C : Quelques images significatives

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C : Quelques images significatives
Photo 14. J’ai pris cette photo du « Camp de César » à la Chaussée-Tirancourt, à contre-jour, comme le faisait le Révérend Père
Poidebard, dans le désert de Syrie, dès 1925. Grâce aux ombres
portées, les vestiges enfouis sous les sables se révélaient au Proche-Orient de façon stupéfiante.
Dans nos régions, la quasi totalité des sites ont été nivelés par
l’agriculture, sauf dans de rares cas où le relief subsiste comme ici.
Par le même procédé, avec un éclairage rasant du soir, je fais ressortir cette magnifique levée de terre doublée d’un fossé, disposé en
un arc de cercle parfait. C’est un éperon barré typique, longtemps
considéré comme un oppidum celtique, édifié pendant la conquête
gauloise par César. Une série de fouilles récentes ont montré que
cette fortification est postérieure à cette guerre, puisqu’elle date de
40 à 25 avant notre ère. Il s’agit donc d’un camp romain construit
par des ingénieurs gaulois utilisant leurs techniques dont l’efficacité avait étonné les militaires romains. C’est un des rares sites où
un sentier aménagé permet de le visiter en même temps que le si
pédagogique archéosite de SAMARA.
Photo 15. Dans notre région, c’est avant tout le paysage lui-même
qui est révélateur de notre passé médiéval. Voici un exemple en
forêt de Compiègne, à Saint-Jean-aux-Bois (Oise). C’est un cas
typique d’une clairière de défrichement due à l’implantation d’une
abbaye bénédictine en 1152. Une belle église du début du XIIIe
siècle domine l’ensemble. Elle est célèbre par sa grande pureté de
ligne.
Existe-t-il d’autres exemples comparables ?
Oui, il y a dans cette forêt de Compiègne plusieurs cas identiques,
cherchez-les sur la carte (exemple du village de Vieux-Moulin). Mais
la plupart du temps, les défrichements de cette époque apparaissent sous la forme de « village-rue » (exemples : Saint-Sauveur,
au sud-ouest de la forêt de Compiègne ou Longuevillette et PetitChemin, entre Abbeville et Doullens (Somme).
Photo 16. Autre exemple de l’émergence du passé dans le paysage
: ainsi l’octroi de franchises à certains villages est une des particularités de la Picardie, où les chartes communales sont plus précoces et plus nombreuses qu’ailleurs. Ici, je survole Ergnies (Somme)
qui a obtenu une charte en 1210.
Qu’y a-t-il de particulier sur cette image ?
L’ensemble du terroir a un contour radiocentrique délimitant les
zones où s’étendaient leurs privilèges. Immédiatement autour du
village, vous voyez un chemin circulaire, dit du « tour de ville ».
Beaucoup plus loin, un autre chemin marque la banlieue, c’està-dire la zone où certaines franchises plus limitées s’appliquaient
encore à l’époque. Si vous allez vous y promener, vous constaterez
que les calvaires, bornes et croix marquent encore les limites des
droits communaux.
Photo 17. Le but de l’archéologie aérienne est de déceler des vestiges enfouis, comme ici au Hamel (Somme), dans un champ de céréales mûrissantes. Voici une photo particulièrement significative.
Que distinguez-vous au milieu de l’image ?
Il y a deux petits enclos quadrangulaires qui trahissent un sanctuaire enfoui de l’âge du Fer. Par ailleurs, notez bien aussi la présence
de toutes ces lignes parallèles disposées selon l’axe du champ.
Elles résultent du passage du tracteur. Comme le disait si bien le
célèbre architecte Le Corbusier : « la géométrie est le langage des
hommes ».
Photo 18. Oui, la géométrie est presque toujours le langage des
hommes d’hier et d’aujourd’hui. Vous en avez un autre exemple ici
à Rouvroy-lès-Merles (Oise). Que distinguez-vous ?
Trois cercles protohistoriques qui sont recoupés par de toutes récentes lignes parallèles, dues aussi au passage des
tracteurs.
Photo 19. À Warluis (Somme), le cercle et le carré protohistoriques
sont recoupés par des lignes parallèles modernes. Un des principes essentiels de la photo-interprétation est de tenir compte avant
tout des tracés en discordance avec les lignes géométriques des
champs actuels. S’ils ne sont pas en discordance avec les parcellaires actuels, elles ont toutes les chances d’être modernes !
Photo 20. Cocquerel (Somme).
Essayez de décrypter cette image assez complexe. Que voyez-vous
vers le milieu : un double carré inscrit ?
Oui, c’est un fanum dont les fondations blanchâtres révèlent
les bases en pierre. Par ailleurs, dans les céréales plus vertes qui sortent de terre, vous voyez un cercle plus ancien, de
nombreuses taches, des emplacements de fosses et aussi
des enchevêtrements de fossés plus ou moins rectilignes.
On distingue également des alignements de trous de poteaux. Incontestablement, c’est un sanctuaire gallo-romain,
maintes fois réoccupé et remanié.
Photo 21. Au mois de février 1973, à Villers-sous-Ailly (Somme),
je descends à basse altitude. À côté de l’ombre de l’avion, je vois
apparaître un plan parfaitement net de l’habitation principale d’une
petite villa gallo-romaine de 38 m sur 18 m. Que vous inspire ce
plan parfaitement rigoureux et géométrique qui est, apparemment,
l’œuvre d’un architecte ?
Oui c’est une véritable épure « d’architecte ». La galerie de
façade est encadrée par deux tours d’angle. Un écrivain latin
disait d’une de ses maisons qu’il possédait en Gaule qu’elle
avait : « fière allure grâce à ses murs disposés avec art pour
produire une symétrie digne assurément de la science architecturale » (Sidoine Apollinaire). En réalité, cette recherche
de la monumentalité est un peu illusoire car elle recourt à
des techniques et des matériaux on ne peut plus modestes.
Seules les fondations et les bases des colonnes sont en pierre, tout le reste est en matériaux très fragiles (bois, pisé)...
Même les colonnes de la galerie d’apparat sont souvent en
bois.
Il s’agit d’en imposer aux Gaulois !
Photo 22. Ce croquis est extrait de La Somme pré-romaine et romaine (Agache 1978, p. 169). Il s’agit d’une toute petite habitation
principale à trois pièces, avec une galerie-façade dans sa version la
plus simple. Elle est certainement précoce, peut-être même installée dans la cour d’une ferme indigène en cours de romanisation ?
Photo 23. Vous reconnaissez peut-être une grande villa gallo-romaine tout à fait caractéristique des plaines picardes et du nord de
la Gaule. Il s’agit ici d’Estrées-sur-Noye (Somme), à une dizaine de
kilomètres au sud d’Amiens. Après la découverte de cet ensemble,
j’ai fait une série de sondages qui m’ont montré entre autres : la
richesse du bâtiment principal, avec ses peintures murales et mosaïques. Cette villa est identique à celle fouillée admirablement par
Jean-Luc Collart à Verneuil-en-Halatte (Oise), mais seulement dans
son état du IVe siècle...
Que voyez-vous d’autres ?
Sur le côté droit il y a un mur qui sépare le jardin d’apparat du maître, puis une longue cour et ses nombreux bâtiments.
Photo 23b. Voici la magnifique maquette, devenue classique, réalisée par Honoré Bernard et exposée au musée d’Abbeville avec
de nombreuses photos aériennes. La demeure principale (celle du
propriétaire) est située dans l’axe d’une première cour-jardin, c’est
la pars urbana. On distingue aussi une vaste cour, pars rustica,
avec sur le côté, la maison du régisseur le vilicus, véritable modèle
réduit de la maison du maître. Les dépendances agricoles et artisanales s’allongent de part et d’autre de la grande cour : logements
des ouvriers et parfois d’esclaves, granges, étables, bergeries, ateliers divers (forge, poteries, tissage...). Il faut bien comprendre que
ces grandes villas s’efforcent à tout produire pour leurs besoins, en
cherchant à exporter les céréales et la laine, essentiellement pour
l’armée.
Essayez de dessiner cette grande villa en vous inspirant de
cette maquette.
Photo 25. Regardez cette étonnante image aérienne faite en juin
1973 à Vieux-Rouen-sur-Bresles (Seine-Maritime), juste à la limite
du département de la Somme. Pour la première fois le cultivateur
mettait en culture ce vaste pâturage sans répandre d’engrais. C’est
probablement pour cette raison que j’ai obtenu cette photo si contrastée dans les céréales jaunissantes.
Pourquoi peut-on véritablement parler d’un palais dans ce
cas ?
L’immensité et la profondeur du bâtiment principal (100 m sur 65
m) sont tout à fait inhabituels dans nos régions. Un autre cas nettement plus modeste est connu près de Saint-Just-en-Chaussée
(Oise) et un autre plus important, avec de superbes mosaïques à
Blanzy-lès-Fismes (Aisne). Cependant si l’on se réfère aux auteurs
latins, c’est une villa (peut-être une villa impériale ?), car pour
Varron, une villa est toujours et nécessairement associée à une exploitation agricole, sauf exceptions rarissimes en Italie (des villae
de grand luxe situées au bord des plages). Ici il y a incontestablement des cours intérieures pavées et peut-être même avec atrium
et péristyle, comme dans les domus, mais ce n’est pas une domus
qui est une maison de maître exclusivement urbaine (rarement
péri-urbaine).
Lire l’auteur latin Varron.
Les sondages effectués sur la villa de Vieux-Rouen indiquent au
moins deux grandes phases de construction : une au IIe siècle et
une autre beaucoup plus vaste à la fin du IVe siècle. Son occupation persiste au Ve siècle au moins.