epistola sexta

Transcription

epistola sexta
p A m s. _
IM P . SIMON OAÇON E T C O M P ., PO E B E P F C R T If, 1-
OVIDE
ŒUVRES
COMPLETES
LES HÉROIDES
LE REMÈDE D ’AMOUR
LES PONTIQUES — PETITS POEMES
T R A D U C T I O N S D E MM .
V-H CHAPPUYZI
N. C A R E S H E
HÉGUIN DE G DERLE
J. M A N G E A R T
SOIGNEUSEMENT REVUES
P A R M. C H A R P E N T I E R
IN S P E C T E U R IIONORAIRE DE L'A CA D ÉM IE DE
A G R É G É DE LA F A C U L T É D E S L E T T R E S
PARIS
PARIS
GARN1 ER F R È R E S , L I B R A I R E S - É D I T E U R S
6, R U E D E S S A I N T S - P È R E S , G
1875
HÉROIDES
T R A D U C T IO N DE M. V .-H C H A P P U Y Z I
ANCIEN PROFESSEUR
SOIGNEUSEMENT REVUE
PAR M. J . - P . C H A R P E N T I E R
T . !•
1
PRÉFACE
Cet ouvrage, bien qu’il soit le début d’Ovide dans la carrière poé­
tique, le présente déjà tel qu’il restera, chantant ce qu’il ne cessera
de chanter, l’amour :
Ego semper amavi,
Et si quid faciam nunc quoque, arao;
le chantant avec plus d’esprit que de passion, et mêlant trop souvent
au sentiment une érudition mythologique. Ce ne lui est pas un dé­
faut particulier : avant lui, Catulle, Tibulle, Properce surtout, n’y
avaient point échappé. Cela lient aux modèles qu’ils imitaient. Quand
une littérature commence à grandir, qu’elle touche à la jeunesse et
à son épanouissement, elle devrait, ce semble, choisir ses exem­
plaires dans les maîtres de l’art. Il n’en a pas été ainsi de la littéra­
ture latine, lorsqu’elle a voulu se former, se développer, à l’école des
Grecs.
Elle n’a pas remonté aux grands poètes; elle n’a pas choisi Ho­
mère et les auteurs du siècle dePériclès, elle a pris ce qui ëlait le
plus près d’elle, cerqui se prêtait à une imitation plus facile, à une
joute moins périlleuse : elle s’est adressée à l’école d’Alexandrie, à
Philétas, à Callimaquê, à Théocrite, à Apollonius de Rhodes, c’està-dire à une poésie de seconde main, plus savante que naïve, visant
plus à une grâce raffinée qu’à la vérité du sentiment. Et ce ne sont
4
PR É F A C E .
pas les moindres esprits qui ont suivi cette voie. Virgile et Horace
ont fait comme Catulle et Properce, et Ovide, naturellement, a fait
comme eux : son génie l’y portait de lui-même. Passons-lui donc son
érudition; si la passion peut quelquefois s’en plaindre, l’esprit n’y
perd jamais.
Les Héroïdes sont donc curieuses à ce titre qu’on y saisit, dans
leur premier jet et dans leur premier éclat, le génie brillant d’Ovide
et comme les formes diverses qu’il doit revêtir. Non-seulement l'A rt
d ’aim er et les Amours s’y laissent facilement deviner, mais l’on y trouve
déjà quelques-uns des conseils peu édifiants que donnera Ovide,
l es raisons qu’Hélène allègue pour justifier son amour1 ne diffèrent
pas beaucoup de celles que, dans son A rt d ’aim er, Ovide fournit à
l’amant novice2 ; les Métamorphoses et les Fastes mêmes y sont en
germe. On les reconnaît à ces épisodes empruntés à la m ythologie5,
et qu> lui viennent en arguments pour encourager et justifier, par
l’exemple des dieux et déesses, les faiblesses humaines; fables qui
sont le fonds le plus riche des M étamorphoses, et qu’il ne s’interdit
pas, même dans les Fastes, qui sont un poëme religieux.
Ovide ne s’en peut défendre : dans son génie, il y a un coin d’iro­
nie qui perce toujours; c’est par ce tour d’esprit, où la malice se
mêle à la passion, qu’il est le plus moderne des écrivains anciens. Il
se joue des douleurs légitimes ou illégitim es des héroïnes dont il
exprime les soupirs : c’est l’Arioste latin.
1 At p eccan t aliæ , m a tro n a q u e ra ra p u d ica e st, v. 41.
2 Liv. I, v. 469 e t 599.
3 É pit. xiv, p . 175; xv, 191; xx, 105 (Niobé) ; xxi, 507.
HÉR0 IDES
DE P. OVIDE
ÉPITRE PREMIÈRE
P É N É L O P E A ULYSSE
C ' es t ta P énélope qui t’envoie cette le ttr e , 6 trop tardif U lysse : •
toutefois ne m e réponds pas; viens toi-m êm e. Elle est certain e­
m ent tom bée, cette Troie odieuse aux filles de la Grèce. Priam
et Troie entière devaient-ils m e coûter si cher? Oh! que n ’a-t-il
PUBLII OVIÜII NASONIS
HEROIDES
EPISTOLA PRIMA
P E N E L O P E ULIXI
H anc tua Penelope len to tib í m ittit, Ulixe:
Nil piih i rescribas u t ta m e n ; ipse veni.
T roja ^rcet certe, Danais invisa puellis.
, Vix Priam us ta n ti totaque Troja fu it.
G
H É R O ÏD E S .
été enseveli dans les flots courroucés, le ravisseur adultère,
alors qu’il voguait vers Lacédém one ! je n ’eusse pas été, sur
une couche froide et solitaire, délaissée par un époux ; je n ’ac­
cuserais pas la lenteur des jours, et dans m es efforts pour char­
m er le vide des nu its, une toile inachevée ne lasserait pas les
m ains de ta veuve.
Quand n ’ai-je pas appréhendé des périls plus affreux que la
réalité? L’am our est sans cesse en proie au tourm ent de la
crainte. Je m e figurais les Troyens fondant sur toi avec violence ;
le nom d ’Heclor m e faisait toujours pâlir. M’apprenait-on qu’Antiloque eût été vaincu par H ector, A ntiloque était le sujet de
m es alarm es ; que le fils de M énœte avait succom bé sous des
arm es d’em prunt, je m e chagrinais que le succès pût m anquer
à la ruse. Tlépolèm e avait rougi de son sang la lance d’un
Lycien : le trépas de Tlépolèm e renouvela m es sou cis. Enfin,
quiconque avait été m assacré dans le camp des Grecs, le cœ ur
de ton am ante était plus froid que la glace.
Mais un dieu équitable a exaucé m on chaste am our : Troie est
réduite en cendres, et m on époux existe. Les chefs d’Argos sont
0 u tin am tune, quum Lacedæ m ona classe petebat,
Obrutus insanis esset adulter aquis !
Non ego deserto jacuissera frigida lccto,
Nec q u e re re r tardos ire relicta dies;
Nec m ibi, qu æ ren ti spatiosam fallere noctem ,
L assaret viduas pendula lela m anus.
Q uando ego n o n tim u i g ra v io ra p e ric u la v e ris ?
Res e st solliciti plena tim oris am or.
In te fingebam violentos Troas ituros;
Nomine in Hectoreo pallida sem per eram ,
Sive quis A ntilochum n arrab at ab H ectore victum ,
A ntilochus n o stri causa tim oris e ra t;
Sive M enœtiaden falsis cecidisse sub arm is,
Flebam successu posse carere dolos.
Sanguine Tlepolem us Lyciam tepefecerat hastam :
Tlepolem i leto cura novata m ea est.
Renique, quisquis e ra t castris jugulatus Achivis,
F rigidius glacie pectus am antis e ra t.
S ed bene consuluit casto Deus æ quus am ori :
Versa est in cinerem sospite Troja viro.
Argolici rediere duces; altaria fum ant ;
É P I T R E I.
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de retour; l’encen s fum e sur les autels ; la dépouille des Barbares
est offerte aux dieux de nos pères. Les jeunes épousées appor­
tent les offrandes de la reconnaissance pour le salut de ceux
qui leur furent un is ; à leur tour, ceux-ci chantent les destins
de Troie vaincus par les leu rs. Les graves vieillards et les jeunes
filles tim ides les adm irent ; l’épouse est suspendue aux lèvres de
l’époux pendant son récit. L’un d’entre eux retrace sur une
table l’im age affreuse des com bats, et dans quelques gouttes de
vin figure Pergam e tout entière. Ici coulait le Sim oïs; là est le
port de S igée; plus loin s’élevait le superbe palais du vieux
Priam . En cet endroit cam pait le fils d'Éaque ; U lysse en cet
autre ; c’est là que le cadavre m utilé d’flector épouvanta les
coursiers qui le traînaient. Car le vieux Nestor avait tout raconté
à ton fils envoyé à ta recherche, et ton fils m e l’avait redit. Il
m e dit encore R hésus et Dolon égorgés par le fer, et com m ent
l’un fut trahi dans les bras du som m eil, l ’autre par une ruse.
Tu as osé, ô trop oublieux des tien s, pénétrer par une fraude
nocturne dans le cam p des Thraces, et im m oler tant de guerriers
à la fois avec le secours d’un seul hom m e. Voilà donc ta pru­
den ce, et c ’est ainsi que tu te souvenais de m oi S La peur a sans
P o n itu r ad p a tries b a rb ara præ da Deos.
Grata feru n t nym phæ pro salvis dona m a ritis ;
Illi victa suis T roia fata canunt.
M irantur ju stiq u e senes, trepidæ que p u e llæ ;
N arrantis conjux p endet ah ore viri.
Atque aliquis posita m ou strat fera præ lia m ensa
P ingit e t exiguo Pergam a to ta m ero :
Hac ih at S im o is, hic est Sigeia tellu s ;
Hic s te te ra t P riam i regia celsa senis.
lllic Æ acides, illic tendebat U lixes;
Hic lacer adm issos te rr a it H ector equos.
Om nia nam que tuo sen ior, te q u æ rere m isso,
R e ttu le ra t nato N e sto r; at ille m ihi
R ettulit et ferro R hesunique D olonaque cæsos;
Utque sit hic som no pro ditus, ille dolo.
Ausus es, o nim ium nim ium que oblite tuorum ,
T hracia nocturno ta n g ere castra dolo ; y
T otque siraul m actare viros, adjutus ab uno. » /
At bene cautus eras, et m em or ante m ei. y
/
HÉR OÏNES.
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cesse fait battre m on sein, tant qu'on ne m ’a pas dit que tu
avais traversé en vainqueur sur les coursiers d’Ism are des ba­
taillons am is.
Mais enfin, à quoi m e sert-il qu’Ilion ail été renversée par
vos bras, et qu’il n’y ait plus que la place des rem parts, si je
reste ce que j’étais avant la ru ine de cette ville, si l ’absence de
m on époux n ’a pas d e term e ? Pergam e est détruite pour les
autres, pour m oi seule elle reste debout; et cependant des bœ ufs
captifs y prom ènent la charrue d’un étranger vainqueur. Déjà
croit la m oisson dans les cham ps où fut T roie; et la terre, en­
graissée du sang des Phrygiens, offre au tranchant de la faux le
luxe de sa culture. Le soc recourbé heurte les ossem ents à dem i
ensevelis des guerriers ; l'herbe recouvre les dem eures ruineuses.
V ainqueur, tu es absent; et je ne puis apprendre, cruel, ni le
m otif de tes retards, ni en quelle contrée du globe tu te caches.
Chaque étranger qui dirige sa poupe vers ces bords, part d’ici
pressé par m es nom breuses questions et porteur d’un écrit
tracé de ma m ain, qu’il doit te rem ettre, si toutefois il parvient
à te voir. Nous avons envoyé à P ylos, où règne le fils de N élée,
l’antique Nestor : de vagues ren seign em ents nous sont parvenus
Usque raetu m icuere sinus, dum victor am icum
Dictus es Ism ariis isse p er agm en equis.
Sed m ihi quid prodest vestris disjecta lacertis
Ilios, et, m urus quod fuit ante, solum ,
Si m aneo, qualis Troja durante m anebam ,
Yirque m ihi, dem to fine carendus, abes?
D iruta sunt aliis, u n i m ihi Pergam a re sta n t;
Incola captivo quæ bove victor a ra t.
Jam seges e st ubi T roja fuit ; resecandaque falce
L uxuriat Phrygio sanguine pinguis hum us.
Sem isepulta virum curvis fe riu n tu r ara tris
Ossa; ruinosas occulit herb a dom os.
Victor a b e s; nec scire m ihi, quæ causa m orandi,
Aut in quo lateas ferreus orbe, licet.
Quisquis ad hæc v ertit peregrinam litora puppim ,
111e m ihi de te m ulta rogatus abit;
Quam que tib i reddat, si te modo viderit usquam ,
T rad itu r huic digitis charta notata m eis.
Nos Pylon, antiqui Neleia N estoris arv a,
M isim us: in certa est fam a rem issa Pylo
E P Ï Ï RE I.
de P ylos; nous avons envoyé à Sparte : Sparte aussi ignore la
vérité; elle ignore quelle terre tu habites, où tu prolonges ton
séjour. Il serait plu s avantageux que les rem parts de Thèbes
subsistassent encore (hélas! incon séq u en te, je m ’irrite contre
m es propres v œ u x !); je saurais au m oins où tu com bats et ne
craindrais que la guerre, et m a plainte se m êlerait à beaucoup
d’autres. Je ne sais ce que je crains; cependant je crains tout,
dans m on égarem ent, et un vaste cham p est ouvert à m es in ­
quiétudes. Tous les périls de la m er, tous ceux de la terre, je
les soupçonne d’être la cause de si longs retards. Tandis que je
m e livre follem en t à ces pen sers, peu t-être (car tel est votre
caprice, ô h om m es!) es-tu épris d’un am our étranger. Peut-être
parles-tu de la rusticité de ton épouse, bonne seulem ent à dé­
grossir la laine des troupeaux.
Mais, que ce soit une erreur et que cette accusation s’éva­
nou isse : libre de revenir, tu ne veux pas être absent. Eh bien,
m on père Icare m e contraint d’abandonner une couche solitaire ;
in cessam m ent il condam ne ces retards interm inables. Qu'il les
condam ne à son aise : je suis à toi; il faut que "Pénélope soit
appelée ta fem m e ; toujours j’appartiendrai à U lysse. Cependant
M isimus e t S p arten : Sparte quoque nescia veri,
Quas habitas te rra s, a u t ubi lentus abes.
Utilius sta re n t etiam nunc m œ nia Phœ bi
(Irascor votis, heu ! levis ipsa m e is!);
Scirem ubi p ugnares, et ta n tu m bella tim erem ;
E t m ea cuin m ultis ju n c ta querela foret.
Quid tim eam , ignoro ; tim eo tam en om nia dém ens,
E t p atet in curas a rea lata m eas.
Q uæ cunque æ quor h abet, quæ cunque pericula lellus,
Tarn longæ causas suspicor esse m oræ .
Uæc ego dum stu lte m editor (quæ vestra libido est!),
Esse peregrino captus a m ore potes.
F o rsitan e t narres quam sit tibi ru stica conjux,
Quæ ta n tu m lanas non sinat esse rud es.
F allar , e t hoc c rim e n te n u e s v a n esc a t in a u ra s :
Neve, reverten di lib er, abesse velis.
Me p a te r lc a riu s viduo discedere lecto
C ogit, et im m ensas in crep at usque m oras.
ln c re p e t usque licet : tu a sum , tua d icar oporlet
Penelope; conjux sem per Ulixïs ero.
1
.
m on père, vaincu par m on am our et m es pudiques instances,
m odère son autorité. Mais une troupe d’am ants de Dulichium ,
de Samos et de la superbe Zacynthe s’attachent effrontém ent à
m es pas : ils régnent dans ta cour sans résistance. On déchire
m on cœ ur, on dilapide tes richesses. Te nom m erai-je Pisandre,
Polybe, Médon le cruel, et Eurym aque et Antinous aux m ains
avides, et d’autres encore que ta honteuse absence repaît des
biens acquis au prix de ton sang? L’indigent Irus, et Mélanthe»
qui m ène les troupeaux aux pâturages, son t la dernière plaie
qui dévore tes dom aines.
Nous som m es trois faibles créatures : une épouse sans dé­
fense, Laërte vieillard, et Télém aque enfant. Celui-ci, des em ­
bûches m e l’ont presque enlevé, tandis qu’il se prépare, m algré
tout le m onde, à se rendre à Pylos. Fasse le ciel que l’ordre
accoutum é des destins s’accom plisse, et qu’il nous ferm e les
yeux, à toi et à m oi ! C’est ce que désiren t et la vieille nourrice,
et le gardien de nos bœ ufs, et celui qui veille fidèlem ent sur
leta b le im m onde. Mais Laërte, inu tile aux arm es, ne peut tenir
IIle tam en pietate m ea, precibusque pudicis
F ran g itu r, et vires tem perat ipse suas.
Dulichii, Sam iique, et, quos tu lit alta Zacynthos,
T urba ru u n t in m e luxuriosa, proci;
Inque tu a régnant, nullis pro h ib en tib u s, aula.
Yiscera nostra, tuæ d ilan ian tu r opes.
Quid tibi Pisandrum , Polybum que, M edontaque dirum ,
E urym achique avidas A ntinoique m anus,
Atque alios referam , quos om nes tu rp ite r absens
Ipse tuo p a rtis sanguine reb u s alis?
Irus egens, pecorisque M elanthius actor edendi,
Ultim us accedunt in tua dam na pudor.
Très sum us im belles num éro : sine viribus uxor,
LaeM esque senex, T elem achusque p uer.
Il 1e per insidias pæne est m ihi n u p e r adem tus.
Dum parat, invitis om nibus, ire Pylon.
Di, precor, hoc jubean t, u t, eu ntibu s ord ine falis,
Ille meos oculos com prim ât, ille tuos!
Hoc faciunt custosque boum , longævaque nu trix ,
T ertius, im m undæ cura fidelis haræ .
Sed neque L aertes, u t qui sit inutilis arm is,
11
É P I T R E It.
le sceptre au m ilieu des ennem is. Avec l’àge, Télém aque, pourvu
seulem ent qu’il vive, se forlifiera : m aintenant il faudrait que
son père le protégeât de son secours. Je n ’ai pas de force pour
repousser du palais nos en n em is. V iens en toute hâte ; lu es
notre port de salut, notre asile. Tu as, et puisses-tu l’avoir long­
tem ps ! un fils qui, dans ses tendres années, devait être instruit
à la scien ce de son père. Regarde Laërte : c’est afin que tu lui
ferm es les yeux qu’il diffère le jour suprêm e du destin. Pour m oi
certainem ent, jeu n e à ton départ, quelque prom pt que soit ton
retour, je serai devenue vieille.
ÉPITRE DEUXIÈME
PHYLLIS A DÉMOPHOON
T a Phyffôs du m ont Rhodope, celle qui t’accu eillit, Dém ophoon,
se plaint de ton absen ce prolongée au delà du term e fixé. Après
que la lune aurait quatre fois rapproché ses croissants et rem pli
H ostibus in m ediis rég n a te n e re valet.
T elem acho veniet, vivat m odo, fo rtio r æ las :
Nunc e ra t auxiliis ilia tuendâ p atris.
Nec m ihi su n t vires inim icos p e lle re lectis.
T u citius venias, p o rtu s et ara tu is.
Est tib i, sitque precor, n atu s, qui m ollibus annis
In patrias arte s erudiend us e ra t.
R espice L aerten : u t jam sua lum ina condas,
E xtrem um fati su stin et ille diem .
C erte ego, quæ fueram te discedente puella,
P rotinus u t redeas, facta videbor anus.
EPISTOLA SECUNDA
H T tL lS D E M O PIIO O N TI
II ospita , D ém ophoon, tu a te Rhodopeia Phyllis
U ltra prom issum tem pus abesse queror.
Cornua quum L unæ pleno q u a te r orbe coispent,
12
HÉR OÏ DES.
son disque, ton ancre fut à nos bords prom ise. Quatre fois la
lune a disparu, quatre fois elle a com plété son disque, et l’onde
de Sithonie ne ram ène pas les navires de l ’Attique. Si tu com ptes
les instan ts, et les am ants savent com pter, notre plainte n ’arrive
pas avant le jour convenable. L’espérance aussi fut lente à m ’a­
bandonner : on croit tardivem ent ce qui afflige lorsqu’on l ’a cru;
et m aintenant que je m ’afflige, c’est encore m algré m oi. Sou­
vent je t’excusai à m es yeux par un m en son ge; souvent j ’ai
pensé que les orageux autans ram enaient tes blanches voiles.
J’ai m audit Thésée parce qu’il s’opposait à ton départ; p eu têtre n ’a-t-il pas retenu tes pas. Q uelquefois j ’ai craint qu’en te
dirigeant vers les ondes de l’Hèbre, ta n ef ne périt subm ergée
dans les flots écum eux. Souvent j’ai adressé pour toi, cruel, une
prière suppliante aux dieux, et fait brûler l’encens en leur hon­
neur. Souvent, à la vue des vents favorables au ciel et sur la
m er, je m e su is dit à m oi-m êm e : « S’il n ’est pas m alade, il
vient. » Enfin, tous les obstacles à la prom ptitude d’un retour,
m on fidèle am our les a im aginés ; j’ai été ingénieu se à trouver
des prétextes. Mais ton absence se prolonge, et n i les dieux,
L ittoribus nostris anchora pacta tua est.
Luna qualer la tu it, pleno quater orbe recrev it ;
Nec v ehit Actæas Sithonis unda rates.
T em pora si num eres, bene quæ num eram us am antes,
Non venit ante suum nostra querela diem .
Spes quoque lenta fuit : larde, quæ crédita læ dunt,
C redim us; invita nunc et am ante nocent.
Sæpe fui m endax pro te m ihi ; sæ(>e putavi
Alba procellosos vela re ferre Notos.
Tliesea devovi, quia te d im iltere n o llet;
Nec te n u it cursus forsitan ille tuos.
Jnlerdum tim ui ne, dum vada te n d is ad Hebri,
Mersa foret cana naufraga puppis aqua.
Sæpe Deos supplex pro te , scelerate, rogavi,
Cum prece tu ricrem is devenerala focis.
Sæpe, videns ventos cœlo pelagoque faventes,
Ipsa m ihi dixi : « Si valet ille, v e n it.
Deniquc lidus am or, quidquid pro perantibus obslat,
Finxit. et ad causas ingcniosa fui.
At tu cntus abes ; nec te ju ra ta rcducunt
É P I T R E II.
13
dépositaires de tes serm ens, ni m on am our, ne te touchent et
ne te ram èn en t. Dém ophoon, tu as livré aux vents et tes paroles
et tes voiles : je m e plains que le retour m anque aux voiles, et
la foi aux paroles.
Dis-moi : qu’ai-je fait, que de t’avoir im prudem m ent aimé?
J’ai pu, par m a faute, avoir des droits sur ton cœ ur. Mon seul
crim e, perfide, est de t’avoir reçu , m ais ce crim e a toute la va­
leu r, tout- le m érite d’un bienfait. Où est m aintenant la foi jurée
et le gage de cette m ain qui serrait ta main? où sont les dieux
sans cesse dans ta bouche parjure ? où est cet hym énée qui de­
vait, selon ta prom esse, nous unir pour toujours, qui était le
garant et la caution de notre alliance? Tu jurais par la m er,
éternel jouet des ondes e t des vents, par celle que tu avais sou­
vent parcourue, que tu devais parcourir encore ; par ton aïeul
(est-il donc lui-m êm e un im posteur?) qui calm e les flots soulevés
par l’orage ; par Vénus et ses traits trop puissants sur m on
cœ ur, soit les traits de l ’arc, soit les traits du flam beau ; par
Junon, auguste déesse qui préside au lit nuptial, et par les m ys­
tères sacrés de la déesse arm ée d ’une torche, Si de tant de
Num ina ; nec nostro m otus am ore red is.
Demophoon, ventis et verba e t vela ded isti:
\e la q u ero r re d itu , verba c a re re fide.
Dig m ihi : quid feci, nisi non sap ien ter am avi?
C rim ine te potui dem eruisse meo.
Unum in m e scelus est, quod te, scelerate, recepi:
Sed scelus hoc m eriti pondus e t in star habet.
„u ra, fides, ubi nunc, com m issaque dex tera dexlrae,
Quique e ra t in falso plurim us ore Deus
Prom issus socios ubi nunc Hymenaeus in anuos,
Qui m ihi conjugii sponsor et obses erat?
P er m are, quod totu m ventis ag itatu r e t u ndis,
P er quod saepe ieras, p er quod itu ru s eras ;
Perqué tuum m ihi ju ra sti (nisi fictus e t ille est)
Concita qui ventis iequora m ulcet, avum ;
P er V enerem , n im ium que m ihi facientia tela,
Altera tela arcus, a lte ra tela faces;
Junonem que, toris quae praesidet alma m aritis;
Et p e r tajdiferie m yslica sacra Deae.
il
IIÉROÏDES.
divinités outragées chacune venge son honneur, à toi seul tu ne
suffiras pas aux châtim ents.
Mais, dans m on délire, j ’ai bien pu réparer ta flotte endom ­
m agée, afin que tes vaisseaux fussent solides pour m ’abandon­
ner! Je t’ai donné des ram eurs, pour favoriser ta fu ite; je
souffre, hélas ! des blessures que m es traits ont faites. Nous
.avons cru aux douces paroles dont tu es prodigue; nous avons
cru à ta naissance et aux nom s que tu portes; nous avons cru
à tes larm es ; app rennent-elles aussi à feindre? ont-elles aussi
leur art, et coulent-elles au com m andem ent? Nous avons cru
encore aux dieux. M aintenant, que sont devenues toutes ces
assurances? J’ai pu m e laisser prendre à quelqu’un de êes ob­
jets; un seul eût suffi. Et je ne regrette pas de t'avoir ouvert
un port et un asile : ce devait être le plus signalé de m es bien­
faits. Je m e repens d ’y avoir m is le com ble en t’associant à ma
couche, et d’avoir pressé ton sein contre m on sein. La nuit qui
précéda cette n u it, je voudrais qu’elle eût été la dernière :
Phyllis pourrait m ourir innocente. J’espérais m ieu x, parce que
je pensais l’avoir m érité : toute espérance qui naît du m érite est
légitim e.
Si de tô t læsis sua num ina quisque Deorum
V indicet, in pœ nas non satis u n u s e ris.
At laceras etiam , puppes, furiosa, refeci,
Ut, qua deserer, firm a carina foret;
Rem igium que dedi, quo me fu g itu ru s abires.
Heu! patior telis vulnera facta m eis.
C redidim us blandis, quorum tibi copia, verbis
C redidim us generi nom inibusque tuis;
C redidim us laerym is • an et hæ sim ulare docenlur?
Hæ quoque habent a rte s, quaque ju b e n tu r, eunt ?
Dis quoque credidim us. Quo jam tô t pignora nobis?
P arte satis potui qualibet inde capi.
Nec moveor, quod te juvi portuque locoque :
Debuit hæc m eriti sum m a fuisse m ei.
T urp iter hospitium lecto cum ulasse jugali
P œ n itet, et lateri conseruisse latus.
Qu.-e fuit ante illam , m aliem suprem a fuisset
• Nox m ihi, dum p otu i Phyllis bonesta m ori.
Speravi m elius, quia me m eruisse putavi:
Quæcumque ex m erito spes venit, æqua vonit.
É P I T R E II.
-15
Trom per une jeune fille crédule n ’est pas une gloire qui coûte.
Ma candeur m éritait une récom pense. J’ai été séduite par tes
paroles, et je su is fem m e et am ante : fassen t les dieux que ce
soit là ton unique triom phe ! Q uêta statue s’élève parm i les É gi­
des au centre de la v ille ; qu’au-dessus brille ton père, avec ses
titres fastueux. Après qu’on aura lu les nom s de Scyron, du
farouche P rocruste, de S in is.e t du m onstre à la double form e de
taureau et d’h om m e, et la prise de Thébes, et la défaite des
C entaures, et la descente au som bre em pire du noir Pluton; que
ton im age, après lu i, soit consacrée par cette inscription : « Ici
est celui qu i, par u n e ruse, trom pa l ’am ante dont il fut l’hôte. »
De tant de hauts faits et de glorieux exploits de ton père, ton
esprit ne s’est arrêté que sur l’abandon de la Cretoise. La seule
action qu’il se reproche est la seule que tu adm ires en lu i. Per­
fide ! tu te fais l ’h éritier de la fraude paternelle. Quant à elle, et
je ne lui envie pas son bonheur, elle possède un époux m eilleu r,
et siège sur un char que traînent des tigres dom ptés. Mais m oi,
les Thraces que je dédaignais refusent ma m ain, parce qu'on
m ’accuse d’avoir préféré aux m ien s un étranger. On dit m êm e :
F allere credentem non est operosa puellam
G loria. Sim plicitas digna favore fu it.
Sum decepta tu is, e t am ans et fem ina, verbis :
Di faciant laudis sum m a sit ista tuæ !
n te r et Æ gidas m edia sta tu a ris in u rb e ;
M agnificus titu lis ste t p a te r ante suis.
Quum fu e rit Scyron lectus, torvusque P rocrustes,
E t Sinis, et tauri.m ix taq u e form a viri,
E t dom itæ bello T hebæ , fusique bîïnem bres,
E t pulsata n ig ri reg ia cæca Dei ;
Hoc tua post ilium titu lo s ig n e tu r im ago :
a Hic est cujus am ans hospita capta dolo est. »
De tan ta re ru m tu rb a factisque p arentis,
S edit in ingenio Cressa re lic ta tu o .
Quod solum excusât, solum m iraris in illo.
H eredem patriæ , perfide, fraudis agis.
Ilia, nec invideo, fru itu r m eliore m arito,
Inque cap istratis tig rib u s alta sedet.
At m ea despecti fug iunt connubia T hraces,
Quod fe ra r e x te rn u m præ posuisse m eis.
16
HÉROÏDES.
« Qu’elle aille m aintenant dans la docte A thènes : un autre se
trouvera pour régir la Thrace belliqueuse. » I,’évén em en t, d iton, justifie l’entreprise. Ah ! pu isse-t-il m anquer de succès, celui
qui juge blâm able une action par révénem en t. Mais si nos m ers
blanchissent sous ta ram e, alors, oui alors on dira que je fus
bien inspirée pour m oi, bien inspirée pour les m ien s. Mais je ne
l'ai pas été : m on palais ne te reverra plus, et jam ais l ’onde
bistonienne ne lavera tes m em bres fatigués.
Mes yeux se retracent encore le spectacle de ton départ, lors­
que ta flotte, prête à voguer, stationnait dans m es ports. Tu osas
m e presser sur ton sein, et, dans une am oureuse étreinte, im ­
prim er sur m es lèvres de longs baisers; confondre tes larm es
avec m es larm es; te plaindre que la brise favorable enflât tes
voiles; et, en m e quittant, m ’adresser cette parole suprêm e :
« Phyllis, tâche d’attendre ton Démophoon. » T’attendre, toi qui
partis pour ne jam ais m e revoir ! attendre des voiles refusées à
nos m ers ! Et cependant, j’attends. R eviens à ton am ante, quoi­
que tardivem ent : que ta foi n ’ait failli que sur le tem ps.
Que dem andé-je, infortunée? Déjà peut-être te retiennent une
A tque aliquis : « Doclas jam nunc eat, in q u it, A lhenas :
A rm iferam Thracen qui reg at aller e rit. »
E xitus acta probat. C areat successibus opto,
Quisquis ab evenlu facta notanda p u ta t!
At si nostra tuo spum escant æ quora rem o,
Jam m ibi, jam d icar consuluisse m eis.
Sed r.eque consului ; nec te m ea regia tan g ct,
Fessaque Bislonia m em bra lavabis aqua.
1m,a m eis oculis species aheu n tis inhæ ret,
Quum p re m ere t porlus classis itu ra m eos.
Ausus es am plecti, colloque infusus am antis
Oscula p e r longas ju n g ere pressa m oras;
Cumque luis lacryinis lacrym as confundere n o stras;
Quodque foret velis aura secunda, q ueri ;
Et. milii discedens suprem a dicere voce,
« Phylli, face exspectes Demophoonta tu u m . »
Exspectem , qui me nunquam visurus abisti!
Exspectem pelago vela negata meo!
Et tam en exspecto. Redeas modo serus am anti :
Ut tua sit solo lem pore lapsa fides.
Quin precor intelix? Jam te te n e t altéra conjux
É P I T R E II.
17
autre épouse et un am our qui m ’a souri pour m on m alheur.
Depuis que ton cœ ur m ’a oubliée, tu ne connais plus de Pliyllis,
je p en se, llélas! tu dem andes s ’il est une P hyllis, et d’où elle
vien t. C’est la m êm e qui t’offrit, Dém ophoon, après avoir long­
tem ps erré sur les m ers, les ports de Thrace et l’hospitalité;
celle dont la générosité te secourut; qui, riche lorsque tu étais
pauvre, te fit beaucoup de présen ts, t ’en devait faire beaucoup ;
la m êm e qui soum it à ton em pire le vaste royaum e de Lycurgue,
à p eine capable d'être gouverné par un sceptre de fem m e, dans
cette région où le Rhodope glacial s’étend jusqu’aux forêts de
l ’ilém us, et le fleuve sacré de l’Hèbre épanche les ondes qu’il a
reçu es; celle enfin qui te sacrifia sa virginité sous de sinistres
auspices, et dont ta m ain fallacieuse détacha la pudique ceinture.
T isiphone consacra par des hu rlem en ts ce fatal hym en, et un
oiseau de m alheur entonna un chant de tristesse. Alecto fut
présente, avec son collier de courtes vipères, et la torche sépul­
crale secoua ses lueurs.
Cependant je prom ène m es douleurs sur les récifs et la grève
du rivage; et, sur la vaste étendue des m ers, soit que le jour
F o rsilan, et, nobis qui m ale favit, am or.
Utque tibi excidim us, nullam , puto, Phyllida nosti.
Hei m ih i! si quae sim Phyllis, e t un d e, rog as:
Quae tibi, Dem ophoon, long is e rro rib u s acto
T hreicios portus, hospitium que d e d i;
Cujus opes auxere meae; cui dives egenti
M uñera m ulta dedi, m ulta d atu ra fu i;
Quae tibi subjeci latissim a regna Lycurgi,
N om ine fem ineo vix satis apta reg i,
Qua p atet um b rosum Rhodope glacialis ad Haemum,
E t sacer adm issas exigit lle b ru s aquas;
Cui m ea virginitas avibus libata sin istris,
C astaque fallaci zona recin cta m anu.
Prónuba Tisiphone thalam is u lulavit in illis,
E t cecinit moestum dcvia carm en avis.
A dfuit Alecto, brevibus to rq u a ta colubris;
Suntque sepulcrali lum ina m ota face.
Mctota tarnen scopulos fruticosaque litora calco;
t£ w u a q u e patent oculis aequora lata m eis,
*¡i
HÉ ROI DES.
18
dilate le sol, soit que brillent les astres du soir, m es yeux exa­
m inent quel vent agite les m ers. Et quelques voiles que j’aie
aperçu venir dans le lointain, j’augure aussitôt que ce sont m es
dieux. Je m ’avance dans les m ers, à peine retenue par les on­
des, jusqu’à l ’endroit où le m obile élém ent présente ses pre­
m ières vagues. Plus la voile approche, m oins je m e possède : je
m e sens défaillir, je tom be entre les bras de m es fem m es. Il est
un golfe légèrem ent arqué en dem i-cercle ; un m ôle hérisse l’ex­
trém ité des deux pointes. De là j ’eus la pensée de m e précipiter
dans les ondes qui en baignent le pied, et puisque tu persistes
à m e trom per, j’exécuterai m on dessein. Que les flots portent
ma dépouille contre tes rivages; que tes yeux rencontrent m on
corps sans sépulture ! fusses-tu plus dur que le fer el le diam ant,
plus dur que toi-m êm e, « Ce n est pas ainsi, d iras-tu , que tu
devais m e suivre, ô Phyllis. » Souvent j ’ai la soif des poisons;
souvent je voudrais périr par une m ort cru elle, percée d’un
glaive. Et parce que m on cou s’est laissé presser dans tes bras
infidèles, j’aurais du plaisir à l’étreindre d’un lacet. Ma résolu­
tio n est prise : une prom pte m ort m e rendra l’honneur; le choix
Sive die laxalur hum us, seu frigida lucent
Sidera, prospicio quis fréta ven tu s agat.
E t quæ cunque procul venientia lintea vidi,
P rptinus ilia meos au g u ro r esse Deos.
In fréta procurro, vix me re tin en tih u s undis,
Mobile qua prim as p o rrig it æ quor aquas.
Quo m agis accedunt, m inus e t m inus utrlis adst
Liuquor, et ancillis escipienda cado.
Est sinus, adductos m odice falcatus in arcu s;
Ultima p ræ ru p ta cornua m ole rig rn t.
IIi ne m ihi suppositas im m ittere corpus in undas
Mens fuit ; et, quoniam fallere pergis, e rit.
Ad tu a me fluctus projectam litora p o rten t,
O ccurram que oculis intu m ulata tu isl
D uritie ferrum u t superes, adam antaque, teque,
«N on tib i sic, dices, Phylli, sequendus e ra m . »
Sæpe venenorum sitis est m ih i; sæpe c ru en ta
T rajectam gladio m orte p erire ju v at.
Colla quoque, infidis quia se nectenda lacertis
P ræ buerunt, laqueis im plicuisse libet.
Stat nece m atura tenerum pensare pudorem :
É P1 T R E II I.
19
du trépas m ’arrêtera peu de tem ps. Ton nom sera inscrit sur
m on sépulcre, com m e l’odieuse cause de ma m ort ; ce vers, ou
tout autre sem blable, te fera connaître :
« Dém ophoon a donné le trépas à Phyllis ; il était son hôte,
elle fut son am ante : c ’est lui qui a causé sa m ort, elle qui l’a
consom m ée. »
ÉPITRE TROISIÈME
B R ISÉIS A ACHILLE
La lettre que tu lis vient de Briséis qui te fut enlevée ; à peine
une m ain barbare a-t-elle pu en bien form er les caractères grecs.
Les ratures que tu apercevras, m es larm es les ont faites; m ais
cependant les larm es ont tout le poids de la parole. S’il m ’est
perm is de m e plaindre un peu de toi, m on époux et m on maî­
tre, je m e plaindrai un p eu de toi, m on m aître et m on époux.
Que j’aie été livrée sur-le-cham p au roi qui m e réclam ait, ce
n ’est pas ta faute, et cependant c’est aussi ta faute. Car aussitôt
lu necis electum parva fu lu ra m ora est.
In scrib ere m eo causa invidiosa sepulcro;
Aut hoc, a u t sim ili carm iné notus eris :
« P hyllida Démophoon leto dédit, hospes am antem :
Ille nèci causam p ræ b u it, ilia m anum . »
EPISTOLA TERTIA
BRISEIS ACHILLI
Q üam legis, a ra p ta B riseide littera v e n it,
Vix bene barbarica Græca notata m anu.
Q uascunque adspicies, lacrym æ fecere litu ra s;
Sed tam en et lacrym æ pondéra vocis habent.
Si m ihi pauca q ueri de te dom inoque viroque
Fas qst, de dom ino pauca viroque q u erar.]
Non ego poscenti quod sura cito trad ita régi,
Culpa tu a est, quam vis hoc quoque culpa tu a e st.,
qu’Eurybate et Talthybius m ’eurent appelée, je fus rem ise à
Eurybate et à Talthybius pour les accom pagner. Jetant les
yeux tour à tour l’un sur l ’autre, ils se dem andaient par leur
silence où était notre amour.
On pouvait différer : le délai de ma peine eût eu pour moi
des charm es. Hélas ! en partant, je ne te donnai aucun baiser ;
m ais des larm es, j’en versai sans fin, et je m ’arrachai les che­
veux. Infortunée! il m e sem bla que j ’étais deux fois ravie. Sou­
vent je voulus trom per m on gardien et revenir ; m ais l’ennem i
était là pour saisir une fille tim id e. Je craignais, si je m e fusse
avancée, d’être prise et conduite, com m e une proie, à quelque
bru de Priam. Mais j’ai été livrée, je le devais sans dou te; et,
depuis tant de nuits absente, tu ne m e redem andes pas : tu
attends ; ta colère est len te à éelater. Le fils de M énète lui-m êm e,
alors que j’étais livrée, m e dit tout bas à l ’oreille : « Pourquoi
pleurer? tu seras là peu de tem ps. »
C’est peu de ne m ’avoir pas redem andée : tu t’opposes à ce
qu’on m e rende, A chille. Va, m aintenant, porte le nom d’am ant
bien épris. Vers toi sont venus les fils de Télam on et d’À m yntor ; l’un rapproché de toi par les lien s du san g, l’autre, ton
Nam sim ul Eurybales m e T althybiusque vocarunt,
E urybati data sum T althybioque cornes.
A lter in alteriu s jactan tes lum ina vultum ,
Q uæ rebant taciti n o ster u b i esset am or.
Djfferri p o tu i : pœ næ m ora g rata fuisset.
Hei m ih i! discedens oscula nulla dedi;
At lacrym as sine fine dedi, ru p iq u e capillos.
lnfelix ! ite ru ra sum m ihi visa ra p i.
Sæpe ego deeepto volui custode rev e rti;
Sed, me qui tim idam p re n d e ret, hostis e ra t.
Si progressa forem , cap erer ne fo rte tim ebam ,
Q uam libet ad P riam i m unus itu ra n u ru m .
Sed data sum , quia danda fui : tôt noctibus absum ,
Nec re p eto r : cessas, iraqu e lenta tu a est.
Ipse M enœ tiades, tune, quum trad e b a r, in auiem ,
a Quid fies? hic parvo tem pore, dixit, eris. »
Non repetisse parum est : pugnasj ne reddar, Achille,
nunc, et cupidi nom en am antis habe.
V enerunt ad te Telam one et Am yntore nati,
fg ra d u propior sanguinis, ille cornes;
É P I T R E III.
21
compagnon, et le fils de Laërte, pour accom pagner m on retour.
De touchantes prières ont relevé le prix de dons m agnifiques :
vingt bassins d’airain d’un travail achevé, et sept trépieds où
Partie dispute à la m atière. On ajouta dix talents d ’or, et douze
chevaux accoutum és à vaincre toujours, et, ce qui est superflu,
de jeunes Lesbiennes d’une parfaite beauté, prises à la ruine de
leur ville; et, avec tous ces présents, pour é p o u se... m ais qu ’astu besoin d'épouse? une des trois filles d'A gam em non. Si tu avais
voulu me racheter des fils d’Atrée à prix d’argent, ce que tu de­
vais donner, tu refuses de le recevoir ? Par qu elle faute, A chille,
ai-je mérité d’être vile à tes yeux ? où a fui si prom ptem ent loin
de moi ton volage amour? E st-ce qu’une fortune contraire s’a ­
charne sans relâche après les m alheureux? et un vent plu s doux
ne vient-il pas favoriser m es entrep rises ?
J’ai vu les rem parts de Lvrnèse abattus par ton bras, et j ’avais
eu moi-même une grande part aux m aux de m a patrie. J’ai vu
tomber trois guerriers, unis par la naissance et la m ort : leu r
mère à tous trois était la m ien n e. J ’ai vu m on époux gisant
Laertaque satus, per quos com itata redirem .
Auxerunt blandæ grandia dona preces.
Viginti fulvos operoso ex æ re lebetns,
E t Iripodas septem , p o n d éré e t a rte p ares.
Addita sunt illis a u ri b is q u in q u e talen ta ;
Bis sex, adsueli v incere sem per, equi,
Quodque supervacuum, forma præ stante puellæ
Lesbides, eversa corpora capta dom o;
Cumque tôt his, sed non opus est tib i conjuge, conjux
Ex A gam em noniis u n a puella trib u s.
Si tibi ab A trida pretio redim enda fuissem ,
Quae dare debueras, accipere ilia negas?
Qua rnerui culpa fieri tib i vilis, A chille?
Quo levis a nobis tam cito fug it a m o r7
An m iseros tristis fo rtu n a te n a c ite r urg et?
Nec v enit inceptis m ollior au ra m eis?
Dirdta M arte tu o L yrnesia m œ nia vidi,
E t fueram p a triæ p ars ego m agna m cæ .
Vidi ego consortes p a rite r g enerisque necisque
T rès cecidiase : trib u s, quæ m ihi, m a te r erat
V di ego, q uantus e ra t, fusum te llu re c ru c n ta ,
22
IIÉROÏDES.
tout de son long sur la terre ensanglantée, vomir de sa poitrine
haletante des flots de sang. Cependant à tant de pertes tu fus
ma seule com pensation : c’est toi qui étais m on m aître, toi qui
étais m on époux et m on frère. Jurant par les autels de la déesse
m arine ta m ère, toi-m êm e disais qu’il était h eureux pour m oi
d’être prise : sans doute pour être rep ou ssée, m algré la dot que
j ’apporte, et pour que tu fuies à la fois et m oi-m êm e et les ri­
chesses qu’on t’offre.
On rapporte m êm e qu’au lever de la prochaine aurore, lu dois
livrer tes voiles de lin aux vents nuageux. Dès que cette funeste
nouvelle eut frappé m es oreilles effrayées, m on sang et m a vie
se glacèrent dans m on sein. Tu partiras; m ais à qui donc, cruel,
abandonneras-tu une m alheureuse? dans m on délaissem en t, qui
sera pour m oi une douce consolation? J’en form e le vœ u , puisse
la terre s’entr’ouvrir soudain et m e dévorer ! puissé-je être con­
sum ée par les feux resplendissants de la foudre, avant que, sans
m oi, les m ers blanchissent sous les ram es de Phthie, et
que je voie ta flotte partir et m ’abandonner ! Si déjà le retour et
le foyer paternel te plaisent, je ne suis pas un si lourd fardeau
l’eclora jactantem sanguinolenta, virum .
Tôt tam en am issis te com pensavim us unum :
Tu dom inus, tu vir, tu m ihi fra ter eras.
Tu m ihi, ju ratu s p er num ina m atris aquosæ ,
Utile dicebas ipse fuisse capi :
Scilicet u t, quam vis veniam dotata, repellar
Et m ecum fugias quæ tibi d e n tu r opes!
Quin etiam fama est, quum craslina fulserit Eos,
Te d a re nubiferis linca vela Notis.
Quod scelus u t pavidas m iseræ m ihi contigit aures,
Sanguinis atque anim i pectus inane fuit.
Ibis ; et o, m iseram cui m e, violente, re lin q u e s?
Quis m ihi desertæ m ite levam en e rit?
Devorer ante, precor, subito te llu ris hiatu ,
Aut rutilo m issi fulm inis igne crem er,
Quam sine m e P h th iis canescant æ quora rem is,
E t videam puppes ire relicta tuas.
Si tibi jàm reditusqu e placent patriique Penates,
Non ego su ru classi sarcina m agna tuæ
É P I T K E III.
25
pour ta flotle. Je suivrai captive un vainqueur, non épouse, un
m ari. Ces doigts seron t propres à filer la laine. Ton épouse, la
plus belle parm i les fem m es achéen nes, ira dans ta couche nup­
tiale, et p u isse -t-elle y aller : la bru est digne du beau-père,
petit-fils de Jupiter et d’Égine, d ign e de la parenté du vieux
Nérée. Moi, d’un hum ble ran g, m oi, ta servante, je déviderai la
tâche im posée, et m a tram e am incira l’épais fuseau. Seulem ent
que ton épouse ne m e persécute pas, c ’est la grâce que j ’im ­
plore ; je ne sais pourquoi, m ais je crains qu’elle ne m e soit pas
favorable. Ne souffre pas qu’on m e rase la tête en ta p résen ce,
et ne dis pas avec indifférence : « Elle aussi fut à nous. » Ou
plutôt consens-y, je le veux, pourvu que je ne sois pas délais­
sée : cetle crainte, m alheureuse que je su is, ébranle tous m es
m em bres.
Qu’attends-tu pourtant? A gam em non regrette son em porte­
m ent ; la Grèce affligée em brasse tes genoux. Triom phe de ta
colère et de ton ressentim en t, toi qui triom phes du reste. Pour­
quoi l’infatigable Hector déchire-t-il la puissance des Grecs?
Prends tes arm es, fils d’Éaque ; m ais auparavant rappelle-m oi ;
et poursuis de tes arm es victorieuses des guerriers en désordre.
Viclorem captiva seq u ar, non nupla m arilu m .
E st m ih i, quæ lanas m olliat, apta m anus.
In le r Achaiadas longe p ulcherrim a m atres
In thalam os conjux ib it, eatq u e tuos :
Cigna nurus socero, Jovis Æ ginæ que nepote;
Cûique senex N ereus pro socer esse velit.
Kos hum iles, fam ulæ que tuæ , data pensa trah em u s;
Et m in u eu t plenas sta m in a nostra colos.
E xagitet ne me ta n tu m tu a, deprecor, uxor,
Quæ m ih i nescio quo non e rit æ qùa modo.
Neve m eos coram scindi p a tia re capillos,
E t lev iter dicas : « Hæc quoque n o stra fuit. »
Vel p atiare licet, dum ne contem pla re lin q u a r:
Hic m ihi væ m iseræ conculit ossa m etus.
Quid tam en exspectas? A gam em nona p œ n itet iræ ,
E t jacet ante tuos G racia m œ sta pedes.
Vince anim os iram q u e luam , qui cetera viBcis.
Quid acerat Danaas im p iger H ector opes
Arm a cape, Æ acida, sed m e tam en ante recepta ;
E t p rem e tu rb ato s, M arte favente, viros.
»
24
HÉROÏDES.
Pour m oi s’est allum é ton courroux, que pour m oi il s’apaise;
que je sois la cause et le term e de cette anim osité. Ne crois pas
hum iliant pour toi de céder à m es prières : le fils d’Eneus a pris
les armes à la prière d’une épouse. J'en ai entendu le récit et tu
le connais. Une m ère avait perdu ses enfants ; elle m audit l’ave­
nir et les jours de son fils. La guerre se déclare : le fier jeune
hom m e dépose les arm es et se retire, et refuse obstiném ent son
secours à sa patrie. Son épouse seule put le fléchir. Elle fut plus
heureuse, elle! m ais m oi, m es paroles tom bent sans effet. Je
n e m ’en indigne pas ; toutefois, je ne m e su is pas com portée en
épouse, esclave souvent appelée à la couche de m on maître.
Une fem m e captive, il m ’en souvient, m ’appelait M aîtresse : « A
la servitude, lui dis-je, tu ajoutes le poids d’un nom . »
Et pourtant, par les ossem ents d’un époux m al recouverts sous
un sépulcre à la hâte élevé, ossem ents toujours vénérables à m es
yeux, par les m agnanim es om bres, objets de m on culte, de m es
trois frères, glorieusem ent ensevelis avec la pairie et pour la
patrie, par ta tête et la m ien ne, que l’amour rapprocha, par ton
épée, arm e connue des m iens, je le jure, aucun M ycénien ne
P ro p le r m e m ola est, pro p ler m e dcsinat ira ;
Sim que ego tristitiæ causa m odusque tu æ .
Nec tibi tu rp e puta precibus succum bere nostris :
C onjugis Œ nides versus in arm a prece est.
Res audita m ih i, nota est tib i. F ratrib u s orba
Devovit n a ti spem que caputque parens.
Bellum e ra t; ille ferox positis secessit ab arm is,
Et p atriæ rigida m ente negavit opem.
Sola virum conju* flexit. Felicior ilia I
At mea pro nullo pondéré verba cadunt.
Nec tam en indignor ; nec me pro conjuge gessi,
Sæpius in dom ini serva vocata lorum .
Me quæ dam , m em ini, Dominam captiva vocabat :
a Servitio, dixi, nom inis addis onus. »
P in tam en ossa v iri, subito maie tecta sepulcro,
Sem per judiciis ossa verenda m eis,
Perque Irium fortes anim as, m ea num ina, fratrum ,
Qui bene pro patria, cum patriaque jacent,
Perque tuum nostrum que capul, quæ junx im us una,
Perque tuos enscs, cognila tela meis!
E P1TR E III.
25
partagea ma couche : si je te trom pe, abandonne-m oi. Si m ain­
tenant je te disais, vaillant guerrier : « Jure de m êm e que tu
n ’as goûté sans m oi aucuns plaisirs », tu ne pourrais l ’affirm er.
Mais les Grecs te croien t plongé dans la douleur. Tu touches la
lyre ; une douce am ie te réchauffe sur son sein ; et si quelqu’un
cherche à savoir pourquoi tu refuses de com battre, c’est que le
com bat nuit à tes plaisirs ; la cithare, le chant et l ’am our te
charm ent. Il est plu s sûr de coucher sur un lit; de tenir dans
ses bras un e jeune fille, de prom ener ses doigts sur un e lyre de
Tlirace, que de soutenir sur son bras le bouclier et la lance au
dard acéré, et sur sa tète le casque qui la presse. Mais tu préfé­
rais les actions glorieuses à celles qui sont sû res, et l’éclat de la
victoire te charm ait. E st-ce seu lem en t pour t’em parer de m oi,
que tu aim ais la guerre hom icide ? et ta gloire est-elle ensevelie
sous les ruines de m a patrie ? T’en préservent les dieux 1 que plu­
tôt, je les en p rie, ta lance du m ont Pélias, vibrée par un bras vi­
goureux, traverse les flancs d’Hector.
Grecs, envoyez-m oi; am bassadrice, je prierai m on m aître, et
à m es discours je m êlerai beaucoup de baisers. Je ferai plus que
Nulla M ycenæum sociasse cubilia m ecum
J u ro : fallentem deseruisse velis.
Si tibi nunc dicam , fo rtissim e, « Tu quoque ju ra ,
Nulla tibi sine m e gaudia facta », neges.
At D anai m œ rere p u ta n t. T ibi plectra m o v en tu r;
Te ten et in tepido m ollis arnica s in u ;
E t si quis q u æ ra t qu are pugnare récusés :
Pugna n o c e t; citharæ , voxque V enusque juvanl.
T utius est jacuisse toro, tenuisse puellam ,
Tlireiciam digitis increpuisse lyram ,
Quam m anibus clypeos et acutæ cuspidis hastam ,
E t galeam pressa sustinuisse com a.
Sed tibi p ro lu tis insignia facta p la c e b a n t;
P artaque bellando gloria dulcis e ra t.
An tantum , dum me caperes, fera bella probabas?
Cum que m ea patrid laus tua victa jacet?
Di m eliu s! validoque, p recor, vibrala la re rto
T ranseat H ectoreum Pelias h asta la tu s.
H ittite m e, Danai ; dom inum legata rogabo :
M ultaque m andatis oscula m ix ta feram .
t.
i.
2
26
HÉ R OÏ D ES .
Phénix, croyez-m oi, plus que l'éloquent Ulysse, plus que le
frère de Teucer. C’est quelque chose d’entourer un cou des bras
accoutum és, et d’avertir les yeux qu’on est présent. Quoique
barbare, et plus féroce que les ondes de ta m ère, sans que je
parle, tu seras attendri par m es larm es.
Maintenant encore, puisse ton père P élée com pléter le nom bre
de ses ann ées, et Pyrrhus débuter sous tes auspices dans la car­
rière des armes ! Regarde Briséis en proie à l’inq uiétu de, valeu­
reux A chille, et ne consum e pas une infortunée par la lenteur
de tes délais. Ou si ton amour pour m oi a fait place aux dédains,
celle que tu contrains à vivre sans toi, contrains-la à m ourir.
P oursuis, et tu la contraindras : l’em bonpoint et les couleurs ont
disparu ; cependant l’unique espoir de te posséder sou tient ma
frêle existen ce; si j’en suis dépossédée, j ’irai rejoindre m es frères
et m on époux. El il ne sera pas glorieux pour toi d’avoir ordonné
la m ort d’une fem m e. Mais pourquoi l'ordonner? Plonge dans
m on sein ton épée n u e; j ’ai du sang qui jaillira en y fouillantPlonges-y ce glaive, qui devait traverser le cœ ur d’A trid e,si une
Plus ego quam Phœ nix, plus quam facundus Ulixes,
Plus ego quam T eucri, crédité, frater, agam .
E st aliquid, collum solitis tetigisse lacertis,
P ræ sentisque oculos adm onuisse sui.
Sis licet im m itis, m a trisq u e fcrocior u ndis,
Ut taceam , lacrym is com m inuere m eis.
N unc quoque, sic om nes Peleus p ater im p leat annos.
Sic eat auspiciis P yrrhus in arm a tu is!
Respice sollicilam Driseida, fortis A chille;
Nec m iseram lenla ferreus u re m ora.
A ut, si versus am or tu us est in tæ dia nostri,
Quam sine te cogis vivere, coge m ori.
Utque facis, coges: a h iit corpusque colorquc ;
S u stinet hoc anim æ spes tam en una tu i ;
Qua si destituor , repetam fratresque virum que.
Nec tibi m agnificum fem ina jussa m ori.
Our autem jub eas? Stricto pete corpora ferro ;
Est m ihi, qui fosso pectore sanguis eat.
Me petal ille tu u s qui, si dea passa fuisset,
Ensis in Alridæ pectus itu ru s erat.
1
É P 1 T R E IV.
27
déesse l ’eût perm is. Mais plutôt conserve m a vie, qui est un de tes
bienfaits : ce que vainqueur tu donnas à une ennem ie, je le de­
m ande am ie. P ergam e, ouvrage de N eptune, t ’offre des victim es
préférables; tu trouveras chez un ennem i m atière à carnage.
Mais, soit que tu te disp oses à faire voguer ta flotte à l’aide de
la ram e, soit que tu restes, 'ord onn e-m oi de venir à titre de
m aître.
ÉPITRE QUATRIÈME
PHÈDRE A HIPPOLYTE
La jeu n e fille de Crète envoie au héros, fils d’une Amazone,
le salut qui lui m anquera, si tu ne le lui don nes. Quelle que soit
ma lettre, lis-la en entier : quel mal peut te faire cette lec­
ture? P eu t-être m êm e y trouveras-tu quelque charm e. Par ces
signes, on envoie les secrets et sur terre et sur m er ; l’ennem i
m êm e accepte et exam ine la lettre d’un ennem i. Trois fois je
m ’efforçai de te parler, trois fois ma langue s’arrêta paralyAt potins serves nostram , tu a m un era, vitam :
Quod dederas hosti victor, arnica rogo.
Perdere quos m elius possis, N eptunia præ befit
Pergam a : m ateriam cædis ab hoste p ete.
Me m odo, sive p aras im pellere rem ige classem ,
Sive m ânes, dom ini ju r e v enire jn b e.
EPISTOLA QUARTA
P H/ EDR A HI P PO LYTO
Qua, nisi tu dederis, c a ritu ra est ipsa, salutem
M iltit Amazonio Cressa puella viro.
P erlege quodcunque e s t : quid epistola lecta nocebit?
Te quoque, in h a c a liq u id , quod juvet, esse p otest.
His arcana notis te rra pelagoque fe r u n tu r;
Inspicit acceptas hostis ab hoste notas.
T er tecum conata loqui, te r inu tu lis haesit
Lingua, te r in prim o d e slitit ore sonus.
28
HÉR OÏD ES.
sée, trois fois le son expira sur m es lèvres. Autant qu’il est per­
m is et possible, il faut m êler la pudeur à l’am our : ce que je
rougissais d’exprim er, Amour m ’a ordonné de l ’écrire. Les or­
dres de l ’Amour, il n ’est pas san s danger de les enfeindre : il
règne et étend son em pire sur les dieux souverains. D’abord j hé­
sitais à écrire; c’est lui qui m ’a dit : « É cris; ce cœ ur de fer
subira les lois d’un vainqueur. » Qu’il m e soit en aide, et,
com m e il em brase m es veines d’un leu dévorant, qu ainsi il dis­
pose ton cœ ur à exaucer m es vœ ux.
Je ne rom prai pas, par m es in fidélités, le pacte qui doit nous
lier ; ma vie (je la livre à ton exam en) est pure et sans reproche.
Mon am our a d’autant plus de force, qu il est plus tardif : je
brûle intérieurem ent, je brûle, et une plaie secrète dévore m on
âm e. Comme le prem ier joug blesse les jeunes taureaux, et qu’un
poulain tiré du troupeau supporte à peine le frein , ainsi un cœ ur
novice subit de m auvaise grâce et avec peine les prem ières
am ours ; ce fardeau ne peut trouver dans m on sein u n e place
qui le fixe. Le crim e devient un art, lorsqu’il est appris dès nos
tendres ans : la fem m e qui aim e dans un âge avancé, a m oins de
retenue. Tu goûteras les prém ices d’un honneur conservé intact,
Qua licet et seq u itu r, p udor est raiscendus am ori :
D icerequæ puduit, scribere ju s s it Am or.
Q uidquid Amor ju ssit, non est contem nere tu tu m :
R égnât, e t in dom inos ju s habet ille Deos.
111e roihi prim o d u b ita n ti scribere, dixit:
« Scribe; d ab it vicias fe rre u s ille m a n u s. »
Adsit et, u t n o stra s avido fovet igue m edullas,
Fingat sic anim os in m ea vota tuos.
N on ego nequitia sociata fœ dera rum pam :
Fam a (velim quæ ras) crim ine nostra vacat.
V enit Amor gravius, quo serius : u rim u r in tu s,
U rim u r, et cæ cum pectora vulnus habent.
Scilicet u t teneros læ dunt juga prim a juvencos,
F renaque v ix p a titu r de grcge captus equus,
Sic m aie vixque subit prim os rud e pectus am ores ;
Sarcinaque hæ c anim o non sedet apta m eo.
Ars fit, ubi a teneris crim en condiscilur annis:
Quæ venit exacto tem pore, pejus am at.
Tu nova servalæ capies libam ina famæ;
Et pariter noslrum fiet u terq u e nocens.
É P I T R E IV.
29
et nous deviendrons l ’un et l ’autre pareillem ent coupables. C’est
quelque'chose de cu eillir à p lein es m ains les fruits dans un ver­
ger, et de détacher la prem ière rose d’un doigt délicat. Si tou­
tefois cette pureté d’une vie irréprochable devait être sou illée
d’une tache non ordinaire, je su is heureuse de brûler d’un feu
digne de m oi : je n ’ai pas à m e reprocher un choix honteux, pire
que l ’adultère. Si Junon m e cédait son époux et frère, il m e
sem ble que je préférerais llippolyte à Jupiter.
Déjà m êm e, le croiras-tu? je suis entraînée vers un art in ­
connu : je suis im patiente d’aller parm i les bêtes farouches. Déjà
m a prem ière divinité est Délie, que décore un arc recourbé :
m oi-m êm e je m e conform e à ton goût. Je voudrais aller dans
les forêts, presser le cerf dans les toiles, anim er sur la cim e des
m onts la m eute ardente ; ou de m on bras tendu lancer le javelot
trem blant ; ou poser m on corps à terre sur le gazon. Souvent je
m e plais à guid er un char léger dans la pou ssière, et à m aîtriser
avec le m ors la bouche du coursier docile. Tantôt je m ’élance,
com m e la bacchante transportée des fureurs de son dieu, et
com m e celles qui, sur l ’Ida, agitent les tam bourins, ou celles enEst aliquid plenis pom aria carpere ram is,
E t tenui prim am deligere uogue rosam .
Si tam ea iile p rio r, quo m e sine crim ine gessi,
C andor ab insólita labe nolandus e ra t,
At bene successit, digno qiiod ad u rim u r igne :
Pejus ad u lterio tu rp is a d u lte r ab est.
Si m ihi concédât Juno fratrem que virum que,
H ippolytum videor p ræ po situra Jovi.
J am quoque, vix c re d a s ! ignotas m itto r in a rte s :
E st m ihi p er sævas Ím petus ire feras.
Jam m ihi prim a Dea est, areu præ signis adunco
Délia : judicium subsequor ipsa tuum .
In nem us ire libeC, pressisque in re tia cervis,
H orlari celeres per juga sum m a canes ;
Aut trcm u lu m excusso jaculum vibrare lacerto;
Aut in gram ínea ponere corpus hum o.
Sæpe ju v a t versare leves in puiv ere c u rru s,
T orquentem frenis ora sequacis equi ;
-Nunc fero r, u t Bacchi furiis Eleleides actæ ,
Q uæ que su b ld æ o lym pana colle m ovenl,
30
HÉROÏDES.
core à qui les Dryades dem i-déesses et les Faunes à la double
corne, inspirèrent un fanatique enthousiasm e. Car on m e rap­
porte tout, lorsque m on transport est calm é : c ’est un am our,
connu de m oi seule, qui m e brûle en secret.
P eut-être faut-il attribuer cet am our au destin de ma race,
et Vénus lèv e-t-elle ce tribut sur toute la fam ille. Jupiter (et c’est
la prem ière origine de notre race) aim a Europe : un taureau dé­
guisait le dieu. Pasiphaé, m a m ère, livrée à un taureau abusé,
déchargea de ses flancs son crim e et son fardeau. Le fils perfide
d’Égée, à l’aide d’un fil libérateur, sortit, par l’assistance de ma
sœ ur, des détours du Labyrinthe. Voici que m aintenant m oim êm e, afin de bien paraître la fille de Minos, je subis la dernière
les lois com m unes à ma fam ille. C’est encore de la fatalité : une
seule m aison a plu à deux fem m es; je suis éprise de ta beauté,
ma sœ ur l ’est de ton père. Thésée et son fils ont ravi les deux
sœ urs : élevez deux trophées aux dépens de notre m aison.
Au tem ps où vous entriez à E leusis, ville de C érès, j aurais
voulu que la terre de Gnos m e retînt. Alors surtout, m ais aupa-
-
Aut quas sem ideæ Dryades, Faunique bicornes,
N um ine contactas a tto n u ere suo.
Nam que m ihi re feru n t, quura se fu ro r ille rem isit,
Om nia : m e tacitam conscius u rit A m or.
F orsitan liunc generis fato reddam us am orem ,
E t V enus e to ta gente trib u ta p e ta t.
Ju p p iter E uropam (prim a est ea g entis origo)
Dilexit, tauro dissim ulante Deum.
Fasiphae m ater, decepto subdita tau ro ,
Enixa est utero crim cn onusque suo.
Perfidus Æ gides, d u centia fila secutus,
Gurva m eæ fugit tecta sororis ope.
En ego nunc, ne forte paru m Minoia credar,
In socias leges ultim a g entis eo.
Hoc quoque fatale est : p lacuit dom us una duabus;
Me tu a form a capit, capta p a re n te soror,
T hesides T heseusque duas ra p u ere sorores :
Ponite de nostra bina tropæ a domo.
T empore , quo vobis inita est C erealis E leusin
Gnosia m e vellem detinuisset hum u s.
É l ' I T R E IV.
51
ravant aussi, lu m e plaisais. Un amour passionné se fixa jusque
dans la m oelle de m es os. Ton vêtem ent était d’une éclatante
blancheur, ta chevelure entrelacée de fleurs; l’incarnat de la
pudeur colorait ton tein t halé. Cet air que les autres fem m es ap­
pellent sauvage et farouche, loin d’être dur, au jugem ent de
Phèdre, il était m âle. Loin ces jeu n es gens parés com m e une
fem m e : une beauté virile ne veut que des ajustem ents sim ples
et sans apprêts. Cette fierté m êm e, ces cheveux flottant sans art,
et une légère p ou ssière répandue sur ton noble front, voilà ce
qui te sied. Soit que tu fasses fléchir l’encolure rebelle d’un cour­
sier fougu eu x, j’adm ire tes pieds arrondis en un cercle étroit; soit
que d’un bras vigoureux tu brandisses le flexible javelot, ton
bras intrépide attire sur toi m es regards; soit que tu tien nes des
épieux de corn ouiller, garnis d’un large fer, tout ce que tu fais,
en un m ot, charm e m es yeux.
Dépose seulem ent ta dureté dans les forêts m ontu eu ses : je ne
m érite pas de périr par ta m ain. A quoi bon te livrer aux exer­
cices de la légère Diane, et ravir à V énus ses droits? Ce qui est
%
T une m ihi præ cipue, nec non tam en ante, placebas,
Acer in extrem is ossibus hæ sit am or.
Candida vestis e ra t, præ cincti flore capilli ;
Flava verecundus tin x erat ora rub o r ;
Quem que vocant aliæ v ultum rigidum que tru cem q u e,
Pro rigido, P hæ dra judice, fortis e ra t.
Sint procul a nobis juvenes, u t fem ina, com ti :
Fine coli m odico form a virilis am at.
Te tu u s iste rigor positique sine arte capilli,
Et levis egregio pulvis in ore decet.
Sive ferocis equi luctantia colla recurvas,
Exiguo flexos m iro r in orbe pedes ;
Seu lentum valido torques hastile lacerto,
Ora ferox in se versa lacertu s habet ;
Sives tenes lato venabula com ea ferro ;
Denique, n o slra ju v a t lum ina, quidquid agas.
Tu modo d u ritiem silvis depone jugosis :
Non sum m ateria digna perire tua.
Quid ju v a t incinctæ studia exercere Dianæ,
Et V eneri num éros eripuisse suos?
32
HÉR OÏD ES.
sans intervalles de repos n ’a pas de durée : c’est là ce qui répare
les forces et délasse les m em bres fatigués. Im ite l’arc et les arm es
de ta déesse favorite : si jam ais tu ne cesses de le tendre, il sera
lâche. Céphale était célèbre dans les forêts, et parm i les herbages
beaucoup de bêtes étaient tom bées sous ses coups. Cependant il
n ’avait pas tort de se prêter à l’am our de l’Aurore ; la sage déesse
quittait pour le voir son vieil époux. Souvent, sous les yeu ses,
l ’herbe la plus com m une porta Vénus et le fils de Cinyra, côte à
côte étendus. Le fils d Énéus brûla pour Atalante du m ont Ménale : celle-ci a, pour gage d’am our, la dépouille d’une bête
fauve.
Et nous aussi, pour la prem ière fois, soyons com ptée dans ce
nom bre : si tu bannis Vénus, tes bois ne sont plus que sauvages.
M oi-m êm e je serai ta com pagne, et ni les roches caverneuses ne
pourront m 'éloigner, ni la défense oblique du sanglier redouta­
ble. Deux m ers assiègent un isthm e de leurs flots, un étroit dé­
filé entend leurs m ugissem ents. C’est là que j ’habiterai avec toi
T rézène, royaum e de Pitthée : ces lieux m e sont déjà plus chers
que ma propre patrie.
Quod c a re t a lte rn a requie, durab ile non e st:
Haie re p a ra t vires, fessaque m em bra novat.
Arcus et arm a tuæ tib i sin t im itanda Dianæ:
Si nunqu am cesses te n d e re , m ollis e rit.
C larus e ra t silvis Cephalus, m ultæ que per herbam
C onciderant, illo perculiente, ieræ .
Nec lam en A uroræ m aie se pruibebat am andum :
Ibat ad hune sapiens a sene Diva viro.
Sæpe sub ilicibus, V enerem C inyraque creatuin
Su stinuit positos quæ lib et herba duos.
Arsit et Œnides in Mænalia Atalanta :
Ilia feræ spolium , pignus a m o n s, habet.
Nos quoque jam prim um lurba n u m erem ur in ista :
Si V enerem tollas, ru stica silva tua est.
.psa cornes veniam ; nec me latebrosa m ovebunt
Saxa, nec obliquo dente tim endus aper.
Æ quora bina suis oppugnant fluctibus Isthm on,
Et ten u is tellus au d it u trum que m are.
Hic tecam Trœ zena colam , Pittheia régna:
am nunc est alria gratio r ilia m ea.
Le héros, fils de Neptune, est absent à propos, et il le sera
longtem ps : le pays de son cher Pirithoüs le retient. T hésée, à
m oins de nier l’évid en ce, a préféré Pirithoüs à Phèdre, et Piri­
thoüs à toi-m êm e. Ce n ’est pas le seul affront qui m e vienne de
lui : tous deux nous fûm es blessés dans des objets bien chers.
D’une m assue à trois nœ ud s il a brisé les os de m on frère et les
a dispersés sur le so l; ma sœ ur a été laissée en proie aux bêtes
féroces. La plu s belliqu euse des filles qui portent la hache t ’a
enfanté. La m ère était digne du fite par sa vaillance. Si tu lui de­
m andes où elle est, Thésée lui a traversé le flanc d’un glaive :
un tel gage de son am our n'a pu la sauver. Elle ne fut pas m êm e
son épouse ; pour elle il n ’allum a pas le flam beau conjugal. Pour­
quoi, sinon pour que tu fusses illégitim e et exclu du trône pa­
ternel ? Il t’associa les frères que je t’ai donnés ; et la cause de
leur adoption, ce fut lu i, et non m oi. Oh ! que n ’a-t-il été déchiré
au m ilieu m êm e des efforts de l ’enfantem ent, ce sein qui devait
te nuire, le p lu s beau des m ortels ! Va, m aintenant, révère la
couche de ce tendre père; il la fuit, il l’abdique par ses actes.
T empore abest, ab eritq ue diu, N eptunius h e ro s :
Ilium P irithoi detinet ora su i.
P n eposuit T heseus, nisi si m anifesta negam us,
’ P irith o u m Phaedrae, P irith o u m q u e tibi.
Nec sola haec nobis inju ria v e n it ab illo:
In m agnis laesi reb u s u te rq u e sum us.
Ossa m ei fratris clava perfracta trin o d i
S p arsit lium i; soror est praeda re licta feris.
Prim a securigeras in te r v irtu te puellas
Te pep erit, nati digna vigore parens.
Si qua:ras ubi sit, Theseus latu s ense p eregit,
Nec tanto m ater pignore tu ta fuit.
At ne nupta quidem taedaque accepta jugali.
C ur, nisi ne caperes regna patern a n o th u s?
A ddidit et fratres ex m e tibi : quos tam en om nes
Non ego tollendi causa, sed ille fuit.
0 utin am nocitura tibi, p ulcherrim e re ru m ,
In m edio nisu viscera ru p ta fo re n t!
nunc, et m erili lectum re v erere p arentis,
Quem fugit, et factis abdicat ille suis.
34
IIÉROÏDES.
Et que le com m erce d’une b elle-m ère avec son beau-fils n ’é­
pouvante pas ton im agination; ce n'est qu’un vain préjugé. Ce
scrupule suranné, que les âges suivants devaient abolir, appar­
tenait au règne rustique de Saturne. Jupiter a légitim é tout ce
qui plaît, et l’hym en de la sœ u r avec le frère rend tout licite.
L’alliance form e une chaîne indissoluble de parenté, alors que
Vénus elle-m êm e en a resserré les n œ u d s. Tu n ’as rien à crain­
dre, le m ystère est facile. Que la parenté nous serve d’excu se :
la faute pourra se couvrir de ce nom . Qu’on nous surprenne dans
les bras l’un de l’autre; ce sera à notre louange : on dira que la
belle-m ère est attachée au b eau-fils. Tu n ’auras pas à te faire
ouvrir, pendant les ténèbres, la porte d’un m ari soupçonneux,
n i de gardien à corrom pre. Comme nous avons vécu , nous v i­
vrons sous le m êm e toit. Publiquem ent tu m e donnais des bai­
sers, tu m ’en donneras publiquem ent. Avec m oi tu seras en sû­
reté ; ta faute le m éritera des éloges, lors m êm e que tu serais vu
dans m on lit. Seulem ent ban nis tout retard, et hâte ce m om ent
fortuné. Qu’à ce prix A m our, cruel m aintenant pour m oi, soit
favorable à tes désirs !
Nec , quia privigno videar coitura noverca,
T erru e rin t anim os nom ina vana luos.
Ista vêtus pielas, œvo m o ritu ra futuro,
Rustica Satu rno ré g n a ten en te, fuit.
Ju p ite r esse pium sta lu it quodcunque ju v a re t ;
E t fas om ue facit fra tre m arita soror.
Ilia coit firm a gcneris ju n c tu ra catena,
Im posuit nodos cui V enus ipsa suos.
Nec labor est ; celare licet. Pete m unus ab ilia :
Gognato po terit nom ine culpa tegi.
V iderit amplexos aliq u is; lau d ab im u r am bo :
Dicar privigno fida novcrca m eo.
Non libi pcr ten eb ras d u ri reseranda m ariti
Janua, non custos decipiendus erit.
Ut tenuit dom us una duos, dom us una tenebit.
Oscula aperia dabas, oscula aperta dabis.
Tutus eris m ecum , laudem que m erebere culpa,
Tu licet in lecto conspiciare meo.
Toile m oras tantum , p ro perataque fœ dera ju n g e.
Qui m ihi nunc sæ vit, sic tibi parcat Amor!
Je ne dédaigne pas de descendre à d'hum bles prières. H élas!
où est m on orgueil, où est ce langage hau tain ?T ou t a disparu.
J’étais résolue à com battre longtem ps et à ne pas succom ber ;
m ais l’am our n ’est-il pas inconséq uent? Reine vaincue, je prie
et j’em brasse tes genoux. Aucun am ant ne voit ce qu’exigent les
convenances. J’ai désappris à rougir ; transfuge de la Pudeur,
j ’ai abandonné ses étendards. Pardonne à m on aveu, et dom pte
un cœ ur barbare. A quoi m e sert-il d’avoir pour père Minos,
dom inateur des ondes? que la foudre éclate en serpentant des
m ains de m on aïeul? que m on grand-père, le front arm é de
dards rayonnants, conduise sur son char verm eil le jour qu’il
échauffe? La noblesse est ensevelie sous l’am our. Prends pitié
de m es ancêtres, et si tu ne veux m ’épargner, au m oins épargne
les m ien s. J’ai pour dot la Crète, île de Jupiter. Que toute ma
cour soit asservie à m on Hippolyte.
Adoucis ton cœ ur inflexible. Ma m ère a pu séduire un tau-1
reau : seras-tu donc plu s cruel qu’un farouche taureau? Par
Vénus qui règne sur m on cœ ur, oh ! je t’en conjure, épargnem oi ; puisses-tu à ce prix ne jam ais éprouver les dédains d’une
N on ego dedignor supplex hum ilisque precari.
Heu ! ubi nunc (astus, allaque verba? Jacenl.
Et pugnare diu, nec m e su b m ittere culpæ
C erta fui ; certi si quid h a b e re t am or !
Vicia precor, genibusque luis regalia lendo
Brachia. Quid deceat non videt ullu s am ans.
D epuduit, profugusque P udor sua signa relin quil.
Da veniam fassæ, duraqu e corda dom a.
Quo m ih i, quod g enitor, qui possidet æ quora, M inos?
Quod veniant proavi fulm ina torta m a n u ?
Quod sit avus, radiis frontem vallatus acutis,
P u rpureo tepiduin qui m ovet axe diera?
N obilitas sub am ore ja cet. M iserere priorum ,
E t, m ihi si non vis parcere, parce m eis.
E st m ihi dolalis tellus, Iovis insula, C rete.
S erviat Hippolyto regia to la m eo.
F lecte feros anim os. P otuit corrum pere tauru m
M ater : eris lauro sæ vior ipse Iruci?
P er Venerem parcas, oro, quæ pluriina m ecum est:
Sic nunqu am , quæ te sp ernere possit, am csj
36
1I ÉR0ÏDES.
am ante! A ce prix, que la déesse agile des forêts te protège
dans ses retraites solitaires; que les bois touffu s offrent des
victim es à tes coups; que les Satyres et les Pans, divinités des
m ontagnes, te favorisent, et que le sanglier tom be percé du dard
de ta lan ce; que les Nym phes, quoiqu’on t’accuse de haïr leur
sexe, te donnent une onde fraîche qui te désaltère! Ces prières,
je les arrose de m es larm es : tu lis jusqu’au bout les paroles
suppliantes; quant aux larm es, figure-toi les voir.
ÉPITRE CINQUIÈME
ÉNONE A PARIS
P eux - tu m e lire? ou ta nouvelle épouse s’y oppose-t-elle? lis :
celte lettre n ’a pas été tracée par un e m ain de Mycène. C’est
Énone la naïade, célèbre dans les forêts de la Phrygie, qui se
plaint de tes outrages, à toi, son époux, si tu veux bien y con­
sentir. Quelle divinité enn em ie a contrarié m es vœ ux? par quel
forfait ai-je cessé d’être à toi ? 11 faut se résign er au m alheur,
Sic tibi secretis agilis Dea saltibus adsit,
Silvaque perdendas præ beat alta feras ;
Sic faveant S aty ri, m on tan aq ue num ina P an e s;
E t cadat adversa cuspide fossus aper ;
Sic tibi d e n t Nymphæ, quam vis odisse puellas
Diceris, aren tem quæ levet unda sitim .
A ddim us bis precibus lacrym as quoque : verba p re c a u ti;
P erlegis; at lacrym as finge v idere meas.
EPISTOLA QUINTA
(ENONE PAR I DI
an conjux pro h ib et nova? perlege : lion est
Ista Mycenaea litte ra facta m anu.
Pegasis (Enone, Phrygiis celeberrim a silvis,
Laesa q u e ro r de te , si sinis esse, meo.
Quis Deus opposuit nostris sua num ina votis?
Ne tua perm aneam , quod m ihi crim en obest?
t ’E R L E G i s ?
É P I T R E V.
37
quand on l ’a m érité : les peines q u ’on éprouve in n ocenl, on les
éprouve avec regret.
Tu n ’étais pas encore un si grand p rin ce, lorsque je m e con­
tentai de ton hym en, quoique nym phe et tille d ’un grand fleuve.
M aintenant le lils de Priam , tu étais alors esclave; que la vérité
ne t’offense pas : nym phe, j ’ai daigné m ’unir à un esclave. Sou­
vent, parm i les troupeaux, nous reposâm es sous l’abri d’un
arbre; et son feuillage, m êlé au gazon, nous offrait un lit de
verdure. Souvent, étendus sur le chaum e et la paille touffue,
une chétive cabane nous défendit contre les blancs frim as. Qui
te m ontrait les bois propices à la chasse, et cette roche où la
bête fauve dérobait ses petits ? Souvent, com pagne de tes délas­
sem ents, j’ai tendu les filets aux m ailles variées; souvent j ’ai
conduit les lim iers rapides sur la cim e des m onts. Les hêtres
conservent mon' chiffre gravé par toi, et on lit le nom d’Énone,
que ta serpe a in s c r it. : autant croissen t les tiges, autant croît
m on nom . Croissez, et dressez-vous en colonnes pour établir nos
titres. Il est, je m ’en souviens, un peuplier, planté sur la rive
•
L eniter, ex m erito quidquid p atiare, ferendum est :
Quæ venit indignæ pœ na, dolenda vcnit.
N ondüm tantus eras, quum te contenta m arito,
Edita de m agno flum ine nym pha, fui.
Qui nunc P riam ides, ad sit reverentia vero,
Servus eras : servo n u b ere nym pha tuli.
Sæpc greges in te r requievim us arbore lecti ;
M ixtaque cum foliis p ræ b u it herba torum .
Sæpe sup er slra m e n fœ noque jaccn tib u s allo,
Defcnsa est hu m ili caoa pru in a casa.
Quis tib i m o n strab at saltus venatibus aptos,
E t te g e re t catulos qua fera ru p 'esu o s?
R elia sæpe cornes m acu lis distincta te te n d i;
Sæpe citos egi per ju g a sum m a canes.
Incisæ servant a te m ea nom ina fagi;
E t legor Œ none, falce notala tua :
E t q u a n tu m tru n ci, tantum m ea nom ina crescunt.
C rescite, et in tilulos su rg ite recta meos.
Populus e st, m em ini, fluviali consita ripa,
E st in qua n ostri lilera scrip ta m em or.
t.
i.
3
58
IIÉ H 0 ï D E S.
du ileuve, où tu gravas des caractères qui retracent ma m ém oire.
« Peuplier, disais-tu , vis longtem ps, toi qui, planté le long du
rivage, portes ces vers sur ton écorce rid ée. Lorsque Paris pourra
respirer loin d’Énone, le cours de ton onde rem ontera vers sa
source. » Xanthe, coule en arrière; ond es, revenez sur vou sm êm es : Paris n ’a pas craint d’abandonner Énone.
Ce jour fatal a m arqué la destinée de la m alheureuse Énone,
et fut pour elle le rigoureux hiver d’un am our changé, alors que
Vénus et Junon, et la déesse à qui sied m ieux l ’arm ure, Minerve
nu e, vinrent se soum ettre a ton ju gem ent. A ee récit, m on cœ ur
palpita de surprise, et un froid trem blem ent parcourut m es
m em bres raidis. Je consultai, car je 11 étais pas m édiocrem ent
effrayée, et les fem m es âgées et les vieillards : je ne doutai plus
de m on m alheur. On abat le pin , on façonne les p lan ch es, et,
la flotte prête, l’onde azurée reçoit les vaisseaux de cire endu its.
Tu pleuras en partant; au m oins épargne-toi de le nier : ton
nouvel am our est plus honteux que le prem ier. Tu pleuras, et
tu vis m es yeux baignes de larm es : dans n otre m utu elle d o u -
« Popule, vive, p reco r, quae consila m arg in e ripaj,
Hoc in rugoso cortice carm en habes :
Q uum Paris (Enone p o te rit sp irare relicta,
Ad fontem X anthi versa re c u rre t aqua. »
X anthe, retro propera, versaique re c u rrite , lym phaj :
S u stinet (E nonein deseruisse P aris.
I lla dies fatum miseree m ih i d ix it: ab illa
Pessim a m u tati coppit am oris h ie m s;
(Jua Venus e t Juno, sum tisque d e cen tio r arinis,
V enit in a rb itriu m nuda M inerva tuum .
A ttoniti m icuere sinus, gelidusque c u c u rrit,
lit m ihi n a rrasti, d u ra p e r ossa trem o r.
C onsului, ñeque enim m odice te rre b a r, añusque
Longajvosque senes : con stitit esse nefas.
Ca;sa abies, sectaeque trab es, et, classe p a ra ta , #
Caerula ceratas accipit unda ra tes.
F lesti d isc e d en s; hoc saltern parce negare.
Praiterito m agis e st iste pudendus am or.
E t flesti, et nostros vidisti flentis ocellos :
M iscuimus lacrym as m oestus u te rq u e suas.
É P I T R E V.
39
leur, nous confondions nos larm es. La vigne ne s ’attache pas
aussi étroitem ent à l ’orm eau, que tes bras furent serrés à l ’en tour de m on cou. Ah! com bien de fois ont ri tes com pagnons,
lorsque tu te plaignais d’être retenu par les vents! les vents
étaient propices, Combien de baisers redoublés tu me donnas en
m e quittant ! Comme ta langue eut à peine le courage de dire,
« Adieu ! » Une brise légère relève la voile pendante le long du
m ât d ressé, l’onde blanchit sous la ram e qui la soulève. Je suis
des yeux, m alheureu se ! la voile fugitive aussi loin qu’il m ’est
p ossible; le rivage est hum ecté de m es pleurs. Je dem ande aux
verdoyantes néréides ton prom pt retour; oui, ton prom pt retour,
pour consom m er ma ru in e. Mes vœ u x t’ont rappelé, m ais tu
devais revenir pour un e autre. Hélas ! je priais en faveur de ma
cru elle rivale.
Un m ôle naturel dom ine sur la profondeur des abîm es : c ’est
une m ontagne contre laqu elle se brisent les vagues m arines. De
là pour la prem ière fois j ’ai reconnu les voiles de ton vaisseau,
et j ’eus la pensée de m e précipiter dans les îlots. Tandis que je
balance, je vois briller de la pourpre au som m et de ta proue.
Won sic appositis vincitur vilibus ulm us,
Ut tua sunt collo brachia nexa m eo.
Ah ! quoties, quum te vento qu ererere teneri,
R iserunt com ités! ille secundus erat.
Oscula dim issæ quoties repetila dedisti !
Quam vix su stin u it dicere lingua, « Vale! »
A ura levis rigido pendentia lin tea m alo
Suscitât, et rem is e ru ta canet aqua.
P rosequ or infelix oculis ab euntia vela,
Qua lic e t; et lacrym is h u m et aren a m eis.
U tque celer venias virides N ereidas oro;
Scilicet u t venias in m ea dam na celer.
Votis ergo m eis alii re d itu re re d isti.
Hei m ihi ! p ro dira pellice b landa fui.
Adspicit im m ensum m oles nativa profundum :
Mons fuit, æ quoreis ilia re sistit aquis.
Hinc ego vela tuæ cognovi prim a carinæ ,
E t m ihi p e r fluctus im p etus ire fuit."]
Dum m oror, in sum m a fu lsit m ihi p u rp u ra p ro ra.
P ertim ui : cultus non e ra t ille tuus.
1
40
H É R O ÏD ES .
La crainte m e saisit : cette parure n ’était pas la tienne. Le navire
approche et, porté par un souffle rapide, il touche terre. Je Vois
alors, le cœ ur trem blant, un visage de fem m e. Ce n ’était pas
assez ; et pourquoi aussi, forcenée que j’étais, dem eurais-je en
ces lieux? Ta vile am anle se pressait contre ton sein. Alors je
déchire ma robe, je m e m eurtris la poitrine, et avec m es ongles
je déchire m es joues h u m ides, et je rem p lis de m es hu rlem en ts
plaintifs le m ont sacré d’Ida. De là je transporte ces larm es vers
les rochers qui m e sont chers. Qu’ainsi pleure H élène, abandon­
née de son époux, et qu’elle éprouve elle-m êm e le m al qu’elle
nous causa la prem ière.
Ce qui te convient m aintenant, ce sont des fem m es qui te sui­
vent à travers les vastes m ers, et désertent la couche légitim e.
Mais lorsque tu étais pauvre et que tu m enais les troupeaux,
Énone était l’unique épouse du pauvre berger. Je n’adm ire pas
tes richesses, ce n ’est pas ton palais qui m e touche, ni l’hon­
neur d’être appelée l'une des brus si nom breuses d eP riam .N on
pourtant qu eP riam se refuse à être le beau-père d’une nym phe,
ou que sa bru doive faire rougir Ilécube. Je suis digne d’être
l ’épouse d’un potentat, et je le désire : le sceptre ne serait pas
F it propior, terrasq u c cita ra tis a ttig it a u ra .
Fem ineas vidi, corde trem en te , gênas.
Non salis id lu e ra t : quid enim furiosa m orabar?
Ilæ rebat grem io turp is arnica tuo.
T une v ero ru p iq u e sinus, et pectora planxi,
E t secui m adidas u ngue rig en le gênas,
lm plevique sacram q u eru lis u lulatibus Idam .
Illinc has lacrym as in m ea saxa tuli.
Sic H elene doleat, desertaq u e conjuge p loret ;
Quæque prior nobis in tu lit, ipsa fe rat.
Nusc tib i convcniunt, quæ te p e r aperta seq u an tu r
Æ quora, legitim os destituantqu e toros.
At quum pauper eras, arm entaqu e pastor agebas,
Nulla, nisi Œ none, pau p eris uxor e ra t.
Non ego m iror opes, nec me tu a regia ta n g it,
Nec de tô t P riam i d icar u t una n u ru s.
Non tam en u t P riam u s Nymphæ socer esse recusel,
Aut H ecubæ fuerim dissim ulanda n u ru s.
Dignaque sum et cupio fieri m atrona p o te n tis:
S unt m ihi, qua> possiut sceplra decere, m anus.
É P I T R E V.
41
déplacé dans m es m ains. Et, parce que j ’étais étendue avec toi
sous le feuillage du h être, ne m e m éprise pas : une couche de
pourpre m e conviendrait m ieu x.
Enfin, m on am our est pour toi sans périls : aucune guerre ne
te m enace ; l’onde ne porte pas de nefs vengeresses. La fille fu­
gitive de Tyndare est redem andée par des ennem is en arm es :
voilà la dot qu’elle est glorieuse d’apporter à un époux. D oit-elle
être rendue aux Grecs? consulte ton frère H ector, ou Déiphobe
et Polydam as. Dem ande au grave Anténor et à Priam lu i-m êm e
ce qu’ils en p e n sen t; ils sont instruits à l ’école de l'expérience.
C’est un triste début, de préférer à sa patrie u n e fem m e ravie.
Ta cause est h on teu se; l’époux prend les arm es avec ju stice. Et
ne te prom ets pas, si tu es sage, la fidélité de cette L acédém on ienn e, qui s’est jetée dans tes bras si prom ptem ent. Comme le
plu s jeune des Atrides crie à l ’outrage de la foi conjugale, et dé­
plore la blessure d ’un am our étranger, tu crieras, toi aussi. La
perte de l’hon neur est un m al irrém édiable : une fois suffitpour
le perdre. E lle brûle d’am our pour toi : ainsi elle aim a M énélas; et m aintenant le crédule époux est seul sur sa couche d é Nec m e, faginea quod tecum fronde jacebam ,
Despice : purpureo sum m agis apta toro.
Deniqüe tu tu s am or m eus est tib i : n u lla p a ra n tu r
Bella, nec u ltric e s advehit unda ra tes.
T yndaris infestis fugitiva re p o scitu r arm is :
Hac venit in thalam os dote superba tuos.
Quæ si sit Danais reddenda, vel Heclora iratrein ,
Vel cum Deiphobo Polydam anta roga.
Quid gravis A nlenor, P riam u s qu id censeat ipse,
Consule ; quis æ tas longa m agistra fuit.
T urpe ru d im e n tu m , p atriæ præ po nere raptara.
Causa pudenda tu a e s t; ju sta vir arm a m ovet.
Nec tib i, si sapias, fidam pro m itte Lacænam,
Quæ s it in am plexus tam cito versa tu o s.
Ut m in or A trides te m e ra li fœ dera lecti
Clam at, e t externo læ sus am ore dolet,
Tu quoque clam abis. N ulla rep arab ilis a rle
Læsa pudicitia est : dépérit ille sem el.
A rdet am ore tu i : sic et M enelaon am av it;
Nunc ja c e t in viduo crcdulus ille toro.
42
HÉI10ÏDES.
serte. Heureuse Androm aque, d’êlre unie à un époux qu’elle
connaît! Tu devais, à l ’exem ple de ton frère, m e prendre
pour ta fem m e. Mais tu es plus léger que la feuille, alors
que, n ’étant plus chargée de séve, elle voltige, desséchée, au
gré des vents m obiles ; et tu as m oins de poids que la pointe des
frêles épis qui jaunissent chaque jour aux ardeurs du soleil.
Ta sœ ur, il m ’en souvient, prophétisait jadis m a d estinée;
voici l ’oracle qu’elle prononça, la chevelure en désordre : « Que
fais-tu, Énone? pourquoi sem er sur le sable? Tes bœ ufs labou­
rent inu tilem ent les rivages. Voici venir une génisse de la Grèce
qui vous perdra, toi, ta patrie et ta m aison (ah! vous en préserve
le c ie l!); voici venir une génisse de la Grèce. Il en est tem ps
encore, dieux, engloutissez dans les flots celte n ef im pure! Hé­
las ! que de sang phrygien elle porte ! » E lle dit. Ses fem m es
l'enlèvent dans le cours de ses transports ; m es blonds cheveux
se sont hérissés sur ma tète. Ah ! prêtresse, ta prédiction n ’a été
pour m oi que trop véridique ! voilà que cette génisse s’est em pa­
rée de m es pâturages.
Qu’elle soit brillante de beauté, elle est certainem ent adultère.
Ravie par un hôte, elle a abandonné les dieux de l’h ym énée. ThéFélix Androm ache, certo bene n u p ta m arito î
Uxor ad exem plum fra tris habenda fui.
Tu levior foliis, tune quum , sine pondéré succi,
M obilibus venlis arida facta volant,
Et m inus est in te , quam sum m a pondus arista ,
Quæ levis assiduis solibus usta rig et.
Hoc tu a, nam recolo, quondam germ ana canebat,
Sic m ijii diffusis vaticinata com is?
a Quid facis, Œ none? quid arenæ sem ina m andas?
Non pro fecturis litto ra b ubus aras.
Graia juvenca venit, quæ te , patriam que dom um quo
P erd et (io ! prohibe); G raia juvenca venit.
Dum licet, obscenam ponto, Dii, m ergite puppim .
H eu! q uantum Phrygii sanguinis ilia v e liit! »>
Dixerat. In cursu fam ulæ rap u ere fu re n te m ;
At m ihi flaventes d iriguere comæ.
Ah! nim ium vates m iseræ m ihi vera fuisti!
Possidet en saltus ilia juvenca m eos.
S it facic quam vis insignis, adultéra certe est.
D eseruit socios, hospite capta, Deos.
É P I T R E V.
43
sée, si je ne m e trom pe de nom , je ne sais quel Thésée, l ’avait
auparavant em m en ée de sa patrie. Il était jeune et am oureux:
croit-on qu’il l ’ait rendue vierge? Où ai-je été si bien instruite,
tu le dem andes? J’aim e. Appelle cela violence, et voile la faute
sous ce nom ; celle qui tant de fois a été ravie, s’est prêtée à
l’être. M aisEnone se conserve pure à un époux qui la trahit, et
cependant on pouvait être infidèle en suivant ta loi.
Une troupe im pu dente de prom pts satyres (j’étais cachée dans
les forêts) m e chercha d'un pied rapide, ainsi que Faune, au
front cornu, arm é de pin s, sur celte chaîne im m en se de m onts
où surgit l ’Ida. Le dieu de la lyre, fondateur de Troie, m ’aim a.
Il a m ie dépouille de ma virginité, m ais non sans lutte : de m es
m ains je lui arrachai les cheveu x, et m es doigts im prim èrent
sur ses jou es des m eurtrissures. Et, pour prix de cette violence,
je ne dem andai pas de l’or ou des pierreries : il est honteux de
payer la rançon d ’un corps libre. Le dieu m e trouva digne de
lui ; il m e confia la scien ce des m édicam ents, et em ploya m es
m ains à ses dons. Toute herbe secourable, toute racine u tile à
Iliam de patria T heseus, nisi nom ine fallor,
Nescio quis T heseus, a b stu lit a u te sua.
A juvene e t cupido cre d a tu r red d ita virgo?
Unde hoc com pererim lam bene, quæ ris? Amo.
Vim licet appelles, et culpam nom ine veles;
Quæ toties rap ta est, præ b u it ipsa rapi.
At m anet Œ none fallenti casta m arilo;
E t poteras falli legibus ipse luis.
Me Satyri celeres (silvis ego tecta lalebara)
Q uæ sierunt ra;>ido, tu rb a proterva, pede,
C ornigerum que c a p u t p inu præ cinctus acuta
F aunu s, in im raensis qua tu m et Ida jugis.
Me fide conspicuus Trojæ m u n ito r am avit.
111e m eæ spolium v irg in ilatis hab et :
ld quoque luctando : rup i tam en u ngue capillos,
ü ra q u e su n t digitis aspera facta m eis.
Ncc p re tiu m stupri gem m as aurum ve poposci :
T u rp ile r ingenuu m m un era corpus em u n t.
Ipse, ra tu s dign am , m cdicas m ih i trad id it Arles,
A dm isitque m eas ad sua dona m anus.
O uæ cunque herba potens ad opéra, radixque m edenti
ü tilis in to to n ascitur orb e, m ea est.
ü
IIÉROÏDES,
1 art de guérir qui naît dans le globe, m ’est connue. M alheureuse
que les sim ples ne puissent être un rem ède à l ’am our ! Habile
dans cet art, je suis abandonnée par m on art. L’inventeur m êm e
a m e n é paître, dit-on, les génisses du roi d e P h è re , et fut b lessé
de m es feux. L’assistance que n ’ont pu m e procurer ni un dieu
ni la terre, inépuisable dans la production des plantes, tu p eux
m e la donner. Tu le peux, et je le m érite. Écoute un e jeune
fdle qui a des droits à ta pitié : je n ’apporte pas avec les
Grecs une guerre sanglante; m ais je suis à toi ; avec toi j ’ai été
dès m es plus jeunes ans, et je désire t’appartenir le reste de m es
jours.
ÉPITRE SIXIÈME
H Y P S IP Y L E A JA S O N
On dit que ton vaisseau a touché les rivages de la Thessalie,
riche de la toison du bélier d’or. Je te félicite, autant que tu le
perm ets, de ton heureux retour ; cependant un écrit de ta m ain
Me m iseram , quod am or non e>t m edicabilis h e rb is !
D estituor p ru deu s a rtis ab a rte m ea.
Ipse re p e rto r opis vaccas pavisse Pheræ as
F e rtu r, et e nostro saucius igne fu it.
Quod neque gram inibus tellus fecunda creandis,
Nec Deus, auxilium tu m ih i ferre potes.
E t potes, e t m e ru i. Dignæ m ise re re puellæ :
Non ego cum Danais arm a c ru e n ta fe ro ;
Sed tua sum , tecum que fu i p u erilib u s annis,
Et tua, quod superest tem poris, esse p reco r.
EPISTOLA SEXTA
H Y P S IP Y L E JA S O N I
L ittora Thessaliæ reduci tetigisse carina
Diceris, auratæ vellere dives ovis.
G ratulor incolum i, q uantum sinis : hoc tam en ipso
Debueram scripto certio r esse tuo.
É P I T R E VI.
45
aurait dû m ’en donner l’assurance. Car les vents peuvent t’avoir
éloigné de m on em pire, où tu désirais aborder, selon ta pro­
m esse ; m ais le vent n ’est pas assez contraire, qu’on ne puisse
tracer une lettre. Hypsipyle fut digne de recevoir ton salut.
Pourquoi la renom m ée m ’a-t-elle appris, avant ta lettre, que
les taureaux consacrés à Mars avaient courbé sous le joug? qu’une
sem ence jetée par toi avait produit des m oissons de guerriers,
et que, pour leur d estruction, ils n ’avaient pas eu besoin de
ton b ras7 qu’un dragon vigilant gardait la dépouille de l’anim al;
que cependant ta m ain hardie avait enlevé la précieuse toison ?
Si aux incrédules je pouvais dire : « Lui-m êm e il m e l ’a écrit »,
que je serais glorieuse ! Mais pourquoi m e plaindre d'un m ari
trop lent à acquitter le devoir? J’ai obtenu, si tu m e restes, un
trop grand acte de com plaisance.
On raconte qu’une enchan teresse barbare accom pagne tes pas,
et que tu l ’as adm ise à partager la couche qui m ’était due. L’a­
m our est ch ose créd u le; plût aux dieux que l’on dise : « Elle a
légèrem ent accusé son époux de crim es m ensongers. » Naguère,
des côtes de l’H ém onie, un hôte thessalien était venu vers m oi ;
Nam, ne pacta tibi p ræ ter m ea régna red ires,
Quum cuperes, ventos non habuisse potes ;
Q uam libet adverso sig n etu r epistola vento.
Hypsipyle m issa digna salu te fui.
Cur m ilii fam a p rio r, quam n u n tia litte ra , venit,
Isse sacros M arti sub ju g a panda boves?
Sem inibus ja c tis segetes adolesse virorum ,
In q u e n e cem d e x tra n o n eg u isse tu a
?
Pervigilem spolium pecudis servasse draconem ,
R apta tam en forti vellera fulva m anu ?
Hæc ego si possem tim ide credentibu s, « Ista
Ipse m ih i scrip sit », d icere, q u a n ta forem !
Quid q u e ro r officium lenti cessasse m ariti?
O bsequium , m aneo si tu a , grande tu li.
B arbara n a r r a tu r v e n isse venefica te c u m ,
In m ih i p ro m issi p a rte re c e p ta to ri.
C redula res am or est : utin am tem eraria dicar
C rim inibus falsis insim ulasse virum !
N uper ab Hæraoniis hospes m ihi T hessalus oris
V enerat, et, tactum vix bene lim en e ra t :
46
HÉROÏDES.
à peine il avait touché le seuil de m on palais : « Que fait le fils
d ’Éson, lui dis-je, que fait celui que j ’aim e? » Il reste interdit
et confus; ses yeux se fixent devant m oi sur la terre. Soudain
je m 'élance; et, déchirant ma tunique sur m on sein : « Vit-il?
m ’écriai-je, ou n’ai-je plus qu’à partager son trépas? — Il vit, »
dit-il ; et, com m e il parlait tim id em ent, je le forçai à jurer. A
peine je croyais à ta vie, attestée sur la foi d’un dieu. Lorsque
j ’eus repris m es sen s, je com m ençai à l’interroger sur tes
exploits. Il raconte que les taureaux de Mars, aux pieds
d’airain , avaient labouré; que les dents du d ragon , sem ées
sur la te r r e , avaient soudain tait éclore des guerriers tout
arm és ; que ce peuple, enfant de la terre, avait accom pli sa
destinée ép h é m è re , en m ourant dans une lutte civique. Le
serpent v a in c u , je m ’inform e de nouveau si Jason vit en=
core : ma foi à ses paroles flotte entre la crainte et l’espé­
rance: Tandis qu’il rapporte les faits en détail, il m e dé=
couvre, dans le cours d’un récit fidèle, les blessures que ton
cœ ur m ’a faites.
H élas! où est la foi prom ise? où sont les droits de l ’h ym en,
et ce flam beau plus digne d’allum er un bûcher funéraire? Je
« Æ sonides, dixi, quid agit m eus? » Ille pu dore
Hæsit, in opposila lum ina fixus h um o.
P ro tin u s exsilui ; tunicisque a pectore ru p tis,
« Vivit? an, exclam o, m e quoque fata traliu n t?
— Vivit », a it; tim idum qu e m ilii ju ra re coegi.
Vix m ihi, teste Deo, crédita vita tu a est.
U tque anim us red iit, tua facta re q u ire re ccepi.
N arrat aenipedes Jlartis arasse boves;
V ipereos dentes in hum um pro sem ine jactos,
E t subito natos arm a tulisse v iros;
T errigenas populos, civili M arte p erem tos,
Im plesse æ tatis fata diurna suæ .
Devicto serpente, ite ru m si vivat Iason
Q uæ iim us : alternant spesqne tim orque fidem.
Singula dum n a rrat, studio cursuque loquendi,
D etegit ingenio vuln era facta tuo.
H eu ! ubi pacta fldes ? ubi connubialia ju ra ?
Faxque sub arsuros dignior ire rogos?
É P I T R E VI.
47
n'ai pas été connue de toi furtivem ent. C’est Junon et l ’Hymen,
ceint de guirlan des, qui reçurent nos serm en ts. Je m e trom pe,
ce n ’est ni Junon ni l’H ym en, m ais la triste Érynnis qu i, ensan­
glantée, porta de sinistres torches. Que m 'im portaient les Argo­
n autes et le vaisseau de Minerve? et to i, nautonnier Tiphys, que
t’im porlait ma patrie? Là n'était pas le b élier à la toison d'or, ni
le palais du vieil E ètes : c’était Lem nos.
J’avais résolu d’abord, m ais un sort m alheureux m ’entraînait,
de repousser ces arm es étran gères à l ’aide de m es bataillons
fém inins : les fem m es de Lem nos ne savent que trop vaincre
des hom m es. Avec d ’aussi valeureux soldats je devais défendre
m es jours. J’ai vu le héros dans nos m urs; je lui ai donné un
asile dans m on palais et dans m on cœ ur. Là, deux étés et deux
hivers se sont écou lés. C’était la troisièm e m oisson, lorsque, forcé
de m ettre à la voile, tu m e dis ces paroles en versant des lar­
m es ; o On m ’entraîne, llyp sip yle; m ais, que les d estin s seule­
m ent m ’accordent le retour, je pars ton époux, je le serai à
jam ais. Qu’il vive cependant le fruit de notre union que ton sein
r ec èle ; qu’il soit notre enfant à tous deux. »
Non ego sum fu rto tib i cognila. P ronuba Juno
A diuit, et sertis tem pora vinctus Hymen.
At m ihi nec Juno, nec Hymen, sed tristis E rinnys
P ræ tu lit infau^tas sanguinolenta faces.
Quid m ilii cum M inyis? quid cum T ritonide pinu?
Quid tibi cum p atria, navita Tiphy, m ea?
Non e ra t hic aries vil lo spectabilis auro ;
Non senis Æ etæ regia : Lem nos e ra t.
Certa fui prim o, sed me m ala futa tralieb an t,
Hospita fem inea p ellere castra m anu :
L em niadesque viros, nim ium quoque, vincere noruut.
3Iilite tam forti vita tuenda fuit.
U rbe virum vidi, tectoque anirnoque recepi.
Hic tibi bisque æ stas, bisque c u c u rrit hiem s.
T ertia m essis erat, quum tu , dare vela coactus,
Im plebti lacrym is talia verba tu is :
« A bslrahor, Hypsipyle ; sed, dent m odo fata iecursus,
Vir tu u s hinc abeo, v ir tibi sem per c ro .
Quod tam cn e nobis gravida celatui în alvo,
V ivat; et ejusdem sim us u te rq u e païen s >»
48
HÉ R Oï DES.
A ces m ois, des larm es feintes inondent ton visage, et je m e
souviens que tu ne pus poursuivre. Le dernier de tes com pa­
gnons, tu m ontes sur le vaisseau sacré. 11 vole sur les m ers ;
le vent tient les voiles enflées. L’onde azurée se dérobe sous la
n ef rapide. Tu regardes la terre, et m oi les eaux. Une tour,
d’où la vue se prom ène dans tous les sens, dom ine les ondes.
Je m ’y porte ; des larm es hum ectent m on visage et m on sein.
Je regarde à travers ces larm es, et, servant m on ardeur, m es
yeux voient plus loin que de coutum e. J’ajoute de chastes priè­
res, et à ma crainte se m êlent des vœ u x, que m aintenant encore
je dois acquitter, puisque tu es sauvé. Moi, acquitter des vœ u x,
pour que Jlédée en jouisse ! Mon cœ ur s’afflige, et l’am our le
rem plit avec un sentim ent de colère. Je porterai aux tem ples
d es offrandes, parce que Jason vivant m ’est ravi ! une victim e
tom bera en sacrifice pour m es p ertes!
Je ne fus pas tranquille, il est vrai; toujours je craignais
que ton père ne prît un e bru dans une des villes de la Grèce.
J’ai craint les G recques; c'est une rivale barbare qui m ’a nui :
m a b lessu re m e vient d’une ennem ie inattendue. E lle n e plait
N
H actenus, et lacrym is in falsa cadentibus ora,
C æ tera te m em ini non potuisse loqui.
Ultim us e sociis sacram conscendis in Argo.
Ilia v o lâ t; ventus concava vela te n e t.
Cærula propulsæ su b d u c itu r unda carinæ :
T erra tib i, nobis ad spiciuntur aquæ .
In latus ornne patens lu rris circuraspicit und as.
Iluc feror, et lacrym is osque sinusque m adent.
P er lacrym as specto, cupidæ que faventia m en ti
Longius adsueto lum ina noslra vident.
Addo preces castas, im m ixlaque vota tim o ri,
Nunc quoque, te salvo, persolvenda m ih i.
Vola ego persolvam ? votis Medea fru a tu r!
Cor dolet, atque ira m ixtus a b u n d at am or.
Dona feram tem plis, vivum quod Iasona perdam !
Hostia pro dam nis concidat icta m eis!
Non equidem secura fui, sem perque verebar
Ne pater Argolica sum eret m b e n u ru m .
Argolidas tim ui ; nocuit m ihi barbara pellex:
Non expeclalu volons ab hoste tuli.
É P I T R E VI.
49
pas au m oins par sa beaulé ou son m érite; elle t’a séduit par
la vertu de ses enchantem ents : arm ée d'une faux m agique, elle
m oissonne des plantes fun estes. Ses charm es puissan ts arra­
ch en t de son char la Lune rebelle et plongent dans les ténèbres
les coursiers du Soleil ; ils enchaînent les ondes et suspendent
le cours des fleuves ; déplacent les forêts et anim ent les rochers.
Elle parcourt les tom beaux, errante, éch evelée, et recueille
sur le bûcher encore tiède des ossem ents qu’elle a choisis. Elle
m audit les absents, pique des figures de cire, enfonce des ai­
guilles effilées dans un foie déplorable, et autres sortilèges que
je préfère ignorer. La m agie est u n infâm e m oyen de faire naître
l’am our : il doit être le prix des vertus et de la beauté.
P eux-tu la serrer dans tes bras, et, resté seul avec elle sur
ta couche, peux-tu goûter le som m eil dans le silen ce des nuits?
Ainsi elle t’a soum is au joug com m e les taureaux ; et le pouvoir
qui assoupit le féroce dragon te dom ine égalem ent. Ajoute
qu’elle se flatte d’ètre com prise dans tes hauts faits et dans ceux
de tes ch efs. L’épouse nuit au triom phe de l ’époux. Quelques
partisans de Pélias im putent tes succès à ses enchantem ents, et
Nec facie m eritisve placet ; sed carm iné m ovit :
D iraque cantata pahula falce m etit.
Ilia relu ctan tem c u rru deducere Lunam
N ititu r, et ten e b ris abdere Solis equos ;
Ilia ré fré n â t aquas, obliquaque flum ina sistit ;
Ilia loco silvas, vivaque saxa m ovet.
P er tum ulos e rrâ t passis discincta capillis,
C ertaque de tepidis colligit ossa rogis.
Devovet absentes, sim ulacraque cerea figit,
E t m iserum tenues in je c u r u rg et acus;
E t quæ nescierim m elius. Maie q u æ ritu r h erbis,
M oribus et form a conciliandus, am or.
I I a n c potes am plecti, thalam oq ue re lic tu s in uno,
Im pavidus som no, nocte silente, fru i !
Scilicet u t tauro s, ita te ju g a ferre coegit ;
Quaque feros angues, te quoque m ulcet, ope.
Adde, quod adscribi factis procerum que tuisque
Se favet, e t titulo conjugis uxor obest ;
A tque aliquis Peliæ de p a itib u s acta venenis
Im putai, e t populum , qui sibi credat, habet.
50
IIÉROÏDE S.
le peuple est là pour le croire. A insi, ce n ’est pas le fils d'Éson,
m ais la fille d’Éètes, des bords du Phase, qui en lève la toison
d ’or du bélier de Phryxus. A lcim ède ta m ère ne t’approuve pas :
consulte ta m ère; non plus que ton père, qui voit venir une
bru des régions glaciales. Qu’elle aille se chercher un époux sur
les bords du Tanaïs, dans les m arais de l’hum ide Scythie, et
jusqu’aux sources du Phase, sa patrie.
Volage fils d’Éson, m oins stable que la brise printanière,
pourquoi tes prom esses n ’o n t-e lle s pas de consistance? Tu étais
parti m on époux, tu revien s sans l ’être : que je sois ta fem m e
à ton retour, com m e à ton départ. Si la noblesse et un nom
illustre te touchent, eh b ien , tu vois en m oi la fille de Thoas,
descendant de Minos. Bacchus est m on aïeul; l ’épouse de Bacchus
efface par l’éclat de sa couronne les astres subalternes. Ma dot
sera L em nos, terre favorable à la culture. Tu peux aussi m e
com pter parm i de tels avantages.
M aintenant m êm e je vien s d’être m ère. F élicile-n ou s tous
deux, Jason : l’auteur de m a grossesse m ’avait rendu le fardeau
bien doux. Je suis heureuse aussi par le nom bre, et Lucine a
Non hæc Æ sonides, sed Pliasias Æ eline
Aurea Phryxeæ terga revellit ovis.
Non p ro bat Alcimede m ater tu a : consule m atrem ;
Non p aler, a gélido cui vcnit axe n urus.
Ilia sibi T anai, Scvthiæ que paludibus udæ
Q uæ rat et a patria Phasidos usque, virum .
Mobilis Æ sonidc, vcrnaque in c c rtio r aura,
C u riü a pollicito pondere verba ca re n t?
Vir m eus bine ie ra s ,v irn o n m eus inde redisti :
Sim reducís conjux, sicut euntis eram .
Si te nobilitas generosaque nom ina tangunt,
En ego Minoo nata T hoanle feror.
Bacchus avus ; Bacchi conjux, re lim ita corona,
Præ radiat stellis signa m inora suis.
Dos tibi Lem nos e rit, te rra ingeniosa colenti.
Me queque res tales in te r h ab ere potes.
Nunc etiam peperi. G ratare am bobus, Iason •
Dulce m ihi gravidæ fccerat a u cto r onus.
Félix in num ero quoque sum , prolem que geinellam
Pignora Lucina bina favente d e d t
É P I T R E VI.
51
favorisé la naissance de jum eaux, double gage de noire am our.
Si tu dem andes à qui ils r e sse m b le n t, on te reconnaît en
eux. Ils ne savent trom per; le reste, ils le tien nent de leur
père. J’allais presque les faire porter en am bassade pour
leur m ère : une cruelle m arâtre m ’a retenue sur le point
du départ. J’ai craint Médée : Médée est plus qu’une ma­
râtre. Les m ains de Médée sont exercées à com m ettre tous
les forfait^. Celle qui a pu disperser dans les cham ps les m em ­
bres déchirés d’un frère, épargnerait-elle les objets de m a ten­
dresse?
Et, dans ton délire, ô toi que les poisons de Colchos égarent,
on dit que tu l’as préférée aux feux d’ilypsipyle. Vierge adultère,
un honteux com m erce l’a fait connaître à son m ari : une flam m e
pudique nous a donnés l’un à l'autre. Elle a trahi son père : j'ai
dérobé Thoas au m assacre. E lle a fui Colchos : Lem nos, où je
règne, m e possède. Q u'im porte cette différence, si la scélératesse
triom phe de la vertu ; si le crim e lui tien t lieu de dot et lui
m érite un époux? Je blâm e la vengeance des fem m es de L em ­
n os, Jason, m ais elle ne m ’étonne pas ; le ressentim ent fait une
arm e de tout à ceux qu’il anim e.
Si quæ ris cui s in t sim iles, cognosceris illis.
F allere non n o ru n t ; cæ tera palris habent.
L cgatos quos pæ ne dedi pro m atre ferend os;
Sed te n u it cœ plas sæva noverca vias.
Medeam tim ui : plus est Mcdea noverca.
Medeæ faciunt ad scelus om ne m anus.
S p argere quæ fra tris p o tu it laniata p e r agios
C orpora, pignoribus parceret ilia m e is?
H anc tarnen, o dem ens, C olchisque ablate venenis,
Diceris Hypaipyles præ posuisse toro.
T u rp iler ilia virum cognovit adultéra v irgo:
Me tib i, teque m ihi tæ da pudica dédit.
P rodidit ilia p atrem : ra p u i de cæde T hoanta.
D eseruit Colchos : m e m ea Lem nos habet.
Quid re fe rt, scelerata piam si vincit, et ipso
C rim ine dotata est, e m eru itq u e virum ?
L em niadum facinus culpo, non m iro r, Iason:
Q uæ libet ira lis ip s e dat arm a dolor.
52
HÉROÏDEjS.
Dis-m oi, si, poussé par des vents contraires, com m e il eû t été
juste, tu fusses entré dans m on port, toi et celle qui t’accom pagne,
si j’étais allée à ta rencontre accom pagnée de m es deux jum eaux
(tu devais prier la terre d’ouvrir ses abîm es sous tes pas), de quel
œ il, époux crim in el, verrais-tu tes enfants, verrais-tu ton épouse ?
quelle m ort ne m ériterais-tu pas pour prix de ta perfidie? Tu
aurais été en sû relép rès de m oi, j ’aurais respecté tes jours, non
que tu en sois digne, m ais parce que je su is douce. Quant à m oi,
le sang de ma rivale eût assou vi m es regards et ceux de l ’hom m e que
scs fascinations m ’ont ravi. Pour Médée je serais un e autre Médée.
Jupiter, si, du haut O lym pe, tu n ’es pas sourd à ma prière,
fais que celle qui a usurpé m on rang gém isse du m alheur qui af­
flige H ypsipyle; qu’elle-m êm e sanctionne ses lois, et que, com m e
je suis délaissée épouse et m ère de deux enfants, elle soit privée
d ’un nom bre égal d’enfants et de son époux ; qu’elle ne conserve
pas longtem ps sa conquête illégitim e ; qu’elle l’abandonne en­
core plus m alheureusem ent; qu’elle soit exilée, et cherche un
asile dans tout le globe ; qu’autant elle a été sœ ur pour son frère,
et fille pour son m alheureux père, autant elle soit cru elle pour
Die, âge, si ventis, u t op o rtu it, actus iniquis,
n trasses portus, tuqu e com esque, m eos,
Obviaque exissem , fœ tu com itata gem ello
(Hiscere nem pe tibi te rra roganda foret),
Quo vultu natos, quo m e, scelerate, videres ?
Perfidiæ pretio qua nece dignus eras?
Ipse quidem per me tu tu s sospesque fuisses,
Non quia tu dignus, sed quia m itis ego.
Pellicis ipsa meos im plessem sanguine vultus,
Quosque veneficiis ab stu lit ilia suis.
Medeæ Medea forem .
Quod si quid ab alto,
Juslus ades votis, Ju p p ite r, ipse m eis,
Quod g ém it Hypsipyle, lecti quoque subnuba nosiri
M œreat ; et leges san ciat ipsa suas :
Utque ego d e stitu o r conjux, m aterq ue duorum ,
A tolidem natis orba sit, atq u e yiro;
Nec m aie p arta d iu te n e a t; pejusque re lin q u a t ;
Exsulet, et toto q uæ rat in orbe fugam ;
Quam l'ratri germ ana fuit, m iseroque p a re n li
Filia, tam natis, tam sit acerba viro ;
Ê P I T R E VII.
53
ses enfants et son époux; qu’après avoir épuisé de ses courses
et les m ers et la terre, elle essaye de l ’air ; qu’elle erre sans se­
cours et san s espoir, ensanglantée du m eurtre des siens. Voilà
ce que dem ande la fille de Thoas dépouillée de son hym en : vivez,
l ’hom m e et la fem m e, sous le poids de la m alédiction.
E N T R E SEPTIÈME
DIDON A É N ÉE
T e l , éten du sur des herbes m arécageuses, le blanc cygne, lors­
que lesd estin s l ’app ellen t, chante aux bords du Méandre. Et ce
n ’est pas parce que j ’espère pouvoir te fléchir par m a prière que
je t’adresse cette lettre : j ’ai agi sous l ’influence du courroux
céleste; m ais, après avoir perdu, par une conduite coupable,
m es bienfaits et l’honneur, m on corps et une âm e pudique, c ’est
peu de perdre des paroles. Tu es déterm iné à partir cependant,
à abandonner la m alheureuse Didon, et les m êm es vents qui en­
fleront tes voiles, em porteront fis serm en ts. Tu es déterm iné,
Q uura m are, quum te rras consum serit, aera te n te t ;
E rre t inops, exspes, cæde c ru e n ta sua.
Ilæc ego conjugio fraudata T hoantias oro :
Vivite devoto, nuptaqu e v irq u e , toro.
EPISTOLA SEPTIMA
DIDO ® n e a ;
S ic , ubi fata vocant, u dis abjectus in h e rb is,
Ad vada M mandri concinit albus olor,
Nec, quia le nostra sperem prece posse m o v ed ,
Adloquor : adverso m ovim us is ta Deo;
Sed m erita et fam am , corpusque anim um que pudicum
Q uum m ale p e rd id erim , perd ere verba leve est.
C ertus eS ire tam en m iseram que relin q u ere Dido,
A tque idem vend vela fidem que ferenl.
HÉR OÏD ES.
Enée, a lever l’ancre et à trahir ta foi, à chercher un royaum e
d Italie dont tu ignores m êm e la position. Rien ne te touche, ni
Carthage récem m ent fondée, ni ses m urailles qui s’élèvent, ni la
souveraineté confiée à ton sceptre. Tu fuis ce qui est fait; ce qui
est à faire, tu le poursuis. Il te faut chercher sur le globe une
autre terre, et tu en as trouvé un e. Mais que tu la trouves cette
terre, qui t’en livrera la possession? qui offrira, pour s’y établir,
son territoire à des inconnus? 11 te reste à avoir un autre am our,
une autre Didon ; à engager de nouveau ta foi, pour la violer de
nouveau. Quand sera le jour où tu puisses élever un e ville à
l’instar de Carthage, et voir tes peup les du haut de la cita­
delle?
Et quand tu réussirais au gré de tes désirs, où trouveras-tu
une épouse qui t'aim e autant que m oi? Je brûle com m e ces tor­
ches de cire im prégnées de soufre, com m e l’encens des tem ples
épandu sur le brasier odorant. Enée s’attache toujours à m es
yeux pendant que je veille ; le jour et la nuit retracent É née à
m on im agination. C’est un ingrat, il est vrai, sourd à la voix de
m es bienfaits; je devrais m êm e l’oublier, si je n ’étais folle : et
S4
Cerlus es, Æ nea, cum fœ dere solvere naves,
Quæque ubi sint nescis, Itala régna sequi.
Nec nova C arthago, nec te crescentia tangunt
Mœnia, nec sceptro tradita sum m a tuo.
Facta fugis, facienda petis. Q uærenda per orbem
A ltéra, quæ sita est a lté ra te rra tib i.
Ut te rram invenias, quis eam tib i tradet habendam ?
Quis sua non notis arva tenenda d a b it?
A ller habendus am or tibi re stâ t, et altéra Dido ;
Q uam que ite ru m fallas, altéra danda fidcs.
Quando e rit, u t condas in sta r C arthaginis urbem ,
Et videas populos altus abe arce tuos?
Omnia si veniant, nec te tua vola m o re n tu r,
Unde tibi, quæ te sic amet, uxor e rit?
Uror u t inducto ceratæ sulfure tædæ,
Ut pia fum osis addita tu ra focis.
Æ neas oculis sem per vigilantis in h æ ret,
Æ neam quc aninio noxque diesque refert.
111c quidem maie g ralu s, et ad m ea m unera surdus,
Et quo, si non sim stulta, c a rere velim .
cependant, m algré son indifférence, je ne hais pas Énée ; m ais je
m e plains de l ’infidèle, et ma plainte redouble m on am our. Vénus,
épargne ta bru; et toi, Am our, em brase un frère inhum ain : qu’il
serve dans tes cam ps. Pour m oi, j ’y con sen s, que celui que j'ai
com m en cé à aim er fournisse m atière à m es tourm ents.
Je m ’abuse ; un e vaine illusion se jou e de m oi. 11 n ’a pas de
ressem b lance avec sa m ère. La pierre et les m ontagnes, et le
chêne produit sur les hauts rochers, et de cru elles bêtes sauvages
t’ont engendré ; ou la m er, com m e celle que tu vois m aintenant
m êm e agitée par les v en ts, et que tu vas bientôt parcourir sur
des flots orageux. Où fu is-tu ? La tem pête s’oppose. Que la tem ­
pête m e favorise de ses rigu eu rs. Vois com m e l ’Eurus agite et
bouleverse les ondes. Ce que j’eusse préféré te devoir, perm ets
que je le doive à la tem pête : le vent et l’onde sont plus justes que
ton cœ u r.
Je ne su is pas d’un assez grand prix, quoique ta perfidie le m é­
rite, pour que tu p érisses dans ta fuite sur les vastes m ers. Tu
exerces un e haine chère et dispendieuse, si, pourvu que tu sois
privé de m oi, la m ort est vile à tes yeux. Bientôt les vents se calNon tam en Æ neam , quam vis m aie cogitât, o J i;
Sed q u e ro r infidum , q uestaque pejus amo.
P arce, V enus, n u ru i ; duru m q u e am plectere fratrem ,
F ra te r, A m or : ca slrU m ilite t ille tu is.
A tque, ego quem coepi, neque enim dedigno r, am are,
M ateriam curæ præ b eat ille meæ.
F a u . or , e t ista m ilii falso ja c ta tu r im ago.
M atris ab ingenio dissidet ille suæ .
Te lapis, et m ontes, in n ataq u e ru p ib u s altis
R obora, te sævæ pro gen uere fe ra ;
Aut m are, quale vides a g ila ri n u n c quoque ventis,
Quod tam en adversis flnctibus ire paras.
Quo fu g is? O bslat hiem s : hiem is m ih i gratia pro sil.
Adspice u t eversas concitet E urus aquas.
Quod tib i m alueram , sine m e debere procellis :
Ju stio r est anim o ventus et u n d a tu o .
Nos ego sum ta n ti (quam vis m erearis, inique),
Ct pereas, dum m e p e r fréta longa fugis.
E xerces preliosa odia e t conslantia m agno,
Si dum m e careas, est tib i vile m ori.
56
HÉROÏDES.
meront, et, sur la plaine unie des m ers Triton fera courir son
char d’azur. Que n’e s-lu m obile com m e leurs haleines ! et lu le
seras, si tu ne surpasses en dureté les chênes. Eh quoi ! ne sais-tu
pas ce que peuvent les flots en courroux? Tu as tant de fois
éprouvé cet élém ent, et tu t’y confies? Tu partiras, je le veux,
invité parle calm e des ondes; m ais les vastes abîm es offrent beau­
coup de dangers. Les parjures ne gagnent rien à traverser les
m ers : ce lieu m êm e punit la violation de la foi, surtout lorsque
lÀ m our est b lessé; parce qu e, d it-o n , la m ère de l’Amour sortit
nue, à sa naissance, des ondes de Cythère.
Déjà perdue, je crains encore de perdre ; je crains de nuire à
qui m e nuit, et que l ’onde m arine n ’engloutisse m on ennem i
naufragé. Vis, je t’en conjure; j’aim e m ieux te perdre ain si
que par le trépas : qu’on te dise plutôt l’artisan de ma
m ort.
Voyons, im agine-toi (puisse m on présage ne pas s’accom plir!)
enlevé par un tourbillon rapide : quelles seront tes pensées ?
Soudain se présenteront à toi les parjures d’une bouche m en­
songère, et Didon forcée de m ourir par la ruse phrygienne.
Jam venti ponent, stralaq u e æ q u aliter unda,
C æ ruleis T riton per m are c u rre t equis.
Tu quoque cum ventis utin am m u tab ilis esses !
Et, nisi d u ritie robora vincis, eris.
Quid ! si nescieris insana quid æ quora possint?
E xpertæ toties tam m aie credis aquæ ?
Ut pelago suadente etiam retin acula solvas,
M ulta tam en latus tristia pontus habet.
Nec violasse fidem ten ta n tib u s æ quora prodest :
Perfidiæ pœ nas exigit ille locus,
P ræ cipue quum læ sus Ainor; quia m ater Amoris
Nuda C ytheriacis édita fe rtu r aquis.
P ürdita ne perdam tim eo, noceam ve nocenti ;
Neu bibat æ quoreas naufragus liostis aquas.
Vive, p re c o r; sic te m elius quam fun ere perdam :
Tu potius le ti causa ferare m ei.
F inge , âge, te rapido (nullum sit in om ine pondus!)
T urbine deprendi ; quid libi m entis e rit ?
Protinus o ccurrent falsæ perjuria linguæ,
Et Phrygia Dido fraude coacta m o n .
É P I T R E VII.
57
Devant tes yeux le fantôm e de ton épouse trom pée se dressera
triste, sanglant, et la chevelure en désordre. Tu diras alors :
« Tout ce qui m ’arrive, je l’ai bien m érité; dieux! pardonnez. »
Et les foudres qui tom beront, tu les croiras dirigées contre
toi. Accorde aux rigueurs de la m er et aux tien n es quelque re­
lâche : une sûre navigation sera le prix inestim able de ce court
délai.
Et n e m ’épargne pas; épargne le petit Iule. C’est assez pour
toi d’être l ’auteur de m a m ort. Mais ton fils A scagne, m ais tes
dieux pénates, qu’o n t-ils fait? ces dieux arrachés aux flam m es,
fo n d e va les engloutir. Mais tu n e les portes pas avec toi, et,
m algré ta jactance, perfide, les objets sacrés du culte et ton père
n ’ont pas chargé tes épaules. Tout est m ensonge dans ce récit ;
car ce n’est pas par nous que la langue com m ence à trom per ;
je n e suis pas ta prem ière victim e. Si tu recherches où est la
m ère du charm ant Iule, elle a péri, abandonnée seule par son
époux inhum ain. Tu m e l'avais racon té; je n ’y fis pas attention :
ah ! brûle-m oi aussi, je le m érite, celte peine sera trop douce
pour la faute. Je ne doute nu llem en t que tes divinités ne se
vengent de toi sept hivers t’ont vu balloté sur la terre et les
Conjugis ante oculos deceptæ stab it im ago
T rislis e t effusis san ^uinolenta com is.
« Quidquid id est, totu m m eru i, concedite, dicas »,
Quæque cadent, in te fulm ina m issa putes.
Da breve sæ vitiæ spalium pélagique tuæ quc :
G rande m oræ pretiu m tu ta fu tu ra via est.
Nec miiii tu p arcas; p u ero p a rc a tu r Iuîo.
Te salis est titu lu m m o rtis h a b e re meæ.
Quid puer A scanius, quid Di m eru ere P én ales?
Jgnibus ereptos obruet unda Deos.
Sed neque fers tecu m ; nec, quæ m ihi, perfide, jactas,
P re sse ru n t hum eros sacra p aterq u e luos.
Omnia m en liris ; nec enim tu a fallere lingua
In cip it a nobis, p rim aque p lecto r ego.
Si quæ ras ubi sit form osi m ater lu li :
Occidit, a du ro sola re lic ta viro.
llæ c m ihi n a rra ra s ; non m e m overe : m erenlem
Ure, m in or culpa poena fu tu ra m ea est :
Nec m ihi m ens dubia est q u in te tua num ina d am n en t :
P e r m are, p e r te rra s septim a ja c ta t hiems-.
58
II ÉROÏDE S.
m ers. La tem pête te jette sur m es côtes ; je te reçois dans un
sûr asile; à peine j’ai entendu prononcer ton nom , je t’offre un
royaum e.
Et plût aux dieux que je m e fusse contentée de ces bienfaits,
et que le souvenir de notre union eût été en seveli ! Jour fatal,
que celui où un soudain orage nous fit chercher un asile contre
la pluie dans une grotte profonde ! J’avais entendu une voix ; je
la pris pour le hurlem ent des nym phes : c ’étaient les Eum énides
qui donnaient le signal à ma destinée. Pudeur outragée, venge-toi
de m on infidélité envers Sichée, que je vais retrouver, hélas !
pénétrée de confusion. J’ai, dans un tem ple de m arbre, l ’im age
sacrée de Sichée ; des guirlandes de feuillage et de blancs tissu s
la recouvrent. De là j’ai entendu sa voix connue m ’appeler qua­
tre fois : il m e disait d'un ton faible : « Élise, viens. » P lus de
retard : j ’accours; je viens à toi. Épouse, je t’appartiens. Mais la
honte de m on crim e ralentit m es pas. Pardonne, c ’est un hom m e
séduisant qui m ’a trom pée : il ôte à m a faute ce qu’elle a d’odieux.
La déesse qui lui donna le jou r, son vieux père, le pieux fardeau
d ’un iils, voilà ce qui m e donnait l ’espérance d’une union duraFluctibus cjectum tu ta slatione recepi,
Vixque bene audito nom inc, régna dedi.
His tam en officiis u tin am contenta fuissem ,
E t m ihi concubitus fam a scp ulta foret 1
Ilia dics nocuit, qua nos declive sub a n tru m
C æ ruleus sub itis com pulit im b er aquis.
A udieram voccm ; iS'ymphas ululasse putavi :
E um enides falis signa dedere m e is.
Exige, læse pudor, pœ nas, violate Sichæo,
Ad quem , me niiseram ! plena pudoris eo.
E st m ih i m arm orea sacratus in æ de Sicliæus ;
Adpositæ frondes velleraque alba te g u n t.
llinc ego m e sensi noto q u a te r ore cila ri;
Ipse sono ten u i dixit : « Elissa, veni. »
ISulla m ora est : venio, venio tibi débita conjilx,
Sed tam en adm issi tarda pudore m ei.
Da veniam culpæ ; decepit idoneus auctor :
Invidiam noxæ d e tra h it ille m cæ.
Diva parens, sen iorque pater, pia sarcina nati,
Spem m ih i m ansuri rite d edere to ri.
ÉPITIÎE VII.
5g
ble et légitim e. Si je dus errer, m on erreur a des m otifs hono­
rables. Ajoute les p rom esses, je n ’aurai à m ’en repentir par
aucun côté.
L influence du destin qui pesait auparavant su r m oi s’acharne
encore et m e poursuit jusqu au dernier term e de m on exis­
tence. Mon époux a péri dans son palais, im m olé aux pieds des
autels; et d ’un si noir attentat, c ’est un frère qui obtient le
prix. Je m ’exile ; j’abandonne les cendres d ’un époux et m a pa­
trie, et, poursuivie par m on en n em i, j ’entrep rend s un e navigation
périlleuse. J’aborde sur des plages inconn ues; échappée à m on
frère et à la m er, j ’achète le rivage que je te donnai, perfide. Je
fonde une ville et j ’en élève les vastes m urailles, objet d’envie
pour les contrées voisines. Des guerres ferm entent : étrangère
et fem m e, on m ’attaque par la guerre, et je prépare à la fois les
portes à peine achevées de ma ville et des arm es. Je plais à m ille
prétendants, qui viennent se plaindre à m oi que je leur aie pré­
féré pour époux je ne sais quel étranger. Que balances-tu à m e
livrer enchaînée au Gétule Iarbas? je prêterais m es bras à ton
crim e. Il est aussi un frère dont la m ain im pie, déjà trem pée du
sang de m on époux, dem ande à se baigner dans le m ien. D éSi fuit errandam , causas h a b e t e rro r lionestas.
Adde fidera, nulla parte pigendus e rit.
Dorât in extrem um , vitæ qu e novissim a nostrai
P ro seq u itu r fati, qui fuit a n te , té n o r.
O ccidit in te rn a s conjux m actatus ad aras,
E t sceleris ta n ti præ m ia fra te r habet.
Exsul agor, cineresque viri p a triam q u e relin q u o ,
Et fero r in d u ras, hoste seq uen te, vias.
Applicor ignotis, fra triq u e elapsa frcto q u c,
Quod tib i donavi, perfide, litu s em o.
U rbera co n stitu i lateque p a te n tia fixi
M ænia, fiuitim is invidiosa locis.
Delta tu m e n t : bellis p e reg rin a e t fem ina lenlor,
V ixque ru d es portas u rb is et arm a paro.
Mille procis placui, qui m e coiere, q u e re n te s
Séscio quem th alam is præ posuisse suis.
Quid d u b itas vinctam Gætulo tra d e re tarb æ ?
P ræ b u erim sceleri brach ia n o stra tuo.
t s t etiam frater, cujus m anus im pia poscit
R espergi no tro , sparsa c ru o re viri.
.
60
HÉRO ÏD ES.
pose tes dieux et les objets sacrés que tu profanes en les tou­
chant : l ’hom m age rendu aux im m ortels par une main im pie est
un sacrilège. Si c’est pour avoir en toi un adorateur que les
dieux ont été sauvés de l ’incendie, ils regrettent d’être échappés
aux flam m es.
Peut-être aussi, m alheurenx, laisses-tu Didon en cein te; peutêtre m es flancs recèlen t-ils une portion de ton être. Un déplo­
rable enfant partagera les destins de sa m ère; il n’est pas
encore, et tu seras Partisan de son trépas. Avec sa m ère m ourra
le frère d’iu le, et une seule peine enveloppera deux victim es.
Mais un dieu t’ordonne de partir ! Je voudrais qu’il t’eût dé­
fendu d ev en ir, et que le sol carthaginois n ’eût pas été foulé par
les Troyens. Ainsi c’est un dieu qui te guide, et lu es le jouet
des vents orageux, et tu consum es un long tem ps sur la m er
im pétueuse. A peine ton retour à Pergam e devait-il être acheté
par tant de fatigues, si Troie était aussi florissante que du vivant
d’Hector. Ce n ’est pas le Sim oïs de ta patrie que tu cherches,
m ais les ondes du Tibre. Ainsi, pour parvenir au but de tes des­
seins, tu seras hôte et étranger; et, com m e la terre que tu pourPone Deos, et quæ tangendo sacra profanas :
Non bene cœ lestes inipia dextra colit.
Si tu cultor eras elapsis igne futurus,
P œ n itet elapsos ignibus esse Deos.
F oksitan et gravidam Dido, scelerate, re lin q u a s,
Parsque tui la te a t corpore clausa meo.
Accedet fatis m atris m iserabilis infans,
Et nondum nato fun eris a u cto r eris.
Cum que parente sua fra le r m o rietu r lu li,
Pœ naque connexos auferet u na duos.
S ed ju b e t ire Deus! Vellem vetuisset a d iré ;
Punica nec T eucris p ressa fuisset hum us.
Hoc duce, neinpe Deo, ventis agitaris iniquis,
E t te ris in rapido tem pora longa freto.
Pergam a vix tan lo tibi e ra n t repetenda labore,
H ectore si vivo quanta fuere, forent.
Non p atrium Sim oenta petis, sed Tybridas undas.
Nempe, u t pervenias quo cupis, liospes eris ;
U tque la te t refugilque tu as abslru sa carinas,
Vix tibi conlinget te rra petila seni.
É P I T R E VII.
61
suis se cache et se dérobe à tes vaisseaux, à peine y parviendrastu dans ta vieillesse. R enonce plutôt à ces détours, et accepte en
dot m on peuple et les rich esses de Pygm alion, que j ’ai em por­
tées. Transporte Ilion dans la ville des Tyriens sou s de m eil­
leu rs auspices : fais-en le siège de ton em pire et portes-y le
sceptre sacré. Si ton âm e est passionnée pour la guerre, si le
jeu n e Iule cherche à conquérir un triom phe par ses propres ex­
ploits, pour que rien ne te m anque, nous lui fournirons un en­
nem i à vaincre : ce lieu com porte et les traités de la paix et les
com bats.
Seulem ent, au nom de ta m ère, au nom de ces flèches, arm es
de ton frère, au nom des dieux de la Dardanie, com pagnons sa­
crés de ta fuite (et, à ce prix, pu isses-tu sauver tous ceux de ta
nation qui te su ivent ; puisse cette cruelle guerre être le dernier
de tes m alheurs, et Ascagne accom plir heureusem ent le cours de
ses années ; pu issent les os du vieux A nchise reposer m olle­
m ent !), je t’en conjure, épargne un e m aison qui se rem et entre
tes m ains. Quel crim e m e reproches-tu, sinon m on am our? Je ne
su is pas de P hthie, la grande Mycène ne m ’a pas vue naître ;
m on époux et m on père n ’ont pas porté les arm es contre toi.
IIos populos potius in dotent, am bage rem o ta,
Accipe, et advectas Pygm alionis opes
Ilion in T yriam tran sfe r felicius u rb em :
H ancque locum re g n i, sce p traq u e sacra tene.
Si tib i m ens avida e st belli, si q u æ rit Iulus
Unde suo p artu s M arte triu m p h u s ea t;
Quem su p eret, ne quid desit, præ bebim us liostem :
Hic pacis leges, hic locus arm a capit.
Tu m odo, p e r m atrem , fra lern a q u e tela, sagittas,
Perque fugæ com ités, D ardana sacra, Deos
(Sic su p e re n t, quoscunque tu a de genle rep o rtas,
Mars féru s e t dam nis sit m odus ille tuis,
A scaniusque suos féliciter im pleat annos,
E t senis Anchisæ inolliter ossa cu b en t !),
P arce, precor, dom ui, quæ se tibi trad it babendam .
Quod crim en dicis, p ræ ter am asse, m eura?
Non ego sum P h th ias, m agnisve oriunda Mycenis ;
Nec ste te ru n t in te v irq u e p a te rq u e m eu s.
T. i .
4
62
HÉ R OÏ D ES .
Si tu me repousses com m e épouse, qu’on t’appelle non mon
m ari, m ais m on hôte ; pourvu qu’elle t’appartienne, Didon c o n ­
sentira à être quoi que ce soit. Je connais les parages où l’onde
se brise contre la rive africaine; à certaines époques la m er est
praticable, elle ne l’est pas à d’autres. Lorsque les vents le per­
m ettront, lu livreras tes voiles à leur souffle. Maintenant l’algue
légère arrête le vaisseau lancé du port. C onfie-m oi le soin d’ob­
server le tem ps, tu partiras avec plu s de sûreté; et quand tu le
désirerais, je ne souffrirai pas que tu restes. D’ailleurs, tes com ­
pagnons réclam ent du rep os; ta flotte endom m agée n ’est qu’à
dem i réparée; elle dem ande quelques délais. Pour prix de m es
bienfaits et de ceux que je pourrai ajouter aux prem iers, pour
l’espoir de notre hym en, je réclam e un peu de tem ps : jusqu’à
ce que la mer et l’am our s’adoucissent ; jusqu’à ce que le tem ps
et l’habitude m ’apprennent à supporter courageusem ent le
m alheur.
Sinon, ma résolu tion est prise, je renonce à la vie. T u n e peux
être longtem ps cruel envers m oi. Si tu voyais le triste aspect de
celle qui t ’écrit ! Je t’écris, et le glaive troyen est sur m oi ; des
larm es coulent de m es joues sur cette épée n u e, qui bientôt, au
Si pudet uxoris, non nupta, sed hospita d icar :
Dum tua sit l)ido, quid libct esse feret.
Nota m ihi Irela su n t Afrum fran g en tia lilu s :
Tem poribus c e rtis d a n tq u e n egantque viam .
Quum d abit aura viam , præ bebis carbasa ventis.
Nunc ievis ejectam c o n tiu et alga ra le m .
Tcm pus u t observem m anda m ihi, certiu s ibis,
JXec te , si cupies ipse, m an ere sinam .
E t socii requiem poscunt, lauiataque classis
Postulat exiguas sem irefecta m oras.
Pro m e ritis, et si qua tibi præ bebim us u ltra ,
Pro spe conjugii, tem pora parva peto :
I)um fréta m itescuut et am or, dum tem pore cl usu
F o rtite r edisco tristia posse pati.
Sift m in us, est anim us nobis effundere vilam .
lu m e crudelis non potes esse diu.
Adspicias utin am quæ sit scrib én tis im ago 1
Scribim us, et grem io T roicus ensis adest ;
Perque gênas lacrym æ stric tu m la b u n tu r in ensem ,
Qui jam pro lacrym is sanguine tin ctu s e rit.
É P I T R E VIII.
65
lieu de larm es, sera trem pée de sang. Oh ! que ton présent s’ac­
com m ode bien à m a destinée ! Les apprêts de m a mort te coû­
tent peu. Ce n ’est pas le prem ier trait qui perce m on sein : le
cruel Am our a déjà fait un e plaie en ce lieu . Anne, ma sœ ur
Anne, confidente de m a fatale erreur, bientôt tu vas porter à
ma cendre les dons suprêm es. Consumée sur le bûcher, on ne
gravera pas sur m a tom be : « Élise, épouse de Sichée ! » Cepen­
dant on lira sur le m arbre cette épitaphe : « Énée a fourni et la
cause de la m ort et le glaive ; Didon s’est elle-m êm e frappée de
sa m ain. »
ÉPITRE HUITIÈME
HERM IONE
A ORESTE
Hermione adresse la parole à celui qui naguère encore était
son frère et son époux ; m aintenant il est son frère : un autre a
le titre d’époux. Pyrrhus, fils d’A chille, fougueux à l’exem ple de
son père, m e tient enferm ée contre la ju stice et l ’hum anité. AuQuam bene conveniunt fato tu a m un era nostro !
In stru is irapensa nostra sepulcra brevi.
Nec m ea nunc prim o fe riu n tu r pectora telo :
Ille locus sævi vulnus Amoris h abet.
Anna soror, soror A nna, meae m aie conscia eulpæ ,
Jam dabis in cineres ultim a dona m eos.
Nec, consiftnta rogis, in scrib ar : « Elissa Sichæi! »
Hoc tarnen in tu m u li m arm ore carm en e rit :
« P ræ buit Æ neas e t causam m ortis et en sem ;
Ipsa sua Dido concidit usa m anu. »
EPI STOLA OCTAYA
HERMIONE ORESTÆ
Adloqoor H erm ione n u p e r Iratrem q u e virum que,
Nunc fra tre m : nom en conjugis a lte r habet.
P yrrhus Achillides, anim osus im agine patris,
Inelusam contra jusque piumque tenet.
G4
HÉR OÏD ES.
tant que j'ai pu, fa i refusé, pour ne pas être enferm ée volontai­
rem ent : les m ains d’une faible fem m e n ’ont pas pu davantage.
« Que fais-tu , fds d’Éaque? je ne su is pas sans vengeur, lui d isje : cette jeune fille, Pyrrhus, a son m aître. » Plus sourd que
les m ers, pendant que j ’invoquais le nom d’O resle, il m e traîne
éehevelée dans son palais. Esclave dans Lacédém one, la proie
des Barbares, qu’eussé- je éprouvé d ép lu s dur, si leur troupe eût
enlevé les fem m es grecques? La Grèce victorieuse a traité Andromaque avec plus de m énagem ent, lorsque, la flam m e à la
m ain, elle incendiait les richesses de laP h rygie.
Mais, si un tendre soin pour m oi te touche, O reste, soutiens
tes droits d’un bras non intim idé. Eh quoi! si l ’on enlevait tes
troupeaux enferm és dans leurs étables, tu saisiras tes arm es : ton
épouse est ravie, et tu restes indifférent? Prends exem ple sur
ton beau-père : 0 11 lui enlève sa fiancée, il la redem ande, et une
jeune fille est pour lui un m otif légitim e de guerre. Si ton beaupère fût lâchem ent resté dans sa cour déserte, m a m ère serait
encore aujourd’hui l ’épouse de Paris, com m e elle le fut aupara­
vant. Tu n’as pas à préparer m ille vaisseaux et des voiles ond u­
leu ses, ni des arm ées de soldats grecs : viens en personne. CeQuod p o tu i, re n u i, ne non invita te n e re r :
C æ tera fcm ineæ non valuere m anus.
« Quid facis, Æ acide? non sum sine vindice, dixi :
llæ c tibi sub dom ino, Pyrrlie, puella suo est. »
S u rdior ille freto, clam antem nom en Orestæ
T raxit in o rn atis in sua tecta comis.
Quid g rav iu s, capta Lacedæm one, serva tulissem ,
Si ra p e re l Graias barb ara tu rb a n u ru s?
Parcius A ndrom achen vexavit Achaia victrix,
Quum Danaus Pln ygias u re re t ignis opes.
At tu , cura m et si te pia ta n g it, Oreste,
Injice non lim idas in tua ju ra m anus.
An, si quis rap iat stabulis arm enta reclusis,
Arma fe ras; rapta conjuge, len tu s eris?
Si socçr exeinplo, nuptæ rep etito r adem ptæ ,
Cui pia rnilitiæ causa puella fuit,
Si socer ignavus vidua sedisset in aula,
N upta foret P aridi m ater, u t ante fuit.
Nec tu m ille ra te s sinuosaque vela p a ra ris;
Nec num éros Danai m ilitis : ipse veni.
’
l
Ê P I T R E VIII.
05
pendant lu devais m êm e m e redem ander ainsi : il n’est pas
déshonorant à un époux de s'exposer aux hasards des com bats
pour un lit qui lui est cher. Eh ! n ’avons-nous pas tous deux
pour aïeul A trée, fils de Pélops? et si tu n ’avais été m on époux,
ne serais-tu pas m on frère? Époux, secours ton épouse, je t ’en
conjure; frère, défends ta sœ ur : j ’ai un double titre à solliciter
cet office.
Tyndare, l’auteur de cet hym en, vieillard respectable par ses
vertus, m e donna à toi : l’aïeul pouvait disposer de sa petite-fille.
Mais que m on père, dans l ’ignorance de cet engagem ent, m ’ait
prom ise au fils d’Éaque ; m on aïeul, qui a pris rang le prem ier,
l’em porte auSsi en droit. Lorsque je t’épousai, m on hym en ne
fit tort à personne ; si l’on m ’unit à Pyrrhus, tes intérêts seront
lésés par m oi. D’ailleurs, M énélas m on père pardonnera m on
am our : lu i-m êm e il succom ba sous les traits du dieu ailéL’am our qu’il s ’est perm is, il le perm ettra à son gendre : ma
m ère, qu’il a aim ée, servira par son exem ple. Tu es à m oi ce
que m on père fut à ma m ère : le rôle qu’a joué autrefois l ’étranger Dardanien, Pyrrhus le joue. Quoique sans cesse il s’enor­
gu eillisse des hauts faits de son père, et toi aussi tu as à rapSic quoque eram repetenda tam en ; nec tu rp e m arito
Aspera pro caro bella tulisse toro.
Quid, quod avus nobis idem Pelopeius A treus ?
E t si non esses vir m ih i, fra te r e ras?
V ir, precor, uxori, fra ter, su ccu rre sorori :
In sta n t officio nom ina bina luo.
Me tib i T yndareos, vita gravis auctor et annis,
T radidit : a rb itriu m n eptis habebat avus.
At p ater Æ acidæ p ro m iserit inscius acli ; ‘
Plus quoque, qui p rio r est ord ine, possit avus.
Quum tibi nubebam , nulli m ea tæ da nocebal;
Si ju n g ar Pyrrho, tu m ihi læ sus eris.
E t p ater ignoscet nostro M enelaus am ori :
Succubuit telis præ petis ipse Dei.
Quem sibi perm isit, genero p erm ittet am orem :
P roderit exem plo m ater am ala suo,
Tu m ihi, quod m atri pater, es : quas egerat olim
D ardanius p artes advena, Py rrhus agit.
Ille licet p atriis sine fine su p erb iat actis,
E t tu, q u » referas, acla p arentis habea.
4.
I1ÉR 0ÏDE S.
porter les actions de ton père. Le descendant de Tantale com ­
m andait à tous, m êm e à Achille : l’un faisait partie de l ’arm ée,
l’autre était le chef des rois. Tu as aussi pour bisaïeul Pélops et
le père de Pélops : si tu com ptes b ien , tu seras le cinquièm e de­
puis Jupiter.
Tu ne m anques pas non p lu s de valeur : tu as porté les arm es
dans un e cause odieuse ; m ais que pouvais-tu faire ? ton père en
fit autant. J’aurais voulu à ton courage une occasion m eilleu re
de se signaler : tu n ’as pas choisi le m otif, il t’a été donné. Ce­
pendant tu as rem pli ta m ission, en perçant le cœ ur d’Égisthe,
et il a ensanglanté le m êm e palais que ton père. Le p etit-tils
d'Éaque te blâm e ; il trouve crim inel ce qui fait ton m érite, et
cependant il soutient m es regards. J’éclate, m on cœ ur et m on
visage se gonflent, et ma poitrine est déchirée par les feux secrets
qui l ’em brasent. Devant H erm ione, com m ent adresser un r e ­
proche à Oreste? et je su is sans force, et je n ’ai pas u n glaive
hom icid e! au m oins je puis pleurer : les larm es dissipent la co­
lère; elles inondent m on sein com m e un torrent. Je n ’ai qu’elles
sans cesse, et sans cesse j ’en répands. Leur source intarissable
baigne m es joues livides.
00
T antalides om nes ipsum que regebat Achillem :
Hic pars m ilitiæ , dux e ra t ille ducum .
Tu quoque habcs proavum Pelopem Pelopisque parentem :
Si m elius num eres, a Jove q u in tu s eris.
N ec v irtu le cares : arm a invidiosa tu listi ;
Sed tu quid ïaceres? in d u it ilia pater.
M ateria vellem fortis m eliore fuisses :
Non lecta est, operi sed data causa tuo.
Hanc tam en im plesti ; jugu loque Æ gisthus aperto
Tecta cru en tav it, quæ p a te r ante tu u s.
Increp at Æ acidcs, laudem que in crim ina v c rtit;
E t tam en adspectus sustin et ille m eos !
R um por, et ora m ihi p a riter eum m ente tum escunt,
Pectoraque inclusis ignibus usta dolent.
H erm ione coram quidquam ne objectet O restæ ?
Nec m ihi su n t vires, nec férus ensis adest!
Flere licet certe : llendo diffundim us ira m ;
Perque sinurn lacrym æ, flum inis in star, eunt.
Has solas habeo sem per, sem perque profundo :
Hum ent incultæ *onte p erenne genæ .
È P I T R E VIII.
07
C’est le destin de ma race, qui s’étend jusqu'à m oi : fem m es
du sang de Tantale nous som m es vouées au rapt. Je ne rapporte­
rai pas l'im posture du cygne des fleuves ; je ne m e plaindrai pas
que Jupiter se soit caché sous un plum age. Dans cet isthm e au
loin prolongé, qui sépare deux m ers, llippodam ie fut em portée
sur un char étranger. Ma sœ ur la T énarienne fut rendue de la
ville de Mopsope à Castor et Pollux, les A m ycléens. La Téna­
rienn e, qu’em m ena par delà les m ers 1 hôte d Ida, vit la Grèce
arm er ses bras pour sa cause. A peine s’il m ’en souvient; je
m ’en souviens cependant : tout était plein de d euil, plein d’in ­
quiétude et d’alarm es. Mon aïeul pleurait, m a sœ ur Phébé et les
deux jum eaux pleuraient égalem ent ; Léda priait les dieux céles­
tes et Jupiter son époux. M oi-m êm e, j’arrachais m es cheveux,
non encore bien longs, et je m ’écriais : « Tu pars sans m oi, ma
m ère, sans que je t’accom pagne ! » car son époux était absent.
Pour qu’on m e crût bien du sang de Pélops, voilà que je deviens
la proie de N éoptolèm e.
Plût aux dieux que le fils de P élée se fût soustrait aux flèches
d’Apollon! p è r e ,il condam nerait l’audace crim inelle de son fils.
Hoc generis fatum , quod nostros e rrâ ti n annos :
T antalides m atres apta rapina sum us.
Non ego flum inei referam m endacia cygni,
Nec querar in plum is delituisss Jovem .
Qua duo porrectus longe fréta d istin c t Isthm os,
Vecta peregrinis H ippodam ia rôtis.
C astori Amyclæo et Amyclæo Polluci
R eddita Mopsopia T æ naris urbe soror.
T æ naris, Idæo tran s æ quor ab hospile rapta,
Argolicas pro se verlit in arm a m anus.
Vix equidem m em in i; m em ini tam en : om nial uctus,
Omnia solliciti plena tim oris e ra n t.
Flebat avus, P hœ beque so ro r, fra tre sq u e gem elli;
O rabat superos Leda suum que Jovem.
Ipsa ego, non longos etiam nunc scissa capillos,
Clam abam : «S in e me, m e sine, m ater, a b is!»
Nam conjux aberat. Ne non Pelopeia credar,
Ecce Neoptolem o præ da parata fui.
P elides utin am vitasset Apollinis arcus!
D am naret nati facta proterva p ater.
Jadis Achille n ’approuva pas, il n’approuverait pas plus aujour­
d ’hui qu’un époux dans le veuvage pleurât l’enlèvem ent de son
épouse. Quel crim e ai-je com m is, pour que les dieux soient ir­
rités contre m oi? Quelle fatale étoile accuserai-je de m es m al­
heurs? Petite, je fus sans m ère; m on père portait les arm es :
tous deux vivaient, j ’étais privée de tous deux. Ma m ère, ta fille
ne bégaya pas pour toi de douces paroles dans ses prem ières an­
nées. Je n’ai pas pris ton cou dans m es bras enfantins ; aim able
fardeau, je ne m e suis pas assise sur tes genoux ; tu n’as pas donné
tes soins à ma parure ; fiancée à un époux, je ne su is pas entrée,
conduite par ma m ère, dans la nouvelle cham bre nuptiale. J’avais
couru à ta rencontre : j’avouerai la vérité, les traits de ma m ère
m ’étaient inconnus. Cependant, à ton incom parable beauté je
sentis que tu étais H élène. Tu cherchais, toi, qui pouvait être ta
fille.
Une bon ne part m ’est éch ue, c’est m on époux Oreste ; lui aussi,
s’il ne com bat pour lui-m êm e, m e sera enlevé. Pyrrhus m ’a ra­
vie, il m e p ossèd e; et m on père est de retour, il est victorieux :
voilà le présent que nous a fait Troie détruite. Cependant, lorsque
Nec quondam placuit, nec nunc placuisset Achilli,
A bducta viduum conjuge flere virum .
Quæ m ea cœ lestes in ju ria fecit iniquos?
Quod m ihi, væ m iseræ ! sidus obesse q u e ra r?
Parva m ea sine m atre fui ; p a te r arm a ferebat ;
Et, duo quum vivant, orba duobus eram .
Non tib i blanditias prim is, m ea m ater, in annis
Incerto dictas ore puella tuli.
Non ego captavi brevibus tu a colla lacertis;
Nec grem io sedi sarcina g rala luo.
Non cultus tib i cura m ei, nec, pacta m arito,
Intravi thalam os, m atre paran te, novos.
Obvia prodieram reduci tibi : vera fatebor,
Nec faciès nobis nota p arentis erat.
Te tam on esse Ilelenen, qund eras pulcherrim a, sen si.
Ipsa requirebas quæ tibi nata foret.
P aus hæc una m ihi conjux bene cessit Orestes ;
Is quoque, ni p ro se pugnet, adem tus e rit.
Pyrrhus habet raptara, reduce et victore paren te :
M unus et hoc nobis d iruta Troja dédit.
É.PITRE VIII .
69
Titan prom ène son char radieux sur l'horizon, m on m al me donne
quelque liberté. Mais sitôt que la nuit m e ram ène à ma couche,
poussant des hurlem ents et d’am ers sou pirs, et que je m e suis
étendue tristem ent sur m on lit, le som m eil fuit m es paupières,
qui se rem plissent de larm es; et, autant que je le puis, je me
dérobe à m on époux, com m e à un ennem i. Souvent le m al m e
rend insensible : je ne sais ni où je suis ni ce que je fais, et ma
main a touché, par une m éprise, le corps du héros de Scyros.
Mais à peine m e su is-je aperçue de cette profanation, je m ’éloigne
de cet im pur contact: il m e sem ble que j ’ai les m ains souillées.
Souvent, au lieu du nom de Néoptolèm e, c’est celui d ’Oreste que
je prononce, et cette erreur de m a bouche, je l ’aim e com m e un
présage. Je le jure par m on infortunée race, par le père de m a
race, qui ébranle les m ers, la terre et son em pire, par les os de
ton père, m on oncle, qui te sont redevables d’une éclatante ven­
geance et d’un tom beau où ils reposent : ou je m ourrai m ois­
sonnée à la fleur de m es ans, ou, fdle de Tantale, je serai l’é ­
pouse d’un fils de Tantale.
Quum tam en altus equis Titan radiantibus in stat,
P erfruo r infelix lib erio re malo.
Nox ubi me thalarnis ululantem et acerba gem entem
Condidit, in m œ sto procubuique toro,
Pro som no, lacrym is oculi fu n g u n tu r obortis,
Quaque licet fugio, sicut ab h oste, virum .
Sæpe m alis stupeo, re ru m q u e oblita locique,
Ignara tetigi Scyria m em bra inanu.
Utque nefas sensi, m aie corpora tacta relin quo,
Et m ihi pollutas cred o r h ab ere m anus.
Sæpe, N eoptolem i pro nom ine, nom en Orestæ
Exit, et errorem vocis, u t om en, amo.
Per genus infelix ju ro , g enerisque p arentem ,
Qui fréta, qui te rra s, qui sua rég n a q u a tit,
P er patris ossa tu i,p a tiu i m ih i, quæ tib i debent
Quod se sub tum ulo fo rtite r u lta jacent :
Aut ego p ræ m oriar, prim oque exstinguar in ævo,
Aut ego T antalidæ T antalis uxor ero.
70
HÉROÏDES.
ÉPITRE NEUVIÈME
DÉJANIRE A HERCULE
Je te félicite de joindre Œ clialie à tes titres de gloire; je me
plains qu’une vaincue ait triom phé de son vainqueur. La ren om ­
m ée a subitem ent répandu dans les villes de la Grèce cette in ­
concevable nouvelle, dém entie par tes nobles exploits ; qu invin­
cible à Junon et à u n e im m ense sérié de travaux, tu aurais subi
le joug d’Iole. Que ce soit le vœ u d’Eurysthée, le vœ u de la sœ ur
de Jupiter, qu’une b elle-m ère se réjouisse de voir une tache sur
ta vie; il te désapprouve celui à qui, d it-o n , un e nuit n a pas
suffi pour l’enfantem ent d’un héros tel que toi. Vénus t’a été plus
nuisible que Junon : celle-ci en t’abaissant t’a élevé; celle-là te
tien t courbé sous son pied hum iliant.
Regarde, ta force vengeresse a pacifié le globe aussi loin que
Nérée em brasse la terre d’un cercle d’azur. A toi la terre est r e EPISTOLA
NON A
DEJA NIRA HERCUL1
G iutolor Œ chaliam titu lis accedere vestris;
Victorem victæ succubuisse queror.
Fam a Pelasgiadas subito perv en it in urb es
Decolor, et factis inlïcianda tu is :
Quom n unqu am Juno, seriesq ue im m ensa laborum
F reg erit, liuic Iolen im posuisse ju g u m .
Hoc velit E urystlieus, velit hoc germ ana T onantis,
L æ taque sit vitæ labe noverca tu æ ;
At no n ille velit, cui nos, si c re d itu r, una
Non tanti, u t tantus concipeiere, fuit.
Plus tibi quam Juno nocuit V enus: ilia prem endo
Sustulit, hæ c hum ih sub pede colla tenet.
R esnce vindicibns pacatum viribus orbem ,
Qua latam N ereus cæ rulus am bit lium um
É P I T R E IX.
71
devable de la paix, à loi les m ers de leur sécurité; ta renom m ée
a rem pli l ’un et l’autre hém isphère. Le ciel, un jour, doit te
porter, tu l’as porté le prem ier : lorsqu’Atlas étaya les astres,
Hercule en fut le support. Qu’as-tu gagné, sinon la publicité à
une déplorable h on te, en souillant tes prem iers exploits par une
tache infam ante? E st-ce bien toi que l’on cite pour avoir pressé
deux serpents de tes étrein tes, lorsque, dans ton berceau, tendre
enfant, déjà tu étais digne de Jupiter? Tu as m ieux débuté que tu
ne finis : tes derniers pas dans la carrière le cèdent aux pre­
m iers : l ’hom m e et l ’enfant contrastent. Celui que n ’ont pu
vaincre cen t m onstres divers, ni le fils de Sthénélée, ton ennem i ;
celui que n ’a pu vaincre Junon, l ’Amour en triom phe !
Mais on trouve m on hym en glorieux, parce que je suis appelée
l ’épouse d’HercuIe, et que m on beau-père est celui qui tonne du
haut de son char rapide. Autant un attelage inégal dépare une
charrue, autant u n e épouse inférieure à son époux est écrasée
par sa gloire. Ce n ’est pas un honneur, m ais un fardeau, un
m asque de nature à b lesser qui le porte. Voulez-vous un m ariage
assorti ? épousez votre pareil. Mon époux est toujours absent ; hôte
plus connu qu'époux, il est sans cesse à la poursuite des m on sSe tibi pax terræ , tibi se lu ta æ quora d ebent :
Im plesti m erilis Solis u tram q u e dom um .
Quod te la tu ru m est, cœ lum p rio r ipse tu lisli :
H ercule supposito sidera fulsit Atlas.
Quid uisi notitia est m isero quæ sita pudori,
Si m aculas tu rp i facta p riera nota ?
Tene fe ru n t gem inos pressisse tenaciter augues,
Quum tener in cunis ja m Jove dignus eras ?
Cœpisli m elius quam desinis : ultim a prim is
C ed u n t; dissim iles hic vir e t ille p u e r.
Quem non m ille feræ , quem non Stheneleius hostis,
Non po tu it J udo vincere, vincit Amor !
At bene nupta fero r, quia norninor H erculis uxor,
E stque socer rapidis qui tonat altus equis.
Quam m aie inæ quales v eniuut ad a ra tia ju v e n c t
Tam p re m itu r m agno conjuge n upta m inor.
Non lionor est, sed o n u s; species læ sura ferentem .
Si qua voles apte nub ere, nube pari.
Vir m ih i sem per abest, e t, conjuge notior, hospes
M onstraque te rrib ile s p e rse q u itu rq u e feras.
HÉROÏDES.
très et des anim aux terribles. Et m oi, dans m on palais, vouée
au veuvage, je forme de chastes vœ u x, et trem ble que m on époux
ne tombe sous les coups de l’ennem i. Je m e représente avec in ­
quiétude des serpents, des sangliers, d’avides lion s, le chien aux
trois gueules dévorantes. Les fibres des victim es, les vains fan­
tôm es d’un songe et les m ystérieux présages de la n u it, tout
m ’épouvante. M alheureuse! j ’épie les rum eurs équivoques de la
renom m ée ; tour à tour, dans m on âm e flottante, la crainte fait
place à l ’espoir, et l ’espoir à la crainte. Ta m ère est ab sen te; elle
se désole d’avoir pu plaire à un dieu puissant ; ton père Am phi­
tryon, notre fils Hyllus, sont loin de ces lieux. E urysthée, exé­
cuteur des vengeances de Junon, et l’im placable courroux de la
déesse, se font sentir à m oi.
C’est peu de ces tourm ents : tu ajoutes encore tes am ours
étrangers ; toute fem m e peut être m ère de toi. Je ne rapporterai
ni le viol d’Augé dans les vallons du Parthenus, ni ton enfante­
m ent, ô nym phe, fille d ’O rm énus. Ton crim e ne sera pas cette
troupe de sœ u rs, petites-filles de Teulhra, peuple de fem m es,
dont aucune ne fut respectée par toi. Une adultère, le crim e est
récen t, nous est préférée ; par elle je su is devenue b elle-m ère
72
Ipsa dom o vidua, v otis operata pudicis,
T orqueor, infesto ne vir ab hoste cadat.
In ter serpentes aprosque avidosque leones
Jaetor, et esu ros te m a p er ora canes.
Me pecudum fibræ, sim ulacraque inania som ni,
Om inaque arcana nocte p etita m ovent.
A ucupor infelix incertæ m urm ura famæ;
Spcque tim or dub ia, spesque tim oré cadit.
M ater abest, q u e ritu rq u e Deo placuisse potenti ;
Nec p a te r A m phitryon, nec puer Hyllus adest.
A rbiter E uryslheus iræ Junonis iniquæ
S e n titu r nobis, iraqu e longa Deæ.
U ne m ihi ferre parum est : peregrinos addis am ores,
E t m ater de te quæ lib el esse potest.
IV n ego P arlh en iis tem eratam vallibus A ugen.
Nec referam p a rtu s, Orm eni nym pha, tuos.
Non tibi crim cn e ru n t T eu th ran tia lu rb a sorores,
Quarum de populo nulla relicla tibi.
Una, recens crim cn, p ræ fertu r adultéra nobis;
Unde ego sum Lydo facta noverca Lamo.
du Lydien Lamus. Le Méandre, qui tant de fois s’égare dans les
m êm es contrées, qui souvent rep lie sur lui-m êm e ses ondes fati­
guées, a vu des colliers suspendus au cou d’H ercule, ce cou pour
qui le ciel fut un léger fardeau. Il n’a pas eu honte d’enchaîner
dans l’or ses bras robustes, et d’appliquer des pierreries sur ses
m uscles vigoureux. S ou sces m uscles, cependant, expira le m onstre
de Ném ée : la dépouille en recouvre son épaule gauche. Tu as
osé ceindre de la m itre tes cheveux hérissés : le blanc peuplier
sied m ieux à la chevelure d ’H ercule. Et tu ne penses pas qu’il
était inconvenant à toi de porter la ceinture m éonienne, à la m a­
nière d’une jeune-fille déhontée ? Ne te rappelles-tu pas l’aspect
du féroce Diom ède, qui nourrit ses cavales de chair hum aine ?
Si Busiris t’eût vu sous cette parure, le vaincu aurait rougi du
vainqueur. Ântée arracherait ces ornem ents du cou de son rude
adversaire, confus qu ’il serait d’avoir succom bé sous un hom m e
effém iné.
On dit que, parmi les filles ion ien n es, tu as tenu la corbeille,
et craint les m enaces d’une m aîtresse. N’3s-tu pas hon te, A lcide,
M æandros, toties qui te rris e rrâ t in iisdem ,
Qui lassas in se sæpe reto rq u et aquas,
Vídit in Hercúleo suspensa nionilia eolio,
lllo, cui cœ lum sarcina parva fuit.
Non puduit fortes auro cohibere lacertos,
E tso lid is gem m as adposuisse toris.
N em pe sub bis anim am pestis Nemeæa lacerlis
E didit : unde hu m éru s tegm ina læ vus liabet.
A usus es h irsutos m itra re d im iré capillos :
A ptior H erculeæ populus alba com æ.
Nec te Mæonia, lasciva; m ore puellæ ,
Incingi zona dedecuisse putas?
Non tib i succurrit crudi Diomedis im ago,
E fferus hum ana qui dape pavit equas ?
Si te vidisset c u ltu B usiris in isto,
Huic victor victo nem pe pudendus eras.
D etrahat Antæus duro redim icula eolio,
Ne pigeat m olli suecubuisse viro.
I n t e r loniacas calathum tonu isse puellas
D iceris, e t dom inæ pertim uisse m inas.
t . i.
5
74
II É R OÏD ES.
de porter à de légères corbeilles une m ain victorieuse de m ille
travaux? Tes doigts robustes filent une tram e grossière, et lu
partages égalem ent des tâches pour une beauté qui te tyrannise ?
Oh! com bien de fois, tandis que ta lourde m ain fait tourner le
fuseau, as-tu rom pu l’instrum ent, écrasé sous tes doigts vigou ­
reux! On croit, infortuné! que, trem blant sous les coups du fouet,
tu tom bas aux pieds de ta m aîtresse.
Tu racontais sans doute les pom pes glorieuses et le m agnifique
tippareil de les triom phes, et des exploits que tu devais dès lors
passer sous silen ce : par ex em p le, que d’énorm es serpents,
étouffés par ton bras enfantin, t’avaient entouré de leurs anneaux;
com m e le sanglier de T égée, étendu sous les cyprès d’Érym anthe,
couvrait la terre de son vaste poids? Tu n ’om ets pas ces tètes ex­
posées dans les palais de Thrace, ni ces cavales engraissées de
carnage hum ain? et ce m onstre à la triple form e, possesseur de
troupeaux ibériens, Géryon, qui était un en trois? et Cerbère qui,
d’un tronc unique, se partage en autant de chien s, dont les têles
m enaçantes son t entrêlacées de couleuvres! et l’hydre qui reWon fugis, Alcide, victricem m ille laborum
Ilasilibus calath is im posuissc m aim m ?
C rassaque robusto deducis pollice fila,
Æ quaque form osæ pensa rependis h eræ ?
Ah ! quoties, digitis dum torques stam ina d uris,
Præ validæ fusos com m inucre m anus.
C redcris, infelix ! scuticæ trem efactus habenis,
Ante pedes dom inæ procubuisse tuæ .
E ximias pom pas, præ conia sum m a triu m p b i,
Factaque n arrab as dissim ulanda tib i :
Scilicet im m anes, elisis ta u d b u s , hydros
Infanlem nodis involuisse m anum ?
lit Tegeæus apcr cupressifero E rym antho
Incubet, e t vasto pondéré læ dat h u m u m ?
ISon tibi T hreiciis adlixa penatibus ora,
Non liom inum pingues cæde ta c c n tu r cquifc?
Prodigium que triplex, a rm en ti divcs Iberi,
Geryones, quam vis în trib u s un u s e ra t?
Inque canes totidem trunco digcstus ab uno
Cerbei os, im p licitis angue m inante com is ?
Quæque redundabat feeundo vuln ere serpens
Fectilis, et dam uis dives ab ipsa suis*
É P I T I t E IX.
75
naissait de ses b lessu res en rejetons fertiles, et que ses pertes
enrichissaient? et celui qui, pressé par la gorge entre le bras
gauche et le flanc gauche, dem eura suspendu com m e un lourd
fardeau; et le bataillon équestre qui, m algré la vitesse de sa
course et sa double nature, se vit chassé des m onts de Thessalie?
Peux-tu redire ces m erveilles, décoré de la pourpre de Sidon?
Cet habillem ent ne retien t pas ta lan gu e, ne la réduit pas au si­
lence? La nym phe, fille de Iardanus, s’est ornée aussi de tes arm es ;
elle a élevé aux dépens de son m ari prisonnier un trophée connu.
Va m aintenant, glorifie-toi ; énum ère tes superbes exploits !
Tu n'étais pas hom m e, quoique devant l’être ; eh b ien , elle l ’a
été. Tu es autant au-d essou s d'elle, ô le plus grand des hom m es,
qu’il était plus glorieux de te vaincre, que ceux que tu as vain­
cus. La m esure de tes actions s’agrandit pour elle : renonce à ton
bien ; ton am ie est l’héritière de ta gloire, ü honte ! la peau arra­
chée aux côtes d’un horrible lion et son poil h érissé ont couvert
un corps délicat. Tu te trom pes, tu t’abuses : cette dépouille
n ’est pas celle du lion , m ais la tien n e; lu as vaincu la bête, et
cette fem m e t’a vaincu. Une fem m e a porté les traits noircis des
poisons de Lerne, pouvant à peine soutenir le fuseau chargé de
Q uique in ter læ vum que latus, læ vum que la cerlu m ,
Præ grave com pressa fauce pependit onus?
E t m aie confisum pedibus torm aque bim em bri,
P u lsu m T hessalicis agm en equeslre ju g is?
Hæc lu Sidonio potes iusignitus am ictu
D icere ? non cultu lingua re te n ta silel?
Se quoque Nyropha tu is ornavit Iardan is arm is,
E t lu lit e capto nota tropæ a viro.
1 nu n c, toile anim os, et fortia gesta recense !
Quod tu non esses ju re , vir ilia fuit.
Qua tanto m inor es, quanto te, m axim e re ru m ,
Quam quos vicisti, vincere m ajus erat.
llli pro cedit re ru m m en su ra tu a ru m :
Cede bonis ; h e res laudis arnica tuæ .
^ P roh pu d o r! h irsu ti costas exuta leonis
A spera te x e ru n t vellera m olle latus.
F alleris, e t nescis : n o n sunt^ spolia ista leonis,
Sed tu a ; tu q u e feri victor es, ilia tu i.
Fem ina lela tu lit L em æ is atra v enenis,
F erre gravem lana vix salis apta colum ;
76
IIÉROÏD ES.
laine ; sa m ain a saisi la m assue qui dompta les m onstres, et
elle a vu dans une glace l'arm ure de son époux.
On me l’avait toutefois appris ; j’ai pu ne pas croire la renom ­
m ée. Mais voilà que ce sujet de douleur, peu sensib le à l’oreille^
vient frapper m es sens. One rivale étrangère est conduite sous
m es yeux, et je ne peux étouffer m es souffrances. Tu ne perm ets
pas qu’on l’écarte : captive, elle traverse la ville, et m es yeux,
m algré m oi, devront la regarder. Elle ne vient pas la chevelure
en désordre, à la m anière des captives, ni le visage voilé en
signe de disgrâce. Elle s’avance, fîère de l’or qu’elle étale fas­
tueusem ent, parée com m e tu l’étais lo i-m êm e en Phrygie. Elle
m ontre au peuple un visage fier de la défaite d’Hercule : on
croirait Œ chalie debout, et son père sur le trône. Peut-être,
lorsque tu auras expulsé Déjanire l'É tolienne, ch an g era-t-elle son
nom de courtisane en celui d ’épouse ; et qu’un infâm e hym en
unira les ignobles corps d’Iole, la fille d’Eurytus, et de l ’in sen sé
Àlcide. Â cette pensée, m on esprit se trouble, le frisson par­
court m es m em bres, et ma m ain tom be sans m ouvem ent sur
m es genoux.
In slruxiique m anum clava dom itrice fe raru m ,
Vidit et in speculo conjugis arm a sui.
IIæc tam en audieram ; lic u it non cred ere famæ.
En v enit ad sensus m ollis ab au re dolor.
Ante meos oculos ad d u citu r advena pellex,
JNec m ihi quæ patior dissim ulare licet.
Non sinis averti : m ediam captiva p er u rb em
Invilis oculis adspicienda venit.
Nec venit incultis, captarum m ore, capillis,
Fortunam vultus fassa tegendo suos.
In g re d itu r late lato spectahilLs auro,
Q ualiter in Plirygia tu quoque cu ltus eras.
Dat vultum populo sublim is ab H ercule victo :
Œ chaliam vivo sta re paren te p utes.
Forsitan expulsa Æ tolide D eïanira,
Nomine deposito pellicis, uxor e rit ;
E urylidosque loles, atque insani Alcidæ
T urpia famosus corpora jung et Hymen.
Mens fu g it adm onitu, frigusque peram bu lal a rtu s,
Et jacet in grem io languida facta m anus.
É P I T R E IX.
77
Tu m ’as aussi aim ée avec beaucoup d’autres ; m ais ce fut sans
crim e : n ’en rougis pas, deux fois je fus pour toi une cause de
com bats. Achéloüs recu eillit en pleurant ses cornes sur ses rives
hum ides, et plongea son front m utilé dans un e eau lim on eu se.
N essus, dem i-h om m e, périt sur l ’Événus m eurtrier, et son sang
de cheval infecta les ea u x
Mais à quoi bon ces récits? j ’é cr i­
vais lorsque la renom m ée m ’annonce que m on époux périt dévoré
par la tunique em poisonnée que je lui envoie. Ilélas ! qu’ai-je
lait? où la fureur a -t-elle em porté une am ante? Impie Déjanire,
pourquoi h ésiter à m ourir? Q uoi! ton époux sera déchiré au
m ilieu de l’tEta ; et toi, la cause d’un si grand forfait, tu lui sur­
vivras ? Si j ’ai encore à ma disposition quelque acte, pour qu’on
m e croie l’épouse d’H ercule, la m ort sera le gage de cette al­
liance. Et toi aussi, M éléagre, tu reconnaîtras en m oi une sœ ur.
Im pie D éjanire, pourquoi hésiter à m ourir? 0 fam ille m audite !
Agrius est assis sur le trône ; Œ neus délaissé traîne sa vieillesse
dans l ’indigence ; Tydée m on frère est exilé sur des plages in­
connues ; l ’autre était vivant dans un fatal tison ; ma m ère a en-
Me quoque cum m ultis, sed me sine crim ine, am asti
Ne pigeat, pugnae bis tib i causa fui.
C ornua flens legit ripis Acheloüs in udis,
T runcaque lim osa tém pora m ersit aqua.
Sem ivir occubuit in letífero Eveno
Nessus, e t infecit sanguis equinus aquas...
Sed quid ego haec refero? scribenti n untia venit
Fam a, virum tunicae tabe perire meae.
Hei m ih i! quid feci? quo m e fu ro r egit am antem ?
Im pia quid du b itas Dei'anira m ori?
An tu u s in m edia conjux lacerab ilu r (Eta?
Tu, sceleris ta n ti causa, superstes e ris?
Si quid adliuc babeo facti, c u r H erculis uxor
Credar, conjugii m ors m ihi pignus e rit.
Tu quoque cognosces in m e, M eleagre, sororem .
Im pia q uid dubitas Dei'anira m ori ?
Heu devota dom us ! solio sedet Agrios a lto :
(Enea d esertum nuda senecta p re m it;
E xulat ignotis Tydeus germ anus in o ris;
A lter fatali vivus in igne fu it ;
78
IIÉROÏDES.
foncé un poignard dans son propre sein. Im pie Déjanire, pour­
quoi hésiter à m ourir ? Je ne repousse qu’un m alheur, au nom
des liens sacrés qui nous un issen t, c’est de ne pas paraître avoir
attenté à tes jours. N essus, frappé au cœ u r d’une de tes flèches,
« Ce sang, d it-il, a la vertu d'éveiller l ’am our. » Je t’ai envoyé
le tissu trem pé du venin de N essus. Im pie Déjanire, pourquoi
hésiter à m ourir? Adieu, m on vieux père, Gorgé ma sœ ur ; adieu,
patrie; et toi, frère, enlevé à la patrie! et toi, lu m ière de ce
jour, le dernier à m es yeu x; et toi, m on époux, oh! si tu pou­
vais vivre ! et toi, jeune H yllus, adieu !
ÉPITRE DIXIÈME
A R IA N E A T H É S É E
J ’ ai tr o u v é p lu s d o u c e q u e to i l a r a c e e n t iè r e d e s a n im a u x fé ­
r o c e s ; j e n ’ é t a is c o n fié e à p e r s o n n e p lu s m a lh e u r e u s e m e n t q u ’ à
Exegit ferrum sua p er præ cordia m ater.
Im pía quid dubitas D eïanira m ori ?
D eprecor hoc unum , p er ju ra sacerrim a lecti,
Ne videar fatis insidíala tu is.
Nessus, u t est avidum percussus a ru n d in e p ectu s,
« Hic, dixit, vires sanguis am oris h a b e t. »
lllita Nesseo m isi tibi texta veneno.
Im pia quid dubitas D eïanira m ori?
Jam que vale, seniorque p a te r, germ anaqu e Gorge,
E t patria, et patriæ fra ter adem te tuæ ;
Et tu, lux oculis hodierna novissim a nostris,
Virque, sed o possis! et puer Hylle, vale I
E P I S T O L A DECI MA:
AR IA DNE T H E S E O
Minus inveni, quam te, genus om ne feraru m ;
C rédita non u lli, quam tib i, pejus eram -
ÉPITRE X
79
toi. Ce que tu lis, T hésée, je te l’envoie de ce rivage où la voile
em porta sans m oi ton vaisseau; où je fus, h élas! indignem ent
trahie et par m on funeste som m eil, et par toi, perfide, à la fa­
veur de m on som m eil.
C’était le tem ps où le givre du m atin parsèm e la terre de ses
perles, où les oiseaux gazouillent sous le feuillage qui les cou­
vre. Dans une veille équivoque, encore languissante de som m eil,
j'étendais nonchalam m ent m es m ains pour presser T hésée. 11
avait disparu : je reporte m es m ains, de nouveau je tâte, et j’agite
m es bras dans la couche, il avait disparu. La crainte m ’arrache
au som m eil ; je m e lève effrayée, et m es m em bres sortent préci­
pitam m ent d’un lit solitaire. Aussitôt ma poilrine retentit sous
l ’effort de m es bras, et m a ch evelure, éparse au sortir du som ­
m eil, est déchirée. La lune brillait : je regarde si je découvre
autre chose que les rivages ; m es yeux n ’ont rien à voir que le
rivage. Je cours çà et là e n désordre : un sable profond retarde
les pas de la jeu n e fille. Cependant, tout le long du rivage,
m es cris appellent Thésée : l ’écho des rochers répétait ton
Quæ legis, ex illo, T heseu, tibi lito re m itto,
L'nde tuam sine m e vela tu le re ra le m ;
la quo m e som nusque m eus roale pro d id it, et tu ,
P er facinus som nis in sid íate m eis.
T empus e ra t, vitrea quo p rim um te rra pru ína
S p arg itu r, et tectæ fronde q u e ru n tu r aves.
In certu m vigilans, a somno lánguida, moví
T besea pressuras sem isupina m anus.
Nul lus e ra t; referoque m anus, ite ru m q u e retento ,
P erque torum moveo b rachia ; n u llu s e ra t.
E xcussere m etus som num ; c o n te rrita surgo,
M em braque su n t viduo præ cipitata to ro .
P ro tin u s adductis so n u e ru n t pectora palm is ;
C tque e ra t e som no tú rb id a , ra p ta com a e s t.
Luna fu it : specto, si quid n isi lito ra, cernam ;
Quod videant oculi nil, nisi litu s, habent.
N u n c h u c , nunc illuc, e t u tro q u e, sine ordine, c u rro :
Alta p u e lla res ta rd a i are n a pedes.
In tcre a tolo clam anti lito re, T heseu!
Fieddcbant nom en cóncava saxa tuum .
___
sI
HÉROÏDES.
nom . Chaque fois que je t’appelais, chaque fois ce lieu m e
répondait; ce lieu paraissait vouloir secourir une m alheureuse.
Il est une m ontagne : quelques arbustes apparaissent au som ­
m et ; de là pend un rocher que m inent les eaux grondantes. J’y
m onte : le courage m e donnait des forces; ma vue m esure ainsi
la vaste étendue des m ers. De ce point, car les vents aussi m e
furent cru els, j’ai vu tes voiles enflées par l’im pétueux Notus :
ou je l’ai vu, ou, croyant le voir, je suis devenue plus froide
que le m arbre et à dem i m orte. La douleur ne m e laisse pas
longtem ps im m obile : elle m e réveille et m ’excite; j’appelle
Thésée du plus fort de ma voix : « Où fu is-tu ? m ’écriai-je : re­
viens, barbare Thésée. R am ène ton vaisseau, il n ’est pas au
com plet, n
Ainsi je m ’exprim ai ; les sanglots suppléaient à l’im puissance
de m a voix : à m es paroles se mêla le retentissem ent des coups.
Si tu ne m ’entendais pas, afin que tu pusses au m oins m ’aperce­
voir, m es gestes, au loin projetés, te firent des signaux. A une
longue perche j ’attachai un blanc tissu , pour rappeler m on sou­
venir à ceux qui m ’oubliaient. Déjà tu étais soustrait à ma vue.
E t quoties ego te, loties locus ipse vocabat :
Ipse locus m iseræ fe rre volebat opem .
Mons fuit : ad pare u t frutices in v ertice ra ri ;
H iuc scopulus raucis pendet adesus aquis.
Adscendo : vires anim us dabat ; atque ita late
Æ quora prospectu m etio r al ta meo
Inde ego, nam ventis quoque sum crudelibus usa,
Vidi præ cipiti carbasa lensa iNolo :
Aul vidi, a u t etiam , quum me vidisse putarem ,
F rigidior glacie, sem ianim isquc fui.
Nec languere diu p a titu r dolor : excilor illo,
E xcitor, e t sum m a Thesea voce voco :
« Quo fug is? exclam o; scelerale, reverlere, T heseu.
Flecte ratem : num erum non habet ilia suum . »
II æc ego ; quod voci deerat, plangore replebam :
Y erbera cum verbis m ixta fucre m eis.
Si non audires, u t saltem c e rn e re posses,
Jactatæ late signa dedere m anus ;
Gandidaque im posui longæ velam ina virgæ ,
Scilicet oblitos ad m onitura m ei.
É P I T R E X.
81
Alors enfin je pleurai : la douleur avait auparavant suspendu
m es larm es si prom ptes à couler. Que pouvaient faire de m ieux
m es yeu x, que de m e pleurer m oi-m êm e, après qu’ils avaient
cessé de voir tes voiles? Ou j’errai seule et éclievelée, telle
qu’une bacchante transportée du dieu qu’adore le royaum e
d'Ogygès ; ou , les regards attachés sur la m er, je m ’assis sur la
pierre, aussi froide, aussi in sen sib le qu’elle était. Souvent je re­
gagne la couche qui nous avait réunis tous deux, et n e devait
plus nous m ontrer ensem ble. Autant que je puis, je touche, au
lieu de lo i, tes traces et le lit que tes m em bres échauffèrent. Je
m ’y couche, et, l ’inondant de m es larm es, je m ’écrie : « Nous
t’avons foulé deux, ren ds-n ous deux. Ensem ble nous som m es
venus ici; pourquoi ne pas nous retirer ensem ble? lit perfide, où
est la m eilleu re partie de m on être? »
Que faire? où porter m es pas? je suis seule : l ’île est inculte.
Je n ’aperçois ni les travaux des hom m es, n i ceux des bœ ufs. La
m er en baigne les côtes dans toutes ses parties : point de n au tonnier ; aucun vaisseau qui entreprenne un trajet hasardeux.
Jam que oculis e re p tu s eras. Turn d enique flevi :
T orp u eran t molles ante dolore genae.
Quid potius facerent, quam m e m ea lum ina flerent,
Postquam d e sieran t vela viderc tua ?
Aut ego diffusis erravi sola capillis,
Q ualis ab Ogygio concita Baccha Deo ;
Aut, m are prospiciens, in saxo frigida sedi,
Q uam que lapis sedes, tarn lapis ipsa fui.
Saepe torum repeto, qui nos acceperat am bos,
Sed non acceptos exhib itu ru s erat.
Et tua, qua possum , p ro te vestigia tango,
S trataque, quae m em bris intep u ere tu is.
Incum bo ; lacrym isque toro m anante profusis,
a Pressim us, exclamo, te duo, red d e duos.
V enim us hue am bo, c u r non discedim us am bo?
P eriide, pars nostri, lectule, m ajor ubi e st? »
Quid faciam ? quo sola fe ra r? vacat insula c u ltu .
Non hom inum video, non ego facta boum .
Omne la tu s terrae cin g it m are : navita nusquam ;
Nulla p e r am biguas puppis itu ra vias.
82
HÉ ROÏ DES .
Suppose que des com pagnons, des vents favorables et un vaisseau
m e soient donnés ; où irai-je ? la terre paternelle m e refuse un
accès. Quand m on heureux navire glisserait sur des m ers paisi­
bles, quand Éole rendrait les vents propices, je serai toujours
exilée. Crète aux cent villes, pays connu de Jupiter enfant, je ne
te verrai plu s; car deux objets ch éris, m on père et le sol où
règne m on juste père, ont été livrés par ma trahison, lorsque,
pour te soustraire à la m ort, dont ta victoire dans la dem eure
tortueuse eût été le prix, je te rem is un fil libérateur qui guida
tes pas; lorsque tu m e disais : « J’en jure par ces périls m êm es,
tu seras à m oi, tant que l’un et l'autre nous vivrons. » Nous vi­
vons, et je ne su is pas à toi, Thésée ; si toutefois peut vivre une
fem m e ensevelie par la trahison de son parjure époux.
Que ne m ’as-tu aussi im m olée, barbare, avec la m êm e m assue
que m on frère? la m ort t’eût délié des serm ents que tu m 'avais
faits. M aintenant je m e représente n on -seu lem en t les m aux que
je dois éprouver, m ais encore tous ceux que peut souffrir une
fem m e abandonnée. La m ort se retrace à m on esprit sous m ille
aspects divers ; la m ort est un supplice m oins cruel que le délai
Fing-e dari com itosque m ih i ventosque ratem q u e ;
Quid seq u ar? accessus te rra p a te rn a n e g a t.
Ut ra te felici pacata per æ quora labar,
T em peret u t ventos Æ olus, exsul ero.
Non ego te , C rete, centum digesla p e r urb es,
Adspiciam, puero cogiiita te rra Jovi ;
Nam pater, et tellus justo reg n ata p a ren ti,
P rodita su n t facto, nom ina cara, m eo,
Quum tibi, ne victor tecto m o rerere recurvo,
Quæ re g e re n t passus, pro duce, fila dedi ;
Quum m ih i dicebas : « Per ego ipsa pericula ju ro ,
Te fore, dum n o stru m vivet u te rq u e, m eam . »
Vivim us, et non sum , T heseu, tu a ; si modo vivit
F em ina, p e rju ri fraude sepulla v iri.
Me quoque, qua fra tre m , m actasses, im probe, clava?
E sset, quam dederas, m orte so luta lides.
Nunc ego non tan tu m , quæ sum passura, recordor,
Sed quæ cunque potest ulla relicta pati.
O ccurrunt anim o pereundi m ille figuræ ;
M orsque m inus nœ næ , quam m ora m ortis; b abel.
É P I T R E X.
83
de la m ort. Je m e figure des loups dévorants, qui vont venir d'un
côté ou d’un autre pour déchirer m es entrailles. Peut-être aussi
cette contrée n ou rrit-elle des lion s à la fauve crinière? Qui sait
si cette île ne renferm e pas des tigres féroces ? On dit aussi que
la m er vom it sur la plage d’énorm es phoques. Qui em pêche que
des glaives ne m e traversent les flancs? Seulem ent que je ne sois
pas captive, que d’indignes lie n s ne chargent pas m es bras ; qu’une
dure m aîtresse n ’im pose pas à son esclave des tâches accablantes,
à m oi, dont Minos est le père, et un e fille de P h éb u sla m ère, et,
ce que je m e rappelle encore m ieu x, à m oi qui fus ta fiancée.
Si j'exam ine la m er, les terres et les rivages loin tain s, sur la
terre et les ondes je ne vois que m enaces. Restait le ciel : je
crains ju sq u ’aux im ages des dieux ; je suis livrée sans défense,
com m e une proie, aux bêtes furieu ses. Ou si des hum ains habi­
tent ce lieu et y séjournent, je m e défie d’eux : j’ai appris par
m es m alheurs à craindre les hom m es étrangers.
Plût au ciel qu’A ndrogée vécû t, et que tu n ’eusses pas expié,
terre de Cécrops, un m eurtre im p ie, par tes funérailles! que ton
bras, T hésée, arm é d'une m assue nou eu se, n ’eût pas im m olé le
Jam jam v enturos a u t bac, a u t suspicor illac,
Qui la n ie n t avido viscera d ente, lupo s.
F o rsitan e t fulvos tellu s alat ista leones?
Quis scit an hæ c sævas tigridas insula h ab e t?
E t fréta dicu n tu r m agnas expellere phocas.
Quis velat e t gladios per la tu s ire m eum ?
T antum m e re lig er d u ra captiva catena ;
Neve trah a m serva grandia pensa m a n u ,
Cui p ater est Minos, cui m ater filia Phœ lii,
Q uodque m agis m em ini, quæ tib i pacta fui.
Si m are, si te rras p o rrectaq u e lito ra vidi,
Multa m ih i lerræ , m ulta m in an tu r aquæ.
C œ lum re sta b a t : tim eo sim ulacra D eorum ;
D estituor rabidis præ da cibusque feris.
Sive colunt h a b itan tq u e viri, difûdim us illis :
E itern o s didici læsa tim ere viros.
V i v e r e t A ndrogeos utin am ! nec facta l u s s e s
Im pia fu n erib u s, Cecropi te rra , tu is!
Nec tua m actasset nodoso stip ite , Theseu,
Ardua p arle virum dextera, p arte bovcrof
m ortel m oitié hom m e, m oitiétaureau ! que je ne t’eusse pas donné,
pour diriger ton retour, des fils que prenaient tes m ains souvent
ram enées sur toi !
Je ne m ’étonne pas, au reste, que la victoire ait été à toi, et
que le m onstre ait teint de son sang la terre de Crète. Sa corne ne
pouvait percer un cœ ur de fer : à défaut de cuirasse, tu avais ta
poitrine pour te couvrir. Là tu portais le caillou et le diam ant ;
là tu possèdes T hésée, plus dur que le caillou.
Cruel som m eil, pourquoi m 'as-tu retenue dans cet engourdis­
sem ent? une seule fois il fallait m e plonger dans la nuit éternelle.
Vous aussi, cruels vents, trop bien d isp osés, souilles qui l’avez
servi en faisant couler m es larm es; et toi, m ain cruelle qui as
assassiné m on frère et m oi, foi accordée à m es vœ ux, m ais qui
ne fus qu’un vain n om ; tout a conspiré contre m oi, som m eil,
vent et fidélité : une triple trahison contre une fille !
Ainsi, je ne verrai pas, à ma m ort, les larm es d’une m ère, et
p erso n n elle viendra m e ferm er les yeux? Mon âme infortunée
s’envolera sous un ciel étranger, et une m ain am ie ne rendra pas
Nec tibi, quoe red itu s m o n straren t, fila dedissem ,
Fila per adductas s;epe recepta m anus!
Non equidem m iro r si sta t victoria tecum ,
S trataque Cretaeam bellua stravit hum um .
Non polerant figi praecordia fe rre a c o in u :
Ut te non tegeres, pectore tu tu s e ra s .
II)ic tu silices, illic adam anta tulisti,
Illic, qui silices, Thesea, vincat, habes.
C rudeles som ni, quid me tenuistis in e rtem ?
At sem el ieterna noctc prem enda fui.
Vos quoque, crudeles v enli, nim ium que p arati,
Flam inaque in laiTymas ofliciosa m eas;
Dexlera crudelis, quae m e fratrem q u e necavit,
E t data poscenti, noinen inane, fides;
ln me ju r a r u n t som nus, ventusque, fidesque ;
P rodita sum causis una puella trih u s.
E koo ego m e lacrym as m atris m oritura videbo,
Nec, m ea qui digilis lum ina eondst, erit.?
Spiritus inlelix peregrinas ibit in auras,
Üec po>itos a rtu s u n g e t am ica m anus
É P I T R E X.
85
les derniers devoirs à ma dépouille inanim ée. Des oiseaux m arins
s’abattront sur m es ossem ents non inhum és? digne sépulture
pour prix de m es bienfaits! Tu iras au port de Cécrops. Reçu
dans la patrie, lorsque tu seras m onté à la citadelle-de ta ville,
que tu auras pom peusem ent raconté la m ort de l ’hom m e-taureau
dans les routes tortueuses de ce palais souterrain, raconte aussi
que tu m ’as délaissée sur une plage solitaire : je ne dois pas être
soustraite à tes titres de gloire. Ton père n ’est pas Égée, ni ta
m ère Éthra, fille de P itthée ; les rochers et la m er sont les au­
teu rs de tes jours.
J’aurais voulu que tu m e visses du haut de ta poupe : l’im age
de m a tristesse eût attendri ton cœ ur. Maintenant encore regardem oi, non plus des yeu x, m ais en im agination, s’il est possible,
altach ée à un rocher que baigne la vague orageuse. Vois m es
cheveux tom bant sur m on visage éploré, et m a tunique trem pée
de larm es com m e d’u n e pluie. Mon corps frissonne com m e les
épis que l ’Aquilon balance, et m a lettre vacille sou s m on doigt
trem blant. Je ne te prie pas au nom d’un bienfait qui a mal
réu ssi : qu’aucune reconnaissance ne soit due à m on service,
Ossa su p e rsta b u n t volucres inhu m ata m arinæ ?
Hæc sunt officiis digna sepulcra m eis !
Ibis Cecropios p o rlu s, p a lriaq u e receptus,
Quum steteris u rb is celsus in arce tu æ ,
E t bene n a rra ris letum ta u riq u e v irique,
S ectaque per dubias saxea tecta vias,
Me quoque n a rrato sola te llu re relictam :
Non ego sum titu lis subrip ien da tuis.
Nec p ater est Æ geus, nec tu P ittbeidos Æ thræ
Filius; auctores saxa frelurnque tui.
Di fâcerent u t m e sum m a de puppe viderea!
M ovisset v u ltu s m œ sta iigura tuos.
Nunc quoque non oculis, sed, qua potes, adspice m enle,
H æ renlem scopulo, quem vaga puisât aqua.
Ad.-pice dem issos lugentis in ore capillos,
E t tunicas lacrym is, sicut ab im b re, graves.
C orpus, u t im pulsæ segetes A quilonibus, h o rre t;
L iteraque articulo pressa trernente labat.
Non te per m e ritu m , quoniam m aie cessit, adoro :
Débita sit facto gratia nulla m eo;
80
HÉR OÏD ES.
m ais aucune peine non plus ; si je n ’ai pas été la cause de la
conservation, esl-ce une raison pour que lu sois la cause de ma
mort?
Par delà les m ers, je tends vers toi, m alheureuse ! ces m ains
fatiguées à m eurtrir ma lugubre poitrine. Je te m ontre les ch e­
veux qui m e restent dans m on affliction. Je t’en conjure par les
larm es que m ’arrachent tes m épris, T hésée, ram ène ton vaisseau ;
reviens sur tes pas à la faveur des vents. Si je succom be aupa­
ravant, au m oins tu recueilleras m es os.
ÉPITRE ONZIÈME
CANACÉ A MACARÉE
Si, en lisant cet écrit, des ratures en dérobent quelques ca­
ractères à ta vue troublée, c’est que la lettre aura été im bibée du
sang de ta m aîtresse. Ma m ain droite tient une plu m e, l’autre
tient un fer nu, et sur m es genoux est une feuille déroulée. Telle
Sed nec pœ na quidem : si non ego causa salutis,
Non tam en est c u r sis tu m ilii causa nccis.
H as tib i, plangendo lug u b ria pectora lassas,
Infelix tendo tran s fréta longa m anus.
Hos tib i, qui superant, ostendo m œ sta capillos.
P er lacrym as oro, quas tua facta m ovent,
Flecte ratem , Theseu, versoquc relabere vento.
Si p ria s occidero, lu tam en ossa loges.
E P I S T O L A U N D E C I MA
CANACE MACA REO
Si qua tam en caecis e rrab u n t scripta litu ris,
Oblitus a dominas cusde libellus e rit.
Devtra tenet calam um , stric tu m te n e t altera ferrum ,
E t ja c e t in grem io c h arla soluta m eo.
É P I T R E XI,
87
est l ’im age de la fille d ’Éole écrivant à son frère; c’est ainsi qu'il
lui sem ble pouvoir contenter un père im pitoyable.
Je voudrais qu'il fût lu i-m êm e spectateur de m on trépas, et
que l’acte fût consom m é sou s les yeux de celui qui l'ordonne.
Barbare com m e il l ’est, et plus féroce que les vents soum is à son
em pire, il aurait contem plé d’un œ il sec m es blessu res. C’est
bien quelque chose, de vivre avec les vents affreux : son naturel
s’accorde avec celui de son peuple. Il dicte des lois au N otus, au
Zéphyr, à l’Aquilon de Sithonie ; il règle ton vol, capricieux Eurus.
Il com m ande, hélas ! aux ven ts, et ne com m ande pas à son cour­
roux indom ptable : la royauté qu’il possède est m oins puissante
que ses vices. A quoi m e sert de toucher au ciel par la généa­
logie de m es an cêtres, et de pouvoir com pter Jupiter au nom bre
de m es parents ? Ma m ain de fem m e en p orte-t-elle m oins une
arm e n on faite pour elle, ce glaive fatal, présent de m ort ?
0 Macarée ! que n’est-elle venue plus tardivem ent que m a m ort,
cette heure qui nous enchaîna l'un à l'autre! Pourquoi, frère,
m ’as-tu jam ais aim ée plu s qu’un frère ? pourquoi ai-je été à ton
égard ce que ne doit pas être une sœ ur? M oi-m êm e je m e suis
Hæc est ÆoÜdos fra tri scribentis im ago ;
Sic videor duro posse placere p a tri.
I pse necis cu perem n oslræ spectalor adesset,
A uctorisque oculis e x ig e re tu r opus.
Ut féru s e?t, m ultoque su is tru c u le n tio r E uris,
Spectasset siccis v u ln era o c stra genis.
Scilicet est aiiquid cum sæ vis vivere ventis :
Ingenio populi eonvenit ille sui.
111e Noto Z ephyroque et Sithonio Aquiloni
Im perat, e t pennis, E ure p ro terv e, tu is.
Im perat, heu! ven tis, tum idæ non im p erat iræ ,
Possidet e t vitiis ré g n a m inora suis.
Quid ju v at, adm otam p e r avorum nom ina cœ ’o,
In te r cognatos posse re ferre Jovern ?
> um m inus infestum , funebria m u n era, ferrura
Fem inea teneo, non m ea tela, m anu?
0 c tis a m , M acareu, q u æ nos coram isit in u n u m ,
V enisset leto serio r hora m eo!
Cur unq u am plus m e, fra te r, quam fra ler am a?ti?
E t tib i, non debet quod soror esse, fui?
HÉR OÏDES.
enflam m ée : j ’ai senti dans m on cœ ur brûlant je ne sais quel
dieu, com m e on m e le dépeignait. Mon teint avait perdu ses cou­
leurs, m es m em bres étaient m aigres et décharnés ; m a bouche
prenait à peine avec dégoût quelques alim ents ; le som m eil était
gêné ; la nuit m e paraissait une année ; je gém issais enfin sans
éprouver aucune souffrance. Je ne pouvais m e rendre raison de
ces sym ptôm es ; j ’ignorais l ’am our, m ais c ’était bien cela.
Ma nourrice, la prem ière, en eut le pressentim ent par sa vieille
expérience; ma nourrice la prem ière m e dit : « Fille d’É ole, tu
aim es. » Je rougis, la pudeur me fit baisser les yeux sur m on
sein : ce langage m uet, cet aveu étaient assez significatifs. Déjà
le fardeau arrondissait m es flancs in cestu eu x, et m es m em bres
m alades étaient appesantis de son poids furtif. Que d'herbages,
que de m édicam ents m a nourrice ne m ’apporta-t-elle pas? com ­
bien ne m ’en fit-elle pas prendre d’une m ain audacieuse, afin,
et cela seul, nous te l’avons caché, de détacher entièrem ent de
m es entrailles le fardeau croissant? Ali 1 trop vivace, l’enfant ré­
sista aux efforts de l’art, et fut en sûreté contre son ennem i
secret.
88
Ipsa quoque in calui; qualem que audire solebam ,
Nescio queni sensi corde tepenlc Deum.
F u gerat ore color, m acies adduxerat artu s,
S um ebant minirrfOs ora coacta cibos ;
Nec som ni faciles, et nox erat annua n obis;
Et gem itum nullo læsa dolore dabam .
Nec cur hæ c facerem poteram m ihi re d d ere causam ;
Nec noram quid am ans esset ; at illud eram .
P rim a m alum n u trix anim o præ sensit anili ;
P rim a m ih i n u trix , « Æ oli, d ixit, am as. »
E ru b u i, grem ioque p udor dejecit ocelles :
Hæc satis in tacita signa falentis eran t.
Jam que tum escebant vitiati pondéra ventris,
Æ graque furtivum m em bra gravabat onus.
Quas m ihi non herbas, quæ non m edicam ina nutrix
A ttulit, audaci supposuilque m anu,
Ut penitus nostris, hoc te celaVimus unum ,
Visceribus crescens e x e c u te re tu r o nus?
Ah ! nim ium vivax adm otis re s titit infans
A rtibus, e t tecto tu tu s ab hoste fuit.
É P I T R E XI.
89
Déjà la charm ante sœ ur de Phébus s’était n eu f fois levée; la
dixièm e lune conduisait son char argenté. J’ignorais la cause des
douleurs soudaines que j ’éprouvais, j ’étais novice pour l ’enfante­
m en t, et com m e un conscrit inexpérim enté. Je ne pus étouffer
m es cris : « Pourquoi, d it-e lle , trahir ton crim e? » Et la vieille,
ma com plice, m e ferm a la bouche. Que faire, m alheureuse? La
douleur m ’arrache des gém issem en ts ; m ais la peu r, ma nourrice
et la honte m ’arrêtent. Je retien s aussitôt m es gém issem ents et
les paroles qui m ’échappent, et je su is forcée de dévorer m es
larm es. La m ort était devant m es yeux ; Lucine m e refusait son
assistance. La m ort, si je fusse m orte, était aussi un crim e af­
freux. Lorsque tu te jettes sur m oi, la tunique et la chevelure
déchirées, et que tu réchauffes m a poitrine en me pressant contre
la tien ne : « Vis, m a sœ u r, ô ma b ien-aim ée sœ u r, m e d is-tu ;
v is, et ne perds pas deux corps en un. Qu’un bon espoir te donne
des forces; car tu dois être unie à ton frère : celui qui t’a rendue
m ère sera ton époux. » J’étais m orte, crois-le bien, ta parole
m ’a fait renaître ; et j ’ai m is au jour le fardeau que portait m on
sein crim in el.
J au no vies erat o rta soror pulcherrim a Phœ bi,
Denaque luciferos L una m ovebat equos.
Nescia quæ fuceret subitos raihi causa dolores.
E t ru d is ad partu s, e t nova m iles eram .
Nec te n u i vocem : «Q uid, a it, tua crim ina prodis? »
O raque clam antis conscia p re ssit a n u s.
Quid faciam infelix? gem itus dolor edere cogit ;
Sed tim or, e t n u trix , et pudor ipse v êtan t.
C ontinuo gem itus elapsaque verba repren do,
Et cogor lacrym as com bibere ipsa m eas.
Mors erat ante oculos; et opem L ucina n cgabat;
E t grave, si m o re re r, m ors quoque crim en erat.
Quum superincum ben s, scissa tuuicaque, com aque,
P ressa refovisti p ectora n o stra tuis.
E t m ih i : « Vive, soror, soror o carissim a, dixti ;
Vive, nec u n iu s corpore perde duos.
Spes bon a d e t v ires; fra tri nam nupta fu tu ra es :
Illius, es de quo m ater, et uxor e ris. »
M ortua, crede m ihi, tam en ad tu a verba revixi ;
Et positum est u tc ri crim en om isque m ei.
Pourquoi t’en réjouir? Éole siège au m ilieu du palais: il faut
soustraire m on crim e aux yeux d’un père. La vieille cache soi­
gneusem ent l’enfant sous le feuillage, avec les ram eaux d’un blanc
olivier et de légères bandelettes. Elle feint un sacrifice, l’accom ­
plit, et prononce les paroles de la prière. Le peuple, m on père
lui-m êm e, donnent passage au sacrifice. Déjà presque l’on tou ­
chait au seu il; un vagissem ent frappe les oreilles de m on père :
l’enfant est son propre dénonciateur. Éole le saisit et dévoile ce
sacrifice im posteur ; le palais retentit de ses cris in sen sés. Comme
la mer devient trem blante, lorsqu’une brise légère en rase la
surface ; com m e la tige du frêne est battue par la tiède haleine
du Notus : ainsi tu aurais vu m es m em bres pâlir et frissonner;
mon lit était ébranlé par les secousses de m on corps. 11 s’élance
et divulgue avec cris m on .déshonneur ; à peine si sa m ain res­
pecte m on visage. Confuse, je ne laisse échapper que des larm es :
ma langu e glacée était m uette d’effroi.
Déjà il avait ordonné qu’on livrât aux chiens dévorants et aux
oiseaux de proie son jeu n e enfant ; qu’on l’abandonnât dans une
Quid tib i g ra ta ris? m edia sed et iEolus aula :
C rim ina su n t oculis subrip ien da patris.
Frondibus infantem , ram isque albentis olivae,
Et levibus viltis sedula celat a n u s ;
Fictaque sacra facit, dicitque p re c a n tia verba.
Dat populus sacris, dat p a te r ipse, viam .
Jam prope lim en e r a t; p a trias vagitus ad aures
Venit, et indicio p ro d itu r ille suo.
E rip it infan tem , m en titaq u e sacra revelat
jE olus; insana regia voce sonat.
Ut m are fit trerau lu m , tenui quum strin g itu r aura,
Ut q u a titu r tepido fraxina virga Noto,
Sic m ea vibrari pallentia m em bra videres :
Q uassus ab im posito corpore lectus e ra t.
Irru it, et n o stru m vulgat clam ore pudorem ;
E t vix a m isero continet ore m anus.
Ipsa n ih il, praeter lacrym as, pudibunda profudi :
T orpuerat gélido lingua reten ta m e tu .
J amque dari parvum canibusque avibusque nepotem
Jusserat, in solis d estituiqu e locis.
É P I T R E XI.
91
solilude. Le petil m alheureux pousse un vagissem ent : il sem blait
com prendre son sort, et priait son grand -père dans le seul lan­
gage qui lui fût perm is. Im agine-toi, m on frère, quel fut alors
m on désespoir (car tu peux t ’en faire une idée d ’après ton propre
cœ u r), lorsque, sous m es yeux, un ennem i portait m es entrailles
dans le fond des forêts, pour servir de pâture aux loups des m on­
tagnes ! Mon père était sorti de m on appartem ent : c ’est alors
enfin que je pus m e m eurtrir le sein , et déchirer m on visage avec
m es ongles.
Cependant un satellite de m on père arrive, l ’air abattu, et p ro­
nonce ces indignes paroles : « Éole t’envoie cette épée (il m e re­
m et l'épée), et t ’ordonne de savoir l’usage que tu m érites d ’en
faire. » Je le sais; j ’aurai le courage d’em ployer celte arm e vio­
lente : je plongerai dans m on sein le don paternel. Voilà donc,
ô m on père, tes présents de noce? voilà par quelle dot s’enrichira
ta fille? H ym en, trom pé dans ton attente, éloigne le flambeau
nuptial, et fuis d’un pied éperdu une dem eure infâm e. Noires
F uries, portez contre m oi les torches que vous ten ez; qu’elles
Vagitus dedit ille m iser : sensisse putares,
Q uaque suum p o te rat voce rog abat avum .
Quid m ihi tune anim i credas, germ ane, fuisse
(Nam potes ex anim o colligere ipse tuo),
Quum m ea me coram silvas inim icus in altas
Viscera m on tan is fe rre t edenda lupis ?
E xierat thalam o : tune dem um pectora plangi
C ontigit, inque m eas unguibus iré genas.
I n t e r e a p atriu s, vultu m oerente, satelles
V enit, et indignos ed id it ore sonos :
« ?Eolus h u n c ensem m ittit tib i (tra d id it ensem ),
Et ju b e t ex m érito scire quid iste v e lit.»
S c im u s; e t u te m u r violento fo rtite r ense :
P ectoribus condam dona p a te rn a m eis.
His m ea m un eribus, genitor, connubia donas?
Hac tu a dote, p a te r, filia dives e rit?
T olle procul, decepte, faces, Hymenoee, m a rita s;
E t fuge turbato tecla nefanda pede.
Ferte faces in m e, quas fertis, E rinnyes atrre ;
E t m eus ex isto luceat igne rogus.
92
HÉR OÏ D ES .
allum ent la flamme de mon bûcher. 0 m es sœ urs ! qu’une Parque
plus propice préside à vos m ariages ; m ais cependant rappelezvous mon crim e. Qu’a fait cet enfant? il n ’a que quelques heures
d’existence. Par quelle action, lui qui est né à peine, a-t-il blessé
son aïeul? S’il a pu m ériter la m ort, qu’on dise qu’il l’a m éritée.
Ah ! c’est pour ma faute qu’il est pu ni, le m alheureux !
Mon fils, 6 douleur de ta m ère, proie des m onstres sauvages,
toi, hélas! qui es déchiré le jour de ta naissance, m on fils, dé­
plorable gage d’un am our peu fortuné, le prem ier jour de ta
vie en a été le dernier. 11 ne m ’a été perm is de répandre sur toi
de ju stes larm es, ni de porter sur ton sépulcre l ’offrande de ma
chevelure. Je ne m e suis pas jetée sur ton corp s; je ne t ’ai
pas ravi de froids baisers. D’avides anim aux se disputent m es
entrailles. Moi aussi, avec ma blessure, je suivrai l’om bre de
mon fils : on ne dira pas que j’aie été longtem ps m ère et privée
d’enfant.
Et toi, qu’espéra en vain une sœ ur m alheureuse, je t’en
conjure, recueille les m em bres dispersés de ton fils; rappro­
ch e-le de sa m ère ; qu’ils reposent dans un tom beau com m un :
et qu’une m êm e urne, si étroite qu’elle soit, renferm e n os deux
N ubile felices, Parca m eliore, sorores ;
Admissi m ém o l'es sed tam en este m ei.
Ouid puer adm isit, tam paueis ed itus horis?
Quo læ sit facto, vis bene n atus, avum ?
Si potuit m eruisse necem , m eruisse p u te lu r.
Ah! m iser adm isso p le c titu r ille m eo!
Nate , dolor m atris, rap id aru m præ da feraru m ,
Hei m ihi! nalali dilacerate luo,
INate, parum fausti m iserabile pignus am oris,
Hæc tibi prim a dies, hæ c tibi sum m a fuit.
Non m ihi te licuit laerym is perfu n d ere ju s tis ;
In tu a non tonsas ferre sepulcra com as.
Non superincubui ; non oscula frigida carpsi.
D iripiunt avidæ viscera nostra feræ .
Ipsa quoque infantis cum vulnere pro sequar u m liras :
Nec m a te r fuero dicta, nec orba d iu .
Tu tam en, o frustra m iseræ sperate sorori, *
Sparsa, precor, nati collige m em bra tu i ;
E t refer ad m atrem , socioque im pone sepulcro :
U rnaque nos habeat, quam lihet a ria , duos.
É P I T R E XII.
93
cendres. Vis et conserve m on souvenir ; répands des larm es sur
m on trépas; am ant ne redoute pas le corps de ton am ante. Ac­
com plis les dernières volontés d’un e sœ ur irop abandonnée ; j ’exé­
cuterai m oi-m êm e celles de mon père.
ÉPITRE DOUZIÈME
MÉDÉE A JASON
J ’é t a is reine de C olchos, et cependant, il m ’en souvient, j e fus
à ta disposition, lorsque tu im ploras le secours de m on art.
Alors les sœ u rs, dispensatrices des destinées hum aines, devaient
rom pre la tram e de m es jours. Alors Médée eût pu m ourir glo­
rieuse : tout ce qui s’est écou lé de m a vie depuis cette époque
fatale a été un supplice.
H élas! pourquoi l’arbre de P élion, conduit par de jeunes bras,
vogua-t-il à la conquête du bélier de Phryxus ? Pourquoi avonsnous vu à C olchosle navire m agnésien des Argonautes? pourquoi,
troupe de Grecs, vous êtes-vous abreuvés aux eaux du Phase ?
Vive m eraor n o slri, lacrym asque in fun ere funde;
Neve reform ida corpus am antis am ans.
Tu, rogo, projectæ nim ium m andata sororis
P erfer ; m andatis p e rfru a r ipsa patris.
E P I S T O L A D U O D E C I MA
MEDEA JASON I
At tib i C olchorum , m em ini, regin a vacavi,
Ars m ea, quum peteres, u t tibi fe rre t opem .
T unc, quae dispensan t m ortalia ilia, Sorores
D ebuerant fusos evoluisse meos.
Tunc p otu i Medea m ori b e n e : quidquid ab i lio
P roduxi vitaj tem pore, poena fuit.
H ei m ih i! c u r unquam juvenilibus acta lacertis
Phryxeam p e tiit Pelias arb o r ovem ?
C ur unquam Colchi M agnetida vidim us Argo,
T u rb aq u e Phasiacam Graja bibistis aquam ?
94
HÉnOÏDES.
pourquoi (a blonde chevelure m ’a -l-e lle trop charm ée? pou r­
quoi ai-je été séduite par tes grâces et tes discours m ensongers?
Ou bien, puisqu’un vaisseau jusqu’alors inconnu avait abordé sur
nos côtes, et débarqué des m ortels audacieux, que n ’a -t-il été,
l'ingrat (ils d’Éson, affronter sans préservatif les taureaux au
m uftle recourbé et la flam m e qu'ils exhalaient ? Que n a-t-il
jeté la sem ence, et senti autant d’e n n e m is, pour que l’auteur
devint victim e de son propre ouvrage. Que de perfidie eût péri
avec toi, barbare ! que de m aux n ’auraient pas pesé sur ma tête !
Il y a quelque p l a i s i r à reprocher un bienfait à un ingrat ; je
le goûterai : c ’est la seu le jouissance que tu m ’auras procurée.
On t’ordonne de diriger vers.Colchos un navire, invention nou­
velle; tu entres dans l'heureuse contrée de ma patrie. Là,M édée
fut pour toi ce qu’est ici la nouvelle épouse. Autant son père est
riche, autant l’était le m ien : Créon règne sur Éphyre, que bai­
gne une double m er, Éétès règne sur toute la contrée qui s’étend
depuis la gauche du Pont jusqu’à la Scythie n eigeu se. Il offre
l’hospitalité à la jeu n esse grecqu e, et vos corps de Grecs foulent
des lits ornés de peintures. C’est alors que je t’ai vu, que j’ai
Ctir tnihi plus æ quo flavi placuere capilli,
E t décor, et linguæ gratia ficta tu æ ?
Aut» sem el in nostras quoniam nova puppis areuas
V enerat, audaces a ttu le ratq u e viros,
lsse t anhclatos non præ inedicatus in ignés
Im m em or Æ sonides, oraque adunca boum ?
Scm ina jccisset, totidem sensisset e t hostes ;
Ut caderet c u llu c u llo r ab ipse suo.
Q uantum perfidiæ tecum , scé lé rate, perisset !
D cmta forent capiti quani m ala m u lla m eo !
E st aliqua ingrato m e ritu m exprobrare v o lu ptas;
Hac fru a r : hæ c de le gaudia sola feram .
Jussus inexpertam Colchos advertere puppim ,
In tra sti p atriæ régna beata m eæ .
Uoc illic Medea fui nova nupta quod hic est.
Quam p a te r est illi, tam m ihi dives e ra t :
11ic E phyren bim arem , Scythia ten u s ille nivosa
Omne te n e t, Ponti qua plaga læva ja cet.
Accipit hospitio juvenes Æ eta Pelasgos,
Et p re m itis piclos corpora Graja toros.
É P I T R E XII.
05
appris à le connaître : ce fut le prem ier coup porté à mon
esprit. Comme je m ’enflam m ai à ta vue! Une ardeur inconnue
m e brûla, com m e brûle aux autels d es grands dieux la torche de
pin. Tu étais beau, et m a destinée m ’entraînait : tes yeux avaient
absorbé m es regards. Perfide, tu l’as senti : qui peut facile­
m ent cacher l’am our ? La flam m e se trahit et se dénonce par ellem êm e.
Cependant on t’im pose la condition d’assujettir à un joug inac­
coutum é le cou reb elle de féroces taureaux. Ils appartenaient à
Mars : leu rs cornes ne les rendaient pas seules redoutables; leur
terrible halein e était de feu, leu rs pieds d’airain m assif; l'airain
garnissait encore leurs naseaux, l’airain, noirci par la vapeur de
leur souffle. De plu s, on t’ordonne de répandre au loin dans les
cam pagnes, d’une m ain obéissante, les sem ences qui doivent en ­
gendrer des p eup les, pour qu’ils attaquent ton corps à l ’aide
d’arm es n ées avec eux: m oisson ingrate envers celui qui la cul­
tiva. Ta dernière épreuve est de surprendre par quelque ruse
les yeux du gardien, qui jam ais ne som m eillent.
Tunc ego te vidi, tu n c ccepi scire quid esses :
Ilia fuit m entis prim a ru in a meae.
Ut vidi, u t p e r ii! Nec notis ignibus arsi,
A rdet u t ad m agnos pinea taeda Deos.
E t form osus eras, e t me m ea fata tra h e b a n t:
A bstulerant oculi lum ina nostra tui.
I'et’fide, sen sisti : quis enim bene celat am orem ?
E m inet indicio prodita flam m a suo.
DicituR in te rea tibi lex, u t dura ferorum
Insolito p rem eres vom ere colla bourn.
M artis e ra n t : ta u ri plus, qUam p e r corn u a, saevi;
Quorum terrib ilis sp iritu s ignis e r a t;
. i r e pedes solidi, praeteutaque n a rib u s aera,
N igra per adflatus haec quoque facta suos.
Sem ina praeterea, populos g e n itu ra , ju b eris
Spargere devota lata per arva m anu,
Qui p e te re n t secu m n atis tu a corpora telis.
Ilia est agricolae m essis in iq u a suo.
Liim ina custodis, succum bere nescia somno,
U llim us est aliqua decipere a rte labor.
96
tlÉR OÏD ES .
Éétès avait parlé : vous vous levez tous affligés; et la table
som ptueuse déserte les lits verm eils. Que lu étais loin alors de
songer au royaum e que Creuse reçoit en dot, et à ton b eau père, et à la fille du grand Créon ! Tu pars en proie à la tristesse;
m es yeux hum ides t’accom pagnent, et ma langue m urm ure d’une
voix faible : « Adieu ! » Lorsque, blessée d’un trait m ortel, j ’eus
touché le lit dressé dans m on appartem ent, la n u it, a u ssilon gu e
qu’elle était, fut passée par m oi dans les larm es. Devant m es
yeux se présentaient et les farouches taureaux et celte m oisson
détestable; devant m es yeux était le dragon vigilant. L’am our et
la crainte se com battent ; la crainte m êm e augm ente l’am our.
C’était le m atin ; et ma sœ ur chérie, introduite dans m on appar­
tem ent, m e trouve les cheveux en désordre, couchée sur la
figure, et inondant tout de m es larm es. Elle dem ande secours
pour les Minyens : ce que l’une dem ande, u n e autre l'aura. Ce
qu’elle sollicite, nous l’accordons pour le jeune fils d'Éson.
11 est un bois obscurci par les sapins et le feuillage de l'yeuse :
à peine les rayons du soleil y peuvent pénétrer. 11 existe dans ce
bois, de tem ps im m ém orial, un tem ple de Diane : l’im age de la
d éesse est d’or, façonnée par une m ain barbare. Je n e sais si ces
Dixerat Æ etes : m œ sti consurgitis om nes ;
Mgpsaque purpureos deserit alla toros.
Quam tilri nunc longe regnum dotale C reusæ .
E t socer, et inagni nata C reontis e ra n t !
T ristis abis ; oculis abeuntcm prosequor udis,
E t dixit tenui m u rm u re lingua : « Vale ! »
Et positum teligi thalam o m aie saucia lectum ,
Acta est per lacrym as nox m ihi, q uanla fuit.
Ante oculos tauriq u e tru ces, segelesque ncfandæ ;
Anlc m eos oculos pervigil anguis e ra t.
Mine am or, hine tim o r est ; ipsum tim o r augel am orem .
Mane e ra t ; et thalam o cara recepta soror,
D isjeclam que com as, aversaque in ora jaccnlem
Inv enit, et lacrym is om nia plena m eis
Oral opem M iuyis: p e tit altéra ; e t a lté ra habebit.
Æ sonio juveni, quod rogat ilia, dam us.
E st nem us, et piceis et frondibus ilicis atru m :
Vix illuc radiis solis adiré licet.
Sunt in co, fueran tque diu, delubra Dianæ:
Aurea barbarica slat Dca facta m anu.
É P I T R E XII.
97
lieu x se son t effacés avec m oi de ton souvenir. Nous nous y ren­
dons, et tu com m en ces ainsi un discou rs artificieux : « La for­
tune l ’a donné le droit de disposer de ma destinée : m a vie et
m a m ort sont entre tes m ains. C’est assez de pouvoir perdre,
pour qui est jaloux d’un tel pouvoir; m ais m a conservation te
sera plu s glorieuse. Je t’en conjure par n os m aux, que tu peux
alléger, par ta race et la divinité de ton aïeu l, qui de ses regards
em brasse l’univers, par le visage et les sacrés m ystères de la tri­
ple Diane, et par les autres dieux du pays, s’il en est encore, ô
vierge ! prends pitié de m o i; prends pitié des m ien s! E nchainem oi pour jam ais à toi par tes bienfaits. Que si tu ne dédaignes
pas la m ain d’un Grec (m ais com m ent espérer des dieux celte
faveur?), le souffle de m a vie se dissipera dans les airs, avant
qu’une autre épouse que toi partage ma couche. J’en atteste
Junon, qui préside à la sainteté du m ariage, et la déesse qui nous
reçoit dans son tem ple de m arbre. »
Ces paroles (et c’est la m oindre partie de ses séductions) tou­
chèrent le cœ ur d’une jeune fille naïve, et sa m ain a serré ma
iSescio an excid erin l m ecum loca? Venim us illuc ,
Orsus es infido sic p rio r ore lo q u i:
« Jus tibi et a rb itriu m nostrce fortuna salulis
T ra d id it: inque tua vitaque m orsque m anu,
P erdere posse sat est, si quem ju v e t ista potestas;
Sed tib i servatus gloria m ajor ero.
P er m ala nostra precor, quorum potes esse evam en,
P e r genus e t num en cuncta videntis avi,
P er trip licis vullus arcanaque sacra Dianae,
Et si forte alios gens h a b e t ista Deos,
0 virgo, m iserere m e i; m iserere m e o ru m !
Effice m e m eritis tem pus in om ne tuum .
Quod si forte virum non dedignare Pelasguru
(Sed m ihi tarn faciles unde m eosque Deos?),
Sp iritu s a n te m eus tenues vanescat in auras,
Quam thalam o, nisi tu , n upta sit ulla m eo.
Conscia sit Jun o , sacris p n efecia m aritis,
E t dea, m arm orea cujus in aede sum us. >/
Ü£C anim um (et quota pars haec su n t?) m overe puellae
Sim plicis, e t dexfra» dextera juncta meae.
t.
i.
0
m ain. J’ai vu encore tes larm es couler : seraien t-elles trom peu­
ses, elles aussi? Enfin, je fus bientôt prise à tes paroles. Tu at­
telles les taureaux aux pieds d’airain, sans te brûler le corp s,et
fends avec le soc, d’après l’ordre reçu, une terre com pacte et
dure. Tu sèm es dans les sillon s les dents envenim ées; il en naît
des soldats arm és du glaive et du bouclier. M oi-m êm e, qui avais
fourni le préservatif, je pâlis d'effroi, lorsque je vis ces guer­
riers subitem ent nés tenir leurs arm es ; jusqu’à ce que ces frères,
enfants de la terre, spectacle déplorable ! tournèrent contre euxm êm es leurs bras hom icid es. •
Mais voici que le dragon vigilant, h érissé d ’écailles retentis­
san tes, siffle et traîne sur la terre les replis de son poitrail. Où
se trouvait alors ta riche dot? où se trouvaient alors et ta royale
épouse, et l ’isthm e qui sépare les eaux des deux m ers? Et m oi,
qui m aintenant ne suis pour toi qu’une Barbare, m oi qui m a in ­
tenant te parais pauvre et coupable, j ’ai assoupi ses yeux flam ­
boyants par la vertu de m es charm es, je t’ai fait enlever avec
sûreté la toison. Mon père a été trahi ; j ’ai abandonné royaum e
et patrie : dans tout ex il, j’ai bien voulu ne voir qu’une faveur.
Vidi etiam lacrym as : an e t est p ars fraudis in illis ?
Sic cito sum verbis capta puella tuis.
Juiigis et æ ripedes inadusto corpore tauro s,
Et solidam jusso vom ere findis hu m u m .
Arva V enenatis, pro scm ine, d entibu s im pies;
fs'ascitur, et gladios scu taque m iles liabet.
ipsa ego, quæ dederam m edicam ina, pallida scdi,
Quum vidi subitos arm a te n e re v iro s;
DOnec lerrigenæ , facinus m iserabile ! fràtres
lu te r se stiic ta s conseruere m anus.
I’ ervigil ecce draco, squam is crepitan tib u s horrens,
Sibilat, et torlo pectore v e rrit lnim um .
Dotis opes ubi lune ? ubi tune tibi reg ia conjux ?
Quique m aris gëm ini distin ct isthm o s aquas?
Ula ego, quæ tibi sum nunc denique barbara facta,
N unc tibi sum p auper, nunc tibi visa noccns,
Flam m ea subduxi inedicato lum ina som no,
Et tib i, quæ raperes, vellera tu ta dedi.
P rodilus e st g e n ito r; regnum palriam q u e re liq u i :
M unus in exilio quolibet esse tuli.
É P I T R E XII.
9 !)
Ma virgjnilé est devenue la proie d ’un ravisseur étranger; avec
une m ère chérie a été abandonnée la plus tendre des sœ urs.
Mais, en fuyant, je ne t’ai pas laissé sans m oi, ô m on frère :
ma lettre m anque par ce seul endroit. Ce que ma m ain a osé
exécuter, elle n ’ose l ’écrire; j’aurais dû, m ais avec toi, être ainsi
déchirée.
Cependant je n ’ai pas craint (pouvais-je, après cela, craindre
quelque chose?) de m ’exposer à la m er, m oi fem m e déjà coupa­
ble. Où est la déesse ? où sont les dieux? Subissons dans les abî­
m es le juste châtim ent, toi de ta fourberie, m oi de ma crédu­
lité. Oh ! que n ’avons-nous été brisés par les Sym plégades au
m ilieu de nos em brassem ents en sorte que m es os restent collés
aux tien s ! Plût au ciel que l’avide Scylla nous eût fait dévorer par
ses ch ien s! Scylla devait se venger de l ’ingratitude des hom m es.
Et celle qui vom it autant de flots qu’elle en rejette, que ne nous
a-t-elle aussi précipités dans les ondes trinacriennes ! Tu re­
tournes sain et sau f et vainqueur dans les villes de l’H ém onie ; la
laine d’or est offerte aux autels de la patrie. R appellerai-je les
filles de P élias, p ieusem ent cru elles, et les m em bres d’un père
V irginitas facla est peregrini præ da lalro n is;
Opiim a, cum cara m atre, relicta soror.
At non te fugiens sine m e, g erm ane, reliqui :
Déficit hoc uno litera nostra loco.
Quod facere ausa m ea est, non audet scribere dextia ;
Sic ego, sed tecflm , dilaceranda fui.
N ec lam en extim ui (quid enim post ilia tim erem ?)
C redere me pelago fem ina, jam que nocens.
iNumen ubi e s t? ubi Di? M éritas subeam us in alto,
Tu fraudis pœ nas, credulitatis ego.
Complexos utin am Sym plegades elisissent,
N ostraque adh æ reren t ossibus ossa tuis!
Aut nos Scylla rapax canibus m isisset edendos!
D ebuit ing ratis Scylla n ocere viris.
Q uxque vom it fluctus totidem , totidem que resorbet
Nos quoque T rinacriæ supposuisset aquæ !
Sospes ad Hæmonias victorque re v e rteris u rb e s;
P o n itu r ad patrios aurea lana Deos.
Quid referam Peliæ natas, p ietate nocentes,
Cæsaque virginea m em bra patern a m anu ?
coupés par une m ain virginale? Que les autres m e blâm ent, tu
dois m e louer, toi, pour qui j’ai été si souvent forcée d’être cou­
pable.
Tu as osé (les paroles m anquent à ma juste indignation), tu
as bien osé m e dire : « Sors du palais d ’Éson. » J’ai obéi, j ’ai
quitté le palais, accom pagné de m es deux enfants, et de ton
am our, qui m e suit en tous lieu x. Aussitôt que les chants de
l ’hymen ont frappé m es oreilles, et que brille l’éclat des fla m ­
beaux allum és, que la flûte célèbre votre union par ses accords,
plus lam entables pour m oi que latrom p ette funéraire, je fus épou­
vantée, sans toutefois croire encore à l’énorm ité du forfait : ce­
pendant l’effroi glaçait tous m es m em bres. La foule accourt ; on
s’écrie, on répète : « H ym en, ô bym énée ! » Plus les voix appro­
chent, plus m on mal redouble. Mes serviteurs se détournaient
pour pleurer, et cachaient leurs larm es. Qui voudrait être le
m essager d’un si grand m alheur? Mieux valait pour m oi que
j ’ignorasse ce qui était; m ais, com m e si je le savais, m on âm e
était attristée. Lorsque le plus jeu n e de m es fils, par m on ordre
non m oins que par curiosité, s’arrêta sur le seuil de la porte à
lit culpent alii, tibi m e lau d are necesse est,
Pro quo sum toties esse coacta nocens.
Ausus es o (justo desunt sua verba dolori),
Ausus es, « Æ sonia, dicere, cede dom o. »
Jussa dom o cessi, natis com itata duobus,
Et, qui me seq u itu r sem per, a m o rt tù i.
lit subito nostras Hymen canlatu s ad aures
V enit, et accenso lam pades igne m irant,
T ibiaque effundit socialia carm ina vobis,.
At m ihi fu n erea flebiliora tuba,
P ertim ui ; nec adhuc tan tu m scelus esse putabam :
Sed tam en in toto pectore fi igus e ra t.
Turba ru u n t ; et, Hym en, clam ant, Ilym enæ e, fréq u en tan t.
Quo propior vox est, hoc m ih i pejus e ra t.
Diversi flebant servi, lacrjm asque tegebant.
Quis vellet ta n ti n u n tiu s esse m ali?
Me quoque, quiilquid e ra t, potius nescire ju v a b a t :
Sed tanquam scirem , m ens m ihi tristis e ra t.
Quum m in o r e pueris jussus studioque videndi,
C onstitit ad gem inæ lim ina prim a foris.
É P I T R E XII.
4 oi
deux battants : « S o rs, m e d it-il, ó ma m ère! c'est Jason mon
père qui présidera la cérém onie; avec son m anteau d’or, il guide
son char attelé. » Soudain je déchirai m on vêtem ent et m e frap­
pai la poitrine ; m on visage m êm e ne fut pas à l’abri de m es
coups. J’étais tentée de m e précipiter au m ilieu de la foule, et
d ’arracher les festons entrelacés dans ma chevelure. A peine
j ’eus assez d’em pire sur m oi pour ne pas crier, ainsi éch evelée :
« C’est m on époux! » et le retenir.
Réjouis-toi, m on père que j’ai outragé; Colchos abandonnée,
réjouissez-vous; om bre d’un frère, prenez-m oi en sacrifice ex­
piatoire. D élaissée, j’ai perdu royaum e, patrie, foyer dom esti­
que, et un époux qui, à lui seul, était tout pour m oi. J’ai donc
pu dom pter un dragon et des taureaux furieux; et un seul
hom m e m e résiste? et moi qui, par de savants breuvages, ai re­
poussé des feux inh um ains, je ne puis échapper à m es propres
ardeurs?.M es charm es, m es sim ples et m es artifices m ’abandon­
nent? la d éesse et les augustes m ystères d'Hécate son t im puis­
sants? Le jour est pour m oi sans attrait ; les insom nies nocturnes
sont pleines d’am ertum e : le doux repos ne calm e pas m es sens.
Hic m ihi : « M ater, abi ; pom pam p a te r, iu q u it, Iason
Ducet ; e t adjunctos aureus u rg et equos. »
P rotinus abscissa planxi m ea pectora veste ;
Tuta nec a digitis ora fuere m eis.
Ire anim us m ediæ suadebal în agm ina turbæ ,
Sertaque com positis dem ere rap ta com is.
Yix m e co n tin u i, quin sic laniata capillos
Clam arem : « Meus est ! • injicerem que m aaus.
Læse p a te r, gaude ; Colchi gaudele relicti ;
Inferías, um bræ fra tris, h ab e te m ei.
De?eror, am issis reg n o , patriaq u e, dom oque,
Conjuge, qui nobis om n iaso lu s e ra t.
Serpentes ig itu r p otu i tau ro sq u e fu ren tes,
Unum non potui p erdom uisse virum ?
Q uæ que feros pepuli doctis m edicatibus ignés,
Non valeo flam m as effugere ipsa m eas ?
Ipsi m e cantus herbæ que a rtesq u e relin q u u n t?
N il Dea, nil Hecates sacra potentis ag u n t?
Non m ihi g rata dies ; noeles vigilantur am ara?.
Nec te n e r in m inero peclore soninus adesl.
G.
102
HÉ ROÏ DES .
Je ne puis m e procurer le som m eil, et j'ai assoupi un dragon!
Mon art a plus d’influence sur les autres que sur m oi. Ces m em ­
bres que j ’avais préservés, une rivale les em brasse : elle recueille
le fruit de m es peines.
Peut-être m êm e, tandis que tu cherches à te faire valoir au­
près de ta sotte com pagne, et à adapter tes discours à ses injus­
tes oreilles, inventes-tu de nouvelles calom nies contre ma figure
et m es m œ urs. Qu’elle rie ; qu’elle soit joyeuse de m es vices ;
qu’elle rie et qu’elle étale sa pom pe sur la pourpre de Tyr : elle
pleurera, et l’em portera sur m oi en ardeurs dévorantes. Tant
qu ’il y aura du fer, de la flam m e, et les sucs des poisons, aucun
ennem i de Médée ne restera im puni.
Si les prières touchent ton cœ ur de bronze, écoute m ainte­
nant des paroles qui révoltent ma fierté. Je suis à ton égard sup­
pliante, autant que tu l’as été souvent au m ien : je ne balance
pas à tom ber à tes genoux. Si je su is m éprisable à tes yeux, re­
garde nos com m uns enfants : une cruelle m arâtre m altraitera les
fruits de ma fécondité. El ils ne te ressem blent que trop ; leurs
traits m e touchent; et chaque fois que je les vois, m es yeux se
Quæ me non possum , potui sopire draconem !
U tilior cuivis, quam m ihi, cu ra m ea e st.
Quos ego scrvavi, pellex a m p lectitu r a rtu s :
E t n o stri fru ctu s ilia laboris habet.
F orsitan e t, stu ltæ dum te jactare m aritæ
Quæris, et injustis aurib us apta loqui,
In faciem m oresque meos nova crim ina fingis.
R ideat, et vitiis læ ta sit ilia m eis ;
Rideal, et Tyrio jaceat sublim is in ostro :
Flebit, et ardores vincet adusta m eos.
Dum ferrum flam m æque aderunt, succusque veneni,
llostis Medeæ n ullus in u ltu s e rit.
Quod si forte preces præ cordia ferrea ta n g u n t ;
N unc anim is audi verba m in ora m eis.
Tarn tib i sum supplex, quam tu m ih i sæpe fuisti :
Nec m oror ante tuos procubuisse pedes.
Si tibi sum vilis, om m unes respice natos :
Sæviet in p artu s dira noverca m eos.
E t nim ium sim iles tibi su n t, et im agine tangor
E t, quoties video, lum ina nostra m adent.
É;PITRE XI I.
103
m ouillent. Au nom des dieux, par la lum ière radieuse de ton
aïeul, par m es bienfaits et m es deux enfants, gage d’am our,
rends-m oi, je t’en conjure, ce lit pour leq u el, in sen sée! j’aj
abandonné tant de choses ; réalise tes prom esses, et ren ds-m oi
secours pour secours. Je ne t’im plore pas contre des taureaux
ou des guerriers, n i pour qu’un dragon se rep ose, dom pté par
ton art, Je te dem ande à toi-m êm e ; je t’ai m érité; tu t’es donné à
m oi ; je suis devenue m ère en m êm e tem ps que tu devenais père,
Tu m e dem and es où est ma dot? je l'ai com ptée dans ce champ
que tu devais labourer, pour obtenir la toison. Ce bélier d’or,
brillant de sa dépouille d ’or, voilà ma dot. Que je te dise ; « Rendsla-m oi,» tu refuseras. Ma d ot! c’est ta conservation; ma dot [
c ’est la jeu n esse grecque. Va m aintenant, scélérat ; com pare à
cela l ’opulence du fils de Sisyp he, Ta vie, la possession d’une
épouse et d’un beau-p ère puissant, la possibilité m êm e où tu
es d’être ingrat, tel est m on ouvrage. Bientôt je vo u s.,, m ais à
quoi bon annoncer d’avance la peine ? la colère enfante d’affreu­
ses m enaces. J’irai où m e conduira la colère. Peut-être m e re­
pentirai-je de m a v en gean ce?... m ais je m e repens aussi d’avoir
P e r Superos oro, p e r avitæ lum ina flam mæ,
P er m e ritu m , et natos, pignora n ostra, duos:
R edde torum , pro q u o to t res insana re liq u i;
Adde fidem dictis, auxilium que refer.
Non ego te im ploro contra tauro sque virosq ue;
U tque tua serpens vicia quiescat ope.
Te peto, quem m eru i, quem nobis ipse dedisti
Cum quo sum p a rite r facta p a re n te païens.
Dos u b i bit, quæ ris? campo num eravim us ilio,
Qui tib i, laturo vellus, arandus e ra t.
A ureus ille aries, villo spectabilis aureo,
Dos m ea ; quam , dicam si tibi : « Redde, » neges.
Dos mea, tu sospes ; dos est m ea, G raja juventu s.
I nun c, Sisypbias, im probe, confer opes.
Quod vivis, quod habes nuptam socerum que potentein ,
Hoc ipsum , in g ratu s quo potes esse, m eura est.
Quos equidem a c tu tu m !... sed quid præ dicere pnenain
A ttin et? ingéniés p a rlu rit ira m inas.
Quo fe ret ira, seq uar. Facti fortasse p ig e b it? ...
Et piget infido consuluisse viro.
104
HÉR OÏD ES.
protégé un infidèle époux. Que le dieu, qui m aintenant bouleverse
m on cœ ur, y pourvoie ; je ne sais quel projet sinistre m édite
mon âme.
ÉPITRE TREIZIÈME
LAODAMIE A PROTÉSILAS
T on am ante Laodamie l’Ém onienne envoie le salut à son époux
l’Ém onien et désire qu’il arrive à son adresse. La renom m ée pu­
blie que, retenu par les vents, lu restes à Aulis : ah ! lorsque tu
m e fuyais, où était-il, ce vent? Alors les m ers auraient dû s'op­
poser à vos ram es : c’était le tem ps favorable à la fureur des
ondes. J’aurais prodigué plus de baisers à mon époux; je lu i au­
rais fait plus de recom m andations; et il est beaucoup de choses
que je voulais te dire. Tu as brusquem ent quitté ces lieu x; le
vent qui appelait tes voiles était celui que désiraient les m ate­
lots, m ais non pas moi : le vent était convenable pour les n au tonniers, m ais non convenable pour une am ante. Je m ’arrache à
V iderit ista Deus, qui nunc mea pectora versât :
Nescio quid certe m ens m ea m ajus agit.
E P I S T O L A T E R T I A DE CI MA
LAODAMIA PR O TE SILA O
Mittit , et optat am ans, quo m ittitu r, iré salutem ,
yEmonis ASmonio Laodam ia viro.
Aultde te fam a est, vento re tin en te , m o ra ri:
Ah ! m e quum fugeres, hic ubi ventus erat ?
Tum freta debuerant vestris obsistere re m is :
lllud e ra t saevis u tile tem pus aquis.
Oscula plura viro, m andataque p lu ra dedissem ;
lit su n t quaí volui dicere m ulta tibi.
R aptus es bine pra?ceps ; et, qui tua vela vocaret,
Quem cuperent nauta;, non ego, ventus e r a t:
Ventus e ra t nautis aptus, non aptus am onti.
Solvor ab am plexu, l'rolesilae, tuo
É PI TUE X I I I .
105
tes em brassem ens, Protésilas; ma langue laisse la parole inache­
vée dans ma bouche; à peine elle put dire un triste adieu. Borée
souffle, et enfle la voile tendue : déjà m on cher Protésilas était
loin de m oi.
Tant que j’ai pu regarder m on époux, je m e plaisais à le regar­
der, et m es yeux n ’ont pas cessé de suivre les tien s. Je ne p ou ­
vais plus te voir, je pouvais voir tes voiles : longtem ps tes voiles
fixèrent m es regards. Mais quand je ne vis plus ni toi ni tes voiles
fugitives, que je n ’eus plus rien que la m er à contem pler, et que
la lum ière s’enfuit aussi avec toi, on dit que, les ténèbres s’épais­
sissant autour de m oi, m es genoux fléchirent, et je tom bai sans
connaissance. A peine m on beau-père Iphiclus, à peine le vieil
Acaste, à peine ma m ère consternée, en m ’arrosant d’une eau
fraîche, p u ren t-ils m e ranim er : ils m e rendirent un pieux, m ais
inutile devoir. Je leur en veux, dans m on m alheur, de ne m ’avoir
pas laissé m ourir.
Je reprends enfin l’usage de m es sen s et m es douleurs à la fois ;
un légitim e am our déchire m on chaste cœ ur. Je su is indiffé­
rente au soin de m? chevelure ; je ne songe plus à m e couvrir d’un
Linguaque m andantis verba im perfecta rc lin q u it ; *
Vix illud p o tu it dicere triste vale.
Incubu it Boreas, ab reptaque vela te te n d it :
Jam que m eus longe P rotesilaus e ra t.
Dum polui spectare viru m , spectare juvabat :
Sum que tu’os oculos usque secuta m eis.
Ut te non poteram , p o teram tu a vela videre :
Vela diu vultus d e tin u e re m eos.
At postquam nec te, nec vela fugacia vidi,
E t quod sp eclarem , n il, nisi pontus, e ra t,
Lux quoque tecum a b iit, tenebris exsanguis obortis
Succiduo dicor procubuisse genu.
Vix socer Iphiclus, vix m e grandæ vus Acastus,
Vix m ater gelida m œ sta refecit aqua :
Officium fecere pium , sed in u tile, nobis.
Ind ignor m iseræ non licuisse m ori.
U t rediit anim us, p a riter red iere dolores ;
Peclora legitim us casta m om ordit am or.
Nec m ilii pectendos cura est p ræ b ere capillos ;
Nec libet a u rata corpora veste tegi.
vêtem ent d’or. Comme celles qu’on croit frappées du thyrse que
porte le dieu à la double corne, je vais çà et là, au gré de m on
délire. Les m ères de Phylacé accourent, elles m e crient : « Re­
vêts ton royal m anteau, Laodam ie. » Moi, que je porte des vête­
m ents de pourpre, tandis qu’il porte la guerre sous les rem parts
d’Ilion ? Que je peigne m a chevelure, tandis qu’un casque charge
sa tête ? Que je porte des vêtem ents n eu fs, et m on époux de lour­
des arm es ? Autant qu’il est possible, ori dira que, par m on deuil,
j'ai im ité tes peines ; et je passerai dans la tristesse ces tem ps de
guerre.
M alheureux fds de Priam , Paris, beauté fatale aux tien s, sois
un aussi im puissant ennem i, que tu fus un hôte infidèle. Je vou­
drais ou que tu eusses réprouvé les traits de ton épouse de Ténare, ou que les tien s lui eussen t déplu. Toi, M énélas, trop em ­
pressé pour une fem m e ravie, h élas! que ta vengeance fera
couler de larm es ! dieux ! je vous en conjure, écartez de nous ce
sinistre présage, et que m on époux consacre ses arm es à Jupi­
ter, auteur de son retour. Mais je suis craintive ; et, chaque fois
que je songe à cette déplorable gu erre, m es larm es coulent à la
Ut quas pam pinea tetigisse B icorniger hasta
C reditur, hue illuc, quo fu ro r egit, eo.
C onveniunt m atres Phylaceides, e t m ih i clam ant :
« Indue regales, L aodaraia, sinus. »
Scilicet ipsa geram salu ratas m urice vestes,
Bella sub Iliacis m œ nibus ille g e ra t?
Ipsa comas pectar, galea caput ille p re m a tu r ?
Ipsa noyas vestes, dura vir arm a ferat?
Qua possum , sq ualore tuos im itata labores
Dicar ; e t hæc belli tem pora tristis agam .
D y s p a ri P riam ide, dam no form ose tu o ru ra,
Tarn sis hostis iners, quam m alus hospes eras.
Aut te Tæ nariæ faciem culpasse m aritæ ,
Aut illi vellem displicuisse tu a m .
T u, qui pro rap ta n im ium , M enelae, laboras,
Hei m ih i! quam m ultis flebilis u lto r e r is !
Di, precor, a nobis om en rem ovete sin istru m ,
E t sua det reduci vir m eus arm a Jovi.
Sed tim eo; quotiesque su b it m iserabile hélium ,
More nivis lacrym æ sole m adentis, e u n t.
É P I T R E XIII .
101
m anière de la neige fondant au soleil. Ilion, T énédos, leS iin o ïs,
le Xanthe et l ’Ida sont des nom s redoutables presque par leur
son m êm e.
L’hôte n’eût pas osé tenter cet enlèvem ent, s’il n ’avait pu se
défendre : il connaissait ses forces. Il venait, dit-on, brillant
d’or, et portant sur son corps l’opulence phrygienne. Puissant
par sa flotte et ses guerriers, instrum ents de guerre hom icides, il
est suivi néanm oins de la plus faible partie de son royaum e.
Voilà, fille de Léda et sœ ur des jum eaux, à quoi je soupçonne
que ta défaite est due ; voilà ce que je crois funeste aux Grecs.
Je crains un je ne sais quel Heclor : Paris a dit qu’Heclor dirigeait
de sa m ain sanguinaire les affreux com bats. Ah ! si je te suis
chère, garde-m oi d’H ector, quel qu’il soif ; conserve ce nom
gravé dans ton souvenir. Lorsque tu l’auras évité, n ’oublie pas
d’éviter les autres, et pense qu’il y a là plusieurs H ectors. Tâche de
te d ire, toutes les fois que tu te disposeras à com battre : « L aodamie m ’a recom m andé de l’épargner. »
S’il est perm is que Troie succom be sous les efforts des batail­
lons grecs, qu’elle tom be sans que tu aies reçu aucune blessure»
iiion e t T enedos, Sim oisque et X anthus e t Ide,
Nomina su n t ipso pæ ne tiraend a sono.
Dec rap ere ausurus, n isi se defendere posset,
Hospes e ra t : v ires n overat ille suas.
V enerat, u t fam a est, m ulto spectabilis auro,
Q uique suo Phrygias corpore fe rre t opes ;
Classe virisq ue potens, p e r quæ. fera bella g e ru n lu r;
E t seq u itu r regni pars quotacunqu e sui.
His ego te victam , consors Ledæa geraellis,
S uspicor; hæ c D anais posse nocere pulo.
H ectora nescio quem tim eo : Paris H ectora dixit
Ferrea san guinea bella m overe m anu.
Hectora, quisquis is est, si sum tib i cara, caveto :
S ignatum m entori pecto re nom en h abe.
H une u b i vitaris, alios vitare m ém ento ;
E t m ultos illic H ectoras esse puta.
Et facito dicas, quoties pugnare parabis :
« P arcere m e ju s s it L aodam ia sibi. »
Si cadere Argolico fas est sub m ilite T rojam ,
Te quoque non u llu m vulnus h abenle, cadat,
108
HÉROÏDES.
Que Ménélas combatte et s’élance au sein de la m êlée, pour e n le ­
ver à Paris celle que Paris lui avait d’abord ravie. Qu’il se préci­
pite, et celui dont il triom phe par le droit, qu’il en triom phe par
les armes : un époux doit reconquérir sa fem m e au m ilieu des
ennem is. Ta cause est différente : com bats seulem en t à vivre, et
à pouvoir revenir dans les bras de ta tendre m aîtresse. Dardaniens, épargnez, je vous en conjure, de tant d’ennem is, un seul :
que m on sang ne coule pas de ce corps. Il n’est pas de ceu x à
qui il sied bien de com battre un fer nu à la m ain, et de présen­
ter aux coups des guerriers un e poitrine inhum aine. Il est bien
plus fort, lorsqu’il com bat en am our. Que d’autres fassent la
guerre, Protésilas doit aim er. M aintenant je l ’avoue, j ’ai voulu le
rappeler ; et m on cœ ur m ’y portait ; ma langue s’est arrêtée par
la crainte d’un m auvais augure. Lorsque lu voulais partir pour
Troie par la porte de ton père, ton pied, en heurtant le seu il,
fournit un présage. A cette vue, je gém is, et m e dis se c r è te ­
m ent à m oi-m êm e : « Que ce soit le présage du retour de m on
époux ! » Maintenant je te rapporte ce fait, pour que tu ne sois
pas acharné sous les arm es : fais que toutes m es alarm es se dis­
persent dans les airs.
Pugnet, et adversos te n d at M enelaus in hostes,
Ut ra p ia t P aridi, quam Paris ante sibi.
Irru a t, et causa quem vincit, vincat et arm is :
Hostibus e m ediis nupla petenda viro est.
Causa tu a est dispar : tu tantum vivere pugna,
Inque pios dom inæ posse redire sin u s.
P arcite, D ardanidæ, de lo t, precor, hostib u s uni :
Ne m eus ex illo corpore sanguis eat.
Non est, quem deceat nudo concurrere ferro,
Sævaque in oppositos pectora ferre viros.
F o rtins ille potest m ulto, qui p ugnat am ore :
Bella gérant alii ; Protesilaus am et.
Nunc fateor, volui revocare, anim usque ferebal ;
S u bstitit auspicii lingua tim oré mali.
Quum foribus velles ad T rojam exire paternis,
l'es tuus offenso lim ine signa d é d it:
Ut vidi, ingem ui, tacitoque in pectore dixi:
« Signa reversuri sinl, precor, ista v iril »
ttæc tibi nunc refero, ne sis anim osus in arm is ;
Fae m eus in ventos hic tim o r om nis eat.
É P I T R E XIII.
109
Le sort aussi assigne une fin déplorable à je ne sais quel guer­
rier qui, le prem ier des Grecs, louchera le sol troyen. Malheu­
reuse celle qui, la prem ière, pleurera le trépas de son époux !
F assent les dieux que lu ne veuilles pas signaler ta bravoure !
Parmi les m ille vaisseaux, que le tien soit le m illièm e; que le
dernier il fende les ondes déjà fatiguées. Je te donne aussi cet
avertissem ent : sors le dernier du vaisseau; ce n ’est point la
terre de tes pères, pour te hâter d’y descendre. Lorsque tu re­
viendras, accélère le m ouvem ent de ta n ef par la ram e et la
voile ; et arrête ta course agile sur ton rivage.
Soit que Phébus se cache, ou que du haut des cieux il plane
sur la terre, tu es, pendant le jour et pendant la nuit, l’objet de
ma dou leu r; m ais plutôt la nuit que le jour. La nuit a des char­
m es pour la jeu n e fille qu’enlace un bras passé sou s son cou. Je
poursuis dans ma couche solitaire des songes m ensongers : je
m anque des vraies jo ies, et les fausses m ’enchantent. Mais pour­
quoi ton im age s’o ffr e-t-e lle pâle à m es regards ! pourquoi ces
nom breux reproches que ta bouche m 'adresse? Je m ’éveille en
sursaut et j ’adore les sim ulacres de la nuit ; aucun autel th essalien n ’est privé d’une odorante fum ée. Je prodigue l’en cen s, je
Sors quoque nescio quem fato d ésignât iniquo,
Qui prim us D anaum T roada tangat hum um .
Infelix, quæ prim a virum lugebit adem tum l
Di faciant, ne tu stre n u u s esse velis !
In le r m ille rates tua sit m illesim a puppis;
Jam que fatigalas ultim a v erset aquas.
Hoc quoque præ m oneo: de nave novissim us exi ;
Non est, quo properes, te rra patern a tib i.
Q uum venies, rem oque move veloque carinam ;
Inque tuo celerem litore siste gradum .
S ive la te t Phœ bus, seu te rris altior exlat,
Tu m ih i luce dolor, tu m ihi nocte, venis ;
Nocte tam en, quam luce, m agis. Nox grata puellis,
Q uarum suppositus colla lacertu s habct.
Aucupor in lecto m endaces cælibe som nos :
Dum careo veris, gaudia falsa ju v a n t.
Sed tua c u r nobis pallens o ccurrit im ago ?
C ur venit a verbis m ulta querela tuis?
E xcutior som no, sim ulacraque noclis adoro ;
Nulla caret fum o Thessalis a ra meo.
T. i.
7
110
11ÉR0ÏDES.
l ’arrose de m es larm es; la flam m e relu it, com m e elle s'élève de
la libation d’un vin pur. Quand donc, à ton retour, te pressant
de m es étreintes caressantes, m e pâm erai-je dans les langueurs
de la joie? Quand viendra le jour où, réuni à m oi pour jam ais
dans un lit com m un, tu m e raconteras tes brillants exploits de
guerre? Et pendant que tu m e les raconteras, quelque plaisir
que j’éprouve à les entendre, tu recevras et donneras tour à tour
beaucoup de baisers. Toujours il est bien que les paroles d un
récit en soient retardées : la langue est m ieux disposée à le redire.par ce doux retard. Mais quand je songe à T roie, je songe
aussi aux vents et à la m er; l’espérance cède, vaincue, aux in ­
quiétudes de la crainte.
Un autre sujet de p ein es, c’est que les vents arrêtent la navi­
gation : vous vous disposez à partir m algré la m er. Qui voudrait
retourner dans sa patrie, lorsque les vents s’y opposent? Vous
faites voiles de votre patrie, m algré les m enaces de la m er. Nep­
tune ne vous offre pas une route vers sa ville. Où allez-vous ?
retournez chacun dans vos dem eures. Où allez-vous, Grecs? en­
tendez les vents qui vous défendent d’avancer : ce retard
n ’est pas causé paf un hasard soudain, m ais par la divinité.
T ura dam us, lacrym ainque super, qua sparsa re lu c e t,
Ut solet adfuso surgere flam raa m ero.
Quando ego, te reducem cupidis araplexa lacertis,
Languida læ titia solvar ab ipsa m ea ?
Quando e rit u t, lecto m ecum bene ju n c tu s in uno*
M ilitiæ referas splendida facta tuæ?
Quæ m ihi dum référés, quam vis audirc juvabit,
Multa tam en rapies oscula, m u lta dabis.
Sem per in his apte n a rran tia verba re s is tu n t :
P rom tior est dulci lingua referre m ora.
Sed quum Troja subit, subeunt ventique frelum que ;
Spes bona sollicilo victa tim o ré cad it.
Hoc quoque, quod venti pro hibent exire carinas,
Me m ovet : invitis ire paratis aquis.
Quis velit in patriam , veuto p ro h ib en te, re v e rti?
A patria pelago vela vetante datis.
Ipsc suam non præ bet ite r N eptunus ad urbein.
Quo ru itis ? vestras quisque redite dom os.
Quo luitis, Danai ? ventos audite votantes :
Non subiti casus, num inis ista m ora est.
É P I T U E XIII .
m
Que redeniande-t-on dans cetle im portante guerre? une vile
adultère. Tandis qu’il en est tem ps encore, vaisseaux d’Inachus,
revenez sur vos pas. Mais pourquoi les rappeler ? loin ce présage
de rappel ; qu’une brise favorable règne sur la paisible surface
des ondes !
J’envie le sort des Troyennes : elles verront, il est vrai, les fu­
nérailles lam entables de leurs époux, m ais l ’ennem i ne sera pas
loin . La nouvelle fiancée, de ses propres m ains, placera le casque
sur la tête de son vaillant époux, et lui donnera des arm es bar­
bares; elle lui donnera des arm es, et, en les lui donnant, elle
lui prendra des baisers : ce genre d’office sera doux à tous deux.
Elle accom pagnera le guerrier, lui recom m andera de revenir, et
lui dira : « Fais en sorte de rapporter ces arm es à Jupiter ! »
C elu i-ci, em portant les recom m andations récentes de sa m aî­
tresse, com battra avec précaution, et tournera ses regards vers
ses foyers. Au retou r, elle le déchargera de son bouclier, lui en­
lèvera son casque et recevra sur son sein sa poitrine fatiguée.
Nous, au contraire, nous vivons dans l’incertitude ; l ’anxiété
de la crainte nous oblige à regarder com m e réel tout ce qui est
possible.
Quid p e titu r ta n to , nisi tu rp is adultéra, bello ?
Durn licet, Inachiæ , v e rtile vela, rates.
Sed quid ego revoco hæ c?om en revocanlis abesto,
B landaque com positas aura secund et aquas.
T roasin invideo, quæ si lacrym osa suorum
F u nera conspicient, nec procul liostis erit.
Ipsa suis m anibus forti nova nupta m arito
Im ponet galeam , barb araq u e arm a d abit;
Arma dabit, dum que arm a d abit, sim ul oscula sum et :
Hoc genus officii dulce duobus e rit.
îb'oducetque virum , dabit e t m andata rev erti ;
Et dicet : « R eferas ista face arm a Jovi. »
ille, ferens dom inæ m andata recentia secum ,
P u gnabit caule, respicietque dom um .
Exuet hæ c reduci clypeum , galeam que resolvet,
Excipietque suo pectora lassa sinu.
Nos sum us incertæ , nos anxius om nia cogit,
Quæ possunt lieri, facta p u ta rè, tim or.
H2
H É R O ÏD ES .
Toutefois, tant que tu porteras les arm es dans un m onde diffé­
rent, j’ai une im age en cire qui m e retracera tes traits. A elle
j ’adresse des paroles d’am our qui te sont destinées ; c ’est elle
qui reçoit m es em brassem ents. Crois-m oi, celte im age est plug
que ce qu’elle paraît. Ajoute la parole à la cire, ce sera Protésilas.
J’y attache m es regards, je la presse contre m on sein com m e m on
époux véritable ; et, com m e si elle pouvait répondre, je m e plains
à elle. Car ton retour et ton corps, idole de ma vie, par les feux
sym pathiques du cœ ur et de l ’hym en, par celte tête que je vou .
drais voir blanchir, que je voudrais te voir rapporter en te s
lieux, je jure de t’accom pagner partout où tu m ’appelleras, soit
qu'il t’arrive ce qu’hélas! je redoute, soit que tu puisses te sou­
straire au trépas. Une dernière et courte recom m andation term i­
nera ma lettre : « S itu n ’es pas indifférent pour m oi, ne le sois
pas pour toi-m êm e. »
Dum tainen arm a geres diverso m iles in orbe,
Quæ référât vultus e st m ihi cera tuos.
Illi blanditias, illi tibi débita verba
Dicim us, am plexus accipit ilia m eos.
Grede m ihi : plus est, quam quod videatur, im ago.
Adde sonum ceræ , Protesilaus e rit.
Hanc speclo, teneoque sinu pro conjuge vero ;
E t, tanquam possit verba re ferre, q u e ro r.
Per red itu s corpusque tuum , m ea n u m in a, juro,
P erque p ares anim i conjugiique faces,
Perque, quod u t videam canis albere capillis,
Quod tecum possis ipse referre, caput,
Me tibi venturam com item , quocunquc vocaris
Sive, quod heu 1 tim eo, sive supersles cris.
U ltim a m andato claudetur epistola parvo :
« Si tibi cura m ei, sit tibi cura tu i. »
É PI T KE XIV.
115
ÉPITRE QUATORZIÈME
HYPER 5INESTRE A LYNCÉE
H y p e r m n e s t r e envoie cette épitre au seul qui lui reste de tant
de frères : la foule des autres a péri Victime de crim in elles épou­
ses. On m e retient dans une prison, chargée de chaînes pesantes :
la cause de m on supplice est d’avoir été sensib le. Parce que m on
bras a craint de plonger le glaive dans un cœ u r, je suis coupable ;
on m e louerait, si j’avais osé com m ettre ce forfait. Mieux vaut
être coupable, que d’avoir plu ainsi à m on père; je ne regrette
pas d ’avoir les m ains pures d’un m eurtre. Que m on père m e
brûle des feux que je n ’ai pas profanés, qu’il tourne contre m on
visage les torches du sacrifice, ou qu’il m ’égorge avec le glaive
qu ’il eut la barbarie de m e livrer, afin que la m ort dont m on
époux n ’a pas p éri, m oi épouse je la subisse ; il n’obtiendra ja­
m ais que m a bouche m ourante s’écrie : « Je m e repens » ; tu
n ’es pas capable de regretter ta vertu, H yperm nestre. Honte à
E P I S T O L A Q U A R T A DE C I MA
HY PERM NESTRA LYNCEO
Mittit Ilyperm nestra de tô t modo fratrib u s uni :
Cætera nu p taru m crim ine tu rb a ja c e t.
Clausa dom o ten eo r gravibusque coercila vinclis:
Est rnihi supplicii causa, fuisse piam .
Quod m anus ex tim uit jugulo deraittere ferru m ,
Sum rea ; lau d arer, si scelus ausa forem .
Esse ream præ stat, quam sic placuisse p a ren li ;
Non piget im m unes cædis h ab ere m anus.
Me p aler igne licet, quem non violavim us, u ra l,
Quæque aderant sacris, te n d at in ora faces,
Aut illo ju g u let, quem non bene trad id it, ense,
Ut, qua non cecidit v ir nece, nupta cadam ;
Non tam en, u t dicant m orientia, « P œ nitet, » ora,
E fliciet: non es quam piget esse piam .
114
JIÉROÏDES.
Danaüs et à ces sœ urs dénaturées : telle est la conséquence d’une
action crim inelle.
Mon cœ ur s’épouvante au souvenir de cette nuit désastreuse,
et un soudain trem blem ent arrête m a m ain prête à écrire. Celle
que tu croirais avoir pu consom m er le m eurtre d’un époux,
craint de retracer un m eurtre dont elle n ’est pas 1 auteur ; je
vais toutefois l ’entreprendre. Le crépuscule du m atin com m ençait
à poindre sur la terre : c ’étaient les dernières ténèbres de la nuit
et les prem ières lueurs du jour. Les petites-filles d’Inachus sont
conduites au palais du puissant m onarque. Le beau-père reçoit
dans sa dem eure ses brus arm ées. De toutes parts étincellent les
flam beaux enrichis d'or; un sacrilège encens est épandu sur les
brasiers irrités. La foule invoque l’hym en et l ’appelle : l ’hym en
fuit leur prière; l’épouse m êm e de Jupiter a déserté sa ville. Ce­
pendant les époux, chancelants d’ivresse, accourent et se ras­
sem blent à la voix de leurs com pagnons ; des fleurs nouvelles
couronnent leurs cheveux parfum és. Ils se rendent joyeux dans
leurs cham bres nuptiales, leurs futurs tom beaux, et foulent de
leurs corps des couches où la m ort les attend. Déjà ils goûtaient
un profond som m eil, chargés de m ets et de vins; le calm e régnait
P œ n iteat sceleris Danaum sæ vasque sorores :
Hic solet eventus facta nefanda sequi.
Cor pavet adm onitu lem eratæ sanguine noctis,
E t subitus dextræ præ pedit orsa Irem or.
Quam lu cæde putes fungi potuisse m a riti,
S cribere de facta non sibi cæde tim et ;
Sed tam en experiar. Modo facta crepuscula te rris :
U ltim a pars noctis, p rim aque lucis e ra t.
D ucim ur Inachides m agni sub tecta T yranni;
E t socer arm atas accipit æ de n u ru s.
U ndique collucent præ cinctæ lam pades a u ro ;
D antur in invitos im pia tu ra focos.
Vulgus, « Hymen, Hymenæe, » vocant : fugit ille vocantes;
Ipsa Jovis conjux cessit a b u rb e sua.
Ecce m ero dubii, com itum clam ore fréquentes,
Flore novo m adidas im pediente comas,
In thalam os læ ti, tlialam os, sua busta, fe ru n tu r;
Strataque corporibus, fu n ere digna, p re m u n t.
Jam que cibo vinoque graves som noque jacebant;
Securum que quies alta p er Argos e ra t.
Ë P I T R E XIV.
115
au loin dans la tranquille Argos. Il m e sem blait entendre à m es
côtés les sanglots des m ourants ; et en effet je les entendais ; m es
appréhensions étaient réelles. Mon sang se retire; la chaleur aban­
donne m on esprit et m on corps; je dem eure glacée sur m on
nouveau lit. Comme un léger zéphyr balance les frêles épis,
com m e une froide haleine secoue la tête des peup liers, ainsi, ou
m êm e davantage, je trem blai. Tu étais couché, toi ; les vins qu’ils
t’avaient donnés étaient des vin s soporifiques.
Les ordres violents de m on père ont banni la crainte. Je m e
'ève ; d’une m ain trem blante je saisis m on arm e. Je ne trahirai
pas la vérité : trois fois m a m ain leva le glaive hom icide, trois
fois m a m ain et le glaive à tort levé retom bèrent. J’approchai de
ta gorge (perm ets-m oi de t’en faire le sincère aveu), j ’approchai
de ta gorge l ’arm e paternelle. Mais la crainte et la tendresse
s ’opposèrent à ce barbare d essein, et m on chaste bras se refusa
à l’exécution d’un tel ordre. Je déchire m on sein verm eil, je dé­
chire m es cheveux, et à d em i-v o ix je prononce ces paroles :
« H yperm nestre, tu as un père cruel : exécute les ordres de ton
père; que ton époux accom pagne ses frères. Je suis fem m e et
Circum m e gem itus m o rien tu m audire v id e b a r;
E t tam en a udibam j.quodque vereb ar, e ra t.
Sanguis a b it, m entem q ue calor corpusque re lin q u it;
Inq ue novo jacui frigida facta toro.
Utque levi Zephyro fragiles v ib ra n tu r a ristæ ,
F rigida populeas u t q u a tit a u ra comas,
Aut sic, aut etiam tre m u i m agis. Ipse jacebas;
Q uæque tib i d ed e ra n t vina, soporis e ra n t.
E xcüssere m etum violenli jussa p a re n tis.
E rigor, e t capio tela trem en te m anu.
Non ego falsa lo q u ar : te r a c u tu m su stu lit ensem ,
T er m aie sublalo decidit ense m anus.
Admovi jugu lo (sine m e tibi vera fateri),
Admovi ju g u lo tela p a te rn a tuo.
Sed tim o r et p ietas cru d elib u s o b stitit ausis,
Castaque m andatum dextra refu g it opus.
P u rpureos lan iata sinus, laniata capillos,
Exiguo dixi talia verba sono :
« Sævus, H yperm nestra, p a te r est tibi : jussa p aren tis
Efiice; germ anis sit cornes iste suis.
116
HÉR OÏD ES.
vierge, douce par caractère et par m on âge : des arm es hom icides
ne conviennent pas à de faibles m ains. A llons, et tandis qu’il re­
pose, im ite le courage de tes sœ urs : il est croyable que, toutes,
elles ont égorgé leurs époux. Si cette m ain pouvait com m ettre
quelque m eurtre, elle serait ensanglantée de celui de sa m aî­
tresse. Comment o n t-ils m érité la m ort, pour occuper le trône
de leur oncle, qu’il faudrait bien donner à des gendres étrangers?
Supposé qu'ils aient m érité la mort : qu’avons-nous fait n o u sm êm es? quel crim e ai-je com m is, pour qu’il ne m e soit pas per­
m is d’être vertueuse? à quoi bon un fer entre m es m ains ? pour­
quoi des arm es guerrières à une jeu n e fille ? La laine et le fuseau
conviennent m ieux à m es doigts. »
Ainsi je parlais; et, pendant ma plainte, chaque parole est sui­
vie d’une larm e, et de m es yeux elles tom bent sur ton corps.
Tandis que tu cherches m es em brassem ents, et qu’assoupi encore
tu agites tes bras, l ’arm e a presque blessé ta m ain. Déjà je crai­
gnais m on père, les serviteurs de m on père et la lu m ière; ces
paroles que je prononçai, t’arrachèrent au som m eil : «L ève-toi,
enfant de Bélus, de tant de frères le seul qui survives ; cette
nu it, si tu ne te hâtes, sera pour toi éternelle. » Épouvanté, tu
Fem ina sum , e t virgo, n a tu ra m itis e t annis :
Non faciunt molles ad fera lela m anus.
Quin âge, dum que ja c e t, fortes im itare sorores :
C redibile est cæsos om nibus esse viros.
Si m anus hæc aliquam posset com m iltere cædem ,
M orte foret dom inæ sanguinolenta suæ.
Quid m eru ere necem , p a tru elia régna lenendo,
Quæ tam cu externis danda forent gencris?
Fingo viros m eruisse m ori : quid fecim us ipsæ ?
Quo m ihi com niisso non licet esse piæ?
Quid m ihi cum fe rro ? qui bellica tela p uellæ ?
Aptior est digitis lana colusque m eis. »
H æ c ego ; dum que q u e ro r, lacrym æ sua verba scq u u n tu r,
Deque m eis oculis in tu a m cm bra cadunt.
Dum petis am plexus sopitaque b ra c h ia ja c ta s,
Pæ ne m anus telo saucia facta tua est.
Jam que patrem fam ulosque p a lris lucem que tim ebam ,
E xpulerunt som nos hæc m ea dicta tuos :
« Surge, âge, Delide, de tôt modo fratrib u s u n u s;
Nox libi, ni properas, i;ta p erennis e ril. »
É P I T R E XIV.
117
te lèves ; toute la langueur du som m eil se dissipe. Tu aperçois
dans ma tim ide m ain l ’arm e du guerrier. Tu m ’interroges : « Fuis,
te dis-je, tandis que la nuit le perm et. » Tandis que la nuit som ­
bre le perm et, tu fu is; m oi, je reste.
C’était le m atin : Danaüs com pte le nom bre de ses gendres
victim es du m assacre ; toi seul m anques pour que le crim e soit
au com plet. La conservation d’un seul parent l’afflige ; il se plaint
que trop peu de sang ait coulé. On m ’arrache des pieds de mon
père; on m ’entraîne par les cheveux : le prix que m érite m on
dévoûm ent est un e prison.
A pparem m ent le courroux de Junon persiste depuis le jour où
u n e fem m e est devenue gén isse, et de génisse déesse. Mais c’est
assez de châtim ent qu’une jeune fille ait m ugi, et que, belle na­
guère, elle ne puisse charm er Jupiter. La gén isse nouvelle s’ar­
rêta sur les rives du fleuve son père, et vit dans le cristal des
ondes des corn es qui ne lui appartenaient pas. Elle s ’efforce de
p arler; sa bouche pousse un m ugissem ent; elle est effrayée de
sa form e, effrayée de sa voix. « Pourquoi fuir, m alheureuse?
pourquoi te contem pler dans l’onde? pourquoi com pter les pieds
qui soutiennent tes nouveaux m em bres ? Toi, l’am ante du grand
T erritus exsurgis ; fu g it om nis in ertia sorani.
Adspicis in tim ida fortia tela m anu.
Q uæ renti causam : « Dum nox sin it, effuge, » dixi.
Dum nox atra sinit, tu fug is; ipsa m oror.
iM ane e ra t, e t Danaus generos ex cæde jacen tes
D in u m erat; sum m æ crim inis unus abes.
F ert m aie cognatæ ja c tu ra m m ortis in u n o ;
E t q u e ritu r facti san g u in is esse parum .
A bstrahor a p a triis pedibus; rap tam q u e capillis
(Hæc m eru it p ie la s præ m ia) carcer h a b e t.
S c i l i c e t ex illo Ju n o n ia perm an et ira,
Quo bos ex hom ine est, ex bove facta Dea.
At satis est pœ næ ten eram m ugisse puellam ,
Nec, m odo form osam , posse placere Jovi.
A dstitit in rip a liquidi nova vacca p arentis,
C ornuaque in p a triis non sua vidit aquis.
C onatoque q ueri m ug itus ed idit ore,
T erritaq u e est form a, te rrita voce sua.
« Quid fugis, infelix? quid te m iraris in unda?
Quid num eras factos ad nova m em bra pedea ?
,
7.
118
HE
Jupiter, redoutable à sa sœ ur, tu soulages ta faim excessive en
broutant le feuillage et le gazon. Tu bois à la fontaine, tu con­
sidères avec surprise ta figure, et tu crains d’être blessée par les
armes que tu portes. Riche naguère, au point de paraître digne
de Jupiter lui-m êm e, tu reposes nue sur la terre nu e. Tu cours
à travers les m ers, à travers les terres et les fleuves de ta fam ille ;
la m er e t les fleuves et la terre te livrent un passage. Quelle est
la cause de ta fuite ? pourquoi, Io, parcourir les vastes m ers? tu
ne pourras te dérober à tes propres regards. Fille d’inachus, où
te précipites-tu? tu te suis en m êm e tem ps que tu te fuis ; tu es
le guide qui t’accom pagne, le com pagnon qui te guide. » Le Nil,
qui se décharge dans la m er par sept em bouchures, rend à la
génisse furieuse ses traits de fem m e.
Rapporterai-je des faits ancien s, attestés par la vieillesse en
cheveux blancs ? l’espace de m a vie, tu le verras, fournit m atière
à m es plaintes. Mon père et m on beau-père se com battent ; nous
som m es expatriées, sans asile : nous som m es reléguées aux con­
fins du m onde. Le féroce jou it sans partage du trône et du
sceptre ; et nous, troupe ind igente, nous errons avec un indigent
Ilia Jovis m agni pellex, m etuenda sorori,
Fronde levas nim iam cespitibusque fam em .
Fonte bibis, spectasque tu am stupefacta figuram ;
E t, te’ne feriant, quæ geris, arm a, tim es.
Quæque m odo, u t posses etiam Jove digna videri,
Dives eras, nuda nuda rccum bis hum o.
P er m are, p e r te rra s, cognataque flum ina c u rris;
Dat m are, dant am nes, dat tibi te rra viam .
Quæ tibi causa fugæ ? quid, Io, fréta longa pererras?
Non poteris v u ltu s effugere ip^a tuos.
. Inachi, quo p ro p eras? eadem sequerisque fugisque;
Tu tibi dux com iti, tu cornes ipsa duci. »
P er septem JN'ilus portus em issus in æ quor
E xuit insanæ pellicis ora bovi.
Ultima quid referam , quorum milii cana senectus
A uctor? d ant anni quod q u e ra r, ecce, m ei.
Bella p a te r patru usqu e g e ru n t, regnoq ue dom oque
Pellim ur : éjectas ultim u s orbis habet.
ferox solus solio sceptroque p o titu r;
Cum sene nos inopi tu rb a vagam ur inops.
E P I T R E XIV.
110
vieillard. De ce peuple de frères toi seul restes la partie la plus
exigu ë ; je pleure et ceux qui ont reçu la m ort et celles qui l’ont
donnée. Car autant j ’ai perdu de frères, autant j ’ai perdu de
sœ u rs; que l’une et l’autre troupe accepte m es larm es. Et m oi,
parce que tu vis, on m e réserve à la peine, au supplice ; que
m ’a rrivera-t-il coupable, pu isqu e, vertu eu se, on m ’accu se? Un
jou r, la centièm e de cette foule de parents, m alheureu se! je
m ourrai, ne laissant après m oi qu’un seul frère,
Mais toi, Lyncée, si tu portes à ta sœ ur quelque attachem ent,
si tu es digne du bienfait que tu m e dois, ou vien s m e secourir,
ou donne-m oi la m ort ; et place m on corps inanim é sur un bû­
cher clandestin. E nsevelis ensuite m es os baignés de tes larm es
fidèles ; que cette courte épitaphe soit gravée sur ma tom be :
« H yperm nestre exilée, pour indigne prix de sa tendresse, a e lle m êm e enduré la m ort dont elle préserva son frère. »
Je voudrais en écrire davantage; m ais m on bras est las du
poids de sa chaîne, et la crainte m ’ôte les forces.
De fra tru m populo p ars exiguissim a re sta s;
Q uique dati leto, quæ que dederc, fleo.
Nam m ilii quot fra lre s, to lid em p eriere sorores;
Accipiat lacrym as u traq u e tu rb a rneas.
E n ego, quod vivis, pœ næ crucianda re serv o r :
Quid fiet sonti, quum rea laudis agar?
E t, consanguineæ quondam centesim a tu rb æ ,
Infelix, uno fra tre m an en te, cadam .
At tu, si qua piæ, Lynceu, tibi cura sororis
Quæque tibi trib u i m u n era, dignus h a b e s;
Vel fe r opem , vel dede n eci; defunctaque vita
C orpora fu rtiv is in su p e r adde rogis.
E t sepeli lacrym is perfusa fidelibus ossa ;
Scriptaque sin t titu lo nostra sep ulcra brevi :
« Exsul H yperm nestra, pretium p ietatis iniq uum ,
Quam m ortem fra tri depulil, ipsa tu lit. »
Sceubere plura lib et; sed pondéré lassa catenæ
E st m anus, e t vires su b tra h it ipse tim or.
120
HÉROIDES.
ÉPITRE
QUINZIÈME
S A P 1 I 0 ¡A P H A O N
E st-ce que, à l ’inspection d e cette lettre tracée par une m ain
a m ie, tes yeux ont aussitôt reconnu la m ien n e? ou bien, si lu
n ’avais lu le nom de Sapho, son auteur, ne saurais-tu d ’où pro­
vient ce. léger ouvrage? — Peut-être aussi vas-tu dem ander pour­
quoi m es vers sont en trem êlés, lorsque je suis plus propre aux
accents de la lyre. — Il faut pleurer m on am our : l ’élégie est un
chant plaintif ; aucun luth ne s’accorde avec m es larm es. Je brûle
com m e lorsque, l’indom ptable Eurus anim ant la flam m e, la
m oisson em brasée m et en feu un cham p fertile. Pliaon habite les
cam pagnes lointaines où l'Etna pèse sur Typhée ; et m oi, une
ardeur m e dévore, non m oins vive que les feux de l ’Etna. 11 ne
m e survient pas de vers, que je puisse associer aux m odulations
des cordes savantes : les vers sont l ’œ uvre d’un esprit libre. Ni
EPISTOL A QUINTA DECIMA
S A P rlIO PH A O N I
ëcquid ,
u t inspecta est studiosæ litera d e x trx ,
P rotinus est oculis cognita nostra lu is?
An, nisi legisses auctoris nom ina Sapphus,
Hoc ijreve nescires unde m overet opus?
Forsilan et quarc mea sint a lte rn a re q u ira s
C arm ina, quum lyricis sim m agis apta m odis.
Flendus am or m eus est : elegeia flebile carinen ;
Non faoit ad lacrym as barbitos ulla meas.
U ror, u t, in d o m ilis ignem exercentibus E uris,
F ertilis accensis m essibus a rd et ager.
Arva Phaon célébrât diver.-a Typhoïdos Æ tnæ ;
Me calor Æ lnxo non m in or igne coquit.
Ncc m ih i, dispositis quæ ju n g a m carm ina nervis,
Proveniunt : vacuæ carm ina m entis opus.
É P I T R E XV.
124
les filles (le Pyrrha, ni celles de M éthym ne, ni la foule des autres
fem m es de Lesbos n ’ont de charm es pour m oi. A naclorie, la
blanche Cydno son t viles à m es yeux ; Atthis est m aintenant pour
m oi san s attraits ; et cent autres objets d’un crim inel am our.
Perfide, ce qui fut l’objet des vœ ux d’un grand nom bre de fem ­
m es, toi seul tu le possèdes.
Tu as de la beauté, un âge propre aux badinages. 0 beauté
désastreuse pour m es yeux ! Prends la lyre et le carquois, tu de­
viendras un Apollon frappant. Que des cornes s’élèvent sur ta
tête, tu seras Bacchus. Pliébus aima Daphné, et Bacchus la fille
de Gnosse. Ni celle-ci ni l’autre ne connaissaient les m odulations
de la lyre. Mais m oi ; les nym phes de la fontaine de Pégase m ’in­
spirent les plus doux chants ; déjà m on nom est céléb ré dans tout
l ’un ivers. A lcée, m on com pagnon de patrie et de lyre, n ’a pas
plus de gloire, qu oiqu’il prenne un ton plus relevé. Si la nature
rigoureuse m ’a refusé la beauté, je répare le m anque de beauté
par m on génie. Ma taille est petite ; m ais j’ai un nom qui peut
rem plir toute la terre : je porte en m oi-m êm e la m esure de m on
Nec m e P y rrhiades M ethym niadesve puellæ ,
Nec m e L esbiadum cæ tera tu rb a , juvant.
Vilis A nactone, vilis m ih i candida Cydno ;
Non oculis g ra ta est A tthis, u t ante, m eis;
A tque aliæ centum , quas non sine crim ine am avi.
Im probe, m u ltaru m quod fu it, unus habes.
E st in te faciès, su n t apti lusibus anni.
0 faciès oculis insidiosa m eis!
Sum e lidem et p h a re tra m , fies m anifestus Apollo.
A ccédant capiti cornua, Dacchus eris.
Et Phœ bus D aphnen, et Gnosida Bacchus am avit.
Nec n o rat lyricos illa, vel illa modos.
At m ih i Pegásides blandissim a carm ina d ic ta n t :
Jam c a n itu r toto nom en in orbe m eum .|
Nec plus Alcæus, consors patriæ q ue lyræ que,
Laudis habet, quam vis grandius ille sonet.
Si m ihi difficilis form am natura negavit,
Ingenio form æ dam na rependo meæ.
Sum b rev is; a t nom en, quod terras im p leat om nes,
Est m ihi ; m ensuram nom inis ipsa fero.
122
H É UO ÏD ES .
nom . Si je ne suis pas blanche, A ndrom ède, fille de Céphée, plut
à Persée, quoique brune, de la couleur de sa patrie. Souvent,
d ’ailleurs, de blanches colom bes sont attachées à d’autres de cou­
leurs variées ; et la noire tourterelle est aim ée d’un oiseau vert.
Si aucune fem m e ne peut t’appartenir, qu'elle ne paraisse digne
de toi par ses charm es, aucune fem m e ne t’appartiendra.
Cependant, lorsque tu m e lisais, je paraissais belle aussi : tu
jurais qu’à moi seule il convenait de toujours parler. Je chan­
tais, il m ’en souvient : les am ants se sou vien nent de tout; pen­
dant que je chantais, tu m e dérobais des baisers. Tu les vantais
aussi; je te plaisais en tous points, m ais principalem ent dans
l ’œ uvre de l’am our. C’est alors que tu trouvais un charm e plus
qu’ordinaire dans m es agaceries, dans la m obilité de m es pos­
tu res, dans m es propos lascifs, et, lorsque nous avions tous
deux épuisé les raffinem ents du plaisir, dans la voluptueuse lan­
gueur d’un corps fatigué.
Maintenant les filles de Sicile t’offrent une nouvelle proie.
Q u'ai-je besoin àL esb os? je veux être Sicilienne. F em m es de
Nisée, filles de N isée, renvoyez-nous le volage de votre terriCandida si non sum , placuit Cepheia Perseo
A ndrom ède, patriæ fusca colore suæ .
E t variis albæ ju n g u n tu r sæpe colum bæ ;
E t niger a viridi tu rtu r a m a tu r ave.
Si, nisi quæ facie p o te rit te digna videri,
Nulla futura tua est, nulla fu tu ra tu a est.
A t , m e quum legeres, etiam form osa videbar :
Unam jurab as usque decere loqui.
Cantabam , m em ini : m em inerunt om nia am antes;
(bcula c a n ta n ti tu m ih i rapta dabas.
Ilæc quoque laudabas ; om nique a p arte placebam ,
Sed tum præ cipue, quum fil am oris opus.
T une te plus solito lascivia nostra juvabat,
G rebraque m obilitas, aptaque verba joco,
Q uique, ubi jam am borum fu e rat consum ta vo.uptas,
P lurim us in lasso corpore languor erat.
N u n c tibi Sicelides veniunt, nova præ da, puellæ .
Quid m ih i cum L esbo? Sicelis esse volo.
At vos erronem tellure rem ittite nostru m ,
Nisiades m aires Nisiad» ^ ¡ue nurus.
É P I T R E XV.
^23
toire. Que les doux m ensonges de sa bouche ne vous séduisent
pas : ce qu’il vous dit, il m e l’avait dit auparavant. Et toi, déesse
de l ’Éryx, qui fréquentes les m onts Sicaniens, car je su is vouée
à ton culte, protège ton poëte.
La fortune ennem ie con tin u e-t-elle à m ’accabler? p ou rsuitelle le cours de ses rigueurs? Six fois m on jour natal s’était re­
nouvelé, lorsque les ossem ents de m on père, recueillis avant le
tem ps, furent trem pés de m es larm es. Mon frère, indigent, brûla
d’am our pour un e esclave qui le captivait; et de ce com m erce il
retira le déshonneur et la ruine. D evenu pauvre, il parcourt les
plaines azurées de la m er à l’aide de sa ram e agile : ses richesses
hon teu sem en t perdues, il les recherche honteusem ent. M oi-même
il m e hait, parce que m on am itié lui donna de nom breux con­
seils : telle est la récom pense de ma franchise et de m on atta­
chem en t. Et com m e si quelque chose m anquait aux interm inables
soucis qui m ’assiègent, une tillë en bas âge y m et le com ble. Tu
arrives en dernier lieu pour m otiver m es plaintes. Non, m a bar­
que n e vogue pas au gré d'un vent propice.
Vois m a ch evelure; elle flotte au hasard sur m on co u ; la
pierre brillante n ’entoure pas m es doigts. Un vêtem ent grossier
Neu vos decipiant blandæ m endacia linguæ :
Quæ dicit vobis, dixerat a n te m ihi.
Tu quoque, quæ m ontes célébras, E rycina, Sicanos,
Nam tu a sum , vati consule, Diva, tuæ .
An gravis in cep tu m peragit F o rtuna tenorem ,
Et m a n e t in cursu sem p er a c eib a su o ?
Sex m ih i natales ierant, quum lecta p arentis
Ante diem lacrym as ossa b ibere m eas.
A rsit inops fra te r, victus m eretricis am ore;
M ixtaque cum tu rp i dam na pudore lu lit.
Factus inops agili p e rag it fréta cæ rula rem o:
Quasque m aie am isit, nunc maie quæ rit opes.
Me quoque, quod m onui bene m ulla iideliter, odit :
Hoc m ihi lib ertas, hoc pia lingua d édit.
Et tanquam d esint quæ m e sine fine fatig en t,
A ccum ulât curas filia. parva m eas.
Ü ltim a tu nostris accedis causa querelis.
Non ag itu r vento nostra carina suo.
E c c e j a c e n t c o llo p o s i t i s i n e le g e c a p illi;
Nec p re m it articulos lucida gem m a meos.
ÉR OÏDES.
m e couvre ; il n ’y a pas d’or dans m es cheveux ; les parfum s de
l’Arabie n ’hu m ectent pas ma chevelure. Pour qui m e parer ?
pour qui m ’étudier à plaire? l’unique auteur de m a parure est
absent. Mon cœ ur est tendre, il est vulnérable aux traits du dieu
ailé : toujours il est une cause pour que j’aim e toujours ; soit
que les trois sœ urs m ’aient dicté cette loi à m a naissance, et
qu’elles ne filent pas pour m oi des jours sérieu x; soit que
les inclinations se changent en habitude, et que Thalie, en
m e donnant les leçons de m on art, m e rende le cœ ur tendre et
facile.
Quelle m erveille, si l’âge du prem ier duvet, si les années où
l’hom m e peut aim er m ’ont ravie à m oi-m êm e? Aurore, je crai­
gnais que tu ne l’enlevasses au lieu de Céphale; et tu le ferais,
m ais ta prem ière conquête te captive. Si tu le voyais, Phébé, toi
qui vois tout, Phaon serait condam né à un perpétuel som m eil.
Vénus l’aurait em porté dans le ciel sur son char d’ivoire; m ais
elle voit qu’elle peut plaire encore à son Mars. 0 toi qui n’es
plus enfant, sans être encore jeu n e hom m e ; âgé précieux ! l’hon­
neur et la gloire im m ortelle de ton siècle ! accours, objet char124
11
Veste tegor vili ; nuU ura est in crinibus aurum ;
Non Arabo noster ro re capillus olet.
Cui colar infelix, a u t cui placuisse laborem ?
Ille m ei cultus unicus auctor abest.
Molle m eum levibusque cor est violabile telis :
E t sem per causa est c u r ego sem per am em ;
Sive ita nasceuti legem dixere Sorores,
Nec data s u u t vilæ fila severa m eæ ;
Sive abeunt studia in m ores, a rtisq u e m agistra,
Ingenium nobis m olle Thalia facit.
Quid m irurn prim æ si m e lanuginis ætas
A bslulit, atque anni quos vir am are potest?
llu n c ne pro Cephalo raperes, A urora, tim ebam ;
E t faceres, sed te prim a rapina te n e t.
Ilunc si conspicias, quæ conspicis, om n ia Phœ be,
Jussus e rit som nos continu are Phaon.
Hune Venus in cœ luin c u rru vexisset e b u rn o ;
Sed videt et Marti posse placere suo.
0 n e c adhuc juvenis, nec jam p u e r; utilis æ tasl
0 decus atque ævi gloria m agna tu i I
È P 1 T R E XV.
125
m ant, revoie dans m on sein ; non pour aim er, m ais, je t’en fais
la prière, pour te laisser aim er! J’écris, et des larm es abondan­
tes hu m eclen t m es paupières. Regarde, que de nom breux carac­
tères effacés en cet endroit ! Si tu étais si décidé à partir, tu se­
rais parti m oins brusquem ent ; tu m ’aurais dit au m oins ; « Fille
de Lesbos, adieu! » Tu n ’as pas em porté avec toi m es larm es,
m es derniers baisers ; enfin je n ’ai pas craint ce qui eût causé
m es regrets. Je n ’ai de toi que l’injure ; et toi, tu n ’as pas un
gage d’am our qui m e rappelle à ton souvenir. Je ne t’ai pas fait
de recom m andations : je ne t'en eu sse pas fait d’aulres, sinon de
ne pas m ’oublier.
Par l’Amour (et p u isse -t-il ne jam ais s’éloigner beaucoup de
toi !), par les n eu f déesses, nos divinités, je le jure, lorsque je
ne sais qui vint m e dire : « Ta joie s'enfuit, » je ne pus ni pleu­
rer longtem ps, ni parler. Les larm es étaient taries dans m es
yeux, ma langu e im m obile dans m on p alais; m on cœ u r oppressé
était froid com m e la glace. Lorsque m a douleur eut pu se re­
connaître, je ne craignis pas de m eurtrir m on sein, et de m e
déchirer les cheveux en poussant des hurlem ents. Telle une m ère,
Hue ades, inque sinus, form ose, relab ere nostros ;
Non u t am es, oro, verum u t am are sinas !
S cribim us, e t lacrym is oculi ro ra n tu r obortis.
Adspice quam sit in hoc m ulta lilu ra loco.
Si tam ce rtu s eras bine ire, m odestius isses ;
E t modo dixisses : « Lesbi puella, vale. »
Non tecum lacrym as, non oscula sum m a tu listi ;
D enique non tim u i quod dolitura fui.
Nil de te raecum est, nisi tan tu m inju ria ; nec lu ,
A dm oneat quod te, pignus am antis liabes.
Non m andata dedi ; neque enim m andata dedissem
Ulla, nisi u t nolles im m em or esse m ei.
P e r , tibi qui n unqu am longe discedat, Am orem ,
P erque novem ju ro , num ina n ostra, üeas,
Quum m ihi nescio quis, « Fu giunt tua gaudia, » dixit,
Nec m e flere diu, nec potuisse loqui.
Et lacrym æ deeran t oculis, et lingua palato ;
A dstriclum gelido frigore pectus erat.
P ostquam se dolor invenit, nec pectora plangi,
Nec p uduit scissis exululare comis.
126
HÉR OÏD ES.
qui verrait porter au bûcher funèbre le corps inanim é d’un fds
ravi à sa tendresse. Mon frère Charaxus se réjouit et triom phe
de mon affliction ; il passe et repasse sous m es yeux. Et pour
que la cause de ma douleur paraisse hon teu se : « Qu’a -t-elle à
pleurer? dit-il ; sa fille vit certainem ent. » La pudeur et l’am our
sont inconciliaW es : tout le peuple m e voyait; j ’avaisla robe dé
chirée et le sein découvert.
C’est toi, Phaon, qui es l’objet dé m es soins : toi que ram è­
nen t m es songes, ces songes plus beaux qu’un beau jour. Là je
te retrouve m algré ton éloignem ent ; m ais le som m eil n’a pas
de joies assez longu es. Souvent il m e sem ble que m a tête s’ap­
puie sur tes bras, souvent il m e sem ble que c’est la tienne
que les m iens supportent. Q uelquefois je te caresse et je pro­
non ce des paroles qui ont toute l’apparence de la réalité,
et ma bouche veille pour m es sens. Je reconnais les baisers
dont ta langue était la m essagère, ces baisers donnés et
reçus si fortem ent. J’ai honte de raconter les faveurs plus in ­
tim es , m ais tout se fait : j ’en suis ravie, et je ne peux être san s
toi.
Non alite r, quam si nati pia m ater adem ti
P o rtet ad exstructos corpus inane rogos.
Gaudet et e nostro crescit m œ rore C haraxus
F rater ; et ante oculos ilqu e re d itq u e meôs.
U tque pudenda m ei v id eatu r causa dolo ris:
« Quid dolet h æ c? certe filia vivit, » ait.
Non v en iu n t in idem pudor atque am or : om ne videbat
Y ulgus; eram lacero pectus a p erta sinu.
Tu m ihi cura, Phaon : te som nia nostra reducunt,
Som nia form oso candidiora die.
Illic te invenio, quam quam regionibus absis :
Sed non longa satis gaudia som nus h ab et.
Sæpe tuos nostra cervice onerarc lacertos,
Sæpe tuæ videor supposuisse m eos.
B landior in te rd u m , verisque sim illim a verba
E loquor, et vigilant sensibus ora m eis.
Oscula cognosco, quæ tu com m ittere linguæ ,
Apiaque consueras accipere, apta dare.
U lteriora pud et n a rra re , sed om nia fiurit :
Et juvat, e t sine te non licet esse m ihi.
É P I T R E XV.
127
Mais lorsque Titan se m ontre et avec lui toutes ch oses, je m e
plains d’être sitôt frustrée du som m eil. Je gagne les grottes et les
b ois, com m e si les bois et les grottes pouvaient quelque chose :
ils furent les confidents de m on bonheur. Là, éperdue, j’erre à
l ’aventure, les cheveux épars, com m e une fem m e que transporte
la furie É richth o. Mes yeux voien t la grotte tapissée du tu f ro­
cailleu x, qui était pour m oi com m e le m arbre de Mygdonie. Je
trouve la forêt qui souvent nous offrit un lit de verdure, om bragé
d’u n épais feuillage. Mais je ne trouve plus le m aître de la forêt
et de m on cœ ur : le lieu est un endroit vil ; c’est lui qui en
faisait le prix. J’ai reconn u les herbes du gazon connu de m oi
que nous foulions : le poids de notre corps avait couché les plan­
tes. Je m ’y su is rep osée; j.'ai touché le lieu dans la partie où
tu étais : l’herbe, jadis agréable, s’est hum ectée de m es larm es.
Que d is-je ? il sem ble que, pour pleurer, les ram eaux aient dé­
pou illé leur parure ; aucun oiseau ne fait entendre son doux
ram age. Un seul, celu i de D aulis, m ère éplorée, qui exerça sur
son époux un e vengeance barbare, y chante Itys l ’Ism arien : un
At q u u m se T itan ostendit, et om nia secum ,
Tarn cito m e som nos destitu isse q u e ro r.
n tra nem usque peto ; tanquam nem us a n tra q u e pro sin t :
Conscia deliciis illa fuere tuis.
llu c m entis inops, u t quam furialis E richtho
Im pu lit, in eolio crine jaconle, fero r.
A ntra vident oculi scabro p e n d e n tia topho,
Quæ m ihi M ygdonii m arm oris in sta r erant.
Inv enio silvam , quæ sæ pe cubilia nobis
P ræ b u it, et m u lta tex it opaca coma.
At non invenio dom inum silvæ que m eum que :
Vile solum locus e st; dos e ra t ille loci.
Agnovi pressas noti m ih i cespitis herbas :
De nostro cu rvum pondere gram en erat,
n cu b u i; tetig iq u e locum qua p a rte fuisti :
G rata p riu s lacrym as com bibit h e rb a m eas.
Quin etiam ram i positis lu g ere vid en tu r
F ro n d ib u s; et nullæ dulce q u e ru n tu r aves.
Sola virum non u lta pie m œ stissim a m ater
C oucinit lsm ariu m Daulias ales Ityn :
128
HÉ RO ÏD ES.
oiseau chante Itis, et Sapho son amour m éconnu. Voilà tout ; le
reste est m uet com m e au m ilieu de la nuit.
Il est une fontaine sacrée, plus lim pide que le pur cristal : le
vulgaire croit qu’il y réside une divinité. L’aquatique alisier y
élale ses ram eaux par-dessus : à lui seul, il form e un b ois. Un
tendre gazon verdit sur la terre. Là, toute en larm es, com m e
j ’avais reposé m es m em bres fatigués, une Naïade se présente à
m es yeux; elle se présente et dit : « Puisque tu ne brûles pas
d ’une flamme partagée, il faut te rendre dans la ville d’Am bracie. Phébus, du haut de son tem ple, voit toute l’étendue de la
m er : les peuples l’appellent m er d’Actium et de Leucade. De là
s'est précipité Deucalion, brûlant d’am our pour Pyrrha, et son
corps en pressa les eaux sans s'y blesser. Soudain, l ’am our se
déplace et va toucher le cœ ur insensible de Pyrrha ; Deucalion
est soulagé du feu qui le dévore. Telle est la propriété de ce lieu.
D irige-toi prom ptem ent vers la haute Leucade, et ne crains pas
de te précipiter du rocher. » Après cet avertissem ent, elle se
retire, sans ajouter un m ot. Je m e lève glacée d’effroi ; m es yeux,
gros de larm es, ne peuvent les contenir. Nous irons, ô nym phe!
Aies Ityn, Sappho desertos ca n ta t araores.
H actenus : u t m edia cæ tera noctc silent.
F st n itidus vitreoque m agis perlucidus am ne,
Fons sacer: h u n e m ulti num en habere p u ta n t.
Quem supra ram os expandit aquatica lotos,
Una nem us. T enero cespite te rra viret.
Hic ego quum lassos posuissem flebilis a rtu s,
C onstitit a n te oculos Naias una m eos;
G onstitit et d ix it: « Quoniam non ignibus æ quis
U reris, A m bracias te rra petenda tibi.
Phœ bus ab excelso, quantum palet, adspicit æ quor :
Actiacum populi Leucadium que vocant.
Ilinc se Deucalion, P yrrhæ succensus am ore,
M isit, et illæso corpore pressit aquas.
Nec m ora : versus am or te tig it lentissim a P yrrhæ
Pectora ; Deucalion igne levatus erat.
Hanc legem locus ille tenet. P ele pro tin u s altam
Leucada ; nec saxo desiluisse tim e. »
t m on uit, cura voce abiit. Ego frigida surgo ;
N ecgravidæ lacrym as continu ere genæ .
ÉI’ IT KE XV.
129
nous nous rendrons vers ces rochers qu’on nous indique : loin
la crainte, vaincue par m on fol am our. Quoi qu’il arrive, il en
sera m ieu x que m aintenant. Air, sou tien s-m oi; m on corps n’est
pas bien pesant. Et toi, tendre Am our, étends sur m oi tes ailes
pendant ma chute, de peur que m a m ort ne soit une accusation
contre les eaux de Leucade. Alors je consacrerai à Phébus l’of­
frande com m une de ma lyre, et au-dessous ces deux vers seront
gravés : « Sapho, fem m e p oêle, t ’a offert une lyre, ô Phébus,
com m e gage de sa reconnaissance : elle convient à toi, com m e
elle convient à m oi. »
Mais pourquoi m ’envoyer sur les côtes d’A ctium , m alheureuse
que je su is ? lorsque tu peux ram ener prés de m oi tes pas vola­
ges? Tu peux m ’être plus salutaire que les ondes de Leucade :
par ta beauté, com m e par ce service, tu seras pour m oi Phébus.
P eu x-tu , si je m eu rs, ô m ortel plus féroce que les rochers et
cette onde, accepter la responsabilité de ma m ort? Combien il
serait préférable que m on cœ ur fût uni au tien, au lieu d’être
précipité du haut des rochers ! C’est lu i, c’est ce cœ u r, ô Phaon,
que tu avais coutum e de vanter ; qui, tant de fois, te parut sp i.
Ibim us, o Nymphe, m on slralaq ue saxa petem us.
Sit procul insano victus um ore tim or.
Q uidquid e rit, m lius quam nu ne e rit. A ura, subito.
Hæc m ea non m agnum corpora pondus habent.
T u quoque, m ollis Amor, pennas suppone cadenii,
Ne sim L eucadiæ m ortua crim en aquæ .
Inde chelyn Phœ bo, com m unia m u n cra, ponam ;
Et sub ea versus unua et a lle r e ru n t :
« G rala lyram posui tibi, P h œ be, poetria Sappho ;
C onvem t ilia m ihi. convenil ilia tibi. »
Cun tam en Actiacas m iseram m e m ittis ad oras,
Q uum profugum possis ipse re ferre pedem ?
Tu m ihi Leucadia potes esse salubrior unda :
Et form a e t m eritis tu m ihi Phœ bus eris.
An potes, o scopulis undaque ferocior ilia,
Si m o riar, titu lu m m o rlis habere m eæ ?
At quanto m elius ju n g i m ea pectora tecum ,
Quam p o le ran t saxis præ cipitanda dari !
Hæc su n t ilia, Phaon, quæ tu laudare solebas;
Visaque su n t toties ingeniosa tibi.
130
It ÉR O ÏD ES .
rituel. Maintenant je voudrais qu’il fût éloquent : la douleur nuit
à l’art, et m es m alheurs arrêtent l’essor de m on génie. Mes an­
ciennes forces ne m e soutiennent plu s dans la carrière poétique :
la douleur im pose silen ce à m on luth ; m a lyre est m uette de
douleur.
Fem m es d e là m aritim e Lesbos, troupe m ariée ou à m arier,
fem m es de Lesbos, dont la lyre éolienne a célébré les nom s,
fem m es de Lesbos, dont l'am our m ’a rendue infâm e, cessez
d’accourir en foule à m e s chants. Phaon a em porté tout ce qui
vous charm ait auparavant ; m alheureuse ! j’ai été près de l’ap­
peler m on ami ! Faites qu’il revienne ; avec lui reviendra aussi
votre poète : c’est lui qui donne des forces à m on esprit, qui les
lui retire.
A quoi bon des prières? son cœ ur sauvage e st-il ém u? n ’est-il
pas insensible? et les zéphyrs n ’em portent-ils pas m es paroles
superflues ? Comme ils em portent m es paroles, je voudrais qu’ils
ram enassent tes voiles : si tu eu sses été sage, ô tardif am ant,
voilà ce qu’il te convenait de faire. Mais si tu revien s, si l ’on
prépare pour ton vaisseau les offrandes votives, pourquoi déchi­
rer m on cœ ur par ton retard? Lance en m er ton vaisseau. Vénus
Nlrnc vellem fâcunda fo ren t : dolor artib us obstat,
Ingenium que m eis su b stitit om ne m alis.
Non m ihi respondenl veteres in carm in a vires :
P lectra dolore ta c e n t ; m uta dolore ly ra est.
L e s b id e s æ q u o r e æ , n u p t u r a q u e n u p t a q u e p r o i e s ,
L esbides, Æ olia nom ina dicta lyra,
Lesbides, infam em quæ me fecistis am atæ ,
D esinite ad citharas tu rb a venire m eas.
A bstulit om ne,P haon, quod vobis ante placebat,
Me m iseram l dixi quam modo pæ ne, m eus
Efficite u t re d e a t, vates quoque v estra rc d ib it:
Ingenio vires ille dai, ille rap it.
E cqüid a g o p re c ib u s? peclusne agreste m o v etu r?
An rig et ? e t Zephyri verba caduca ferunt?
Qui mea verba fe ru n t, vellem tua vela re fe rre n t:
Hoc te, si saperes, len te, decebat opus.
Sive redis, puppique tuæ votiva p a rau tu r
M uuera, quid laceras peclora nostra m ora?
É P I T R E XVI.
.
131
est fille de la m er; elle dispose la m er pour le navigateur. Les
vents favoriseront ta course ; seulem en t lance en m er ton vais­
seau. Cupidon lu i-m êm e, assis à la poupe, dirigera le gouvernail;
c ’est lui qui, de sa m ain délicate, donnera de la voile ou la resser­
rera. Mais s’il te plaît de fuir au loin Sapho la pélasgien ne, tu ne
trouveras pas de m otif pour la fuir. Qu’au m oins ta cruelle lettre
le dise à u n e m alheureu se, afin que je subisse la destinée des
ondes de Leucade.
ÉPITRE
SEIZIÈME
PARIS A HÉLÈNE
F il s de Priam , j ’envoie à la fille de Léda ce salut, que je ne
puis obtenir que com m e un don venant d ’elle. Parlerai-je? ou
bien m a flam m e connue n ’a-t-elle pas besoin de déclaration; et
m on am our s’est-il déjà m anifesté plu s clairem ent que je ne vou­
drais? Je préférerais qu’il restât caché, ju sq u ’à ce q u ’il m e soit
donné des tem ps où la joie sera sans m élange de crainte. Mais je
Solve ra te m . V enus, orta m ari, m are præ stat e u n ti.
Aura d ab it cursum ; tu m odo solve ra te m .
Ipse g u b e rn ab it resid en s in puppe C upidoj
Ipse dabit tenera vela legetque m anu.
Sive ju v a t longe fugisse Pelasgida Sappho,
Non tam en invenies c u r ego digna fuga.
Hoc saltem m iseræ crudelis epistola d icat;
U t m ihi Leucadiæ fata p e ta n tu r aquæ .
E P I S T O L A S E X T A DECI MA
PARIS HELENA
llis c tibi I’riam ides m itto, Lediea, salutem ,
Qua: trib u i sola te m ihi dante potest.
E loq u ar? a n flammte non est opus Índice n o ta :;
E t plus, quam veilem , ja m m eus exstat am or ?
Ille quidem m alim lateat, d um tém pora d e n tu r
Lietiti® m ixtos non liabitura m etus.
152
HÉ R O Ï D ES .
dissim ule m aladroitem ent : eh ! qui pourrait cacher un feu , qui
toujours se trahit par sa lum ière ? Si toutefois tu attends que
j’ajoute la parole au fait, je brûle : voilà l’expression du sentitim ent que j ’éprouve. Pardonne à m on aveu, je t ’en conjure; et
ne parcours pas le reste d’un œ il sévère, m ais avec celle dou.
ceur qui sied à la beauté.
Je ne cesse de m e réjouir que la réception de ma lettre m e
fasse espérer que je pu is être aussi reçu de la m êm e m anière.
Ratifie cet espoir, c’est le vœu de m on cœ u r; et que la m ère de
l’Amour, qui m ’a conseillé ce voyage, ne t’ait pas en vain pro­
m ise. Car, pour que tu ne pèches pas par ignorance, c’est un
avertissem ent divin qui m ’am ène; une déité puissante favo­
rise m on entreprise. Le prix que je réclam e est grand, m ais il
m ’est dû; Cythérée m ’a prom is ta m ain. Sous un tel guide, du
rivage de Sigée j ’ai parcouru des routes périlleuses, à travers les
vastes m ers, sur la n ef de Phéréclès. C’est elle qui m ’a donné
des vents propices et qui en a m odéré le souffle : fille de la
m e r , elle y exerce un em pire. Qu’elle persiste et seconde les
m ouvem ents d ém o n cœ ur de m êm e que ceux des m ers; qu’elle
fasse arriver m es vœ ux à bon port.
, Sed m aie dissim ulo : quis enim celaverit ignem ,
L um ine qui sem per p ro d itu r ipse suo?
Si tam en exspectas vocem quoque reb u s u t addam ,
U ror : liabes anim i n u n lia verba mei.
Parce, precor, fasso; uec vultu caetera duro
Perlege, sed form æ conveniente tuæ .
J amdudum g ralu m est, quod epistola nostra reoepla
Spem facit, hoc recipi m e quoque posse modo.
Quæ ra ta sint, nec te fru stra pro m iserit opte,
Hoc m ih i quæ suasit m a te r Amoris iter.
Namque ego divino m onitu, ne nescia pecces,
Advehor ; et cœpto non leve n um en adest.
Præ m ia m agna quidem , sed non indebita, posco ;
P o lliu ta est thalam o te C ytherea meo.
llac duce, Sigeo dubias a litore feci
Longa P hereclea p e r fréta puppe vias.
Ilia dédit faciles auras, ventosque secundos :
ln m are nim irum ju s habet, o rta m ari.
P erstet et, u t pelagi, sic pectoris adjuvet æ stum ;
Déférât in portus et m ea vota sucs.
É l ’IT R E XVI.
133
Nous avons apporté cette flam m e, nous ne l’avons pas trouvée
ici : c'est elle qui a été la cause d’un si long voyage. Car ce n ’est
pas une fâcheuse tem pête, ni une erreur de route qui nous a portés
sur ces bords : m a flotte s’est dirigée vers la terre de Ténare. Ne
crois pas que je fende les m ers avec un navire chargé de mar­
chandises : que les dieux m e conservent seulem ent les richesses
que je possède ! Je ne viens pas non p lu s com m e observateur
dans les villes grecques : les cités de m a patrie sont plus opu­
len tes. Ce que je vais chercher, c ’est toi-m êm e, que la blonde
Vénus a prom ise à m a couche ; je t’ai souhaitée avant de te
connaître, j ’ai vu tes appas en im agination avant que m es
yeux ne les vissent : la renom m ée fut la prem ière qui m ’instrui­
sit de tes charm es.
Néanm oins il n’est pas surprenant que j ’aim e, com m e je le
d ois, frappé de traits venus de loin . Tel fut l’arrêt des destins,
irrévocable, com m e t’en convaincra cette relation fidèle et véri­
dique. J’étais encore, par un délai du term e, retenu dans les
flancs de ma m ère : déjà ils avaient la juste m esure de la gros­
sesse. 11 lui sem bla, dans les visions d’un son ge, m ettre au m onde
A t t u l im ü s f la m m a s , n o n h ic i n v e n i m u s , i ll a s :
Hæ m ihi tam longæ causa fuere viæ.
Nam neque iristis hiem s, neque nos hue adpulit e rro r:
T æ naris est classi te rra petila meæ.
Nec m e crede fretuni m erces portante carina
F indere : quas haheo, Di tu e a n tu r, opes !
Nec venio G raias veluti sp ectato r ad urb es :
Oppida su n t regni divitiora m ei.
Te peto, quam lecto pepigit Venus aurea noslro ;
Te p riu s oplavi, quam m ihi nota fores.
A nte tuos anim o vidi, quam lum ine, vultus :
P rim a fu it vultus n u n tia fama tui.
N ec tam en est m iru m , si, sicut oporteat, areu
M issilibus telis em inus ictus, amo.
Sic placuit fatis : quæ ne convellere tentes,
Accipe cum vera dicta relata lide.
Ma tri s adhuc utero , p a rtu rem o ran te, te n e b a r:
Jam gravidus ju sto pondéré v e n te r erat.
111a sibi ingentem visa est, sub im agine som ni,
Flam m iferam pleno red d ere ventre facem.
T. i.
S
134
HÉR OÏD ES.
une énorm e torche ardente. Épouvantée, elle se lève, et raconte
,au vieux Priam le rêve effrayant de la som bre nuit ; celu i-ci le
transm et aux devins. Le devin déclare qu’llion sera em brasée
p a r le feu de Paris. Celte flam m e fut, com m e à présent, celle
de mon cœ ur. Ma beauté et la vigueur de m on courage,
quoique je parusse du peuple, étaient les ind ices de m a noblesse
cachée.
11 est, dans les vallons boisés de l ’Ida, un lieu solitaire, planté
de sapins et d’y e u se s, que ne broutent ni la paisible brebis, ni
la chèvre, am ante des rochers, ni le m ufle épais du pesant
bœ uf. De là, exhaussé par un arbre, je regardais au loin et les
m urailles de Troie, et ses dem eures superbes, et la m er. Tout à
coup, il m e sem ble qu’un retentissem ent de pas a ébranlé la
terre : ce que je dirai est vrai, m ais à peine vraisem blable.
Devant m es yeux s ’arrête, transporté par un vol rapide, le p etitfils du grand Atlas et de P léione (il m ’a été perm is de le v o ir ,
q u’il m e soit perm is de rapporter ce que j ’ai vu) ; dans la m ain
du dieu était sa baguette d’or. Trois déesses à la fois, V énus,
Pallas et Junon, posèrent leurs pieds délicats sur le gazon. In T errita consurgit, m etuendaque noctis opacæ
Visa seni Priarao, valibus ille refert.
A rsuram Paridis vates canit Ilion igni.
Pectoris, u t nunc est, fax fu it ilia m ei.
Form a vigorque anim i, quam vis de plebe videbar,
Indicium tectæ nobilitalis e ra n t.
E st locus in m ediæ nem orosis vallibus Idæ
Devius, e t piceis ilicibusque frequen:?;
Qui nec ovis placidæ , nec am antis saxa capellæ,
Nec patulo tardæ c a rp itu r ore bovis.
Hinc ego Dardaniæ m uros excelsaque tecta
Et fréta prospiciens, arbore nixus eram .
Ecce pedum pulsu visa est m ih i te rra m overi :
Vera loquar, veri vix h abitura fldem .
C onstitit a n te oculos, actus velocibus alis,
A tlantis m agni Pleionesque nepos
(Fas vidisse fuit ; fas sit m ihi visa referre) ;
luqu e Dei digitis aurea virga fuit.
T resque siinul Divæ, Venus, et cum Pallade Juno,
G rum inibus teneros im posuere pedes.
É P I T R E XVt.
135
terdit, l’effroi qui ine glaçait avait h érissé m es cheveux. «Bannis
tes alarm es, m e dit le m essager ailé. Tu es l ’arbitre de la beauté :
term ine le débat des déesses ; à toi de prononcer laquelle efface
en beauté les deux autres. » E t, pour ne pas essu yer u n refus,
il com m ande au nom de Jupiter, et soudain s’élève dans les
astres par la route éthérée. Mon âm e se rassure, et aussitôt la
hardiesse m e vien t ; je ne redoute pas d’exam iner chacune d ’elles
en face. Toutes étaient dignes de la victoire, et je craignais,
com m e juge, que toutes elles ne pu ssen t gagner leur cause.
Cependant, déjà un e d’entre elles m e plaisait davantage : tu de­
vines que c’était la déesse qui inspire l’am our. Et, tant est vif
en elles le désir de la victoire ! elles s’em pressent d’influencer
m on jugem en t par des dons m agnifiques. L’épouse de Jupiter
prom et des royaum es, sa fille la valeur : je doute m oi-m êm e si
je pu is être puissant ou courageux. Vénus m e dit avec un doux
sourire : « Paris, que ces présents ne te touchent pas; tous deux
sont pleins de craintes et d’anxiétés. Je te donnerai, m oi, un
objet à aim er; la fille de la belle Léda passera dans tes bras,
plu s belle encore que sa m ère. » Elle dit ; j’approuve égalem ent
O bstupui, gelidusque com as erex erat h o r ro r;
Quum m ih i : « Pone m etum , n u n tiu s aies ait.
A rbiter es form a: : certam in a siste D earum ,
Vincere quæ form a digna sit u n a duas. »
Neve recu sarem , v erbis Jovis im p e ra t; et se
P ro tin u s æ tberea tollit in astra via.
Mens m ea convaluit, subitoqu e audacia v e n it ;
Nec tim ui vultu quam que n otare m eo.
V incere e ra n t om nes dignæ ; judexque v e re b a r,
Non om nes causam vincere posse suam .
Sed tam en ex illis jam tu n e m agis un a placebat :
Hanc esse u t scires, u n d e m ovetur am or.
T antaque vincendi cura est! ing en tib u s a rd en t
Jud iciu m donis so llicitare m eum .
R égna Jovis conjux, v irtu tem filia jaclat :
Ipse potens dubito lortis an esse velim .
Dulce Venus risit : « Nec te, P ari, m un era tang an t;
U traque suspensi plena tim oris, a it.
Nos dabim us quod am es, et pulchræ filia Ledæ.
lb itin am plexus, p u lc h rio r ipsa, tuos. »
136
HÉ ROÏ DES .
son offre et sa beauté, et la déesse rem onte d’un pied victorieux
vers l’Olympe.
Cependant m es d estinées, je p en se, étant devenues prospères,
je suis reconnu à des signes certains pour un royal enfant. La
m aison, joyeuse de revoir un fils après tant d’an n ées, m et, ainsi
que Troie, ce jour au nom bre de ses jours de fêtes. Et com m e je
te désire, ainsi m ’ont désiré les jeunes filles; seule, tu peux pos­
séder l ’objet de tant de vœ u x. Et n on -seu lem en t des filles de
rois et de chefs m ’ont recherché : des Nym phes elles-m êm es je
fus l’am our et le souci. Mais je n ’éprouve que dédain pourtou tes
ces fem m es, depuis que j’ai conçu l ’espoir de t’épouser, fille de
Tyndare. C’est toi que m es yeux voyaient pendant la veille, toi
que voyait m on im agination pendant la nuit, lorsqu’un paisible
som m eil ferm e les paupières assoupies. Que feras-tu présente,
toi qui non encore vue m e plaisais? Je brûlais, et le feu était loin
de m oi.
Je n’ai pu accorder à ma dette un plus long term e d’espoir,
sans la poursuivre de m es vœ ux à travers l’onde azurée. La
hache phrygienne abat le pin de Troie, et tout arbre utile à la
Dixit : et ex æ quo donis form aque pro bata,
V ictorem crrlo re ttu lit ilia pedem .
Interea, credo, versis ad prospéra fatis,
Regius agnoscor p er ra la signa puer.
Læta dom us, nato per tem pora longa recepto,
Addit et ad festos hune quoque T roja diem
Ulque ego te cupio, sic m e cupiere puellæ ;
M ultarum votum sola tenere potes.
Nec tantum regum natæ petiere ducum que,
Sed Nymphis etiam curaque am orque fui.
At m ihi cunctarum subeunt fastidia, postquam
Conjugii spes est, T yndari, facta lui.
Te vigilans oculis, anim o le noete videbam ,
Lum ina quum placido victa sopore jacen t.
Quid faciès præ sens, qu;e nondum visa placebas?
Ardebam , quam vis hinc procul ignis e ra t.
N ec polui debere m ihi spem longius istam ,
Cærulea peterem quin m ea vota via.
Troia cæ duntur Phrygia pinela securi,
Quæque e ra t æ quoreis u tiü s a rb o r aquis.
É P I T R E XVI.
137
navigation. Les cim es du Gargare sont dépouillées de vastes ma­
tériaux, et le long Ida m e fournit d'innom brables poutres. Les
durs chênes son t courbés pour la construction de rapides vais­
seaux ; la carène arrondie est garnie de ses flancs. Nous ajoutons
des antennes et des voiles attenantes aux m âts ; l’éperon de la
poupe recourbée est em belli de dieux peints. Sur le vaisseau qui
m e porte, on voit en peinture, avec le petit Cupidon qui l’accom ­
pagne, la d éesse, caution de son h ym en . Lorsqu’on eut m is la
dernière m ain à cet ouvrage, je reçois aussitôt l ’ordre de m ’em ­
barquer sur les flots égéens. Mon père et m a m ère opposent
à m es vœ ux leurs prières, et leur tendresse suspend m on projet
de départ. Ma sœ ur Cassandre accourt, les cheveux épars,
selon sa coutum e, au m om ent m êm e où déjà nous voulions
m ettre à la voile : « Où vas-tu? s’écrie-t-elle? tu rapporteras
avec toi un incen die : tu ignores toutes les flam m es que ces
eaux te réservent. » Sa prophétie fut vraie : j’ai trouvé les feux
qu’elle m ’avait prédits; un am our effréné brûle en m on cœ ur
attendri.
Je m ’éloigne du port, et, à la faveur des vents, je descends
sur tes bords, nym phe de l'Œ balie. Ton époux m ’offre l’hospitaArdua pro ceris sp olianlur G argara silvis,
Innum erasque m ih i longa dat Ida trabes.
F u n d atu ra citas flec tu n tu r robora naves;
T exitur et costis panda carina suis.
Addim us antennas et vela sequentia m alos ;
A ccipit et pictos puppis adunca Deos.
Qua tam en ipse vehor, com itata C upidine parvo,
' Sponsor conjugii sta t Dea picta sui.
Im posita est factæ postquam m anus ullim a classi,
P ro tin u s Æ gæis ire .jubebar aquis.
E t p a te r e t g e n itrix inhiben t m ea vota rogando,
Propositum que pia voce m o ra n tu r ite r.
E t soror effusis, u t e ra t, C assandra capillis,
Quum vellent nostræ jam d are vela ra te s :
« Quo ru is? exelam at; référés incendia tecum :
Q uanta p e r has, nescis, flam tna p e ta lu r aquas. »
Vera fu it vales : dictos invenim us ig nés;
E t férus in molli pectore flag ratam o r.
P ohtubus egredior, ventisque ferentibus usus,
A pplicor in l rra s, Œ bali Nympha, tuas.
138
HÉ ROÏ DE S.
lité : c ’est encore là une disposition de la volonté suprêrpe des
dieux. Il m e m ontre tout ce qui, dans Lacédém one en tière, était
curieux et rem arquable. Mais je désirais voir tes charm es tant
vantés, et il n ’y avait rien autre chose propre à captiver m es re­
gards. Je te vis, ce fut pour m oi un ravissem ent ; au fond de
m es entrailles je sen tis naître avec étonnem ent l’effervescence
d’une passion nouvelle. Elle avait, autant que je m ’en souviens,
des traits sem blables, la déesse de Cythère, lorsqu’elle vint se
p résen tera m on tribunal. Si tu fusses égalem ent venue à cette
lutte célèbre, je ne sais si Vénus eût obtenu la palm e. La renom ­
m ée t’a au loin précon isée, et il n ’est aucune région qui ne con­
naisse tes charm es ; nulle autre fem m e dans la Phrygie, ni des
contrées de l’Aurore, n ’a, parm i les belles, un renom égal au
tien . Et, m ’en croiras-tu ? ta gloire est au-d essou s de la réalité :
la renom m ée est presque calom nieuse sur ta beauté. Je trouve
ici plus qu’elle n’avait prom is: ta gloire est vaincue par son objet.
Aussi fu t-e lle légitim e, la flam m e de Thésée, qui connaissait
toutes tes perfections : tu parus à ce héros une proie digne de
E xcipit liospitio v ir m e tuus : hoc quoque factum
Non sine consilio n um inibusque Deum.
Ille quidem ostendit, quidquid Lacedæmone tota
Ostendi dignum , conspicuum que fuit.
Sed inihi laudatam cupienti cernere form am ,
Lum ina nil aliud quo caperentur erat.
Ut vidi, obstupui ; præ cordiaque intim a sensi
A ttonitus cu ris in tu m uisse novis.
His sim iles vultus, q u an tu m rem iniscor, habebat,
V enit in arb itriu m quum Cytherea m eum .
Si lu venisses p a riter certam en in illud,
In dubium V eneris palm a futura fuit.
Magna quidem de te ru m o r præ conia fecit,
Nullaque de facie nescia te rra tua est;
Nec tib i p a r usquam Phrygiæ , nec, solis ab o rtu ,
ln te r form osas altéra nom en habet.
Credis et hoc nobis ? m in or est tua gloria vero :
Fam aque de form a pæ ne m aligna tu a est.
Plus hic invenio, quam quod p ro m iserat ilia :
E t tua m ateria gloria victa sua est.
E rgo a rsit m erito, qui noverat om nia, Theseus :
E t visa es tanto digna rapin a viro,
É P I T R E XVI.
139
lu i, lorsque n u e, selon la coutum e de ta nation, tu t’exerces au
jeu de la brillante palestre, et que tu es m êlée, quoique fem m e,
aux hom m es égalem ent n u s. Il t’a enlevée, je l ’en lou e; je
m ’étonne qu’il t’ait jam ais rendue : une proie aussi précieuse
devait être constam m ent gardée. On eût retranché cette tête de
m on cou sanglant, avant de t’enlever à ma couche. Que m es
m ains veu illen t jam ais te laisser aller? que je souffre vivant qu’on
t’arrache de m on sein? Si tu devais être rendue, auparavant, du
m oins, j’eusse em porté quelque gage : m on am our ne fût pas
resté totalem ent inerte. Je t ’eusse ravi ta virginité, ou ce qui
pouvait l’être sans la com prom ettre.
D onne-toi seulem ent à m oi, tu apprendras quelle est la con­
stance de Paris. La flam m e seu le du bûcher sera le term e de la
m ienne. Je t’ai préférée aux royaum es que la souveraine épouse
et sœ u r de Jupiter m ’a jadis prom is; et, pourvu que je pusse
enlacer m es bras à ton cou, j ’ai dédaigné la valeur, que m ’offrait
Pallas. Je n ’en ai pas de regret; jam ais je ne croirai avoir fait
un choix insen sé : m a résolution est inébranlable et je persiste
dans m on souhait. Seulem ent, ne perm ets pas que m on espoir
More tuæ gentis, nitid a dum nuda palæ stra
Ludis, e t es nudis fem ina m ixta viris.
Quod ra p u it, laudo ; rairo r, quod reddidit unquam :
Tarn bona constanter præ da tenenda fuit.
Ante recessisset caput hoc cervice cruenta,
Quam tu de thalam is ab stra h e re re raeis.
Tene inanus unquam nostræ d im itte re vellent ?
T ene meo p a te re r vivus a b jre sinu ?
Si reddenda fores, aliquid tam en ante tulissem ;
Nec Venus ex toto nostra fuisset in e rs :
Vel m ih i virginitas esset lib ata, vel illud
Quod p o terat salva v irginitate rapi.
I)a modo te ; P arid i quæ sit constantia nosces.
Flam m a rogi flam m as finiet una m eas.
Præ posui regnis ego te , quæ m axim a quondam
Pollicita est nobis n upta sororque Jovis;
D um que tuo possem circum dare brachia collo,
C ontem ta est v irtu s, Pallade d an te, m ihi.
Nec piget, a u t unquam s tu lte elegisse videbor :
P erm an et in voto m ens m ea (irm a suo.
140
HÉR OÏD ES .
soit déçu, je t’en conjure, ô digne objet de tant de pénibles soins !
L’hym en que je désire ne sera pas une m ésalliance pour ta
noble fam ille; et tu ne rougiras pas, crois-m oi, de ton époux.
En cherchant, tu trouveras dans m a fam ille un e P léiade et Jupi­
ter, sans parler de m es ancêtres interm édiaires. Mon père lien t
le sceptre d’Asie, région fortunée, dont on peut à peine parcou­
rir l ’étendue im m ense. Tu verras d’innom brables cités, et des
palais d’or, et des tem ples, qu’on peut dire dignes de leurs
dieux. Tu rem arqiferas Ilion, et ses rem parts flanqués de hautes
tours, qu’éleva la lyre harm onieuse de P hébus. Te parlerai-je de
la foule et de la m ultitude des habitants ? à peine cette terre peutelle porter sa population. Les fem m es troyennes accourront en
troupes nom breuses à la rencontre : notre palais ne pourra con­
tenir les filles d elà Phrygie. Oh ! que de fois tu diras : « Combien
notre Achaïe est pauvre ! » Une seule m aison ordinaire possédera
les richesses d’une ville.
Mais je ne m e perm ettrai pas de m épriser votre Sparte : la
ville où tu as vu le jour est pour m oi une heureuse terre. Mais
^
Spem modo ne nostram fieri patiare caducam ,
Te precor, o lanto digna labore peti.
Non ego conjugium generosæ degener opto,
Nec m ea, crede m ihi, tu rp ite r uxor eris.
Pleiada, si quæ ras, in nostra gente, Jovem que
Invenies, m edios u t taceam us avos.
Sceplra parens Asiæ, qu a nulla beatior ora,
F inibus im m ensis vix obeunda, tenet.
Inn um eras urb es atque aurea tccta videbis,
Quæque suos dicas tem pla decere Deos.
ilion adspicies, firm ataque lu rrib u s allis
Mœnia, Phœ beæ stru c la canore lyræ.
Quid tibi de tu rb a n arrem num eroque v iro ru m ?
Vix populum tellus sustinet ilia suum .
O ccurrent denso tibi T roades agm ine m atres :
Nec capient Phrygias a tria nostra nurus.
O quoties d ices : « Qua ni pauper Achaia nostra est ! »
Una dom us quævis u rb is hab eb it opes.
N ec m ihi fas fu erit Sparten contem nere vestram :
In qua tu nato es, te rra beata m ih i est.
É P IT R E XVI.
14t
Sparte est parcim onieuse ; toi, tu es digne de la m agnificence :
ce lieu est mal assorti avec une telle beauté. Avec un e telle figure,
il convient d ’user des plus riches parures sans fin renouvelées,
et d’épuiser tout ce que le luxe et les délices ont de raffinem ents.
A la vue de cette opulence qu’étaient les hom m es de notre na­
tion, pense quelle doit être celle des fem m es dardaniennes. Seu­
lem ent, m on tre-toi ind ulgen te : fille des cam pagnes de T hérapné, n e dédaigne pas un m ari phrygien. Il était Phrygien et
issu de notre sang, celui qui, m aintenant parm i les dieux, verse
dans leur coupe le nectar d o n lils s’abreuvent. Il était Phrygien,
l’époux de l ’Aurore : cependant elle l’enleva, la déesse qui m ar­
que à la nuit le term e de sa carrière. Il était Phrygien aussi, cet
Anchise, auprès duquel la m ère des légers Amours se plut à se
reposer, sur les som m ités de l’Ida.
Je ne p ense pas non plus que M énélas, si tu com pares la beauté
et les années, doive, à ton jugem ent, nous être préféré. Nous ne
te donnerons pas certes un beau-père qui fasse fuir le flambeau
éclatant du Soleil, qui détourne d ’un festin ses coursiers effrayés.
Priam n ’a pas un père ensanglanté du m eurtre de son beau-père,
et qui souille d’un crim e les ondes de Myrtos. Notre aïeul ne
Parca sed est Sparte ; tu c u llu divite digna :
Ad talem forraam non facit iste locus.
Hanc faciem largis sine fine paralib u s u ti,
D eliciisque decet lu xu riare novis.
Quum videas cullum n o stra de gente virorum ,
Qualem D ardanidas credis liabere n u ru s?
Da modo te facilem : nec dedignare m aritum ,
R ure Therapnapo nata p u ella, Phrygem .
Phryx e ra t et nostro genilus de sanguine, qui nunc
C'jm Dis p o tan d a sn e c ta re m iscet aquas.
Phryx e ra t A uroræ conjux : tam en abstu lit ilium
E xtrem um noclis quæ Dea finit iter.
Phryx etiam A nchises, volucrum cui m ater Àmorura
G audet in Idæis concubuisse jugis.
Nec , puto, collatis form a M enelaus et annis,
Judice le, nobis an teferendu s e rit.
Non dabim us c e rte socerum tib i clara fugantem
L um ina, qui trepidos a dape vertat equos.
Nec p a te r est Priam o soceri de cæde t:u e n tu s,
E t qui M yrloas crim ine signet aquas.
142
H É R O ÏD ES .
s ’efforce pas de cueillir des fruits dans l’onde stygienne, il ne
cherche pas de l’eau dans l’hum ide élém en t. Mais qu’im porte, si
leur descendant te possède? Jupiter est contraint d’être b eau père dans cette fam ille.
0 crim e ! cet indigne époux te serre dans ses bras les nuits
entières; il jouit de tes faveurs, et m oi je t’aperçois à peine enfin,
lorsque la table est dressée ; et ce m om ent a encore bien des
choses qui m e blessent. Qu’il arrive à nos en nem is des repas
tels que ceux auxquels j ’assiste souvent, lorsque le vin est servi.
Je regrette le don de l ’hospitalité, lorsqu e, sous m es yeux, ce
rustre a passé ses bras autour de ton cou. La jalousie m e dévore;
faut-il tout rapporter ? lorsqu’il réchauffe tes m em bres sous son
vêtem ent. Cependant, lorsque vous vous donniez, en m a pré­
sence, de tendres baisers, j ’ai pris ma coupe et l ’ai placée devant
m es yeux. Je baisse les yeux, lorsqu'il te tient étroitem ent serrée,
et les m orceaux, trop len ts, s’accum ulent, m algré m oi, dans ma
bouche. Souvent j’ai poussé des soupirs; et j’ai rem arqué, folâ­
tre, que tu ne pouvais m odérer ton rire, pendant que je gém isNec proavo Stygia nostro cap tan tu r in unda
Poma, nec in m ediis quairitur hum or aquis.
Quid tarnen hoc refert, si te ten et ortus ab illis?
C ogitur huic dom ui Ju p ite r esse socer.
H eu facinus! totis indignus noctibus ille
Te te n e t, am plexu p e rfru itu rq u e tu o ;
At m ilii conspiceris, posita vix denique m ensa;
M ultaque, quae laedant, hoc quoque tem pus habet.
H ostibus eveniant convivía talia nostris,
E xperior posito qualia saepe m ero.
Poenitet hospitii, quum , m e spectante, lacertos
Im posuit collo ru sticu s iste tuo.
R um por et invideo, quid enim tam en om nia narrem ?
M embra superjecta quum tu a veste fovet.
Oscula quum vero coram non dura daretis,
Ante oculos posui pocula sum ta m eos.
Lum ina dem itto, quum te te n e t arctiu s ille,
Crescit e t invito lentus in ore cibus.
Saepe dedi g e m itu s; et te, lasciva, notavi
In geraitu risum non tenuisse meo.
É P I T R E XVI.
143
sais. Souvent j ’ai voulu éteindre ma flam m e dans le vin ; m ais
elle n ’a fait que s’accroître : l ’ivresse a été du feu sur du feu.
Pour ne pas voir beaucoup de choses, je détourne la vue et baisse
les yeux; m ais aussitôt tu rappelles à toi m es regards. Que faire?
je l ’ignore : il est douloureux pour m oi de voir ce spectacle; mais
plus douloureux d’être banni de ta présence. Autant qu’il m ’est
perm is et que je le peux, je m ’efforce de déguiser cette frénésie :
m ais m on am our éclate m algré m a dissim ulation.
Je ne t’en im pose pas : tu sens m es plaies, tu les sens ; et plût
au ciel qu’elles ne fussent connues que de toi ! Ah ! que de fois,
les larm es m e venant aux yeux, ai-je détourné la vue, de peur
qu’il ne m ’interrogeât sur la cause de m es pleurs ! Ah! que de
fois, après avoir b u , ai-je raconté l’histoire de jeunes am ants,
m e tournant vers toi à chaque parole ! C’était m oi que j’indiquais
sous un nom supp'osé; m oi-m êm e, si tu l’ignores, j ’étais le vé­
ritable am ant. Bien plu s, afin de pouvoir em ployer des term es
libres, plus d’une fois j ’ai sim ulé l’ivresse. Ta tunique, lâche, il
m ’en souvient, découvrit ton sein n u , et donna accès à m es yeux
Saepe m ero volui flam m am com pescere; at illa
C revit : et ebrietas ignis in igne fuit.
M ultaque ne videam , versa cervice recum bo;
Sed revocas oculos pro tin u s ipsa meos.
Quid faciam d u b ito : dolor est m eus illa v id e re ;
Sed dolor a facie m ajor abesse lúa.
Qua licet e t possum , lu cto r celare furorem :
Sed tam en apparet dissim ulatus am or.
N e c tibi verba dam us : sen tis mea v uln era, sentís;
Atque u tin am soli sin t ea nota tib i!
A hí quoties, lacrym is venientibus, ora rellexi,
Ne causam fletus quaereret ille m ei!
Ah ! quoties juvenum narrav i potus am ores,
Ad vultus re feren s singula verba tu o s !
In d icium que m ei ficto sub nom ine fe c i;
Ule ego, si nescis, verus am ator eram .
Quin etiam , u t possem verbis petulanlibus u ti,
Non sem el eb rietas est sim ulata m ihi.
Prodita s u n t, m em ini, tunica tua pectora laxa;
Atque oculis aditum nuda dedere m eis,
144
HÉ ROÏ DES .
vers ce sein, plus blanc que la pure n eige ou le lait, plus blanc
que Jupiter lorsqu’il em brassa ta m ère. Tandis que je suis dans
l’extase, com m e je tenais par hasard un e coupe, l’anse arrondie
s ’échappe de m es doigts. Avais-tu donné un baiser à ta fille?
soudain je le prenais avec joie de la bouche tendre d ’H erm ione.
Tantôt je chantais, m ollem ent couché, les antiques am ours;
tantôt je donnais, par m es gestes, des signes d’in telligen ce. Der­
nièrem en t, j ’ai osé adresser de doucereuses paroles à tes pre­
m ières com pagnes, Clym ène et Éthra. E lles m e répondirent uni­
quem ent qu’elles craignaient, et m ’abandonnèrent au m ilieu de
m es supplications.
Oh ! que n ’es-tu le prix d’une lutte solennelle, et la possession
du vainqueur ! Comme H ippom ène em porta pour prix de la course
la fille de S chœ né, com m e Hippodamie vint dans les bras d’un
Phrygien, com m e le fier Alcide brisa les cornes d’Achéloüs, lors­
qu’il aspire aux em brassem ents de Déjanire, notre audace, sui­
vant les m êm es lois, se fût m ontrée courageuse : tu saurais être
l’ouvrage d’un de m es travaux. M aintenant, fem m e adorable, il
P ectora vel pu ris nivibus, vel lacté, tuam que
Complexo m atrem caudidiora Jove.
Dam stupeo visis, non pocula forte tenebam ,
T ortilis e digitis excidit ansa m eis.
Oscula si natæ dederas, ego p ro tiu u s ilia
H erm iones tenero læ tus ab ore tu li.
E t modo cantabam veteres re su p in u s am ores;
Et modo per nu tu m sigua tegenda dabam .
Et com itum prim as Clym enen Æ thram q ue tu aru m
Ausus sum blandís n u p e r adiré sonis.
Quæ m ihi non aliud, quam form idare, locutæ ,
O rantis m edias d eseruere preces.
Di facerent, m agni p retium certam in is esses ;
T eque suo victor posset habere toro!
Ut tu lit Hippoinenes Schœ neida, præ m ia cursus,
V enit u t in Phrygios Ilippodam ia sinus,
Ut ferus Alcides Acheloia cornua fregit,
Dum p e tit am plexus, De'ianira, tuos,
Nostra per has leges audacia fo rtite r isset;
Tequc m ei scires esse laboris opus.
É P I T R E XVI.
145
ne m e reste plus qu’à te prier; à em brasser hum blem ent tes ge­
noux, si tu y consens. 0 honneur ! ô gloire brillante des deux
jum eaux! ô digne d’avoir Jupiter pour époux, s’il n’était ton père !
Ou je rentrerai dans le port de Sigée, toi étant m on épouse ; ou
je serai inhum é dans l’exil à Ténare. La flèche n’a pas légèrem ent
effleuré m a poitrine ; c ’est une blessure qui a pénétré jusqu’à la
m oelle de m es os. Je devais être percé d’une flèche céleste ; je
m e rappelle cet oracle de ma sœ ur, qui s’est accom pli. Garde-toi,
H élène, de m épriser un am our autorisé par les destins, et puis­
sent, à ce prix, les dieux exaucer tes désirs !
J'ai beaucoup de choses à t’écrire; m ais, pour que nous en di­
sions de vive voix un plus grand nom bre, reçois-m oi dans ta
couche, pendant le silen ce de la nuit. E st-ce la pudeur qui te
fait craindre de profaner l ’am our conjugal, et de trahir le ser­
m ent de fidélité à un époux légitim e? Ah! trop sim ple H élène,
j’ai presque dit rustiqu e, penses-tu que celte figure puisse être
exem pte de faute ! Ou change ta figure, ou n e sois pas barbare :
un e grande lutte existe entre la beauté et la sagesse. Ces larcins
Nunc m ih i n il su p erest, nisi te , forraosa, p recari,
A m plectique tuos, si p a tia re , pedes.
0 decus, o praisens gem inorum gloria fr a tr u m !
0 Jove digna viro, ni Jove n ata fores !
Aut ego Sigeos rep etam , te conjuge, portus,
Aut ego Tacnaria conlegar exsul lium o.
Non m ea su n t suinm a leviier d e stric ta sagitta
P ectora; descertdit vulnus ad ossa m eum .
Hoc m ihi, nam repeto, fore u t a coeleste sagitta
F igar, e ra t verax vaticinala soror.
Parcc datum futis, Helene, contem nere am orctn :
Sic habeas faciles in tua vola Deos.
Multa quidem s u b e u n t; sed coram u t plura loqu am ur,
Fxcipe m e lecto, n o d e sile n te , tuo.
An p u d et, e t m etuis venerem tem erare m a n ta m ,
C astaque legitim i fallere ju ra to ri?
Ah! nim ium sim plex H elene, ne l'ustica dicam ,
Hanc faciem culpa posse c a rere putas!
A ut faciem m utes, au t sis non d u ra, necesse esl :
Lis e st cum form a m agna pudicitia?.
T. I.
0
146
HÉ R OÏ D ES .
charm ent Jupiter, ils charm ent la belle Vénus. Ces larcins t’ont
donné pour père Jupiter. Fille de Jupiter et de Léda, si la se­
m ence de tes ancêtres a quelque vertu, lu peux à peine devenir
chaste. Sois-le cependant, alors que ma Troie te possédera; et, je
t’en supplie, que seul je sois ton crim e. M aintenant com m ettons
une faute, que répare l ’époque du m ariage, si toutefois Vénus ne
m ’a pas fait une prom esse illu soire.
Mais ton époux t’y engage par sa conduite, sinon par ses pa­
roles ; et pour ne pas contrarier les larcins de son hôte, il s’ab­
sente. 11 n ’a pas eu de circonstance plus favorable, pour visiter
le royaum e de Crète. 0 m erveilleu se pénétration de cet hom m e !
Il partit, et dit en partant : « Je te confie notre h ôte; prends
soin de lui à m a place, ô m on épouse! » Tu négliges, je l ’at­
teste, les recom m andations de ton m ari ; tu n’as aucun soin de
ton hôte. C rois-tu donc, fille de Tyndare, cet hom m e sans intel­
ligence capable de connaître assez le m érite de ta beauté? Tu
t ’abuses ; il le m écon naît ; et, s’il y attachait un grand prix, il
n e confierait pas le trésor qu’il possède à un hom m e étranger.
Ju p ite r his gaudet, gaudet Venus aurea fu rtis.
Hiec tib i nem pe ‘p at re in furta dedere Jovem .
Vix fieri, si su n t vires in sem ine avorum ,
E t Jovis e t Leda? filia, casta poles.
Casta tarnen tum sis, quum te m ea T roja te n e b it;
E t tua sim , quceso, crim ina solus ego.
Nunc ea peccem us, quae corrigat bora jugalis,
Si modo p ro m isit non m ih i vana Venus.
S ed tibi e t hoc suadet rebus, non voce, m a rilu s;
Neve sui furtis hospitis obstet, abest.
Non h a b u it tem pus, quo C ressia regna videret,
Aptius. 0 m ira calliditate v iru m !
Ivit, et : « ldsei m ando tib i, dixit itu ru s,
C uram pro nobis hospitis uxor agas. »
Negligis absentis, testor, m andata m ariti :
Cura tibi non est hospitis ulla tu i.
H unccine tu speres, hom inem sine pectore, dotes
Posse satis for mac, T yndari, nosse tuae?
Falleris : igno rat ; ncc, si bona m agna pu larcl,
Quie tonet, exteruo cred eret ilia viro.
É P I T R E XVI.
147
Bien que m es discours et m on ardeur ne te déterm inassent pas,
nous som m es contraints de faire usage de l ’occasion q u ’il nous
offre; ou bien n ou s serons in sen sés, au point de l’em porter sur
lui-m êm e, si un tem ps aussi sûr s’écou le en pure perte. Il am ène
vers toi un am ant presque de ses m ains : profite de la sim plicité
d ’un m ari san s m alice.
Tu restes seule sur un lit solitaire pendant la nuit si longu e;
seul aussi je reste sur ma couche solitaire. Que des joies com ­
m unes nous u n issen t, toi à m oi, m oi à toi : cette nuit sera plus
belle qu’un m idi. Alors je jurerai par tous les dieux, et m e lierai
par le serm ent solenn el que tu m ’auras dicté. Alors encore, si ta
confiance en m oi n ’est pas trom peuse, je te déterm inerai à venir
dans m on royaum e. Si tu n e l ’oses, si tu crains de paraître m ’a­
voir su ivi, je serai m oi-m êm e coupable sans toi de cet attentat ;
car j’im iterai l’action du fils d’Égée et de tes frères : tu ne peux
céder à un exem ple qui te touche de plus près. T hésée t’a en­
levée ; ceux-ci ont enlevé les deux filles de Leucippe ; je serai le
quatrièm e cité en exem p le. La flotte troyenne est prête, fournie
Ut te nec m ea vox, n ec te m eus in c ite t ardor,
Cogim ur ipsius com m oditate fru i;
A ut erim us s tu lti, sic u t su p erem u s et ipsum ,
Si tam securum te m p u s abibit iners.
Pæ ne suis ad te m anibus deducit am antem :
U tere non vafri sim plicitate v iri.
Sola jaces viduo tam longa nocte cubili;
In viduo jaceo solus et ipse to ro .
T e m ih i, m eque tibi com m unia gaudia ju o g a n t :
C andidior m edio nox e rit ilia die.
T une ego jurabo quæ vis tib i num ina, m eque
A dstringam verbis in sacra ju ra tuis.
T une ego, si non est fallax fiducia nostri,
Efticiam præ sens u t m ea régna petas.
Si p u d et, et m etuis, ne m e videare secuta,
Ipse re u s sine te crim inis h u ju s ero :
Nam seq uar Æ gidæ factum fra tru m q u e tuorum :
Exem plo tangi non propiore potes.
Te ra p u it Theseus, gem inas Leucippidas il 1i ;
Q uartus in exem plis adnum erabor ego.
148
HÉROÏDES.
d ’arm es et d’hom m es; bientôt la ram e et le vent vont accélérer
notre m arche. Tu iras, com m e une grande rein e, à travers les
cités dardaniennes; le peuple te prendra pour une divinité n ou ­
velle. Où tu porteras tes pas, le cinnam om e brûlera sur la flam m e,
et la victim e im m olée frappera la terre sanglante. Mon père et
m es frères, m es sœ urs et ma m ère, toutes les Troyennes et Ilion
entière, t’offriront des présents. H élas! à peine j’annonce une
faible partie de l’avenir : tu recevras plus que m a lettre ne porte.
Une fois ravie, ne crains pas que de cruelles guerres nous
poursuivent, et que la vaste Grèce soulève ses forces. Bien des
fem m es déjà ont été ravies : dis-m oi, qui d’entre elles fut rede­
m andée par les arm es? C rois-m oi, ce projet t’inspire de vaines
alarm es. Les Thraces, sous la conduite de Borée, enlevèrent la
fille d’É rechthée; m ais la rive bistonienne fut garantie de la
guerre. Jason de Pagasa fit voguer la fille du Phase à l’aide du
vaisseau, jusqu’alors in conn u; m ais le sol thessalien ne fut pas
en butte aux attaques de Colchos. T hésée, qui t’a en levée, avait
enlevé aussi la 1111e de Minos; cependant Minos n ’appela pas les
rétois aux arm es. La terreur, dans ces conjonctures, est d’o r T roia classis adest, arm is in stru cta v in sq u e ;
Jam facient celeres rem us et aura vias.
Ibis Dardanias ingens regina peu urbes,
T eque novam credet vulgus adesse Deam.
Quaque feres gressus, adolebunt cinnam a flammæ,
Cæsaque sanguineam victim a planget hutn um .
Dona p ater fratresque, et cum génitrice sorores,
lliadesque om nes, totaque T roja, dab u n t.
Hei inihi ! pars a m e vis dicitu r ulla fu tu ri :
P lura feres, quam quæ 1ité ra n ostra refert.
Nec tu rap la tim e ne nos fera bella seq u an tu r,
C oncitet et vires Græcia m agna suas.
Tôt prius abductis, die, quæ re p etita per arm a e st?
Crede m ihi, vanos res liabet ista m etus.
Nomm e ceperunt A quilonis E rech thida T hraces :
T uta sed a bello B istonis ora fuit.
P h asila puppe nova vexit Paga^æus lason,
Læsa nec est Colcha T hessala te rra rnanu.
Te quoque qui ra p u it, ra p u it Minoïda T heseu
Nuila tam en Minos Crelas ad arm a vocat.
É P I T R E XYI.
149
dinaire plus grande que le péril : ce qu’on se plaît à craindre,
on rougit de l’avoir craint jusqu’au bout.
Suppose toutefois, si tu veux, qu’une form idable guerre s’é­
lève : j’ai de la puissance et m es traits sont m eurtriers. L’opu­
len ce de l'Asie né le cède pas à celle de votre pays : riche en
hom m es, elle est riche égalem ent en nobles coursiers. M énélas,
fds d’A trée, n ’aura pas plus de valeur que Paris ; il ne lui sera
pas préférable sous les arm es. Presque enfant, j ’ai égorgé des
en n em is et em m en é leurs troupeaux : telle fut l’origine du nom
que je porte. Presque enfant, j’ai vaincu des jeunes gens dans
divers com bats ; parm i eux se trouvaient Ilionée et Déiphobe. Ne
pense pas que je ne sois redoutable que de près : m a flèche at­
teint le but visé. P eux-tu lui accorder de pareils débuts de jeu ­
n esse? peux-tu attribuer au fils d’Atrée un art égal au m ien ? Et
quand tu lui donnerais tout, lui don neras-tu Hector pour frère?
Celui-là vaut, à iui seul, des bataillons. Tu ne sais ce que je
vaux, et ma force t’est inconnue; tu ignores à quel hom m e tu es
destinée pour épouse.
T erro r in bis ipso m ajor solet esse periclo :
Quaeque tim ere ü b e t, pertim uisse pudet.
F i n g e tarnen, si vis, ingens consurgere bellum :
Et m ihi su n t vires, et m ea tela nocent.
Nec m in or est Asiac, quam vestrae copia terrae :
Illa viris dives, dives ab u n d at equis.
Nec plus A trides anim i M enelaus habebit
Quam P aris, a u t arm is a n teferen d u s e rit.
Paene p u e r caesis abducta arm enta recepi
H ostibus, e t causam nom inis inde tuli.
Paene p u e r vario juvenes certam in e vici,
In quibus Ilioneus, D eiphobusque fuit.
Neve putes non m e, nisi com inus, esse tim endum :
F ig ilu r in jusso nostra sagitta loco.
Num potes haec llli primae dare facta juventac?
In stru e re A triden num potes a rte mea?
O mnia si dederis, num quid dabis H ectora fra tre m ?
Unus is in n u m e ri m ilitis in sta r habet.
Quid valeam nescis, et te mea robora fa llu n t;
Ignoras cui sis nupta fu tu ra viro.
150
HÉRO ÏD ES.
Donc, ou tu ne seras redem andée par aucun appareil de guerre,
ou notre armée triom phera de celle des Grecs. Cependant je
n’hésiterais pas à m ’armer du fer pour une épouse aussi pré­
cieuse : de grandes récom penses déterm inent la lutte. Et toi, si
l’univers se dispute ta conquête, tu seras im m ortelle dans les
fastes de la postérité. Seulem ent, que ton espoir ne s’intim ide
pas, et, partie de ces lieux sous de favorables auspices, exige en
pleine assurance l’accom plissem ent de m es prom esses.
ÉPITRE DIX-SEPTIÈME
HÉLÈNE
A PARIS
M a i n t e n a n t que ta lettre a souillé m es regards, ne pas répondre
m ’a paru un faible m érite. Tu as osé, étranger, au m épris des
droits de l’hospitalité, attenter à la foi d’une épouse légitim e !
C’est donc pour cela que tu as vogué sur une m er orageuse et
que Ténare t’a reçu dans son port ! Et si, quoique lu vin sses d’une
Aüt ig itu r nullo belli re p etere tum u ltu ,
Aut cedent m arti Dorica castra meo.
Nec tam en indigner pro tanta sum ere ferrum
Conjuge : certam en præ m ia m agna m ovent.
Tu quoque, si de te to lu s con ten d erit orbis,
Nomen ab æ terna posleritate feres.
Spe modo non tim ida, Dis hinc egressa secundis,
Exige cum plena m unera pacta fide.
E P I S T O L A S E P T I M A DE CI MA
H ELEN A P A R ID I
nostros,
Non rescrib en d i gloria visa levis.
Ausus es, hospitii tem eratis, advena, sacris,
L egitim am nuptæ sollicitare fidem !
Scilicet idcirco ventosa per æ quora vectum
Excepit portu Tæ naris ora suo !
N unc o c u lo s t u a q u u m v i o l a n t e p is to la
É P I T R E XVII.
451
région différente, notre palais n ’a pas ferm é ses portes à ton ap­
proche, était-ce pour que l’outrage fût la récom pense d’un si
grand bienfait? Pour entrer ainsi, étais-tu hôte ou en n em i? Je
ne doute pas que ma plainte, toute juste qu’elle est, ne passe à
tes yeux pour de la rusticité. Que je sois rustique, j’y consens,
pourvu que je n ’oublie pas la pudeur, et que ma vie offre une
suite de jours sans tache. Parce qu e m on hypocrite visage ne
prend pas un air triste, parce que m on front sourcilleux n ’est
n i dur ni farouche, je n ’en ai pas m oins une réputation pure;
jusqu'ici j’ai vécu sans crim e, et aucun adultère ne tire vanité
de m oi.
J’en adm ire d ’autant plus ta confiance dans ton entreprise,
et quel m otif a pu te donner l’espoir de partager ma couche.
Quoi ! parce que le héros, petit-fils de Neptune, m ’a violée, pour
avoir été une fois ravie, je parais digne de l’être deux? Le crim e
était de m on côté, si je m e fusse laissé séduire. Ayant été ravie,
quelle fut m a participation, sinon de reluser? Cependant, il n ’a
pas retiré de son attentat le fruit qu’il désirait : horm is la peu r,
je suis revenue sans avoir éprouvé rien. Seulem ent, sa bouche
Nec tib i, diversa quam vis e gen te venires,
Oppositas hab u it reg ia nostra fores,
E sset u t ofiicii m erces in ju ria ta n ti!
Qui sic in tra b a s, hospes an hostis e ra s?
Nec dubito q u in hæc, quum sit tam ju sta , vocetur
R ustica judicio nostra querela tuo.
R ustica sim san e, dum non oblita pudoris,
Dum que té n o r vitæ sit sine labe m eæ .
Si non est ficto v ultus m ihi tristis in ore,
Nec sedeo d u ris torva superciliis,
Fam a tam en clara e st, et adhuc sine crim ine vixi,
E t laudem de m e nullus a d u lte r habet.
Qoo m agis adm iro r quæ sit fiducia cœ pti,
Spem que tori d ed erit quæ tib i causa m ei.
An, quia vim nobis N eptuniu s a ttu lit héros,
Rapta sem el, videor bis quoque digna rap i?
C rim en e ra t n o stru m , si d elenita fuissem .
Quum sim ra p ta , m eum quid, nisi nolle, fuit?
Non tam en e facto fructura tu lit ille petitu m :
Excepto re d ii passa tim oré nihil.
152
IIÉ R 0 ï DES.
audacieuse m ’a dérobé quelques baisers, que je lui disputai : il
n ’a de m oi rien davantage. Avec ta scélératesse, il ne se fût pas
contenté de ces faveurs. Grâce aux dieux ! il ne t’a pas ressem b lé.
Il m ’a rendue intacte, et sa m odération atténue sa faute ; il est
m anifeste que le jeune hom m e s’est rep en li de son action. Thésée
s’est repenti, pour avoir dans Paris un su ccesseur ? pour que m on
nom ne cessât d'être dans les bouches? Cependant je ne m ’en
fâche pas (com m ent s’irriter contre un am ant?), pourvu que l’a­
m our dont tu te vantes soit sincère. Car j’en doute encore : non
que la confiance m e m anque, ou que m es charm es ne m e soient
pas bien connus ; m ais parce que la crédu lité porte m alheur aux
jeunes filles, et que vos protestations passent pour m enson gères.
Mais, d ira-t-on , d’autres fem m es succom bent, il en est m êm e
peu de chastes. Et qui em pêche que m on nom ne figure parm i
le petit nom bre? Car, pour la faiblesse de ma m ère, qui t’a paru
propre à m ’entraîner par son exem ple, elle est la suite d’une
erreur ; m a m ère fut trom pée par une fantastique im age : l’a­
dultère se cachait sous un plum age. Je succom berai, m oi, san s
Oscula lu c ta n ti lanlum m odo pauca protervus
A bstulit : u lte riu s nil hab et ille m ei.
Quæ tua nequitia est, non his co n ten ta fuisset.
Di m elius! sim ilis non fuit ille tu i.
R eddidit in tactam , m in u itq u e m odestia c rim en ;
E t juvenem facti pœ nituisse patet.
T hesea p œ n itu it, P a ris u t succederet illi ?
Ne quando nom en non sit in ore m eum ?
Nec tam en irascor (quis enim succenset am an li?),
Si modo, quern p re f e r s , non s im u la to r am or.
Hoc quoquo cnim dubito ; non quod liducia desit,
Aut m ea sit facies non bene nota m ih i;
Sed quia credulitas dam no solct esse puellis,
V erbaque d ic u n tu r v estra c arere tide.
At peccant aliæ , m atronaque ra ra pudica est.
Quid prohibet ra ris nom en inesse m eum ?
Nam mea quod visa est tib i m a te r idonea, cujus
Exem pio llecti me quoque posse pûtes,
M alris-in adm isso, falsa sub im agine lusæ,
E rror inest : plum a tectus a d u lté r e r a i.
É P I T R E XVII.
153
que je puisse avoir été dans l’ignorance ; il n ’y aura pas de mé­
prise pour colorer l’odieux de nia faute. L’erreur de ma m ère
est louable, l’auteur de la faute la rachète. Où est le Jupiter, qui
fasse dire que j ’ai été heureuse dans la m ien ne?
Tu vantes et ta naissance, et tes aïeux et ton titre de roi ; ma
fam ille est assez illustre par sa noblesse. Sans rappeler Jupiter,
le bisaïeul de m on beau -p ère, et toute la rac'e de Tyndare et de
Pélops, fils de T antale; Léda, trom pée par un cygne, m e donna
pour père Jupiter, lorsque, trop crédule, elle réchauffa dans son
sein un faux oiseau. Va m aintenant, raconte à la Phrygie l’ori­
gine de ta race, et Priam avec Laom édon, son père; je les ad­
m ire ; m ais, celui que tu es si glorieux de com pter le cinquièm e
dans ta généalogie, sera le prem ier dans la m ienne. Quoique je
croie puissant le sceptre de ta chère Troie, cependant je ne re­
garde pas celu i-ci com m e inférieur à l’autre. Si ce lieu le cède
en richesses et en population, ta patrie du m oins est barbare.
Ta riche lettre prom et tant d’avantages, qu’ils pourraient ébran­
ler m êm e des déesses. Mais si je voulais franchir enfin les lim ites
Nil ego, si peccem , possim nescisse; nec ullu s
E rror, qui facti crim en obum bret, c rit.
Illa bene e rrav it, vitium que auctore red em it.
Felix in culpa quo Jove dicar ego?
E t genus, e t proavos, et regia nom ina jactas;
C lara satis doinus haec nobilitate sua est.
J u p ite r u t soceri proavus taceatur, e to m n e
Tantalidai Pelopis T yndareique g e n u s;
Dat m ihi Leda Jovem , Cycno decepta, parcntem ,
Quae falsam grem io crédula fovit avem .
I nunc, et Phrygiae late prim ordia gentis,
Cum que suo Priam um Laom edonte refer.
Quos ego suspicio; sed, qui tibi gloria m agna est
Q uintus, is a nostro sanguine prim us e rit.
Sceptra tuae quam vis re a r esse potentia Trojas,
Non tam en haec illis esse m inora p u to .
Si jam divitiis locus hie num eroque virorum
V incitur, at certe barbara te rra tua est.
Muñera tan ta quidem pro m iltit epístola dives,
Ut possint ipsas illa m overe Deas.
9,
154
HÉR OÏD ES.
de la pudeur, tu devais être un m otif plus puissant pour m e dé­
term iner à être coupable. Ou je conserverai éternellem en t sans
tache ma réputation, ou je préférerai ta personne à tes dons. Et
si je ne les m éprise pas, c ’est que des p résen ts, dont leur auteur
fait le prix, sont toujours bien reçus. Quelque chose m e touche
bien plus, c’est que tu m ’aim es, c ’est que je suis la cause de tes
p eines, c’est que ton espérance est venue à travers de si vastes
m ers.
Ces signes m êm e que, m aintenant, tu fais m alicieu sem en t,
lorsque la table est dressée, quoique je m ’étudie à dissim uler,
je les rem arque. Tantôt tu oses m e lancer de lascifs regards,
dont m es yeux supportent à peine les im portunités ; tantôt tu
soupires ; tantôt tu prends m a coupe, et tu bois à l ’endroit m êm e
où j’ai bu. Ah! com bien de fois ai-je rem arqué les signes que tu
faisais des doigts, ou avec un sourcil presque parlant! Souvent
aussi j’ai craint que m on époux ne les vit ; et j’ai rougi avec trop
peu de dissim ulation. Souvent j'ai dit à voix basse, ou sans le
m oindre bruit : « Il n ’a honte de rien ; » et je n e m e trom pais
Sed si jam fines vellem tran siré pudoris,
Tu m elior culpae causa fu tu ru s eras.
Aut ego perpetuo fam ara sine la b e 'te n e b o ,
Aut ego le potius, quam tu a dona, sequar.
U tque ea non sperno, sic acceptissim a sem per
M uñera sunt, aucto r qune p retio sa facit.
Plus m ulto est, quod am as, quod sum Ubi causa laboris,
Quod per tam longas spes tua venit aquas.
I lla q u o q u e , a d p o s ita qua? n u n c fa c is , i m p r o b e , m e n s a .
Quamvis experiar dissim ulare, noto.
Quum modo m e speetas oculis, lascive, pro tervis,
Quos vix in stan tes lum ina n o stra fe ru n t;
E t modo su sp ira s; modo pocula próxim a nobis
Sum is, quaque bibi, tu quoque p a rte bibis.
Ah ! quoties digitis, quoties ego tecla notavi
Signa supercilio pam e loquente d ari!
Et saepe extim ui ne v ir m eus illa videret;
Non satis occultis e rubuique nolis.
Saepe vel exiguo, vel nullo m u rm u re, dixi :
« Nil pudet hunc : » nec vox haec m ea falsa fuit.
É P I T R E XVII.
155
pas. J’ai lu aussi sur le contour de la table, tout auprès de m on
nom , le m ot J'aime, tracé avec du vin. Cependant, par un signe
négatif, j'indiquai que je n ’en croyais rien. H élas! déjà j ’ai ap­
pris qu’on pouvait ainsi parler. Voilà les séductions qui m e tou­
cheraient, si j’avais dû succom ber : c’est à ces pièges que m on
cœ ur pouvait se laisser prendre. Tu as aussi, j ’en conviens, des
traits d’une rare beauté ; et il se peut qu’une fille veuille se livrer
à tes caresses. Qu’une autre devienne heureuse, sans être crim i­
n elle, plutôt que m on honneur succom be à un am our étranger.
Apprends, à m on exem ple, à pouvoir te priver de la beauté : il
y a de la vertu à s'abstenir d’un bien qui nous plaît. Combien
penses-tu qu'il y ait de jeunes gen s qui désirent ce que tu dé­
sires, sans cesser d’être sages? Paris est-il seul à avoird es yeux?
Tu ne vois pas plus clair, m ais tu as la tém érité d’être plu s en­
treprenant : tu n'as pas plus de cœ ur, m ais plus de front. Je
voudrais que tu fusses venu sur ta nef rapide, alors que, vierge
encore, m ille prétendants aspiraient à ma m ain. Si je t’avais vu,
tu eusses été, entre m ille, le prem ier : m on époux lu i-m êm e
pardonnera m on choix. Tu arrives trop tard p o u r t’em parer d’un
Orbe quoque in m ensæ legi sub nom ine nostro,
Quod deducía m ero litera fecit, amo.
C redere m e tam en hoc oculo re n u e n te negavi.
Hei m ihi ! jam didici sic quoque posse lo q u i.
His ego blanditiis; si p eccatura fuissem ,
F leclerer : his p o teran t pectora n o stra capi
E st quoque, confíteor, faciès tib i ra ra ; potestque
Velle sub am plcxus ire puella tuos.
A ltera vel potius felix sine crim ine fiat,
Quam cadat externo n o ster am ore pudor.
Disce, meo exem plo, form osis posse carere :
E st virtu s placitis abstinuisse bonis.
Quam m ultos credas ju venes optare quod optas,
Qui sap iant? o culos an P aris unus habcs?
Non tu plus cernís, sed plus le m erariu s audes :
N ec.tibi plus cordis, sed m agis oris, inest.
T une ego te vellem celeri venisse carina,
Q uum mea virginitas m ille petita procis.
Si te vidissem , p rim u s de m ille fuisses :
Judicio veniam vir d ab it ipse meo.
156
IIÉR OÏDES.
trésor qui a déjà un possesseur et un m aître : ton espérance fut
len te; ce que tu dem andes, un autre l ’a obtenu. Bien que j ’eusse
désiré être pour toi épouse troyenne, cependant ne crois pas que
Ménélas m e possède contre m on gré. Cesse, je t’en supplie, de
bouleverser par tes discours un faible cœ u r, et ne n u is pas à
celle que tu dis aim er. Mais laisse-m oi vivre dans l’état où la
fortune m ’a placée; et ne rem porte pas une triste dépouille de
m on honneur.
Mais tu as la parole de V énus, et, dans les profondes vallées
de l’Ida, trois déesses se présentèrent nues à toi. L’une t’offrait
la royauté, l'autre la gloire du guerrier, la troisièm e te dit : « La
tille de Tyndare sera ton épouse. » Je peux à peine croire que
des créatures célestes aient soum is leur beauté à ta décision .
Ceci fût-il vrai, certainem ent l’autre partie est fausse, qui m e dé­
signe com m e le prix annoncé de ce jugem ent. Mes charm es ne
m e donnent pas assez de présom ption, pour m e croire, au té­
m oignage d’une déesse, le don le plus précieux. Il suffit à m a
beauté d’obtenir le suffrage des hom m es ; les louanges de Vénus
Ad possessa venis proereptaque gaudia serus :
Spes tua lenta f u i t; quod petis a lte r habet.
Ul tarnen optarem fieri tibi T roia conjux,
Invitam sic me nec M enelaus habet.
Desine m olle, precor, verbis convellere p e c lu s ;
Neve m ih i, quam te dicis am are, noce.
Scd sine, quam trib u it sorlem F o rtuna, t u e r i ;
Nec spolium n o slri tu rp e pudoris habe.
A t V enus hoc pacta est, et, in altae vallibus Idue,
T res tibi se nudas cxhibuere Deae ;
Unaque quum regnum , belli d a re t altera laudcin :
« T yndaridos conjux, tc rtia dixit, e ris. »
Credere vix equidem coelestia corpora possum
A rbitrio form am supposuisse tuo.
Ulque sit hoc verum , cerle pars altera ficla est,
Judicii pretium qua data d icor ego.
Non est ta n ta m ih i fiducia corporis, u t me
Maxima, teste Dea, dona fuisse pulem .
C ontenta est oculis lioininum m ea form a p ro b a ri;
L audatrix Venus est invidiosa m ihi.
É P I T R E XVII.
157
m 'exposent aux traits de l'envie. Mais je n ’infirm e rien ; j ’ap­
plaudis m êm e à ces louanges : car pourquoi m a bouche nieraitelle ce q u ’elle désire ? Ne sois pas m écontent que je t’aie cru avec
trop de peine ; aux grandes choses on n ’ajoute foi que le n ­
tem ent.
Ma prem ière joie est donc d’avoir plu à Vénus ; la seconde,
d’avoir paru à tes yeux la plus noble récom pense, et que tu n ’aies
préféré ni les honneurs de Pallas, ni ceux de Junon, au bien que
l ’on te disait d’H élène. A insi, pour toi je su is la valeur? je su is
un noble royaum e ? Il faudrait que je fusse de fer, pour ne pas
aim er un tel cœ ur. Non, crois-m oi, je ne suis pas de fe r ; m ais
je refuse d’aim er celui que je pense à peine pouvoir être à m oi.
Pourquoi fendre un rivage aqueux avec le soc de la charrue ?
pourquoi poursuivre un espoir auquel le sol m êm e se refuse ? Je
su is novice aux larcins de Vénus, et, les dieux m ’en soient té­
m oins! je ne m e suis jam ais jouée d’un époux fidèle par aucun
artifice. M aintenant m êm e que je confie m es paroles à des feuilles
m uettes, cette lettre rem plit un office nouveau pour m oi. Heu­
reux qui en a l'habitude! pour m oi, ignorante des choses, je
soupçonne difficile la route du crim e.
Sed nihil infirm o ; faveo quoque lau d ib u s istis :
Nam m ea vox q u a re ,q u o d cu p it, esse n e g e t?
Nec lu succense, nim ium m ihi creditu s æ gre ;
Tarda solet m agnis reb u s inesse fides.
P rima m ea est ig itu r V eneri placuisse voluptas ;
Proxim a, m e visam præ raia sum ina tib i;
Nec te Palladios, nec te Junonis honores
Auditis H elenæ præ posuisse bonis.
Ergo ego sum v irtu s ? ego sum tibi nobile re g n u m ?
F e rrea sim , si non hoc ego pectus amem
F errea, crede m ihi, non sum ; sed am are recuso
lllu m , quem fieri vix pulo posse m eum .
Quid bibu lum curvo proscindere litus aratro ,
Spem que sequi coner quam locus ipse ncgat?
Sum rudis ad V eneris fu rtu m , nu llaq u e iidelem ,
Di m ihi sin t testes! lusim us a rte v irum .
Nunc quoque, quod lacito m ando m ea verba libello,
F u n g itu r officio litera nostra novo.
Feliccs, quib us usus adest! ego, nescia re ru m ,
Difficilem culpæ suspicor esse viam.
La crainte m êm e est un mal ; déjà je su is dans la confusion,
et je pense que tous les regards soih attachés sur m oi. Et j ’ai rai­
son de le croire : j ’ai rem arqué les m alins propos du peuple ;
Éthra m ’a rapporté certaines paroles. Mais toi, d issim u le, à m oins
que tu ne préfères renoncer à m on am our. Mais pourquoi y r e noncerais-tu? tu peux dissim u ler. Que ton jeu soit caché; l ’ab­
sence de Ménélas m e donne une liberté plus grande, m ais non
entière. Il est loin de nou s, m ais il a été contraint de partir : un
m o tif puissant et légitim e a n écessité ce subit voyage ; au m oins
j’en ai jugé ainsi. Comme il balançait à partir : « Pars, lui d isje, et fais en sorte de revenir prom ptem ent. » Charm é du pré­
sage, il m e donne un baiser et. dit : « Je confie à ta garde et m on
em pire, et m a m aison, et l’hôte troyen. » A peine je contins mon
rire; tandis que je m ’efforce à l ’élouffer, je ne pus lui répondre
que ces m ots : « Il en sera ain si. »
11 a fait voile vers la Crète par des vents favorables ; m ais ne
pense pas pour cela que tout te soit perm is. Mon m ari est absent,
sans cesser de veiller sur m oi ; ign ores-tu que les rois ont le
bras long? Ma renom m ée aussi m e pèse : car plus tu insistes
I pse m alo m etus est ; ja m n u n c co n fu n d o r, et om nes
• In nostris oculos v u ltib u s esse reor.
Nec re o r hoc falso : sensi m ala m u rm u ra vulgi,
Et quasdam voces re ltu lit Æ thra m ihi.
At tu dissim ula, nisi si desistere m avis.
Sed c u r désistas ? dissim ulare potes.
Lude, sed occulte ; m ajor, non m axim a, nobis
E st data lib e llas, quod M enelaus abest.
111e quidem procul est, ita re cogenle, pro fectus :
M agna fuit subitæ justaq u e causa viæ ;
Aut m ih i sic visum est. Ego, quurri d u b itare t an ire t :
a Q uam prim um , dixi, fac re d itu ru s eas. >*
Omine læ tatus, dédit oscula : « R esque, dom usque,
E t tib i sit curæ T roicus hospes, » ait.
Vix ten u i risum ; quem dum com pescere luctor,
Nil illi potui dicere præ ter : « E lit. »
Vf.la uidem C reten ventis dédit ille secundis
Sed tu non idco cuncla licere p u ta.
Sic m eus hune vir abest, u t m e custodiat absens ;
An nescis longas regibus esse m anus?
É P I T R E XVIt.
159
sur m es louanges, plus il est l'onde à craindre. Cette gloire, qui
m e charm e, telle qu’elle est m aintenant, est préjudiciable pour
m oi; m ieux eût valu trahir l ’honneur. Et, parce qu’il est absent,
ne sois pas surpris qu’il m ’ait laissée ici avec loi : ma conduite
et ma vertu le rassuraient. Il craignait pour m a figure, il s’est
fié à ma conduite : m a vertu le tranquillise, ma beauté l ’alarm e.
Tu m ’engages à ne pas perdre u n e occasion qui s’offre d’ellem êm e, et à profiter de la bonhom ie d’un époux sim ple et com ­
m ode. J’y consens, m ais je crains; m a volonté est trop ind écise
encore : m on cœ ur flotte dans le doute. Mon époux est loin de
m oi, et tu reposes sans ép ou se; tour à tour nous som m es cap­
tivés, toi par m es charm es, m oi par les lien s. Les n u its sont lon ­
g u es; et déjà nous som m es u n is en paroles. Tu es séduisant,
hélas ! et nous habitons la m êm e dem eure. Et je périrais, quand
tout ne m ’inviterait pas au crim e ; je ne sais pourtant quelle
crainte m e retarde.
Celle que tu as tant de m al à persuader, que ne peux-tu plutôt
la contraindre ! c ’est par la violence qu’il faudrait m ’arracher à
Fam a quoque e s to n e ri; nam quo constantius orc
L audam ur vestro, ju s tiu s ille tim et.
Quæ ju v at, ut nunc est, eadem m ihi gloria dam no e st;
E t m elius fam æ verba dedisse fuit.
Nec, quod abest, hic m e tecum m irare relictam :
M oribus et vitæ credidit ille meæ.
De facie m etuit, vitæ confidit ; et ilium
Securum pro bitas, form a tim ere facit.
T em pora ne p e re a n t u ltro data præ cipis, utqu e
Sim plicis u ta m u r com m oditate viri.
E tlib e t, et tim eo ; nec adhuc exacta voluntas
Est salis : in dubio pectora nostra labant.
E t v ir abest nobis, e t tu sine conjuge dorm is;
Inque vicem tua m e, te m ea form a capit.
E t longæ noeles; e t jam serm one coim us.
E t tu, m e m ise ra m ! blandus, et una dom us.
E t peream , si non invitent om nia culpam ;
Nescio quo tard o r sed tarnen ipsa raetu.
Qüam m ale persuades, u tin am bene cogéré possis!
Vi m ea rusticitas exculienda foret.
160
HÉROÏDES.
ma rusticité. L’outrage est quelquefois utile à ceux qui l’ont
essuyé; ainsi, certes, je voudrais être forcém ent heureuse. Tan­
dis qu’il est nouveau, com battons plutôt un am our qui com ­
m ence; un peu d’eau suffit à éteind re une flam m e récente.
L’amour n ’est pas stable chez les étrangers : il voyage com m e
eux ; et, lorsque vous com ptez le plus sur sa constance, il a dis­
paru. Tém oin H ypsipyle, tém oin la fille de Minos, toutes deux le
jouet d’hym ens non accom plis. T oi-m èine, infidèle, on dit qu’a­
près avoir longtem ps aim é Énone, tu 1 abandonnas. Tu ne le
nies pas non plus; et, si lu 1 ignores, j ’ai eu le plus grand soin
de rechercher tout ce qui le concerne. Ajoute que, voud rais-lu
dem eurer constant dans ton am our, tu ne le peux : déjà les Phry­
giens disposent tes voiles. Tandis que tu me parles, tandis que
la nuit désirée se prépare, déjà tu vas avoir le vent qui doit
le porter à ta pairie. Tu abandonneras, au m ilieu de leur
cours, des joies toutes n ou velles; avec les vents s’envolera notre
am our.
Te suivrai-je, com m e tu le conseilles ? verrai-je Troie si van­
tée ? serai-je la bru du grand Laomédon ? Je ne m éprise pas assez
Utilis in terd u m est ipsis inju ria passis ;
Sic certe felix esse coacta velim .
Dum novus est, cœpto potius pugnem us am ori :
Flam m a recens parva sparsa resedit aqua.
Certus in hospitibus non est araor ; e rrâ t u t ipsi ;
Q uum que nihil speres firm ius esse, fug it.
Hypsipyle testis, testis Minoia virgo est,
In non exhibitis u traq u e lusa toris.
Tu quoque dilectam m ultos, infide, p e r annos
Diceris Œ nonen deseruisse tuam .
Nec tam en ipse negas ; e t nobis oninia de te
Q uæ rere, si nescis, m a x im acu ra fu it.
Adde quod, u t cupias constans in am ore m anere,
Non potes : expédient jam tu a vela Phryges.
Dum loqueris inecum , dum nox sperata p a ra lu r,
Qui ferai in p alriam , jam tib i ventus e rit.
C ursibus in m ediis novitatis plcna relin ques
G audia; cum ventis noster ab ib it am or.
An sequar, u t suades, laudataque P ergam a visam ,
lYonurus e t m agni L aom èdontis ero?
É P 1T R E XVII.
161
les éloges de la volage renom m ée, pour lui laisser rem plir ces
contrées de ma honte. Que pourront dire de moi et Sparte, et
toute l ’A chaïe, et les nations asiatiques, et ta Troie elle-m êm e ?
Que pensera de m oi Priam? qu’en pensera l’épouse de Priam ?
et tous tes frères, et les fem m es dardaniennes ? T oi-m êm e, com ­
m ent pourras-tu çspérer que je te sois fidèle, et ne pas être in­
quiet par ton propre exem ple? Tout étranger entrant dans le port
d’Uion sera pour toi le sujet d’une crainte soupçonneuse. Que
de fois, dans ton courroux, m e diras-tu : # Adultère, » oubliant
que m on crim e est le tien ! Tu seras tout à la fois le censeur
et l’auteur de m a faute. Ah ! puisse auparavant m ’engloutir la
terre !
jMais je jouirai de l ’opulence troyenne et d’une vie de bonheur;
je recevrai des dons plus brillants qu’il ne m ’en estjprom is. On
m e donnera sans doute de la pourpre et des tissu s précieux, e t
des m onceaux d’or m ’enrichiront. Pardonne à m on aveu ; tes
présents n ’ont pas assez de valeur ; je ne sais par quel charm e
m e retient cette terre. Si qu elq u’un m ’outrage, qui m ’assistera
Non ita contem no volucris præ conia fam æ,
U t probris te rra s im pleat ilia m eis.
Quid de m e p o te rit S p arte, quid Achaia tota,
Quid gentes Asiæ, quid tu a T roja lo q u i?
Quid P riam us de m e, P riam i quid sen liet uxo r?
T otque tu i fra tre s, D ardaniæ que n u ru s ?
T u quoque, qui p oteris fore m e sp erare iidelem ,
Et non exem plis anxius esse tu is?
Q uicunque Iliacos in lra v e rit advena po rtu s,
Is libi solliciti causa tim oris e rit.
Ipse m ih i quolies iratu s : « A dultera, » dices,
Oblitus nostro crim en inesse tuum !
Delicti fies idem rep reh en so r et auctor.
T erra, p recor, vultus o b ru at a n te m eos.
At fru a r Ilia d s opibus cultuque beato;
Donaque prom issis uberio ra feram .
P u rp u ra nem pe m ihi pretiosaque texta d ab u n lu r ;
Congestoque a u ri pondere dives ero.
Da veniara fassae ; non su n t tua m uñera tanti :
N'escio quo tellus m e te n e t isla modo.
102
HÉR OÏD ES .
sur les bords phrygiens? Où trouver m es frères? où trouver
l’appui d’un père ? Le trom peur Jason prom it tout à Médée ; en
fut-elle m oins bannie de la dem eure d’Éson ? Déshonorée, elle
ne pouvait revenir auprès d ’É ètes; sa m ère Idya, Chalciope,
sa sœ ur, n ’existaient plus pour elle. Je ne crains rien de sem ­
blable; Médée non plus ne craignait pas : souvent un flatteur
espoir se trom pe dans son augure. Il est à rem arquer que les
vaisseaux, m aintenant battus de la tem pête, ont tous quitté le
port par une m er calm e.
Ce qui m ’effraye encore, c ’est cette torche sanglante que ta
m ère parut m ettre au m onde, avant le jou r de l’enfantem ent. Je
redoute aussi les oracles des devins, qui, d it-on , annoncèrent
qu’Ilion brûlerait par la flam m e des Grecs. Et com m e Cythérée te
favorise, parce qu’elle fut victorieuse et possède un double tro­
p h ée obtenu par ton arbitrage, de m êm e je crains les deux autres
d éesses, qui doivent à ton ju gem en t, si tu ne te glorifies pas en
vain, d’avoir succom bé dans leur prétention. Je ne doute pas non
plus qu’on ne prenne les arm es, si je te suis : hélas ! c’est à tra­
vers les glaives que m archera notre am our. — Mais Hippodamie
Quis m ihi, si læ dar, P h rygiis su ccu rrat in oris ?
U nde petara fra tre s ? unde p aren tis opem ?
Omnia Medeæ fallax p ro m isit Ia so n ;
Pu isa est Æ sonia n um m inus ilia dom o?
Non e ra t Æ etes, ad quem despecta re d ire t;
Non Idya paren s C halciopeque soror.
Taie nihil tim eo ; sed nec Medea tim eb at :
F a llilu r augurio spes bona sæ pe suo.
Om nibus invenies, quæ nunc ja c ta n tu r in alto,
N avibus a portu lene fuisse fretu m .
F ax quoque m e te rre t, quam se peperisse c ru en tara,
Ante diem partu s, est tua visa p aren s.
E t vatum tim eo m on itus, quos igne Pelasgo
llion a rsu ra m præ m onuisse fe ru n t.
Utque favet C ytherea tibi, quia vicit, habetque
P arta per a rb itriu m b ina tropæ a tu u m ,
Sic illas vereo r quæ , si tua gloria vera est,
Judice le , causam non te n u e re duæ .
Nec dubito q u in , te si pro sequar, arm a p a re n tu r;
Ib it p e r gladios, h ei m ih il noster am or.
É P I T R E XVII.
163
d’Atrace força-t-elle les guerriers d’H ém onie à déclarer aux Cen­
taures une guerre cruelle? — Et toi, p en ses-tu que Ménélas et
m es deux frères, et Tyndare soient len ts à exercer un e si juste
vengeance ?
Tu énum ères avec com plaisance tes actions de courage ; m ais
ta figure dém ent tes paroles. Ton corps est plus fait pour Yénus
que pour Mars : aux forts la guerre ; ton rôle, Paris, est de tou­
jours aim er. Dis à H ector, l ’objet de tes louanges, de com battre
pour toi ; il est une autre guerre digne de signaler tes exploits.
Je choisirais ce parti, si j ’étais sage et un peu hardie : c’est celui
que choisira toute fille sage. Et m êm e, dépouillant toute honte,
je le ferai peut-être m oi-m êm e, et, vaincue par le tem ps, je por­
terai tes chaînes. Tu dem andes que nous puissions nous voir en
secret et nous en dire davantage; je sais ce que tu désires, ce que
tu appelles un en tretien . Mais tu es trop em pressé ; ta m oisson
est encore en herbe. Peut-être ce retard sera-t-il favorable au
vœ u que tu form es.
Ici doit s’arrêter de lassitude cette épître, dépositaire discrète
d e nos pensées confidentielles. Le reste te sera dit par Clym ène
An fera C enlauris indicere bella coegit
A tracis Hæm onios H ippodam ia viros?
Tu fore tam ju sta lentum M enelaon in ira,
E t gem inos fra tre s , T yndareum que p u ta s?
Quod bene te jactas, et forlia facta recenses,
A v erbis faciès dissidet ist,a suis.
Apta m agis V eneri, quam su n t tua corpora M arti :
Bella g é ra n t fo rte s; tu, P ari, sem per am a.
H ectora, quem laudas, pro te p u g n are ju b e to ;
M ilitia est operis a lle ra digna tuis.
His ego, si saperem , pauloque audacior essem ,
U terer : u te tu r, si qua puella sap it.
Aut ego deposito laciam fortasse pu d o re,
E t dabo conjunctas tem pore victa m anus.
Quod p e tis, u t fu rtim præ sentes p lu ra loquam ur,
Scim us quid captes colloquium que voces.
Sed nim ium pro peras, e t adhuc tu a m essis in herba est.
Hæc m ora sit voto forsan arnica tuo.
H a c t e n u s arcanum furtivæ conscia m entis
L itera, jam lasso pollice, sistat opus.
164
H ÉRO ÏDES.
el Éthra, m es com pagnes, qui toutes deux sont m a société et
mon conseil.
ÉPITRE
DIX - H U I T I È M E
léandre
a héro
Un am ant d’Abydos t’envoie le salut, qu’il aim erait m ieux te
porter, fille de Sestos, si le courroux des m ers s’apaise. Si les
dieux m e protègent et sourient à m on am our, tu liras ces lign es
avec déplaisir. Mais ils ne son t pas favorables; pourquoi, en effet,
retardent-ils l’accom plissem ent de m es vœ u x, et ne m e laissen tils pas parcourir m on trajet ordinaire ? Tu vois, le ciel est plus
noir que la poix, et les m ers, bouleversées par les vents, sont
praticables à peine pour les creux vaisseaux. Un seul nautonnier,
hom m e audacieux, est parti du port : c ’est lui qui te rem et ma
lettre. J’allais m 'em barquer avec lu i, si, au m om ent où il tran C æ tera p e r socias Clymenen Æ thram que loqueraur,
Quæ m ihi sunt com ités consilium que duæ.
E P I S T O L A O C T A V A DECI MA
LEANDER HERONt
Mittit Abydenus, quam m ailet fe rre , salu tem ,
Si cadat ira m aris, Sesta puelta, tib i.
Si m ih i Di fáciles et sunt in am ore secundi,
lnvitis oculis ha;c m ea verba leges.
Sed non su n t fáciles; nam c u r m ea vota m o ra n tu r,
C urrere me nota nec p a tiu n tu r aqua?
Ipsa vides coelum pice n igrius, et freta veutis
T úrbida, p erque cavas vix obeunda ra tes.
Unus, et h ie audax, a quo tib i litera nostra
R edditur, a portu navita m ovit ile r.
ÉP1TRE XVIII.
165
chait les liens de la proue, tout Abydos n ’eût, été en observa­
tion. Je ne pouvais échapper, com m e auparavant, aux auteurs
de m es jours ; l’am our que je voulais tenir caché, se fût trahi.
Aussitôt, écrivant ces lign es, je m ’écrie : « Pars, heureuse lettre ;
bientôt elle te tendra sa jolie m ain. Peut-être aussi le loucherat-elle en appuyant ses lèvres, lorsqu e, de sa dent aussi blanche
que la n eige, elle voudra en rom pre les lien s. » Je prononçai
d’une voix faible ces paroles; le reste, m a m ain le dicta au
papier. Ah! com bien je préférerais qu’elle nageât au lieu d’écrire,
et m e portât soigneusem ent à travers les ondes accoutum ées!
Elle est plus propre sans doute à battre la paisible m er ; cepen­
dant elle est aussi la fidèle interprète de m es sen lim en ts.
Voilà sept nu its, espace plus long pour m oi qu’une année,
que la m er bouillonne agitée par les eaux grondantes. Pendant
ces nuits, si j ’ai vu le som m eil calm er m es sen s, que la tem pête
Se déchaîne longtem ps encore. Assis sur quelque rocher, je
regarde tristem ent tes rivages ; et où m on corps ne se peut
transporter, je m ’y élance en esprit. Bien plu s, m es yeux aper-
Adscensurus eram , nisi quod, quum vincula pror®
Solveret, in speculis om nis Abydos erat.
Non poteram celare m eos, velut ante, p árenles ;
Quem que tegi volum us, non la tu isse t am or.
P rotinus b®c scribens : « Felix, i, lite ra , dixi :
Jam tib i form osam p o rrig e t ilia m anum .
Forsitan ad m o tise tia m tan g ere labellis,
R um pere dum niveo vincula dente volet. »
T alibus exiguo dictis m ih i m u rm u re verbis,
Caitera cum c h arla dextra locuta m ea est.
Ah! quanto m allem , quam scrib eret, illa n a ta re t,
M eque p er adsuetas sedula fe rre t aquas 1
A ptior illa quidem placido dare verbera p o n to ;
E st tarnen et sensus apta m in istra m ei.
S éptima nox a g itu r, spatium m ihi longius anno,
Sollicitum raucis u t m are fervet aquis.
His ego si vidi m ulcentem pectora som num
N octibus, in sani sil m ora longa freti.
R upe sedens aliqua specto tu a lito ra tr is tis ;
E t quo non ossum corpore, m ente feror.
166
HÉROÏDES.
çoivent ou croient apercevoir les fanaux qui veillent du haut de
la tour. Trois fois fut déposé mon vêtem ent sur la plage aride,
trois fois je tentai de faire, nu, ce périlleux trajet; la m er en
courroux s’opposa à cette entreprise de jeune hom m e, et, pen­
dant que je nageais, inonda m on visage de ses flots.
Mais toi, des vents im pétueux ô le plus redoutable, pourquoi
cet acharnem ent à m e com battre? C’est contre m oi, si tu l’ignores,
Borée, et non contre les m ers, que tu te déchaînes. Que ferais-tu
si tu ne connaissais pas l’am our? Tout froid que tu es, cruel, tu
ne peux nier que jadis une A thénienne n ’ait enflam m é ton cœ ur.
Si, au m om ent d’enlever celle qui fait ton bonheur, on voulait
te ferm er la barrière des airs, com m ent le souffrirais-tu ? Arrête,
je t’en conjure ; et m odère le m ouvem ent des souffles que tu
diriges. Qu’à ce prix, le petit-fils d’Hippotas ne te com m ande
rien d’affligeant ! Vaine dem ande : lui-m êm e il m urm ure à m es
prières ; et les eaux qu’il secoue, il ne les suspend en aucune
m anière. Oh ! que Dédale ne m e d o n n e-t-il m aintenant ses ailes
audacieuses, quoique le rivage d’Icare soit près de ces lieu x ! Je
braverai tous les périls, pourvu seulem ent que je puisse élever
Lum ina q uin etiam sum m a vigilantia tu rre
A ut videt, a u t acies n o stra videre p u tat.
Ter m ihi deposila est in sicca vestis arena,
T er grave tenlavi c a rp e re n udus ite r ;
O bstitit inceptis tum idum juvem libus æ quor,
M ersit et adversis ora n a ta n tis aquis.
At lu de rapid is im m ansuetissirae ventis,
Quid m ecum ce rta prœ lia m ente geris?
ln m e, si nescis, Borea, non æ quora, sæ vis.
Quid faceres, esset ni tibi notu s am or?
Tarn gelidus quum sis, non te tam en, im probe, quondam
Ignibus Actæis incaluisse negas.
Gaudia ra p tu ro si quis tibi claudere vellet
Aerios aditus, quo p a te re re m odo?
Parce, precor ; facilem que move m oderatius auram .
Im peret H ippotades sic tib i triste nihil !
Vana peto, precibusque m eis o bm urm urat ipse ;
Quasque q u a tit, nulla p a rte coercet aquas.
Nunc d a re t audaces u tin am m ihi Dædalus alas,
Icarium quam vis hic prope litus adestl
É P I T R E XVIII.
167
dans les airs ce corps qui souvent fut su sp en du entre les balan­
cem ents de l ’onde. Cependant, puisque vents et m ers, tout
s ’oppose à m es d ésirs, m on esprit se retrace les prem iers tem ps
de m es doux larcins.
La nuit com m en çait, car ce souvenir a pour m oi des charm es,
lorsque ton am ant abandonnait le foyer paternel. A ussitôt, dépo­
sant la crainte et m es vêtem ents, j ’agitais lentem ent m es bras
dans l’élém en t liquide. La lune prêtait à m a m arche sa trem ­
blante clarté, com m e la com pagne officieuse de m es voyages.
Levant m es regards vers elle : « F avorise-m oi, lui dis-je, blan­
che d éesse, et rappelle-toi les rochers de Latmos. Qu’Endym ion
ne souffre pas que tu aies un cœ ur inexorable. Tourne tes
regards, je t’en conjure, vers m es larcins. Déesse, tu descendais
du ciel pour visiter un m ortel ; m ’est-il perm is de dire la vérité ?
je suis m o i-m êm e à la poursuite d'une déesse. Sans parler de
ses m œ u rs, dignes d’une âm e céleste, tant de beauté ne convient
qu’aux vraies d éesses. Après la figure de Vénus et la tien ne, il
n ’en est pas de plu s charm ante ; et n ’en crois pas à m es paroles,
Quidquid e rit, p a lia r ; liceat modo corpus in auras
Tollere, quod dubia saepe pependit aqua.
In tere a, dum cuneta negant ventique fretum que,
Mente agito fu rti tém pora prim a m ei.
Nox erat incipiens, nam que e st m em inisse voluptas,
Quum foribus p a triis egrediebar am ans.
Nec m ora, deposito p a rite r cum veste tim ore,
Jactabam liquido b rachia lenta m ari.
L una m ih i trem u lu m praebebat lum en eunti,
Ot com es in nostras officiosa vias.
Ilanc ego suspiciens : « Faveas, Dea candida, dixi ;
E t subean t anim o L atm ia saxa tuo.
N o n sin a t Endym ion te pectoris esse severi.
Fleete, p re to r, v u ltu s ad m ea fu rta tuos.
T u, Dea, m ortalem ccelo delapsa peteb as;
V era loqui liceat : quam sequor, ipsa Dea e st.
Neu referam m ores coelesti pectore dignos,
Form a nisi in veras non cadit illa Deas.
A V eneris facie non est p rio r u lla lu a q u e ;
Neve m eis credas vocibus; ipsa vides.
168
HÉ ROÏ D E;S.
toi-m êm e tu la vois. Autant, lorsque ton disque argenté brille
de purs rayons, tous les astres le cèdent à ta lum ière, autant par
sa beauté elle efface les plus belles: si tu en doutes, déesse du
Cynthe, ton flam beau est aveugle. »
Après avoir prononcé ces paroles ou d’autres à peu près sem ­
blables, je fendais, la n u it, des ondes s’ouvrant devant m oi.
L’onde rayonnait de l’im age réfléchie de la lu n e, et la clarté de
la nuit silencieuse égalait celle du jour. Nul autre son, nul autre
bruit ne frappait m es oreilles, que celui de l’eau séparée par m on
corps. Les seu ls alcyon s, fidèles à l’am our de Céyx, m e parurent
m urm urer je ne sais quelle douce plainte. Déjà, sous chaque
épaule, m es bras sont fatigués; je m 'élance d’un bond vigoureux
à la superficie de l’eau. Dès que de loin j’eus aperçu le fanal :
« Dans cette lum ière sont m es feux ; ces rivages, m ’écriai-je,
possèdent m a divinité. » Et soudain m es bras lassés recouvrent
leurs forces, et fo n d e m e paraît plus douce qu’elle ne l’avait été.
Je ne puis sentir la fraîcheur du froid abîm e, grâce à l’am our
qui brûle dans m on sein em brasé. Plus j'avance, plus les rivages
Q uantum , quum fulges radiis argéntea pu ris,
C oncedunt flam m is sidera cuneta tuis,
T anto form osis form osior om nibus illa est :
Si dubitas, caecum, C ynthia, lum en babes. »
H jüc ego, vel certe non his diversa, locutus,
Per m ihi cedentes nocte ferebar aquas.
Unda repercussEc radiab at im agine Lunac,
Et n ito r in tacita nocte d iu rn u s erat.
N ullaque vox n o stras, nullum veniebat ad aures,
Praeter dimotae corpore m u rm u r aqutc.
Alcyones solae, m em ores Ceycis am ati,
Nescio quid visae sunt milii dulce q u eri.
Jam quc fatig atis hum ero sub utro q u e lacertis,
F o rlite r in sum m as erigo r altus aquas.
Ct procul adspexi lum en ; « Meus ignis in illo est;
111a m eum , dixi, litora num en habent. »
E t subito lasáis vires rcdiere la c e rtis;
Visaque, quam fuerat, m ollior unda m ihi.
Frigora ne possim gelidi sen tire profundi,
Qui calet in cupido pectore, preeslat am or.
É P I T R G XVIII.
Itîg
sont proches, m oins il reste d’espace à franchir, et plus je veux
aller. Lorsqu’enfin je peux m oi-m êm e ê lr ev u , aussilôl tes regards
ajoutent à m on courage el doublent m on énergie. Alors aussi je
m ’efforce en nageant de plaire à m a m aîtresse, et c'est pour tes
yeux que m es bras s’agitent. A peine si ta nourrice peut t ’em pê­
cher de descendre à la m er ; car j ’ai vu encore c e la , et tu ne
m ’en im posais pas. Et cependant elle ne put faire, quoiqu’elle
arrêtât tes pas, que ton pied ne fût m ouillé des prem ières
attein tes de l’eau. Tu m e reçois dans tes bras; nous échangeons
d ’heureux baisers, baisers dignes d’être recherchés des grands
dieux, par delà les m ers. Tu m e donnes le m anteau qui couvrait
tes épaules, et tu sèches m a chevelure trem pée des eaux de
la m er.
Le reste, la nuit et n ou s, et la tour, confidente de nos am ours,
le connaissons, ainsi que le flam beau qui, à travers les ondes,
me m ontre ma route. 11 n ’est pas plus possible de com pter les
joies de cette nuit, que l ’algue de la m er Ilellespontique. Plus
était court l ’espace accordé à nos tendres ébats, plus nous avons
pris soin qu’il ne fût pas perdu. Déjà l’épouse de Tilhon allait
Quo m agis accedo, pro pioraque lito ra fiunt,
Quoque m in us restât, plus libet ire m ihi.
Quum vero possum cerni quoque, p ro tinus addis
Spectatrix anim os, u t valeam que facis.
T une etiam uando dom inæ placuisse laboro,
A tque oculis jacto brachia nostra luis.
Te lua vix p ro h ib e t n u trix descendere in altum ;
Hoc quoque enim vidi, nec m ih i verba dabas.
Nec tam en effecit, quam vis re tin eb at euntem ,
Ne fieret prim a pes tu u s ud u s aqua.
Excipis am plexu, feliciaque oscula jung is,
Oscula Dis m agnis Irans m are digna peti.
Eque tu is dem tos hum eris m ih i Iradis a m ictu s;
Et m adidam siccas æ quoris im b re com am .
C ætera nox, e t nos, et tu rris conscia novit,
Q uodque m ihi lum en per vada m on strat ite r.
Nec m agis illius n um erari gaudia noctis,
H ellespontiaei quam m aris alga potest.
Quo brevius spatium nobis ad fu rla dabatur,
Hoc m agis est caulum ne Îoret illud iners.
T. i.
10
170
HÉR OÏDES.
dissiper la nuit, et Lucifer, avant-coureur de l ’Aurore, s’était
levé. Nous accum ulons précipitam m ent et sans ordre baisers
sur baisers, et nous nous plaignons de la brièveté des n u its.
Après tous ces délais, au triste avertissem ent de la nourrice,
j ’abandonne la tour pour regagner les froids rivages. N ous nous
séparons en pleurant; et je regagne la m er de la jeune vierge,
les regards, autant qu’il m ’est perm is, toujours attachés sur m a
m aîtresse.
Si la vérité m érite quelque confiance, je m’im agine être, au
départ, un nageur ; au retour, un naufragé. Si tu m ’en crois en ­
core, 4a route vers toi m e paraît facile ; en revenant, elle me
sem ble un escarpem ent d’eau stagnante. A regret je regagne
ma patrie ; qui pourrait le croire ? oui, à regret je reste m ainte­
nant dans m a ville. Hélas! pourquoi, unis de cœ ur, som m es-nous
séparés par les ondes? nous n ’avons qu’une âm e, pourquoi
n ’avoir pas une seu le terre? Que ta Sestos m e prenne, ou toi
m on Abydos. Ta terre m e plaît autant qu’à toi la m ienne. Pour­
quoi su is-je troublé toutes les fois que la m er est troublée ?
pourquoi un e cause légère, le vent seul, p eu t-il être pour n!oi
un obstacle?
Jam que, fug atura T ithoni conjuge noctem ,
Præ vius A uroræ L ucifer o rtu s erat.
Oscula congerim us p ro p e ra ta , sine ord ine, raptim ,
E t querim u r parvas noctibu s esse m oras.
Atque ita cunctalus, m on itu n u tric is am aro,
Frigida deserta litora tu rre peto.
D igredim ur fien tes; repetoque ego virginis æ quor,
R espiciens dom inam , dum licet, usque m eam .
Si qua (ides vero est, veniens hue esse n a ta to r;
Q uum redeo, videor naufragus esse m ihi.
Hoc quoque si credas, ad te via pro na v idetur,
A te quum redeo, clivus in e rtis aquæ .
Inv itus patriam repeto, q uis credere possit?
Invitus ce rte nunc m oror u rb e m ea.
Hei m ihi I c u r anim o ju n c li secern im ur undis ?
Unaque m eus, tellus non habel una duos?
Vel tua m e Sestos, vel te m ea sum at Abydos :
Tarn tua te rra m ih i, quam tibi n ostra, placet.
Cur ego confundor, quoties co nfun ditur æ quor ?
Cur m ihi c a u 'a levis venlus obesse potest?
É P I T R E XVIII.
171
Déjà les dauphins au dos saillant connaissent nos am ours ; je ne
pense m êm e pas être inconnu aux poissons. Déjà le sentier que je
form e, en traversant les ondes accoutum ées, présente une trace
aussi battue que l’ornière creusée par la pression d’un grand
nom bre de roues. Je m e plaignais de ne pouvoir parvenir qu’ainsi
jusqu'à toi, et m aintenant je m e plains que les vents m e privent de
cette ressource. Les vagues orageuses blan ch issent la m er de la
fille d’Alham as; à peine la n ef reste-t-elle en sûreté dans le port
qui lui est destiné. Cette m er, lorsque pour la prem ière fois, le
naufrage d’une jeu n e fille lui donna le nom qu’elle porte, était, je
p en se, ainsi agitée. Et ce lieu est suffisam m ent célèbre par la ca­
tastrophe d'H ellé; et, m ’épargnàt-il, un crim e m otive son nom .
J’envie P hrixus, que conduisit, à travers de tristes parages, le
b élier à toison d ’or. Cependant, je ne réclam e pas l’assistance
de l’anim al ou du vaisseau, pourvu que m on corps ait à fendre
des eaux. Les secours de l ’art m e sont inutiles ; qu’on m e donne
seulem ent la faculté de nager : je serai à la fois passager, navire
et pilote. Je n’irai pas m e guider sur l’Hélicé ou l’Arcture,
constellation chère aux Tyriens : m on am our n ’observe pas les
J am nostros curvi n o ru n t delphines am ores ;
Ignotura nec m e piscibus esse reo r.
Jam p a te t a ttritu s solitaru m lim es aquarum ,
Non aliter m ulta quam via pressa rota.
Quo m ih i non esset, nisi sic, ite ra re querebar,
At nunc p e r ventos hoc quoque deesse q u ero r.
Fluctibus im m odicis A tham antidos æ quora canent,
V ixque m anet p o rtu tu ta carina suo.
Hoc m are, quum priraum de virgine nom iua m ersa,
Quæ te n e t, est nactum , taie fuisse puto.
Et satis am issa locus hic infam is ab Helle est :
Utque m ih i p arcat, crim ine nom en h abet.
I n v i d e o P h rix o , quem p e r fréta tristia tu tu m
A urea lanigero vellere vexit ovis.
Nec tam en officium pecoris navisve requiro,
Dum m odo, quas findam corpore, d e n tu r aquæ.
A rte egeo nulla ; d e tu r modo copia nandi :
Idem navigium , navita, vector, ero.
Nec seq u ar a u t H elicen au t, qua Tyros u titu r, Arcton :
Publica non cu rât sidera noster am or.
172
HÉRO ÏD ES.
astres exposés aux regards du public. Qu’un autre consid ère
Andromède ou la Couronne resplendissante et l ’Ourse de P arrhasia, qui brille dans un pôle glacé. Ce qu’aim èrent P ersée,
Jupiter et Bacchus, je ne veux pas l’adopter pour in d ice sur une
route douteuse. 11 est un autre feu, beaucoup plus sûr pour m oi
que ceux-là : sous son influence, m on am our ne saurait être dans
les ténèbres. Tant que je le contem plerai, j’irais à Colchos et
aux exlrém ités du royaum e de Pont, et là où le vaisseau thessalien s ’est frayé une route. Je pourrais m êm e surpasser à la nage
le jeune Palém on et celui qu’une herbe m erveilleu se rendit sou­
dainem ent dieu.
Souvent les m ouvem ents continuels rendent m es bras langu is­
sants ; à peine ils se traînent, fatigués, dans l’im m en sité des
eaux. Lorsque je leur ai dit : « Le prix de votre peine n ’est pas
à dédaigner ; bientôt je vous donnerai à tenir le cou de ma
m aîtresse; » aussitôt ils prenn en t de la force et tendent vers
leur but, com m e un prom pt coursier qui, dans l’Elide, s'élance de
la barrière. J’observe donc m es am ours qui m ’enflam m ent, et
c ’est loi que je suis, tille plus digne du ciel; ou i, digne du ciel :
Androm edan alius spectet, claram ve C oronam ,
Quæque m icat gelido P arrhasis Ursa polo.
At m ihi, quod Perseus et cum Jove L iber am arunt,
Indicium dubiæ non placet esse viæ .
Est aliud lum en, m ullo m ihi certiu s istis ;
Non e rit in ten eb ris, quo duce, noster am or.
Hoc ego dum speclem , Colchos et in ultim a P onti,
Quaque viam fecit T hessala puppis, eam .
Et juvenem possim su p erare Palæ m ona nando,
M iraque quem subito re d d id it herb a Deum.
S.c pe per assiduos languent m ea brachia m otus,
Vixque per im m ensas fessa ira h u n tu r aquas.
Ilis ego quum dixi : « P retium non vile laboris,
Jam dom inæ vobis colla tenenda dabo, »
Protinus ilia valent atque ad sua præ m ia te n d u n t
Ut celer Eleo carcere m issus equus.
Ipse m eos ig ilu r servo, quibus u ro r, aniores,
Teque, m agis cœlo digna puella, sequor.
É P I T R E XVIII.
173
m ais reste encore sur la terre, ou dis par quel chem in je puis
d ’ici m ’élever au céleste séjour.
Tu es ici-bas, et rarem ent un m alheureux am ant jouit de ta
présence; et le trouble des flots se com m unique à m on âm e.
A quoi m e sert de n’en être pas séparé par une large m er? un
si court trajet est-il pour m oi un m oindre obstacle? Je doute
si je n ’aim erais pas m ieux, relégué loin du m onde entier, voir
l’espérance loin de m oi com m e ma m aîtresse. Plus tu es m ain­
tenant près de m oi, plus est proche la flam m e qui m e brûle :
si je n ’ai pas la réalité, j’ai toujours l’espérance. Je touche
presque de la m ain ce que j’aim e, tant est grande la proxim ité!
m ais hélas ! souvent cela aussi fait presque couler m es larm es.
tVest-ce pas vouloir saisir des fruits fugitifs, et poursuivre de
ses lèvres l’espoir d’un fleuve qui se retire? Ainsi, jam ais je ne
te posséderai, que l ’onde n ’y consente? aucune tem pête ne m e
verra heureux? et, quand il n ’est rien de m oins stable que le
vent et l’onde, m on espoir sera toujours fondé sur l’eau et les
vents? Cependant l’orage dure encore : que sera-ce, lorsque les
Pléiades, et le Bouvier, et la chèvre d’Olenus auront bouleversé
Digna quidera cœlo ; sed adhuc te llu re m orare ;
Aut die ad Superos hinc m ih i qua sit ite r.
Hic es, e t exiguum m isero contingis am anti ;
C um que m ea fiunt turbida m ente fréta.
Quid m ihi, quod lato non sep aror æ quore, p ro d est?
Num m inus hoc nobis tam brevis obstat aqua?
An m alim dubito, toto procul orbe rem o tus,
Cum dom ina longe spem quoque habere m ea.
Quo propius nunc es, flam ma propiore calesco :
E t re s non sem per, spes m ihi sem per adest.
Pæ ne m anu quod am o, tanta est vicinia ! tango :
Sæpe sed, h e u ! lacrym as hoc m ih i pæ ne m ovet.
Velle quid est aliud fugientia prendere pom a,
Speinque suo refugi flum inis ore seq ui?
E rgo ego te nunquam , nisi quum volet unda, tenebo,
Et me felicem nulla videbit hiem s?
Q uum que m inus firm um nil sit, quam ventus et unda,
In ventis e t aqua spes m ea sem per e rit ?
Æ stus adhuc tam en est : quid, quum m ihi læ serit æ quor,
Plias et A rctophylax, O lenium que pecus
10.
174
HÉROÏDES.
les mers? Ou je ne sais com bien l’amour est audacieux, ou alors
aussi il m ’exposera sans précaution sur les m ers.
Et ne crois pas que je prom ette uu tem ps éloigné, à cause de
son absence ; je ne tarderai pas à te donner un gage de ma pro­
m esse. Que la m er continu e, quelques nu its encore, à être ora­
geuse, je tenterai le trajet à travers les ondes contraires. Ou je
m e sauverai, et m on audace sera heureuse, ou la m ort m ettra
u n term e à m on inquiet am our. Cependant je désirerai d’être
porté sur les côtes où tu es, et que m es m em bres naufragés
abordent vers ton port. En effet, tu pleureras, et tu daigneras
toucher m on corps : tu diras m êm e : « Je fus cause de sa
m ort. » Sans doute le présage de m a m ort t’attriste, et ma lettre
t’est odieuse par cet endroit.
Je finis : épargne-toi la plainte ; m ais, pour que la m er apaise
son courroux, joins à m es vœ ux les tien s. J’ai besoin d’un calm e
court, pour être transporté près de toi ; lorsque j’aurai touché
tes rivages, que la tem pête continue. Là e st un arsenal propre
à réparer m on navire ; m a n ef ne peut reposer dans une anse
p lu s tranquille. Que Borée m ’y em prisonne ; là il est doux de
Aut ego non novi quara sit tem erariu s, a u t m e
In fréta non cautum tum quoque m itte t Amor.
Neve putes id m e, quod abest, p ro m itfère tem pus ;
Pignora polliciti non tibi tard a dabo.
Sit tum idum paucis etiam n u n c noctibus æ quor ;
_re per invitas experiem u r aquas.
Aut m ihi continget felix audacia salvo,
Aut m ors solliciii finis am oris e rit.
Optabo tam en u t p artes expeliar in illas,
Et te n ean t p orlus naufraga m em bra tu o s.
Flebis enim , tactu q u e m eum dign abere corpus :
E t: « M ortis, dices, liuic ego causa fu i. »
Scilicet in té rim s offenderis om ine nostri,
L iteraque invisa est hac m ea p arte tib i.
D e s in o : parce q u e ri; sed et, u t m are finiat iram ,
Accédant, quoeso, fac tua vota m eis.
Pace brevi nobis opus est, dum transferor istuc ï
Quum tua contigero litora, p e rste t hiem s.
Illic est aptum nostræ navale carinæ ;
Et m elius nulla s ta t mea puppis aqua.
É P I T R E XIX .
175
séjourner ; alors je serai paresseux à nager, alors je serai sur
m es gardes. Je n ’adresserai aux sourdes vagues aucune plainte ;
je n’accuserai pas la m er d’être im praticable pour un n ageu r.
Que pareillem ent les vents, pareillem ent aussi m es bras m e
retien n en t ; que je trouve ici une double cause d’em pêchem ent.
Lorsque la tem pête le perm ettra, j’userai des ram es de m on corps ;
seulem en t aie toujours en évidence un fanal. Cependant, qu’à
m a place cette lettre passe avec toi la nuit : ce que je désire,
c ’est de la suivre le m oins tardivem ent possible.
ÉPITRE
DIX-NEUVIÈME
H É R O A L É AN D R E
L e salut que tu m ’as envoyé en paroles, pour que je puisse
l ’avoir en réalité, vien s, ô Léandre Tout retard est long pour
m oi, lorsqu’il diffère m es plaisirs. Pardonne à m on aveu : j ’aim e
éperdum ent. Un m êm e feu nous em brase ; m ais je ne t’égale
lllic m e claudat Boreas, ubi dulce m orari ;
Tune p iger ad n andum , tu n e ego cau tu s ero.
Nec faciam su rdis convicia fluctibus u lla ;
T riste n a ta tu ro nec q u e ra r esse fretu m .
Me p a rite r venti ten ean t, p a riterq u e lacerti;
Per causas istic im p ediarque duas.
Quum p a tie tu r hiem s, rem is ego corporis u ta r?
Lum en in adspectu tu modo sem p er habe.
In terea pro me p e rn o c te t epistola tecum ;
Quam precor u\ m iniraa p ro sequar ipse m ora.
E P I S T O L A NO NA DE CI MA
HERO L E A N D R O
Quam m ihi m isisti •verbis, L eandre, salutem ,
Ut possim m issam re b u s habere, veni.
Longa m ora est nobis om nis, quæ gaudia differt.
Da veniam fassæ : non p a tie n te r amo.
176
HÉR OÏD ES.
pas en forces : je soupçonne que les hom m es ont plus de ferm eté
d’âm e. Les jeunes filles ont l’esprit aussi faible que le corps. Je
succom berai, si m on attente se prolonge. Pour vous, tantôt la
chasse, tantôt la culture des terres vous procurent d’agréables
passe-tem ps par la diversité des occupations. Ou bien le barreau
vous retient, ou les exercices de la souple palestre ; ou bien vous
dirigez un coursier docile au frein. Tantôt vous prenez l’oiseau
au lacet, ou le poisson à l’ham eçon ; pendant les heures du soir,
vous noyez vos soucis dans le vin.
Privée de ces distractions, lors m êm e que je brûlerais m oins
vivem ent, il ne m e reste plus qu’à aim er. Je fais donc ce qu'
m e reste à faire ; et j ’ai pour toi, ô l’unique charm e de m es
jours, plus d ’am our m êm e que tu ne pourrais m ’en rendre. Ou
je m ’entretiens tout bas de toi avec m a chère nourrice, et je
m ’étonne du m otif qui peut retarder ton départ; ou, prom enant
m es regards sur la m er, je gourm ande, presque dans les m êm es
term es que toi, les vagues agitées par un vent odieux. Ou, lorsque
l’onde courroucée a un peu ralenti sa fureur, je m e plains que,
dans la possibilité de venir, tu ne le veuilles pas. Et, pendant
U rim u rig n e p a ri; sed suin tibi viribus im p ar:
F ortius ingenium suspicor esse viris.
Ut corpus, te n e ris sic m ens infirm a puellis.
Deficiam ; parvi tem porisad de m oram .
Vos, modo venando, modo ru s géniale colendo,
P onitis in varia tem pora longa m ora.
Aut fora vos re tin en t, aut u nctæ dona palæ stræ ;
Flectitis a u t freno colla sequacis equi.
N unc volucrem laqueo, nunc piscem du citis liam o ;
D iluitur posito serior hora m ero.
Iïis m ihi subm otæ, vel si m inus a c rite ru ra r,
Quid faciam superest, p ræ te r am are, nihil.
Quod superest facio; teque, o m ea sola voluptas,
Plus quoque, quam reddi quod m ihi possit, amo
Aut ego cum cara de te nutrice susu rro,
Quæque tu u m , m iror, causa m o retu r ite r;
Aut m are prospiciens, odioso concita ventb
C orripio verbis æ quora pæne tuis.
Aut, ubi sæ vitiæ paulum gravis unda rem isit,
Posse quidem , sed te nolle venire, queror.
É P I T R E XIX.
177
que je m e plains, des larm es inondent m on sein am oureux, que
m a vieille confidente essu ie de son doigt trem blant. Souvent je
cherche à découvrir tes pas sur le rivage, com m e si le sable
conservait les traces qui y furent im prim ées. Et, pour m ’en­
quérir de toi ou t’écrire, je dem ande s’il est venu quelqu’un
d ’Abydos, ou si quelqu'un y va. Te dirai-je com bien de baisers
je donne aux vêtem ents que tu quittes, pour traverser l ’H ellespont ?
Et, lorsque la lum ière a disparu, et que le retour désiré de la
nuit a fait briller les astres qui succèdent au jou r, aussitôt je
place au som m et de la tour le vigilant fanal, pour te signaler
par ses feux ta route accoutum ée ; et, déroulant la tram e du
fuseau m ouvant, nous charm ons, par un art de fem m es, les
ennu is de l’attente. Veux-tu connaître le sujet de m es en tretien s,
pendant un si long tem ps? Je n ’ai à la bouche que le nom de
Léandre. « P en ses-tu donc, nourrice, que la joie de m a vie ait
déjà quitté la m aison? ou bien tout le m onde veille-t-il, et
craint-il ses parents? p en ses-tu que déjà il dépouille ses vête­
m ents ; que déjà il se frotte le corps de l ’hu ile onctueuse ? #
Dumque queror, lacrym æ per am antia lum ina m anant,
Pollice quas trem ulo conscia siccat anus.
Sæpe tu i specto si sin t in litore passus,
Im positas tanquam servet aren a notas.
U tque rogem de te e t scribarn tibi, si quis Abydo
V enerit, au t, quæ ro , si quis Abydon eat.
Quid referam quoties dem veslibus oscula, quas tu
Hellespontiaca ponis itu ru s aqua?
Sic ubi lux acta est, et n o ctis am icior hora
E xhibuit pulso sidera clara die,
P ro tin us in sum m a vigilantia lum ina tu rre
Pom m us, adsuetæ signa notam que viæ ;
T ortaque versato d ucentes stam ina fuso,
Fem inea tardas fallim us a rte m oras.
Quid loquar interea tam Iongo tem pore, quæ ris?'
Kil, nisi L eandri nom en, in ore m eo est.
Jam ne putas exisse dom o m ea gaudia, n u trix ?
An vigilant om nes, et tim et ille suos?
Jam ne suas hum eris ilium deponere vestes,
P a llad e ja m pin g u i tin g ere m em bra putas? »
HER OÏD ES.
Celle-ci fait presque un signe affirm atif, non qu’elle se soucie
de m es b a ise r s, m ais le som m eil, en se glissant, fait hocher sa
tête de vieille. Et, après quelques instants de silen ce : « Certai­
nem ent déjà il navigue, lui dis-je, et, de ses bras len tem ent
agités, il sépare les ondes. » E t, après avoir repris ma toile et
fait quelques points, je dem ande si tu peux être au m ilieu de la
course. Tantôt je regarde au loin ; tantôt d une tim ide voix, je
prie les dieux de t'accorder un vent qui facilite ton trajet.
Quelquefois je prête l’oreille aux bruits, et, si j ’entends l’arrivée
de quelqu’un, je crois que c’est la tien ne.
C’est ainsi qu ’après avoir passé dans ces illusions la plus
grande partie de la nuit, le som m eil s’insin ue furtivem ent sur
m es paupières fatiguées. Peut-être tu dors contre ton gré, m ais
cependant avec m oi, cruel ; peut-être tu viens sans vouloir venir.
Car il m e sem ble que je te vois nager près de m oi, et ensuite por­
ter autour de m es épaules tes bras hum ides. P uis, je te donne,
selon la coutum e, des vêtem ents pour sécher tes m em bres, et je
réchauffe ton sein contre le m ien ; et beaucoup d’autres choses
que ne doit pas révéler une bouche m odeste, qu’on se plaît à
178
A dnuit ilia fere ; non nostra quod oscula cu ret,
Sed m ovet obrepens som nus anile caput.
Postque m oræ m inim um : « Jam certe navigat, inquam .
Lentaque dim otis brachia ja c ta t aquis. »
Paucaque quum tacta perfeci stam ina tela,
An m edio possis, quæ rim us, esse freto.
E t modo prospicim us; tim ida m odo voce precam ur,
Ut tibi det faciles u tilis aura vias.
Auribus in te rd u m voces captam us, et om nem
Adventus strepitu m credim us esse tui.
Sic ubi deceptæ pars est m ihi m axitna noctis
Acta, su b it furtim lum ina fessa sopor.
Forsitan in v itu s, m ecum tam en, im p robe, dorm is ;
E t, qtiam quam non vis ipse venire, v en is.
Nam modo te videor prope jam spectare natan tem ;
Brachia nunc h u m eris hum ida ferre m eis.
Nunc d are, quæ soleo, m adidis velam ina m em bris ;
Pectora nunc juncto n ostra fovere sinu.
M ultaque præ terea, linguæ reticenda m odestæ,
Quæ fecisse ju v at, facta referre pudet.
E P I T R E XIX.
179
faire et qu’on rougit de dire. Hélas ! cette félicité es! courte et
non véritable ; car tu disparais toujours avec le som m eil.
Oh ! que ne nous un isson s-n ou s plus solidem ent, tendres
am ants ! que ne donnons-nous la réalité à nos plaisirs ! Pourquoi
ai-je passé tant de nu its dans une froide solitude ? pourquoi,
nageur trop len t, e s-tu éloigné de m oi si souvent? La m er, j ’en
conviens, n ’est pas encore praticable à un nageur ; m ais hier le
vent était plus doux. Pourquoi n’en as-tu pas profité? pourquoi
ne craignais-tu pas l’avenir? pourquoi as-tu négligé une occa­
sion si favorable ? pourquoi n ’es-tu pas parti à la hâte ? Et, quand
une sem blable facilité se présenterait, l'autre était d’autant
m eilleu re, qu’elle était antérieure. Mais, diras-tu, l ’aspect
orageux de la m er est subitem ent changé. Lorsque tu te hâtes,
tu viens souvent en m oins de tem ps. Surpris en ces lieux par la
tem p ête, tu n ’aurais, je p en se, aucun sujet de plainte; dans
m es em brassem ents, aucun péril ne pourrait t’atteindre. Alors
certainem ent, j ’entendrais avec joie les vents m ugir, je ne
souhaiterais jam ais le calm e des m ers.
Qu’est-il donc arrivé, pour que tu sois plus circonspect? pour
que tu redoutes m aintenant les ond es, qu’autrefois tu bravais ?
Me m iseram I brevis est hæc et non vera voluplas :
Nam tu cum som no sem per abire soles.
F irmius o cupidi tandem coeam us am antes;
Nec careant vera gaudia nostra iide !
C ur ego tôt viduas exegi frigida noctes?
C ur toties a m e, lente n a tato r, abes ?
E st m are, confiteor, nondum tractabile n a n ti;
Nocte sed h e stern a lenior aura fuit.
C ur ea præ terita est ? cur non ven tu ra tim ebas?
Tam bona cur p e riit, nec tib i rapta via est?
P ro tin u s u t sim ilis d e lu r tibi copia cursus,
Hoc m e lio rc e rte , quo p rio r, ilia fuit.
At cito m utata est jactati form a profundi.
T em pore, quum pro peras, sæ pe m inore venis.
Hic, puto, deprensus, nil quod q u e re reris h aberes;
M eque tibi am plexo nulla noceret hiem s.
C erle ego tum venlos a u d ireia læ ta sonantes,
Et nunquam placidas esse prccarer aquas.
Q üid tarnen evenit, c u r sis m etu en tio r undæ ,
C ontem tum que prtus, nunc Y ereare fretum
180
HE RO ID ES .
Car je m e souviens du tem ps où tu venais, m algré les m enaces
d’une m er autant ou presque autant périlleuse. Je te criais alors :
« Sois tém éraire, sans que ton courage fasse couler m es larm es. »
D’où te vient cette crainte n ou velle? qu’est devenue ton audace ?
où est cet intrépide n ageu r, qui affrontait le courroux des
ondes? Mais non : sois plutôt ce que tu n ’étais pas jadis, et tra­
verse en sûreté la paisible m er. Pourvu que tu sois le m êm e,
pourvu que je sois aim ée autant que tu m e l’écris, et que cette
flam m e ne devienne pas u n e froide cendre. Je redoute m oins
les vents qui retardent m on bonheur, que de voir ton amour
aussi volage que le vent dans ses caprices; d’avoir trop peu
d ’em pire sur ton c œ u r , pour te faire braver les périls
que je te cause ; de te paraître un prix ind ign e de ta con­
stan ce.
Q uelquefois j ’appréhende que m a patrie ne m e fasse tort, et
qu’une fille de Sestos ne soit jugée indigne d’un époux d’Abydos.
Cependant, je puis m e résoudre à tout plus facilem ent, que de
te savoir, épris par les charm es de quelque rivale, entre les bras
d ’une étrangère, que de savoir qu’un nouvel am our a m is fin au
Nam m em ini, quum te sæ vum venienle m inaxque
Non m inus, aut m ulto non m inus, æ quor erat.
Quum tibi clam abam : « Sic tu te m e ra riu s esto,
Ne m iseræ v ir tu s s it tu a llenda m ih i. »
Un de novus tim or h ic? quoque ilia audacia fugit?
Magnus ubi est spretis ille n a ta to r aqu is?
Sis tam en hoc potius, quam quod priu s esse solebas ;
E t facias placidum per m are tu tu s ite r.
Dummodo sis idem , dum sic, u t scribis, am em ur,
Flam m aque non fiat frigidus ilia cinis.
Non ego tam ventos tim eo, niea vota m oranles,
Quam, sim ilis vento, ne tu u s e rre t am or;
Né non sim ta n ti, su p eren tq u e pcricula causam ,
E t videar m crces esse labore m inor.
iisTERDOM m etuo patria ne læ dar, et im p ar
Ducar Abydeno Sesta puella toro.
Ferre tam en possum patien tiu s om nia, quam si
Otia, nescio qua pellice capLus, agas,
In tua si veniant alieni colla laccrti,
Silque novus u o stri finis am oris am or.
E P I T R E XIX.
jsi
nôtre. Ah! plutôt périr, que d’essuyer un pareil affront ! et que
ma destinée s’accom plisse avant ton forfait ' Et, si je parle ainsi,
ce n'est pas que tu m aies fait craindre ce m alheur par aucun
indice, ni qu’un nouveau renseignem ent m ’inquiète. Mais je
crains tout : l’am our fut-il jam ais tranquille? L’éloign em en t
aussi inspire aux absents des alarm es. H eureuses les fem m es à
qui leur présence fait connaître les crim es réels, et qu’elle
em pêche d'en craindre de chim ériques ! Pour m oi, je ne suis pas
m oins ém ue d ’un vain outrage, que trom pée par un véritable :
l'une et l’autre erreur m e portent un coup aussi fu n este. Oh !
puisses-tu venir! ou bien que ce soit le vent ou ton p ère, m ais
non une autre fem m e, qui cause ton retard ! Si j ’apprends
jam ais que c'en soit u u e , je m ourrai de douleur, so is-e n sû r.
Déjà tu es coupable, si jam ais tu d ésires mon trépas.
Mais tu ne seras pas coupable, et je m ’épouvante en vain :
c’est la tem pête qui s’oppose à ton retour. M alheureuse ! avec
quel fracas les vagues se brisent contre le rivage ! quelle obscurité
profonde enveloppe le ciel ! P eu t-être e st-ce la tendre m ère
d ’H ellé qui déplore, en versant des larm es, le naufrage de sa
Ah! potius p e re a m .q u a m criraine v u ln erer islo;
F ataque sin t culpa nostra p riora tua !
Nec, quia venturi dederis m ihi signa doloris,
Hæc loquor, a u t fam a sollicitât a nova.
Omnia sed vereor : quis enim securus am avit ?
Cogit e t absentes p lu ra tiraere locus.
Felices illas, sua quas p ræ sentia nosse
C rim iua v e ra ju b e t, falsa tim ere v elal !
Kos lam vana m ovet, quam facta inju ria fallil :
In citât et m o rsu se rro r uterq u e pares.
0 u l i n a m v e n ia s ! a u t u t v e n t u s v e p a t e r v e ,
Causaque sit certe fem ina nulla moræ!
Quod si quam sciero, m o riar, m ihi crcde, doleudo.
Jam dudum peccas, si m ea fata petis.
Sed neque peccabis, fru stra q u e ego te rre o r istis :
Quoque m in us venias invida p u g n a t hiem s.
31e raiseram ! quanlo p lan g u n tu r lito ra lluctu!
Et la le t obscura condita nube dies !
F o rsitan ad ponlum m ater pia v enerit Helles,
31ersaque ro ratis nata flealur aq u is;
T . i.
11
182
IIÉRO ï DES.
lille; ou bien une m arâtre, changée en déesse des ond es, trou­
ble ces parages, appelés de l'odieux nom de sa b elle-fille? Ce
lieu, dans son état présent, n e favorise plus les jeu n es filles :
Hellé y a péri, et m oi, j’y reçois une blessure Cependant, Nep­
tune, au souvenir de tes feux, tu ne devais, à l’aide des vents,
contrarier aucun amour,, si A m ym one, et Tyro, si vantée pour
ses charm es, ne sont pas à tort citées com m e tes conquêtes,
ainsi que la brillante Alcyone, et Calycé, fille d’IIécaléon, et
Méduse, avnnt que sa chevelure fût nattée de serpents, et la
blonde Laodicé, et Céléno, adm ise au ciel, et celles dont je m e
souviens d’avoir lu les nom s. C elles-ci, Neptune, et un plus
grand nom bre, sont citées par les poêles, pour avoir pressé leur
tendre sein contre ton sein. Pourquoi donc, ayant éprouvé tant
de fois le pouvoir de l’am our, nous ferm er par des ouragans les
routes accoutum ées ?
Épargne-nous, dieu terrible, et déploie sur la vaste m er l’appa­
reil de tes com bats. Ici, le défilé qui sépare deux terres est étroit.
11 convient à ta grandeur d’attaquer de grands vaisseaux, ou de
te déchaîner contre des flottes entières. 11 est hon teu x pour le
An m are, ab inviso privignæ nom m e dictum ,
Vexât in æ quorcam versa noverea Deam ?
Non favet, u t u u n c est, te n e ris locus iste puellis ;
Hac Ilelle p e riit ; hac ego læ dor aqua.
At tibi flam m arum m em ori, N eptune, luaru in
N ullus e ra t ventis im pediendus am or,
Si ncque Amym one, nec laudatissiîna form a
C rim inis est Tyro fabula vana tu i,
L ucidaque Alcyone, C.alyceque, Uecutæoue nala ,
E t nondum nexis angue Médusa comis,
Fia vaque Luodice, cœ loque recepta Gelæno,
E t q u aru m m em ini nom m a lecta m ih i.
lias certe pluresquc cununt, N eptune, poêla:
Molle latus lateri conseruisse tuo.
Cur ig ilu r, to ties vires ex p ertu s am oris,
A dsuetum nobis tu rb in e c la u d is ite r?
P arce, ferox, latoque m ari tua prœ lia m iscc.
Seducit te rra s lucc brevis unda duas.
Te decet a u t m agnas m agnum ja c ta re carinas,
Aut ctiam totis classibus esse (rucem .
dieu des m ers d’effrayer un jeu n e nageur : la gloire de ces eaux
est au-dessous du m oindre élang. Il est, à la vérité, d'une illus­
trée! noble origine ; m ais il ne descend pas d’Ulysse à toi suspect.
Pardonne, et conserves-en deux à la fo is: c’est lui qui n age;
m ais ces m êm es eaux renferm ent le corps de Léandre, et avec
lui tout m on espoir.
Cependant, le flam beau à la lueur duquel j ’é cr is, a scintillé ;
ce signe est d’un favorable augure. Voilà que ma nourrice
épand le vin sur un brasier propice : « Dem ain, d it-elle, nous
serons plus nom breux ; » et elle-m êm e a bu. Glisse sur les m ers,
et rends-nous plus nom breux en les franchissant, ô toi qui rem ­
plis m on cœ ur tout entier ! Rentre dans ton cam p, déserteur de
l ’Am our, ton frère d’arm es. Pourquoi m es m em bres son t-ils
placés dans le m ilieu du lit? Tu n'as aucun sujet de crainte:
Vénus elle-m êm e favorisera ton audace, et, fille de l'onde, elle
en aplanira pour toi les routes. Souvent m oi-m êm e je voudrais
m élancer au sein des ondes ; m ais ce détroit est plus sûr pour
les hom m es. Car pourquoi, traversé par Phryxus et la sœ ur de
Phryxus, la fem m e seule a-t-elle donné son nom aux vastes eaux ?
T urpe Deo pelagi juvenem te rre re n atantem ;
Gioriaque est slagno quolibet isto m inor.
Nobilis ille quidem est et clarus origine ; sed non
A libi suspecto ducit Ulixe genus.
Da veniam , servaque duos : n aiat ille ; sed isdeni
C orpus L ean d n , spes raea, peudel aquis.
I.nterea lum en, posilo nam scribim us illo,
S tern u it, et nobis prospéra signa dédit.
Ecce m erum n utrix faustos in stillât in ignés :
« Cras eririius plures, » in q u it; e t ipsa bibil.
Effice nos p lu re s, e v iita p e r æ quora lapsus,
0p e n itu s loto corde recepte m ihi !
In tu a castra red i, socii d e serto r Am oris.
P o n u n lu r m edio c u r m ea m em bra to ro ?
Quod tim eas non est : auso Venus ipsa favebit
S ternet et æ quoreas, æ quore n ata, vias.
Ire lib e t m édias ipsi m ihi sæpe per und as;
Sed solet hoc m aribus tutius esse fretum .
Nam cu r, hoc vectis Phryxo Phryxique sorore,
Sola d éd it vasfis fem ina nom en aquis?
184
HÉR OÏD ES.
Peut-être aussi crains-tu de m anquer de forces pour le retour,
ou de ne pouvoir supporter le poids d’une double fatigue. Eh
b ien , de part et d’autre réunissons-nous au m ilieu des m ers, et
don non s-n ous de m utuels baisers à la surface de 1 onde ; et
qu’ensuite chacun de nous retourne vers sa ville. Ce sera peu,
m ais plus que rien. Que ne pu is-je perdre ou la pudeur, qui nous
force d’aim er secrètem ent, ou l’am our, qu’effraye la renom m ée!
M aintenant deux sen tim en ts incom patibles, la décen ce et la
passion, se com battent. Lequel suivre? j’hésite : l ’une convient,
l’autre plaît. Dès que Jason de Pagase fut entré à Colchos, il
enleva la fille du Phase sur un léger esquif. Dès que l’adultère
du m ont Ida eut abordé à L acédém one, il revint aussitôt avec sa
proie. Et toi, l'objet que tu aim es, tu le quittes aussi souvent que
tu le vois, et tu nages chaque fois qu'il est dangereux aux na­
vires de voguer.
Cependant, ô jeune vainqueur des ondes orageuses ! brave les
m ers, sans cesser de les craindre. Les poupes que l’art a élaborées
cèd en t à l’effort des eaux : et tu penserais que tes bras sont
plus puissants que les ram es? Tu désires nager, L éandre; les
F orsitan ad re d itu m m etuas ne robora desint,
Aut gem ini nequeas fe rre laboris onus.
At nos diversi m edium coeam us in æ quor,
Obviaque in sum m is osculu dem us aquis :
Atque ita q uisque suas ite ru m redeam us ad urbes.
E xiguum , sed plus quam nihil, illud e rit.
Vcl pudor hic u tin am , qui nos d a m cogit am are,
Vel tim idus famæ cedere vellet am or!
Nunc m ole res ju n c tæ , calor e t rev eren tia, puguanl.
Quid seq uar in dubio est : hæ c decet, ille ju v a t.
Ut sem el in tra v it Colchos Pagasæus Iason,
Im positam celeri Phasida puppe tu lit.
Ut sem el Idæ us Lacedæmona venit a d u lter,
Cum præda red iit protinus ille sua.
Tu, quam sæpe petis quod am as, tam sæ pe rclinquis,
E t quoties grave lit puppibus ire, notas.
Sic tam en, o juvenis, lum idarum viclor aquarum ,
Sic facito spernas, u t v ereare, fretum .
Arte laboratæ v in c u n tu r ab æ quore puppes :
Tu tua plus rem is brachia posse putes?
É P I T R E XIX.
185
m atelots m êm e le craignent : c ’est la dernière ressource, lorsque
le vaisseau est brisé. M alheureuse ! je voudrais ne pas persuader,
et j ’exhorte, et je te prie de résister à m es avertissem ents;
pourvu toutefois que tu parviennes au but, et qu’après avoir
souvent agité tes bras dans les ondes, tu les passes, fatigués,
autour de m es épaules. Mais, chaque fois que m a pensée se
porte vers la plaine azurée, je ne sais quel effroi glace m on
cœ ur.
Je n e suis pas m oins troublée par le songe de la nuit d ern ière,
quoique j'en aie conjuré l ’effet par m es sacrifices. Car aux
approches de l ’aurore, lorsque déjà ma lam pe s’am ortissait,
m om ent où apparaissent d’ordinaire les songes véritables,
le fuseau tom ba de m es doigts languissants de som m eil et
m a tête penchée porta sur m on coussin. Alors sur le dos ¡de
la plaine liquide, il m e sem bla voir réellem ent un dauphin,
luttant contre la tem pête. Lorsque le flot l ’eut jeté sur l’hum ide
plage, l ’onde et la vie ensem ble abandonnèrent le m alheureux
anim al. Quel qu’en soit le pronostic, je crains ; et toi, ne vas pas
rire de m es songes : ne te hasarde sur les m ers que par un
Quod cupis, hoc nautæ m e tu u n t, L eandre, natare :
E xitus hic fractis puppibus esse solet.
Me m iseram ! cupio non persuadere, quod hortor,
Sisque, precor, m onitis fortior ipse m eis ;
Dummodo pervenias, excussaque sæpe p er unda
Injicias hum eris brachia lassa m eis.
Sed m ihi, cæ ruleas quoties obverlor ad undas,
Nescio quæ pavidum frigora peclus h a b e n t.
Nec m inus hesternæ confundor im agine noclis,
Q uam vis est sacris ilia piata m eis.
N am que sub aurora, jam dorm itan te lucerna,
Som nia quo cerni tem pore vera soient,
Stam ina de digitis cecidere sopore rem issis,
Colloque pulvino nostra ferenda dedi.
Hic ego ventosas nantem delphina p e r undas
C ernere non dubia sum m ihi visa fide.
Quem, postquam bibulis illisit fluctus arenis,
Unda sim ul m iserum vitaque deseruit.
Q uidquid id est, tim eo ; nec tu m ea som nia rid e ;
Nec nisi tranq uillo brachia crede m ari.
180
1 IÉROTDES.
tem pscalm e. Si tu ne te m énages pas, m énage au m oins une jeune
fille qui t’est chère, qui jam ais ne sera sauvée que tu ne le sois.
Cependant les ondes apaisées prom ettent une trêve prochaine :
alors qu’elles seront tranquilles, traverses-en les routes en sû reté.
En attendant, puisque les m ers sont im praticables à un nageur,
la lettre que je l ’envoie adoucira les rigueurs du retard.
ÉPITRE
VINGTIÈME
A C O N C E A C Y D IP P E
B annis la crainte : ici, tu n ’as rien à jurer de nouveau à un
am ant ; c ’est assez d’avoir une fois prom is. Lis en entier : puisse
ainsi ton corps être délivré de sa langueur ! m oi-m êm e je
souffre, lorsqu’une partie de toi est dans la souffrance. Pour­
quoi cette honte répandue sur (on visage ? car je soupçonne que
ton front pudique a rougi, com m e dans le tem ple de Diane.
Si libi non parcis, dilectæ parce puellæ ,
Quæ nunquam , nisi te sospite, sospes e rit.
S p e sta m e n est fractisvicinæ pacis in undis :
Tum placidas tu to pectore finde vias.
In terea, n a n ti quoniam fréta pervia non sunt,
L eniat invisas litera missa m oras.
EPISTOLA VIGESIMA
A CONTIUS C Y D IPPÆ
P one m etum : nihil hic iteru m ju rab is a m a n li;
Prom issam satis est te scm el esse m ih i.
Perlege : discedat sic corpore languor ab isto l
Qui m eus est, ulla parte dolente, dolor.
Quid pudor ora su b it? nam , sicu t in æde Dianæ,
Suspicor ingenuas erubuisse gênas.
É P I T R E XX.
-187
C’est l’hym en et la foi jurée, non un crim e, que je réclam e :
j’aim e en époux qui t’est d estin é, et non en adultère. Tu peux
te rappeler ces paroles, portées dans tes chastes m ains par un
fruit détaché de l’arbre, que je te lançai, tu y trouveras le ser­
m ent dont je désire que tu te souviennes, jeune fille, plutôt que
la d éesse. M aintenant encore j ’éprouve la m êm e crain te; m ais
cette m êm e crainte a pris plus de force, et le délai a augm enté
ma flam m e; le tem ps, et l ’espérance que tu m ’avais donnée,
ont augm enté un am our qui toujours fut passionné. Tu m ’avais
donné l’espérance : m on ardente passion a cru à tes serm ents.
Tu ne peux nier ce fait, qui a pour tém oin une déesse. Elle fut
présente, et rem arqua les paroles, telles que tu les avais pro­
noncées, et, par un signe de tête, parut approuver ce que tu
disais.
Tu te diras abusée par ma ru se; j ’y consens, pourvu que
l’am our soit ju gé la cause de celte ruse. Que dem andais-je par
m a ruse, sinon d’être uni à toi seule ? Ce dont lu te plains peut
t ’attacher à m oi. La nature et l ’expérience ne m ’ont pas rendu si
adroit : crois-le, jeune fille, c ’est toi qui m e donnes cette finesse.
Conjugium pactam que fidera, non crim ina posco :
D ebitus u t conjux, non u t a d u lier, amo.
Verba licet répétas, quæ dem tus ab arbore fœ tus
P e rtu lit ad castas, m e jac ie n te , m anus ;
Invenies illic id te ju rasse , quod opto
Te potius, virgo, quam m em inisse Deam.
Nunc quoque idem tim eo, sed idem tam en acrius illud
A dsum sit vires, auctaque flam m a m ora est;
Q uique fuit nunqu am parvus, n u n c tem porc longo,
E t spe quam dederas tu m ihi, c re v it am or.
Spem m ihi tu dederas : m eus hic tibi credidit ardor.
Non potes hoc factum teste negare Dea.
Adfuit, et præ sens, u t e ra n t, tua verba notavit,
E t visa est m ota dicta probasse coma.
Deceptam dicas nostra te fraude licebit,
Dum fraudis n ostræ causa fe ra tu r am or.
Fraus m ea quid p e tiit, nisi quo tibi ju n g erer u n i?
Id m e, quod q u e re ris, conciliare polest.
Non ego n a tu ra, nec sum tam callidus usu :
S olertem tu m e, crede, puella, lacis.
188
HÉR OÏDES.
Par des paroles à dessein com binées (si toutefois j’ai agi avec
artifice) l ’ingénieux Amour f a liée à m oi. C’est lui qui m ’a dicté
les paroles solenn elles de nos fiançailles ; cet habile jurisconsulte
m ’a rendu fourbe. Appelle cela de la fraude, d on n e-m oi le nom
de trom peur; si cependant c’est trom per, que de vouloir obtenir
ce qu’on aim e. Voilà que de nouveau j’écris et j ’envoie de su p­
pliantes paroles : c’est encore de la fraude, et tu as sujet de te
plaindre. Si je déplais pour aim er, je l’avoue, je déplairai sans
fin; et je te poursuivrai, m algré tes efforts pour échapper à
m a poursuite. D’autres ont enlevé leurs am antes le glaive à la
m ain, et une lettre écrite avec m énagem ent sera pour m oi un
crim e? Fassent les dieux que je puisse im poser plusieurs n œ ud s,
afin que ta foi ne soit libre par aucun endroit ! Restent encore
m ille ruses : je sue au pied de la m ontagne ; m on ardeur es­
sayera de tous les m oyens. Qu’il soit douteux que tu puisses
être p r ise , tu le seras cerlainem ent ; le su ccès dépend des
dieux, m ais tu ne seras pas m oins prise. Échappée à un piège,
tu ne les éviteras pas tous : Amour t’en a tendu plus que tu ne
crois.
Te m ih i com positis (si quid tam en egim us arte)
A dstrinxit verbis ingeniosus Amor.
Diclatis ab eo feci sponsalia verbis;
C onsultoque fui ju ris am ore vafer.
Sit fraus huic nom en facto, dicarque dolosus
Si tam en est, quod am es velle te n e re , dolus.
En ite ru m scribo m iltoque rogantia verba :
A ltéra fraus hæc est, q u o d q u e'q u e ra ris, habes.
Si noceo quod am o, fateor, sine fine noccbo ;
T eque petam , caveas tu licet ipsa peti.
P er gladios alii placitas rapuere puellas,
Scripta m ihi caute lite ra crim en e rit ?
I)i faciant possim plures im p onere nodos,
Ut tua sit nul la libéra p arle fides.
Mille doli restan t : clivo sudam us in im o ;
Ardor inexpertum nil sinet esse m eus.
Sit dubium possisne capi, cap labere c e rte ;
Exitus in Dis est, sed capierc tam en .
Ut p artem effugias, non om nia re tia faites :
Quæ tibi, quam crcdis, plura teten d it Am or,
É P I T R E XX.
189
Si l’artifice ne réussit pas, nous aurons recours aux arm es ;
et tu seras enlevée par m es bras am oureux. Je n’ai pas coutum e
de blâm er la conduite de Paris, ni aucun de ceux qui, pouvant
être hom m es, l ’ont été. Et nous a u ssi....; mais je garde le silence :
la mort dût-elle être le châtim ent de cette audace, il sera m oin­
dre que ta perte. Que n 'es-tu m oins belle! on te rechercherait
m odérém ent ; tes charm es m e forcent à être audacieux. C’est toi
qui m e fais agir; ce sont tes yeux, devant lesquels pâlissent les
brillantes étoiles, et qui furent la cause de m a flam m e; ce sont
et ta blonde chevelure, et ton cou d’albâtre, et tes bras que je
voudrais sentir autour de m on cou, et ta beauté, et ces traits
pudiques sans em barras, et ces pieds, tels que j ’en crois à peine
à Thétis. Si je pouvais louer le reste, je serais trop heureux; je
ne doute pas que l’ouvrage ne soit en tout bien proportionné.
E st-il surprenant que tant de charm es m ’aient porté à vouloir
un gage de la bouche?
Enfin, pourvu que tu sois forcée de dire que tu as été prise, je
veux bien que tu l ’aies été dans m es pièges. J’en subirai l’odieux :
Si non proficiant artes, veniem us ad arm a;
Inque m ei cupido rap ta ferere sinu.
Non sum , qui soleam Paridis rep reh en d ere factum ;
Nec quem qu am , qui v ir, possit u t esse, fuit.
Nos q u o q u e... ; sed taceo : m ors h u ju s pœ na rapinæ
Ut sit, e rit, quarn te non habuisse, ininor.
Aut esses form osa m in us, p e te re re m odeste :
Audaces facie cogim ur esse tu a .
Tu facis hoc, oculique tu i, quibus ignea cedunt.
Sidera, qui flam m æ causa fuere m eæ ;
Hoc flavi faciunt crines, e t ebúrnea cervix,
Quæque, precor, veniant in mea colla m anus,
E t decor, e t v ultus sine ru stic itate pudentes,
E t, T hetidi quales vix re a r esse, pedes.
C æ tera si possem laudare, b eatior essem ;
Nec dubito totum q uin sibi par sit opus.
Ilac ego com pulsus, non est m irabile, form a,
Si pignus volui vocis habere tuæ .
D e n i q ü e , dum captam tu te cogare fateri,
Insidiis esto capta puella rneis.
11.
100
IIÉROÏDES.
je m e résigne, qu’on m e donne m on salaire. Pourquoi un aussi
grand crime est-il sans récom pense? Télam on a obtenu Hésione; Achille, Briséis : chacune, en effet, a suivi son vain­
queur. Accuse-m oi autant qu’il te plaira, sois irritée; j’y con­
se n s, pourvu que je puisse jouir de toi irritée. Moi-même qui
excite ta c o lè r e , je l’adoucirai; que j ’aie seulem en t q u el­
ques instants le loisir de te calm er. Qu'il m e soit perm is de
paraître en larm es devant les yeux ; qu’il m e soit perm is
d’ajouter aux pleurs les paroles, et, à l’exem ple de serviteurs
qui craignent le fouet cru el, d ’em brasser hum blem ent tes ge­
noux. Tu ignores les droits ; appelle : pourquoi m ’accuser ab­
sent? allons, ordonne-m oi de venir, en qualité de ma m aîtresse.
Quoique, dans ton desp otism e, tu déchirasses m es cheveux, ma
figure serait-elle devenue livide sous les coups, je souffrirai tout :
seulem ent p eu t-être craindrai-je que ta m ain ne se blesse sur
m on corps.
Mais ne m ’arrête ni par des lien s, ni avec des chaînes : je te
resterai sous la garde du plus constant am our. Lorsque ta colère
Invidiam p a tia r ; passo sua praemia d e n tu r.
Cur suus a lanto crim ine fructus abest ?
Hesionen Telam ón, Driseida cepit Achilles :
U traque victorem nem pe secuta suum .
Q uam libet accuses, et sis irata licebit,
Irata liceat dum m ilii pO'Se frui.
Idem , qui facim us, factam tenuabim us ir a m ;
Sit modo placandae copia parva tui.
Ante tuos ílentem liceat co n sid ere vultus,
Et liceat lacrym is addere verba suis.
U tque solent fam uli, quum verbera saeva v e re n tu r,
T endere subm issas ad tua c ru ra m anus.
Ignoras tu a ju r a ; voca : c u r arg u o r absens?
Jam dudum dominae m ore venire jube.
Ipsa meos scindas licet im periosa capillos,
Oraque sin t digitis livida facta luis,
Omnia perp etiar : tan tu m fortasse tim ebo
C orpore laida tu r ne m anus ista m eo.
S ed ñeque com pcdibus, nec m e com pesce catenis :
Servabor firmo vinctus am ore tui.
É P I T R E XX.
191
se sera assouvie pleinem ent et au gré de tes désirs, tu te diras
alors: « Quel am our et quelle résig n a tio n !» tu te diras, après
m ’avoir vu tout souffrir : « Qu’il m e serve, celui qui si bien sert. »
M aintenant, infortuné ! je suis condam né, en m on absence, et,
faute d’un défenseur, je perds ma cause, toute bonne qu’elle est.
Que cet écrit m êm e, qui est de droit, soit une injustice: tu n ’as
sujet de te plaindre que de m oi. Délie n ’a pas m érité d'être trom pée
avec m oi : si tu ne veux pas acquitter ta prom esse à m on égard,
acquitte-la envers la déesse. Elle fut. présente et te vit, lorsque
tu rougissais de ta m éprise; son oreille a conservé le souvenir
de tes paroles. Puisse m on présage 11 e pas se réaliser ! il n’est rien
de plus violent qu’elle, lorsque, loin de nous ce m alheur ! elle
voit sa divinité outragée. Tém oin le sangiier de Calydon :
car nous savons qu’une m ère se trouva plus cruelle que lui e n ­
vers son fils. Tém oin encore A cléon, que crurent bête féroce
ceu x-là m êm e avec qui, auparavant, il m it à mort les bêtes
féroces ; et cette m ère superbe, dont on voit m aintenant m êm e
s’élever, dans la terre de M ygdonie, le lam entable corps trans­
form é en rocher.
Qiium bene se, q u antum que volet, satiaverit ira,
Ipsa tibi dices : « Qu rn p a tie n te r am at! »
Ipsa tibi dices. ubi videris om nia ferre :
« Tarn bene qui servit, sorviat iste m ihi, »
N unc reus in felk absens agor ; et m ea, quum sit
Oplim a, non ullo causa tu en te périt.
Hoc quoque, quod ju s est, sit scriplum in ju ria n o-trum :
Quod de m e solo nem pe querari> baltes.
Non m e ru it falli m ecum q u o iu e Délia : si non
Vis m ihi pro in is'u m re d d erc, reddc Deæ.
Adfuit, et vidil, quum tu decepla ru b eb a s;
Et vocem m em ori condidit aure tuam .
Omina re careant : n ih il est violentius ilia,
Quum sua, quod nolim , num ina læsa videt.
T c.'tis e rit Calydonis a p e r ; nam scim us u t illo
Sit m agis in nalum sæva reporta païens.
Te:>tis et A læ on, qunndam fera creditu s illis,
Ipse dédit leto cum quibus ante feras,
Qtiæque superbn parens, saxo p e r corpus oborlo,
Nnnc quoque Mvgdonia fiebilis iid>lat liurno.
192
llélas ! Cydippe, je crains de te dire la vérité, de peur de paraî­
tre te tromper par intérêt. Il faut pourtant le dire : voilà pour­
quoi, tu peux m 'en croire, la m aladie te frappe souvent, à l’épo­
que m êm e de contracter ceth ym en . La déesse consu lte tes intérêts,
elle te rend im possible le parjure, et veut préserver la vie et ta
foi en m êm e tem ps. Il arrive donc qu e, si tu tâches d ’êlre perfide,
aussitôt elle te corrige de cette faute. G arde-toi de t’attirer les
flèches m eurlrières d e là redoutable vierg e; elle peut encore s ’a­
doucir, si tu le perm ets. Garde-toi, je t’en conjure, de flétrir par
les fièvres tes m em bres délicats ; réserve tes charm es à ma jouis­
sance. R éserve-m oi et ces traits destinés à em braser m on cœ ur,
et cet aim able incarnat qui relève la blancheur de ton tein t. Si
un ennem i m e dispute ta possession , qu’il soit ce que je deviens,
lorsque tu es m alade. Je suis dans d’égales tortures, que tu
sois épouse ou m alade : je ne puis dire ce que je voudrais le
m oins.
Cependant je m e désespère d’être pour toi un e cause de dou­
leur ; et je pense que tu souffres de m on stratagèm e. Oh ! que
II ei m ih i ! Cydippe, tim eo tib i dicere verum ,
Ne videar causa falsa m onere m ea.
Dicendum tarnen est : hoc est, m ih i credo, quod ægra
Ipso nubendi tem pore sæ pejaces.
C onsulit ipsa tib i : neu sis p e rju ra laboral,
E t salvam salva te cupit esse fide.
Inde fit ut, quoties exsistere pérfida ten tas,
Peccatum loties corrigat ilia tuum .
Parce m overe feros anim osæ virginis a rcu s ;
M itis adhuc fieri, si p atiare, potest.
Parce, precor, teneros corrum pere febribus a rt us ;
S ervetur facies ista fruenda m ihi.
S erven tur vultus ad noslra incendia nali,
Quique subest niveo læ tus in ore ru b o r.
Hostiljus c si quis, ne fias nostra répugn ât.
Sic sit, u t invalida te solet esse m ihi.
T orqueor ex æquo, vel te nubenle vel æ gra :
Dicere nec possum quid m inus ipse velim .
M ac eho r interdum , quod sim tibi causa d o len d i ;
Toque m ea læoi ciiluditato, puto.
E F T T k E XX.
193
le parjure de m a m aîtresse relom be sur ma tète : que ma peine
la m ette en sûreté ! Cependant, pour ne pas ignorer ce que tu
fais, je prom ène souvent avec dissim ulation m on inquiétude
devant le seuil de ta porte. Je m ’attache furtivem ent aux pas
d ’une suivante ou d’un serviteur; je leur dem ande com m ent le
som m eil, com m ent la nourriture ont réu ssi. M alheureux ! de ne
pas être l’exécuteur des ordonnances de la m édecine, de ne pas
ranger tes m ains, ou m ’asseoir sur ta couche ! Encore une fois
m alheureux! qu’un autre p eut-être, celui que je voudrais le
m oins y voir, t’assiste en m on absence. C’est lui qui range tes
m ain s, qui s’assied à ton chevet, lui que les dieux détestent
autant que je l’abhorre. Tandis que son doigt consulte les batte­
m ents de ta vein e, souvent sous ce prétexte, il tient le s bras
blan cs, presse (on sein , et peut-être te donne des baisers. Cette
récom pense est bien au-dessus du service. '
« Qui t’a perm is de couper m a m oisson ? qui t’a frayé un che­
m in à la haie d’autrui ? Ce sein est à moi ; tu ravis, à ta honte,
d es baisers qui m ’appartiennent. R elire tes m ains d’un corps
qui m e fut prom is. M isérable, retire tes m ains : celle que tu
In caput hæ c nostrum dom inæ perju ria, quæso,
E veniant : pœ na tu la sit ilia m ea.
Ne tam en ignorem quid agas, ad lim ina crebro
Anxius hue illuc d issim ulanter eo.
Subsequor ancillam furtiin fam ulum ve, requ iren s
P ro fu erin t som ni quid tib i, quidve cibi.
Me m iserum ! quod non m edicorum jussa m in islro,
Effm goque m anus, insideoque toro !
Et ru rsu s m iserum ! quod, m e procul inde rem oto,
Quem m inim e vellem , forsitan alter adest.
Ille m anus istas effingit, et adsidet æ græ ,
Invisus Superis, cum S uperisque m ihi.
D um que suo te n tâ t salientem pollice venam ,
C andida per causam brachia sæpe tenet,
C outrectatque sinus, et forsitan oscula jun g it.
Officio m erces plenior ista suo est.
« Quis tibi p erm isit nostras præ cidere m esses ?
Ad sepem a lleriu s quis tibi fecit iter?
Iste sinus m eus est ; m ea tu rp ite r oscula sum is.
A m ihi prornisso eorpore toile m anus.
touches est ma fiancée. Si prochainem ent tu te com portes ainsi,
tu seras adultère. Choisis parmi les tilles libres une épouse qu'un
autre ne puisse revendiquer : si tu l’ignores, cette propriété a
son m aître. Ne m e crois lu pas? que la form ule du pacte soit
récitée; et pour que tu ne la dises pas fausse, fais la -lu i lire à
elle-m êm e. Abandonne, c ’est moi qui le le dis, abandonne une
couche étrangère. Que fais-tu ici ? pars : ce lit n’est pas libre. Car,
bien que tu aies aussi une autre prom esse d’hym en, ce n’est pas
une raison pour que ton droit égale le m ien. E lle a été engagée à
m oi par elle-m êm e, à toi par son père, le prem ier après e lle ; mais
certainem ent, elle est plus proche à elle-m êm e que son père. Son
père a fait une prom esse, et elle un serm ent à celui qui l’aim e :
l ’un a pris les hom m es en tém oignage; l ’autre, u n ed éesse. Celui-ci
craint d’être appelé im posteur ; celle-ci, parjure : hésiteras-tu
entre la gravité des deux craintes? Enfin, pour que tu puisses com ­
parer les périls de tous deux, considère les suites ; elle est m alade,
et lui, il est bien portant. Nous aussi, nous entrons en lutte dans
des intentions différentes ; nous n’avons ni une m êm e espérance,
ni un e crainte sem blable. Tu dem andes sans aucun risque : un
Im probe, toile m anus : quam tangis n o stra futura est.
Postm odo si facias istu d , a d u lle r eris.
Elige de vacuis, quam non sibi vindicet a lte r :
Si nescis, dom inurn re s habet isla suum .
Nec m ihi credideris : re c ite tu r form ula pacti ;
Neu falsam d icas esse, face ipsa légat.
A lterius thalam o tibi nos, tibi dicim us, exi.
Quid facis hic? exi : non vacat iste torus.
Nam quod habes et tu thalaini verba altéra pacti,
Non e rit idcirco par iua causa m sæ.
Hæc m ihi se pep ig it; p a te r banc tibi, prim us ab ilia;
Sed pro pior c e rte, quam p a te r, ipsa sibi est.
Prom isit p ater banc, hæc adjuravit am anti :
IIle hom ines, hæc est testificata Deam.
Hic m etuil m endax, tim et hæc p erju ra vocari :
Num dubites, hic sit m ajor, an ille m etus ?
D enique, u t am borum co n fc rre p e ric u la possis,
Respice ad evenius : hæ c cubât, ille valet.
Nos quoque dissim ili cerlam ina m ente su b im u s;
Nec spes p ar nobis, nec tim or æ quus ndest.
E P I T R E XX.
195
refus m ’est plus affreux que la m ort ; et ce que tu aim eras peutêtre, moi déjà je l’aim e. Si tu étais sensib le à l’honneur et à la
ju stice, tu aurais dû céder toi-m êm e à m es feux. »
M aintenant que ce cruel soutient une cause inique, quel est le
résultat de m on billet, Cydippe? C’est lui qui te retient sur un
lit de douleur, qui te rend suspect à Diane. Si tu es sage, défendslui d’approcher de ton seuil. Ses poursuites t’exposent à de si
cruels périls : et p u isse-t-il périr à ta place, celui qui te les
su scite! Si tu le rep ousses, si tu n’aim es pas celui que la déesse
condam ne, tu seras d e sü ite sauvée ; je le serai, m oi, infaillible­
m ent. Suspends tes alarm es, ô vierge; tu obtiendras u n réta­
b lissem ent durable : occu pe-toi seulem ent d’honorer la divinité
tém oin de ta prom esse. Ce n ’est pas l ’im m olation d ’un taureau
qui réjouit les dieux du ciel, m ais la foi qu’on acquiU eel qui n ’a
pas de tém oin . Parm i les fem m es, les u n es, pour leur guérison,
souffrent le fer et le feu ; d ’autres trouvent un triste soulage­
m ent dans un am er breuvage. 11 n ’est pas besoin de ces précau­
tions: évite seulem en t le parjure, et sauve-nous tous deux en
sauvant ta foi. L’ignorance te fera pardonner ta prem ière faute :
Tu petis ex lulo : gravior m ihi m orte repuisa est;
Idque ego jam , quod tu forsan um abis, am o.
Si tib i ju stitiæ , si recti cura fuisset,
C edere debueras ignibus ipse m eis. »
Nunc quoniam férus hic p ro causa pugnat iniq ua,
Ad q uid , C ydippe, litera nostra red it?
Hic facit u t jaceas, et sis suspecta Dianæ.
Hune tu, si sapias, lim eu a d iré vetes.
Hoc faciente, subis t;im sæva pericula vilæ :
Atque u tin am pro te , qui m ovet ilia, cadat !
Quem si reppuleris, nec, quem Dea dam nat, am aris,
Et tu continuo, certe ego salvus ero.
S iste m elum , v irgo; stabili potiare salute :
Fac modo poil ici ti conscia tem pla colas.
Nec bove m actato cœ lestia num ina gaudent,
Sed, quæ præ standa est e t sine teste, fide.
Ut valeant aliæ , ferru m p a tiu n tu r et ignés;
F e rt aliis trislem succus am arus opem .
Nil opus est istis : tan tu m p e rju ria v ita ,
Teque sim ul serva, m eque, datam que fulem.
19«
ÜüitUlMk.
on dira que l’engagem ent lu par toi est sorti de ta m ém oire. Tu
as été avertie tantôt par ma voix, tantôt par cet accident, que tu
éprouves toutes les fois que tu cherches à trom per. Mais l ’évite—
rais-tu , à ton en fantem ent, tu dem anderas à la déesse que ses
m ains conduisent ton fruit à la lum ière. Elle t’entendra, et se
rappelant ce q u ’elle a entendu, elle te dem andera qui l’enfant
a pour père. Tu prom ettras un vœ u ; elle sait que tu prom ets
faussem ent. Tu ju reras; elle sait que tu peux trom per les
dieux.
Il ne s’agit pas de m o i; un soin plus im portant m e touche:
m on cœ ur est inquiet pour ta vie. Pourquoi tes parents effrayés,
auxquels tu laisses ignorerta faute, ont-ils récem m ent pleuré sur
l’incertitude de ta conservation? Et pourquoi l’ignoreraient-ils?
tu peux tout raconter à ta m ère ; ta conduite n ’a rien de blâm able,
Cydippe. Fais un récit détaillé ; dis-leur com m ent d’abord je te
connus, lorsque tu faisais un sacrifice à la déesse arm ée du car­
quois ; com m e, à ta vue, soudain, si par hasard tu le rem arquas,
je restai les yeux fixés sur to i; com m e aussi, pendant que
P ræ teritæ veniam dabit igno rantia culpæ :
E xciderint anim o fœ dera lecta tuo.
Admonita es modo voce m ea, modo casibus istis,
Quos, quoties tentas fallere, ferre soles.
llis quoque vitatis, in p a rtu nerape rogabis,
lit tib i luciferas adferat ilia m anus.
A udiet, et rep eten s quæ su n t audita, req u iret
Ipsa, tibi de quo conjuge p artu s eat.
P rom itles votum ; scit te pro m ittere falso.
Jurabis : scit te fallere posse Deos.
Non ag itu r de me ; cura m ajore laboro :
Anxia su n t vitæ pectora nostra tuæ .
Cur modo te dubiam pavidi ilevere parentes,
Ignaros culpæ quos facis esse tuæ ?
E t c u r ig n o re n t? m atri licet om nia n a rre s;
Nil tua, Cydippe, facta rub oris habent.
Ordine fac referas, u t sis m ih i cognita prim um ,
Sacra ph aretratæ dum facis ipsa Deæ;
Ul, te conspecta, subito, si forte notasli,
R estiterim fixis in tu a , m em bra g en is;
É P I T R E XX.
197
je t’adm irais trop, indice infaillible d’égarem en t, m on m anteau
tom ba échappé de m es épaules ; q u ’un instant après roula, je
ne sais com m en t, une pom m e portant des paroles tracées en
caractères savam m ent perfides ; que, les ayant lus en la sainte
présence de Diane, ta foi fut liée sous la garantie d’une déesse.
Et pour qu’elle n ’ignore pas le contenu de cet écrit, prononce
de nouveau les paroles que tu lus jadis. « Épouse, d ir a -t-elle , je
t’en conjure, celui auquel t’unissent des divinités favorables : il
sera m on gendre celui que tu as juré devoir l’être. Quel qu’il
soit, il m e plaira, puisqu’il a plu auparavant à Diane. » Telle
sera ta m ère, pourvu qu’elle soit m ère.
Cependant, engage-la aussi à dem ander qui je suis et de quel
rang : elle trouvera que la déesse a consulté vos intérêts. Il est
une île jadis très-fréquentée des nym phes de Corycie ; la m er
Égée l’entoure ; elle se nom m e Céos. C’est ma patrie; et, si un
nom illustre te flatte, on ne m e reproche pas d’être issu d’obscurs
aïeux. J'ai des rich esses, j ’ai des m œ u rs irréprochables; et, ce
qui est au-dessus de tout, l’am our m ’attache à toi. Tu recherche-
U t, le dum nim ium m iror, nota certa furoris,
D eciderint hum ero pallia lapsa m eo;
Postm odo nescio qua venisse volubile raalurn,
Verba ferens doctis insidiosa n o tis;
Quod quia sit leclum , sancta præ sente Diana,
Esse tuam vinctam , num in e teste, fidem.
Ne tam en igno ret quæ sit sen ten tia scripto,
Lccta tibi quondam nunc quoque verba refer.
a N ube, p rccor, dicet, cui le bona num ina ju n g u n t :
Quem fore ju ra s ti, sit g e n e r ille m ihi.
Q uisquís is est, placeat, quoniam placet ante D ianæ . »
Talis e rit m ater, si modo m ater e rit.
Sic tam en e t quæ rat, qui sim q uantusque, jubelo :
Inv eniet vobis consuluisse Deam.
Insula, Coryciis quondam celebérrim a Nymphis,
C ingilur Æ gæo, nom ine Cea, m ari.
Illa m ih i patria est ; n e c ,s i generosa probaris
Nom ina, despectis arguor ortus avis.
Sunt et opes nobis, su n t et sine crim ine m ores;
Amplius utque nihil, me tibi ju n g it am or.
I 08
11ÉR Oï DES.
rais un (el époux, m êm e sans ton serm en t; tu l’as prêté, il faut
le prendre, m êm e quand il ne serait pas tel.
Voilà ce que Phéhé la chasseresse m ’a ordonné en songe de
t’écrire; ce que, pendant la veille, m ’a aussi ordonné de t’écrire
l’Amour. Déjà les traits de l’un m ’ont blessé : prends garde que
les flèches de l’autre ne te blessent. Notre salut à tous deux se
tient : prends pitié de toi et de m oi. Que balances-tu à porter un
seul secours à deux personnes ? Si tu le fais, au signal des
trom pettes, lorsque le sang prom is des victim es rougira Délos,
l im age en or de cette heureuse pom m e sera offerte, et deux
vers expliqueront le m otif de celte offrande : « Par l’em blèm e de
cette pom m e, A conce atteste que ce qui y fut inscrit a été exé­
cuté. » Pour qu’une trop longue épitre ne lasse pas ton corps
affaibli, et qu’elle se term ine paria clause accoutum ée : « A dieu. »
A ppeteres talem vel non ju rata m aritu m ;
Juratæ vel non talis habeudiis e ra t.
Hæc tibi me in som nis jacul itrix. scribere Phœ be,
H *c tib i m e vigilem scribere ju ssit Amor.
E quibus alterius m ihi jam nocuere sag ittæ :
A lterius noceant ne tibi tela cave.
Juncta salus no>tra est : m iserere m eique tuique.
Quid dubilas im am ferre duobus opem ?
Quod si contigerit, quum jam data signa sonabunt,
T inctaque votivo sanguine Delos e rit,
Aurea p onetur m ali felicis im ago,
Causaque v ersiculis scripla duobus e rit :
» Effigie pom i te sta tu r Acontius buju s,
Quæ fu erin l in eo scripla, fuisse ra ta . »
Eongior iniirm um ne las*et epislola corpus,
Clausaquc eonsueto sit tibi fine : « Vale. »
É P I T R E XXI.
109
É P I T R E VIN G T ET UN IÈ M E
C Y D IP P E A A C O N C E
J ’a i lu ta lettre des yeux, dans la crainte que m a langue, à son
insu, ne jurât par quelque divinité. Et tu aurais, je pense, tenté
une nouvelle su rprise, si, com m e tu l’avoues, tu ne m e croyais
assez engagée par une prem ière prom esse. Je ne devais pas le
lire ; m ais, si j’avais été inflexible à ton égard, peut-être le cour­
roux de la cruelle déesse s’en fû t-il accru. Malgré tout ce que
je fais, quoique je brûle à Diane un pieux encen s, néanm oins
elle te favorise avec partialité ; et com m e tu désires qu’on le
croie, elle te venge avec la persévérance du ressentim en t. A
peine son cher Hippolyte e u t-il celte préférence.
Mais u n e vierge eût m ieux fait de s’intéresser aux jours d’une
vierge ; je crains bien qu’elle n ’en abrège la durée. En effet, une
langueur dont les causes ne sont pas apparentes, oppose à tous
les secours de l’art une opiniâtre résistance. Im agine-toi l’état de
EPISTO LA VIGESIMA PRIMA
C Y D IPPE AC0NT10
P ertimdi, scriptum que tu u m sine m u rm u re legi,
J u ra re t ne quos inscia ling ua Deos.
Et, puto, captasses ite ru m , nisi, u t ipse fateris,
P rom issam scires m e satis esse sem e).
Nec lectura fu i; sed, si tibi dura fuissem ,
A ucta foret sævæ forsitan ira Deæ,
Omnia quum faciam , quum dem pia tu ra Dianæ,
Ilia tam en ju sta plus tib i p arte favet;
lltq u e cupis c rrd i, m em ori te vindicat ira.
Talis in Hippolyto vix fu it ilia suo.
At m eltu s virgo favisset virginis an n is;
Quos vereor paucos ne velit esse m ihi,
E anguor euim , causis non apparentibus, bæ ret ;
Adjuvor e t nulla fessa m edentis ope.
200
HÉR OÏDES.
faiblesse et de dépérissem ent d’une fem m e qui, pendant qu’elle
trace celte réponse, peut à peine soutenir ses m em bres pâles sur
son coude ! A cela se joint la crainte qu’une autre, excepté ma
nourrice, ma confidente, ne s’aperçoive de cet échange d’entre­
tien s. Elle est assise dehors, et, à ceux qui dem andent ce que je
fais au logis, pour que je puisse écrire en sû reté : « Elle dort, »
rép on d -elle. Bientôt, lorsque le som m eil, excellen t m otif d’une
longue solitude, cesse d’être croyable par la prolongation du
délai, lorsqu’elle voit enfin arriver ceux qu’il serait dur de ne
pas adm ettre, elle e x c r é e , et m ’avertit par ce signal de con­
vention. Je m ’arrête où j ’en su is, et laisse à la hâte les m ots ina­
chevés ; la lettre est précipitam m ent cachée dans m on sein dis­
cret. Je reprends ensuite cette œ uvre de fatigue pour m es doigts.
Tu vois par toi-m êm e les tourm ents que j ’endure. Je veux m ou­
rir, si tu en étais digne, pour parler vrai ; m ais je suis m eilleure
que je ne devrais et que tu ne le m érites.
C’est donc pour toi qu e, tant de fois, incertaine de m es jours,
je su is et j ’ai été punie de tes stratagèm es ? Voilà donc la récom ­
pense des éloges que tu prodigues à ma beauté superbe 1 Te
Quam tib i nunc gracilem vix hæ c rescrib ere, quam que
Pallida vix cubito m em bra levare p u ta s?
Hue tim o r accedit, ne quis, nisi conscia n u trix ,
Colloquii nobis sen tiat esse vices.
Ante fores sed et hæ c ; quid agam que rog antibus inlus,
Ut possim tu to scrib e re , « Dorm it, » a it.
Mox ubi, secreti longi causa optim a, som nus
C redibilis ta rd a desinit esse m ora,
Jam que v enire videt, quos non adm ittere d u ru m est,
E xscreat, e t ficta dat m ihi signa nota.
Sicut eram , properans verba im perfecta relin quo,
E t te g ilu r trepido litera cauta sinu.
Inde meos digitos ite ru m re p e tita fatig at.
Q uantus sit nobis, adspicis ipse, labor.
Quo, peream , si dignus eras, u t vera loqu am ur :
Sed m elio r ju sto , quam que ra ereris, ego.
E rgo te p ro p te r toties, in certa salutis,
Com m entis pœ nas doque dedique tuis?
Hæc nobis, formas te laudatore superbæ ,
C ontingit m erces? et placuisse nocet?
É P I T R E XXI.
‘201
plaire fut m on m alheur ? Si, com m e je l ’eusse préféré, j ’avais
paru laide à tes yeux, m on corps, blâm é de toi, ne réclam erait
aucune assistance. Maintenant je gém is d’avoir été lou ée; m a in ­
tenant votre lutte est pour m oi une tra h iso n ; je possède un
avantage désastreux. Tandis que lu refuses de céder, et qu’il ne
se considère pas com m e ton second, que tu t’opposes à ses v œ u x ,
qu’il s’oppose aux tien s, je suis ballottée com m e un vaisseau
qu’em porte sur les m ers le souffle im pétueux de Borée, et que
le reflux des ondes ram ène. Et, lorsque arrive le jour désiré par
des parents ch éris, en m êm e tem ps m on corps éprouve les ar­
deurs d’une fièvre brûlante ; et, sur le point m êm e de conclure
ce fatal hym en, la cruelle Proserpine heurte à m a porte. Alors je
rougis; et je crains, m algré m on in n ocence, de paraître avoir
m érité le courroux des dieux. L’un prétend que m on m alheur
est l ’effet du hasard ; un autre assure que cet époux n ’est pas
agréable aux dieux. Et pour ne pas te croire à l’abri des ru­
m eurs publiques, qu elq u es-u n s attribuent à tes m aléfices ce qui
s’est fait. La cause en est cachée ; m es m aux sont patents :
ennem is irréconciliables, vous vous faites une affreuse guerre,
et m oi je su is punie.
Si tib i deform is, quod m allem , visa fuissem ,
C ulpatum n u lla coi'pus egeret ope.
N un c laudata gem o; n u n c m e certam in e vestro
P ro d itis, et pro prio v u ln ero r ipsa bono.
Dum neque tu cedis, nec se p u ta t ille secundum ,
Tu volis obstas illius, ille luis,
Ipsa, v e lu t navis, ja clo r, quam ce rtu s in altum
P ro p e llit Eoreas, æ stus et unda refert.
Q uum que dies caris optata p a ren tib u s in stat,
Im m odicus p a n ie r corporis ard o r in e sl;
E t m ih l conjugii tem pus crudelis ad ipsum ,1
P ersephone nostras puisât acerba fores.
Jam pudet ; e t tlm eo, quam vis m il» conscia non sim ,
Offensos videar n e m eru isse Deos.
A ccidere hoc aliquis casu contendit, e t alto r
A cceptum S uperis h u n e ncgat esse v irum .
Neve nihil credas in te quoque dicere fam am ,
Facta veneficiis p ars p u ta t ista tu is.
Causa la te t; m ala nostra p a te n t : vos pace m ovelis
A spera subm ota prcelia, plector ego.
202
I1ÉIIOÏDES.
Maintenant je vais te dire, et trom pe-m oi selon ton usage ordi­
naire : Que feras-tu par haine, si ton am our est si nu isib le? Si
tu blesses ce que tu aim es, tu feras sagem ent d’aim er ton ennem i :
pour m e sauver, con sen s, je te prie, à m e perdre. Ou tu n ’as
plus d’attachem ent pour la jeune fdle que tu espérais, puisque
tu la laisses périr, cruel, sans l’avoir m érité, victim e d’un m al
dévorant ; ou, si tu im plores en vain la d éesse pour m oi, pour­
quoi m e vanter ton crédit ? tu n'en as aucun. Choisis l ’im pos­
ture. Ne veux-tu pas apaiser Diane ? tu es indifférent à m on
égard : ne le peux-tu pas 1 elle l’est au tien . J’aurais préféré
ou ne jam ais connaître, ou ne pas connaître en ce tem ps-là
Délos au sein des ondes égéen n es. Alors m on vaisseau fut diffi­
cilem ent lancé en m er, et un sinistre augure marqua l’heure de
m on départ. De quel pied m e su is-je avancée ! de quel pied ai-je
franchi le seuil ! de quel pied ai-je touché le parquet peint de
m on vaisseau ! Deux fois cependant un vent contraire repoussa
les voiles
Insensée ! je trahis la vérité : ce vent était favo­
rable. Il était favorable, puisqu’il m e ram enait sur m es pas, et
entravait une course peu heureuse. Ah ! que n’a -t-il constam Dicam nunc, soliloque tibi m e decipe m ore :
Quid faciès odio, sic ubi am ore noces?
Si læ dis quod am as, liostem sap ien ter am abis :
Me, precor, u t serves, p e rd ere velle velis.
Aut tibi jam nulla est speratæ cura puellæ ,
Quam férus indigna tube p e rire sinis,
Aut Dca si fru stra pro me tib i sæva rog atur,
Quid m ibi te ja c ta s? g ra tia nulla tu a est.
Elige quid fingas. Mon vis placare D ianam ?
Im m em or es n o stri : non potes? ilia lu i esl.
Vcl n unqu am m allem , vel non m ibi tem pore in ilid
_ E sset in Ægæi> cognila Delos aquis.
Tune inea ditficili deducía est æ quore navis,
Et fu it ad cœ ptas hora sinistra vias.
Quo pede processi 1 quo me pede lim ine movi !
Picla citæ te tig i quo pede texta ra tis!
Dis tam en adverso re d ie ru n t carbasa vento...
M eniior ali! deinens : ille secundus e ra t.
Ille secundus e ra t, qui me refereb at euntem ,
Quique parum felix im pediebat ite r.
ÉI 'I T ltE XXI.
203
m ent souillé contre m es voiles ! Mais c’est folie de se plaindre de
l ’inconstance des vents.
Attirée par la réputation du lieu , je m e hâtais de visiter
Délos ; et le vaisseau m e sem blait voguer lentem ent. Combien
de fois j ’adressai des reproches aux ram es, com m e trop tardives !
com bien de fois je m e plaignis qu’on donnât aux vents peu de
voiles ! Et déjà j’avais franchi Mycone, Ténos et Andros ; la
blanche Délos était devant m es yeux. Du plus loin que je l ’eus
vue : « Pourquoi m e fuir, ô île? lui dis-je : erres-tu donc,
com m e jad is, sur une vaste m er? » J’étais abordée à terre, au
m om ent où , sur le déclin du jour, le Soleil allait déleler ses cour­
siers verm eils. Lorsque en su ite, selon sa coutum e, il les eu t rap­
p elés à son lever, on peigne ma chevelure par ordre de m a m ère.
E lle-m êm e place les pierreries à m es doigts, et l’or dans m es
cheveux ; elle-m êm e couvre d’un vêtem ent m es épaules. Aussitôt
sorties, nous saluons les dieux de l ’ile et leur offrons l ’encens
jaune et le vin. Et tandis que ma m ère fait couler sur les autels
le sang prom is de la victim e, et en pose les solenn elles entrail-
A lque ulin am conslans contra m ea vela fuissel!
Sed stu llu m est venti de levilate qu eri.
Mota loci fam a p ro perabam visere Delon ;
E t lacere ignava puppe videbar iie r.
Quuin sæpe, u t tardi>, feci convicia rem is,
Q uestaque sum vento lin tea parca d ari !
E t ja m tran sie ra m Myconon, jam Tenon e t A udron;
Inque m eis oculis candida Délos erat.
Quam procul u t vidi : « Quid me fugis, insula? dixi;
L aberis in m agno num quid, u t an te , m a ri? »
In stilera m te rræ , quum , ja m prope luce peracta,
D em ere p u rp u réis Sol juga vellet equis.
Quos idem solitos postquam revocavit ad o rtu s,
C om untur n ostræ , m aire ju b e n te , comæ
ipsa dédit gem m as digitis, et crin ib u s aurum
E t vestes lium eris in d u it ip~a m eis.
P rolinus egrcssæ S uperis, quibus insula sacra est,
Flava salu ta tis tu ra m eru m que darnus.
D um que paren s aras volivo sanguine ling it,
Fcstuque fum osis in g e rit exta focis,
204
II ÉKO ÏDE S.
les sur le brasier odorant, ma diligente nourrice m e conduit en
d ’autres tem ples, et nous errons à l’aventure dans des lieux
saints. Tantôt je m e prom ène sous les portiques, tantôt j’adm ire
les présents des rois et les statues qui s’élèvent en tou s lieu x.
J’adm ire un autel construit d ’innom brables cornes, et l'arbre au­
quel s’appuya la déesse lorsqu’elle devint m ère, et les autres
m erveilles de Délos (car je ne m e rappelle ni n ’ai la fantaisie de
rapporter tout ce que j’y ai vu).
P eu t-être, en parcourant ces ob jets, étais-je vue de toi,
Aconce ; peu t-être ma sim plicité te parut-elle pouvoir se laisser
prendre. Je reviens au tem ple de Diane, qu’exhaussent des
degrés : est-il un lieu qui dût être plus sûr? A m es pieds e st
jetée une pom m e avec l’inscription que tu connais. H élas! je t’ai
presque, m aintenant encore, prêté le serm ent. Ma nourrice la
recu eille, et, dans sa surprise : « Lisez tout, » dit-elle. J’ai lu,
grand poète, les insidieuses paroles. Au m ot d’hym en que j’avais
prononcé, pénétrée de confusion, je m e sentis rougir de tout
m on visage, et je tenais m es yeux com m e attachés fixem ent sur
m on sein , ces yeux qui avaient prêté leur m inistère à ta déterScdula m e n u trix alias quoque ducit in ædes,
E rram usque vago per loca sacra pede»
E t m odo p o rticib u s sp atior, m odo m u n era regum
M iror et in cunctis stantia signa locis.
M iror e t in n u m eris stru c ta m de cornibus a ra m .
E t de qua pariens arbore nixa Dea e st;
E t quæ præ terea (neque enim m em inive, libetvc,
Q uidquid ibi vidi, dicere) Delos habet.
F o r s i t a n hæc spectans, a te speclabar, Aconti ;
Visaque sim plicitas est m ea posse capi.
In tem plum redeo gradibus sublim e Dianæ :
T utio r hoc ecquis d e b u ite sse locus?
M iltitur ante pedes m alum , cum carm in é lali.
Hei m ih i! ju rav i nunc quoque pæ ne tib i.
S u stulit hoc n u trix , m irataquc ; « Perlegc, * dixit.
Insidias legi, m agne poêla, tuas.
Nomine conjugii dicto, confusa pudore
Sensi m e totis eru b u isse g en is;
Lum inaque in grem io, veluti defixa, tenebam ,
L um ina propositi facta m in istra tu i.
É P I T R E XXI.
205
m ination. Scélérat, pourquoi te réjouir? quelle gloire t’est
acquise? quel m érite y a -t-il à un hom m e de trom per une
jeune fille? Je ne m ’étais pas présentée à toi, la hache en arrêt
et le bouclier au bras, telle que P en thésilée dans les cham ps
d’Ilion ; aucun baudrier d’Amazone à la ciselure d’or ne te fut
un butin pris sur m oi com m e sur Hippolyte. Pourquoi ces trans­
ports, parce que tes discours ont été pour m oi un leu rre, parce
qu’une jeune fille sans expérience s’est laissée prendre à tes
ruses ? Une pom m e a séduit Cydippe et la fille de Schœ néus.
Désorm ais tu seras donc un second Hippomène.
Mais il eût m ieux valu (si tu étais subjugué par cet enfant
que tu dis avoir je ne sais quel flambeau) prendre exem ple sur
les bons, et 11 e pas détruire par une fraude tes espérances : il
fallait me désarm er par des prières et non par la violence.
Pourquoi, lorsque tu m e recherchais, ne pensais-tu pas devoir
déclarer ce qui était de nature à te faire rechercher de m oi ?
Pourquoi voulais-tu plutôt m e forcer que m e persuader, si je
pouvais m e laisser prendre à une proposition d ’hym en? A quoi te
servent m aintenant cette form ule sacram entelle, et cette langue
qui attesta la présence d ’une déesse? C’est l ’âm e qui ju re; je
Improbe, quidgaudes? aut quæ tibi gloria parta est?
Quidve v ir, elusa virgine, taudis habes?
lNon ego co n stiteram suinta p e lta ta seeuri,
Qualis in Iliaco P enthesilea solo ;
N ullus Amazonio cæ latus balteus auro,
Sicut ab H ippolyte, præ da re la ta tib i est.
V crba, quid exsultas, tu a si m ihi verba d e d eru n t,
Sum que p arum prudens capta puella dolis ?
Cydippen pom um , poraum Schœ neïda cepit.
T u n u n c H ippom enes scilicet a lle r eris.
At fu e ra t m elius (si le p u e r iste len eb at,
Quem tu nescio quas dicis h abere faces),
More bonis solito, spem non corrum pere fraude :
E xoranda tibi, non capienda fui.
C ur, m e quuin p e te re s. ea non profitenda p utabas,
P ro p te r quæ nom s ipse petendus eras?
Cogéré c u r p o tiu s, quam persuadere, volebas,
Si poteram , audita conditione, capi?
Quid tibi nunc p ro dest ju ra n d i form ula ju ris,
L inguaque præ sentem testificata Deam ?
T . I.
n ’ai rien juré de concert avec elle. Elle seule peut accréditer
un serm ent. C’est la réflexion et un sen tim en t raisonné qui
ju re; le choix seul lie la*volonté. Si j ’ai voulu te prom ettre
ma m ain, exige 1’exéculion de cette p rom esse, c ’est une
justice qui t’est due ; m ais si je n’ai rien d o n n é , horm is
une parole sans intention, en vain lu as obtenu des m ois dé­
pourvus d’efficacilé. Je n ’ai pas juré, j'ai lu des paroles qui
juraient : ce n ’est pas de cette m anière que devait m ’être choisi
un époux. Trompe ainsi d’autres fem m es : que l ’épître suive la
pom m e. Si ce m oyen te réu ssit, tu n ’as qu’à t’approprier l ’o p u ­
len ce du riche. Fais jurer aux rois qu’ils te donneront leurs
royaum es : tout ce qui te plaira dans l’univers va bientôt être à
toi. Tu es beaucoup plus puissant, crois-m oi, que Diane e lle m êm e, si ton écrit a cette propriété m erveilleuse.
Cependant, lorsque j’ai ainsi parlé, lorsque j’ai ferm em ent
refusé de t ’appartenir, lorsque j ’ai bien soutenu la cause de m a
prom esse, je crains, je l’avoue, la colère de la fille de Latone,
et je la soupçonne d’être l ’auteur de m on m al. P ourquoi, en
Q uaejurat, m ens cst; nil conjurav im us illa.
lila fidem d ictis sd d e re sola polest.
C onsilium pru den squ e anim i sen tentia ju ra t,
Et, nisi ju d icii, vincula nulla v alent.
Si tib i conjugium volui p ro m ille re nostru m ,
Exige pollicili debita ju ra lo ri;
Sed si nil dedim us, praeter sine peclore vocem»
Verba suis fru itra v irib u s orba tencs.
Non ego ju rav i, legi ju ra n tia verba :
Vir m ihi non isto m ore legendus eras.
Decipe sic alias ; succedat epislola pom o.
Si valet hoc, m agnas divilis au fer opes.
Fac ju r e n t reges sua se tib ire g n a d alu ro s:
Sitque lu u m toto quidquid in orbe placel,
M ajor es hac ipsa m ulto, m ih i crede, Diana,
Si lua tarn praesens litera num en habet.
Q u u m tarnen h a c c dixi, quum me tibi firma negav/,
Quum bene prom issi causa pcracla m ei est,
Confileor, lim co saivae Latoidos iram ,
E l corpiis liedi susp icor indc incum .
É P I T R E XXI.
207
effet, toutes les fois que la cérém onie nuptiale se prépare, les
m em bres de la fiajicée tom b en t-ils de langueur? Trois fois déjà
l’Hyménée, venu aux autels dressés pour cette fêle, a fui le
seuil de la cham bre nuptiale. A peine sa main paresseuse ranim e
les flam beaux, autant de fois arrosés de l ’huile, à peine il en a
agité la lu m ière, qu’elle s’éteint. Souvent ses cheveux couronnés
distillent les parfum s, et il traîne un m anteau où brille l’éclat
de la pourpre; lorsqu’il a touché le seuil, il voit des larm es et
l ’appréhension de la m ort, il voit tout contraster avec cet appa­
r eil; lu i-m êm e alors il jette au loin les couronnes détachées de
sa tête, et essuie le cinriam om e dont l ’épaisse liqueur rend sa
chevelure lisse ; il a honte d’être seul joyeux dans une troupe
attristée ; la rougeur du m anteau passe sur son front.
Cependant, m alheureuse ! m es m em bres sont em brasés des
feux de la fièvre, et les tissus qui m e couvrent sont trop pesants
pour m oi. Je vois m es parenls éplorés sur m on visage ; au lieu
de la torche de Thym énée, je vois la torche de la m ort. Épargne
une m alade, déesse que charm e le carquois pein t; prêle-m oi
dès à présent la salutaire assistance de ton frère. 11 est honteux
Nam quare, quoties socialia sacra p a ra n lu r,
N upturæ to ties languida m em bra ca d u n t?
T er m ih i ja m veniens positas Hym enæus ad aras
F u git, et e th alam i lim ine terga dédit.
Vixque m anu pigra to ties infusa re su rg u n t
L um ina, vix m oto c o rrip it igne faces,
Sæpe eoronatis stillant u n g u en ta capillis,
E t tra h itu r m ulto splendida palla croco;
Quum te tig it lim en , lacrym as m ortisque tim orem
C ernit, e t a c u ltu m ulta rem ota suo ;
Projicit ipse sua deductas fro n te coronas,
Spissaque de nitidis te rg it am om a com is ;
E t p u d et in tristi læ lum consu rg ere tu rb a ;
Q uique e ra t in palla, tra n sit in ora ru b o r.
At m ih i, væ m iseræ ! lo rre n tu r febribus a rtu s,
E t gravius ju sto pallia pondus habent.
N ostraque ploran tes video super ora parentes;
Et, face pro thalam i, fax m ih i m o rtis adest.
Parce lab o ran ti, picta Dea læ ta pbaretra ;
Raque salutiferam jam m ihi fratris opem .
_________________ 'n
208
HÉROÏDES.
pour toi qu’il écarte les causes du trépas, et que tu sois, au c o n ­
traire, l’artisan de ma m ort. Lorsque tu voplais te laver sous
l’om brage dans une fontaine, ai-je porté sur ton bain des regards
indiscrets? Ai-je négligé tes autels, parm i ceux de tant de divi­
nités? ma m ère a-t-elle m éprisé la tienne? Ma faute est d’avoir lu
un parjure, d’avoir été savante pour des caractères de m alheur.
Toi de m êm e, si ton am our n’est pas m ensonger, brûle pour
m oi de l’encens : qu'elles m e serven t, les m ains qui m ’ont nui.
Pourquoi te rends-tu im possible l’union de la jeune fille, qui
s’irrite d’être encore ta fiancée san s t’appartenir? Tu as tout à
espérer d’elle vivante; pourquoi l’im pitoyable déesse arrachet-elle, à m oi la vie, à toi l’espérance de m e posséder?
Et ne crois pas que celu i qu’on m e destine pour époux ré­
chauffe avec ses m ains m es m em bres m alades : il s’assied, il
est vrai, près de m oi, autant qu'on le lui perm et; m ais il se
souvient que m on lit est celui d’une vierge. Déjà m êm e il sem ­
ble s’être aperçu de je ne sais quoi à m on sujet, car ses larm es
coulent souvent pour une cause inconnue. Il est m oins hardi
T urpe tibi est, ilium causas depellere leti,
Te contra titu lu m m ortis habere meae.
Num quid, in um broso quum veiles fonte lavari,
Im prudens vultus ad tu a labra tu li?
Praeteriine tuas de to t coelestibus aras?
Atque tua est nostra sp reta p a re n te parens ?
Nil ego peccavi, nisi quod p erju ria legi,
Inque parum fausto carm in e docta fui.
Tu quoque p ro nobis, si non m en tiris am orem ,
T ura fe ras: p ro sin t, quae nocuere, m anus.
C ur, quae succenset, quod adhuc tibi pacta puella
Non tua fit, fieri ne tu a possit, agis ?
Omnia de viva tibi su n t speranda ; quid a u fert
Saeva m ihi vitam , spetn tibi Diva m ei?
N ec tu credideris ilium , cui destin o r uxor,
yEgra superposita m em bra fovere ra a n u :
Adsidet ille quidem , q uantum p e rm ittitu r ipsi,
Sed m em init nostrum virginis esse torum .
Jam quoque nescio quid dc me scnsisse videtur,
Nam lacrymae causa saipe latente cadunt.
^
»
I
4
É P I T R E XXI.
209
dans ses caresses, il reçoit de rares baisers, et il m ’appelle son
épouse d’une voix tim ide. Je ne suis pas surprise qu’il s’en soit
aperçu, puisque je m e trahis avec affectation : lorsqu’il vient, je
m e tourne du côté droit, et, loin de parler, je ferm e les yeux
pour feindre le som m eil ; ch erch e-t-il à m e toucher? je repousse
sa m ain. Il gém it, et son cœ ur soupire en secret ; il m e croit
offensée, quoique sans le m ériter. M alheureuse ! que tu t ’en
réjouisses et que tu y trouves du plaisir ; m alheureuse ! de t ’a­
voir confié m es sentim ents. Si j’étais juste, tu serais plus digne
de m a colère, toi qui m e tendais des pièges.
Tu m ’écris de te laisser voir ce corps affaibli... Tu es loin de
m oi, et de là m êm e tu m ’affliges ! Je m’étonnais que tu portasses
le nom d’Aconce : c’est que tu as un dard qui b lesse de loin . Je
n e suis certainem ent pas guérie encore d’une telle blessure ; ta
lettre m ’a frappée de loin com m e un javelot. Et pourquoi venir
ici? sans doute pour y voir un déplorable corps, double trophée
de ton mauvais gén ie. Je suis dans l’affaissem ent de la m aigreur;
je n ’ai plus de sang dans les veines, et m a couleur est celle que
Et m inus aud acter b la n d itu r, et oscula ra ra
Accipit, et tím ido m e vocat ore suam .
Nec m iro r sensisse, notis quum p ro d ar ap e rtis:
In d e x tru m versor, q u u m v e n itille , la tu s;
Nec loquor, e t tecto sim u la tu r lum ine som nus;
C aptantem tactus rejicioque m anum ,
Ing em it, et tácito su sp irat pecto re; m eque
Offensam, quam vis non m e reatu r, h ab et.
Hei m ihi ! quod gaudes, e t te ju v a t ista voluptas ;
Hei m ih i! quod sensus sum tibi fassa meos.
Si m ens aequa foret, tu nostra ju stiu s ira,
Qui m ihi tendebas retia, dignus eras.
Scribis u t invalidum liceat tibi visere corpus......
Es procul a nobis, et tarnen inde noces !
M irabar, quare tib i nom en Acontius e s s e t:
Quod faciat longe vuln us, acum en habes.
Certe ego convalui nondum de vuln ere ta li;
Ut jaculo, scriptis em inus icta tuis.
Quid tarnen huc venias? sane u t m iserabile corpus,
Ingenii videas bina tropica tui.
12.
210
I1E R O Ï D E S .
j e m e souviens d’avoir trouvée à ta pom m e. A la pâleur de m on
teint ne se m êle pas un vif incarnat : tel se présente l’aspect
d’un marbre nouvellem ent laillé ; telle aussi la couleur de l ’argent
dans les festins, lorsqu’il pâlit frappé de froid par un e onde
glaciale. Si tu m e voyais présentem en t, tu soutiendrais ne m ’a­
voir pas vue jadis : « E lle ne vaut pas la p ein e, dirais-tu , que
je la recherche. » Tu m e relèverais alors du serm ent qui me
lie ; et tu désirerais que la déesse l ’oubliât. P eu t-être alors te
ferais-tu prêter un serm ent contraire au prem ier, et m ’enver­
rais-tu d’autres paroles à lire.
Mais cependant pu isses-tu m e voir, com m e tu le dem andais,
et connaître dans quel état de langueur est ta fiancée ! Quoique
tu aies le cœ ur plus dur que le fer, tu im plorerais de toi-m êm e,
en m on nom , ma délivrance. Toutefois, pour que tu n ’en ignores
pas, on dem ande au dieu qui dicte ses oracles à Delphes, par
quel m oyen je pourrais être rappelée à la santé. Lui aussi,
tém oin de m es serm ents, se plaint, si l’on en croit un bruit
vague de renom m ée, que j ’ai violé je ne sais quel engagem ent,
C oncidim us m acie; color est sine sanguine, qtialem
In pom o rtfe ro m enle fuisse tuo.
Candida nec m ixto sublucent ora rub o re :
Form a novi talis m arm oris esse s o le t;
A rgenti color est in te r convivia talis,
Quod tactum gel id in frig o re pallet aquae.
Si m e n u n c videas, visam p riu s esse negabis :
« A rte nec est, dices, ista petenda m ea. »
P rom issique iidem , ne sim tibi ju n c ta , re m ilte s;
E t cupies illud non m em inisse Deam.
F o rsitan el facies ju re m u t co n traria rursu s,
Quaeque Legam, m itles altera verba m ih i.
S ed tam en adspiceres vellem , p ro u t ipse rogabas,
E t discas sponsac languida m em bra tuae.
D urius et ferro quum sit tib i pectus, Aconti,
T u veniam nostris vocibus ipse petas.
Ne tam en ignores, ope qua revalescere possim ,
Q uaeritur a Delphis fata canente Deo.
Is q'toquc nescio£quam nu n c, u t vaga lam a su su rra t,
Neglectam q u e rilu r testis habere (idem.
É P I T R E XXI.
214
Voilà ce que prononcent de concert et le dieu p o ë te , et les
vers que j'ai lu s; ne m an q u e-t-il donc à tes vœ ux aucun vers?
d’où te vient une telle faveur? sinon de quelque lettre nouvelle
que tu auras trouvée, pour charm er les grands d ieux. Puisque
les dieux te favorisent, je m e soum ets m oi-m êm e à leur em pire,
et, vaincue, je souscris volontiers à tes vœ ux. J’ai m êm e, pleine
de confusion et les yeux attachés à la terre, avoué à ma m ère
le pacte de ma langue abusée. Le reste dépend de tes soins, j ’ai
été plus loin qu’une jeune fille, puisque ce papier n ’a pas craint
de converser avec toi. Assez déjà ma plum e a lassé m es m em bres
affaiblis : ma m ain m alade m e refuse plus longtem ps son m i­
n istère, m ais que reste-t-il à ma lettre, après le désir de m ’unir
à toi? que d’ajouter à ces lign es : « Adieu. »
Hoc Deus et vates, hoc et m ea carm ina dicunt.
An desunt voto carm ina nulla tu o ?
Unde tibi favor h ic? nisi quod nova forte reperla est,
Q uæ capiat m agnos litera lecta Deos.
T eque tenente Deos, num eu sequor ipsa Deorum,
D-^que libens victas in tua vota m anus.
Fassaque sum m atri deceptæ fœ dera linguæ ,
L um ina fixa tenens, plena pudoris, hum o.
C æ tera cura tua est. Plus hoc quoque virgine factum ,
Non tim u it tecum quod m ea c h arta loqui.
Jam satis invalidos calamo lassavim us a rtu s ,
Et m anus ofiicium longius æ gra negat.
Q uid, nisi quod cupio me jam conjungerc tecum ,
P estât, u t adscribat litera nostra, « Vale? »
LE
REMÈDE D’AMOUR
T R A D U C T IO N DE M. H É G U IN DE G U E R L E
A N C I E N I N S P E C T E U R D ’A C A D É M I E
SOIGNEUSEMENT REVUE
PAR M. J .-P . C H A R P E N T I E R
PRÉFACE
Ne vous y trompez pas : ce Remède d ’am our n’en est pas le remède
ça en e st, tout au plus, un palliatif, ou, pis encore, un dérivatif.
Ovide nous dit bien que, semblable à la lance d’A chille, son vers sait
guérir les blessures qu'il a faites :
V ulnus in H erculeo quæ quondam fecerat hosle
V ulneris auxilium P elias h asta t u l i t 1.
Cette comparaison est plus ingénieuse que juste; car, selon la re­
marque d’un traducteur, M. Héguin de Guerle , ce pclil poëme de­
vrait être intitulé : Conseils pour devenir infidèle; c’est, en effet,
contre les dangers d’une trop grande constance qu’Ovide cherche à
prémunir ses disciples, h’infidélité, c’est là toute sa recette contre le
mal d’amour. 11 se contente de donner des conseils fort peu édifiants ;
H ortor et, u t binas p otius habeatis am ieds;
F o rlio r est, plures, si quis liabere potest ~ ;
conseils que Lucrèce avait déjà donnés:
tjlcu s enim vivesclt et inveterascit alendo ;
In q u e dies gliscit fiu o r, atque æ rum na gravescit,
1 H éroïdes, v.
2Vers 441.
47.
210
PR É F A C E.
Si non prim a novis conturbes volnera p la g ie ,
Voitivagaque vague V enere anle_reeentia cures *.
On a donc eu raison de dire que « le remède serait pire que le mal ».
Du reste, toujours ami des belles, Ovide déclare que, dans les con­
seils qu’d donne aux hommes, il a également en vue les femmes, et
que, si les artitices qu’il enseigne à ceux-ci peuvent tourner contre
elles, elles doivent néanmoins en profiter pour se tenir en garde
contre l’usage qu’ils en pourraient faire. Quoi qu’il en soit, ce petit
poëme a son agrément, même après l'A rt d ’aim er et les A m ours; mais
il est plus propre à envenimer qu’à guérir le mal qu’ils auraient
fait.
Presque tous les traducteurs de cet ouvrage l’ont divisé en deux
chants; mais l'ancienne édition de la Bibliothèque nationale n’offre
pas cette coupure, rejetée, d’ailleurs, par Daniel Heinsius, par Burrnann, par Schrévélius, et par M. Lemaire, dans sa collection des
classiques latins.
J.-P. C.
1 De Natura, liv. IV, vers 1062 et sqq.
LE
R E M È D E D’A MO U R
D E P. O V I D E
L ’A m our avait lu le titre de cet ouvrage : « C’est la gu erre, je
le vois, c’est la guerre, d it-il, qu’on m e déclare ! » Cesse, ô
Cupidon ! d’accuser ton poëte ; m oi qui tant de fois sous tes
ordres ai porté l ’étendard que tu m ’avais confié! Je ne suis point
ce Diomède par qui fut blessée ta m ère, quand les chevaux de
Mars la transportèrent, sanglante, aux dem eures éthérées. D’au-
P. O V I D I I N A S O N I S
R E M E D I O R U M AMOR1S
LIBER
UNUS
L e ger AT h u ju s A m o rlitu lu m nom enque libelli;
« Bella m ih i, video, bella p a ra n tu r, « a il.
l'arce luum valem sceleris dam nare, Cupido ;
T radita qui tolies, le duce, signa tuli.
ISon ego Tydides, a quo tua saucia m ater
ln liq u id u m re d iilæ th e ra M artis equis.
T. I.
13
‘218
LE RE MÈ DE D ’AMOUR.
très jeunes gens brûlent souvent d’un t'eu tièd e; m oi, j ’ai tou­
jours aim é; et si tu m e dem andes ce que je fais en ce m om ent :
j ’aim e encore. Bien plu s, j ’ai enseigné l’art d’obtenir tes faveurs,
et de rem placer par les préceptes de la raison les élans d’une
passion aveugle. Non, on ne m e verra point, parjure à m es
leçons, te trahir, aim able enfant, et, chantant la palinod ie, dé­
truire m on propre ouvrage
Que l’am ant d’une beauté qui le paye de retou r, jouisse avec
ivresse de son bon heur, et livre sa voile aux vents propices!
Mais s’il est un infortuné qui gém isse dans les fers d’une indigne
m allresse, pour échapper à sa p erte, q u ’il reçoive les secours de
m on art.
Pourquoi souffrir que, suspendu par un nœ ud étroit à une
poutre élevée, un am ant périsse de celte triste m ort? qu’un
autre enfonce dans ses entrailles un fer hom icide ? Ami de la
paix, Cupidon, tu as le m eurtre en horreur. Tel, s’il ne cesse
d’aim er, va m ourir, victim e d’un amour m alheureux ; qu'il cesse
donc d’aim er; et tu n ’auras causé la m ort de personne. Tu es
un enfant, tu ne dois connaître que les jeux ; sois donc le roi des
plaisirs : ce doux em pire convient à ton âge. Tu peux, je le
Sæpe tep en t alii juvenes ; ego sem per am a v i;
E t si, quid faciam nunc quoque, quæ ris : am o.
Qllin etiam riocui, qua possis a iie p a ra ri,
E tq u o d nunc ratio est, im petus a n te fuit.
Nec te , blande puer, nec nostras p ro d im u sa rle s;
Nec nova p ræ teritu m Musa retex it opus.
Si quis am at, quod am are ju v at, l'eliciter ardens
G audeat, et vento naviget ille suo.
At, si quis maie fe rtin d ig n æ régna puellæ ,
Ne p ereat, nostræ sen tiat a rlis opem .
Cur aliquis, collum laqueo nodatus al) arcto,
E lra b e su b lin u triste pependit on u s?
C ur aliquis rigido fodit sua viscera ferro ?
Invidiam cædis, pacis a m ato r, habes.
Qui, nisi d esierit, m iscro p e ritu ru s am ore est,
ü esin at, et nulli fu u eris auclo r eris.
p u er es; nec te quidquam , nisi ludere, oportet
Lude ; decent annos m ollia régna luos.
L E R E M È D E D ’A MO UR .
219
sais, tirer de ton carquois des flèches acérées ; m ais ces flèches
ne sont jam ais teintes de sang. Laisse Mars, ton beau-pére, brandir
dans les batailles et la lance e t l ’épée ; qu’il en sorte en vainqueur
et les bras ensanglantés du carnage: toi, ne livre d’autres com ­
bats que ceux où t'instruisit V énus; ceu x-là du m oins sont sans
danger, jam ais ils n ’ont réduit une m ère à pleurer la m ort de
son fils. Fais que dans une querelle nocturne, un e porte soit
brisée, qu’une autre soit ornée de nom breuses couronnes ; pro­
tège les secrets rendez-vous des jeunes gens et de leurs tim i­
des m aîtresses ; in sp ire-leu r des ruses pour duper un m ari
soupçonneux. Fais qu’un am ant adresse tour à tour de tendres
prières et de violentes im précations à la porte inflexible de sa
belle, et que, repoussé par elle, il chante ses tourm ents sur un
ton plaintif. C ontente-toi de faire verser des pleurs, sans qu ’on
puisse t’accuser d’aucune m ort : ton flambeau n’est point fait pour
allum er les bûchers dévorants.
Je disais ; et l’Am our, agitant ses ailes diaprées : « Poursuis, m e
d it-il, ton nouvel ouvrage. » Accourez donc à m es leçons, jeunes
gens trom pés par Vos m aîtresses, et qui n ’avez trouvé que des dé­
ceptions en am our. Je vous enseignai l ’art d’aim er ; apprenez de
Nam poleras uti nudis ad beila sagittis*
Sed tua letifero san guine tela carent.
V itriciis et gladiis et acuta dim icet hasta ;
Et Victor m u lta cæde cruentus eat.
T u cole m atern as, tu to quibus u tim ur, artes,
E t quarum vitio nulla fit orba parens.
Eflice nocturna fra n g a tu r ja n u a rixa ;
Et teg at o rn atas m ulta corona fores.
Fac coeant fu rtim juven es, lim idæ que puellæ ,
V erbaque d e n t cauto qualib et a rte viro.
E t modo blanditias, rigido modo ju ig ia posti
Dicat, etexclusus flebile c an tet am ans.
His lacrym is contentus eris, sine crim inc m orlis.
Non tu a fax avidos digna subire rogos.
Hæc ego. Movit Amor gem m atas aureus alas ;
E t m ibi : « P ropositum perfice, dixit, opus. »
Ad m ea, decepti juvenes, præ cepta venite ;
Quos suus ex om ni p arle fefellit am or.
LE REMÈDE D ’AMOUR.
m oi l’arl de n ’aim er plus. La m ain qui vous blessa saura vous
guérir. Le m êm e sol produit des plantes salutaires et d es herbes
nuisibles ; et souvent l’ortie croît prés de la rose. T élèphe, le lils
d ’IIercule, avait été blessé par la lance d’A chille ; la lance
d’Achille cicatrisa sa blessure.
Mais, jeunes beautés, je vous en avertis, toutes m es leçons ne
s’adressent pas m oins à vous qu à vos am ants : je donne à la
fois des arm es aux deux partis. Si, parm i m es préceptes, il en
est dont vous ne pouvez faire usage, ils vous offriront du m oins
des exem ples dont vous pourrez profiter. Mon but est utile :
je veux éteindre des flam m es cru elles, et affranchir les cœ urs
d’un honteux esclavage. Phyllis eû t vécu plu s longtem ps, si
j ’eu sse été son m aître : elle se rendit n eu f fois sur le bord de
la m er; elle y fût retournée plus souvent. Didon, m ourante,
n ’eût point vu, du haut de son palais, la flotte des Troyens livrer
ses voiles aux vents ; le désespoir n'eût point arm é contre le
fruit de ses entrailles cette m ère cruelle qui versa son propre
sang pour se venger d’un époux parjure. Grâce à m on art, Térée,
bien qu’épris de P hilom èle, n ’eût point m érité par un crim e
‘2 20
Discite san ari, p er quem didicistis am are.
Una m anus vobis vuln us opem que feret.
T erra salulares herbas, eadem que nocentes,
JNutrit, et u rtic æ próxim a sæpe rosa est.
V ulnus in H ercúleo quæ quondam fecerat liosle,
V ulneris auxilium Pelias hasta tulit.
S ed qm ecum que viris, vobis quoque dicta, puellæ ,
C rédité : diversis p a rtib u s arm a dam us.
E quib u s ad vestros si quid non p e rtin e t usus,
A ttam en exem plo m ulta docere po iest.
Utile propositum , sævas extingu ere flam m as;
Nec servum vitii pectus hubere sui.
Vixisset Phyllis, si me foret usa m agistro ;
E t per quod novies, sæ pius isset ite r.
Nec m oriens Dido sum m a vidisset ab arce
D ardanidas v. nto vela dedisse rates ;
Nec dolor arm asset contra sua viscera m alrem ,
Quæ socii dam no san guinis u lla virum est.
Arte mea T ereu s, quam vis Philom ela placeret,
P er facinus fieri uon m eru isset avis.
LE REMÈDE D’AMOUR.
221
d’être changé en oiseau. Donnez-m oi Pasiphaé pour élève : elle
cessera d’aimer un taureau ; donnez-m oi Phèdre : sa flamme in ­
cestueuse va s'éteindre. Que Paris m e soit rendu : Ménélas pos­
sédera en paix son H élène, et Pergam e vaincue ne tom bera pas
sous la m ain des Grecs. Si l’im pie Scylla eût lu m es vers, le
cheveu de pourpre fût resté sur la tête de Nisus. Mortels, croyezm oi; renoncez à de funestes passions; prenez-m oi pour pilote,
votre barque et ses passagers vogueront sans danger vers le
port. Vous avez dû lire Ovide, lorsque vous apprîtes à aim er : c’est
encore Ovide qu’il vous faut lire aujourd’h u i. D éfenseur public,
je veux délivrer vos cœ urs de la servitude : que chacun de vous
seconde les efforts que je fais pour l’affranchir.
Inventeur de la poésie et de la m édecine, divin Phébus, je
t’invoque ! sois-m oi propice : poète et m édecin à la fois, j ’ai droit
à ton puissant secours; n'es-tu pas le protecteur de ces deux arts?
Si vous vous repentez d’aim er, arrêtez-vous dès les prem iers
pas, quand votre cœ ur n ’est encore que faiblem ent ém u ; étouf­
fez dans son germ e ce m al naissant ; et que, dès l’entrée de la
carrière, votre coursier refuse d'avancer. Tout s’accroît par le
Da milii Pasiphaen : jam tau ri ponet am orem ;
Da Phædram : Phæ dræ tu rp is ab ib it am or;
R edde Parin nobis : H elenen M enelaus habebit,
Nec m anibus Danais Pergam a victa cadent.
Im pia si nostro s legisset Scylla libellos,
Hæsisset capiti p u rp u ra, Nise, tuo.
Me duce, dam nosas, hom m es, com pescite curas :
R ectaque cum sociis, m e duce, navis eat.
Naso legendus e ra t, lune quum didicistis am are;
Idem nunc vobis Naso legendus erit.
P ublicus adsertor dom inis oppressa levabo
Peclora : vindictæ quisque favele suæ .
T e precor, o vates, adsit tua laurea nobis,
C arm inis, et m edieæ , Phœ be, re p e rto r opis.
Tu p a riter vati, p a rite r su ccu rre m edenti ;
U traque tutelæ subdita cura tuæ.
D m licet, et m odici ta n g u n t præ cordia m olus;
Si piget, in prim o lim ine siste pedem.
O pprim e, dum nova su n t, subiti m ala sem ina m orbi ;
E t tm is, incipiens ire, résistât equus.
222
LE REMÈDE D ’AMOUR,
tem ps; le tem ps m ûrit les raisins; il change une herbe tendre
en robustes épis. Cet arbre qui m aintenant offre aux prom eneurs
son vaste om brage, lorsqu’on le planta, n’était qu’un faible scion.
Alors ses racines étaient à fleur de terre, et l’on pouvait l’arra­
cher avec la m ain ; m aintenant qu’il a pris toute sa force, il
s’enfonce profondém ent dans le sol.
Qu’un rapide exam en vous apprenne quel est l’objet de votre
am our, et secouez le jou g qui doit un jour vous blesser. Com­
battez le m al dès son principe : il est trop lard pour y porter
rem ède, lorsqu’il s’est fortifié par de longs délais. Ilàtez-vous
donc, et ne différez point d’heure en heure votre guérison. Si
vous n ’êtes pas prêt aujourd’hu i, dem ain vous le serez encore
m oins. L’am our a toujours des prétextes pour gagner du tem ps
et trouve un alim ent dans nos retards. Le jour le plus proche
est toujours le plus convenable pour nous affranchir de ses
liens. Vous voyez peu de fleuves larges dès leur source ; la plu­
part se grossissent des ruisseaux qui se jetten t dans leur sein .
Si tu avais com pris plus tôt l’énorm ité'du crim e que tu le prépa­
rais à com m ettre, ton visage, ô Myrrha! ne serait point couvert
Nam m ora dat v ire s ; te ñ e ra s m ora perco q u it uvas,
E t validas segetes, quod fuit herba, facit.
Quae praebet latas a rb o r sp a tia n lib u s tim bras,
Quo posita est prim um tem porc, virga fuit.
Tum poterat m anibu s sum m a tellure revelli :
N unc stat in im m ensum v irib u s aucta suis.
Quale sit id quod am as, celeri circum spicc m en te;
E t tua laesuro su b lrah e colla ju g o .
P rin c ip a s obsta : sero m edicina p a ra tu r,
Quum m ala per longas convaluere m oras.
Sed propera ; nec te venturas differ in horas.
Qui non est hodie, eras m inus a p tu s e rit.
Verba dat om nis am or, re p e ritq u e alim enta m orando.
Optima vindictae próxim a quinqué dies.
Flum ina pauca vides de m agnis fonl bus orla :
Plurim a collectis m ulliplicanlur aquis.
Si cito sensisses quantum peccare p a ra re s,
Non tegeres vultus cortice, M yrrha, tuos.
LE REMÈDE D'AMOUR.
232
d’écorce. J’ai vu des plaies qui d’abord étaient faciles à guérir,
devenir incurables pour avoir été longtem ps négligées. Mais on
aime à cueillir les fleurs du plaisir, et l’on se dit chaque jour :
Il sera temps dem ain ! Cependant une flam m e secrète circule
dans nos veines, et l’arbre nuisible jette de profondes racines.
Si le tem ps propice aux rem èdes est une fois passé, si l ’am our a
vieilli dans le cœ ur dont il s’est em paré, la tâche du m édecin
est plus difficile. Mais, parce qu’on m ’a appelé trop tard au che­
vet d’un m alade, je ne dois point pour cela l’abandonner. Quand
le héros, fils de Pæan, fut blessé, il eût dû couper d’une m ain
hardie la partie m alade; m ais on dit cependant que, guéri plu­
sieurs années après, il term ina la guerre de Troie.
Je vous pressais tout à l’heure d’attaquer le m al à sa nais­
sance ; m aintenant je ne vous offre que des secours lents et
tardifs : tâchez, si vous le pouvez, d’éteindre l’incendie qui com ­
m ence, ou attendez qu'il succom be à sa propre violence. Quand
un hom m e se livre aux élans de sa fureur, cédez à son em porte­
m ent : il serait difficile d’en arrêter la fougue im pétueuse. In-
Vidi ego, quod prim o fuerat sanabile, vulnus
D ilatum longae dam na tu lisse mora?.
Sed, quia deiectat Veneris decerpere flores,
Dicimus adsidue : Cras quoque fiet idem .
ln te rea tacitse serp u n t in viscera flammoe,
Gt m ala radices altius a rb o r a sit.
Si (am en auxilii p e rie ru n t tem pora prim i,
Et vetus in capto p ectore sedit a m o r;
Majus opus su p e re s t; ?ed non, quia serio r ccgro
Advocor, ille milii destiluendus e rit.
Quam lsesus fucrat partefn Pieantius heros,
C erta d ebuerat prtvsecuisse m anu :
Post tarnen hie m ultos sanatus c re d itu r annos
Suprem am bellis im posuisse m anum .
Qi'i modo nascentes properabam p ellere m orbos,
Admoveo tardam nunc tibi lentus opem .
Aut nova, si possis, sedare incendia te n te s;
Aut ubi per vires pro cub uere suas.
Quum furor in cursu est, c u rren ti cede fu ro ri :
Difficiles ad itus im petus om nis habet.
224
LE RE MÈ DE D ’AMOUR.
sensé le nageur, qui peut descendre un fleuve en le traversant
obliquem ent, et s’efforce de lutter contre le courant. Un esprit
im patient et rebelle encore au secours de l’art, rejette et déteste
les avis qu'on lui donne. Vous l ’aborderez avec plus de su ccès,
lorsqu'il vous perm ettra de toucher ses blessures et sera dis­
posé à écouter la raison. P eut-on, à m oins d’avoir perdu l ’es­
prit, défendre à une m ère de pleurer aux fu n érailles de son
fils? Ce n ’est point le m om ent de l’engager à la résign ation .
Quand elle aura donné un libre cours à ses larm es et sou­
lagé son cœ ur affligé, alors on pou rra, par des paroles con­
solan tes, m odérer l’excès de sa douleur. La m édecine n ’est,
pour ainsi dire, que l’art de bien prendre son tem ps. Donné à
propos, le vin est salu taire; donné à contre-tem ps, il est nui­
sible : si vous ne com battez pas un défaut en tem ps utile, vous
n e ferez, en voulant le réprim er, que l'irriter et l ’enflam m er da­
vantage.
Lors donc que vous vous sentirez en état de profiter des secours
de m on art, docile à m es con seils, fuyez d’abord l’oisiveté. L’oisi­
veté fait naître l’am our, et l’entretient une fois qu’il est n é: elle
est à la fois la cause et l ’alim ent de ce m al si doux. Otez l’oisiveté,
S tultus, ab obliquo qui quum descerniere possit,
P u gnat in adversas ire n a la to r aquas.
Iinpaliens anim us, nec adliuc tractabilis a rte ,
R espuit. aique odio verba m on entis habet.
A dgrediar m elius tunc quum sua vulnera tangi
Jam sinet, et veris vocibus aptus e rit.
Quis m atrem , nisi m entis inops, in fun ere nati
Flere vetet? non hoc ilia m onenda loco.
Quum d ed erit lacrym as, anim um qiue expleverit oegrum,
Ille dolor verbis em oderandus e rit.
T em poris ars m edicina fere e s t : data tem pore p ro su n t,
E t data, non apto tem pore, vina nocent.
Quin etiam accendas vitia, irrile sq u e vetando,
T em poribus si non adgrcdiare suis.
E i\ go, ubi visus eris nostra* m edicabilis arti,
Fac m onitis fugias olia prim a m eis.
Hícc, u t am es, faciunt : base, u t fecere, tu e n tu r •
Hpcc sunt jucundi causa cibusque mali.
j
i
,
LE REMÈDE D ’AMOUR.
225
et vous briserez les traits de l’Am our; son flam beau s’éteint et
n’est plus qu’un objet de m épris. Autant le platane aim e qu’on
l’arrose de vin, le peuplier d’une onde pure ; autant le roseau
marécageux se plait dans une terre lim oneuse, autant Vénus
aime l’oisiveté. L’am our fuit le travail : vous donc qui voulez
le bannir de votre cœ u r, occupez-vous, et votre salut est assuré.
La nonchalance, un som m eil que personne n ’a le droit d ’in ter­
rom pre, le jeu et de trop fréquentes libations ébranlent le cer­
veau, et, sans faire à l’âm e de profondes blessu res, lui enlèvent
toute son én ergie; alors l’Amour, la trouvant sans d éfense, s'y
introduit par surprise. Compagnon ordinaire de la fainéantise,
l’Amour fuit les gen s laborieux. Si votre esprit est vide, donnezlui quelque travail qui le tienne occupé. Vous avez pour cela le
barreau, les lois et des am is à défendre. R endez-vous en ces
lieux où les candidats se disputent l’honneur des dignités ur­
baines ; ou, jeune volontaire, préludez aux jeux sanglants de Mars :
bientôt les voluptés se retireront vaincues. Le Parthe fu gitif
vous offre à son tour l’occasion d’un brillant triom phe : déjà,
dans son propre cam p, les arm es de César s’offrent à ses yeux
Otia si tollas, p eriere Cupidinis arcus,
C ontem tíeque jacent, et sine luce, faces.
Quam plalanus vino gaudet, quam populus unda,
Et quam lim osa canna palustris hum o ;
T am Venus otia am at : qui finem quieris ainoris.
Cedit am or reb u s, res age : tu tu s eris.
L anguor, et im m odici sub nullo vindice som ni,
Aleaque, et m ulto tém pora quassa m ero,
E rip iu n t om nes anim is sine vulnere ñervos :
Adlluit incaulis insidiosus A m or.
Desidiain pu er ille sequi solet : odit agentes.
Da vacuae m enli, quo te n e a tu r, opus.
Sunt fora, su n t leges; et, quos tu earis, am ici :
Vade p er urbanre candida castra toga?.
Vel tu sanguinei juvenilia m uñera Martis
Suscipe : delicias jam tib i terga dabunt.
Ecce fugax P arthus, m agni nova causa irium phi,
Jam videt in cam pis Caesaris arm a suis.
13.
226
LE REMÈDE D ’AMOUR.
épouvantés. Triomphez à la fois des traits de l ’Amour et de ceux
du Parthe, et rapportez ce double trophée aux dieux lutélaires
de la patrie.
Dès que Vénus se sentit blessée par la lance du roi d’Étolie,
elle laissa à son amant le soin de continuer la guerre. Vous m e
demandez pourquoi É gisthe devint adultère? la cause en est
facile à deviner : il n ’avait rien à faire. Les autres p rinces étaient
retenus devant Troie par d ’interm inab les com b ats; la Grèce
avait transporté toutes ses forces en A sie. En vain Égisthe eût
voulu s’occuper des travaux de la guerre, il n ’en avait point à
sou ten ir; des soins du barreau, il n ’y avait point de procès à
Argôs. Ne voulant pas rester tout à fait inactif, il fit ce qu’il
pouvait; il aim a. C’est ainsi que vient l’Amour dans nos cœ u rs,
ainsi qu’il y fixe son séjour.
Les plaisirs de la cam pagne et les travaux de la culture char­
m ent aussi nos esprits : il n’est pas de soins qui ne le cèdent
à ces soins si doux. Domptez le taureau, forcez-le à courber
son front sous le jou g, pour fendre avec le tranchant du soc un
sol endu rci; confiez aux sillon s labourés les sem ences de Cérès,
qu e bientôt un cham p fertile va vous rendre avec usure. Voyez
Vince C upidineas p a rite r, P a rth a sq u e sagittas,
E t refer ad patrios bina tropæ a Deos.
Ut sem el Æ tola Venus est a cuspide læsa,
M andat am atori bella gerenda su o .
Q uæ ritis, Æ gislhus quare sit factus ad u lte r?
ln pro m tu causa est : desitfiosus e ra t.
Pugnabant alii ta rd is apud Ilion arm is :
T ranslulerat vires Græcia tota suas.
Sive operam bellis vellet dare, nulla gereb al ;
Sive foro, vacuuin lilibus Argos erat.
Quod potuit, fe c it; ne nil ag e re tu r, am avit.
Sic venit ille puer : sic p u e r ille m anet.
P u iu quoque oblectant anim os, sludium que colendi:
Q u.clibet huic curæ cedere cura potest.
Colla ju b e dom itos oneri supponere tau ro s ;
Sauciet u t duram vom er aduncus hum um .
O brue versata Cerealia sem ina le rra,
Quæ tibi cum m ulto fœ nore red d al ager.
227
LE REMÈDE D’AMOUR.
les branches courbées sous le poids des fruits, et vos arbres
soutenant à peine les richesses qu'ils ont produites. Voyez ces
ruisseaux qui coulent avec un doux m urm ure ; voyez ces brebis
qui tondent utv épais gazon ; là, les chèvres grim pent sur les
m ontagnes et les rochers escarpés, et bientôt rapporteront à
leurs petits des m am elles gonflées de lait; ici, le pasteur m odule
un chant rustique sur sa flûte aux tuyaux inégaux ; près de lui
sont les chien s, ses fidèles com pagnons, les gardiens vigilants
de son troupeau. Plus loin , les forêts profondes retentissen t des
m ugissem ents de la gén isse; m ère tendre, elle rappelle son
veau qui s’est égaré. Que dirai-je des abeilles que m et en fuite
la fum ée de l'if em brasé, tandis qu’on enlève les rayons de leurs
ruches dépouillées? L’autom ne vous donne ses fru its; l ’été
s’em bellit de ses m oissons; le printem ps prodigue ses fleu rs; le
feu charm e les rigueurs de l’hiver. La m êm e saison voit, chaque
année, le vigneron cueillir les raisins m ûrs, et sous ses pieds
nus couler un vin nouveau ; la m êm e saison voit le faneur lier
l’herbe qu’il a fauchée et prom ener sur la prairie tondue les
râteaux aux larges dents. Vous pouvez vous-m êm e garnir de
plantes votre hum ide potager, ou y conduire les ruisseaux d’une
Adspice curvatos pom orum pondéré ram os ;
Ut sua, quod peperit, vix ferat arbor or.us.
Adspice jucundo labenles m u rm u re rivos;
Adspice londentes fertile gram en oves.
E ccep etu n t rup es, præ ruptaque saxa capellæ :
Jam referont hæ dis ubera plena suis.
P a sto r inæ quali m od ululur arundine carm en ;
Nec desu n t com ités, sedula tu rb a , canes.
P arte sonant alia silvæ m ugilibus allæ,
E t q u e ritu r vitulum m ater abesse suum .
Quid, quum suppositas fug iu n t exam ina taxos,
Ut relevent dem ti vim ina to rta fa v i?
Porna dat au lu m n u s ; form osa est m es^ibus æ stas ;
Ver p ræ b et flores; igne lev atu r biem s.
Tem poribu> certis m aturam rusticus uvam
D eligit.et nudo sub pede niusla fluunt :
T ernporibus cerli> dcsectas adligat berbas ;
Lt tonsnm ra ro pectine verrit hum um .
Ipse potes riguis plantas deponere in h o rtis;
Ipse potes rivos ducere lenis aquæ.
228
LE REMÈDE D’AMOUR.
onde paisible. Le tem ps de la greffe e st-il venu ? insérez dans
la branche une branche adoptive, et que l’arbre se pare d’un
feuillage étranger. Quand un e fois ces plaisirs com m encent à
charm er votre esprit, l’Am our, désorm ais sans pouvoir, s’enfuit
d ’un vol débile.
Vous pouvez encore vous livrer au goût de la chasse : plus
d’une fois, vaincue par la sœ ur d’Apollon, Vénus a pris honteu­
sem ent la fuite. Tantôt, accom pagné d ’un chien à l’odorat subtil,
poursuivez le lièvre rap id e; tantôt dressez vos filets sur les
coteaux boisés, l’ar m ille stratagèm es épouvantez le cerf craintif,
ou que le sanglier tom be percé des coups de votre épieu . Fatigué
de ces exercices, vous donnerez la nuit au repos, sans vous
soucier des b elles, et un pesant som m eil délassera vos m em bres.
11 est d’autres passe-tem ps, plus paisibles, m ais non m oins atta­
chants, c'est de faire la guerre aux oiseaux, gibier de peu de
valeur, et de les prendre soit aux filets, soit avec des roseaux
enduits de glu. Vous pouvez aussi cacher l’ham eçon recourbé
sous l’appât trom peur qu’avale gloutonnem ent le poisson vorace.
C’est par ces m oyens ou d’autres sem blables qu’il faut vou sm êm e trom per vos secrets ennu is, jusqu’à ce que vous cessiez
d’aim er.
!
<
V enerit insilio ? fac ram u m ram u s adoptet,
Stetque peregrinis a rb o r operta com is.
Quum sem el hæc anim um cæ pit m ulcere voluptas,
D ebilibus perm is irritu s exit Amor.
Vel tu venandi studium cole : sæpe recessit
T u rpiler a Phœ bi vicia sorore V enus.
Nunc leporem pronum catulo sectare sagaci’;
Nunc tua iïondosis retiq, tende ju g is.
Aut pavidos te rre varia form idine cervos;
Aut cadat adversa cuspide fosm s aper.
Nocte fatigatum som nus, non cura puellæ ,
E xcipit, et pingui m em bra quicte levât.
L enius est studium , studium tam en, alite capta,
Aut lino, a u t calam is, præ m ia parva, sequi.
Vel, quæ piscis edax avido m aie devoret ore,
A bdere su prem is œ ra recurva cibis.
Aut bis, au t aliis, donee dediscis am are,
Ipse tib i furtim decipiendus eris.
n
LE REMÈDE D ’AMOUR.
229
Surtout fuyez au loin ; quelque forts que soient les liens qui
vous retiennent, fuyez; entreprenez des voyages de long cours.
Vous pleurerez au seul nom de votre m aîtresse abandonnée;
plus d’une fois vos pas s’arrêteront au m ilieu du chem in ; m ais
m oins vous le voudrez, plus vous devez hâter votre fuite. Per­
sistez ; forcez vos pieds rebelles à courir. Ne craignez ni la pluie
ni le sabbat que fête un peuple étranger, ni le fatal anniver­
saire du désastre de l ’Allia : que rien ne vous arrête. Ne vous
inform ez point du chem in que vous avez fait, m ais de celui qui
vous reste à faire; n ’inventez point des prétextes pour vous
arrêter près de la ville. Ne com ptez point les jours, ne tournez
pas sans cesse vos regards vers Rome ; m ais fuyez :le Parlhe
en fuyant sait encore se soustraire aux coups de son en­
nem i.
Mes préceptes, d ira-t-on , sont durs : j’en conviens; m ais,
pour recouvrer la santé, il faut savoir beaucoup souffrir. Malade,
j ’ai souvent, bien m algré m oi, bu des potions d'une am ertum e
repoussante, et l’on m ’a refusé les alim ents que j ’im plorais.
Quoi ! pour guérir votre corps, vous souffrirez et le fer et le
feu; vous n ’oserez rafraîchir avec un peu d’eau votre bouche
Tu tantum i, quam vis fïrm is retin eb ere vinclis,
I procul, et longas carpere perge vias.
Flebis u t o c cu rret desertæ nom en am icæ :
S tab it et in m edia pes tib i sæpe via ;
Scd quanlo m in us ire voles, m agis ire m em ento :
P o rter, et invitos c u rre re coge pedes.
Nec pluvias vites, nec te peregrina m o ren tu r
Sabbata, nec dam nis Allia nota suis.
Nec quot i r a n i e n s , sed quot tibi, q u æ re, supersin t
Millia ; nec, m aneas u t prope, finge m oras.
T em pora nec num era, nec crebro respice Romain ;
Sed fuge : tu tu s adhuc P arth u s ab hoste fuga est.
D ura aliquis præ cepla vocet m ea ; dura fatem ur
E sse; >ed, u t valeas, m u lta dolenda feres.
Sæpe bibi succos, quam vis invilus, am aros
Æ ger, et o ran ti m em a negata m ihi.
Ut corpus redim as, ferrum patieris et ignés;
Arida nec sitiens ora levabis aqua
230
LE RE MÈDE D ’AMOUR.
desséchée par la soif ; et pour guérir votre âm e, vous ne voudrez
rien endurer? Pourtant cette partie de vous-m êm e est plus
précieuse que votre corps. Dans l ’art que j ’en seign e, le début
seul est difficile, et les prem iers m om ents sont seuls pénibles
à passer. Voyez com m e le joug pèse au taureau qui le porte
pour la prem ière fois, com m e le harnais blesse le cheval nou­
vellem ent dom pté. P eut-être vous ne pourrez qu’avec douleur
quitter vos lares paternels; vous les quitterez cependant, m ais
bientôt vous voudrez les revoir. Ce ne sont point les lares de vos
aïeux qui vous rappellent, c ’est l ’am our, colorant sa faiblesse
d’un prétexte spécieux. Une fois parti, la cam pagne, vos com pa­
gnons de voyage, la longueur m êm e de la route apporteront
m ille consolations à vos regrets. Mais ne croyez pas qu’il suffise
de vous éloigner : soyez longtem ps absent, pour que vos feux
s’éteignent et qu’aucune étin celle ne couve sous la cendre. Si,
trop im patient, vous revenez avant que votre âm e soit bien
rafferm ie, l ’Am our, rebelle à vos efforts, tournera de nouveau
contre vous ses arm es cru elles. Qu’aurez-vous gagné à votre
absence? vous reviendrez plus ardent, plus passionné; et votre
éloignem ent n ’aura fait qu’aggraver votre m al.
Ut valeas anim o, quidquam tolerare negabis ?
At pretium pars hæc corpore m ajus habct.
Sed tam en est a rtis striciissim a ja n u a nostræ ,
E t labor est un u s tem pora prim a pati.
Adspicis, u t prensos u ra n t juga prim a juvencos ?
Et nova velocem cingula læ dat eq u u m ?
Forsitan a L arib u sp atriis exire pigebit ;
Sed tam en exibis : deinde red ire voles.
Nec te L ar p alriuç, sed am or revocabit am icæ ,
Præ tendens culpæ splendida verba suæ.
Quum sem el eyieris, centum solatia curæ
El ru s, et com ités, et via longa dah u n t.
Nec satis esse puta disced ere; lentus abesto,
Dnin perdat vires, sitque sine igne cinis.
Si nisi firm ata properabis m ente re v e rti,
Inferet arm a tibi sæva rebel lis Amor.
Q uid? quod, lit abfueris, avidus sitiensque rcdibis,
Et spatium dam uo cesserit om ne luo?
LE REMÈDE D ’AMOUR.
231
Perm is à d’autres de croire que les arts m agiques et les herbes
nuisibles de l’Hémonie puissent être en am our de quelque uti­
lité. Les m aléfices sont une ressource usée depuis longtem ps :
m a Muse, dans ses vers religieux, ne vous offrira que d inn o­
cents secours. On ne verra point, à ma voix, les om bres sortir
de leurs tom beaux ; un e vieille sorcière forcer par ses enchan­
tem ents infâm es la terre à s’en lr’ouvrir ; les m oissons trans­
plan tées d ’un cham p dans un autre, et le disque du soleil pâlir
tout à coup. Mais le Tibre, com m e de coutum e, ira se jeter dans
la m er; et la Lune, traînée par ses blancs coursiers, suivra sa
route ordinaire. Non, ce n ’est point par des sortilèges que je
bannirai les soucis de votre cœ ur, et l’Amour ne fuira pas
vaincu par l’odeur du soufre allum é.
Princesse de Colchqs, que t ’ont servi les plantes cueillies sur
les bords du Phase, quand tu désirais rester dans le palais de tes
pères ? que fo n t servi, Circé, les sim ples dont Persa t’enseigna
l ’usage, lorsqu’un vent favorable poussait vers Ithaque les vais­
seaux d'Ulysse? Tu m ets tout en œuvre pour retenir un hôte
astucieux ; il n’en poursuit pas m oins à plein es voiles un e fuite
Viderit , Haemoniae si quis m ala pabula te rra ,
E t m agicas arte s posse juvare p utat.
Ista venefieii vetus e stv ia : noster Apollo
Innocuam sacro carm in e m on strat opem.
Me duce, non tum ulo pro dire ju b e b itu r u m b ra ;
Non anus infam i carm in e ru m p e t hum um ;
Non seges ex aliis alios tra n sib it in agros,
Nec subito Phoebi pallidus orbis e rit.
Ut solet, aequoreas ib it T iberinus in undas,
Ut solet; in niveis Luna v ehelur equis.
Nulla recantatas deponent pectora curas,
Nec fugiet vivo sulfure victus Amor.
Q ui d te P h asiacaejuveriint gram ina te r r a ,
Q uum cuperes p a tria, Colchi, m anere dom o?
Quid tib i profuerurrt. Circe, P crseides herba;,
Q uum sua N critias ab stu lit aura rates?
Omnia fecisti, no callidus hospes a b ire t
Ille dedit certoo lintea plena fugte.
232
LE REMÈDE D'AMOUR.
assurée; tu m ets tout en œ uvre pour éteind re le feu cruel qui
te dévore, et, m algré toi, l’Amour régnera longtem ps encore
sur Ion cœ ur. Toi, qui pouvais changer les hom m es en m ille
figures diverses, tu ne pus changer les lois de l’Amour qui
régnait sur ton âm e. On dit q u ’au m om ent où le roi d'Ithaque
se disposait à partir, pour le retenir près de toi, tu lui adressas
ces paroles : « Je ne te conjure plus de devenir m on époux ;
pourtant, il m ’en souvient, j'en avais d’abord conçu l’espérance :
déesse, et fille du puissant dieu du jour, il m e sem blait que je
n ’étais pas indigne d’un tel hym en. Diffère ton dépari, je l’en
supp lie! encore un peu de tem p s, c ’est la seule grâce que
j’im plore. Mes vœ u x, sans doute, ne peuvent dem ander m oins !
Vois ces flots agités; tu dois craindre leur furie : plus tard, les
vents te seront plus favorables. Quel m otif as-tu de fuir? tu ne
vois point ici se relever une nouvelle Troie, un autre Rhésus
appeler aux arm es ses com pagnons. Ici, régnent l’am our et la
paix (seule, hélas ! en ces lieux je souffre d’une blessure incu­
rable), et toute cette île sera soum ise à ton em pire. » Ainsi
parla Circé : Ulysse leva l ’ancre, et les vents em portèrent à la
fois son vaisseau et les vaines plaintes de la déesse. F urieuse,
Omnia fecisti, ne te férus u re re t ignis ;
Longus at invito pectore sedit am or.
V ertere quæ poteras hom m es in m ille figuras,
Non poteras anim i v e rte re ju ra Lui.
Diceris his e tiam , quum jam discedere vellet,
D ulichium verbis detinuisse ducem :
a Non ego, quod prim o, m em ini, sp erare solebam ,
Jam precor, u tc o n ju x tu m eus esse velis.
E t tam en, u t conjux essem tu a, digna videbar :
Q uodD ea, quod m agni lilia S o liseram .
Ne p ro pres, oro ! spatium pro m unere posco.
Quid m inus optari per m ea vota potest ?
E t fréta m ota vides; e t debes ilia tim ere.
Utilior velis poslm odo venius e rit.
Quæ tibi causa fugæ ? non hic nova T roja re su rg it :
Non abus socios R hésus ad arm a vocat.
Hic am or, hic pax est ; in qua m aie vuln eror una I
Totaque sub regno te rra fu tu ra tuo est. »
Ilia loqu ebatu r : navem solvebat Ulixes;
Irrita cnm velis verba tulere Noti.
LE REMÈDE D’AMOUR.
233
Circé a recours, à ses artifices ordinaires ; m ais ils ne peuvent
dim inuer la violence de sa passion. 0 vous donc qui cherchez
dans m on art les secours dont votre cœ ur a besoin, n ’ayez
aucune confiance dans les enchantem ents et les sortilèges !
Si quelque m otif puissant vous retient à R om e, écoutez les
avis que je vais vous donner pour votre séjour à la ville. Il a
bien du courage, celui qui sait conquérir sa liberté, et qui, en
brisant les liens qui le b lessen t, perd aussitôt tout sentim ent de
d ou leu r. S’il est un m ortel doué de cette force d’âm e, je serai
le prem ier à l’adm irer, et je dirai : Il n ’a pas besoin de m es
conseils. Mais vous qui ne pouvez qu’avec peine vous détacher
d’un objet aim é, qui voulez être lib re, et n ’en avez pas le cou­
rage, c’est à vous que s’adressent m es leçons. R appelez-vous
souvent les perfidies de votre m aîtresse, ayez sans cesse devant
les yeux toutes les pertes qu’elle vous a fait éprouver. D itesvous : Elle m ’a ravi tel et tel objet, et, non contente de m ’en
dépouiller, elle m ’a forcé, par sa cupidité, à vendre à l’encan la
m aison de m es pères. Que de serm ents elle m ’a faits ! que de
fois la parjure les a violés ! que de fois elle m ’a laissé coucher
à sa porte! elle en aim e tant d’autres ! et m oi, je suis l ’objet de
A rdet, e t adsuetas Circe d e c u rrit ad artes :
Nec tam en est illis ad ten u atu s am or.
Ergo âge, quisquis opem nostra tibi poscis al» a rle ,
Deme venefieiis carm in ib u sq u e fidem ,
Si te causa potens dom ina relin eb it in U rb e,
Accipe, consilium quod sit in u rb e m eum .
Optim us ille fuit vindex, læ dentia pectus
Vincula qui ru p it, dedoluitque siraul.
Si cui tan tu m anim i est, ilium m irab o r et ipse;
Et dicam : M onitis non eget ille meis.
Tu m ihi, q u i, quod am as, æ*:re dediscis am are,
Nec potes, et velles posse, docendus eris.
Sæpe re fer tecum >celeratæ facta puellæ ,
E t pone a n te oculos om nia dam na tuos.
Illud et illud h a b e t; nec ea contenta rapina,
Sub titu lu m nostro s m isit avara lares.
Sic m ihi ju ra v it, sic rn e ju ra la fe fellit;
Ante suam quoties passa jacere forera!
234
LE RE MÈD E D’AMOUR.
ses dédains. Hélas! un vil courtier obtient d’elle les nuits
d’amour qu’elle m e refuse ! Que tant de sujets de plaintes aigris­
sent contre elle tous vos sentim ents; rappelez-les sans cesse
à votre esprit, et qu’ils y fassent germ er des sem ences de haine.
Plût au ciel qu’en les lui reprochant vous pussiez être éloquent !
m ais pour peu que le chagrin vous anim e, vous serez éloquent
sans chercher à l’être.
Il n ’y a pas longtem ps qu’une jeune beauté devint l’objet de
m es soins; son caractère ne sym pathisait point avec le m ien,
Nouveau Podalire, je voulus guérir m on mal avec m es propres
rem èdes, et, je dois l’avouer, jam ais m éd ecin n ’eut à soigner un
m alade plus incurable. Je trouvai quelque soulagem ent à m ’ap­
pesantir sans cesse sur les défauts de ma m aîtresse ; je répétai
souvent la m êm e épreuve, et je m ’en trouvai bien. Que cette fille,
disais-je, a les jam bes m al faites ! et, à dire vrai, il n'en était
rien. Qu’il s’en faut, ajoutais-je, qu’elle ait de b e q u ib r a s! et
cependant je dois avouer en conscien ce qu’ils étaient beaux.
Qu’elle est petite ! et elle ne l’était point. Que de cadeaux elle
exige d’un am ant ! ce fut là le principal m otif de m on aversion
D iligit ipsa alios ; a me fastidit am ari.
In stito r, heu! n o d e s, quas m ihi non dat, habet!
Hæc tib i p e r totos inacescant om nia sen su s:
Hæc refer ; hinc odii sem ina q uæ re tu i.
A tque u tin am possis etiam facundus in illis
Esse ! dole ta n tu m ; sponte d ise rtu s eris.
H æserat in quadam n uper m ea cura puella ;
Conveniens anim o non e ra t illa m eo.
C urabar pro priis æ ger Podalirius herbis ;
Et, fateor, m edicus tu rp ite r æ ger eram .
P ro fuit adsidue vitiis in sistere am icæ,
Idque m ihi factum sæpe salubre fuit.
Quam m ala su n t nostræ , dicebam , c ru ra puellæ !
Nec tarnen, u t vere confiteam ur, eran t.
Brachia quam non su n t nostræ form osa puellæ !
E t tam en, u t vere confileam ur, e ra n t.
Quam brevis est! nec erat ; quam m ultum poscit am antem !
Hinc odio venit m axim a causa m eo.
LE RE MÈD E D’AMOUR.
235
pour elle. Le mal est si voisin du bien, que souvent on les con­
fond, et l’on condam ne une qualité com m e un défaut. Autant
que vous le pourrez, envisagez sous un mauvais jour les qualités
de votre m aîtresse, et que l’étroite lim ite qui sépare le bien du
mal trom pe votre jugem ent. Dites-vous qu'elle est bouffie, si elle
a de l ’em bonpoint ; que son teint est noir, si elle est brune.
Est-elle m ince, rep rochez-lu i sa m aigreur. Ses m anières n’ont
rien de grossier c’est, direz-vous, de l’effronterie; par hasard
est-elle m odeste : c ’êst niaiserie de sa part. Faites plus, em ployez
les paroles les plus persuasives pour la prier de déployer les
talen ts dont elle est dépourvue. Exigez qu’elle chante, si elle n ’a
pas de voix ; qu’elle danse, si elle ne sait pas m ouvoir ses bras
avec grâce. Son langage est com m un : prolongez à dessein la con­
versation avec elle. Elle n ’a jam ais appris à toucher les cordes
d’un instrum ent : priez-la de jouer de la lyre. Sa dém arche est
pesante : faites-la m archer. Sa gorge, trop v o lu m in eu se, lui
couvre toute la poitrine : qu’aucune collerette ne vous en cache
l’am pleur. Sa bouche est m al m eublée : racontez-lui quelque
histoire qui la fasse rire. A -t-elle les yeux faibles? tâchez par
vos récits de la faire pleurer. Il sera bon aussi d’aller la voir le
Et m ala su n t vicina b o n is; erro re sub illo
Pro vitio v irtu s crim ina sæpe tu lit.
Quam potes, in pejus dotes deOecte puellæ,
Judicium q ue brevi lim ite falle tuum .
T urg ida, si plena e st; si fusca est, nigra vocetur.
In gracili m acies crim en habere poiest,
Et p o te rit dici petulans, quæ ru stica non est,
E t poterit dici rustica, si qua proba est.
Quin etiam , quacum que caret tu a fem ina dote,
Hanc m oveat, blandis usque precare sonis.
Exige quod cantet, si qua est sine voce puella ;
Fac saltet, nescit si qua m overe m anum .
Barbara serm one est : fac tecum m ulta loqu atu r.
Non didicit chordas tangere : posce lyram .
Du ri us in ced it? face in am bu let. Omne papillæ
P ectus habent tum idæ ? fascia nu lia tegat.
Si raale den tata e s t, n a rra, quod rideat, il!i.
M ollibus est o cu lis? quod fleat ilia, refer.
2361 SLE R E M È D E D ’AMOUR.
m atin, avant quel l e ait eu le tem ps de faire les apprêts de sa
toilette. La parure nous séd u it, l’or et les pierreries couvrent
toutes les im perfections, et ce qu’on voit d’une fem m e est la
m oindre partie de sa personne. Au m ilieu de tant d’ornem ents
étrangers, vous avez peine à trouver les appas qui doivent
vous charm er. La richesse est une égide dont l ’Amour se sert
pour fasciner nos yeux. Arrivez à l’im proviste ; elle n’est pas
encore sou s les arm es, et vous pourrez sans crainte la surpren­
dre : ses défauts suffiront alors pour la perdre dans votre esprit.
Il ne faut pas cependant trop se fier à ce précepte : une beauté
négligée et sans art séduil bien des am ants! Vous pouvez encore,
la décence le perm et, vous présenter à sa toilette, lorsqu’elle se
se frotte le visage de pom m ades préparées. Vous y trouverez
des boîtes renferm ant des pom m ades de m ille couleurs diverses ;
vousy verrez l ’œ sype couler en tlots huileux sur son sein. Toutes
ces drogues, par leur odeur nauséabonde, rappellent les m ets
de la table de Phinée, et plus d ’une fois e lle s m ’ont soulevé le
cœ ur.
Je vais m aintenant vous apprendre com m ent vous devez agir
au sein m êm e de la jouissance : pour chasser l’Am our, il faut
P roderit et subito, quum se non linxerit u lli,
Ad dom inam celeres m ane tulisse gradus.
A uferim ur cul tu , gem m is auroqu e te g u n tu r
O m nia; p ars m inim a est ipsa puella sui.
Sæpc, ubi sit, quod am es, in te r lam m ulla re q u ira s :
D ecipit bac oculos ægide dives Amor.
Im provisus ades ; deprendes tu tu s inerm em :
Infelix vitiis excidet ilia suis.,
Nec tam en huic nim ium præ cepto credere lu tu m est ;
F allit enim m ultos form a sine a rte decens.
T um quoque, quum positis sua collin et ora vcnenis,
Ad dominas vultu^, nec pudor obstet, eas.
Pyxidas invenies, e t reru m m ille colores,
Et fluere in tepidos œsypa lapsa sinus.
Ilia tuas redolent, P h ineu, m edicam ina m ensas :
Non sem el hinc stom acho nausea facta meo.
N unc tibi, quæ m e d io V eneris p ræ sten iu r in usu,
E loquar : ex om ni p arle fugandus Am or.
LE IlEMÈDE D ’AMOUR.
'237
l ’attaquer de tous côtés. Il est des détails que m ’interdit la
p u deur; m ais votre im agination suppléera à ce que je dois
taire. Dernièrem ent certains critiques ont diffam é m es écrits :
à les entendre, m a Muse est trop libertine. Mais pourvu que je
p laise, pourvu que m on nom soit célèbre dans tout l’un ivers,
que m ’im porte qu’un ou deux cen seurs attaquent m on ouvrage?
I,’envie a dénigré le sublim e génie d’Homère : qui que tu sois,
Zoïle, ton nom est resté celui de l’envie. Des langu es sacrilèges
n ’ont-elles pas déchiré tes poèm es, ôtoi ! dont la Muse conduisit
sur nos bords Troie et ses dieux vaincus? Les grands talents
sont en butte à l'envie, com m e les lieux élevés à la fureur des
vents, com m e les plus hautes m ontagnes aux foudres lancées
par le bras de Jupiter. Mais toi, cen seur inconnu, que blesse la
licence de m es écrits, sache, si lu as le sens com m un, appré­
cier chaque chose à sa ju ste valeur. C’est dans le m ètre adopté
par le chantre de Méonie qu ’il faut chanter les guerres terribles ;
les délices de la volupté p eu v en t-elles y trouver place? La tra­
gédie élève la voix : le cothurne grandiose convient aux fureurs
de M elpomène. Le brodequin de T h alien e doit point s’élever au-
M ulta quidem ex illis pudor est m ihi d ic e re ; sed tu
Ingenio verbis concipe plura m eis.
Nuper enim nostros quidam carpsere libellos,
Q uorum censura Musa pro terv a mea est.
Duinmodo sic placeam , dum loto c an ter in orbe,
Quod volet im p ugnenl un u s et alter opus.
Ingenium m agni d e tre c ta t livor H om eri :
Q uisquís es, ex illo, Zoile, nom en habes.
Et tua sacrilegas lan iaru n t carm ina linguoe,
P e rlu lit huc victos quo duce T roja Déos.
Suinm a p e tit liv o r; perflant allissim a v e n ti;
Sum m a p e tu n t dextra fulm ina m issa Jovis.
At tu , quicum que es, quem noslra licentia laedil,
Si sapis, ad núm eros exige quidque suos.
F o rtia Mceonio g audent pede bella referri :
Deliciis iliic quis locus esse potest?
G rande sonant tra g ic i; trágicos decet ira cothurnos ;
U sibus e m ediis soccus habendus e rit.
‘-¡38
LE REMÈDE D’AMOUR.
dessus du langage ordinaire. L’ïam be, libre dans son a llu r e ,
tantôt rapide, tantôt traînant le dernier pied, est un trait q u ’on
doit lancer à ses ennem is. Que la douce élégie chante les Am ours
arm és d’un carquois : c'est une aim able m aîtresse qu’il faut
laisser folâtrer suivant son caprice. Le vers de Calliinaque ne
doit point célébrer A chille, et ta voix, sublim e Homère, ne doit
pas chanter Cydippe. Qui pourrait souffrir Thaïs dans le rôle
d ’À ndrom aque? Androm aque dans le rôle de Thaïs? ce serait
un contre-sens. Mais Thaïs est à sa place dans l’art que j’en sei­
gne : je puis dans ce badinage m e donner toute licen ce. Loin de
m oi le bandeau des vestales ! Thaïs, sois l’héroïne de m es vers.
Si ma Muse n’est point au -d essu s de son joyeux sujet, à m oi
la victoire ! l ’accusation intentée contre m oi tom be d’e lle m êm e.
Crève de dépit, m ordante envie! m on nom est déjà fam eux ;
il le sera plus encore, si je continue com m e j ’ai com m en cé.
Mais tu te hâtes trop : que je vive, et tu auras bien d’autres
sujets de t’affliger ; car m on génie renferm e encore plusieurs
poèm es. J’aim e la gloire et m on zèle s’anim e de plu s en plu s par
cet am our de la gloire ; m ais ton cheval, pauvre cen seur, perd
L iber in adversos hostes strin g a tu r iam bus ;
Seu celer, extrem um seu tia h a t ille pedein.
Blanda pharetralos elegeia ca n te t Amores,
Et levis a rb itrio ludat arnica suo.
Gallim achi num eris non est dicendus Achilles;
. Cydippe non est oris, Homere, tui.
Quis ferat A ndrom aches peràgentem T haida p artes ?
Peccat, in A ndrom ache Thaida si quis agat.
Tliais in A rte mea : lascivia lib é ra nostra est.
Nil milii cum vitta : Tliais in Arte m ea est.
Si m ea m aleriæ respondet Musa jocosæ,
Y icim us, et falsi crim in is acta rea est.
Humpere, livor edax ; jam m agnum nom en liabem us!
Majus e r it; tan tu m , quo pede cœ pit, eat.
Sed nim ium pro peras : vivam modo ! p lu ra dolebis ;
Et capiuut anim i carm in a m ullû m ei.
Nam juvat, et studium fam æ m ihi crescit am orc :
Principio clivi vester anhelat cquits.
LE RE MÈDE D’AMOUR.
239
haleine dès ses prem iers pas sur la double colline. L'élégie avoue
q u’elle ne m ’est pas m oins redevable que la noble épopée à Virgile.
Je viens de répondre à l ’en v ie; m aintenan t, poète, serre les
rênes de les coursiers, et ren ferm e-toi dans le cercle que tu
t’es tracé. Lorsque vous serez appelé à goûter ces plaisirs si
doux pour la jeu n esse; lorsque la nuit prom ise à vos désirs
approchera, de peur de vous laisser captiver par les jou is­
sances dans les bras de votre m aîtresse en vous y livrant dans
la plénitude de vos forces, je veux qu’avant elle vous cherchiez,
vous trouviez quelque autre fem m e, avec laquelle vous goûterez
les prém ices de la volup té. Le plaisir qui succède à un plaisir
en a m oins de charm es; m ais, dilféré, le plaisir en a plus de
prix. Nous aim ons le soleil quand il fait froid ; l’om bre quand
le soleil est brûlant : la soif nous rend l’eau un breuvage
agréable. Je rougis de le dire, m ais je le dirai : prenez dans vos
am oureux ébats la posture qui est la m oins favorable à votre
m aîtresse. Rien n ’est plus facile : il est peu de fem m es qui ne
se déguisent la vérité, et elles se figurent être belles sous tous
les aspects. Je vous prescris encore de faire ouvrir toutes
grandes les fenêtres de votre belle, et d’observer au grand jour
T anlum se nobis elegi debere faten lu r,
Q uantum Virgilio nobile debet epos.
H a c ï e n u s invidiæ respondim us: adtrahe lora
F o rtius, e t gyro cu rre, poeta, tuo.
Ergo ubi concubilus, e t opus juvénile petetu r,
E t prope prom issæ tem pora noctis e ru n t ;
Gaudia ne dom inai, pleno si corpore sûm es.
Te c ap ian t, ineas q uam libet ante velim :
Quam libet invenias, in qua tibi prim a voluplas
Desinat : a prim a proxim a segnis e rit.
S u sten tata Venus graiissim a : frigore soles,
Sole ju v a n t um b ræ ; g rata lit unda siti.
Et pud et, e t dicam , V enerem quoque ju n g e figura,
Qua m inim e ju n g i, quam que decere putes.
Nec laboc el'licere est : raræ sibi vera fa te n lu r
E t nihil est, quod se dedectiisse putent.
l’une etiam jubeo totas ap e rire fenestras,
T urpiaque adm isso m em bra n otare die.
240
"LE REMÈDE D ’AMOUR.
les im perfections de son corps. Mais lorsque vous avez atteint le
term e du plaisir, lorsque la lassitude abat à la fois votre corps
et votre àm e ; quand vien nent les regrets ; quand vous voudriez
n ’avoir jam ais touché une fem m e, et qu’il vous sem ble que vous
n ’en aurez de longtem ps l’en vie; alors, notez dans votre esprit
tous les défauts que vous rem arquerez en e lle , et que vos
yeux resten t longtem ps fixés sur ses im perfections. Peut-être
d i r a - t - o n , ces m oyens sont futiles : ils le so n t, j ’en con­
viens ; m ais si, isolés, ils son t sans e ffe t, r é u n is, ils se­
ront efficaces. La m orsure d’une petite vipère tue un énorm e
tau reau ; et souvent un chien de taille m édiocre tien t un
sanglier en arrêt. Seulem en t, rassem blez tous ces rem èdes en
un se u l, fo r m ez -en un faisceau; et vous triom pherez p a r l e
nom bre.
Mais com m e il y a autant de caractères que de figures diffé ren tes, il ne faut pas vous en rapporter aveuglém ent â m e s dé­
cision s. T elle action, qui ne blessera pas votre con scien ce,
pourra paraître condam nable aux yeux d’un autre. L’un a vu
son am our s’arrêter tout à coup au m ilieu de sa cou rse, parce
qu’il aperçut dans toute leur nudité ces parties que la pudeur
•
At, sim ili ad m etas venit ilnita voluptas,
Lasi-aque cum tota corpora m ente jacent ;
Dum piget et nullam m alis tetigisse puellam ,
T acturusque tibi non videare diu ;
Tune anim o signa quodcum que in corpore m endæ e s t ,
L um inaque in vitiis illiu s u sq u e tene.
Forsitan hæc aliquis, nain sunl quoque, parva vocabil;
Sed, quæ non p ro sunt singula, m ulta juvant.
Parva necat m orsu spatiosum vipera ta u ru m :
A cane non m agno sæpe te n e tu r aper.
Tu tantum num éro puuna, præ ceptaque in unum
C ontrahe : de m ultis grandis acervus e rit.
S ud quoniam m ores lotidem lotidem que figura;,
Non sü n t judiciis om nia danda meis.
Quo tua non possunl offendi pectora facto,
Forsitan hoc, alio judicé, crim en erit.
111e, quod obscenas in apcrlo corpore partes
V iderai, in cursu qui fuit, hæ sit am or :
241
LE REMÈDE D’AMOUR.
doit voiler : l’autre, parce qu'au m om ent où sa m aîtresse quittait
le lit, théâtre de leurs plaisirs, il a aperçu les traces im m ondes
de la jouissance. O vous! que de si légers m otifs ont pu changer,
votre amour n ’était qu’un jeu , votre flamme n’était qu’une étin ­
celle ! Mais que l’enfant ailé tende plus fortem ent, son arc;
alors, blessés plus grièvem ent, vous viendrez en foule réclam er
des rem èdes plus p u issan ts. Que dirai-je de l’am ant im m odeste
qui se cache pour épier sa m aîtresse, au m om ent où elle satisfait
un besoin naturel, et voit ce que le sim ple usage défend de
voir? Me préservent les dieux de conseiller à personne de sem ­
blables turpitudes! F u ssen t-elles utiles, il ne faudrait pas m êm e
les tenter.
Je vous conseille encore d’avoir en m êm e tem ps deux m aî­
tresses : si vous pouviez en avoir un plus grand nom bre, cela
vaudrait encore m ieux. Lorsque le cœ ur se partage ainsi entre
un double objet, ces deux am ours s’affaiblissent l’un par l’autre.
Les plus grands fleuves dim inuent lorsqu’on les divise en p lu ­
sieurs ruisseaux ; la flam m e s’étein t dès qu'on en retire le bois
qui l’alim entait; un e seule ancre ne suffit pas pour arrêter
plusieurs vaisseaux ; e t , pour pêcher, il faut jeter dans l’eau
llle, quod, a V eneris rebus surgente puella,I
Vidit in im m undo signa pudenda toro. |
L u ditis, o, si quos p o tu eru n t ista movere :
A dflarant tepidue pectora vestra faces.
A dtrahat il.e puer conteutos fortius arcus :
Saucia m ajorem tu rb a p etetis opera.
Q uid? qui clam la tu it, red d en te obscena puella,
E t vidit, quae m os ipse videre v etat?
Di m elius, quain nos m oneam us talia quem quain !
Ut prosint, non su n t experienda tam en.
U oitTO it e t, u l p a riler binas habeatis arnicas :
F o rtior est, plures si quis habere potest.
Secla b ip artito quum m ens d iscu rrit utro q u e,
A lterius vires su b tra h it a lte r am or.
G randia p e r m ultos te n u a n tu r ilum ina rivos,
C assaque seducto stip ite flam nia p eril.
Non satis una te n e t ceratas anchora puppes;
Non satis est liquidis unicus haraus aquis.
T. I.
14
LE REMÈDE D'AMOUR.
plus d’un ham eçon. Celui qui, de longue m ain, s’est préparé une
double consolation, s’est dès lors m énagé tous les honneurs d’un
triom phe assuré. Mais vous qui avez im prudem m ent livré votre
cœ ur à une seule m aîtresse, m aintenant, du m oin s, cherchez de
nouvelles am ours. Minos, infidèle à ses prem iers feux, trahit
Pasiphaé pour Procris : cette seconde épouse lui fit oublier la
prem ière ; le frère d’Am philoque cessa d’aim er la fille de P hégée,
dès que Callirhoé l’eut adm is à partager sa couche ; Œ none eût
pour toujours enchaîné Paris, si la rein e adultère de Sparte ne
lui eût ravi son cœ u r; le tyran de Thrace fût resté toujours épris
des charm es de son épouse, si P hilom èle, qu’il tenait prisonnière,
n ’eût été plus belle que sa sœ ur.
Mais pourquoi m ’arrêter à des exem p les, dont le nom bre est
fatigant à citer? Toujours un nouvel am our triom phe de celui
qui l’a précédé. Une m ère qui a plusieurs enfants, supporte avec
plus de courage la perle de l’un d'eux, que celle qui s’écrie en
pleurant: « 0 m on fils ! je n ’avais que toi ! » Et ne croyez pas
que je prêche ici de nouvelles m axim es : plût au ciel que je pusse
m ’attribuer la gloire de celte invention ! Le fils d’Atrée la connut
avant m oi ; et que ne se perm it pas ce prince qui disposait à
Qui sibi jam pridem solatia bina paravit,
Jam pridem sum m a victor in arce fuit.
At tib i, qui dom inæ fueris m aie creditu s u n i,
Nunc saltem novus est in v eniend us am or,
Pasiphaës Minos iu Procride pro didit ig n é s;
C essil ab Idæ a conjuge victa prior.
Am philochi fra ter, ne Phegida sem p er am aret,
Callirhoé fecit p arte recepla to ri.
Et Parin Œ none sum m os tenuisset ad annos,
Si non Œ balia pellice læ sa fo ret.
C onjugis Odry.MO placuisset form a tyfrm no ;
Sed m elior clausæ form a so ro ris e ra t.
Quid m oror exem plis, q u o ru m m e tu rb a latigal?
Successore novo vin citu r om nis am or.
F o rtiu s e m ullis m ater d e sid e ra t unum ,
Quam cui liens elam at : « Tu milii solus eras-. »
Ac ne fo rte putes nova m e tib i conderejura;
Atque ulin am inventi gloria nostra foret !
Vidit id A trides : quid enim non illc Viderct,
C ujus in arb itrio Græcia tola fu it?
LE RE MÈ DE D’AMOUR.
245
son gré du sort de toute la Grèce ? Il aim ait sa captive, Chryséis,
doux prix de la victoire ; m ais le père de cette jeune tille faisait
retentir tout le cam p des Grecs de ses plaintes douloureuses.
Pourquoi pleurer, vieillard im portun? ces deux am ants s’enten­
dent si bien ! in sen sé, tu perds ta fille en v o u la n t'la servir.
Enfin, fort du secours d’A chille, Calchas ordonne qu’elle soit
rendue à la liberté : elle rentre sous le toit paternel. « Il est,
dit alors A gam em non, une autre beauté com parable à Chryséis ;
et dont à l ’exception de la prem ière sylfabe, le nom est presque
le m êm e. Qu’A chille, s’il est sage, m e la cède de lui-m êm e ;
autrem ent il sentira le poids de m on pouvoir. Que si quelqu’un
de vous, ô Grecs! osait blâm er m a conduite, il apprendra ce
qu’est le sceptre dans des m ains vigoureuses. Car, si, étant roi,
je n’obtiens pas qu’elle partage m on lit, autant vaut queT hersite
m onte sur le trône à ma place. » Il dit ; reçut cet esclave en
dédom m agem ent de celle qu ’on lui avait ravie, et dans les bras
de Briséis oublia son prem ier am our.
Suivez donc l’exem ple d’Agam em non ; com m e lui, livrez-vous
à de nouvelles fla m m es, et que votre am our flotte incertain
M arte suo captam Chryseida victor a m a b a t;
At sen ior stu lte flebat.u biq ue p aren s.
Quid lacrym as, odiose sen ex ? b e n e convenit ill is :
Officio natam lasdis, inepte, tuo.
Quam postquam reddi Calchas, ope tu tu s Achillis,
Jusserat, et patria est illa recepta domo.
(c E st, ait Atrides, illi quam próxim a form a ,
E t, si prim a sinat syllaba, nom en idem .
Hanc m ihi, si sapiat, per se concedat A chilles ,
Si m inus, im p erium sensiat illem eu m .
Quod si quis vestrum factum hoc incusat, Achivi,
E st aliquid valida sceptra ten ere m anu.
Nam, si rex ego sum , necm ecum dorm iet ilia,
In m ea T hersites regna, licebit eat. »
D ix it, e th a n e h a b u itso latia m agna p rio ris;
E t p rio r est cura cura sep ulta nova.
E rgo adsum e novas, auctore Agam em none, flam mas,
Ut tuus in bivio d e lin e a tu r am or.
244
LE REMÈDE D’AMOUR.
entredeux m aîtresses. Mais où les trouver? direz-vous. Où? guidé
par m on art, voguez sans crainte, et bientôt votre nacelle se
remplira de jeunes beautés. Si m es préceptes ont quelque
valeur ; si par ma voix Apollon donne aux m ortels des in stru c­
tions utiles, quand votre cœ ur au désespoir serait brûlé d un
feu plus ardent que celui de l'Etna, faites en sorte que votre
m aîtresse vous croie plus froid que glace. Feignez d être gu éri;
et, si votre cœ ur saigne encore, que du m oins elle ne s en doute
pas; riez enfin, lorsque vous avez sujet de pleurer. Je ne vous
ordonne point de rom pre avec elle dans le lort de votre p a ssio n ,
non, je ne vous im pose point des lois si sévères. D issim ulez; af­
fectez les dehors de la tranqu illité, et bientôt vous serez r é e lle ­
m ent aussi calm e que vous sem blez 1 être. Souvent, pour éviter
de boire, j’ai fait sem blant de dorm ir ; et, tout en feignant de
dorm ir, j’ai fini par succom ber au som m eil. J'ai bien ri de voir
se trom per lu i-m êm e un hom m e qui contrefaisait l ’am ant pas­
sionné : chasseur m al hab ile, il était tom bé dans ses propres
filets.
L’am our s’introduit dans nos cœ urs par l’habitude ; m ais 1 ha­
bitude aussi nous le fait oublier. Si vous pouvez feindre d’être
Q u ícris,ub i invenías? Artes, i, perlege n o stra s.
Plena p u ellaru m jam tibí navis eat.
Quod si quid praicepta valent mea ; si quid Apollo
Utile m ortales perdocet ore meo,
Quamvis infelix m edia to rre b e ris yEtna,
Frigidior glacie fac v id e a re tu íe.
E t sanum sim u la; ne, si quid forte dolebis,
S e n tia t; et ride, quum tib i flendus eris.
Non ego te jubeo m edias abrum pere curas :
Non su n t im perii tam fc ra ju ra m ei.
Quod non es, sim ula, positosque im itare fu ro re s :
Sic facies vere, quod m editalus eris.
Saepe ego, ne biberem , volui d orm iré videri :
Duin videor, som no lum ina victa d edi.
Peceptuin risi, qui se sim ulabat am are;
In laqueos auceps decideratque suos.
I n t r a t am or m entes u s u ; dediscilur usu.
Qui p oterit sanum lingere, sanus e rit.
LE REMÈDE D ’AMOUR.
245
guéri, vous le serez en effet. Votre m aîtresse a prom is de vous
recevoir telle nuit ’ allez-y. En y arrivant, vous trouvez la porte
ferm ée? patientez. Ne proférez ni m enaces, ni prières; m ais ne
vous couchez point sur le seuil inflexible. Le lendem ain, point de
reproches dans vos paroles, point de signes de douleur sur votre
visage. En voyant votre tiède indifférence, elle oubliera ses su­
perbes dédains : c’est encore un des bienfaits que vous devrez
à m on art: Cherchez toutefois à vous trom per vou s-m êm e, ju sq u a
ce que vous cessiez entièrem ent d’aim er ; souvent le coursier
repousse le m ors qu’on lui présente. Cachez-vous à vous-m êm e
l’utilité de vos desseins, et vous arriverez sans y penser à votre
but ; l’oiseau fuit les fdets quand ils sont trop visibles. Pour em ­
pêcher votre belle de pousser l ’am our-propre jusqu’au m épris,
soyez fier avec elle, et son orgueil pliera devant le vôtre. Sa
porte se trouve-t-elle ouverte com m e par hasard? quoiqu’on
vous appelle à plusieurs reprises, passez outre. Vous don n e-t-on
un rendez-vous nocturne? a Je doute, répondrez-vous, de pou­
voir m ’y trouver. » Il est facile de s’im poser de sem blables pri­
vations, pour peu qu’on ait de raison ; vous pouvez d ’ailleurs vous
en consoler sur-le-cham p dans les bras d’une beauté facile.
D ix e rit, u t v e n ia s p a c t a t i b i n o c te ? v e n ito .
V e n e ris , e t f u e r i t ja n u a c la u s a ? f e ra s .
N ec d ie b la n d itia s , n e c d ie convicia p o sti,
iNec la tu s in d u ro lim in e p o n e tu u m .
P o s te r a lu x a d e r i t : c a r e a n t tu a v e rb a q u e r e l is ,
E t n u lla in v u ltu s ig n a d o lc n tis h a b e .
Ja rn p o n e t fa s tu s , q u u m te la n g u e r e v id e b it :
Hoc e tia m n o s tr a m u n u s a b a r t e f e re s .
T e q u o q u e fa lle ta m e n , d u ra s it tib i fin is a m a n d i ;
P r o p o s ilis f re n is sæ p e r é p u g n â t e q u u s .
U tilita s l a t e a t ;
q u o d n o n p ro fite b e re fiet.
Quæ n ira is a d p a r e n t r e t i a , v ita t av is.
Ne sib i ta m p la c e a t, q u o le c o n le m n e re p o s s it ;
S u in e a n im o s , a n im is c e d a t u t ilia tu is .
J a n n a f o rte p a te t ? q u a m v is re v o c a b e re , t r a n s i.
E s t d a ta no x : d u b ila n o c te v e n ire d a ta .
P o sse p a ti fa c ile e s t, tib i n i s a p ie n tia d e s i t ;
P r o m p tiu s e fac ili g a u d ia f e r r e Ü cet,
14.
‘2 46
I,E REMÈDE D ’AMOUR.
Qui pourrait trouver m es préceptes trop sévères, quand je
m ontre à concilier la raison et te plaisir? Comme les caractères
varient à l’infini, sachons aussi varier nos p réceptes: à m ille
espèces de m aladies, opposons m ille rem èdes divers. Il est des
m aux que guérit à peine le tranchant du fer ; d autres que sou­
lage le suc des herbes. Trop faible pour vous éloigner, n'osezvous secouer vos chaînes; et le cruel Amour vous tien t-il le pied
sur la gorge ? cessez de lutter en vain. Laissez les vents ram ener
votre barque, et secondez avec la ram e le m ouvem ent des îlots
qui vous entraînent. Il faut assouvir cette soif ardente qui vous
dévore; j’y consens : buvez à longs traits au beau m ilieu du
fleuve ; m ais buvez au delà de ce que peut supporter votre esto­
m ac, buvez jusqu’à regorger l’eau que vous avez avalée. Jouissez,
sans obstacle, jouissez sans interruption de votre m aîtresse :
consacrez-lui vos n u its, consacrez-lui vos jours; jouissez-en
ju sq u ’à satiété ; la satiété vous guérira de vos m aux. R estez au­
près d’elle, quand m êm e vous croiriez pouvoir vous en éloigner ;
et ne quittez celte m aison, objet de vos dégoûts, que fatigué de
ces plaisirs, dont l’excès a chassé l’am our de votre cœ ur.
E t q u is q u a m p ræ c e p ta p o le s l rn ea d u r a v o c a re ?
E n e tia m p a rte s c o n c ilia n lis a g o .
N am , q u o n ia in v a r i a n t a n im i, v a ria m u s e t a rte s .
M ille m a li s p e c ie s , m ille s a lu tis e r u n t .
C o rp o ra v ix f e r r o q u æ d a m s a n a n t u r a c u to :
A u x iliu m m u ltis s u c c u s e t h e r b a fu it.
M ollior e s, n e c a b ir e p o te s , v in c tu s q u e t e n c r is ,
•
E t tu a sæ v u s A m or s u b p e d e c o lla p r e m i t ?
D esine l u c t a r i ; r é f é r a n t s in e c a rb a s a v e n t i ;
Q u o q u e v o c a n t f lu c tu s , b a c tib i r e m u s e a t.
E x p le n d a e s t s it is is ta tib i , q u a p e r d i t u s a rd e s ;
C e d im u s : a m e d io ja in lic e t a m n e b ib a s,
Sed b ib e p lu s e tia m , q u a m q u o d p r æ c o rd ia p o s c u n t ;
C u l tu r e fac p le n o s u m la r e d u n d e t a q u a .
P e r f r u e r e u s q u e tu a , n u llo p r o h ib e n le , p u e lla :
Ilia tib i n o c te s a u f e r a t, ilia d ie s .
T æ dia q u æ r e ; m a lis facient. e t tæ d ia lîn e m .
J a m q u o q u e , q u u m c re d a s p o sse c a r e r e , m a n e .
D m n b c n e te c u m u le s , e t c o p ia to lla t a m o re m ,
E fa s tid ita n o n j u v e t isse d o m o .
LE REMÈDE D ’AMOUR.
247
L’amour subsiste longtem ps, lorsqu’il est nourri par la jalousie :
voulez-vous le bannir, bannissez la défiance. Celui qui craint de
perdre sa m aîtresse ou qu’un rival ne la lui en lèv e, tout l’art de
Machaon pourrait à peine les guérir. Une m ère a deux fils, dont
l ’un porte les arm es : celui dont l ’absence l’in q u iète, est celui
qu’elle aim e le plus.
11 est, près de la porte Colline, un tem ple vénéré auquel le
m ont Éryx a donné son nom . Là, règne un dieu nom m é l'Oubli
cl’Amour, qui guérit les cœ urs m alades : il plonge son flambeau
dans les froides eaux du Léthé. C’est là que les jeunes gens et
les jeunes fem m es, épris d’un objet in sen sible, portent leurs
vœ ux pour obtenir l’oubli de leurs p eines. Ce dieu (était-ce un
dieu réel ou l ’illusion d'un songe? m ais je crois plutôt que c ’était
un son ge), ce dieu m e parla ainsi : « 0 toi, qui tour à tour allu ­
m es ou éteins les flam m es inquiètes de l’am our, Ovide, ajoute
ce précepte à tes leçons. Qu’un am ant se retrace tous les maux
qui le m enacent, et il cessera d’aim er. Tous, tant que nous
som m es, nous avons reçu de la divinité plus ou m oins de m aux
en partage. Que celui, par exem p le, qui a em prunté de l ’argent
qu’il doit rendre à l’échéance, redoute le P uléal, et Janus, et le
F it q u o q u e lo n g u s a m o r, q u e m d iffid e n tia n u t r i t :
H u n e t u si q u æ r e s p o n e re , p o n e m e tu m .
Qui tim e t, u t su a s it , n e u q u is s ib i d e tr a h a t illa m ,
Ille M achaonia v ix o p e s a n u s e r it.
P lu s a m a t e n a ti s m a t e r p l e r u m q u e d u o b u s ,
P ro c u ju s r e d i t u , q u o d g e r it a rm a , tim e t.
E st
p r o p e C o llin a m te rn p lu m v e n e ra b ile p o r ta m :
I m p o s u it te m p lo n o m in a c e ls u s E ryx.
E s t illic L e lh æ u s A m o r, q u i p e c to ra s a n a t ;
I n q u e su a s g e lid a m la m p a d a s a d d it a q u a m .
Illic e t ju v e n e s v o tis o b liv ia p o s c u n t ;
E t si q u a e s t d u r o c a p ta p u e lla v iro .
Is m ih ic s ic d ix it ( d u b ito , v e r u s n e C upido
An s o m n u s f u e r i t ; se d p u lo s o m n u s e r a t) :
«
0q u i
s o llic ito s m o d o d a s , m o d o d e m is a m o r e s ,
A djice p r æ c e p tis h o c q u o q u e , N aso, tu is .
Ad m a la q u is q u e a n itn u m r é f é r â t s u a , p o n e t a m o re m :
O m n ib u s ilia D eus p lu sv e m in u s v e d é d it .
Qui P u te a l J a n u m q u e t im e t, c e le r e s q u e K a le n d as,
T o r q u e a t h u n e æ ris m u tu a s u m m a su i.
248
LE REMÈDE D ’AMOUR.
trop prom pt retour des calendes. Que celui qui a un père dur,
quand tout d’ailleurs réussirait au gré de ses vœ u x, ait sans
cesse devant les yeux ce père inflexible. C elu i-ci, mari d une
épouse sans dot, vit avec elle dans la pauvreté ; qu’il pense à
cette épouse, l’auteur de son triste sort. Vous possédez dans un
bon terroir une vigne fertile en raisins excellents ; craignez que
]a grappe né soit brûlée en naissant. Cet autre attend le retour
d ’un vaisseau; qu’il pense nuit et jour aux caprices de la m er,
qu’il voie les rivages couverts des déb ris de son naufrage. Que
l’un trem ble pour son fils qui est sous les drapeaux : vous, pour
votre tille nu bile; qui de nous n’a pas m ille sujets d’inquiétude ?
Pour haïr ton H élène, ô Paris ! il fallait te représenter l’horrible
spectacle de la m ort de tes frères. >' Le dieu parlait encore,
quand son im age enfantine s’évanouit avec m on son ge, si pour­
tant ce n ’était qu’un songe.
Que ferai-je ? abandonnée sans pilote au m ilieu des on d es,
ma n ef erre à l ’aventure sur des m ers inconnues. Am ant, qui
que vous soyez, évitez la solitude : la solitude est dangereuse
pour vous. Pourquoi fuir ? vous serez plus en sûreté au m ilieu
C ui p a te r e s t d u r u s , v o tis u t c e te r a c e d a n t,
H uic p a te r a n te o c u lo s d u r u s h a b e n d u s e n t .
Hic m a le d o ta ta p a u p e r c u m c o n ju g e v i v i t :
llx o r e m fa to c re d a t o b e sse s u o .
E s t tib i r u r e b o n o generosae f e rtilis u v a e
V inea ; n e n a s c e n s u v a s it u s ta , lin te .
Ille h a b e t in r e d i t u n a v im : m a r e s e m p e r in iq u u m
C o g ite t, e t d a m n o l ito r a foeda su o .
F iliu s h u n c m ile s, te filia n u b ilis a n g a n t;
E t q u is n o n c a u sa s m ille d o k iris h a b e t?
E t p o s s is o d isse tu a m , P a r i, f u n e r a f r a t r u m ,
D e b u e ra s o c u lis s u b s titu is s e tu is . »
P lu ra l o q u e b a tu r, p la c id u m p u e rilis im a g o
D e s titu it s o m n u m , si m o d o so m n u s e r a t.
Q u in fa c ia m ? m e d ia n a v im P a l in u r u s in u n d a
D e se rit : ig n o ta s c o g o r i n ir e v ias.
Q u isq u is a m a s , loca sola n o c e n t, lo ca so la c a v e to .
Q uo fu g is ? in p o p u lo t u ti o r e s se p o tes.
LE RE MÈDE D ’AMOUR.
249
de la foule. Vous n'avez pas besoin de vous isoler, l’isolem ent
aggrave les tourm ents de l’amour : vous trouverez plus de sou­
lagem ent dans un e nom breuse réunion. Si vous restez seul,
vous serez triste ; et l’im age de votre m aîtresse délaissée vien­
dra s’offrir à vos yeux : vous croirez la voir en personne. Voilà
pourquoi la nuit est plus triste que la clarté du jour. On n ’a
point alors près de soi une troupe joyeuse d’am is pour se dis­
traire de ses peines ; ne fuyez point la conversation ; ne ferm ez
point votre porte ; ne cachez point dans les ténèbres votre
visage baigné de larm es. Que Pylade soit toujours là pour con­
soler Oreste ; dans de telles circonstances les soins de l’am itié
sont d’un puissant secours. N’e st-ce pas la solitude des forêts
qui aggrava les maux de Phyllis ? La cause certaine de sa m ort,
c’est qu elle était seule. Elle courait, les cheveux épars, com m e
la foule désordonnée des Bacchantes, qui, tous les trois ans,
sur les m onts d ’Aonie, renouvelle les fêles de Bacchus. Tantôt
elle prom enait ses regards sur la m er, le plus loin qu’elle pou­
vait; tantôt, épuisée de fatigue, elle se couchait sur la grève
sablonneuse : « Perfide Démophoon ? » criait-elle aux flots in­
sensibles ; et ses plaintes douloureuses étaient entrecoupées de
N on tib i s e c r e tis , a u g e n t s é c r é ta f u ro r e s ,
E s t o p u s : a u x ilio tu rb a f u tu r a tib i e s t.
T r is tis e r is , s i s o lu s e r is , d o m in æ q u e re lic tæ
A n te o c u lo s fac iè s s ta b it, u t ip sa , tu o s.
ï r i s t i o r id c irc o n o x e s t, q u a rn le m p o r a P h œ b i :
Q uæ r e lc v e t lu c tu s , t u r b a s o d a lis a b e s t.
N ec fu g e c o llo q u iu rn ; n e c s it tib i j a n u a c la u s a ;
Nec t e n e b r is v u ltu s fle b ilis a b d e tu o s .
S e m p e r lia b e P y la d e n , q u i c o n s o le t u r O re s te n ;
H ic q u o q u e a m ic itiæ n o n le v is u s u s e r i t .
Q uid n isi s e c r e tæ læ s e ru n t P h y llid a s ilv æ ?
C e rta n e c is c a u sa e s t : in c o m ila ta f u i t .
Ib a t, u t A donio r e f e ie n s t r i e t e r i c a Bacclio
I r e s o le t lu sis b a rb a r a t u r b a c o m is ;
E t m o d o , q u a p o te r a t, lo n g u m s p e c ta b a t in æ q u o r ;
N u n c in a re n o s a lassa j a c e b a t h u m o .
Perfide Démophoon, surdas clam abat ad undas;
H u p ta q u e s in g u ltu v e rb a d o le n lis e ra n t.
250
LE REMÈDE D’AMOUR.
sanglots. Par un étroit sentier, couvert d'un épais om brage,
elle se rendait fréquem m ent au rivage de la m er. M alheureuse,
elle venait de le parcourir pour la neuvièm e fois : « Le sort en
est je té ! » d it-e lle . Et, pâlissante, elle jette les yeux sur sa cein ­
ture. Elle regarde aussi les arbres qui l’entourent ; elle hésite ;
elle repousse le projet hardi qu’elle a conçu ; elle frém it, et porte
plusieurs fois les m ains à son cou ; Pauvre Phyllis ! plût au ciel
qu’alors tu n ’eusses pas été.seule ! la forêt, déplorant ton trépas,
ne se fût point dépouillée de son feuillage ! Et vous, am ant
offensé par votre m aîtresse, jeune beauté trahie par votre am ant,
instruits par l’exem ple de P hyllis, redoutez une trop profonde
solitude.
Un jeu n e hom m e avait suivi fidèlem ent les con seils de ma
Muse ; il touchait au port ; il était sauvé, quand la rencontre
im prévue de quelques am ants passionnés fut cause de sa rechute.
L’Amour n’avait fait que cacher ses traits, il les reprit. 0 vous
qui voulez cesser d’aim er, évitez la contagion de l’exem p le : la
contagion vous est aussi nu isible qu’aux troupeaux. T el, en
contem plant les blessures d’autrui, se sent blessé lu i-m êm e;
bien des m aux se gagnent ainsi de proche en proche. Souvent
L im e s e r a t te r r a is , lo n g a s u b n u b ilu s u m b ra ,
Q uo tu lit ilia s u o s ad m a r e sæ p e p e d e s.
N ona t e r e b a t u r m is e ræ via : « Y id e ris , » i n q u il :
E t s p e c ta t z o n a m p a llid a facta s u a m .
A d sp ic it et ra m o s : d u b i ta t , r e f u g i tq u e q u o d a u d e t ;
E l tim e t, e t d ig ito s ad s u a co lla r e f e r t,
S ith o n i, tu n e c e r l e v e lle m n o n sola fu isse s ;
Non fle re s p o s itis P h y llid a , s ilv a , c o ra is l
P h y llid is e x e m p lo n im iu m s é c r é ta t im e te ,
L æ se v i r a d o m in a , læ sa p u e lla v iro .
P ræstiterat ju v e n is , q u id q u id m ea M usa j u b e b a t ,
I n q u e s u æ p o r t u p æ n e s a lu tis e r a t.
R e c c id it, u t c u p id o s i n t e r d e v e n it a m a n te s ;
E t, q u æ c o n d id e r a t, tela r e s u m s it A m o r.
Si q u is a m a s , n e c vis, fa c ito c o n ta g ia v ite s :
Hæc e tia m peco ri s æ p e n o c e r e s o ie n t .
D um s p e c ta n t o c u li læ sos, l æ d u n tu r e t ip s i ;
M u lta q u e c o rp o rib u s t r a n s ilio n e n o c e n t.
LE REMÈDE D'AMOUR.
251
un champ sec et aride est arrosé tout à coup par l’eau qui se
détourne d’un fleuve voisin ; de m êm e l’am our se glisse à noire
insu dans nos âm es, si nous ne nous éloignons pas de ceux qui
aim ent : mais nous som m es tous à. cet égard ingénieu x à nous
trom per. L’un était déjà guéri, un funeste voisinage l ’a perdu
de nouveau ; un autre n ’a pu supporler la rencontre de sa
m aîtresse. Encore m al cicatrisée, son ancienne blessure s’est
rouverte, et tous les secours de mon art sont restés sans effet.
On se garantit difficilem ent du feu qui brûle une m aison voi­
sine : vous ferez prudem m ent d’éviter le voisinage de votre
belle. Abstenez-vous de fréquenter le portique où elle a coutum e
de se prom ener, et de la rencontrer dans ces visites que pres­
crit la politesse. Pourquoi rallum er le. feu qui couve sous la
cendre? Vous ferez m ieu x, s'il est possible, d’habiter un autre
hém isphère. Si nous som m es à jeun, nous avons peine à m aî­
triser notre appétit devant une table bien servie; si nous som ­
m es altérés, le bruit d’une source jaillissante augm ente encore
notre soif. Il n’est pas facile de contenir un taureau quand il
voit une génisse, et toujours le coursier vigoureux h en n it à
l ’aspect d’une cavale.
•
I n loca n o n n u n q u a m sic c is a r e u l ia glebis*
De p ro p e c u r r e n t i ilu m in e m a n a t a q u a .
M an at a m o r te c lu s , s i n o n a b a m a n te re c e d a s j
T u r b a q u e in hoc o m n e s in g e n io s a s u m u s .
A lle r ite m ja m s a n u s e r a t : v ic in ia læ s it.
O c c u rsu m d o m in æ n o n t u l i t ille su æ .
V u ln u s in a n tiq u u m r e d i i t m a ie firm a c ic a trix ,
S u c c e ss u m q u e a r t e s n o n h a b u e r e m eæ .
P ró xi mo s
a te c lis ig n is d e fe n d itu r æ g r e :
U tile f in itim is a b s tin u is s e locis.
N ec, q u æ f e r r e s o le t s p a tia n te m fp o r tic u s illa m ,
T e f e r a t ; officium n e v e c o la tu r id e m .
Q uid j u v a t a d m o n itu te p id a m re c a le s e e r e m e n t e m ?
A ller, si p o ssis, o r b is h a b e n d u s e r i t .
Non fac ile e s u rie n s p o s ita r e t i n e b e r e m e n s a ,
E t m u lta m s a lie n s in c itâ t u n d a s itim .
Non f a c ile e s t v isa t a u r u m r e t i ñ e r e ju v e n c a :
Fortis equus visæ selhper adhinnit eqüæ.
252
LE REMÈDE D ’AMO.U|R.
Lorsqu'à force de lutter, vous toucherez enfin au p o r t , ce
n ’est pas assez d’abandonner votre m aîtresse : il faut renoncer
encore à sa sœ ur, à sa m ère, à la nourrice, sa confidente ; enfin
à tout ce qui lient à sa personne. Craignez qu un esclave, ou
une soubrette ne vienne, les veux m ouillés de larm es fein tes et
d ’un air suppliant, vous souhaiter le bonjour de sa part ; et
n ’allez point, par une dangereuse cu riosité, dem ander de ses
n ouvelles. Contenez-vous ; votre discrétion aura sa recom pense.
Et vous, qui énum érez les m otifs que vous avez eus de rom pre
avec votre m aîtresse, et les nom breux sujets de plainte qu elle
vous a don nés, cessez de l’accuser : vous vous vengerez m ieux en
gardant le silence, ju sq u ’à ce qu’elle n'excite plus m êm e vos re­
grets. Il vaut m ieux vous taire, que de répéter que vous avez cessé
d’aim er. Celui qui dit à tout le m onde : « Je n ’aim e plu s, » aim e
encore. On arrête plus sûrem ent un incen die en l’éteignant peu
à peu qu’en l ’étouffant d’un seul coup. Éloignez lentem ent
l’am our, et votre guérison est certain e. Un torrent, d’ordinaire,
est plus im pétueux qu'un fleuve ; m ais le cours de l’un a peu
d’étendue et de durée, l ’autre coule loin et toujours. Que, pareil
li.c c u b i p ra e s tite ris , u t tá n d e m lito ra ta n g a s ,
Non s a tis e s t i p s a n r d e s e r u is s e lib i.
E t s o r o r , e t m a t e r v a l e a n t .e t co n scia n u t r í s ,
E t q u itlq u id dom inae p a r s e r i t u lla tu ® .
Nec v e n ia t s e rv u s , n e c flen s a n c illu la fic tu m ,
S u p p lic ite r dom inae n o m in e d i c a t : Ave!
N ec, si s c ir e v o le s, q u id a g a t l a m e n illa , r o g a b is .
P r o fe r : e r i t lu c r o lin g u a r e t e n ta s u o .
T u q u o q u e , q u i c a u sa m liu iti r e d d is a m o r is ,
D eque t u a d o m in a m u lta q u c r e n d a r e f e r s ;
P a r c e q u e r i : m e liu s s ic u lc is c e r e tac e n d o ,
D um d e s id e r iis e lllu a t illa tu is .
E t m a lim lac e a s, q u a in te d e s is s e lo q u a r is .
Qui n im iu rn m u ll ís , N on a m o , d ic it, a m a l.
Sed m e lio re Pide p a u la lim e x ti n g u i tu r ig n is ,
Q uam s ú b ito : l e n t e d e s in e ; t u tu s e r is .
F lu m in e p e rp e tu o l o r r e n s s o le t a c riu s i r é ;
S ed tu rn e n liccc b re v is e s t : illa p e re n n is a q u a .
LE REMÈDE D’AMOUI!
‘253
au nuage qui s ’évanouit insensiblem ent dans les airs, votre
amour s’éteigne doucem ent et par degrés. C’est un crim e de
haïr aujourd'hui la fem m e qu’on adorait hier : une transition
aussi brusque ne convient qu’à des âm es féroces. I) suffit de
cesser de lui rendre des soins : celui dont l’am our se term ine
par la haine, ou aim e encore, ou ne se guérira que difficilem ent
d’une passion qui fait son m alheur.
Il est honteux qu'un amant et sa m aîtresse, naguère si tendre­
m ent un is, deviennent tout à coup ennem is déclarés. Thém is
elle-m êm e n ’approuve point ces querelles odieuses. Tel souvent
intente un procès à une fem m e qu’il aime encore : lorsque le
ressentim ent ne survit pas à l ’am our, celui-ci, libre de toute
contrainte, s’éloigne prom ptem ent. Un jour je servais de tém oin
à un jeune hom m e, sa m aîtresse était près de là dans sa litière ;
il éclatait contre elle en reproches sanglants, en paroles m ena­
çantes. Au m om ent où il allait l’assign er: « Q uelle sorte donc de
sa litière,» dit-il. Elle en sort: à l’aspect de son am ante, il reste
m uet ; les bras lui tom bent, les tablettes accusatrices s'échap­
pent de ses m a in s: il se précipite sur son sein en s’écriant:
« Tu l ’em portes ! » Se retirer paisiblem ent est un parti plus sûr
et plus convenable, que de passer du lit aux clam eurs du barreau.
F a lla t, e t in te n u e s e v a n id u s e x e a t a u ra s ,
P e r q u e g ra d u s m o lle s e m o r ia tu r a m o r.
S e d m o d o d ile c ta m s c elu s e s t o d isse p u e lla m :
E x itu s in g e n iis c o n v e n it is te fe ris.
N on c u r a r e s a t e s t : o d io q u i fin it a m o re m ,
A u t a m a t, a u t æ g r e d e s in e t e s se m is e r.
T u rpe , v ir e t m u lie r , jim c li m o d o , p r o lin u s lio s te s
Non illa s lite s A p pias ip s a p r o b a t.
S æ pe r e a s f a c iu n t, e t a m o n t : u b i n u l la s im u lta s
l n c id it, a d m o n itu l ib e r a b e r r a t a m o r.
F o rte a d e ra m ju v e n i, d o m iu a m le c lic a te n e b a t
H o rre b a n t sæ vis o m n ia v e rb a m in is.
J a m q u e v a d a tu r u s : « L e c lic a p r o d e a t, » in q u it.
P r d d ie r a t : visa c o n ju g e , m u tu s e ra t.
E t m a n u s , e t m o n ib u s d u p lic e s c e c id e re la b e llæ :
V e n it in a m p le x u s ; a lq u e i ta , « V in cis, » a it.
T u tiu s e s t, a p tu m q u e m a g is , d is c e d e re pace,
Q uam p e te r e a th a la m is litig io s a fo ra .
T. I.
,5
254
LE REMÈDE D ’AMOUR.
Laissez-la sans litige garder les présents que vous lui avez faits;
souvent on gagne beaucoup à faire un léger sacrifice.
Surtout, si le hasard vous réunit dans le m êm e lieu, n ’oubliez
pas alors de faire usage des arm es que je vous ai don nées !
Courage donc! Combattez vaillam m ent : P enthésilée doit tom ber
sous vos coups. Rappelez à votre m ém oire, et votre heureux
rival, et la porte inflexible à votre am our, et ces vains serm ents
dont l’infidèle prit les dieux à tém oin . N’allez pas, parce que
vous devez la voir, arranger avec plus de soin vos cheveux, ou
disposer avec plus d’art les plis onduleux de votre robe. Ne
prenez pas tant de peine pour plaire à uh e fem m e qui désorm ais
vous est étrangère ; faites en sorte quelle ne soit pour vous
qu'une fem m e ordinaire.
Savez-vous ce qui s’oppose le plus au succès de nos efforts?
Le voici : chacun peut là-dessu s consulter sa propre expérien ce.
Nous cessons trop tard d’aim er, par ce que nous nous flattons
toujours qu’on nous aim e encore. Séduits par notre am our-pro­
pre, nous som m es une race crédule. Ne croyez donc pas aux ser­
m en ts, ils sont si trom peurs! le nom m êm e des dieux im m ortels
ne peut donner aucun poids au parjure. N’allez pas surtout vous
M u n e ra q u æ
dedcris, habeat sine lite jub eto ,
E s s e s o ie n t m a g n o d a m n a m in o ra b o n o .
Quon si v o s a liq u is c o n d u c e t c a s u s in n n u m ,
M ente m e rn o r t o ta , q u æ d a m u s a rm a , t e n c .
N u n c o p u s e s t a r m i - ; h ic , o f o rtis s iin e , p u g n a :
V in c e n d u e s t telo P e n th e s ile a lu o .
N u n c tib i r iv a 1is, n u n c d u r u m lim e n a m a n ti,
N u n c m e d iis s u b e a n t i r r i t a v c ib • Deis.
Nec c o m p o n e c o m a s, q u ia s is v e n tu r u s a d illa m ;
N ec to g a s il laxo c o n s p ic ie n d a s in u .
N ulla s it u t p lat e a s a lie n æ c u ra p u e llæ ;
J a m fa< ito c m u llis u n a sit ilia tib i.
S ed quid præ cipue nostris conatibus obstet,
E lo q u a r ; e x e m p lo q u e m q u e d o c e n tc su o .
D e sin im u s ta r d e , q u ia n o s s p e ra m u s a m a r i :
D um sibi q u is q u e p la c e t, e re d u la l u r b a s u m u s .
At l u n e c voces, q u id e n irn la lla c iu s illis !
C re d e , n e c æ t e r n o s p o n d u s h a b e re Dcos.
LE REMÈDE D'AMOUR,
255
laisser toucher par les larm es de l’infidèle : ses yeux ont appris
à pleurer avec art. Le cœ ur des am ants est en butte à m ille
artifices, com m e le galet du rivage ballotté en tous sens par les
flots de la m er. Ne dites point quels sont les m otifs qui vous
font préférer u n e rupture; et, continuant de souffrir en se­
cret, ne parlez pas du sujet de vos douleurs. Ne rappelez
pas ses torts, de peur qu’elle ne s’en justifie : au contraire,
laissez-lu i beau je u ; dût sa cause en paraître m eilleure que
la vôtre. Le silen ce annonce la force ; se répandre en in vec­
tives contre une infidèle, c’est lui dem ander une explication
satisfaisante.
Je ne prétends point im iter le roi d’Ithaque ; je n ’oserais
point com m e lui plonger dans un fleuve les flèches rapides et
le flambeau brûlant de l’Amour ; je ne couperai point ses ailes
purpurines ; le but de m es leçons n ’est pas non plus de déten­
dre son arc divin. Mes chants se bornent à donner des avis :
am ants, suivez m es c o n seils; et toi, dieu de la san lé, Phébus,
continue, com m e tu l’as fait ju sq u ’ici, de seconder m on entre­
prise! je l’entends, j ’entends retentir sa lyre et son carquois :
à ces signes certains je reconnais le dieu. Voici Phébus!
N eve p u e lla r u r a la c r y m is m o v e a re cav elo :
Ut f le r e n t, o c u lo s e r u d i e r e suos.
A rtilm s in n u m e r is m e n s o p p u g n a tu r a m a n t u m ,
Ut la p is æ q u o r e is u n d iq u e p u lsu s a q u is .
Nec c a u sa s a p e r i, q u a r e d iv o rtia m a l i s ;
N ec d ie , q u id d o le a s ; c la m ta m e n u s q u e dolc.
Nec p c c c a ta r e f e r , n e d ilu â t : ip s e fa v e b is,
Ut m e lio r c a u sa c a u sa s it ilia tu a .
Qui s ile t, e s t firm u s ; q u i d i c i t m u lta puelluc
P r o b r a , s a tis fie ri p o s tu la t ilie s ib i.
N on ego Dulichio furiales m ore sagittas,
Nec r a p i d a s a u s im t in g e r e in a m n e faces.
N ec nos p u r p u r e a s p u e r i r e s e c a b im u s a la s ;
Nec s a c e r a r t e m ea la x io r a rc u s e r it.
C o n s iliu m e s t q u o d e u m q u e can o : p a r e te c a n e n t i ;
U tq u e facis, c œ p tis , P h œ b e s a lu b e r , a d e s!
P iiœ b u s a d e s l : s o n u e re
lyrse;
s o n u e re p b a r e tr æ *.
Signa Deum nosco per sua : Phœbus adest.
‘256
LE REMÈDE D’AMOUR.
Comparez avec la pourpre de Tvr une laine tein te à A m yclée;
cette dernière vous paraîtra hideuse : que chacun de vous com ­
pare de m êm e sa m aîtresse aux plus belles fem m es ; et il rougira
de l’objet de son am our Junon et Pallas purent d’abord sem bler
belles à Paris; m ais, com parées à V énus, l ’une et l ’autre furent
vaincues. Ne bornez pas ce parallèle à la figure, m ettez aussi
dans la balance le caractère et les talen ts ; surtout que l’am our
n ’offusque pas votre jugem ent.
Le rem ède que je vais indiquer m aintenant est peu de chose;
m ais, m algré son peu d’im portance, il a été utile à plus d’un
am ant, et à m oi le prem ier. Gardez-vous de conserver et de
relire les billets doux de votre m aîtresse : l’esprit le plus ferm e
serait ém u d’une sem blable lectu re. Jetez, quoi qu’il vous en
coùie, jetez au feu toutes ses lettres, et dites : « Puisse ce bra­
sier consum er aussi m on am our! » La fille de T hestius, à l'aide
d ’un talal tison , brûla son fils absent ; et vous, vous hésiteriez à
livrer aux flam m es ces perfides écrits 1 Éloignez aussi de vos
yeux, si vous en avez le courage, la cire qui reproduit ses traits :
pourquoi rester épris d’une m uette im age? Ce fut ce qui perdit
Confer
A m yclasis m e d ic a tu m v e llu s a h e n is
M úrice c u m T y rio : t u r p i u s ill u d e r i t .
Vos q u o q u e fo rm o s is v e s ir a s c o n f e r tc p u e lla s :
In c ip ie t dom inoe q u e m q u e p u d e r e suas.
U tr a q u e form osas P a r id i p o t u e r e v i d e r i ;
Sed sib i c o lla ta m v ic it u I r a m q u e V en u s.
Nec s o la m f a c i c m ; in o re s q u o q u e c o n fe r e l a r l e s :
T a n tu m ju d ic io n c t u u s o b s it a m o r .
E xiguum est, quod deinde canam ; sed p ro fu it illud
E x ig u u m m u llís, in quibus ipse fui.
S c rip ta cave r e le g a s blandas s é rv a la p u ellas :
C o n s ta n te s á n im o s s c ri ta r e lé e la m o v e n t.
O m n ia p o n e fe ro s , p o n e s in v itu s , in i g n e s ;
E t dic : « A rd o ris s it r o g u s i s te m e i. »
T iie s tia s a b s e n le m s u c c e n d it s tip ite n a tu m :
Tu lim ide flammie p edida verba d a b is !
Si p o te s , e t c e ra s re m o v e : q u id im a g in e m u ta
C a rp e ris ? b o c p e r i i t L a o d a m ia m o d o .
LE REMÈDE D ’AMOUR.
Laodamie. Il est aussi des lieux dont la vue est nu isible. Fuyez
surtout ceux qui furent le théâtre de vos plaisirs : ils vous rap­
pelleraient m ille souvenirs douloureux. « Elle était l à ; c’est là
que je la vis couchée; voici le lit où je dorm is dans ses bras;
c ’est ici que, dans u n e nuit voluptueuse, elle m ’enivra de
plaisirs. » Ces souvenirs réveillent l'am our; la blessure mal
ferm ée se rouvre : la m oindre im prudence est nuisible aux con­
valescents. Si vous approchez le soufre d’une cendre à peine
éteinte, le feu se rallum e, et l'étincelle devient un incen die. De
m êm e, si vous n ’évitez avec soin tout ce qui peut réveiller votre
am our, vous verrez se rallum er la flamme que vous croyez
éteinte. La flotte des Grecs eût bien voulu fuir le prom ontoire
de Capharée et le fanal trom peur qu’alluma le vieux Nauplius
pour venger la m ort de son fils ! Le nautonnier prudent se
réjouit quand il a franchi le détroit de Scylla : vous, gardez-vous
des lieux vers lesquels vous entraîne un trop doux penchant :
qu’ils soient pour vous les Syrtes ; évitez ces rochers A crocérauniens, et cette cruelle Charybde, qui revom it sans cesse les
flots qu’elle engloutit.
Il est encore d’autres rem èdes dont on ne peut ordonner
l’em ploi, mais qui, lorsqu’ils sont l ’effet du hasard, sont souvent
E t lo ca m u k a n o c e n t : f u g ito loca c o n scia v e s tri
C o n c u b itu s ; c a u sa s m ille d o îo ris h a b e n t.
H ic f u i t ; h ic c u b u it ; th a la m o d o r m iv im u s isto :
Hic m ih i lasc iv a g a u d ia n o c le d é d it.
A d m o n itu r e f r ic a tu r a m o r ; v u ln u s q u e n o v a tu m
S c in d itu r : in firm is c a u sa p u s illa n o c e t.
Ut, p æ n e e x tin c tu m c in e r e m si s u lf u r e ta n g a s ,
V ivet, e t e m in im o m a x im u s ig n is e r i t .
S ic, n is i v ita r is q u id q u id re u o v a b it a m o re m ,
F la m m a r e d a r d e s c e t, q u æ m o d o n u lla fu it.
A rgolides c u p e r e n t lu g is s e C a p h a re a p u p p e s ;
T e q u e , s e n e x , l u c l u s ig n ib u s u lte tu o s.
P r æ l e r i ta c a u tu s N ise id e n a v ita g a u d e t :
Tu loca, q u æ n im iu m g r a ta f u e r e , cav e.
Ilæ c tib i s in t S y r te s ; h æ c A c ro c e ra u n ia vita
H in c v o m it e t p o ta t d i r a C h a ry b d is a q u a s.
S ont,
q u æ n o n p o s s in t a liq u o c o g e n le j u b e r i ;
S æ pe t a m e n c a su fac ta j u v a r e s o ie n t.
258
LE REMÈDE D’AMOUR.
d ’un puissant secours. Que Phèdre devienne pauvre ; et N eptune
épargnera les jours de son p etit-fils; et il n ’enverra pas ce
m onstre m arin qui épouvanta les chevaux d’H ippolyte. Réduisez
Pasiphaé à l'in d igen ce; elle aim era sans em portem ent. Le luxe
et les richesses alim entent l’am our. Pourquoi nul am ant ne
séduisit-il H écalès; pourquoi nu lle fem m e ne ca,.tiva-t-elle Irus?
c ’est que tous deux étaient pauvres. La pauvreté n’a pas de
quoi nourrir l’am our : ce n ’est pas toutefois un e raison suffi­
sante pour désirer d’être pauvre. Mais ce qui vous im porte, du
m oins, c ’est de ne pas fréquenter les théâtres, jusqu a ce que
l’am our soit entièrem ent banni de votre cœ ur. Les sons des
cithares, de (lûtes et des lyres, les voix m élod ieuses, les m ou­
vem ents cadencés de la danse énervent l’âm e. Chaque jour on
y voit rep résenter de lictives am ours......................................
Forcé par m on art de vous enseigner ce que vous devez fuir
et ce qui peut vous être utile, je le dis à regret : n e touchez
point aux poêles érotiqu es. Père dénaturé, c ’est proscrire m es
propres enfants. Fuyez Callim aque ; il n ’est point ennem i de
l ’am our ; et toi, poète de Cus, tu n ’es pas m oins nuisible que
P e r d a t o p e s P h æ d re ; p a rc e s , N e p tu n e , n e p o l i ,
N ec fa c ie t p a v id o s t a u r u s a v itu s e q u o s .
G nosida fec isse s in o p e m ; s a p ie n te r a m a s s e t.
D iv itiis a li t u r l u x u rio s u s a m o r.
C u r n e m o e s t, H e c a le n ; n u lla e s t, qua* c e p e r i t I r o n ‘N e m p e q u o d a lt e r e g e n s , a lt é r a p a u p e r e r a t.
Non h a b e l, u n d e s u u m p a u p e rta s p a s e a t a m o r e m :
N on ta m e n hoc t a n t i e s t, p a u p e r u t e s se v e lis.
At tib i s it t a n t i , n o n in d u lg e r e t h e a t r i s ;
Dum b e n e d e v a c u o p e c to r e c e d a t a m o r.
E n e r v a n t a n im o s c it h a r æ , lo to s q u e , l y r æ q u e ;
E t vox, e t n u m e r is b r a c h ia m o ta s u is .
l ll ic a d s id u e û c ti s a l t a n t u r a m a n te s .
Quid c a v ea s uuctor, quid ju v et, a rte docet.
E lo q u a r invitus : teneros n e tange poetas.
S u b m o v e o d o te s im p iu s ip se m ea s,
C a llim a c h u m f u g ito ; n o n e s t in im ic u s A m o ri;
E t c u m C a llim a c h o tu q u o q u o , Coé, n o ces.
LE REMÈDE D ’AMOUR.
259
Callimaque. Oui, Sapho m ’a rendu plus tendre pour m on am ie ;
et la Muse du vieillard Téos n ’a pas rendu m es m œ u rs bien sé­
vères. Qui pourrait sans danger lire les vers de Tibulle, ou ceux
du poëte qui consacra tous ses chants à sa chère Cynthie?
Quel cœ ur de roche ne serait attendri après avoir lu Gallus?
Et je ne sais quelle douceur contagieuse respire aussi dans m es
vers.
Si le dieu qui m e sert de gu id e, A pollon, n ’abuse point de
son p oëte, un rival est la principale cause de nos m aux. N’allez
donc pas vous figurer que vous avez un rival ; et croyez pieuse­
m ent que votre belle couche seule dans son lit. Ce qui rendit
plus ardent l’am our d ’Oreste pour H erm ione, c ’est qu’elle était
devenue la m aîtresse d’un aulre. Pourquoi te lam enter ainsi,
M énélas? Tu te rendais en Crète sans ton épouse , et tu pouvais
rester longtem ps éloigné d’elle. Mais, depuis que Paris l’a enlevée,
tu ne peux plus vivre sans ton H élène: l’amour d’un autre a
stim ulé le tien. Ce qui su rtou t faisait couler les larm es d'Achille,
lorsque Briséis lui fut ravie, c’était de la voir porter ses char­
m es dans le lit du fils de P listh èn e. Et, croyez-m oi, il ne pleu-
Me c e r t e S a p p h o m e lio re m fe c it arnica»;
N ec rig id o s m o re s T e ia M usa d e d it.
C a rm in a q u is p o tu it t u to le g is s e T ib u lli,
Vet tu a , c u ju s o p u s C y n th ia s o la f u it ?
Q uis p o tu it lecto d u r u s d is c e d e re G allo ?
E l m e a n e s c io q u id c a r m in a d u lc e s o n a n t.
Qood,
n is i d u x o p e ris v a te m f r u s t r a l u r A pollo,
yE m ulus e s t n o s tr i m a x im a c a u sa m ali.
At tu riv a le m n o li tih i fin g e re q u e m q u a m ,
tu q u e s u o s o la m c re d e j a c e r e lo ro .
A c riu s H e rm io n e n id e o d ile x it O restes,
E s s e q u o d a l t e r i u s c c e p e ra t ilia v ir i.
Q uid, M cnelae, d o le s ? iltas s in e c o n ju g e C re te n ,
E t p o te ra s n u p ta l e n tu s a b e ss e tu a .
U t P a r is lia n c r a p u it, n u n c d e m u m u x o r e c a re re
N on p o le s ; a lt e r i u s c re v it a m o re tu u s .
H oc e t in a b d u c ta B rise id e fle b a t A chilles,
I lla m P lis lh e n io g a u d ia f e r r e to ro .
260
LE REMEDE D ’AMOUR.
rait p a s s a n s r a is o n : Agam em non fit ce qu’il ne pouvait se
dispenser de faire, à m oins de rester dans un e hon teu se inac­
tion ; il fit ce que j ’aurais fait à sa place ; car je ne su is pas plus
sage que lui. Ce fut le plus doux fruit de la jalousie qui
régnait entre ces deux chefs. Car, lorsque A gam em non jure par
so n sceptre qu’il n ’a jam ais touché B riséis, il ne p ense point que
son sceptre soit un e d ivinité.
Fassent les dieux que vous puissiez passer le seuil de la m aî­
tresse que vous avez abandonnée, sans vous arrêter, sans que
vos pieds trahissent votre résolution ! Et vous le pouvez, si vous
le voulez fortem ent ; m ais alors il faut de la ferm eté,, alors ¡1
faut redoubler le pas, et enfoncer l'éperon dans les flancs de
votre coursier. Figurez-vous que sa m aison est peuplée de L otopliages, que c ’esl l'antre des Sirèn es: déployez les voiles et faites
force de ram es. Je voudrais m êm e que ce rival, qui naguère
vous causait des chagrins si vifs, vous en vinssiez à ne plus le
regarder com m e un ennem i. Du m oins, si vous conservez contre
lui un levain de h ain e, vous devez le saluer : lorsque vous
pourrez enfin l’em brasser, vous serez guéri.
M aintenant, pour accom plir tous les devoirs d'un bon m édecin,
je vais vous enseigner les alim ents dont vous devez vous absteN ec f r u s t r a fle b a t, m ilii c ré d ité : f e c it A trid e s
Q uod si n o n f a c e r e t, t u r p i t e r e s s e t i n e r s .
C e rte e g o fe c is se m , n e c s u m s a p ie n tio r illo :
In v id iæ f ru c tu s m a s im u s ille f u it.
N am s ib i q u o d n u n q u a m ta c ta m B ris e id a j u r â t
P e r s c e p tr u m , s c e p tr u m n o n p u t a t e s s e Deos.
Di fa c ia n t, d o m in a i p o ssis t r a n s i r e r e lic tæ
L im in a , p ro p o s ito s u fü c ia n tq u e p e d e s.
E t p o te r is , m o d o ve lle te n e ; n u n c f o r tite r ir e ,
N u n c o p u s e s t c e le r i s u b d e re c a lc a r e q u o .
Rio L o to p h a g o s, illo S ire n a s in a n tr o
E sse p u t a : r e m i s a d jic e v e la tu is .
H u n e q u o q u e , q u o q u o n d a m n im iu m r iv a le d o leb a s,
V e lle m d e s in e r e s h o s tis h a b e re lo eo .
At c e r te , q u a m v is odio r é m a n e n te , s a lu la :
O scula q u u m p o te r is j a m d a r e , s a n u s e ris .
E cciî c ib o s e tia m , m e d ic in æ lu n g a r u t o m n i
M u n e re , q u o s fu g ia s , q u o s v e s e q u a r e , d a b o
LE R E M È D E D ’AMOUR.
261
nir et la diète que vous devez suivre. Toute plante bulbeuse est
égalem ent nuisible, soit qu'elle vien ne de la Daunie, ou de Mégare, ou des rivages de l ’Afrique. Il est prudent de s’abstenir
de la roquette stim ulante et de tout ce qui nous excite aux plai­
sirs de l’am our. Vous vous trouverez bien de faire usage de la
rue qui rend l’œ il plus vif et qui éteint dans nos sens le feu des
désirs. Vous m e dem andez ce que je vous prescris à l’égard du
jus de la treille? je vais, surpassant votre espérance, vous satis­
faire en peu de m ots. Le vin dispose notre âm e aux plaisirs, à
m oins que nous n’en prenions assez pour plonger nos esprits
dans un profond engourdissem ent. Le vent entretien t le feu, le
vent peut aussi l’éteindre ; léger, il alim ente la flam m e ; trop
violent, il l’étouffe. Point d’ivresse donc, ou qu’elle soit assez
com plète pour noyer tous vos chagrins. Rien de plus nuisible
que de garder un m ilieu entre l’ivresse et la sobriété.
Mon ouivre est achevée ; je touche enfin au port où je voulais
aborder : couronnez de guirlandes m a nef fatiguée. A m ants,
jeunes beautés, bientôt guéris par m es vers, vous rendrez à
votre poète de pieuses actions de grâces.
D aurrius, a n L ibycis b u lb u s lib i m is s u s a b o ris ,
An v e n ia l M e g a ris, n o x iu s o m n is e r i t .
Nec m in u s e r u c a s a p tu m v i ta r e s a la c e s ,
E t q u id q u id V e n e ri c o rp o ra n o ^ tra p a r a t.
U tiliu s s u m a s a c u e n te s lu m in a r u ta s ,
E t q u id q u id V e n e ri c o rp o ra n o s tr a n e g a t.
Q uid tib i p ræ c ip ia m d e B acchi m u n e r e , q u æ r is ?
S pe b r e v iu s m o n ilis e x p e d ie r e m e is.
Vina p a r a n t a n im u m V en eri, n isi p lu r im a s u m a s ,
E t s tu p e a n t m u lto c o rd a s e p u lta m e ro .
N u t r il u r v e n to , v e n to r e s t in g u i l u r ig n is :
L e n is a lit H am m am , g r a n d io r a u r a n e c a t.
A ut n u l la e b rie la s , a u t ta n t a s it, u t lib i c u ra s
Et ip ia t : si q u a e s t i n te r u l r a m q u e , n o c e t.
H oc o p u s e xegi : fessæ d a te s e r t a c a rin æ ;
C o n tig im u s p o r tu m , q u o m ih i c u rs u s e ra t.
P o s tm o d o r e d d e tis s a c ro p ia v o ta p o e læ ,
C a rm in é s a n a li fe m in a v irq u e m eo .
15
.
.
PONTIQUES
T R A D U C T IO N
DE
M.
N.
C AR E SME
ANCIEN REC TEU R
SO IG N E U SE M E N T R E V U E
PAR M. J .-P . C H A R PE N T IE R
INTRODUCTION
Ovide a peint d’un mot sa vocation merveilleuse pour la poésie :
Q uid q u id te n ta lja m s c rib e re v e rs u s e ra t.
Le même vers eût pu lui servir à peindre la faiblesse qu’il montra
dans son exil chez les Scythes ; il eût suffi d’y faire un léger chan­
gement et de l’écrire ainsi :
Q uid q u id te n ta b a m s c rib e re q u e s lu s e ra t.
Car, depuis son départ de Rome, il ne trouva plus de paroles que
pour la plainte, plus d’inspiration que dans la douleur.
D’autres exilés n’ont point montré la même faiblesse : ils ont été
forts dans la disgrâce, ou du moins ils ont pu renfermer leur dou­
leur au fond de leur âme et souffrir avec dignité, ce qui est encore
de la force.
Ovide, au contraire, manque tout à fait au respect qu’on se doit à
soi-m êm e, surtout dans le m alheur; il souffre, c’est déjà beaucoup
pour un homme de cœur ; mais ce n’est pas assez pour lui : il veut
que tout le monde sache combien il souffre ; il étale ses blessures, il
les compte; il se plaît à multiplier les témoignages de sa faiblesse;
il ne dit même pas, comme la Phèdre de Racine :
Je te lais s e tr o p v o ir m e s h o n te u s e s d o u le u rs .
Non ; car il ne trouve point de honte à souffrir ni à se plaindre, et
si, dans quelques-unes de ses lettres, il avoue qu’il rougit de redire
cent fois la même chose, ce n’est point par un retour au sentiment
de sa dignité personnelle, c’est parce qu’il a reconnu l’inutilité de
ses plaintes et de ses prières tant de fois répétées.
266
IN T R O D U C T IO N .
Cette faiblesse de sa part n’est point un mystère difficile à com­
prendre : Ovide était l’homme du monde qui avait le moins de
morgue et de prétention à la dignité ; un beau génie et une âme
assez commune, voilà son lot à lui comme à Cicéron. Il avait préci­
sément tout ce qu’il fallait pour plaire dans la société romaine au
temps d’Auguste, et, pour s’y plaire, une nature franche, expansive
et sensuelle, une organisation nerveuse et impressionnable, un cer­
tain laisser-aller dans les mœurs, une certaine faiblesse de caractère
dont ses ouvrages portent partout l’empreinte ; l’amour des femmes,
d'ailleurs, le goût du luxe, un épicuréism e élégant, des habitudes
molles et efféminées : ces choses ne vont pas d’ordinaire avec la force
d’âme, et n’impliquent pas un fort sentiment de dignité personnelle.
Ovide n’était pas un stoïcien, pour dire à la douleur : « Tu n’es pas
un mal. » L’auteur des Am ours, de l'A rt îl’aim er, des Héroïdes, etc.,
qui avait publiquement avoué tant de peines amoureuses, pouvait
tout aussi bien confesser les tourm ents de son exil : celte faiblesse
de sa part ne devait étonner personne. Pour lui, la question du bienêtre dominait le sentiment de sa dignité personnelle, comme son
amour-propre de poète; et lui-même le fait assez entendre, quand
il dit que sa position présente n’est pas assez bonne pour lui laisser
le souci de la gloire.
N on ad e o e s t b e n e n u n c u l s it m ih i g lo ria c u ræ .
Les mêm es causes qui l’empêchèrent de souffrir avec dignité,
c’est-à-dire en silence, devaient lui rendre cet exil insupportable.
De quoi se plaint-il dans toutes ses lettres? du froid, du climat af­
freux, de la solitude et des mœurs sauvages qui l’environnent. Gâté
par le doux ciel de l italie, délicat et maigre, affaibli d’ailleurs par la
débauche, il frissonne et tremble sous le vent glacé du nord, en pré­
sence d’une nature effrayante et ennemie de l’homme. Là, plus de
frais ombrages sous un ciel de feu, plus de nuits tièdes et parfu­
mées, plus de chants d’amour, plus de douces causeries, plus de
belles femmes ne respirant que pour le plaisir ; autour de lui, la
neige qui couvre la terre comme d’un linceul de mort, les glaces du
Danube, le vent qui mugit à travers les arbres dépouillés, la flèche
du Scythe qui siffle dans l'air, et, plus que tout cela, une société
froide, pauvre, et rude comme le ciel du nord, qui ne le comprend
pas, et pour laquelle il confesse lui-m êm e qu’il est un Barbare :
B a r b a ru s h ic ego s u m q u ia n o n in te llig o r illis .
Faut-il s’étonner de ses plaintes et blâmer sa douleur? en vérité,
INTRODUCTION.
267
nous n’en avons pas la force. Nous regrettons, sans doute, que ce bel
esprit n’ait pas su se créer de nouvelles habitudes, se concentrer,
se replier sur lui-même, et profiter de son exil pour se donner, par le
travail et la solitude, cette correction, ce goût, cette pureté qu’il n’avait
pu acquérir dans le tourbillon de la société romaine ; nous sommes
fâchés de le voir vivre sur son passé, se nourrir de regrets, se consumer
dans une vaine espérance ; de le voir s’éteindre, en un mot, comme
une plante dont la vie ou la mort sont attachées à des influences de
sol et de climat; mais nous concevons qu’il est difficile à cinquante
ans de refaire sa vie et de la jeter sur un plan nouveau.
Les Politiques, remarquables d’ailleurs par bétonnante facilité du
style, comme tous les ouvrages du même auteur, sont un fruit de
sa vieillesse et surtout de son exil. On sent que le ciel du Nord, en
éteignant le leu de ses passions, a refroidi sa verve poétique : son
imagination est riche encore, mais elle est pâle et quelquelois som ­
bre. Le poêle le sentait lui-mêine : il se plaint en plusieurs endroits
que l’inspiration lui manque ; il n’a point de lecteurs pour applaudir
ses vers, et tout ce qu’il écrit le décourage en ne lui révélant que
trop la triste défaillance de son génie. Cependant, comme l'observe
avec raison M. Charpentier, dans sa Biographie d’Ovide, il faut bien
se garder de croire qu’il soit tombé aussi bas que notre grand lyri­
que, qui fit tant de mauvais vers en Allemagne. Le caractère de
J.-B. Rousseau se montra plus ferme dans l’exil ; mais le génie
d’Ovide résista mieux à son influence.
Ce qu’on regrette surtout dans les Politiques, c’est que notre poêle
se soit si peu identifié avec les peuples parmi lesquels il était forcé
de vivre : Platon jetait un regard pénétrant et curieux sur la bar­
barie. Si Ovide avait été philosophe, il eût pu, en comparant les
mœurs romaines avec celles des rudes et vigoureuses nations qu’il
avait sous les yeux, deviner en partie le rôle qu’elles devaient jouer
plus tard, dans la vieillesse de l’Empire ; mais il croyait Rome éter­
nelle, et cette foi profonde ne lui permettait pas de chercher autre
chose dans l’avenir.
Du reste, c’est mal à propos que, jusqu’ici, les éditeurs ont donné
aux Politiques le titre d'Elégies : ce sont des lettres, et même des
lettres d'un intérêt grave pour l’auteur, puisque dans toutes il s'agit
de la plus grande alfaire qu’il eût au monde, son exil. Se rappeler
au souvenir dé ses amis, réchauffer leur zèle, exciter leur dévoue­
ment, guider fini xpérience de sa femme, et enhardir sa tim idité ;
flatter Auguste, Livie, Tibère, Germanicus, toute la famille impé­
riale; faire connaître à Rome tout ce que le besoin d’y revenir lui
avait inspiré d’adulation basse et d’idolâtrie grossière : voilà l’objet
208
INT ROD UCT ION .
réel de ces lettres, dont la forme et le style seuls sont poétiques.
Plusieurs de ces lettres portent le cachet d’un grand désespoir et
d’une tristesse profonde ; d’autres ne prouvent guère que l’ennui de
l’auteur et le besoin de passer le temps à quelque chose; lui-m êm e
ne s’en cache pas : n’aimant ni le jeu ni le vin, et ayant cessé d’ai­
mer les femmes, ou plutôt de les rechercher, soit que celles du pays
n’eussent pas le don de lui plaire, soit qu’il craignît les caquets
d’une petite ville, soit enfin que le climat, l’âge ou la raison l’eus­
sent rendu plus honnête homme à cet égard ; privé de livres, et ne
pouvant se livrer aux travaux de l’agriculture, qu’il aimait, il avoue
naïvement que les heures lui pèsent, et qu’il est, comme dit Shakes­
peare, la proie du temps, lo the lim e a pr'ey. C’est à ce besoin de
se défendre contre l’ennui que nous devons la plupart de ces lettres.
Nous avons dit plus haut combien Ovide, par son organisation ner­
veuse et sa nature expansive, avait besoin de mouvement, de bruit,
de vie extérieure et de vives émotions : c’était, par conséquent,
l’homme le moins fait pour la solitude, et qui offrait le plus de
prise à l’ennui.
Ce fut l’ennui sans doute, autant que le besoin de flatter les maîtres
de l’Empire, qui lui inspira l’idée de chanter les louanges d'Auguste
en langue gétique. Lui-m êm e s'accuse, en rougissant, du nom de
poêle qu’il s’est acquis chez les Sarmates, et des applaudissements
sauvages que la lecture de son poëine excita parmi ses rudes audi­
teurs ; mais la honte qu’il éprouve à cet égard ne vient pas de l’ex­
cès d’abaissement où son exil et sa faiblesse l’ont fait descendre sous
le rapport de la dignité morale : non ; ce qui lui fait peine, c’est la
manière dont il emploie son temps chez les Scythes, et surtout le
long temps qu’il a déjà passé dans leur pays. Le talent de faire des
vers dans la langue des Gètes est un fruit amer de son exil; s’il est
devenu poète chez des Barbares, pœ ne poeta Getcs, c’est parce qu’il
est demeuré longtemps chez eux; c’est parce qu’il a oublié, jusqu’à
un certain point, la langue de Rome pour en apprendre une autre, et
il sent profondément que celte gloire, acquise sur une terre où il
craint d’avoir un jour un tombeau, ne le dédommage pas de la
gloire et du plaisir qu’il eût trouvés dans sa patrie.
Les plaintes éternelles d’Ovide furent d’abord mal interprétées par
les habitants de Tomes, qui lui en exprimèrent leur mécontentement.
On verra au livre IV des Politiques, lelt. 14, comment il explique
et justifie les paroles ou les vers dont ils croyaient avoir à se plaindre :
ce n’est point d’eux qu’il a mal parlé, mais de leur pays. Cetle justifi­
cation parait faible quand on lit les élégies 7 et 10 du livre V des
Tristes; mais les Gètes s’en montrèrent contents; et Ovide, énum é-
200
IN TR ODUCTION.
rant les témoignages d'estime et d’intérêt qu’il reçut de ces peuples,
dit que sa patrie même, et Sulmone, sa ville natale, n’auraient pu
faire davantage pour adoucir l’amertume de son exil.
Ovide mourut chez les Sarmates, sous le règne de Tibère, à l’âge
d’environ cinquante-huit ou soixante ans : les dates, sur ce point,
sont difficiles à préciser. Voici son épitaphe, trouvée dans le pays,
près de Témeswar :
FATUM N E C E S S IT A T IS 1 E X .
m e S IT U S E S T V A T E S QUEM D1V1 C Æ SA R IS IR A
A U G U STI PA TR1A C E D E R E JU S S IT 1IUM O.
S Æ P E M ISE R V O I.U IT P A T R ItS OCCUM BERE T E R R IS ;
SED F R U S T R A ; HUK C IEL1 FA T A D E D E R E 10C U M .
Ciofanus raconte qu’Isabelle, reine de Hongrie, fit voir à Bargeus
une plume d’or sur laquelle était écrit : Ooiclii Nasonis Calam us, et
qu’elle estimait aussi précieuse qu’une relique. Ce fut à Taurinum,
ville de la basse Hongrie, en l’année 1540, que Bargeus vit ce sou­
venir, dont la conservation ne peut s’expliquer que par le respect
des peuples pour un génie brillant et malheureux.
E. GRESLOU.
PONTÏQUES
D E P. O V I D E
LIVRE PREM IER
LETTRE PREMIÈRE
A BRUTUS
ARGUMENT
O vide d é d ie à B r u tu s ( le m ê m e p e u t- ê tr e a u q u e l s o n t a d re s s é e s p l u s i e u r s
l e t t r e s d e C i c é r n) le s l e t t r e s q u ’il a d re s s e n o m in a l iv e m e n t à s e s a m is n e p e u t lu i n u i r e e n lu i e n v o y a n t u n o u v r a g e o ù il n e f a it q u e d é p l o r e r
s o n e x il, c h a n t e r le s lo u a n g e s d ’A u g u s te , e t i m p l o r e r s o n p a r d o n .
11
O v id e , dont le séjour à Tomes date déjà d e loin, l ’envoie cet
ouvrage des bords gétiques. Si tu en as le tem ps, Brutus, donne
P U B L I I O V I D I I N A S ON I S
E P IS T O L A R U M
EX P O N T O
LIBER PRIMES
E P I S T O L A PRI MA
BRUTO
ARGUM ENTUM
Epistolns, amicorum nomma in ironie gerentes, Bruto dicat (forsan eidem, ad quem et
Ciceronis varia exstant); nec nocivum esse munus docet, quod in deplorando quadriennali exsilio et prædicandis Auyusti laudibus versetur, peecatique veniam postulet.
Naso : T om itanæ jam non novus incola terræ ,
Hoc t i b i de G eiico l ito re m it ti t o p u s :
272
PO NTI QUE S.
l ’hospitalité à ces livres étrangers ; accorde-leur une place, n ’im porle laquelle, pourvu qu’ils en aient une. Ils n ’osent paraître
dans les m onum ents consacrés aux lettres, ils craignent que leur
auteur ne leur en ferm e l ’entrée. Oh! que de fois j ’ai rép été :
« A ssurém ent vous n'enseignez rien de honteux ; a lle z , les
chastes vers ont accès en ces lieux ! » Les m ien s, cependant,
n’osent en approcher; m ais, tu le vois, ils croient qu’à l ’abri
d’un foyer dom estique, ils trouveront un e retraite plus sûre.
Tu dem andes où tu pourras les recevoir sans offenser personne ?
A la place où était l ’Art d’aim er : elle est libre m aintenant.
P eu t-être, à la vue de ces hôtes inattendus, dem anderas-tu
quel m otif les am ène : reçois-les tels qu’ils se présentent,
pourvu que ce soit sans am our. Le titre n ’annonce pas la dou­
leu r; cependant, lu le verras, ils ne sont pas m oins tristes que
ceux qui les ont précédés. Le fond est le m êm e, le titre seul
diffère; et chaque lettre, sans taire les n om s, porte avec elle
son adresse.
Cela vous déplaît, à vou s, sans dou te; m ais vous ne pouvez
l ’em p êch er, et m a m use courtoise vient vous trouver m algré
vous.
Si v a c a t, h o s p ilio p e re g r in o s , B r u le , lib e llo s
E x c ip e, d u m q u e a liq u o , q u o lib e t a b d e loco.
P u b lic a n o n a u d e n t i n t e r m o n u m e n ta v e n ir e ,
Ne s u u s h o c îllis c la u s e rit a u c to r i te r .
Ah! q u o tie s d ix i : « C e rte n il t u r p e d o c e lis !
Ile ; p a t e t c a stis v e rs ib u s illc lo c u s . »
Non la m e n a c c e d u n t ; s e d , u t a d s p ic is ip s e , l a l e r c
S u b L a re p riv a to t u ti u s e sse p u t a n t .
Q u æ ris, u b i h o s p o ssis n u llo c o in p o n e re læ so?
Q ua s t e t e r a n t a r t e s , p a rs v a c a t ilia tib i.
Q uid v e n ia n t, n o v ita tc ro g e s
A ccipe, q u o d c u m q u e e s t,
fortasse s u b ip sa :
dummodo n o n s it a m o r.
I n v e n ie s , q u a m v is n o n e s t m is e ra h ilis in d ex ,
N on m in u s h o c illo t r i s te , q u o d a ille d e d i :
R eliu s id e m , t itu lo d i i f e r t ; e t e p b to l a c u i s it
Non o c c u lta lo n o m in e m is s a , d o c e t.
N ec
vos
h o c v u ltis , sed n e c p r o h ib e r e p o te s tis ;
M u saq u e a d in v ito s o flic io sa v e n it.
LIVRE I, LETTR E I.
273
Quels que soient ces vers, join s-les à m es œ u vres. Les enfants
d’un exilé peuvent, sans violer les lois, résider à Home. Tu n ’as
rien à craindre : on lit les écrits d’Antoine, et les œ uvres du sa­
vant Brutus sont dans les m ains de tout le m onde. Je n ’ai pas la
folie de m e com parer à -d ’aussi grands n om s; et cependant je
n’ai pas porté les arm es contre les dieux. Enfin il n ’est aucun
de m es livres qui ne rende à César des honneurs qu il ne de­
m ande pas lui-m êm e. Si tu crains de m e recev o ir, reçois du
m oins les louanges des dieux; efface m on nom et prends m es vers.
Le pacifique ram eau de l’olivier protège au m ilieu des com ­
bats : le nom de l’auteur m êm e de la paix ne servirait-il de rien
à m es livres ? Quand É n éeétait courbé sous le poids de son père,
on dit que la flamme elle-m êm e livra passage au héros. C’est le
petit-fils d'Énée que porte m on livre ; et tous les chem ins ne lui
seraient pas ouverts ? Auguste est le père de la patrie, Anchise
n ’est que le père d’Énée.
Qui oserait repousser du seuil de sa m aison l ’Égyplien, dont la
main agite le sistre bruyant? Quand, devant la m ère des dieux,
le joueur de flûte fait retentir son tube recourbé, qui lui refuseQüicquid
id e s t, a d ju n g c m e is : n iliil im p e d it o r to s
Ex>ule, s e rv a tis le g ib u s , U rb e f ru i.
Quod m e lu a s n o n e s t : A ntoni s c rip la l e g u n t u r ;
D octus e t in p r o m tu s c rin ia B ru tu s h a b e t.
Nec m e n o m in ib u s f u rio s u s c o n fe ro ta n lis :
Sæ va Deos c o n tr a n o n ta n ie n a rm a tu li.
D en iq u e C æ sareo, q u o d n o n d e s id e r a t ip se ,
N on c a r e t e n o s tr is u llu s h o n o r e l ib e r .
Si d u b ita s d e m e , la u d e s a d m itte D e o ru m ;
E t c a rm e n d c m to n o m in e s u m e m e u in .
Adjuvat in bello pacatæ ram u s olivæ,
P r o d e r it a u c to re m p a c is h a b e re n iliil?
Q uum f o re t Æ n e æ c e rv ix s u b je c ta p a re n ti,
D icitur ipsa viro
flam m a
dcdisso viam.
F e f t lib e r Æ n e a d e n ; e t n o n i t c r o m n e p a ie b i t?
Al p a lr iæ p a te r h i c : ip siu s ille f u i t .
E cqois
ita e s t a u d a x , u t lim in e c o g a t a b ir e
J a c la m e m P lia ria tifin u la s is tra m a n u ?
A nte D eum m a tr e m c o rn u t ib ic e n a d u n c o
Q uum c a n it, e x ig u æ q u is s tip is æ ra n e g e t ?
274
P0NT1QU ES.
rait une légère offrande? Nous savons que Diane ne l ’exige pas;
e l cependant le prophète a toujours de quoi vivre. Ce sont les
dieux eux-m êm es qui touchent nos cœ urs : on peut sans honte
obéir à de tels sentim ents.
Pour m oi, au lieu du sistre et de la flûte phrygienne, je porte
le nom sacré du descendant d’iule. Je prédis, j interprète l’ave­
nir ; recevez celui qui porte les choses saintes. Je le dem ande non
pour m oi, m ais pour un dieu puissant. Parce que la colère du
prince est tom bée sur m oi, ou que je l ’ai m éritée, ne croyez pas
qu'il refuse m es hom m ages. J’ai vu m oi-m êm e s’asseoir devant
l ’autel d’Isis un prêtre qui, de son aveu, avait outragé la déesse
vêtue de lin . Un autre, privé de la vue pour un crim e sem blable,
parcourait les rues et criait qu’il avait m érité son châtim en t. De
sem blables aveux plaisent aux habitants du c ie l; ce sont des té­
m oignages qui prouvent leur puissance. Souvent ils adoucissent
la peine des coupables ; ils leur rendent la lum ière dont ils les
avaient privés, quand ils voient un repentir sincère.
Oh! je m e rep en s, si un m alheureux est digne de foi, je m e
repens, et m on crim e fait m on supplice. Si je souffre de m on
S c im u s ab iin p e r io fie ri n il ta ie D ianæ ;
Un de la m e n vivat v a ti c in a t o r h a b c t.
Ip s a m o v en t a n im e s S u p e r o ru in n u in in a n o s tr o s ;
T u r p e n e c e s t ta li c ie d u l it a te c a p i.
E n ego, pro sislro, Phrygiique fora mi ne buxi,
G e n tis Iu le æ n o m m a s a n c ta f e ro :
V a tic in o r m o n e o q u e ; lo c u m d a te s a c r a ferenti
N on m ih i, se d m a g n o p o s c ilu r ille Deo.
:
N ec, q u ia vel m e r u i, v o l s c n si p r in c ip is ira m ,
A n o b is ip su m n o llc p u t a t e co li.
Vidi ego lin ig e ræ iiu m e n v io la sse fa te n te m
I sid is, Isia c o s a n te s e d e r e focos ;
A lle r, ob b u ic s im ile m p r iv a iu s tu m in e c u lp a m ,
C la m a b u t m e d ia , s e m c r u is s o , v ia .
Talia cœ le> ies lie r i p r æ c o n ia g a u d e n t,
Ut, s u a q u id v a le a n t n u m in a , t e s t e p r o b e n t.
S æ pe le v a n t p œ n a s , o r e p ta q u e lu m in a r e d d u n t ,
Quum lieue peccati poenituisse vident.
P œnitet o ! si quid m iserorum cre d itu r u lli,
P œ n it e l, e t facto t o r q u e o r ip se m c o !
LIVRE I, LETTRE I.
275
exil, je souffre encore plus de ma faute. Il est m oins cruel de su­
bir sa peine, que de l’avoir m éritée.
Quand j'aurais la faveur des dieux, et c’est lui dont la divinité
est le plus sensible à nos yeux, ma peine peut finir; m ais m es re­
mords sont éternels. La m ort sans doute un jour viendra term i­
ner mon exil ; m ais la m orl ne peut faire que je n’aie pas été cou­
pable. Est-il étonnant que mon âm e, abattue, s’am ollisse et se
fonde, ainsi que l’eau qui coule de la neige?
Comme le bois carié d un vaisseau est sourdem ent m in é par
les vers ; com m e les rochers sont creusés par l’onde salée des
m ers ; com m e la rouille raboteuse ronge le fer abandonné ; com m e
un livre renferm é est déchiré par la dent de la teigne; ainsi m on
cœ ur est dévoré par d'éternels soucis, dont il sera à jamais la
proie. La vie me quittera plus tôt que m es rem ords; et m es souf­
frances ne finiront qu’après celui qui les endure. Si les dieux,
dont nous dépendons tous, croient à m es paroles, peut-être leur
paraîtrai-je digne de quelque soulagem ent; je serai transféré dans
des lieux à l’abri de l'arc des Scythes. Demander davantage, ce
serait de l’im pudence.
Q u u m q u e s it e x s iliu m , m ag is e s t rn ih i c u lp a d o lo ri;
E s tq u e p a ti p œ n a s , q u a ra m e ru iss e , m in u s ,
U i m ihi Di faveant, quibus est ma .ifestior ipse,
P œ n a p o te s t d e m i, c u lp a p e re n n is e rit.
M ors fa c ie t c e rte , n e s im , q u u m v e n e rit, e x s u l;
Ne n on p e c c a rim , m o rs q u o q u e n o n fac ie t.
Nil i g i t u r m ir u m , si m e n s m ih i ta b id a fac ta
De n iv e m a n a n tis m o re liq u e s c it a q u x .
E stur u t occulta vitiala teredin e n avis;
Æ q u o re i sc o p u lo s u t c a v a t u n d a s a lis ;
R o d itu r u t s c a b ra p o s itu m r u b ig in e f e r r u m ;
C o n d ilu s u t iin e æ c a r p i tu r o re l ib e r ;
S ic m e a p e rp e tu o s c u r a r u in p e c to r a m o rs u s ,
F in e q u ib u s n u llo r o n fic ia n tu r, h a b e n t.
Nec p r iu s hi m e n te n i s lim u li, q u a m v ita , r e l i n q u e n t ;
Q u iq u e d o le t, c itiu s , q u a m d o lo r, ip s e c a d e t.
Hoc m ih i si S u p e ri, q u o ru m s u m u s o n m ia , c re d e n t,
F o rs ila n e x ig u a d ig n u s h a b e b o r o p e ;
I n q u e io c u in Scythico v a c u u in m u ta b o r a b a re u :
Plus isto, duri, si precer, oris ero.
276
PO NT IQ UE S.
LETTRE DEUXIÈME
A M A X IM E
ARGUMENT
D a n s c e tt e l e t t r e , i l c h e r c h e d ’a b o r d à s e c o n c i l i e r , p a r d e s é lo g e s , la
b i e n v e i ll a n c e d e F a b i u s ; p u i s i l a t t i r e s o n a t t e n t i o n , e n l u i a p p r e n a n t
d e q u e l s u j e t i l v a l ’e n t r e t e n i r . I l v e u t d é p l o r e r e t r a c o n t e r s e s m a l ­
h e u r s s a n s n o m b r e , le s d a n g e r s q u ’il c o u r t a u m i l i e u d e s e n n e m i s , e t la
n a t u r e m ê m e d u l i e u q u ’il h a b i l e . T e lle s s o n t s e s s o u f f r a n c e s , q u ’i l
v o u d r a i t , p a r u n e m é t a m o r p h o s e , p r e n d r e u n e f o r m e n o u v e ll e . Il t e r ­
m i n e e n d i s a n t q u ’i l e s p è r e d e l a c lé m e n c e d e C é s a r u n c h a n g e m e n t
d ’e x il. Il p r i e M a x im e d e l e d e m a n d e r , e t d e n e r i e n d e m a n d e r d e
p lu s.
toi qui te montres cligne d’un si grand nom, et qui
ajoutes à l’éclat de ta naissance par la noblesse de ton âme, toi
qui n’aurais jamais vu la lumière, si le jour où tombèrent trois
cents Fabius n’eût épargné celui dont tu devais sortir, peut-être
demanderas-tu d’où te vient cette lettre ; tu voudras savoir qui
M a x im e ,
EPISTOLA SECUNDA
MAXIMO
ARGUM ENTUM
III lnic epistoła prim o captat bencvoleniiam a Fabii persona, eum laudando. Deimie illura
attention re d d it, quum docet ea, de q u ibus d ic lu ru s s i t : hoc est, velle p ro p ria mala
lngeiniscere e t exponrre, quae m ulta esse n a rra t, hostiom scilivet periculum , faciem
loci dolorem ex his rebus maxim um, adeo lit cupial n iu ta ri in aliquam aliam formom.
Colligit postrem o, se clementlae Caesaris conlidere, u t exsllii locum m u tare liceat
petitque a Maximo, u t id solum , nee aliud ten te t.
Máxime , qui tanti m ensuram nom inis im ples,
E t g e m in a s a n im i n o b i li ta l e g e n u s ;
Qui n a sci u t p o s s e s , q u a m v is c c c id e re t r e c e n ti ,
Non o m n e s F a b io s a b s tu l it u n a d ie s ;
F o r s ita n lim e a q u o m i t t a l u r e p is to ła q u ie ra s ,
Q u iq u e l o q u a r l e c u m , c e r l io r e s se v e lis.
LIVRE I, L E T T R E II.
277
s’adresse à toi. Hélas ! que ferais-je ? je crains qu’à la vue de m on
nom , le reste ne trouve en toi que rigueur et qu’aversion. Si l ’on
voyait ces vers, oserai-je bien avouer que je t’ai écrit et que j ’ai
pleuré sur m es m alheurs? Qu’on les voie : oui, j ’oserai avouer
que je t’ai écrit pour t’apprendre quel est mon crim e. J’en con­
viens, j’ai m érité un châtim ent plus rigoureux, et pourtant on ne
pourrait m e traiter avec plus de rigueur.
Entouré d’ennem is, je vis au m ilieu des dangers, com m e si, en
perdant la patrie, j’avais aussi perdu la paix : pour que leurs
blessures soient doublem ent m ortelles, ils trem pent tous leurs
traits dans du liel de vipère. C’est avec de telles arm es que le ca­
valier court le long de nos rem parts épouvantés, com m e le loup
qui rôde autour de l’enceinte d’une bergerie. Une fois qu’ils ont
bandé la corde rapide de leur arc, elle, reste toujours attachée,
sans jam ais être détendue. Nos m aisons sont hérissées com m e
d’une palissade de flèches, et les solides verrous de nos portes
nous m ettent à peine à l’abri de leurs arm es. Ajoute l’aspect de
ces lieux, que n’égaie ni arbre ni verdure; où l’hiver succède
sans cesse à l’hiver engourdi. C’est là que, luttant contre le froid,
H ei m ih i ! q u id fa c ia m ? v e re o r, n e n o m in e le c to
D urus, e t avcrsa c æ te ra m e n te leg as.
V id e ril hæ c si q u i s ; t ib i m e s c rip s is s e f a te ri
A udebo, e t p r o p riis in g em u i> se m a lis ?
V id e ril; a u d e b o tib i m e s c rip s is s e f a te ri,
A tq u e m odurn c u lp æ n o tific a re m eæ .
Q u i,q u u m m e p œ n a d ig n u m g ra v io re fu isse
C o n file a r, p o ssu m vix g ra v io ra p a ti .
II ostidus in
m ed iis, in te r q u e p c ric u la v e rs o r ;
T a n q u a m c u n i p a tr ia p a \ s it a d e m la m ih i :
Q ui, m o rtis sævo g e m in e n t u t v u ln e r e c a u s a s ,
O innia vipei eo s p ic u la fe lle l in u n t :
Ilis e q u e s i n s tr u c tu s p e r t e r r i ta m œ n ia l u s t r a l ,
More lu p i c la u se s c ir c u e u n li s o v es,
At se m e l i n te n lu s n e rv o lev is a rc u s e q u in o ,
V in cu la s e m p c r h a b e n s ir r e s o lu ta , m a n e t.
T e c ta r ig e n t iixis v e lu ti v a lla ta s a g illis ,
P o ita q u e vix iirm a s u b ra o v e t a rm a s e ra .
A dde loci fa c ie m , n e c fro n d e , n e c a r b o r e læ ti,
t . i.
E t q u o d in e r s h y e m i c o n tin u a tu r h y em s.
1G
278
PO N T IQ U E S.
contre les flèches et contre m on destin, je souffre depuis quatre
hivers. Mes larm es ne tarissent q u e l o r s q u e l'engourdissem ent en
arrête le cours, et que m es sens sont plongés dans une léthargie
sem blable à la m ort.
Heureuse Niobé! quoique tém oin de tant de m o r ts, elle a ,
changée en pierre, perdu le sentim ent de la dou leu r! heureuses
vous aussi dont les lèvres, redem andant un frère, se couvrirent
de l'écorce nouvelle du peuplier ! I.t m oi, il n est pas d arbre
dont il me soit donné de prendre la form e ; c’est en vain que je
voudrais devenir rocher : Méduse viendrait s'offrir à m es regards,
Méduse elle-m êm e serait sans pouvoir.
Je vis pour sentir sans relâche l'am ertum e d e là dou leu r; et
le tem ps, en prolongeant m a peine, la rend plus cru elle. A insi,
renaissant toujours, le foie im m ortel de Tityus ne p érit jam ais,
afin de périr sans cesse. Mais peut-être, quand arrive le repos,
le som m eil, ce rem ède com m un des sou cis, la nuit ne ram èn et-elle pas avec elle m es souffrances accoutum ées? Des son ges m ’é­
pouvantent en m ’offrant l’im age de m es m aux réels, et m es sens
veillent pour m on tourm ent. Je crois ou m e dérober aux flèches
Hic m e p u g n a n te m c u m f r ig o r e , c u m q u e s a g ittis ,
Clinique m eo fato, quarta fatigat hyem s.
F in e c n r e n t la c rv m æ , n is i q u u m s lu p o r o b s ti li t illis ,
E t s im ilis m o rti p e c to r a t o r p o r h a b e t.
F elicem
N io b e n , quam vis lo t f u n e r a vidit,
Quæ po> u it s e n s u m . s a x e a la c ta , m a lil
Vos q u o q u e fe lic e s , q u a r u m d a m a n t i a f r a tr e m
111e
C o rtic e v e la v it p o p u lu s o ra n o v o .
ego s u m , lig n u m q u i n o n a d m i t ta r in u llu m :
Ille ego s u m , f r u s t r a q u i lap is e sse y e lim .
Ip sa Mt d u s a o e u lis v e n ia t lic e t ob v ia n o s tr is ,
A m itta t v ire s ip sa M cdusa s u a s.
Vivimus,
u t s e n s u n u n q u a m c a re a m u s a m a r o ;
E t g r a v io r lo n g a lit m* a p œ n a m o ra .
Sic in c o n s u m tu m T itv i, s e m p e r q u e re n a s c e n s ,
ISon p é r i t , u t p o s s it >æpe p e r ir e , je c u r .
At, p u to , q u u m r e q u ie s , m e d ic in u q u e p u b lic a c u ræ ,
S o in n u s a d e s l, s o litis n o x v e n it o r b a m a lis :
S o m n ia m e t e r r e n t v e ro s im ita n tia c a ^u s ,
E t v ig ila n t s c n s u s in m ea d a m n a m e i.
LIVRE I, L ET TR E II.
279
des Sarmates, ou tendre à des liens cruels m es m ains captives;
ou, quand je suis abusé par les visions d’un plus doux som m eil,
je vois à Rome ma m aison abandonnée; je m ’en tretien s tantôt
avec vous, mes am is, que j’ai tant aim és, tantôt avec mon épouse
chérie. Et qu and j’ai goûté un bonheur im aginaire, fugitif, cette
jouissance d’un m om ent rend plus cruels m es m aux présents.
Ainsi, que le jour éclaire cette tête m alheureuse, ou que les cour­
siers de la nuit ram ènent les frimas, m on âm e, en proie à d'é­
ternels soucis, se fond com m e la cire nouvelle au contact du
feu.
Souvent j ’invoque la m ort, et en m êm e tem ps m es vœ u x la
repoussent ; je ne veux pas que m es cendres reposent sous la
terre des Sarmates. Quand je songe à la clém ence infinie d’Au­
guste, je pense qu’on pourrait accorder au naufragé des rives
m oins sauvages ; m ais, quand je vois combien le destin s’acharne
après m oi, je reste abattu, et m on faible espoir, cédant à la
crainte, s’évanouit. Cependant je n ’espère, je ne dem ande rien
de plus que de changer d’exil, que de quitter ces lieux, d u ssé-je
être mal encore. Pour peu que tu puisses m e servir, voilà sans
A ut ego S a rm a tic a s v id e o r v ita r e s a g ilta s ;
A ut (tare ca p tiv a s ad fe ra v in cla m a n u s ;
Aut, u b i d e c ip io r m ê lio n s im a g in e s o m n i,
Adspicio p a tr iæ te c ta r e lic ta m eæ ;
E t m odo v o b isc u m , q u o s su m v e n e r a tu s , a m ic i,
E t m odo c u m c a ra c o n ju g e , m u lta lo q u o r.
Sic, u b i p e rc e p ta e st tire vis e t n o n v e ra v o lu p ta s ,
P e jo r a b a d m o n itu fit s ta tu s i s te b o n i.
Sive d ie s i g it u r c a p u t b o c m is e r a b iie c e rn it,
Sive p r u in o s i n o c tis a g u n lu r e q u i ;
Sic m ea p e rp e tu is liq u e fiu n t p e c to r a c u ris ,
Ig n ib u s a d m o lis u t n o v a c e ra liq u e t.
Sæ p e p r e c o r m o rte m ; m o rte m q u o q u e d e p re c o r id em ,
Nec m ea S a r m a lic u m c o n te g a t o ssa s o lu m .
Q u u m s u b it, A u g u sti q u æ s it c le m e n tia , c re d o
M ollia n a u fr a g iis lito ra p o sse d a ri.
Q uum v id eo , q u a m s in t m e a fata te n a c ia , fra n g o r ;
S p c sq u e levis. m ag n o v icta tim o ré , c a d it.
N ec ta m e n u lte r iu s q u id q u a m sp e ro v e , p rec o rv e
Q uant m a ie m u ta to p o sse c a re r e loco.
280
PONTIQÜES.
doute ce que ton am itié peut im plorer pour m oi sans se rendre
im portune.
Toi la gloire de l’éloquence latine, M axime, sois le bienveil­
lant défenseur d’une cause diflicile. Elle est m auvaise, je le sais ;
m ais elle deviendra bonne, si tu la plaides. Dis seulem ent qu el­
ques m ots de pitié en faveur d’un m alheureux exilé. Quoiqu’un
dieu sache tout, César ignore ce que sont ces lieux, situés au
bout du m onde. Le fardeau de l’em pire rep ose sur sa tête divine;
de tels soins son t au-dessous de son âm e céleste. Il n ’a pas le
loisir de chercher en quelle contrée Tomes est silu ée, Tom es à
peine connue du Gète, son voisin ; ce que font les Saurom ates,
les farouches Iazyges e l la terre d e là Tauride, chère à la déesse
enlevée par Oreste, et ces autres nation s qui, lorsque les froids
ont enchaîné Pister, lancent leurs rapides coursiers sur le dos
glacé du fleuve La plupart de ces peuples ne son gen t pas à toi,
superbe Rome ; ils ne redoutent pas les arm es du soldat de
l’Ausonie. Ce qui leur donne de l’audace, ce sont leurs arcs, leurs
carquois toujours plein s, et leurs chevaux accoutum és aux cour­
ses les plus longu es ; c ’est qu’ils ont appris à supporter lon gA u t h o c , a u t n i h il e s t, p r o m e t e n t a r e m o d e s te
G ra tia q u o d salvo v e s tra p u d o r e q u e a t.
S uscipe,
R om anre fa c u n d ia , M axim e, l in g u æ ,
D ifficilis c a u s æ m ile p a tr o c in iu m .
E s t m a la , c o n iile o r ; se d le b o n a fiet a g e n te :
L e n ia p r o m is e ra fac m o d o v e rb a fu g a .
N escit e n im C æ s a r, q u a m v is D eu s o m n ia n o r it ,
G ltim u s h ic q u a s i t c o n d itio n e lo c u s :
M agna t e n e n t illu d r e r u m m o lim in a n u m e n ;
Hæ c e s t c œ le sli' p e c to r e c u ra m in o r .
N ec v a c a t, in q u a s i n t p o s iti r e g io n e T o m ilæ ,
Q u æ re re , U n itim o v ix loca n o la G etæ ;
A ut q u id S a u ro m a læ f a c ia n t, q u id Iaz y g e s a c re s ,
C u ltn q u e O re sle æ T a u ric a l e r r a D eæ ;
Qucoque a liæ g e n te s , u b i f rig o re c o n s ti ti t I s t e r ,
D ura m e a n t c c le ri te r g a p e r a m n is e q u o .
M axim a p a r s h o m in u m n e c te , p u l c h e r r i m a , c u r a n t ,
R om a, n e c A usonii m ilitis a r m a l im e n t.
D a n t a n im o s a rc u s illis p le n a 'q u e p h a r e t r æ ,
Q u am q u e lib e t lo n g is c u rs ib u s a p tu s e q u u s :
LIVRE I, L E T T R E II.
281
tem ps la faim et la soif; c ’est que l’ennem i qui voudrait les
poursuivre ne rencontrerait aucune source.
La colère d'un dieu clém ent ne m’aurait pas envoyé sur cette
terre, s’il l’avait bien connue. Son plaisir n’est pas que m oi,
qu’aucun R om ain, que m oi surtout, à qui il a lui-m êm e accordé
la vie, je sois opprim é par l’ennem i. D'un signe il pouvait m e
faire périr, il ne l’a pas voulu. Est-il besoin d’un Gète pour m e
perdre? m ais il n’a rien trouvé dans ma conduite qui m éritât
la m ort. Il ne pouvait être moins rigoureux qu’il ne l’a été :
alors m êm e, tout ce qu’il a fait, je 1 ai contraint de le faire ; et
peut-être sa colère fut-elle plus indulgente que je ne le m éri­
tais. Fassent donc les dieux, et lui-m êm e est le plus clém ent de
tous, que la terre bienfaisante ne produise jamais rien de plus
grand que C ésar, que le fardeau de l’État repose longtem ps sur
lui, et qu’il passe après lui aux m ains de ses descendants!
Mais toi, devant ce juge dont j’ai déjà m oi-m êm e éprouvé l a
douceur, élève la voix en faveur de m es larm es. Dem ande, non
que je sois bien, m ais mal et plus en sûreté ; que, dans m on
exil, je sois à l’abri d’un ennem i barbare; que cette vie, que
Q uodque s itir a d id ic e rc d iu to le r a r e fa m e m q u e ;
Q uo d q u e s e q u e n s n u lla s lio s tis h a b e b it a q u a s.
I ra Dei m itis non me m isisset in istam ,
S i satis hæ c illi nota fuisset, bum um .
N ec m e , n e c q u e m q u a m R o m a n u m g a u d e t a b h o s te ,
M eque m in u s , v ita m oui d é d it ip se , p r e m i.
N o lu it, u t p o t e r a t, m in im o m e p e rd e r e n u lu .
N il o p u s e s t u llis in m ea fata G elis.
S ed n e q u e , c u r m o r e r e r , q u id q u a m m ilii c o m p e rit a c tu m ;
N ec m in u s in fe s tu s , q u a m f u it, e s se p o te s t.
T u m q u o q n e n il fec it, n i s i q u o d fa c e re ip s e c o e g i,
P ain e e lia m m e r ito p a r c i o r i r a m eo .
Di f a c ia n t i g it u r , q u o r u m m itis s im u s ip se e s t,
A im a m h il m a ju s C æ sare t e r r a f e r a t.
U lq u e d iu s u b eo s it p u b ü c a s a rc in a r e r u m ,
P e r q u e m a n u s b u ju s t r a d i ta g e n tis e a t.
A t tu ta n t p la c id o , q u a m n o s q u o q u e s e n sim u s iliu m ,
J u d ic e p r o l a e r jm i s o ra réso lv e m eis.
N on p e tilo , u t b e n e s it , sed u ti m a ie t u ti u s ; u tq u e
E s s iliu m sæ vo d i s t e t ab h o s te m e u m ;
10.
282
PO N T I Q U E S .
m ’ont accordée des dieux propices, ne m e soit pas ravie par l’é pée d’un Gète hideux; qu’enfin, après ma m ort, m es restes re­
posent dans un e contrée plus paisible, et ne soient pas pressés
par la terre d eS cyth ie; que m es cen dres, m al inh um ées, com m e
doivent l’être celles d’un proscrit, ne soient pas foulées aux
pieds des chevaux de Thrace ; et, si, après le trépas, il reste quel­
que sen tim en t, que l ’om bre d’un Sarm ate ne vien n e pas effrayer
m es m ânes.
Voilà ce qui, dans ta bou ch e, pourrait toucher le cœ ur de
César, si d’abord, M axime, tu en étais touché toi-m êm e. Que ta
voix, je t’en conjure, apaise A uguste en ma faveur, cette voix
qui si souvent a secouru les accu sés trem blants ; que la douceur
accoutum ée de tes paroles éloq uentes fléchisse l'âm e de ce
héros, égal aux dieux. Ce n 'est pas T hérom édon que tu as à im ­
plorer, n i le cruel Atrée, ni le m onstre qui donnait des hom m es
pour pâture à ses chevaux ; c’est un prince lent à punir, prom pt
à récom penser; qui souffre, quand il est forcé d’èlre rigoureux;
qui n ’a jam ais été vainqueur que pour pouvoir épargner les
vaincus, et qui ferm a pour toujours les portes de la guerre civile;
Q u a m q u e d e d e re m ih i p r æ s e n tia n u m in a v ita m ,
N on a d im a l s tr i c t o s q u a llid u s e n s e G etes.
D e n iq u e , si m o r ia r , s u b e a n t p a c a tiu s a rv u m
Ossa, n e c a S c y lh ic a n o s tr a p r e m a n tu r liu m o ;
N ec m a ie c o m p o s iio s , u t s c ilic e t e x s u ie d ig n u m ,
B is to n ii c in e r e s u n g u ia p u ls e t e q u i ;
E t n e , si s u p e r e s t a liq u id p o s t f u n e r a s e n su s ,
T e r r e a t h ic m â n e s S a r m a tis u in b r a m eo s.
Cæsaris hæ c anim um po teran t audita m overe,
M axim e; m o v is s e n t si ta m e n a n te t u u m .
V ox, p r e r o r , A u g u sta s p r o m e tu a m o llia t a u re s ,
A uxilio t re p id is q u æ so le t e sse r e i s :
A d s u e ta q u e tib i d o c læ d u lc e d in e l in g u æ
Æ q u a n d i S u p e r is p e c to r a fle c te v i r i .
N on t ib i T h e ro m e d o n , c ru d u s v c r o g a b i t u r A lre u s ,
Q uique su is b o u lin e s p a b u la ie c it e q u is ;
S ed p ig e r ad p œ n a s p r in c e p s , ad p r æ m ia v elox,
Q u iq u e d o le t, q u o lie s c o g itu r e s se fe ro x :
Qui v ie il s e m p e r , v ic tis u t p a ic e r e p o s s e t,
C la u sil e t æ t e in a civ ica b e lla s e ra ;
LIVRE I, LET TRE II.
283
qui relient clans le devoir plutôt par la crainte du châtim ent que
par le châtiment m êm e, et dont le bras ne lance qu’à regret, que
rarement, la foudre. Toi donc, chargé de plaider ma cause de­
vant un prince si indulgent, dem ande que le lieu de m on exil
soit plus près de ma patrie.
Celui qui t’im plore, ta table le voyait, les jours de fête, au
nom bre de tes convives; c ’est lui qui célébra ton hym en devant
les torches nuptiales, qui chanta des vers dignes d’une couche
fortunée : c ’est lui, je m ’eu souviens, dont tu aim ais à louer les
ouvrages, j'en excepte ceux qui ont perdu leur auteur; c’est à
lui que tu lisais quelquefois les tiens, qu'il adm irait; c ’est lui à
qui fut donnée une épouse de ta fam ille. Marcia l’estim e, elle l’a
toujours aim ée dés son âge le plus tendre, et la compte au nom ­
bre de ses com pagnes. Elle eut aussi une place parm i celles de
la tante de César. Une fem m e qui jouit de leur estim e est vraim ent
une fem me vertueuse. Claudia elle-m êm e, qui valait m ieux que sa
renom m ée, avec de sem blables tém oignages, n ’aurait pas eu be­
soin du secours des dieux. Et m oi aussi, j ’avais toujours vécu
pur et sans tache ; il ne faut oublier que les dernières années de
Multa m e tu p œ n æ , p œ n a q u i p a u c a c o e rc e t,
E t jac it in v ita fu lm in a r a r a m a n u .
E rg o , tam p lac id a s o r a to r n n s s u s ad a u re s ,
E l p r o p rio r p a triæ s it fu g a n o s tra , ro g a.
iL L E e g o s u m , q u i te co lu i ; q u e m f e s ta so leb at
I n l e r c o n v iv a s m e n s a v id ere tu o s ;
111e ego, q u i
d ix i v e s tr o s H y m en æ o n a d ig n és,
E t c e c in i fa u s to c a rm in a d ig n a to ro ;
C ujus te s o litu m r a e m in i Ja u d a re lib e llo s ,
E x c e p tis , d o m in o q u i n o c u e re su o ;
Gui tu o n o n n u n q u a m m ir a n ti s c r i p ta le g e b a s :
111e
ego, de v e s tra ou i d a ta n u p ta d o m o .
H anc p r o b a t, e t p r im o d ile c ta m s e m p e r a b ævo
E s t i n t e r c o m iie s M arcia c e n sa s u a s ;
I n q u e s u is h a b u it m a t e r t e r a C æ saris a n te ;
Q u a ru rn ju d ic io s i q u a p ro b a ta , p ro b a e st.
Ip sa su a m e lio r la m a , la u d a n tib u s islis ,
C la u d ia d iv in a n o n e g u iis e t ope.
Nos q u o q u e p r æ te r ito s s in e labe p e re g im u s a n n o s
P ro x im a p a rs v ilæ tra n s ilie n d a m eæ .
284
P0NT1 QU ES.
ma vie- Mais ne parlons pas de moi ; le soin de mon épouse vous
regarde; vous ne pouvez la renier sans manquer à l’honneur. Elle
a recours à vous; elle embrasse vos autels : on s’adresse avec
raison aux dieux que l’on révère. Elle vous demande, en pleu­
rant, d’apaiser César par vos prières, pour que les cendres de
son époux reposent plus prés d’elle.
LETTRE TROISIÈME
A RUFIN
ARGUMENT
L e s l e t t r e s d e R u f in o n t c h a r m é s e s d o u l e u r s e t l u i o n t r e n d u l ’e s p é r a n c e ;
m a i s s e s p a r o le s , m a l g r é t o u t e l e u r é lo q u e n c e , n ’o n t p a s e u le p o u v o i r d e
le g u é r i r . 11 e n i n d i q u e la c a u s e . O n n e p e u t l u i c i t e r p o u r m o d è l e s le s
a n c ie n s h é r o s , q u i o n t s u p p o r t é c o u r a g e u s e m e n t le s c h a g r i n s d e l 'e x i l ;
i ls n 'é t a i e n t p a s r e l é g u é s a u s s i l o in d e l e u r p a t r i e .
a v o u e e n fin q u e ,
s’il p o u v a it ê t r e g u é r i , il le s e r a i t p a r le s c o n s e i l s e t la l e t t r e d e s o n a m i ,
q u ’i l a r e ç u s a v e c le p l u s g r a n d p l a i s i r .
11
R
, c’est Ovide, ton ami, qui t'adresse celte lettre, si tou­
tefois un malheureux peut être l’ami de quelqu’un. Les consolau f in
Sed de me ut sileam, conjux mea sarcina vestra est ;
Non potes hanc salva dissim ulare lide.
Confugit hæc a.i vos; vestras am plectitur aras :
Ju re venit cultos ad sibi quisque Deos.
Flensque rogat, precibus lenito Cæsare vestris,
Busta sui fiant ut propiora viri.
E P IS T 0 L A T E 11 T IA
RUFINO
A RG U M EN TU M
Ex Rufini lilteris m agnam se cepisse v o lu p tatem e t spem , fa te lu r poêla ; nec tam en
eas quam vis élo qu entes, tan t am vim hnbuisse docet, u t dolorcm p o tu e rin t am overe ;
causam que adsignat. Turn relellit euru m exem pla, quo s ipse d ix erat fo rti anim o tu lisse exsilium , ea ration e quo d illi tant longe a p atria non exsulassent F a telu r tam en
p ostrem o, si posset eju s anim us len iri, ipsius p ræ cep ta et litte ra s elegantissim as id
factu ras fuisse : q uas loco m agni m u neris se accepisse d icit.
H anc tibi Naso luus m illil, Rufine, salutem ,
Qui m iser est, ulli si suus esse potest.
LIVRE I, L E T T R E III .
285
tions que tu as données naguère à m on âm e découragée, en
adoucissant ma douleur, m ’ont rendu l’espérance. De m êm e que
le héros, fils de Péan, sentit sa blessure soulagée par les secours
salutaires de l’habile Machaon, ainsi, l ’âm e abattue, et frappé
d’une blessure cruelle, je m e suis senli forlitié par tes conseils.
Déjà, près de succom ber, tes paroles m ’ont rendu à la vie, com m e
un vin pur rend au pouls son m ouvem ent. Cependant, quelque
puissante que ton éloquence se soit m ontrée, tes discours n ’ont
pas guéri m on cœ ur. C’est en vain que tu allèges le poids de m a
douleur; c’est en vain q u e tu épuises l'abîme de m es soucis, tu
ne saurais en dim inuer le nom bre. Peut-être, avec le tem ps, la
cicafrice se'ferm era ; m ais une blessure récente s’irrite sous la
main qui l’approche. Il n ’est pas toujours au pouvoir du m édecin
de rétablir le malade ; le mal est quelquefois plus fort que l’art
et que la science. Tu vois com m e le sang qui s’épanche d’un
poumon délicat, conduit par une voie sûre aux eaux du Slyx. Le
dieu d'Epidaure lui-m êm e apporterait ses plantes sacrées; il ne
pourrait, par aucun rem ède, guérir les blessures du cœ ur. La
R e d d ita confusae n u p e r so la tia m e n li
A u x iliu m n o s tr is s p e m q u e t u le r e m alis.
U tque M achaoniis P a c a n tiu s a r l i b u s h e ro s
L e n ito m ed ic a m v u ln e re s e n s it o p em ;
Sic ego m e n te ja c e n s , e t a c erb o s a u c iu s ic lu ,
A d m o n itu ccepi f o r tio r e sse tu o ;
E t ja m de fic ie n s, sic ad tu a v e rb a r e v ix i,
U t s o le t in fu s o vena r e d i r e m e ro .
Non ta m e n e x h ib u it ta n ta s fa c u n d ia v ire s ,
Ut m ea s in t dictis p e c to ra sa n a tu is .
Ut m u ltu m nostrae d e m a s d e g u r g it e curoc,
Non m in u s e x h a u sto , q u o d s u p e ra b it, e r i t .
T e m p o re d u c e tu r lougo f o rta ss e c ic a trix :
H o rre n t a d m o ta s v u ln e r a c r u d a m a n u s .
N on e s t in m ed ic o s e m p e r, r e l e v e tu r u t aeger :
I n te r d u m d o c ta p lu s v a le t a rte m a lu m .
C e rn is, u t e m o lli sa n g u is p u lm o n e re m is s u s
Ad S ty g ia s c e rto lim ite d u c a t a q u a s.
A d fe rat ip se lic e t s a c ra s E p id a u riu s h e rb a s ,
S a n a b it n u lla v u ln e r a c o rd is ope.
286
PO NT IQ UE S.
m édecine est im puissante contre les attein tes de la goutte ; elle
échoue contre la m aladie qui redoute l’eau. Q uelquefois aussi le
chagrin résiste à tous les efforts de l’art, ou, s’il peut être sou­
lagé, ce n est que par le tem ps.
Quand tes préceptes ont fortifié m on âm e abattue ; quand je
m e suis arm é du courage que tu m e com m uniques, l’am our de
la patrie, plus fort que toutes les raisons, vien t défaire la tram e
que tes conseils ont ourdie. Que ce soit p iété, que ce soit fai­
b lesse, je l ’avoue, dans m on m alheur, m on âm e s’attendrit
facilem ent. On ne doute pas de la sagesse du roi d’Ithaque, et
cependant il désire revoir la fum ée d es loyers de sa patrie. La
terre natale a je ne sais quels charm es qui nous en ch aîn en t et
ne nous perm ettent pas d’en perdre le souvenir. Quoi de plus
beau que Rome? quoi de plus affreux que les rivages des Scythes?
et pourtant le Barbare fuit Rome pour accourir ici. Quelque bien
que soit dans sa cage la fille de Pandion captive, elle aspire à re­
voir ses forêts. Les taureaux retournent dans leu rs pâturages
accoutum és; les lion s, tout sauvages qu’ils son t, retournent dans
T o lle re n o d o sa m n e s c it m e d ic in a p o d a g ra m ,
N ec f o rm id a tis a u x il i a t u r a q u is .
C u ra q u o q u e in te r d u m n u lla m e d ic a b ilis a r t e ;
A u t, u t s il , lo n g a e s t e x te n u a n d o m o ra .
Quum
b e n e l ir m a r u n t a n im u m p ra e c e p ta ja c c n te m ,
S u m ta q u e s u n t n o b is p e c to r is a rm a l u í,
I lu r s u s a m o i pa triae , » a lio n e v a le n tio r o m n i,
Q uod t u a t e x u e r u n t s c r i p ta , r e te x it o p u s.
Sive p iu m vis h o c , s iv e h o c m u lie b r e v o c a ri,
C o n fíte o r m is e ro m o lle c o r e ^se m ih i .
Non d u b ia e s t I th a c i p i u d c n l i a ; se d t a m e n o p ta t
F u m u m d e p a tr i is po>se v id e r e focis.
N escio q u a n a ta le so lu m d u lc e d in e c a p to s
D ucit, e t im m e m o re » n o n > in it e s s e su i.
Q uid m e liu s R o m a ? S r y tl r c o q u id lit o r e p e ju s ?
H ue t a m e n ex illa b a rb a r u » U rb e f u g it .
Q u u m lie n e s it clausoe c a v ea P a n d io n e natae,
N it it u r in s ilv a s illa r e d i r e s u a s.
A d su e to s ta u r i s a llu s , a d s u e ta le o n e s ,
Nec f e r ila s illo s i m p e d it, a n tr a p e tu n t .
LIVRE I, LETTRE III.
287
leurs repaires. Et toi, par les consolations, tu espères bannir de
m on cœ ur les tourm ents de l’exil ! Faites donc que vou s-m êm es,
m es amis, vous soyez m oins aim ables, afin que m a privation
devienne m oins cruelle.
Mais peut-être, exilé du sol qui m ’a donné le jôur, ai-je ob­
tenu du sort un séjour hum ain : à l’extrém ité du m onde, je lan­
guis, abandonné sur des bords où le sol est caché sous des neiges
éternelles. Ici la terre ne produit ni fruit, ni doux raisin : aucun
saule ne verdit sur la rive, aucun chêne sur les m ontagnes. La
m er ne m érite pas plus d’éloges que la terre : toujours privés du
soleil, les îlots sont soulevés sans relâche parla fureur des vents.
De quelque côté que vous tourniez vos regards, s’éten dent des
cham ps, que personne ne cultive, et de vastes plaines, que per­
sonne ne réclam e. Près de nous est l’ennem i, égalem ent à cra in dre, sur toutes nos frontières ; et ce voisinage redoutable nous
épouvante de tous côtés. D'une part, on est exposé aux piques
desB iston s; de l’autre, aux Iraits lancés par la main des Sarm ates.
Viens m aintenant m e citer les exem ples des anciens héros
qui, d’une âme courageuse, ont supporté le m alheur. Adm ire la
T u ta m e n , e x silii m o rs u s e p e c to r e n o s tro
F o m e n tis s p e ra s c e d e r e p o sse tu is .
Efficc, vos ip s i n e lam m ih i s itis a m a n d i,
Talibus u t levius sil caruisse m alum
At , puto, qua fueram genilus, tellure carenti,
In ta m e n h u m a n o c o n tig it e sse loco.
O rb is in e x tr e m i ja c e o d e s e r t u s a re n is ,
F e r t u b i p e r p é tu a s o b r u ta t e r r a n iv e s :
N on a g e r h ic p o m u m , n o n d u lc e s e d u c a t u v a s ;
Non sa lic e s r ip a , r o b o ra m o n te v ire n t.
N eve f r e t u m t e r r a la u d e s m a g is ; æ q u o r a s e m p e r
V e n to ru m ra b ie , s o lib u s o r b a , tu m e n t .
Q u o c u m q u e a d sp ic ia s, c a m p i c u lto r e c a re n te s ,
V a staq u e , q u æ n e m o v in d ic e t, a rv a j a c e n t .
H ostis a d e s t, d e x tr a læ v a q u e a p a r te lim e n d u s ;
Y ic in o q u e m e tu t e r r e t u tr u m q u e la tu s .
A lté ra B isto n ia s p a rs e s t s e n s u r a s a ris s a s ,
A lté ra S a rm a tic a s p ic u la m issa m a n u .
I nunc, e t v e te ru m n o bis exem pla virorum ,
Qui fo rti c a su m m e n te tu le r e , r e f e r :
288
PONTIQUES.
noble constance du m agnanim e R utilius, qui ne profita pas de la
perm ission de rentrer dans sa p a trie; Sm yrne fut sa retraite, et
non le Pont, n i une terre ennem ie ; Sm yrne, préférable peut-être
à tout autre séjour. Le cynique de Sinope ne s'affligea pas d’être
loin de sa patrie ; car c’est toi, terre de l’Attique, qu’il ch oisit
pour sa retraite. Le fils de N ioclés, dont les arm es écrasèrent les
arm es persanes, passa son prem ier exil dans la ville d’Àrgos.
Aristide, banni de sa patrie, se retira à Lacédém one; et l’on ne
savait laquelle de ces deux villes l ’em portait sur l’autre. P atrocle, après un m eurtre com m is dans son enfance, quitta O ponte,
et, sur la terre de T hessalie, devint l’hôte d’A chille. E xilé de
l’H ém onie, c’est près des ondes de Pirène que se retira le héros
qui conduisit le vaisseau sacré sur les m ers de la Colchide. Le
fils d’Agénor, Cadm us, abandonna les rem parts de Sidon pour
bâtir une ville dans un séjour plus heureux. Tydée, banni de
Calydon, se réfugia près d'Adraste ; et ce fut une terre chérie
de Vénus qui reçut Teucer.
Pourquoi parlerais-je des anciens R om ains ? Alors Tibur était,
pour les bannis, la terre la plus reculée. Je les nom m erais tou s,
E t g ra v e m a g u a n im i r o b u r m ir a r e R u tili,
Non u s i r e d i t u s c o n d itio n e d a ti.
S ro y rn a v ir u m t e n u i t , n o n P o n tu s e t h o s tic a tc llu s
P œ n e m in u s n u llo S m y rn a p e te n d a lo co .
N on d o lu it p a tr ia C ynicu s p ro c u l e s se Sinope.us ;
L e g it e n im s e d e s , A ttic a t e r r a , tu a s :
* A rm a N e o c lid e s q u i P e r s ic a c o n tu d it a rm is ,
A rg o lic a p r im a m s e n s i t in u r b e f u g a m :
P u ls u s A ris tid e s p a tr i a L a c e d æ m o n a f u g it ;
I n te r q u a s d u b iu m , q u æ p r io r e s s e t, e r a t :
Cæ de p u e r fa c ta P a tr o c lu s O p u n ta r e l i q u it ,
T h e s s a lia m q u e a rliit, h o s p e s A c h illis, liu m u m
E x s u l a b H æ m o n ia P i r e n i d a c e s s it ad u n d a m ,
Q uo d u c e t r a b s C o lch as s a c ra c u c u r r i t a q u a s :
L iq u il A g e n o rid e s S id o n ia m œ n ia C a d m u s,
P o n e r e t u t m u r o s in m e l i o r e lo co :
V e n it ad A d ra s tu m T y d e u s , C a ly d o n e f u g a l u s ;
E t T e u c ra m V e n e ri g r a t a r e c d p it liu m u s .
Q u i d r e f e r a m v e te r e s R o m a n æ g e n tis , a p u d qu o s
E x s u lib u s te llu s u ltim a T ib u r e r a t ?
:
LIVRE I, LETTRE II I.
289
aucun, dans aucun tem ps, ne fut envoyé si loin de sa patrie, ni
dans un lieu plus horrible.
Que ta sagesse pardonne donc à ma douleur, si tes paroles
produisent si peu d ’effet. Je ne le nie pas cependant, si m es
blessures pouvaient se ferm er, tes leçons les ferm eraient. Mais
je crains que tu ne travailles en vain à m e sauver, et que, m alade
désespéré, je ne retire de tes secours aucun soulagem ent. Si je
parle ainsi, ce n’est pas que je sois plus habile que toi ; m ais
mon m édecin ne m e connaît pas aussi bien que m oi-m êm e.
Toutefois j’ai reçu com m e un grand bienfait ce tém oignage de la
bienveillance.
T e rse q u a r u t c ú n e lo s, n u lli d a lu s o m n ib u s ævis
Tam p ro cu l a p a tr ia e s t, h o r rid io r v e locus.
Quo m agis ig n o sc a t s a p ie n tia v e s tr a d o le u ti,
Qui fa c it ex d ic tis n o n ita m u lta t u is .
fiec ta m e n in fic io r, si p o s s in t n o s tr a c o ire
V u lnera, p r æ c e p tis p o sse c o ire tu is .
Sed v e re o r, n e m e f r u s t r a s e rv a re la b o re s ;
Keu j u v e r a d m o la p e rd itu s æ g e r o p e.
Nec lo q u o r h æ c, q u ia s it m a jo r p r u d e n tia n o b is ;
Sed s im , q u a m m edico , n o tio r ip s e m ih i.
Ut ta m e n h o c ita s it, m u n u s tu a g r a n d e v o lu n la s
Ad m e p e rv e n it, c o n so li',u r q u e b o n i.
17
290
PO NT I QU ES.
LETTRE QUATRIÈME
A SA F E M M E
ARGU M EN T
Le p o ê le é c r i t à s a f e m m e q u ’i l d é p é r i t e t q u e s e s c h e v e u x b l a n c h i s s e n t .
D e u x c a u s e s o n t p r o d u i t c e c h a n g e m e n t : l a v i e i l l e s s e , e t la d o u l e u r q u i
le t o u r m e n t e s a n s r e l â c h e . Il s e c o m p a r e e n s u i t e à J a s o n , q u i l u i- m ê m e
a v i s i té l a c o n tr é e o ù O v id e e s t e x i l é . 11 a p l u s à s o u f f r i r q u e J a s o n n ’a
s o u f f e r t d a n s se s t r a v a u x e t s e s v o y a g e s . E n f in , i l d é s ir e q u ’il lu i s o it
p e rm is d e r e v e n ir d a n s sa p a tr ie , d e j o u ir d e s e m b ra s s e m e n ts e t des
e n t r e t i e n s d ’u n e é p o u s e c h é r i e , e t d e s a c r i f i e r a u x C é s a rs .
D é jà a u d é c lin d e l ’â g e , m a l ê t e c o m m e n c e à s e
c h e v e u x b la n c s ; d é jà l e s r id e s d e
la
c o u v r ir d e
v i e il l e s s e s illo n n e n t m o n
v i s a g e ; d é jà n ia v i g u e u r e t m e s f o r c e s la n g u is s e n t d a n s m o n c o r p s
é p u is é . L e s j e u x q u i p l u r e n t à m a j e u n e s s e n e m e p l a is e n t p l u s .
S i t u m e v o y a is to u t à c o u p , t u n e p o u r r a i s m e r e c o n n a î t r e , t a n t
m ’ o n t é t é fu n e s t e s le s r a v a g e s d u t e m p s .
EPISTOLA QUARTA
UXORI
ARGUM|ENTUM
Ad dxorem scriben s poeta, canum se e t languidum factu m .esse désignât ; h u ju sq u e rëj
causas duos esse colligit : sen ectu tem scilice t, et dolorem , quo adsidue c o n tic itu r :
deinde facta collatione Jasonis, q ui in ea loca perV enit, u b i ipse exsulat, d ocet suum
m aluni m ojus fuisse illiu s o pere e t p ere g rin a tio n e . P ro strem o o ptât, u t possit in p atriam re d ire , fru iq u e dulcisSim æ conjugis am plexu e t colloquio, C æ saribusque s a c riiicare.
J am m ihi d e te rio r canis a d sp erg itu r æ tas,
Jamque meos vultus ruga senilis arat ;
Jam vigor, et quasso languent in corpore vires ;
Nec, juveni lusus qui placuere, placent ;
Ncc, si me subito videas, agnoscere possis :
Æ tatis fac ta e s t ta n ta r u in a m e æ l
IV.
291
Je l’avoue, c’est l’effet des an n ées; m ais une autre cause e n ­
core, ce sont les chagrins de l ’âm e et une souffrance continuelle.
Car, si l’on com ptait m es années par les m aux que j ’ai soufferts,
crois-m oi, je serais plus vieux que Nestor de P ylos. Tu vois
com m e, dans les terres difficiles, la fatigue brise le corps ro­
buste des b œ ufs ; et pourtant quoi de plus fort que le bœ uf? La
terre qu’on ne laisse jam ais oisive, jam ais en jachère, s ’épuise,
fatiguée de produire sans cesse. 11 périra le coursier qui, sans
relâche, sans intervalle, prendra toujours part aux com bats du
cirque. Quelque solide que soit un vaisseau, il périra, s ’il n ’est
jam ais à sec, s’il est toujours m ouillé par les flots. Et m oi aussi,
une suite infinie de m aux m ’affaiblit et m e vieillit avant le tem ps.
Le repos nourrit le corps, c’est aussi l ’alim ent de l’âm e; m ais
une fatigue im m odérée les consum e l’un et l’autre.
Vois com bien le fils d’Éson, pour être venu dans ces contrées,
s’est rendu célèbre dans la postérité la plus reculée. Mais ses
travaux, on l’avouera, furent plus légers et plus faciles, si
toutefois le grand nom du héros n ’élouffe pas la vérité. Il partit
L I V R E I, L E T T R E
CoNfiteor
fa c e re lisec a n n o s ; sed e t a lte r a ca u sa e s t,
A n x ie ta s anim i* c o n tin u u s q u e la b o r.
N am m ea p e r lo n g o s si q u is m a la d ig e r a t a n n o s,
C re d e m ilii, P y lio N e s to re m a jo r e r o .
C e rn is , u t in d u r is , e t q u id b o v e i lr m i u s ? a rv is
F o rtia t a u r o r u m c o rp o r a f ra n g a t op u s.
Quae n u n q u a m v a c u o s o lita e s t c e ss a re no v ali,
F r u c tib u s a d s id u is lassa s e n e s c it h u m u s .
O c c id et, a d C irci s i q u is c e rta m in a s e m p e r
N on in te r m is s is c u rs ib u s i b it e q u u s .
F irm a s it ilia l ic e t, s o lv e tu r in a jq u o re n a v is,
Quae n u n q u a m liq u id is sic c a c a re b it a q u is .
Me q u o q u e d e b ilita t s e rie s im m e n s a m a lo r u m ,
A nte m e u m te m p u s c o g it e t esse s e n e m .
O tia c o rp u s a l u n t ; a n im u s q u o q u e p a s c itu r i llis :
Im m o d ic u s c o n tr a c a r p i t u tr u m q u e la b o r.
Adspice , in
h a s p a r te s q u o d v e n e rit ^Esone n a tu s ,
Q uam la u d e m a s e ra p o s te r ila te f e r a t.
At la b o r i lliu s n o s tr o le v io rq u e m in o rq u e ,
Si m o d o n o n v e ru m n o m in a m a g tia p r e m u n t.
292
PONTIQUES.
pour le Pont, envoyé par Pélias, qu’on redoutait à p eine aux
frontières de la T hessalie ; et ce qui m ’a été fun este, à m oi, c’est
la colère de César, que, du soleil levant au soleil couchant, les
deux m ondes redoutent. L’IIém onie est plu s voisine que Rom e
des rivages m audits du Pont, et la route qu ’il parcourut est plus
courte que la m ienne. Il eut pour com pagnons les princes de la
terre achéen ne, et je fus abandonné de tous, à m on départ pour
l’exil. J’ai sillon né la vaste m er sur un bois fragile ; et le iils
d’Éson était porté sur un vaisseau solide. Je n ’avais pas Typhis
pour pilote ; le fils d’Agénor ne m ’enseigna pas quelles routes il
fallait suivre ou éviter. 11 était sou s la protection de Pallas et de
l’auguste Junon, et aucune divinité n ’a défendu ma tête. Il fut
secondé par une passion m ystérieuse, par ces intrigu es que je
voudrais n ’avoir jam ais enseignées à l ’am our. 11 revint dans sa
patrie; m oi, je m ourrai sur cette terre, si la redoutable colère
d’un dieu que j'offensai dem eure im placable.
A in si,ô la plus fidèle des épouses, m on fardeau est plus lourd à
porter que celui du fils d’Éson. El toi aussi, que je laissai jeune à
Ille e s t in P o n tu m , P e lia m it te n t e , p ro fe c lu s ,
Q ui vix T hessaliae fin e tim e n d u s e r a t ;
Caesaris i r a m ih i n o c u it, q u e m S o lis a b o r lu
S o lis a d o c c a s u s u l r a q u e t e r r a tr e m it .
J u n c ti o r H iem onia e s t P o n to , q u a m R o m a s in is tr o ;
E t b r e v iu s , q u a m n o s , ille p e r e g it i t e r .
Ille h a b u it c o m ite s , p rim o s t e l l u r i s Acbivae;
At n o s tr a m c u n c ti d e s titu o r e f u g a i n ;
Nos f ra g ili v a s tu m lig n o s u lc a v im u s a?q u o r :
Quae t u l i t ;E s o n id e n , firm a c a n n a f u it ;
N ec T y p h is m ih i r e c t o r e r a t ; n e c A g e n o re n a lu s
Q uas s e q u e r e r , d o c u it, q u a s f u g e r e m q u e , v ia s :
lllu m t u t a t a e s t c u m P a lla d e r e g ia J u n o :
D efen d ere m c u m n u m in a n u lla c a p u t ;
^
lllu m fu rtiv a i ju v e r e c u p id in is a r te s ,
Q uas a m e v e ile m n o n d id ic is s e t A m or.
I lle d o m u m r e d i i t ; n o s b is m o r i e m u r in a r v i s .
P e r s l i te r it laesi si g ra v is i r a Dei.
Dunius e s t i g it u r n o s tr u m , fid issim a c o n ju x ,
lllo , q uod s u b iit ASsonc n a tu < , o n u s.
(
L I V R E I , L E T T R E IV.
293
m on départ de Rome, sans doute m es m alheurs t’ont vieillie. Oh |
fassent les dieux que je p u isse te voir telle que tu es, et sur tes
joueschangées déposer de tendres baisers, et dans m es bras pres­
ser ce corps am aigri et dire : « C’est m oi, c’est le souci qui l ’a
rendu si délicat, » e t, m êlant m es larm es aux tien nes, te raconter
m es souffrances, et jouir d’un entretien que je n’espérais plus,
et offrir d’une m ain reconnaissante aux Césars, à un e épouse
digne de César, à ces dieux véritables, un encen s m érité!
Puisse la m ère de M emnon, de sa bouche de rose, appeler
bientôt ce jour, qui verra s’apaiser Ta colère du prince !
T e q u o q u e , q u a m ju v e n e in d isc e d e n s u r b e re liq u i,
C re d ib ile e s t* n o s tris in s e n u is s e m alis.
0 e go, Di f a c ia n t, ta le m
te c e r n e r e p o ssim ,
C a ra q u e m u ta t is o s c u la f e r r e g e n is ;
A m p lec tiq u e m e is c o rp u s n o n p in g u e la c e r li s ;
E t, g r a c ile hoc fec it, d ic e r e , c u ra m ei,
E t n a r r a r e m eo s fle n ti lie n s ip se la h o re s ,
S p e ra to n u n q u a m c o llo q u io q u e f ru i ;
T u r a q u e Cæ sa r i b u s c u m c o n ju g e C æ sare d ig n a ,
Dis v e ris , m e m o ri d é b ita f e r r e m a n u !
Memnonis b a n c u tin a m , le n ito p r in c ip e , m a te r
Q uam p r im u m ro seo p ro v o c c t o re d ie m !
294
PONTIQUES.
LETTRE CINQUIÈME
A MAXIME
ARGUMENT
L e p o è te a v e r t i t M a x im e d e n e p a s s’é t o n n e r s i le s v e r s d e s o n a m i s o n t
m o in s c o r r e c t s , m o in s p o lis q u ’a u tr e f o i s : a c c a b l é p a r t a n t d e m a u x ,
a f f a ib l i p a r l 'i n a c t i o n , s o n g é n ie n e p e u t p lu s s 'a n i m e r d e c e t e n th o u s ia s m e
q u 'i l s e n t a i t j a d i s . I l l u i a p p r e n d e n s u i t e p o u r q u e l m o t i f i l é c r i t e n c o r e ,
q u o i q u e se s v e r s l u i a i e n t é té s i f u n e s te s . E n f in , i l l u i f a i t c o n n a ît r e
p o u rq u o i il n e c h e rc h e p a s à c o rr ig e r , à p o lir se s v e rs .
C e t O v i d e , qui jadis n ’était pas le dernier parm i tes am is, te
prie, M axime, de lire ces m ots ; n ’y cherche plus les traces de
m on génie, tu sem blerais ignorer m on exil. Tu vois com m e l’i ­
naction flétrit un corps oisif, com m e la corruption gagne un e
eau sans m ouvem ent. Et m oi aussi, si j’eus quelque habitude de
com poser des vers, elle se perd et s’affaiblit par un e longue dé-
EPISTOLA QUINTA *
MA XIMO
ARGUM ENTUM
Ad M aximum scribens poeta, ilium adm onet, ne m ire tu r, si carm en m inus elegans e t in cultum offenderit ; siq uidem lot m nlis et situ ingenium oppressum , non possit eo ca­
lore in su rg ere, quo p riu s : deind e docet, cu r, quam vis sibi carm ina n ocuerint, tarnen
adh uc scrib at. P ostrem o consilium exponit, cu r non con etu r facere optim um carm en,
et illud p o lire. ’
I l l e tu o s q u o n d a m n o n u l ti m u s i n t e r a m ic o s,
U t su a v e rb a le g a s , M axim e, Naso r o g a t ;
In q u ib u s in g e n iu m d e s is te r e q u i r e r e n o s tr u m ,
N e s c iu s e x s ilii n e v id e a r e m e i.
C e rn is , u t ig n a v u m c o r r u m p a n t o tia c o r p u s ;
Ut c a p ia n t v itiu m , n i m o v e a n tu r , a q u æ .
E t rn ih i, s i q u is e r a t , d u c e n d i c a r m in is u s u s
D eficit, e s tq u e m in o r fa c tu s in e r te s it u .
LIYKU I , Uf c l TRE V.
295
suétude ; et m êm e ces m ots que tu lis, crois-m oi, M axime, ma
m ain les trace à regret, et je pu is à peine l ’y contraindre. U
m ’est im possible d ’assujettir m on esprit à de sem blables soins ;
et la m use que j’invoque ne vient pas chez les Gètes cruels. Tu le
vois cependant, je lutte pour com poser des vers; m ais je les fais
aussi durs que m on destin. Quand je les relis, j ’ai honte de les
avoir é c r its; et quoique j’en sois l’auteur, j’y vois bien des choses
dignes d’être effacées; et, pourtant, je ne corrige pas; c ’est un
travail plus fatigant que celui d’écrire, et m on esprit m alade ne
supporte rien de pénible.
Com m encerai-je en effet à m e servir d’une lim e plus m ordante,
h soum ettre chaque m ot à un exam en sévère ? La fortune sans
doute m e tourm ente trop peu ; fau t-il que le Nil se joigne à
l'Hèbre, et que l ’Athos donne aux Alpes ses forêts? 11 faut épar­
gner un cœ ur atteint d’une blessure cruelle. Les bœ ufs dérobent
au fardeau leur cou usé par la fatigue.
Mais peut-être u n juste profit m e dédom m age-t-il de m on tra­
vail? peut-être le cham p rend-il la sem ence avecusure? Rappelletoi tous m es ouvrages ; jusqu’à ce jour, aucun ne m ’a servi, et
plût aux dieux qu’aucun ne m ’eût été funeste ! Pourquoi donc
Hæ c q u o q u e , q u æ le g itis , si q u id m ih i, M ax im e, c re d is ,
S c rib im u s in v ita , v ix q u e c o a c ta , m a n u .
N on lib e t in la ie s a n im u m c o n te n d e r e c u ra s ,
N ec v e n it a d d u r o s M usa v o c a ta G elas.
U t t a m e n ip s e v id e s , lu c to r d e d u c e r e v e rs u m ;
S ed n o n fit fato m o llio r ille m eo.
Q uum r e le g o , s c rip s is s e p u d e t; q u ia p l u r im a c e rn o ,
Me q u o q u e q u i lec i ju d ic e , d ig n a lin i.
N ec ta m e n e m e n d o ? la b o r h ic q u a m s c r ib e r e m a jo r,
M e nsque p a ti d u r u m s u s ti n e t æ g ra n ih il.
S cilicet incipiam lim a m ordacius u ti,
E t s u b ju d i c iu m s in g u la v e rb a v o c e m ?
T o r q u e t e n im f o rtu n a p a r u m , n is i N ilu s in H e b ru m
C o n flu â t? e t f ro n d e s A lp ib u s a d d a t A th o s?
P a r c e n d u m e s t a n im o m is e ra b ile v u ln u s h a b e n ti.
S u b d u c u n t o n e ri colla p e r u s ta b o v es.
At , puto,
f r u c tu s a d e s t, ju s tis s im a c a u sa la b o r u m ,
E t s a ta c u m m u lto f œ n ô r e r e d d i t a g e r.
T e m p u s a d h o c n o b is, r é p é ta s lic e t o m u ia , n u llu m
P r o fu it, a tq u e u tin a m n o n n o c u is s e t! o p u s.
écrire? tu t’en étonnes : je m ’en étonne m oi-m êm e, et souvent
je m e dem ande : « Que m ’en reviendra-t-il? » Le peuple n ’a-t-il
pas raison de refuser le bon sens aux poêles? ne suis-je pas m oim êm e la preuve la plus sûre de cette opinion, m oi qui, trom pé
si souvent par un cham p stérile, persiste à jeter la sem ence dans
celte terre ruineuse ? C’est que chacun se passionne pour ses
propres études : on aim e à consacrer son tem ps à u n art qu’on
a toujours cultivé. Un gladiateur b lessé jure de ne plus com battre,
et bientôt, oubliant une ancienne blessure, il reprend les arm es.
Le naufragé dit qu’il n’aura plu s rien de com m un avec les eaux
de la m er, et bientôt il agite la ram e dans les ondes où naguère
il a nagé. Ainsi, je blâm e constam m ent m on inutile étude, et je
revien s aux divinités que je voudrais n’avoir pas cultivées. Que
ferais-je de m ieu x? Je ne puis languir dans un ind olent repos.
L’oisiveté est pour m oi sem blable à la m ort. Mon plaisir n'est pas
de rester jusqu’au jour appesanti par de copieuses libations. Les
chances incertaines du jeu n ’ont aucun charm e pour m oi. Quand
j ’ai donné au som m eil le tem ps que le corps réclam e, de quelle
m anière em ployer les longues heures du jour? irai-je, oubliant
C u r i g i t u r s c rib a m ? m ir a r is : m ir o r e t ip se ;
E t m e c u m q u æ ro s æ p e : « Q u id in d e fe ra m . »
An p o p u lu s v e re s a n o s n e g a t e sse p o ê la s ,
S u m q u e fides h u ju s m a x im a v o c is e g o ?
Q ui, s t e i i l i to tie s q u u m sim d e c e p tu s a h a rv o ,
D am nosa p e r s to c o n d e re s e m e n h u m o .
S c ilic e t e s t c u p id u s s tu d io r u m q u is q u e s u o r u m ;
T e m p u s e t a d s u e ta p o n e re i n a r t e ju v a t .
S a u c iu s e ju r a t p u g n a m g la d ia to r ; a l id e m ,
I m m e m o r a n tiq u i v u ln e r is , a rm a c a p it :
Nil sib i c u m p e la g i d ic it fo re n a u fr a g u s u n d is :
Mox d ic it re m o s , q u a s m o d o n a v it, a q u a .
S ic ego c o n s ta n te r s tu d iu m n o n u tile c a rp o ,
E t r e p e to , n o lle m q u a s c o lu is s e , D eas.
Q uid p o tiu s f a c ia m ? n o n s u m , q u i s e g n ia d u c a m
Ô tia : m o rs n o b is te m p u s h a b e tu r in e r s .
N cc j u v a t in lu c e m n im io m a r c e s c e r e v in o ;
Nec t e n e t i n c e r la s a le a b la n d a m a n u s .
Q u u m d e d im u s s o m n o , q u a s c o rp u s p o s tu la t, h o ra s ,
Quo p o n a m v ig ila n s te m p o r a lo n g a m o d o ?
L I V R E I , L E T T R E V.
297
les usages de la patrie, apprendre à bander l’arc des Sarm ates ?
m e laisserai-je entraîner par les exercices de ce pays ? m es for­
ces m êm e ne m e perm ettent pas de m e livrer à ces goûts. Mon
âme a plus de vigueur que m on ctirps débile.
Cherche bien ce que je puis faire : rien de plus utile pour m oi
que ces occupations qui n’ont aucune utilité. J'y gagne l’oubli de
m on m alheur : c ’est assez que m a terre m e rende cette m oisson.
Pour vous, qu e la gloire vous aiguillonne ; donnez vos veilles aux
chœ u rs des Piérides, pour qu’on applaudisse la lecture de vos
vers. Moi, je m e contente d’écrire ce qui m e vient sans effort. Un
travail trop soutenu est pour m oi sans m otif. Pourquoi polirais-je
m es vers avec un soin inquiet ? craindrai-je qu’ils ne plaisent pas
aux Gètes? peut-être y a -t-il de la présom ption ; m ais je m e vante
que le Danube n ’a pas de plus grand génie que m oi. Dans ces
cham ps où il m e faut vivre, c ’est assez si j’obtiens d’être poëte
au m ilieu des Gètes inhum ains. A quoi m e servirait d’étendre
m a renom m ée dans un autre m onde ? Que ce lieu, où le sort m ’a
fixé, soit Rom e pour m oi; m a m use m alheureuse se contente de
M oris a u o b litu s p a tr i i, c o n te n d e r e d isc a m
S a rm a tic o s a r c u s , e t t r a b a r a r t e lo c i ?
Hoc q u o q u e m e s tu d iu m p r o h ib e n t a d s u m e r e v ire s ,
M e n sq u e m ag is g ra c ili c o rp o re n o s tr a v a le t.
Q cdm b e n e q u a e sie ris , q u id a g a m , m a g is u tile n il e s t
A r tib u s h is , quae n il u l il it a ti s h a b e u t.
C o n s e q u o r e x ill is c a su s o b liv ia n o s t r i ;
H a n c , s a tis e&t, m e s s e m si m ea r e d d i t h u m u s.
G lo ria vos a c u a t , v o s , u t r e c i ta t a p r o b e n t u r
f.a r m in a , P ie riis in v ig ila te c h o ris .
Quod v e n it ex fa c ili, s a tis e s t c o rn p o n e re n o b is ;
E t n im is i n te n t i c a u s a la b o r is a b e st.
C u r ego s o llic ila p o lia m m e a c a rm in a c u ra ?
An v e r e a r , n e n o n a d p ro b e t ilia G e te s?
F o r s ila n a u d a c le r fa c ia m , s e d g lo r io r l s t r u m
I n g e n io n u llu m m a ju s h a b e r e m e o .
H oc, u b i v iv e n d u m , s a tis e s t, s i c o n s e q u o r a rv o ,
I n t e r in h u m a n o s e sse p o e ta G etas.
Q u o i m ih i d iv e rs u m fam a c o n te n d e r e in o r hem ?
Q u e m f o r tu n a d e d it , R o m a s i t JJle lo cu s
1.
298
PONTIQUES.
ce théâtre. Ainsi je l’ai m érité, ainsi l ’ont voulu des dieux pu is­
sants. Je ne pense pas que, de ces bords, m es livres parviennent
jusqu’aux lieux où Borée n ’arrive que d’une aile fatiguée. Le ciel
entier nous sépare ; et l ’Ourse,#si éloignée de la ville de Quirinus,
voit de près les Gètes barbares. À travers tant de terres, tant de
m ers, je puis à peine croire que les preuves de m on travail aient
trouvé un passage. Suppose qu’on les lise, et, ce qui serait éton­
nant, suppose qu’ils plaisent : assurém ent cela ne serait d’aucun
secours à l ’auteur. A quoi te servirait d’être loué dans la chaude
Syène et dans ces lieux où les flots indiens entourent Taprobane?
Montons encore plus haut : si tu étais loué par les P léiades, dont
nous sépare un si long intervalle, que t’en reviendrait-il? Avec
m es faibles écrits, je n ’arrive pas jusqu’aux lieux où vous êtes ;
et m a renom m ée a quitté Rome avec m oi. Et vous, pour qui j ’ai
cessé d’être, du jour où ma renom m ée fut ensevelie dans la
tom be, aujourd’hui sans doute vous ne parlez m êm e plus de ma
m ort.
IIoc m e a c o n te n ta e s t in fe lix M usa th e a lr o :
S ic m e r u i ; m a g n i s ic v o lu e r e D ei.
N ec r e o r h in c is tu c n o s tr is i t e r e sse lib c llis ,
Q uo B o re a s p e n n a d é fic ie n te v e n it.
D iv id im u r c œ lo ; q u æ q u e e s t p r o c u l u r b e Q u irin i,
A d sp icit h i r s u lo s c o n tin u s U rs a G etas.
P e r t a n t u m t e r r æ , tô t a q u a s , vix c re d e r e p o ssim
I n d ic iu m s tu d ii tr a n s il u i s s e m e i.
F in g e le g i, q u o d q u e e s t m ir a b il e , fin g e p la c e r e ;
A u c to re m c e r t e re s ju v e t is ta n ih il.
Quo t i b i , si c a lid a p o s itu s la u d e r e S y e n e ,
A u t u b i T a p ro b a n e n ln d ic a c in g it a q u a ?
A ltiu s i r e l i b c t ? si te d i s t a n ti a lo n g e
P le ia d u m la u d e n t s ig n a , q u id in d e f e r a s ?
S cd n e q u e p e r v e n i o .s r r i p t is m e d io c rib u s is tu c ,
F a m a q u e c u m d o m in o f u g it a b u r b e s u o .
Y osque, q u ib u s p e r i i , tu n e q u u m m e a fa m a s e p u lla cî?t,
N u n c q u o q u e d e n o s tr a m o r te ta c e r e r c o r .
L I V R E I, L E T T R E VI.
209
LETTRE SIXIÈME
A G R É C IN U S
ARGUMENT
L e p o è te r e g r e t t e q u e G r é c in u s n e s e s o it p a s t r o u v é à R o m e a u m o m e n t
o ù il a é té p r o s c r i t p a r A u g u s te ; i l p e n s e q u e G r é c in u s a é t é v iv e m e n t
a fflig é à l a n o u v e ll e d e s a d i s g r â c e . 11 le p r i e d e c o n s o le r l ’e x ilé p a r s e s
e n t r e t i e n s e t p a r s e s l e t t r e s , e t d e n e p a s c h e r c h e r à c o n n a î t r e la c a u s e
d e s o n b a n n i s s e m e n t , d e p e u r d e r o u v r i r d e s b l e s s u r e s d é jà f e r m é e s . I l
l u i a p p r e n d e n s u i t e q u ’il n 'a p a s p e r d u t o u t e s p o ir d e r e t o u r , q u ’i l a u n e
g r a n d e c o n f i a n c e d a n s la c t é m e n c e d e C é s a r ; i l le p r i e d 'a p a i s e r le p r i n c e
e n s a f a v e u r . E n f in , il d i t q u e le s c h o s e s le s p l u s i m p o s s ib l e s a r r i v e r o n t
a v a n t q u ’i l s o u p ç o n n e l a f id é l it é d e G r é c in u s , s o n a n c i e n a m i.
L o r s q ü e tu appris m es m alheurs, car alors tu étais retenu sur
un e terre étrangère, ton cœ ur en fut-il affligé? En vain tu d is­
sim ulerais, tu craindrais de l ’avouer ; G récinus, si je te connais
b ien, sans doute tu fus affligé. Une odieuse insensibilité n ’est pas
dans ton caractère, elle ne répugne pas m oins aux études que
EPISTOLA SEXTA
GRÆCINO
ARGUM ENTUM
Ad Grascinum scribens, d o let poeta eum non adfu isse illo tem p ore q uo ab A uguslo re leg atu s e s t : quem a rb ilra tu r m agnum cepisse dolorem , q un m p rim um rem om nem
a cc ep e rit. Secundo eum ro g at, u t adloquio suo e l litle ris saitem consoletur. nec scire
cup iat quam ob causam ex su larit, ne rec ru d esca n t vulnera jam occlusa. Postm odum
docet non p roraus sibi adem tam esse spem r e d itu s ; üateturque sirnul, in Caesaris
d em e n tia p lu rim u m s p era re : quem n t sibi re c o n c iü e tu r, p re c a tu r. Dem um d ic it om ­
nia im possibilia poliu s tieri posse, q uam c re d e re se a Graecino fido e t v eteri amico
posse d estitu i.
E cqcid , u t a u d is ti, n a m te d iv e rs a te n e b a t
T e r r a , m e o s c a s u s , c o r tib i t r i s t e f u it ?
D i:-sim ules, m e tu a s q u e lic e t, G raecine, f a t e r i ;
Si b e n e te n o v i, t r i s te f u is s e l iq u e t .
N on c a d it in m o re s f e r ila s in a m a b ilis isto s ;
Nec m in u s a s tu d iis d is s id e t illa tu is .
tu cultives. Les lettres, pour lesquelles tu as tant de zèle, adou­
cissent les cœ urs et bannissent la rudesse, et, plus que tout autre,
tu t’y livres avec un e ardeur fidèle, quand ta charge et les tra­
vaux de la guerre te le perm ettent.
Moi, dès que j'ai pu sentir ce que j’étais devenu, car longtem ps
m on âm e étourdie resta anéantie, j ’ai senti un m alheur de plus ;
lu m e m anquais, toi, l ’am i qui devait m ’être d’un si grand se­
cours. Avec toi m e m anquaient les consolations de ma douleur,
et la m oitié de ma vie et de ma raison.
M aintenant il reste un service que je te prie de m e rendre
de loin : par tes entretien s soulage m on cœ u r ; il faut plutôt,
crois-en un ami qui ne m ent pas, l ’appeler insensé que cou­
pable.
Il n’est ni facile n i sûr d’écrire quelle fut l ’origine de ma
faute : m es blessures craignent d’être touchées. Cesse de de­
m ander de quelle m anière je les ai reçues ; ne les tourm ente pas,
si tu veux qu’elles se ferm ent. Q uelle que soit m on erreu r, elle
ne m érite pas le nom de forfait, ce n ’est qu’une fau te; et toute
faute contre les dieux e st-e lle donc un crim e ? A insi, G récinus,
A r tib u s in g e n u is , q u a r u m t ib i m a x im a c u ra e s t,
P e c lo r a m o lle s e u n t, a s p e r ila s q u c fu g it.
N ec q u is q u a m m e lio re fide c o ra p le c titu r illa s,
Qua s iu i t o flic iu m , m ililiæ q u e la b o r .
Certe ego, quum prim um potui sen lire quid es>em,
N am f u it a d to m to m e n s m ih i n u lla d iu ,
Hoc q u o q u e f o r tu n æ s e n s i, q u o d a m ic u s a b e ss c s ,
Q ui m ih i p r æ s id iu m g r a n d e f u tu r u s e i a s .
T c c u m tu n e a b e r a n t æ gi æ s o la tia m e n tis ,
At
M a g n aq u e p a rs a n im æ c o n s iliiq u e m e i.
n u u c , q u o d s u p e re s t, f e r o p e m , p r e c o r , e m in u s u n a m ;
A d lo q u io q u e ju v a p e c lo r a n o s tr a t u o :
Q uæ , n o n m e u d a e i s i q u id q u a m c re d is a m ic o ,
N
ec
S tu lla m a g is d ic i, q u a m s c e le ra la , d e c e t.
l e v é , n e c t u tu m , p c c ca ti q u æ s it o rig o ,
S c r ib e r e ; tra c tu r i v u ln e r a n o s ti a lim e n t.
Q u a lic u m q u e m o d o m ih i s iu t ca fa c ta , r o g a r e
D e sin e ; n o n a g ite s , s i q u a c o ir e v e lis.
Q u ic q u id id e s t, u t n o n fa c in u s , s ic c u lp a v o o a n d u m :
O m n is a n in m a g u o s c u lp a Deos sc e lu s e s t ?
L I V R E I, L E T T R E VI.
501
l ’espérance de voir m a peine adoucie n ’est pas entièrem ent bannie
de m on cœ ur. L’Espérance, quand les divinités quittaient ce
m onde pervers, seule parm i tous les dieux, resta sur cette terre
odieuse. C’est par elle que vit l ’esclave chargé de fers, en pen­
sant qu’un jour ses pieds seront libres d’entraves. C’est par elle
que le naufragé, bien qu’il ne voie la terre d’aucun côté, agite
ses bras au m ilieu des flots. Souvent le m alade, que les soins
habiles des m édecins ont abandonné, ne perd pas l’espérance,
quand déjà l’artère a c essé de battre. On dit que les p rison niers,
dans le cachot, espèrent leur salut; il en est qui, su spendus à
la croix, font encore des vœ u x. Combien s’attachent au cou le
lacet, que cette d éesse n ’a pas laissé périr de la m ort qu’ils s’é­
taient proposée? Et m oi, quand par le fer j ’essayais de finir ma
souffrance, elle m ’a arrêté, elle a retenu m on bras déjà levé.
« Que fais-tu, m ’a-t-elle d it, il faut des larm es et non du sang :
par elles souvent le courroux du prince se laisse fléchir. » Aussi,
quoique j’en sois in d ign e, j’espère beaucoup dans la bonté de ce
dieu. Que tes prières, G récinus, m e le rendent propice ; que les
paroles aident à l’accom plissem ent de m es vœ ux ! Puissé-je être
S p e s i g i t u r m e n ti p œ n æ , G ræ c in e , le v a n d æ
N on e s t e x to to n u lla r e lic ta m eæ .
Hæc D ea, q u u m f u g e r e n t s c e l e ta t a s n u m in a te r r a s ,
ln Dis in v is a so la r e m a n s it h u m o :
Hæc fa c it, u t v iv a t v in c tu s q u o q u e c o m p e d e fo ss o r,
L ib e ra q u e a f e rro c r u r a f u tu r a p u l e t ;
Ilæ c f a c it, u t , v id e a t q u u m t e r r a s u n d iq u e n u lla s ,
N a u fra g u s i n m e d ii b r a c h ia j a c t e t a q u is .
S æ p e a liq u e m s o le r s m e d ic o ru m c u r a r e l i q u it ,
Nec s p e s liu ic v e n a d e lic ie n te c a d it.
C a rc e re d i c u n t u r c la u s i s p e r a r e s a lu l e m ;
A tq u e a liq u is p e n d e n s in c r u c e v o ta f a c it.
Ilæ c Dea q u a m m u lto s la q u e o s u a c o lla lig a n te s
N on e s t p ro p o s ita p a s sa p e r i r e n e c e !
Me q u o q u e c o n a n te m g la d io l in i r e d o lo re m
A r c u it, i n je c ta c o n tin u itq u e m a n u .
« Q u id q u e fa c is ? la c ry m is o p u s e s t, n o n s a n g u in e , d ix il ;
S æ p e p e r h a s fle c ti p r in c ip is i r a s o le t. »
Q u a ra v is e s t i g it u r m e r i ti s in d e b ita n o s tr is ,
M agna t a m e n s p e s e s t in b o n ita te D ei.
Q ui n e d ifü c ilis m ilii s it , G ræ c in e , p r e ç a r e ;
C o n fc r e t in v o tu m tu q u o q u e v e rb a m e u in !
502
PONTIQUES.
enseveli dans les sables de Tom es, si je doute que lu fasses des
vœ ux pour moi ! Les colom bes com m enceront à s éloigner des
lours, les bêles sauvages de leurs antres, les troupeaux des pâ­
turages, le plongeon des eaux, avant que Grécinus trahisse un
ancien am i. Non, tout n ’est pas'ch angé à ce point par m a des­
tinée.
LETTRE SEPTIÈME
A J1ESSALINUS
ARGUMENT
Le p o ë te f a i t d e s v œ u x p o u r M e s s a lin u s . I l l'e n g a g e à s u iv r e l’e x e m p l e d e
so n p è re e t d e so n f rè r e , e t à n e p as r e f u s e r s o n a m itié à u n m a lh e u re u x
e x ilé .
C e t t e lettre, au défaut d e ma voix, t’apporte du pays des Gètes
cruels les vœ ux que tu lis. R econnais-tu l’auteur au lieu qu’il
I n q u e T o m ita n a ja c e a m tu m u l a tu s a r e n a ,
Si te n o n n o b is is ta v o v e re liq u e t !
N am p r iu s i n c ip ia n t t u r r e s v i ta r e c o lu m b æ ,
A n tra fe ræ , p e c u d e s g r a m in a , m e r g u s a q u a s ,
Q uam m a ie se p r æ s te t v e te r i G ræ c in u s a m ic o :
N on i ta s u n t fa tis o m n ia v e rs a ra e is .
EPISTOLA SEPTIMA
MESSALINO
ARGUM ENTUM
Bene p re catu r M essalino p oeta, m iseroq ue sibi nm icitinm ,
exem pta, h au d d en eget, h o rta tu r.
L i tt e r a p ro v e rb is tib i,
M e ssa lin e , s a lu te m ,
Q uam le g is , a sæ vis a d tu l i t u s q u e G elis.
pntris
fratrisq u e secu tu s
Livku
i
, L É i l R E VII.
303
habite? ou fau t-il que tu lises m on nom , pour savoir que c’est
Ovide, que c ’est m oi qui t’écris ces m ots? Quel autre de tes am is
languit, relégué aux extrém ités du m onde ? ne suis-je pas le
seul, m oi qui réclam e aussi ce titre ? Que les dieux préservent
tous ceux qui t’honorent et qui t’aim ent de connaître ce pays !
C’est bien assez que, m oi, je vive au m ilieu des glaces et des
flèches des Scythes, si on peut appeler vie une espèce de m ort.
Que cette terre réserve pour m oi les m aux de.la guerre, ce ciel,
ses frim as; que je sois en butte aux arm es du Gète féroce, à la
grêle; que j'habite une contrée qui ne produit ni fruit ni raisin,
et que l’ennem i m enace de toutes p arts, pourvu qu’à l’abri de
tout danger vive le reste de tes am is, parmi lesquels confondu,
com m e dans la foule, j ’occupais un e petite place. Malheur à m oi,
si tu t’offenses de ces paroles ; si tu dis qu’en aucune façon je
n ’ai été des tiens. Quand cela serait vrai, si je m ens, tu dois m e
le pardonner. L’honneur que je m ’attribue n ’ôte rien à ta gloire.
Qui ne se vante d’être l ’am i des Césars, pour peu qu’il les con­
naisse? Pardonne un e audace que j ’avoue , pour m oi tu seras
In d io a t a u e to r e m lo c u s ? a n , n is i n o m in e lecto ,
Hæ c m e N asonem s c r i b e r e v e rb a , l a t e t ?
E c q u is in e x tre m o p o s i t u s j a c e t o rb e l u o ru m ,
Me ta m e n e x c ep lo , q u i p r e c o r e sse t u u s ?
Di p ro c u l a c u n c tis , q u i te v e n e r a n t u r a m a n tq u e ,
H u ju s n o titia m g e n tis a b e sse v e lin t.
N o s . s a tis e s t, i n te r g la c ie m S c y tb ie a s q u e s a g itta s
V iv e re , s i v ita e s t m o rtis h a b e n d a g e n u s .
Nos p r e m a t a u t b e llo te llu s , a u t f rig o r e c œ lu m ,
T ru x q u e G etes a rm is , g r a n d in e p u ls c t h ie m s :
Nos h a b e a t re g io , n e c porno fceta, n e c u v is ;
E t c u ju s n u llu m c e ss e t a b h o s te la tu s .
C e te ra s it sospes c u lto r u m t u r b a t u o r u m ,
I n q u ib u s , u t p o p u lo , p a r s eg o p a rv a f u i.
Me m is e r u m , s i t u v e rb is o ffe n d e ris is tis ,
N osque n e g a s u lla p a r t e fu isse tu o s !
I d q u e s it u t v e r u m , m e n tito ig n o s c e r e d e b e s :
N il d e m it l a u d i g lo ria n o s tr a tu æ .
Q uis se C æ s a rib u s n o tis n o n fin g it a m ic u m ?
Da v e n ia m fasso, t u m ih i C æ sar e r is .
.
304
PONT1QUES.
César. Cependant je ne force pas l ’entrée des lieux qui m e sont
interdits; je serai content, si tu ne nies pas que ta porte m e fut
ouverte. Quand m êm e il n ’y aurait pas eu plus de rapports entre
toi et m oi, autrefois du m oins une voix de plus te rendait des
hom m ages. Ton père n’a pas désavoué m on am itié, lui qui
m ’encouragea dans m es études, qui m e fit poète et fut m on
flambeau. A ussi, à sa m ort, lui ai-je offert, pour derniers h o n ­
neurs, m es larm es et des vers qui furent récités dans le Forum .
Je sais encore que ton frère a pour toi une affection qui ne le
cède pas à celle des fils d’A trée, ni des fils de Tyndare. Et lui, il
n ’a jam ais dédaigné m a société, n i m on am itié. Sans doute, tu
ne penses pas que cela pu isse lui nuire : autrem ent, sur ce point
aussi, j ’avouerai que je ne te dis pas la vérité. Que plutôt votre
m aison m e soit tout entière interdite. Mais n on , elle ne doit pas
m ’ètre interdite : quelque fort qu'on soit, on ne peut em pê­
cher un am i de s’égarer. Cependant on sait que je n ’ai pas
com m is de crim e, et m on erreur m êm e, je voudrais que l ’on pût
égalem ent la nier. Si m on délit n’était excusable en partie, la
peine du bannissem ent eût été trop légère. Mais celui dont le
N ec ta m e n i r r u m p o , q u o n o n lic e t i r e ; s a tis q u e e s t,
A lria si n o b is n o n p a tu is s e n e g a s.
U lq u e tib i f u e r i t m e c u ra n i h il a m p liu s , u n o
N em p e s a lu ta r is , q u a m p r iu s , o r e m in u s .
Nec tu u s e s t g e n it o r n o s i n û c ia tu s a m ic o s ,
H o r ta lo r s tu d i i c a u s a q u e fa x q u e m e i :
C ui n o s e t la c ry m a s , s u p re m u m in f u n e r e m u n u s ,
E t d e d im u s m e d io s c r ip ta t a n e n d a fo ro .
A dde q u o d e s t f r a t e r ta n to t ib i j u n c t u s a m o re ,
Q u a n lu s in A trid is T y n d a r id is q u e f u it.
Is m e n e c c o m ile m , n e c d e d ig n a tu s a m ic u m e s t ;
Si ta m e n hæ c illi n o n n o c itu r a p u ta s .
Si m in u s , h a c q u o q u e m e m e u d a c e m p a r t e f a te b o r :
G lausa m ih i p o tiu s t o ta s it is ta d o m u s.
Sed n e q u e c la u d e n d a e s t ; e t n u lla p o te u tia v ire s
P r æ s ta n d i, n e q u id p e c c e t a m ic u s , h a b e l.
E t ta m e n u t c u p e re m c u lp a m q u o q u e p o sse u c g a ri,
Sic fa c in u s u e n io n e s c it a b e ss e m ih i.
Quod n is i d é l i a i p a r s e x c u ^ a b ilis c s s e t,
P a t va r e lc g a ri p œ n a f u tu r a fu it.
L I V R E I, L E T T R E VII.
505
regard pénèlre tout, César, a bien vu que ma faute ne m éritait
pas le nom de folie. Il m ’a épargné, autant que je l’ai perm is,
autant que le perm ettaient les circonstances. Il s’est servi avec
m odération des feux de sa foudre ; il ne m ’a ôté ni la vie, ni m es
biens, ni la possibilité du retour, si un jour sa colère se laisse
vaincre par vos prières.
Mais m a chute a été terrib le; et qu’y a -t-il d’étonnant? les
coups de Jupiter ne font pas de légères b lessu res. Achille lu im êm e avait beau retenir ses forces ; les traits qu’il lançait por* taient des coups funestes. Ainsi, puisque j’ai pour m oi la sentence
m êm e de m on juge, pourquoi ta porte refuserait-elle de m e re­
connaître? Mes hom m ages, je l’avoue, n ’ont pas été ce qu’ils
devaient, m ais ce fut sans doute encore un effet de m a destinée.
Il n'est personne, cependant, que j ’aie plus honoré : tour à tour
chez l’un ou chez l’autre, sans cesse j ’étais dans votre m aison.
Telle est ton affection pour ton frère, que, m êm e sans te rendre
ses hom m ages, l’am i de ton frère a sur toi quelques droits,
Enfin, si la reconnaissance est toujours due à des bienfaits, n ’e s tce pas à ta fortune qu’il convient de la m ériter? Si tu m e p erIp se s e d hoc v id it, q u i p e rv id e t o m n ia , C æ sar,
S lu ltitia m d ici c rim in a p o sse m ea ,
Q u a q u e ego p e rm is i, q u a q u e e s t re s p a s sa , p e p e rc it;
U sus e t e s t m o d ic e fu lm in is ig n é s u i :
¡Sec v ila m , n e c o p e s, n e c a d e m it p o s s e r e v e r ti,
Si s u a p e r v e s tr a s v ic ia s it i r a p re c e s .
At g r a v i t e r
c e c id i : q u id e n im m ir a b ile , si q u is
A Jo v e p e rc u s s u s n o n lev e v u ln u s h a b c t ?
Ipse s u a s u t ja m v ire s i n h ib e r e t A cliilles,
M issa g ra v e s ic tu s P e lia s h a s ta t u li t.
J u d ic iu m n o b is i g i t u r q u u m v in d ic is a d s it,
N on e s t c u r tu a m e j a n u a n o sse n e g e t.
C u l la q u i d e m , f a te o r, c it r a q u a m d e b u it, ilia ,
Sed f u it iu fa tis h o c q u o q u e , c re d o , m e is .
N ec la m e n o fiic iu m s e n s it m a g is a lté r a n o s tr u m :
H ic, i llic , v e s tr o s u b L a re s e m p e r e ra m .
Q u æ q u e tu a e s t p ie ta s ; u t te n o n e x c o la t ip s u m ,
J u s a liq u o d te c u m f r a t r i s a m ic u s h a b e t.
Q u id , q u o d , u t e m e r itis r e f e r e n d a e s t g r a tia s e m p e r,
S ic e s t f o rlu u æ p r o m e r u is s e tu æ ?
306
PONTIQUES.
m ets de te dire ce que lu dois désirer, dem ande aux dieux de
donner plutôt que de rendre. C’est ce que tu fais : et, autant que
je puis m e souvenir, tu aim ais à obliger le plus souvent que tu
pouvais. Place-m oi, M essalinus, dans le rang que tu voudras,
pourvu que je ne sois pas étranger à ta m aison. Et si, parce
qu’Ovide a m érité ses m alheurs, tu ne le plains pas de les souf­
frir, plains-le du m oins de les avoir m érités.
LETTRE HUITIÈME
A SÉVÈRE
ARGUMENT
Il r a c o n t e à S é v è re q u ’e n to u r é d ’e n n e m is , il v it s a n s c e s s e a u m i l i e u d e s
c o m b a t s ; q u ’il r e g r e t t e v i v e m e n t s e s a m is , sa f e m m e , sa f ille e t s a p a t r i e ;
q u ’il n ’a p a s m ê m e la c o n s o la t io n d e c o n s a c r e r s e s l o i s i r s à la c u l t u r e
d e s c h a m p s . E n s u ite , il s e f é l i c i t e d e c e q u e to u t r é u s s i t à S é v è re , e t le
p r i e d e d e m a n d e r à A u g u s te u n e c o n tr é e m o in s é lo ig n é e p o u r s o n a m i
e x ilé .
R e ç o is ce souvenir que ton cher Ovide t’envoie, Sévère, toi, la
m oitié de m oi-m êm e. Ne m e dem ande pas ce que je fais : si je te
-Q u o d s i p e r m i tt is n o b is s u a d e r e , q u id o p te s :
U t d e s , q u a m r e d d a s , p l u r a , p r e c a r e Deos.
Id q u e fac is, q u a n tu m q u e licet. m e m in is s e , s o le b a s
Oflicii c a u sa m p lu r ib u s e sse d a ti.
Q u o lib e t in n u m é r o m e , M e ssa lin e , re p o n e ;
Sim m odo p a r s v e s træ n o n a lié n a d o m u s :
E t m a la N a so n e m , q u o n ia m m e r u is s e v id e t u r ,
Si n o n f e r r e d o le s, a t m e r u is s e d o le .
EPISTOLA OCTAVA
SEVERO
A R G U 5 IE N T U J I
Severo amico exponit se cinctum hostibus, in adsiduis sem per praeliis versari, m iroque
am icorum , conjugis, íilia;, e t patriae desiderio ten c ri, ñeque sibi liccre, cpiod unicum
olaincn foret, ru ri colendo operam navare. D unde laetalur quod co n ira in Severo
sint omnia secunda; m onelque, u t im p e tre t locum aliquem magis propinquum d a n
sibi ab Augusto.
6
A
tibí
dilecto m issam Nasone salutem
Accipc, p a rs anim a» m a g n a , S e v e re , meac.
LIVRE I, LET TRE VIII.
307
raconte tout, tu pleureras ; c ’est assez que tu connaisses en
abrégé m es souffrances. Nous vivons sans cesse au m ilieu des
arm es, sans connaître jam ais la paix; sans cesse le Gète, arm é
de son carquois, su scite des guerres cruelles. Seul de tant de
bannis, je suis tout ensem ble exilé et soldat; les autres, et je
n ’en suis pas jaloux, vivent en sûreté. Et, pour que m es écrits
te paraissent plus dignes d ’indulgence, ces vers, que tu liras,
je les ai faits arm é pour le com bat.
Près des rives de P ister au double nom , est une ville ancienne,
que ses rem parts et sa situation rendent presque ibabordable. Le
C aspienÉgypsus, si nous en croyons ce peuple sur sa propre h is­
toire, la fonda et appela son ouvrage de son nom . Le Gète barbare,
après avoir par surprise m assacré les Odrysiens, s’en em para et
sou tin t la guerre contre le roi. Se souvenant de sa noble naissance,
qu’il relève par son courage, ce prince se présenta aussitôt en­
touré de nom breux soldats : il ne se retira qu’après avoir versé le
sa n g le s coupables, et, par l’excès de sa vengeance, s’être rendu
coupable lui-m êm e. 0 roi, le plus vaillant de notre époque, pu issestu tenir le sceptre d’une m ain toujours glorieuse ! p u isses-tu , et
N eve ro g a , q u id a g a m ; si p e r s e q u a r o m n ia , 'fleb is :
S u m m a s a lis n o s tr i si t ib i n o ta m a li.
V iv im u s a d s id u is e x p e rte s p a c is in a rm is,
D u ra p h a r e l r a t o b e lla m o v e n te G eta.
D e q u e tô t e x p u ls is s u m m ile s in e x s u ie so lu s :
T u ta , n e c in v id e o , c e te r a t u r b a j a c e t .
Q uo q u e m a g is n o s tr o s v e n ia d ig n e r e lib e llo s ,
H æ c in p r o c in c tu c a rm in a fa c ta leg e s.
Stàt vêtus urlis, ripæ vicina binom inis Istri,
M œ n ib u s e t p o situ v ix a d e u n d a lo ci.
C a sp iu s Æ gypsos, d e s e si c re d im u s ip s is ,
C o n d id it ; e t p r o p rio n o m in e d ix it o p u s.
l ia n e fé ru s O drysiîs in o p in o M arte p e re m tis
Ille
C e p it, e t in r e g e m s u s tu lit a rm a G etes.
m e m o r m a g n i g e n e ris , v i r t u te q u o d a u g e t,
P r o ti n u s in n u m e r o m il it e c in c tu s a d e s t ;
N ec p r i u s a b s c e s s it, m é r i ta q u a m c æ d e n o c e n tu m
Se n im is u lc is c e n s , e x s titit ip s e n o c e n s.
At t ib i , r e x , æ vo, d e t u r , fo rtis s im e , n o s tr o ,
S e m p e r h o n o r a ta s c e p tr a t e n e r e m a n u .
308
PO NT IQ UE S.
que pourrais-je te souhaiter de m ieux? recevoir toujours, com m e
aujourd’hui, les éloges de la belliqueuse Rome et du grand César!
Mais, revenant au sujet que j’ai quitté, je m e plains, cher am i,
que de cruels com bats vien n en t se joindre à m es m aux. Depuis
que, privé de vous, je fus jeté sur ces rives infernales, quatre
fois l’autom ne a vu se lever les P léiades. Ne crois pas qu’Ovide
regrette la vie de Rome et ses agrém ents ; et pourtant il les
regrette aussi ; car tantôt je m e rappelle votre doux souvenir,
m es am is ; tantôt je songe à m a fille, à m a .ch ère épouse. Puis
je sors de m a m aison, et je m e tourne vers les diverses parties
de la belle Rom e ; et tous ces lieu x, m on esprit les parcourt de
ses regards. Tantôt je vois les places, tantôt les palais, ou les
théâtres revêtus de m arbre, ou tous ces portiques au sol ap lan i,
ou le gazon du Champ de Mars en face de superbes jardins, et
les étangs, et les canaux, et l’eau de la V ierge. Mais peut-être
qu e, si, dans m on m alheur, les plaisirs de la ville m e son t ravis,
je p u is du m oins jouir d’une cam pagne quelconque. J e n e re g re lte
pas les terres que j ’ai perdues, celte b elle cam pagne dans les
plaines de P élignes, ni ces jard in s plantés sur des collin es o m T e q u e , q u o d e t p r æ s ta t , q u id c n im t ib i p le n iu s o p te m ?
M artia c u rn m a g n o C æ sare R o m a p r o b e t .
S ed m em or unde abii, q u c ro r, o ju cu n d e sodalis,
A c c é d a n t n o s tr is sæ v a q u o d a r m a m a lis.
Ut c a re o v obis S ty g ia s d e tr u s u s in o r a s ,
Q u a tu o r a u lu m n o s P lc ia s o r ta fa c it.
Nec t u c re d id e ris u r b a n æ c o m m o d a v itæ
Q u æ re re N a s o n e m : q u æ r i t e t ilia ta m e n .
N am m odo vos a n im o d u lc e s r e m iu is c o r, a m ic i ;
N u n c m ih i c u m c a ra c o n ju g e n a ta s u b it :
E q u e do m o r u r s u s p u lc h r æ lo c a v e r t o r ad u r b is ,
C u n c ta q u e m e n s o c u lis p e r v id e t ilia su is .
N unc fo ra , n u n c æ d e s, n u n c m a r m o re te c ta t h e a t r a ;
N u n c s u b it æ q u a ta p o rtio n s o m n is h u m o .
G ra m in a n u n c c a m p i p u lc ln o s s p e c ta n tis in h o r to s ,
S ta g n a q u e e t E u r ip i, V irg in e u s q u e liq u o r.
At, p u to , s ic u r b is m is e ro e s t e r e p ta v o lu p ta s ,
Q u o lib e t u t s a lle m r u r e f r u i l ic e a t.
N on m e u s a m is s o s a n im u s d e s id e r a t a g ro s ,
R u r a q u e P e lig n o c o n sp ic ie n d a so lo ;
L IV R E I, L E T T R E VIII.
309
bragées de pins et en vue de la voie Clodia, qui près d e là se
join t à la voie F lam inienne ; je les ai cu ltivées, je ne sais poùr
qui. Souvent m oi-m êm e, et je n ’en rougis pas, j ’apportai aux
plantes l’eau de la source. Là doivent être, s’ils vivent encore, des
arbresque jadis m a m ain a plantés, m ais dont m a m ain ne cueil­
lera pas les fruits. Pour rem placer ees pertes, que ne puis-je du
m oins trouver ici un cham p à cultiver dans m on exil! M oi-m êm e,
et plût aux dieux que je le pusse ! je voudrais, appuyé sur un
bâton, m ener au pâturage m es chèvres suspendues aux rochers,
y m ener m es brebis ; m oi-m êm e, pour que m on cœ ur ne s’ar­
rêtât pas à ses éternels sou cis, je conduirais m es bœufs labourant
la terre sous le joug recourbé ; j ’étudierais le langage que con­
naissent les taureaux des G ètes, j'y ajouterais les m ois m enaçants
qui leu rson t fam iliers. M oi-m êm e, dirigeant d elà m ain le m anche
de la charrue pressée dans le sillon , j’apprendrais à répandre la
sem ence sur une terrepréparée. Je n ’hésiterais pas à nettoyer m es
cham ps, arm é d’un long hoyau, ni à donner à m on jardin altéré
une eau qui l’abreuve. Mais com m ent le pourrais-je., m oi, qu’un
m ur et une porte ferm ée séparent à peine de l’ennem i?
Nec q u o s p in if e ris p o sito s in c o llib u s h o rto s
S p e c la t F la m in iæ C lodia j u n c t a v iæ ;
Q uos ego n e scio c u i c o lu i, q u ib u s ip s e s o le b a m
Ad s a t a fo n la n a s , n e c p u d e t, a d d e re a q u a s .
S u n t ib i, s i v iv u n t, n o s tr a q u o q u e c o n s ita q u o n d a m ,
S ed n o n e t n o s lr a p o m a le g e n d a m a n u .
P ro q u ib u s a m is s is u t in a m c o n tin g e re p o sait
Hic s a lte m p ro fu g o g le b a c o le n d a rn ih i !
Ip se ego p e n d e n te s , lic e a t m o d o , r u p e c a p e lla s,
Ip se ve lim b a c u lo p a s c e re n ix u s oves :
Ip se e g o , n e so litis i n s i s ta n t p e c to ra c u r i s ,
D ucam r u ric o la s s u b ju g a p a n d a b o v e s,
E t d isc a m G etici q u æ n o r in t v e rb a ju v e n c i ;
Adsuctas illis adjiciam que m in as;
Ip se , m a n u c a p u lu in p re s s i m o d e r a tu s a r a l r i ,
E xperiar m ota sp argere sem en hum o :
N ec d u b ite m lo n g is p u r g a r e lig o n ib u s a rv a ,
E t d a r e , q u a s s it ie n s c o m b ib a t h o r lu s , a q u a s.
Unde, sed hoc nobis, m inim um quos in te r et hostcm
D iscrim en m urus clausaque porta facit ?
510
PONTIQUES.
Pour lo i, à ta naissance, et m on cœ ur s’en félicite, les fatales
déesses ont tiré de leur fuseau un iil heureux. Tantôt c ’est le
Champ de Mars qui te relien t, tantôt l ’om bre épaisse d’un por­
tique, et tantôt le Forum , auquel tu n e consacres que de rares
in stan ts; tantôt l ’Ombrie te rappelle ; ou, dirigée vers ta m aison
(PAlbe, un e roue brûlante te porte sur la voie Appienne. Là
p eu t-être lu désires que César oublie sa juste colère, et que ta
cam pagne soit m on asile. Ah ! c’est trop dem ander, m on am i :
m odère tes vœ u x; ne donne pas tant d’essor à tes désirs. Je vou­
drais que l’on m ’accordât une terre m oins éloign ée, une contrée
qui ne fût pas exposée à la guerre. Alors je serais soulagé
d’une bonne partie de m es souffrances.
At tibi nascenti, quod toto pectore læ tor,
N erunt fatales fortia fila Deæ.
T e m o to c a m p u s h a b e t, d e n sa m odo p o r tic u s u m b ra ;
ISunc, i n q u o p o n a s té m p o r a r a r a , fo ru rn .
U m b rfa n u n c r e v o c a t ; n e c n o n A lb an a p e te n te ra
A ppia f e r v e n ti d u c it in a rv a r o ta .
F o r s ita n h ic o p te s , u t ju s t a m s u p p r i m â t ira m
C æ sar, e t h o s p itiu m s it tu a v illa m e u m .
Ah ! n im iu m e s t, q u o d , a m ic e , p e t i s l m o d e r a tiu s o p ta ,
E t v o ti, q u æ s o , c o n tr a h e v e la tu i.
T e r r a v e lim p r o p io r , n u lliq u e o b n o x ia b e llo
D e tu r ; e r i t n o s tr i s p a rs b o n a d e m ta m a lis.
V
LIVRE I, L E T TR E IX.
3 11
LETTRE NEUVIÈME
A M A X IM E
ARGUMENT
Le poète paie u n trib u t de larm es à la m ém oire de Celsus, do nt Maxime
lui avait annoncé la m o rt. Celsus lui avait prom is que Maxime serait
son appui ; il dem ande que ces paroles d’un am i ne resten t pas sans
effet.
La lettre que j’ai reçue de toi, sur la perte de Celsus, a été aus­
sitôt m ouillée de m es larm es. Je n ’ose le dire, et je le croyais
im possible, c ’est à regret que m es yeux ont lu ta lettre. Depuis
que je suis dans le Pont, je n ’avais pas encore appris, et p u issé-je
ne jam ais apprendre de nouvelle aussi cruelle ! son im age s’at­
tache à m es regards, com m e s’il était devant m oi : tout m ort
qu’il est, ma tendresse se le rep résente vivant; souvent je m e
rappelle son abandon dans ses délassem ents, souvent sa probité
EPISTOLA NONA
MAXIMO
ARGUM ENTUM
Poeta Celso defünctó, cüjus mortem nuntiaverat Maximus, lacrymas libat. Is Maximum
praestiturum auxilia prom iserat: quae amici verba ne fuerint vana, precatur.
Qile m ih i d e r a p to tu a v e n it e p ís to la Celso,
P r o tin u s e s t la c ry m is h ú m id a fa c ía m e is ;
Q u o d q u e n e fa s d ic tu , fie ri n e c p o sse p u ta v i,
I n v itis o c u lis I it te r a le c ta tu a e st.
N ec q u id q u a m a d n o s tr a s p e r v e n i t a c e r b iu s a u r e s ,
U t s u m u s in P o n to , p e rv e n ia tq u e p r e c o r .
A n te m eo s o c u lo s ta n q u a m p rae se n tis im a g o
Haeret, e t e x s tin c tu m v iv e r e lin g it a m o r.
Saepe r e f e r t a n im u s lu s u s g r a v ita le c a r e n t e s ;
S e ria Cum liq u id a saepe p e r a d a lid e .
512
TONTIQUES.
si pure dans les affaires sérieuses. Cependant, aucune époque ne
m e revient plus souvent à l ’esprit, que ces jours, qui auraient dû
être les derniers de m a vie, où ma m aison, ébranlée tout à coup,
s’écroula et tomba sur la tête de son m aître. 11 vint à m oi lorsque
la plupart m ’abandonnèrent, M axime; et il ne suivit pas la lortun e. Je l’ai vu pleurer m a m ort, com m e s’il eût eu un frère à
m ettre sur le bûcher. Il m e tint em brassé, m e consola dans m on
abattem ent, et ne cessa de m êler ses larm es aux m iennes.
Oh ! que de fois, surveillant odieux d ’un e vie cruelle, il retint
m on bras prêt à term iner m es destins ! que de fois il m e dit :
« La colère des dieux n ’est pas inexorable ; vis et ne dis pas toim êm e qu’on ne peut te pardonner ! » Mais voici ce qu’il m e ré­
pétait surtout : « Vois de quel secours Maxime doit être pour
to i; Maxime ne négligera r ie n ; avec tout le zèle de l’am itié, il
dem andera que la colère de César ne tien n e pas ju sq u ’à la fin.
A ses efforts il joindra ceux de son frère; il n ’est rien qu’il ne
tente pour adoucir ton sort. »
Ces paroles ont soulagé l’ennui de ma vie m alheureu se. Toi,
Maxime, fais qu’elles ne restent pas sans effet. Souvent aussi il
N u lla t a m e n s u b e u n t m ih i te m p o ra d e n s iu s illis ,
Q uæ v e lle m v itæ s u m m a fu isse m eæ .
Q u u m d o m u s i n g e n ti s u b ito m ea la p s a r u in a
C o n c id it, in d o m in i p r o c u b u itq u e c a p u t,
A d fu it ille m ih i, q u u m p a rs m e m a g n a r e l i q u it ,
M axim e, f o r tu n æ n e c f u it ip se c o rn e s.
I liu m ego n o n a l i t e r lle n te m m e a f u n e r a v id i,
P o n e n d u s q u a m si f r a l e r in ig n e f o r e t :
H æ sit in a m p le x u , c o n s o la tu s q u e ja c e n te m e s t,
C iim q u e m e is la c ry m is m is c u it u s q u e s u a s.
0
q u o t ie s , v itæ c u sto s
in v is u s a m a ræ ,
C o n tin u it p r o in ta s in m e a fala m a n u s !
0 q u o tie s d ix it : « P la c a b ilis i r a D e o ru m e s t ;
V ive, n e c ig n o sc i tu lib i p o s s e n e g a »
Vox ta m e n ilia f u it c e le b e rr im a : « Ile s p ic e q u a n tu m
D e b e a t a u x ilii M axim us e sse t ib i :
M axim us in c u m b e t ; q u a q u e e s t p i e t a te , r o g a b it,
Ne s it a d e x tr e m u n i C æ saris i r a te n a x ,
C u m q u e s u is f r a l r i s v ire s a d h ib e b it, e t o m n e m ,
Quo lev iu s d o lea s, e x p e r ie lu r o p e m . »
II æc m ih i v e rb a m alæ m in u e r u n t tæ d ia v itæ :
Q uæ t u , n e f u e r i n t, M axim e, v a n a , cav e.
L I V R E I, L E T T R E IX.
.
313
m e jurait qu’il viendrait ici, pourvu que tu lui perm isses de faire
ce long voyage; car ta dem eure était sacrée pour lui : il l ’honorait avec ce respect que tu portes toi-m êm e aux dieux m aîtres
du m onde. Crois-m oi, tu as bien des am is, et tu le m érites : dans
le nom bre, il n ’en est aucun qui l’em portât sur lui, si toutefois
ce ne sont ni les rich esses, ni le nom d’illustres aïeux, m ais la
vertu et les qualités du cœ ur qui distinguent les hom m es.
C’est donc avec raison q u eje pleure la m ort de Celsus, com m e
il m e pleura, vivant, au m om ent de m on départ ; c ’est avec rai­
son que je lui consacre des vers qui rendent tém oignage à ses
qualités si rares. Il faut que la postérité, Celsus, y lise ton nom .
C’est tout ce que je puis t ’envoyer des bords gétiques ; c’est la
seule chose ici qu’on ne puisse m e contester.
Je n ’ai pu accom pagner tes fun érailles, ni parfum er ton corps,
et l’univers entier m e sépare de ton bûcher. Maxime, qui le pou­
vait, Maxime qu e, vivant, tu honorais com m e un dieu, t’a rendu
tous les derniers d evoirs; il a présidé à.tes funérailles ; il a of­
fert à tes restes de pom peux honneurs ; il a répandu l ’am om e
H ue q u o q u e v e n lu r u m m ih i se j u r a r e so le b a t,
Non n is i te longae j u s s ib i d a n te viae;
Nam tu a n o n a lio c o lu it p e n e tr a lia r it u ,
T e r r a r u m d o m in o s q u a m co lis ip se D eos.
C re d e m i h i ; m u lto s h a b e a s q u u m d ig n u s am ico s,
Non f u it e m u ltis q u o lib e t ille m in o r;
S i m odo n e c c e n su s , n e c c la r u m n o m e n a v o ru m ,
Sed p r o b ila s m a g n o s in g e n iu m q u e f a c it.
J ure ig itu r lacrym as Celso libam us adem pto,
Q u u m f u g e r e m , vivo q u a s d e d it ille m i h i :
C a rm in a j u r e d a m u s r a r o s te s ta n tia m o re s ,
Ut tu a v e n tu r i n o m in a , C else, le g a n t .
Hoc e s t, q u o d p o ssu m G e tic is t ib i m it te r e a b a rv is ;
Hoc s o lu m e s t is tic , q u o d liq u e t e sse m e u m .
F unera n e c p o tu i c o m ita r e , n e c u n g e r e c o r p u s ;
A que t u is to to d iv id o r o r b e ro g is .
Q ui p o t u it , q u e m tu p r o n u m in e v iv u s h a b e b a s ,
P ra e s titit o fficium M axim us o m n e tib i.
Ille tib i e.vsequias, e t m a g n i fu n u s h o n o ris
F e c it, e t in g e lid o s v e rs it a m o m a s i n u s :
514
rONTIQUES.
sur ton sein glacé ; dans sa douleur, il a m êlé aux parfum s des
larm es abondantes et renferm é dans une terra voisine 1 urne
de tes cendres. S'il rend à ses am is m orts tous les devoirs
qui leur son t dus, nous aussi, il peut nous com pter parm i les
m orts.
LETTRE DIXIÈME
A F L ACCU S
ARGUMENT
Le poëte, dans cette le ttre , app rend à Flaccus que ses forces s’affaiblis­
se n t; il lui en fait connaître la cause. Il le prie d ’u n ir ses efforts à
ceux de son frère po ur secou rir l ’exilé, p o u r apaiser César e n sa fa­
veur.
Du fond de son ex il, Ovide envoie ce salut à F laccus son am i ;
si cependant on peut envoyer ce q u ’on n ’a pas. Depuis longtem ps
m in é par d ’am ers sou cis, m on corps languit et n’a p lu s de for-
D ilu it e t la c r y m is m œ r e n s u n g ü e n ta p r o fu s is ;
O ssaque v ic in a c o n d ita te x it h u m o .
Qui q u o n ia m e x s tin c tis , q u æ d e h e t, p r æ s ta t a m ic is ,
E t n o s e x s tin c tis a n n u m e r a r e p o te s t.
E P I S T O L A DE CI MA
FLACCO
ARGUM ENTUM
Ad Flaccum scribens poeta, corporis languorem, cjusque rci causam cxponit, eumqüe
rogat cum fratre, ut sibi opem ferat, Auguslumque exsuii initiorem reddat.
Naso suo p r o fu g u s m i t t i t tib i , F la cc e , s a l u t e m ;
M itte re r e m s i q u is , q u a c a r e t ip s e , p o te s t.
L o n g u s e n im c u ris v i tia tu m c o rp u s a m a r is
N on p a t i t u r v ire s la n g u o r h a b e r e s u a s.
p
LIVRE I, LETTR E X.
515
ces. Je n’éprouve aucune douleur ; je ne suis pas brûlé par une
fièvre suffocante, et m on pou ls m arche toujours aussi calm e,
aussi régulier. Mon palais est ém ou ssé; tout ce qu’on m e sert
excite m on dégoût ; et je m e plains quand vient l ’heure odieuse
du repas. Qu’on m e serve ce que produit la m er, et l ’air, et la
terre, il n’yaura rien qui réveille m on appétit. Que la belle Ilébé,
de sa m ain em p ressée, m e présente le nectar et l ’am broisie, le
breuvage et les m ets des dieux, leur saveur n ’excitera pas m on
palais en gou rd i; ils resteront longtem ps, com m e un poids, sur
m on estom ac paresseux.
Quelque vrai que cela soit, je n ’oserais l’écrire à tout autre,
on appellerait délicatesse m es plaintes et m es souffrances. En
vérité, dans ma position, dans l’état de ma fortune, la délica­
tesse serait bien à sa place ! Je souhaite les m êm es épreuves à la
délicatesse de celui qui craindrait que la colère de César ne fût
trop douce pour m oi. Le som m eil lui-m êm e, cet alim ent d’un
corps délicat, ne nourrit pas de ses bienfaits m on corps exténué;
m ais je veille, avec m oi veillent sans relâche m es douleurs,
qu’entretient encore la tristesse de ce séjour. A ussi, en m e voyant,
N ec d o lo r u l lu s a d e s t, n e c fe b r ib u s u r o r a n h e lis ;
E t p e ra g it s o liti v e n a t e n o n s i t e r :
Os h e b e s e s t, p o s itæ q u e m o v e n t fa s tid ia m e n s æ ,
E t q u e r o r , in v is i q u u m v e n it h o r a c ib i.
Quod m a r e , q u o d te llu s , a d p o n e , q u o d e d u c a t a e r,
N il ib i, q u o d n o b is e s u r i a t u r , e r i t .
N e c ta r e t a m b r o s ia m , ia tic e s e p u la s q u e D e o ru m ,
D el m ih i f o rm o s a u a v a J u v e n ta m a n u :
N on ta m e n e x a c u e t t o rp e n s s a p o r ille p a la tu m ;
S ta b it et in s lo m a c h o p o n d u s i n e r t e d iu .
H æc e g o n o n a u s im , q u u m s ln t v e ris s im a , c u iv is
S c r ib e r e , d e lic ia s n e m a ta n o s tr a v o c e n t.
S c ilic et is s ta t u s e s t, ea r e r u m f o rm a m e a r u m ,
D eliciis e tia m p o s s it u t e s se lo cu s.
D e lic ia s i lli p r e c o r h a s c o n tin g e r e , si q u is ,
N e m ih i s it ie v io r C æ saris ir a , tim e t.
Is q u o q u e , q u i g r a c ili c ib u s e s t i n c o rp o r e , s o tn n u s ,
N o n a l i t offieio c o rp u s in a n e su o .
Sed v ig ilo , v i g ila n tq u e m e i s in e fin e d o lo re s,
Q u o ru m m a t e r i a m d a t lo cu s ip se m ih i.
310
PONTIQUES.
pourrais-tu à peine reconnaître m es traits. Que sont devenues,
dirais-tu, ces couleurs que lu avais jadis? quelques gouttesd e sang
coulent à peine dans m es-m em b res chétifs, et m on corps est plus
pâle que la cire nouvelle. Ces ravages ne viennent pas de l’excès
du vin : lu sais que l’eau est presque m on unique breuvage. Je
ne m e charge pas de m ets, et, quand j en aurais le désir, je ne
pourrais le satisfaire dans le pays des G ètes. Ce ne son t pas les
dangereux plaisirs de V énus qui m ’énervent, rarem ent elle visite
une couche désolée. C’est l’eau, c'est le clim at qui m e nuit, et
plu s encore cette inquiétude de l'âm e qui ne m e qu itte jam ais.
Si tu ne la soulageais, avec un frère qui te ressem ble, m on âme
affligée supporterait à peine le poids de sa tristesse. Vous êtes
pour ma barque fragile un rivage hospitalier; et cette assistance
que tant d’autres m e refu sent, vous, vous m e la donnez ; donnezla-m oi toujours, je vous prie, parce que toujours j’en aurai be­
soin, tant que le divin César sera irrité contre m oi. Im plorez l’un
et l ’autre tous vos dieux, non pour qu’il m ette un term e à sa
colère bien m éritée, m ais pour qu’il la m odère.
Vix ig il u r possi» viso s a g n o s c e re v u ltu s ;
Q uo q u e ie r i t, q u æ ra s , q u i fu it a n te , c o lo r.
. P a r v u s in e xiles s u c c u s m ih i p e r v e n it a r tu s ,
M e m b ra q u e s u n t c e ra p a llid io r a n o v a.
N on h æ c im m o d ic o c o n tr a x i d a m n a L yæ o :
Scis m ih i q u a m so læ p æ n e b i b a n t u r a q u æ .
N on c p u lis o n e r o r ; q u a r u r n s i t a n g a r a m o re ,
E s t ta m e n in G e tic is c o p ia n u lla lo c is .
N ec v ire s a d im it V e n e ris d a m n o s a v o l u p ta s :
N on s o le t in m oestos ilia v e n ir e to ro s .
U n d a lo c u s q u e n o c e n t ; c a u s a q u e n o c e n tio r o m n i,
A n x ie ta s a n im i, q u æ m ih i s e m p e r a d e s t .
Ila n c n is i tu p a r i t e r s im ili c u m f r a t r e le v a r e s ,
Vix m e n s t r i s t i t i æ m œ s ta lu lis s e t o n u s .
Vos e s tis f ra g ili t e i l u s n o n d u r a p h a s e lo ;
Q u a m q u e n e g a n t m u lt i, vos m ih i f e r tis o p e m .
F e r le , p r e c o r , s e m p e r , q u ia s e m p e r e g e b im u s ilia ,
C æ saris o ffe n su m d u m m ih i n u m e n e r i t .
Q ui m c i i ta m n o b is m in u a t , n o n fin ia t ir a m ,
S u p p lic ile r v e s tr o s q u is q u e r o g a te D eos.
LIVRE DEUXIÈME
LETTRE PREMIÈRE
A GERSIANICUS CÉSAR
ARGUMENT
I l t e f é l i c i t e d 'a v o ir a p p r i s d e la r é n o m m é e le t r i o m p h e d e C é s a r (il s 'a g i t
d u t r i o m p h e d e T ib è r e s u r l ’U ly r ie ) . H e u r e u x d e c e tt e n o u v e ll e , il d é c r i t
le t r i o m p h e , e t a n n o n c e l 'e s p é r a n c e q u 'A u g u s t e s e r a a u s s i c l é m e n t p o u r
lu i q u e p o u r le s e n n e m is . II p r é d i t à G e r m a n ic u s u n s e m b l a b le
trio m p h e .
E l l e est aussi parvenue dans ces lieu x, la renom m ée du triom ­
phe de César, dans ces lieux où arrive à peine le souffle languis-
LIBER SECUNDES
EP I S T OL A PRIMA
GERMANICO CÆSARI
ARGUM ENTUM
C&sarei (scilicet IllyriCi a Tiberio acti) famam Iriumphi ad se pervenisse gm det. eumque laRus descnbit, et spent sibi subnalam praedicat, fore ut, ceu hostibus, sic sibi
quoque ventam det Augustus. Similes Germanico triumphos ominalur.
IIuc q u o q u e C cesarei p e r v c n il fam a i riu m p h i,
L a n ^ u id a q uo fcbsi v ix v e n it a u r a Noti.
18.
318
PONTIQUES,
sanl du Notus fatigué. J’avais pensé que, chez les S cythes, je
n ’aurais jam ais aucun plaisir ; aujourd’hui ce pays m e devient
m oins odieux : enfin j ’ai vu la sérén ité, un instan t ram en ée,
dissiper ie nuage de m es sou cis, et j ’ai m is en défaut m a for­
tu n e. Quand César voudrait m ’interdire toute jouissance, celle-là
du m oins il peut perm ettre que tous la partagent. Les dieux
aussi, pour que la joie accom pagne les hom m ages de la p iété,
ordonnent à tous de bannir la tristesse aux jours qui leur sont
consacrés. Enfin, et c ’est un e vraie folie que d’oser l ’avouer,
quand il le défendrait, je jouirais m algré lui de l ’allégresse com ­
m une. Toutes les fois que Jupiter ranim e les cham ps par des
plu ies salutaires, la bardane tenace croît m êlée à la m oisson.
Moi de m êm e, herbe inu tile, je sens l ’influence d’une divinité fé­
condante, et souvent, m algré les dieux, leurs bienfaits m e soula­
gent. Les joies de César m ’appartiennent pour m a part ; cette fa­
m ille n ’a rien qui soit à elle seule.
Grâces à toi, R enom m ée; c’est par toi qu’enferm e au m ilieu
des Gètes, j ’ai vu la pom pe du triom phe. Tes récits m ’ont appris
que naguère des peuples innom brables se sont rassem blés pour
N il fo re d u lc e m ih i S c y th ic a re g io n e p u t a v i .
Ja m m in u s h ic o d io e s t, q u a in f u it a n te ; lo c u s .
T a n d e m a liq u id , p u ls a c u r a r u m n u b e , s e r e n u m
V id i; f o rtu n æ v e rb a d e d iq u e m e æ .
N olit u t n lla m ih i c o n tin g e r e g a u d ia C æ sar,
V elle p o tc s t c u iv is liæ c t a m e n u n a d a r i .
Dî q u o q u e , u t a c u n c tis h ila r i p i e t a te c o la n t u r ,
T r is t it ia m p o n i p e r s u a f e s ta - ju b e n t.
D e n iq u e , quo d c e rtu s f u r o r e s t a u d e r e f a t e r i ,
H ac ego læ titia , si v e te t ip s e , f r u a r .
J u p p ite r u t il ib u s q u o tie s j u v a t im b r ib u s a g ro s ,
M ista te n a x s e g e ti c re s c e re la p p a s o le t.
Nos q u o q u e f ru g ife r u m s e n iim u s , i n u ti li s h e r b a ,
N u m e n , e t in v ita s æ p e j u v a m u r o p e.
G au d ia C æ sareæ m e n tis p r o p a r t e v i r i li
S u n t m e a : p r iv a t i n il h a b e t i li a d o m u s .
G ratia, F a m a, tib i, p e r q u a m s p e c ta ta tr i u m p h i
in c lu s o m e d iis e s t m ih i p o m p a G e tis.
I n d ic e te d id ic i, n u p e r v ise n d a co îsse
I n n ú m e r a s g e n te s a d d u c is ora s u i :
LI VRE II,' LET TR E I.
319
contem pler les traits de leur chef; et que Rome, dont les vastes
remparts em brassent l ’univers entier, eut à peine assez de place
pour tant d’étrangers. Tu m ’as raconté qu’avant le triom phe,
pendant plusieurs jours, le nuageux Auster avait versé sur la
terre des plu ies continues ; m ais que le soleil serein brilla d’un
éclat céleste dans ce jour qui se conform ait à l ’aspect joyeux du
peuple ; et qu’ainsi le vainqueur put distribuer aux guerriers, à
qui sa voix donnait de glorieux éloges, les prix de la valeur. Avant
de revêtir la robe brodée, brillant insigne du triom phateur, il
offrit de l ’encens sur les loyers sacrés, et apaisa par de pieux
hom m ages la Justice, à qui son père éleva des autels, la Justice,
qui dans son cœ ur réside com m e dans un tem ple.
Partout sur ses pas les applaudissem ents se m êlaient aux vœ ux
de bonheur, et une pluie de foses rougissait le pavé. Devant lu i,
on portait les im ages en argent des m urailles renversées, des
villes prises sur les Barbares, avec leurs habitants vaincus; puis
des fleuves et des m ontagnes, et des pâturages au m ilieu des
hautes forêts, et des trophées d ’arm es groupées avec des traits.
L’or porté en triom phe, sous les feux du soleil, dorait de son re­
flet les m aisons du Forum rom ain. Les chefs, qui courbaient
Q u æ que c a p it v a s tis im m e n s u m m œ n ib u s o rb e m ,
H o sp itiis R oniam vix h a b u is s e lo c u m .
T u m ih i n a r r a s ti , q u u m m u ltis lu c ib u s a n te
F u d e r it a d s id u a s n u b ilu s A u s te r a q u a s,
L u m in e c œ le sti S o lem fu ls iss e s e re n u m ,
C um p o p u li v u ltu c o n v e n ie n te d ie .
A tq u e ita v ic to re m , c u m m a g n o v o c is h o n o re ,
B ellica la u d a lis d o n a d e d is s e v iris ,
C la ra q u e s u m t u r u m p ic ta s in s ig n ia v e s te s ,
T u r a p r iu s s a n c tis im p o s u is s e fo cis,
J u s ti ti a m q u e s u i c a s te p la ç a s s e p a re n tis ,
Illo q u æ te m p lu m p e c to r e s e m p e r h a b e t.
Q ü a q u e i e r i t , felix a d je c tu m p la u s ib u s o m en ;
S a x a q u e r o r a t is e ru b u i s s e ro sis .
P r o tin u s a r g e n to v e rs o s im ita n tia m u ro s ,
B a r b a ra c u m v ic tis o p p id a la ta v iris ,
F lu m in a q u e , e t m o n te s , e t m a ltis p a s c u a silv is ;
A rm a q u e c u m te lis in s t r u e m is ta su is .
D eque tr iu m p h a to , q u o d Sol in c e n d e r it , a u ro
A u re a R o m a n i te c ta fu is s e F o ri.
320
PONTIQUES.
sous les fers leurs têtes captives, étaient si nom breux, qu’on au­
rait dit une arjjnée d’ennem is : la plupart obtinrent la vie et le
pardon, et entre eux Bâton, l’âm e et le ch ef de cette guerre. Et
pourquoi dirais-je que la colère divine ne peut s apaiser en ma fa­
veur, quand je vois les dieux si clém en ts envers les ennem is?
La m êm e renom m ée nous a appris, G erm anicus, que, dans cette
pom pe triom phale, parurent aussi des villes inscrites sous ton
nom ; et que leurs solides rem parts, la force des arm es, la nature
des lieux n’avaient pu les protéger contre toi. Que les dieux te
donnent les années ; le reste, tu le trouveras en toi-m êm e ; ta
vertu n’a besoin que d’un e longue vie.
Mes prières seront exaucées : les oracles des poètes ont quel­
que valeur, car un dieu a donné à m es vœ ux des présages favo­
rables. Toi aussi, Rom e te verra, trainé par des chevaux couron­
n és, m onter vainqueur sur la roche Tarpéienne. Ton père, tém oin
des honneurs décernés à son fils si jeu n e encore, sentira à son
tour cette jouissance, qu’il donna lu i-m êm e aux auteurs de ses
jours. Toi, le m odèle des jeu n es Rom ains, dans la paix et dans la
guerre, c ’est dès aujourd’hu i, ne l oublie pas, que m es paroles
T o tq u e tu lis s e d u c e s c a p tiv is a d d ita c o llis
V in c u la , p æ n e lio s te s q u o t s a tis e sse f u it.
M axim a p a is lio ru m v ita m v c n ia m q u e t u l e r u n t ;
lu q u ib u s e t b e lli s u m m a c a p u tq u e B a to .
C u r ego p o sse n e g e m m in u i m ih i u u m in is ir a m ,
Q u u m v id e a m m ite s h o s tib u s e s se Deos ?
P e r t u lit h u e
id e m n o b is, G e rm a n ic e , r u m o r ,
O ppida s u b t itu lo n o m in is îsse t u i ;
A tq u e e a te c o n tr a , n e c m û ri m o le , n e c a rm is ,
N ec s a tis in g e n io t u t a fu is s e lo ci.
Di tib i d e n t a n n o s ! a te n a m c e te r a s û m e s ;
S in t m o d o v i i l u l i te in p o r a lo n g a tu æ .
Q uod
p r e c o r e v e n ie t : s u n t q u id d a m o r a c u la v a tu m ;
N am D eus o p ta n ti p ro s p é ra s ig n a d é d it.
Te q u o q u e v ic to r e m T a r p e ia s s c a n d e r e in a rc e s
L iela c o ro n a tis B orna v id e b it e q u is ,
M a lu ro s q u e p a te r n a ti s p e c ta b it h o n o re s ,
G au d ia p c rc ip ie n s , q u æ d e d it ip se s u is .
Ja m n u n c h æ c a m e, ju v e n u m b c llo q u c to g a q u e
M axim e, d ic ta lib i v a tic in a n te n o ta .
LIVRE II, L ET TR E II.
321
t ’annoncent cet avenir; m es vers peut-être rediront aussi ce
triom phe; pourvu que ma vie résiste à m es souffrances, q u ’aupa­
ravant la flèche d’un Scythe ne s’abreuve pas de m on sang ; que
cette tête ne tom be pas sous l’épée d’un Gète farouche. Si, avant
ma m ort, tu reçois dans nos tem ples la couronne de laurier, tu
diras que deux fois m es prédictions se sont vérifiées.
LETTRE
A
DEUXIÈME
M ESSALINUS
ARGUMENT
L e p o è te s’a d r e s s e à M e ss a lin u s , d o n t l a f a m i ll e a t o u j o u r s é té b i e n v e i l ­
l a n t e p o u r l u i, e t q u i j o u i t d e la f a v e u r d 'A u g u s te ; i l le p r i e d e p r o ­
f it e r d e la j o ie q u e le t r i o m p h e d e l ’i l l y r i e i n s p i r e à to u s le s c œ u r s ,
p o u r o b t e n i r d u p r i n c e q u e s o n e x il s o it a d o u c i, e t p o u r p l a i d e r s a c a u s e
a u p r è s d e l u i.
C e t ami qu i, dès son enfance, honora ta fam ille, Ovide, relégué
sur la rive gauche du P ont-E uxin, t’envoie, M essalinus, du m iH u n e q u o q u e c a n n in ib u s r e f e r a m fo rta ss e triu m p h u m ,
S u flic ie t n o s tr is si m o d o v ita m a lis ;
Im b u e r o S c ythicas si n o n p r iu s ip se s a g itla s ,
A b s tu le r itq u e ferox ho c c a p u t e n s e G etes.
Quod s i, m e salv o , d a b it u r t ib i l a u r e a te m p lis ,
O m ina b is d ic e s v e ra fu isse m ea .
EPISTOLA SECUNDA
M ESSALINO
ARGUM ENTUM
Tro ea, qua apud Auguslum fioreat gratia, proque anliquo domus ejus in ipsum poctam
favorc, petit a Messalino, ut, inter triumphi Illyriei gaudia, mitius sibi ab Augusto
exsilium impetrare studeat, suamque causam agerc audeat.
I lle dom us vcstrai prim is venerator ab annis,
P u ls u s ad E u x iu i Naso s in i s tr a fre t i,
322
PO NTIQUES.
lieu des Gètes indom ptables, ces vœ ux qu’avant son absence il
t’apportait lu i-m êm e. Malheur à m oi, si, à la vue de m on n om ,
tu changes de visage, si tu hésites à achever la lectu re! achève,
ne bannis pas m es paroles avec m oi : votre ville n est pas inter­
dite h m es vers. Je n ’ai pas eu la pensée qu en entassant Pélion
sur Ossa, je pourrais de m a m ain atteindre aux astres brillants.
Je n ’ai pas, suivant les drapeaux insen sés d’E ncélade, déclaré la
guerre aux dieux m aîtres du m onde. Je n ’ai pas, com m e le bras
tém éraire de Tydée, dirigé m es traits contre une divinité. Ma
faute est grave ; m ais m on audace n’a perdu que m oi, et n ’a pas
m édité de plus grands forfaits. On ne peut m ’appeler qu’insensé
et tém éraire ; voilà les seuls nom s que l’on puisse m e donner.
Je l ’avoue, après que j ’ai m érité la colère de César, tu as le
droit aussi de te m ontrer diflicile à m es prières. Telle est ta
vénération pour le nom de Iule, que tu te crois offensé par qui­
conque offense un de ceux qui le portent. Mais en vain tu serais
arm é et prêt à porter des coups funestes, tu ne saurais te faire
craindre de m oi. Une poupe troyenne accueillit le Grec A ch ém éM ittit a b in d o m itis lia n e , M e ssa lin e , s a lu te m ,
Q uam s o litu s p ræ s e n s e s t t ib i f e r r e , G e tis.
H eu m ih i, si le c to v u ltu s t ib i n o m in e n o n e s t,
Qui f u it, e t d u b ita s c e te r a p e r le g e r e
P e r le g e , n e c m e c u m p a r i t e r m ea v e rb a r e le g a :
U rb e lic e t v e s tra v e rs ib u s e sse m e is.
Non ego c o n c e p i, s i P e lio n O ssa tu liss e t,
C la ra m e a ta n g i s id e r a p o sse m a n u .
Nec n o s , E n c e la d i d e m e n tia c a s tr a s e c u ti,
I n r e r u m d o m in o s m o v im u s a rm a Deos.
N ec, q u o d T y d id æ t e m e r a r ia d e x te r a fec it,
N u m in a s u n t te lis u lla p e ti t a m e is .
E s t m e a c u lp a g ra v is , se d q u æ m e p e rd e r e s o lu m
A usa s it, e t n u llu m m a ju s a d o rla n e fa s.
Nil, n is i n o n s a p ie n s p o s s u m tim id u s q u e v o c a ri:
llæ c d u o s u n t a n im i n o m in a v e ra m o i.
E sse quidem fateor, m eritam post
C æ saris
iram ,
D ifficilem p r e c ib u s te q u o q u e j u r e m e is .
Q u æ q u e tu a e s t p ie ta s i n to tu m n o m e n I u li,
T e læ d i, q u u m q u is l æ d it u r in d e , p u ta s .
Sed lic e t a rm a f e r a s , e t v u ln e r a sæ v a m iu e r is ,
N on t a m e n efficie s, u t t im e a r e m ih i.
LIVRE I I , L E T T R E II.
325
nide : la lance d’Achille guérit le roi de Mysie. Parfois le profa­
nateur du tem ple se réfugie près de l'autel, et ne craint pas
d ’implorer l’assistance de la divinité qu’il a outragée. C’est dan­
gereux, dira-t-on : je 1 avoue ; m ais ce n ’est pas à travers une
m er paisible que navigue m on vaisseau. Que d’autres songent à
leur-sûreté : l’extrêm e m isère ne craint pas le danger; elle n ’a
pas à redouter un sort plus funeste. Pourquoi ne pas s’abandonner
au destin, quand on est entraîné par le destin? Souvent une
rude épine produit de douces roses. Celui qu’em porte la vague
écum ante tend les bras vers les récifs ; il se prend aux ronces,
aux pointes des rochers. L’oiseau qui, d’une aile rapide, s’efforce
d’échapper au terrible épervier, ose, fatigué, se réfugier dans
le sein de l’hom m e. Elle ne craint pas de se confier à la cabane
voisine, la biche qui fuit, épouvantée, la fureur des chien s.
Je t’en conjure, laisse-toi toucher par m es larm es ; ne les re­
pousse pas ; que ta porte ne se ferm e pas sans pitié à ma voix
tim ide. Transm ets avec bonté m a prière aux divinités que Rom e
adore, et que tu révères autant que le dieu du tonnerre, le dieu
P u p p is A c h æ m e n id e n G ra iu m T ro ja n a r e c e p i t ;
P r o fu it e t Myso P e lia s h a s ta d u c i.
C o n fu g il in te r d u m te m p li v io la to r a d a ra m ,
Nec p e te r e o ffe n si n u m in is l io r r e t o p e m l
D ix e rit h o c a liq u is t u tu m n o n e s s e ; f a te m u r ,
Sed n o n p e r p la c id a s it m ea p u p p is aquasT
T u ta p e ta n t a lii : f o r tu n a m is e r r im a t u ta e s t,
N am t im o r e v e n tu s d e te r io r is a b e s t.
Qui r a p i t u r f a tis , q u id p r æ t e r f a ta , r e q u i r a t ?
S æ pe c r é â t m o lle s a s p e r a s p in a r o s a s .
Qui r a p i t u r s p u m a n te s a lo , s u a b r a c h ia c a u ti
P o r r i g i t, e t s p in a s d u r a q u e sa x a c a p it.
A c c ip itre m m e tu e n s p e n n is t r e p i d a n t i b u s aies
A u d c t a d h u m a n o s fessa v e n ir e s in u s ;
N ec s e v icino d u b i ta t c o in m itte r e te c lo ,
Quæ f u g it in fe s to s t e r r i t a c e rv a c a n es.
Da ,
p r c c o r , a c c e s s u m la c ry m is , m itis s im e , n o s tr is ,
N ec r ig id a m tim id is v o c ib u s o b d e fo re m ;
V e rb a q u e n o s tra fav e n s R o m a n a ad n u m in a p e r f e r ;
N on tib i T a rp e io c u lp a t o n a n le m in u s ,
324
PO N T I Q U E S .
du Capitole. Mandataire chargé de m a req uête, prends en m ain
m a cause, quoique avec m on nom toute cause soit m auvaise. Déjà
presque dans la tom be, déjà saisi du m oins par le froid de la
m ort, c ’est avec peine que tu m e sauveras, si toutefois tu m e
sauves. Qu’aujourd’hui se déploie, pour m a fortune abattue, ce
crédit que t ’accorde César, et puisse son am itié te l’accprder
toujours ! qu’elle t’inspire, aujourd’h u i, cette éloq uence brillante,
héréditaire, si souvent u tile à l’accu sé trem blant. Car la voix
éloquente de votre père revit en vous ; c’est un bien qui a Irouvé
un digne héritier. Je ne l’im plore pas pour q u ’elle essaie de m e
défendre; un accusé qui avoue ne doit pas être défendu. Couvriras-tu m a faute du nom d’erreur? ou serait-il plu s u tile de ne
pas agiter une sem blable question? c ’est à toi d’en ju ger. Ma
b lessu re est de celles qu’on ne guérit pas ; peu t-être serait-il plus
sûr de n ’y pas toucher.
A rrête, langue im prudente, tu ne dois pas dévoiler ce m ystère;
que ne puis-je l ’enfouir m oi-m êm e avec m es cen dres! P arle-lu
donc com m e si je n ’avais pas été abusé par une erreur, pour
qu’enfin il m e laisse jouir de la vie que je lui dois. Quand son
M a n d a tiq u e m e i le g a tu s s u s c ip e c a u s a m ,
N ulla m eo q u a m v is n o m in e c a u sa b o n a e s t .
J a m p r o p e d e p o s itu s , c e r l e ja m f rig id u s , æ g re
S e rv a tu s p e r te , s i m o d o s e rv e r , e ro .
N u n c tu a p ro la p s is n i t a t u r g r a tia r e b u s ,
P r m c ip is æ t e r n u m q u a m tib i p r æ s te t a m o r :
N u n c t ib i e t e lo q u ii n i t o r ille d o m e s tic u s a d s it,
Quo p o te r a s t r e p i d is u t i l i s e sse r e is .
V ivit e n im in v o b is fa c u n d i lin g u a p a r e n l is ,
E t r e s h e r e d e m r e p p e r it ilia s u u m .
H a n c e g o n o n , u t m e d e fe n d e r e t e n t c t , a d o ro ;
N on e s t c o n fe ssi c a u sa tu e n d a r e i.
N u m ta m e n e x c u se s e r r o r is im a g in e f a c tu m ,
An n i h il e x p é d iâ t ta i e m o v e re , v id e.
V u ln e ris id g e n u s e s t, q u o d q u u m s a n a b i l e n o n si t
N on c o n tr e c ta r i t u t i u s e s se p u te m .
L ingua,
s ile ; n o n e s t u l t r a n a r r a b il e q u id q u a m :
P o sse v e lim c in e r e s o b r u c r e ip se m eo s.
S ic i g it u r , q u a s i m e n u llu s d e c e p e r it e r r o r ,
V erba face, u t v itn , q u a m d é d it ip s e , f r u a r .
LIVRE I I , LETTRE II.
325
regard te paraîtra serein, quand il aura déridé ce front qui ébranle
le m onde et l’em pire, dem and e-lu i de ne pas m ’abandonner,
faible victim e, à la fureur des Gètes, et d’accorder à m on m isé­
rable exil un plus doux clim at.
Le m om ent est favorable pour la prière : heureux lu i-m êm e
il voit prospérer, ô Rom e, la puissance qu’il t’a faite. Les dieux
veillent sur les jours d’une épouse fidèle à sa couche. Son fils
agrandit l’em pire de l’Ausonie. Germanicus lui-m êm e devance les
années par sa valeur, et le courage de Drusus ne le cède pas à
sa noblesse. Ses brus aussi, ses tendres petites-filles, les enfants
de ses p elits-flls, enfin tous les m em bres de la fam ille d’Augusle
sont dans l'état le plus florissant. Les Péoniens viennent d’être
subjugués, et les bras des Dalmates condam nés au repos dans
leu rs m ontagnes ; 1 Illyrie, déposant les arm es, n ’a pas refusé de
courber sa tête esclave sous les pieds de César.
L ui-m êm e, sur son char, attirant les regards par la sérénité
de son visage, portait, entrelacés sur ses tem pes, des ram eaux
de la vierge aim ée d’Apollon. Avec vous, l ’accom pagnaient, dans
sa m arche, des fils pieux, dignes de leur père et des titres qu’ils
Q u o m q u e s e re n u s e r i t , v u llu s q u e r e m i s e n t illo s,
Qui se c u m t e r r a s im p e r iu m q u e m o v e n t,
E x ig u a m n e m e p r æ d a m s in a t e sse G e la ru m ,
D e tq u e s o lu m m iseræ - m ite , p r e c a r e , fu g æ .
a d e s t a p tu m p r e c ib u s : v a le t ip se , v id e tq u e
T empus
Q uas fe c it v ire s , R o m a, v a le re tu a s .
I n c o lu m is c o n ju x su a p u lv in a r ia s e rv a t.
P io m o v e t A u so n iu m iiliu s im p e riu m .
P r æ t e r i t ip se s u o s a n im o G e rm a n ic u s a n n o s ,
N ec v ig o r e s t D ru si n o b ilita te m in o r .
A dde n u r u s - n e p le s q u e p ia s , n a to s q u e n e p o tu m ,
C e tc ra q u e A u g u stæ m e m b r a v a le r e d o m u s ;
A dde t r i u m p h a to s m o d o P æ o n as, a d d e q u ie li
S u lx lita m o n ta n æ b r a c h ia D a lm a liæ .
N ec d e d ig n a la e s t a b je c tis llly r is a rm is
I pse
C œ sa re u m fa m u lo v e rtic e f e r r e p e d e m .
s u p e r c u r r u m , plac id o s p e c ta b ilis o re ,
•
T e m p o ra P h œ b e a v irg in e n ex a t u l i t :
Q uem p ia v o b isc u m p r o ie s c o in ita v it e u n te m ,
D igna p a r e n t e su o , n o m in ib u s q u e d u lis ;
t.
i.
19
52G
I 'ONT IQU ES.
ont reçus, sem blables à ces frères qu e, du haut de sa dem eure
sacrée, le divin Iule voit occuper le tem ple voisin. M essalinus ne
leur refuse pas, à eux, à qui tout doit céder, le prem ier rang
dans l ’allégresse com m une ; après eux, il n ’est p ersonn e à qui
il ne le dispute en dévouem ent Non, sur ce poin t, aucun hom m e
ne l’em portera sur toi. Tu l’honores celui qu i, récom pensant ton
m érite avant l’âge, couronna ton front des lauriers dus à la va­
leur : heureux ceux qui ont pu être tém oin s de ces triom phes,
et jouir de l ’aspect d’un prince égal aux dieux ! Et m oi, au lieu
d es traits de César, il faut que je voie des Saurom ates, et une
terre privée de la paix, et des eaux enchaînées par la glace !
Si pourtant tu m ’entends, si ma voix arrive ju sq u ’à loi, qu’à la
laveur de ton crédit j ’obtienne un autre séjour. Ton père, que
j’honorai dès m on jeune âge, te le dem ande avec m oi, s’il reste
quelque sentim ent à son om bre éloquente. Ton frère te le de­
m ande aussi, quoiqu’il craigne peut-être que le désir de m e sauver
ne te soit funeste. Toute ta fam ille, enfin, te le dem ande. Et to im êm e, lu ne peux nier que j'aie fait partie de tes am is. Du m oins
f r a t r i b u s a d s im ilis , q u o s p ró x im a te m p la tc n e n le s
D ivus a b e x c e lsa J u li u s oede v id e t.
H is M e ssa llin u s, q u ib u s o m n ia c e d e r e d e b e n t,
P r im u m laelilia) n o n n e g a t e s se lo c u m .
Q u ic q u id a b h is s u p e r e s t, v e n it in c e r t a m e n a m o r is
H ac h o m in u m n u lli p a r t e s e c u n d u s e r i s .
H u n c colis, a n te d ie m p e r q u e ra d e c re ta m e r e u li
V e n it l io n o r a tis l a u r e a d ig n a c o m is .
F e lic e s , q u ib u s h o s lic u it s p e c ta re tr i u m p h o s ,
E t d u c is o r e Déos a e q u ip a r a n te f ru í.
A t m ih i S a u ro m a tae p r o Cacsaris o r e v id e n d i,
T e r r a q u e p a c is iu o p s, u n d a q u e v iñ e ta g elu .
Si la m e n haec a u d is , e t v o x m e a p e r v e n it i s tu c ,
S it tu a m u la n d o g r a t i a b la n d a loco.
Hoc p a te r ille lu u s , p r im o m ih i c u llu s a b aevo,
S i q u id h a b e t s e n s u s u m b r a d is e r ta , p e t i t :
H oc p e tit e t f r a l c r ; q u a m v is f o rta s s e v e r e l u r ,
S e rv a n d i n o c e a t n e lib i c u r a m e i :
T ota d o m u s p e ti t h o c ; n e c tu p o te s ip se n e g a re ,
E t n o s in tu rb io p a it e fu is s e tuoe.
LIVRE ( I , L E T T R E II.
327
tu applaudissais à ce génie dont je sens que j ’ai abusé; tu ne
blâm ais que m es leçons d’am our. Et ma vie, si tu en retranches
m es dernières fautes, ne peut faire rougir ta m aison. Puisse
donc prospérer le foyer de votre fam ille ! Puissent les dieux
et César te protéger, si tu im plores cette divinité bienveillante,
mais justem ent irritée contre m oi, pour qu’elle m e délivre
de la contrée sauvage des Scythes! La tâche est difficile, je
l’avoue; m ais la vertu affronte les obstacles, et, pour un tel
bienfait, m a reconnaissance sera plus grande.
Et cependant ce n ’est pas Polyphèm e dans la profonde ca­
verne de l’Etna, ce n’est pas Antiphates qui recevra tes prières,
c ’est un père ind ulgen t et bon, disposé à pardonner, et qui sou­
vent fait gronder son tonnerre sans lancer les feux de sa foudre;
qui ne peut prendre une décision sévère sans en souffrir lu i-m êm é;
qui se punit, pour ainsi dire, en punissant. Cependant ma faute
a vaincu sa clém en ce; j’ai forcé sa colère de s’arm er de son pou­
voir. Puisque, séparé de la patrie par l ’univers entier, je ne puis
m ejetera u x piedsdes dieux eux-m êm es, prêtre chargé de m a r e quête, porte-la aux divinités que tu honores. A m es paroles ajoute
I n g e n ii c e r te , q u o n o s m a ie s c n sim u s u so s,
A r tib u s e x c e p tis, sæ p e p r o b a t o r e ra s .
N ec m e a , s i t a n t u m p e c c a ta u o v iss im a d e m a s ,
E sse p o te s t d o m u i v ita p u d e n d a tu æ .
S ic i g i t u r v e s tr æ v ig e a n t p e n e lr a li a g e n tis ,
C u ra q u e s i t S u p e r is C æ s a rib u sq u e t u i :
M ite, sod i r a t u m m e r ito m ih i n u m e n , a d o ra ,
•E x im a t u t S c y th ic i m e f e r i t a l e lo ci.
Difficile e s t, f a te o r ; sed t e n d i t in a r d u a v irtu s ,
E t ta lis m e r iti g r a tia m a j o r e r i t .
N ec t a m e n
Æ ln æ u s v a sto P o ly p h e m u s in a n tr o
A c c ip ie t voces A n tip h a te s v e tu a s ;
S ed p la c id u s f a c ilis q u e p a r e n s , v e n iæ q u e p a r a t u s ,
E t q u i fu lm in e o s æ p e s in e ig n e to n a t.
Q ui, q u u m t r i s t e a liq u id s t a t u i t , fit t r i s t i s e t ip s e ;
C u iq u e f e r e p œ n a m s u m e r e p œ n a su a e s t.
V icta t a m e n v itio e s t liu ju s c le m e n lia n o s tr o ;
V e n it e t a d v ire s i r a c o a c ta s u a s .
Q ui q u o n ia m p a tr i a to to s u m u s o r b e r e m o ti,
N ec lic e t a n te ip so s p r o c u b u is s e Deos,
Q uos c o lis, a d S u p e ro s h æ e 1er m a n d a ta s a c e rd o s ,
328
PONTIQUES.
tes propres prières; et cependant, ne tente pas ce moyen si tu
y vois du danger. Pardonne : naufragé, je crains toutes les mers.
LETTRE TROISIÈME
A M A X IM E
ARGUMENT
L e p o è te f a i t l ’é lo g e d e l 'a m i t i é c o n s ta n t e e t f id è l e q u e M a x im e l u i t é ­
m o ig n e d a n s s o n m a l h e u r . C e n 'e s t p a s l 'i n t é r ê t q u i le g u i d e , c o m m e le
c o m m u n d é s h o m m e s , d a n s le c h o ix d e s e s a m i s ; c ’e s t la v e r t u e t la
p r o b i t é . O v id e l 'e n g a g e à p e r s é v é r e r d a n s s a f id é l it é , e t à l e s e c o u r i r
a u t a n t q u ’i l le p o u r r a .
M a x i m e , t o i q u i , p a r l ’é c l a t d e t e s v e r t u s , s o u t i e n s d i g n e m e n t
t o n n o m , q u i n e l a i s s e s p a s l a n o b l e s s e é c l i p s e r c h e z t o i le m é r i l e ; t o i q u e j ’h o n o r a i j u s q u ’a u d e r n i e r i n s t a n t d e m a v i e ( c a r
m o n é t a t p r é s e n t d i f f è r e - l - i l d e l à m o r t ? ) , t u n ’a s p a s r e p o u È s é
to n a m i m a l h e u r e u x : c e lte c o n s ta n c e e s t b ie n r a r e a u siècle o ù
A dde sed e t p r o p r ia s in m ea v e rb a p rec e » .
S ic ta m e n h æ c t e n ta , s i n o n n o c itu r a p u ta b is .
Ig n o sc a s : tim e o n a u f r a g u s o m n e f r e t u m .
EPI S T O L A T E R T I A
MAX1M0
ARGUM ENTUM
Maximi tiilem et eonstantiam in rebus suis miseris et perditis laudat poeta, qui non ulilitate, ut vulgus ignobile, sed honéstale et virtute eos probat, quos semel amandos
suscepit; liorlaturque ilium, ut in tide pcrstet, et sibi quantum potest opem feral.
Máxime, qui claris nom en v irtu lib u s aiquas,
Nec sinis ingenium noliilitate prem i ;
Culto m ibi (quid enim sta tu s hie a fu n ere d iffcrt?),
S uprem um vitie tem pus ad usque m ete,
Rem facis, adlliclum non aversalus am icum ,
Qua non est acvo ra rio r ulla tuo.
LIVRE I I , L E T TR E I I I .
329
nous vivons. J’ai honte à ie dire; m ais soyons sincères : en fait
d’am ilié, c’est l’intérêt qui sert de guide au com m un des hom ­
m es. On songe au profit avant de songer à la vertu ; et la fidélité
tom be, ou se soutient avec la fortune. Sur des m illiers d’hom m esi
à peine en trouveras-tu un seul qui pense que la vertu porte avec
elle sa récom pense. L’honneur m êm e d'une belle action, si elle
reste sans salaire, ne touche pas ; on regretterait d’être gratui­
tem ent vertu eu x; on n ’aim e que ce qui est utile. Va, enlève à
nos âm es cupides l’espérance du profit ; et, après cela, cherche
encore des vertus.
Chacun aujourd’hui s’altache à ses revenu s; on com pte sur
des doigts inquiets ce qui rapportera le plus. L’am itié, cette di­
vinité jadis si vénérable, est exposée en vente, et, com m e une
prostituée, se livre à qui l’achète. Je t’en admire davantage, toi,
qui résistes au torrent, qui ne te laisses pas entraîner par la con­
tagion du désordre général. On n ’aim e que celui que la fortune
favorise. L’orage gronde, et bientôt tout fuit à l’entour.
Me voilà, m oi, que jadis entourèrent de nom breux am is, tant
qu’un souffle favorable a gonflé m es voiles. Dès qu’un vent o ra T u rp e q u id e m d ic tu , sed , si m o d o v e ra f a te m u r ,
V u lg u s a m ic itia s u til it a te p r o b a t.
C u ra q u id e s p e d ia t p r iu s e st, q u a m q u id s it h o n e s lu m ;
E t c u m f o r tu n a s la tq u e c a d itq u e fides.
N ec fa c ile in v e n ia s m u ltis in m illib u s u n u m ,
V ir tu te m p r e t i u m q u i p u t e t e sse su i.
Ip se d é c o r, r e c t e f a c ti s i p ræ m ia d e s in t,
N on m o v e t, e t g r a t i s p œ n i t e t e sse p r o b u m ;
N il, n i s i q u o d p r o d e s t, c a ru m e s t. I, d e tr a h e m e n ti
S p e m f r u c t u s a v id æ , n e m o p e te n d u s e r i t .
Ax re d itu s jam quisque suos am at, e t sibi quid sit
Utile, sollicitis su b p u tat artieulis.
U lud a m ic itiæ q u o n d a m v e n e r a b ile n u m e n
P r o s ta t, e t in q u æ s tu p r o m e r e tr i c e s e d e t.
Q uo m a g is a d m ir o r, n o n , u t t o r r e n ti b u s u n d is ,
C o m m u n is v itii te q u o q u e la b e tr a h i .
D ilig ilu r n e m o , n is i c u i f o r tu n a s e c u n d a e s t :
Q uæ s im u l in to n u i t, p ro x im a q u æ q u e fu g at.
Ex
ego, non
p a u c is q u o n d a m m u n it u s a m ic is,
D um fla v it v e lis a u ra s c c u n d a m e is.
330
PO N T IQ U E S.
geux a soulevé la m er furieuse, on m ’abandonne au m ilieu des
eaux avec ma poupe b risée. Et, quand la plupart craignent
m êm e de paraître m ’avoir connu , à peine ê tes-v o u s restés deux
ou trois pour m e secourir dans m on naufrage. Tu fus le prem ier ;
tu étais digne en effet de ne pas suivre, m ais de com m en cer; de
n e pas recevoir, m ais de donner l’exem p le. Ne cherchant dans
ce que tu fais que le tém oignage d’une conscience p u re, tu aim es
la probité, le devoir pour eu x-m êm es, tu p en ses que la vertu
n ’attend pas de salaire, et qu’elle doit être rech erch ée pour ellem êm e, quoique seule et sans aucun cortège de b ien s étrangers.
C’est une h on te à tes yeu x qu’un am i soit rep ou ssé, parce qu’il
est dans l’infortune ; qu’il cesse d’être ton am i, parce qu’il est
m alheureux. L'hum anité dem ande qu’on soutienne de la m ain la
tête du nageur fatigué, au lieu de le plonger au sein des flots.
Vois ce que fit, pour son am i m ort, le p etit-fils d’Éacus : m a vie
aussi, crois-m oi, est une sorte de m ort. T hésée accom pagna P irithoüs sur les bords du Styx; et quelle distance m e sépare des
ondes du Styx! Le jeune Phocéen n ’abandonna pas Oreste privé
de sa raison ; et la folie est pour beaucoup dans m a faute.
Ut f e r a n im b o s o t u m u e r u n t æ q u o r a v e n to ,
lu m e d iis la c e r a p u p p e r e l i n q u o r a q u is .
Q u u m q u e a lii n o lin t e tia m m e n o s s e v id e re ,
Vix d u o p r o je c to t re s v e t u li s t i s o p e m .
Q u o ru m t u p r in c e p s , n e c e n im c o rn e s e s se , s e d a u c l o r ,
N ec p e te r e e x e m p lu m , sed d a re d ig n u s e ra s .
T e, n iliil ex a c to , n is i n o n p e c ca sse , f e r e n te m ,
S p o n te s u a p r o b ila s o ffic iu m q u e j u v a n t .
J u d ic c te m e r c e d e c a r e t , p e r s e q u e p e te n d a e s t
E x te rn is v i r t u s i n c o m ita ta b o n is.
T u r p e p u ta s a b ig i, q u ia s it m is e ra n d u s , a m i c u m ,
Q u o d q u e s it in fe lix , d e s in e r e e sse tu u m .
M itiu s e s t lasso d ig itu m s u b p n n e r e m e n lo ,
M e rg e re q u a m liq u id is o r a n a ta n t is a q u is .
C e rn e , q u id Æ a cid e s p o s t m o rte m p r æ s te t a m ic o :
I n s t a r e t lia n e v ita m m o r t is h a b e r e p u ta .
P ir ith o u m T h e s e u s S ty g ia s c o m ita v it a d u n d a s :
A S ty g iis q u a n tu m s o rs m ea d i s t a t a q u is !
A d fu it in s a n o ju v e n is P h o c æ u s O re stæ :
E t m ea n o n m in im u m c u lp a f u ro r is h a b e t.
LIVRE I I , LET TR E I I I .
331
Toi aussi, partage avec ces héros la gloire de tant de vertu, et
continue à m e donner, dans ma détresse, toute l’assistance qui
dépend de toi. Si je te connais bien, si tu es toujours ce que
tu étais autrefois, si ton cœ ur n'a pas changé, plus la fortune
se montre cruelle, plus tu lui opposes de résistance ; com m e
l’honneur l’exige, tu prends garde qu’elle ne triom phe de toi; et
l’ardeur de ton ennem i dans le com bat ne fait qu’anim er ton
ardeur : ainsi la m êm e cause m e nuit et m e sert en m êm e
tem ps.
Sans doute, excellent jeune hom m e, tu regardes com m e in­
digne de toi de te joindre au cortège de la déesse toujours de­
bout sur une roue. Ta constance est inébranlable; et, si les voiles
de m on vaisseau, battu par la tem pête, ne sont pas dans l’état
que tu voudrais, telles qu’elles sont, ta m ain les dirige. Ces ruines,
tellem ent ébranlées que la chute en paraît inévitable, se soutien­
nent encore appuyées sur tes épaules.
Dans le prem ier m om ent, il est vrai, ta colère était ju ste ; tu
n ’étais pas m oins irrité que celui dont je n’avais que trop m érité
le courroux. Le ressentim ent qui était entré dans le cœ ur du
grand César, tu juras aussitôt que tu le partageais avec lui ; m ais,
Tu q u o q u e m a g n o ru m la u d e s a d m itte v i r o r u m ;
U tq u e fac is, la p so , q u a m p o te s , a ffe r o p em .
Si b e n e t e n o v i ; s i, q u o d p r iu s e s se so le b a s ,
N u n c q u o q u e e s, a tq u e a n im i n o n c e c itle re tu i,
Quo i o r t u n a m a g is s æ v it, m ag is ip se r e s is tis ,
U tq u e d e c e t, n e te v ic e r it ilia , c a v e s ;
E t b e n e u t i p u g n e s , b e n e p u g n a n s efficit h o s tis .
S ic e a d e m p r o d e s t c a u sa , n o c e tq u e m ih i.
S cilicet
i n d ig n u m , ju v e n is r a r is s im e , d u c is
T e iie r i c o m ite m s ta n tis in o rb e Deæ.
F irm u s e s ; e t, q u o n ia m n o n s u n t ea q u a lia v e lle s,
Vela r e g is q u a s s æ q u a lia c u m q u e r a t i s .
Q u æ q u e i ta c o n c u ss a e s t, u t ja m c a s u r a p u t e l u r ,
R e s tâ t a d liu c h u m e r is f u lta r u in a lu is .
I ra quidem prim o fu erat tua ju sta, nec ipso
Lenior, offensus qui m ihi ju re fu it :
Q u iq u e dolor p e c tu s te tig is s e t C æ saris a lli,
l llu m j u r a b a s p r o tin u s e sse tu u m :
'r ô i
PO N T IQ U E S.
dés que tu appris l ’origine de m on m alheur, tu gém is su r
m on égarem ent. Alors ta lettre vint m 'apporter une prem ière
consolation, et m e donner l ’espoir qu’on pourrait fléchir le dieu
que j ’ai offensé ; alors tu te sentis ém ouvoir par la constance
de celte longue am itié, qui com m ença dans m on cœ ur avant ta
naissance ; lu te rappelas que, si tu es devenu pour d’autres un
am i, tu naquis le m ien ; qu e, dans ton berceau, je te donnai les
prem iers baisers ; qu'après avoir honoré ta fam ille dès ma plus
tendre jeu n esse, il m e faut, après tant d’ann ées, être un fardeau
pour toi. Ton père, le m odèle des orateurs rom ains, et dont l ’é­
loquence égalait la nob lesse, m ’encouragea le prem ier à confier
m es vers à la renom m ée ; il fut le guide de m on gén ie. Ton frère
aussi ne pourrait dire à quelle époque com m ença m on am itié
pour lui. Mais c ’est, avant tout, sur toi que se réunirent m es af­
fections, e t, dans m es diverses fortunes, tu fus toujours le prem ier
objet de ma tendresse.
Les cêtes de l ’Italie m e virent avec toi dans ces derniers m o­
m ents où j ’arrosais le rivage de m es larm es. Quand lu m e d em a n -
U t ta m e n a u d it a e s t no stra s tib i c la d is o rig o ,
D iceris e r r a L is i n g e m u is s e ra e is.
~ T u rn tu a m e p r im u m s o la r i l i t t e r a coepit,
E t Icesum fle c ti sp e m d a re p o sse D eu m .
M ovit a m icitice tu rn te c o n s la n lia lo n g ie ,
A n te tu o s o r tu s quoe m ih i cccpta f u it.
E t q u o d e r a s a liis f a c tu s , m ih i n a tu s a m ic u s ;
Q u o d q u e tib i in c u n is o s c u ia p r im a d e d i;
Q uod, q u u m v e s tr a d o m u s t c n e r is m ih i s e m p e r a h a n n is
C u lta s it , e sse v e tu s n u n c tib i c o g o r o n u s .
Me t u u s ille p a te r , L atiie fa c u n d ia lin g u ie ,
Quae n o n in f e r io r n o b ilita tc f u it,
P r im u s , u t a u d e re m c o m m ilte r e c a rm in a fam re,
I m p u l i t : i n g e n ii d u x f u it ille m e i.
• Nee, q u o s it p r im u m n o b is a t u n p o r e c u ltu s ,
C o n te n d o f r a t r e m p o s s e r e f e r r e tu u m .
T e la m e n a n te o m n e s ita s u m c o m p le x u s , u t u n u s .
Q u o lib e t i n c a su g r a tia n o s tr a fores.
U l t im a m e te c u m v id it, m ce stisq u e c a d e n te s
E x c e p it la c ry m a s Ita lis o r a g e n is .
LIVRE II, L ET TR E III .
533
das s’ils étaient vrais, ces bruits odieux qui l’avaient instruit de
ma faute, je restais em barrassé sans avouer et sans nier, et ma
pâleur révélait assez m on trouble et m a crainte. Comme la neige
qui se fond au souffle hum ide de l ’Auster, des larm es inondaient
mon visage interdit et trem blant.
Ces souvenirs te son t encore p résents; tu penses que ma faute
peut être excu sée, com m e on excuse un e prem ière erreur; et
c’est pour cela que lu ne détournes pas tes regards d'un ancien
am i dans le m alheur, et que tu répands sur m es blessures un
baum e salutaire. Pour tant de bienfaits, s’il m ’était perm is de
donner un libre cours à m es vœ ux, je dem anderais aux dieux
de te com bler de m ille faveurs ; m ais, s’il faut m e borner à l’objet
de tes désirs, je leur dem anderai qu’ils conservent à ton am our
et César et sa m ère. C’est là, je m ’en souviens, la prière que tu
leur adressais d’abord, quand tu offrais de l’encens sur leurs
autels.
Q uum tib i q u æ r e n ti, n u m v e ru s n u n c iu s essel,
A d tu le r a t c u lp æ q u e m m a la f a m a m e æ ;
I n te r c o n fe s s u m d u b ie , d u b ie q u e n e g a n te m
H æ re b a m , p a v id a s d a n te tim o ré n o ta s :
E x e m p lo q u e n iv is , q u a m so lv it a q u a tie u s A u s te r,
G u lla p e r a d to n ita s ib a t o b o r ta g ê n a s.
IIæc
ig it u r r e f e r e n s , e t q u o d m ea c rim in a p r im i
E r ro r is v e n ia p o s s e la te r e v id e s ;
R espiois a n tiq u u m la p s is i n r e b u s a m ic u m ,
F o m e n lis q u e ju v a s v u ln e r a n o s tr a t u is .
P r o q u ib u s o p ta n d i si n o b is c o p ia liâ t,
T a m b e n e p r o m e r ito c o m m o d a m ille p r e c e r .
S e d si so la m ih i d e n lu r t u a v o ta , p re c a b o r,
U t tib i s it , s a lv o C æ sare , sa lv a p a re n s .
H æ o e go, q u u m fa c e re s a lla r ia p in g u ia t a r e ,
T e s o litu m m e m in i p r im a r o g a r e Deos.
19.
PON TIQUE S.
LETTRE QUATRIÈME
A ATTI CUS
ARGUMENT
Il r a p p e lle , à A ttic u s l ’a n c ie n n e a m i l i é q u i le s u n i s s a i t , e t q u i f u t t o u j o m s s i d o u c e p o u r t o u s d e u x . P le in d e c e s s o u v e n ir s , i l e s t p e r s u a d é
q u e , m a l g r é s o n é lo i g n e m e n t , s o n a m i l u i e s t r e s t é f id è le ; i l l'e n g a g e à
p e rsé v é re r.
R eçois ces m ois qu'Ovide L’envoie des bords glacés de l ’Ister,
A tticus, toi dont la fidélité ne peut m ’être su sp ecte. Te sou vien stu encore de ton ami m alheureux? ou ton cœ u r a -t-il cessé de
s'occuper de moi? Non, les dieux ne m e sont pas cru els à ce
poin t; je ne saurais le croire, il est im possible que tu m 'aies ou­
blié : ton im age est toujours devant m es yeu x; je crois voir tes
traits toujours présents à ma pen sée. Je m e rappelle nos fré­
quents entretiens sur des objets sérieu x, et ces douces causeries
qui nous prenaient une bonne partie de notre tem ps. Souvent, en
EPISTOLA QUARTA
A T T IC O
ARGUM ENTUM
Attico vetercm amicilinm, ejusque fru c tu s u ltro citro q u e ju cu n d io res comm emoraf.
Quibus ire tu s dicil sibi persuasum esse, ilium quam vis absenlem , adhuc in fide p e rm anerc ; quod u t facial, h o rta lu r.
Accipe c o llo q u iu m g é lid o N a so n is a b I s tr o ,
A ttic e , ju d ic io n o n d u b ita u d e m eo .
E c q u id a d h u c r e m a n e s m e m o r in fe lic is a m ic i?
D e se rit a n p a r t e s lá n g u id a c u r a s u a s ?
Non ita Di tri> te s m ih i s u n t, u t c r e d e r e p o s s im ,
F a s q u e p u te m j a m te n o n m e m in is s e m e i.
A n te m eo s o c u lo s tu a s ta t, tu a s e m p e r im a g o e s l;
E t v id e o r v u ltu s m e n le v id e r e lu o s.
S e ria m u lta m ih i te c u m c o lla ta r e c o r d o r ;
Nec d a ta ju c u n d i s té m p o r a p a u c a jo cis.
. LIVRE I I , LETTRE IV.
535
conversant, nous avons abrégé les heures; souvent nos discours
se prolongèrent au delà du jour. Souvent tu écoutas des vers que
je venais d’achever, et m a m use nouvelle se soum ettait à ton
jugem ent. Tes éloges étaient pour m oi les applaudissem ents du
peuple; c ’était le prix le plus doux de m on travail récent. Pour
que m on ouvrage fût poli par la lim e d’un.am i, j ’ai effacé bien
des choses, en suivant tes avis. Souvent le forum , les portiques,
les rues nous virent ensem ble.; souvent le théâtre nous réunit
l’un près de l’autre. Enfin, m on am i, notre attachem ent ne le
céda jam ais à celui d’A chille et du petit-fils d’Actor.
Non, quand tu boirais des eaux du fleuve d’oubli, je ne croi&ais
pas que ces souvenirs pussent s’effacer de ton cœ ur. La saison
des frim as ram ènera les longs jours; les nuits d’hiver seront
plus courtes que les nuits d'été; Babylone n ’aura plus de cha­
leurs, le Pont n ’aura plus de froids ; le souci l’em portera sur la
rose parfum ée de Pestum , avant que m on souvenir s’efface de ta
m ém oire : non, ma destinée n ’est pas m alheureuse à ce point.
Prends garde cependant qu’on ne puisse dire que ma confiance
Sæ pe c itæ lo n g is visæ s e rm o n ib u s h o ræ ;
Sæ pe fu it b r e v io r , q u à m m ea v e rb a , d ie s .
Sæ pe tu a s fa c tu m v e n it m odo c a rm e n ad a u re s ,
E t nova judicio subdita Musa tu o est.
* Quod tu laudaras, populo placuisse pulabam :
Hoc p r e t i u m c u ræ d u lc e r e c e n tis e ra t.
U tq u e m e u s lim a r a s u s l ib e r e s se t a m ic i,
N on s e m e l a d m o n itu fac ta l it u r a tu o e s t.
Nos fo ra v id e r u n t p a r i t c r , n o s p o r tic u s o m n is ,
Nos v ia , nos ju n c tis c u rv a t h e a tr a lo c is .
D c n iq u e t a n t u s a m o r n o b is , c a ris s im e , s e m p e r ,
Q u a n tu s in Æ a cid is A c to rid isq u e f u it.
N on ego, securæ biberes si ponula Lellies,
E x c id e re h æ c c re d a m p e c to r e p o sse tu o .
L o n g a d ie s c itiu s b r u m a l i s id e r e , n o x q u e
T a r d io r h i b e r n a s o ls titia lis e r i t ;
N ec B abylon æ s tu m , n e c f rig o ra P o n tu s lia b e b it,
C a lth a q u e P æ s ta n a s v in c e t o d o re ro sa s ;
Quam tibi nostraru m v eniant oblivia re ru m ,
N on i ta p a r s f a ti c a n d id a n u lla m ei.
Ne t a m e n h æ c d ici p o s s it fid u c ia m en d a x ,
336
PONTIQUES.
in’a trom pé; que j’ai été abusé par une sotte crédulité. Protège,
avec une fidélité constante, ton ancien am i ; p rolége-le autant
que tu le peux, sans qu’il le soit à charge.
LE.TTRE CINQUIÈME
A SALANUS
ARGUMENT
11 fait l’éloge de la bonté e t de la bienveillance de Salanus. 11 le rem ercie
d ’avoir accordé sa faveur aux vers d ’un poète exilé, il recom m ande à sa
p rotection le poèm e où il a célébré le triom phe de l’Ulyrie.
O v i d e envoie à Salanus ces m ots m esurés en distiques inégaux,
et les vœ ux qui les précèdent ; p u issen t-ils s’accom plir ! pu issent
m es espérances se réaliser! Je souhaite, am i, qu’en m e lisant
tu sois dans un état prospère. Ta bonté, cette vertu presque
éteinte de nos jours, m érite bien de ma part de sem blables vœ ux.
S tu lta q u e c r e d u lita s n o s tr a fu is s e , c a v e ;
C o n s ta n tiq u e fide v e te r e m tu ta r e so d a le m ,
Qua J ic e t, e t q u a n tu m n o n o n e ro s u s e ro .
EPÎSTOLA QUINTA
SALANO
ARGUM ENTUM
Salanum a candore et benevolentia lau d a t.; quodque. exsulis poetae carm ina p ro b arit
exnnius orator, g ratias agit. Carmen, quo llly n c u m triu m p h u in c eleb rare sil nisus,
ejus tutelae com m endat.
Con b it a d is p a r ib u s n u m e r i s e g o N aso S a lan o
P r o p o s it a m is i v e rb a s a lu te m eo .
Quaj r a la s il c u p io , r e b u s q u e u t c o m p ro b e t o rn en ,
T e p r e c o r a salvo p o s s it, a m ic e , le g i.
C a n d o r, in h o c ¡evo r e s in te r m o r tu a paene,
E x ig it, u t faciam lu íiu v o la, tu u s .
LIVRE I I , L ET TR E V.
337
Quoique je fusse peu connu de toi, on dit que tu t ’es affligé de
m on exil ; et, quand tu lus ces vers que j ’envoyai des bords
reculés du Pont, qu els qu’ils lu ssen t, ta faveur leur servit
d’appui ; tu souhaitas que César, toujours protégé par les dieux,
s ’apaisât bientôt en m a faveur ; César lui-m êm e, s’il le savait,
perm ettrait de sem blables souhaits. C’est la bonté de ton cœ ur
qui t ’inspira des vœ u x si bienveillants, et ce n ’est pas ce qui m e
les rend m oins précieux.
Ce qui doit te toucher le plus dans m on m alheur, éloquent
Salanus, c ’est sans doute la nature des lieux où je souffre : dans
le m ond e en tier, crois-m oi, tu trouverais à peine un e contrée
qui jouît m oins de la paix qu’Auguste nous a donnée. Et pourtant,
ces vers que je fais ici, au m ilieu des fureurs de la guerre, tu les
lis, et, quand tu les as lu s, tu les approuves, tu leur donnes des
éloges, tu applaudis à m on gén ie, à tout ce qui coule d’une
veine si stérile, et d’un ruisseau tu fais un grand fleuve. Oui, ces
suffrages sont chers à m on cœ ur ; et, tu le sais, le cœ ur du m al­
heureux p eu t à p eine s’ouvrir à la joie.
Quand m a m use s’exerce sur des choses légères, m on génie
suffit à un travail sim ple et facile. Mais naguère, quand la r e R a m f u e r im q u a m v is m o d ic o t i b i c o g n ilu s u s u ,
D iceris c x s iliis in g e m u is s e m eis;
M issaque a b e x tr e m o le g e r e s q u u m c a rm in a P o n to ,
a t u u s j u v it q u a lia c u in q u e f a v o r ;
111
O p ta s tiq u e b r e v e m salvi m ih i C æ saris ira m ;
Q uod t a m e n o p t a r i , s i s c iâ t, ip s e s in a t.
M o rib u s i s ta tu is ta m m itia v o ta d e d is ti,
Nec m in u s id c ir c o s u n t ea g r a t a m ik i.
Q uoque m agis m oveare m alis, doctissim e, nostris,
C r e d ib ile e s t fie ri c o n d itio n e lo c i.
Y ix b a c i n v e n ia s to lu m , m ilii c re d e , p e r o r b e m
Q uæ m in u s A u g u sta p a c e f r u a t u r , h u m u m .
T u t a m e n h ic s tr u c to s i n t e r f e r a p r œ lia v e rs u s
E t le g is , e t le c to s o r e fa v e n te p ro b a s ;
I n g e n io q u e m eo , v e n a q u o d p a u p e r e m a n a t,
P la u d is , e t e riv o ilu m in a m a g n a fac is.
G r a ta q u id e m s u n t h æ c a n im o s u ffra g ia n o s tr o ,
Vix s ib i q u u m m is e ro s p o s s e p la c e r e p u te s .
D um ta m e n in r e b u s t e n t a m u s c a rm in a p a rv is ,
M ateriæ gracili suflicit ingenium .
338
PO NTIQUES.
nom m ée d’un glorieux triom phe parvint jusqu’en ces lieux, j osai
entreprendre une tâche si relevée : la grandeur et l’éclat du
sujet accablèrent m on audace; je succom bai sous le poids de
m on entreprise. Dans m on poèm e, tu n ’auras à louer que ma
bonne volonté ; du reste, il languit, écrasé par le sujet. Si, par
hasard, m on livre est parvenu jusqu’à toi, je te le recom m ande ;
prends-le sous ta protection ; tu le ferais, quand je ne le de­
m anderais pas ; que, du m oins, la prière d’un am i ajoute à
ta bonne volonté. Je ne m érite pas d’é lo g es; m ais il y a
tant de bonté dans ton cœ ur plus candide et plu s pur que
le lait, que la neige nouvelle ! Tu adm ires les autres, to i, si
digne d’être adm iré, toi, dont personne n ’ignore les talents et
l ’éloquence.
Le prince des jeunes Rom ains, César, à qui la Germanie a
donné son nom , t’associe à ses études ; le plus ancien de ses
com pagnons, uni à lui dès l ’enfance, tu lui plais par ton gén ie,
qui sym pathise avec son caractère. Tu p arles, et aussitôt il se
sent anim é ; tu es là pour exciter son éloquence par la tien ne.
N u p e r u t h u e m a g n i p e r v e n i tf a m a tri u m p h i ,
A usus s u m ta n t æ s u m e r e m o lis o p u s :
O b r u it a u d e n te m r e r u m g r a v ita s q u e n ito r q u e ,
N ec p o tu i c œ p ti p o n d é ra f e r r e m e i.
Illic, q u a m la u d e s , e r i t o flic io sa v o l u n ta s ;
C e te ra m a te r ia d e b ilila ta ja c e n t .
Quod si fo rte lib e r v e s tr a s p e r v e n it ad a u re s ,
T u te la m m a n d o s e n ti a t illc tu a m .
Hoc tib i f a c tu ro , ve l si n o n ip s e r o g a r e m ,
A ccédât c u m u lu s g r a tia n o s tr a lev is.
N on ego la u d a n d u s , se d s u n t tu a p e c to r a la c té ,
E t n o n c a lc a ta c a n d id io ra n iv e !
M ira ris q u e a lio s , q u u m sis m ir a b ilis ip se ,
Te
Nec la t e a n t a rte s , e lo q u iu m q u e tu u m .
ju v e n u m p r in c e p s , c u i d a t G e rm a n ia n o m e n ,
P a r tic ip e m s lu d ii C æ sa r h a b e r e s o le t ;
T u cornes a n tiq u u s , tu p r im is j u n c t u s a b a n n is ,
ln g e n io m o re s æ q u i p a r a n t e , p la c e s ;
T e d ic e n te p r iu s , lit p r o tin u s im p e tu s i l l i ;
T e q u e h a b e t, e lic ia s q u i s u a v e rb a t u is .
L I V R E I I , LET TRE V.
539
Quand tu as cessé de parler, que toute bouche m ortelle s’est tue
devant lui, et que le silen ce a régné un instan t, il se lève alors,
ce prince si digne de porter le nom d’iu le, sem blable à l ’étoile
du m atin sortant des ondes de l’Orient. Pendant qu’il est debout
et dans le silen ce, son attitude, son air est celui de l’orateur, et
la disposition de son vêtem ent annonce un e voix éloquente. En­
fin, quand le m om ent est arrivé, quand cette bouche divine a
rom pu le silen ce, vous jureriez que son langage est celui des
dieux : c ’est là, d iriez-vou s, une éloquence digne d ’un prince,
tant il y a de nob lesse dans sa parole ! Et toi, son favori, toi,
dont le front touche les astres, tu veux cependant avoirles ouvrages
d ’un poète proscrit. Sans doute il s’établit une sorte de sym pathie
entre les esprits un is p a r les m êm es étu d es; c ’est une alliance à
laquelle chacun reste fidèle. Le paysan s’attache au laboureur,
le soldat à l ’hom m e de gu erre, le nautonnier au pilote qui di­
rige un e barque in certaine. Ainsi le culte des Muses te plaît, à
toi qui les cu ltives, et m on gén ie trouve en toi un génie qui le
protège.
Nos genres ne sont pas les m êm es, m ais ils sortent des m êm es
sources, et c ’est un art libéral que nous cultivons l’un et l ’autre,
Q uum tu d e s îs ti, m o r ta lia q u e o ra q u i e r u n t,
C la u s a q u e n o n lo n g a c o n tic u e r e m o ra ,
S u r g it I u le o ju v e n i s c o g n o m in e d ig n u s ,
Q ualis ab E ois L u c ife r o r tu s a q u is .
D u m q u e s ile n s a d s ta t, s ta tu s e s t v u l tu s q u e d is e r ti,
S p e m q u e d e c e n s docta». vocis a m ic tu s h a b e t.
Mox, u b i p u is a m o ra e s t, a tq u e os c œ le s te s o lu tu m ,
Hoc S u p e r o s j u r e s m o re s o le r e lo q u i :
A tq u e , liæ c e s t, d ic a s , t'a c u n d ia p r in c ip e d ig n a ;
E lo q u io ta n t u m n o b i li ta t is in e s t !
I In ie t u q u u m p la c e a s , e t v e rtic e s id e r a t a n g a s ,
S c r ip ta t a m e n p ro fu g i v a tis h a b e n d a p u ta s .
S c ilic e t in g e n iis a liq u a e s t c o n c o rd ia j u n c l i s ,
E t s e r v a t s tu d ii fœ d e r a q u is q u e s u i.
R u s tic u s a g ric o la m , m ile s fe ra b e lla g e r e n te m ,
R e c to re m d u b iæ n a v ita p u p p is a m a t.
T u q u o q u e P ie r i d u m s tu d io , s lu d io s e , te n e r is ,
Ing enioque faves, ingeniosé, m eo .
Distat opus nostru m ; sed fontibus exit ab isdem ,
A r tis e t in g e n u æ c u lt o r u t e r q u e s u m u s .
340
POETIQUES.
Tu portes le thyrse et m oi le lau rier; m ais l’enthousiasm e nous
est nécessaire à tous deux. Si ton éloquence donne plu s de nerf
à m es vers, c ’est de m oi que tes paroles em pruntent leur éclat.
Tu penses donc avec raison que la poésie n ’est pas étrangère à
le s études, et que, sous les m êm es drapeaux, nous devons rester
fidèles au m êm e culte. Aussi je souhaite que, jusqu’à la fin de
ta vie, lu conserves cet am i auquel tu appartiens, et qu’un jour,
m aître du m onde, il tien ne lu i-m êm e les rênes de l’em pire :
c’est le vœ u que tout le peuple form e avec m oi.
LETTRE
A
SIXIÈME
G R É C IN U S
ARGUMENT
Le poète engage G récinus à éparg ner à son am i des reproches trop tardifs,
e t à lui donner p lu tô t les secours dont il a besoin.
qui jadis, près de Grécinus, lui offrait ses vœux de vive
voix, les lui offre maintenant dans ses vers, des tristes bords de
O v id e ,
T h y r s u s e n im vo b is, g e s ta la e s t la u r e a n o b i s ;
Sed tam e n a m b o b u s d e b e t in e s s e c a lo r .
U tq u e m e is n u m e r is tu a d a l fa c u n d ia n e rv o s ,
Sic v e n it a n o b is in t u a v e rb a n ito r .
J u r e i g it u r s tu d io co n fm ia c a r m in a v e s tro ,
Et c o m m ilitii s a c ra lu e n d a p u ta s .
l'r o q u ib u s u t m a n e a t, d e q u o c e n s e r is , a m ic u s,
Comprecor ad vitæ ternpora sum m a tuæ ;
S u c c e d a tq u e s u is o r b is m o d e r a to r h a b e n is :
Quod m e c u m p o p u li v o la p r c c a n t u r id em .
E| P I S T 0 L A S E X T A
GRÆCINO
ARGUMENTUM
Ad Græcinum scribens poeta, eum monet u t a sera peccatorum reprehensione teraperet
sibi amicus, et potius auxilium præstare nitalur sodali.
Carminé C.ræeinum , qui præ sens voce solebat,
T rislis ab Euxinis Naso salutat aquis.
LIVRE I I , L E T T R E VI.
341
l’Euxin. C’est là le langage d ’un exilé, c ’est à ma plum e cpie je
dois la parole; et, s’il ne m ’était perm is d’écrire, je resterais
sans voix. Tu as raison de blâm er les fautes de ton am i insensé,
et de m ’avertir que j’ai m érité p lu s encore que je ne souffre. Tes
reproches sont fondés, m ais ils viennent trop tard. Sois m oins
sévère pour un coupable qui avoue ses loris. Quand je pouvais
encore diriger m es voiles pour échapper aux m onts C érauniens,
c ’est alors qu’il fallait m ’avertir d'éviler de fun estes écu eils.
M aintenant, à quoi m e sert d’apprendre, après le naufrage,
quelle route m a barque devait tenir? Tends plutôt un e m ain secourable au nageur fatigué, et que ton bras ne dédaigne pas de
soutenir sa tête. C’est ce que tu fais; fais-le toujours, je t’en
prie ; et que ta m ère et tou ép ou se, tes frères et toute ta fam ille
soient protégés des d ieux ! P uissent, et c ’est le vœ u de ton cœ u r,
c ’est celu i que tes lèvres exprim ent san s cesse, puissent toutes
tes actions êlre agréables aux Césars ! Quelle honte pour toi de
ne soulager par aucun secours le m alheur d ’un ancien am i ! quelle
honte de r ec u ler , de ne pas te tenir d’un pied ferm e! quelle
honte d ’abandonner u n vaisseau dans la détresse! qu elle honte de
E x s u lis hcec vox e s t : p r æ b e t m ih i l i t t e r a lin g u a m ;
E t, s i n o n lic e a t s c r i b e r e , m u tu s e r o .
C o rrip is , u t d e b e s, s t u l t i p e c c a ta so d a lis ,
E t m a la m e m e r i ti s t e r r e m in o r a d o c e s.
V era fac is, s e d s e r a , m c æ c o n v ic ia c u lp æ :
A sp e ra c o n fe sso v e rb a r e m i t t e re o .
Q u u m p o le r a m r e c to tr a n s ir e C e r a u n ia v e lo ,
U t f e r a v i ta r e m sa x a, m o n e n d u s e ra m .
N u n e m ih i n a u fra g io q u id p r o d e s t d is c e r e fac to ,
Q uam m ea d e b u e r i t c u r r e r e c y m b a v ia m ?
B ra c h ia d a lasso p o tiu s p r c n d e n d a n a t a n l i ;
N ec p ig e a t m e n to s u b p o s u is s e m a n u m .
I d q u e fa c is , f a c ia s q u e p r e c o r : s ic m a t e r e t u x o r ,
S ic t ib i s i n t f r a t r e s , to ta q u e sa lv a d o m u s I
Q u o d q u e s o le s a n im o , q u o d s e m p e r voce p r e c a r i,
O m n ia C æ ^a rib u s s ic t u a fa c ta p r o b e s !
T u r p e e r i t in m is e r is v e te r i tib i r e b u s a m ico
A u x iliu m n u lla p a r t e tu lis s e tu u m .
T u r p e r e f e r r e p e d e m , n e c p a s su s t a r e te n a c i :
T u r p e l a b o r a n le m d e s c r u is s e r a tc m .
342
PO NT IQ UE S:
suivre les chances du sort, de céder à la fortune et de désavouer
un am i, quand il n ’est plus heureux!
Telle ne fut pas la conduite du fils d'Agam em non et du-fils de
Strophius. Telle ne fut pas l’am itié dePirithoüs et du fils d'Égée;
adm irés des siècles p assés, ils le seront encore des siècles à v e­
nir, et les théâtres retentissen t d’applaudissem ents à leur hon­
neur. Toi aussi, pour être resté fidèle à ton am i dans l ’adversité,
tu m érites d’être com pté parm i ces grands hom m es ; tu le m é­
rites, et puisque ta pieuse am itié estd ign e d’être célébrée, ma re­
connaissance ne taira pas tes bienfaits. Crois-m oi, si m es vers
ne sont pas destinés à l’oubli, ton nom sera souvent répété dans
la postérité. Seulem ent, G récinus, ne cesse pas d’être fidèle à ton
ami dans sa disgrâce, et que le tem ps ne ralentisse jam ais l’ar­
deur de ton affection. Je sais que tu fais tout pour m oi ; m ais
quoique secondé par le vent, je m e sers encore de la ram e : il
est bon de presser de l ’aiguillon le cheval lancé à la course.
T u rp e s e q u i c a su m , e t f o rlu n æ c e d e re , a m ic u m
E t, n is i s it felix, esse n e g a re s u u m .
N on
ita v ix e r u n t S tro p liio a tq u e A g a m e m n o n e n a ti :
Non h æ c Æ gidæ P irith o iq u e fides.
Quos p r io r e s t m ir a ta , s e q u e n s m ir a b it u r æ sta s ;
In q u o r u m p la u s u s to ta t h e a t r a s o n a n t.
T u q u o q u e , p e r d u r u m s e rv a to te m p u s a m ic o ,
D ignus es in t a n tis n o m e n h a b e r e v ir is ;
D ig n u s es ; e t q u o n ia m la u d e in p ie ta te m e r e ris ,
N on e r i t officii g r a tia s u r d a t u i.
C re d e m ih i, n o s tr u m si n o n m o rta le f u tu r u m
C a rm e n , in o r e f r e q u e n s p o s te r ita tis e ris .
F a c m o d o p e rm a n e a s lap s o , G ræ c in e , f id e lis ;
D u re t e t in lo n g a s im p e tu s i s te m o ra s .
Q uæ t u q u u m p r æ s te s , re m o ta m e n u t o r in a u r a :
N il n o c c t a d m is s o s u b d e re c a lc a r e q u o .
LIVRE I I , L E T T R E VII.
LETTRE
343
SEPTIÈME
A ATTICÜS
ARGUMENT
S 'i l d o u t e q u e l q u e f o i s d e l a f id é lité d e s e s a m i s , c ’e s t, d i t - i l , p a r c e q u ’il e s t
a c c a b l é s a n s r e l â c h e d e s c o u p s d e la f o r t u n e . I l a jo u t e q u ’i l a tr o u v é
d e s c o n s o la t io n s d a n s la c o n s ta n c e d ’A ttic u s .
C ’ e s t d’abord pour t’offrir m es vœ u x, A tticus, que je t’envoie
cette lettre, du m ilieu d es G ètes, toujours privés de la paix. En­
su ite j ’aurai le plus grand plaisir à apprendre ce que tu fais, et
si, quels que soient les soin s qui t’occupent, tu as encore q u el­
que sou ci de m oi. Je n'en doute pas ; m ais la peur m êm e du m al
m ’in sp ire, m algré m oi, d’inu tiles inquiétudes. Pardonne, je te
prie ; excu se un e crainte excessive : le naufragé redoute l ’onde
la plu s paisible. Une fois piqué par l’ham eçon perfide, le poisson
croit toujours voir le crochet d’airain sous l ’alim ent qu’il ren -
•
EPISTOLA SEPTIMA
A T TIC O
ARGUM ENTUM
Ut de amicorum fide nonnunquam subdubitet, inde fieri narrat poeta, quod continuis vulneretur fortunas ictibus. Attici constantiam solalia sibi dare adjicit.
E sse
s a lu te m v u l t te
m ea
l it te r a p r im u m
A m a le p a c a tis , A ttic e , m is s a G etis.
Próxim a su b seq u itu r, quid agas, audire voluptas :
E t s i, q u i c q u id a g a s , s it t ib i c u r a m e i.
N ec d u b ito q u i n s i t ; se d m e tim o r ip s e m a lo ru m
Saspe s u p e rv a c u o s c o g it h a b e r e m e tu s .
Da v eniam , quasso, nim ioque ignosce tim ori :
T r a n q u illa s e ti a m n a u f r a g u s h o r r e t a q u a s.
Q ui s e m e l e s t lassus f a l l a d p isé is a b h a m o ,
O m n ib u s u n c a c ib is sera s u b e s s e p u t a t .
344
PONTIQUES.
contre. Souvent la brebis se sauve à l ’aspect du chien, qu’elle
prend pour un loup ; et, dans son erreu r, elle fuit le soutien de
sa faiblesse. Un m em bre blessé redoute l’attein te la plus légère;
une om bre vaine fait trem bler l ’hom m e in q u iet. A insi, percé des
traits cruels de la fortune, m on cœ ur ne conçoit que de tristes
pensées.
M aintenant, je n’en doute plus, m es destins, suivant leur
cours, ne sortiront pas de leurs voies accoutum ées. Je crois que
les dieux s’étudient à m e traverser en tout, et qu’il m ’est im pos­
sible de m ettre en défaut la fortune ; elle s'applique à m e perdre :
si volage d ’ordinaire, elle m e nuit avec un e constance inébran­
lable. C rois-m oi, tu sais com bien je suis sincère, et tels sont
m es m alheurs, q u ’il m e serait im possible de les exagérer : il
serait m oins long de com pter les épis des m oisson s de Cinyphie,
et les fleurs dont le thym couvre les hauteurs de l’Hybla ; il te se­
rait plus facile de dire com bien d’oiseaux s'élèvent dans les airs
sur leurs ailes rapides, et com bien de poissons nagent dans l ’o­
céan, que de calculer toutes les .souffrances que j’ai endurées sur
la terre et sur les m ers. 11 n ’est pas dans l’univers un peuple
0
S æ pe c a n e in lo n g e v is u m f u g it a g n a , lu p u m q u e
C ré d it, e t ip sa s u a m n e sc ia v ita t o p e m .
M em bra r e f o r m id a n t m o lle m q u o q u e s a u c ia ta c tu m ,
V a n a q u e s o llic itis iu c u t i t u m b r a m e tu m .
Sic e g o f o rlu n æ te lis co n fix u s i n iq u is ,
P e c to r e c o n c ip io n il n is i t r i s te m e o .
J am m ilii fa ta liq u e t c œ p to s s e rv a n tia c u rs u s
P e r s ib i c o n s u e ta s s e m p e r i lu r a v ias.
O b s e rv a re Deos, n e q u id m ih i c e d a t a m ic e ;
V e r b a q u e f o rtu n æ vix p u to p o s s e d a ri.
E s t ilii c u ræ m e p e r d e r e , q u æ q u e s o le b a t
E sse lev is, c o n s ta n s e t b e n e c e rta n o c e t.
C redo m ih i, si s u m v e ri tib i c o g u itu s o ris ,
N ec lïa u s in n o s lr is c a s ib u s esse p o le s t ;
C in y p h iæ s e g e tis c itiu s n u m e r a b is a r i s ta s ,
A llaq u e q u a m m u llis llo re a t H ybla th y m is,
E t q u o i a v e s m o tis n i l a n t u r in a e r a p e n n is ,
Q u o iq u e n a te n t p isc e s æ q u o r e , c e r tu s e ris ,
Q uam tib i n o s lr o r u m s t a l u a t u r s u m m a la b o ru m ,
Q uos ego s u m t e r r a , q u o s eg o p a s su s a q u a .
LIVRE I I , L ET TR E VII.
345
plus féroce que les G èles, et pourtant les Gètes ont gém i sur
nies m alheurs. Si ma m ém oire cherchait à te les retracer
dans m es vers, le récit de m es infortunes form erait un e longue
Iliade.
Si donc j’ai des crain tes, ce n ’est pas que je te redoute, toi qui
m ’as donné m ille preuves de ton am itié; m ais c’est que le m al­
heur rend tim id e; c ’est qu e, depuis longtem ps, m a porte ne s’est
pas ouverte à la joie. Je m e su is fait une habitude de souffrir. De
m êm e que l’eau creuse le rocher, qu’elle frappe sans cesse dans
sa ch u te, de m êm e la fortune m e déchire sans relâche de ses
coups ; elle ne trouve plu s de place pour de nouvelles blessu res.
Le soc de la charrue est m oins u sé par un frottem ent continu ;
la voie A ppienne est m oins broyée sous la roue rapide, que m on
cœ u r n ’est abattu par une longu e suite de douleurs; et je n ’ai
rien trouvé qui put m e soulager. P lusieurs on t cherché la gloire
,dan s la culture des arts; m oi, m alheureux, j ’ai trouvé ma perte
dans m on propre talen t. Jusqu’alors m a vie a été pure, elle
s’est écoulée sans tâche, et cela ne m ’a été d’aucun secours
N ulla G e tis to to g e n s e s t t r u c u l e n l i o r o r b e ;
Sed ta m e n h i u o s tr i s i n g e m u e r e m a lis .
Quæ tib i si m e m o r i c o n e r p e r s c r ib e r e v e rs u ,
I lia s e s t fa tis lo n g a f u tu r a m e is.
N on
i g i t u r v e r e o r , q u o d te r e a r e sse v e r e n d u m ,
C u ju s a m o r n o b is p ig n o ra m ille d é d it ;
S e d q u ia r e s t im id a e s t o m n is m is e r , e t q u ia lo n g o
T e m p o re læ titiæ j a n u a c la u s a m ea e s t.
J a m d o lo r i n m o r e m v e n it m e u s : u t q u e c a d u c is
P e r c u s s u c re b r o s a x a c a v a n t u r a q u is ,
£ic ego continu o fortunæ v u ln ero r iclu ;
Nec
V ix q u e h a b e t in n o b is ja m n o v a p la g a lo c u m .
m a g is a d s id u o v o ir.e r t e n u a t u r al) u s u
Nec m a g is e s t c u i vis A p p ia t r i t a r ô tis ,
P e cto ra q u a m m ea su rit s e rie cæ cata la b o ru m :
E t n ih il i n v e n i, q u o d m in i f t r r e t o p c m .
A rtib u s in g e n u is q u æ sila e st g lo ria m u ltis :
Inl'elix p erii dotibus ipse m eis.
Vila p rio r vilio c a re t, e t sine labe peracta :
Auxilii m isero n il lu lit ilia m ihi.
PONTIQUES.
dans l ’infortune. Souvent un e faute grave est pardonnée à
la prière d’un am i; pour m oi l ’am itié fut sans voix. C’est pour
d ’autres Un soulagem ent d ’être présents à leu rs m alheurs : et m oi
j ’étais absent, quand a éclaté l ’orage qui a écrasé cette tête. Qui
ne redouterait la colère de César, m êm e quand elle se tait? des
paroles terribles on tajou té à m es tourm ents. Une saison propice
rend m oins pénible le chem in de l ’exil; et m oi, je fus jeté sur
une m er orageuse, sous l ’influence de l ’Arclure et des Pléiades
m enaçantes. Souvent un tem ps calm e favorise le navigateur ; ja­
m ais l’onde ne fut plu s cru elle à la poupe d’Ithaque. La fidélité
de m es com pagnons pouvait adoucir m on m alheur ; une troupe
perfide s’est enrichie de m es dépouilles. Le séjour adoucit les
rigueurs de l ’exil ; sous les deux pôles il n ’est pas u n e contrée
plus triste que celle que j'habite. C’est quelque chose d’être près
des frontières de la patrie; je suis sur une terre reculée au bout
de l’univers. Tes lauriers, César, assurent la paix aux exilés ; le
Pont est exposé aux attaques d’un ennem i voisin. 11 est doux
d’em ployer le tem ps à la culture des cham ps ; un cruel ennem i
ne perm et pas de labourer cette terre. Un doux clim at soulage et
C ulpa g ra v is p r e c ib u s d o n a tu r sæ p e s u o ru rn ;
O m nis p r o n o b is g r a tia m u ta f u it .
A dju v at i n d u r is a lio s p r æ s e n tia r e b u s ;
O b ru it h o c a b s e n s v a s ta p ro c e lla c a p u t.
Q uis n o n h o r r u e r i t ta c ita m q u o q u e C æ s a ris ira m ?
A d d ita s u n t p œ n is a s p e r a v e rb a m eis.
F i t f u g a t e m p o r ib u s le v io r : p r o je c tu s i n æ q u o r
A r c tu r u m s u b ii P le ia d u m q u e m in a s .
S æ pe s o ie n t h ie in c m p la c id a m s e n ti r e c a rin æ :
N on Ith a c æ p u p p i s æ v io r u n d a f u it.
K e c ta fuies c o m itu in p o l e r a t m a la n o s tr a l e v a r e :
D ila ta e s t sp o liis p e rfid a t u r b a m eis.
M itius e x s iliu m fa c iu n t loca : t r i s t i o r is ta
T e r r a s u b a m b o b u s n o n ja c e t u lla p o lis .
E s t a liq u id p a tr iis v ic in u m fin ib u s esse ;
U ltim a m e te llu s , u ltim u s o r b is h a b e t.
P r æ s t a t e t e x s u lib u s p a c e m t u a l a u r e a C æ sar :
P o n tic a fin itim o t e r r a s u b h o s le j a c e t.
T e m p u s in a g r o r u m c u ltu c o n s u m e r e d u lc e e s t ;
Non p a t i t u r v e rti b a r b a r u s b o s tis h u m u tn .
LIV RE I I , L ET TR E VII.
347
le corps et l'esprit; un froid étern el glace les bords de la Sarm atie. C’est un plaisir in n ocen t que de boire une eau douce ; ici
l ’eau est m arécageuse et m êlée à l’onde salée des m ers. Tout
m e m anque à la fo is: cependant m on cœ ur est supérieur à tout,
et m êm e il donne d es forces à m on corps. Pour sou ten ir un far­
deau, il faut se roidir de tous ses efforts ; pour peu qu’on fléchisse,
il tom bera.
C’est aussi l ’espérance d’apaiser la colère du prince qui m ’em ­
pêche de désirer la m ort et de succom ber dans l ’abattem ent. Elles
ont égalem en t leur prix, les consolations que vous m e donnez,
am is, peu nom breux, dont m es m alheurs ont éprouvé la fidélité.
C ontinue, je t’en p rie, Atticus, n ’abandonne pas m on vaisseau sur
les flots. Conserve ton am i, et, en m êm e tem p s, ton estim e pour
lui.
T e m p e r ie c œ li c o rp u s q u e a n im u s q u e j u v a n l u r ;
F r ig o r e p e rp e tu o S a r m a lis o r a r ig e t .
E s t i n a q u a d u lc i n o n in v id io sa v o lu p ta s :
Æ q u o re o b i b i t u r c u m s a le r a is ta p a lu s .
O ra n ia d e iic iu n t ; a n im u s la m e n o m n ia v in c it,
U le e lia m v ir e s c o rp u s h a b e r e fa c it.
S u s tin e a s u t o n u s , n i te n d u m v e rtic e p le n o e s t ;
At fle c ti n e rv o s s i p a ti a r e , c a d e t.
S pes quoque, posse m ora m itescere principis iram ,
V iv e re n e n o lim d e fic ia m q u e , c a v e t.
N ec vos p a rv a d a ti s p a u c i s o la tia n o b is ,
Q u o ru m s p e c ta ta e s t p e r m a la n o s tr a fides.
C œ p ta te n e , q u æ s o ; n e c i n æ q u o r e d e s e r e n a v e m :
M eque s im u l s e rv a , j u d ic i u m q u e tu u m .
34 S
PON TIQUE S.
LETTRE
HUITIÈME
A M A X IM O S
COTTA
ARGUMENT
Il a r e ç u d e C o lta le s p o r t r a i t s d ’A u g u s ie , d e T i b è r e e t d e L iv ie. Il l e u r
a d r e s s e s e s p r i è r e s c o m m e à d e s d i v in i té s r é e l le m e n t p r é s e n t e s ; i l f e i n t
d ’e n e s p é r e r u n e x il m o in s p é n ib l e .
L e s deux Césars vien n en t de m ’être ren du s; c ’est toi, Cotia,
qui m ’as envoyé ces dieux, et pour q u ’il ne manquât rien à ton
présent, aux Césars tu as joint Livie. Heureux argent ! plus heu­
reux que l’or le plus pur ! Naguère m étal inform e, m aintenant il
est dieu. En m e donnant des trésors, lu m ’aurais' m oins donné
qu ’en m 'envoyant ces trois divinités.
C’est quelque chose de voir les dieux, de se croire près d’eux,
et de pouvoir converser avec une divinité, com m e si elle était
EPISTOLA OCTAVA
M AXIMO COTTÆ
ARGUM ENTUM
Acceptis a Cotta Augusli, Tiberii et Liviæ imnginibus, lanquam præsenlibus Diis. fit
supplex, casque commodioris exsilii spem sihi facere fingit.
R e d d it u s
est
n o b is
C æ sar
cum
C æ sare
n u p e r,
Q uos m ih i m is is ti, M axim e C o lta , D e o s;
U tq u e s u u m m u n u s n u m c r u m , q u e m d e b e l, b a b c re t,
E s t ib i C æ s a rib u s L iv ia j u n c t a s u is .
A rg e n tu m felix, o m n iq u e b e a liu s a u ro !
Q uod, f u e r i t p r e t i u m q u u m r u d e , n u m e n e r i t .
N on m ilii d iv ilia s d a n d o m a jo r a d e d is s e s ,
.
C œ litib u s m is s is n o s tr a s u b o r a t r ib u s .
Est a liq u id s p e c ta r e D eos, e t a d c ss e p u t a r e ,
Et
q u a s i c u m v c r o n u m i n e p o s s e lo q u i.
LIVRE I I , L E T T R E VIII.
349
réellem ent présente. Quel don m agnifique, des dieux ! Non, je ne
su is plus au bout du m ond e; com m e jad is, m e voilà heureux au
m ilieu de Rome. Je vois les traits des Césars, com m e je les voyais
autrefois. J’osais à p eine espérer l’accom plissem ent d ’un tel
vœ u. Comme auparavant je salue cette divinité céleste. Non, sans
doute, tu n ’as rien de plu s précieux à m ’offrir à m on retour.
Que m a n q u e-t-il à m es regards, si ce n ’est le palais de César?
et, sans César, que serait son palais? En le voyant, il m e sem ­
ble que je vois Rom e ; car il porte dans ses traits l ’im age de sa
patrie.
E st-ce un e erreur ? ou dans ce portrait ses regards ne sont-ils
pas irrités contre m oi? n ’y a - t - il pas dans ses traits courroucés
quelque ch ose de m enaçant? Pardonne, héros, que tes vertus
rendent plus grand que le m onde en tier; suspends les coups de
ta juste vengeance. Pardonne, je t’en conjure, im m ortel honneur
de notre siècle, toi que l'on reconnaît, à ta sollicitude, pour le
m aître du m onde ; par le nom de la patrie, qui t’est plus chère
que toi-m êm e ; par les dieux qui n ’ont jam ais été sourds à tes
vœ u x ; par la com pagne de ta cou ch e, qui seule fut trouvée digne
de toi, qui seule peut supporter l ’éclat de ta m ajesté; par un fils
P r æ m ia q u a n ta , Dei ! n e c m e t e n e t u ltim a t e l l u s :
U lq u e p r iu s , m e d ia s o s p e s in u r b e m o ro r.
C æ sare o s v id e o v u ltu s , v e lu t a n te v id e b a m :
Vix b u ju s v o ti sp e s f u it u lla m ih i.
U lq u e s a lu la b a m , n u m e ti c œ lc s te s a lu lo .
Q uod r e d u c i t r i b u a s , n i l, p u to , m a ju s h a b e s.
Q uid n o s tr is o c u lis , n is i s o la p a la tia d é s u n i?
Q ui lo c u s , a b la to C æ sare , v ilis e rit.
H u n e e g o q u u m s p e c te m , v id e o r m ilii c e r n e r e R o m a in ;
N am p a tr iæ f a c ie m s u s li n e t i ll e s u æ .
F allor ? a n ir a ti m ih i
sunt
in im a g in e
v u ltu s ,
T oi v a q u e n e s c io q u id fo rm a m in a n t is lia b e t?
P a r c e , v ir im m e n s o m a jo r v i r t u ti b u s o r b e ;
J u s ta q u e v in d ic tæ s u p p rim e lo ra tu æ .
P a r c e , p r e c o r , s æ c li d e c u s in d e le b ile n o s tr i ;
T e r r a r u m d o m in u m q u e m su a c u ra fa c it.
P e r p fftriæ n o m e n , q u æ te tib i c a r i o r ip so e s t,
P e r n u n q u a m s u r d o s in tu a v o ta Deos ;
P e r q u c t o r i s o c ia m , q u æ p a r tib i so la r e p e r ta e s t,
E t c u i m a je s ta s n o n o n e ro s a tu a e s t ;
i.
20
550
PORTIQUES.
dont les vertus retracent ton im age, et q u i, par ses qualités,
prouve qu’il sort de toi ; par tes petits—iils si dignes de leur aïeul
et de leur père, et qui s’avancent à grands pas dans la route,
où tes vœ ux les app ellen t, daigne apporter quelque soulagem ent
à ma p ein e, et m ’accorder un séjour loin du Scythe en nem i.
Et toi, le prem ier après César, que ta divinité, s’il se peut, ne
soit pas contraire à m es prières ; et pu isse bientôt la Germanie
trem blante être portée captive devant ton char de triom phe !
P uisse ton père vivre aussi longtem ps que le vieillard de Pylos,
e t ta m ère que la prêtresse de Cumes ! pu isses-tu long­
tem ps être fils! Toi aussi, digne com pagne d ’un auguste
époux, écoute d’un e oreille bienveillante les vœ u x d’un sup­
pliant, et que les dieux conservent ton époux! qu’ils conservent
ton fils et tes petits-fils, tes vertueuses b elles-filles avec les filles
qui leur doivent le jour ! Que de tous tes enfants, celui que t’a
ravi la cruelle G erm anie, Drusus, soit seule la victim e des coups
du sort! que ton fils, vengeant par sa valeur la m ort d’un frère,
soit traîné, vêtu de pourpre, par des coursiers plus blancs que
la neige !
P e r q u e t i b i s im ile m v i r t u ti s im a g in e n a tu m ,
M orib u s a g n o s c i q u i t u u s e s s e p o le s t ;
P c r q u e tu o s v el avo, v e l d ig n o s p â tr e n e p o te s ,
Q ui v e n iu n t m a g n o p e r t u a v o ta g r a d u ;
P a r te le v e s m in im a n o s tr a s e t c o n tr a h e p œ n a s ;
D aq u e, p r o c u l S c y th ic o q u i s it ab h o s le , lo c u m .
E t t u a , si l'as e s t, a C æ sare p r o x im e C æ sar,
N u m in a s i n t p re c ib u s n o n in im ic a m e is .
S ic f e r a q u a m p r im u m p a v id o G c rm a n ia v u l tu
A n te t r i u m p h a n le s se rv a f e r a t u r e q u o s .
Sic p a te r in P y lio s, C um æ o s m u te r i n a n n o s
V iv a n t ; e t p o s s is filiu s e s s e d iu .
T u q u o q u e , c o n v e n ie n s in g e n li n u p ta m a r ito ,
A ccipe n o n d u r a s u p p lic is a u r e p ro c è s .
S ic tib i v ir s o s p e s , s ic s in t c u m p r o ie n e p o te s ,
C u m q u e b o n is n u r ib u s , q u a s p e p e r e r e , n u r u s .
S ic, q u e m d ir a t i b i r a p u i t G e rm a n ia , D ru su s
P a r s f u e r i t p a r l u s s o la c a d u ca lu i :
S ic tib i M arte su o , f r a i e r a i f u n e r is u l to r ,
P u r p u r e u s n iv e is liliu s i n s le t e q u is .
x
LIVR E I I , L E T T R E V I I I .
351
Divinités clém en tes, exaucez m a tim id e p rière; qu’il ne me
soit pas inutile d'avoir des dieux près de m oi ! À l’arrivée de
César, le gladiateur quitte l’arène, libre de toute crainte, et l’a sp ectdu prince e st pour lui d’un puissant secours ; et m oi, qu’il
m e serve au ssi de contem pler vos traits autant que cela m ’est
perm is, et de recevoir trois dieux dans m a seule dem eure ! H eu ­
reux ceux qui voien t, non leu rs im ages, m ais les dieux e u x m êm es et leu rs personnes divines réellem en t présentes ! Puis­
que un d estin cruel m ’envie ce bonheur, je révère ces portraits
que l’art a donnés à m es vœ u x. C’est ainsi que les hom m es con­
naissen t les divinités que les hauteurs du ciel cachent à leurs
regards ; c ’est ainsi qu’ils adorent la figure de Jupiter, au lie
de Jupiter lui-m êm e.
Enfin votre im age est avec m oi, elle y sera toujours; ne souf­
frez pas qu’elle reste clans un séjour odieux. Ma tête sera détachée
de m on corps, m es yeux arrachés tom beront de leur orbite, avant
que vous m e soyez ravis, dieux que la terre adore ; vous serez le
port, l’autel de l’exilé. Je vous em brasserai, si les Gètes m e
pressent de leurs arm es ; vous serez m es aigles, les étendards
que je suivrai.
A d n u ite o tim id is , m itis s im a n u m in a , v o tis !
P r æ s e n te s a liq u id p r o s it lia b e re Deos !
C æ saris a d v e n tu tu ta g la d ia to r a re n a
E x it; e t a u x iliu m n o n lev e v u ltu s h a b e t.
N os q u o q u e v e ^ tra j u v e t q u o d , q u a lic e t, o r a v id e m u s
I n tr a ta e s t S u p e r is q u o d d o m u s u n a trib u s .
F e lic e s i ll i, q u i n o n s im u la c r a , se d ip so s,
Q u iq u e D e u m c o ra m c o rp o r a v e ra v id e n t.
Q uod q u o n ia m n o b is in v id it in u tile f a tu m ,
Q uos d é d it a r s v o tis , e ffig ie m q u e c o lo .
Sic h o m in e s n o v e re Deos, q u o s a r d u u s æ tb e r
O c c u lit; e t c o litu r p ro J o v e f o rm a Jo v is.
D e n iq ie , q u æ m e c u m e s t, e t e r i t s in e fin e , c a v e te ,
N e s i t in in v is o v e s tr a lig u ra lo c o .
N am c a p u t e n o s tr a c itiu s c e rv ic e r e c e d e t,
E t p a t i a r fo ssis lu m e n a b ir e g e n is ,
Q u a m c a re a m r a p tis , o p u b lic a n u m in a , v o b is;
Vos e r i t i s n o s tr æ p o r lu s e t a r a fu g æ .
Vos e g o c o m p le c ta r , G e tic is si c in g a r a b a r m i s ;
V o sq u e m e a s a q u ila s , vos m e a s ig n a s e q u a r .
55‘2
I'O NTI QUE S.
Ou je m e trom pe, abusé par l’ardeur de m es vœ u x, ou je puis
espérer un plus doux exil ; car, dans cette im age, leurs traits
s’adoucissent de plus en plu s, je crois les voir consentir à ma
dem ande. Qu’ils se vérifient, je vous en conjure, ces tim ides
p ressentim ents ! que la colère d’un dieu, quoique bien m éritée,
s’apaise en ma faveur !
LETTRE
NEUVIÈME
AU R O I CO TY S
ARGUMENT
Il i m p l o r e le s e c o u r s d e C o ty s , r o i d e T h r a c e . C’e s t à u n p r in c e d is tin g u é
p a r s a n o b l e o r i g i n e e t p a r s o n a m o u r p o u r le s b e a u x - a r ts , s u r t o u t p o u r
l a p o é s ie , q u ’il a d r e s s e s a p r i è r e . E x ilé s u r u n e t e r r e v o is in e d e so n
e m p i r e , il l u i d e m a n d e p r o te c ti o n e t s û r e t é .
D e sc en b a n t des rois, Cotys, dont la noble origine rem onte ju s­
q u’à l’illustre Eum olpus, si déjà la voix de la renom m ée t’a in A ur ego m e fallo, n im ia q u e c u p id in e l u d o r ;
A u t sp e s ex silii c o m m o d io ris a d e st.
N am m in u s e t m in u s e s t fac iè s in im a g in e t r i s t i s ;
V isa q u e s u n t d ic tis a d n u e re o r a m eis.
V era p r e c o r , lia n t tim id æ p ræ s a g ia m e n tis ,
J u s ta q u e q u a m v is e s t, s i t m in o r i r a Ilei.
EPISTOLA NONA
COT YI R E GI
ARGUM ENTUM
Colyis Thraciae regis auxilium im plora!, eum que e t originis nobilitate conspicuum t
studiorum , poeseos prajsertim , dulcedine captum rogat, u l sibi exsuli in vicinia tu
degere liceat.
R egia p ro g en ies, cu i n o b ilila tis o rigo
N om en i n E u m o lp i p e r v e n i t u s q u e , C o ty ;
LIVRE I I , LET TRE IX.
353
struit de m on exil, si tu sais que je langu is sur une terre voisine
de ton em pire, écoute, ô le m eilleu r des princes, la voix qui
t’im plore, et, puisque tu le peux, sois l’appui d’un exilé. La for­
tun e, et je ne m 'en plains pas, m ’a livré enlre tes m ains ; en
cela du m oins elle ne s’est pas m ontrée m on ennem ie. Reçois
avec bienveillance sur tes bords les débris d ém o n naufrage: que
la terre où tu règnes ne m e soit pas plus cruelle que les flots.
C rois-m oi, il est digne d’un roi de soulager le m alheur; cela
convient au rang élevé que tu occupes, cela sied à ta fortune,
qui, toute grande qu’elle est, peut à p eine égaler ton grand cœ ur.
Jam ais la puissance n ’est adm irée à plus juste titre que lorsqu’elle
se laisse ém ouvoir par la p rière. C’est là ce qu’exige l’éclat de ta
naissance: c ’est l’apanage d’une noblesse issu e des d ieu x; c ’est
l’exem ple que t’offre E um olpus, l’illustre auteur de ta race et le
bisaïeul d’Eum olpus, E richthonius. C’est un privilège que tu par­
tages avec les dieux : on t’adresse des prières com m e à eu x, et
com m e eux, tu soulages les suppliants. Pour quel m otif croirion snous devoir aux pu issan ces du ciel les hon neurs que nous leur
rendons, si l ’on ôle à la divinité la volonté de nous secourir? Si
F a m a lo q u a x v e s tr a s s i j a m p e r v e n it a d a u r e s ,
Me t ib i fin itim i p a r te j a c e r e so li ;
S u p p iic is e x a u d i, ju v e n u m m itis s im e , v ocem ,
Q u a m q u e p o te s p ro fu g o , n a m p o te s , a d fe r o p em .
Me i o r l u n a t ib i , d e q u a n e c o n q u e r a r , h o c e s t,
T r a d i d i t ; h o c u n o n o n in im ic a m ih i.
E x c ip e n a u f r a g iu m n o n d u r o l it o r e n o s tr u m ,
Ne f u e r i t t e r r a t u t i o r u n d a tu a .
R egia
c r e d e m ih i, r e s e s t s u b c u r r e r e la p s is :
C o n v e n it e t t a m o , q u a n tu s es ip s e , v iro .
F o r tu n a m d e c e t h o c is ta m : q u æ m a x im a q u u m s it,
E s s e p o te s t a n im o vix t a m e n æ q u a tu o .
C o n s p ic ilu r n u n q u a m m e lio re p o le n tia c a u sa ,
Q u a m q u o tie s v a n a s n o n s in i t e s s e p r e c e s .
H oc n i t o r ille t u i g e n e ris d e s id e r a t : h o c e s t
A S u p e r is o r tæ n o b ilita lis o p u s.
H oc t i b i e t E u m o lp u s , g e n e ris c la r is s im u s a u c to r ,
E t p r i o r E u m o lp o s u a d e t E r ic h th o n iu s .
Hoc te c u m c o m m u n e Deo : q u o d u t e r q u e ro g a li
S u p p lic ib u s v e s lr is f e r r e s o le lis o p e m .
N u m q u id e r i t , q u a r e s o lito d i g n e m u r h o n o re
N u m in a , si d e m a s v e lle j u v a r e D eos?
2 ’*>.
354
PONTIQUES.
Jupiter est sourd à la voix qui l’im plore, pourquoi la victim e
tom b erait-elle sous le couteau devant l’autel de Jupiter ? Si la
m er n’accorde pas un instan t de calm e à m on vaisseau, pourquoi
offrirais-je à Neptune un in u tile encen s ? Si Cérès trom pe les
vœ u x du laboureur infatigable, pourquoi recevrait-elle les en­
trailles d’une truie près de m ettre bas? Jam ais un bélier ne sera
égorgé sur l’autel de B acchus, si le vin ne jaillit de la grappe
sous le pied qui l’écrase. Nous faisons des vœ u x pour que César
tien ne longtem ps les rên es de l ’em pire, parce qu’il veille avec soin
aux intérêts de la patrie. C’est donc aux services qu’ils nous ren­
dent que les hom m es et les dieux doivent leur grandeur, car
nous exaltons toujours ceux qui nous protègent.
Toi aussi, Cotys, digne fils d’un père illustre, oblige un m al­
heureux relégu é sur la terre où tu com m andes. L e.plaisirle plus
digne de l ’hom m e, c ’est de sauver u n hom m e; il n ’est pas de
m oyen plu s sûr pour gagner les cœ urs. Qui ne m audit A ntiphates le Lestrigon? et qui ne loue la générosité d’Alcinoiis? Ce
n ’est pas au tyran de Cassandrie que tu dois le jour, ni à celui
de P hérée, ni à celui qui se servit d’une m achine cruelle pour
J u p p it e r o r a u t i s u r d a s si p r æ b e a t a u re s ,
V ictim a p r o te m p lo c u r c a d a t ic ta Jo v is ?
Si p a c e m n u lla m P o n tu s m ih i p r æ s te t e u n ti ,
I r r i t a N e p tu n o c u r ego t u r a fera m ?
V ana l a b o r a n ti s s i fa lla t v o ta co lo n i,
A ccip iat g r a v id æ c u r s u is e x ta C e re s ?
N ec d a b it in to n s o j u g u lu m c a p e r h o s tia Baccho,
M usta s u b a d iiu c lo s i p e d e n u lla f lu a n t.
C x s a r u t im p e r ii m o d e r e tu r f r e n a , p r e c a m u r,
T a m b e n e q uo p a tr iæ c o n s u lit ille s u æ .
U tilita s i g i t u r m a g n o s h o m in e s q u e D eosque
E ffic it, a u x iliis q u o q u e fa v e n te su is .
Tu q u o q u e fac p ro sis i n tr a t u a c a stra ja c e n ti,
0 C oty, p r o g e n ie s d ig n a p a r e n te tu o .
C o n v c n ie n s h o m in i e s t, b o m in e m s e rv a r e , v o lu p ta s ;
E t m o liu s n u lla q u æ r i tu r a r t e favor.
Q uis n o n A n lip h a te n L æ stry g o n a dev o v el ? a u t q u is
M unifici m o re s im p r o b a t A lcinoi?
N on tib i C a s s a n d re u s p a te r e s t, g e n tis v e Pheræa*,
Q uive r e p e r to r e m t o r r u i t a r t e
su a :
LIV R E I I , L E T T R E IX.
555
en brûler l'inventeur. Mais, terrible à la guerre, invincible
dans les com bats, le sang te répugne, quand la paix est con­
clu e.
Te dirai-je encore que l ’étude assidue des beau x-arts adou­
cit les m oeurs et en corrige la rudesse. Or, de tous les rois
aucun n ’a plus que toi cultivé ces douces études ; aucun n ’y a
con sacré plus d’in stan ts; tes vers le prouvent ; ôte ton nom , et
je jurerais qu’ils ne sont pas l ’ouvrage d’un Thrace. N on, Or­
phée n ’est plu s le seul poëte de cette contrée, et la terre de
B istonie s’enorgueillit aussi de ton génie. De m êm e que ton cou­
rage t ’invite à prendre les arm es, quand il en est besoin, et à
trem per tes m ains dans le sang en n em i; de m êm e que tu sais
lancer un javelot d’un bras vigoureu x, et m anier hab ilem en t
un rapide cou rsier; de m êm e, quand tu as donné le tem ps né­
cessaire à ces exercices de tes p ères, et qu’un pénible fardeau
laisse un peu de repos aux épaules qui le soutiennent, tu ne
veux pas que tes loisirs se consum ent dans un som m eil en­
gourdi, et par le culte des P iérides tu te frayes une route vers
les astres brillants. C’est un lien de plus qui m ’unit à toi; l’un
et l ’autre nous som m es in itiés aux m êm es m ystères. P oëte, je
Sed q u a m M a rie f e r o x , e t v in c i n e s c i u s a r m is ,
T a m n u n q u a m fa c ta p a c e c ru o r is a m a n s .
A d d e , q u o d i n g e n u a s d id ic is s e f id e lite r a r t e s ,
E m o llit m o re s , n e c s in i t e s se fe ro s .
N ec r e g u m q u is q u a m m a g is e s t i n s t r u c t u s a b illis ,
M itib u s a u t s tu d iis te m p o r a p l u r a d é d it.
C a r m in a t e s t a n t u r ; q u æ , s i t u a n o m in a d e m a s ,
T h r e ic iu m ju v e n e m c o m p o s u is s e n e g e m .
iSevc sufa h o c t r a c tu v a te s f o r e t u n ic u s O rp h e u s ,
B is to n is in g e n io t e r r a s u p e r b a tu o e s t.
U lq u e tib i e s t a n im u s , q u u m r e s ita p o s tu l a t, a rm a
S u r n e re , e t h o s ti li t in g e r e c æ d e m a n u m ,
A tq u e , u t e s, ex cu sso jo c u lu m t o i q u e r e la c e r lo ,
C o lla q u e v e lo c is fle c te r e d o c tu s e q u i ,
T e m p o ra s ic d a ta s u n t s tu d iis u b i ju s t a p a ie r a is ,
U tq u e s u is h u m e r is f o r t e q u i e v i t o p u s ;
Ne t u a m a r c e s c a n t p e r i n e r t e s o tia s o m n o s,
L u c id a P ie r ia t e n d is i n a s tr a v ia.
H æ c q u o q u e r e s a liq u id te c u m m ih i fœ d e ris a d f e r t;
E ju s d e m s a c ri c u lt o r u t e r q u e s u m u s .
356
PO NTIQUES.
tends à un poëte m es m ains suppliantes ; je dem ande sur tes
bords protection pour m on exil.
Je ne su is pas venu sur les rivages du Pont, après avoir com ­
m is un m eurtre; ma m ain n ’a pos m êlé de cruels poisons; je
n’ai pas été convaincu d’avoir scellé d ’un cachet im posteur un
écrit supposé. Je n’ai rien fait que la loi défendit; et cependant,
je dois l’avouer, ma faute est plus grave que tout cela. Ne de­
m ande pas quelle est cette faute : j ’ai écrit un Art in sen sé, voilà
ce qui a rendu cette m ain coupable; ne t'inform e pas si j ’ai fait
plu s encore : je veux que dans m on Art on voie tout m on crim e.
Quoi qu’il en soit, j ’ai trouvé dans m on juge une colère indul­
gente : il ne m ’a privé que du séjour de la patrie ; puisque je
n ’en jouis plus, que près de loi du m oins je puisse habiter en
sûreté celte terre odieuse.
Ad v a te m v a te s o r a n tia b ra c h ia te n d o ,
T e r r a s it e x s iliis u t tu a fida m o is.
N on
ego cæ de n o c e n s in P o n tic a l il o r a v e n i,
M istave s u u t n o s tr a d ira v e n e n a m a n u ;
N ec m e a s u b je c ta c o n v ic ta e s t g e m m a ta b e lla
M endacem l in is im p o s u is s e n o ta m .
N ec q u id q u a m , q u o d leg e v e te r c o m m itte r e , fe c i:
E t ta m e n h i s g r a v io r n o x a f a te n d a m ih i e s t.
N eve ro g e s q u id s it ; s tu l ta m c o n s c r ip s im u s A rlem :
in n o c u a s n o b is h æ c v e ta t esse m a n u s .
E c q u id p r æ te r e a p e c c a rim , q u æ r e r e n o li ;
l it p a le a t so la c u lp a s u b A rte m ea .
Q u id q u id id e st, h a b u i m o d e r a la m v in d ic is i r a m :
Q ui, n is i n a ta le m , n il m ih i d e m s it, h u m u m .
Hac q u o n ia m c a re o , t u a n u n c v ic in ia p r æ s te t,
ln v is o p o s s im t u tu s u t esse loco.
L IV R E i l , LETTRE X.
LETTRE
A
557
DIXIÈME
M AC E R
ARGUMENT
B ie n d e s s o u v e n ir s d o i v e n t r a p p e l e r à M a c e r le p o è te q u i l u i é c r i t , e t so n
a n c i e n n e a m i t ié . S’il n ’o u b lie p a s le s g a g e s d ’u n e a f f e c ti o n r é c i p r o q u e ,
s o n a m i, b ie n q u 'a b s e n t , s e r a t o u j o u r s p r é s e n t à se s r e g a r d s . L e p o è te
l u i d e m a n d e d e s o n g e r s o u v e n t à lu i.
R econnais - t u , Macer, à cette im age gravée sur le sceau , que
cette lettre te vient d’Ovide? et, si m on cachet ne suffit pas pour
te l ’apprendre, reconnais-tu au m oins la m ain qui a tracé ces
caractères? ou le tem ps a-t-il effacé de Ion cœ ur ces souvenirs,
et tes yeux ont-ils oublié ce que jadis ils ont vu tant de fois?
Mais qu’im porte que tu ne te rappelles n i le.cach et n i’la m ain,
pourvu que tu aies conservé quelque souci de m oi. Tu le dois à
E P I S T O L A DECIMA
MACRO
ARGUM ENTUM
Ad Macrum poetara scribens, mullis indiciis ostendit, debcre eum esse memorem sui
et pristince amicitiae. Cnjus fruclus et amoris signa, si illi in mentem venerint, dicit
se absentem iuturum illi tanquain praesentem semper ante oculos; quod ut ipse quoque eiliciat impense precalur poeta.
E cqdid ab im p ressae cognoscis im ag in e gem m ae
Ilaec tib i iNasonem sc rib e re v e rb a , M acer?
A u c lo ris q u e s u i si n o n e s t a n n u lu s in d e x ,
C o g n ita n e c s t n o s tr a litto r a fa c ta m a n u ?
An tib i n o litia m m o ra te m p o r is e r i p i t h o r u m ?
N ec r e p e l u n t o c u li s ig n a v e tu s ta tu i ?
Sis lic e t o b litu s p a r i t e r g e m m se q u e m a n u s q u e ,
E x c id e rit t a n t u m n e tib i c u r a m e i.
558
PO NTI QUE S.
celte intim ité qui nous unit depuis si longtem ps, à m on épouse
qui ne t’est pas étrangère, à ces études dont tu n’as pas abusé
com m e m oi; plu s sage, tu n’as pas fait un Art coupable. Ta
m use continue l’œ uvre de l’im m ortel H om ère, elle achève le
récit des m alheurs d’Hion. El l’im prudent Ovide, qui enseigna
l'Art d’aim er, reçoit aujourd’hui le triste salaire de ses leçons.
Cependant il est des lien s sacrés qui u n issent les poètes, quoi­
que chacun de n ou s suive des routes diverses. Tu t'en souviens,
je le pen se, m algré la distance qui nous sépare, et tu veux sou­
lager m es m alheurs. Tu fus m on guide, quand nous visitâm es
en sem b le lés superbes villes d’Asie, quand la Sicile se m ontra à
m es regards. Nous vîm es ensem ble le ciel briller des feux de
l’Etna, de ces feux que vom it la bouche du géant enseveli sous
la m ontagne, et le lac d’Henna, et les fétides m arais de Palicus,
et l'Anapus m êlant ses ondes aux ondes de Cyané, et la Nymphe
qu i, fuyant le fleuve de l’Élide, coule encore aujourd’hui cachée
sous les eaux de la m er. C’est dans ces contrées que j’ai passé
u n e bonne partie de l’année? a h ! q u e lle s ressem blent peu au
Q uam t u v e l lo n g i d e b e s c o n v ic tib u s æ vi,
Vel m ea q u n d c o n ju x n o n a lié n a tib i ;
Vel s tu d iis q u ib u s e s, q u a m n o s , s a p ie n tiu s u s u s ;
U tq u e d e c e t, n u lla fa c tu s e s A rtc n o c e n s.
T u c a n is æ te rn o q u id q u id r e s ta b a t H o m e ro ,
Ne c a r e a n t s u m m a T ro ic a fa la m a n u .
N aso p a ru m p r u d e n s , A rte m d u m t r a d i t a m a n d i,
D o c lrin æ p r e t i u m t r i s t e m a g is te r h a b e t.
S unt tam en in te r se com m unia sacra poctis,
D iv e rs u m q u a m v is q u is q u e s e q u a m u r i t c r .
Q u o ru m te rn e m o re m , q u a n q u a m p r o c u l a b s u m u s , esse
S u s p ic o r, e t c a s u s v e lle le v a re m eo s.
T e d u c e , m a g n ific a s Asiæ p e rs p e x im u s u r b e s
T r in a c r is e s t o c u lis te d u c e n o ta m e is .
V id im u s Æ tn æ a c œ lu m s p le n d e s c e r e fla m m a ,
S u b p o s itu s m o n ti q u a m v o m it o r e g ig a s ;
H e n n æ o sq u e la c u s , e t o le n tia s ta g n a P a lic i,
Q u a q u e s u is C yanen m is c e t A n a p u s a q u is.
Nec p r o c u l h in c N y m p h e n , q u æ , d u m f u g it E lid is a m n e m ,
T e c ta s u b æ q u o re a n u n c q u o q u c c u r r i t a q u a .
H ic m ih i la b e n tis p a rs a n n i m a g n a p c ra c ta est.
E b e u , q u a m d is p a r e s t lo c u s ille G etis !
L i
i n u
x i ,
u u i
i i i E
X,
559
pays des Gètes ! Et qu’est-ce encore que ces souvenirs, quand je
son ge à tant d’autres lieux que nous vîm es en sem ble dans ces
voyages que tu m e rendais si agréables ? Soit que notre barque,
décorée de p eintu res, sillonnât l’onde azurée, soit qu’un char
nous portât sur ses roues légères, souvent la route fut abrégée
par nos en tretien s; et nos paroles, si tu com ptes bien, étaient
plus nom b reuses que nos pas. Souvent la nuit venait interrom pre
nos discours, et les lon gs jours d ’été ne suffisaient pas à nos
causeries. C’est quelq ue chose d’avoir redouté en sem ble les ha­
sards de la m er, d'avoir ensem ble adressé des vœ ux aux dieux
des ondes, d ’avoir traité en com m un des affaires sérieuses,
d ’avoir ensu ite partagé les m êm es délassem ents, que nous p o u ­
vons nous rappeler sans rougir.
Si ces souvenirs ne sont pas perdus pour toi, quoique ab­
sen t, tes yeux m e verront à toute heure, com m e tu m e voyais
jad is. Pour m oi, bien que relégu é au bout du m ond e, sous
l’étoile du pôle qui toujours reste au-dessus de la plaine liq uide,
je te vois cependant, com m e je le pu is, des yeux de l’esprit, et
souvent je m ’entretien s avec toi sous ce ciel glacé. Tu es ici, et
E t q u o ta p a rs licec s u n t r e r u m , q u a s v id im u s a m b o ,
T e m ih i ju e u n d a s e fiic ie n lc v ias!
S e u r a t e c aeru leas p ic ta s u lc a v im u s u n d a s ;
E sse d a n o s a g ili s iv e t u le r e r o la
Ssepe b r e v is n o b is v ic ib u s v ia v is a lo q u e n d i ;
I’l u r a q u e , si n u m e r e s , v e rb a f u e r e g r a d u .
Saepe d ie s s e r m o n e m in o r f u it ; in q u e lo q u e n d u m
T a rd a p e r eeslivos d e f u it h o r a d ie s .
E s t a liq u id , c a s u s p a r i t e r tim u is s e m a r in o s ;
J u n c ta q u e a d aequoreo s v o ta tu lis s e D e o s :
E t m o d o r e s e g is s e s i m u l ; m o d o r u r s u s a b illis ,
Q u o ru m n o n p u d e a t, p o s s e r e f e r r e jo c o s .
H jEC tib i si s u b e a n t, a b s im lic e t, o m n ib u s h o r is
A n te tu o s o c u lo s , u t m o d o v isu s , e ro .
Ip se q u id e m e x lr e m i q u u m s im su b c a rd in e m u n d i,
Q ui s e m p e r liq u id is a ll i o r e x s la t a q u is ,
T e la m e n i n tu e o r , q u o so lo p e c to r e p o s s u m ,
E t te c u m g e lid o saepe s u b ax e io q u o r.
360
PONTIQUES.
tu l’ignores; bien qu’absent, tu es souvent près de m oi, et je te
vois sortir de Rome pour venir chez les Gètes. R ends-m oi la
pareille, et, puisque ton séjour est plu s heureux que le m ien,
fais que j ’y sois toujours dans ton souvenir et dans ton cœ ur.
LETTRE
ONZIÈME
A RUFUS
ARGUMENT
( l'e s t à l’o n c le d e s a f e m m e , R u f u s F u n d a n u s , q u e le p o è te é c r i t c e tt e l e t t r e .
Il lu i d i t q u e , m a l g r é s o n é l o i g n e m e n t , i l . c o n s e r v e le s o u v e n ir d e s e s
b i e n f a it s . Il p r i e le s d i e u x d e l’e n r é c o m p e n s e r .
O v i d e , l ’auteur d’un Art m alheureux, t’envoie, R ufus, cet ou­
vrage fait à la hâte. A insi, quoique le m onde entier nous sépare,
tu sauras pourtant que je m e souviens de toi. Mùn nom s’effacera
de ma m ém oire, avant que m on cœ ur oublie ta pieuse am itié ;
liic e s , e t ig n o ra s , e t a d e s c e le b e rr ira u s a b s e n s ;
In q u e G elas m e tlia visu s ab u r b e v e n is .
R e d d e vicem ; e t, q u o n ia m re g io fe lic io r is ta e s t,
Illic m e m e m o ri p e c lo r e s e m p e r h a b e .
E P I S T O L A UN DE GI MA
RUFO
a r g u m en tu m
Atl Rufum Fundanutn, uxoris suae avunculum, hanc epislolam scribit poeta; cujus merits
dicit sc habere in meinoria, quamvis sit longissiino intervallo remotus. Demuin Deo
precatur ut illi meritas gratias referant.
Hoc tib i, R u f e .b r e v i p r o p e r a tu m te m p o r e m it ti t
Naso, p a iu m faustac c o n d ito r A rlis , o p u s:
l it , q u a n q u a m lo n g e to to s u m u s o r b e r e m o ti,
S c ire ta m e n p o ssis n o s m e m in is s e tu i.
N o m in is a n te m c i v e n ie n t o b liv ia n o b is,
P e c to re q u a m p ie ta s s it tu a p u ls a m eo .
L IV RE I I , L E T T R E XI.
561
m on âm e s’exhalera dans le vide des airs, avant que je perde la
reconnaissance de tes services : oui, c’était un grand service,
ces larm es qui coulaient de tes yeux, quand un e violente dou­
leur avait tari les m ien n es; ou i, c ’était un grand service, ces
consolations, par lesq u elles tu soulageais à la fois ton cœ ur et
le m ien.
Sans doute m on épouse est d’elle-m êm e portée à la vertu ;
m ais tes avis la ren dent encore m eilleure. Ce que fut Castor pour
H erm ione, Hector pour Iule, tu l'es pour m on épouse, et je m ’en
félicite. Elle s’efforce d’égaler tes vertus, et sa conduite prouve
qu elle est de ton sang; aussi, ce qu’elle eût fait, sans y être en ­
couragée, elle le fait m ieux encore, aidée de tes conseils. De
m êm e le gén éreux coursier, qui de lu i-m êm e disputerait dans
le cirque les honneurs du triom phe, redoublera d’ardeur, s ’il
entend la voix qui l’anim e. Enfin tu accom plis avec un e con­
stante sollicitude les soins dont te chargea un ami absent, et
nul fardeau ne pèse à ta bonté. Oh! que les dieux t’en récom ­
p ensen t, puisque je ne le puis m oi-m êm e : ils le feron t, si ta
E t prius hanc anim am vacuas reddem us in auras,
Q uam fiat m e r i ti g r a t i a v a n a t u i.
G ra n d e voco la c ry m a s m c r i tu m , q u ib u s o ra r ig a b a s .
Q u u m m e a c o n c r e t o s ic c a d o lo re f o re n t.
G ra n d e voco m e r itu r n , m œ s tæ s o la tia m e n tis ,
Q u u m p a r i t e r n o b is ilia tib iq u e d a re s .
S ponte quidem , per seq ue m ea est laudabilis u x o r;
A dm onitu m elio r fit tam en ilia luo.
N o m q u e q u o d H e rm io n e s C a s to r f u it , H e c to r I u li,
H oc ego t e læ to r c o n ju g is e s s e m e æ .
Q uæ , n e d is s im ilis t ib i s it p r o b it a te , lo b o ra t,
S e q u e t u i v ita s a n g u in is e s s e p r o b a t.
E rg o , q u o d f u e r a t s ti m u lis f a c tu r a s in e u llis ,
r i e n i u s a u c to r e m le q u o q u e n a c ta fa c it.
A c e r, e t a d p a lm æ p e r s e c u r s u r u s h o n o r e s ,
S i t a m e n h o r le r is , f o r t iu s i b it e q u u s .
A dde, q u o d a b s e n tis c u r a m a n d a ta fid eli
P e rfic is , e t n u l lu m f e r r e g r a v a r is o n u s.
0 ré fé ra n t grates, quoniam non possum us ipsi,
Dl tibi ! qui re feren t, si pia facta vident.
T. i.
21
62
POETIQUES.
piété n’échappe pas à leurs regards. Puissent tes forces sufhre
longtem ps à ta vertu, Rufus, toi la gloire des cham ps de Fundum .
S u l'fic ia tq u e d iu c o rp u s q u o q u c m o rib u s is tis ,
M axim a F u n d a n i g lo ria , R u fe, soli.
LIVRE TROISIÈME
LETTRE
PREMIÈRE
A SA F E M M E
ARGUMENT
Il n e p e u t s u p p o r t e r s o n c r u e l e x il ; i l s u p p l i e s a f e m m e d e s o u t e n i r s a
r é p u t a t i o n d e b o n n e é p o u s e , e t d ’e m p l o y e r t o u s s e s e f f o r ts a u p r è s d e la
f e m m e d e C é s a r, p o u r o b t e n i r q u e s o n é p o u x c h a n g e d e s é j o u r , e t
q u ’i l s o it t r a n s f é r é d a n s u n e c o n t r é e m o i n s e n n e m i e q u e la t e r r e d u
P o n t.
0 m e r ! que le vaisseau de Jason sillonna le p rem ier, e t.to i,
terre que de cruels ennem is, que les frim as attristent sans r e-
LIBER TERTIÜS
EPISTOLA PRIMA
UXORI
ARGUM ENTUM
Calami tatum
a Cæsaris
exsilii sui impatiens ab uxore flagitat, u t bonæ conjugis famam tueatur et
conjuge impetrare loto pectore nitatur, ut cum Pontica tellure m inus h’n s.
tilem locum marito m utare lieeat.
Æ quok laso n io p u lsa tu m re m ig e p rim u m ,
Q u æ q u e u e c h o s te f e r o , n e c nive t e r r a
c a re s ,
564
PO NT IQ UE S.
lâche, quand viendra le tem ps où Ovide vous quittera pour être
transféré dans une région m oins hostile? Me faudra-t-il toujours
vivre dans cette conlrée barbare, et serai-je enseveli dans la
terre de Tom es? Perm ets que je le dise, sans cesser d'être en
paix avec toi, si la paix est possible pour toi, terre du Pont,
sans cesse foulée par les rapides coursiers des ennem is qui
t’environnent, perm ets que je le dise : c ’est toi qui fais le plus
cruel tourm ent de m on exil, c ’est toi qui rends m es maux plus
pesants. Jamais tu ne vois le printem ps couronné de fleurs; ja­
m ais tu ne vois les m oissonneurs dépou illés de leurs vêtem ents ;
l’autom ne ne l’offre ni pam pre ni raisin ; m ais toutes les saisons
t’apportent un froid rigoureux. L’hiver enchaîne les m ers qui
te baignent, et souvent le poisson n age au m ilieu des ondes, en­
ferm é sous un toit de glace. Tu n ’as point de source dont l ’eau
ne ressem ble à l’eau des m ers : c ’est un e boisson aussi propre
peut-être à irriter la soif qu’à l’apaiser. Sur tes cham ps dé­
pouillés s'élèvent à peine quelques arbres, encore so n t-ils sté­
r iles; et ton sol offre aux yeux l’im age de la m er. Tu n ’entends
d ’autres oiseaux que ceu x qu i, fuyant leurs forêts, viennent avec
de rauques accents se désaltérer dans 1 onde m arine; la triste
E c q u o d e r i t te m p u s , q u o vos eg o N aso re lin q u a m ,
I n m in u s h o s tile m j u s s u s a b ir e lo c u m ?
An m ih i B a rb a ria v iv e n d u m s e m p e r in is ta ?
I n q u e T o m ita n a c o n d a r o p o r te t liu m o ?
T ace t u a , si p a x u l l a e s t tib i , P o n tic a te llu s ,
F in itim u s r a p id o q u a m t e r i t h o s tis e q u o ,
l’ace tu a d iv is s e ve lim ; t u p e s sim a d u r o
P a r s e s i n e x s ilio : t u m a la n o s tr a g r a v a s .
T u n e q u e v e r s e n lis , c in c lu m D o ra n te c o ro n a ,
T u n e q u e m e s s o r u m c o rp o r a n u d a v id e s .
N ec tib i p a m p in e a s a u tu m n u s p o r r i g it u v a s ,
C u n c ta sed im m o d ic u m te m p o r a f rig u s h a b e n t.
T u g ja c ie f r é ta v in c ta t e n e s ; e t in æ q u o r e p isc is
I n c lu s u s te c ta sæ p e n a ta v i l a q u a .
N ec t ib i s u n t fo n te s , la tic is n isi p æ n e m a r in i,
Q ui p o tu s d u b iu m s is t a t a la tn e s itim .
l ta r a , n e q u e hæ c felix , in a p e rtis e m in e t a rv is
À rb o r ; e t in t e r r a e s t a lt é r a f o rm a m a r is .
N on avis o b l o q u it u r ; silv is n is i si q u a r c m o tis
Æ q u o re a s ra u c o g u l lu r c p o la l a q u a s.
LIVRE I I I , LETTRE I.
365
absinthe hérisse tes plaines stériles, m oisson am ère et bien digne
du lieu qui la produit. Que dire encore de ces alarm es conti­
nuelles ; de ces rem parts battus sans cesse par un ennem i dont
les flèches sont trem pées dans un poison m ortel ; de i’é lo ig n e m ent de cette contrée, isolée, inaccessible, où la terre n ’offre
point aux pas du voyageur plus de sûreté que la m er aux navires?
Il n ’est donc pas étonnant 'que, cherchant le term e de tant
de m aux, je dem ande sans cesse un autre séjour ; ce qui est
étonnant, chère épouse, c ’est que tu n ’obtiennes pas cette fa­
veur, c’est que m es souffrances ne fassent pas sans cesse couler
tes larm es. Tu dem andes ce que tu dois faire : n’est-ce pas à
toi à le chercher? tu le trouveras, si vraim ent tu veux le trou­
ver. Mais c’est peu de vouloir: pour arriver au but, il faut que
tu désires vivem ent, il faut que ce souci abrège ton som m eil. La
volonté, beaucoup d’autres l ’ont sans doute; car qui serait assez
m on en nem i, pour désirer que m on exil soit privé de repos?
Mais toi, c’est de tout ton cœ ur, de toutes tes forces que tu dois
travailler à m e servir, et l ’em ployer pour m oi nuit et jour.
Quand d’autres m e serviraient, tu dois faire plus que m es am is,
toi, m on épouse; tu dois les vaincre tous par ton em presseT r is t ia p e r va c u o s h o r r e n t a b s in th ia c a m p o s,
C o n v e n ie n sq u e s u o m e s s is a m a r a loco.
Acide m e tu s , e t q u o d m u r u s p u l s a t u r a b h o s te ,
T in c ta q u e m o r tif e r a ta b e s a g itta m a d e t;
Quod p ro c u l b æ c r e g io e s t, e t ab o m n i d é v ia c u r s u ;
Nec pede quo quisquam , nec ra te tu tu s eat.
Non ig itu r m irum , finem quæ rentibus horum
Altéra si nobis usque rog atur hum us.
T e m a g is e s t m ir u m nou h o c e v in c e r e , co n ju x ,
ln q u e m e is la c ry m a s p o sse te n e r e m alis.
Q uid ia c ia s, q u æ r is ? q u æ ra s h o c s c ilic e t ip s u m ;
I n v e n ie s , v e re si r e p e i i r e v o les.
V elle p a ru m e s t : c u p ia s , u t r e p o tia r is , o p o r le t,
E t fa c ia l s o m n o s h æ c tib i c u ra b rè v e s .
Velle r e o r m u lto s : q u is e n im m ih i ta m s it in iq u u s ,
O p te t u t e x s iliu m p a c e c a r e r e m e u m ?
P e c to re te to to , c u n c tis q u e in c u m b e re n e rv is .
E t n i t i p ro m e n o c te d ie q u e d e c e t.
Utque juvent alii, lu debes vincere amicos,
Uxor, et ad partes prim a venire tuas"
366
PONTIQUES.
m ent. Mes écrits t’im posent un grand rôle : tu y es présentée
com m e le m odèle d’une bonne épouse. Prends garde de rester
au -d essou s; il faut qu’on croie à la vérité de m es éloges, et que
tu soutiennes l ’œ uvre de ta renom m ée. Quand je ne m e plain­
drais pas, quand je m e tairais, la ren om m ée se plaindrait à m a
place, si tu ne t’occupais pas de m oi com m e tu le dois.
La fortune m ’a exposé aux regards du peuple, et m ’a donné
plus de célébrité que je n ’en avais jadis. La foudre, en frappant
Capanée, l ’a rendu plus célèbre ; Am phiaraüs, englouti avec ses
chevaux dans le sein de la terre, est devenu fam eux ; Ulysse serait
m oins connu, s’il avait m oins longtem ps erré sur les m ers; Philoctète doit à sa blessure sa grande réputation. Et m oi aussi, si
un nom m odeste peut trouver place parm i de si grands n om s,
m a ruine attire sur m oi les regards. Mes écrits ne te perm ettent
pas non plus de rester ignorée ; tu leur dois une renom m ée qui
ne le cède pas à celle de Battis de Cos. A insi, quelle que soit ta
conduite, tu seras en évidence sur un vaste théâtre, et ta piété
conjugale aura de nom breux tém oins. Crois-moi, toutes les fois
que je te loue dans m es vers, les fem m es qui lisent ces éloges
dem andent si tu les m érites. Sans doute il en est qui s’intéressen t
M agna tib i im p o sita e s t n o s lr is p e rs o n a lib c llis :
C o n ju g is e x e m p lu m d ic e r is e s se b onæ .
H anc cave d é g é n é r é s ; u t s in t p r æ c o n ia n o s lr a
V era fide, fam æ q u o t u e a r is o p u s .
Ut n ih il ip s e q u e ra r , ta c ito m e fam a q u e r e t u r ,
Q uæ d e b e t, f u e r i t n i tib i c u ra m ei.
E xposüit m ea m e populo fo rtu n a v id en du m ,
E t p lu s n o titiæ , q u a m fu it a n te , d e d if.
N o lio r e s t fa c tu s C a p a n e u s a f u lm in is ic tu ;
N o tu s h u m o m e r s is A m p b ia ra u s e q u is ;
Si m in u s e r r a s s e t, n o tu s m in u s e s s e t U lysses ;
M agna P h ilo c te tæ v u ln e re fam a su o e st,
Si locus e s t a liq u is ta n ta i n t e r n o m in a p a rv is ,
Nos q u o q u e c o n s p ic u o s n o s tr a r u in a fac it.
Nec te n e s c iri p a t i t u r m ea p a g in a , q u a n o n
In fe riu s Goa B a ttid e n o m e n h a b e s.
Q uidquid â g e s i g itu r , sc en a s p e c ta b e re m a g n a ;
E t pia n o n p a rv is te s tib u s u x o r e r i s .
C red e m ih i ; q u o tie s la u d a r is c a r m in é n o s tr o ,
Q uæ le g it lias la u d e s , a n m e r e u re , r o g a t.
LIVRE I I I , LETTRE I.
367
à tes vertus ; m ais il en est beaucoup aussi qui voudront criti­
quer tes actions. Fais que leur jalousie ne puisse dire : « Elle a
bien peu de zèle pour sauver son m alheureux époux. » Et puisque
les forces m e m anq uent, et que je ne puis traîner le char,
cherche à soutenir seule le joug m al assuré. Malade, épuisé, je
tourne les yeux vers le m édecin : viens à m on secours, quand
je conserve encore un dernier souffle de vie. Ce que je ferais
pour toi, si j’étais le plus fort, fais-le pour m oi, puisque tu as
plus de vigueur; c ’est ce qu’exige l’am our conjugal, le lien qui
nous u n it. T oi-m êm e, m on ép ou se, tu le dois à ton caractère; tu
le dois à la fam ille à laquelle tu appartiens: il faut que tu l’h o nores par ta vertu autant que par ton zèle à rem plir les devoirs
de l’am itié. Quoi que tu fasses, si tu n’es pas une digne épouse,
on ne pourra croire que tu cultives l’am itié de Marcia.
Je ne suis pas indigne de ton zèle, et si tu veux convenir de la
vérité, j ’ai m érité de toi quelque reconnaissance. Oh ! san s doute,
tu m e rends avec usure ce que tu m e dois ; et l’envie, quand elle
le voudrait, ne pourrait trouver prise sur toi. Il est pourtant un
U tq u e fa v e r e r e o r p lu re s v i r t u li b u s is tis ,
Sic tu a n o n p a u c æ c a r p e r e fac ta v o le n t.
Q u a re , tu p r æ s ta , n e liv o r d ic e r e p o s s it :
« H æ c e s t p r o m is e r i le n t a s a lu te v ir i.»
Q u u m q u e e g o d e fic ia m , n e c p o ssim d u c e re c u r r u m ,
F a c tu s u s tin e a s d e b ile so la j u g u m .
Ad m e d ic u m s p e c to , v e n is f u g ie n tib u s æ g e r :
U ltim a p a r s a n im æ d u m m ih i r e s tâ t, a d e s.
Q u o d q u e e g o p r æ s ta r e m , s i te m a g is ip se v a le re m ,
Id m ih i, q u u m v a le a s f o r tiu s , ip sa r e f e r .
E x ig it hoc s o c ia lis a m o r , fœ d u s q u e m a r ilu m ;
M o rib u s h o c , c o n ju x , e x ig is ip sa tu is .
Hoc d o m u i d e b e s, d e q u a c e n s e r is , u t illa m
N on m a g is officiis, q u a m p r o b it a te , co las.
C u n e ta lic e t fac ia s, n is i s is la u d a b ilis u x o r,
N ec
Non p o t e n t c re d i M arcia c u lta tib i .
s u m u s in d ig n i ; n e c , si vis v e ra f a te ri,
D e b e tu r m e r itis g r a tia n u lla m e is.
R e d d itu r ilia q u id e m g r a n d i c u m fcenore n o b is,
N ec le , s i c u p ia t læ d e re , liv o r h a b e t.
308
PO N TI QUE S.
service qu’il faut ajouter à tous les autres : que m es m alheurs
te rendent entreprenante; obtiens que je sois relégué dans une
contrée m oins cruelle, et rien ne m anquera à l ’accom plissem ent
de tes devoirs. Je dem ande beaucoup, m ais tes prières pour m oi
n ’auront rien d’odieux; et, quand elles seraient sans succès, un
refus ne saurait t’exposer. Ne t’irrite pas, si tant de fois dans
m es vers je te prie de faire ce que tu fais réellem en t, et d’être
sem blable à toi-m êm e. Le son de la trom pette excite m êm e les
braves, et le général anim e de la voix les m eilleu rs soldats.
Ta vertu est connue, elle vivra dans tous les âges : que ton cou­
rage ne le cède pas à ta vertu. Je ne te dem ande pas de prendre
pour moi la hache de l’Amazone, ni de porter d’une m ain agile le
bouclier échancré. 11 te faut im plorer un dieu, non pour qu’il
m e devienne favorable, m ais pour qu’il m odère son ressenti­
m ent. Si tu n’as pas de crédit, ton crédit ce seront tes larm es;
tu ne saurais trouver, pour fléchir les dieux, de m oyen plus puis­
sant. Grâce à m es m alheurs, les .larm es ne le m anqueront pas ;
celle dont je suis l’époux n ’a que trop de sujets de pleurs. Telle
Sed ta m e n h o c f a c tis a d ju n g e p r io r ih u s u n u m ,
P ro n o s tr is u t sis a m h ilio s a m a lis .
Ut m in u s in fe s ta ja c c a m re g io n e , la b o ra :
C la u d a n e c officii p a rs e r i t u lla l u i.
M agna p e lo , se d n on ta m e n in v id io sa r o g a n l i :
U lque ea n o n te n e a s , t u la r e p u ls a tu a e s t.
Nec m ih i s u c c e n s e , to tie s si c a rm in e n o s tr o ,
Quod fa c is , u t fa c ia s, te q u e i m i te r e , ro g o .
F o rtib u s a d s u e v it tu b ic e u p ro d e s s e , s u o q u e
Dux b e n c p u g n a n te s i n c i t â t o r e v iro s .
N ota
tu a e s t p r o b ita s , t e s t a ta q u e te m p u s in o m n e :
S it v ir tu s e lia m n o n p r o b ita te m in o r .
Non t ib i A m azonia e s t p ro m e s u m e n d a s e c u r is ,
A ut e x c isa levi p e lla g e re n d a m a n u .
N um en a d o ra n d u m e s t; n o n u t m ih i liâ t a m ic u m ,
Sed s it u t ir a l u m , q u a m f u it a n te , m in u s .
G ratia si n u lla e s t, lac ry m æ tib i g r a tia l ie n t :
H ac p o tes, a u t n u lla , p a r t e m o v e re Deos.
Quæ tib i n e d e s in t, b e n e p e r m a la n o s tr a c a v e tu r ;
M eque v iro íle n d i co p ia d iv e s a d e st.
L i v n » n i , LETTIîE I.
369
est ma destinée, que jam ais peut-être tu ne cesseras de pleurer :
voilà les richesses que t’assure ma fortune.
S’il fallait, ce qu a Dieu ne plaise, racheter ma vie aux dépens
de la tienne, l’épouse d’A dm èle serait le m odèle que tu suivrais.
Tu deviendrais rivale de Pénélope, si, par un chaste artifice, tu
voulais, épouse fidèle, trom per des prétendants trop em pressés.
Si tu devais suivre dans la tom be les m ânes de ton époux, tu
m archerais sur les traces de Laodam ie. Tu aurais devant les yeux
l’exem ple de la fille d’Iphie, si tu voulais livrer ton corps géné­
reux aux flam m es de m on bûcher. Mais tu n ’as besoin ni de la
m ort, n i de la toile de la fille d’Icarius; il faut que ta voix im ­
plore la fem m e de César, elle dont la vertu ne perm et pas que les
prem iers âges ravissent à notre siècle la palme de la chasteté,
elle qui, un issan t la beauté de Vénus aux vertus de Junon,
seule fut trouvée digne de la couche d’un dieu. Pourquoi trem ­
bler? pourquoi craindre de l’aborder? Ce n ’est pas l ’im pie Progné, ou la fille d’Æ etès que ta voix doit fléchir; ni les brus
d’Égyptus, ni la cruelle épouse d’A gam em non; ni Scylla dont
les flancs épouvantent les ond es de Sicile; ni la m ère de Tele-
U tq u e m eæ r e s s u n t , o m n i, p u to , te m p o r e fle b is :
H as f o r tu n a t ib i u o s tr a m in i s t r a t o p es.
Si m e a m o rs r e d im e n d a tu a , q u o d a b o m in o r , e s se t,
À d m e ti c o n ju x , q u a m s e q u e r e r is , e r a t .
Æ m u la P e n e lo p e s fie res, si f ra u d e p u d ic a
I n s ta n te s v e lle s fa lle re n u p ta p ro co s.
Si cornes e x s tin c ti m â n e s s e q u e r e r e m a r iti,
E s s e t d ux f a c ti L ao d a m ia tu i.
Ip h ia s a n te o c u lo s t ib i e r a t p o n e n d a , v o le n ti
C o rp u s in a c ce n so s m it te r e fo rte ro g o s.
N il o p u s e s t leto , n il I c a r io tid e t e l a ;
C æ saris a t c o n ju x o r e p r e c a n d a t u o ;
Q uæ p r æ s ta t v i r t u te s u a , n e p r is c a v e tu s ta s
L a u d e p u d ic itiæ sæ cu la n o s tr a p r e m a t;
Q uæ V e n e ris fo rm a m , m o re s J u n o n is h a b e n d o ,
Sola e s t c œ le s ti d ig n a r e p e r ta to r o .
Q u id t r é p i d a s ? q u id a d ir é tim e s ? n o n im p ia P ro g n e ,
F ilia v e Æ e tæ voce m o v e n d a t u a est;
N ec n u r u s Æ gy p ti, n e c sæ va A g a m e m n o n is u x o r,
S c y lla q u e , q u æ S ic u la s in g u in e t e r r e t a q u a s;
î[.
370
PONTIQUES.
gonus, habile à donner aux hom m es de nouvelles form es; ni
Méduse dont les cheveux sont entrelacés de serpents ; m ais c ’est la
prem ière entre toutes les fem m es, et par elle la Fortune nous
prouve qu’elle a des yeux, el qu’on l ’accuse à tort d’être
aveugle : le m onde entier, du couchant à l ’aurore, ne renferm e
rien de plus grand, excepté César.
Il te faut choisir, épier longtem ps le m om ent propre à l’im ­
plorer, de peur que ton navire, en sortant du port, ne trouve
une m er en courroux. Les oracles des dieux ne rendent pas
toujours des réponses ; les tem ples m êm e ne sont pas ouverts en
tout tem ps. Quand la ville sera dans l ’état où sans doute elle est
m aintenant, quand aucune souffrance n ’altérera les traits des
citoyens, quand la m aison d’Auguste, digne des m êm es honneurs
que le Capitole, sera, com m e aujourd’hui (et p u isse -t-elle l ’être
toujou rs!), au m ilieu de l’allégresse et de la paix; alors fassent
les dieux que tu trouves un libre accès! alors ne doute pas du
succès de tes paroles. Si quelque soin im portant l ’occu pe, diffère
ta dém arche, et ne va pas, par ton em pressem en t, renverser
mes espérances. Je ne t’engage pas non plus à attendre qu’elle
soit entièrem ent libre ; à p eine a-t-elle le loisir de son ger à sa
T e le g o n iv e p a r e n s v e r t e n d is n a t a f i g u r i s ,
N exave n o d o s a s a n g u e M ed u sa c o m a s.
F e m in a se d p r in c e p s , in q u a F o r tu n a v id e r a
Se p r o b a t, e t cæ cæ c rim in a falsa t u l i t :
Qua n i h il in t e r r is , ad fin e m S o lis a b o r tu
C la riu s , e x c e p te C æ s a re , m u n d u s h a b e t.
E ligito tem pus captatum sæ pe rogandi,
E x e a t a d v e rs a n e t u a n a v is a q u a .
N on s e m p e r s a c r a s re d d u n t. o r a c u la s o r t e s ;
lp s a q u e n o n o m n i t e m p o r e fan a p a te n t .
Q uum s ta tu s u r b is e r i t , q u a le m n u n c a u g u r o r e s se ,
E t n u llu s p o p u li c o n t r a h e t o r a d o lo r;
Q uum d o m u s A u g u s ti, C a p ito li m o re c o le n d a ,
L æ ta , q u o d e s t , e t s it , p le n a q u e p a c is e r i t ;
T u m tib i Dî f a c ia n t a d e u n d i c o p ia f ia t;
P r o fe c tu ra a liq u id tu m tu a v e rb a p u t a .
S i q u id a g e t m a ju s , d iff e r t u a c œ p ta ; c a v eq u e
Spem f e s tin a n d o p r æ c ip ita r e m e a m .
N e c r u r s u s ju b e o , d u m s it v a c u is s im a , q u æ r a s :
C o rp o ris a d c u ltu m v ix v a c a t ilia s u i.
371
i ji v n r j n i , L E T T R E I.
parure. Quand le palais serait entouré des vénérables sénateurs,
il faut que tu pénètres à travers tous les obstacles. Lorsque enfin
tu seras arrivée en présence de cette autre Junon, n'oublie pas
le rôle que tu as à soutenir. N’excuse pas ma faute : une m auvaise
cause a besoin du silen ce ; que tes paroles ne soient que d ’ar­
dentes prières. Alors, ne retiens plus les larm es, et, prosternée
aux pieds de l’Im m ortelle, tends vers elle tes bras suppliants;
puis ne dem ande qu’une seule chose : que je sois éloigné d’un
ennem i barbare ; qu’il me suffise d’avoir la Fortune pour en n e­
m ie. Bien d ’autres idées se présentent à m on esprit ; m ais, déjà
troublée par la crainte, à peine tes lèvres trem blantes pourrontelles prononcer ce peu de m ots. Je ne crains pas que ce trouble
te nuise : il faut qu’elle sente que tu redoutes sa m ajesté. Quand
tes paroles seraient entrecoupées de sanglots, ma cause n ’en
souffrirait pas : parfois les larm es ne sont pas m oins puissantes
que les paroles.
Fais encore que ta dém arche soit favorisée par un jour heu­
reux, par un e heure convenable, et p a rd eb o n s présages; m ais,
avant tout, allum ant le feu sur les saints autels, offre de l’en­
cens et un vin pur à tous les grands dieux, et que ces honneurs
C u ria q u u m p a lr ib u s f u e r i t s tip a ta v e re n d is ,
P e r r e r u r a tu r b a m t u q u o q u e o p o r te t ea s.
Q u u m t ib i c o n tig e r it v u llu m J u n o n is a d ir é ,
F a c sis p e rs o n æ , q u a m tu e a r e , m e m o r .
N ec fa c tu m d e le n d e m e u m ; m a la c a u sa s ilc n d a e s t :
N il n is i s o llic itæ s i n t tu a v e rb a p r e c e s .
T u m la c r y m is d e m e n d a r a o r a e s t, s u b m is s a q u e t e r r æ
Ad n o n m o rta le s b r a c h ia te n d e p e d e s.
T u m p c te n il a liu d , sævo n is i ab h o s te re c e d a m :
H o stem F o r tu n a m s it s a tis esse m ih i.
P lu ra q u id e m s u b e u n t ; se d ja m tu r b a t a tim o ré
Hæc q u o q u e vix p o te r is o r e tr e m e n t e lo q u i.
S u s p ic o r h o c d a m n o tib i n o n f o r e ; s e n lia t ilia
T e m a je s ta te m p e r tim u is s e s u a m .
N ec tu a si fle tu s c in d a n t u r v e rb a , n o c e b it :
I n te r d u m la c ry m æ p o n d é ra v o cis h a b e n t.
Lux e tia m c œ p tis fa c ito b o u a ta lib u s a d s it,
H o ra q u e c o n v e n ie n s , a u s p ic iu m q u e lav e n s.
S ed p r iu s im p o s ito s a n c tis a lta r ib u s ig n i,
T u r a f e r a d m ag n o s v in a q u e p u r a Deos.
372
ru ix iiy u u o .
s ’adressent de préférence à A uguste, à son fils pieux, à la com ­
pagne de sa couche. Puissent-ils avoir pour toi leur douceur
accoutum ée, et regarder tes larm es d’un œ il bienveillant!
LETTRE DEUXIÈME
A COTTA
ARGUMENT
I l e x c u s e s e s a m i s , q u i l ’o n t a b a n d o n n é p a r c r a i n t e e t n o n p a r h a in e . 1
c é lè b r e la t e n d r e c o n s ta n c e d e q u e l q u e s - u n s d ’e n t r e e u x , s u r t o u t d e
C o tta , d o n t le s n o m s p a s s e r o n t à la p o s t é r i t é , c o m m e c e u x d 'O r e s te e t
d e P y la d e .
C e s vœ ux que je t’envoie dans ma lettre, Cotta, p u issen t-ils se
réaliser, et ne pas trom per m on espoir! Ta santé, en effet, est
un grand soulagem ent pour m es m aux; c’est la santé de la m eil­
leure partie de m oi-m êm e. Lorsque d’autres, cédant à l ’orage,
E q u ib u s a n te o m n e s A u g u s tu m n u m e n a d o ra ,
P r o g e n ie m q u e p ia m , p a rtic ip e m q u e to ri.
S in t u tin a m m ite s s o lito t ib i m o re , tu a s q u e
N on d u r is la c ry m a s v u ltib u s a d s p ic ia n t.
EPISTOLA SECUNDA
COTTÆ
ARGUM ENTUM
Excusât am icos, qui m etu d ed erin t terg n, non odio ; aliorum , et in b is C oltæ p ielalera
e t constantiam célébrât, cum laude O restis e t Pyladis, itu ra m ad p o stero s.
Quak leg is a n o b is m is s a m t ib i , C o tta , s a lu lc m ,
Missa s it u t v e re , p c rv e n ia tq u e , p re c o r.
N a m q u e m e is sospes m u ltu m c r u c ia tib u s a u f e r s ,
U tque s it e n o b is p a rs b o n a sa lv a , facis.
LIVRE I I I , L E T T R E II.
373
abandonnent m es voiles à la fureur du vent, tu restes com m e la
dernière ancre de m on vaisseau fracassé : elle m ’est douce, ton
am itié. Je pardonne à ceux qui m ’ont tourné le dos avec la for­
tune. La foudre, lors m êm e qu’elle ne frappe qu’un seul hom m e,
en épouvante plus d’un ; l’effroi saisit la foule autour de celui
q u elle atteint. Quand un m ur m enace ruine, une crainte in­
quiète rend déserts les lieux qui l ’environnent. Quel est l’hom m e
tim ide qui ne fuit l ’abord contagieux d’un m alade, de peur de
gagner son m al en l ’approchant ! Et moi aussi, c’est par un
excès de crainte et de terreur, et non par haine, que q u elq uesun s de m es am is m’ont abandonné; ce n ’est n i la tendresse, ni
le désir de m e servir, qui leur a m anqué : ils ont redouté la co­
lère des dieux. S’ils peuvent paraître trop prudents et trop
craintifs, ils n ’ont pas m érité d’être appelés m échants. Mais c’est
m a bonté qui excuse ainsi des am is qui m e sont chers, et
cherche à les laver de tout reproche à m on égard. Qu’ils soient
contents de cette indulgence ; ils pourront dire que leur con­
duite est justifiée m êm e par m on tém oignage.
Q u u m q u e la b e n t a lii, j a c ta ta q u e v e la r e l i n q u a n t ,
T u lac e ræ r e m a n e s a n c h o r a so la r a t i .
G ra ta t u a e s t i g i t u r p ie ta s : ig n o s c im u s illis ,
Q ui c u m f o rtu n a t e r g a d e d e re fu g æ .
Q u u m f e r i a n t u n u m , n o n u n u m fu lm in a t e r r e n t ,
J u n c ta q u e p e rc u s s o t u r b a p a v e re s o le t ;
Q u u m q u e d é d it p a rie s v e n tu r æ s ig n a r u in æ ,
S o llicito v a c u u s fit lo c u s ille m e tu .
Q uis n o n e tim id is æ g ri c o n ta g ia v ita t,
V ic in u m m e tu e n s n e t r a h a t in d e m a lu m ?
Me q u o q u e a in ic o ru m n im io t e r r o r e m e tu q u e ,
N on o d io , q u id a m d e s ti tu e r e m ei.
N on illis p ie ta s , n on o flic io sa v o lu n ta s
D e fu it : a d v e rs o s e x tim u e r e D eos.
U tque m a g is c a u ti p o s s u n t tim id iq u e v id e ri,
S ic a d p e lla r i n o n m e r u e r e m a li.
A t m e u s e x c u sâ t c a ro s ita c a n d o r am ico s,
U tq u e h a h e a n l d e m e c rim in a n u lla , favet.
S in t b a c c o n te n ti v e n ia , s ig n e n tq u e lic e b it
P u r g a r i f a c tu m , m e q u o q u e t e s t e , s u u m .
374
PONTIQUES.
Mais toi, et un petit nom bre d’am is plus généreux, vous avez
regardé com m e une honte de ne m e donner aucun secours dans
ma détresse; aussi le souvenir de vos bienfaits ne périra-t-il
que lorsque m on corps consum é sera réduit en cendres. Que
dis-je? il vivra plus longtem ps que m oi, si toutefois m es vers
sont transm is à la postérité. Le bûcher réclam e les corps privés
de la vie; mais la gloire et la renom m ée se dérobent à ses flam ­
m es. Thésée est m ort, ainsi que le com pagnon d’O reste; et tous
deux cependant vivent encore par le souvenir de leurs belles
actions. Vous aussi, nos derniers neveux répéteront vos louanges,
et m es vers assureront votre gloire. Ici déjà les Saurom ates et
les Gètes vous connaissent, et ces hordes barbares applaudis­
sent à tant de générosité. Naguère, com m e je leur parlais de
votre am itié intègre (car j ’ai appris à parler gète et sarm ate),
un vieillard qui se trouvait par hasard au nom bre de m es audi­
teurs répondit en ces term es à m es récits :
« Étranger, nous aussi, nous connaissons fort bien le nom de
l'am itié; nous qui, loin de vos contrées, habitons les bords gla-
P ars estis pauci potior, qui rebus in arctis
F erre m ihi nullam tu rp e p u tastis opem .
T u n c i g it u r m c r iti m o r i c tu r g r a t i a v e s tr i,
Q uum c in is a b s u m to c o rp o r e fa c tu s e ro .
F allor, e t illa meae s u p e r a b i t té m p o r a vitae,
Si ta rn e n a m e m o ri p o s te r it a te le g a r .
C o rp o ra d e b e n tu r m oestis e x s a n g u ia b u s ti s :
E ffu g iu n t s tr u c lo s n o m e n h o n o r q u e ro g o s .
O cciilit e t T h e s e u s, e t q u i c o m ita v it O r e s le n :
Sed ta r n e n in la u d e s v iv it u t e r q u e s u a s.
Vos e tia m s e ri la u d a b u n t saepe n e p o te s ,
C la ra q u e e r i t s c rip tis g lo ria v e s tr a m e is .
Ilic q u o q u e S au ro m atae ja m v os n o v e re , G etaeque,
E t ta le s á n im o s b a rb a r a t u r b a p r o b a t.
Q u u m q u e ego d e v e s tr a n u p e r p r o b ita te r e f e r r e m ,
N a m d id ic i G etice S a r m a tic e q u e lo q u i,
F o rle senex q u id a m , coetu q u u m s t a r e t in illo ,
R e d d id it a d n o s tro s la lia v e rb a s o n o s :
« Nos q u o q u e am icitiae n o m e n b e n e n o v im u s , h o s p e s,
. Quos p ro c u l a v o b is f rig id u s l s t e r h a b e t.
LIVRE I I I , LETTRE II.
375
ces de l’Ister. 11 y a dans la Scythie une région que nos ancêtres
ont nom m ée Tauride, et qui n ’est pas très-loin de la terre des
G ètes; c’est là que je su is n é, et je ne rougis pas de m a patrie.
On y adore la déesse sœ ur d’Apollon. Le tem ple subsiste encore
aujourd’hu i, soutenu par d’im m en ses colonnes; on y m onte par
quarante degrés. On d it que dans ce tem ple était un e statue de
la d ivinité; et ce qui le prouve, c’est que la base qui portait la
déesse est encore debout. L’autel qui jadis avait la blancheur de
la pierre dont il était form é, a perdu sa couleur, rougi par le
sang qui l’arrosa. Une fem m e préside aux sacrifices; étrangère
aux torches de l ’hym en, elle surpasse en noblesse les filles de la
Scythie. La loi des sacrifices établis par un ancien, usage veut
que tout étranger y tom be, frappé par le couteau de la prêtresse.
Thoas, illustre sur les bords des Palus-M éotides, fut roi de cette
contrée; aucun autre ne fut plus célèbre sur les rives de l ’Euxin.
Sous son règn e, je ne sais quelle vierge, nom m ée Iphigénie,
traversa, d it-on , la plaine fluide des airs. On croit que, portée
sous les n u es par les vents légers, elle franchit les m ers, et fut
déposée par Diane dans ces lieu x. Depuis plusieurs années elle
E s tlo c u s in S c y th ia , T a u ro s d ix e r e p r io r e s ,
Qui G etica lo n g e n o n ita d is ta t h u m o .
H ac ego s u m t e r r a , p a tr iæ n e c p œ n i t e t , o r tu s .
C o n s o rte m P h œ b i g e n s c o lit ilia Deam .
T e m p la m a n e n t h o d i e v a s t is in n ix a c o lu m n is ;
P e r q u e q u a te r d e n o s i t u r i n ilia g ra d u s .
F a m a r e f e r t , illic s ig n u m c œ le ste f u is s e :
Q uo q u e m in u s d u b ite s , s ta t b a sis o rb a Dea.
A ra q u e , q u æ f u e r a t n a tu r a c a n d id a s a x i,
D eco lo r a d fu so tin c t a c r u o r e r u h e t .
F e rn in a s a c ra f a c it, tæ d æ n o n n o ta ju g a li,
Quæ s u p e r a t S c ythicas n o b ilita te n u r u s .
S acrificî g e n u s e s t, s ic i n s t i t u e r e p r io r e s ,
A d v e n a v irg in e o c æ s u s u t e n s e c a d a t.
R é g n a T h o a s h a b u it , M æ o tid e c la r u s in o r a ,
N ec f u it E u x in is n o tio r a lt e r a q u is .
S c e p lr a t e n e n t e illo , liq u id a s fec isse p e r a u ra s
N escio q u a m d ic u n t Ip h ig e n ia m i l e r
Q uam le v ib u s v e n tis s u b n u b e p e r æ q u o ra v e c ta m
C r e d itu r h is P h œ b e d e p o s u is s e lo cis.
376
PONTIQUES.
présidait selon les rites au tem ple de la déesse, prêtant à regret
sa m ain à ces tristes sacrifices, quand, sur un navire aux vodes
rapides, arrivent deux jeunes étrangers qui débarquent sur nos
rivages. Us avaient m êm e âge, m êm e am itié : l’un était Oreste,
l’autre Pylade ; la renom m ée conserve leurs nom s. Aussitôt on
les conduit à l’autel barbare de Diane, les m ains attachées der­
rière le dos. La prêtresse grecque répand sur les captifs l'eau
lustrale, pour ceindre ensuite leur blonde chevelure d’une lo n ­
gue bandelette. Pendant qu’elle prépare le sacrifice, q u e lle voile
leurs tem pes du bandeau sacré, et qu’elle trouve toujours de
nouveaux prétextes de retard : « Ce n ’est pas m oi qui su is cru elle;
« jeunes étrangers, pardonnez, leur dit-elle : c ’est cette terre
« qui ordonne ces sacrifices plus barbares qu’elle-m êm e : tels
« sont les rites de ce peuple. C ependant, de quelle ville v en ez« vous? où vous conduisait votre poupe m alheureuse? » Elle dit;
et, entendant le nom de sa patrie, la vierge pieuse apprend qu’ils
sont nés dans les m êm es m urs qu’elle. « Que l’un de vou s, dit—
« elle alors, tombe im m olé devant l’autel; que l ’autre en porte
« le m essage au séjour de vos p ères. » Pylade, résolu à la m ort,
P r æ f u e ra t te m p lo m u lto s ea r it e p e r a n n o s ,
I n v ita p e ra g e n s t r is tia s a cra m a n u ,
Q uum d u o v e lite ra ju v e n e s v e n e re c a n n a ,
P r e s s e r u n tq u e su o lito ra n o s tr a p e d e .
P a r f u it h is æ ta s , e t a m o r : q u o r u m a ll e r O re s te s ,
A lte r e r a t Pylades*. n o m in a fa m a t e u e t.
P r o tin u s im m ite m T riv iæ d u c u n tu r a d a ra m ,
E v in c ti g e m m a s a d s u a te r g a m a n u s .
S p a r g it a q u a c a p to s l u s tr a li G raia s a c e rd o s ,
A m b iat u t fu lv a s in fu la lo n g a co m as.
D u m q u e p a r a t s a c r u m , d u m v e la t te m p o r a v iltis ,
D um ta r d æ c a u sa s in v e n it u s q u e m o ræ :
« N on ego c ru d e lis , ju v e n e s ig n o sc ite , d ix it ;
«
a c ra su o facio b a r b a r io r a lo c o .
« R itu s is e s t g e n tis : q u a vos tartie n u r b e v e n itis ?
« Quove p a ru m fa u s ta p u p p e p e tis tis ite i ? »
D ix it; e t, a u d ito p a tr iæ p ia n o m in e v i r g o ,
C onsortes urb is com perit esse suæ .
« A lte r a t e v o b is, i n q u it , c a d a t h o s tia s a c r i,
« Ad p a tr ia s seiles n u n l iu s a lt e r e a t . »
LIVRE I I I , L E T TR E II.
377
presse son cher Oreste de partir. Oreste refuse; ils veulent m ou­
rir l’un pour l ’autre. Alors, pour la prem ière fois, ils ne furent
point d’accord. Du reste, aucun différend ne troubla jam ais leur
union. Pendant que ce généreux com bat de l’am itié occupe les
jeunes étrangers, ‘elle trace quelques lignes adressées à son
frère : elle donnait un m essage pour son frère, et celui qui le
recevait, adm irez les hasards de la vie hum aine, c ’était son frère
lu i-m êm e. Aussitôt ils enlèvent du tem ple la statue de Diane, et
secrètem ent un navire les em porte à travers l’im m ensité des
m ers. Bien des années se sont écou lées depuis, et cependant
l’adm irable attachem ent de ces jeunes cœ urs conserve encore
aujourd’hui une grande renom m ée dans la Scythie. »
Quand il eut raconté ce fait célèbre dans ces contrées, tous
applaudirent à cette conduite, à cette pieuse fidélité. C’est que
sur c es bords, les plus sauvages du m onde, le nom de l ’am itié
touche aussi les cœ urs des Barbares eux-m êm es. Que ne devezvous pas faire, vous, nés dans la capitale de l’Ausonie, puisque
les Gètes farouches sont sensibles à de sem blables traits ? D’ail­
leurs ton cœ ur fut toujours tendre, et ta haute naissance se r é I r e j u b e t P ylades c a ru m p e r i t u r u s O re s te n :
Ilic n e g a t; in q u e v icem p u g n a t u l e r q u e m o ri.
E x > titit hoc u n u in , q u o n o n c o n v e n e r il illis ,
C e te ra p a r c o n ç o is e t s in e l il e fu it.
Dum p e r a g u n t p u lc h r i ju v e n e s c e rta m e n a m o ris,
Ad f ra trc m s c rip ta s e x a ra t ilia n o ta s :
Ad f r a t r e m m a n d a ta d a b a t, c u iq u e ill a d a b a n l u r
llu m a n o s c a su s a d s p ic e , f r a t e r e r a t.
N e c m o r a ; de tem p lo r u p iu n t s im u la c ra D ianæ ,
C la m q u e p e r im m e n s a s p u p p e f e r u n t u r a q u a s .
M irus a m o r ju v e n u m , q u a m v is a b ie r e t ô t a n n i,
I n S c y lh i a m a g n u m n u n c q u o q u e n o m e n h a b e t. »
F abula n a r r a t a e s t p o s t q u a m v u l g a r i s a b ill o ,
L a u d a r u n t o m n e s fac ta p ia m q u e fid e m .
S c ilic e t b a c e tia m , q u a n u lla fe ro c io r, o ra
N om en a m ic itiæ b a r b a r a c o rd a m o v e t.
Q uid l'a c e re A u sonia g e n iti d e b e tis in u r b e ,
Q uum ta n g a n t d iro s ta lia fa c ta G e ta s ?
A dde, q u o d e s t a n im u s s e m p e r tib i m itis , e t a ltæ
I n d ic iu m m o re s n o b ilita lis h a b e n t;
57 8
PONTIQUES.
vêle dans ton caractère. Il ne serait désavoué ni par W e su s ,
d’où descend la famille de ton père; ni par Num a, ton ancêtre
m aternel : ils s’applaudiraient d’être alliés par toi à la famille,
des Cotla, dont sans toi le nom antique allait périr. Digne héri­
tier de celte suite d’aïeux, songe qu’il sied aiix vertus de la fa­
m ille de secourir un am i m alheureux.
LETTRE TROISIÈME
A FABIUS MAXIME
ARGUMENT
C e tte l e t t r e c o n t i e n t l ’é lé g a n t r é c i t d ’u n s o n g e o ù l'A m o u r a p p a r a i t a u
p o è te , q u i J u i r e p r o c h e d 'a v o ir d o n n é à s o n m a î t r e u n t r i s t e s a l a i r e d e
s e s le ç o n s . L 'A m o u r lu i p r o m e t q u e la c o lè r e d e C é s a r s ’a p a i s e r a . L e
p o è te n e d o u te p a s q u e F a b iu s n ’in te r c è d e e n s a f a v e u r .
Si tu peux donner quelques instants à un am i exilé, Maxime,
astre brillant de la fam ille des Fabius, écoute-m oi : je te ra co n Quos V olesus p a tr ii c o g n o sca t n o m in is a u c to r ;
Q uos N um a m a te rn u s n o n n e g e t e s se su o s ,
A d je c tiq u e p r o b e n t g e n itiv a a d n o m in a C o ttæ ,
Si tu n o n e sse s, i n t e r i t u r a d o m u s.
D igne v ir h a c s e rie , la p so s u c c u r r e r e am ic o
C o n v en ien s is tis m o rib u s e s s e p u ta .
E P I S T OL A . T E R T I A
FA B IO MAXIMO
ARGUMENTUM
Elcganti fictione relert, per quietem sibi adparuisse Cupid inem, et a se reprehensum,
quod malam sibi xnagistro suo mercedem redidisset, poliicitum, lore ut Caesaris ira
mitescat. Neque dubitat poeta, quin supplicem juvare vclit Fabius.
Si vacat cxiguum profugo dare tcm pus amico,
0 sidus Fabiæ, Maxime, gentis, ades :
LIVRE I I I , L ET TR E III.
370 '
terai ce que j ’ai vu, soit que ce fût une om bre vaine, ou un être
réel, ou seulem ent un songe.
C’était la nuit, et, à travers les deux baltants de m es fenêtres,
la lune pénétrait brillante et sous la form e qu’elle prend vers le
m ilieu du m ois. J’étais plongé dans le som m eil, le repos com ­
m un des sou cis, et m es m em bres étaient languissam m ent éten­
dus dans m on lit, quand tout à coup l’air frém it, agité par des
ailes, et ma fenêtre, légèrem ent secouée, fit entendre com m e
un faible gém issem ent. Effrayé, je m e relève, appuyé sur le bras
gauche; et le som m eil s’enfuit, chassé par m es alarm es. L’Amour
était devant m oi, ruais non sous les traits qu’il avait jadis : triste,
abattu, sa m ain gauche s’appuyait sur un bâton d’érable; il n ’a­
vait ni collier autour du cou, ni réseau sur la tête; sa chevelure
n ’était pas, com m e autrefois, disposée avec grâce; ses cheveux
en désordre pendaient négligem m ent sur son visage; et à m es
yeux s’offre une aile h érissée, com m e serait le plum age d’une
colom be aérienne que plu sieu rs m ains auraient froissé. Aussitôt
que je l ’eus reconn u, car nu! n ’est plus connu de m oi, ma lan ­
gue sans aucune crainte lui adressa ces m ots :
D um lib i q u æ vidi r e f e r a m ; se u c o rp o ris u m b ra ,
S eu v e ri s p e c ie s , s e u f u it ille so p o r.
Nox e r a t : e t b ifo re s i n tr a b a t L u n a f e n e s tra s ,
M ense f e r e m e d io q u a n ta n i te r e so le t.
P u b l i a m e r e q u ie s c u r a r u m s o m n u s h a b e b a t,
F u s a q u e e r a n t to to la n g u id a m e m b r a to ro ,
Q u u m s u b ito p e n n is a g ita tu s i n h o r r u i t a e r,
E t g e m u it p a rv o m o ta f e n e s tra sono.
T e r r i tu s in c u b itu m re le v o m e a m e m b r a s in i s tr u m ,
P u ls u s e t e tre p id o p e c to r e so m n u s a b it.
S ta b a t A m or v u ltu , n o n q u o p r iu s e s se s o le b a t,
F u lc r a te n e n s læ v a tri s ti s a c e rn a m a n u ;
N ec to r q u e m collo, n e c h a b e n s c iin a le c ap illis,
N ec b e n e d isp o s ita s c o m tu s , u t a n te , c o m a s.
I lo r r id a p e n d e b a n t m o lle s s u p e r o r a c a p illi ;
E t v isa e s t o c u lis h o r rid a p e n n a m e is .
Q ualis in a e riæ te r g o s o le t esse c o lu m b æ ,
T r a c ta n tu m m u ltæ q u a m te tig e r e m a n u s .
H u n e , s im u l a g n o v i, n e q u e e n im m ih i n o tio r a ll e r ,
T a lib u s a d fa ta e s t lib é ra lin g u a s o n is :
380
PONTIQUES.
« Enfant, qui, trom pant ton m aître, as causé son exil, toi que
je n ’aurais jam ais dû form er par m es leçon s, tu es donc venu
jusque dans ces lieux où la paix ne régne en aucun tem ps, dans
ces contrées barbares, où les glaces enchaînent les ondes de
J’Isler! Pourquoi ce voyage, si ce n ’est pour être tém oin de m es
maux? Ces m aux, si tu l’ignores, te rendent odieux. C’est toi qui
d'abord m ’inspiras des vers folâtres; sou s tes auspices, j ’entre­
m êlai l’hexam ètre et le vers de cinq pieds. Tu ne m ’as pas per­
m is de m élever jusqu’au ton du poète de M éonie, ni de chanter
les exploits des grands capitaines. Mon génie n’avait pas grande
vigueur, peut-être; il en avait pourtant : ton arc et ton flam beau
l’ont affaibli; car pendant que je chantais ton em pire et celui de
ta m ère, m on esprit ne pouvait songer à des œ uvres plus rele­
vées. Ce ne fut pas assez : in sen sé, j ’ai fait d’autres vers encore,
afin que, par m es leçons, tu devinsses plu s habile. Voilà, m al­
heureux que je suis ! ce qui m ’a valu l’exil pour récom pense, et
cet exil au bout du m onde, dans des lieu x d’où la paix est
bannie ! Tel ne fut pas envers Orphée, E um olpus, fils deC hioné;
tel ne fut pas Olympus envers le Satyre de Phrygie; telle ne fut
a 0
p u e r , e x s ilii d e c e p to c a u sa m a g is tr o ,
Q uem f u it u tiliu s n o n d o c u isse m ih i!
IIuc q u o q u e v e n is ti, p a s e s t u b i te m p o re n u llo ,
E t c o it a d s tr ic tis b a r b a r u s I s t e r a q u is ?
Quæ t ib i ca u sa v iæ ? n is i u ti m ala n o s tr a v id e r e s ?
Quæ s u n t, si n e scis, in v id io sa tib i .
T u m ih i d ic ta s ti ju v e n ilia c a rm in a p r im u s :
A dposui se n is, te d u c e , q u i n q u e p e d e s.
Nec m e M æonio c o n s u rg e r e c a rm in é , n e c m e
D icere m a g n o ru m p a s su s es a c ta d u c u m .
F o r s ita n e x ig u a s , a liq u a s ta m e n , a rc u s e t ig n is
I n g e n ii v ire s c o m m in u e re m ei.
N am que ego d u in c a n to tu a ré g n a , tu æ q u e p a r e n t is ,
ln n u llu m m ea m e n s g r a n d e v a c av it o p u s.
Nec s a tis id f u e r a t ; s tu l tu s q u o q u e c a rm in a fec i,
A rtib u s u t p o sses n o n r u d is e s se m e is ;
P ro q u ib u s e x s iliu m m is e ro
Id q u o q u e in e x tr e m is ,
At n o n C h io n id e s E u m o lp u s
In P h rv g a n e c S a ty ru m
m ih i r e d d ita m e rc e s :
e t s in e p a c e, lo cis.
in O rp h e a t a l i s ;
ta lis O ly m p u s e r a t :
LIVRE I I I , LETTRE III.
381
pas la récom pense que Chiron reçut d’A chille, et l ’on ne dit pas
que Numa ait persécuté Pythagore. Et, pour ne pas rappeler tous
ces nom s choisis dans la suite des âges, seul je dois m a perte à
m on disciple. Je le donnais des arm es, je t’instruisais, enfant
folâtre ; et voilà le prix que ton maître reçoit de son ,élève! ï u
le sais cependant, et tu pourrais le jurer avec certitude, jam ais
je n’essayai de troubler de légitim es nœ uds. J’ai écrit pour celldfe
dont une bandelette n ’entoure pas la chaste chevelure, dont une
longue robe ne couvre point les pieds. Dis-moi, je te prie, quand
t’ai-je appris par m es leçons à séduire une épouse, et à rendre
incertaine l’origine des enfants? N’ai-je pas rigoureusem ent in­
terdit m es livres à toutes les fem m es, à qui la loi défend un
com m erce clandestin? A quoi cela m e sert-il pourtant, si l ’on
m ’accuse d’avoir, dans m es écrits, favorisé l’adultère que pro­
hibe une loi sévère? Mais, je t’en supplie, et si tu m ’exauces, que
rien ne résiste à tes flèches ! que jam ais ne s’éteigne le feu ra­
pide de tes torches ! que l ’em pire et tout l’univers soum is obéis­
sent à César, ton neveu, puisque Énée est ton frère! Fais en sorte
P ræ m ia n e c C h iro n a b A ch illi ta lia c e p it,
P jth a g o r æ q u e f e r u n t n o n n o c u is s e N u m a m .
N o m in a n e u r e f e r a m lo n g u m c o lle c ta p e r æ v u m ,
D isc íp u lo p e rii s o lu s a b ip s e m eo .
D um d a m u s a rm a tib i, d u m te , la s c iv e , d o c e m u s ,
H æ c te d is c íp u lo d o n a m a g is te r h a b e t.
S eis ta m e n , u t liq u id o j u r a t u s d ic e r e p o ssis;
N on m e le g ítim o s s o llic ita s s e to ro s .
S c rip s im u s h æ c is t is , q u a r u m n e c v itta p ú d ic o s
C o n tin g it c rin e s , n e c s to la lo n g a p e d e s .
Die, p r e c o r , e c q u a n d o d id ic isti fa lle re n u p ta s ,
E t la c e r e in c e r tu m p e r m e a ju s s a g e n u s ?
An s i t a b h is o m n is r ig i d e s u b m o ta iib e llis,
Q u a m le v f u rtiv o s a r c e t h a b e re v iro s ?
Q ui t a m e n hoc p r o d e s t, v e ti t i si le g e s e v e ra
C re d o r a d u lt e r i i c o m p o s a s s e n o ta s ?
At tu , sic b a b e a s f e r ie n te s c u n ó la s a g itla s ;
Sic n u n q u a m r á p id o la m p a d e s ig n e v a c e n t;
Sic r e g a t im p e r iu m , t e r r a s q u e c o e rc e a t o m n es
C æ sar, a b Æ n e a q u i tib i f r a t r e n e p o s ;
382
PONTIQUES.
que sa colère ne soit pas im placable, et qu’elle m e fasse expier
ma faute dans un lieu m oins affreux. »
C’est ainsi que je crus, parler à l ’enfant ailé; voici la réponse
que je crus entendre :
« Par les traits que lance m on flam beau, par les traits que
lance m on arc, par ma m ère, par la tête d'Auguste, je le jure,
fès leçons ne m ’ont rien appris que de légitim e, et dans ton Art
il n ’est rien de coupable. Que ne peux-tu justifier égalem ent
tout le reste! Tu sais qu’il est un autre grief qui te fut plus fu­
neste. Quel qu’il soit, car je ne dois pas rappeler ce m alheur, tu
ne peux te dire innocent. Quand tu couvrirais ton crim e du nom
spécieux d ’erreur, la colère de ton ju ge ne fut pas trop sévère.
Cependant, pour te voir, pour te consoler dans ta disgrâce, m es
ailes ont franchi des routes im m enses. J’ai vu ces lieux pour la
prem ière fois, quand, à la dem ande de ma m ère, j ’ai percé de m es
traits la jeune fille du Phase. Si je les revois aujourd’hui après tant
de siècles, c’est pour toi, l’un des soldats les plus chers de toute
m on arm ée. Bannis donc tes craintes ; la colère de César s’adou­
cira, un jour plus heureux viendra com bler tes vœ u x. Ne r e E fûce, s it n o b is n o n im p la c a b ilis ir a ,
M eque loco p le c ti c o m m o d io re v e lit. »
Uæc
e g o v is u s e ra m p u e ro d ix is s e v o lu c ri ;
Hos v isu s n o b is ille d e d is s e s o n o s :
« P er , inea tela, faces, e t për, mea tela, sagittas,
P e r m a tr e m j u r o , G æ sare u m q u e c a p u t,
N il, n is i c o n c e ssu m , n o s te d id ic iss e m a g is tr o ,
A rtib u s e t n u llu m c rim e n in e s s e t u is .
U tque h oc, sic u tin a m d e f e n d e r e c e te r a p o s s e s !
Scis a liu d , q u o d te læ s e r it, e s se m a g is .
Q u id q u id id e s t, n e q u e e n im d e b e t d o lo r ille r e f e r r i ,
N on p o te s a c u lp a d ic e r e a b e ss e tu a .
T u lic e t e rrd i'is s u b im a g in e c rim e n o b u m b re s ,
N on g r a v io r m e r ito v in d ic is i r a fu it.
Ut ta m e n a d s p ic e re m , c o n s o la r e r q u e ja c e n te m ,
L apsa p e r im m e n sa s e s t m ih i p e n n a v ias.
Hæc loca tu in p r im u m v id i, q u u m m a t r e r o g a n te
P h a sia s e s t te lis iixa p u e lla m e is .
Quai nu ne c u r ite r u m p o st scecula lo n g a r e v is a m ,
T u facis, o c a s tr is m ile s a m ic e m e is .
P o n e in c lu s i g itu r ; m ite s c e t C æ saris ira ,
E t v e n ie t v o tis m o llio r h o r a t u is .
LIVRE II I, LET TRE II I .
583
doute pas un long retard : le tem ps que nous désirons appro­
che. Le triomphe du prince répand la joie dans tous les lieux.
Quand sa fam ille en tière, et ses fils, et Livie leu r m ère sont
dans l’allégresse; quand tu es heureux toi-m êm e, père auguste
de la patrie et du triom phateur; quand le peuple te félicite, et
que dans toute la ville l’encen s brûle sur les autels ; quand le
tem ple le plus vénéré offre un accès facile, il faut espérer que
nos prières auront quelque pouvoir. »
Il dit, et disparut dans les airs; ou bien, dans ce m om ent, m es
sens com m encèrent à s’éveiller. Avant de douter que tu n ’ap­
plaudisses à ces paroles, M axime, je croirais que les cygnes
sont de la couleur de-M emnon. Mais non , le lait ne prend pas la
couleur som bre de la poix; et l’ivoire éclatant de blancheur ne
se change pas en térébinthe. Ta naissance est digne de ton ca­
ractère; car tu as le noble cœ ur et la loyauté d’H ercule. L’envie,
ce vice des lâ c h e s, n ’entre pas dans un e âm e élevée, et com m e
la vipère, il se cache et ram pe à terre. Ton grand cœ ur l’em­
porte encore sur ta naissance, et ton caractère n ’est pas a u dessous du nom que tu portes. A insi, que d ’autres tourm enN eve m o ra m tim e a s , te m p u s , q u o d q u æ r im u s , i n s t a t j
G u n c ta q u e læ titiæ p le n a tri u m p h u s h a b e t.
Dum d o m u s, e t n a ti , d u m m a te r L iv ia g a u d e t ;
D um g a u d e s , p a tr i æ m a g n e d u c is q u e p a te r :
D um t i b i g r a t a t u r p o p u lu s, to ta m q u e p e r u r b e m
O m n is o d o r a tis ig n ib u s a r a c a le t ;
D um fa c ile s a d itu s p r æ b e t v e n e ra b ile te m p lu m ,
S p e r a n d u m n o s tr a s p o sse v a le r e p r e c e s .
Dix it ; e t a u t ille e st tenues dilapsus in auras,
C œ p e ru n t s e n s u s a u t v ig ila re m ei.
Si d u b itc m , q u i n h is fav e a s, o M axim e, d ic tis,
M em nonio cycnos e s se c o lo r e p u te m .
Sed n e q u e m u ta t u r n ig r a p ic e la c te u s h u m o r ;
N ec, q u o d e r a t c a n d e n s , l it t e r e b io th u s , e b u r .
C o n v e n ie n s a n im o g e n u s e s t t ib i ; n o b ile n a m q u e
P e c tu s e t H e rc u læ s im p lic ita tis h a b e s.
L iv o r, in e r s v itiu m , m o re s n o n e x it in a lto s ,
U tq u e la le n s im a v ip e ra s e rp it h u m o .
M ens tu a s u b lim is s u p r a g e n u s e m in e t ip su m ,
G r a n d iu s in g e n io n e c t i b i n o m e n in e s t.
384
PONTI QUES.
tent les m alheureux et se plaisent à se faire craindre, qu ils
s'arm ent d’un aiguillon trem pé dans un fiel mordant; toi, lu sors
d’une famille accoutum ée à protéger les suppliants. C es parm i
eux que je te prie de m e com pter.
LETTRE QUATRIÈME
A R U F IN
ARGUM ENT
11 r e c o m m a n d e à R u fin s o n p o è m e s u r le t r i o m p h e d e l ’ill y r i e . 11 a v o u e
q u e s o n o u v r a g e e s t a u - d e s s o u s d u s u j e t ; m a i s l 'a f f a i b li s s e m e n t d e s o n
g é n ie , s o n é lo i g n e m e n t d e R o m e , le s m a l h e u r s d e l'ex il-, l a n a t u r e m ê m e
d e l ’é lé g ie , v o ilà c e q u i d o it l ’e x c u s e r . E n l in , i l p r é d i t à T i b è r e u n s e ­
c o n d t r i o m p h e s u r la G e r m a n ie .
T on Ovide t’envoie de la ville de Tom es ces lign es qui t’apporlent des vœ ux sincères; il te dem ande, Rufin, ta faveur pour
E rg o a lii n o c e a n t m is e ris , o p te n tq u e tim e r i ,
T in c ta q u e m o rd a c i s p ic u la fe lle g é r a n t.
At tu a s u p p lic ib u s d o m u s e s t a d s u e ta ju v a n d is :
In q u o r u m n u m é r o m e p r e c o r e sse v elis.
EP I STO LA QUART A
ItU FINO
ARGUM ENTUM
Carmen su urn de triumpho Tiberii Illyrico commendat Rufino ; quod quidem exiguum
esse fatetur ; sed tenuitate ingenui sui, absentia, exsilii calamitatibus, clogiæ ipsius
indole exensandum esse docet. Ad ultimum, alterum quoque triumphum de Germants
omina tur Tiberio.
H,e c tib i n o n v a n a iu p o r ta n tia v e rb a s a lu te ir.,
Naso T o m ita n a m iltit ab u r b e t u u s ;
TIVRE I I I , LET TRE IV.
585
son triomphe, si toutefois ce poëm e est déjà tom bé entre tes
m ains. C’est un travail bien m odeste, bien au-d essou s de tout cet
appareil solenn el; cependant, tel qu’il est, je te prie de le pro­
téger. La force se soutient par elle-m êm e et n’a pas besoin d’un
Machaon ; le m alade, dans le danger, a recours à l’aide d’un m é­
decin. Les grands poëtes n ’ont pas besoin de lecteurs indulgents,
ils captivent les plus rebelles et les plus d ifficiles; pour m oi,
dont les longues souffrances ont affaibli le gén ie, ou qui peutêtre n’en eus jam ais, languissant et sans force, je ne m e sou­
tiens que par votre bonté. Si tu m e la retires, je croirai que tout
m ’est ravi; et si tous m es ouvrages réclam ent l’appui d’une fa­
veur bienveillante, ce livre surtout a droit à l ’indulgence. Les
autres poëtes furent tém oins des triom phes qu’ils ont décrits :
c ’est quelque chose, que la m ain soit guidée par la m ém oire, et
retrace ce qu’on a vu. Moi, je redis ces bruits publics que mon
oreille avide a eu peine à saisir, et je n ’ai vu que par les yeux de
la renom m ée. Eh quoi! les im pressions, l’enthousiasm e son t-ils
donc les m êm es pour celui qui entend, et pour celui qui voit? Cet
U tq u e su o fav eas m a n d a t, R u fin e, tr i u m p h o ;
In v e s tra s v e n it si ta m e n ille m a n u s .
E s t o p u s e x ig u u m , v a s li^ ju e p a r a t ib u s im p a r ,
Q u ale ta m e n c u m q u e e s t, u t t u e a r e ro g o .
F irm a v a le n t p e r s e , n u llu m q u e M achaona qiio eru n t :
Ad m e d ic a m d u b iu s c o n fu g it ¿ e g e ro p e m .
N on o p u s e s t m a g n is p lac id o le c to re po etis
Q u a m lib e t in v itu m d iflic ile m q u e te n e n t .
Nos, q u ib u s in g e n iu m lo u g i m in u e r e la b o re s ,
A u t e lia m n u llu m fo rs ita n a n te fu it,
V irib u s in firm i, v e s tr o c a n d o re v a le m u s :
Q uem m ih i si d e m a s , o m n ia r a p ta p u te m ,
C u n c ta q u e q u u m m ea s in t p ro p e n s o n ix a fav o re ,
P raecip u u m veniac j u s lia b e t ille lib e r.
S p e c ta tu m v a te s a lii s c rip s e re triu m p h u m .
E s t a liq u id m e m o ri v isa n o ta r e m a n u .
Nos ea vix av id a m v u lg o c a p ta ta p e r a u re m
S c r ip s im u s , a tq u e o c u li fam a f u e re m ei.
S c ilic e t a d fe c tu s s im ile s , a u t im p e tu s id e m ,
R e b u s a b a u d itis c o n s p ic u isq u e v e n it?
T. i.
l22
PONTIQUES.
éclat de l’argent et de l’or, cette pourpre que vous avez vue, ce
n ’est point là ce que m es yeux regrettent ; m ais le tableau des lieux,
mais ces peuples représentés sou s.m ille form es diverses, m ais
l ’image des com bats auraient nourri ma M use; et le visage des
rois, car le visage est l’interprète de la m e , m ’aurait sans doute
inspiré pour m on travail.L es applaudissem ents m êm es du peuple
et ses joyeux transports, il n ’est pas de génie qu’ils ne p u issent
échauffer : à ces bruyantes acclam ations, je m e serais sen ti la
m êm e ardeur que le soldat novice, au son de la trom pette guer­
rière. Mon cœ ur fût-il plus froid que les n eiges, que la glace, que
ces lieux m êm es où je lan gu is, la figure du triom phateur, debout
sur son char d’ivoire, aurait ranim é m es sen s engourdis. Privé
de ce spectacle, n’ayant pu recourir qu ’à des bruits incertains,
j ’ai bien droit d’invoquer l’appui de votre faveur. J’ignorais les
nom s des chefs, les nom s des lieu x; m a Muse connaissait à
peine son sujet. Sur ce grand événem ent, que pouvait en effet
m ’apprendre la renom m ée? que pouvait m ’écrire un ami? A insi,
cher lecteur, j ’ai droit à ton indulgence, s’il m ’est échappé
quelque erreur ou quelque oubli.
380
N ec n ito r a r g e n ti, q u e m v o s v id is tis , e t a u ri,
Quod m ih i d e f u e r it , p u r p u r a q u e ilia , q u e r o r ;
S ed lo ca , sed g e n te s fo rm a tæ m ille fig u ris
N u tr îs s e n t c a rm e n , p r æ lia q u e ip sa , m e u m .
E t r e g u in v u ltu s , c e rtis s im a p ig n o ra m e n tis ,
J u v is s e n t a liq u a f o rs ita n ill u d o p u s .
P la u sib u s ex ip sis p o p u li, læ to q u e fa v o re ,
.
In g e n iu m q u o d v is in c a lu is s e p o te s t.
T a m q u e ego s u m s is se m t a l i c la n g o re v ig o re m ,
Q uam r u d is a u d ita m ile s a d a rm a tu b a .
P e c to r a s in t n o b is n iv ib u s g la c ie q u e lic e b it,
111a
A tq u e h o c , q u e m p a tio r , frig id io r a lo co ,
d u c is fac iè s, i n c u r r u s ta n tis e b u rn o ,
E x c u te r e t f r ig u s s e n s ib u s o m n e m eis.
ilis ego d e fe c tu s, d u b iis q u e a u c to r ib u s u s u s ,
Ad v e s tr i v e n io j u r e fav o ris o p e m .
Nec m ih i n o ta d u c u m , n ec s u n t m ih i n o ta lo c o ru m
N om ina : m a le ria m vix h u b u e re m a n u s .
P a rs q u o ta de t a n t i s r e b u s , q u a m fam a r e f e r r e ,
A ut a liq u is n o b is s c rib e re p o s s e t, e ra t?
Quod m ag is, o le c to r, d e b e s ig n o s c e re , si q u id
E r ra tu m e s t illic , p r æ t e r i tu m v e m ih i.
LIV RE I I I , LETTRE IV. '
387
D’ailleurs m a lyre, habituée aux plaintes éternelles de son
m aître, ne s'est prêtée qu’avec peine aux accents de la joie.
Après une si longue désuétude, les m ots heureux refusaient de
s’offrir à m on esprit; la joie avait pour m oi quelque chose d’é­
trange : com m e les yeux peu accoutum és à la lum ière redoutent
le soleil, de m êm e m on esprit n’osait se livrer à la joie.
De plus, i f n ’est rien qui plaise autant que la nouveauté; un
hom m age trop tardif n’obtient aucune faveur. Tous les vers que
d’autres ont écrits à l’envi sur ce glorieux triom phe, depuis long­
tem ps sans doute le peuple les a lus : c’était à des lecteurs
altérés qu’ils offraient ce breuvage, et la coupe que je leur pré­
sente les trouve rassasiés : c’était une eau fraîche qu’ils bu­
vaient, c ’est une eau tiède que je leur verse. Je ne suis pas resté
oisif, la paresse n ’est pas cause de m on retard; m ais j’habite le
rivage le plus reculé du vaste Océan : pendant que la nouvelle
arrive en ces lieux, que m es vers se font à la hâte, et que m on
ouvrage term iné parvient jusqu’à vous, une année peut s’écou­
ler. Et pourtant il n ’est pas indifférent que votre m ain soit la
prem ière à cueillir des roses encore intactes, ou qu’elle ne
trouve plus que quelques roses oubliées. E st-il donc étonnant,
Adde, quod, adsiduam dom ini m editata querelam ,
Ad læ tu m c a rm e n v is m e a v e rs a ly ra e s t.
Vix b o n a p o s t ta n to q u æ r e n ti v e rb a s u b ib a n t,
E t g a u d e re a liq u id , r e s m ih i v isa nova e s t.
U tq u e r e f o r m id a n t i n s u e tu m lu ra in a so te m ,
Sic a d læ titia m m e n s m e a s ig n is e r a t .
E
st quoque
c u n c la ru m n o v ita s c a ris sim a re r u m ,
G ra tia q u e officio, q u o d m o ra t a r d a i , a b e s t.
C e te ra c e r t a ti m d e m a g n o s c rip ta t r iu m p h o
J a m p r id e m p o p u li s u s p ic o r o re le g i.
I lia b i b it s itie n s , le c to r m e a p o c u la p le n u s :
llla r e c e n s p o ta e s t, n o s tr a te p e s c it a q u a .
N on e g o cessavi, n e c fe c it i n e r t ia s é ru m :
U ltim a m e v a s ti s u s ti n e t o ra f r e ti.
D um v e n it h u e r u m o r , p r o p e r a ta q u e c a rm in a fiu n t,
F a c ta q u e e u n t a d vo s, a n n u s a b is s e p o te s l.
N ec m in im u m r e f e r t , i n ta c ta r o s a r ia p r im u s ,
An s e ra c a rp a s p æ n e r e l i c t a m a n u .
388
PONTIQUES.
quand le parterre est épuisé de ses fleurs les plus belles, que je
n ’aie pas fait une couronne digne de mon héros?
Qu’aucun poëte ne s’im agine qu’ici je veuille critiquer ses
vers; ma Muse n'a parlé que pour elle. Poètes, un culte com m un
nous unit, si toutefois un m alheureux peut être adm is dans vos
chœ urs. Am is, vous fûtes toujours pour m oi la m eilleure partie
de m oi-m êm e, et m on cœ ur est encore au m ilieu île vous pour
vous aimer. Qu’il m e soit donc perm is de recom m ander m es
vers à votre faveur, puisque m oi-m êm e je ne puis parler pour
leur défense. Ce n ’est guère qu'après sa m ort qu’un écrivain
peut p la ire;.l’envie s’attaque aux vivants, et les déchire d’une
dent injuste. Si une vie m alheureuse est une sorte de m ort, je
puis dire que la terre attend m es restes, et qu’à m on trépas il ne
m anque que le tombeau. Enfin, quand de toutes parts on criti­
querait le fruit de m on travail, personne ne blâm era m on zèle.
Si j ’ai m anqué de forces, m on intention du m oins m érite des
louanges; et l’intention, je le pense, suffit aux dieux. C’est par
elle que le pauvre lu i-m êm e est bienvenu dans leu rs tem ples,
et qu’une brebis im m olée leur plaît autant qu’un taureau. Telle
Quid m irum , lectis exhausto floribus horto,
Si d u c e n o n fa c ta e s t d ig n a c o ro n a su o ?
Deprecor,
h œ c v a tu m c o n tr a s u a c a rm in a n e q u is
D icta p u te t : p ro s e M u s a lo ç u la m ea e s t.
S u n t m ih i v o b isc u m c o m m u n ia sa c ra , p o e tæ ,
I n v e s tro m is e ris s i lic e t e s se c h o ro .
M agnaque p a rs a n im æ m ec u m v ix islis, a m ic i :
Ila c ego n o n a b s e n s vos q u o q u e p a rte colo.
S in t i g itu r v e stro m ea c o m m e n d a ta fa v o ri
C a rm in a , n o n p o ssu m p ro q u ib u s ip se lo q u i.
S c rip ta p la c e n t a m o rte f e r e : q u ia læ .ilere vivos
L ivor, e t in ju s to c a rp e r e d e n te s o le t.
Si g e n u s e s t m o rlis m a ie v iv e re , t e r r a m o r a t u r ,
E t d e s u n t fa tis sola s e p u lc r a m e is .
D enique opus n o s tr æ c u lp e tu r u t u n d iq u c c u ræ ,
O fficium n e m o , q u i r e p r e lie n d a t, e r it.
U t d e s in l v ire s , ta m e n e s t la u d a n d a v o lu n ta s :
H ac ego c o n te n to s a u g u r o r e sse Deos.
II iec facit, u t veniat pauper quoque g ralu s ad aras,
E t p la c e a t cæso n o n m in u s a g n a bove.
LIVRE I I I , LET TRE IV.
389
était aussi la grandeur du sujet, que, pour le chantre sublim e
de l’Iliade, c’eut été un lourd fardeau à soutenir. Et puis le
faible char de l ’élégie ne pouvait, sur ses roues inégales, sup­
porter le poids énorm e d’un tel triom phe.
Je ne sais de quelle m esure je vais m aintenant m e servir. Ta
conquête, fleuve du Rhin, nous présage un autre triom phe. Les
poètes ne se trom pent pas ; leurs présages se réalisent. Jupiter
réclam e déjà un second laurier, quand le prem ier est vert en­
core. Et ce n’est pas m oi qui te parle, m oi, relégué sur les bords
de l’Ister, de ce fleuve que boit le Gète indom pté; c'est la voix
d ’un dieu : un dieu est dans m on cœ u r; c ’est un dieu qui
m ’inspire l’avenir que je révèle. Pourquoi tarder, Livie, à pré­
parer le char et la pom pe triom phale? la victoire ne te perm et
plus de différer. La perfide Germanie jette ses arm es qu’elle
m audit. Bientôt tu conviendras de la vérité de m on présage;
crois-m oi, dans peu l’événem ent le justifiera : ton tils, dans un
second triom phe, s’avancera de nouveau sur le char qui le porta
naguère ; apprête la pourpre pour en revêtir ses épaules victo­
rieuses ; la couronne reconnaîtra d’elle-m êm e la tête qu’elle a
R e s q u o q u e ta n l a f u it , q u a n tæ s u b s is te r e s u m m o
llia d o s v a ti g r a n d e f u is s e t o n u s .
F e r r e e lia m m o lle s e le g i ta m v a s ta tr i u m p h i
P o n d é r a d is p a r ib u s n o n
p o t u e r e r ô tis .
Quo p e d e n u n c u t a r , d u b ia e s t s e n te n tia n o b is :
A lte r e n im d e t e , R h e n e , tri u m p h u s a d e st.
I r r i t a v e r o r u m n o n s u n t p r æ s a g ia v a tn m :
D anda Jo v i la u r u s , d u m p r i o r ilia v ire t.
N cc m e a v e rb a le g is , q u i s u m s u b m o tu s a d I s tr u m ,
N on b e n e p a ia t is flu m in a p o ta G elis ;
l s la Dei vox e s t : D eus e s t in p e c to r e n o s tr o :
H æ c d u c e p r æ d ic o v a tic in o r q u e Deo.
Q uid c e ss a s c u r r u r a p o m p a m q u e p a r a r e triu m p h is ,
L iv ia ? j a m n u lla s d a n t tib i b e lla m o ra s .
P e rlîd a d a m n a ta s G e rm a n ia p r o jic it lia sta s
J a m p o n d u s d i te s o m en h a b e r e m e u m .
C re d e , b r e v iq u e iid es a d e r i t ; g e r a in a b it h o n o rc m
F iliu s , e t j u n c t i s , u t p r iu s , i b i t e q u is .
P ro m e , q u o d in jic ia s h u m e r is v ic to r ib u s , o s tr u m :
Ip sa p o te s t s o litu m n o s s e c o ro n a c a p u t.
i ‘2
390
PO NTI QÜE S.
déjà parée. Que le bouclier, que le casque rayonnent de l’éclat
de l’or et des pierreries ; qu’au-d essu s des guerriers enchaînés
s’élèvent des arm es en trophées; que l'ivoire nous représente
des villes ceintes de tours et de rem parts ; et qu’à la vue de
ces im ages, nous croyions voir la réalité. Que le Rhin en deuil
cache, sous ses roseaux brisés, sa chevelure en désordre, et qu’il
roule des ondes teintes de sang. Déjà les rois captifs réclam ent
les insignes de leur royauté barbare, et ces tissu s plus riches
que leur fortune p résente. Dispose enfin tout cet appareil, que
t’a souvent dem andé, que te dem andera souvent encore l ’in­
dom ptable valeur de ta fam ille. Dieux qui m ’inspirez l ’avenir
que j’ai révélé, faites que bientôt l’événem ent justifie m es pa­
roles.
S c u ta , sed e t galeæ g e m m is r a d i e n tu r e t a u ro ,
S te n tq u e s u p e r v in c to s t r u n c a tro p æ a v iro s.
O ppida t u r r i t i s c in g a n tu r e b u rn e a m û ris •
F ic ta q u e re s v e ro m o re p u t e t u r a g i .
S q u a llid u s im m isso s f ra c ta s u b a r u n d in e c rin e s
R h e n u s , e t in fe c ta s s a n g u in e p o r t e t a q u a s .
B a rb a ra ja m c a p ti p o s c u n t in s ig n ia re g e s ,
T e x ta q u e f o r tu n a d iv itio r a s u a .
E t q u æ p r æ te r e a v i r t u s in v ic ta tu o r u m
S æ pe p a r a ta tib i, sæ p e p a r a n d a fac it.
Dî, q u o ru m m o n itu s u m u s e v e n tu r a lo c u ti,
V e rb a , p re c o r, c e le ri n o s tr a p r o b a te fide.
LIVRE I I I , LETTRE V.
591
LETTRE CINQUIÈME
A
M A X I M U S COTT A
ARGUMENT
C o tta l u i a f a i t le p l u s g r a n d p l a i s i r e n l u i e n v o y a n t u n d i s c o u r s q u ’il a
p r o n o n c é d e v a n t le t r i b u n a l d e s c e n lu r a v ir s . L e p o è te le p r i e d e l u i e n ­
v o y e r s o u v e n t l e f r u i t d e s e s tr a v a u x .
l ’e n g a g e e n m ê m e t e m p s à se
s o u v e n ir s a n s c e s s e d 'u n a m i a b s e n t , d o n t le p l u s g r a n d p l a i s i r e s t d e
p e n s e r à lu i.
11
Tu ne sais'd ’où te vient la lettre que tu lis? elle vient de ces
lieux où l’Ister se jette dans l’onde azurée des m ers. Au nom du
pays, tu dois reconnaîlre l’auteur, Ovide, ce poêle que son génie
a perdu. Ces vœ ux, qu’il aim erait m ieux t’apporter lu i-m êm e,
il te les en voie, Cotta, du m ilieu des Gètes sauvages. Digne hé­
ritier de la parole de ton père ! j ’ai lu cet éloquent discours que
tu as prononcé dans le Forum . Quoique, dans un e lecture ra-
EPISTOLA QUINTA
MAXI MO COTTÆ
ARGUM ENTUM
Submissam sibi a Cotta orationem, in judicio centumvirali habitam, gratissimam fuisse
prædicat, utque sæpe studii sui pignora sibi irapertiat, precatur. Monet simul, ut absentis amici sedulo meminerit ; se saltem ipsius cum voluptate recordari.
Q uasi legis, unde
tîb i m i t t a t u r e p is to la , q u æ r is ?
H in c , u b i c æ r u le is j u n g i t u r I s te r a q u is .
U t r e g io d ic ta e s t, s u c c u r r e r e d e b e t e t a u c to r ,
L æ su s a b in g e n io N aso p o e ta su o ;
Q ui t ib i , q u a m m a lle t p r æ s e n s a d f e r r e sa lu te m ,
M ittit a b h i r s u t is , M axim e C o tta , G eR s.
L e g im u s , o ju v e n is p a tr i i n o n d e g e n e r o r is ,
Dicta tibi pleno verba diserta Foro.
392
PORTIQUES.
pide, j ’y aie consacré bien des heures, je me plains cependant
de sa brièveté ; m ais je l’ai rendu plus long en le relisant souvent,
et j ’y ai toujours trouvé le m êm e plaisir. Quand, après tant de
lectures, un ouvrage ne perd rien de son agrém ent, c est par son
m érite, et non par la nouveauté qu il plaît. Heureux ceux qui ont
pu t’entendre le prononcer toi-m êm e, et jouir d’une voix si élo­
quente ! En effet, quelque douce que soit la saveur de l’eau qu’on
nous apporte, il est plus doux de boire à la source m êm e ; il est
plus agréable de cueillir un fruit, en abaissant soi-m êm e la
branche, que de le prendre sur un plat ciselé.
Si je n’avais été coupable, si ma Muse n e m ’avait exilé, cet
ouvrage que j’ai lu, je l’aurais entendu de ta bouche; peut-être
m êm e, com m e cela m ’est arrivé souvent, choisi parm i les cen tum virs, aurais-je com m e juge entendu ton discours. Une plus
grande joie aurait rem pli m on cœ ur, quand, entraîné par tes
paroles, je t’aurais donné m on suffrage. Puisque le destin a voulu
qu’éloigné de vous et de la patrie, je vécu sse parm i les Gètes
barbares, envoie-m oi souvent, je te prie, les fruits de tes éludes,
afin que j ’aie le plaisir, le seul qui m e soit perm is, de croire, en
Quæ , q u a n q u a m lin g u a m ih i s u n t p r o p e r a n te peu h o r a s
L e c ta s a tis m ilita s, p a u c a fu is s e q u e r o r .
P lu ra sed h æ c feci re le g e n d o sæ p e ; n e c u n q u a m
N on m ih i, q u a m p r im o , g r a ta f u e r e m a g is .
Q u u m q u e n ih il to tie s lèc ta e d u lc e d in e p e rd a n t,
V irib u s ilia s u is , n o n n o v ila te , p la c e n t.
Felices, q u ib u s h æ c ipso c o g n o s c e re in a c tu ,
E t ta m fac u n d o c o n tig it o re f r u i !
N am , q u a n q u a m s a p o r e s t a d la ta d u lc is in u n d a ,
G ra tiu s e x ip so fo n te b i b u n t u r a q u æ ;
E t m a g is a d d u c to p o m u m d e c e r p e r e ra m o ,
Q uam de c æ la ta s u m e r e la n c e , ju v a t .
A t n isi p e c c a s s e m , n is i m e m ea M usa fu g a s s e t,
Quod le g i, tu a vox e x h ib u is s e t o p u s,
U tq u e f u is o l it u s , s e d is s e m fo rs ita n u n u s
De c e n tu m ju d e x in tu a v e rb a v iris .
M ajor e t im p le ss e t p r æ c o rd ia n o s tr a v o lu p ta s ,
Q uum t r a h e r e r d ic tis a d n u e re m q u e tu is .
Q uem q u o n ia m fa tu m , v obis p a tr ià q u e r e lic tis ,
I n te r in h u m a n o s m a lu it e s se G e ta s,
Quod lic e t, u t v id e a r te c u m m a g is e sse , le g c n d o ,
S æ p e, p re c o r, s tu d ii p ig n o ra m ille t u i :
LI VRE I I I , L E T T R E V.
393
te lisant, être plus près de toi. Suis mon exem ple, si tu ne dédaignes de m e prendre pour ton m odèle, toi qui serais le m ien à
plus juste titre. Je tâche, m oi qui depuis longtem ps ne vis plus
pour vous, Maximus, je tâche de vivre encore par m on génie. Que
par un juste retour m es m ains reçoivent souvent aussi des m onu­
m ents de tes travaux; ils m e seront toujours précieux.
Dis-moi cependant, toi qui te nourris des m êm es études que
m oi, ces études m êm es m e rappellent-elles à ton souvenir?
Quand tu lis à tes am is des vers que tu viens d’achever, ou, ce
qui t’arrive souvent, quand tu leur dem andes d’en lire, ton cœ ur
se plaint-il quelquefois, ne sachant ce qui lui manque? Oh! sans
doute, il sent qu ’il lui m anque quelque chose. Toi qui si souvent
parlais de m oi en m a présence, m aintenant le nom d'Ovide so rt-il
encore de ta bouche? Pour m oi, puissé-je périr victim e de l’arc
des Gèles, et tu sais com bien ce châtim ent pourrait suivre de
près m on parjure, si, tout absent que je su is, je ne te vois
presque à tous les instan ts. Grâces aux dieux, l’esprit peut aller
où il veut; quand par lui j ’arrive-invisible au m ilieu de Rom e,
souvent je parle avec toi, souvent je t’entends parler. J’aurais
E x e m p lo q u e m e o , n is i d e d jg n a r is id ip s u m ,
U te re : q u o d n o b is r e c t iu s ip s e d a re s .
N a m q u e e go, q u i p e rii ja m p r id e m , M axim e, v o b is,
In g e n io n i to r n o n p e riis s c m eo.
R e d d e v ice m ; n e c r a r a tu i m o n u m e n ta la b o ris
A c c ip ia n t n o s tr æ , g r a t a f u tu r a , m a n u s .
Die ta m e n , o ju v e n is s tu d io r u m p le n e m e o r u m ,
E c q u id a b b is i p s is a d m o n e a re m ei ?
E c q u id , u b i a u t r e c ita s fa c tu m m o d o c a rm e n a m ic is ,
A ut, q u o d s æ p e so le s, e x ig is u t r e c i te n t ,
I n le r d u m q u e r i t u r tu a m e n s , o b lita q u id a b s it?
N escio q u id c e r t e s e n tit a b e ss e s u i ;
U tq u e lo q u i d e m e m u ltu m p r æ s e n te so le b a s,
N u n c q u o q u e N asonis n o m e n in o re lu o e st?
Ip^e q u id e m G etico p e re a m v io la lu s a b a re u ,
E t, s it p e r j u r i q u a m p ro p e p œ n a , v id es,
T e n isi m o m e n tis v id eo p æ n e o m n ib u s a b s e n s :
G ra tia Dis, m e n ti q u o lib e t ire lic e t.
Hac u b i p e r v e n i, n u lli c e r n e n d u s ,i n u r b e m ,
S æ pé lo q u o r te c u m , sæ pe lo q u e n te f ru o r .
394.
P ON T I Q U E S
peine à dire com bien je jouis alors, com bien ces m om ents sont
doux à ma pensée Alors, tu peux m ’en croire, il m e sem ble
qu’adm is dans le céleste séjour, je converse avec les heureux
habitants du ciel. Puis, quand je m e retrouve ici, j’ai quitté le
ciel et les dieux ; et la terre du Pont est bien voisine du Styx.
Si c’est contre la volonté du destin que j’essaie d’en sortir,
Maxime, délivre-m oi d’un espoir inutile.
LETTRE
A UN
DE
SIXIÈME
S E S A M ES
ARGUMENT
L e p o ë te p r o u v e à u n d e s e s a m is , q u i n ’a v a it p a s v o u lu ê t r e n o m m é
d a n s s e s v e r s , q u e c e tt e c r a i n te j e t t e d e l ’o d ie u x s u r A u g u s te , d o n t la
c l é m e n c e e s t a sse z c o n n u e . Il l ’e n g a g e à a i m e r l ’e x ilé o u v e r t e m e n t e t
s a n s r ie n c r a i n d r e , o u , d u m o in s , e n s e c r e t.
C ’e s t Ovide qui envoie des bords de l ’Euxin cette courte épitre
à son am i qu’il a failli nom pier. Mais si sa m ain peu discrète
T u m , m ih i difficile e s t, q u a m s it b e n e , d ic e r e ; q u a m q u e
C a n d id a ju d ic iis h o r a s it ilia m e is .
T u m m e , si q u a fid es, c œ le s ti s e d e re c e p tu m ,
C um f o r tu n a tis s u s p ic o r e s s e D eis.
R u rs u s , u t h u e r e d i i , c œ lu m S u p e r o s q u e r e lin q u o ;
A S ty g e n e c lo n g e P o n tic a d i s ta t h u m u s .
U nde ego si fa to n i t o r p r o liih e n te r e v e r ti ,
S p e m s in e p r o fe c tu , M axim e, to ile m ih i.
EPISTOLA SEXTA
AM 1C0RUM CUIDAM
ARGUM ENTUM
Amico, qui nominari a poeta noluerat, ostendit, eatn reverentiam in Augustum, cujus
clementia sil notissima, invidiosam esse; vel aperte tutus, vel latenter sallem ut exsulem amet, hortalur.
N as o su o , n o m e n p o s u it c u i pæne, so d a li
M ittit ab E u x in is h o c b re v e c a rm e n a q u is .
LI VRE I I I , LETTRE VI.
395
avait écrit ton nom , peut-être ce tém oignage d’am itié aurait-il
excité tes plaintes. Et pourtant, quand d’autres n ’y voient au­
cun danger, pourquoi seul dem andes-tu que m es vers ne te
nom m ent pas? Je pu is t’apprendre, si tu l’ignores, com bien,
dans sa colère, César a de clém en ce. M oi-même je ne pourrais
rien ôter au châtim ent que je su bis, si j’étais forcé d’être juge
dans m a propre cause. César ne défend pas qu’on se souvienne
d’un ami ; il n ’em pêche pas que je reçoive de tes lettres, et toi
des m ien nes. Ce ne serait pas un crim e pour toi de consoler un
am i, de soulager par de douces paroles sa cruelle destinée. Pour­
quoi, redoutant ce qui n ’est pas dangereux, vien s-tu, par les
craintes, jeter de l ’odieux sur d’augustes divinités?
Nous avons vu parfois des hom m es atteints de la foudre se
ranim er, être rappelés à la vie sans que Jupiter s'y opposât.
Quand N eptune eut brisé le vaisseau d’Ulysse, Leucothée ne re­
fusa pas de le secourir dans son naufrage.' Crois-m oi, les divi­
nités du ciel épargnent les m alheureux, elles ne les persécutent
pas toujours, elles ne les accablent pas sans relâche. Or, il n ’est
A t, si c a u ta p a ru m s c rip s is s e t d e x tr a , q u is e sse s.
F o r s ita n o fficio p a r t a q U erela fo re t.
■C u r ta m e n , h o c a liis t u tu m c r e d e n tib u s , u n u s ,
A d p e lle n t n e te c a rm in a n o s tr a , ro g a s ?
Q u a n ta s i t i n m e d ia d e m e n t i a C æ saris i r a ,
Ex m e, s i n e s c is , c e r t io r e sse p o te s .
llu i c e g o ,
quam
p a ti o r , n il p o s s e m d e m e r e p œ n æ ,
Si ju d e x m e r i ti c o g é re r e s se m e i.
N on v e ta t ille s u i q u e m q u a m m e in in is s e so d a lis,
N ec p r o h ib e t t i b i m e s c rib e re , te q u e m ih i .
Nec s c e lu s a d m itta s , s i c o n s o le ris a m ic u m ,
M ollibus e t v e rb is a s p e ra fa ta le v e s .
C u r, d a m tu ta tim e s, fac is u t r e v e r e n tia la lis
F i a t in a u g u s to s in v id io s a b e o s ?
F ulminis adflatos in terd u m vivere telis
V id im u s , e t r e iic i, n o n p ro h ib e n t!: Jo v e :
N ec, q u ia N e p tu n u s n a v e m la c e r a r a t U lyssls,
L e u c o tlie e n a n ti f e r r e n e g a v it o p e in .
C re d e m ih i, m is e ris c œ le s tia n u m in a p a rc u n t,
N ec s e m p e r læ s o s e t s in e fin e p r e m u n t.
396
PONT IQU ES.
pas de dieu plus m odéré que notre p rince; il sait tem pérer sa
puissance par la ju stice; il vient de lui élever un tem ple de
m arbre, depuis longtem ps elle en avait un dans son cœ ur. Sou­
vent Jupiterlar.ee sa foudre au hasard, et ceux q u elle frappe ne
sont pas tous égalem ent coupables. De tous ceux que le dieu des
m ers engloutit dans ses ondes cru elles, com bien peu m éritent
de périr dans les flots ! Les plus braves succom bent dans les ba­
tailles, et le dieu Mars, j ’en appelle à son propre jugem ent, est
souvent injuste dans le choix de ses victim es. Mais n ou s, que
César a condam nés, si tu nous interroges nous-m êm es, tous nous
avouerons que nous avons m érité notre châtim ent. Je dirai plus ;
pour les victim es de Mars, ou des ondes, ou des feux célestes, il
n ’est plus d’espoir de salut; et plusieurs, d ’entre nous doivent à
César leur grâce ou le sou lagem ent de leur peine. Fasse le ciel
que j’augm ente ce nom bre !
Tel est le prince dont nous som m es les su jets, et tu crois
t’exposer en conversant avec un proscrit? Tes craintes seraient
fondées, peut-être, sous l’em pire d’un Busiris ou du tyran qui
brûlait ses victim es dans un taureau d’airain. Cesse de calom P r in c ip e n e c n o s lr o D eus e s t m o d e r a ti o r u l lu s :
Ju stitia vires lem perat ille suas.
N u p e r e a m C æ sar, la c to d e m a r m o re te m p lo ,
J a m p r id e m p o s u it m e n tis in æ d e su æ .
J u p p ite r in m u lto s t e m e r a r ia f u lm in a to r q u e t ,
Qui p œ n a m c u lp a n o n m e r u e r e p a r i .
O b r u e r it sæ v is q u u m tô t Deus æ q u o r is u n d is ,
E x illis m e r g i p a rs q u o ta d i g n a f u i t ?
Q uum p e r ç a n t a c ie f o rlis s im a q u æ q u e , s u b ip so
J u d ic e , d e le c tu s M a rtis in iq u u s e r i t .
At, s i f o rte v e lis i n n o s i n q u ir e r e , n e m o e s t
Qui s e , q u o d p a i i i u r , c o m m e ru is s e n e g e t.
A dde, q u o d e x tin c to s v e l a q u a , v e l M arte, vel ig n i,
N u lla p o te s t ile r u m r e s litu is s e d ies.
R e s titu it m u lto s , a u t p œ n æ p a r t e le v a v it
C æ sar ; e t, in m u ltis m e v e lit e s s e , p r e c o r .
A n tu , quum tali populus sub principe sim us,
A dloquio p ro ru g i c re d is , in e s s e m e tu m ?
F o rs ita n hæ c d o m in o B u s irid e j u r e tim e re s ,
A ut so lito c la u so s u r e r e in æ re v iro s .
LIVRE I I I , LETTRE VI.
597
nier un cœ ur com patissant par tes vaines terreurs; pourquoi
redouter d’affreux écu eils au m ilieu d’une onde paisible ? Moim êm e je m e trouve à peine excusable de vous avoir écrit d’abord
des lettres sans nom ; m ais, dans m a stupeur, l ’effroi m ’avait ôté
l’usage de ma raison, e t cette disgrâce soudaine .avait anéanti
m on âm e ; redoutant m a fortune, et non la colère de m on juge,
m on nom m ’effrayait m oi-m êm e en tête de m es lettres. Rassuré
désorm ais, perm ets à un poète reconnaissant de placer dans ses
vers des nom s qu’il chérit. Ce serait une honte pour tous deux,
si, m algré notre longue intim ité, tu ne paraissais jam ais dans
m on livre. Que cette crainte pourtant ne trouble pas ton som ­
m eil; m on am itié n ’ira pas plus loin que lu ne voudras : je tairai
ton nom , ju sq u ’à ce que tu in ’aies perm is de le dire. Je ne
forcerai personne d’accepter m es hom m ages. Tu pourrais sans
crainte m ’aim er ouvertem ent ; m ais si tu y vois du danger, ne
cesse pas du m oin s de m ’aim er en secret.
D e sin e m ite m a n im u m v a n o in f a m a r e t im o ré :
Sæ va q u id in p la c id is sa x a v e r e r is a q u is ?
Ip s e e go, q u o d p rim o s c rip s i s in e n o m in e v o b is,
Vix e x c u sa ri p o s s e m ih i v id e o r.
Sed p a v o r a d to n ito r a t i o n is a d e m e r a t u s u m ;
C e s s e ra t o m n e n o v is c o n s iliu m q u e m a lis,
F o r tu n a m q u e m e a ra m e tu e n s , n o n v in d ic is i r a m ,
T e r r e b a r titu lo n o m in i s i p s e m e i.
H a c te n u s a d m o n itu s m e m o r i c o n c é d é p o e tæ ,
P o n a t u t in c h a r tis n o m in a c a ra s u is .
T u r p e e r i t a m b o b u s , lo n g o m ih i p r o x im u s u s u ,
Si n u l la l ib r i p a r t e le g a r e m e i.
Ne t a m e n is te m e tu s s o m n o s t ib i r u m p e r e p o s s it ;
-
N on u l t r a , q u a m v is, o fficio su s e ro :
T e q u e te g a m , q u i s is , n isi q u u m p e rm is e r ia ip se .
C o g e tu r n e m o m u n u s h a b e re m e u m .
T u m o d o , q u e m p o te r a s ve! a p e r te t u t u s a m a re ,
Si r e s e s t a n c e p s i s t a , l a t e n te r a m a .
T . I.
25
PON TIQU ES.
398
LETTRE SEPTIÈME
A SES
A M IS
a r g u m e n t
11 a c c u s e
d e t i m i d i t é s e s a m is e t s a f e m m e ; e t , r e n o n ç a n t à t o u t e s p o ir d e
r e t o u r , il a s s u r e q u ’i l m o u r r a c o u r a g e u s e m e n t d a n s l e p a y s d e s G è te s.
L e s paroles m e m anquent pour une dem ande tant de fois r é ­
pétée; j’ai honte enfin de ren ouveler sans cesse des prières inu­
tiles. Et vous, sans doute, vous lisez avec ennui des vers qui se
ressem blent tous, et vous connaissez d’avance ce que je de­
m ande. Vous savez ce que contien t m a lettre, avant d’avoir dé­
taché les liens qui l ’entourent. Je vais donc changer le sujet de
m es vers, pour ne pas aller toujours contre le courant du fleuve.
Pardonnez, m es am is, si j ’ai trop com pté sur vous : c ’est une
faute dans laquelle je ne retom berai plus. On ne dira plus que
EPISTOLA SEPTIMA
AM ICIS
ARGUM ENTUM
Amicos e t uxoreni lim idilalis insim ulat, seque, abjccta spe red eu n d i, lo rtile r Geticis in
finibus m o ritu ru m p ro lite tu r.
Verba m ihi desunt eadem lam
sæ pc
ro g a n ti,
J a m q u e p u d e t v a n a s fin e c a r e r e pi e c e s .
T æ dia c o n s im ili fie ri d e c a r m in e v o b is,
Q u id q u e p e ta m , c u n c to s e d id ic is s e r e o r .
N o stra q u id a d p o rte t ja m n o s tis e p is lo la , q u a m v is
C h a rta s it a v in c lis n o n la b e fa c ta s u is .
E r g o m u tc t u r s c rip ti s c n tc n l ia n o s lr i,
Ne to tic s c o n tr a , q u a m r a p i t a m n is , earn.
Quod
b e n e d c v obis s p e ra v i, ig n o sc ilc , a m ic i:
T a lia p e c ca n d i ja m m ih i fin is e r iL
LI VRE I I I , L E T T RE VII.
399
j ’im portune m on épouse : autant elle est fidèle à son m ari, au­
tant elle est tim ide et peu entreprenante. Tu supporteras encore
ce m alheur, Ovide, car tu en as supporté de plus grands : d és­
orm ais aucun fardeau n e saurait t’accabler. Le taureau, n ou­
vellem ent séparé du troupeau, refu se de traîner la charrue, et
dérobe au joug pesant sa tête novice : pour m oi, que le destin
s’est accoutum é à persécuter, depuis longtem ps il n ’est plus de
m aux qui me soient nouveaux. Je suis venu sur les rives des
Gètes; il faut que j ’y m eure, et que la Parque achève ma des­
tin ée, com m e elle l’a com m encée. Qu’ils se livrent à l’espérance,
ceu x que l’espérance ne flatte pas toujours en vain; qu’ils fassent
des vœ ux, ceux qui com ptent sur l’avenir. Le m ieu x, après cela,
c ’est de désespérer à propos, et de reconnaître franchem ent
qu’on est perdu sans ressource.
Nous voyons quelquefois les rem èdes envenim er des b les­
su res, auxquelles il eût m ieux valu ne pas toucher. La m ort est
plus douce pour celui que l’onde engloutit tout à coup, que
pour celui dont les bras s’épuisent en efforts contre les flots sou­
levés. Pourquoi m e suis-je im aginé que je pourrais quitter un
jour les bords de la Scythie, et obtenir un séjour plu s heureux ?
N ec g r a v is u x o r i d ic a r : q u æ s c ilic e t in m e
Q uam p r o b a , ta m tim id a e s t, e x p e rie n s q u e p a ru m .
Hæc q u o q u e , Naso, f e r e s ; e te n im p e jo r a t u li s t i :
J a m t i b i s e n tir i s a r c in a n u lla p o te s t.
D u c tu s a b a r m e n to t a u r u s d e tr e c ta t a r a t r u m ,
S u b t r a h i t e t d u r o co lla n o v ella j u ÿ ) .
N os, q u ib u s a d s u e v it f a tu m c r u d e l i t e r u t i,
Ad m a la ja m p r id e m n o n s u m u s u lla r u d e s .
V e n im u s in G e tic o s fin e s ; m o r i a m u r in illis ,
P a r c a q u e a d e x tr e m u m , q u a m ea c œ p it, e a t .
S p e m j u v e t a m p le c ti, q u æ n o n j u v a t i r r i t a s e m p e r ;
E t, fie ri cupias> si q u a f u lu r a p u te s .
P ro x im u s h u ic g r a d u s e s t, b e n e d e s p e r a r e s a lu te m ,
S e q u e se m e l v e ra s c ire p e rîs s e fid e .
C urando fie ri q u æ d a m m a jo r a v id e m u s
V u ln e ra , q u æ m e liu s n o n t e tig is s e fu it.
M itiu s ille p é r it, s u b ita q u i m e r g i lu r u n d a ,
Q uam su a q u i tu m id is b r a c h ia la s s a t a q u is .
C u r e g o c o n c e p i S e y th ic is m o p o sse c a re r e
F in ib u s , e t t e r r a p r o s p e r io r e f r u i ?
400
PONTIQUES.
Pourquoi ai-je jam ais espéré un adoucissem ent à m es m aux?
Pouvais-je ainsi m éconnaître ma fortune? m es tourm ents en de­
viennent plus cruels: et l ’aspect de ces lieux où se reporte
m on souvenir, renouvelle m es douleurs et recom m en ce m on
exil. Cependant le défaut de zélé de m es am is m ’est encore
m oins funeste que ne l ’eut été l’inefficacité de leurs prières.
Oui, elle est difficile la cause dont vous n ’osez vous charger,
m es amis; m ais, si l’on dem andait, il y aurait une volonté dis­
posée à accorder. Pourvu que la colère de César ne vous ait pas
répondu par un refus, je m ourrai courageusem ent sur les bords
de l ’Euxin.
C u r a liq u id d e m e s p e ra v i le n iu s u n q u a m ?
An f o rtu n a m ih i sic m e a n o ta f u it ?
T o r q u e o r e n g r a v iu s ; r e p e t it a q u e io rm a lo c o ru m
E x siliu m ré n o v â t t r i s t e , r e c e n s q u e f a c it.
E s t ta rn e n u t il iu s , S tu d iu m c e ss a s s e m e o ru m ,
Q uam , q u a s a d m o r i n t, n o n v a lu is s e p re c e s .
M agna q u id e m r e s e s t , q u a m n o n a u d e tis , a m ic i:
Sed si q u is p e te r e t, q u i d a re vel'.et, e ra t.
D um m odo n o n v o b is hoc C æ s a ris i r a n e g a rit,
F o r ti te r E u x in is im m o rie m u r a q u is .
LI VRE I I I , L ET T RE VIII.
LETTRE
40 1
HUITIÈME
A M A X IM E
ARGUMENT
I l e n v o ie à M a x im e u n c a r q u o i s r e m p l i d e t r a i t s : c ’e s t l e s e u l p r é s e n t q u e
p u i s s e lu i f o u r n i r la t e r r e d e S c y th ie . I l le p r i e d ’a g r é e r s o n o f f r a n d e .
J e cherchais quel présent pourraient t’envoyer les cham ps de
Tom es pour te prouver m on tendre souvenir. De l ’argent serait
digne de toi, de l’or plus digne encore; m ais c’est pour les don­
ner que tu aim es ces rich esses : d’ailleurs on n ’extrait de cette
terre aucun m êlai précieux; à peine si l’ennem i perm et au la­
boureur d ’y creuser des sillon s. Souvent une bordure de pour­
pre brille sur tes vêtem ents; m ais la m ain des Sarmates n e sait
pas teindre la pourpre. Les troupeaux n ’y portent que de rudes
toisons, et les fem m es de Tom es n ’ont pas appris l’art de Dallas :
EPI STOLA OCTAVA
M AXIMO
ARGUM ENTUM
Pharetram telis gravidam Maximo mittit, unicum quod Seythica tellus obferat munus
quod ut boni consulat, rogat.
Quæ tib i , q u æ r e b a m , m e m o re m te s t a n ti a c u ra m ,
Dona T o m ita n u s m i t t e r e p o s s e t a g e r.
D ig n u s es a rg e n to , fu lv o q u o q u e d ig n io r a u ro :
Sed te , q u u m d o n a s , is ta j u v a r e s o ie n t.
N ec ta m e n luec loca s u n t u llo p r e tio s a m é ta llo :
H o stis a b a g ric o la v ix s in i t ilia fo d i.
P u r p u r a s æ p e t u o s fu lg e n s p r æ te x it a m ic tu s ;
Sed n o n S a r m a tic a t i n g i t u r ilia m a n u .
V e lle ra d u r a f e r u n t p e c u d e s , e t P a lla d is u ti
A r te T o m ita n æ n o n d id ic e re n u r u s .
402
PO NTI QUE S.
au lieu [de travailler la lain e, les fem m es broient les dons de
Cérès, et portent sur leur tête fatiguée une onde pesante. Ici
l’orm eau n ’est pas revêtu du pam pre de la vigne; on ne voit pas
les branches affaissées sous le poids des fru its. Ici des plaines
hideuses ne produisent que la triste ab sin the, et la terre par ses
fruits prouve com bien elle est am ère. Ainsi dans toute cette
contrée, à la gauche de l’Euxin, m on am itié em pressée n e trouve
rien à t’envoyer. Je t’envoie cependant des traits enferm és dans
un carquois de Scythie : p u issent-ils s’abreuver du sang de tes
ennem is ! Voilà les plum es de cette contrée, voilà ses livres; voilà,
Maxime, la Muse qui règne dans ces lieu x. J’ai honte de t ’en­
voyer des présents qui paraissent de si peu de valeur; je te prie
cependant d’agréer m on offrande.
F e m in a p r o lan a C e re a lia m u n e r a f r a n g it,
S u b p o s ito q u e g rav e m v e rtic e p o r tâ t a q u a m .
N on h ic p a m p in e is a m ic itu r v itib u s u lm u s :
N ulla p r e m u n t ra m o s p o n d é ré p o m a s u o .
T r is tia d é fo rm é s p a r i u n t a b s in th ia c a m p i,
T e r ra q u e d e f ru c tu q u a m s it a ra a r a d o c e t.
Nil i g i t u r io ta P o n t ir e g io n e s in is tr i,
Q uod m ea s e d u lita s m itle r e p o s s e t, e r a t.
C lau sa lam e n m is i S c y th ic a tib i te la p l ia r e l r a :
Ilo s te , p re c o r, fia n t ilia c ru e n t a tu o .
Hos h a b e t h æ c c a la m o s, lios h æ c h a b e t o ra lib e llo s :
H æc v ig et in n o s tr is , M axim e, M usa to c is .
Q uæ q u a n q u a m m isisse p u d e t, q u ia p a rv a v id e n lu r ,
T u ta m e n h æ c, q u æ s o , c o n su le m issa b o n i.
LI VRE I I I , LETTRE IX.
LETTRE
403
NEUVIÈME
A BRUTUS
ARGUMENT
B r u t u s s e p l a i g n a it d e c e q u e le s v e r s d e s o n a m i e x p r i m a i e n t t o u jo u r s la
m ê m e p e n s é e , e t m a n q u a i e n t d e c o r r e c t i o n ; le p o è te r é p o n d q u e , d a n s
s a t r i s t e s s e , s e s a c c e n t s s o n t n é c e s s a i r e m e n t t r i s t e s , e t q u e s a v i e lu i
e s t p l u s p r é c i e u s e q u e la r é p u t a t i o n d e s e s o u v r a g e s .
Tu m e m and es, Brutus, que m es vers sont critiqués par je
ne sais quel censeur, parce que m es lettres renferm ent toujours
la m êm e pensée, que sans cesse je dem ande d’obtenir un sé­
jour m oins éloigné, que sans cesse je m e plains d ’être entouré
de nom breux ennem is. Quoi ! parm i tant de défauts, on n ’en
blâm e qu’un seul ! Si m a Muse n ’en a pas d’autre, je su is con­
ten t. Je vois m oi-m êm e ce qui m anque à m es livres, quoique
chacun vante ses vers au delà de leur m érite. L’auteur applaudit
E P I S T O L A NONA
BRUTO
ARGUM ENTUM
Querenti Bruto, quod heec carmina in eodem versentur argumento, ñeque sint satis
corréela, respondet, se tristem canere trislia, famamque operis sibi viliorem esse
salute sua.
Q uod
s it in h is e a d e m s e n te n t ia , B r ü te , lib c llis ,
C a rm in a n e s c io q u e ra c a r p e r e n o s tr a re f e r s :
N il, n is i, m e , t e r r a f r u a r u t p r o p io r e , r o g a r e ;
E t, q u a m s im d e n s o c in c tu s a b h o s te , q u e r i.
0q u a m
d e in u ltis v itiu in r e p r e h e n d it u r u n u r a !
Hoc p e c c a t s o lu m si m ea M usa, b e n e e s t.
Ip s e ego lib r o r u m v id eo d e lic ta m e o ru m ,
Q u u m s u a p lu s j u s t o c a rm in a q u is q u e p ro b e t.
404
PO NT IQ UE S.
toujours à son œ uvre : ainsi jadis Agrius trouvait peut-être que
les traits de T hersile n ’étaient pas sans beauté; m ais m on ju ge­
m ent ne s’est pas abusé sur ce point, et je ne m e hâte pas d’ai­
m er tout ce que je produis.
Pourquoi donc fais-tu m al, m e diras-tu, si tu vois tes défauts?
pourquoi laisses-tu des fautes dans tes écrits? Ce n ’est pas la
m êm e chose de se sentir m alade et de se gu érir. Tout hom m e
sent son m al; l ’art seul trouve le rem ède. Souvent, tout en dé­
sirant changer un m ot, je le laisse : ce n ’est pas le goût, ce sont
les forces qui m e m anquent. Souvent (pourquoi n ’avouerais-je
pas la vérité?) j ’ai peine à corriger et à supporter le poids d’une
longue fatigue. L’enthousiasm e soutient l’écrivain et allège son
travail; son ouvrage s ’élève et s’échauffe avec son âm e. Mais,
pour la difficulté, la correction l’em porte sur la com position,
non m oins que, pour le gén ie, H om ère sur A ristarque. Ce tra­
vail éteint lentem ent le feu de l ’esprit; c’e st com m e le cavalier
qui retient la bride à un ardent coursier. P u issen t les dieux
com patissants adoucir en ma faveur la colère de César ! pu is­
sent m es cendres être inh um ées dans un e terre paisible, com m e
A u c to r o p u s la u d a t : sic f o r s ita n A g riu s o lim
T h e r s ite n fac ie d ix e r it e s se b o n a .
Ju d ic iu m ta m e n h ic n o s tr u m n o n d e c ip it e r r o r ;
Nec, q u id q u id g e n u i, p r o tin u s illu d a m o .
Cor i g it u r , s i m e v id e a m d e lin q u e re , p e c c e m ?
E t p a tia r s c rip to c r im e n in e s s e ? ro g a s .
N ôn e a d e m r a tio e s t, s e n ti r e e t d e m e r e m o rb o s :
S e n s u s in e s t c u n c tis ; t o l l i t u r a r t e m a lu m .
Sæ pe a liq u o d c u p ie n s v e rb u m m u ta r e , r e lin q u o ;
J u d ic iu m v ire s d e s titu u n tq u e m e u m .
S æ pe p ig e t, q u id e n im d u b ile m tib i v e ra f a te r i ?
C o rrig e re , e t lo n g i f e r r e la b o ris o n u s.
S c rib e n te m j u v a t ip s e fa v o r, m in u i tq u e la b o r c m ,
C u m q u e su o c re s c e n s p e c to r e f e r v e t o p u s.
C o rrig e re a t r e s e s t t a n to m ag is a rd u a , q u a n lo
M agnus A r is ta rc h o m a jo r H o in e ru s e r a t .
Sic a n im u m le n to c u r a r u m f rig o rc læ d it,
Ut c u p id i c u r s o r f re n a r e t e n tâ t e q u i.
A tq u e ita Dî m ite s m in u a n t m ih i C æ saris i r a m ,
O ssaque p a c ata n o s tr a te g a n tu r h u m o ;
LIVRE I I I , L ET T RE IX.
405
il est vrai que souvent, quand j ’essaie d’appliquer m on es­
prit, l ’image cruelle de ma fortune vien t troubler m es efforts!
J’ai peine à croire que ce ne soit pas une folie à moi de faire
des vers, et de songer à les corriger au m ilieu des Gètes bar­
bares. Cependant, rien de plus excusable dans m es écrits que
de renferm er presque toujours la m êm e pensée. Dans m on bon­
heur, m es accents furent ceux du bon heur; ils son t tristes
dans ma tristesse : m es œ uvres répondent au tem ps qui les
inspira.
De quoi parlerais-je dans m es vers, sinon des m isères de celte
odieuse conlrée? Que dem anderais-je, sinon de m ourir dans un
lieu plus heureux? J’ai beau répéter la m êm e chose, à peine si
l’on m ’écou le; et m es paroles, qu’on fait sem blant de ne pas en­
tendre, restent sans effet. Cependant, si je répète les m êm es
ch oses, ce n ’est pas aux m êm es personnes ; si m a voix est tou ­
jours la m êm e, elle n ’im plore pas toujours les m êm es interces­
seurs. F allait-il, Brutus, pour que le lecteu r ne trouvât pas deux
fois la m êm e pen sée, ne m ’adresser qu’à un seul am i? Je n ’y ai
pas attaché tant d’im portance. Savants, pardonnez à m on aveu :
ma conservation doit passer avant la réputation de m es ou­
vrages.
U t m ih i, c o n a n ti n o n n u n q u a m i n te n d e r e c u ra s ,
F o r tu n æ s p e c ie s o b s ta t a c e r b a m eæ .
Vixque
m ih i v id e o r , fa c ia m q u o d c a rm in a , s a n u s,
l n q u e f e r is c u r e m c o rr ig e r e ilia G e lis :
N il ta m e n e s c r ip tis m a g is e x c u s a b ile n o s tr is ,
Q uam s e n s u s c u n c lis p œ n e q u o d u n u s in e s t.
L æ t a f e r e læ tu s c e c in i; c a n o t r i s ti a t r i s ti s :
C o n v e n ie n s o p e ri te m p u s u t r u m q u e s u o e s t.
Quid , nisi de vitio scribam regionis am aræ ?
U tq u e s o lo m o r ia r c o m ra o d io re , p r e c e r ?
Q u u m loties e a d e m d ic a m , vix au d io r u lli ;
V e rb a q u c p r o fe c tu d is s ira u la ta c a re n t.
E t t a m e n hæ c e a d em q u u m s in t, n o n s c rib im u s isd e m :
U n a q u e p e r p l u r e s vox m ea t e n t â t o p e m .
A n, n e b is s e n s u m le c to r r e p e r i r e t e u m d e m ,
U nus a m ic o ru m , B ru te , ro g a n d u s e r a t ?
Non f u it hoc t a n t i ; c o n fe s s o ig n o sc ite , d o c ti:
V i l io r e s t o p e ris fa m a s a lu te m ea.
23.
406
PONT1QUES.
Enfin le poète peut varier à son gré le sujet qu’il tire de son
im agination, et ma Muse n ’est que l ’interprète trop véridique de
m es m alheurs ; elle a toule l’autorité d’un tém oin incorruptible.
Mon dessein et l’objet de m on travail n ’étaient pas de faire un
livre, m ais d’écrire à chacun de m es am is. E nsuite j ’ai rassem ­
blé ces lettres, je les ai réunies au hasard et sans ordre. Ne crois
donc pas que ce recueil soit un choix. Sois ind ulgen t pour des
écrits qui m ’ont été dictés, non par l ’am our de la gloire, m ais
par m on intérêt et par les devoirs de l’am itié.
Deniqüe m ateriæ , quam quis sibi iînx erit ipse,
À rb itrio v a riâ t m u lta p o e ta s u o .
M usa m ea e s t in d e x m in iu m q u o q u e v e ra m a lo r u m ,
A tq u e i n c o r r u p tæ p o n d é ra t e s tis h a b e t.
Nec l ib e r u t fie re t, se d u ti s u a c u iq u c d a r e t u r
Lit t e r a, p ro p o situ m c u ra q u e n o s tr a f u it.
P o stm o d o c o lle c ta s , u t c u m q u e s in e o r d in e , ju n x i,
Hoc o p u s e le c tu m n e m ih i f o r te p u te s .
Da v oniam s c rip tis , q u o r u m n o n g lo ria n o b is
C ausa, s e d u lilita s o ffic iu m q u e , fu it.
LIVRE QUATRIÈME
L ET T RE PREMI ÈRE
A SEX TU S
PO M PÉE
ARGUMENT
I l s ’e x c u s e d ’é c r i r e d a n s c e tt e l e t t r e le n o m d e S e x tu s, d o n t i l r a c o n t e le
s e r v i c e s a v e c r e c o n n a i s s a n c e . Il a l a c o n f ia n c e q u e S e x lu s n e l u i m a n ­
q u e r a p a s p o u r l ’a v e n ir .
R e ç o is , P om pée, ces vers com posés par un poète qui te doit
la vie. Si tu ne m e défends pas d’y écrire ton nom , tu m ettras
le com ble à tes bienfaits. Si ton front s’obscurcit, j’avouerai que
LIBER QUARTES
EPISTOLA
PRIMA
SEXTO PO M PEIO
ARGUM ENTUM
Excus.it has litteras, Sexti nomine ornalas, cujus benelicia memori grataque mente
n a rra t; neceum in posterum sibi esse defulururn conlidit
A c c i p e , P o m p e i, d e d u c tu m c a r m e n ab illo ,
D e b ito r e s t vilai q u i tib i , S e x te, suce.
Q ui s i n o n p r o h ib e s a m e tu a n o m in a p o n i,
A ccedet m eritis
Ik t c q u o q u e s u m m a t u i s .
408
PO NTI QUE S.
j’ai eu tort ; et cependant tu dois approuver le m otif qui m 'a
rendu coupable : m on cœ ur n’a pu s’em pêcher d’être recon n ais­
san t; que ta colère, je t’en conjure, ne s’appesantisse pas sur
ma pieuse gratitude. Oh! com bien de fois dans ces vers m e
suis-je reproché com m e un crim e de ne t’avoir nom m é n u lle
part! oh! com bien de fois, voulant écrire un autre nom , ma
m ain, à son in su , a-t-elle tracé le tien sur la cire ! Je trouvais du
plaisir à cette erreur, à ces m éprises, et c ’était à regret que ma
m ain effaçait ce qu’elle avait écrit. Après tout, m e disais-je, qu’il
en soit com m e il voudra; qu’il se plaign e, j ’y consens; j’ai honte
de n’avoir pas plus tôt m érité ses reproches. Tu m ’abreuverais
des eaux du Léthé qui, dit-on, rendent in sen sib le, je ne pour­
rais cependant t’oublier. Ne t’y oppose pas, je te p rie; ne re­
pousse pas avec dédain m es paroles; ne m e fais pas un crim e de
m on zèle; reçois pour tant de bienfaits cette faible m arque de
ma gratitude; sinon, m algré toi, je serai reconnaissant.
Jamais ta bienveillance n ’a h ésité à m ’aider dans m on m al­
heur; jam ais ta bourse ne m ’a refusé les secours de sa m u n ifi-
Sive tra h i s v u ltu s , e q u id e m p e c c a s s e f a t e b o r :
D elicti la ra e n e s t c a u sa p r o b a n d a rn ei.
N on p o tu it m e a m e n s , q u i n e s s e t g r a t a , t e n e r i :
S it, p r e c o r , officio n o n g ra v is i r a p io .
0 q u o tie s ego
su m lib r is m ih i v isu s i n is lis
I m p iu s , in n u llo q u o d le g e r e r e loco !
0q u o tie s , a liu d
v e lle m q u u m s c r ib e r e , n o m e n
R e ttu lit in c e ra s in s c ia d e x tr a t u u m !
Ip se m ih i p la c u it m e n d is in ta l i b u s e r r o r ,
E t vix in v ita fac ta l it u r a m a n u e s t.
V id e rit a d s u m m u m , d ix i, lic e t ip se q u e r a t u r ;
H anc p u d e t o ffe n sa m n o n m e r u is s e p r iu s !
Da m ih i, si q u id ea e s t, h e b e ta n te m p e c to r a L e th e n ;
O b litu s p o te r o n o n ta r n e n e sse lu i.
Id q u c s in a s o r o ; n e c fa s tid ita r e p e lla s
V e rb a ; ne c officio c rim e n in e s s e p u tc s .
E t lev is hacc m e r itis r e f e r a t u r g r a tia t a n t i s :
Sin m in u s , in v ito te q u o q u e g r a l u s c ro .
N u n q u a m p ig ra fu it n o s tr is lu a g r a tia r e b u s ,
Nec m ih i m u n ifira s a re a n e g a v it o p es.
LIVRE IV, L E T T RE I.
409
cen ce. Aujourd’hui encore ta com passion, sans s ’effrayer de ma
disgrâce inattendue, soutient et soutiendra toujours m on exis­
ten ce. Tu m e dem anderas peut-être d’où m e vient tant de con­
fiance dans l ’avenir? c’est qu’on n ’abandonne jam ais son ou­
vrage. Comme la Vénus qui presse sa chevelure trem pée de
l’onde m arine, est l ’œ uvre et la gloire du sculpteur de Cos;
com m e les etfigies d’ivoire et d’airain de la déesse guerrière qui
protège la citadelle d’Athènes, son t sorties de la m ain de Phi­
d ias; com m e Calamis revendique la gloire des coursiers, son
chef-d’œuvre; de m êm e que cette génisse qui parait anim ée, est
le travail de Myron ; de m êm e, Sextus, je ne suis pas le m oindre
de tes ouvrages; je puis le dire, ce que je suis est un don de ta
m ain, l’œ uvre de ta bonté.
N 'unc q u o q u e n il s u b itis c le m e n tia t e r r i t a fatis
A u x iliu m v itæ f e r t q u e , fe r e tq u e m e æ .
U nde, ro g e s f o rs a n , fid u c ia t a n t a f u tu r i
S it m ih i ? q u o d f e c it, q u is q u e t u e t u r o p u s .
U t V enus a rtific is l a b o r e st e t g lo ria Coi,
Æ q u o re o m a d id a s q u æ p r e m i t im b r e c o m a s :
A rcis u t A ctæ æ vel e b u r n a , v e l æ n e a c u s to s
B e llica P h id ia c a s ta t Dea ta c ta m a n u ;
V e n d ic at u t C a la m is la u d e m , q u o s f e c it, e q u o ru m ;
U t s im ilis v e ræ vacca M y ro n is o p u s ;
S ic e g o p a rs r e r u m n o n u ltim a , S e x te , t u a r u m ,
T u te læ q u e f e r o r m u n u s o p u s q u e tu æ .
410
PO N T I Q U E S
LETTRE DEUXIÈME
A SÉV ÈRE
ARGUMENT
O vide é c r i t c e l t e l e t t r e a u p o ë te S é v è r e ; i l l u i d i t p o u r q u e ls m o ti f s i l n ’a
p a s e n c o r e c é lé b r é s o n n o m d a n s s e s v e r s , q u o i q u e c e p e n d a n t il n ’a it
j a m a is c e s s é d e lu i é c r i r e e n p ro s e .
C e s lignes que lu l i s , Sévère, toi le plus grand des rois de la
lyre, te viennent du m ilieu des Gètes à la longue chevelure. J’ai
honte, s’il faut te dire la vérité, de ne t’avoir pas encore nom m é
dans m es livres; cependant, si je ne t ’ai jam ais adressé de vers,
du m oins un m utuel échange de lettres a toujours entretenu
notre am itié. Oui, les vers sont le seul gage de souvenir que je
ne t’aie pas donné. Et pourquoi te donner ce que tu fais to i-
EPISTOLA SECUNDA
SEVERO
ARGUM ENTUM
Ad Sevcrum poel.im hanc epistolam scribit Ovidius, se multis rationibus cicusans, quod
nonduni ejus nomen suis scriplis celebrant, quamvis lamen nunquam cessaverit ad
eum epístolas solula oratione scriptas millere.
Q u o d l e g i s , o v a te s m a g n o r u m m á x i m e r e g u m ,
V e n it a b i n to n s is u s q u e , S e v e re , G etis.
C ujus a d liu c n o m e n n o s tr o s ta c u is s e lib e llo s ,
Si m odo p e r m i tt is d ic e r e v e r a , p u d e t.
O rh a ta rn e n n u m e r is c e ss a v it e p is to ła n u n q u a m
I r e p e r a lte r n a s officiosa vices-.
C a rm in a sola t ib i m e m o re m t e s t a n ti a c u ra m
^ ° n d a ta s u n t : q u id e n im , q u te facis ip se , d a re m ?
LIVRE IV, LET TRE II.
411
m êm e ? Quidonnerait du m iel à A ristée, du vin au dieu de F alerne, à Bacchus, du from ent à T riptolèm e, des fruits à A lcinoüs? Ton génie est fécond, et de tous ceux qui cultivent
l ’H élicon, c ’est toi qui recueilles la m oisson la plus abondante.
Envoyer des vers à un tel poëte, c’était donner des feuillages
aux forêts. Telle fut, Sévère, la cause de m on retard; et cepen­
dant m on esprit ne répond plus com m e jadis à m es désirs; m ais
c ’est un rivage aride que laboure m a charrue stérile. Sans doute
com m e la fange obstrue les veines d’où l ’eau s’échappe, et que
l ’onde contenue .par un puissant obstacle s’arrête à sa source
com prim ée; ainsi m on esprit est altéré par la fange du m al­
heu r, et m es vers coulen t d’une veine appauvrie. H om ère lu im êm e, s’il eût été placé sur cette terre, H om ère, n ’en doute
pas, serait devenu Gète. Et puis, pardonne-m oi, car, je l’avoue,
m on ardeur pour l’élude s’est ralentie, et ce n ’est que rarem ent
que ma m ain trace des lettres. Ce feu sacré, qui nourrit le cœ ur
des p oêles, que je sentais jadis en m oi, je ne l’ai plus. Ma Muse
se décide avec peine à m ’aider dans m on travail ; et quand j’ai
pris m es tab lettes, c ’est par force, pour ainsi dire, qu’elle y
Q uis m e l A ristæ o , q u is B acch o v in a F a le rn o ,
T rip to le m o f r u g e s .p o m a d e t A lcinoo?
F e r tile p e c tu s h a b e s , in te r q u e H e lic o n a c o le n te s
U b e r iu s n u l li p r o v e n it ista s e g e s .
M i t t e r e c a rm e n a d h u n e , fro n d e s e r a t a d d e re s ilv is :
H æ c m ih i c u n c ta n d i c a u sa , S e v e re , fu it.
N ec t a m e n in g e n iu m n o b is r e s p o n d e t, u t a n te :
S ed s ic c u m s t e r i l i v o m e re l it u s a ro .
S c ilic et u t lim u s v e n a s e x c æ c a t in u n d is ,
L æ sa q u e s u b p re s s o fo n te r e s i s ti t a q u a ;
P e c to r a sic m c a s u n t lim o v itia ta m a lo ru m ,
E t c a rm e n v e n a p a u p e r io r e f lu it.
^
Si q u is in h a c ip s u m t e r r a p o s u is s é t H o m e ru m ,
E s s e t, c re d e m ih i, fa c tu s et illc G etes.
Da v e n ia m fa s s o , s tu d iis q u o q u e f r e n a r e m is i;
D u c itu r e t d ig itis l i t t e r a r a r a m e is.
I m p e tu s ill e s a c e r , q u i v a tu m p e c to r a n u t r i t ,
Qui p r iu s in n o b is e sse s o le b a t, a b e s t.
Vix v e n it a d p a r t e s , v ix s u m tæ M usa ta b e llæ
Im p o n it p ig ra s p æ n e c o a c ta m a n u s .
41-2
PO NT IQ UE S.
porte une m ain paresseuse. Je n'ai que peu de plaisir, ou plutôt
je n’en al pas à écrire, et je ne trouve aucun charm e à soum ettre
des m ots à la m esure; soit parce q u e ce talent, loin de m ’assu­
rer aucun avantage, fut le principe de m a disgrâce ; soit parce
que c ’est danser dans les ténèbres, que d’écrire des vers que
personne ne lira.
Le lecteur anim e l ’écrivain, les éloges excitent le courage, et
la gloire est un puissant aiguillon. Ici, à qui récilerais-je m es
vers, sinon à des Coralles au tein t jaunâtre, et à ces autres peu­
ples qui habitent les rives barbares de Lister? Et pourtant que
ferais-je seul ici? par quelle occupation abréger le jour, et per­
dre m on triste loisir? Je n ’aim e ni le vin, ni le jeu perfide qui
font passer le tem ps inaperçu; je ne puis, com m e je voudrais,
car la guerre cru elle m e le défend, charm er m es ennuis par la
culture, et donner à la terre une face nouvelle. Que m e reste-t-il
donc, sinon les Muses? triste consolation, car ces d éesses n ’ont
pas bien m érité de m oi.
*
Mais toi, qui bois avec plus de bonheur aux sou rces de l’Aonie,
aim e toujours une étude qui te donne d’heureux succès, rends
P a r v a q u e , n e d ic a ra s c rib e n d i n u lla v o lu p ta s
E s t m ih i ; n e c n u m e r is n e c te r e v e r b a ju v a t.
Sive q u o d b in e f iu c t u s a d e o n o n c e p im u s u llo s ,
P r in c ip iu m n o s tr i r e s s i t u t i s ta m a li :
Sive q u o d in te n e b r is n u m e r o s o s p o n e r e g r e s s u s ,
Q u o d q u e le g a s n u l li , s c r ib e r e c a rm e n , id e m e s t.
E x c it â t a u d ito r s tu d iu m ; la u d a la q u e v i r t u s
C re s c it, e t im m e n su m g lo ria c a lc a r h a b e t.
H ic m ea c u i r e c ite m , n is i flav is s c r ip ta C o ra llis,
Q u asque a lia s g e n le s b a r b a r u s I s t e r h a b e t?
S ed q u id so in s a g a m ? q u a q u e i n fe lic ia p e rd a m
O tia m a te r ia , s u b rip ia m q u e d ie m ?
N am q u ia ne c v in u m , n e c m e te u e t a lc a fallax ,
P e r q u æ c la m t a c itu m te m p u s a b ir e s o le t;
N ec m e , q u o d c u p e re m , s i p e r f e r a b e lla l ic e r e t ,
O b lectat c u lt u t e r r a n o v a ta s u o j
Q uid, n is i P i e r i d e s , s o la tia f rig id a , r e s t â t ,
N on b e n e d e n o b is q u æ m e r u e r e D eæ ?
At tu , cu i b i b it u r f e lic iu s A o n iu s fo n s,
U tilite r s tu d iu m q u o d tib i c e d it, a m a :
LIVRE IV, LETTRJE III.
413
aux Muses les honneurs que tu leur dois, et fais-moi lire dans
ces lieux quelque nouveau fruit de tes veilles.
LETTRE TROISIÈME
A UN A M I IN C O N S T A N T
ARGUMENT
Il s ’e m p o r t e c o n t r e u n a m i p e r f id e , e t lu i r a p p e l le l ’i n s t a b il it é
d e s c h o ses h u m a in e s .
me plaindre ou me taire ? dirai-je ton crime, sans te
nommer, ou ferai-je connaître à tous qui tu es? Je ne me ser­
virai pas de ton nom, de peur de te rendre célèbre par mes
plaintes, de peur que mes vers ne te donnent de la renommée.
Quand mon navire reposait sur une carène solide, tu étais le
premier à vouloir voguer avec moi. Aujourd’hui, parce que la
F a u t-il
S a c ra q u e M u saru m m e r i to c o le ; q u o d q u e le g a m p s ,
H ue a liq u o d curas m it te r e c e n t is o p u s.
EPISTOLA TERTIA
AMICO IN S T A B IL I
A R G U M E N T IJM
Invehitur in amicum perfidum, eumque instabililatis fortunæ humanæ memorem
esse jubet.
Conquerar, a n ta c e a m ? p o n a m sine n o m in e c r im e n ?
An n o tu m , q u i s is , o m n ib u s e s s e v e lim ?
N o m in e n o n u t a r , n e c o m m e n d e re q u e r e la ,
Q u æ ra tu rq u e t ib i c a rm in é fa m a m eo .
D um m c a p u p p is e r a t v a lid a fu n d a ta c a rin a ,
Q ui m e c u m v e lle s c u r r e r e , p r im u s e r a s .
414
PO NT IQ UE S.
Fortune a ridé son front, tu te retires, quand tu sais que j ’ai
besoin de ton secours ; tu dissim u les m êm e, tu veux faire croire
que tu ne m e connais pas : quand tu entends m on nom , tu
dem andes : Quel est cet Ovide? Je su is, tu l ’entendras m algré
toi, celui qu’une ancienne am itié unit, encore enfant, à ton en­
fance; celui qui le prem ier était instruit de tes affaires sérieu­
ses ; qui le prem ier partageait les plaisirs de tes jeu x ; celui qui,
toujours avec toi, fut ton am i le plus assidu, le plus intim e ;
celui que tu appelais ton unique Muse. Eh bien ! cet am i, tu ne
sais aujourd'hui s’il vit encore ; tu ne songes pas, perfide, à t ’in­
form er de lu i. Ou jam ais je ne te fus cher, et alors, de ton
propre aveu, tu m e trom pais; ou, si tu ne feignais pas, ton
inconstance est m anifeste.
Dis-m oi donc, dis quel ressentim en t a pu te changer ; si tes
plaintes ne sont pas ju stes, m es plaintes à m oi le seront. Qui
t’em pêche d’être aujourd’hui ce que tu fus jadis? Je suis devenu
m alheureux, est-ce un crim e à tes yeux? Si tu ne pouvais m ’as­
sister ni de ta fortune, ni de tes dém arches, tu pouvais m ’en­
voyer du m oins quelques m ots de souvenir. J’ai peine à le
N unc, q u ia c o n tr a x it v u ltu m F o r tu n a , re c e d is,
A uxilio p o s tq u a m scis o p u s e sse tu o .
D issim ulas e tia m , nec m e v is n o s s e v id e ri,
Q uique s it, a u d ito n o m in e , N aso, ro g a s .
Ille ego s u m , q u a n q u a m n o n vis a u d ir e , v e tu s ta
P æ ne p u e r p u e ro j u n c t u s a m ic itia :
Ille e go, q u i p r im u s tu a s é ria n o s s e so le b a m ,
Q ui tib i ju c u n d is p r im u s a d e ss e jo c is :
Ille ego c o n v ic to r, d e n s o q u e d o m e s tic u s u s u ;
I lle ego ju d ic iis u n ic a M usa tu is .
Id em ego s u m , q u i n u n c a n v iv a m , p e rfid e , n e s c is ;
C ura tib i d e q u o q u æ r e re n u lla f u it.
Sive fui n u n q u a m c a ru s , s im u la s s e f a te r is :
S eu n o n fin g e b a s, i n v e n ie re lev is.
D ie, â g e , d ie a liq u a m , q u æ te m u ta v e r i t , i r a m :
Nam n isi ju s ta tu a e s t. ju s t a q u e r e la m e a e s t.
Q üæ te c o n sim ile m re s n u n c v e ta t e sse p r io r i?
An c rim e n , cœ pi q u o d m is e r e sse , v o c a s?
Si m ih i re b u s o p e m n u lla m fa c tis q u e fe re b a s ,
V e n isse t v e rb is c h a rta n o ta ta t r ib u s .
LIVRE IV, L E T T R E III.
415
croire, m ais on dit que tu insultes encore à ma disgrâce, et que
tes discours ne m ’épargnent pas. Que fais-tu, insensé? pourquoi,
si la fortune devait te quitter un jour, d essèch es-tu les larm es
qui pleureraient ton naufrage? Cette déesse nous m ontre son
inconstance par cette roue toujours m obile dont sans cesse elle
foule le som m et, de son pied incertain ; elle est plus légère que
la feuille, que le m oindre souffle : toi seul, am i sans foi, tu
l’égales en légèreté. Toutes les choses d’ici-bas sont suspendues
à un fil fragile, et l’édifice le plus solide s’écroule tout à coup.
Qui ne connaît l ’opulence du riche Crésus? et cependant, captif,
il dut la vie à son ennem i. Ce tyran, si redouté naguère à Syra­
cuse, c ’est à peine si, par un vil em ploi, il peut repousser les
rigueurs de la faim . Quoi de plu s grand que Pom pée? et cepen­
dant Pom pée fu gitif im plora d ’une voix suppliante l'assistance
de son clien t; et celui à qui l ’univers entier obéissait, devint
lui-m êm e le plus m isérable des hom m es. Ce guerrier fam eux
par ses triom phes sur Jugurtha et sur les Cimbres, qui, consul,
donna tant de fois la victoire aux R om ains, Matius se cacha dans
Vix e q u id e m c re d o , se d e t i n s u l ta r e ja c e n ti
T e m ih i, n e c v e r b is p a rc e r e , fam a r e f e r t.
Q uid fa c is, a h d e m e n s ? c u r , si F o r tu n a r e c e d a t,
N a u fra g io lac ry m a s e rip is ip se tu o ?
Haec D ea n o n s ta b ilj , q u a m s it levis¿ o r b e f a t e tu r ,
Q uem s u m m u m d u b io s n b p e d e s e m p e r h a b e t.
Q u o lib e t e s t fo lio , q u a v is i n c e r ti o r a u r a ,
P a r illi le v ita s , im p r o b e , so la t u a e s t.
O m n ia s u n t h o m in u m t e n u i p e n d e n tia filo,
E t s u b ito c a su , qua? v a lu e r e , r u u n t .
D iv itis a u d ita e s t c u i n o n o p u le n tia C rcesi ?
N e m p e ta r n e n v ita m c a p tu s a b h o s te t u l i t .
I lle S yracosia m odo fo rm id a tu s in u r b e ,
Vix h u m ili d u r a r a r e p p u l i t a r t e fa m e m .
Q uid f u e r a t M agno m a ju s ? ta m e n i ll e r o g a v it
S u b m is s a fu g ie n s voce c lie n tis o p e m ,
C u iq u e v iro t o tu s t e r r a r u m p a r u i t o rb is ,
Indigus effectus om nibus ipse m agis.
U le J u g u r i h i n o c la r u s , C im b ro q u e triu m p h o ,
Quo v ic tr ix to tie s c o n s u le R o m a fu it,
416
PO N T I Q U E S ,
la fange, dans les roseaux d ’un m arais, et souffrit m ille outrages
indignes d’un si grand hom m e. La puissance divine se jou e des
destinées hum aines, et nous pouvons à peine com pter sur l ’heure
présente. Si quelqu’un m ’avait dit : Tu iras un jou r sur les
bords de l ’Euxin, tu redouteras les atteintes de l ’arc des Gètes.
— Va, aurais-je répondu, bois ces breuvages qui guérissent la
raison ; bois tous les sucs que produit A nticyre. Et voilà pourtant
ce que j ’ai enduré. Quand j ’aurais év té les traits des m ortels,
je ne pouvais échapper à ceux du plus grand des dieux. Toi
aussi, trem b le, et songe que ce qui fait ta jo ie, peut, pendant
que tu parles, devenir un sujet de tristesse.
%
In cœ n o la t u i t M ariu s, c a n n a q u e p a lu s lr i,
P e r tu l it e t ta n to r a u lta p u d e m la v iro .
L u d it in h u m a n is d lv in a p o te n tia r e b u s ,
E t c e rta m p r æ s e n s vix h a b e t h o r a fid em .
L ilu s a d E u x m u m , s i q n is m ih i d ic e r e t, ib is ,
E t m e tu e s a re u n e f e r i a r e G etæ ;
I, b ib e , d ix is s e m , p u r g a n te s p e c to r a su cco s,
Q u id q u id e t in to ta n a s c itu r A n ticy ra .
S um ta m e n h æ c p a s su s , n e c , si m o rta lia p o ssem ,
E t s u m m i p o te r a m te la c a v e r e Dei.
T u q u o q u e fac tim e a s ; e t, q u æ tib i læ ta v id e n lu r ,
Dorn lo q u e r is , fieri tris tia p o sse, p u ta .
LIVRE IV, L ET TR E IV.
417
LETTRE QUATRIÈME
A SEX TÜ S
PO M PÉE
ARGUMENT
11 a s s u r e
q u ’a u m il ie u d e s e s m a l h e u r s i l a a p p r i s a v e c b ie n d u p l a i s ir q u e
S e x tu s é t a i t n o m m é c o n s u l ; c e t t e n o u v e lle l ’a r e m p l i d e j o ie .
I l n ’est pas de jour où l ’hum ide Auster am ène assez de nua­
ges, pour que la pluie tom be sans interruption ; il n ’est pas de
lieu assez stérile, pour qu ’une plante utile ne s’y m êle souvent
aux durs b u isso n s; les coups de la fortune ne sont jam ais si
cru els, qu’elle n ’adoucisse toujours le m alheur par quelque joie.
Me voilà, m oi, privé de ma fam ille, de ma patrie, de la vue de
m es am is, je té par un naufrage sur les rives de la m er des
G èles; et j ’y ai trouvé cependant de quoi dérider m on front, et
EPISTOLA QUARTA
SEX TO POM PE IO
ARGUM ENTUM
Mediis in calamitatibus suis, lsetum se nuntium de Sexto designato consule accepisse,
eoque animum suura mire exhilaratum esse testatur.
N ulla
d ie s a d e o e s t a u s tr a lib u s h u m id a n im b is ,
N on
inlerm issis u t fluat im b er aquis.
N ec s te r il i s lo c u s u llu s ita e s t, u t n o n s it in illo
M ista f e r e d u r is u l il is h e rb a r u b is .
Nil a d e o f o r tu n a g r a v is m is e ra b ile fe c it,
U t m in u a n t n u l la g a u d ia p a r t e m a lu m .
E cce d o m o , p a tr i a q u e c a r e n s , o c u lis q u e m e o r u m ,
N a u fra g u s in G e tic i l it o r i s a c tu s a q u a s ;
Q ua, ta r n e n in v e n i, v u ltu m d iff u n d e re , c a u sa m ,
P o s s e m , fo rtu n a e n e c m e m in is s e meae.
418
PO NT IQ UE S.
oublier ma fortune. Je m e prom enais, tr iste, sur le sable jau­
nissant, quand je crus entendre derrière m oi le bruit d’une
aile; je m e retourne : ce n ’était pas un corps que m es yeux pus­
sen t voir, et cependant m on oreille en tendit ces paroles : « Je
suis la Renom m ée ; je suis venue à travers les routes im m en ses
de l’air, pour t’annoncer de bonnes nouvelles : Pom pée est
nom m é consul, Pom pée, le plus cher de tes am is; l ’année qui
va venir sera b elle et heureuse. » E lle dit, et quand elle eut
répandu dans le Pont cette bonne nou velle, la déesse se dirigea
vers d’autres nations. Soudain ce joyeux m essage dissipa m es
soucis, et ce lieu perdit pour m oi sa sauvage horreur.
Ainsi donc, Janus, dieu au double visage, quand tu auras ou­
vert cette année si lente à venir, et que le m ois qui t’est consacré
aura cbassé décem bre, Pom pée revêtira la pourpre de la dignité
suprêm e, et il n ’aura plus rien à ajouter à ses h on n eu rs. Déjà
je crois voir la foule se précipiter dans le palais du consul, et le
peuple se presser à l’envi dans l ’enceinte trop étroite. D’abord
lu m ontes au tem ple de la roche T arpéienne, et le s dieux y
deviennent favorables à tes vœ ux. Des taureaux plu s blancs que
Nam m ih i, q u u m fu lv a t r i s ti s s p a li a r e r a r e n a ,
Visa e s t a te rg o p e n n a d e d is s e s o n u m .
R e spicio ; n e c c o rp u s e r a t q u o d c e r n e r e p o ssem ;
V erba ta m e n s u n t h æ c a u r e r e c e p ta m e a :
«t E n ego læ ta r u m ven io tib i n u n t ia r e r u m ,
F a m a p e r im m e n s a s a e r e la p s a v ia s .
G onsule P o m p e io , q u o n o n tib i c a r io r a lle r ,
C a n d id u s e t fe lix p r o x im u s a n n u s e r i t . »
D ixit : e t, u t læ to P o n tu m r u m o r e r e p le v it,
Ad g e n te s a lia s b in e Dca v e r t i t ite r .
At m ih i, d ila p sis i n t e r n o v a g a u d ia c u r is ,
E x c id it a s p e r ila s h u j u s in iq u a lo ci,
J a n e b ic e p s , lo n g u m r e s e r a v e r is a n n u n i,
E ivgo u b i,
P u ls u s e t a s a c ro m e n s e d e c e m b e r e r i t ,
P u r p u r a P o m p e iu m s u m m i v e la b it h o n o ris ,
Ne titu lis quiC q u a m d e b e a t ille s u is .
C e rn e re ja m v id e o r r u m p i p e n e tr a lia t u r b a ,
E t p o p u lu m læ d i, d é fic ie n te loco :
le m p la q u c T a rp e iæ p r iu iu in tib i se d is a d ir i ,
E t fie ri faciles in t u a v o ta Deos :
LIVRE IV, L E T T R E IV.
419
la neige, que Falisque a nourris dans ses pâturages, présentent
leu r tète au coup assuré de la hache. Tu voudras te rendre pro­
pices tous les dieux ; m ais tu invoqueras surtout César et Jupiter.
Le sénat te recevra dans son enceinte, et les pères, assem blés
suivant l ’usage, prêteront l’oreille à tes paroles. Quand ta voix
éloq uente les aura rem plis d’allégresse, quand ce jour aura
ram ené ces vœ u x de bonheur qui l’accom pagnent tous les ans,
quand tu auras rendu de justes actions de grâces aux dieux, et
à César qui souvent te donnera l ’occasion de les renouveler;
alors, environné de tout le sénat, tu renlreras dans ta m aison,
et ta m aison contiendra à peine tout ce peuple jaloux de te
rendre ses hom m ages. Et m oi, m alheureu x, on ne m e verra pas
dans cette foule ! et m es yeux ne pourront jouir de ce spectacle !
Mais je te verrai du m oins des yeux de l’esprit, et je contem ­
plerai, quoique absent, les traits d’un consul qui m ’est cher.
Fassent les dieux que, dans ce jour, m on nom se présente un
instant à ta p ensée, et que tu dises : Ilélas! le m alheureux ! que
fait-il m aintenant 1 Si l ’on m ’apprend que tu aies prononcé ces
paroles, j ’avouerai aussitôt que m on exil est m oins cruel.
•
Colla b o v e s n iv co s c e r t æ p r æ b e re s e c u r i,
Q uos a lu it c a m p is h e rb a F a lis c a s u is .
Q u u m q u e Deos o m n es, tu m q u o s im p e n s iu s æ q u o s
E s s e tib i c u p ia s , c u m Jo v e C æ sar e r i t .
C u ria te e x c ip ie t, p a tr e s q u e e m o re v o c a ti
I n te n d e n t a u r e s a d tu a v e rb a s u a s .
H os u b i f a c u n d o tu a vox h i la r a v e r it o re,
U tq u e s o le t, t u l e r i t p ro s p é r a v e ib a d ie s ;
E g e ris e t m é r ita s S u p e r is c u m C æ sare g r a te s ,
Q ui c a u sa m , fa c ia s c u r i ta sæ p e , d a b it,
I n d e d o m u m r é p é té s lo to c o m ila n te s e u a tu ,
O fficium p o p u li v ix c a p ie n te d o m o .
Me m is e ru m , t u r b a q u o d n o n ego c e r n o r in ilia I
N ee p o t e r u u t is tis lu m in a n o s tr a f r u i !
Q u a m lib e t a b s e u te m , q u a p o s s u m , m e n te v id e b o :
A d s p ic ie t v u llu s c o n s u lis ilia s u i.
Di fa c ia n t, a liq u o s u b e a t tib i te m p o r e n o s tr u m
IN om en; e t, lie u ! d ic a s, q u id m is e r ille f a c it?
Hæ c tu a p e r t u l e r i t si q u is m ih i v c rh a , f a te b o r
P r o ti n u s e x s iliu m m o lliu s e s se ra e u m .
420
PONT1QUES.
L E T T R E C I NQUI È ME
A
S.
rO M rÉ E ,
D E JA
CO NSU L
ARGUMENT
Il e n v o ie c e t t e l e t t r e à S . P o m p é e , p o u r le r e m e r c i e r d e l ’a v o ir s e c o u r u
d a n s s o n e x il, e t d e l 'a v o i r c o m b l é d e b i e n s .
A l l e z , distiques légers, allez, qu’un docte consul vous entende,
présentez ces paroles à un m agistrat auguste. La route est lon­
gue, vous ne m archez qu’à pas inégaux, et la terre est cachée
sous la neige dont l’hiver la couvre. Quand vous aurez traversé
la Thrace glacée, l ’H ém us enveloppé de nuages, et les ondes de
la m er Ionienne, vous arriverez, en m oins de dix jou rs, m êm e
sans presser votre m arche, dans la ville, reine du m onde. De là
dirigez-vous tout d’abord vers la m aison de Pom pée, il n ’en est
pas qui soit plu s voisine du Forum d’A uguste. Si un curieux, dans
EPISTOLA QUINTA
S. POMPEIO JAM CONSULI
ARGUM ENTUM
V
Atl S. Pompeium ablegat epislolam suam, suis verbis ipsi acturam gratias, quod
et in fuga praesidio sibi fuerit, et multis se donis cuniulaverit.
Ite , leves e le g i, d o c ta s a d c o n s u lis a ures,
V e rb a q u e h o n o r a to f e r t e le g e n d a v iro .
L o n g a via e s t ; ne c vos p e d ib u s p ro c e d itis aequis ;
T e c ta q u e b r u m a li s u b n iv e t e r r a l a t e t.
Q uum g e lid a m T h r a c e n , e t o p e r tu m n u b ib u s H aem on,
E t r a a r is lo n ii t r a n s ie r it i s a q u a s ,
L uce m in u s d e c im a d o m in a m v e n ie lis in u r b e m ,
U t f e s tin a tu m n o n f a c ia lis ite r .
P r o tin u s in d e d o m u s v o b is P o m p e ia p c ta t u r :
Non e st A ug u sto ju n c t i o r u lla fo ro .
LIVHE IV, L E T T R E V.
421
la foule, vous dem ande qui vous êtes, d’où vous venez, faites
entendre à son oreille trom pée quelque nom pris au hasard. Il
n ’y aurait pas de danger, je le crois, à parler avec franchise ;
m ais pourtant un nom em prunté vous exposera m oins. Il ne
vous sera pas perm is, dès que vous aurez touché le seu il, de
voir le consul sans obstacle. Ou bien, m agistrat équilable, il
rendra la justice aux R om ains, élevé sur un siège d’ivoire en­
richi de diverses figures ; ou bien il m ettra à l’enchère la ferm e
des revenus p u blics, attentif à conserver intactes les richesses
de la grande cité; ou, au m ilieu des sénateurs assem blés dans le
tem ple que Jules a fondé, il s’occupera de graves intérêts dignes
d’un si grand consul ; ou il offrira ses vœ ux accoutum és à Au­
guste et à son fils, et les consultera sur ses fonctions encore
nou velles pour lui. Le tem ps que ces soins lu i laisseront sera
consacré tout entier à César G ermanicus ; c’est lui qu’après les
dieux puissants il révère le plus.
Toutefois, quand il se sera reposé de cette m ultitude d’affaires,
il vous tendra une m ain bienveillante, et peut-être vous dem andera-t-il ce que je fais, m oi, votre père; voici com m e je désire
que vous lu i répondiez : « 11 vit encore; et sa vie, il reconnaît
S i q u is , u t in p o p u lo , q u i s itis , e t u n d e , r e q u i r e t ,
N o m in a d e c e p ta q u æ lib e t a u r e f e r a t.
U t s i t e n im t u tu m , s ic u t r e o r e sse , f a te ri,
V e rb a m in u s c e r t e 'ficta tim o ris
habeDt.
C opia n e c v o b is u llo p r o h ib e n te v id en d i
C o n s u lis , u t lim e n c o n tig e r itis , e rit.
A u t r e g e t ¡lie s u o s d ic e n d o j u r a Q u irite s,
C o n s p ic u u m s ig n is q u u m p r e m e t a ltu s e b u r ;
A u t, p o p u li r e d i t u s p o s ita m c o m p o n e t ad h a s ta m ,
E t m in u i m a g n æ n o n s in e t u r b is o p e s ;
A u t, u t e r u n t p a tr e s in J u li a te m p la v o c a ti,
De ta n to d ig n is c o n s u le re b u s a g e t ;
A u t f e r e t A u g u s to s o lita m n a to q u e s a lu te m ,
D eque p a r u m n o to c o n s u le t officio.
T e m p u s a b b i s v a c u u m C æ sar G e rm a n ic u s o m n e
A u fe re t : a m a g n is h u n e c o lit ¡lie Deis.
Quum tam en a tu rb a re ru m req u iev erit liarO m ,
Ad vos m a n s u e ta s p o r r i g e t ille m a n u s ,
Q u id q u e p a r e n s e g o v e s le r a g a m , fo rta s s e r e q u i r e t ;
T. I.
T a lia v o s illi re d d e r e v e rb a v e lim :
24
422
PO NT IQ UE S.
qu’il te la doit, à toi, m ais, avant tout, à la clém en ce de César.
Souvent il raconte avec reconnaissance qu’à son départ pour
l’exil, ce fut à tes soins qu’il dut de parcourir sans danger tant
de contrées barbares; que, si le glaive des Bistons ne s'est pas
abreuvé de son sang, ce fut un effet de ta tendre sollicitude ;
qu’en outre, pour qu’il m énageât ses propres ressources, tu
pourvus généreusem ent aux besoins de son voyage. En recon­
naissance de tant de bienfaits, il jure qu’il sera à jam ais ton
serviteur dévoué. Les arbres n ’om brageront plus les som m ets
des m ontagnes, les m ers ne seront plus sillon nées par les vais­
seaux aux voiles rapides, les fleuves, dans un cours rétrograde,
rem onteront vers leur source, avant qu’il perde le souvenir de
tes bienfaits. » Quand vous aurez achevé ces m ots, priez-le de
conserver son propre ouvrage, et votre m essage sera rem pli.
« Vivit a d h u c , v ita m q u e tib i d e b e re f a t e t u r ,
Q uam p r iu s a m it i C æ sare m u n u s h a b e t.
Te s ib i, q u u m f u g e r e t, m e m o r i s o le t o r e r e f e r r e ,
D a rb a riæ t u t a s e x h ib u is s e v ias.
S a n g u in e B is to n iu m q u o d n o n te p e f e c e r it e n s e m ,
E ffe c tu m c u r a p e c to r is esse t u i.
A d d ita p r æ te r e a v itæ q u o q u e m u lta tu e n d æ
M u n e ra , n e p r o p ria s a tt e n u a r e t o p es.
P r o q u ib u s u t m e r ilis r e f e r a t u r g r a tia , ju r â t ,
Se f o r e m a n c ip iu m , te m p u s in o m n e , tu u m .
N am p r iu s u m b ro s a c a r ilu r o s a r b o r e m o n te s ,
E t f ré ta v e liv o las n o n h a b it u r a r a t e s ,
F lu m in a q u e i n fo n te s c u rs u r e d i l u r a s u p in o ,
G ra tia q u a m m e r iti p o s s it a b ir e t u i. »
Ilæ c u b i d ix e r itis , s e r v e t s u a d o n a , r o g a to :
S ic f u e r it v e s træ c a u sa p e r a c ta v iæ .
LIVRE IV, LET TR E VI.
423
LETTRE SIXIÈME
A BRUTUS
ARGUMENT
Il d é p lo r e la m o r t d e F a b iu s M a x in iu s, s o n i n te r c e s s e u r , e t c e ll e d ’A u g u s te
l u i - m ê m e , q u i le p r i v e n t d e t o u t e s p o i r d e r e t o u r . I l lo u e la b i e n v e i l ­
la n c e d e R r u tu s e t sa b o n t é p o u r c e u x q u i l 'i m p l o r e n t .
C e t t e lettre que tu lis, B rutus, te vient de ces lieux où tu ne
voudrais pas qu’Ovide fût relégu é. Mais ce que tu ne voudrais
pas, un déplorable destin l’a voulu. Hélas ! ce destin est plus
puissant que tes vœ ux. J’ai passé dans la Scylhie les cinq années
d’une olym piade, et j ’entre déjà dans un second lustre; car la
fortune s’obstine à m e poursuivre, et la perfide repousse m es
vœ u x de son pied cruel. Tu avais résolu, Maxime, toi l'honneur
de la fam ille des Fabius, d’adresser en ma faveur des paroles
EPISTOLA SEXTA
BRUTO
ARGUM ENTUM
Fabii Maximi deprecatoris sui, ipsiusque Augusti mortc spem redeundi suam concidisse,
questus, Bruli mite ingemum et supplicibus facile laudat, gratamquc mentem ei
spendet.
Quam legis, ex illis tibi venit epistola, B rute,
N aso n em n o lle s in q u ib u s e s s e , lo cis.
S e d , tu q u o d n o lle s , v o lu it m is e ra b ile f a tu m :
I le u m ih i, p lu s illu d , q u a m tu a v o la, v a le H
In S c y th ia n o b is q u in q u e n n is O lym pias a c ta e s t :
J a m te m p u s lu s tr i t r a n s i t in a lt e r i u s .
P e r s t a t e n im F o r tu n a te n a x , v o tis q u e m a lig n u m
O p p o n it n o s tr is in sid io s a p e d e m .
C e rtu s e ra s p r o m e , F a b iai la u s , M axim e, g e n tis ,
N u m e n a d A u g u s tu m s u p p lic e v o ce lo q u i.
PO NTIQUES.
424
suppliantes au divin Auguste : et tu m eurs avant de le prier ; et
m oi, M axime, je suis peut-être la cause de la m ort ; je ne valais
pas un si haut prix. Je n ’ose plus confier à personne le soin de
m e sauver ; ta m ort m e défend d’im plorer aucun appui. Auguste
com m ençait à pardonner à m a faute, à m on erreu r; il est en ­
levé à la fois à m on espoir et au m onde. Cependant, Brutus, je
vous ai envoyé de ces bords loin tain s, en l’honneur de ce nou­
vel habitant du ciel, des vers tels que ma Muse a pu m e les dic­
ter. P uisse m a piété m ’être de quelque secours ! p u isse-t-elle
m ettre un term e à m es m alheurs, et adoucir la colère de cette
auguste m aison !
Et toi aussi, je le jurerais sans crainte, tu fais les m êm es
vœ ux, Brutus, toi qui m ’as donné tant de preuves d’am itié ; tu
m ’as toujours m ontré un e affection véritable ; m ais cette affec­
tion, dans m on m alheur, a pris de nouvelles forces. En voyant
tes larm es couler avec les m ien nes, on aurait cru que tous
deux nous étions condam nés à la m êm e peine. La nature t’a fait
bon et sensib le, elle n ’a donné à personne un cœ u r plus com ­
patissant. Oui, si l’on ignorait quelle est ta puissance dans les
débats du Forum , on aurait peine à croire que ta bouche puisse
O ccidis a n te p r e c e s ; c a u s a m q u e e g o , M axim e, m o rtis ,
Nec f u e r a m ta n t i , m e r e o r e s se tu æ .
J a m tim e o n o s tr a m c u iq u a m m a n d a r e s a lu te m :
Ip su m m o rte tu a c o u c id it a u x iliu m .
C œ p e ra t A u g u s tu s d e c e p tæ ig n o s c e re c u lp æ ;
Spem n o s tra m t e r r a s d e s e r u itq u e s im u l.
Q ualc t a m e n p o tu i, d e c œ lite , B r u te , r e c e n ti
V e s tra p ro c u l p o s itu s c a r m e n in o ra d e d i.
Quæ p r o s it p ie ta s u tin a m m ih i ! s itq u e m a lo r u m
J a m m o d u s, e t s a c ræ m itio r i r a d o m u s l
T e q u o q u e id e m ,
liq u id o p o s s u m j u r a r e , p r e c a r i,
0 m ilii n o n d u b i a c o g n ite , B ru te , n o ta !
N am , q u u m p r æ s ti te r i s v e ru m m ih i s e m p e r a m o r e m ,
Ilic ta m e n a d v c rs o te m p o r e c re v it a m o r .
Q u iq u c tu a s p a r i t e r lac ry m a s n o s tr a s q u e v id e r e t,
P a s s u ro s p œ n a m c r e d e r e te s s e d u o s.
L e u e m te m is e ris g e n u it n a tu r a , n e c u lli
M itius in g e n iu m , q u a m t ib i , B r u te , d é d it :
Ut, q u i q u id v a le a s ig n o re t M arte fo re n s i,
Possc tu o p e ra g i vix p u t c t o re reo s.
«
LIVRE IV, LET TRE VI.
425
faire condam ner un accusé ; la contradiction n ’est qu’apparente,
il est dans la nature de se m ontrer à la fois facile aux suppliants
et terrible aux coupables. Quand tu entreprends de venger la
sévérité des lois, chacune de tes paroles sem ble trem pée dans
un venin m ortel. Puissent nos ennem is éprouver com bien tes
arm es sont terrib les, et sentir les traits de ton éloquence ! lu es
si habile à les aiguiser, qu’à te voir, on ne soupçonnerait pas
un talent de ce genre sous un tel extérieur. Mais si tu vois quel­
que victim e des injustices de la fortune, alors ton cœ ur est
plus tendre que celui d’une fem m e. Je l ’ai éprouvé, m oi sur­
tout, quand la plupart de m es am is m ’ont ren ié, m ’ont m é­
connu. Ceux-là, je les ou b lie; m ais je ne vous oublierai jam ais,
vous dont la sollicitude a soulagé m es souffrances. L’Ister, hélas !
trop voisin de m oi, rem ontera des bords de l'Euxin vers sa
source, et, com m e si nous revenions au tem ps du festin de
T hyeste, le char du Soleil retournera vers les ondes de l’orient,
avant que vous, qui avez pleuré ma perte, vous m e trouviez cou­
pable d’ingratitude et d’oubli.
S c ilic e t e ju s d e m e s t, q u a m v is p u g n a r e v id e tu r ,
S u p p lic ib u s fa c ile m , s o n tib u s e sse tru c e m ;
Q uum tib i s u s c e p ta e s t le g is v in d ic la s e v e ræ ,
Y erba v e lu t tin c t u m s in g u la v iru s h a b e n t.
H o s tib u s e v e n ia t, q u a m s is v io le n tu s in a rm is
S e n lir e , e t lin g u æ te l a s u b ir e lu æ ;
Q uæ tib i ta m t e n u i c u r a lim a n tu r , u t o m n e s
I> tiu s in g e n iu m c o rp o ris e sse n e g e n t.
Al, si q u e m læ d i f o r tu n a c e rn is in iq u a ,
M ollior e s ta n i m o fe m in a n u lla tu o .
Hoc ego p r æ c ip u e s e n s i, q u u m m a g n a m e o r u m
N o titia m p a rs e s t in fic ia ta m e i.
I m m e m o r illo ru m , v e s tr i n o n im m e m o r u n q u a m ,
• Q u im a la s o llic iti n o s tr a le v a s lis , e ro .
E t p r iu s , h e u n o b is n im iu m c o n te r m in u s ! I s t e r
In c a p u t E u x in o de m a r e v e r t e t i t e r ;
U tq u e T h v e s te æ r e d e a n t si te m p o ra m e n s æ ,
Solis ad E oas c u r r u s a g e t u r a q u a s ,
Q uam q u is q u a m v e s lr u m , q u i m e d o lu is tis a d c m p tu m ,
A rg u â t, in g r a tu m n o n m e m in is s e su i.
PO N T r QIIES.
LETTRE SEPTIÈME
A VESTALIS
ARGUMENT
L e p o è te a p p e ll e à t é m o in d e s r i g u e u r s d e s o n e x il V e s ta lis , g o u v e r n e u r d e
la M ysie. I l r a c o n t e se s h a u t s f a i t s , s u r t o u t à la p r i s e d ’É g y p so s,
V e s t a l i s , puisque t u fus envoyé aux bords de i’Euxin pour
rendre la justice aux peuples qui habitent sous le pôle, tu vois
de tes yeux dans quelle contrée je langu is, et tu attesteras que
m es plaintes continuelles ne sont pas sans fondem ent. Ton té ­
m oignage, illustre descendant des rois des A lpes, confirm era la
vérité de m es paroles. Tu le vois, il est bien vrai qu’ici la m er
est enchaînée par les glaces ; qu’ici le vin, durci par la gelée,
cesse d’être liquide. Tu vois les farouches Iasyges conduisant
leurs bœ ufs et leurs lourds chariots sur les ondes de P ister ; tu
EPISTOLA SEPTIMA
V ESTA LI
A R G U M E N T RM
Acerbitatis cxsilii sui testem invocat poeta Vestalem, Mœsiæ præsidem, cujus præclara
facinora, maxime in expugnanda Ægypso, narrai.
M issus es E u x in a s q u o n ia m , V e s ta lis, ad u n d a s ,
Ut p o s itis r e d d a s j u r a s u b ax e lo cis;
A dspicis e n , p ræ s e n s , q u a li ja c e a m u s in a rv o ,
Nec m e t e s t is e r i s fa’sa s o le re q u e r i .
A ccedet voci p e r te n o n i r r i t a n o s træ ,
A lpinis ju v e n is r e g ib u s o r te , fides.
Ipsc v id es c e rle g lacie c o n e re s c e re P o n tu m ;
I p s e v id e s r íg id o s ta n tia v in a g e lu .
lp s e v id e s , o n e ra ta fero x u t d u c a t I asyx
P e r m ed ia s I s tr i p la u s tra b u b u lc u s a q u a s .
LIVRE IV, L E T TR E VII.
427
vois aussi que leurs flèches aiguës volent arm ées d’un funeste
poison, et que leurs traits sont doublem ent m ortels. Et plût aux
dieux que, sim ple tém oin de cette partie de m es m aux, tu ne
l’eusses pas toi-m êm e éprouvée dans les combats!
C’est à travers m ille périls que l’on arrive au grade de pre­
m ier centurion. Cet honneur fut décerné naguère à ta valeur ;
m ais, m algré les nom breux avantages attachés à ce titre glo­
rieux, ton m érite était encore au-d essu s de ton rang. Témoin
l’Ister, dont les ondes furent jadis par ton bras teintes du sang
des Gètes. Tém oin Égypsos qui, reprise à ton approche, sentit
que son heureuse situation n ’était pour elle d’aucun secours.
Aussi bien défendue par sa position que par les bras de ses sol­
dats, cette ville s’élevait ju sq u ’aux nues sur le som m et d’une
m ontagne. Un ennem i barbare l’avait enlevée au roi de Sitho-'
n ie, et, vainqueur, il jouissait du fruit de sa conquête. Mais V itellus, descendant le courant du fleuve, débarque ses soldais, et
porte ses étendards contre les Gèles. Alors, courageux descen­
dant de l ’antique Daunus, une noble ardeur t’entraîne contre les
A dspicis e t m i u i s u b a d u n c o to x ic a f e r r o ,
E t te lu r n c a u sa s m o r tis h a b e r e d u a s .
A lque u tin a m p a rs h® c t a n tu m s p e c ta ta fu is s e t,
N on e tia m p r o p rio c o g n ita M arie t i b i !
T e n d i t i s a d p r im u m p e r d e n s a p e r ic u la p i l u m ;
C o n tig it e x m e r i to q u i t ib i n u p e r h o n o s .
S it lic e t h ie l it u lu s p le n is t ib i f r u c tib u s in g e n s ,
Ip sa ta m e n v irlu s o r d in e m a jo r e r a t .
N on n e g a t h o c I s t e r , c u ju s t u a d e x te r a q u o n d a m
Pocniceam G etico s a n g u in e fec it a q u a m .
Non n e g a t .'Egypsos, quas, le s u b e u n te , r e c e p ta
S e n s it in in g e n io n il o p is e sse lo ci.
Nam d u b iu m , p o s ilu m e liu s d e fe n s a m a n u v e ,
U rb s e r a t in s u m m o n u b ib u s a;q u a ju g o .
S ith o n io r e g i fe r u s i n te r c e p e r a t illa m
H oslis, e t e re p ta s v ic to r h a b e lia t o p e s .
Donee flu m in e a d e v e c la V itelliu s u n d a
. n t u l i t , e x p o s ilo m il it e , s ig n a G elis.
A t tib i , p r o g e n ie s a lti f o rtis s im a D a u n i,
V e nit in a d v e rso s im p e tu s i r e v iro s .
428
PONT IQU ES.
ennem is ; tu pars aussitôt, couvert d’arm es brillantes qui attirent
au loin tous les regards; tu ne veux pas que tes hauts faits res­
tent cachés dans l’om bre. Précipitant ta m arche, tu braves le
fer, la nature des lieux, et les pierres qui tom bent, plus nom ­
breuses que la grêle dans la saison des frim as. Rien ne t’arrête,
ni les javelots lancés du haut des m urs, ni les traits trem pés
dans le sang des vipères ; ton casque se hérisse de flèches aux
plum es peintes, et ton bouclier n ’oflre plu s de place à de nou­
veaux coups. Tu n ’as pas le bonheur de dérober ton corps à
toutes les blessures ; m ais l’ardent am our de la gloire est plus
fort que la douleur. T el, dans les cham ps de Troie, Ajax, de­
vant les vaisseaux des Grecs, soutint, dit-on, l’attaque et les feux
d’IIector. Bientôt on joignit l’ennem i, la m êlée s’engagea, et l ’épée sanglante put de près disputer la victoire. Je ne pu is redire
tout ce que fit alors ta valeur, com bien de guerriers lu im m o­
las, quelles furent tes victim es, et com m ent elles succom bèrent.
Vainqueur, tu foulais des m onceaux de Gètes im m olés par ton
glaive, et ton pied pressait de nom breux cadavres. Le second
centurion com bat à l’exem ple de son chef ; chaque soldat porte
Nec m o ra ; c o n s p ic u u s lo n g e f u lg e n lib u s a rm is,
F o r tia n e p o s s in t fa c ta l a t e r e , c a v e s ;
In g e n tiq u e g r a d u c o n tr a f e r r u m q u e lo c u m q u e ,
S a x a q u e b r u m a li g r a n d i n e p lu ra , s u b is .
Nec te m issa s u p e r ja c u lo ru m t u r b a m o ra l& r,
N ec q u æ v ip é re o te la c r u o r e m a d e n t.
S p ic u la c u m p ic tis liæ r e n t in c a ss id e p e n n is ;
P a r s q u e fe re s c u ti v u ln e r e n u lla v a c a t.
N ec c o rp u s c ú n e lo s f é l i c i t e r e ff u g it i c t u s ;
Sed m in o r e s t a c ri la u d is a m o re d o lo r.
T a lis a p u d T ro ja m D a n a is p r o n a v ib u s Ajax
D ic ilu r H c c to re a s s u s tin u is s e fac e s.
Ut p r o p iu s v e n tu m e s t, c o m m iss a q u e d e x te r a d e x tr æ ,
R o sq u e f e r o p o t u it c o m in u s e n s e g e ri.
D icere difficile e s t, q u id M ars lu u s e g e r i t illic ,
Q u o iq u e n c c id e d e r i s , q u o s q u e , q u ib u s q u e m o d i-.
E n se tu o lac io s ca lc a b a s v ic to r a c e rv o s ,
Im p o s ito q u e G e te s s u b p e d e m u ltu s e r a t .
P u g n a t a d cx c m p lu m p r im i m in o r o r d in e p ili
M ultaque fo rt m ile s v u ln e r a , m u lta fac it.
LIVRE IV, L E T T R E VII.
429
et reçoit m ille coups. Mais ta valeur t’élève au-d essu s de tous
les aulres, autant que Pégase surpassait en vitesse les plus ra­
pides coursiers. Égypsos est vaincue, et m es chants, Vestalis, at­
testeront à jam ais tes exploits.
S ed ta n t u m v ir tu s a lio s tu a p r s c te r it o ran e s,
A n te c ito s q u a n tu m P e g a s u s ib a t eq u o s.
V in c itu r jE g y p s o s, t e s ta ta q u e te m p u s in o m n e
S u n t t u a , V e s la lis, c a r m in e facta m eo.
430
PO NTIQUES.
LETTRE HUITIÈME
A SUILLIUS^
ARGUMENT
C’e s t a p r è s la m o r t d ’A u g u s te , d o n t n o u s a v o n s d é jà p a r l é , q u e l e p o ë te
é c r i t à S u illiu s , g e n d r e d e s a f e m m e . 11 l e r e m e r c i e d e la l e t t r e q u 'i l a
r e ç u e d e l u i ; q u o iq u e a r r i v é e u n p e u t a r d , e ll e l u i a f a i t le p l u s g r a n d
p l a i s i r . 11 l u i d e m a n d e e n s u it e d e le f a i r e r e n l r e r e n g r â c e a u p r è s d e
G e r m a n i c u s le j e u n e . E n r e c o n n a i s s a n c e d e s e s b i e n f a it s , i l p r o m e t à
G e r m a n ic u s , n o n d e s t e m p l e s d e m a r b r e , m a i s d e s l o u a n g e s d a n s se s
v e rs . U p r o u v e q u e r i e n n e p e u t ê t r e p l u s a g r é a b l e à l 'h o m m e p u i s s a n t
q u e le s v e r s d e s p o è te s q u i c é l è b r e n t s a g lo ir e . A lo r s , s a is i s s a n t c e t t e
o c c a s io n , il v a n te la p u i s s a n c e d e la p o é s i e ; i l f a it d e s v œ u x p o u r q u e
s e s v e r s l u i s o ie n t u t i l e s , a fin q u e , s 'il n e p e u t o b t e n i r s o n r e t o u r d a n s
la p a t r i e , i l o b t ie n n e , d u m o in s , u n e x il m o in s é lo i g n é d e R o m e , o ù il
p u i s s e a p p r e n d r e le s h a u t s f a i t s d e C é s a r, e t le s c é l é b r e r d a n s s e s v e rs .
D o cte Suillius, ta lettre, quoique arrivée un peu tard, m ’a fait
un vrai plaisir. Tu m e dis que, si une tendre am itié peut par
des prières fléchir les dieux, tu soulageras m es m alheurs. Quand
m êm e tu ne le pourrais, je te serais cependant obligé de ton in -
EP I S TOLA OCTAVA
SU IL L IO
ARGUMENTUM]
Mortuo Augusto, ut diximus, lianc epistolam m ittit Ovidius ad Suillium uxoris su* gencrum, agitque ei gratias pro ejus cpistola ad se scripta : quam, elsi sero perlatam,
gratissimam tarnen fuisse dicit. l’oslmodum eum rogat, ul Germanicum juniorem sibi
reconciliet, polliceturque se in hujus rei graliam non erecturum ei templa de marmore, sed carmine complexurum ejus laudes, ostenditque nihil esse posse principibus aptius, quam carmine olliciosum se prrestare. Tum nactus occasionem poeta,
carminis excellcntiam extollit, precaturque ut sibi carmina prosint. Et si non possit
reditum in patriam obtinere, saltem urbi propinquius exsilium, quo possit Ccesaris
gcsta intelligere, et carmine celebrare.
L itteiia s e ra q u id e m , s tu d iis e x c u lte S u illi,
H uc tu a p e r v e n i t.s e d m ih i g r a t a ta rn e n ,
Q ua, p ia si p o s s it S u p c r o s le n ir e ro g a n d o
G ra tia , la t u r u m t e m ih i d ic is o p e m .
LIVRE IV, LET TR E VIII.
431
tention bienveillante ; c’est bien m ériter de m oi, que de vou­
loir m ’être utile. Puisse l ’ardeur de ton zèle se soutenir long­
tem ps ! puissent m es m alheurs ne pas lasser ta pieuse affection !
J’ai quelque droit de la réclam er; des liens de parenté nous
un issen t; fasse le ciel qu’ils soient toujours indissolubles! Ton
épouse est, pour ainsi dire, ma fille ; et celle qui te donne le
nom de gendre m e donne celui d’époux. Malheur à m oi, si, en
lisant ces vers, tu fronces le sou rcil, si tu rougis de m a pa­
renté ! m ais lu n ’y trouveras aucun sujet de h on te, si ce n ’est
cette fortune, qui pour moi fut aveugle. Si tu considères ma
naissance, tu verras, en rem ontant à l’origine, que m es nom ­
breux aïeux furent tous chevaliers. Veux-tu exam iner com m ent
j ’ai vécu? m a vie, si on en retranche une m alheureuse erreur,
est pure et sans tache.
Ah ! si tu espères quelque effet de tes prières, invoque d’une
voix suppliante les dieux que tu honores. Tes dieux à toi, c ’est
le jeune César : apaise cette divinité ; il n’en est pas dont les au*
tels soient plus connus de toi ; elle ne souffre jam ais que les
t i t ja m n il p rae stes, a n im i s u m fa c lu s a m ic i
D e b ito r; e t m e r itu m , v e lle j u v a r e , voco.
I m p e tu s is te t u u s lo n g u m m o d o d u r e t in aevum ;
N eve m a lis p ie ta s s i t t u a l a s s a m e is .
J u s a liq u o d f a c iu n t a d fin ia v in c u la n o b is,
Quae s e m p e r m a n e a n t illa b e fa e ta , p r e c o r .
N am tib i qu a; c o n ju x , e a d e m m ih i filia paene e s t,
E t quae te g e n e r u m , m e v o c a t ilia v iru m .
H e u m ih i I s i le c tis v u ltu m t u v e r.,il)u s is lis
D ucis, e t a d fin e m te p u d e t e s s e m e u m !
At n ih il h ie d ig n u m p o te r is r e p e r ir e p u d o re ,
P ra ete r f o rtu n a m , quae m ih i caeca f u it.
S e u g e n u s e x c u tia s , e q n ite s , a b o r ig in c p r im a .
U sq u e p e r in n u m e r o s in v e n ie m u r a v o s ;
S iv e v e lis , q u i s in t, m o re s i n q u ir e r e n o s tro s ;
E r r o r e m m is e ro d e lr a h e , lab e c a r e n t.
Tu m o d o , s i q u id agi s p e ra b is p o s s e p r e c a n d o ,
Q uos c o lis , e x o ra s u p p lic e voce Deos.
Di t ib i s u n t Caesar j u v e n i s ; t u a n u m in a p lac a :
H ac c e r t e n u lla e s t n o tio r a r a tib i.
432
PONTIQUES.
prières de son m inistre restent sans effet. C’est auprès d’elle
qu’il faut chercher uq rem ède à m es m aux. Qu’elle m ’envoie un
souffle favorable, quelque léger qu’il soit, m a barque se relèvera
du sein des ondes qui l’en gloutissen t: alors je livrerai aux
flam m es rapides un encen s solen n el, et m on tém oignage attes­
tera la puissance de ton dieu. Je ne t’élèverai pas, Germ anicus,
un tem ple en marbre de Paros ; m on désastre a épuisé ma for­
tu n e. Que les fam illes, que les villes opulentes vous élèven t des
tem ples ; Ovide vous offrira des vers, ce son t là ses rich esses.
C’est rendre bien p eu , sans doute, en retour d’un grand service,
que d’offrir des paroles à celui qui m ’accordera la v ie ; m ais
donner ce que l’on a de m ieu x, c ’est satisfaire à la reconnais­
sance; la piété ne peut aller au delà. L’encens du pauvre, offert
aux dieux dans un vase sans prix, n ’a pas m oins de pouvoir que
celui qu’on leur offre sur un vaste bassin. L’agneau qui telte en­
core sa m ère, aussi bien que la victim e nourrie dans les pâturages
de Falisque, teint de son sa n g les autels du Capitole.
Mais que dis-je? ce qui flatte le plu s l’hom m e puissant, ce sont
les hom m ages que les poètes lui rendent dans leu rs vers; ce
N on s in i t ilia su i v a n a s a n ti s ti ti s u n q u a m
E sse p re c e s : n o s tr is h in c p e te r e b u s o p e m .
Q u a m lib e t e x ig u a si n o s ea j u v e r i t a u ra ,
O b ru ta d e m e d iis c y m b a r e s u r g e t a q u is .
T u n e e g o t u r a f e ra m r a p i d i s s o le m n ia fla m m is ;
E t, v a le a n t q u a n tu m n u m in a , t e s tis e ro .
N ec tib i d e P a r io s ta tu a m , G e rm a n ic e , te m p lu m
M a rm o re : c a r p s i t o p es ilia r u iu a ra e a s .
T e m p la d o m u s v o b is f a c ia n t u r b e s q u e b e a tæ :
Naso s u is o p ib u s , c a r m in é , g r a tu s e r i t .
P a rv a q u id e m f a te o r p ro m a g n is m u n e r a r e d d i,
Q u u m p r o c o n c e s s a v e rb a s a lu le d a m u s .
S ed q u i, q u a m p o tu it, d a t m a x im a , g r a t u s a b u n d e est
E t finem p ie ta s c o n tig it ilia s u u m .
N ec, q u æ d e p a rv a Dis p a u p e r l ib a t a c e r r a ,
T u r a m in u s , g r a n d i q u a m d a ta la n c e , v a le n t ;
A gnaque ta m la c te n s , q u a m g r a m m e p a s ta Falisco
V ic tim a, T a rp c io s in fic it ic ta focos.
N e c t a m e n , o l ’f i c i o v a l u m p e r c a r m i u a fac to ,
P r in c ip ib u s r e s e s t g r a t i o r u lla v iris .
LI VR E IV, LET TRE VIII.
453
sont les vers qui proclam ent votre gloire, et préservent de l ’ou­
bli la renom m ée de vos actions ; ce sont les vers qui donnent à
la vertu une vie durable, et qu i, la sauvant du tom beau, la font
connaître à la dernière postérité. Le tem ps destructeur ronge le
fer et le m arbre, et rien ne résiste à la puissance des siècles ;
m ais les ouvrages des poètes bravent les années : c’est par les
écrits des poètes que vous connaissez A gam em non et tous ces
guerriers qui ont porté les arm es avec lui ou contre lui. Sans le
secours des vers, qui connaîtrait Thèbes et les sept chefs, et
tous les évén em ents qui précédèrent, et tous ceux qui suivirent?
Ce sont les vers, si j ’ose le dire, qui font les dieux eux-m êm es,
et leur m ajesté a besoin d’une voix qui célèbre ses grandeurs.
Les vers nous apprennent que du chaos, de cette form e prem ière
de la nature encore confuse, sortirent l’ordre et les élém ents
divers, et que les Géants, aspirant à l’em pire des cieux, furent
précipités dans le Styx par les Feux vengeurs, enfants des Nues.
Ce sont eux qui ont assuré la gloire de Bacchus, triom phateur
des Indes, et d’A lcide, conquérant d’Échalie. Et naguère, César,
quand ton aïeul, par sa vertu, s ’éleva jusqu’aux cieu x, les vers
ne furent pas étrangers à son apothéose.
C a rm in a v e s tr a r u m p e r a g u n t p ræ c o n ia la u d u m ,
N eve s it a c to r u m fa m a c a d u c a c a v e n t.
C a rm in é fit v i v a x 'v i r t u s ; e x p e rs q u e s e p u lc r i,
N o titia m s e r æ p o s te r ita tis h a b e t.
T a b id a c o n s u m it f e r r u m la p id e m q u e v e tu s ta s ;
N u lla q u e r e s m a ju s te m p o r e r o b u r h a b e t.
S c r ip ta f e r u n t a n n o s : s c r ip tis A g a m e m n o n a n o s ti ;
E t q u is q u is c o n tr a , v e l s im u l, a rm a t u lit.
Q uis T h e b a s s e p te m q u e d u c e s s in e c a r m in é n o s s e t,
E t q u id q u id p o s t h æ c , q u id q u id e t a n te f u it ?
Di q u o q u e c a rm in ib u s , s i fas e s t d ic e re , fiu n t,
T a n ta q u e m a je s ta s o r e c a n e n tis e g e t.
S ic C h a o s, ex ilia n a tu r æ m o le p r io r is ,
D ig e stu rn p a r t e s s c im u s h a b e r e s u a s ;
Sic a d f e c ta n te s c œ le s tia r é g n a G ig a n ta s ,
Ad S ty g a n im b ife r o v in d ic is ig n e d a to s .
S ic v ic to r l a u d e m s u p e r a tis L ib e r a b In d is ,
A lc id e s c a p ta t r a x i t a b (E c h alia.
E t m o d o , C æ sar, a v u m , q u e m v i r t u s a d d id it a s lr is ,
S a c r a r u n t a liq u a c a rm in a p a r te tu u m .
t.
i.
2b
434
rONTIQUES.
A insi, G erm anicus, si m on génie conserve encore quelque vi­
gueur, elle te sera consacrée tout entière. Poète toi-m êm e, tu ne
peux dédaigner les hom m ages d’un poète ; tu sais trop bien en
apprécier la valeur; et si ton grand nom ne t’avait appelé à de
plus hautes destinées, tu serais devenu l’honneur et la gloire des
Muses. 11 est plus glorieux, sans doute, d ’inspirer des vers, que
d’en faire so i-m êm e; et cependant tu ne peux renoncer tout à
fait à ton talen t: tantôt tu livres des batailles, tantôt tu soum ets
des m ots aux lois de la m esure, et ce qui est un travail pour
d’autres n’est qu’un jeu pour toi. Ni la lyre, ni l ’arc ne son t
étrangers à Apollon, et ses m ains divines en m anient tour à tour
les cordes ; de m êm e tu n’ignores ni les arts des savants, ni ceux
des princes, et ton esprit se partage entre Jupiter et les M uses.
Puisqu’elles ne m ’ont pas repoussé n on 'p lu s de ces ondes que le
cheval issu de la Gorgone fit jaillir du sol creusé par son pied,
qu’il m e soit u tile, salutaire aujourd’hui d’être initié aux m êm es
m ystères, d’avoir cultivé les m êm es études ! Que j’échappe enfin
aux Gètes cru els, à ces rivages trop voisii?» des Coralles sauvages!
Si q u id a d h u c ig it u r vi vi, G e rm a n ic e , n o s tr o
R e s ta t in in g e n io , s e r v ie t o m n e tib i.
N on p o te s offic iu m v a tis c o n te m n e r e v a te s ';
J u d ic io p r e t i u m re s h a b e t i s la tu o .
Qliod n is i te n o m e n ta n t u m a d m a jo r a v o c a ss c t,
G lo ria P ie r id u m s u m m a f u t u r u s e ra s .
S ed d a r é m a te ria m n o b is, q u a m c a r m in a , m a j u s :
Nec la m e n ex lo to d e s e r e r e illa p o te s .
N ain m odo be lla g e ris , n u m e r i s m o d o v e rb a c o e rc e s ,
Q u o d q u e a liis o p u s e s t, h o c tib i l u d u s e r i t .
U tque n e c a d c ith a ra m * n e c ad ü rc u m s e g n is Apollo e s t,
S ed v e n it a d s a c r a s n e r v u s u t e r q u e n ia n u s ;
S ic t ib i n e c d o c ti, n e c d e s u n t p r in c ip is a r t e s ,
M ista se d e s t a n im ó c u m Jd v e Musa tu o .
Qucu q u o n ia m n e c n o s u n d a s u b m o v it ab illa ,
U n g u la G o rg o n e i q u a m fcava f e c it c q u i,
P b o sit, o p e m q u ó f e r a t c o m m u n ia s a c ra tu e r i ,
A tque isd e m s tu d iis im p o s u ia s e m a n u m .
L it o r a p e llitis n i m i u m s u b je c ta G o ralliS,
Ut tá n d e m suevos e ffu g ia m q u e G é ta s,
LIVRE IV, LETTRE IX.
455
Si, dans m on m alheur, la patrie m ’est ferm ée pour toujours,
qu’au m oins j ’habite un lieu m oins éloigné de la ville de l’A usonie, un lieu où je puisse célébrer ta gloire à sa naissance, et
chanter sans retard tes hauts faits ! Pour que les dieux du ciel
soient propices à ces vœ u x, cher Suillius, im plore-les en faveur
de celui que ton épouse peut appeler son père.
LETTRE NEUVIÈME
A G R É C IN U S
ARGUMENT
G r é c in u s a v a i t é té n o m m é c o n s u l ; i l d e v a it a v o ir p o u r s u c c e s s e u r P o m p o n i u s F la c c u s , s o n f r è r e . A p rè s l ’a v o ir f é l i c i t é d e c e t h o n n e u r , le p o è te s e
p la in t d e n e p o u v o ir ê tr e p rè s d e lu i.
r e c o m m a n d e s e s i n t é r ê t s à l 'u n
e t à l’a u t r e
d i t q u e le s r i g u e u r s d e s o n c r u e l e x il d o i v e n t ê t r e c o n ­
n u e s d e F l a c c u s , q u i a é té g o u v e r n e u r d e l a M ysie. 11 p r e n d la t e r r e d u
P o n t à t é m o i n d e s a p r o b it é , a p p r é c i é e d e s B a r b a r e s e u x -m ê m e s , e t d e
s a p i é t é e n v e r s le s C é s a rs .
11
11
C’e s t de ces lieux où l ’a placé le sort, et non sa volonté, c’est
des bords de l’Euxin qu’Ovide t ’envoie ces vœ ux, ô Grécinus.
C la u s a q u e s i m is e ro p a tr ia e s t, u t p o n a r in u lto ,
Q ui m in u s A u so n ia d is te t ab u r b e , lo co ;
Unde tu a s p o s s im la u d e s c e le b r a r e r e c e n te s ,
M ag n aq u e q u a in m in im a fa c ta r e f e r r e m o ra .
T a n g a t u t h o c v o tu m c œ le s tia , c a r e S u illi,
N u m in a , p r o s o c e ro p æ n e p r e c a r e tu o .
EPISTOLA NONA
G R Æ C IN O
ARGUM ENTUM
Gi'æcino, eortsuli designato, et fratri ejus Pomponio Flacco, ipsi successuro, eura ho
norem gratulatus, dolet, quod non coram adesso sibi licet. Suam causam utrique
conunendat. Huic quoque, qui Mysiæ præses fuerit, atrocitatein exsilii sui notain
esse refert : probitatis suæ, Barbaris etiam gratæ, et pietatis in Caesares Pontum învocat testent.
U nde
l ic e t, n o n u n d e ju v a t , G ræ c in e , s a lu te m
M ittit a b E u x iu is b a n c tib i N aso v a d is .
436
PONTIQUES.
Fassent les dieux que ma lettre te parvienne en ce jour, qui le
prem ier te verra précédé des douze faisceaux! Consul, lu vas
m onter sans m oi au Capitole, et je ne figurerai pas dans ton
cortège ; m ais que du m oins ma lettre rem place près de toi son
auteur, et qu’elle te p résente, au jour fixé, l’hom m age de ton
am i ! Si j’étais né sous un astre plus favorable, si l’essieu de m on
char ne s’était brisé dans la carrière, ces devoirs que te rend
aujourd’hui ma m ain dans cette lettre, m a bou ch e le les aurait
rendus. Dans m es félicitations, à des vœ u x de b on h eu r j’aurais
m êlé m es em brassem ents, et tes nouveaux h on neurs m ’auraient
appartenu non m oins qu’à toi-m êm e.
Oui, je l ’avoue, j’aurais été fier de ce beau jour, aucun palais
n’eût été assez vaste pour m on orgueil. Pendant que tu m arch es,
entouré de l ’auguste cortège du sénat, chevalier, je précéderais
je s pas du consul; et m oi, si jaloux d’être toujours auprès de
toi, je m ’applaudirais de ne pouvoir trouver place à tes côtés.
Quand je serais écrasé par la foule, je ne m ’en plaindrais pas;
c’est avec joie que, dans ce jour, je m e sentirais pressé par la
M issaque Di fa c ia n t a u r o r a m o c c u r r a t a d illa m ,
Bis s e n o s fasc e s quae t ib i p r im a d a b it .
Ul, q u o n ia m s in e m e la n g e s C a p ilo lia c o n s u l,
E t fiam turbue p a r s eg o n u lla tuae,
I n d o m in i s u b e a t p a r t e s , e t p ra e s te t a m ic i
O fficium ju s s o l it ie r a n o s tr a d ie .
A tq u e ego si f a tis g e n itu s m e lio rib u s e sse m ,
E t m ea s in c e r o c u r r e r e t axe r o ta ,
Quo n u n c n o s tr a m a n u s p e r s c rip lu m f u n g il u r , e sse t
L in g u a s a lu ta n d i m u ñ e r e f u n c ta t u i.
G ra ta tu s q u e d a re m c u m d u lc ib u s o scu la v e rb is ,
N ec m in u s ille m e u s , q u a m lu u s , e s s e t h o n o r .
c o n fíte o r, s ic c s sc m lu ce s u p e rb u s ,
I lla,
Ul c a p e r e t fa s tu s vix d o m u s u l la m e o s .
D u m q u e la tu s s a n c ti c in g it tib i t u r b a s e n a tu s ,
C o nsulis a n te p e d e s i r e v i d e r e r e q u e s .
E t q u a n q u a m c u p e re m s e m p e r t ib i p ro x im u s esse,
G a u d e re m la t e r i n o n h a b u is s e lo c u m .
N ec q u e r u lu s , t u r b a q u a m v is e li d e r e r , e s se m :
Sed f o re t a p o p u lo tu m m ih i d u lc e p r e m i.
LIVRE IV, LET TRE IX
437
m ultitude. Je contem plerais avec bonheur la longue fde du cor­
tège, et l’espace im m ense occupé par une foule innom brable.
Enfin, vois com m e je serais atten tif aux choses les plus sim ples,
j ’exam inerais ju sq u ’au tissu de la pourpre dont fu sera is revêtu,
j ’éludierais les figures ciselées sur ta chaise curule, et les riches
sculptures de l’ivoire de Num idie. Après ton entrée solennelle
dans le tem ple du m on tT arp éien , pendant que la victim e sainte
tom berait par ton ordre, le dieu puissant, placé au m ilieu de
l ’auguste enceinte, m ’entendrait, m oi aussi, lui adresser en se­
cret m es actions de grâces, et du fond de m on cœ ur je lui offri­
rais plus d’encens que n ’en brûlent les bassins sacrés, heureux,
m ille fois heureux de te voir élevé aux suprêm es honneurs! Oui,
je serais présent au m ilieu de tes am is, si un destin plus doux m e
perm ettait le séjour de Rom e. Ce plaisir, que m on esprit peut
seul goûter aujourd’h u i, alors m es yeux le partageraient. Les
dieux ne l ’ont pas voulu ! peut-être est-ce avec justice ; car à quoj
bon nier que m on châtim ent fût m érité?
Mon esprit, du m oin s, qui seul n’est pas exilé de Rom e, jouira
de ce spectacle; il contem plera ta robe prélexte et tes faisP r o s p ic e re m g a u d e n s , q u a n lu s f o re t a g m in is o rd o ,
D e n sa q u e q u a m lo n g u m t u r b a t c n e r e t i tc r .
Q u o q u e m a g is n o r is q u a m m e v u lg a r ia ta n g a n t,
S p c c ta r e m , q u a lis p u r p u r a t e t e g e r e t.
S ig n a q u o q u e in se lla n o s s e m f o rm a ta c u r u li,
E t to tu m N u m id æ s c u lp tile d e n tis o p u s .
At q u u m T a r p e ia s e sse s d e d u c tu s in a rc e s ,
D um c a d e r e t j u s s u v ic tim a s a c ra tu o ,
Me q u o q u e s e e re to g r a te s s ib i m a g n u s a g e n te m
A u d îs s e t, m e d ia q u i s e d e t æ d e , D eus.
T u r a q u e m e n te m a g is p le n a q u a m la n c e , d e d is s e m ,
T e r q u a te r im p e r ii læ tu s h o n o re t u i.
Hic ego p r æ s e n te s i n t e r n u m e r a r e r am ico s,
M itia j u s u r b is si m od o fa ta d a re n t.
Q u æ q u e m ih i sola c a p it u r n u n c m e n te v o lu p ta s ,
T u n e o c u lis e tia m p e rc ip ie n d a f o re t.
N on i ta C œ litib u s v isu m e s t, e t f o r s ita n æ q u is :
N am q u id m e p œ n æ c a u s a n e g a ta j u v e t ?
M e n t e ta m e n , q u æ so la l o c o n o n e x s u la t, u t a r :
P r æ te x ta m , fasc e s a d s p ic ia m q u e tu o s.
438
PONT IQUE S.
ceaux ; il te verra rendre la justice au peuple, et se croira trans­
porté dans ces lieux qui m e sont interdits. Je te verrai tantôt
m ettre aux en chères, pour la durée d ’un lustre, les revenu s de
l ’em pire, et afferm er nos rich esses avec un e probité scrupu­
leu se; tantôt faire entendre, au m ilieu du sénat, des paroles
éloquentes, et chercher ce que peut réclam er l ’intérêt de l’État;
tantôt décerner des actions de grâces aux Im m ortels, et frapper
les blanches têtes des superbes taureaux. P u isses-tu , après avoir
prié pour dè plus graves intérêts, dem ander aussi que la colère
divine s’apaise en ma faveur! A cette p rière, que le feu sacré
s’élève de l’autel chargé d’oflrandes, et qu’une flam m e brillante
favorise tes vœ ux d’un heureux présage ! Cependant je ne serai
pas tout entier aux regrets ; et dans ces lieu x aussi je célébrerai,
com m e je le pourrai, la fête de ton consulat.
A ce bonheur s’en joint un autre, et il n ’est pas m oins grand :
ton frère doit hériter de ta dignité. Oui, G récinus, ce pouvoir,
qui expire pour toi à la fin de décem bre, doit com m encer pour
lui au jour de Janus; et telle est votre tendre am itié, que vous
serez fiers tour à tour, toi des faisceaux de ton frère, et lui des
H æ c m odo te p o p u lo r e d d e n te m j u r a v id e b it,
E t s e s e c r e tis fm g e t a d e s s e lo cis.
N unc lo n g i r e d i t u s h a s tæ s u p p o n e re l u s t r i
C e rn e t, e t e x a c ta c u n c ta lo c a r e fid e.
N u n c fac e re in m ed io f a c u n d u m v e rb a s e n a tu ,
P u b lic a q u æ r e n te m q u id p e ta t u t il it a s .
N unc, p ro C æ sarib u s, S u p e ris d e c e r n e r e g r a te s ,
A lbave o p im o ru m c o ll a .f e r i r e b o u m .
A tque u tin a m , q u u m ja m f u e r is p o tio r a p r e c a tu s ,
U t m ilii p l a c e tu r n u m in is i r a , ro g e s !
S u r g a t ad h a n c v ocem p le n a p i u s ig n is a b a r a ,
D etq u e b o n u in v o to lu c id u s o m e n a p e x .
I n ie r e a , q u a p a r le lic e t, n e c u n c ta q u e r a m u r ,
Ilic q u o q u e te fe s tu m c o n s u le te m p u s a g a m .
Altéra læ titiæ , n e c ce d e n s ca u s a p rio ri,
S u c c e ss o r t a n ti f r a t e r h o n o r is , e r i t .
N am t ib i fin itu m s u m m o , G ræ c in e , d e c e r a b r i
I m p e r iu m , J a n i s u s e ip it i ll e d ie.
Q u æ que e s t in v o b is p ie la s , a lt e r n a f e r e tis
G a u d ia , t u f r a tr is fasc ib u s, ille tu is .
LIVRE IV, LETTRE IX.
*
439
lien s. Ainsi tu doubleras ton consulat, il doublera le sien , et cette
dignité restera deux ans dans la m êm e fam ille. Quelle qu’en soit
la grandeur, quoique, dans la ville de Mars, aucun pouvoir
n ’éclipse le pouvoir suprêm e des consuls, cependant la m ain
auguste dont il ém ane ajoute encore à cet honneur, et le don
participe de la m ajesté du donateur. Qu’il vous soit donc donné,
à Flaccus et à toi, d’obtenir toujours ainsi les suffrages d’Au­
guste ! Cependant, quand le soin des affaires ne l’occupera pas
tout en tier, u n issez, je vous en prie, vos prières aux m ien nes ;
et pour peu qu’un vent favorable gonfle la voile, hâtez-vous de
lâcher les cordages, afin que m on navire sorte enfin des ondes
du Styx.
Naguère Flaccus com m andait dans ces lieux, et sous ses
auspices, G récinus, les bords farouches de l’Ister jouissaien t du
repos. Il sut m aintenir dans un e paix constante les peuples de
Mysie, et son glaive effraya les G ètes, fiers de leurs arm es. Par
son courage actif, il a reconquis Trosm is, enlevée par l ’ennem i ;
il a rougi le Danube du sang des Barbares. D em ande-lui quel
est l’aspect de ces lieux, quelles sont les rigueurs du ciel de
Scythie; dem and e-lu i com bien sont terribles les ennem is qui
S ic tu b is f u e r is c o n s u l, b is c o n s u l e t ille ,
I n q u e d o m o h im u s c o n s p ic ie tu r h o n o r.
Qui q u a n q u a m e st in g e n s , e t n u llu m M a rtia s u m m o
A ltiu s im p e r iu m c o n s u le R o m a v id e t,
M u ltip lic a t ta m e n h u n e g r a v ita s a u c to r is h o n o re n t,
E t m a je s ta te m r e s d a ta d a n tis h a b e t.
J u d ic iis i g it u r lic e a t F la cc o q u e tib iq u e
T a lib u s A u g u s ti te m p u s in o in n e f ru i.
U t ta m e n a r e r u m c u r a p r o p io r e v a c a b it,
V ota p r e c o r v o tis a d d ile v e s tr a m e is .
E t, s i q u e m d a b it a u r a s in u m , la x a te r u d e n te s ,
E x e a t e S ty g iis u t m ea n a v is a q u is .
P ræfuit his,
G ræ c in e ,
locis
m odo F la cc u s ; e t illo
R ipa fe ro x I stri s u b d u c e tu ta f u it .
H ic t e u u i t M ysas g e n te s in p a c e fideli ;
Hic a re u fisos t e r r a i t e n s e G e ta s.
H ic c a p ta m T r o s m in c e le r i v i r t u te r e c e p it,
I n fe c itq u e f e ro s a n g u in e D a n u b iu m .
Q u æ re lo ci fac ie m , S c y th ic iq u e in co m m o d a cœ li,
Et quam vicino terrear liosle, roga.
440
PO N T IQ U E S.
m ’entourent; qu'il te dise si leurs flèches légères ne son t pas
trem pées dans le fiel des serpents, s’ils n ’im m olent pas des
victim es hum aines devant de barbares autels; si c’est m oi qui
vous trom pe, ou si réellem ent le froid gèle et enchaîne le PontEuxin, s’il couvre de glace un e vaste étendue de m er. Quand il
t’aura répondu, in form e-toi de ce que l’on dit de m oi dans ce
pays, dem ande com m ent je vis dans ce cruel exil : ici personn e
ne m e hait ; et, certes, je ne m érite pas de haine ; m on cœ ur
n ’a pas changé avec ma fortune. J’ai conservé dans m on âm e ce
calm e que tu louais souvent, et sur m on visage celte pudeur
que, depuis longtem ps, tu m e connais. Sur ces bords loin tain s,
dans ces lieux où un ennem i barbare rend les lois im puissantes
devant la force brutale des arm es, telle a été ma vie, q u e, depuis
tant d’années, G récinus, ni fem m e, ni h om m e, ni enfant ne saurait
se plaindre de m oi. Aussi, puisqu’il m e faut invoquer le tém oi­
gnage de cette contrée, les habitants de Tom es, touchés de m es
m alheurs, m e soutiennent et m e favorisent. Ils voudraient bien
que je partisse, parce qu’ils voient que je le d ésire; m ais, pour
eux-m êm es, ils souhaitent que je reste. Si tu n ’en crois pas m es
S in tn e litæ te n u e s s e r p e n t is felle s a g ittæ ,
F ia t a n liu m a n u m v ic tim a d ir a c a p u t.
M e n lia r, an co e at d u r a t u s f rig o re P o n tu s ,
E t t e n e a t g la c ie s j u g e r a m u lta f r e ti.
Ilæ c u b i n a r r a r i t , q u æ s i t m e a fa m a , r e q u i r e ;
Q uo q u e m odo p e ra g a m té m p o r a d u r a , ro g a .
Nec s u m u s h ic o dio, ne c s c ilic e t e s se m e r e m u r ,
Nec c u m f o rtu n a m e n s q u o q u e v e rs a m ea e s t.
Illa q u ie s a n im o , q u a m t u la u d a r e s o le b a s ,
Ille v ê tu s s o lito p e r s t a t i n o r e p u d o r .
Sic ego su m lo n g e , sic h ic , u b i b a r b a r u s h o s tis ,
Ut f e ra p lu s v a le a n t le g ib u s a rm a , fa c it ;
R em q u e a t u t n u lla m t o t j a m , G ræ c in e , p e r a n n o s
F e m in a d e n o b is, v irv e , p u e r v e q u e r i .
Iloc fa c it, u t m ise ro f a v e a n t a d s in tq u e T o m itæ ;
H æ c q u o n ia m t e llu s te s tific a n d a m ih i e s t.
Illi m e , q u ia v e lle v id e n t, d isc e d e rc m a lu n t :
R e sp e c to c u p iu n t h ic t a m e n e s se s u i.
LIVRE IV, L E T TR E IX.
441
paroles, crois-en les décrels, les actes publics qui font mon
éloge, et m ’exem ptent des charges de l’État; et, quoiqu’il ne
convienne pas au m alheureux de se glorifier ainsi, les villes
voisines m ’accordent les m êm es privilèges.
Ma piété est connue de cette terre étrangère : on sait que dans
ma m aison est un sanctuaire dédié à César; là sont aussi les
im ages de son fils pieux et de son épouse, souveraine prêtresse,
de ces deux divinités non m oins augustes que notre nouveau
dieu. Et pour qu’il n ’y m anque aucun m em bre de cette fam ille,
ses deux p etits-fils y sont aussi, l’un auprès de son aïeule,
l ’autre à côté de son père. Je leur offre de l’encen s avec des
prières, toutes les fois que le jour se lève des rives de l’Orient.
Interroge le Pont tout entier ; tém oin de m a piété, il ne dém en­
tira pas m es paroles. La terre du Pont sait encore que je célèbre
par des jeu x le jour de la naissance de notre dieu, avec toute la
solennité que perm et cette contrée. Cette piété n’est pas m oins
connu e des étrangers que la vaste Propontide nous envoie
sur ces m ers : ton frère lu i-m êm e, quand il com m andait la
rive gauche du Pont, en aura peut-être entendu parler. Ma forNec m ih i c re d id e ris ; e x s ta n t d é c r é ta , q u ib u s n os
L a u d a t, e t im m u n e s p u b lic a c e ra f a c it.
C o n v e n ie n s m is e ris hæ c q u a n q u a m g lo ria n o n e s t,
P ro x im a d a n t n o b is o p p id a m u n u s id e m .
N ec p ie ta s
ig n o ta m ea e st : v id e t h o s p ita te llu s
In n o s tr a s a c ru m C æ saris e sse d o m o .
S ta n t p a r i t e r n a tu s q u e p iu s , c o n ju x q u e s a c e rd o s,
N u m in a ja m fac to n o n le v io r a Deo.
N eu d e s it p a rs u lla d o m u s, s ta t u t e r q u e n c p o lu m ,
H is av iæ l a t e r i p ro x im u s , ille p a tr is .
H is ego do lo tie s c u m t u r e p r e c a n tia v e rb a ,
Eoo q u o tie s s u r g i t a b o r b e d ies.
T o ta , lic e t q u æ ra s , h o c m e n o n fin g e re d ic e t,
Officii t e s t is P o n tic a t e r r a m e i.
P o n tic a m e te llu s , q u a n tis h a c p o s s u m u s o r a ,
N a ta le m lu d is s c it c e le b r a r e Dei.
Nec m in u s h o s p itib u s p ie ta s e s t c o g n ita talis,
M isit in h a s si q u o s lo n g a P r o p o n lis a q u a s.
Is q u o q u e , q u o læ v u s f u e r a t s u b p r æ s id e P o n tu s ,
A u d ie rit f r a t e r f o rs ita n is ta tu u s .
25.
442
PO N T IQ U E S.
tune ne répond pas à m on zèle ; m ais c ’est avec bonheur que,
dans ma pauvreté, je consacre à ses hom m ages m es faibles res­
sources. R elégué loin de Rom e, m on but n ’est point de frapper
vos regards, m ais je m e contente d’une piété sans éclat ; et ce­
pendant un jour le bruit en viendra jusqu’aux oreilles du prince ;
rien ne lui échappe de ce qui se fait dans le m onde. Tu la con­
n ais, du m oins, loi qui fus adm is dans les cieu x; tu la vois,
César, car la terre est soum ise à tes regards. Placé parm i les
astres, tu entends de la voûte céleste les vœ ux inquiets qui
s ’échappent de ma bouche. P eut-être vien d ron t-ils aussi jusqu’à
toi, ces vers que j ’ai envoyés à R om e, pour célébrer ton entrée
dans le ciel. J’en ai le pressentim ent, ils apaiseront ta d ivin ité;
et ce n ’est pas sans raison que tu portes le doux nom de père.
F o rlu n a e s t im p a r a n im o , la liq u c lib e n t e r
E x ig u a s c a rp o m u n e r e p a u p e r o p e s .
N ec v e s tr is d a m u s h æ c o c u lis , p r o c u l u r b e r e m o t i;
C o n te n ti ta c i ta se d p i e t a te s u m u s .
El. la m e n hæ c ta n g e n t a liq u a n d o C æ -a ris a u re s :
N il iliu m , lo to q u o d fit in o r b e , la te t.
T u c e r t e scis h oc, S u p e r is a d s c ite , v id e s q u e ,
C æ sar, u t e s t o c u lis s u b d ita t e r r a t u is !
T u n o s tr a s a u d is , i n te r c o n v e x a lo c a tu s
S id e ra , so llic ito q u a s d a m u s o r c , p re e e s .
P c r v e n iu n t istu c e t c a rm in a f o r s ita n ilia ,
Quæ d e te m isi c œ lite la c la n o v o .
A u g u ro r h is i g it u r fiecli tu a n u m in a ; n e c tu
I m m e rilo n o m e n m ite p a r e n t is h a b e s.
443
LETTRE
DIXIÈME
A ALBINOVANUS
ARGUMENT
L e p o è te p r é t e n d q u e l e s m a l h e u r s d ’U ly sse, q u e lq u e c r u e l s q u ’ils a ie n t
é t é , e s o n t p a s c o m p a r a b l e s a u x r i g u e u r s q u ’il e n d u r e d e p u is six a n s
d a n s s o n e x il. Il r a p p e l le à A lb in o v a n u s le p o ë m e o ù il a c é lé b r é la
g l o ir e d e T h é s é e , e t lu i p r o p o s e à i m i t e r la f id é lité c o n s ta n t e d e so n
11
h é ro s .
V o ila l e sixièm e été q u il m e f a u t passer sur les bords cim m érien s, au m ilieu des Gètes grossiers. Quel m arbre, cher A lbiriovanus, quel fer serait assez dur pour résister autant que m oi ?
L’eau en tom bant creuse la p ierre, l’anneau s’use par le frotte­
m ent, le soc recourbé s’ém ousse contre la terre qu’il presse.
L e tem p s, qui détruit to u t, n ’épargnera-t-il donc que m oi?
La m ort m êm e ne peut briser de ses coups la trame de m es
ours.
EPISTOLA DECIMA
ALBINOVANO
ARGUM ENTUM
Ulyssis lata, quamvis dura, cum sui acerbitate exsilii, quod in sexlum jam annum dnret,
conferri non posse poeta adfirmat. Thesei, quern carmine Jaudarit I'edo Albinovanus
iidem imitandam eidem proponit.
H ic m ilii C im m e rio b is t e r t ia d u c it u r aestas
L ito re , p e llito s i n t e r a g e n d a G etas.
E c q u o s tu silic e s , e c q u o d , c a ris s im e , f e r r u m
Duritiae c o n fe r s , A lb in o v an e , m e® ?
G u tla c a v a t la p id e m ,
c o n s u m itu r a n n u lu s u s u ,
E t te r itu r p ressa vom er a d u n c u s hum o.
T e m p u s e d a x i g it u r , p r a t e r n o s , o m n ia p e rd e l?
C essat d u r it ia m o rs q u o q u e v icta m ea .
4i4
x u i u i y u E i O.
On cite pour m odèle d’une patience inébranlable Ulysse, qui,
pendant deux lustres, erra au gré des flots; m ais il n ’eut pas à.
supporter continuellem ent les rigueurs du destin, il eut souvent
des intervalles de repos. Fut-il si m alheureux d’aim er pendant
six ans la belle Calypso, et de partager la couche d'une d éesse
des m ers? Il fut accueilli par le fds d’H ippotas, qui lui donna les
vents em prisonnés, pour qu’un souffle favorable dirigeât, à son
gré, ses voiles. Il ne fut pas si pénible d’entendre de jeu n es
filles aux chants harm onieux ; son palais ne trouva pas am er le
fruit du lotus. Ah ! que l’on m e donne de ces sncs qui font ou­
blier la patrie, je les achèterai au prix d’une partie de ma vie!
Tu ne com pareras pas sans doute la ville des Lestrygons avec
ces peuples qu’arrose l ’Isler, dans son cours sinueux. Le Cyclope
ne l’em porte pas en cruauté sur le barbare Phyacès; et qu’est-ce
encore que Phyacès, au m ilieu de tant de sujets d’alarm es ? Si
les m onstres qui garnissent le flanc difform e de Scylla font
entendre d’affreux aboiem ents, les navires héniochiens sont
encore plus funestes aux m atelots. Charybde n’est pas non plus
com parable aux terribles A chéens, quoique trois fois elle vom isse
les flots qu’elle engloutit trois fois. Ces Barbares, sans doute,
E x e m p l u m e s t a n i m i n i m i u m p a t i e n l i s U lysses,
J a c la ïu s d u b io p e r d u o l u s t r a m a r i.
T e m p o ra s o llic iti se d n o n ta m e n o m n ia f a ti
P e r tu l it , e t p la c id æ s æ p e f u e r e m o ræ .
An g ra v e sex a n n is p u lc h r a m fo v isse C alypso,
Æ q u o re æ q u e f u it c o n c u b u is s e D eæ ?
E x c ip it H ip p o ta d e s, q u i d a t p ro m u n e r e v e n to s ,
C u rv e t u t im p u ls o s u t il is a u r a s in u s .
Nec b e n e c a n la n te s la b o r e s t a u d îs s e p u e lla s ;
N ec d e g u s ta n li lo to s a m a r a fu it.
IIos e g o , q u i p a tr iæ f a c ia n t o b liv ia , s u c c o s
P a r te m eæ vit® , s i m o d o d e n tu r , e m n m .
Nec tu c o n tu le ris u r b e m L æ stry g o n is u n q u a m
G e n tib u s , o b liq u a q u a s o b it I s t e r a q u a .
Nec v in ce t sæ v u m C yclops f e r i ta t e P h y a c e n ,
O ui q u o ta t e r r o r i s p a rs s o le t e sse m e i !
Scylla fe ris tr u n c o q u o d l a t r a t n b in g u in e m o n s tr is ,
H e n io c h æ n a u lis p lu s n o c u e re r a te s .
Nec p o te s t in fe s tis c o n fe r r e C h a ry b d in A chœ is,
T e r iic e t e p o tu m t e r v o m a t ilia f re t u m .
L1YKK IV, L E T T R E X.
445
infestent avec plus d’audace la rive droite du fleuve ; m ais le
côté que j ’habite n ’est pas, non p lu s, exem pt de leurs ravages.
Ici la cam pagne est sans feuillage, les flèches em poisonnées ; ici
l’hiver rend la m er accessible m êm e au piéton, et sur ces ondes
où la ram e ouvrait naguère un passage, le voyageur, négligeant
son vaisseau, s’avance à pied sec. Ceux qui arrivent de Rome
nous disent que vous avez peine à croire à tant de m isère : qu’il
est m alheureux, celui qui souffre des maux incroyables ! Croism oi, cependant; et je ne veux pas te laisser ignorer pourquoi
l’affreux hiver gèle ainsi la m er des Sarm ates.
Tout près de nous est cette constellation qui présente la form e
d’un char, et dont l’influence répand un froid rigoureux. C’est
d’ici que sort Borée, cette rive est son dom aine; plus il naît
près de nous, plus son souffle est violent. Le Notus, au con­
traire, dont la tiède haleine part du pôle opposé, vient rarem ent
de si loin, et ne nous arrive que languissant. Ajoute que, dans
cette m er sans issu e, se déchargent des fleuves nom breux, et
que, par ce m élange, l’onde m arine perd sa vertu. Là se jettent
le Lycus, le Sagaris, le Pénius, l ’Hypanis, le Cratès, et les eaux
de l ’Halys que bouleversent de nom breux tourbillons; là d escen Qui q u a n q u a m d e x tr a r e g io n e lic e n tiu s e r r a n t,
S e c u ru m la tu s h o c n o n t a m e n e s se s in u n t .
Hic a g r i i n f r o n d e s , h ic s p ic u la tin c t a v e n e n is ;
H ic f r é ta vel p e d iti p e rv ia r e d d it h i e m s :
Ut, q u a r e m u s i t e r p u ls is m o d o fe c e ra t u n d is ,
S ic cu s c o n te m ta n a v e v ia to r e a t.
Q ui
v e n iu n t is tin c , vix v os
e a c re d e re d ic u n t
Q uam m is e r e s t, q u i f e r t a s p e r io ra fid e !
:
C re d e ta m e n ; n e c te c a u sa s n e s c ire s in e m u s ,
H o rrid a S a rm a tic u m c u r m a r e d u r e t h ie m s .
P roxima s u n t n o b is p la u s lr i p ræ b e n tia fo rm a m ,
E t q u æ p r e c ip u u m s id e r a f rig u s h a b e n t.
H in c o r i t u r B o reas, o ræ q u e d o m e s tic u s h u ic e s t,
E t s u m it v ire s a p r o p io r e loco.
At N otus, a d v e rs o te p id u m q u i s p ir a t a b a x e ,
E st p ro c u l, e t r a r u s la n g u id io rq u e v e n it.
A dde q u o d h ic c la u s o m is c e n tu r llu m in a P o n to ,
V im q u e f r e t u m m u lto p e r d i t ab a m n e s u a m .
H ue Lycus, h u e S a g a ris , P e n iu s q u e , H y p a n isq u e, C ra te s q u e
I n ilu it, e t c re b r o v o r tic e toi tu s H alys ;
446
PONTIQUES.
dent aussi le violent Parthénius, et le Cynapès qui entraîne les
roch ers; et le Tyras, le plus rapide des fleuves; et toi, Ther­
m odon, qui vois sur tes rives des fem m es b elliqu euses; et toi,
P hase, que visitèrent les héros de la Grèce, et le Borysthène
avec les eaux lim pides du Dyraspe; et le M élanthe, qui là vient
term iner son cours len t et paisib le; et ce fleuve qui, séparant
l’Asie de la sœ ur de Cadmus, se fraye un chem in entre ces deux
contrées; et d’autres sans n om b re, parm i lesquels le Danube,
le plus grand de tous, te dispute la palm e, fleuve du Nil. Tous
ces courants, en s’unissant à l’onde m arine, l'altèrent, et ne lui
perm ettent pas de conserver sa vertu. Bien p lu s, sem blable à
un élan g, aux eaux dorm antes d’un m arais, sa couleur s’efface,
elle est à peine azurée. L’eau douce surnage, plus légère que
l’onde m arine, à laquelle le m élange du sel donne une pesanteur
particulière.
Si l’on m e dem ande pourquoi je raconte tous ces détails à
Pédon, et à quoi sert d’assujettir à la m esure de sem blables id ées,
c ’est em ployer le tem ps, répondrai-je, c’est trom per m es en­
nuis : voilà le fruit d’une heure ainsi passée ; en écrivant ces
P a r th e n iu s q u e ra p a x , e t vo lv en s sax a C ynapes
L a b itu r , et n u llo ta r d io r a m n e T y r a s .
E t tu , fe m in e æ T h e r m o d o n c o g n ite tu r m æ ;
E t q u o n d a m G ra iis , P h a s i, p e ti t e v ir is .
C u m q u e B o ry sth e n io l iq u id is s im u s a m n e D y rasp es,
E t ta c ite p e ra g e n s le n e M e la n lb u s i t e r .
Q u iq u e d u a s t e r r a s A siam C a d m iq u e s o ro re m
S e p a ra t, e t c u r s u s i n te r u l r a m q u e f a c it.
I n n u m e r iq u e a lii, q u o s i n t e r m ax im u s o m n e s
C e d e re D a n u b iu s se tib i , N ile, n e g e t.
Copia t o t l a t i c u m , q u a s a u g e t, a d u lt é r a i u n d a s ,
Nec p a l i t u r v ire s æ q u o r h a b e r e s u a s.
Q uin e tia m s ta g n o s im ilis , p ig ræ q u e p a lu d i
C æ ru le u s vix e s t, d ilu i tu r q u e c o lo r.
I n n a ta l u n d a f re to d u lc is , le v io rq u e m a r in a e st,
Quæ p r o p iu m m is to d e s a le p o n d u s h a b e t .
Si ro g e t h æ c a liq u is , c u r s in t n a r r a ta P e d o n i,
Q uidve lo q u i c e rtis j u v e r i t is ta m o d is ;
D e tin u i, d ic a m , te m p u s , c u ra s q u e f e f e lli;
H u n e f r u tu m p r æ s e n s a d tu l i t h o r a m ih i.
LI VH ci i v , L ET TR E X.
447
m ots, j’oubliais ma douleur accoutum ée, je ne sentais plus que
j ’étais au m ilieu des Gètes.
Pour toi, qui, dans tes vers, célèbres la gloire de Thésée, je
ne doute pas que tu ne te m ontres digne des vertus de ton hé­
ros, que tu n ’im ites celui que tu chantes : et, certes, il ne veut
pas que l’am itié ne soit fidèle qu’aux jours du bonheur. Quel
que soit l’éclat de ses hauts faits, quelque grand que nous le
représente une voix si digne de le chanter, on peut cependant
l’im iter en un point : en am itié, chacun peut devenir un Thésée.
Je ne dem ande pas qu’arm é du glaive ou de la m assue, tu
dom ptes les brigands qui rendaient inaccessible l'isthm e de
Corinthe ; m ais il faut que tu m ’aim es : cela n ’est pas difficile à
qui veut b ien . E st-il si pénible de conserver un e foi pure, in ­
violable? Toi, dont la constante am itié ne s’est jam ais dém en­
tie, tu ne prendras pas sans doute m on langage pour un
reproche.
A b fu im u s s o lito , d u m s c r ib im u s is ta , d o lo re ,
In m e d iis n e c n o s s e n s im u s e s se G etis.
At tu , n o n d u b ito , q u u tn c a r m in é T h e s e a la u d e s ,
M a le riæ t it u lo s q u in t u e a r e t u æ ;
Q u e m q u e r e f e r s , i m i te r e v i r u m
: v e ta t ille p ro fe c to
T r a n q u illi c o m ite m t e m p o r is esse fid em .
Qui q u a n q u a m e s t f a c tis in g e n s , e t c o n d it u r a te
Vir t a n t o , q u a n to d e b u it o r e c a n i ;
E s t ta m e n ex illo n o b is im ita b ile q u id d a m ,
I n q u e fide T h e s e u s q u ilib e t e sse p o te s t.
N on tib i s u n t b o s l e s f e r r o c la v a q u e d o m a n d i,
P e r q u o s vix u lli p e rv iu s I s th m o s e r a t ;
S e d p r æ s ta n d u s a m o r , r e s n o n o p e ro s a v o le n ti.
Q uis l a b o r e s t p u r a m n o n te m e ra s s e fid em ?
Hæc t ib i , q u i p e rs ta s i n d e c lin a tu s a m ic o ,
N on e s t q u o d lin g u a d ic ta q u e r e n t e p u ie s .
448
PO N T IQ U E S.
LETTRE ONZIÈME
A GALLION
ARGUMENT
11 s’excuse d ’avoir différé d 'o ffrir ses consolations à Gallion, après
la m o rt de sa fem m e.
C e sera pour moi un crim e im pardonnable, Gallion, de n ’avoir
pas, jusqu’à ce jour, consigné ton nom dans m es vers ; car, je
m ’en souviens, quand les traits d’un dieu m e frappèrent, toi
aussi, par tes larm es, tu soulageas ma blessure, lit plût au ciel
qu’affligé déjà de la perte d’un am i, tu n’eu sses pas éprouvé de
nouvelles douleurs ! Ces dieux ne l’ont pas voulu. Les cru els !
ils ont cru qu’ils pouvaient sans crim e te ravir un e chaste
épouse. Oui, naguère une lettre est venue m ’annoncer ton d euil,
et j ’ai arrosé de m es larm es la nouvelle de ton m alheur. Je
EPISTOLA
UNDEGIMA
GALLI ONI
ARGUMENTOM
Conjuge orbum Gallionem sero quod soletur, excusât. '
G a ll io , c r i m e n e r i t vix e x c u s a b ile n o b is ,
C a rm in é le n o m e n n o n h a b u is s e m e o .
T u q u o q u e e n im , m e m in i, c œ le sti c u s p id e fa c ta
F o v isli la c ry m is v u ln e r a n o s tr a t u i s .
A tque u lin a m , r a p t i j a c t u r a læ s u s a m ic i.
S e n sisses u l tr a , q u o d q u e r e r e r e , n ih il !
Non ila Dis p la c u it, q u i te s p o lia re p u d ic a
C onjuge c ru d e le s n o n h a b u e r e n efas.
N u n tia n a m lu c tu s m ilii n u p e r e p is to la v e n it,
L ^ c ta q u e cu m la c ry m is s u n t tu a d a m n a m eis.
LIVRE IV, L ET TR E XI.1
449
n ’oserai pas, m oi, si peu philosophe, consoler un savant, ni te
redire ces conseils de la sagesse qui te sont fam iliers. Déjà le
tem ps, sinon la raison, aura sans doute m is fin à ta douleur.
Pendant que ta lettre m ’arrive, et que la m ienne va te trouver
à son tour à travers tant de m ers, tant de terres, toute une
année s'écoule. Il n ’est qu'une époque pour les consolations de
l’am itié : c’est lorsque la douleur est dans son cours, et que le
m alade réclam e du soulagem ent. Mais quand le tem ps a calm é
les blessures du cœ ur, des soins im portuns ne font que les
rouvrir. D’ailleurs, et puisse mon présage se vérifier! peut-êlre
as-tu déjà trouvé le bonheur dans de nouveaux liens.
Sed n e q u e p r u d e n te rn s o la r i s tu l ti o r a u s im ,
V e rb a q u e d o c to ru m n o ta r e f e r r e t i b i ,
F in itu m q u e tu u m , si n o n r a tio n e , d o lo re m
Ip sa ja m p r id e m s u s p ic o r e sse m o ra .
D um t u a p e rv e n it, d u m l it le r a n o s tr a r e c u r r e n s
T ô t m a r ia a c t e r r a s p e r m e a t, a n n u s a b it.
T e m p o ris o ffic iu m s o la tia d ic e r e c e rli e s t :
Dum d o lo r in c u rs u e s t, d u m p e ti t æ g e r o p e m .
At q u u m lo n g a d ie s s e d a v it v u ln e r a m e n tis ,
In te m p e s tiv e q u i fo v et ilia , n o v a t.
A dde q u o d , a tq u e u tin a m v e ru m tib i v e n e r it o m e n !
C o n ju g io f e lix ja m p o te s e sse novo.
450
PO NT IQ UE S.
LETTRE DOUZIÈME
A. T U T I C A N U S
ARGUMENT
Ovide é crit à T uticanus que si, jusqu'à présent, il ne lui a pas envoyé de
vers, c’est que son nom ne peut se soum etlre aux lois de la m esure. 11
le prie de se rap p eler son ancienne am ilié, et de chercher à soulager ses
m alheurs.
Si tu n’occupes aucune place dans m es livres, tnon am i, c’est
la faute de ton nom lui-m êm e ; car personne ne m e paraît plus
que toi digne de cet honneur, si toutefois c’est un hon neur de
figurer dans m es écrits. Mais les lois de la m esure et la nature
m êm e de ton nom s’opposent à m on désir; je ne vois aucun
m oyen de te faire entrer dans m es vers : je n ’oserais, en effet,
partager.ton nom entre deux vers, en faire la fin de l’un et le
E P I S T O L A D U 0 D E C I M|A
TUÏICANO
ARGUMENTUM
Quod Tuticani nomen legibus metri refragaretur, hactenus nullum ei dicasse se
carmen, scribit Naso; utque, vctcris amicitiae memor, opem sibi ferre laboret, procatur.
Quo m in u s in n o s tr is p o n a ris , a m ic e , lib e llis ,
N o m in is e fiic itu r c o n d itio n e t u i .
A st ego n o n a liu m p r iu s hoc d i g n a r e r l i o n o r e ;
E s t a liq u is n o s tr u m si m o d o c a rm e n h o n o s.
Lex p e d is officio, n a tu r a q u e n o m in is o b s ta n t,
Q u a q u e m eos a d e a s , e s t via n u lla , m o d o s.
Nam p u d e t in g e m in o s ita n o m e n lin d e r e v e rs u s ,
D e sin at u t p r io r h o c , in c ip ia tq u e m in o r,
LIVRE IV, LET TRÉ XII.
451
com m encem ent de l’au tre; j ’aurais honte d’abréger une syllabe
que la voix allonge, et de te nom m er Tülïcanus; je ne puis non
plus t’adm ettre dans m on vers, en t’appelant Tütïcânus, et chan­
ger de longue en brève la prem ière syllabe ; enfin je ne puis
ôter sa rapidité à la seconde voyelle, et lui donner une quantité
qui n ’est pas dans sa nature. Si j'osais estropier ainsi ton nom ,
on se m oquerait de m oi, on dirait avec ju stice que j ’ai perdu la
raison.
Voilà pourquoi j’ai différé à te payer la dette de l’am itié ; m ais
m a terre l’acquittera avec u sure. Oui, je te chanterai : on te
reconnaîtra, n ’im porte à quels sign es; je t’enverrai des vers;
toi qu e, dès ton enfance, je connus enfant m oi-m êm e, toi qui
dans le cours de ces années, dont notre vie s’est accrue égale­
m en t, m e fus toujours cher, com m e un frère l’est à son frère.
Tu m e prodiguas tes sages conseils ; tu fus m on guide et m on
com pagnon, quand m a m ain, tendre encore, savait à peine di­
riger les rên es. Souvent j ’obéis à tes critiques, pour corriger m es
écrits ; souvent aussi, dans tes vers, m es conseils effacèrent des
taches, quand, sous l’inspiration des M uses, tu com posais cette
P héacide que n’eût point désavouée le chantre de M éonie.. Cette
E t p u d e at, si te , q u a syllalja p a rte m o ra tu r,
A rctiu s a d p elle m , T u tic a n u m q u e vocem .
Nec p o tes in v e rsu m T u tic a n i m o re v en ire,
F ia t u t e lo n g a syllaba p rim a b re v is.
A ut p ro d u c a tu r, q u æ n u n c c o rre p tiu s e x it.
E t s it p o rre c ta longa se cu n d a m o ra .
H is ego si v itiis au sim c o rru m p e re n o m e n ,
R id ea r, e t m erilo p e c tu s h a b e re n e g e r.
Hæc m ih i causa fuit dilati m uneris hujus,
Quod m e u s adjecto fœ n o re re d d e t a g e r.
T eq u e can am q u a eu m q u e n o ta ; tib i c a rm in a m itta m ,
P æ n e m ih i p u e ro co g n ite p æ n e p u e r;
P e rq u e tô t a n n o ru m se rie m , q u o t h a b e m u s u te rq u e ,
N on m ih i, q u am f ra tri fra te r, am ate m in u s.
T u b o n u s h o rta to r, tu d u x q u e co m esq ue fu isti,
Q uum reg e rem te n e ra fre n a n o vella m an u .
S æ pe ego c o rrcx i su b te cen sore lib e llo s;
Sæ pe tib i a d m o n itu facta litu ra m eo est,
D ignam M œ oniis P h æ acid a c o n d e re c h a rtis
Q uum te P ie rid e s p e rd o c u e re tu æ .
452
PONT IQÜE S.
fidélité, cet accord, ils datent de notre verte jeu n esse, et vivent
encore inaltérables sous nos cheveux blancs. Si tu étais insensible
à ces souvenirs, je croirais que ton cœ ur est enferm é dans le
fer le plus dur, dans le diam ant le plus im pénétrable. Mais le
Pont serait délivré de la guerre et des frim as, fléaux éternels de
cette terre odieuse; Borée soufflerait la chaleur, et l’Auster le
froid ; m on sort deviendrait lui-m êm e plus doux, avant que ton
cœ ur se m ontrât cruel pour ton am i m alheureux. Le destin n ’a
pas voulu, puisse-t-il ne vouloir jam ais ! m ettre ainsi le com ble
à ma douleur. Seulem ent n’oublie pas de t’adresser aux dieux,
et parmi eux au plus véritable de tous, à celui dont le règne
voit ta gloire croître sans cesse : protégeant un banni avec toute
la constance de l ’am itié, fais que m es voiles n’attendent pas en
vain un vent favorable. Tu dem andes ce que je désire de toi : je
veux m ourir, si je puis te le d ire; m ais peut-on m ourir, quand
déjà on a cessé de vivre? Je ne sais ce que je dois faire, ce que
je veux, ce que je n e veux pas; je vois à peine quel est m on
intérêt. Crois-m oi, la sagesse, la prem ière, abandonne les m al­
heureux; le sens et la raison s’enfuient avec la fortune. Cherche
H ic té n o r, hæ c v irid i co n co rd ia cœ p ta ju v e n ta
V en it ad a lb e n te s illab e fa cta com as.
Q uæ n isi te m o v ean t, d u ro tib i p e cto ra fe rro
E sse, vel in v icto c lau sa a d a m a n te p u te m .
Sed p riu s h u ic d e sin t e t b e llu m e t frig o ra te rræ ,
In v isu s n o bis quæ d u o P o n tu s h a b e t ;
E t te p id u s B oreas, e t s it p ræ frig id u s A u ster ;
E t p o ssit fa tu m m o lliu s esse m e u m ,
Q uam tu a s in t lapso p ræ co rd ia d u ra sodali :
Hic cu m u lu s n o stris a b sit, a b e s tq u e , m alis.
T u m odo p e r S u pero s, q u o ru m c e rtissim u s ille e s t,
Quo tu u s ad sid u e p rin c ip e c re v it h o n o r ;
Effice, c o n stan ti p ro fu g u m p ie la te tu e n d o ,
Ne sp e ra ta m cam d e se ra t a u ra r a t e m .
Quid m an d em , q u æ ras : p e re a m , n isi d ic e re vix e st ;
Si m odo, q u i p e riit, ille p e rire p o te s t.
Nec q u id ag am in v en io , n e c q u id no lim v e, v e lim v e ;
Nec sa tis u tilita s e st m ea n o ta m ih i.
C rede m ih i, m isero s p ru d e n tia p rim a re lin q u it,
E t sen su s cum re c o n siliu m q u e fu g it.
LIVRE IV, L E T T R E X II I.
453
toi-m êm e, je t’en prie, par quel m oyen tu peux m ’être utile;
vois s’il est quelque chem in pour arriver au but de m es désirs.
LETTRE
TREIZIÈME
A CARUS
ARGUMENT
O vide d it q u e se s v e rs s e ro n t re c o n n u s à la c o u le u r d u sty le p a r u n p o è te
a u s s i d is tin g u é q u e C a ru s. Il ra c o n te q u ’il a c h a n té e n la n g u e g é liq u e
le s lo u a n g e s d ’A u g u ste, e t q u e le s G èles e u x -m ê m e s l ’o n t ju g é d ig n e
d 'ê tr e ra p p e lé p a r A u g u ste . Il a jo u te q u e , c e p e n d a n t, so n e x il se p r o ­
lo n g e d e p u is six a n n é e s . Il s 'a d re s s e à C a ru s, c h a rg é d e d irig e r l’é d u c a ­
tio n d e s fils d e G e rm a n ic u s, e t lu i d e m a n d e d e c h e rc h e r à o b te n ir so n
r e to u r .
Toi qui m érites d’être com pté parm i m es plus fidèles am is, et
qui e s pour m oi tout ce que signifie ton nom , Carus, reçois m es
vœ u x. Tu reconn ais sur-le-cham p d’où te vient cette lettre, à la
couleur du style, à la tournure des vers; non qu’ils soient adIp se , p re c o r, q u æ ra s, q u a sim tib i p a rte ju v a n d u s,
Q uoque viam facias a d m ea v ota vado.
E P I S T O L A T E R T I A DECIMA
CARO
ARGUM ENTU M
Carmina sua proprio colore dignosci posse scribit a Caro, poeta eximio. Getico ser­
mone Augusti laudes sese cecinisse narrat, seque restituendum ab Augusto tuisse
vel ipsos Cetas judicasse. Sexto tarnen anno jam se in exsilio morari adjicit, ex quo
redire u t lieeat, Carus, formandis Germanici filiis praefectus, ut obtinere nitatur
petit.
0 mi ni n o n d u bio s in te r m e m o ra n d e so d ales,
Q uique, q u o d es v ere, C are, v o caris, av e.
Unde sa lu te ris, color h ic tib i p ro tin u s in d ex ,
E t s tr u c tu r a m ei c a rm in is esse p o te s t;
454
PONTI QUE S.
m irables, m ais du m oins ils diffèrent de tant d ’autres! quels
qu’ils soient, on y reconnaît m a m ain. Et toi aussi, quand tu
effacerais les titres de tes écrits, il m e sem ble que je pourrais
toujours dire s ’ils sont de toi ; au m ilieu de m ille aulres, je dis­
tinguerais les tien s, je les reconnaîtrais à des m arques cer­
taines. L’auteur s ’y décèle à m es yeux par une vigueur vraim ent
digne d’H ercule, vraim ent digne du héros que tu ch antes. Et
peut-être ma Muse, trahie par la natu re de ses productions, e stelle rem arquable par ses défauts m êm es. La laideur de T hersite
l’em pêchait de rester inconnu, de m êm e que, par sa beauté,
Nirée attirait tous les yeux.
Si m es vers ont des défauts, tu aurais tort d’en être surpris;
ils sont, pour ainsi dire, l ’ouvrage d’un poète g è le . Oh! j ’en ai
honte, j ’ai écrit des vers en langue gétique, j ’ai assujetti à noire
m esure des m ots barbares ! Cependant, félicite-m o i, j ’ai été
goûté, et déjà les Gèles grossiers m ’ont donné le nom de poète.
Tu m e dem andes m on sujet? j’ai célébré les louanges de César :
le dieu que je chantais m ’a soutenu dans ce travail nouveau.
Non q u ia m irifica est, sed qu od nec p u b lic a c e rte ;
Q u a lise n im c u n q u e e s t, non la te t esse m eam
Ip se q u o q u e u t c h a rtæ titu lu m de fro n te re v e lla s,
Quod sit o p u s, v id eo r d ic e re p o sse, tu u m .
Q u am lib et in m u ltis p o situ s n o sc ere lib e llis,
P e rq u e o b sérv alas in v e n ie re n o tas.
P ro d u n t a u c to re m v ires, q u a s H e rc u le d ig n a s
N ovim us, a tq u e illi, q u e m c an is, esse p a re s .
E t m ea M usa p o te st, p ro p rio d e p re n sa c o lo re,
In sig á is v itiis fo rsita n esse su is.
T am m ala T h e rsile n p ro h ib e b a t fo rm a la te rê ,
Q uam p u lc h ra N ireu s co n sp ic ie n d u s c ra t.
N ec te m ira ri, si sin t vitiosa, decebit
C arm in a, quæ fa c ia tn p æ ne p o e ta G etes.
Ali p u d e t! e t G etico sc rip si se rm o n e lib e llu m ,
S lru c ta q u e su n t n o slris b a rb a ra v erb a m odis.
E t p lacu i, g ra ta re m ih i, cœ p iq u e p o etæ
In te r in h u m a n o s n o m en h a b ere G etas.
M ateriam quaeris ? la u d e s de C æ sare d ix i:
A djuta e s t no vitas n u m in e n o stra D ei.
LIVRE IV, LETTRE X I I I .
455
Ces peuples ont appris de m oi que le corps du père auguste de
la patrie était m ortel, m ais que son âm e divine s’était élevée
dans les dem eures célestes ; que sa vertu a trouvé un digne hé­
ritier dans son fils, qui, après bien des refus, n'a pris que m al­
gré lui les rênes de l ’em pire; que tu es, ô Livie, la Vesta de nos
chastes R om aines, toi qui te m ontres aussi digne de ton fils que
de ton époux; qu’auprès du trône sont deux jeunes princes,
ferm es appuis de leur père, et qui déjà ont donné des gages
certains de leur grande âm e.
Quand j’eus récité ce poëm e inspiré par une Muse étrangère,
quand m a m ain fut arrivée à la dernière page, je vis s'agiter
toutes les tètes de m es auditeurs, tous leurs carquois rem plis
de flèches ; et leurs voix barbares firent entendre un long m ur­
m ure. Un d’entre eux s’écria : « Puisque tu parles ainsi de Cé­
sar, César devrait te rendre à ta patrie. » Oui, il l’a dit, Carus,
et cependant depuis six hivers je m e vois relégué sous le pôle
glacé. Mes vers ne m e servent à rien , m es vers m ’ont été fu­
nestes jadis; ils furent la prem ière cause de ce déplorable exil.
Mais, je t’en conjure par ces lien s dont n ou s unit le culte des
Muses, par le nom d e l ’am itié, sacré pour toi; et, si tu m ’e n N am p a lris A u g u sti d o cui m o rta le fu isse
C orpus ; in æ th e ria s n u m e n a b îsse dom os :
Esse p a re m v irtu te p a tri, q u i fre n a coaotus
S æ pe re c u sa ti c e p e rit im p e rii :
E sse p u d ic a ru m te V estam , L ivia, m a tru m ;
A m biguum n ato d ig n io r, a u n e v iro :
Esse d u o s ju v e n e s, firm a a d ju m e n ta p a re n tis,
Qui d e d e rin t a n im i p ig n o ra c e rta su i.
H æ c u b i n o n p 3 tria p e rle g i sc rip ta C am œ na,
V en it e t ad d ig ito s u ltim a c h a rta m eo s;
E t c a p u t, e t p len as o m nes m o v ere p lia re tra s,
E t lo n g u m G etico m u rm u r in o re fu it.
A tque aliq u is : « S c rib a sliæ c q u u m de C æ sare, d ix it,
Cæsstris im p e rio re s titu e n d u s e ra s. »
Ilie q u id e m d ix it; sed m e ja m , C are, n iv ali
S exla re le g a tu m b ru m a su b axe v id et.
C arm in a n il p ro su n t : n o c u e ru n t c arm in a q u o n d a m ,
P iim a q u e ta m m iseræ cau sa fu e re fugæ .
A t tu p e r stu d ii co m m u n ia fœ d era sacri,
P e r non Vile tib i n o m en araicitiæ .
456
PO ETIQ U ES.
ten d s, puisse G erm anicus, chargeant des fers du Latium ses
ennem is captifs, fournir une riche m atière aux poètes de R om e!
puissent être toujours à l’abri des dangers ces enfants, objets
de la sollicitude des dieux, et qui, pour ta gloire, furent con­
fiés à tes soins ! Je t’en conjure, em ploie tout ton pouvoir pour
sauver un ami qui m eurt, s ’il ne change de séjour.
LETTRE
QUATORZIÈME
A TUTICANUS
ARGUMENT
11 d é sire c h a n g e r d ’e x il, n o n q u e les h a b ita n ts d e T o m e s s o ie n t m a l d is p o ­
sés p o u r lu i; il n ’a ja m a is re ç u d ’e u x q u e des se rv ic e s e t d e s m a rq u e s d e
b ie n v e illa n c e ; m a is il v o u d ra it, d u m o in s, v iv re à l’a b ri d e s a tta q u e s de
l’e n n e m i.
C ’e s t à t o i q u e j ’é c r i s , à t o i d o n t l e n o m e x c i t a n a g u è r e m e s
p l a i n t e s , p a r c e q u ’i l r e f u s e d e s e p r ê t e r à l a m e s u r e . Tu n e
Sic cap to L a tiis G ei'm anicus h o ste cate n is,
M ateriam v e stris a d fe ra t in g é n u s ;
Sic v a le a n t p u e ri, v o tu m co m m u n e D eo ru m ,
Quos la u s fo rm an d o s e s t tib i m a g n a d a to s;
Q uanla p ô les, p ræ b e n o stræ m o m e n ta sa lu ti,
Q uæ n isi m u ta to n u lla fu tu ra loco e st.
E P I S T O L A QUARTA DECIMA
T UT I C A N O
ARGUM ENTUM
lixsilii locum mularc optat, non quod infesti sibi sint Tomita?, quorum adeo mitem in
se ammum et beneficia memorat, sed ut saltem ab hoste tutam degere vitam sibi
contingat.
IliEC tib i m ittu n tu r, q u e m su m m odo c a rm in e q u e slu s
Non a p tu m n u m e ris n o m en h a b e re m eis.
LIVRE IV, LET TRE XIV.
457
trouveras dans m es vers rien qui te fasse plaisir, si ce n ’est
que ma santé se soutient com m e elle peut; m ais la santé m êm e
m ’est odieuse : aujourd’hui tous m es vœux sont de sortir d’ici,
pour aller n ’im porte en quel lieu . Je n ’ai d ’autre souci que de
quitter cette terre; toute autre m e plaira plus que celle où je
suis, que je vois sans cesse. Que m on navire m ’entraîne au m i­
lieu des Syrtes, à travers le gouffre de Charybde, pourvu que
je m ’éloigne du pays que j ’habite. Le Styx lui-m êm e, s ’il existe,
je le préférerais à 1'Ister; et s’il est dans le m onde un abîme
plus profond que le Styx, je le préférerais encore. Le champ
cultivé est m oins ennem i des herbes inu tiles, l’hirondelle des
frim as, qu’Ovide du voisinage des Gètes belliqueux.
Ces paroles irritent contre m oi les habitants de Tom es; m es
vers ont soulevé la colère publique. Je ne cesserai donc jam ais
de m e nuire par m es vers ! je serai donc toujours la victim e de
m on im prudent génie ! et j ’hésite encore à m e couper la m ain,
pour ne plus écrire, et je ne pu is, in sen sé, renoncer à ces arm es
qui m ’ont été si funestes ! Je m e tourne de nouveau vers ces
écu eils d'autrefois, vers ces ondes où ma poupe s ’est brisée dans
la q u ib u s, excepto quod a d h u c u tc u n q u e v alem u s,
N il, te p ræ te re a qu od ju v e t, in v e n ie s.
Ip sa q u o q u e e s t in v isa sa lu s; s u n tq u e u ltim a vo ta,
Q u o lib et e x istis sc ilic e t ire locis.
N ulla m ih i c u ra e st, te rr a q u a m m u te r u t ista ,
H ac q u ia , q u am v ideo, g ra tio r o m n is e rit.
In m é d ia s S y rte s, m ed iam m ea vela C harybdin
M ittite , p ræ s e n ti d u m c are a m u s h u m o .
tyx q u o q u e , si q u id ea e st, b e n e c o m m u ta b itu r Istro ,
Si q u id e t in fe riu s , q u a m Styga, m u n d u s h a b et.
G ram ina c u ltu s a g e r, frig u s m in u s o d it h iru n d o ,
P ro x im a M artico lis q u a m loca Naso G etis.
T alia succensent pro pter m ih i verbaT om itæ ,
Ira q u e ca rm in ib u s p u blica m o ta m eis.
E rg o ego cessab o n u n q u a m p e r c a rm in a læ d i;
P le c ta re t in cau to se m p e r ab in g en io ?
E rgo ego, n e sc rib a m , d ig ito s in c id e re c u n c to r,
T e la q u e a d h u c d em en s, q u æ n o c u e re , seq u o r?
Ad v eteres scopulos ite ru m d e v e rto r, ad illas,
In q u ib u s o ffe n d it n a u fra g a p u p p is, a q u as.
T. i.
2G
458
PORTIQUES.
ie naufrage. Et pourtant, je ne suis pas coupable, je n ’ai com m is
aucun crim e; je vous aim e, habitants de Tom es; je ne liais que
votre pays. Que l’on fouille dans toutes les productions de m es
veilles, on ne trouvera pas dans m es lettres un e seule plainte
contre vous. Ce dont je m e plains, ce sont ces incursions qui,
de toutes parts, nous m enacen t; ce sont ces en nem is qui bat­
tent vos rem parts; c ’est aux lieu x, et non aux habitants, que
s’adressent m es trop justes reproches. Et vous-m êm es, souvent,
vous accusez votre sol.
La Muse du poëte antique qui chanta la culture osa bien dire
qu’Ascra, sa patrie, était insupportable en tout tem ps. Et il avait
reçu le jour à Ascra, celui qui écrivit ces m ots ; et pourtant
Ascra ne s’irrita pas contre son poëte. Qui jam ais a plus chéri
sa patrie que le prudent Ulysse? et pourtant, c’est lui qui nous
apprend com bien est âpre et stérile le lieu de sa naissance. Scep->
sius poursuivit de ses reproches am ers, non le pays, m ais les
m œ urs de l’A usonie; il m it en cause Rom e elle-m êm e. La ville
qu'il accusait supporta sans colère ses injustes calom nies, et ne
punit pas l’écrivain de l ’audace de son langage. Mais des in ter-
Sed n ih il adm is! ; n u lla e st m e a c u lp a, T o m itæ ,
Quos ego, q u u m loca sim v e s tía p e ro su s, am o.
Q uilib et e x c u tia t n o slri m o n u m e n ta la b o ris,
L iIté ra de vobis e st m ea q u e sla n ih il.
F rig u s, e t in c u rsu s o m n i de p a rte tim e n d o s,
E t q u o d p u ls e tu r m u ru s ab h o ste , q u e ro r.
In lo ca, non h o m in e s, v e rissim a c rim in a dixi :
C u lp atis v e stru m vos q u o q u e sæ pe so lu in .
E sset p e rp e tu o su a q u a m v ita b ilis A scra,
A usa e st ag rico læ M usa d o cere se n is.
At fu e ra t te rr a g e n itu s, q u i s c rip s it, in ilia ;
In tu m u it v ati nec ta m e n Ascra su o .
Q uis' p a tria m so llcrte m ag is d ilex il U lysse ?
Iloc ta m e n asp e rila s in d ice n o ta loci e st.
Non loca, sed m o res d ic lis vexavit a m a ris
S cepsius A usonios, a c ta q u e R om a re a est.
Falsa tam e n p assa e s t æ q u a convicia m e n te ,
O bfuit a u c to ri ncc fera lin g u a su o .
LIVRE IV, LETTRE XIV.
450
prêtes m alveillants excitent contre m oi la colère du peuple, et
découvrent un nouveau crim e dans m es vers. Oh ! que ne suis-je
aussi heureux que m on cœ ur est pur! Mes paroles n ’ont encore
blessé personne; et, quandje serais plus noir que la poix d’U lyrie,
aurais-je pu m ’attaquer à un peuple si dévoué? C’est avec bien­
veillance que vous avez accueilli m on infortune, habitants de
Tomes : tant d’hum anité révèle votre origine grecque. Les P élignes, m es com patriotes, et Sulm one, m a patrie, n ’auraient pu
se m ontrer plus sensibles à ma disgrâce. Un honneur que vous
accorderiez à peine à celui que la fortune a respecté, vous m e
l’avez accordé naguère; et, sur ces bords, m oi seul jusqu’à ce
jour je m e su is vu exem pt des charges publiques, m oi seul, et
ceux à qui la loi donne droit à ce privilège. Vous m ’avez ceint
la tête d’une couronne sacrée, que j’ai reçue m algré m oi de la
faveur du peuple. Aussi la terre de Délos, qui seule offrit un
asile à Latone errante, n’est pas plus chère au cœ ur de la déesse
que ne l’est au m ien Tom es, où, banni de ma patrie, j ’ai trouvé
ju sq u ’à ce jour l’hospitalité la plus lidèle. Plût aux dieux seu le-
At m alu s in te rp re s , populi m ih i c o n cita t ira m ,
In q u e n o vu m c rim en c a rm in a n o stra vocat.
T am felix u tin a m , q u a m p e c to re c a n d id as, essem !
E x stal a d h u c n em o sa u c iu s o re m eo .
A dde, qu od Iily rica si jam pice n ig rio r essem ,
Non m o rd e n d a m ih i tu rb a fidelis e ra t.
M olliter a vobis m ea so rs e x c ep ta, Tom itoe,
T am m ite s, G raios in d ic a t esse v iro s.
Gens m ea P elig n i, re g io q u e d o m e stic a Sulm o,
Non p o tu it n o stris le n io r esse m a lis.
QucmgVix in co lu m i c u iq u am salv o q u e d a re tis,
ís a a tu s a vobis e st m ih i n u p e r h o n o r.
Solus a d h u c ego sum v e slris im m u n is in o ris,
E x cep tis, si q u i m u ñ e ra le g is h a b en t.
T é m p o ra sa c ra ta m ea s u n t v élala co ro na,
P u blicu s in v ito q u a m fav o r im p o su it.
Q uam g ra ta est ig itu r Latonae D eba te llu s,
E r ra n ti tu tu m quae d e d it u n a lo cu m ,
T am m ih i cara T om is, p a tria quce sed e l'ugatis
T em p u s ad hoc n o bis h o sp ita fida m anet.
460
PO NT IQ UE S.
m ent que fout espoir de paix ne lui fût pas ravi ! qu’elle fût plus
éloignée du pôle glacé !
LETTRE
QUINZIÈME
A SEXTÜS POMPÉE
ARGUMENT
Le p o ê le d é c la r e q u ’il d o it à S e x tu s d ’a v o ir c o n s e r v é la v ie q u e C é s a r l u i a
a c c o r d é e . Il fa it d e s v œ u x p o u r q u e S e x tu s o b t ie n n e u n a d o u c is s e m e n t à
s o n e x il, d e l ’e m p e r e u r , p o u r l e q u e l i l p r o f e s s e u n e p i e u s e v é n é r a t io n .
S ’i l est encore au m onde un hom m e qui se souvienne de m oi,
et qui s’inform ed e ce que devient Ovide dans son exil, qu’il sache
que César m ’a donné la vie, et que Sextus m e l’a conservée. Oui,
toujours Sextus sera pour m oi le prem ier après les dieux. Oue
je passe en revue toute la durée de ma m isérable vie, il n’est aucun
de m es jours qui ne soit m arqué par ses bienfaits; j ’en com pterais
Di m odo fec issen t, p lacid æ sp e m p o sset h a b e re
P acis, e t a gelid o lo n g iu s axe fo re t !
E P I S T OL A QUI NTA DECI MA
S E XT O POMP EI O
ARGUMENTUM
rofitetur poeta se vilam Sexto ante omnes, Cæsare tarnen excepto, debere; eumque
precatur, ut ab nnperatore, quem summa colit pietate, im petret sibi mitius ex­
si lium.
Si q u is a d h u c u sq u am n o slri n o n im m e m o r e x sta l,
Quid ve re le g a tu sN a so , re q u irit, a g ain ,
CiRsari bus v i ta ni, S exto d e b e re sa iu te m
Me s c ia t: a S u p eris hic m ih i p rim u s e r it.
T em pora nam m iseræ c o m p le c ta ru t o m n ia vitæ ,
A m eritis h u ju s p a rs m ih i n u lla v a c a t;
461
LIVRE IV, LET TR E XV.
autant que, dans un jardin fertile, la grenade sous sa flexible
enveloppe enferm e de grains de pourpre; autant qu’il croît d’épis
sur la terre d’Afrique, de raisins sur les coteaux de Tm ole, d ’oli­
ves à Sicyone; autant que l’Hybla donne de rayons de m iel. Je
le déclare m oi-m êm e; tu peux en prendre acte; signez tous, ci­
toyens; il n ’est pas besoin de la puissance des lois, je l’avoue
sans contrainte : tu peux m e com pter, m oi chétif, dans ton pa­
trim oine; je veux être une partie, quelque faible qu’elle soit, de
la fortune. Les terres que tu possèdes en Sicile, et dans la con­
trée où règne Philippe; cette m aison qui se prolonge jusqu’au
forum d’Auguste, et ce dom aine de Campanie, les délices de son
m aître, tous ces biens qui t’appartiennent par droit d ’héritage ou
d’achat, ne sont pas plus que m oi ta propriété : grà,-,e à cette triste
acquisition, tu ne peux dire que tu n ’as aucun bien dans le Pont.
Plaise aux dieux que tu le puisses un jour, que j ’obtienne un sé­
jour m oins en n em i, et que tu réu ssisses à m ieux placer ton bien!
Puisque cela dépend des dieux, de ces dieux que ta piété ne
cesse ¿'honorer, cherche à les fléchir par tes prières ; tu le
peux, car ton am itié est peu t-être autant la preuve de m on in ­
nocence que m on appui dans mon m alheur. Si je t’im plore, ce
Quæ n u m éro tô t s u n t, q u o t in h o rto fe rtilis a rv i
P u n ica su b le n to c o rtice g ra n a ru b e n t;
A frica q u o t se g e te s, q u o t Tm olia te rra racem o s,
Q uot Sicyon b accas, q u o t p a rit H ybla favos.
C o n fiteo r; te ste re lic e t; sig n a te , Q u irites :
Nil o p us e st le g u m v irib u s; ipse lo q u o r.
In le r opes e t n ie, re m p arv am , p o ne p a te rn a s :
P a rs ego sim c e n su s q u a n lu la c u n q u e tu i.
Q uam tu a T rin a c ria est, re g n a ta q u e te rra P h ilippo,
Q uam d o m u s A ugusto c o n tin u a la fo ro ;
Q uam tu a, ru s ocu lis d o m in i, G ainpania, g ra tu m ,
Q uæ que re lic ta tib i, S exte, vel em ta ten e s,
Tarn tu u s en ego su m ; cu ju s te m u n e re tris ti
Non p o tes in P o n to d ic e re h a b e re n ih il.
A tque u tin a m p o ssis, e t d e tu r a m ic iu s a rv u m !
R em q u e tu am p o nas in m elio re loco !
Quod quoniam in Dis e st, tenta len ir» precando
N um ina, perpétua quæ p ietate colis.
E rro ris n a m tu , vix e st d is c e rn c re , n o stri
S is a rg u m e n tu m m aju s, a n au x iliu m .
26.
462
PO NT IQ UE S.
n ’est pas que je doute de toi ; m ais, lors m êm e que l’on descend
le lleuve, souvent la rame ajoute à la force du courant. Je rougis,
je crains de vous répéter sans cesse la m êm e prière, je trem ble
de vous inspirer un trop juste ennui. Mais que faire? on ne peut
m odérer un violent désir. P ardonne, tendre am i, à un cœ ur
m alade; souvent, tout en désirant écrire autre chose, je re­
tom be dans les m êm es id é es; c ’est ma plum e qui, d’elle-m êm e,
dem ande un autre séjour. Mais, soit que ton crédit ne reste pas
sans elfet, soit que la Parque cruelle m e condam ne à m ourir
sous le pôle glacé, m on cœ ur reconnaissant rappellera sans cesse
tes bienfaits : cette terre saura que je su is à toi, et tous les peu­
ples qui habitent ces clim ats le sauront aussi, pourvu que ma
Muse franchisse le pays sauvage des Gètes. On saura que je te dois
la conservation de ma vie, et que je t ’appartiens à plu s juste titre
que si tu m ’avais acheté à prix d’argent.
N ec d u b ita n s oro ; sed flu m in e sæ pe secu n d o
A u g etu r re m is c u rs u s e u n lis a q u æ .
Et p u d e t .e t m e tu o , s e m p e rq u e e a d e m q u e p re c a ri,
Ne su b e a n t an im o tæ d ia ju sta tu o .
V e ru m q u id faciam ? re s im m o d e ra ta cu p id o e s t :
Da v en iam v itio, m itis a m ice, m eo .
S e rib e re sæ pe a liu d cu p ien s d e la b o r e o d em :
Ipsa lo c u m p e r se lilie ra n o stra ro g a t.
S eu tam e n effectu s b a b itu ra e st g ra tia ; se u m e
D ura ju b e lg e lid o P a rc a s u b ax e m o ri;
S em p er in o b lita re p e la m tu a m u n e ra m e n te ,
E l nica m e te llu s a u d ie l esse tu u m ;
A udiet e t cœ lo p o sita e st q u æ c u n q u e su b illo ,
T ra n s it n o stra fero s si m odo M usa G etas.
T eq u e m eæ cau sam se rv a to re m q u e s a lu tis ,
M e q u e tu u m lib ra n o rit e t æ re m ag is.
LIVRE IV, L ET TR E XVI.
LETTRE
A UN
405
SEIZIÈME
ENVIEUX
ARGUMENT
L e p o è te , d a n s c e tte d e r n iè r e le ttr e , in v ite u n e n v ie u x à n e p a s d é c h ire r
se s é c rits . Il lu i d it q u e so n ex il e st u n e s o rte d e m o r t, e t q u e l ’en v ie
n e s’a c h a r n e q u e s u r le s v iv a n ts, e t la is se les m o rts e n re p o s . 11 l ’e n ­
g ag e, p a r ce m o tif, à n e p lu s a ig u is e r c o n tre se s v e rs le s tr a its m o rd a n ts
.d e l'e n v ie ; il v a u t m ie u x q u ’il s’a tta q u e à p lu s ie u rs a u tre s p o è te s c é lè ­
b re s d o n t U vide fa it l'é n u m é ra tio n .
E n v ie u x , pourquoi déchires-tu les vers d'Ovide, qui n ’est plus?
Le trépas, d'ordinaire, ne nuit pas au génie, et la renom m ée
grandit après la m ort ; et m oi, j ’avais déjà de la célébrité, quand
je com ptais encore parm i les vivants. Alors florissaient et Marsu s, et le sublim e Rabirius, et Macer, le chantre d’Ilion ; et le
divin Pédon; et Carus, qui, en chantant H ercule, aurait offensé
E P I S T O L A SEXTA DECIMA
AD IN V ID U M
A U G U ME N T U M
Admonet in hac ultima epístola poela inviduni, ne carm en suum lacerct, oslendens se
exsulem esse tanquam m ortuum , adfirm atque solere livorem pasci tantum in vivis
post ciñeres vero quiescere : et hac ratione d iciteum debere non ullerius in carmen
suum dislringere invidi.e stim ulos ac dentes ; quum sint m ulti alii celebres poet*,
quos enum erat, docelque eos posse commodius reprehendí.
I nvide , q u id lace ra s N asonis c a rm in a ra p li ?
Non so let in g e n iis su m m a n o c ere d ies.
F am aq u e p o st c iñ e re s m a jo r v e n i t : e t m ih i nom en
T u n c q u o q u e , q u u m vivis a d n u m e ra re r, e r a t ;
Q uum fo re t e t M arsus, m a g n iq u e R ab iriu s o ris,
Iliacusque Macer, sidereusque Pedo ;
464
PONTIQUES.
Junon, si ce dieu n'eût pas encore été le gendre de Junon; et
Sévère, qui a donné au Latium de sublim es tragédies; et les
deux Priscus, avec l’élégant Numa; et toi, M ontanus, non m oins
habile dans les distiques inégaux que dans les vers héroïques,
et célèbre égalem ent dans les deux genres. Alors florissait Sabin u s, dont le génie dicta ces lettres adressées à Pénélope par
U lysse, errant depuis deux lustres, sur une m er courroucée; Sabinus, qui, enlevé par une m ort prém aturée, laissa sa Trézène et
ses Fastes inachevés ; et Largus, dont le nom est digne de son
génie, et qui conduisit le vieillard phrygien dans les cham ps gau­
lois; et Cam erinus, qui chanta Troie conquise par H ercule; et
T uscus, qui doit sa renom m ée à sa Phyllis ; et le chantre de Ip
m er que franchissent des voiles rapides, l’auteur de ce poëm e,
qui sem ble l’ouvrage des dieux m arins. Alors florissait ce poète
qui chanta les arm ées libyennes et leurs com bats contre les Ro­
m ain s; et Marius, dont le génie se prête à tous les genres; Trinacrius, auteur de la Perséide; et Lupus, qui célébra le retour
du fds de Tantale et de la fille de Tyndare ; et le poète qui traE t, q u i Ju n o n e m læ sisse t in H e rc u le , C arus,
Ju n o n is si n o n ja m g en er ille fo re t ;
Q uique d é d it L atió c a rm e n re g a le S everu s,
E t c u m s u b tili P risc u s u te rq u e Num a ;
Q uique vel im p a rib u s n u m e ris, M o ntane, vel æ q u is
Sufficis, e t g em in o c a rm in e n o m e n h a b e s ;
E t q u i P enelop æ re s c rib e re ju s s it U lyssem ,
E rra n te m sæ vo p e r duo lu stra m a ri;
Q u iq u e su am T rœ z e n a , im p e rfe c tu m q u e d ie ru m
D ese ru it c e le ri m o rte S a b in u s o p us ;
In g e n iiq u e su i d ic tu s co g no m ine L a rg u s,
G allica q u i P b ry g iu m d u x it in a rv a s e n e m ;
Q uique c a n it d o m itam C a m e rin u s al) H ercu le T ro ja m ;
Q u iq u e su a n o m en P h y llid e T uscus h a b e t ;
V elivolique m a ris vates, cui c re d e re possis
C arm ina cæ ru leo s co m p osuisse Deos ;
Q uique acics Libycas, R o m a n a q u e p ræ lia d ix it ;
E t M arius, sc rip ti d e x te r in o m n e g e n u s;
T rin a c riu sq u e suæ P erseid o s a u c to r ; e t a u c lo r
fa n ta lid æ re d u c is T y n d a rid o sq u e L u p u s ;
LIVRE IV, LETTRE XVI.
465
duisit la Phéacide inspirée par Homère ; et toi au ssi, Rufus, qui
sus toucher la lyre de Pindare; et la Muse de Turranus, m ontée
sur le cothurne tragique ; et la tien n e, M elissus, plus légère et
chaussée du brodequin. Alors, pendant que Varus et Gracchu
prêtaient aux tyrans des paroles superbes, pendant que Proculu
m archait sur les traces du tendre Callimaque, Tilyre conduisait ses
troupeaux dans les champs de ses pères, et Gratius donnait au
chasseur les arm es qui lu i conviennent; F ontanus chantait les
N aïades, aim ées des Satyres ; Capella enferm ait sa pensée dans
des vers inégaux. Beaucoup d’autres brillaient encore, qu’il se­
rait trop long de nom m er tous, et dont les vers sont dans toutes
les m ains. Enfin s’élevaient de jeu n es poètes que je n’ai pas le
droit de citer, car leurs ouvrages n ’ont pas vu le jour. Toi, cepen­
dant, je n ’oserais te laisser dans la foule, te passer soue si­
len ce; toi,C otta, l’honneur des Muses et le soutien du barreau;
toi qui, descendant p a r ta m ère des Cotta, et des Messala par
ton père, réunis dans tes veines le sang de deux nobles fam illes.
Au m ilieu de ces grands nom s, ma Muse, si j ’ose le dire, avait
aussi u n e brillante renom m ée; elle trouvait aussi des lecteurs.
E t q u i M æoniam P hæ acida v e rtit; e t u n a
P in d a ric * fidicen tu q u o q u e , R ufe, ly ræ ;
M usaque T u rr a n i, tra g icis in n ix a c o th u rn is ;
E t tu a cum socco M usa, M elisse, lev is :
Q u u m V aru s G racch u sq ue d a re n t fera d icta ty ra n n is ;
C allim achi P ro c u lu s m o lle te n e re t ite r,
T ity ru s a n fiq u a s e t e ra t q u i p a sc e re t h e rb a s ;
A p taq u e v e n a n ti G ra liu s a rm a d a re t ;
Na'idas a S a ty ris c a n e re t F o n ta n u s a m a la s ;
C la u d e ret im p a rib u s v erb a C apella m odis.
Q u u m q u e fo re n t a lii, q u o ru m m ih i c u n c ta re fe rre
N om ina lo n g a m o ra est, c a rm in a v u lg u s lia b e t ;
E s se n t e t ju v e n e s, q u o ru m q u od in e d ita c u ra est,
A p p ellan d o ru m n il m ih i ju r is a d e s t;
Te tam en in tu rb a non a u sim , C otta, sile re ,
P ie rid u m lu m e n , p ræ sid iu m q u e fo ri;
M aternos C ottas cui M essallasque p a te rn o s
M axim a n o b ilitas in g e m in a ta d é d it.
D icere si fas e st, claro m ea n o m in c M usa,
A tque in te r ta n to s, q u æ le g e re lu r, e ra t.
466
PONT IQU ES.
Cesse donc, Envie, de déchirer un ex ilé; ne viens pas,
cru elle, disperser m es cendres. J’ai tout perdu; il ne m e reste
que la vie pour sentir, pour nourrir m es douleurs. A quoi bon
plonger le fer dans un cadavre? il n ’y reste plus d é p la c é pour
de nouvelles douleurs.
E rgo subm otuni patria p ro scindeie, livor,
Desine; neu cineres spargc, c ru en te, m eos.
Omnia perdidim us : tantum m odo vita re lic ta est,
P ræ beat u t sensum m ateriam q u e m alis.
Quid juvat exstinctos ferrum d im itte re in a rtu s?
Non babet in nobis jam nova plaga iocum .
IBIS
ÏK A D U C T IO N DE M. N. C A R E S M E
A NCIEN PR O F E SS E U R D E RH ÉT O R IQ U E
SO IG N E U SE M E N T R EV U E
P A R M. J .- P . C U A R P E N T 1 E R
INT RO DU CTIO N
Bayle a fait, sur le poëme à’Ibis, une réflexion qui nous parait peu
solide : « Entre autres bonnes qualités, d it-il, Ovide eut celle de n’être
point satirique, et pourtant il était fort capable de faire des vers
piquants, comme il le fit voir dans son poëme contre Ibis. » Il sem­
blerait, à entendre Bayle, que le talent d’écrire des vers satiriques
soit le don particulier de ceux qui ont du penchant à médire. Rien
n’est plus faux, à notre avis; car, s’il en était ainsi, il en faudrait
conclure que tous les auteurs de satires avaient le cœur plein de
fiel, et qu’il suffit d’un mauvais caractère pour être un poëte satiri­
que; ce dont Bayle, assurément, ne conviendrait pas.
Pour nous, le talent d écrire des vers piquants ne nous paraît pas
distinct du talent poétique en général : tout grand poëte excellera
dans la satire dès qu’il voudra traiter ce genre de poëme. Boileau
disait que Racine, le tendre Racine, était plus que lui satirique et
mordant : il avait raison, parce que Racine était plus puissamment
organisé que lui pour tous les genres de poésies. Horace pouvait en
dire autant de Virgile, qui avait l’âme si pure, si élevée, si aimante,
et rien ne nous empêche de porter le même jugem ent sur Homère,
dont quelques lignes sur Margitès, le portrait et les déclamations de
Thersite, ainsi qu’une foule d'autres passages, prouvent l'incontes­
table supériorité dans un genre qu’il ne traitait qu’en passant et par
occasion.
Ovide, au commencement de son Ibis, se rend à lui-même ce té­
moignage, qu’il avait passé dix lustres, c’est-à-dire cinquante ans de
t . i.
27
4Ï0
INTRODUCTION.
sa vie, sans écrire un seul vers de satire : il nous semble que cette
déclaration de sa part n’avait pas seulement pour but de prouver
la bonté de son caractère, et la force des raisons qui l’obligeaient en
quelque sorte d’en sortir. Dans son élégie unique du livre II des
Tristes, v. 565 et suivants, il fait valoir ce qu’il nomme la candeur
de sa Muse, comme un titre à la clémence d’Auguste; ce moyen de­
vait être puissant : les guerres civiles n’avaient point appris aux Ro­
mains à s’aimer entre eux, et on sait qu’à cette époque il courait
dans Rome une foule de satires et de libelles dont la violence est at­
testée par les historiens du temps. Auguste, soit par lui-même, soit
par sa famille, soit par son parti, était le point de mire de toutes ces
attaques, et, sans doute, elles lui lurent amères, puisqu’il fut obligé,
dans les dernières années de sa vie, de faire procéder contre les au­
teurs par la loi de majesté. Ovide était donc sûr de lui plaire, autant
que la cause inconnue de son exil pouvait le permettre, en lui rappe­
lant qu’il n’avait jamais employé son talent à médire.
On ne sait rien de plus sur le héros de ce poëme, et sur la cause
du ressentiment d’Ovide, que ce qui est exprimé dans le sommaire.
Quant au nom que le poète lui donne, il est pris d’un poëme du même
genre écrit contre Apollonius de Rhodes, par Callimaque, prince de
l’élégie chez les Grecs.
L’ibis était un oiseau sacré parmi les Égyptiens, qui l’adoraient,
dit-on, parce qu’il se nourrissait de serpents :
............................. C ro c o d ilo n a d o r a t
P a r s h æ c ; ilia p a v e t s a tu r a m s e rp e n tib u s i b in .
(J u v e n ., s a t . x v , v . 2 .)
On a lait beaucoup de contes sur cet oiseau, qui est, du reste, as­
sez mal connu : on a dit que c’était une espèce de cigogne; à cet
égard, nous renverrons le lecteur à la savante dissertation de M. Cuvier, à la suite de son Discours prélim inaire sur la deuxième édition
des Ossements fossiles.
Les anciens ont cru que l’ibis, pour parler comme l’abbé de Marolles, se donnait à lui-m êm e des purgations par le moyen de son
long bec ; Ovide le dit aussi. George Pisidas, auteur d’un poëme en
vers grecs sur VŒ uvre des six jo u rs, prétend, à ce sujet, que l’ibis
sait plus de médecine que Galien ; et André Alciat (emblème 87) lui
attribue l’invention du clystère.
Quoi qu’il en soit, il parait que ce nom d’Ibis désigne le pays de
celui contre qui le poëme était composé. Apollonius, quoique appelé
INTR OD UCT ION.
471
Rhodien, était d’Alexandrie, au rapport de Strabon. Messire Denvs
de Salvaing, seigneur de Boissieu, auteur du m eilleur et du plus an­
cien Commentaire sur l’Ibis, en conclut que l’ennemi d’Ovide était
aussi d’Alexandrie.
On retrouve, dans l’Ibis, toute la science mythologique et la mer­
veilleuse facilité de notre auteur; mais ce poëme n’est point, à pro­
prement parler, une satire; c’est une imprécation, la plus longue
peut-être et la plus terrible qui ait jamais été prononcée. « L’auteur,
dit l’abbé de Marolles, fait un ramas de tous les tourments qui se
trouvent marqués dans l’histoire et dans la fable, pour les souhaiter
en malédiction à son perfide ennemi, lesquels il tire de deux cent
trente-neuf exemples, qu’un professeur de lettres dans l’Université
de Paris, qui vivait il y a près de cent ans, a distribués en quarantedeux espèces, dont il avait dessein décomposer autant de chapitres;
il s’appelait Etienne Rkhard de Nevers ou du Nivernais. »
L’abbé de Marolles pouvait ajouter que, pour rendre sa malédic­
tion plus complète, Ovide a eu la précaution de joindre â ses impré­
cations celles qui étaient exprimées dans l’Ibis de Callimaque, et de
prier les dieux de vouloir bien regarder comme sous-entendus tous
les genres de malheurs ou de morts qu’il n’aurait pas souhaités ex­
pressément à son ennemi.
A la fin de son poëme, Ovide menace son ennemi de lui dire bien­
tôt plus d’injures sous son véritable nom ; mais il est probable qu’il
n’en fit rien, à cause de la loi des Douze-Tables sur les libelles diffa­
matoires. Il y allait de la vie. Les Douze-Tables, dit Cicéron, peu
prodigues de cette sanction terrible, ont appliqué la peine de mort,
si guis occentavisset, sive carm en condidisset guod infam iam a fferret flagitium ve alteri.
............................................Q u in e tia m lex
P œ n a q u e la ta , m alo q u æ n o lle t c a rm in é q u e m q u a m
D e s c rib i.
(H orat., E p ist.,
lib . II, e p is t. i, v. 52.)
Si m a la c o n d id e r it in q u e m q u is c a rm in a , j u s e s t
J u d ic iu m q u e ......
( Id .,
S a t.,
lib . I l, s a t. f, v. 82.)
Voir, au surplus, au Digeste, liv. XLVII, tit. x, la loi de Injuriis
et fam osis libcllis.
En fixant le commencement de l’exil d’Ovide à l’année 762 de la
472
IN T RO D UC T IO N.
fondation de Rome, et en supposant qu’il marque ici exactement son
âge, il aurait composé ce poëme deux ans avant son ani \ é e à ornes ,
mais, comme il y parle de son malheur, il faut croire qu’il ne 1 écri­
vit que deux ou trois ans plus tard.
E. GRESLOU.
IBIS
DE P. O V I D E
ARGUMENT
L e p o è te , d a n s c e s v e rs , m a u d i t u n d e s e s a m is ( q u e lq u e s - u n s d is e n t Hy­
g in u s ) , a u q u e l il d o n n e le n o m d 'ib i s . Il d é c h ir a it , p a r s e s c a lo m n ie s ,
le n o m d ’O v id e ; p a r d ’o d ie u s e s a c c u s a tio n s il a t t i r a i t s u r lu i la h a in e
e t l ’e n v ie , il to u r m e n ta i t i m p i to y a b l e m e n t s o n é p o u s e , e t c h e r c h a it à
s ’e m p a r e r d e s e s b i e n s . T o u s le s m a u x , t o u s le s s u p p li c e s e t le s t o u r ­
m e n t s q u i j a m a i s f u r e n t e n d u r é s p a r u n m o r t e l, Ib is le s a m é r i té s . L e
p o è te s 'é t e n d l o n g u e m e n t s u r c e s u je t , e t s e l i v r e s a n s r é s e r v e a u d é s ir
d e se v e n g e r.
D é j à m on dixièm e lustre s’est écoulé, et jusqu a présent les
chants de ma Muse n ’eurent jam ais de fiel; de tant de vers écrits
par Ovide, aucun ne fut inspiré par une sanglante satire. Nul
PUBL1I OVIDII NASONIS
ARGUMENTUM
Ibin, sub quo nomine Hyginum latere volunt, quod Ovidii nomen maledictis laceraret,
ct falsis criminationibus in invidiam et odium adduceret, quod porro ejus uxoreni sollicitaret importune, quodque fortunis inhiarct poetae, din's omnibus liic devovet.
Nihil esse mali, nullum uspiam suppliciorum poenaiumque genus, quo mortalium
quisquam sit adlectus, quo non dignus sit Ibis, nimium fuse docet, vindictae ultra
modum indulgens.
T em p o s a d h o c , l u s t r i s j a m b i s m i l i i q u i n q u é p e r a c t i s ,
O m n e f u i t Musae c a r m e n i n e r m e mea* ;
N u l l a q u e , quae p o s s i t , s c r i p l i s t o t m i l l i b u s e x s t a t
L ilte r a N asonis, s a n g u in o le n ta legi.
autre que m oi n’a souffert de m es ouvrages ; l’artiste a trouvé
sa ruine dans son art. Un seul hom m e (et cela m êm e est un
crim e envers m oi), un seul m e ravit le m érite de rester fidèle à
ma bonté natu relle. Je veux encore taire son nom ; m ais, quel
qu’il soit, c’est lui qui m e fait prendre une arm e nou velle pour
m oi ; c’est lui qui ne perm et pas qu’un m alheureux, relégué sur
les bords glacés d’où souffle l’A quilon, repose en paix dans son
exil. Le cruel irrite des blessures qui dem andent le repos, il fait
retentir tout le Forum de m on nom . Celle qu’une étern elle union
associe à ma couche, il l’em pêche de pleurer la m ort d’un époux
m alheureux. Lorsque j ’em brasse les débris de m on vaisseau
agités par la tem p ête, il s’efforce de m ’arracher la dernière
planche dans le naufrage; et lu i, qui aurait dû éteindre des
flam m es soudaines, il m e dépouille, et enlève sa proie du m ilieu
de l’in cen d ie, il cherche à priver d ’alim ents m a vieillesse exilée.
Oh! qu’il m érite plus que m oi les m aux que je souffre!
Qu’ils m e soient plus propices, les dieux dont le plus grand,
à m es yeux, est celui qui n ’a pas voulu que le besoin accom pa-
Ncc q u e m q u a m n o s tr i , n isi n o s , læ s e r e l ib e lli,
A rlific is p e r i i t q u u m c a p u t A rte s u a .
U n u s, e t h o c ip su m e s t i n j u r i a m a g n a , p e re n n e m
C a n d o ris t it u lu m n o n s i n i t e sse m e i.
Q u is q u is is e s t, n a m n o m e n a d h u c u t c u n q u e ta c e b o ,
C ogit in a d s u e ta s s u m e r e te la m a n u s .
111e r e le g a tu m g e lid o s A q u ilo n is a d o r tu s
N on s in i t exsilio d e litu is s e s u o ;
V u ln e ra q u e im m itis r e q u ie m q u æ r e n tia v e x â t,
J a c la t e t in to to n o m in a n o s tr a fo ro ;
P e r p e tu o q u e m ih i s o c ia ta m fœ d e re le c ti
Non p a ti t u r m is e ri f u n e r a ile re v ir i ;
Q u u m q u e e g o q u a s sa m eæ c o m p le c ta r m e m b r a c a r i n s ,
N a u fra g ii ta b u la s p u g n a t h a b e r e m e i;
Et q u i d e b u e ra t s u b ita s e x s tin g u e r e fla m m a s,
Is p ræ d a m m e d io r a p t o r a b ig n e t u li t.
N i t il u r u t p ro fu g æ d e s in t a lim e n ta s e n e c tæ ;
l ie u ! q u a n to n o s tr is d i^ n io r ip se m a lis t
Di m e l i u s q u o r u m lo n g e m ih i m a x i m u s i ll e ,
Qui n o s tra s in o p e s n o lu it e sse v ia s .
1
•
IBIS.
475
gnât les pas du proscrit! Oui, toujours, et partout où je le
pourrai, ma reconnaissance rendra de justes hom m ages à
son cœ ur com patissant. Le Pont entendra ma voix; et peutêtre ce dieu fera-t-il que je prenne à tém oin une terre m oins
lointaine.
Mais toi, barbare, qui, m e voyant à terre, m ’as foulé aux
pieds, en toute occasion, m êm e dans l'infortune, tu sentiras ma
juste inim itié. L’eau cessera d’être contraire au feu; le Soleil et
la Lune uniront leur lum ière ; le Zéphyre et l’Eurus souffleront
du m êm e côté des cieux ; le pôle glacé nous enverra le tiède N otu s; par un prodige nouveau s’uniront, au-d essu s du bûcher,
les fum ées que divise l’antique inim itié des frères Thébains ; le
printem ps et l’autom ne, l’hiver et l’été seront confondus ; l’Orient
et le Couchant n e feront plus que la m êm e contrée, avant que,
déposant les arm es, je renoue avec toi, m isérable, la paix qu’ont
rom pue tes outrages; avant que le tem ps éteigne m on ressen­
tim ent, avant que la suite des jours adoucisse ma haine ! Tant
que durera ma vie, notre paix, à nou s, sera celle des loups et
H uic i g i t u r m e r ita s g r a t e s , u b ic u n q u e lic e b it,
P ro la m m a n s u e to p e c to r e s e m p e r a g a m .
A u d ie t haec P o n tu s : fa c ia t q u o q u e f o rs ita n id e m ,
T e r ra s it u t p r o p io r te s titic a n d a m ih i.
A t tib i , c a lc a s ti q u i m e , v io le n te , ja c e n te m ,
Q u a m lib e t e t m is e ro d e b itu s h o s tis e ro .
D e s in e t e s se p r iu s c o n tr a r i u s i g n ib u s h u m o r ,
J u n c ta q u e c u m L u n a lu m in a S o lis e r u n t ;
P a r s q u e e a d e m ceeli Z ep h y ro s e m itte t e t E u ro s ,
E t te p id u s g e lid o fla b it a b ax e N o tu s ;
E t n o v a f r a te r n o v e n ie t c o n c o rd ia fu m o ,
Q uern v e tu s a c c e n s a s e p a r a t i r a p y r a ;
E t V er A u tu m n o , B rum ® m is c e b itu r J S s ta s ;
A tq u e e a d e m r e g io V e s p e r e t O rtu s e r u n t ,
Q uam m ih i s i t t e c u m p o s itis , quae s u m s im u s , a rm is
G r a tia , c o m m issis, im p r o b e , r u p ta tu is :
Q uam d o lo r h ie u n q u a m s p a tio e v a n e s c e re p o s s it,
L e n ia t a u t o d iu m te m p u s e t b o r a m e u m !
P ax e r i t base n o b is , d o n e e m ih i v ita m a n e b it,
C um p e c o re in firm o quae s o le t e sse lu p is.
des faibles agneaux. Je te com ballrai d’abord avec des vers élé—
giaques, quoique ce m ètre ne soit pas destiné pour la guerre :
m ais com m e le vélite, avant d’être échauffé au carnage, dirige
d’abord sa lance contre le sol couvert d’un sable jaunissant ; ainsi
je ne lancerai pas encore contre toi un fer acéré, et ma lance ne
sera pas dirigée d ’abord contre ta tête odieuse. Ce livre n e dira
ni ton nom , ni tes forfaits ; pour un tem ps encore tu pourras
rester inconnu. Bientôt, si tu poursuis, l ’ïam be plus libre me
prêtera des traits trem pés dans le sang de Lycambe.
Aujourd’hui, com m e le fils de Battus m audit son ennem i Ibis,
m oi de m êm e je te m audis, toi et les tien s. Comme lu i, j ’entou­
rerai m es vers d’obscures traditions, quoique ce genre ne me
soit pas fam ilier : on dira qu’oubliant le goût et la m anière de
m es écrits, j’ai im ité son ténébreux Ib is; e t, puisque je ne ré­
vèle pas encore ton nom à la curiosité du lecteu r, toi aussi, en
attendant, tu recevras celui d ’ibis. De m êm e qu’il régnera dans
m es vers une certaine obscurité, puisse une nuit som bre se ré­
pandre sur tout le cours de ta vie! Au jour de ta n aissance, aux
P r im a q u id e m ccepto c o m m itta m p ro elia v e rs u ,
N on s o le a n t q u a m v is ho c p e d e b e lla g e ri.
U tquc p e ti t p r im o p le n u m fla v e n tis arena?
N o n d u m c a lfa c ti v e litis h a s la so lu m ;
Sic ego te f e r r o n o n d u m j a c u la b o r a c u to ,
P r o tin u s in v is u m n e c p e te t h a s ta c a p u t.
E t n e q u e n o m e n in h o c , n e c d ic a m fa c ta l i b e l l o ;
T e q u e b r e v i, q u i s is , d is s im u la re s in a m .
P o stm o d o , si p e rg e s , in te m ih i l ib e r ia m b u s
T in c ta L y cam b eo s a n g u in e te la d a b it .
N u n c , q u o B a ttia d e s in im ic u m d e v o v e t I b in ,
Hoc ego devoveo te q u e tu o s q u e m o d o .
U tq u e ille , h is to r iis in v o lv a m c a rm in a ca?cis :
Non s o le a m q u a m v is ho c g e n u s ip se s e q u i,
llliu s a m b a g e s i m i ta t u s in Ib id e d ic a r ,
O b lilu s m o ris ju d ic iiq u e m e i.
E t q u o n ia m , q u i s is , n o n d u m q u c e re n tib u s e d o ,
Ib id is i n te r e a tu q u o q u e n o m e n h a b e .
lU q u e m ei v e rs u s a li q u a n tu m n o c tis h a b e b u n t,
Sic vita? s e rie s to ta s it a tr a tu n “.
IBIS.
calendes de janvier, j ’aurai soin qu’une bouche véridique te lise
ce que j’écris.
Dieux de la m er et de la terre, et vous, qui, plus heureux, ré­
gnez, avec Jupiter, entre l’un et l’autre pôle, soyez, je vous en
conjure, soyez tous attentifs à m a voix, et perm ettez que m es
vœ ux s’accom plissent. T oi-m ëm e, ô Terre, flots de l’Océan, su­
blim e Éther, écoutez ma prière; astres, face radieuse du Soleil,
Lune qui chaque jour changes ta figure brillante; Nuit redou­
table au m ilieu de tes som bres ténèbres; vous, dont les doigts
filent des destinées im m uables ; toi, lleuve, par lequel on ne
jure pas en vain, e t dont les ondes roulent avec un horrible
m urm ure dans les cham ps des Enfers; vous qui, les cheveux en­
trelacés de serpents sin u eu x, veillez, dit-on, aux portes des som ­
bres cach ots; vous, dieux inférieurs, Faunes, Satyres, Lares,
F leu ves, Nymphes et dem i-dieux ; vous toutes entin , divinités
anciennes et nouvelles depuis l’antique chaos, venez seconder
m es ressentim ents, pendant que m es accents appelleront tous
les m aux sur une tête perfide, pendant que s’accom plira l’œuvre
Hæc lib i n a ta li faxo, J a n iq u e k a le n d is ,
Non m e n titu r o q u ilib e t o re lé g a t,
Di m a r is e t t e r r æ ; q u iq u e Hîs m e lio ra te n e t is
I n le r d iv erso s cu m Jo v e r é g n a polos ;
H ue p r e c o r , h u e v e s tr a s o m n e s a d v e rtile m e n te s ,
E t s in i te o p ta tis p o n d u s in e s s e m e is.
Ip sa q u e tu T e llu s , ip su m c u m flu c tib u s Æ q u o r,
Ip s e m en s, Æ th e r , a c cip e , s u m m e , p r e c e s :
S id e ra q u e , e t r a d iis c ir c u m d a ta Solis im a g o ;
L u n a q u e , q u æ n u n q u a m , q u o p r iu s , o re m ic a s ;
N oxque t e n e b r a r u m specie r e v e r e n d a tu a r u m ;
Q u æ q u e rn tu m trip lic i p o llic e n e tis o p u s ;
Q u iq u e p e r i n fe r n a s h o r re n d o m u r m u r e v alles
I m p e r ju r a tæ l a b e r is a m n is a q u æ ;
Q u a s q u e f e r u n t to rto v i tt a ti s a n g u e cn p illis
C a rc e ris o b s c u ra s a n te s e d e r e f o r e s ;
Vos q u o q u e , p le b s S u p e ru m , F a u n i, S a ly riq u e , L a re sq u e ,
F lu m in a q u e , e t N y m p h æ , S e m id e u m q u c g e n u s ,
D e n iq u e a b a n tiq u o Divi v e te r e s q u e n o v iq u e,
In n o s tr u m c u n c ti te m p u s a d e s te , C h a o !
C a rm in a d u m c a p iti m ale fid o d ir a c a n u n lu r ,
E t p e r a g u n t p a r te s ira d o lo rq u e s u a s :
27.
478
IBI S.
de la colère et de la vengeance ; écoutez favorablem ent les sou­
haits que je form e, et qu’aucun de m es vœ u x ne reste sans effi­
cacité. Que m es m alédictions s’accom plissent, et qu’à la p u is­
sance de m es paroles, il les croie prononcées par le gendre de
Pasiphaé : si j ’oublie quelques supplices, qu’il les souffre en­
core; que son m alheur soit plus com plet que je ne le puis
im aginer; qu'un nom supposé n ’ôte rien à l ’efficacité de m es
im précations; qu ’elles ne touchent pas m oins vivem ent les dieux
puissants.
Je m audis celui que je poursuis sous le nom d’ib is, qui sait
que ses forfaits ont m érité cette vengeance. Je n e veux pas la
différer : prêtre, je prononcerai des vœux qui seront exaucés.
Vous to u s, tém oins de ce sacrifice, que votre bouche m e se­
conde; vous tous, tém oins de ce sacrifice, dites des paroles si­
nistres, approchez d’ibis le visage baigné de pleu rs; pour que
les auspices soient fu n estes, que le pied gauche vous porte d ’a­
bord vers lu i; et soyez couverts de noirs vêtem ents. Et toi,
pourquoi différer à ceindre les bandelettes funèbres? Déjà il est
élevé, tu le vois, l’autel de tes funérailles ; la pom pe est p r é -
A d n u ite o p ta tis o m n e s e x o r d in e n o s tr i s ,
E t p a rs s it v o ti n u lla c a d u ca m e i.
Quaeque p r e c o r , íia n t : u t n o n m ea d ic ta , se d illa
P a s ip h a e s g e n e ri v e rb a fu is s e p u t c t .
Q u a sq u e e g o tra n s ic r o poenas, p a t i a t u r e t illa s :
P le n iu s in g e n io s it m is e r ille m e o .
N eve m in u s v a le a n t fic lu m e x s e c r a n tia n o in e n
V ota, m in u s m a g n o s c o m m o v e a n tv e D éos.
I l l u m e g o d e v o v e o , q u e m m e n s in te l li g it , I h i n ;
Q ui se s c it fa c tis h a s m e r u is s e p r e c e s .
N ulla m o ra e s t in m e : p e ra g a m r a t a v o ta sa c e rd o s :
Q u isq u ís a d e s s a c r is , o r e f a v e te , m e is .
Q u isq u is a d e s s a c r is , l u g u b ria d ic ite v e rb a ,
E t fle tu m a d id is Ib in a d ite g e n is ;
O m in ib u sq u e m alis, p e d ib u s q u e o c c u r r ite laevis,
E t nigrae v e s te s c o rp o r a v e s tr a t e g a n t.
T u q u o q u e , q u id d u b ita s fe ra le s s u m e r e v i tt a s ?
J a in s ta t , u t ip se v id e s , f u n e r is a r a t u i.
IBIS.
479
parée; que rien ne retarde m es vœ ux sin istres. Victim e dévouée,
présente ta tête à m on couteau.
Que la terre te refuse ses m oisson s, et les fleuves leurs on­
des; que le vent te refuse son souffle bienfaisant; que pour toi le
Soleil soit sans clarté, la Lune sans lum ière; que les astres dé­
robent à tes yeux leur éclat ; que le feu, que l’air se refusent à
tes besoins ; que la te r r e , que la m er ne t’offrent aucun asile.
Puisses-tu errer, pauvre, exilé, et sur le seuil de l'étranger de­
m ander d’une voix trem blante un peu de nourriture. Que la
plaintive douleur s’attache sans relâche à ton corp s, à ton
cœ ur épuisé par la souffrance; que la nuit te soit plus cruelle
que le jour, et le jour que la nuit. Sois toujours m alheureux, et
que personne ne com patisse à ton m alheur; que tous, hom m es
et fem m es, rient de tes infortunes; que leur haine ajoute à tes
larm es, et qu e, sous le poids des plus grands m aux, tu paraisses
digne de m aux plus grands encore. Que l ’aspect odieux de ta
m isère n ’excite pas cet intérêt qu’on refuse si rarem ent à l’in­
fortune; que m ille m otifs te fassent désirer la m ort, et qu’il n ’y
ait pour toi aucun m oyen de la trou ver: p u isses-tu , forcé de
vivre, voir le trépas trom per tes vœ u x ; que ton souffle abanP o m p a p a r a t a tib i e s t : v o tis m o ra tr i s ti b u s a b s it :
Da ju g u lu m c u lt r is , h o s tia d ira , m e is.
T e r r a tib i f r u g e s , a m n is t ib i d e n e g e t u n d a s ;
D e n e g e t a d fla tu s v e n tu s e t a u r a su o s .
Nec tib i Sol c la r u s , n e c s it t i b i lu c id a P h œ b e ;
D e s titu a n t o c u lo s s id e r a c la r a tu o s.
N ec s e V u lc a n u s, n e c s e tib i p r æ b e a t a e r :
N ec t ib i d e t te llu s , n e c tib i p o n lu s ite r .
E x su ), in o p s e r r e s , a li e n a q u e lim in a lu s tr e s ,
E x ig u u m q u e p e ta s o r e tr e m e n t e c ib u m .
Nec c o rp u s q u e ru lo , n e c m e n s v a c e t æ g ra d o lo re ;
N ox q u e d ie g ra v io r s it tib i, n o c te d ie s .
S is q u e m is e r s e m p e r ; n e c s is m is e ra b ilis u lli :
G a u d e a t a d v e rs is f e m in a v irq u e t u is .
A ccédât lacry m is o d iu m , d ig n u sq u e p u te re ,
Qui m a la , q u u m t u le r is p lu rim a , p lu ra fe r a s .
S itq u e , q u o d e s t r a r u m , s o lito d e fe c ta fav o re
Æ ru m n æ fa c iè s in v id io sa tu æ .
C a u s a q u e n o n d e s it, d e s it tib i copia m o rtis :
O p ta ta m f u g ia t v ita c o a cta n e c e m .
480
i it i o .
donne tes m em bres torturés, après une lutte prolongée, après
une lente et cru elle agonie.
Oui, cela sera : Apollon lui-m êm e, par un présage récen t, m ’a
révélé l’avenir; un oiseau sinistre a pris son vol à gau ch e. Oui,
m es prières toucheront les dieux, je le crois, perfide, et je m e
nourrirai toujours de l’espoir de ta m ort. Il finira, ce jour qui
te dérobera à ma vengeance; il fin ira, ce jou r qui tarde trop
au gré de m es vœ ux : il term inera m a vie, si souvent attaquée
par ta haine, ce jour qui tarde trop au gré de m es vœ ux ; avant
que le tem ps éteigne m on ressen tim en t, avant que la suite des.
jours adoucisse ma hain e. Tant que le javelot servira aux Thraces
dans les com bats, et l'arc aux lazyges ; tant que le Gange rou­
lera des ondes tièd es, et l ’ister des flots glacés; tant qu’il y aura
des chênes sur les m ontagnes, et dans la plaine de tendres pâ­
turages; tant que le Tibre arrosera la Toscane de ses eaux jau­
nissantes, je te ferai la guerre : la m ort ne finira pas m on res­
sentim ent; m ais elle donnera à m es m ânes des arm es cruelles
contre tes m ânes.
Oui, alors m êm e que je m e serai évanoui dans le vide des airs,
m on om bre, du sein de la m ort, haïra ta perfidie. Alors m êm e
L u c ta lu s q u e d iu c ru c io to s s p ir i tu s a r t u s
D e s c ra t, e t lo n g a to r q u e a t a n te ra o ra .
E venient
: d é d it ip s e m ih i m o d o s ig n a f u t u r i
P h œ b u s ; e t a læ v a m œ s ta v o la v it av is.
C e rte e g o , q u æ v oveo, S u p e ro s m o tu r a p u ta b o ,
S p e q u e tu æ m o r tis , p e rfid e , s e m p e r a la r .
F in ie t ilia d ie s , q u æ t e m ih i s u b tr a h e t o lim ;
F in ie t ilia d ie s , q u æ m ih i t a r d a v e n it :
E t p r iu s lia n e a u im a m , n im iu m t ib i s æ p e p e tita m .
A u fe re t ilia d ie s , q u æ m ih i s e ra v e n it ;
Q uam d o lo r h ic u n q u a m s p a tio e v a n e s c e re p o s s it,
L e n ia t a u t o d iu m te m p u s e t h o ra m e u m .
P u g n a b u n t ja c u lis d u m T h ra c e s , laz y g e s a re u ,
D um te p id u s G anges, f rig id u s I s t e r e r i t ;
R o b o ra d u m m o n te s , d u m p a b u la m o llia c a m p i,
D um T ib e ris (lavas T u s c u s h a b e h it a q u a s ;
B ella g e ra m te c u m : ne c m o is m ih i fin ie t i r a s ;
Sæ va sed in m â n e s m a n ib u s a rm a d a h it.
l u u q u o q u e , q u u m v a c u a s f u e r o d ila p s u s in a u ra s ,
E x a n im is m o re s o d e r it u m h ra tu o s .
IBIS.
481
je viendrai, om bre m enaçante, avec le souvenir de tes forfaits,
et, squelette décharné, je poursuivrai tes regards. Soit que,
contre m es vœ ux, je sois consum é par une longue vieillesse;
soit que ma m ain m e délivre de la vie; soit qu’après un nau­
frage m on corps flotte au gré du vaste Océan, et serve de nour­
riture aux m onstres d’une m er lointaine ; soit que des oiseaux
étrangers se repaissent de m es m em bres; soit que la gueule des
loups se teigne de m on sang ; soit qu’une m ain pieuse m e couvre
de terre, et donne à m es restes inanim és un m odeste bûcher :
quelle que soit ma fin, je m ’échapperai des bords du Styx, et,
poursuivant m a vengeance, je dirigerai contre ta tête une m ain
glacée. Tu me verras le jour; dans l’om bre silencieuse d e l à
nuit, je t’apparaîtrai et je secouerai ton som m eil. Enfin, quoi
que tu fasses, je voltigerai devant ton visage, devant tes yeux, lu
entendras m es plaintes et lu ne trouveras de repos dans aucun
asile : des coups de fouet retentiront à tes oreilles ; des torches
entrelacées de serpents fum eront toujours devant tes regards
coupables. Voilà les furies qui te poursuivront vivant, qui te
poursuivront mort; et ta vie finira avant ton châtim ent. Tu n ’obT um q u ô q u e fa c to ru m v e n ia m m e m o r tim b ra lu o r u m ,
l n s e q u a r e t v u ltu s ossea l a r v a t u o s .
S ive e g o , q u o d n o lim , lo n g is c o n s u m tu s a b a n n is ,
Sive m a n u fac td m o rte s o lu tu s e ro ;
Sive p e r im m e n s a s ja c t a b o r n a u fr a g u s u n d a s ,
N o s tra q u e lo n g in q u u s v is c e ra p isc is e d e t ;
Sive p e r e g r in æ c a rp e n t m e a m e m b r a v o lu c re s ;
Sive m eo t in g e n t s a n g u in e r o s tr a lu p i ;
Sive a liq u is d ig n a tu s e r i t su p p o n e re t e r r æ ,
E t d a re p le b e io c o rp u s in a n e ro g o :
Q u id q u id e ro , S ty g iis e r u m p e re n i ta r a b o ris ,
E t le n d .im g e lid a s u l lo r in o ra m a n u s .
Me v ig ila n s c e rn e s : ta c i ti s ego n o c tis in u m b r is
E x c u tia m s o m n o s, v isu s a d e sse , tu o s.
D e n iq u e q u id q u id âg es, a n te os o c u lo s q u e volabo,
E t q u e r a r , e t n u l la s e d e q u ic tu s e ris .
V e rb e ra t o r t a d a b u n t s o n itu m ; n e x æ q u e c o lu b r is
C onscia f u m a b u n t s e m p e r a d o ra fa c e s.
H is v iv u s f u r i is a g ita b e r e , m o r tu u s isd e m ;
E t b r e v io r p œ n a v ita f u tu r a tu a e s t.
482
IBIS.
tiendras ni les derniers devoirs ni les larm es de tes parents : nul
ne pleurera ton cadavre abandonné. Tu seras traîné par la m ain
du bourreau, aux applaudissem ents du peuple, et un croc sera
enfoncé dans ton corps. Les flam m es qui dévorent tout, les flam ­
m es m êm e te fuiront, et la terre équitable repoussera ton ca­
davre odieux. Un vautour viendra avec dégoût déchirer tes en­
trailles de ses ongles et de son bec ; des chien s avides dévoreront
ton cœ ur perfide; ton corps, tu seras fier de cet hon neur, des
loups affamés se le disputeront entre eux.
Tu seras rejeté dans des lieux séparés des Cham ps-Elysées; tu
habiteras ces dem eures occupées par les om bres coupables. Là
est Sisyphe, qui roule et ressaisit son rocher ; et ce m alheureux
attaché sur une roue qui l’entraîne dans son m ouvem ent ra­
pide; et les Danaïdes, cette troupe sanglante, brus du proscrit
Égyptus, qui portent sur leurs épaules un e onde inutile. Là le
père de Pélops cherche en vain des fruits qui sont devant lui ;
la soif le tourm ente sans cesse, et sans cesse s ’offrent à lui les
flots d’une onde lim pide; là est ce géant dont le corps étendu
em brasse n eu f arpents, pâture dévouée à l’oiseau qui sans relâNec tib i c o n tin g e n t fu n u s la c ry m æ q u e t u o r u m ;
In d e p lo r a tu m p r o jic ie r e c a p u t.
C a rn ilicisq u e m a n u , p o p u lo p la u d e n le , t r a h e r i s ;
In iix u s q u e tu is o s s ib u s u n c u s e r i t .
Ip sæ le f u g ie n t, q u æ c a r p u n t o m n ia , fla m m æ :
R e s p u e t in v is u m j u s t a c a d a v e r h u m u s .
U n g u ib u s e t r o s tr o t a r d u s tr a h e t ilia v u l t u r ;
E t s c in d e n t a v id æ p e rfid a c o rd a c a n e s .
D eque tu o fie t, lic e t h a c sis la u d e s u p e r b u s ,
In s a tia b ilib u s c o rp o re r ix a lu p is .
I n loca ab Elysiis diversa fugabere cam pis;
Q u a sq u c te n e t s c d e s n o x ia tu r b a , co les.
S isy p h u s e s t illic sa x u m v o lv e n s q u e p e te n s q u e ;
Q u iq u e a g it u r r a p id æ v îtic tu s a b o r b e r o tæ ;
Q u æ que g e r u n t h u m e r is p e r i t u r a s B e lid e s u n d a s ,
E x s u lis Æ g y p ti, t u rb a c r u c n ta , n u r u s .
P o m a p a te r P e lo p is p r æ s e n tia q u æ r it, e t id em
S e m p e r e g e t, liq u id is s c m p e r a b u n d a t a q u is ;
J u g e rib u s q u e n o v e m q u i s u m m u s d i s t a t a b im o ,
V isc era q u e a d s id u e d é b ita p r æ b e ta v i .
IBI S.
485
che dévore ses entrailles. Là est une des F uries, qui de son
fouet te sillonnera les flancs, pour t’arracher l’aveu de tes nom ­
breux forfaits; une autre livrera aux serpents infernaux tes
m em bres déchirés; la troisièm e, sur des charbons ardents fera
rôtir tes joues fum antes. Ton om bre crim inelle sera déchirée de
m ille m anières, et le génie d’Éaque inventera pour toi des
tourm ents. Il t’appliquera les su pplices des anciens coupables ;
tu viendras donner du relâche aux m ânes des prem iers âges.
Sisyphe, tu trouveras à qui rem ettre ton fardeau qui retom be
sans cesse ; de nouveaux m em bres seront entraînés sur la roue
rapide. Ce sera lui qui voudra en vain saisir cette onde, ces ra­
m eaux, et dont les entrailles, toujours renaissantes, serviront de
pâture à l’oiseau.
Une seconde m ort ne viendra pas term iner les tortures qui
suivront la prem ière ; et la dernière heure n ’arrivera jam ais
pour tant de souffrances. Mes chants n ’en diront qu’une partie;
com m e celui qui prend quelques feuillages sur le m ont Ida ; ou
quelques gouttes d’eau dans la m er de Libye. Pourrais-je, en
effet, dire toutes les fleurs qui naissent sur l'Uybla de Sicile, tout
le safran que produit la terre de Cilicie, ou toute la grêle qui
H ic t ib i d e F u r iis s c in d e t l a t u s u n a flag ello ,
U t s c c le ris n u m é r o s c o n iite a r e tu i ;
A lte ra T a r la r e i s s e c to s d a b it a n g u ib u s a r t u s ;
T e r tia f u m a n te s in c o q u e t ig n e g e n a s.
N oxia m ille m o d is la c e r a b i t u r u m b r a , tu a s q u e
Æ a cu s in p œ n a s in g e n io s u s e r i t .
In l e t r a n s c r i b e t v e te r u m t o r m e n ta r e o r u m :
M a n ib u s a n tiq u is c a u sa q u ie tis e r is .
S isy p h e, c u i t r a d a s r e v o lu b ile p o n d u s , h a b e b is ;
V e r s a b u n t c c le re s n u n c n o v a m e m b ra ro tæ .
Hic e r i t , e t ra m o s f r u s t r a q u i c a p te t e t u n d a s :
Hic in c o n s u m to v is c e r e p a s c e t a v e m .
N
ec
m o r tis p œ n a s m o rs a lte ra fin ie t h u ju s,
H o ra q u e e r i t t a n t i s u l ti m a n u lla m alis.
In d e ego p a u c a c a n a m ; fro n d e s u t si q u is in Id a,
A ut s u m m a m Libyco d e m a r e c a r p a t a q u a m .
N am n e q u e q u o t flo re s S ic u la n a s c a n lu r in Hybln,
Q uotve f e r a i , d ic a m , t e r r a C ilissa crocos
484
I DIS.
blanchit l’Athos, quand le triste hiver frissonne sou s les ailes de
l’Aquilon? Non, quand tu m e donnerais cen t bouches, ma voix
ne pourrait retracer tous tes supplices.
Malheur à toi ! tels sont les désastres qui t’attendent, qu’à
m oi-m êm e, p eu t-être, ils m ’arracheront des larm es. Ces larm es
seront pour m oi un bonheur in fin i; oui, ces pleurs m e seront
plus doux que le rire. Tu es né m alheureux ; ainsi les dieux l'ont
voulu. Aucune étoile favorable, bienfaisante, n ’a présidé à ta
naissance ; dans ce m om ent ne brillait ni Vénus, ni Jupiter; la
Lune, le Soleil n ’avaient pas un aspect propice; ils n ’étaient pas
dans une direction heureuse, les feux que dardait sur toi le fils
de la brillante Maia et du grand Jupiter. Mars et le vieillard à la
faux recourbée ont fait peser sur ta tête leurs regards terribles,
et leur influence m alfaisante. Et, pour que tu ne visses rien que
de sinistre, le jour où tu naquis fut triste et voilé de som bres
nuages. C’est celui qu i, dans nos fastes, tire son nom du
fatal Allia ; ce fut le m êm e qui vit naîlre Ibis, cette peste pu­
blique.
N ec, q u u m t r i s ti s h y e m s A q u ilo n is i n h o r r u it a lis,
Q uam m u lta fia t g r a n d in e c a n u s A lh o s ;
N ee m ala voce m ea p o s s in t tu a c u n c ta r e f e r r i ,
T ot
O ra lic e t t r i b u a s m u ltip lic a ta m ih i.
t ib i, vae m i s e r o ! v e n ie n t ta le s q u c ru in a e ,
U t co g i in la c ry m a s m e q u o q u e p o s s c p u te m .
Ulae m e lacrym ae fa c ie n t s in e fin e b e a tu m :
D u lc io r h ic r is u tu m m ih i ile tu s e r i t .
N a tu s es in fe lix ; ita Di v o lu e re , n e c u lla
C om m oda n a s c e n li s te lla , le v is v e f u it.
N on V e n u s a d f u ls it, n o n illa J u p p it e r h o ra :
L u n a v e n o n a p to , Solve f u e r e lo co
N ec s a tis u t i l i t e r p o s ito s tib i p ra e b u it ig n e s ,
Q uem p e p e r it m a g n o , lu c id a M aia, J o v i.
Te f e r a , n e c q u id q u a m p la c id u m s-p o n d en tia, M a rlis
S id e ra p r e s s e r u n t, f a lc if e r iq u e s e n is .
L ux q u o q u e n a ta lis , n e q u id , n is i t r i s t e , v id e r e s ,
T u r p is , e t i n d u c tis n u b ib u s a tr a fu it.
Haec e s t, in F a s tis c u i d a t g ra v is A llia n o m e n ,
Q uaeque d ie s I b in , p u b lic a d a m n a t u l i t .
IBIS.
485
A peine échappé des flancs im purs de sa m ère, il pressa de
son corps hideux la terre deC inyp hie; l ’oiseau de la n u it, le hi­
bou, se posa sur un faîie v is-à-vis de l’enfant, et sa voix lugubre
rendit des sons fun estes. Aussitôt les Eum énides le baignèrent au
m ilieu d’herbes fangeuses, dans un m arais form é par les ondes
du Styx ; elles frottèrent sa poitrine du fiel d’un serpent de l'Érèbe, et frappèrent Irois fois dans leu rs m ains ensanglantées ;
elles arrosèrent le palais de leur nourrisson du lait d'une
chienne : ce fut le prem ier alim ent que reçut la bouche de l’en­
fant. Avec ce lait, il suça la rage de sa nourrice : de là les aboie­
m ents dont il fait retentir le Forum . Elles enveloppèrent ses
m em bres de lam beaux tein ts de rouille qu’elles dérobèrent d’un
bûcher trop tôt abandonné ; et pour qu’il ne fût pas étendu sans
appui, sur une terre n u e, elles posèrent sur une pierre sa tète
délicate. Avant de le quitter, elles placèrent sous ses yeux, elles
approchèrent de son visage des torches d’un bois vert. Il pleu­
rait, le faible enfant, dès qu’il se sentit entouré d’une fum ée
am ère. Alors une de ses trois sœ urs prononça ces m ots: « C’est
Qui s im u l, im p u r a m a tr is p r o la p s u s a b a lv o ,
C in y p h ia m fcedo c o rp o r e p r e s s it h u m u m ;
S e d it i n a d v e rso n o c tu r n u s c u lm in e b u b o ,
F u n e r e o q u e g ra v e s e d id it o re so nos.
P r o tin u s E u m e n id e s la v e r e p a lu s tr ib u s u lv is ,
Q ua cava d e S lygiis flu x e ra t u n d a v ad is;
P e c to r a q u e u n x e r u n t E rebeae fe lle c o lu b ra ;,
T e r q u e c ru e n t a ta s ¡ n c r e p u e re m a n u s ;
G u t t u r a q u e im b u e r u n t in fa n tia la c te c a n in o :
H ie p r im u s p u e r i v e n it i n o ra c ib u s .
P e r b ib i t in d e suae r a b ie in n u tr ic ia a lu m n u s ,
L a t r a t e t in to to v e rb a c a n in a f o ro .
M e m b ra q u e v i n x e r u n t t in c t is f e r r u g in e p a n n is ,
A m a le d e s e r to q u o s r a p u e r e ro g o :
E t, n e n o n f u ltu m n u d a t e l l u r e ja c e r e t,
M olle s u p e r s ilic e s im p o s u e re c a p u t.
J a m q u e r e c e s s u r a , v irid i d e s tip ite fa c ta s
A d m o r u n t o c u lis u s q u e s u b o ra fac e s.
F l e b a t , u t e s t in fa n s fu m is c o n ta c tu s a m a r is ,
De t r i b u s e s t q u u m s ic u n a lo c u ta s o ro r :
480
IBIS.
pour un tem ps infini que nous te vouons aux larm es ; tes pleurs
couleront toujours pour de justes m otifs. » Elle dit : Clotho rati­
fia ces prom esses, et d’un fil noir elle ourdit une tram e sinistre.
Et, pour ne pas retarder la révélation de son avenir: « Un poêle
viendra, d it-elle, qui annoncera tes destins. » Ce poète, c ’est
m oi ; de m oi tu apprendras tes m alheurs. Daignent seulem en t
les dieux com m uniquer leur puissance à m es vers ; que m es
prédictions soient confirm ées par l’événem ent, à tes douleurs tu
sentiras l ’efficacité de m es paroles.
Que ta m ort ren ouvelle les infortunes des prem iers âges ; que
tes m aux ne le cèdent pas aux m aux d’Ilion. P u isses-tu , com m e
le fils de Péan, l'h éritier d’Hercule à la lourde m assue, voir ta
jam be frappée d'un trait em poisonn é. P u isses-tu éprouver les
tourm ents de celui qui suça le lail d’une biche, qui, b lessé par
les arm es d’un en nem i, fut guéri par cet ennem i désarm é ; et
de celui qui, précipité de son coursier, tom ba dans les cham ps
A léiens, et qui faillit trouver sa perte dans sa beauté. P uisses-tu
perdre la vue, com m e le lils d’Am yntor, et, aveugle, diriger tes
pas incertains à l ’aide d’un bâton ; p u isse s-tu ne pas jouir de la
« T e m p u s in im m e n s u in la c ry m a s lib i v o v im u s ista s ,
Quæ s e m p c r c a u sa su ffic ie n te c a d e n t. »
D jx e ra t : a t C lo th o j u s s i t p r o m is s a v a lc r e ,
N evit et in fa u s ta s ta m in a p u lla m a n u ;
E t n e lo n g a s u æ p ræ s a g ia d i c e r e t h o r æ :
111e
« F a ta c a n e t v a te s q u i t u a , d ix it, e r i t . »
ego s u m v a te s : e x m e t u a v u ln e r a d isc e s ,
Di m odo d e n t v ire s in m e a v e rb a s u a s.
C a r m in ib u s q u e m e is a c c é d a n t p o n d é ra r e r u m ,
Q u e r a t a p e r lu c tu s e x p e rie re tu o s.
N eve
s in e e x e m p lis ævi m o r ia r e p r io r is ;
S in t tu a T ro ja n is n o n le v io ra m a lis.
Q u a n ta q u e c la v ig e ri P æ a n tiu s H e rc u lis h e r e s ,
T a n ta v e n e n a to v u ln e r a c r u r e g é ra s .
ISec le v iu s d o lea s, q u a m q u i b i b it u b e r a c e rv æ ,
A rm a tiq u e t u l i t v u l n u s , i n e r m is o p e m :
Q u iq u e ab e q u o p ræ c e p s i n A leia d e c id it a rv a ,
E x itio faciès c u i s u a p æ n e fu it.
Id, q u o d A m y n to rid e s, v id e a s , tre p id u m q u e m in is tr o
P r æ te n te s b a c u lo , lu m in is o r b u s , i t e r :
IBIS.
487
lum ière plus que celui dont la fille guida les pas, et qui se m on­
tra crim inel envers son père et sa m ère. Deviens tel que ce
vieillard, fameux dans l’art d’Apollon, quand il fut choisi pour
juge dans un plaisant débat ; et tel que celui dont les prévoyants
avis donnèrent une colom be pour guide au vaisseau construit
sous les auspices de Pallas ; et tel que celui qu’une m ère en deuil,
' pour satisfaire aux m ânes de son fils, priva de ses yeux dont
l’or avait tenté l’avarice : deviens sem blable au berger de
l’Etna, à qui le fils d’Eurym e, Telem us, avait prédit ses m al­
heurs futurs ; aux deux fils de Phinée, privés de la lum ière du
jour par celu i qui la leur avait donnée ; à Thamyre et à D em odocus.
Que tes m em bres soient déchirés, com m e le furent par Sa­
turne ceux dont sa vie était ém anée. Qu’au m ilieu des ondes
sou levées, Neptune ne te soit pas plus propice qu’à celui dont
le frère et la sœ ur furent subitem ent changés en oiseaux ; et
qu’à cet hom m e industrieux qui, s’attachant aux débris de son
vaisseau fracassé, trouva de la pitié dans la sœ ur de Sém élé.
Pour que ce genre de supplice atteigne un second coupable, que
des chevaux em portent en sens opposés tes entrailles déchirées.
N ec p lu s a d sp ic ia s, q u a m q u e m s u a filia re x it,
E x p e r tu s sc elu s e s t c u ju s u t e r q u e p a r e n s :
Q ualis e r a t, p o s tq u a in e s t ju d e x d e l it e jo co sa
S u m tu s , A po llin e a c la r u s in a r t e se n e x :
Q ualis e t ille f u it, q u o p r æ c ip ie n te c o lu m b a
E s t d a ta P a lla d iæ p ræ v ia d u x q u e r a l i :
Q u iq u e o c u lis c a r u i t, p e r q u o s m a ie v id e r a t a u ru m ,
I n fe r ía s n a to q u o s d é d it o rb a p a re n s :
P a s to r u t Æ in æ u s , cu i c a su s a n te f u tu r o s
T e le m u s E u rv m e d e s v a tic in a tu s e r a t :
Ut d u o P h in îd æ , q u ib u s id e m lu m e n a d c m it,
Qui d é d it : u t T h a m y ræ , D em o d o c iq u e c a p u t.
Sic a liq u is tu a m e m b ra s e c e t, S a t u r n u s u t illas
•S u b se c u it p a r te s , u n d e c re a tu s e r a t :
Nec tib i s it m e lio r tu m id is N e p tu n u s in u n d is ,
Q uam c u i s u n t s u b itæ f r a t e r e t u x o r a v e s ;
S o lle r tiq u e v iro , la c e ræ q u e /n f ra c ta t e n e n te m
M em bra r a t i s S e m e le s e s t m is e ra la s o ro r.
Vel t u a , n e p œ n æ g e n u s ho c c o g n o v e rit u n u s ,
V iscera d iv e r s is scissa f e r a n tu r e q u is :
Souffre tout ce que tit souffrir le général de Cartilage à celui qui
cu it qu un Romain ne pouvait être racheté sans honte. Soisabandonné de toute divinité tutélaire, com m e celui qui se réfugia en
vain près de 1 autel de Jupiter H ercéen. Comme T hessalus, des
hauteurs de 1 Ossa, pu isses-tu être précipité du som m et d’un
îoch er ; ou, com m e Euryale, qui, après lui, m onta sur le trône,
que les m em bres servent de pâture à des serpents affam és. Que
ton sort soit celui de M inos, et qu'une eau bouillante répandue
sur ta tète hâte ton trépas. P uisses-tu , attaché com m e P rom éth éep ar un juste su p p lice, nourrir de ton sang crim inel les ha­
bitants de 1 air ; ou, com m e le fils d'Étracus, le cin qu ièm e qui
porta le grand nom d’H ercule, être m assacré et jeté dans l’im ­
m ense Océan. Comme le fils d’A m ynlas, qu’un entant, objet d ’un
honteux am our, te haïsse et te perce d'un fer.cru el. Que jam ais
on ne puisse te verser un breuvage m oins perfide q u ’au fils de
Jupiter A m inon. P uisses-tu périr m isérablem ent com m e Achéus
captif, qui fut suspendu au-dessus d ’un fleuve aux flots d’or.
Qu’une tuile, lancée par une m ain ennem ie, t’écrase com m e ce
descendant d’A chille qui portait avec gloire un si grand nom .
Vel q u æ , q u i r e d im i R o m a n o t u r p e p u ta v it,
A d u c e P u n ic e o p e r t u l it , ip s e fe ra s .
Nec tib i s u b s id io s it p r æ s e n s n u m e n , u t illi,
C ui m ih i H e rc æ i p r o f u it a r a Jo v is :
U tq a e d é d it s a ltu s de s u m m o T h e s s a lu s O ssa,
T u q u o q u e saxoso p ræ c ip ite re ju g o :
A ut v e lu t E u ry a li, q u i s c e p t r u m c e p it ab illo ,
S in t a r t u s a v id is a n g u ib u s e s c a t u i :
Vel tu a m a t u r e t , s ic u t M inoia fa ta ,
P e r c a p u t in fu s æ f c r v id u s h u r n o r a q u æ :
U tq u e p a ru m m it i, se d n o n im p u n e , P r o m e th e u s ,
A e ria s v o lu c re s s a n g u in e fixus ala s :
Ac, v e lu t E tra c id e s m a g n o t e r a b H e rc u le q u i n tu s ,
Cæ sus in im m e n s u m p r o jic ia r e f r e tu m :
Aut , u t A m y n tia d e n , t u r p i d ile c tu s a m o r e
O d e rit, e t sæ vo v u l n e r e t e n se p u e r :
Nec tib i fida m ag is in is c e ri p o c u la p o s s in t,
Q uam q u i c o rn ig e ro d e Jo v e n a lu s e r a t .
More vel in te r e a s c a p ti s u s p e n s u s A chæ i,
Qui m is e r a u rif e r a t e s t e p e p e n d it a q u a :
A ut u t A c hillidæ c o g n a to n o m in e c la r u m
O p p rim â t h o s tili te g u la ja c t a m a n u :
1
IBIS.
489
P uissent tes cendres ne pas reposer plus heureusem ent que celles
de Pyrrhus, qui restèrent répandues dans les ru es d’Am bracie ; puisses-tu m ourir, percé de flèches, com m e la fille du
descendant d’Éacus : c’est un crim e qui ne saurait être caché à
Gérés.
Comme le petit-fils de celui que m es vers viennent de nom ­
m er, p u isses-tu , des m ains de ta m ère, boire les sucs de la can tliaride ; qu’u n e fem m e adultère, pou r-t’avoir donné la m ort,
soit appelée vertueuse, com m e on appela vertueuse celle dont la
m ain vengeresse fit périr Leucon. Fais m onter avec toi sur le
bûcher les plus chers objets de ta tendresse : c ’est ainsi que finit
la vie de Sardanapale. P uisses-tu, com m e les profanateurs prêts
à piller le tem ple de Jupiter Libyen, être enseveli sous les sables
pou ssés par le Nolus : com m e ces victim es de la perfidie du se­
cond des Darius, qu’un e cendre brûlante dévore ton visage; ou,
com m e ce proscrit, fuyant les oliviers de Sicyone, puisses-tu ex­
pirer de froid et de faim ; ou, com m e le roi d’Atarna, cousu dans
la dépou ille d’un jeune b œ u f, p u isses-tu devenir la proie d ’un
ennem i vainqueur.
N ec tu a q u a m P y r r h i, feliciu ä ossa q u ie s c a n t,
S p a rsa p e r A m b rac ia s quae j a c u e r e v ias ;
N a ta q u e u t jEacidae, ja c u l is m o ria ris a d a c tis :
N on lic e t h o c C e r e ri d is s im u la re n e fa s .
U t q u e n e p o s d ic li n o s tr o m o d o c a rm in e re g is
C a n th a rid u m succos d a n te p a r e n tc b ib a s ;
A u t p ia te caeso d i c a t u r a d u lie r a , s ic u t ,
Q ua c e c id it L e u c o n v in d ic e , d ic la p ia e s l ;
In q u e p y ra m te c u m c a ris sim a p ig n o ra m i l t a s :
Q uam iin e m viIre S a r d a n a p a lu s h ä l f e t :
U tq u e Jo v is L ibyci te m p lu m v io la re p a r a n t e s ,
A cta N oto v u ltu s c o n d a t a r e n a tu o s :
U tq u e n e c a to r u m D arei f ra u d e s e c u n d i,
Sic t u a s u b s id e n s d e v o re t o ra c in is ;
A u t, u t o ü v ife r a q u o n d a m S icy o n e lu g a lo ,
S it f rig u s m o rtis c a u sa fa m e s q u e t u * ;
A u t, u t A la rn ite s , i n s u tu s p e lle ju v e n i
T u r p it e r ad d o m in u m p rred a f e r a r e tu u m .
P uisses-tu, dans ta couche, être im m olé de la m êm e m anière
que Phérée, qui expira sous le fer de son ép ou se; p u isses-tu ,
com m e Alébas de Larisse, reconnaître, à leur coup, la perfidie
de ceux que lu crois fidèles. Ainsi que Milon, dont la tyrannie
lit gém ir la ville de Pise, sois précipité vivant dans une onde sou­
terraine; que les traits dirigés par Jupiter contre A dim antus,
roi de P hliasis, te percent aussi toi-m êm e. Comme Lenéus,
chassé des bords d’A m astris, sois abandonné sans ressource sur
la terre qui porte le nom d ’Achille ; com m e Eurydam as, que son
ennem i, sur un char de Larisse, traîna trois fois autour du bû­
cher de Thrasylle ; ou com m e ce guerrier dont le cadavre fut
prom ené autour des rem parts condam nés à périr, que son bras
avait souvent défendus ; ou com m e cet adultère, dont la com ­
p lice, fille d’IIippom ène, subit un nouveau genre de su pplice, et
qui fut lu i-m êm e traîné dans les cham ps de l'Attique : qu’ainsi,
lorsque la vie aura quitté ton corps odieux, des chevaux vengeurs
em portent ton cadavre défiguré.
Que tes entrailles restent clouées aux pointes de quelques ro­
chers, com m e autrefois les Grecs dans le golfe d’Eubée. De m êm e
I n q o e tu o th a la m o r i t u j n g u le r e P h e r æ i,
Q ui d a tu s e s t le to c o n ju g is e n s e s u s ;
Q uosque p u ta s fidos, u t L a iis s æ u s A le b a s,
V u ln e re n o n l id o s 'e x p e r ia r e t u o :
U tq u e M ilon, s u b q u o c ru c ia ia e s t P isa t y ra n n o ,
V ivus in o c c u lta s p r æ c ip ite r is a q u a s :
Q uæ que in À d ira a n tu m P h lia s ia r é g n a te n e n t e m
Ab Jove v e n e r u n t , te q u o q u e te l a p e la n t :
A ut u t A m a s tria c is q u o n d a m L e n æ u s a b o ris
N u d u s A c h ille a d e s ti tu a r is h u m o .
U tq u e vel E u ry d a m a s 1er c ir c u m b u s la T h r a s y lli
E s t L a rissæ is r a p t u s a b h o s te r ô tis ;
Vel q u i q u æ f u e r a t t u t a t u s m œ n ia s æ p e
C o rp o re lu s tm v it n o n d i u tu i n a s u o ;
U tq u e n o v u m p a ssa g e n u s H ip p o in e n e ^ ie p œ n æ ,
T r a c tu s in A ctæ a f e r l u r a d u l t e r h u m o :
S ic, u b i v ita tu o s in v is a r e l i q u e r i t a n u s ,
U lto re s r a p ia n t t u r p e c a d a v e r e q u i.
V i s c e i u s i c a liq u is s c o p u lu s tu a lig a t, u t o lim
F ixa s u b E u boico G ra ia f u e r e s in u .
IB IS .
'
491
que la foudre et les flots s’unirent pour le supplice d’un auda­
cieux ravisseur, que le feu s’allie contre toi aux ondes qui t’en­
gloutiront; que les F uries te troublent la raison, et te poursui­
vent, com m e celui dont tout le corps n ’était qu’une plaie, com m e
le fds de Dryas, roi de tthodope, aux pieds inégaux, com m e au­
trefois l’habitant de l’Œ la, et le gendre des deux serpents, et le
père de T isam ène, et l’époux de Callirhoë.
P u isses-tu ne pas obtenir une épouse plus chaste que cette
fem m e dont rougissait Tydée, son b eau -p ère; que cette Locrien ne, qui se livra au frère de son m ari, et, pour cacher son
crim e, donna la m ort à une esclave. Fassent aussi les dieux que
tu jouisses de la fidélité de ton épouse, com m e le gendre de
Talaiis et celui de Tyndare; qu’elle soit com m e les filles de Danaü s, qui, pour avoir tram é la m ort des enfants de leur oncle,
sont à jam ais courbées sous le poids de fo n d e qu’elles portent ;
p u isse-t-elle toujours, com m e aujourd’h u i, brûler des m êm es
leux que Byblis et Canacé : que ta sœ ur ne te soit connue que
par un crim e. Si tu as une fille, qu’elle soit pour toi ce que P élopée fut pour T hyeste, Myrrha pour son père, Nyctim ène pour
U tque fe ro x p e r i i t e t f u lm in e e t æ q u o r e r a p t o r ;
S ic te m e r s u ra s a d ju v e t ig n is a q u a s.
M ens q u o q u e s ic F u r ii s v e c o rs a g it e tu r , u t illi
U n u m c u i to to c o rp o re v u ln u s e r a t ;
U tq u e D ry a n tid æ R h o d o p e ia r é g n a te n e n ti,
In g e m in o d i s p a r c u i p e d e c u ltu s e r a t ;
Ut fu it Œ tæ o q u o n d a m , g e n e ro q u e
d ra c o n u m ,
T is a m e n iq u e p a tr i , C a llirh o e s q u e v iro .
N ec tib i contingat m atrona pudicio r ilia,
Q ua p o tu it T y d e u s e ru b u is s e n u r u ;
Q u æ q u e s u i V enerem j u n x it c u m f r a t r e m a r ili,
L o c ris in a n c illæ d is s im u la ta n e c e m .
Dî q u o q u e ta m f a c ia n t p o ssis g a u d e re fid e li
C o n ju g e , q u a m T alai T y n d a re iq u e g e n e r ;
Q u æ q u e p a r a r e s u is l e t u m p a tr u e li b u s a u s æ
B elid es a d s id u a co lla p r e m u n t u r a q u a !
B y b lid o s e t C a n a c e s, s ic u t fa c it, a r d e a t ig u e ;
Nec, n is i p e r c rim e n , s it tib i n o ta s o ro r.
F ilia s i f u e r i t, s it q u o d P e lo p ea T h y e s tæ ,
M y rrh a su o p a tr i, N y c tim c n e q u e su o .
492
IBIS.
Le sien ; qu’elle soit pour son père aussi ten d re, aussi fidèle que
la tienne, 6 Ptérélas ! ou la tien n e , ô Nisus ! que celle qui flétrit d’un
odieux nom le lieu tém oin de son forfait, et qui, sous les roues de
son char, écrasa le corps de son père. Puisses-tu p érir, com m e ces
jeu n es gen s dont les têtes furent jadis attachées au -d essu s des
portes de Pise ; com m e celui qui, après avoir arrosé si souvent
la terre du sang de m alheureux am ants, l’abreuva enfin de son
propre sang avec plus de ju stice ; com m e périt le perfide coch er
d’un tyran barbare, dont la m ort donna un nouveau nom aux
ondes de Myrto ; com m e ceux qui poursuivirent en vain cette
jeune fille rapide à la course, qui, retardée par trois pom m es,
dem eura le prix de son vainqueur; com m e ceux qui p én élrèren t
;dan s la retraite d’un m onstre étran ge, dans cet édifice obscu r et
sans issu e ; com m e ceux dont Achille furieux jeta les douze ca­
davres dans les flam m es d’un bûcher ; com m e ceux qui, trom pés
par l’obscurité d'un langage énigm atique, furent cruellem ent
m is à m ort par le Sphinx; com m e ceux qui périren t dans le
tem ple de la Minerve de Bistonie : forfait pour lequel la figure
de la déesse est encore aujourd’hui voilée; com m e ceux
N eu p io , n e v e m a g is c a p iti s it fida p a te in o ,
Q uam tib i v e l, P t e r e l a , vel t ib i, M s e , f u i t ;
In fa m e m q u e lo c u m s c e le ris q u æ n o m in c fec it,
Pressait e t in d u c t i s m e m b r a p a te n t a r o lis .
U t j u v e n e s , p e r e a s , q u o r u m f a s tig ia v u ltu s
O lim P is e æ s u s li n u e r e f o r i s ;
U t q u i p e rfu s a m m is e ro r u m s æ p e p r o c o r u m
Ip s e su o m e liu s s a n g u in e t i n x i t h u m u m ;
P r o d ito r u t sæ v i p e r i i t a u rig a t y ra n n i,
Qui n o v a M yrtoæ n o m in a f e c it a q u æ ;
Ut q u i v e lo c e m f r u s t r a p e tie r e p u e lla m ,
Dum c a p ta e s t p o m is ta r d io r ilia t r i b u s ;
Ut q u i tc c ta n o v i fo rm a n t c e la n tia m o n s t r i
I n tr a r u n t cæ cæ n o n r e d e u n d a d o m u s ;
Ut q u o r u m Æ a c id e s m is it v io le u tu s in a lto s
C o rp o ra c u m s e n is a lté r a s e n a ro g o s ;
Ut q u o s , o b s c u ri lu so s a m b a g ib u s o r is ,
L e g im u s in fa n d æ S p h in g a d e d is s e n c c i ;
Ut q u i B isto n iæ te m p lo c e c id e re M in erv æ ,
P r o p te r q u o d faciès n u n c q u o q u e te c ta Deæ e s t ;
IBIS.'
dont les m em bres, servant de pâture, ensanglantèrent jadis les
étables du roi de Thrace; et ceux que dévorèrent les lions de
Thérodamas, et ceux que Tlioas sacrifia à la déesse de la Tauride;
et ceux que la dévorante Scylla, et v is-à-vis de Scylla, Charybde,
arrachèrent trem blants au vaisseau de D ulichium ; com m e ceux
queP oiypbèm e engloutit dans ses vastes flancs, et ceux qui p é­
nétrèrent dans les dem eures des Lestrygons ; com m e ceux qu’un
chef carthaginois précipita au fond d’un pu its, dont il blanchit
les ondes sou s une grêle de pierres; com m e périrent les douze
survivantes et les am ants de la fille d'Icare, et celui qui fournissait
à ces am ants des arm es contre la vie de son m aître ; com m e
expira, sous les efforts de son hôte de l’Aonie, cet athlète m er­
veilleux, qui, terrassé, se relevait vainqueur; com m e ceux qui
sentirent les étreintes du vigoureux bras d’A ntée, et ceux que
les habitantes de Lenm os livrèrent à une mort cru elle; com m e
l’inventeur d ’un culte barbare qu i, lui-m êm e enfin, olfert en sa­
crifice, fit tom ber du ciel une pluie bienfaisante ; com m e le frère
d’Antée, qui, victim e de son propre exem ple, et par un châti­
m ent m érité, arrosa les autels de son propre sang ; com m e cet
■
Ut q u i T h r e ic ii q u o n d a m p ræ s e p ia r e g is
F e c e r u n t d a p ib u s s a n g u io o le n ta s u is ;
T h e ro d a m a n ie o s u t q u i s e n s e r e le o n e s ,
Q u iq u e T h o o n te æ T a u ric a s a c r a D eæ ;
Ut q u o s Scylla v o ra x , S cy llæ q u e a d v e rs a C h a ry b d is,
D u licliiæ p a v id o s e r ip u e r e r a t i ;
Ul q u o s d i m i s i t v asto m P o ly p h e m u s in alv u in ;
Ut L æ stry g o n ia s q u i s u b ie r e d o m o s;
U t q u o s d u x P œ n u s m e r s it p u te a lib u s u n d is,
E t ja c to carias p u lv e r e fe c it a q u a s :
S ex b is u t I c a rid o s fa m u læ p e r i c r e p r o c iq u e ,
I n q u e c a p u t d o in in i q u i d a b a t a rm a p r o c is ;
Ul ja c e t A onio l u c t a lo r a b h o s p ite f u su s ,
Q ui, m ir u m , v ic to r , q u u m c e c id iss e t, e r a t ;
Ut q u o s A n tæ i f o rte s p r e s s e r e la c e r ti ,
Q u o sq u e f e r æ m o r ti L e m n ia t u r b a d é d it ;
U t q u i p o st lo n g u m
s a c r i m o n s l r a t o r in iq u i
E lic u it p lu v ia s v ic tim a c æ s u s a q u a s ;
F r a te r u l A n tæ i, q u o s a n g u in e d e b u it , a ra s
T in x it, e t e x e m p lis o c c id it ip s e s u is
T. i.
28
IBIS.
im pie qui, pour pâture, au lieu de l’herbe des prairies, donnait
à ses terribles chevaux des m em bres hum ains ; com m e N essus
et le gendre de D exam ène, qui, tous deux, en des tem ps diffé­
ren ts, tom bèrent sous le m êm e bras vengeur; com m e ton ar­
rière-petit-fils, ô Saturne! que, des m urs d’Épidaure, le fils de
Coronis vit expirer; com m e Sin is, et Sciron, et I’olypém on, et
son fils, et le m onstre m oitié h om m e, m oitié taureau; et celui
qui, à la vue de l'une et de l’autre m er, relançait dans les airs
des arbres courbés jusqu'à terre ; et Cercyon, que Cérès vit avec
joie expirer sous le bras de Thésée.
Voilà les m aux auxquels te dévoue m a juste colère ; p u issestu les éprouver, ou d’autres non m oins affreux. Sois com m e
A chém énide, abandonné dans les cham ps de l ’Etna quand il vit
les voiles d'Ilion près des bords de la Sicile; sois m alheureux
com m e Irus au double nom , com m e ceux que la m isère am ène
sur les ponts ; que ton destin soit pire encore. Qu’en vain le
fils de Cérès soit toujours l’objet de ton culte ; qu’il refuse tou­
jours ses faveurs à ta prière. De m êm e que, par les efforts d’une
494
U t q u i t e r r ib i le s p ro g r a m e n h a b e n tib u s h e rb is
I m p iu s h u m a n o v is c e r e p a v it e q u o s ;
Ut d u o d iv e rs is s u b e o d e m v in d ic e c æ si
T e m p o rib u s N essu s, D e x a m e n iq u e g e n e r ;
U t p ro n e p o s , S a tu r n e , tu u s , q u e m r e d d e r e v ila m
U rb e C o ró n id e s v id it a b ip s e su a ;
Ut S in is , e t S c iro n , e t c u ra P o ly p e m o n e n a lu s ,
Q u iq u e h o m o p a r te s u i, p a r t e j u v e n c u s c r a t ;
Q u iq u e t r a b e s p r e s s a s a b h u m o m itte b a t in a u ra s ,
Æ q u o i is a d s p ic ie n s h u j u s e t h u ju s a q u a s ;
Q u æ q u e C eres v id it læ to p e r e u n t ia v u ltu
C o rp o ra T h e se a C ercy o n ea m a n u .
H æc tib i , q u e m m e r i ti s p r e c ib u s m e a d e v o v e t ir a ,
E v e n ia n t, a u t h is n o n le v io ra m a lis :
Q u a lis A c h æ m e n id e s S icu la d e s e r tu s in Æ tn a ,
T ro ic a q u u m v id it vela v e n ir e , f u it :
Q ualis e r a t n e c n o n f o rtu n a b in o m in is I r i ,
Q u iq u e t e n e n t p o n te m , q u æ t ib i p e jo r e r i l .
F iliu s e t C e r e ris f r u s t r a tib i s e m p e r a m e t u r ,
D e s titu a tq u e tu a s u s q u e p e litu s o p es.
onde qui fuit et revient, la m olle arène se dérobe sous le pied
qui la presse; qu’ainsi puisse, je ne sais com m en t, ta fortune se
fondre sans cesse, s’écouler toujours et s’échapper de tes m ains :
com m e le père de cette fille, habile à changer de form e, p u issestu dépérir consum é par la faim .
Un festin de chair hum aine ne t’inspirera nul dégoût, et, sur
ce point du m oin s, lu seras leT ydée de notre siècle. P uisses-tu ,
par quelque forfait, épouvanter les chevaux du Soleil, et les
faire reculer de nouveau du couchant à l’aurore. Sur ta’ table se
renouvellera le hideux festin de Lycaon, et, p ar des m els per­
fides, tu essaieras de trom per Jupiter. P uisses-tu être servi to im êm e à quelque divinité pour tenter sa puissance, être le fils de
Tantale et l ’enfant de Térée. Que tes m em bres soient jetés épars
à travers une vaste plaine, com m e ceux par lesqu els un père
fut retardé dans sa course. P u isses-tu , dans l’airain de P érille,
im iter par tes cris les véritables bœ ufs, et rendre des sons en
rapport avec la form e du taureau ; ou, com m e le féroce Phalaris, enferm é dans l’airain de Paphos, la langue tranchée par le
fer, pousser des gém issem en ts sem blables à ceux d’un bœ uf.
U tque p e r a lte rn o s u n d a la b e n te r e c u r s u s
S u b t r a h i tu r p re s s o m o llis a r e n a p e d i ;
S ic tu a n e s c io q u o s e m p e r f o rtu n a liq u e s c a t,
L a p s a q u e p e r m é d ia s e fflu a t u s q u e m a n u s ,
U tq u e p a te r s o litæ v a ria s m u ta r e lig u ra s,
P le n u s in e x s tin c ta d e ilc ia re fam é.
N e c d a p is h u m a n æ v e n ie n t f a s tid ia ; q u a q u e
P a r te p o te s , T y d e u s te m p o ris h u ju s e ris .
A tq u e a liq u id fac ia s, a v e s p e r e r u r s u s ad o rtu s
C u r e x s te r n a ti S o lis a g a n tu r e q u i.
F œ d a L ycaoniæ r é p é té s c o n v iv ia m e n s æ ,
T e n ta b is q u e c ib i fa 11eue f ra u d e Jo v e m :
T e q u e a liq u is p o sito t e n t e t v im n u m in is o p to ;
T a n ta lid e s tu sis, T e re id e s q u e p u e r .
E t tu a sic la to s s p a r g a n l u r m e m b r a p e r a g ro s ,
T a n q u a m q u æ p a tr ia s d e ti n u e r e v ias.
Æ re P e r ille o v e ro s im ite r e ju v e n c o s ,
Ad fo rm a m t a u r i c o n v e n ie n te so n o :
U tve fero x P h a la r is , lin g u a p r iu s e n s e r e s e c ta ,
M ore b o v is, P a p h io c la u s u s i n æ re g e m a s .
496
IBIS.
P uisses-tu, désirant revenir aux heureuses années de la je u ­
n esse, être trom pé com m e le vieux père de la fem m e d’Adm ète ; p u isses-tu , m onté sur un coursier, être englouti dans
un gouffre fangeux, pourvu que la gloire ne soit pas le prix de
la m ort.
P u isses-tu périr com m e ceux qui naquirent des dents sem ées
sur les cham ps des Grecs par un guerrier de Sidon. Que les
vœux sinistres du fils de P enthée et du frère de M éduse re­
tom bent sur ta tête, ainsi que ces im précations que renferm e un
petit poëm e contre l’oiseau qui lance lu i-m êm e l ’eau dont il se
purge les entrailles. Reçois autant de blessures q u ’en reçut, d iton, celui dont les m ânes son t honorés par des sacrifices, où le
couteau ne frappe pas la victim e. P u isses-tu , dans ta fureur,
m u tiler ton corps com m e ceux que 1 inspiration de Cybèle form e
aux m odes phrygiens. Quitte ton sexe, com m e Attys, ne sois plus
ni hom m e ni fem m e, et que ta m ain effém inée fasse résonne r
le rauque tam bour ; com m e cette fille qui fut v aincue à la course,
et com m e son vainqueur, deviens tout à coup l'anim al consacré
à la m ère des dieux.
D u m q u e r e d i r e v o le s æ v i m e lio ris in a n n o s ,
Ut v ê tu s A d m e li d e c ip ia re so c e r.
A tq u e e q u e s in m e d ii m e r g a r e v o rá g in e c œ n i,
D u m m o d o s in t fa ti n o m in a n u lla lu i.
At q u e
u lin a m p e r e a s , v e lu t i d e d e n ti b u s o r ti
S id o n ia j a c t is G r a i a p e r a rv a m a n u .
E t q u æ P e n lh id e s f e c it, f r a t e r q u e M edusæ ,
E v e n ia n t c a p iti v o la s in is tr a tu o .
E t q u ib u s e x ig u o v o lu c ris d e v o ta lib e llo e s t,
C o rp o ra p r o je c ta q u æ su a p u r g a t a q u a .
V u ln e ra to tq u e f e r a s , q u o i d ic itu r ille lu lis s e ,
C u ju s a b i n f e r iis c u l t e r a b e s s e s o le t.
A d lo n itu s q u e seces, u t q u o s C y b elela m a te r
I n c itâ t ad P h ry g io s vilia m e m b r a m o d o s.
D eque v iro fias n e c fe m in a n e c v ir, u t A ttys,
E t q u a tia s m o lli ty m p a n a ra u c a m a n u .
I n q u e p e c u s s u b ito m a g n x v e r t a r e p a r e n t is ,
V icto r u t e s t c e le r i v ic la q u e v e rs a p e d e .
497
IRIS.
Pour que ce genre de supplice ne soit pas le partage de la
seule Limoné, qu’un cheval, desa dent cruelle, te déchire les en­
trailles. P uisses-tu, non m oins barbare que le roi de Cassandrie,
ê tr e , com m e lu i, enseveli m ourant sous la terre am oncelée ;
ou, com m e le descendant d’Abas, com m e l’héroïque rejeton de
Cycnée, sois enferm é dans un coffre et jeté dans les flot s de
la m er; ou, victim e consacrée, sois im m olé sur les autels d’A­
pollon ; c’est la m ort qu’un cruel ennem i fit subir à Theudotus;
ou qu’Abdera, au jour fixé, te choisisse pour victim e, et qu’une
grêle de pierres écrase ta tête dévouée. Que Jupiter irrité te
frappe de ses triples feux, com m e il frappa le fils d’Hipponoiis,
et le père de Dosithoë, et la sœ u r d ’Autonoë, et le neveu de
Maia, et celui qui sut mal diriger le char, objet de ses vœ ux té­
m éraires, et l’audacieux fils d’É ole, et le rejeton de ce m êm e
sang à qui doit le jour Arctos aux ondes glacées. Comme la Ma­
cédonienne qui, avec son époux, fut percée des traits brûlants de
la foudre, pu isses-tu être consum é par les feux vengeurs du
ciel. P uisses-tu être la proie de ces anim aux auxquels fut inter­
dite l ’île de Latone depuis la m ort prém aturée de Thrasus, et qui
S olaqce L im o n e p œ n a m n e s e n s e r it illa m ,
E t tu a d e n te fe ro v isc e rà c a rp a t e q u u s .
A ut, u t C a s s a n d re u s , d o m in o n o n m itio r illo ,
S a u c iu s in g e s ta c o n lu m u le r is h u m o .
A ut, u t A h a n tia d è s, a u t u t C ycneïus h é ro s .
C la u su s in æ q u o re a s p ræ c ip ite r is a q u a s.
V ic tim a vel P h œ b o s a c ra s m a c te ris a d a ra s ,
Q uam t u l i t a sævo T h e u d o tu s h o s te n e c em .
A u t le de v o v e at c e rtis A b d era d ie b u s ,
S a x a q u e d e v o tu m g ra n d in e p lu ra p e ta n t.
A ut Jo v is in fe s ti te lo f e r i a r e tris u lc o ,
Ut s a tu s H ipponoo, D o silh o esq u e p a t e r ;
U t s o r o r A u lo n o e s, u t c u i m a le r te r a M aia e s t;
Ut te m e re o p ta to s q u i m a lc r e x it e q u o s ;
Ut fé r u s Æ o lid c s, u t s a n g u in e c re tu s e o d e m ,
Quo g e n ita e st, liq u i d is q u æ c a re t A rcto s a q u is ;
U t M acedo r a p id is ic la e s t c u m c o n ju g e flam m is ;
S ic p r e c o r æ th e r e i vin d ic is ig n e c a d as.
P ræ d a v e s is iliis , q u ib u s e s t L a to n ia Üelos
A n te d ie m r a p to n o n a d e u n d a T h ra so :
28.
498
IG I S.
déchirèrent Linus, petil-fils de Crotope, et l'audacieux qui re­
garda la pudique Diane au m ilieu du bain. Que le venin d’un ser­
pent te blesse aussi cru ellem ent que la b e lle -fille du vieu x
Œagre et de Calliopé, que le nourrisson d’Ilypsipyle, que celui
qui, du fer de son javelot, perça le prem ier les flancs caver­
n eu x d’un cheval suspect.
P uisses-tu, aussi im prudent qu’Elpénor, parvenir, com m e lu i,
jusqu’au faîte d’un palais, et, com m e lu i, su ccom ber sou s la
force du vin. P uisses-tu tom ber vaincu com m e tous ceux des
Dryopes qu i, répondant à l’appel du barbare T hiodam as, lui
portèrent des secours ; com m e périt, im m olé dans son antre, le
féroce Cacus, trahi par les cris d’une gén isse captive ; com m e
celu i qui apporta des p résents trem pés dans le poison de Lerne,
et qui rougit de son sang les ondes de l’Eubée. P uisses-tu , du
haut d’un rocher, te précipiter dans le Tartare, com m e celui qui
venait de lire l ’écrit d’un disciple de Socrate sur la m ort ;
com m e celui que trom pa la voile du vaisseau de Thésée ; com m e
cet enfant précipité des tours d’Ilion ; com m e celle qui nourrit
le jeune B acchus, son neveu ; com m e celui qui m ourut pour
Q u iq u e v e re c u n d æ s p e c u la n te m l a b r a D ian æ ,
Q u iq u e C ro to p ia d e n d i r i p u e r e L in o n .
N evc v e n e n a to le v iu s f e r ia r is a b a n g u e ,
Q uam s e n is Œ a g ri C a llio p e s q u e n u r u s ;
Q uam p u e r H y p sip y le s; q u a m q u i c a v a p r im u s a c u ta
C u sp id e s u s p e c ti r o b o ra iix it e q u i.
N e v e g r a d u s a d e a s E lp e n o re c a u tiu s a lto s ,
V im q u e fe r a s v in i, qtio t u l i t ille m o d o .
T a m q u c c a d a s d o m itu s , q u a m q u i> q u is ad a rm a v o c a n le m
J u v il i n h u m a n u in T n io d a m a n ta D ryops ;
Q uam f é r u s ip s e su o p e r i i t m a c la tu s i n a n tr o
I 'r o d itu s in c lu s æ C acus a b o r e b o v is !
Q uam q u i d o n a tu lit L e rn æ o tin c t a v e n e n o ,
E u b o ic a s q u e su o s a n g u in e t i n x i t a q u a s .
Vel d e p r æ c ip iti v e n ia s in T a r ta r a sax o ,
U t q u i S o c ra lic u m d e n e c e le g it o p u s ;
U t q u i T lie se æ fa lla c ia v e la c a rin æ
V id it ; u t Ilia c a m is s u s a b a rc e p u e r ;
U t te n e r i n u lr ix , e a d e in m a t e r t e r a , B acch i ;
U t cu i c a u sa n e c is s e r r a r e p e r ta f u i t ;
IB IS.
499
avoir inventé la scie ; com m e la vierge de Lydie qui se précipita
du som m et d’un rocher, après avoir chargé de m alédictions le
dieu qu’elle haïssait.
P uisses-tu, dans les cham ps de ta patrie, rencontrer une
lionne accom pagnée de ses petits, et qu’elle te fasse périr de la
m êm e m ort que Phaylle. Comme le fils de Lycurgue, com m e cet
enfant qu’un arbre m it au jour, com m e l’audacieux Idm on, sois
m is en pièces par un sanglier ; qu’il te blesse, m êm e après sa
m ort,