa
Préface à Political Antamomy of Ireland. Il veut faire l’anatomie d’une société, une dissection
donc45. Mais pourquoi choisir l’Irlande ? Parce qu’il s’agit d’un animal sans grande valeur,
comme on dissèque un chien : on ne prend guère de risques et une erreur est réparée à peu de
frais ! Et il s’agit d’un organisme simple, un embryon : « as Students in medicine, practice
their inquiries upon cheap and common animals, and such whose actions they are best
acquainted with, and where there is the least confusion and perplexure of Parts; I have
chosen Ireland as such a Political Animal, who is scarce Twenty years old ; where the
44
Ce qui est courant encore au début du XIXe siècle.
45
On retrouve la proximité avec Hobbes (en particulier dans l’Introduction du
Léviathan) lorsqu’il compare les éléments d’une société aux organes : « my rude approaches
being enough to find whereabout the Liver and Spleen, and Lungs lye, tho’ not to discern the
lymphatick vessels, the plexus, choroidus, the volvuli of vessels within the testicles ».
16
Intrigue of State is not very complicate, and with which I have been conversant from an
Embrion; and in which, if I have done amiss, the fault may be easily mended by another. »
De même lorsqu’il cherche à évaluer la valeur d’un homme pour mesurer les
pertes encourues entre 1641 et 1670. La valeur d’un être humain (hommes, femmes et
enfants) en Irlande est loin d’atteindre celle d’un être humain en Angleterre (70 £ en
moyenne). En Irlande, en effet, l’être humain doit être évalué au prix de marché d’un esclave,
d’un nègre, soit entre 25 £ pour un adulte et 5 £ pour un enfant, en moyenne 15 £, d’où une
perte de richesse en hommes de 10.350.00 £ : « The value of people, Men, Women and
Children in England, some have computed to be 70£ per head, one with another. But if you
value the people who have been destroyed in Ireland, as Slaves and Negroes are usually rated
viz. at about 15£ one with another; men being sold for 25£ and children 5£ each. » [PAI, p.
152]46
Les Irlandais sont paresseux (ils ne font guère plus de deux heures de travail par
jour), traitres, fraudeurs et voleurs. Mais il s’agit d’expliquer pourquoi. Cela ne tient
nullement à leur physique (forme, couleur, ni à leurs humeurs, ils n’ont pas une surabondance
de flegme)47 : pas de racisme anti-irlandais chez Petty. Ce peuple sans histoire [Goodacre, p.
22]48 qui vit dans de simples cabanes, miséreux, mal-vêtu de pauvres ratines accrues de
bandes de drap [PAI, p. 201], se nourrissant de pommes de terres et de lait49, aux techniques
agricoles extrêmement rudimentaires, n’a pas d’industrie50, pas de commerce et
particulièrement international, pas de navigation et pas les capitaux qui rendraient possible
ces activités. En outre l’Irlande est un pays très peu peuplé et le populationniste Petty ne peut
qu’être consterné par ce vide relatif.
Ils sont d’autre part, écrasés par de vieilles coutumes et des superstitions, par les
doctrines prêchées par les prêtres catholiques51 aussi dangereux et inutiles que les débits de
boisson surabondants.
46
Il n’est pas nécessaire de commenter cette phrase et ce calcul si ce n’est pour
noter d’abord que Petty, qui emploie toujours les termes English and British pour désigner les
différents habitants de l’Irlande, écrit ici « in England » et « in Ireland » ; ensuite s’il écrit
« Slaves and Negroes », c’est que pour lui, si le nègre est esclave, il est des esclaves qui ne
sont pas noirs : il y eut en effet des ventes d’esclaves ou quasi-esclaves irlandais à la Barbade,
en Virginie, ce qui pourrait confirmer ce prix. Dans un document de 1687 [Petty Papers, I, n°
80, p. 264-5], l’Anglais vaut 90 £ et l’Irlandais 70 £ (comme l’Écossais). Les temps ont
changé et Jacques II règne.
47
« For their Shape, Stature, Colour, and Complexion, I see nothing in them
inferior to any other People, nor any enormous predominancy of any humour. » [PAI, p. 201]
Pour leur paresse, traitrise [PAI, p. 220].
48
Du moins avant la première invasion par les Normands : « when the Irish were
first invaded, they had any Stone-Housing at all, any Money, any Foreign Trade, nor any
Learning but the Legend of the Saints, Psalters, Missals, Rituals, &c. viz. nor Geometry,
Astronomy, Anatomy, Architecture, Enginery, Painting, Carving, nor any kind of
Manufacture, nor the least use of Navigation, or the Art Military.» [PAI, p. 154].
49
« That 6 of 8 of all the Irish live in a brutish nasty Condition, as in Cabins, with
neither Chimney, Door, Stairs nor Window; feed chiefly upon Milk and Potatoes » [PAI, p.
156].
50
« There be in Ireland not ten Iron Furnaces, but above 20 Forges and
Bloomeries, and but one Lead-work » [PAI, p. 209]. Lui seul aurait construit des hauts
fourneaux.
51
« Their Preaching seems rather Bugbearing of their flocks with dreadful Stories,
than persuading them by Reason, or the Scriptures. » [PAI, p. 199].
17
Pourquoi une telle pauvreté, une telle arriération ?
L’arriération tient pour une part à leurs institutions et à leurs mentalités. Petty
insiste sur le rôle de leurs coutumes, de leur Original Constitution of Body, sur leurs
superstitions et les enseignements de leurs maîtres, de leurs prêtres52. Mais s’ils sont traitres et
fourbes, cela tient fondamentalement à ce qu’il s’agit d’un peuple soumis et qui espère
retrouver un jour son ancienne puissance, retrouver ses terres, de serviteurs redevenir les
maîtres53. Et s’ils sont voleurs, c’est qu’il s’agit d’un pays trop peu peuplé, où il est aisé de se
cacher, qu’ils ont des lois conçues pour des pays « vides » et surtout où il n’y a « neither
encouragement, nor method, nor means for labouring, nor provision for impotents » [PAI,
201]. Petty observe aussi qu’à la différence de l’Irlande, la paysannerie et le peuple de
l’Angleterre sont libres. Le tenancier à vie irlandais est un quasi serf à la merci du Landlord
alors qu’en Angleterre le tenant est libre, les contrats se fixent librement et en toute clarté54.
Mais leurs mentalités dépendent de l’économie. Ainsi, s’il sont paresseux, cela
tient à l’absence de tout emploi, de toute incitation au travail (« to proceed rather from want
of Imployment and Encouragement to Work ») dans une économie constituée de fermes
autosuffisantes, les paysans, les tenanciers vivant de peu (leurs pommes de terres, leur lait), se
contentant de leurs cahutes construites en trois jours. Pas de besoins, pas d’emplois, pas
d’incitation au travail, d’où cette paresse, un mode de vie encouragé par les doctrines
prêchées par les prêtres 55.
L’Irlande est une économie sans échanges, sans division du travail,
d’autoproduction rurale, à peine monétarisée. Pas de besoin ou de désirs pour des
marchandises qui ne sont pas présentes (ni produites, ni importées), pas d’argent pour les
acquérir, tout est centré sur l’exploitation agricole autosuffisante qui produit toute la pauvre
nourriture, mais aussi sa laine, ses vêtements, ses cabanes, qui ne dégage aucun surplus. Ces
52
« As for the Manners of the Irish, I deduce them from their Original
Constitutions of Body, […] next from their Condition of Estate and Liberty, and from the
Influence of their Governors and Teachers; and lastly, from their Ancient Customs, which
affect as well their Consciences as their Nature. » [PAI, p. 201].
53
« for as to Treachery, they are made believe, that they all shall flourish again,
after some time; wherefore they will not really submit to those whom they hope to have their
Servants; nor will they declare so much, but say the contrary, for their present ease, which is
all the Treachery I have observed; for they have in their hearts, not only a grudging to see
their old Proprieties enjoyed by Foreigners, but a persuasion they shall be shortly restored. »
[PAI, p. 201].
54
« for Leases, for Time, and upon clear Conditions, which being performed they
are absolute Freemen, rather than to stand always liable to the humour and caprice of their
Landlords, and to have every thing taken from them, which he pleases to fancy. » [PAI, 203].
Rappelons que Petty veut, à l’exemple de la Hollande, que les titres de propriété anglais
soient sécurisés, sans cela l’industrie n’est pas possible [PA, p. 264].
55
« Their Lazing seems to me to proceed rather from want of Employment and
Encouragement to Work, than from the natural abundance of Flegm in their Bowels and
Blood; for what need they to Work, who can content themselves with Potato's, whereof the
Labour of one Man can feed forty; and with Milk, whereof one Cow will, in Summer time,
give meat and drink enough for three Men, when they can every where gather Cockles,
Oysters, Muscles, Crabs, &c. with Boats, Nets, Angles, or the Art of Fishing; can build an
House in three days? And why should they desire to fare better, tho with more Labour, when
they are taught, that this way of living is more like the Patriarchs of old, and the Saints of later
times, by whose Prayers and Merits they are to be relieved, and whose Examples they are
therefore to follow? […] » [PAI, p. 201].
18
miséreux se contentent de ce qu’ils ont. Or, il faut qu’un surplus agricole soit dégagé au-delà
de la consommation des producteurs de subsistances de façon à libérer des « spare hands »
disponibles pour d’autres activités. Et donc accroître la productivité agricole, donc rompre
avec cette autarcie rurale, créer une économie d’échanges monétaires, développer la division
du travail, le commerce et l’industrie. Osons disons faire entrer l’Irlande dans le capitalisme.
Au-delà de la nécessité d’un surplus agricole pour dégager des « spare hands »
disponibles pour d’autres activités, il faut que l’économie dégage cette « superlucration »
entre le revenu et la dépense qui génère l’accumulation du capital. Plus le nombre de
travailleurs et leur productivité sont élevés, plus leur incitation au travail et l’intensité du
travail sera forte, l’industrie et le commerce développés, moins il y aura d’improductifs, de
dépenses superflues, et plus ce surplus sera important.
Prenons l’exemple de l’absence de commerce maritime. Pourquoi cette
incapacité ? Ce n’est pas dû aux Navigation Acts anglais, car Petty n’a perçu aucune
motivation à construire des bateaux (ils préfèrent recourir aux Hollandais bon marché), à se
lancer sur la mer en prenant des risques. Ils n’ont ni les hommes (ils préfèrent rester sur la
terre ferme à manger leurs pommes de terres), ni les capitaux56. Et ces phénomènes se
renforcent les uns les autres : ils ne sont pas incités à accroître leur cheptel ne pouvant
l’exporter (les interdictions anglaises d’importer du bétail irlandais sont pernicieuses), et plus
généralement ils ne sont pas incités à produire davantage de marchandises puisqu’ils vivent
en autarcie familiale, qu’il n’existe pas de biens contre lesquelles ils pourraient échanger leur
production dans la mesure où il n’y a pas d’échanges, pas de commerce étranger, pas de
marine, pas de marchands et pas de capitaux, mais comment seraient-ils pourvu de capitaux
s’il n’y a pas de surplus accumulable, si en particulier ils ne se lancent pas sur la mer, s’ils ne
se livrent pas au commerce maritime, s’en remettant aux Hollandais ou aux Anglais57.
2. Les conditions du développement colonial
Est-il possible de sortir l’Irlande de son sous-développement ? Oui, estime W.
Petty, à condition qu’elle s’assimile pleinement à l’Angleterre. Sa situation s’est déjà
nettement améliorée : les plus pauvres vont à cheval, leurs vêtements sont de meilleur qualité,
la gentry se nourrit mieux et la plupart des plébéiens ont plus d’argent et … de liberté : si la
rébellion avait triomphé, les Irlandais ne seraient pas seulement misérables, mais aussi argument classique des colonialistes - dans une servitude encore plus absolue envers leurs
Landlords [PAI, p. 201].
56
« Some have thought that little Shipping belongs to Ireland, by the great Policy
of the English, who (as they wittily expressed it) would keep the Chain or Draw-Bridge
between both Kingdoms, on the English side : But I never perceived any Impediment of
Building, or having Ships in Ireland, but mens own indisposition thereunto, either for not
having Stock for so chargeable a Work, or not having Workmen of sorts enough to fit out a
Ship in all particulars; as for that they could hire Ships cheaper from the Dutch, than to build
them; or, that the Irish had rather eat Potatos and Milk on dry Land, than contest with the
Wind and Waves with better Food; or that there is not encouragement, to a full Employment,
for an able Ship-wright to reside in Ireland. » [PAI, p. 208].
57
« And why should they breed more Cattel, since it is Penal to import them into
England? Why should they raise more Commodities, since there are not Merchants
sufficiently Stocked to take them of them, nor provided with other more pleasing foreign
Commodities, to give in Exchange for them? And how should Merchants have Stock, since
Trade is prohibited and fettered by the Statutes of England? And why should Men endeavour
to get Estates, where the Legislative Power is not agreed upon; and where Tricks and Words
destroy natural Right and Property ? » [PAI, p. 201].
19
a) mesures économiques
Pour développer l’Irlande, l’essentiel pour Petty est de mobiliser les « spare
hands », soit ceux qui pourront être employés à de nouvelles activités productives sans en
faire disparaître d’autres. Ce qui n’est pas sans ambiguïté sur les contours de cette « armée de
réserve ». Au sens large, elle est composée à la fois la force de travail des pauvres inemployés
(soldats débandés, mendiants, vagabonds, indigents), de ceux qui sont occupés à des tâches
inutiles (débits de boisson, prêtres catholiques) et ce que nous nommerions des chômeurs
déguisés, essentiellement les hommes et femmes sous-employés dans une agriculture autosuffisante. Dans le calcul du nombre de « spare hands », Petty ne retient pas ce chômage
déguisé (sauf le « trade of drink »). Le chiffre est obtenu comme différence entre le nombre
total de bras potentiels et celui de ceux qui sont occupés « in trade and faculties of gaine »58
(Petty est à proximité du concept de travailleurs productifs au sens d’Adam Smith).
Pour l’Irlande, le calcul est précisé ainsi que l’orientation de la mobilisation des
non productif [PAI, p. 145] par l’État. Il obtient le chiffre de 340.000 « spare hands » en
Irlande59 qu’il veut occuper à des travaux d’intérêt local (local wealth) ou universel (universal
wealth). Il s’agit de construire de solides maisons en pierre au lieu « des épouvantables
porcheries actuellement en usage »60, de planter des vergers, des arbres pour la construction,
d’enclore par des haies, de fortifier Dublin, bâtir un palais pour le gouverneur, rendre des
rivières navigables, construire des routes, développer les workhouses, la construction navale61.
Petty veut développer particulièrement l’industrie de la toile, une constante depuis Charles I
(et son ministre Strafford) reprise par Charles II (et régulièrement pas la suite)62, mais
également celle de la laine et du cuir [PAI, p. 218].
Quant au commerce de l’Irlande (il y consacre un chapitre de PAI), il ne se
départit pas de sa position pragmatique en faveur du libre-échange. Petty se déclare partisan
58
« By knowing the number of working hands of between 10 and 70, and the
number of those already employed in trade and faculties of gaine, it may be knowne how
many spare hands there are, and consequently what new trades mays be introduced without
destroying what are really » [Petty Papers, I, Of Lands and Hands, n° 58, p. 194 ;
Aspromourgos, 1996, p. 44].
59
Le total des hommes prêt à l’emploi (« fit for trade ») est de 780.000. Ceux qui
sont employés productivement (sauf production et vente de boissons, soit 180.000 !) sont
380.000, donc 400.000 « spare hands ». Mais un tiers de ceux occupés dans le « trade drink »
reste nécessaire (donc 60.000) et finalement il reste 340.000 « spare hands » (soit 120.000
inutilement occupés dans le « trade of drink » et 200.000 « casherers and fait-neants », soit
des soldats démobilisés ou débandés et des fainéants).
60
« instead of the lamentable sties now in use » [PAI, p. 147].
61
Dans A Report from the Concil of Trade in Ireland […] drawn by Sir W. Petty,
à la suite de [PAI, p. 217], Petty revient sur ses calculs. Il ne retient que « 250.000 spare hands
capable of labour ». Deux-tiers produiront 160.000 maisons de pierre en un an, le derniers
tiers, dans le même temps construira des infrastructures (ports, routes, ponts, rivières),
plantera les arbres, les haies pour les enclosures. Et il sera possible de réduire le nombre de
prêtres catholiques de 2.000 à 500 sans gêner le culte (et seulement deux évêques « if any at
all be necessary ») et, bien sûr, de ceux qui travaillent dans les Alehouses (signe d’une
recherche d’emploi, aussi bien de ceux qui vendent que de ceux qui consomment).
62
Petty s’appuie sur l’Act for the advancement of the trade of linen manufacture
de Charles II (tout tenancier devant avoir un acre de terre dont 1/8e sera planté en lin) pour
développer cette industrie (concurrençant celle de la France). Srafford voulait protéger
l’industrie drapière anglaise en freinant le développement de l’irlandaise, proposant en
échange le développement des manufactures de lin en Irlande.
20
d’un certain « laisser-faire, laisser-passer », faisant sienne la formule « vadere sicut vult »
[TT, Preface, p. 9]63, jugeant bénéfique d’importer librement en échange des exportations (si
possible manufacturières) : « Why should we be forbid the use of any Foreign Commodity,
which our own Hands and Countrey cannot produce, when we can employ our spare Hands
and Lands upon such exportable Commodities as will purchase the same, and more. » [PAI,
p. 192]. Il explique que si chaque nation ne devait consommer que les biens qu’elle produit,
alors pourquoi pas chaque province, baronnie ou paroisse, chaque motte de terre64. Un « libreéchangiste » cependant disposé à établir des protections si la liberté nuit à la balance
commerciale65 et qui prône l’établissement par l’Angleterre d’une Mare clausum recouvrant
(grosso modo) la mer d’Irlande, le Channel et toute la mer du Nord, c’est-à-dire l’institution
d’une souveraineté anglaise sur ces mers66.
En ce qui concerne spécifiquement l’Irlande, il montre son scepticisme à
l’établissement de droits de douane sur les biens manufacturés, estimant qu’ils peuvent faire
plus de mal que de bien, surtout il revendique fortement deux libertés. D’abord, comme
l’Irlande est exceptionnellement située pour le commerce avec l’Amérique et le Sud (c’est son
avantage majeur, et négligé [PAI, p. 190], il demande que ce commerce soit libéré de la
contrainte obligeant les navires à se rendre d’abord dans un port anglais [PAI, p. 160, 220].
Ensuite, il demande fermement que le bétail irlandais puisse être librement exporté vers
l’Angleterre [PAI, p. 160]67. Les intérêts du grand éleveur qu’est Petty peuvent avoir jouer
leur rôle dans cette insistance.
En ce qui concerne la monnaie, Petty observe l’extrême rareté de la monnaie d’or
et d’argent en Irlande. Il prend position contre toute limitation à la libre exportation des
63
Petty précise « res nolunt male administrari » et « things will have their
course ».
64
« If all men were bound to spend the Proceed of their Lands upon the Land it
self; then as all the Proceed of Ireland, ought to be spent in Ireland; so all the Proceed of one
County of Ireland, ought to be spent in the same; of one Barony, in the same Barony; and so
Parish and Mannor; and at length it would follow, that every eater ought to avoid what he hath
eaten upon the same Turf where the same grew. ». Ce serait au mépris de toute splendeur et
ornement. Et il ajoute, acceptant la relation avec l’inégalité spatiale : « for if it were not fit
that one place should be more splendid than another, so also that no one man should be
greater or richer than another. » [PAI, p. 193].
65
À la même page, preuve de son pragmatisme, il explique qu’il ne faut pas taxer
les exportations de laine, sauf si l’avantage de la Hollande dans la manufacture de draps étant
faible, cela serait suffisant pour « turn the scale » [TT, p. 60].
66
Le Mare Clausum n’est pas une interdiction de circuler pour les bateaux
étrangers qui peuvent « demander le drapeau pour des motifs raisonnables » (sauf pour la
pêche), en payant des droits, mais une souveraineté explicitement à la Hobbes, Petty
expliquant qu’il s’agit de sortir de « la guerre de tous contre tous » par un contrat entre les
diverses nations donnant à l’une d’entre elles la souveraineté afin de faire régner la loi et
l’ordre, une Admiralty Court of the Lords (composée à moitié d’étrangers) réglant les
différends, les eaux à proximité des côtes restent sous la souveraineté de chaque nation [Petty
Papers, I, n° 65, Dominions of the Seas, p. 229 (pour les limites précises de la « mer
enclose », p. 231 ; n° 66, 67 et 80, Of a Mare Clausum, p. 269].
67
Et ce sera d’autant moins un danger pour la production de bétail anglais que les
régions productrices de bétail y sont sur la côte Ouest, face à l’Irlande, d’où des coûts de
transport avantageux.
21
espèces et contre tout rehaussement des monnaies (dévaluation)68. Il estime que la monnaie de
papier bancaire peut être un substitut permettant de lutter contre la faiblesse de la masse
monétaire [TT, p. 36 ; PA, p. 265] et propose l’implantation d’une banque de crédit garantie
par les propriétés foncières (Bank of Land [PAI, p. 219, 222]). Il demande, afin que les
financiers (moneyed men) soient des marchands, non des usuriers, que le taux d’intérêt soit
fortement réduit (de 10% à 5%) « rather to trade than purchase » (les taux élevés font que les
prix des marchandises irlandaises ne sont pas compétitifs) et pour éviter que les défauts de
paiement ne fassent disparaître le capital et le crédit des hommes d’affaires69.
Une Irlande soumise, anglicisée par ses hommes et ses femmes, dans ses mœurs et
ses institutions, pacifiée donc, avec une économie d’échange, monétarisée, une force de
travail mobilisée, capable d’accumulation du capital, plus commerçante et industrielle, est
possible. L’intégration pourra être parachevée par l’union des deux couronnes.
b) L’intégration dans la soumission
Les mesures économiques ne suffisent pas. Il faut changer les comportements des
irlandais, les mœurs, les institutions : angliciser.
Au niveau de l’individu, les choses sont claires : un Anglais qui s’appauvrit et
devient mécontent dégénère en Irlandais (Petty pense à nombre de « vieux anglais » solidaires
avec les Irlandais révoltés) et s’est l’inverse pour un Irlandais qui s’anglicise70. Globalement,
Petty prône une refondation sociétale radicale, il faut que tout ce qui est comportement,
habitude, langue et coutume irlandais disparaissent au profit de la culture anglaise, qui
permettra de faire disparaître les anciennes rivalités71. Jusqu’aux noms de lieu, de toutes les
68
[PAI, p. 193]. Cf. Quantalumcunque concerning money [1682] et aussi
l’excellent chapitre XIV du TT « Of raising, depressing, or embasing of Money ». Il y
explore : « the deep Ocean of all the Mysteries concerning Money » et écrit : « Sometimes it
hath hapned, that States (I know not by what raw advice) have raised or embased their money,
hoping thereby, as it were, to multiply it, and make it pass for more then it did before; that is,
to purchase more commodity or labour with it: All which indeed and in truth, amounts to no
more then a Tax, upon such People unto whom the State is indebted, or a defalkation of what
is due; as also the like burthen upon all that live upon Pensions, established Rents, Annuities,
Fees, Gratuities, &c. » et il conclut le chapitre XIV en résumant : « To conclude this whole
Chapter, we say, that raising or embasing of Moneys is a very pittiful and unequal way of
Taxing the people; and ‘tis a sign that the State sinketh, which catcheth hold on such Weeds
as are accompanied with the dishonour of impressing a Princes Effigies to justifie Adulterate
Commodities, and the breach of Publick Faith, such as is the calling a thing what it really is
not. » [TT, p. 91].
69
« For reducing Interest from Ten to Five, or Six, per Centum, for disposing
moneyed men to be rather Merchants than Usurers, rather to trade than purchase, and to
prevent the bad and uncertain payments, which Gentlemen are forced to make unto
Tradesmen, whose Stock and Credit is thereby soon buried in debts, not to be received
without long and expensive Suits, and that a Bank of Land be forthwith contrived and
countenanced. » [A Report, PAI, p. 221] et [PAI, p. 187] « Note, that Interest in Ireland is 10
per Cent, which is a great hinderance to Trade; since the Interest must enflame the price of
Irish Commodities, and consequently give to other Nations the means of underselling. »
70
« English in Ireland, growing poor and discontented, degenerate into Irish; &
vice versa; Irish, growing into Wealth and Favour, reconcile to the English. » [PAI, p. 210].
71
« The Manners, Habits, Language, and Customs of the Irish (without Prejudice
to Religion) will be transmuted into English, within less than an Age, and all Old Animosities
forgotten. » [TI, p. 572-3].
22
divisions territoriales qui doivent être anglicisés [PAI, p. 208]. Comme le souligne Goodacre,
l’Angleterre a en Irlande une « mission civilisatrice » [Goodacre, p. 20], l’acculturation doit
être totale, il faut déraciner « l’irlandité ». En cela, la vision colonialiste de Petty est
profondément moderne, digne des propagandistes coloniaux de la fin du XIXe siècle ou du
début du XXe siècle. Certes, le protestantisme est, aux yeux de Petty, supérieur au
catholicisme, du moins à sa forme irlandaise. Mais il est un partisan résolu de la liberté de
conscience, sans pourtant remettre en cause l’idée d’une religion d’État. Au-delà de ses
raisons morales, Petty estime que l’hétérodoxie présente des avantages économiques.
Il souligne : (1) la productivité et le sens de l’épargne des travailleurs dissidents
religieux (l’exemple de la Hollande), d’où l’efficacité économique de la liberté de
conscience72 et (2) le rôle des minorités religieuses hétérodoxes dans le développement du
commerce (juifs, musulmans aux Indes, chrétiens chez les Turcs, protestants en pays
catholique). Il observe également qu’en Europe, ce sont les pays protestants (des hétérodoxes
à l’échelle continentale) qui font les trois-quarts du commerce73. Et en Irlande, ou le
catholicisme est interdit, les « professors » de cette religion feraient une grande part du
commerce.
c) Refaire le peuple
Accroître la population, certes, mais aussi la changer, transplanter.
Accroître le peuple.
Si l’Irlande n’a guère de capitaux, elle manque également d’habitants74. Aussi dès
1655, Petty semble avoir critiqué la volonté de Cromwell de vider l’essentiel de l’Irlande des
catholiques pour les transférer dans la seule province de Cannaght. Les tenanciers manquent,
il n’est pas facile d’en faire venir d’Angleterre, l’idée d’expulser des tenanciers irlandais lui
paraît donc une erreur (lui-même, alors en voie de devenir un grand propriétaire, ne peut que
récuser cette politique punitive)75. A cette époque, Vincent Gookin et lui plaidaient pour
72
« Dissenters of this kind, are for the most part, thinking, sober, and patient Men,
and such as believe that Labour and Industry is their Duty towards God. (How erroneous
soever their Opinions be. » [PAI, p. 262].
73
« that trade doth not (as some think) best flourish under Popular Governments,
but rather that trade is most vigorously carried on, in every State and Government, by the
Heterodox part of the same, and such as profess opinions different from what are publickly
established : (that is to say) in India where the mahometan religion is authorized, there the
Banians are the most considerable merchants. In the Turkish Empire the Jews, and Christians.
At Venice, Naples, Legorn, Genoua, and Lisbone, Jews, and Non-Papist merchant-strangers:
but to be short, in that part of Europe, where the Roman catholic Religion now hath, or lately
hath had Establishment; there three quarters of the whole trade, is in the hands of such as have
separated from the Church (that is to say) the inhabitants of England, Scotland, and Ireland,
as also those of the United Provinces, with Denmark, Sueden, and Norway, together with the
Subjects of the German Protestant Princes, and the Hans towns, do at this day possess three
quarters of the Trade of the World; and even in France it self, the Hugonots are
proportionably far the greatest Traders. » [PA, p. 263].
74
« Since Ireland is under-peopled in the whole, and since the Government there
can never be safe without chargeable Armies, until the major part of the Inhabitants be
English, whether by carrying over these, or withdrawing the other » [TT, 6-7].
75
Petty a probablement participé à la rédaction du texte de Vincent Gookin [1655]
qui expose les raisons économiques et politiques du rejet de cette transplantation [Reungoat,
p. 182].
23
l’immigration de colons anglais et estimaient qu’à terme, il y aura une fusion des deux
peuples. Le populationnisme de Petty s’accroît avec le temps.
Si cette position n’a rien d’original à l’époque, les moyens de la politique nataliste
que Petty préconise le sont comme l’est la finalité poursuivie : accroître la densité. Le Post
Scriptum du Treatise of Ireland est un texte révélateur76 ; Petty estime que le doublement en
25 ans de la population de la Grande-Bretagne comme de l’Irlande, et finalement du monde,
est possible. S’il s’agit toujours d’agir sur la fécondité en favorisant le mariage, pour l’Irlande
il faut l’imposer autoritairement à toutes les femmes en âge de procréer, agir par tous moyens
utiles, et il propose des catalogues de mesures toutes plus étonnantes les unes que les autres, y
compris une ouverture discrète à la polygamie77. Si l’économie politique de Petty est
parcourue par cette volonté croissante de la Multiplication of Mankind, en ce qui concerne les
pays colonisés, en particulier l’Irlande, il peut lâcher la bride à son imagination
populationniste, à son volontariste autoritaire. La morale matrimoniale devient plus floue,
sans pourtant disparaître tout à fait : « That none copulate without a covenant » [Petty Papers,
II, n° 92, p. 50].
Remodeler le peuple
En ce qui concerne l’Irlande colonisée, accroître le peuple ne suffit pas. Le peuple
ne convient pas, il faut le remodeler par la volonté de l’État, une ingénierie sociale qui va
devenir extrême.
Pour que la complète anglicisation réussisse, Petty estime qu’il faut réaliser un
mixage des populations. Déjà en 1655, nous l’avons vu, Petty plaidait pour la fusion des
peuples irlandais et anglais sur le sol de l’Irlande et dans le Treatise of Taxes, il revient sur la
nécessité de peupler l’Irlande de colons anglais. Dans Political Antatomy of Ireland, Petty
commence à radicaliser sa position. Il est maintenant partisan d’un vaste échange de
population : il s’agit d’envoyer 200.000 irlandais en Angleterre et le même nombre d’Anglais
en Irlande, ce qui - précise-t-il - n’aura nullement des conséquences équilibrées puisque le
poids économique et politique des Anglais étant trois fois plus grand, les Irlandais ne pourront
plus jamais se soulever contre la domination anglaise. Il recommande également d’échanger
mille femmes célibataires entre les deux royaumes tous les ans. En Angleterre, elles seront
76
Ainsi que l’Extract of a Letter qui donne le plan d’un Essay perdu (qui devait
précéder Another Essay concerning the Growth of the City of London) dont le titre était An
Essay in Political Arthmetick concerning the value and Encrease of People and Colonies,
Hull, II, p. 454-5 [William Petty, 1699, Hull, p. 5].
77
Sur la polygamie en Irlande [Mc Cormick, p. 239]. Sur les mesures natalistes,
[Reungoat, p. 263 ss] et le Paper de Petty que S. Reungoat édite (The Interest of Ireland in
the better Peopling Thereof » en Annexe 9). Cf. également [Petty Papers, II, n° 92, p. 50 et n°
94, p. 54-55]. Il propose des « short marriages » (on peut choisir un type de convention
matrimoniale, des contrats courts, résiliables après six mois sans enfants), précise que les
« English Protestant women shall bee exchanged for others, when the cabbin are reformed »,
des systèmes de bonus-malus selon le nombre d’enfants (des subventions aux femmes qui
accouchent, un impôt sur les femmes sans enfant, croissant avec le temps et proportionnel à la
qualité de la femme), des primes à l’élevage, que les femmes de plus de 45 ans ne puissent
utiliser d’hommes tant que celles de moins n’en sont pas toutes pourvues, que l’inceste ne soit
tel qu’avec mère, fille et sœur, il recommande une grande tolérance envers les enfants
naturels, il veut garantir aux femmes qui abandonnent leur enfant qu’il sera élevé
correctement (l’enfant abandonné devant être au service de l’État qui peut d’ailleurs les
vendre à une famille adoptante), mettre en place hôpitaux et crèches. Il n’oublie pas la
répartition religieuse et veut que soit protestant un enfant dont le père ou la mère l’est.
24
soigneusement dispersées (une par paroisse : on n’est jamais trop prudent !), en Irlande ces
femmes anglaises amélioreront l’habitat, les jardins, faciliteront l’anglicisation78.
Tardivement, Petty a repris l’idée du grand mixage des populations en
l’accentuant. En 1686 [Petty Papers, I, n° 21, Off reconciling the English and Irish and
Reforming both Nations, p. 60-61 ; Reungoat, p. 190 ss], il propose de disperser en Angleterre
100.000 familles irlandaises catholiques (une pour onze), pauvres, sans qualifications, plus
40.000 femmes (soit entre 3% et 6% des femmes célibataires anglaises, au rythme de
10.000/an), plus 10.000 jeunes entre quinze et vingt ans placés comme apprentis. En sens
inverse, les mêmes nombres respectivement : 100.000 familles indigentes, 40.000 femmes
célibataires et 10.000 jeunes hommes qui deviendraient soldats. Notons pour les jeunes la
différence entre d’un coté les apprentis qui seront au service de l’industrie et du commerce
anglais, et de l’autre les soldats qui maintiendront l’ordre au service de l’Angleterre. Pour
l’équilibre (numérique) bien compris, il propose que 1/10e des militaires et des collecteurs
d’impôt (Officers of the Revenue) soient Irlandais, ainsi que 500 prêtres catholiques et
qu’inversement tous les officiers de l’Église, de la justice et de l’armée soient anglais de
naissance, plus 500 prêtres anglais. La liberté de conscience serait la règle dans les deux
royaumes.
D’après les calculs de Petty, il ne resterait en Irlande que 300.000 Irlandais
catholiques, et désarmés, et 900.000 Britanniques (Anglais et Écossais), ce qui règlerait le
problème de la pacification coloniale. En Angleterre, les Irlandais catholiques seraient en
revanche noyés dans la population (un Irlandais catholique pour onze ou douze anglais
protestants), mais ce serait cependant un accroissement inespéré du nombre de catholiques.
N’oublions pas que Jacques II règne, Petty ajoute donc en bon courtisan : « The King being a
Roman Catholiq is almost necessary to this good work ».
Cependant, dans son Treatise on Ireland (1687), déçu peut-être ou devenu plus
radical, Petty va préciser, concrétiser le rêve, l’utopie qu’il avait caressé dans Political
Arithmetick en 1676, non plus seulement refondre un peuple par le grand mixage, mais le
dissoudre par une grande déportation.
3. « Dissoudre le peuple » : du rêve à la proposition sérieuse
L’argumentation se veut rationnelle, sa base est spatiale, mais l’essentiel est la
montée à l’extrême de l’ingéniérie sociale de Petty dans sa volonté d’apporter une solution
radicale à la question irlandaise.
Quant à l’argumentaire spatial, Petty considère que la grande faiblesse de l’empire
britannique est sa dispersion. Une des raisons, majeure, est l’efficacité de la défense, et la
réduction de ses coûts. Mais Petty est aussi un partisan radical de la concentration des
hommes, des capitaux, des activités dans l’espace. La densification crée les conditions d’une
division du travail elle-même cause de rendements globaux croissants [PA, p. 286], donc de
superlucration, d’accumulation du capital, de croissance de la richesse, et c’est le rythme qui
importe. Enfin, en ce qui concerne l’Irlande, son audace et ses intérêts le poussent vers ce qui
est l’utopie concrète d’un grand propriétaire foncier : une nation transformée en parc à
78
« There are among the 600 M. above-mentioned of the poor Irish, not above 20
M. of unmarried marriageable Women; nor would above two thousand per Ann. grow and
become such. Wherefore if ½ the said Women were in one year, and ½ the next transported
into England, and disposed of one to each Parish, and as many English brought back and
married to the Irish, as would improve their Dwelling but to an House and Garden of 3 £
value, the whole Work of natural Transmutation and Union would in 4 or 5 years be
accomplished » [PAI, p. 158].
25
bestiaux, l’aboutissement radical du processus d’enclosure (dont Petty, à l’échelle de
l’exploitation agricole, était un chaud partisan).
1. Vider l’Irlande et la vendre
Déjà dans Political Arithmetick, Petty avait interposé une digression en insistant
sur sa dimension de rêverie « divertissante et peut être ridicule », mais faisant cependant
référence à Tomas More et à Descartes pour étayer l’idée que le rêve et l’utopie ne sont
qu’une contexture différente, peut-être ridicule et absurde, de la réalité. Avec humour, Petty
explique que des hommes avisés, observant les pertes encourues par l’Angleterre pour la
prévention et la répression des rébellions irlandaises et le faible profit qu’en retirent les
Anglais et leur roi, ont souhaité que l’Irlande sombre dans la mer (pas les Irlandais), mais
qu’il existe une solution plus pratique, « without sinking that vast Mountainous Island under
Water, which I take to be somewhat difficult » malgré les techniques de Hollandais (il y a une
grande proximité entre l’humour de Petty et celui de Swift dans sa Modeste proposition) [PA,
p. 286].
L’idée est de transférer en Angleterre toute la population irlandaise et celle de
Highlands écossais, avec l’ensemble des biens meubles transférables, le capital (stock). Les
terres de l’Angleterre, du Pays de Galles et des Lowlands écossais, avec la force de travail
augmentée par l’afflux des transplantés, pourraient non seulement nourrir aisément cette
population, mais il y aurait une économie de bras d’un cinquième, ces « spare hands »
pouvant être occupés à d’autres activités. La richesse générale serait accrue, la rente et la
valeur des terres anglaises augmenteraient, la superlucration atteignant même selon ses
calculs 3,5 millions de livres par an. Et la dépense serait encouragée par l’urbanisation,
l’émulation, et avec elle la croissance économique, l’administration civile, militaire et
ecclésiastique se ferait avec des coûts réduits, et elle serait plus sure et plus efficace dans les
conditions d’une « closer co-habitation » [PA, p. 290].
Bénéfice ultime, l’Irlande, ses terres et les immeubles, serait vendue. Avec un
beau bénéfice, et sans danger, bien au contraire. En effet, si un autre pays l’achetait (la
France), il s’appauvrirait puisqu’il lui faudrait la peupler, d’où une réduction de la
concentration, l’administrer, la défendre … Déjà dans Political Anatomy, Petty notait « And at
this day, than when Ireland was never so rich and splendid, it were the advantage of the
English to abandon their whole Interest in that Countrey; and fatal to any other Nation to
take it, as hath been elsewhere (as I think) demonstrated » [PAI, p. 157]79
2. Vider l’Irlande en faire un grand parc à bestiaux
Lors de la rédaction du Treatise of Ireland à l’été 1687, la situation de l’Irlande
s’est brutalement dégradée ; le lieutenant de Jacques II (le comte de Tyrconnel) menant une
politique répressive durement pro-catholique, il provoque une crise sévère, la chute du PIB,
du prix des terres, des salaires et des rentes, du rendement des impôts, et l’exode des
protestants [Reungoat, p. 192]. Les espoirs de développement de l’île que Petty nourrissait
s’évaporent. Il s’agit maintenant de considérer l’Irlande comme une terre conquise dont la
population, assimilée à des captifs, peut être déportée vers la métropole par les conquérants.
Pour Petty, ce transfert de captifs a toujours été le gain principal que peut obtenir le
colonisateur (et non d’entretenir à perpétuité une armée sur place pour maintenir la
domination à des coûts exorbitants) [TI, p. 570-571]. Il fait mine de penser que la
transplantation de masse ne serait pas odieuse aux Irlandais, elle leur serait favorable, surtout
79
Probablement une allusion à la digression de PA, Petty travaillant sur cet
ouvrage en 1671, mais ne l’avait pas terminé lorsque PAI paru.
26
aux plus pauvres80, tant les avantages d’une vie en Angleterre, matériels et en termes de plus
grande liberté, sont élevés. L’avantage principal, véritable bénédiction pour les deux nations,
sera l’Union : comme pour Hobbes, le pire est la division qui mène à la guerre civile : « que
les deux nations deviennent une, que le nom de la plus faible soit aboli afin que la chose et la
substance soient exaltées »81.
Indépendamment du droit de la conquête, économiquement, il est préférable en
terme de richesse globale de faire venir un million d’Irlandais en Angleterre plutôt que
l’inverse : l’accroissement de la valeur des terres (cette valeur étant une part essentielle de la
richesse nationale) en Angleterre à la suite de l’immigration irlandaise serait manifestement
plus important que la perte de valeur des terres irlandaises, tandis que ce serait l’inverse en
cas d’immigration massive d’Anglais vers l’Irlande82. Il en tire une loi générale : les
déplacements de population doivent se faire du pays pauvre, à faible densité, du pays
colonisé, vers le pays riche, à population concentrée, colonisateur (c’est donc vrai aussi des
colonies américaines) [TI, p. 571]. Et c’est vrai aussi des campagnes vers la ville comme des
petites villes vers la plus grande (Londres).
Petty ne veut plus abandonner l’Irlande, la vendre au plus offrant. Il n’expédie en
Angleterre qu’un million de ses habitants sur les 1,3 millions. Il en conserve 300.000 sur
place. Petty veut faire de l’Irlande une zone d’enclosures, un immense parc à bestiaux. Les
Irlandais restés sur place seront tous, soit des bergers pour les hommes, soit des laitières pour
les femmes (étant entendu qu’ils pratiqueront une petite agriculture de subsistance de façon à
ce qu’ils n’importent que du tabac et du sel) et ils seront les serviteurs des propriétaires des
terres et du capital transplantés en Angleterre83. Et Petty calcule tous les gains administratifs,
civils, militaires et gouvernementaux, en prêtres catholiques et autres de cette « Monstrous
plantation » [TI, p. 582]. Ce « New model » comme il le nomme (une référence à la
cromwellienne « New Model Army » de sa jeunesse ?) fera que la valeur de l’Irlande, celle de
ses terres et de son capital, non seulement ne sera pas diminuée, mais elle augmentera de 2 à
3.
Il est inutile de dire que ce plan suppose une intervention coercitive de l’État
(alors que les échanges précédemment évoqués pouvaient être supposés volontaires).
Lorsqu’il envisage le coût de la déportation, il évoque l’utilisation d’« undertakers », en
80
« As for the Interest of these poorer Irish, it is manifestly to be transmuted into
England, so to reform and qualify their housing, as that English Women may be content to be
their Wives, to decline their Language » [PAI, 201].
81
« Now if the two Nations be brought into one, the Name of the lesser Nation
must needs be abolished, whilst the Thing and Substance is exalted. » [TI, p. 577].
82
Ce déplacement-là ferait perdre à l’Angleterre 55 millions alors que l’Irlande ne
gagnerait que 24 millions, la valeur de départ des terres irlandaises étant très faible [TI, p.
570-1].
83
« This is to be done. 1. By bringing one Million of the present 1,300 Thousand
of the People out of Ireland into England, tho’ at the Expence of a Million of Money. 2. That
the remaining 300 Thousand left behind be all Herdsmen and Dairy-Women, Servants to the
Owners of the Lands and Stock Transplanted into England ; all aged between 16 and 60
Years, and to quit all other Trades, but that of Cattle, and to import nothing but Salt and
Tobacco. Neglecting all Housing, but what is fittest for these 300 Thousand People ». Ils
devront aussi finalement « To keep up Part of the neglected Houses, till England be fully
Peopled with 12 Millions (vizt) at 3 Acres per head. » [TI, p. 563]. Alors les colons anglais
seront obligés de revenir peupler l’Irlande conservée tel un réservoir vide pour accueillir un
futur excès de population.
27
d’autres termes des « adventurers » qui pourront prendre en charge les risques de l’opération,
moyennant rémunération, au nom et sous l’autorité de l’État84.
À la veille de sa mort, le fond du colonialisme de Petty se révèle : la colonie vidée
de ses habitants, ne contenant plus que des moutons, des vaches et leurs bergers asservis à
leurs maîtres anglais et au service de la richesse et de la grandeur de l’Angleterre. Et tout cela,
bien sûr, dans l’intérêt bien compris, et précisément calculé, des Irlandais eux-mêmes.
IV. Les colonies d’Amérique et des Caraïbes
L’intérêt de Petty pour les colonies américaines et caraïbes ne commence qu’aux
alentours de 1674. Cela n’a rien d’étonnant, il ne peut qu’observer l’extension impériale
anglaise [cf. infra « Annexe : un survol des colonies anglaises à l’époque de Petty »].
Cependant, comme nombre d’auteurs de la période, il s’en effraye, la balance cost-benefit
penchant selon lui du côté du passif.
Au cours des années 1680, alors que les colonies se sont développées, ce qui
d’ailleurs pourrait accentuer ses craintes, le ton change. Il remise ses critiques, mais il ne
devient pas favorable à la colonisation ; simplement il intervient dans une série de papers
comme un conseiller en développement colonial. Finalement, à la fin de sa vie, il s’intéresse
aux colonies personnellement.
1. « A Burthen to England »
Dans la préface de Political Arithmetick, Petty affirme « the Plantations in
America and other Additions to the Crown, are a Burthen to England » et dans le chapitre V
de cet ouvrage, il instruit à charge et à décharge le procès des colonies, surtout américaines, et
plus encore celles du Nord (New-England), mais aussi celles des West Indies. Le bilan en est
globalement négatif : « all the smaller Kingdoms and Dominions, instead of being Additions
are really Diminutions » [PA, p. 298]. Pourquoi ?
D’abord pour une raison spatiale : l’empire britannique, et singulièrement les
colonies lointaines, sont trop dispersés, éclatés en de trop petites unités, trop différentes.
L’administration militaire, civile, fiscale (douanes) est beaucoup plus coûteuse dans un tel
espace et particulièrement ces « small divided remote Governments » [PA, p. 298], ne pouvant
se défendre par eux-mêmes, sont une charge pour l’Angleterre.
Les différences entre ces parties éclatées sont trop grandes et la différence jointe à
l’éloignement produit de la division politique. À la fois sur le plan civil et ecclésiastique, la
Nouvelle Angleterre diffère de tous les autres Dominions comme les diverses Plantations
84
Petty répond à une première objection : « First that the Transplantation of a
Million of People is Impracticable and Utopian » (notons le terme « utopian). Voici les
réponses : « 1st. It has been already said that the Charges thereof needs not to exceed 20
Shillings per head at a Medium between Poor and Rich, Great and Small ; and from the
Middle of Ireland to the Middle of England supposed to be 120 Miles of Land in Distance. 2.
Forty small Vessels of about Sixty Tuns each (which are easily had) will perform this whole
Work in Five Year's Time. 3. The Freight per head need not exceed Two Shillings, and the
Travelling Charges by Land at one Penny per Mile needs not be above Ten Shillings, Leaving
Eight Shillings for Extraordinaries. 4. There will be found Undertakers enough, to regulate
this Matter, and bring the Charges thereof to a Certainty, which may amount to 200 Thousand
Pounds per Ann. to be advanced for Five Years out of the Public Revenue, and reimbursed, as
shall elsewhere be shewn. » [TI, p. 574].
28
diffèrent entre elles85. Petty propose d’ailleurs, pour consolider l’ensemble territorial, la mise
en place de deux grands Conseils pour représenter l’ensemble de l’Empire, l’un choisit par le
roi, l’autre élu [PA, p. 298]86.
Petty est un partisan de la concentration du peuple, et l’empire colonial lui
apparaît comme une dissolution spatiale des plus nuisibles87. Tout particulièrement, il craint
cette saignée qu’est l’émigration d’Anglais vers les colonies américaines ou caraïbes88, la
diminution de la population anglaise et la réduction de la densité. La loi générale des
transferts des populations, on s’en souvient, est de faire se déplacer celles-ci des régions peu
peuplées, à faible densité et pauvres vers les zones déjà fortement peuplées, denses, riches,
urbanisées.
Enfin, les colonies peuvent être, ou devenir, des concurrents pour les productions
de l’Angleterre. C’est déjà le cas pour la Nouvelle Angleterre qui produit des biens qui
peuvent l’être en Angleterre ou en Irlande et qui n’est que le résultat artificiel de la politique
injuste, absurde et appauvrissante de persécution religieuse menée par les Stuart. La liberté de
conscience en Angleterre ou en Irlande devrait faire disparaître cet exode et permettre le
retour de ces populations [Mc Cormick, p. 230]. Petty préconise donc que tous les colons de
la Nouvelle Angleterre soient envoyés en Irlande89 ou rapatriés. D’ailleurs, le mieux serait
d’évacuer et de vendre toutes ces colonies superflues. Quant aux autres plantations, les îles
caraïbes ou la Virginie, la Caroline, le Maryland, il faut n’y retenir que la quantité de terre
nécessaire aux productions utiles, soigneusement mesurée, et abandonner le reste90. Certaines
colonies, en effet, ne sont pas sans avantages.
85
« The Government of New-England (both Civil and Ecclesiastical) doth so
differ from that of his Majesties other Dominions, that `tis hard to say what may be the
consequence of it. And the Government of the other Plantations, doth also differ very much
from any of the rest; although there be not naturally substantial reasons from the Situation,
Trade, and Condition of the People, why there should be such differences. » [PA, p. 298].
86
En 1687, dans un « paper », Petty recommande « A General Concil for Plantation,
Manufacture, Trade, Religion and Applotment », les représentants élus comprenant 364
Anglais, 45 Irlandais, 30 Écossais et 11 représentants des colonies : 3 New England, 4 pour la
Virginie, la Caroline et le Maryland et un pour chacune des colonies de Jamaïque, Barbades,
« Asia », « Africa » [Mc Cormick, p. 232-3].
87
« There is no doubt that the same People, far and wide dispersed, must spend
more upon their Government, and Protection, than the same living compactly, and when they
have no occasion to depend upon the Wind, Weather, and all the Accidents of the Sea. » [PA,
p. 300].
88
Il n’est pas le seul, des auteurs comme Josiah Child ou William Petyt
s’alarmant eux-aussi de la faible population de l’Angleterre et s’opposent à la saignée
coloniale [Reungoat, p. 232, 235].
89
« In New-England, there are vast numbers of able bodyed Englishmen,
employed chiefly in Husbandry, and in the meanest part of it, (which is breeding of Cattle)
whereas Ireland would have contained all those persons, and at worst would have afforded
them Lands on better terms, than they have them in America, if not some other better Trade
withal, than now they can have. » [PA, p. 300].
90
Il est donc possible de se prémunir des dégâts engendrés par les colonies, et
Petty résume : « As these Impediments are contingent, so they are also removeable; for may
not the Land of superfluous Territories be sold, and the People with their moveables brought
away? May not the English in the America Plantations (who Plant Tobacco, Sugar, &c.)
compute what Land will serve their turn, and then contract their Habitations to that
proportion, both for quantity and quality? as for the People of New-England, I can but wish
29
2. Les bénéfices coloniaux
Tout n’est pas négatif dans l’extension coloniale. Le commerce britannique en
retire des bénéfices qui seraient d’ailleurs plus importants si les marchandises exportées des
Antilles pouvaient être expédiées directement vers les lieux de leur ultime destination sans
être obligées de passer par l’Angleterre91. En outre, si le Mare clausum (cf. supra) était mis en
place, les trois quarts du commerce atlantique devrait y passer [Petty Papers, I, n° 65,
Dominion of the Seas, p. 232].
Les colonies sont une source de matières premières nécessaires à l’industrie
britannique (indigo, coton) et elles approvisionnent le marché intérieur de denrées appréciées
comme le tabac ou le café. Elles sont un marché pour les exportations manufacturières de
l’Angleterre. Enfin, les produits coloniaux sont souvent réexportés et le commerce ou la
navigation anglaise en tirent bénéfice92. Petty note parmi les progrès de l’Angleterre que « the
American Plantations employ four Hundred Sail of Ships » et que les actions de la East India
valent près du double de leur capital initial [PA, p. 243]93.
On se rend compte de l’importance du commerce colonial pour Petty dans son
impressionnante comptabilité (à partir des chiffres des douanes) des exportations anglaises,
(« the Touch-stone whereby the Wealth of England is tryed, and the Pulse whereby the Health
of the Kingdom may be discerned » [PA, 278], donc des entrées d’or et d’argent.
Sur un total d’un peu plus de dix millions de livres par an, les exportations des
manufactures de laine (plus des cotonnades) en représentent la moitié. En ce qui concerne les
colonies, Petty comptabilise : les exportations textiles vers l’Amérique : 200.000 £ ; les prises
d’or et d’argent aux Espagnols 6.000 £ ; le sucre, l’indigo, le tabac, le coton de la partie
méridionale des colonies américaines réexportés (dont les West Indies semble-t-il) : 600.000
£ ; les poissons, barriques et tuyauteries, mâts, boissons et autres denrées de la NouvelleAngleterre et de la partie Nord de l’Amérique : 200.000 £; le poivre, les épices, les diamants,
soies des East Indies réexportés : 800.000 £ ; les esclaves du commerce triangulaire :
20.000 £ ; le fret sur des bateaux anglais, le commerce de transit : 1,5 millions £. Soit pour
l’ensemble colonial des exportations de 2.326 milliers de livres, pas loin du quart des
exportations anglaises [PA, p 296].
they were Transplanted into Old England, or Ireland (according to Proposals of their own,
made within this twenty years) although they were allowed more liberty of Conscience, than
they allow one another. » [PA, p. 301]. « The Inhabitants of the other Plantations, although
they do indeed Plant Commodities, which will not grow so well in England; yet grasping at
more Land, than will suffice to produce the said Exotics in a sufficient quantity to serve the
whole World, they do therein but distract, and confound, the effect of their own Indeavours. »
[PA, p. 300].
91
« It is a damage to our Barbadoes, and other American Trades, that the Goods
which might pass thence immediately, to several parts of the World, and to be sold at
moderate Rates, must first come into England, and there pay Duties, and afterwards (if at all)
pass into those Countries, whither they might have gone immediatly. » [PA, p. 299].
92
Également, du moins potentiellement, le commerce irlandais (l’Irlande a une
situation qui la rend « fitness for Trade » avec le nouveau monde, cf. supra).
93
Petty proposant des taxes en en Angleterre, Irlande et Écosse, ajoute cette
condition : qu’elles ne défavorisent pas les exportations des manufactures de laine, de cuir, de
fer-blanc « or of such Commodities, as our own East and West India Trade do produce. » [PA,
p. 278].
30
3. Un programme pour les plantations
Dans les années 1680-1687, l’intérêt de Petty pour les plantations d’Amérique et
des West Indies augmente, en partie sous l’influence de William Penn. Celui-ci proposa en
effet à William et Elizabeth Petty de participer à son grand projet américain en Pennsylvanie
et Elizabeth faillit acheter 5.000 acres en 1681, finalement Petty s’y décida tardivement en
1686 (un an avant sa mort) [Mc Cormick, p. 236]94.
S’il n’y a pas d’ouvrages de Petty sur le sujet des colonies américaines et caraïbes,
nombre de Papers y sont consacrés. Dès 1674, il avait demandé des renseignements sur ces
colonies, particulièrement pour la Nouvelle Angleterre. Dans des Notes about New England
de 1674-75 [Petty Papers, II, n° 107, p. 98-107 et le Memorandum : New England qui suit,
Petty Papers, II, 108, p. 107-108 ; Mc Cormick, p. 233], prises lors d’une discussion avec
deux informateurs, il se documente précisément sur les villes, leur population, la santé et la
robustesse des habitants, l’absence de mendiants, la qualité des habitations, les ports, les
rivières, les tonnages et les propriétaires des bateaux, les activités économiques, les
marchands, les hommes et les institutions. Petty s’intéresse essentiellement à la population
anglaise. Petty ayant établi une hiérarchie des races au sein de l’humanité dans Of the Scale of
Creatures95, il est courant d’en faire un précurseur du « racisme », même s’il retient l’unité du
genre humain, mais un racisme plus archaïque (théorie des climats) que moderne.
Les Noirs des Plantations sont des esclaves, donc pour l’essentiel ce sont des
propriétés, mais tous les esclaves ne sont pas des Noirs (il parle d’ailleurs toujours des
« Negroes and Slaves ») et à aucun moment Petty ne fait l’assimilation qui deviendra
courante : le « racisme » de Petty n’est pas d’un type « moderne ». Les esclaves noirs sont
comptés dans la population et « it is not inconsiderable » : dans Political Arithmetick,
calculant l’accroissement de la population de l’empire, il précise : « Where note by the way,
that the accession of Negroes to the American Plantations (being all Men of great Labour and
little Expence) is not inconsiderable; besides it is hoped that New-England, where few or no
Women are Barren, and most have many Children, and where People live long, and
healthfully, hath produced an increase of as many People, as were destroyed in the late
Tumults in Ireland. » [PA, p. 303]. Comment pourrait-ce ne pas être le cas puisqu’il
comptabilise les hommes à leur valeur dans la richesse nationale, qu’il pense en termes de
« superlucration », et que des hommes « of great labour and little expense » ne sauraient être
94
Petty avait refusé une proposition d’Aubrey d’acquérir des terres à Tobago en
1685.
95
Soucieux de ne pas apparaître comme un athée, dans Of the Scale of Creatures
(1680), Petty développe une théorie d’une hiérarchie des créatures qui monte jusqu’à Dieu.
Au-dessus de l’homme, les créatures angéliques, et avec l’homme, au-dessous de lui, celle des
animaux (l’éléphant au second rang, le vers de terre tout en bas). Il existe aussi une échelle
des races au sein de l’humanité (et non pas au sens courant alors du « sang » d’une lignée
familiale) qui se décline du Nord au Sud en une théorie que l’on peut rapprocher de celle,
traditionnelle, des climats : « Of man himself there seems to be several species […] there be
others more considerable [differences], that is, between the Guiny Negroes and the Middle
Europeans ; and of Negroes between those of Guiny and those who live about the Cape of
Good Hope, which last are the most beastlike of all the Souls of Men with whom our
Travellers are well acquainted. I say that the Europeans do not only differ from the
aforementioned Africans in Collour [...] but also [...] in Naturall Manners, and in the internall
Qualities of their Minds. » [Petty, 1680, Scale of Creatures in : Lewis, 2012 ; Hodgen, 1964,
421-422 ; Mc Cormick, 2009 ; Lewis, 2011].
31
négligés96. D’ailleurs, nous l’avons vu, l’Irlandais, le Nègre et l’esclave ont la même valeur,
le même prix de marché ! Et le disciple, l’ami de Hobbes, sait que la valeur d’un homme n’est
que ce que l’on offre pour ses services.
Quant aux Indiens qui ne sont pas (et ne doivent pas être) dans la plantation
proprement dite, au départ ils sont des étrangers, des ennemis [Mc Cormick, p. 235] et il ne
s’y intéresse pas au-delà. Dans les Notes about New England de 1674-75 [Petty Papers, II, n°
107, p. 98-107 ; Mc Cormick, p. 233], il n’y a pas d’autre information sur les Indiens si ce
n’est pour signaler que les Anglais ne tolèrent pas qu’ils portent des armes et se montrent à
eux en groupes armés. Selon Petty, les relations entre les Indiens et les Européens sont du
même type que celles qu’entretenaient les Irlandais et les Anglais à l’époque de Henry VII :
alors ils vivaient sous des lois différentes et un anglais n’était pas puni s’il tuait un Irlandais
[PAI, p. 210], sous-entendu comme c’est la cas aujourd’hui quand un Européen tue un Indien.
L’Irlandais est un Indien un peu plus civilisé (d’ailleurs ne vit-il pas dans de quasi-huttes !), et
l’Indien un Irlandais des anciens temps. Finalement entre le Nègre, l’Indien et l’Irlandais, les
différences ne seraient-elles pas essentiellement de degré de civilisation ? L’intérêt de Petty
pour les Indiens va augmenter. Dans une note de 1686, il se pose une longue série de
questions concernant the Nature of the Natives of Pennsylvania [Petty Papers, II, n° 113, p.
115-119]. Au-delà des relations commerciales avec les Indiens, les indiennes deviennent pour
lui une source féconde de peuplement.
Petty recommande de ne pas étendre les colonies, mais de les peupler (les colonies
des West Indies pourraient doubler leur population en 25 ans97) mais en évitant l’émigration,
surtout celle de femmes fertiles anglaises. Une idée parmi d’autres est de faire venir des
Irlandais « unsatisfied » (c’est-à-dire n’ayant pas recouvré leurs terres98). Petty propose un
ensemble de moyens du type de ceux envisagés pour le peuplement de l’Irlande [Petty
Papers, American Planting, II, n° 111, p. 113]99. Deux sont plus originaux.
Il envisage « That the English may buy Indian girles of under 7 yeares old and
use them as wifes, even with polygamy regulated by the authority ». L’achat d’enfants n’était
pas alors moralement réprouvé, l’esclavage étant omniprésent dans les colonies et accepté
comme une pratique normale, des Irlandais captifs ayant été vendus après la reconquête, des
pauvres vendant leurs enfants comme indentured servant ou pire, et même la coutume de
vendre son épouse se répandait dans ces milieux en Angleterre. Quant à l’âge, des fillettes
indiennes de moins de 7 ans, Petty n’entend nullement qu’elles soient mariées à cet âge, mais
il estime qu’il faut les acheter très jeunes pour qu’elles soient d’abord acculturées à la
civilisation anglaise et cela de façon à éviter qu’un mariage avec une indigène ne fasse
dégénérer la population anglaise (risque déjà reconnu pour l’Irlande) [Mc Cormick, p. 238240]. Le point est essentiel : de même que l’on peut faire d’un Irlandais un Anglais, et qu’un
Anglais peut dégénérer en Irlandais, on peut faire d’une petite Indienne une mère de famille
96
De même dans Memorandum : New England, Petty Papers, II, n° 108, p. 108, il
prend en compte les naissances en Rhode Island « of Whites and Blacks » sans discriminer
(soit 200 naissances dans l’année) et observe que ces dernières sont très peu nombreuses.
97
[Mc Cormick, p. 237] (selon une note de 1686 « Remedies for the King ») ;
Petty semble avoir peur d’une invasion française en Irlande, la France pouvant devenir alors
maîtresse des mers grâce à la situation de cette île ; il pense que le peuplement des colonies
atlantiques pourrait diminuer ce danger en créant une réserve de colons anglais.
98
Après les Settlement Acts de la Restauration, 1662 et 1665, si décevants pour les
Catholiques.
99
Mariage obligatoire (aucun jeune homme de 18 à 58 ans, aucune femme entre
16 et 41 ans non mariés, sauf « manifest impediment » autorisé par le magistrat, ne peut rester
célibataire, polygamie, tenir un compte exact des naissance).
32
anglaise. Le recours à la polygamie est plus « hétérodoxe » du fait de l’interdiction religieuse.
Est-ce parce qu’il s’agit d’indiennes ? Petty l’envisageait pour l’Irlande, expliquant que la loi
divine « croissez et multipliez » laissait une ouverture en ce sens, mais ici elle est clairement
affichée.
Une seconde idée (ce n’est pas une proposition explicite) se trouve dans une note
Californian Marriage with the Reasons Thereof [Petty Papers, II, 93, p. 52]. Elle montre la
grande ouverture d’esprit de Petty (et sa manie arithmétique) quand il s’agit de multiplier
l’espèce humaine. Le mariage californien est un arrangement « matrimonial » complexe censé
minimiser les coûts d’entretien, de maximiser le nombre d’enfants, mais aussi de permettre
« the greatest venerall pleasure ». La convention est établie entre six hommes (nommés par
Petty A, B, C, D, E, F, entre 20 et 60 ans) et six femmes (M, n, o, p, q, W, entre 16 et 46 ans) :
un « Grand homme » ou Hero, soit A, dispose d’un pouvoir de monopole sur quatre femmes
(n, o, p, q) ; une « Great Rich Woman », « absolute mistress », soit M, dispose de cinq
hommes B, C, D, E, F), ceux-ci ayant en commun une femme supplémentaire, soit W.
L’organisation de leurs rapports et les calculs des coûts d’entretien ne sont pas très clairs.
Notons que, contrairement à ce qui est généralement supposé [Reungoat, p. 266, n. 54], la
Californie n’était probablement pas une zone floue dans l’esprit de Petty, la presqu’île
californienne étant alors clairement cartographiée, mais comme une île100.
Petty en 1686 s’était posé quatre questions « concerning American
Plantations »101. La deuxième était la suivante : soit 10.000 habitants sur 40 millions d’acres
(il pense probablement à l’établissement de W. Penn et à son propre investissement), « What
is the most convenient Method for their plantation ? » Il y répond avec précision, établissant
même une esquisse de carte d’un établissement éventuel le long (probablement) du Delaware.
Il calcule les surfaces nécessaires pour le pâturage, les labours, les jardins privés, les écuries,
le quai fortifié, les maisons et les lieux publics de la ville nouvelle coloniale. Sur son
diagramme toutes les activités et emplacements sont précisés et disposées géométriquement
avec une recherche de symétries rationalisatrices102.
100
Il existe en particulier une magnifique carte du célèbre Joannès Vingboons
(conservée à la Library of Congress) datée des environs de 1650 réalisée pour Joan Blaeu,
l’un des principaux éditeurs du temps, et particulièrement de cartes, auteur de l’Atlas Novus,
bien connu de Petty et Hobbes.
101
[Petty Papers, II, n° 109, p. 109] La première et la dernière concernent le choix
entre l’émigration d’Anglais vers l’Irlande ou l’Amérique, la troisième porte sur les droits de
douane qu’il faudrait imposer sur un éventuel excellent tabac produit en Angleterre pour
concurrencer celui de Virginie.
102
Sur le diagramme, un grand rectangle (efgh de 10mi sur 5mi, 16km sur 8 km)
de près de 30.000 acres entouré d’un fossé représente l’ensemble d’un domaine en commun
consacré pour l’essentiel à l’élevage extensif (prairies) et à la production de bois ; ensuite un
plus petit rectangle (abcd) entouré d’un fossé est consacré aux labours (prolongé au nord
d’une rectangle de pâturage pour engraisser le bétail) ; le suivant (njko de 5,25 mi2 ou 13
km2), en bordure de rivière, est fortifié, destiné aux propriétés privées ; enfin le plus petit
rectangle lui aussi au bord de l’eau (lpqm de 1mi2ou 2,5km2) aux jardins, lieux publics et aux
maisons.
33
[Petty Papers, American Planting, p. 112]
Probablement pensait-il à son acquisition de terres en Pennsylvanie à la suite de la
proposition de William Pen. L’achat effectué fut inscrit sur la liste initiale des acquéreurs,
mais Petty mourut en 1687, ses héritiers directs ne furent pas au courant de cette acquisition
tardive et ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1778-79, que l’arrière-arrière petit-fils de Petty,
Lord Shelburne, réclama les 5.000 acres de terrains et les trois lots dans la ville de
Philadelphie en pleine expansion. La Guerre d’Indépendance mit fin à l’espérance d’un
recouvrement103 et à l’histoire de William Petty dans les colonies américaines.
103
Cf. ce qu’en dit l’éditeur de l’ouvrage, descendant lui-même de William Petty,
le Marquis de Lansdowne. En 1791, de nouvelles démarches furent entreprises pour les lots
urbains, elles étaient trop tardives, les lots ayant été occupés par d’autres [Petty Papers, II, p.
97-98].
34
Annexe : un survol de l’empire britannique à l’époque de Petty
Outre l’Irlande, trois ensemble de colonies se distinguent dans l’énumération de Petty : les
colonies américaines, les îles des Caraïbes et les possessions en Asie et en Afrique, mais celles-ci sont des
comptoirs commerciaux aux Indes104 et des ports et des forts en Afrique, points d’appui au commerce
triangulaire105.
Dans les colonies américaines et caraïbes, des compagnies coloniales ou des entrepreneurs
(undertakers) en plantation ou de grands propriétaires obtiennent du roi le droit d’implantation, à charge pour
eux d’organiser la plantation, le recrutement et le transport des colons (settlers). Les indigènes sont expropriés,
chassés, déportés, décimés par les maladies ou exterminés. En Amérique les survivants constituent des
« nations » séparées, ils sont maintenus à l’extérieur des établissements coloniaux. La mise en valeur des terres
reste teintée de résidus féodaux : les colons sont des tenants qui doivent acquitter une rente en argent (quitrent)
à la couronne ou au Landlord (personne physique ou morale). Dans certains cas (Nouvelle-Angleterre)
l’initiative de la colonisation vient de la base, de collectifs de dissidents religieux ou de puritains chassés par
l’intolérance s’organisent autour d’un leader ou d’institutions démocratiques. Aux colons, il faut ajouter les
travailleurs sans terre, des « indentured servants » (« engagés ») contraints à signer un contrat de « servage à
durée déterminée » par la perte de leur tenure, la misère, parfois par la violence (ils recevront - pas toujours ! quelques arpents en fin de contrat), des esclaves africains de plus en plus nombreux, des captifs blancs
(irlandais) ou Indiens (transplantés) vendus sur place.
1. Les colonies d’Amérique du Nord.
Il faut mettre à part Terre Neuve par laquelle l’Angleterre avait débuté son destin américain.
Toute l’économie est orientée, dès l’origine par la pêche à la morue menée par quelques groupes de colons
dispersés.
La colonisation américaine stricto sensu commence par la Virginie : la Virginia Company of
London obtient une chartre en 1606 (création de Jamestown). Cette même Compagnie fonde Saint George’s
dans l’île de la Grande Bermude en 1609. Avec la Guerre civile anglaise, des grandes familles royalistes et
catholiques émigrent en Virginie ; il n’est donc pas étonnant qu’à l’époque du Commonwealth, la Virginie avec
Bermuda et la Barbade récusent la République (d’où la guerre de reconquête que celle organise). L’exploitation
du tabac se développe sur de grands domaines, d’où le recours à des indentured servants blancs et à des achats
d’Africains (si à l’origine leur statut n’est pas différent de celui des engagés, ils deviennent légalement des
esclaves à vie à partir des années 1640). Des terres sont gagnées vers l’ouest sous la pression de nouveaux
colons tandis que les tribus indiennes sont repoussées vers l’intérieur ou exterminées. La stratification sociale se
complexifie au cours du temps, certains engagés pouvant obtenir des parcelles en fin de contrat, de nouveaux
colons (souvent protestants) tentant leur chance plus à l’Ouest (si bien que les hauts-plateaux du Nord-Ouest
sont occupés par de petits farmers indépendants alors que la côte est esclavagiste).
Ce type d’économie tournée vers la plantation de tabac va être reproduit au Maryland 106 et
partiellement en Caroline où, en 1663, Charles II partagea l’ensemble des terres entre huit grands « Lords
propriétaires » en récompense de leur soutien, la plupart étant membre du lobby colonial et esclavagiste formé
autour du duc d’York107. Ces Landlords absentéistes firent venir des colons qui furent relativement bien dotés
104
La East India Company s'est installée à Madras en 1639, à Bombay en 1668,
elle s’installera à Calcutta en 1690.
105
La Guinea Company est présente dès 1631 à Fort Cormantine (Kormantin, pris
ensuite par les Hollandais). La Company of Royal Adventurers Trading to Africa (puis Royal
African Company en 1672) qui, après 1663, monopolise le commerce d’esclaves de la côte
ouest de l’Afrique, progresse le long de la rivière Gambie, y prend Fort James sur James
Island, elle implante ou prend des forts aux Hollandais sur la côte ghanéenne.
106
Lord Baltimore obtient une chartre en 1633 et fait venir des colons catholiques
irlandais.
107
Le général Monck (fait duc d’Albermarle par Charles II), Henry Hyde (fils du
Chancelier), William Craven, John Berkeley et son frère sir William Berkeley (grand planteur
de tabac en Virginie), Antony Ashley-Cooper et sir George de Carteret (un des fondateurs,
avec lord Craven, de l’esclavagiste Company of Royal Adventurers Trading to Africa qui
monopolise le commerce d’esclave (et dont le duc d’York était le Governor), sir John
Colleton, un des plus grands propriétaires de la Barbade.
35
en terre et importèrent des engagés et surtout des esclaves africains108 pour leurs plantations de tabac ou
d’indigo (et de riz au Sud). L’économie de l’ensemble Virginie, Maryland et Caroline à dominante esclavagiste
est parente de celle qui s’instaure à la même époque dans les îles caraïbes. Catholique et royaliste
majoritairement, ce bloc de colonies s’oppose à la Nouvelle Angleterre, il formera le noyau des futurs États
confédérés109.
Les colonies de la Côte Est110 sont fort différentes, d’abord celles de la Nouvelle-Angleterre, le
Massachusetts (1620), le New Hampshire (1623), le Connecticut (1635), Rhode Island (1636), ensuite les
anciennes colonies hollandaises111, celle de New Netherland (après la prise de New Amsterdam, future NewYork) et celle de New Sweden112, puis la Pennsylvanie (1682). On sait le rôle de la dissidence religieuse et des
persécutions dans les épopées fondatrices du Massachusetts, celle des Pilgrims Fathers, ces « séparatistes »
anglais venus de Hollande qui fondent Plymouth en 1620, celle des puritains qui fondent Salem, puis Boston en
1630. Le revers de la médaille est l’intolérance de ces communautés semi-autonomes envers toutes les autres
religions113. Ainsi, à la fin des années 1630, la Plantation de Providence et la colonie de Rhode Island sont
fondées à la suite du bannissement hors du Massachusetts de dissidents. La Province of Massachusetts Bay dut
se soumettre à un gouverneur royal en 1686 et les puritains durent accepter la présence de l’Eglise d’Angleterre.
L’économie de ces plantations nordistes est d’abord essentiellement rurale ; elle est le fait de
fermiers indépendants (même s’ils payent la quitrent), d’artisans, de pêcheurs. Elles comptèrent rapidement des
« engagés » blancs et des esclaves noirs (mais sans commune mesure par rapport à la Virginie et à la Caraïbe).
À mesure de l’arrivée de nouveaux colons, la « question indienne » devient primordiale. Après les échanges
pacifiques des premiers temps, commença rapidement le temps des guerres indiennes 114 pour éliminer, capturer
et revendre comme esclaves (souvent les échanger contre des noirs en Virginie, dans la Caraïbe) et repousser
vers l’Ouest les indigènes révoltés, ceux qui avaient survécus aux grandes épidémies (variole) apportées par les
européens115. Le port de Boston devint rapidement important. Il importe nombre de marchandises anglaises,
exporte des produits agricoles, de la morue, du bois, il est au centre d’un commerce triangulaire spécifique :
lorsque dans les années 1635-1640, les îles caraïbes développent l’esclavage pour la production du sucre, les
armateurs de Boston vont acheter des esclaves en Afrique pour les revendre dans ces îles (ou en Virginie),
ramènent le sucre et surtout les mélasses caraïbes à Boston pour les raffiner ou les distiller (production de
108
Ils y étaient incités par des dotations supplémentaires en terre (150 acres, soit
60 ha) pour chaque esclave acheté.
109
Le Maryland est plus partagé économiquement, socialement, politiquement et
religieusement. D’ailleurs, bien qu’esclavagiste, il restera unioniste lors de la guerre de
Sécession.
110
Ce sont à l’origine des colonies à chartres (accordées par le roi à une
compagnie) ou fondée par un Lord Proprietor (seigneur quasi féodal, il bénéficie d’un
pouvoir politique et d’une propriété privée limitée par les droits des tenanciers qui acquittent
la quitrent, entre rente et taxe). Sous la surveillance lointaine du roi, elles sont dirigées par un
gouverneur (ou par le Lord Proprietor), mais avec des institutions de démocratie partielle : il
était assisté d’un Conseil, une assemblée de notables, élus par les descendants des fondateurs
ou par les père de famille propriétaires membres de la religion officielle, qui n’avait que des
pouvoirs restreints. La volonté centralisatrice de la Couronne, mais aussi une mauvaise
gestion, l’intolérance, les abus, l’absentéisme font qu’elles seront transformées en colonies
royales à des dates différentes au cours du XVIIe siècle.
111
En 1664, puis au Traité de Breda (1667) et définitivement au Traité de
Westminster (1674). La conquête de New Netherland ne fut pas idyllique : dans la vallée du
Delaware, pillages, meurtres, viols et incendies furent pratiqués et des colons hollandais
furent vendus comme esclaves en Virginie.
112
New Sweeden avait été occupé par les Hollandais. Ce territoire, récupéré par
l’Angleterre, formera une partie du New Jersey et une partie de la Pennsylvanie,
ultérieurement Delaware.
113
À Boston, trois Quakers seront pendus, dont Mary Dyer, en 1659 et 1660.
114
La principale de ces guerres fut celle du « roi Philippe » en 1675-76, un
soulèvement indien coordonné qui fut brutalement réprimé.
115
L’établissement des Puritains à Boston s’est fait sur une terre, la péninsule
Shawmut, vidée de sa population par la variole (l’épidémie de 1616-17).
36
rhum), emportent des vivres, des biens manufacturés rudimentaires et du rhum vers l’Afrique pour l’échanger
contre les esclaves. La production de barriques devient l’une des premières spécialisations industrielles.
2. Les îles de la Caraïbe
Dans les îles Caraïbes, les exploitations de tabac et les caféières de taille modeste commencent à
laisser la place aux domaines sucriers, où les travailleurs engagés, blanc et noirs, sont de plus en plus relayés
par des esclaves noirs (pendant tout le siècle, des engagés blancs et des esclaves noirs travaillent côte à côte
dans les champs).
La Barbade, la « perle » des Caraïbes, devient l’île la plus rentable pour la Couronne, les
armateurs anglais ou de Boston, ses grands propriétaires. La colonisation commence en 1625. Des colons
anglais, surtout des Irlandais chassés par les plantations, arrivent dès les années 1630. Ils cultivent d’abord le
tabac, puis la production du sucre se développe, d’où le recours accru à des engagés, eux aussi souvent
irlandais, bientôt rejoints par des esclaves africains 116. Avec la nouvelle vague de plantation en Irlande à la suite
de la reconquête par Cromwell, non seulement des milliers de Catholiques chassés de leur terre deviennent
indentured servants, mais de nombreux captifs y sont envoyés de force (« barbadisés ») et vendus comme
quasi-esclaves117.
Un peu avant la Barbade, la colonisation anglaise a commencé à Saint Kitts (Saint Christophe),
île bientôt partagée (disputée) entre Anglais et Français. Les colons sont surtout anglais, anglicans et
puritains118. Dès 1626, sous le prétexte qu’ils préparaient une révolte, les Indiens Kalinagoo sont massacrés, les
survivants déportés à la Dominique. L’île est d’abord vouée à la production du tabac, puis, dès 1640, surtout à
la canne à sucre cultivée sur de grands domaines (d’où l’accroissement rapide du nombre d’engagés et
d’esclaves). À partir de Saint Kitts rapidement saturée, l’essaimage anglais se fait vers Nevis, Antigua,
Montserrat, Anguilla.
Quant à la Jamaïque, lorsqu’elle est prise aux Espagnols en 1655, elle n’est guère peuplée n’ayant
donné lieu qu’à de timides tentatives d’exploitation. À la Restauration, Thomas Modyford (ex-gouverneur de la
Barbade) est désigné par Charles II pour y développer la production sucrière. Il s’y installe avec plusieurs
centaines d’esclaves, devient gouverneur. Lorsque le Surinam passe aux Hollandais (1670), de nombreux
planteurs anglais, emmenant souvent leurs esclaves, viennent s’installer à la Jamaïque. L’île devient alors le
principal centre de production anglais du sucre, l’esclavage de masse s’y développe et avec lui les révoltes (dès
1673) et le marronnage au cœur montagneux du pays, la région Cockpit.
Bibliographie
Aspromourgos, Tony, [1988], « The Life of William Petty in Relation to his Economics : a
Tercentenary Interpretation », History of Political Economy, 20, pp. 337-356.
Aspromourgos, Tony, [1996], On the Origins of Classical Economics: Distribution and Value
from William Petty to Adam Smith, London : Routledge, p. 65.
Aspromourgos, Tony, [2011], « On some Materials from the ‘Petty Papers’ Archive … », in :
R. Ciccone, C. Gehrke, G. Mongiovi ed, Sraffa and Modern Economics, vol. 1, p. 423433, Abingdon, Oxon : Routledge.
Aubrey, John, [1898], Brief Lives chiefly of Contemporaries set down John Aubrey between
the Years 1669 and 1696, ed. by the A. Clark, Oxford : Clarendon Press, London :
Harmondsworth, Penguin paperback, 2000.
116
À l’origine, ils ont un statut d’engagés, de fait ils sont vendus comme des
esclaves. La législation rejoint la réalité à partir de 1636, puis la règle de droit romain selon
laquelle l’enfant d’une mère esclave est lui-même esclave et toute une législation répressive
(1644) s’imposent (des lois reprises dans les colonies d’Amérique). Un décret précise : « les
nègres et les Indiens emmenés à la Barbade pour y être vendus serviront à vie, sauf existence
d’un contrat préalable ».
117
D’où des révoltes contre les grands propriétaires associant Blancs et Noirs.
118
Des irlandais catholiques qui s’y étaient implantés devront quitter l’île, ils
coloniseront Montserrat en 1632.
37
Barnard, Toby Ch., [1979] , « Sir William Petty, his Kerry Estates and Irish Population »,
Irish Economic and Social History, 6, pp. 64-9.
Barnard, Toby Ch., [1981], « Sir William Petty, Irish landowner », in : H. Lloyd Jones, V.
Pearl and B. Worden, eds., History and Imagination: Essays in Honour of H. R.
Trevor-Roper, London : Dockworth, pp. 201-17.
Bevan, Wilson L., [1894], Sir William Petty: A Study in English Economic Literature,
American Economic Association, vol. 9, n° 4.
Canny, Nicholas, [2001], Making Ireland British 1580-1650, Oxford : Oxford Un. Press.
Cantillon, Richard, [1755], Essai sur la nature du commerce en général, Paris : INED, 1952.
Carroll, William G., [1881], The Lansdowne Irish Estate and sir William Petty, 2d ed, Dublin
: Gill & Bon, reprint British Library, 2011.
Courbage, Youssef, [1996], Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la
partition (1607-1921), Population, vol. 51, 6, pp. 1129-1152.
Engels, Friedrich, [1878], Anti-Dühring (Mr. E. Dühring bouleverse la science), Paris :
Éditions sociales, 1950.
Fitzmaurice, Lord Edmond, [1895], The Live of Sir W. Petty, 1623-1687, London : Murray.
Fox, Adam, [2009 ], « Sir William Petty, Ireland, and the making of a political economist,
1653-87 », Economic History Review, vol. 62, issue 2, pages 388-404.
Goodacre, Hugh, [2005], « William Petty and Early Colonial Roots of Development
Economics », in : Jomo, K. S. ed, The Pioneers of Development Economics, Great
Economists on Development, London : Tulika Book, p. 10-30.
Gookin, Vincent, [1655], The Great Case of Transplantation in Ireland Discussed, Londres :
John Cook (numérisé 2010).
Hutchison, Terence W., [1997], Sir William Petty: Critical responses, London : Routledge,
Thoemmes Press.
Keynes, Geoffrey A., [1971], Bibliography of Sir William Petty and of “Observations on the
Bills of Mortality”, by John Graunt, Oxford : Clarendon Press.
Lewis, Rhodri, [2011], « William Petty's Anthropology : Religion, Colonialism, and the
Problem of Human Diversity", Huntington Library Quarterly, 74, 261-88.
Mahieu, François-Régis, William Petty,1623-1687, fondateur de l’économie politique, Paris
1997.
Marx, Karl, Critique de l’économie politique [1859], in : Œuvres, Économie I, Paris :
Gallimard, 1963.
Marx, Karl, Le Capital, L. I, [1867], in : Œuvres, Économie I, Paris : Gallimard, 1963.
Mc Cormick, Ted, [2009], William Petty, and the Ambitions of Political Arithmetic, Oxford :
Oxford University Press.
McNally, David, [1988], Political Economy and the Rise of Capitalism: A Reinterpretation,
Berkeley : University of California Press.
Petty William, [1899], The Economic Writing of Sir William Petty, Charles Henry (ed),
Cambridge : Cambridge Un. Press, 2 vol. sous pagination continue, reprint A. M.
Kelley, New York : 1963-1964, ci-dessous Hull.
Petty William, [1662], A Treatise of Taxes and Contribution, London : Brooke, in : Hull, vol.
1, p. 1-97.
Petty William, [1927], The Petty Papers, Marquis of Lansdowne (ed), London : Constable,
reprint (deux volumes en un), New York : Kelley, 1967.
Petty William, [1880], Of the Scale of Creatures, in : Lewis, Rhodri, William Petty and the
Order of Nature, An Unpblished Manuscipt Treatise, Tempe : AZ (Medieval and
Renaissance Texts and Studies), 2012.
Petty, William, [1672], Political Anatomy of Ireland, London, 1691, in : Hull, vol. 1, p. 121231.
38
Petty, William, [1676], Political Arithmetick , or a discourses concerning the extent and value
of lands, people, buildings, London, 1690, in : Hull, vol. 1, p. 233-313.
Petty, William, [1682], Quantalumcunque concerning Money, in : Hull, vol.2, p. 438-448.
Petty, William, [1665], Verbum Sapienti, supplement to the Political Anatomy of Ireland, in :
Hull, vol. 1, p. 99-120.
Petty, William, [1685], Hiberniæ Delineatio quoad hactenus licuit perfectissima, non daté.
Petty, William, [1687], A Treatise of Ireland, in : Hull, vol. 2, p. 545-621.
Petty, William, [1699], An Essay concerning the multiplication of Mankind, in : Several
Essays in Political Arthmetick, London : Clavel and Mortlock, reprint Ann Arbor
: University of Michigan Library, 2011.
Petty, William, [1851], History of the Cromwellian Survey of Ireland commonly called the
« Down Survey, T. A. Larcom (ed), Dublin : Irish Archeological Society.
Petty, William, [1977], Dialogue [on Political Arithmetick], in : Matsukawa, Shichiro
Hitotsubashi, « Sir William Petty : An Unpublished Manuscript », Journal of
Economics, 17 (2): 33-50.
Reungoat, Sabine, [2004], William Petty, observateur des îles britanniques, Paris : INED.
Roncaglia, Alessandro, [1985], Petty : the Origins of Political Economy, Cardiff : University
College Cardiff Press.
Roncaglia, Alessandro, [1988], « William Petty and the Conceptual Framework for the
Analysis of Economic Development », in : Keneth J. Arrow ed., The Balance between
Industry and Agriculture in Economic Development, vol. 1, International Economic
Association, London : Mac Millan, p.157-174.
Strauss, Erich, [1954], Sir William Petty portrait of a genius, Glencoe.
Swift, Jonathan, [1729], A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People From
Being a Burthen to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the
Publick (New York : Dover, 1996).
Temple, John, [1646], The Irish Rebellion, or an History of the Attempts of the Irish Papists
to extirpate the Protestants in the Kingdom of Ireland London : Wilks, 1812.
Ullmer, James H., [2011], « The scientific Method of Sir William Petty », Erasmus Journal
for Philosophy and Economics, vol. 4, Issue 2, Autumn, pp. 1-19.
Welch, Patrick J., [1997], « Cromwell’s Occupation of Ireland as Judged from Petty’s
Observations and Marx’s Theory of Colonialism », in : James P. Henderson ed., The
State of the History of Economics, London : Routledge.